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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***
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+ HENRI ARDEL
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+ L’HEURE DÉCISIVE
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+ Tous droits réservés
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+L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section de la
+librairie) en novembre 1899.
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+DU MÊME AUTEUR:
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+ Cœur de sceptique, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50
+ (Couronné par l’Académie française.)
+ Au Retour, 1 vol. in-18. 4e édit. 3 fr. 50
+ Rêve blanc, 1 vol. in-18. 3e édit. 3 fr. 50
+ Mon Cousin Guy, 1 vol. in-18. 9e édit. 3 fr. 50
+ Renée Orlis, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50
+ Tout arrive, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50
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+PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE--514.
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+L’HEURE DÉCISIVE
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+I
+
+
+Un remous se produisit à travers la phalange des hommes massés dans
+l’écartement des portières. Presque tous tentaient d’apercevoir la
+chanteuse apparue en cet instant sur l’espèce d’estrade, élevée de deux
+marches, qui occupait l’une des extrémités de l’immense salon. Une
+balustrade basse, de vieux chêne ouvragé, l’enserrait et en formait une
+façon de petit sanctuaire, riche de tapisseries anciennes,
+harmonieusement pâlies, de meubles rares, de bibelots précieux,
+rassemblés par un collectionneur amoureux des belles choses et assez
+fortuné pour s’en pouvoir offrir...
+
+«Le sanctuaire de l’art», l’avaient baptisé les intimes de Mme Arnales,
+non seulement à cause des trésors que son mari y avait groupés, mais
+encore parce qu’elle avait le talent d’y faire défiler, pour la
+distraction des invités de ses _cinq heures_, les artistes dont elle
+possédait le secret d’avoir la primeur...
+
+Par les fenêtres larges ouvertes sur le jardin de l’hôtel, entrait
+librement la lumière blonde d’une belle après-midi de juin finissante.
+Un souffle chaud, par moments, agitait d’un frémissement les palmes
+découpées des plantes vertes, soulevait de petits cheveux légers au
+front des femmes, animant d’un frisson la dentelle de leurs robes
+d’été... Alors aussi s’épandait, plus forte et plus subtile, la senteur
+des roses qui, à profusion, se mouraient dans des aiguières de Venise.
+
+A la vue de la chanteuse, un léger murmure avait couru dans la très
+brillante assemblée, panachée de femmes du monde, savamment élégantes,
+et de clubmen; de personnalités connues des lettres et des arts que leur
+célébrité avait fait adopter par cette société assez snob pour daigner
+mettre à haut prix les gloires consacrées.
+
+Devant Bertrand d’Astyèves, quelqu’un expliqua:
+
+--Il paraît que cette Denise Muriel est une future étoile, une élève de
+Mme Delborde qui a, dit-on, une voix étonnante. Elle va chanter les
+_Poèmes sylvestres_ de Vanore, qui sont encore à peu près inédits. Il
+n’en a donné aucune audition publique.
+
+Des exclamations s’entre-croisaient fondues dans un murmure discret où
+palpitait le battement léger des éventails.
+
+--Qui l’accompagne?
+
+--Vanore lui-même. Il s’intéresse beaucoup à elle.
+
+--Ah! Ah! souligna une jeune femme qui, à travers sa face-à-main,
+examinait l’artiste.
+
+--En tout bien, tout honneur, madame. Ne commettez point le péché de
+jugement téméraire... Vous savez bien que si Vanore est un emballé,
+c’est un emballé qui, du moins pour l’heure, ne prétend plus adorer
+d’autre divinité que la musique! On dit qu’il veut lancer la jeune
+personne pour le théâtre...
+
+--Diable! jeta un voisin. Espérons-le... C’est une jolie fille, toute
+jeune... Il a bon goût! Vanore. Si le ramage ressemble au plumage!
+Comment trouvez-vous l’objet? d’Astyèves.
+
+--Mon cher, votre étoile est encore invisible à mes humbles regards.
+
+--Approchez-vous, un peu... Vous restez campé dans votre indifférence de
+blasé et dans votre embrasure de fenêtre. Ah! quel parfait diplomate
+vous êtes, toujours maître de votre impassibilité, et quelle puissance
+vous deviendrez quand votre ministre vous enverra jouer votre personnage
+dans quelque ambassade!...
+
+Le jeune homme eut un sourire imperceptiblement railleur que voila sa
+courte moustache blond fauve.
+
+--Mon ami, vous me comblez et, par suite, vous me plongez dans la
+confusion! Faites-moi plutôt une petite place, afin que je jouisse moi
+aussi, du rayonnement de l’étoile, à supposer que les étoiles
+rayonnent!... Par tout ce que j’entends dire d’elle, je suis induit en
+violente tentation de l’entrevoir...
+
+Tout en parlant, il avait fait un pas en avant et, à son tour, soudain,
+il aperçut la chanteuse que son regard de connaisseur en beauté féminine
+enveloppa toute... Très svelte, d’une sveltesse de jeune pin riche de
+sève ardente, elle se tenait immobile près du piano à queue, souple et
+droite dans les plis sobres de sa robe d’un rose pâle d’hortensia;
+l’échancrure du corsage dégageant la nuque fine, la tête un peu rejetée
+en arrière... La claire lumière d’été baignait la chevelure châtain dont
+elle cuivrait les moires blondes, nimbait le visage si blanc que les
+cils y faisaient une ombre noire sous les paupières abaissées, que les
+lèvres y prenaient un éclat de fleur de sang; de belles lèvres jeunes
+qui, au repos, avaient ainsi une singulière expression de gravité
+mélancolique, presque amère.
+
+--Tiens, tiens!... Pas banale du tout, cette Denise Muriel! murmura
+d’Astyèves avec une curiosité d’observer mieux la jeune fille qui, les
+yeux attachés sur la musique que tenaient ses doigts gantés de clair,
+attendait que Vanore, assis au piano, eût joué le prélude.
+
+Lui, répondait à l’acclamation qui avait salué son entrée, inclinant sa
+tête blanchissante dont le masque tourmenté s’éclairait d’un sourire.
+Les choristes avaient fini de se masser derrière la chanteuse. Il les
+inspecta d’un coup d’œil aigu qui tendait leur attention. Puis il
+murmura à la jeune fille:
+
+--Vous y êtes? enfant.
+
+Elle eut un léger signe affirmatif et abaissa le cahier de musique
+qu’elle relisait... Alors ses yeux apparurent très noirs, presque
+troublants par le mystère de leur iris velouté qu’on eût dit fait
+d’ombre brûlante, des yeux inoubliables qui semblaient absorber tout le
+visage dans leur splendeur sombre et, en cette seconde, ne voyaient
+personne, fermés à la contemplation du monde des êtres et des choses
+extérieures.
+
+Vanore avait commencé le prélude, et les touches d’ivoire vibraient
+lentement, soudain évocatrices, de par le pouvoir de cet homme, qui
+était vraiment un maître. En leur langue sacrée, les sons chantaient
+l’hymne du jour naissant. La flûte du vieux Pan modulait le divin poème
+de la nature dont le chœur des faunes et des sylvains célébrait
+l’éternel renouveau... La forêt s’éveillait. Une rumeur de vie courait
+sous l’ombre verte des rameaux bruissants... Dans les sonorités
+caressantes de la mélodie, il y avait le frisson des battements d’ailes.
+Les notes claires appelaient des visions de verdure fraîche trempée de
+soleil. C’était l’universel épanouissement dans l’allégresse du jour
+ressuscité...
+
+Un accord résonna pareil à un appel, l’appel des choses à la créature
+souveraine... Alors, réponse splendide, la voix humaine s’éleva,
+résonnant seule dans le silence subit des instruments, en une phrase
+lente, d’un rythme étrange... Et cette voix était si absolument belle,
+dans l’ampleur grave de ses notes profondes qui semblaient palpitantes
+d’une obscure passion, qu’un frémissement fit tressaillir jusqu’aux plus
+frivoles...
+
+Dans tout son être de raffiné, vibrant à toutes les émotions
+artistiques, Bertrand d’Astyèves sentit l’écho de cette voix
+merveilleuse, pénétrante comme un philtre, si dominatrice qu’il ne
+songea même pas à tout ce qu’elle révélait d’étude et de science.
+Subitement, elle abolissait en lui tout jugement dans une sensation de
+jouissance aiguë.
+
+Car c’était un vrai dilettante que ce clubman très intelligent, ce futur
+diplomate encore nonchalamment ambitieux, capable d’élans d’âme dont le
+scepticisme de son esprit se plaisait à avoir raison, comme d’une
+inquiétante flambée que la sagesse lui commandait d’éteindre dès qu’il
+n’en prisait plus la clarté, ou la jugeait dangereuse... Être de luxe
+qui eût pu être quelqu’un s’il n’avait eu contre lui une fortune de fils
+unique qui lui avait permis d’user et de mésuser de son indépendance au
+gré de ses curiosités, de ses fantaisies de toute nature, selon son bon
+plaisir... Bien moderne par sa complexité qui le faisait capable de
+subir puissamment les plus vives impressions sans rien perdre de sa
+froide liberté d’esprit, alors même que tout son être sensitif
+s’abandonnait, pour mieux savourer l’impression éprouvée.
+
+Et c’est ainsi qu’il recevait, comme un trésor précieux, l’immatérielle
+caresse de la voix magnifique qui s’emparait de lui avec une force
+délicieusement impérieuse. Ce lui était une exquise sensation d’art
+d’entendre une telle musique chantée par cette bouche juvénile, fraîche
+comme une fleur, dans un cadre somptueux... En cette minute, vraiment,
+il n’existait plus pour lui au monde que cette jeune fille inconnue qui
+se révélait déjà une grande artiste.
+
+Maintenant, elle n’était plus pâle. Une lueur rose flambait sur
+l’excessive blancheur de la peau et, dans la profondeur des larges
+prunelles sombres, le regard semblait une clarté de feu dans la nuit,
+tandis que la voix, alternant avec les chœurs, avec le chant de
+l’orchestre, suivait la marche harmonieuse de la symphonie qui
+s’épanouissait en sonorités rares, d’une originalité puissante.
+
+Comme elle avait dit l’allégresse de l’aube printanière, la fête
+éclatante de l’été lumineux, elle disait aussi l’inexprimable mélancolie
+des crépuscules d’automne, des feuilles jaunies tombant comme des
+espoirs morts, la désolation de l’hiver glacé, l’horreur superbe des
+jours de tempête... Et tout cela, elle semblait l’éprouver, le sentir
+par chaque fibre de son être. Ce n’était pas la science seule qui
+pouvait donner à son chant cette intensité de vie ardente, c’était une
+âme de femme toute vibrante des espoirs, des rêves, des angoisses qui
+troublent les créatures jeunes... Et d’Astyèves pensa, entendant le
+cantique d’amour que jetaient maintenant, toutes palpitantes, les belles
+lèvres pourpres:
+
+--Comme cette femme-là sait ou saurait aimer!
+
+Un élan obscur l’emportait vers cette attirante inconnue, un désir de
+voir luire, pour lui seul, la brûlante clarté du regard, de jouir seul
+de la voix qui s’emparait de lui tout entier, ressuscitant, en son
+souvenir, les fantômes d’heures exquises du passé, lui donnant la soif
+d’en revivre de semblables, comme aussi la fièvre des désirs
+irréalisés...
+
+Mais un bruit formidable d’applaudissements éclatait, l’enlevant à
+l’ivresse douce du rêve. Vanore venait de jouer le dernier accord. Il se
+levait du piano, le visage ravagé d’émotion, les deux mains tendues vers
+la jeune fille que, soudain, d’un geste spontané, il attira et embrassa,
+tandis que ses lèvres tremblantes articulaient:
+
+--Ah! ma petite, quelle artiste vous êtes! Et quelle joie sans pareille
+pour un compositeur de rencontrer une telle interprète!... Comme vous
+venez de chanter cela!
+
+Une acclamation avait salué le mouvement et les paroles de Vanore.
+Maintenant, une rumeur d’enthousiasme emplissait le hall, un bruit
+d’exclamations, de propos flatteurs; et vers l’estrade, pour féliciter
+le maître et son interprète, montait le flot de tous ces mondains que le
+souffle de l’art avait un instant soulevés au-dessus d’eux-mêmes; les
+hommes, très expressifs dans leur admiration pour la chanteuse; les
+femmes, mettant dans leurs félicitations une imperceptible réserve qui
+maintenait les distances.
+
+Mme Arnales triomphait avec une vanité de maîtresse de maison qui offre
+à ses hôtes un régal précieux auquel nul encore n’a goûté. Elle ne
+patronnait, d’ailleurs, que les gloires naissantes, autant par chic que
+par sagesse pratique,--malgré sa fortune princière.--Car on ne paye
+guère ces jeunes, envers qui l’on croit s’acquitter en révélant leur
+talent inconnu à un bel auditoire de mondains désœuvrés.
+
+--Eh bien, êtes-vous content? jeta-t-elle, en passant, à d’Astyèves
+qu’elle savait connaisseur.
+
+--Moi? je suis encore sous le charme. Votre chanteuse est tout bonnement
+admirable!
+
+Elle approuva d’un accent de protection bienveillante:
+
+--Oui, n’est-ce pas, elle est étonnante! Je m’intéresse beaucoup à elle.
+C’est une contemporaine de ma fille aînée. Elles ont été au catéchisme
+ensemble. Elle est la fille de Paul Muriel, vous savez, l’agent de
+change...
+
+--Ruiné par le krach des mines de cuivre, je crois?
+
+--Justement... J’étais même autrefois en relations de visite avec Mme
+Muriel, une jolie femme très élégante, très lancée. Mais je l’ai
+naturellement tout à fait perdue de vue. Elle vit hors du monde, et je
+crois qu’elle n’a guère autre chose à faire, sa position étant
+aujourd’hui des plus modestes.
+
+--C’est cette jeune fille qui la fait vivre? demanda d’Astyèves, avec
+une précision un peu brutale.
+
+--Dans une large mesure, oui, je le crois. On m’a dit pourtant que Paul
+Muriel avait trouvé je ne sais quelle petite place, dont il s’arrangeait
+d’ailleurs fort mal... Pas plus que sa femme, il ne semblait créé pour
+vivre sans fortune! Ce qui les remettrait le mieux à flot, ce serait que
+Denise entrât au théâtre, comme Vanore veut l’y pousser. Elle y ferait
+sûrement son chemin; elle a tout ce qu’il faut pour y réussir!
+
+Une bizarre sensation de révolte fouetta le scepticisme nonchalant de
+d’Astyèves, devant la paisible indifférence avec laquelle cette mère de
+famille émettait l’idée qu’une enfant de vingt ans devait être jetée
+dans la périlleuse carrière du théâtre, afin de rendre un semblant de
+luxe aux siens. Mais il connaissait trop bien ses devoirs d’homme du
+monde pour laisser rien transparaître de cette impression, et Mme
+Arnales n’aperçut pas la courte flamme railleuse de son regard, tandis
+qu’il répondait:
+
+--Peut-être, madame, le chemin dont vous parlez ne serait-il pas
+absolument celui qu’il faudrait voir suivre à Mlle Muriel pour son
+bonheur...
+
+Le visage artistement soigné de Mme Arnales prit une expression de
+banale compassion:
+
+--Il est évident que les filles pauvres sont bien exposées, et que le
+théâtre est, pour elles, plein de dangers. Mais, comme il leur faut
+vivre, le choix n’est guère permis quand s’offrent certaines positions
+avantageuses!... Vanore et les différents compositeurs qui ont entendu
+Denise Muriel sont tous d’accord qu’elle ne doit pas hésiter... Elle n’a
+pas seulement la voix, mais aussi le physique... C’est une jolie fille,
+n’est-ce pas?
+
+--Elle est mieux que jolie, fit-il avec un singulier sourire, impatienté
+d’entendre cette poupée de salon, vaniteuse et nulle, parler ainsi d’une
+créature qui lui était supérieure de toute la richesse de son
+tempérament d’artiste.
+
+Elle répéta, sans trop comprendre:
+
+--Mieux que jolie?... Qu’entendez-vous par là? N’allez pas avoir de
+mauvaises intentions à l’égard de ma protégée. Je vous le défends
+bien... Ah! quels mauvais sujets sont tous ces hommes!
+
+Elle lui effleura l’épaule de son éventail, en souriant, car elle tenait
+en faveur particulière ce beau grand garçon, d’aristocratique allure,
+qui, pensait-elle, pourrait peut-être lui fournir un gendre de haute
+mine, au jour approchant où elle allait devoir mettre en puissance
+maritale sa plus jeune fille, Yvonne... Pas d’aussi grande fortune
+qu’elle l’eût souhaité, mais de vieille famille et destiné, selon les
+vraisemblances, à une brillante carrière dans les ambassades... Un parti
+très sortable, en somme...
+
+Parce qu’elle en jugeait ainsi, elle avait eu, pour lui, le sourire
+réservé aux privilégiés. Puis, ressaisie par ses devoirs de maîtresse de
+maison, elle se détourna; et, dans la brillante cohue qui remplissait le
+hall, disparut sa silhouette un peu alourdie par la quarantaine bien
+sonnée. D’instinct, Bertrand d’Astyèves évolua vers la chanteuse, avec
+une curiosité de démêler un peu ce qu’étaient l’âme et la pensée
+enfermées dans cette forme jeune, dont les yeux, la bouche grave,
+gardaient si jalousement le secret.
+
+Devant lui, un groupe de jeunes gens exhalaient leur sentiment:
+
+--Épatante, cette petite! Quel gosier! Quelle flamme!
+
+--Vanore a fichtre raison de l’envoyer au théâtre! Elle a été créée et
+mise au monde à cet effet!... Et à tous les points de vue!
+
+--Tous les points de vue, comme vous dites! Eh! c’est une belle
+créature, et qui a l’air rudement bien bâtie! Le peu qu’elle laisse voir
+promet!... Ce sera un savoureux morceau à déguster!
+
+Ce qu’ils disaient là, d’Astyèves, obscurément, l’avait pensé aussi,
+tout au plus avec moins de brutale netteté. Pourtant, il eut un sursaut
+d’irritation à ces propos saisis au passage, une instinctive envie de
+jeter l’ordre de se taire à ces hommes qui, maintenant, détaillaient
+avec leur science masculine l’originale beauté de la chanteuse.
+
+Elle, cependant, répondait aux hommages de toute sorte avec une grâce un
+peu hautaine, sans sourire presque, ayant, dans sa tenue, une telle
+réserve de fille du monde très bien élevée, que pas un de ceux dont elle
+venait d’ébranler tout l’être sensitif n’eût osé lui faire entendre un
+mot d’admiration trop vif. La lueur rose des joues était tombée; la peau
+avait repris son pâle éclat de pétale immaculé, mais la bouche, aussi,
+son indéfinissable pli d’amertume mélancolique.
+
+Un désir impérieux de se faire présenter à elle traversa la pensée de
+Bertrand; et aussitôt, en homme habitué à toujours suivre sa fantaisie,
+il se prit à louvoyer parmi le flot des invités, évitant, par d’habiles
+manœuvres, de se laisser capturer au passage; fuyant surtout la blonde
+Yvonne, dont il était le _flirt_ favori. Et il se trouva devant Vanore,
+auquel il tendit les deux mains, reconnaissant de la jouissance goûtée:
+
+--Maître, comment vous remercier des minutes exquises que je vous ai
+dues?
+
+--Mon cher ami, le meilleur de vos remerciements, ce n’est pas à moi
+qu’il faut le donner, c’est à cette enfant qui a fait jaillir pour vous
+l’âme même de ma musique. Ah! si nous avions toujours des interprètes
+comme celle-là, qui est à la fois une vraie femme et une vraie artiste,
+dont la voix est un instrument si parfait que jamais je n’aurais osé en
+rêver un pareil, quand j’ai conçu mes _Poèmes sylvestres_! Aussi, à
+cette heure, suis-je absolument résolu à ne donner au théâtre l’œuvre
+qui occupe en ce moment toute ma vie, que si je puis avoir Denise Muriel
+pour la chanter.
+
+--Et qui vous en empêcherait?
+
+--Une toute petite et toute-puissante volonté de femme! mon ami, celle
+de cette gamine qui se cantonne dans une horreur enfantine du théâtre.
+Comme si ce ne serait pas un crime d’enfouir une voix semblable, une
+telle puissance d’expression! Mon cher d’Astyèves, à l’occasion,
+chapitrez-la donc.
+
+Bertrand sourit de l’ardeur du maître, toujours pareil à lui-même, dès
+que son art était en jeu.
+
+--Bien volontiers, s’il m’était possible, je joindrais mes instances aux
+vôtres. Mais je n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.
+
+Vanore se mit à rire, reprenant pied dans le monde réel.
+
+--Mon cher d’Astyèves, sans but intéressé, seulement pour vous être
+agréable, je vais vous présenter, si vous le désirez.
+
+--J’en serais très heureux.
+
+--Alors, mon ami, approchons-nous.
+
+Il se tourna vers la jeune fille qui, près d’eux, répondait de sa voix
+chaude, musicalement timbrée, même en parlant, aux compliments d’un
+interlocuteur empressé:
+
+--Mon enfant, voulez-vous me permettre de vous faire connaître un
+fervent musicien, par conséquent un fervent admirateur de votre talent,
+le comte Bertrand d’Astyèves?
+
+Elle inclina légèrement la tête, en femme habituée à de pareilles
+présentations, sans qu’un sourire éclairât ses belles prunelles de vie
+ardente, demeurant enveloppée dans la réserve fière qui la séparait
+volontairement de l’élégant public qu’elle avait eu pour mission de
+distraire un moment. Et cette indifférence tomba sur d’Astyèves avec le
+cinglant d’un coup de fouet.
+
+Mme Arnales, qui passait, lui jeta:
+
+--Monsieur d’Astyèves, voulez-vous offrir votre bras à Mlle Muriel pour
+la conduire au buffet? Je ne vois plus mon mari qui allait venir se
+mettre à sa disposition.
+
+--Je vous remercie, madame, dit aussitôt la jeune fille. Je n’ai besoin
+de rien et je vais me retirer.
+
+--Mais, du tout, mademoiselle, je tiens à ce que vous preniez quelque
+chose. Il fait si chaud! Monsieur d’Astyèves, je vous confie Mlle
+Muriel.
+
+Il s’inclina, puis, se tournant vers Denise, il demanda:
+
+--Voulez-vous, mademoiselle, m’accorder l’honneur que Mme Arnales
+sollicite pour moi?
+
+Il s’adressait à elle aussi respectueusement que s’il eût parlé à une
+altesse royale; mais ses yeux, qui interrogeaient, trahissaient la
+complexe impression qu’elle avait éveillée en lui. Elle ne parut pas le
+remarquer, et ses traits gardèrent leur expression sérieuse, tandis
+qu’elle répondait simplement:
+
+--Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, monsieur, j’irai
+volontiers au buffet boire quelque chose de frais.
+
+--Pas trop frais! protesta Vanore. Sapristi, mon enfant, prenez garde à
+votre voix! D’Astyèves, ne lui laissez pas faire d’imprudence!
+
+Il promit en souriant et emmena la jeune fille dont les doigts
+effleuraient à peine son bras.
+
+--Votre compositeur, mademoiselle, est comme les heureux qui ont trouvé
+un trésor et vivent dans l’incessante inquiétude de se le voir ravir,
+parce qu’ils en savent tout le prix.
+
+La bouche grave s’éclaira un peu.
+
+--Encore faudrait-il que le trésor,--si vraiment trésor il y a,--fût
+exposé à être enlevé, et je ne sache pas qu’il coure pareille aventure.
+
+--Heureusement pour le maître et pour nous. Êtes-vous très indulgente?
+mademoiselle.
+
+--C’est selon les droits de ceux qui sollicitent mon indulgence.
+
+--Et leur humilité est le premier de ces droits, n’est-ce pas? Alors,
+vous me permettrez bien, sans me renvoyer gracieusement sur mes terres,
+de venir, après tant d’autres, vous dire en toute simplicité que je vous
+ai dû aujourd’hui l’une des plus intenses joies artistiques qu’il me
+souvienne d’avoir jamais goûtées!
+
+La jeune fille ne pouvait se méprendre à l’accent d’enthousiaste
+sincérité de Bertrand; mais si elle y fut sensible, elle ne le laissa
+guère paraître, répondant seulement par quelques mots brefs de politesse
+à l’hommage qu’il lui adressait. D’ailleurs, ils atteignaient le buffet,
+aussi encombré que les salons, où l’entrée de la chanteuse excita une
+rumeur d’attention. Car les femmes, même les moins disposées à admettre
+pareille vérité, étaient bien contraintes, par l’évidence, de
+reconnaître que cette petite fille inconnue était de celles qui, nulle
+part, ne pourraient passer inaperçues. Comme les hommes, eux, l’avaient
+bien vite proclamé, c’était une créature singulièrement séduisante...
+
+--Que dois-je vous servir? mademoiselle.
+
+--Peu importe. Un verre de sirop, ou mieux encore, une glace, s’il est
+possible.
+
+--Une glace? Et qu’en dira le maître?
+
+--Il n’en dira rien puisqu’il n’en saura rien, fit-elle répondant du
+même accent de badinage dont il avait parlé. Je vais attendre dans cette
+embrasure que vous ayez pu me procurer quelque chose. Le buffet me
+paraît inabordable.
+
+Bertrand d’Astyèves sut pourtant s’y faire servir assez prestement pour
+revenir en moins d’une minute auprès de la jeune fille; il n’avait nulle
+envie de se voir subtiliser son rôle de cavalier servant, par quelqu’un
+des admirateurs qui rôdaient autour d’elle,--sans oser toutefois
+l’aborder. Et il ne s’en étonna pas, tant son attitude trahissait la
+hautaine volonté de rester étrangère à ces gens du monde qui
+l’examinaient avec une curiosité discrètement impertinente. Debout
+devant la fenêtre grande ouverte, sa forme svelte s’enlevant toute
+claire sur l’horizon vert du jardin, avec ses yeux songeurs, elle avait
+un air de jeune sphinx dont le mystère distillait un charme troublant.
+
+D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster la glace apportée.
+Une clarté rose de fin de jour baignait sa nuque dorée, ferme et ronde;
+et d’Astyèves fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors que,
+pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte sur le visage, un léger
+pli vertical rayant le front entre les deux sourcils.
+
+Il était resté debout devant elle pour empêcher toute importune
+invasion. Devinant qu’elle se fût dérobée à une conversation dont elle
+eût été le sujet, même indirect, il s’était remis à parler des _Poèmes
+sylvestres_ qu’il analysait avec une sûreté de sens musical qu’elle ne
+s’attendait sans doute pas à rencontrer chez un homme du monde, car il y
+avait de la surprise un peu, dans l’attention de ses larges prunelles
+chaudement vivantes.
+
+Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait, répondant surtout,
+enfermée dans cette réserve qui lui donnait, pour d’Astyèves, une
+irritante saveur d’énigme...
+
+A une réflexion qu’il faisait, particulièrement flatteuse pour le
+compositeur, elle répliqua:
+
+--Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici pour vous entendre,
+monsieur; ce lui serait un plaisir très vif de voir combien peuvent être
+goûtés ses _Poèmes sylvestres_!
+
+--Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être fort blasé.
+
+--Pas autant que vous le supposez. Les vraies dilettantes surtout
+peuvent l’apprécier. Sa musique n’est pas pour les profanes.
+
+--C’est la foule du public que vous qualifiez ainsi? Peut-être, en
+effet, n’en saisit-elle pas toute la riche, la savante originalité...
+Mais je défie bien les plus simples de n’en pas subir la beauté
+suggestive..., surtout quand elle est chantée comme elle l’a été
+aujourd’hui! Ce n’est pas une musique intellectuelle que celle de
+Vanore; elle est, au contraire, superbement physique,--pour rééditer le
+mot de Stendhal, à l’adresse de Wagner.
+
+Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux sourire où il y
+avait une foule de choses que d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle
+ne paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans discuter
+l’appréciation, elle dit seulement, coupant un petit morceau de sa
+glace:
+
+--Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas? En particulier, quand
+elle revêt une certaine forme...
+
+--Laquelle?
+
+--Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand elle se fait humaine,
+qu’elle a corps et âme; quand elle est à la fois _physique_, pour parler
+comme vous, et, comment dirais-je?... idéaliste, les deux qualités
+s’amalgamant de façon à créer un tout, capable de vous satisfaire en vos
+goûts les plus divers.
+
+Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point deviné.
+
+--Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration... inquiétante! Vous avez
+bien raison de penser que j’adore la musique; mais c’est en profane, moi
+aussi; car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il me fallait
+expliquer le pourquoi de mes sympathies, je ne pourrais, sans doute, le
+faire qu’en commettant force hérésies... Mais je la sens comme je la
+goûte, physiquement et «spirituellement»,--au sens ecclésiastique du
+mot,--et elle m’ouvre un monde merveilleux, celui-là même où je vous
+dois de m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable!... Vous voyez
+que j’y reviens encore et toujours! Mais vous m’avez donné une telle
+fête, que je ne résiste pas à la tentation de vous le répéter encore une
+fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse banalité, je le
+reconnais, d’entendre de nouveau ce qui vous a tant et tant été dit
+depuis un moment!
+
+Le même sourire de sphinx reparut une seconde sur la bouche expressive.
+
+--Il me semble, monsieur, que vous êtes fort affirmatif en ce qui
+concerne mes sentiments.
+
+--Est-ce que je me trompe?
+
+--En quoi!... En supposant que peu m’occupe l’impression que je produis?
+
+--C’est cela, justement. Avouez, par amour de la vérité, que j’ai bien
+deviné.
+
+Elle secoua la tête presque gaiement.
+
+--Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait pas tout à fait
+exact!... Comme une autre, j’ai ma petite vanité qui ne s’accommode pas
+trop mal d’un parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur la
+qualité de cet encens dont elle démêle très vite la valeur et qu’elle
+accueille en conséquence. La vérité, que vous invoquez, m’oblige à
+confesser que je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai reçu ce
+don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que j’entends ma voix...
+Alors je suis prise toute par la musique et, moi aussi, j’entre dans le
+monde enchanté dont vous parliez.
+
+--Parce que vous êtes artiste dans l’âme... Comme je comprends que
+Vanore ne veuille pas d’autre interprète que vous pour ses œuvres! Vous
+sentez si merveilleusement sa musique!
+
+--Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce que j’y trouve...
+Peut-être aussi pour ce que j’y mets, pour ce que je m’imagine y
+découvrir... Nous autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins,
+des imaginatives, des créatrices de chimères!
+
+--Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons espérer que vous
+réaliserez le rêve du maître, en incarnant l’héroïne de son nouvel
+opéra?
+
+Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la jeune fille dont une
+ombre voila le visage.
+
+--Si vous ne craignez pas d’espérer en vain, faites-le; rien n’est plus
+incertain que mon entrée au théâtre.
+
+--Malgré le succès qui vous y attend?
+
+La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait une singulière force
+à ses paroles, sous leur forme banale. La jeune fille ne parut pas s’en
+apercevoir. Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa bouche.
+
+--Grâce aux circonstances, je possède déjà une sagesse de vieux
+sceptique et je ne tiens pas le succès pour un fruit auquel il soit
+aussi aisé de mordre. Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire!...
+Maintenant, du moins. Qui peut répondre de l’avenir? Ne savez-vous donc
+pas que l’ambition, en dépit des apparences, n’est pas un mot féminin?
+
+--C’est selon ce qui s’y trouve enfermé.
+
+--Oh! nous irions loin ainsi!... Et voici que j’ai fini ma glace...
+
+--Eh bien, qu’importe? fit-il avec une impatience de voir en elle la
+volonté de se dérober.
+
+Avec une imperceptible hauteur, elle dit:
+
+--Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier de m’avoir
+accompagnée et à vous rendre bien vite votre liberté.
+
+--Que je n’ai nulle envie de reprendre!
+
+Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité en faisait plus
+qu’une simple formule de courtoisie. Nulle femme ne s’y serait trompée.
+Mais celle-ci ne daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas adressé
+à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître avoir entendu
+l’exclamation de Bertrand, elle demanda simplement:
+
+--Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales pour que je prenne congé
+d’elle?
+
+--Que vous preniez congé? Est-ce que nous n’allons plus vous entendre?
+
+--Oh! non. Je suis venue ici seulement pour chanter les _Poèmes
+sylvestres_. Maintenant, mon rôle est fini.
+
+Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il l’en débarrassât. Il
+obéit et revint lui offrir son bras, dans la conviction qu’il n’avait
+nul moyen de la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait, il
+reprit encore:
+
+--Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre l’espoir de vous écouter
+de nouveau? Pardonnez-moi de vous importuner de mon insistance, mais on
+prétend que les hommes sont de grands enfants. Or les enfants ne savent
+guère se résigner à n’avoir pas ce qu’ils désirent ardemment!
+
+--Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer. Bon gré, mal gré,
+il est tant de choses auxquelles petits et grands doivent apprendre à se
+résigner!
+
+Une intense mélancolie,--un peu amère aussi,--vibrait dans son badinage.
+Elle s’arrêta. Ils étaient revenus dans le hall, et ses doigts
+quittèrent le bras du jeune homme.
+
+Elle commençait:
+
+--Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements...
+
+Mais il l’arrêta:
+
+--Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez confus... Veuillez
+croire que je vous suis infiniment reconnaissant de m’avoir fait
+l’honneur d’accepter que je vous accompagne.
+
+Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de tête d’une grâce un
+peu fière. Puis, elle se détourna et, dans la brillante cohue des
+invités, il la vit s’éloigner, seule, comme elle l’avait voulu. A peine
+un instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque charmante,
+les cheveux sombres, moirés de lumières blondes... Puis, soudain, devant
+lui, il aperçut, campé, un de ses amis, le grand d’Estourville, qui lui
+chuchotait familièrement:
+
+--Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une grande passion?... Diable!
+prenez garde à vous! Elle a des yeux, une bouche et une voix qui
+promettent, la jeune protégée de Mme Arnales!... Et si la fantaisie lui
+en prenait, elle vous mènerait loin son homme!
+
+Bertrand eut un froncement de sourcils.
+
+--Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination, du moins en ce
+qui me concerne!... Mais, quitte à encourir encore vos téméraires
+suppositions, j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je trouve
+Mlle Muriel une incomparable artiste!
+
+--Et une femme délicieuse à accaparer dans les embrasures de fenêtre,
+n’est-ce pas? Diable! ne manifestez pas trop votre enthousiasme... Qu’en
+dirait votre flirt, la blonde Yvonne? Les femmes n’aiment point que
+leurs chevaliers servent plusieurs couleurs.
+
+D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement, chercha des
+yeux Yvonne Arnales. Au passage, son regard effleura la foule de ces
+femmes et de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance
+aiguë: créatures de serre, éternellement curieuses et lassées de
+plaisirs toujours les mêmes, fanées par leur vie de mondaines,--au moral
+autant qu’au physique,--parmi lesquelles les meilleures, celles qui
+étaient ou seraient les moins inquiétantes épouses, étaient encore les
+plus frivoles, les jolies et futiles poupées de salon...
+
+Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant, était bien de même
+race, qui ne concevait pas la femme en dehors de cette atmosphère de
+luxe, de ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable
+dédain pour ces filles du monde,--banales, artificielles ou obscurément
+perverses,--dans le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il
+allait choisir sa femme; puisqu’il en était arrivé à la lassitude de sa
+vie de garçon...
+
+Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un groupe, elle causait
+d’une voix haute, avec son aisance de très riche héritière. Un sourire
+sans lumière retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient
+dans son visage quelconque de Parisienne blonde, gentiment mièvre sous
+l’envolement léger des cheveux qui moussaient autour du front étroit. Un
+peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse de sa robe d’été,
+elle se tenait debout près du piano à queue, à la place même où, une
+demi-heure plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves,
+l’apercevant tout à coup, eut une seconde la vision de l’_autre_, de
+l’artiste toute pâle sous la clarté ardente de ses prunelles
+passionnées, tandis que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au
+cantique d’amour...
+
+Il songea:
+
+«Quel dommage que cette petite Arnales ne lui ressemble pas!»
+
+Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un geste coquet de son
+éventail.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel avait entièrement
+rempli son personnage d’artiste. Elle était libre, enfin, de quitter le
+superbe hôtel dont l’atmosphère lui était lourde à respirer; et, prenant
+soin de ne pas attirer l’attention de Vanore, qui eût peut-être prétendu
+la retenir, elle se dirigea vers la porte ouverte, à l’extrémité du
+hall, sur le petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales
+elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour un ordre à donner.
+
+--Mademoiselle, où fuyez-vous donc? Êtes-vous déjà lasse de vous
+entendre acclamer? Nous ne le sommes pas, nous, de vous écouter, et je
+compte vous mettre encore à contribution...
+
+Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales révélaient son
+intime pensée: profiter pleinement du talent de cette débutante
+remarquable. Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet
+précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait s’estimer bien
+heureuse d’avoir eu l’occasion de se révéler à un auditoire d’élite...
+Par conséquent, témoigner sa reconnaissance en chantant autant qu’on
+l’en prierait... Cela, Denise le comprit aussi clairement que si elle
+avait lu dans l’esprit de Mme Arnales, et une petite révolte contre
+cette indiscrétion mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son
+accent, tandis qu’elle répondait:
+
+--Je serai toujours, madame, toute à votre disposition; mais, pour
+aujourd’hui, je vous prierai de vouloir bien m’excuser... Je me sens un
+peu lasse et je craindrais de détruire l’impression favorable que j’ai
+pu produire, comme vous êtes assez bonne pour me l’assurer...
+
+Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa fatigue. Sur elle, pesait
+cette lourde mélancolie qui la meurtrissait souvent quand elle s’était
+donnée toute dans son chant pour distraire des indifférents. Mais Mme
+Arnales n’en crut rien, n’admettant jamais ce qui était en contradiction
+avec son bon plaisir; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa
+protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand elle exprimait un
+désir.
+
+--Réellement, mademoiselle, vous ne consentez plus à nous faire de
+musique?
+
+--Je vous serais infiniment reconnaissante de m’en dispenser.
+D’ailleurs, voyez vous-même, madame, vos hôtes m’ont déjà oubliée, et
+j’aurais mauvaise grâce à imposer le silence pour me faire écouter.
+
+--De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que je suis meilleur juge que
+vous. Mais, enfin, je ne veux pas être indiscrète, reconnaissant que
+vous avez largement rempli le programme que vous aviez accepté. Je
+regrette seulement la malencontreuse fatigue qui nous prive de vous
+applaudir de nouveau. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous
+remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition que vous venez
+de donner.
+
+--Oh! madame, je vous en prie, rien ne presse.
+
+Au fond du regard de la jeune fille, une flamme avait jailli, et la peau
+mate s’était un peu rosée.
+
+--Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai l’occasion de vous
+revoir, je préfère m’acquitter dès maintenant. Ayez la bonté de me
+suivre dans la bibliothèque.
+
+Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière. Denise la
+suivit, redevenue vite maîtresse d’elle-même; mais ses lèvres avaient
+repris leur gravité fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce
+remplie de trésors artistiques, sans en remarquer aucun, regardant au
+dehors, vers le ciel dont les pourpres pâlissaient derrière les cimes
+odorantes des tilleuls.
+
+Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille préparé:
+
+--Voici, mademoiselle, la somme dont nous étions convenues. J’y joins
+tous mes remerciements, mes félicitations, avec mon espoir de vous
+entendre bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent, qui, je
+l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de chanter sans autant de
+fatigue.
+
+Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait une clarté de
+diamants. Mais Denise ne parut pas s’en apercevoir; elle s’inclinait
+dans un salut d’adieu et disait, avec une obscure ironie que l’étroite
+cervelle de Mme Arnales ne discerna pas:
+
+--Vous êtes trop bonne, madame, de songer à m’adresser de tels vœux
+d’avenir. Quoique je me sente capable de porter le poids d’un rôle au
+théâtre, je ne sais encore si je posséderai jamais le courage ou le goût
+d’en essayer l’aventure.
+
+--Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter; vous pouvez m’en
+croire, moi qui, bien des fois déjà, ai vu débuter chez moi des
+artistes, lesquels se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion,
+d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle pour le théâtre!...
+Au revoir, mademoiselle, je pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille
+la somme décidée; vous voudrez bien vous en assurer et m’avertir si j’ai
+fait erreur.
+
+Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle pas entendu, car
+Mme Arnales s’éloignait, écartant déjà la portière pour aller rejoindre
+ses hôtes; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait dans le
+silence de la bibliothèque.
+
+--Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été mises à part au
+vestiaire. Je viens de sonner ma femme de chambre, qui va être à vos
+ordres; la voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à
+mademoiselle tout ce qui lui appartient.
+
+Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa jupe claire, après un
+dernier petit geste d’adieu. Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle
+de son chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui donnait une
+silhouette pittoresque de femme du siècle dernier.
+
+Dans le vestibule, les valets de pied formaient la haie, attendant
+l’ordre de faire avancer les voitures. Des visiteurs partaient déjà. Les
+femmes, devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux d’été;
+des hommes causaient qui, en s’écartant et se découvrant sur le passage
+de Denise, l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux unes ni aux
+autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi souverainement élégante que
+ces femmes qui ne la tenaient point pour leur égale, elle descendit les
+marches du perron et gagna la voiture qui l’attendait.
+
+Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel, qu’elle sentit, sur elle,
+l’ombre verte d’une avenue paisible, un ardent soupir d’allégement lui
+échappa:
+
+--Enfin, c’est fini!
+
+Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs qui lui permettait de
+dérober toutes ses impressions aux étrangers, et la sensation éprouvée
+de délivrance était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux, une
+seconde.
+
+C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces heures passées dans un
+milieu tout plein, pour elle, de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans
+le même hall où elle venait de chanter, payée pour distraire un public
+blasé, elle avait été reçue autrefois comme l’amie de Suzette Arnales,
+maintenant baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre n’avaient
+effleuré, d’une allusion même, ce passé mort, quand elles avaient
+échangé quelques paroles, après l’exécution des _Poèmes sylvestres_. Pas
+davantage, Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle avait jadis
+reçu en amie celle qui était alors «la belle Mme Muriel».
+
+Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était entrée dans le hall,
+avait-elle eu, tout à coup, si nette, l’ironique vision d’une visite de
+sa mère dans ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales; comme
+aussi, du geste affectueux avec lequel Suzette,--son amie, en ces temps
+lointains!--l’avait entraînée vers ce même jardin dont tout à l’heure,
+en chantant, elle avait contemplé les cimes vertes, richement
+feuillues...
+
+C’était cinq ans plus tôt, alors que personne,--sa mère, ignorante comme
+les autres,--ne soupçonnait que la ruine fût si proche... Trois mois
+après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite d’un gros krach qui
+avait achevé, pour Paul Muriel, le désastre secrètement amené par la
+témérité de spéculations avortées...
+
+Oh! quels mois avaient suivi! tels que Denise en gardait encore une
+impression de cauchemar, bouleversée dans tout son être jeune par ce
+subit changement de vie auquel sa mère ne se résignait point,--et ne
+s’était jamais résignée d’ailleurs.
+
+Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la seule atmosphère, Mme
+Muriel s’était trouvée incapable d’accepter l’existence étroite,
+besogneuse, qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée. Cette
+privilégiée, frappée tout à coup, avait été brisée par l’épreuve,
+d’abord abattue dans la stupeur de se rencontrer face à face avec une
+destinée dont elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte
+désespérée.
+
+Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine adulée,
+spirituellement bienveillante et gaie, épanouie à la façon d’une belle
+fleur de serre, elle était devenue une créature fantasque, irritable et
+amère, exaspérée par les incessantes difficultés nées de ressources
+exiguës. Jamais elle n’avait pu pardonner à son mari,--épousé surtout
+par convenances mondaines,--d’avoir attiré pareille catastrophe sur elle
+et sur ses enfants; sur son fils surtout, un garçon de treize ans pour
+qui elle avait une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait à
+l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix soit dans le
+professorat, soit dans une carrière d’artiste.
+
+Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait pu s’y opposer; mais
+elle en souffrait si fort, dans sa nervosité maladive, elle en
+supportait si mal les conséquences, que Denise avait fini par ne jamais
+lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait son
+personnage de chanteuse. En silence, elle mettait l’argent ainsi gagné
+dans la bourse commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner la
+source et s’en informât.
+
+Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre cette mère et
+cette fille, si profonde que fût, cependant, leur mutuelle affection.
+Mais elles étaient trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies;
+nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste, développé à une
+rude école... La mère, absorbée par le regret de son existence dévastée,
+obscurément froissée de voir sa fille accepter mieux qu’elle leur
+situation précaire, parce qu’elle considérait cette jeune vaillance
+comme un blâme de sa propre faiblesse, et, dominée par cette impression,
+n’admettant pas que Denise pût connaître les heures de défaillance...
+L’enfant dédaigneuse en effet des inutiles regrets; sensible, sans en
+montrer rien, à la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant le
+secret de ses tristesses et de ses joies que personne ne lui demandait;
+repliée sur elle-même parce qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur
+son père, ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée dont
+elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de respecter toutes les
+susceptibilités, bien que certaine qu’il ne lui en serait su aucun gré.
+
+Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel, elle pensa, après avoir
+quitté l’hôtel Arnales:
+
+--Dieu merci! elle ignorait où je chantais tantôt! Elle en aurait tant
+souffert!
+
+Pourtant, il fallait bien vivre!... Et voici que commençait cette saison
+d’été durant laquelle leçons, concerts, auditions, tout ce qui était sa
+seule richesse cessait. On lui avait proposé un engagement de chanteuse
+dans un grand casino de ville d’eaux. Mais Mme Muriel n’avait pas permis
+qu’elle acceptât. Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé.
+Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive économie pour
+équilibrer le budget dont elle avait la responsabilité. Ah! certes, tout
+autant que sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence; mais à
+quoi bon se plaindre? Que pouvait-elle, sinon lutter énergiquement pour
+y échapper un peu, tout au moins...
+
+Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme tous l’y poussaient?
+Vraiment, il y avait des minutes où elle pensait qu’elle eût dû maudire
+sa voix, source de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée moins
+richement, elle fût sans doute demeurée enfermée dans la phalange
+laborieuse des professeurs... Puisque, pour elle aussi, c’était le
+terrible problème du pain quotidien à gagner.
+
+«Il faut aller au théâtre! il le faut!» Oh! cette phrase tant de fois
+entendue déjà, comme elle la hantait, menaçante ainsi que le mot même de
+sa destinée, une destinée à laquelle, désespérément, elle cherchait
+encore à se dérober, malgré l’obscure conviction que toutes ses révoltes
+ne l’en sauveraient pas!
+
+Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste. Sans illusion, elle
+en mesurait les difficultés, les tentations, les dangers; elle en
+connaissait les inévitables promiscuités qui choquaient tous ses
+instincts de femme née, élevée dans un milieu raffiné. Et puis, elle
+avait peur aussi, non seulement de son horreur secrète pour un avenir de
+pauvreté, mais du grand souffle de passion qui jaillissait de l’essence
+même de son âme quand s’élevait sa voix... Peur plus encore de l’espèce
+d’ivresse qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante
+domination de son chant sur les êtres dont les âmes, alors, vibraient
+par elle, comme des claviers sonores.
+
+Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les dernières heures
+écoulées chez Mme Arnales. Dans sa rêverie, flottaient des visages de
+femmes, banalement aimables, curieux ou indifférents, des visages
+d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse de ces derniers,
+se détachait l’intelligente physionomie de Bertrand d’Astyèves. Mais,
+comme les autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique, bien
+qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter, avoir fait sur lui une de ces
+impressions violentes qui jettent les folles prières dans le regard, sur
+les lèvres des hommes.
+
+Que lui importait? Il n’était pas le premier et ne serait pas le
+dernier. Tout au plus, elle pouvait lui savoir gré d’avoir daigné la
+traiter en fille du monde en ne lui infligeant pas une trop vive
+expression de son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse, elle
+s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait voulu, à causer
+un peu avec lui, car il l’intéressait, aussi bien par la sûreté de son
+goût en musique que par le mélange d’enthousiasme et de froideur,
+sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa personnalité.
+
+Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation près de la
+fenêtre, à ce que son regard, plus encore que ses paroles, lui avait
+murmuré de flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique
+amertume, avec la notion railleuse de tout ce qui la séparait de cet
+aristocratique clubman qui, comme les autres, l’avait souhaitée au
+théâtre,--pour son plaisir.
+
+Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter loin en arrière l’image
+de Bertrand d’Astyèves, et son regard, plein d’une envie inconsciente,
+s’arrêta sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût été bon
+de redevenir ainsi une petite chose joyeuse qui n’a nul souci de
+l’avenir! Mais aussi quel souhait inutile et fou! Et sa bouche eut un
+fugitif sourire de pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un
+pareil désir...
+
+D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue de la plaine
+Monceau où elle demeurait. Elle en descendit, puis s’engagea dans
+l’étroit escalier qui, après une montée de quatre étages, la conduisit
+devant sa porte.
+
+Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix de son frère appela
+gaiement:
+
+--C’est toi? Denise.
+
+Et toujours prompt à laisser de côté son travail de collégien, il
+accourut au-devant de la jeune fille, très affectueux, souple et fin
+comme elle de silhouette.
+
+--Tu rentres tard! Comme ils t’ont gardée longtemps! Ça a bien marché?
+
+--Oui, très bien.
+
+Elle était entrée dans le petit salon auquel son goût d’artiste était
+parvenu à donner un aspect d’élégance originale, si modeste qu’il fût
+réellement, et elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante
+chaleur de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un coup d’œil
+admiratif.
+
+--Mâtin! Denise, que tu étais belle! Ce qu’ils ont dû t’applaudir!
+
+Elle eut son indéfinissable sourire de détachement profond et répéta:
+
+--Ils m’ont beaucoup applaudie! Et Mme Arnales a été si flattée d’avoir
+pu offrir à ses invités une débutante à ce point remarquable, qu’elle a
+trouvé parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait.
+
+Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement dans son
+corsage quand Mme Arnales le lui avait remis.
+
+--Maman ne m’a pas demandée?
+
+--Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je crois, été faire des
+courses et elle est rentrée fatiguée. Va la trouver, si tu veux!
+
+Denise inclina la tête; mais avant d’entrer chez sa mère, elle devait
+remettre sa simple robe de maison, car Mme Muriel détestait la voir dans
+une toilette faite pour le public.
+
+Intention inutile! Au passage, Mme Muriel entendit le frôlement soyeux
+de la robe de la jeune fille dans le couloir et appela:
+
+--Denise!
+
+--Me voici, mère.
+
+Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser le visage altéré que
+son apparition n’éclairait pas.
+
+--A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille heure? Ton père va revenir
+pour dîner, et tu n’es pas même déshabillée!
+
+--J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais et le voulais...
+
+--Ah!
+
+Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au sujet de l’audition
+donnée, elle le savait, par sa fille, ce jour même; mais d’un coup
+d’œil, elle l’enveloppa toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue
+avec tant d’harmonieuse élégance.
+
+--Ta robe n’est pas mal réussie! Pour une ouvrière, cette Adèle n’est
+pas trop maladroite! Ce qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en
+contenter. Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote question
+d’économie, que de jolies choses, j’aurais achetées tantôt au _Louvre_!
+Il y avait des foulards exquis; j’avais envie d’en prendre un costume;
+mais j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite et je
+me suis abstenue, rapportant seulement une bonne migraine. J’étais
+parvenue à m’endormir. Ton coup de sonnette m’a réveillée.
+
+--Je le regrette, maman.
+
+--C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer, j’imagine. Va
+vite ôter cette robe, tu m’as l’air déguisée en fille riche, et c’est
+une mascarade qui m’est odieuse et pénible!
+
+Mme Muriel était décidément dans ses jours de nervosisme sombre. Denise
+savait que ces jours-là, le plus sage était de la laisser à elle-même.
+Sans lui répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui était sa
+chambre, sa cellule comme elle disait, mais une cellule bien chère qui
+l’enveloppait de sa paix calmante aux heures difficiles,--troublées ou
+tristes,--toute vivante de sa pensée, de ses goûts, de ses affections,
+dont elle aimait l’horizon large, le balcon qui, à cet étage élevé, lui
+donnait parfois une exquise sensation de plein ciel... Peu de bibelots,
+mais tous de valeur; des livres nombreux, empilés sur la table toujours
+fleurie, devant la fenêtre; de rares portraits. Car elle n’avait pas
+d’amies, Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations
+d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que les circonstances
+faisaient le sien, elle gardait instinctivement son intimité fermée.
+
+Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle d’une femme d’une
+cinquantaine d’années, dont la physionomie semblait faite d’intelligence
+hardie, de bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait Claude
+Champdray, dont l’affection l’entourait presque maternellement depuis
+trois années que le hasard d’une rencontre les avait rapprochées pour la
+première fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse de sa
+solitude morale l’étreignait trop douloureuse...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Denise, père est rentré! Le dîner est servi, clama, à sa porte, la
+voix de Robert. Maman te fait dire de te dépêcher et de venir.
+
+Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla vers la salle à
+manger où l’unique servante,--un peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme
+Muriel,--apportait le potage. Son père, qui fumait sur le balcon, vint à
+elle dès qu’il l’aperçut.
+
+C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus d’insouciance et
+moins de volonté, la même expression un peu hautaine, le même pli
+d’amertume dans la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet
+d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction qu’elle
+possédait si forte. Il avait été et, malgré tout, il restait de ceux qui
+veulent faire de la vie une agréable aventure; et même dans sa situation
+présente, il s’y employait avec un égoïsme léger, aussi incapable que sa
+femme de se résigner aux conséquences de leur ruine qu’il gardait la
+volonté audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre...
+
+Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour la questionner.
+De bonne grâce, il acceptait, lui, qu’elle tirât parti de sa voix.
+
+--Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt?... Pas trop d’émotion?
+
+Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres fraîches:
+
+--Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait mes preuves cet
+hiver!
+
+--Oui, tu commences à être connue. Tu étais annoncée aujourd’hui en
+grande pompe dans le _Figaro_, le _Gaulois_...
+
+--Par des articles envoyés par Mme Arnales.
+
+--Petite sceptique! J’imagine, moi...
+
+--Père, laissons tout cela. Voici maman...
+
+Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie, les traits
+imperceptiblement durcis soudain. Mme Muriel entrait, de son allure
+lassée, et prit place à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui
+pouvait se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert qui
+parlait. Lui seul paraissait avoir le don de l’intéresser. Elle ne se
+mêla pas aux propos qu’échangeaient son mari et sa fille sur les menus
+événements du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment paru
+de Mme Champdray; elle avait perdu le goût des choses littéraires, qui
+lui paraissaient distractions oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux
+prises avec la brutale réalité.
+
+Elle reprit un peu de vivacité seulement pour s’impatienter après la
+jeune bonne, qui avait tardé à répondre à l’appel du timbre, et prit
+fort mal que son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un près de
+l’autre, ils vivaient comme des étrangers de bonne éducation, qui
+s’efforcent de toujours conserver les dehors stricts de la politesse,
+mais dont le plus futile incident trahit le désaccord moral.
+
+Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre, où elle voulait se
+reposer; et, comme d’ordinaire, par les belles soirées d’été, Paul
+Muriel se prépara à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin
+devant elle, vers la nuit étoilée:
+
+--Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi un tour aux
+Champs-Élysées? Il fait si bon!
+
+--Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai l’air suffisamment
+sur le balcon.
+
+Il n’insista pas... Peut-être parce qu’il aimait mieux profiter à son
+gré de sa soirée.
+
+Quelques minutes après avoir reçu son baiser d’adieu, elle le vit
+traverser la rue, son cigare aux lèvres, d’une allure flâneuse d’homme
+dégagé de tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert qui,
+sans enthousiasme, s’était remis au travail, ne songeait point à la
+réclamer auprès d’elle.
+
+Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon, seule avec elle-même,
+comme toujours... Le regard enfui vers les profondeurs mystérieuses de
+la nuit bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le souffle tiède
+qui lui apportait la confuse rumeur de la grande ville, obscure sous la
+flambée scintillante des étoiles.
+
+Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient l’ombre,
+combien y en avait-il d’âmes esseulées comme la sienne, de cœurs
+tourmentés dans de jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante
+oppressait...
+
+Oui, elle était vaillante, prête à la lutte,--puisqu’il le
+fallait!--cette Denise Muriel que les hommes, troublés par son charme,
+s’étonnaient de trouver si hautainement indifférente à leurs hommages.
+De toute sa volonté, elle acceptait la loi du travail qui lui était
+imposée, si difficile et si rude fût-elle... Mais il y avait des heures,
+pourtant, où toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité
+qui murait sa vie dans un absorbant labeur; des heures de défaillance
+dont elle gardait si bien le secret que personne au monde, sauf Mme
+Champdray, ne soupçonnait qu’elle pût les connaître.
+
+Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à peu en elle, tandis
+qu’elle demeurait, immobile, à réfléchir solitairement dans la douceur
+du soir, ses mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux vers
+l’immensité paisible, elle murmura si bas, que ses lèvres à peine
+articulaient les mots:
+
+--Ah! qu’il est difficile de vivre! Je me sens si faible et j’ai si peur
+de l’avenir!... Tout ce que je puis arriver à faire, c’est de cacher ma
+faiblesse!... Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines le
+sont!... Je voudrais ne plus me sentir seule... Je voudrais être
+aimée... et aimer, aimer, aimer...
+
+Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière d’enfant. Elle répéta
+le dernier mot très lentement, comme s’il eût été lourd pour ses lèvres,
+parce qu’il enfermait un infini où son âme jeune avait soif de pénétrer
+et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car la divine ivresse d’aimer, en
+devenant l’élue, celle à qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être,
+la goûterait-elle jamais?... Cet avenir de suprême amour, elle le savait
+clairement, était pour elle mille fois plus irréalisable que pour la
+plupart de ses sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur humble
+condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes, des délicatesses de
+fille riche, ne pouvant faire le don d’elle-même qu’à un être de même
+race.
+
+Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le désir la frôlaient
+sans cesse, parmi ces hommes du monde qu’attiraient sa voix et sa
+séduction de femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à la
+vouloir sienne par le mariage?... Ah! pour tous, comme elle était bien
+seulement la chanteuse qu’on peut aimer, mais qu’on n’épouse pas!
+
+Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand d’Astyèves, qui
+s’était montré si empressé auprès d’elle, chez Mme Arnales; et un léger
+sursaut de révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils
+rapprochés donnèrent au visage une indomptable expression de volonté et
+les lèvres prononcèrent comme une cinglante réponse aux muets désirs de
+son cœur de vingt ans:
+
+--S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute seule, sans que
+personne ait jamais le droit de dire un mot contre moi.
+
+Et, fuyant résolument la belle nuit troublante, elle rentra dans sa
+petite chambre et alluma sa lampe de travail.
+
+Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure l’élégant clubman,
+dont elle avait si profondément secoué la nonchalance de blasé, songeait
+à elle avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se disait:
+
+--Il faut que je revoie cette Denise Muriel!
+
+
+
+
+III
+
+
+Les plus malveillants mêmes se voyaient bien contraints, par l’évidence,
+de reconnaître que nulle femme n’était plus digne de respect que Mme
+Claude Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les conventions et
+les préjugés du monde; et, de même, force leur était de rendre hommage à
+son intelligence hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme à
+sa chaude bonté de cœur.
+
+Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de son mari, un érudit
+original et subtil. Ensemble, ils réalisaient vraiment l’union idéale,
+une seule vie en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert Champdray
+avait été enlevé par la brutalité stupide d’un accident de voiture. Elle
+avait survécu à cet effondrement de son existence, parce qu’il y avait
+en elle la source vive de toutes les énergies, même celle de souffrir
+sans être, pourtant, broyée par sa souffrance. Mais désormais seule,
+morte au bonheur, fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse
+épreuve, l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les misères de
+ses frères en douleur.
+
+Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où elle avait été
+frappée; elle ne s’était pas consolée, mais le temps avait fait son
+œuvre de baume. Le travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout
+d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par son mari, elle avait
+repris l’ouvrage préparé ensemble; puis elle avait continué à écrire
+dans l’instinctif besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise
+du bonheur fini.
+
+Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était prise à observer celle
+des autres avec une sympathie mélancolique, son esprit intuitif et
+pénétrant attiré par l’étude des âmes; aussi bien des âmes
+contemporaines, que des âmes d’antan qui avaient animé des êtres
+disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques d’une sagacité
+ingénieuse et profonde, sous leur forme singulièrement vivante; études
+dont la savoureuse originalité lui avait fait très vite un nom parmi les
+lettrés.
+
+Puis, la masse du public avait connu ce nom dont elle s’était servie
+pour discuter les questions littéraires, sociales, artistiques, qui
+avaient intéressé son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une
+franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les uns et les autres,
+se créant ainsi des ennemis sans en avoir cure, mais aussi des amis qui
+pouvaient dire ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un peu
+frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour ceux qui avaient besoin
+d’elle, aux autres elle n’ouvrait sa porte qu’à bon escient, trop
+ménagère de son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des
+indifférents ou des snobs.
+
+Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir pour un privilégié,
+d’avoir été récemment convié à venir chez elle lui présenter ses
+hommages, après qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes
+connaissances.
+
+Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques moments de causerie avec
+une femme très intelligente qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le
+mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds de sa pensée, un
+désir flottait, désir compliqué de dilettante, d’entendre parler de
+cette Denise Muriel, qui avait si fort intéressé sa nonchalance et
+qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être très amie de Mme
+Champdray.
+
+Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez l’écrivain, mais,
+confiant en sa bonne étoile, il espérait qu’un heureux hasard voudrait
+bien l’y amener, justement ce même jour; et il ne lui resta plus qu’à
+dissimuler sa déception quand il put constater que la destinée ne
+s’était pas, cette fois, montrée bienveillante à l’égard de sa
+fantaisie.
+
+Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le salon de Mme Champdray ne
+pouvait, à son goût, remplacer Denise Muriel: un vieil académicien à
+tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques et assaillait de
+questions géographiques un grand et solide garçon, attaché militaire en
+Perse, venu à Paris en congé de quelques mois... Et encore, un fin
+critique, conférencier humoristique d’autant plus apprécié que son
+auditoire pouvait toujours se demander s’il se moquait ou non de lui.
+Puis, une vieille dame spirituelle, d’une élégance de douairière, qui
+avait signé un volume de pensées de son nom très aristocratique, et avec
+elle, sa belle-fille; point femme de lettres celle-là, délicieux joujou
+pour amateur masculin, poudrée, parfumée, habillée pour la fête des yeux
+qui papotait avec une désinvolture gamine, sans perdre son allure de
+grande dame.
+
+Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray, animée par la sonorité
+claire de sa voix un peu mordante, la conversation, interrompue une
+seconde par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement
+vivante, s’éleva de nouveau amusante d’imprévu, évocatrice d’idées,
+emplissant de sa rumeur, la grande pièce lambrissée dont les hautes
+fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin d’un vieil
+hôtel voisin.
+
+Une question jetée tout à coup par la jeune vicomtesse d’Auroche fit
+tressaillir d’Astyèves, le désintéressa net des pittoresques récits de
+l’attaché militaire sur les danseuses de Téhéran. A Mme Champdray, elle
+venait de demander:
+
+--Étiez-vous au dernier _cinq heures_ de Mme Arnales? Je n’ai pu y aller
+et je l’ai regretté fort, car il paraît qu’on y a entendu, dans les
+_Poèmes sylvestres_, de Vanore, une jeune chanteuse qui est une
+merveille.
+
+Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent d’un sourire.
+
+--Cette chanteuse n’est autre que ma petite amie, Denise Muriel. Il
+m’est déjà revenu qu’elle avait été admirable dans la symphonie de
+Vanore, que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis ravie de
+constater de nouveau que son succès a été très grand.
+
+--Chère madame, il a été plus que grand. Il avait toutes les allures
+d’un triomphe! Mon mari m’est revenu emballé de la chanteuse à m’en
+rendre jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs étaient,
+plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme aigu. Monsieur d’Astyèves,
+faut-il déclarer ici que,--c’est la chronique qui parle,--vous sembliez
+tout particulièrement sous le charme et que vous vous êtes montré, au
+buffet, le plus courtois chevalier de Mlle Muriel?
+
+--Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez que je suis, comme il y a
+quelques jours, tout prêt à proclamer cette jeune fille une artiste
+rare, d’autant plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle semble brûler
+le feu sacré, le feu dévorant!
+
+La petite femme se mit à rire:
+
+--Destiné à dévorer qui?... Elle ou ses admirateurs?
+
+--Les uns et les autres en une commune flambée, glissa philosophiquement
+le critique.
+
+Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier, secoua en arrière sa
+tête grise, dont les cheveux frisaient drus, rejetés autour du front
+large:
+
+--Vraiment! Vous imaginez cela? Eh bien, mon ami, j’ai grand’peur pour
+le bien fondé de vos suppositions. A ma connaissance, Denise Muriel est
+une façon de petite salamandre humaine; elle passe et, selon toute
+apparence, elle passera à travers le feu sans se brûler. Monsieur
+d’Astyèves, pourquoi y a-t-il un doute au fond de vos yeux?
+
+Il sourit:
+
+--Chère madame, je ne me permettrais pas de placer un doute là où vous
+apportez une affirmation; et j’en possède d’autant moins le droit que je
+n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.
+
+--Ah! que vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes... Parce qu’une
+femme a le secret de vous émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous
+toutes les fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans votre
+orgueil masculin et vous vous redressez, émettant en principe qu’elle
+aussi, par un juste retour, est nécessairement fragile... à votre
+mesure...
+
+--Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un grand poète: «Femme,
+ton nom est fragilité!»
+
+--Bah! les grands poètes ne sont pas toujours de grands psychologues!
+Ils peuvent se tromper comme les autres hommes! Et ma petite amie Muriel
+m’a l’air d’humeur à considérer avec un détachement sceptique, dont je
+ne saurais trop la féliciter, les incendies qu’elle allume! Vous pouvez
+lui faire l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a pas
+seulement l’incomparable tempérament d’artiste que vous lui reconnaissez
+justement, c’est de plus une fille de grand cœur, une vaillante et brave
+enfant que je plains avec toute ma sympathie pour les jeunes.
+
+--Que vous plaignez? répéta d’Astyèves interrogateur.
+
+--Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour elle!
+
+--Peut-on demander pourquoi?
+
+Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre. Le timbre d’entrée
+avait annoncé un nouveau visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte
+venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette de femme. Et
+Bertrand songea que le destin était pour lui! Il apercevait soudain,
+sous son regard, le jeune visage volontaire et passionné de Denise
+Muriel.
+
+Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien, qui saluait d’un
+coup d’œil charmé cette fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche
+considérait avec une curiosité sympathique.
+
+Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant son front, d’un
+geste juvénile. L’écrivain l’embrassa maternellement avec un bon
+sourire:
+
+--Ma chère petite fille, vous voulez donc donner raison au vieux
+proverbe: «Quand on parle des roses...» Frémissez si vous êtes de celles
+qui tiennent leurs amis pour redoutables... Au moment où vous êtes
+entrée, nous étions tous à potiner sur le compte d’une jeune chanteuse
+qui s’est couverte de gloire chez Mme Arnales.
+
+Elle laissa tomber le compliment sans répondre, mais son regard se fit
+très affectueux:
+
+--Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai que l’amie c’est vous!
+Pour moi, vous êtes incapable de vous montrer autrement que l’indulgence
+même.
+
+--En l’occasion, tout au moins, enfant, vous n’avez eu guère besoin
+d’indulgence, si je m’en rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis
+vous citer mes auteurs! L’un d’eux même est ici présent...
+
+Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement, s’était effacé pour
+laisser prendre un fauteuil à la jeune fille,--un fauteuil en son
+immédiat voisinage d’ailleurs.
+
+--Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a déjà été présenté...
+
+La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait si lointaine.
+
+--En effet, chez Mme Arnales... Je me souviens.
+
+--Alors, ma petite, comme de juste, vous devez déjà soupçonner tout ce
+qu’il pense de votre chant... Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons
+pas vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne M. d’Astyèves s’il
+ne résiste pas à la tentation de vous remercier encore du régal
+artistique que vous lui avez offert! Nous autres, pour être agréables à
+votre farouche modestie, nous retournons en Perse, vers les danseuses de
+Téhéran, dont M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes
+évolutions.
+
+La conversation redevenait générale. D’Astyèves en profita:
+
+--Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe à la tentation, si
+grande envie que j’en puisse avoir. Je me souviens trop bien que...
+
+--Vous avez affaire à une personne aussi désabusée que le sage Salomon
+lui-même pour s’être pénétrée de la salutaire pensée émise par lui:
+«Vanité des vanités...» et le reste!
+
+Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait chez d’Astyèves un
+désir aigu de l’arracher à son indifférence un peu dédaigneuse. Et se
+mettant à l’unisson, il demanda en souriant:
+
+--Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre le péché
+d’ingratitude en exprimant de pareils sentiments, avec une pareille
+conviction?
+
+--Parce que...?
+
+--Parce que vous n’avez pas le droit d’en être arrivée à un tel degré de
+pessimisme ou de sagesse.
+
+--Je suis trop jeune, n’est-ce pas? fit-elle avec une imperceptible
+raillerie mélancolique.
+
+Hardiment, il répéta:
+
+--Vous êtes trop jeune et vous avez reçu... beaucoup pour votre part...
+
+Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses paroles un
+enthousiaste hommage. Un instant, elle attacha sur lui ses prunelles
+profondes, où passait un vol de pensées dont elle gardait le mystère;
+mais elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme, et avec le
+même détachement sceptique, elle dit, obligeant sa belle voix musicale à
+prendre un ton de badinage:
+
+--Je suis absolument de votre avis, je possède plus que beaucoup
+d’autres. J’ai un gagne-pain, une santé... de fer, un fonds d’énergie
+qui ne s’épuisera pas trop vite, j’espère... Je suis encore bien jeune,
+heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi... Un avenir que, sans
+doute, je ferai. Ce dont je suis un peu fière,--faute de mieux,
+allez-vous penser!--parce qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de
+puissance à puissance avec ceux des hommes qui, ne trouvant pas leur
+route toute frayée, doivent la tracer eux-mêmes...
+
+--Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour vous?
+
+--Pourquoi cette question?
+
+--Parce que j’ai la tentation de me révolter contre le dédain dont vous
+cinglez les infortunés à qui la destinée n’a pas imposé l’obligation de
+peiner tout le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent
+réduits à n’être que des hommes du monde.
+
+Elle sourit un peu.
+
+--Mais je ne dédaigne nullement les hommes du monde! Même, je les estime
+à leur valeur. N’imaginez pas que je condamne ceux-là surtout qui,
+sciemment ou non, se laissent dominer par le constant souci de donner à
+leur existence, l’harmonie, la séduction d’une œuvre d’art. Je crois
+bien même, au contraire, que j’envie ces privilégiés-là! Seulement,
+comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de commun, je les
+considère du même œil dont les petits, très sages, contemplent les
+brillants personnages d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à
+jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me sens en communion
+qu’avec les humbles travailleurs... Et je vais peut-être vous
+scandaliser...
+
+--Ce serait pour moi une impression toute neuve dont je devrais vous
+être infiniment reconnaissant...
+
+--Eh bien, il y a des jours...--j’avoue, n’est-ce pas?--où je crains
+fort d’avoir une âme d’anarchiste, où je sens miens tous les
+découragements, les révoltes, les colères, que sais-je? moi, de ceux
+qui, corps et âme, sont meurtris par la misère tous les jours de leur
+vie, pour arriver juste à ne pas mourir de faim! Ah! comme je comprends
+qu’ils supportent impatiemment certaines inégalités! Moi non plus, je ne
+possède guère la vertu des humbles et des résignés, qui courbent la tête
+et acceptent sans plainte...
+
+Elle parlait avec une apparente légèreté, mais aussi avec une aisance
+tranquille de femme indifférente à l’impression éveillée chez son
+interlocuteur; et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction dont
+Bertrand subissait toute la puissance. Non, certes, elle n’était pas de
+la race de ceux qui demeurent écrasés sous leur destinée, cette jeune
+créature qui semblait pétrie de passion et de fière volonté.
+
+D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait, tandis qu’elle
+faisait sa profession de foi avec une hardiesse paisible, de cette voix
+chaude dont la seule vibration était un chant. Dieu! qu’elle était loin
+des misérables dont elle prétendait avoir l’âme, si élégante sous la
+blouse de linon mauve à plis, serrée à la taille par la ceinture de cuir
+blanc sur la jupe bleu sombre; une toilette qui eût semblé insignifiante
+à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand, la seule forme
+impeccable du soulier, du gant de chevreau blanc, révélait la vraie
+femme de race.
+
+Autour d’eux, on causait; le vieil académicien à tête d’oiseau pérorait
+en longues périodes, tout juste coupées par les vives répliques de Mme
+Champdray, ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse
+d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait l’imprévu piquant
+de sa causerie, et qui, galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux
+vifs de mondaine clairvoyante observaient le groupe formé par Denise et
+d’Astyèves dont elle était trop loin pour suivre la conversation...
+
+Bertrand reprit en souriant:
+
+--Je crois bien que ceux dont vous vous faites généreusement la sœur
+considéreraient que vous appartenez à une aristocratie qui leur sera
+toujours fermée, celle de l’art...
+
+--Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de leur travail...
+
+--Avec cette capitale différence qu’il vous apporte des jouissances que
+ne leur donnera jamais leur labeur brutalement matériel.
+
+Elle se mit à rire.
+
+--De quel esprit subtil, vous êtes doué! Je pourrais vous répondre que
+si, pour ma part, j’ai des jouissances esthétiques bien profondes qu’ils
+n’ont pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent connaître.
+Avouez-le...
+
+D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer tout ce qu’elle
+souhaiterait, car il lui plaisait de voir s’émousser la réserve de cette
+séduisante créature qui prétendait si bien tenir son monde à distance.
+Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène, le critique d’art
+d’une grande revue qui, tout récemment, avait publié sur Denise Muriel
+un article très flatteur. De toute évidence, il la prisait comme femme
+autant que comme artiste; car il ne dissimula pas son plaisir très
+sensible de la rencontrer. Tout de suite, il s’occupa d’elle, la
+félicitant de son interprétation des _Poèmes sylvestres_. Et, parce
+qu’elle répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation donnée,
+d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment d’impatience où dominait le
+vif regret de ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer
+à son profit l’attention de la jeune fille. Alors comme la musique était
+devenue le sujet de la causerie et qu’il était, lui aussi, un
+connaisseur délicat, il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger
+Denise à lui répondre, comme à lui parler...
+
+Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait pas moins devoir
+doctement exprimer ses opinions:
+
+--C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui, trouver de talent
+qu’aux compositeurs dont le premier mérite est de n’être pas Français!
+
+Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse d’Auroche, il
+questionna:
+
+--Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur de me dire ce que vous
+adorez dans la musique du dieu Wagner?
+
+Elle eut un sourire fin:
+
+--Moi, très profane, j’admire au petit bonheur, confiante dans le
+jugement des personnes compétentes.
+
+--Mais, encore? madame.
+
+--Je m’incline surtout devant... la richesse de l’orchestration...
+
+--Eh bien, madame, permettez-moi de vous le dire, vous n’êtes pas du
+tout wagnérienne; vous devriez surtout être abîmée devant la beauté
+symbolique de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie et la musique,
+communient magnifiquement. Ah! le symbolisme de Wagner! ils me font
+rire, ceux qui en parlent sérieusement! Je ne suis pas un imbécile, mais
+j’avoue très hautement que ce symbolisme me paraît digne des contes de
+la mère l’Oie. Les fameux sujets d’opéras devant lesquels le public se
+pâme docilement sont d’enfantines histoires que seules des cervelles de
+snobs imaginent d’affubler d’un sens métaphysique. Voilà pour le
+poème!... Quant à la musique...
+
+--Quant à la musique? répéta Gabriel Bollène tout prêt à se révolter
+contre la boutade rageuse du vieil académicien.
+
+--Pour la musique, je déclare mon incompétence, mais quand il m’arrive
+de devoir entendre un opéra de Wagner, j’en sors plus profondément
+convaincu, chaque fois, que votre maître allemand, pour composer ses
+œuvres, prenait au hasard des poignées de notes et les égrenait sur le
+papier, au petit bonheur... Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes
+qui font hurler de douleur tous ceux dont le fanatisme et le
+snobisme--je répète le mot!--ne sont pas en jeu.
+
+Mme Champdray écoutait, amusée.
+
+--Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez des monstruosités et que
+ma petite Muriel--pour parler d’elle seule--vous considère en ce moment
+comme le dernier des mécréants... Mais elle ne veut pas la mort du
+pécheur, seulement qu’il se convertisse. Denise, ma mie, savez-vous ce
+qu’il faut faire? Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de
+lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui quelque chose
+de ces maîtres étrangers qu’il anathématise.
+
+Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste.
+
+--Oh! oui, mademoiselle, je vous en supplie! pria la petite vicomtesse.
+Depuis que vous êtes ici, je ruminais l’idée de vous entendre et je
+n’osais prendre la liberté grande de vous demander de réaliser mon désir
+très vif!
+
+Un peu interdite, Denise hésitait.
+
+--Allons, enfant, soyez bonne! insista affectueusement Mme Champdray.
+Accordez-nous la faveur que nous sollicitons!
+
+--Accordez-la nous! répéta d’Astyèves, presque bas, avec une ardente
+sincérité d’accent dans sa prière.
+
+Elle ne lui répondit pas; mais un sourire indéfinissable flottait sur sa
+bouche.
+
+--Madame, que voulez-vous que je chante?... du Schumann?...
+
+--Oui... _les Amours du poète_!...
+
+--Soit, si vous le désirez.
+
+--Qui vous accompagnera, Denise?
+
+--Oh! moi-même, madame.
+
+Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors un grand silence se fit
+dans la haute pièce, si profond que, seul, s’entendait, presque fort, un
+gazouillis d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air chaud balançait
+devant la fenêtre ouverte... Puis, des notes vibrèrent, la voix de la
+chanteuse s’éleva...
+
+Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante, ébranla Bertrand;
+celle-là même qui avait étreint tout son être nerveux quand, pour la
+première fois, il avait entendu Denise Muriel. Comme ce jour-là,
+soudain, pour lui, n’exista plus que cette enfant dont l’art faisait une
+admirable créature de passion. A peine elle lui semblait la même femme,
+tant était devenue grave la belle ligne expressive du profil, et pâle le
+blanc visage sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui palpitait
+dans la voix...
+
+Oh! cette voix! profonde et veloutée, d’une ampleur incomparable,
+troublante comme un philtre versé par ces lèvres qui semblaient une
+fleur de sang... En lui, elle pénétrait de nouveau avec une puissance
+impérieuse qui ne laissait plus subsister que le seul désir, pareil à
+une soif, de l’entendre longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa
+beauté!... Et le même mot: «Encore!» dont tous l’imploraient quand elle
+eut fini la première mélodie, fut aussi celui qu’instinctivement il
+trouva seul à lui murmurer, ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône
+sans prix pour lui...
+
+D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute, elle se sentait en
+communion d’art avec ceux qui l’écoutaient dans la paix recueillie de la
+grande pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta les
+mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux drame d’amour dont elle
+faisait un vivant poème, frémissant des appels désespérés, des désirs,
+des regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui déchirent les
+âmes humaines, aimant en vain... Puis la voix se brisa sur les lèvres
+pâlies, les dernières notes modulèrent leur plainte poignante...
+
+Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves debout près d’elle, une
+flamme dans le regard, et aussi Mme Champdray, les yeux voilés de
+grosses larmes.
+
+--Oh! madame! fit-elle, saisie.
+
+--Ma petite, vous êtes une _preneuse_ d’âmes. Le jour où vous le
+voudrez, vous aurez à vos pieds une foule à qui vous ne laisserez pas un
+atome de liberté pour juger de votre talent... Ah! quel don vous avez
+reçu! enfant.
+
+Une expression presque douloureuse contracta une seconde les lèvres de
+la jeune fille.
+
+--Oh! madame, ne me tentez pas et ne vous mettez pas contre moi! C’est
+tout mon avenir de femme qui est en jeu...
+
+--Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner la partie! jeta la petite
+d’Auroche avec enthousiasme. Ah! que je comprends l’emballement de mon
+mari! votre voix fait perdre la raison! Je suis sûre qu’elle me rendrait
+capable de toutes les folies... si j’étais homme! En vous entendant,
+j’oublierais que, de par le monde, il existe d’autres femmes que vous,
+et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le charme que vous possédez!
+
+Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le visage de Denise.
+Ce que la vive petite femme disait sous une forme plaisante, combien
+l’avaient éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le murmurer à la
+trop séduisante chanteuse! N’était-ce pas là l’impression violente qui
+mettait en déroute la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand
+s’élevait la voix troublante?...
+
+Des rafraîchissements avaient été apportés et des groupes se formaient.
+Bertrand se rapprocha de la jeune fille, lui présentant un verre de
+sirop glacé.
+
+--Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de vous servir et, en même
+temps, de vous avouer très respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche
+la liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux qui l’entendent?
+
+Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu dans l’accent,
+vibrant encore de l’émotion éprouvée, et elle sentit tout ce que
+l’hommage enfermait de complexe, s’adressant à la femme autant qu’à
+l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se firent hautaines, alors
+qu’elle répondait pourtant avec un enjouement voulu:
+
+--Prenez garde, vous allez me rendre bien orgueilleuse!
+
+--Aucune femme ne pourrait, plus que vous, avoir le droit de l’être!
+
+Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de Denise pleins d’une
+gravité fière, ceux du jeune homme disant sa sincérité hardie. Mais elle
+ne répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés, Denise partie l’une
+des premières; et si Bertrand était resté, retenu en apparence par le
+seul attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille lui avait
+laissé le besoin de parler d’elle encore ou d’en entendre parler.
+
+Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le charme grisant qu’avait
+pour lui sa présence se dissipait et il redevenait le sceptique
+doucement railleur, indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité
+sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul visiteur après le
+départ de Gabriel Bollène, quand Mme Champdray l’arrêta par une soudaine
+question, qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les âmes:
+
+--Vous m’avez fait une visite comme je les aime. Mais avouez une chose,
+mon ami. Tantôt, en venant me voir, vous espériez un peu, sinon
+rencontrer ma petite Muriel, du moins apprendre quelque chose d’elle.
+
+Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.
+
+--En toute vérité, chère madame, je suis venu ici pour le très grand
+plaisir d’être reçu par vous. Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas
+reconnaître l’impression que m’a produite votre jeune amie.
+
+--Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère jusqu’au bout. Eh
+bien, je vais vous rendre franchise pour franchise, et vous déclarer
+tout nettement que je vous préférerais moins enthousiasmé de Denise. En
+votre for intérieur, vous souhaitez la rencontrer encore, et vous vous y
+emploierez de votre mieux, je n’en doute pas. A quoi bon? Elle n’est pas
+du nombre des femmes qui peuvent exister pour vous, n’étant ni de celles
+qu’on épouse ni de celles dont on s’amuse!
+
+Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. En réalité, il y
+avait un avis sérieux dans ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle
+disait vrai, mais il trouva désagréable d’entendre articuler si
+clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de s’avouer.
+
+--Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est de celles qu’on admire.
+Vous me permettrez bien de dire cela, en ajoutant que j’admire avec le
+sentiment qu’éveille une belle œuvre d’art.
+
+--Hum!... Encore faudrait-il que l’œuvre d’art ne fût pas une créature
+de vingt ans, toute vibrante de vie jeune, et singulièrement séduisante!
+Mon cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille pour croire bien
+possibles le désintéressement et le platonisme des admirations
+masculines quand leur objet est une jolie femme... Admiration qui,
+manifestée, est, à mes yeux, une mauvaise action, en certaines
+circonstances.
+
+--C’est-à-dire...
+
+--Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître ou la sentir sans
+danger.
+
+--Chère madame, vous êtes très sévère, ou très indulgente, pour la
+fatuité masculine.
+
+--Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure question d’humanité à
+un point de vue général. Ah çà! vous imaginez-vous qu’une enfant de
+vingt ans, parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une honnête
+fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter la saveur de l’amour?...
+Supposez-vous que la sève ardente qui fait palpiter la jeunesse est
+morte en elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là seuls
+peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas soutenue? Vous figurez-vous
+qu’elle est tout bonnement une machine à gagner de l’argent? Vous savez
+aussi bien que moi le contraire. Seulement...
+
+--Seulement?... répéta-t-il.
+
+Mme Champdray eut un sourire de mélancolique ironie.
+
+--Seulement, vous ne songez qu’à votre unique bon plaisir, vous autres
+hommes... Ayez donc, de temps à autre du moins, un peu plus de
+générosité à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à attendre de
+vous, et ne leur approchez pas des lèvres le fruit tentateur, puisqu’il
+leur est interdit d’y mordre!... Ne m’objectez pas que vous êtes
+honnêtement résolus à ne le leur présenter que sous la forme, soi-disant
+innocente, du flirt... Je répète _soi-disant_! Si vous voulez flirter,
+faites-le avec les filles de votre monde... Elles, du moins, trouveront
+toujours à qui donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos soins
+intéressés auront fait naître en elles... Mais les autres? Que
+voulez-vous que les pauvres petites éprouvent quand vous les avez
+grisées de rêve, et qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours
+grâce à vous, la pitoyable réalité!
+
+Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle avait parlé avec cette
+conviction profonde qui la faisait comparer à un apôtre, quand elle
+défendait ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, attentif;
+toute opinion vivement soutenue l’intéressait, et celle-ci avait pour
+elle la vérité.
+
+--Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au moins le rêve, qui est
+peut-être, en somme, le plus précieux trésor que se soit vu accorder la
+pauvre humanité!
+
+--Opinion de dilettante, celle-là, mon ami... Ah! s’il dépendait de moi
+de préserver à jamais toutes ces petites des rêves irréalisables, de
+quel cœur je le ferais!... Je suis maintenant une vieille femme, mais je
+me souviens encore de ma jeunesse de fille sans fortune! Et parce que je
+me souviens, je sais tout ce que peuvent enfermer de désirs angoissants,
+de détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance mélancolique,
+absurde, touchante, les âmes de ces jeunes, qui voudraient leur part de
+bonheur humain, d’amour!... puisqu’il faut toujours en revenir là...
+Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, toutes, mon Dieu!
+ont, à une heure quelconque, la nostalgie des mots, des regards qui
+caressent, de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut pardonner à la vie
+même ses pires cruautés... Eh bien, laissez à ceux qui en ont le droit
+le soin de guérir cette nostalgie... Vous, les brillants clubmen pour
+femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles! Maintenant, en manière
+de conclusion, je passe du général au particulier, et je reviens au
+point de départ de ma petite conférence philanthropique, en vous disant:
+N’allez pas rôder autour de Denise Muriel...
+
+--D’autant que ce serait en pure perte!... Chère madame, j’en suis
+convaincu autant que vous.
+
+_Presque_ autant, pensait son scepticisme. Mais il n’articula pas le mot
+de doute.
+
+--Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, le regardant droit;
+et vous vous tromperiez fort en vous figurant que je monte la garde
+autour de cette enfant! Je vous répète encore que je la crois assez
+solidement trempée pour supporter même l’épreuve du théâtre...
+
+--Y entrera-t-elle, décidément? Vous ne l’en détournez pas, vous,
+madame, qui avez si grand souci de la santé morale de vos jeunes
+protégées?
+
+--Eh! je sais bien que c’est la précipiter dans la fournaise, et je ne
+l’y enverrai pas... Mais si les circonstances l’y jettent, je l’estime
+d’âme assez forte pour y passer à son honneur... Il faut bien voir les
+choses comme elles sont. Que son père perde le petit emploi qui est tout
+leur revenu avec ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle
+que retombera la charge de soutenir toute la famille! La mère serait
+nulle en l’occasion et le frère n’est encore qu’un enfant.
+
+--Elle sera sacrifiée, alors...
+
+--Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement Mme Champdray.
+D’ailleurs, il se pourrait qu’elle fût récompensée de son dévouement...
+Ne trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du théâtre,
+inévitable chez une femme de sa nature... Il se pourrait que, devenue
+célèbre, s’étant fait un nom sur les planches, elle rencontrât quelque
+galant homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et l’épousera,
+l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle elle n’est pas née. Fait
+qui ne se produirait sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque
+une fille du monde, mais sans dot!
+
+--Pourquoi non? Tout arrive, comme dit l’autre, jeta d’Astyèves un peu
+âprement.
+
+--Tout! mais pas cela, vous le savez aussi bien que moi. Un homme est
+très capable de faire sa femme, envers et contre tous, d’une drôlesse
+quelconque qui a su le secret de l’affoler; mais quant à ce qui est
+d’épouser une charmante fille sans fortune, combien en trouverez-vous
+qui en aient l’héroïsme?
+
+--C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches! Nous payons la
+rançon de notre fortune par le peu que nous valons. Elle nous rend
+incapables d’un effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos
+stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en toute humilité, que
+j’ai une horreur misérable pour les soucis matériels! L’idée d’être
+obligé de compter m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une femme,
+sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse première serait dissipée
+et que le _moi_ qui raisonne reparaîtrait ressuscité et toujours vivace,
+pareil à lui-même.
+
+--C’est-à-dire froidement sage et pratique! Après tout, vous et vos
+pareils avez raison de penser que les héritières pouvant être aussi
+séduisantes que leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner
+la préférence!
+
+Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume dans son sourire.
+
+--Quels trésors de dédain renferme votre indulgence à notre égard!
+Pourtant, je crois bien que, dans l’âme des plus positifs d’entre nous
+couve toujours la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion
+bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres toutes les
+spéculations de notre piteux égoïsme! Dites-moi charitablement, chère
+madame: «C’est la grâce que je vous souhaite,» et je vous présenterai
+mes respectueux hommages, en m’excusant de vous avoir fait une si longue
+visite.
+
+Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux mi-plaisant,
+elle répéta:
+
+--C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il ajouter que je ne crois
+guère à son opération? Ni vous non plus, n’est-ce pas?
+
+Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non plus, qui se
+connaissait bien, n’y croyait guère, en effet.
+
+
+
+
+V
+
+
+Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément pris sa vraie
+physionomie d’été. Certains quartiers, devenus tout à fait déserts,
+s’étaient ensevelis dans un silence morne de rues de province; des
+maisons entières avaient leurs volets clos. Mais dans les centres où la
+vie continuait d’affluer, sur les boulevards, dans les promenades, dont
+les arbres se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de
+poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques ou provinciales
+et, devant les magasins, des flâneries de touristes en tenue de voyage
+ou accoutrés de modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes
+fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux heures plus
+fraîches des après-midi finissantes, les voitures n’emportaient plus de
+visages connus, fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des
+promeneurs curieux ou fatigués.
+
+--Décidément, il serait temps de partir, Paris ne nous appartient plus,
+songea Bertrand d’Astyèves, qui suivait d’un œil distrait la marche
+paresseuse des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées à travers
+la brume d’une chaude journée d’été.
+
+Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant chez lui, par les
+Champs-Élysées, devenus paisibles autant qu’un jardin de
+sous-préfecture.
+
+Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta:
+
+--Tiens, d’Astyèves! Comment va, mon vieux?... Vous êtes encore ici?
+
+--Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui se tendait vers lui,
+celle d’un citadin convaincu.
+
+--Oh! moi, mon cher, vous savez, je ne puis vivre loin de mon asphalte
+et de tout ce qu’il supporte, comporte, apporte, etc.! Bien juste,
+j’irai à Deauville pour la grande semaine, parce que mon vague instinct
+de sportsman m’y pousse... Autrement, sapristi non, je ne lâcherais pas
+mon Paris à l’époque juste où j’en peux jouir le mieux! Vous ne bougez
+pas non plus?
+
+--C’est-à-dire que je me prépare, au contraire, à lui brûler la
+politesse, car, envahi par les barbares, il me paraît odieux, quoi que
+vous en disiez. Peut-être vais-je filer faire un tour dans les Vosges.
+
+--Ah!... parce que?
+
+--Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales, tendant à me faire
+figurer dans sa prochaine série d’invités à Gérardmer.
+
+--Honneur dont vous vous méfiez, attendu que Mme Arnales est animée d’un
+désir tout maternel de faire convoler en justes noces la brillante
+Yvonne! Vous avez peur d’être harponné? Vous avez tort. Elle n’est pas
+mal, la blonde Yvonne... Un peu maigrelette et acidulée!... Encore un
+peu pomme verte... Mais elle mûrira... Et puis, elle a le sac! Si je ne
+me savais absolument sûr d’être blackboulé, je me mettrais sur les
+rangs.
+
+--Différence capitale avec moi, qui ne prétends pas m’y mettre.
+
+--Parce que vous êtes un sage qui laisse monter le vent et attend
+majestueusement, sous sa tente, qu’on vienne le prier d’en sortir...
+
+--Est-ce que vous ne pensez pas que _majestueusement_ est un peu
+excessif? La vérité, mon cher ami, est que la blonde Yvonne éveillerait
+tout juste, en mon indifférence, un vague, très vague, goût de flirt...
+Je ne me sens pas encore assez développée la vocation matrimoniale pour
+être invinciblement attiré par les mérites... sonnants de Mlle Arnales!
+
+Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement une poignée de main
+avec son frère en solitude et reprit son chemin.
+
+Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée d’un mot de Mme
+Arnales reçu la veille et dont quelques phrases étaient demeurées bien
+nettes en son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation
+gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours dans la villa
+Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer, y recevant par série des
+hôtes nombreux. Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir d’une
+réponse favorable: «Arrivez-nous bientôt, vous qui êtes un fervent
+mélomane et un non moins vif admirateur, si je me rappelle bien, du
+talent de Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre souvent, car
+elle est ici pour la saison, en villégiature chez Mme Champdray, en même
+temps que Vanore, de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter,
+l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante beaucoup dans notre
+colonie et, sans doute, l’air des Vosges lui est bon; jamais sa voix n’a
+été plus belle; depuis cet été, elle semble encore s’être développée
+étonnamment...»
+
+Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les dernières lignes du
+billet de Mme Arnales, sa pensée immobilisée sur la phrase concernant
+Denise Muriel. Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il avait
+murmuré:
+
+--Certes non, je n’irai pas là-bas! ce serait fou!...
+
+Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance aiguë qui ne
+lui permettait que de volontaires illusions. Oui, c’était absurde de
+s’exposer de nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel. Bien
+qu’elle appartînt au monde des artistes, il ne pouvait en agir avec elle
+comme avec quelque gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la
+vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance, son éducation,
+sa tenue même, elle demeurait une fille du vrai monde, à laquelle il
+était dû d’autant plus de respect qu’elle était moins protégée; et un
+instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui faisait,--à cette
+heure encore, du moins,--condamner comme méprisable tout effort pour se
+faire aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir...
+
+Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse surtout alors
+qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation l’obsédait bien vite de
+troubler, à n’importe quel prix, cette indifférence fière dont elle
+s’enveloppait jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère
+l’attirait avec une force de vertige.
+
+Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il avait su se faire recevoir
+en même temps qu’elle. Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient
+beaucoup causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée
+d’affection, aussi bien par le compositeur que par sa femme, elle lui
+était apparue une nouvelle Denise, très jeune, presque gaie, malgré la
+sourde amertume, la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles même
+qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait une savoureuse allure de
+spontanéité et de caprice, de franchise un peu hautaine, une souplesse
+fine pour s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous, d’une
+façon qui la révélait une femme très intelligente, mûrie avant l’heure
+par les rudes souffles de l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une
+vierge, délicieusement palpitante de vie jeune.
+
+Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre; à ce point différente de
+celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans tous les mondes, qu’elle
+exerçait sur lui, si blasé, une séduction à laquelle il trouvait un goût
+rare. Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses insensées
+pendant cette exquise soirée où elle chantait, accompagnée par Vanore,
+d’étranges mélodies du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent,
+dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs et faisait les cœurs
+frémissants sous leur immatérielle caresse.
+
+Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies, que tous lui
+demandaient, lui faisaient répéter, insatiables... Et quand d’Astyèves
+était sorti de chez Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait
+entendre une seule note sans revoir Denise Muriel, debout auprès du
+piano, ses deux mains tombant, avec une grâce harmonieuse, dans les plis
+de sa robe; pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée par
+les seules bougies du piano, qui nimbaient de clarté le jeune visage
+grave et passionné. C’était cette vision-là qu’il conservait d’elle,
+plus vivante que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle ombre
+les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur immaculée, soulignaient
+les lignes souples, presque caressantes, du profil découpé, tout
+lumineux, sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte dans la
+nuit... Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant elle contemplait avec
+des prunelles de rêve, troublantes comme le timbre même de sa voix.
+
+Ah! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste!... Mais quelle
+tentation aussi l’avait bouleversé tout entier de voir, allumée par lui,
+une clarté d’amour dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché,
+rencontrait le sien!
+
+Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée dans la railleuse
+clarté du grand jour, il avait eu pourtant un sourire d’ironie à
+l’adresse de l’enthousiaste qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait
+pensé, suivant des yeux la spirale légère échappée de son cigare:
+
+--En vérité, je crois que si elle avait seulement deux cent mille francs
+de dot, je serais capable de l’épouser tout de suite! il est vrai que si
+elle était une héritière, même aussi médiocrement pourvue, elle aurait
+toute sorte de chances pour ressembler à la phalange des poupées,--ou
+des demi-vierges,--qui nous sont destinées de par les lois de notre
+monde et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier de nos
+désirs matrimoniaux.
+
+Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait assez précieux pour que
+d’Astyèves, pareil à tous les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât,
+malgré tout, à refuser la très aimable invitation de Mme Arnales;
+discrète insinuation qu’il ne serait point mal venu s’il se plaçait
+parmi les prétendants à la main de cette richissime petite fille à
+laquelle il semblait particulièrement plaire.
+
+--Irai-je décidément ou n’irai-je pas? songea-t-il de nouveau, ramené
+par sa rencontre à cette question qu’il fallait résoudre, et résoudre
+promptement, la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa
+réponse sans tarder.
+
+Pourquoi, en somme, eût-il refusé? Parce qu’il redoutait la séduction
+trop puissante de Denise Muriel? Mais si vraiment il avait peur d’elle,
+peur de lui-même, il lui serait facile de la fuir... D’ailleurs enfin,
+même cédât-il un moment à l’élan qui l’entraînait vers elle, ne
+savait-il pas que le ressort de sa froide volonté ne manquerait point de
+l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait?...
+
+Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son courrier l’attendait.
+Une lettre était arrivée de sa mère, installée depuis plusieurs semaines
+dans son château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout à coup
+eut une petite exclamation, avec un bizarre sourire. A la dernière page
+de sa causerie, Mme d’Astyèves écrivait:
+
+ «Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car il me revient que Mme
+ Arnales compte te recevoir à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand
+ nonchalant, que souhaiter, en mes ambitions maternelles, te voir
+ répondre à une invitation qui n’est point pour être dédaignée.
+ L’expérience te murmure que, bon gré, mal gré, l’heure du mariage
+ sonne pour les plus endurcis célibataires comme pour les autres et que
+ tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.
+
+ «Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer plus
+ souhaitable fiancée que certaine blonde héritière qui, me dit-on, te
+ tient en sensible faveur; et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer
+ une belle-fille plus accomplie; jolie, fort bien élevée, voire même
+ sérieusement élevée, instruite sans pédanterie et,--qualité d’un autre
+ ordre, nullement à dédaigner--pouvant apporter à mon cher grand la
+ fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.
+
+ «Ce sont peut-être là rêves de fumée; mais, de par le monde, il arrive
+ parfois que la réalité est faite des rêves auxquels un peu de volonté
+ a donné corps. Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez point
+ la chance si tant est qu’elle vous soit favorable et souvenez-vous de
+ la bonne vieille allégorie de l’Occasion qu’il fallait adroitement
+ saisir au passage, sous peine de la voir fuir sans retour.»
+
+Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait à errer sur la
+bouche de Bertrand. Une minute, il resta songeur, considérant d’un
+regard distrait la lettre de sa mère.
+
+Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes ses hésitations.
+
+--Tant pis! Arrive que pourra. Je pars.
+
+Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à Mme Arnales.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui l’amenait vers
+Gérardmer. Ses journaux rejetés de côté, il se laissait bercer par le
+mouvement monotone du train, regardant naître peu à peu, puis grandir,
+puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement arrondis, les
+Vosges toutes bleues,--d’un bleu vert sombre,--sous le ciel lavé par de
+chaudes averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les
+moelles,--peut-être _parce que_ Parisien!--il éprouvait une sorte de
+jouissance à se sentir tout à coup transplanté hors de l’atmosphère
+boulevardière qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec
+une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers nuages
+déchiquetés en lambeaux et moirait, de larges ondulations, la floraison
+rose des bruyères dans les plaines que son regard contemplait avec un
+plaisir charmé.
+
+Puis, soudain, le large horizon disparut; le train s’engageait dans une
+vallée magnifiquement étroite, enserrée entre deux murailles de sapins,
+d’un vert sans reflet, marbré par les taches grises des roches éboulées
+sur leurs flancs; des murailles si hautes qu’elles faisaient le ciel
+invisible, et que le train semblait courir dans une coulée de verdure,
+de mystérieuse issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les eaux
+transparentes mouillaient leur lit de pierre presque au ras du sol.
+
+Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le sombre et superbe voile
+qui murait les deux côtés de la route, et découvrit quelques chalets
+groupés autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une minute, le
+temps de recueillir une bande de promeneurs, Parisiens et Parisiennes
+d’allures, qui s’engouffrèrent dans les wagons avec un bruit joyeux.
+
+Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le souvenir du milieu vers
+lequel il allait. Évoqué dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait
+tout à coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir jaillit en
+lui de retourner en arrière pour aller se réfugier devant quelque beau
+paysage solitaire dont il jouirait en paix, sans avoir à craindre les
+paroles dissonantes comme des notes fausses.
+
+Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait, se gourmandant
+railleusement:
+
+--Quel animal romanesque je suis encore capable de constituer à
+l’occasion! Allons, un peu plus de vaillance. Si la fastueuse
+hospitalité de Mme Arnales me devient à charge, il ne me sera pas bien
+difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier dans la solitude
+de quelque village pittoresque, primitif à souhait! Peut-être, après
+tout, est-ce que je calomnie mes hôtes et leurs invités en les
+soupçonnant atteints de _parisianisme_ aigu!
+
+Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de s’être ainsi rendu coupable
+de jugement téméraire, il put se sentir délivré de tout scrupule sur ce
+chef quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse où
+était groupée, avant le dîner, la brillante société, réunie à la villa
+Belle-Rive. Et une involontaire réflexion jaillit en son esprit:
+
+--Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase!
+
+C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer, très
+choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses relations de Mme
+Arnales: femmes célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune et
+leur chic, voire même par leur beauté consacrée; auxquelles nulle
+scandaleuse aventure n’aurait pu être imputée, toutes en puissance
+maritale, sans être pour cela dépourvues du _montant_ nécessaire pour
+tenir en galante humeur la colonie masculine... Celle-ci représentée,
+outre la phalange des maris, par Étienne Daloy le romancier, le peintre
+Stanay et, dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen,
+d’âge flottant entre trente et cinquante ans, tous pourvus de quelque
+mérite particulier qui faisait priser leur présence.
+
+Peu de jeunes filles avec Yvonne; une jolie perruche, nulle, bavarde et
+coquette, Marguerite d’Hennecour, qu’elle tenait pour son «amie de
+cœur», et sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept ans,
+spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère éprise de correction,
+très bonne avec une clairvoyance redoutable, _flirt_ comme une jeune
+miss, sachant, d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son
+irrégulière petite figure de brune.
+
+Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour Bertrand d’Astyèves. En
+les trouvant réunis, toujours pareils à eux-mêmes, absorbés par les
+mêmes préoccupations mondaines, ayant mêmes allures, mêmes
+conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer n’avoir pas quitté
+Paris, n’eût été l’admirable décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.
+
+Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la belle nappe tranquille
+flambait sous les lueurs du couchant qui avait la splendeur d’une
+gloire; et sur ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes, les cimes
+effilées des sapins dressés d’un jet svelte à l’extrémité du lac, les
+silhouettes noires et fines des barques qui filaient avec de grandes
+ondulations larges vers les hautes masses boisées des montagnes,
+roussies par une clarté d’incendie sur l’une des rives, alors que, déjà,
+l’autre s’enfonçait, tout obscure, dans le crépuscule bleu. Mais avec
+Bertrand, le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler les
+fantastiques jeux de lumière qui irisaient le lac éblouissant. Près de
+lui, Étienne Daloy flirtait en phrases quintessenciées et incisives avec
+Sabine dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et qui se
+dérobait malicieuse.
+
+Du fond du _rocking chair_ où elle se balançait nonchalamment, Yvonne
+appela:
+
+--Monsieur d’Astyèves! Peut-on sans trop de scrupule vous distraire de
+la contemplation de ce coucher de soleil?
+
+Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois:
+
+--On peut... Et ce sera même œuvre de charité, car cette généreuse orgie
+de lumière commençait, je crois, à m’hypnotiser!
+
+--Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une étonnante richesse
+de tons!
+
+Une telle indifférence était dans son accent, donnait une si franche
+banalité à ses paroles qu’un sourire d’ironie passa, imperceptible, sous
+la moustache de Bertrand.
+
+--Votre enthousiasme ne semble pas excessif, mademoiselle!
+
+--Je ne suis pas enthousiaste! Et puis, avouez que n’arrivant pas en
+droite ligne de Paris, comme vous, j’ai le droit d’être blasée sur un
+pareil spectacle. Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est
+beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce!
+
+--Alors, la nature?... la campagne?... Non!
+
+--La nature? la campagne?... Non, pas du tout! J’avoue que je ne vibre
+pas sur ces cordes-là. A un Parisien convaincu comme vous, je puis bien
+confier mon intime opinion, sans être obligée, comme si je causais avec
+Étienne Daloy, de me livrer à des variations, par exemple sur le thème:
+«Un paysage est un état d’âme!»
+
+--En vous inspirant d’Amiel lui-même?
+
+--Amiel? Qui ça, Amiel?
+
+--Celui-là même qui a écrit la pensée que vous exprimez.
+
+Elle se mit à rire:
+
+--Je suis charmée de rendre à César ce qui est à César. Mais j’avoue que
+j’ignorais complètement l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je
+vous ai tout bonnement servi au passage une phrase dont j’avais vague
+souvenance pour l’avoir entendu commenter par quelque docte professeur.
+
+--J’aime mieux cela!
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne soupçonna pas, vous
+auriez autrement culbuté l’idée que mon esprit prend la liberté grande
+de se faire sur vos goûts...
+
+--Vraiment? Et serait-il très indiscret de vous demander quelle est
+cette idée?
+
+Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil et le regardait
+curieusement.
+
+--Indiscret? Certes non, mais... imprudent peut-être, car vous pourriez
+bien m’amener à vous confier des choses... un peu bien difficiles pour
+moi à formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si vous entourez
+la modestie d’un culte spécial... Prenez seulement que c’est l’idée en
+question qui m’a enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir, près
+de vous...
+
+Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont ce madrigal était
+saupoudré, et une lueur plus vive anima une seconde son regard un peu
+froid. Décidément, il lui plaisait, cet aristocratique garçon de
+hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle comprenait mal.
+Pourtant, elle jeta d’un ton léger, dissimulant son plaisir:
+
+--C’est gentil, ce que vous dites... Surtout s’il s’y trouve un grain de
+sincérité! Soyez tranquille, nous ferons de notre mieux pour que vous ne
+regrettiez pas trop Paris, _notre_ Paris après lequel je soupire, moi,
+de toutes les fibres de mon cœur... Si je n’avais la crainte de vous
+paraître un recueil de citations, j’ajouterais que je soupire après le
+petit ruisseau de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël. Cette fois,
+je nomme mon auteur!...
+
+--Alors, vraiment, c’est à ce point?
+
+--A ce point! Aussi, pour me donner l’illusion de n’être plus loin de ma
+bonne ville...
+
+--Comme eût dit le roi Henri lui-même!
+
+--Que vous êtes moqueur!... Je continue... Pour me donner l’illusion
+d’être dans Paris, racontez-m’en tous les petits potins que vous jugerez
+dignes de m’être offerts! Je les dégusterai ainsi que des bonbons...
+Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ pour Villers? il paraîtrait
+que...
+
+Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande de racontars
+mondains, des plus insignifiants détails sur les uns et sur les autres
+dont ardemment elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une
+vivacité puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé comme jamais
+encore il ne l’avait été... Peut-être parce qu’il souffrait, ainsi que
+d’une note fausse, du désaccord entre la futilité pitoyable de ces
+propos de salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.
+
+Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance aiguë, ne
+subissait-elle pas un peu, rien qu’un peu même, la pénétrante poésie de
+cette nuit proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne, mettait
+des profondeurs inattendues sur son visage mièvre, estompait l’élégance
+trop cherchée de sa toilette pour en fondre les détails en un seul
+ensemble harmonieusement pâle...
+
+Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur un ton léger de flirt,
+il se prenait à l’observer, dans un dédoublement de pensée qui lui était
+familier. Qu’elle était donc banalement quelconque, cette héritière qui
+n’avait ni la candeur délicieuse des vierges naïves, ni le ragoût
+piquant des gamines trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse
+correction de tenue par unique souci de sa réputation mondaine, sans
+sincérité dans sa réserve démentie souvent par le sourire, le regard, la
+discrète équivoque des mots!
+
+Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle serait. Une mondaine
+accomplie, à coup sûr, point sotte en son genre, assez intelligente même
+pour parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon du bel esprit,
+ayant été saturée de leçons, cours, conférences; peu sensible, point
+passionnée, jamais oublieuse de son immense fortune ni des égards que
+cette fortune devait lui valoir; coquette, peut-être; par vanité
+surtout, sans rien perdre de sa froide raison qui ne lui permettrait ni
+une incartade dangereuse ni une généreuse folie, pas plus que jamais
+elle ne serait capable de haute envolée d’âme ou de pensée.
+
+--Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai, songea-t-il
+railleusement. Il faut être pratique et prévoyant à l’heure présente!
+
+La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par une soudaine
+exclamation:
+
+--Tiens! voici Denise Muriel!... Et, comme de juste, à sa suite, son
+fidèle chevalier!
+
+En effet, sur la route qui passait au pied de la terrasse, une forme
+féminine s’avançait, très fine dans le crépuscule bleu; à ses côtés, un
+homme de robuste stature marchait.
+
+La brise apporta les lointaines sonorités d’une voix musicale et grave.
+D’Astyèves eut un frémissement. Une singulière impatience l’avait secoué
+aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un accent détaché, un
+peu sec:
+
+--Sans doute, elle revient de quelque excursion. C’est une promeneuse
+fanatique; elle est toujours sur les routes. Si vous désirez la voir,
+c’est là que vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car elle
+fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une sauvage que cette jolie
+fille!
+
+Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette souple que l’ombre lui
+voilait peu à peu, sans qu’il eût pu distinguer le visage:
+
+--Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse?
+
+--Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne sort guère de la colonie
+Champdray et Vanore, qui, peu sociable, joue volontiers au petit
+cénacle. Nous n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise Muriel
+et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée. Et c’est même pendant
+cette excursion qu’il m’a été donné de constater que les admirateurs de
+la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout particulièrement...
+
+Elle le regardait avec une sorte de coquetterie, renversée un peu dans
+son fauteuil:
+
+--Particulièrement? Qu’entendez-vous par là?
+
+Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de suite, très correcte:
+
+--J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en connaisseur tout ce
+qu’elle vaut comme artiste, voire même comme femme... Toujours est-il
+que vous et vos pareils avez ici un rival sérieux...
+
+--Si sérieux que cela?
+
+--Mon Dieu, oui! Il serait emballé pour le bon motif que personne n’en
+serait autrement surpris! C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore,
+possesseur de nombreuses manufactures dont il est très fier, se pavanant
+volontiers, mais un bon garçon! du genre colosse... Denise Muriel paraît
+l’avoir complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui, par sa
+beauté... Pour son talent, il est incapable d’en juger, n’entendant rien
+à la musique. Il la contemple avec des yeux de caniche dévoué tout à
+fait amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en peut trouver
+l’occasion!
+
+--Ce qui rentre dans son rôle de caniche.
+
+--Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire, pour charge de
+conduire les aveugles, et Denise Muriel a des yeux dont elle sait se
+servir!
+
+--Ai-je le droit de demander encore, «qu’entendez-vous par là?»
+
+--Mais... tout bonnement ce qu’en entendent ces messieurs qui, plus ou
+moins, flambent tous en son honneur!
+
+Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la sécheresse presque
+dédaigneuse de l’accent. Et, sans permettre une réplique à d’Astyèves,
+elle continua, se balançant un peu, d’un mouvement capricieux:
+
+--Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de ses visites. C’est
+preuve de tact chez elle! En somme, elle n’est plus de notre monde et si
+elle entre au théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos
+relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la recevoir avec nos amis.
+Seulement, comme maman était désireuse de la faire entendre dans notre
+cercle,--car elle a une voix étonnante!--il a été convenu qu’elle
+viendrait ici chanter chaque semaine, en artiste...
+
+Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans tout l’être de
+Bertrand, lui jetant aux lèvres une mordante réponse. Mais il ne
+l’articula pas. De quel droit l’eût-il fait? Ce que disait si
+brutalement cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide,
+c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse mondaine. Sans
+doute, ils en jugeaient tous ainsi, les privilégiés réunis sur cette
+terrasse fleurie, auxquels la destinée bienveillante avait épargné les
+angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient jouir, dans
+l’ignorance du terrible souci d’argent, de ce beau crépuscule d’été...
+
+Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des êtres groupés là
+connaissait l’amertume du pain péniblement gagné, l’institutrice
+d’Yvonne, une pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait de
+faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée sur les épaules
+d’Yvonne, elle était restée à l’écart. Elle aussi contemplait le lac
+devenu pareil à une nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui
+s’étoilait...
+
+Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne semblait entendre la
+rumeur des conversations; et, comme lui, elle tressaillit au son de la
+cloche qui annonçait le dîner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Denise cessa de ramer et permit à sa barque de dériver lentement sur
+l’eau miroitante du lac que le soleil piquait d’éclairs. Alors, la main
+arrêtée sur les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse
+de cette matinée d’août, se laissant pénétrer par la grâce pittoresque
+de ce joli pays vert, par le charme du ciel limpide que des vols
+d’hirondelles striaient d’ailes noires.
+
+Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait seulement que c’est
+une douceur de vivre parfois, fût-ce un seul instant, dans l’oubli
+absolu du passé comme de l’avenir, et la pensée muette, de se perdre
+dans l’apaisante inconscience des choses. D’un regard voilé de rêve,
+elle contemplait la route qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant
+presque les eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai, les
+promeneuses qui passaient en toilettes claires, prenant ainsi à distance
+des airs de grandes fleurs vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses.
+Sur le lac, autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient
+l’eau de leur sillage rapide ou lent; périssoires effilées, lancées avec
+une prestesse de flèche, barques moins sveltes, souvent pavoisées
+d’oriflammes, qui, presque toutes, emportaient des êtres jeunes; les
+hommes courbés sur leurs avirons, les femmes nonchalantes, amusées ou
+rêveuses, pailletant l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages
+pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés de lumière.
+
+--Eh! là-bas! gare! jeta une voix sonore.
+
+Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque, dérivant, s’en
+allait vers la petite flottille qui bordait le quai, et un canotier
+avertissait la promeneuse distraite. Vite, elle reprit les rames et ses
+mains nerveuses éloignèrent adroitement sa petite embarcation d’une
+grande qui arrivait, décorée du pavillon des Arnales, couleur d’or,
+comme les cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de paille,
+enguirlandé de coquelicots. Denise distingua vite la jeune fille, assise
+auprès de ses deux amies, au milieu de son habituelle escorte masculine,
+augmentée d’un nouveau venu, en qui, tout de suite, elle reconnut
+Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût perdu parmi les rameurs. D’ailleurs,
+eût-elle hésité que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le
+silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait et appelait, avec
+un petit rire mordant:
+
+--Monsieur d’Astyèves? voulez-vous voir comment une belle artiste
+utilise ses loisirs en villégiature? Regardez canoter la charmante
+Denise Muriel!
+
+Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir qu’un tressaillement
+d’impatience irritée avait secoué Bertrand, certain qu’elle avait saisi
+le propos articulé avec une parfaite désinvolture.
+
+Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine lui lançait un
+amical:
+
+--Bonjour, mademoiselle Denise!
+
+Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et passa inclinant un
+peu, très peu, la tête, pour répondre au salut des autres, dédaignant
+l’hommage de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu les
+comprendre, lui disaient quelle vision charmante elle évoquait, souple
+et jeune, dans sa barque solitaire, le visage rosé par ses mouvements de
+rameuse, par le souffle vif de la brise qui illuminait la peau d’un
+éclat de belle fleur.
+
+D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai, laissant derrière
+elle celui des Arnales et, en droite ligne, elle vint aborder au
+débarcadère.
+
+Encore une finie, de ces promenades capricieuses qui étaient l’un des
+enchantements de ce séjour à Gérardmer que lui offrait l’affection de
+Mme Champdray; un séjour qui avait pour elle la douceur d’un rêve très
+bon et d’une joie imprévue.
+
+L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au moment où elle
+avait l’unique perspective d’un été solitaire et maussade à Paris, sa
+mère partie pour les eaux avec Robert dont il fallait occuper les
+vacances; et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour elle-même lui
+étant interdits par les ressources exiguës de leur budget d’été.
+
+Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se voyant soudain
+enlevée à son isolement, transplantée dans une atmosphère de chaude
+sympathie où elle pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait,
+oublier que la vie lui était lourde de responsabilités et de
+difficultés.
+
+Oh! se laisser vivre! quelle jouissance inattendue c’était pour elle! Et
+comme elle la goûtait, dans tout son être jeune, ardemment
+reconnaissante à la femme délicate qui se faisait un maternel plaisir de
+la lui procurer; touchée aussi des attentions dont l’entourait Mme
+Vanore, une excellente petite femme, mère de famille convaincue, guère
+artiste, admiratrice touchante de son illustre mari qu’elle adorait,
+sans idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant gardé une
+invraisemblable naïveté au milieu du monde d’artistes où elle vivait
+sans s’effaroucher de rien, grâce à sa merveilleuse candeur.
+
+Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle matinée bleue, Denise
+allait reprendre le chemin des Xettes, groupe de chalets et de fermes,
+sur le flanc de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa de Mme
+Champdray.
+
+Mais, sur le quai, elle s’arrêta; la pâle institutrice d’Yvonne, Mlle
+Dusouy, y était assise, attendant le retour des promeneuses qui avaient
+jugé sa présence superflue. Et dans sa solitude, avec une expression
+songeuse sur son visage fané, elle avait un tel aspect de mélancolie,
+qu’instinctivement Denise interrompit sa marche, dans un désir d’offrir
+à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie. Cette pauvre fille,
+traitée chez les Arnales à la façon d’une utile machine, était la seule
+de cette brillante maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui
+tendant la main, elle dit amicalement:
+
+--C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté d’une matinée comme
+celle-ci?
+
+--Ce _serait_ bon, corrigea l’institutrice avec douceur. Je ne sais pas
+beaucoup ce que c’est que d’être libre. Et il ne m’est pas permis de
+désirer l’apprendre. Je le saurai toujours trop tôt!
+
+Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy expliqua avec la même
+simplicité résignée:
+
+--Je vous étonne? C’est que, pour posséder mon indépendance, il me faut
+être sans position, et rien ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je
+dois travailler pour vivre... C’est un malheur qui ne tardera guère à
+m’atteindre, je le crains, car, d’un jour à l’autre, Yvonne va se
+marier. Il en est sans cesse question... Alors, pour moi, ce sera une
+nouvelle place à trouver. Et si vous saviez quelle perspective c’est là!
+Il y a tant de demandes et si peu d’occupations, en somme, pour y
+répondre!
+
+Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice, quoiqu’elle
+parlât très calme, en femme qui, de longtemps, a compris la vanité des
+révoltes contre la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement
+dans la triomphante joie des choses, lui était jaillie des lèvres parce
+qu’elle l’étreignait toute, et elle trouva un écho dans le cœur même de
+Denise. La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de l’avenir!
+
+Presque affectueuse, elle lui dit:
+
+--Oh! oui, je comprends votre inquiétude. Mais ne vous alarmez pas trop
+à l’avance, cela sert si peu heureusement. Très souvent, les choses
+s’arrangent autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs,
+peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas aussi vite que vous le
+supposez. Elle est très difficile!
+
+L’institutrice sourit:
+
+--Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux messieurs tout
+l’été! Il vient encore d’en arriver un nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît
+particulièrement à Yvonne.
+
+Denise revit le jeune homme assis dans la barque, non loin d’Yvonne, il
+est vrai, mais l’enveloppant elle-même au passage d’un regard auquel une
+femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique:
+
+--Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi?
+
+--Les héritières comme elle paraissent toujours charmantes.
+
+Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent de Mlle Dusouy. En
+toute simplicité, elle reconnaissait un fait. Denise, à son tour,
+sourit.
+
+--Vous avez raison, mademoiselle, mais vous parlez à la façon d’un vieux
+misanthrope. Voici vos promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas
+de leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir et bon courage!
+Si je puis vous être utile en quelque chose, je vous en prie, usez de
+moi sans cérémonie...
+
+Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise dans son accueil, elle
+quitta l’institutrice pour s’engager sur la route des Xettes dont elle
+gravit lentement la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau, avec une
+ivresse jeune, au charme que distillait en elle ce paysage de lumière.
+
+Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame Champdray écrivait. Elle
+releva la tête, entendant le bruit léger des pas de Denise, et lui
+sourit.
+
+--Vous voilà rentrée? petite fille. Comme vous êtes rose! Le canotage
+vous réussit. Vous n’avez pas eu d’aventure sur le lac? Vous n’avez ni
+chaviré ni fait chavirer personne?
+
+--Personne! ma grande amie. J’ai même savamment louvoyé autour du canot
+Arnales.
+
+--La blonde Yvonne naviguait?
+
+--Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle s’était jointe un nouvel
+admirateur de sa précieuse petite personne, M. d’Astyèves!
+
+--Comment, d’Astyèves est ici?... Celui-là, ma petite, m’a un peu l’air
+d’être votre admirateur plus encore que celui d’Yvonne.
+
+--N’en croyez rien! madame. Il a, pour chacune de nous deux, une forme
+particulière d’admiration et celle dont il me fait hommage est de telle
+qualité que mieux vaut n’en pas parler!
+
+Une seconde, Mme Champdray considéra cette créature charmante dont la
+jeunesse avait dû apprendre déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu
+d’amertume dans le léger sourire des lèvres,--ces lèvres désirables pour
+ceux-là mêmes qui restaient de froids dilettantes jusque dans la
+vivacité même de leur entraînement.
+
+--Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que clairvoyante... Je n’ose
+pas dire «trop sage». Mais que je regrette de ne pouvoir vous prêcher
+l’illusion!... Enfin, laissons tout cela... Ah! j’oubliais, il y a là
+une lettre pour vous.
+
+Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy, où Mme Muriel faisait
+sa saison. Depuis une semaine qu’elle y était installée, pour la
+première fois, elle donnait signe de vie à sa fille; et Denise, en
+recevant la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait, sans doute,
+aucune chaude caresse de pensée ou même de mot...
+
+Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la lire seule parce
+qu’elle était jalouse du secret de ses impressions. Une petite anxiété
+frémissait en elle devant cette enveloppe encore close, car bien souvent
+les lettres, comme les paroles de sa mère, l’avaient meurtrie; et, une
+seconde, elle s’attarda instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un
+brin de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des choses qui,
+un moment, lui avait fait l’âme joyeuse.
+
+Puis, elle rompit le cachet et lut:
+
+ «Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée au sujet de
+ l’hôtel où tu m’as envoyée? Il est détestable à tous les points de
+ vue, société, chambre, cuisine... Avec tes manies d’économie à
+ outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain confort m’est
+ indispensable. Aussi ai-je dû changer et me suis-je enfin installée
+ beaucoup plus à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne
+ puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses!
+
+ «Seulement, les conditions de mon nouveau gîte sont naturellement plus
+ élevées que celles du petit hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer.
+ Aussi, puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la famille,
+ je te serais obligée de me faire parvenir, sans trop de retard, des
+ capitaux. Je n’aime pas à courir le risque de me trouver à court,
+ d’autant que je désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton
+ frère et que les cochers se montrent fort exigeants. Adresser pareille
+ demande à ton père serait inutile, car il m’a l’air de s’être, à son
+ ordinaire, mis dans les embarras d’argent... Ce qui me force à
+ recourir encore à toi...
+
+ «A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis me défendre de
+ souffrir comme aux premiers jours de notre ruine, je suis satisfaite
+ de mon traitement; et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant! jouit
+ beaucoup de son séjour ici... Mais combien je voudrais, moi, en être
+ loin! Je me sens enveloppée d’une atmosphère de vie facile et
+ luxueuse, de gaieté, d’animation,--dans notre nouvel hôtel
+ surtout!--qui m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la
+ résignation de m’accommoder d’un pareil voisinage et j’ai hâte de
+ regagner ma solitude de Paris où s’engourdit un peu l’amertume de ma
+ vie gâchée!
+
+ «Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce que je te demande et
+ faisant ce sacrifice de tes sages principes d’ordre, puise dans ta
+ réserve les quelques cents francs dont j’ai besoin absolument.
+ Continue à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a l’heur de
+ te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement une société plus gaie
+ que la mienne. Ne t’imagine pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton
+ personnage d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la
+ possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu aurais dû
+ être... Hélas! hélas! nulle mère ne peut souffrir plus que moi de la
+ destinée qui est faite à son enfant!...
+
+ «Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus. Au revoir, ma
+ Denise. Reçois les plus affectueux baisers de ta mère et amie,
+
+ «Germaine MURIEL.»
+
+Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant elle, c’était
+toujours le même horizon baigné de clarté blonde, le même frémissement
+léger des eaux bleues pointillées de voiles blanches; dans l’air chaud,
+la même joyeuse rumeur de vie... Mais elle ne pouvait plus jouir de
+l’éblouissante fête de cette matinée d’été. Ses yeux regardaient sans
+voir. Et, amère, elle murmurait:
+
+--De l’argent, où en trouverai-je? Maman sait pourtant bien que, tout
+juste, nous avons la somme nécessaire pour traverser les mois d’été
+pendant lesquels je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle
+demande, que ferons-nous ensuite?...
+
+Ah! cette misérable question d’argent, sans cesse renaissante, puisque
+ni sa mère ni son père même ne savaient se plier aux obligations
+imposées pourtant par leurs ressources étroites, comme elle en
+connaissait le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le
+chancelant budget! Elle avait justement pressenti que la lettre de sa
+mère lui ravirait sa fragile quiétude! Obsédée par le souci de répondre
+à la demande de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et avec
+combien de discrétion! quelle rigoureuse économie leur était imposée,
+elle ne pouvait plus jouir de la belle journée d’été.
+
+--Denise, ma petite, vous êtes devenue bien songeuse, remarqua
+affectueusement, un peu plus tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si
+votre vieille amie peut vous être utile pour une chose ou une autre, il
+faut recourir à elle tout simplement.
+
+Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux qu’elle jugeait
+devoir garder pour elle seule. Elle remercia Mme Champdray, et même,
+pour répondre à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs, elle
+attendit que son amie fût partie en excursion. Alors seulement, sa
+lettre achevée, elle sentit moins pesante, la mélancolie qui s’était
+abattue sur elle. Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin,
+elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses préoccupations,
+si mesquines et si graves, dans la paix profonde des fins de jour dont
+le silence tombait sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même,
+elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui restait
+abandonné sur ses genoux...
+
+Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce déjà Mme
+Champdray, qui revenait? Non, à la grille, un visiteur parlait à la
+femme de chambre qui l’introduisait; c’était Bertrand d’Astyèves. Il
+était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu dérober sa
+présence. Elle n’y songea pas. Échapper à elle-même lui semblait, à
+cette heure, désirable par-dessus tout!
+
+D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger importun que ce
+Bertrand d’Astyèves qu’elle savait pouvoir tenir pour un agréable
+causeur, supérieur en culture littéraire et artistique à la bonne
+moyenne des hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait pas
+d’être bien femme; et l’intuition que, si la fantaisie lui en prenait,
+elle pourrait réduire à sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait
+d’une complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et aussi
+d’indulgence pour la franchise hardie avec laquelle il la recherchait.
+
+Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger d’accueil, il
+s’approchait:
+
+--Je vous fais toutes mes excuses de troubler ainsi indiscrètement votre
+solitude. Je venais présenter mes hommages d’arrivée à Mme Champdray,
+que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la fin de
+l’après-midi.
+
+--Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous l’attendre?
+
+--Si vous daignez m’y autoriser.
+
+Elle sourit un peu.
+
+--Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité pour vous autoriser
+ou non. Mais ce serait vraiment oublier que je suis traitée ici en
+enfant de la maison et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray,
+soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux pour bien pratiquer
+l’hospitalité en son absence.
+
+Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir très vif. Le hasard
+lui était plus favorable qu’il n’eût jamais osé l’espérer.
+
+--Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce, au risque d’être un
+gêneur, car vous lisiez.
+
+Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait au visage une
+délicieuse expression de toute jeunesse.
+
+--J’aurais lu, peut-être, sans doute même; mais quand vous êtes arrivé,
+je faisais, je crois bien, tout comme les petites filles, je rêvassais
+en regardant le paysage qui m’est un ami avec lequel je m’oublie en
+interminables conversations! Avouez qu’il mérite tant d’honneur et que,
+si accueillant que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où je vous
+retiens vaut mieux encore pour la vue dont on y jouit...
+
+Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large cercle enveloppait
+le lac, les montagnes noires de sapins, les coteaux veloutés par l’herbe
+haute, la petite ville souriante et, s’en détachant, la route étroite et
+blanche qui fuyait, dominée par la chaîne onduleuse des Vosges que le
+crépuscule bleuissait, toutes sombres sous le ciel rose du couchant.
+
+Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait toujours du paysage
+évoqué par la voix musicale dont l’accent venait, une fois encore, de
+trahir une si forte intensité d’impression. En son dilettantisme, il
+goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement de cette
+âme de femme, palpitante de vie ardente et jeune dans une forme
+charmante. Et, très sincère, il dit:
+
+--Vous avez bien raison de planter ici votre tente! Les minutes doivent
+s’y écouler exquises, surtout quand on a le secret d’y enfermer... tout
+ce que vous y mettez...
+
+--Tout?... Mais laissez-moi vous dire que vous ne savez guère quel est
+ce «tout»!
+
+--Oh! je le devine bien un peu.
+
+--Vraiment?... Quelle ambition grande! M’expliquerez-vous d’où vous
+prenez le droit de l’avoir?
+
+Il se mit à rire.
+
+--C’est la récompense de mes profondes méditations.
+
+--De vos méditations... à mon sujet?
+
+--Si j’osais, je répondrais... oui. Ne m’en veuillez pas trop de mon
+audace. Elle vient de ce que... Mais faut-il vous avouer quelque chose?
+
+--Quoi donc?... Avouez toujours, nous verrons ensuite...
+
+--Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement rencontré de femme qui,
+autant que vous, m’induise en tentation de curiosité et d’investigations
+psychologiques!
+
+Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont la chaude lumière
+laissait pourtant les secrets de l’âme bien voilés. Une lueur
+d’amusement y brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse:
+
+--Et alors, ayant succombé à la tentation, vous êtes arrivé à la
+conclusion que vous pourriez, à merveille, démêler ce qui se passe dans
+mon cerveau, étant donné que, par discrétion, vous avez, bien entendu,
+laissé mon cœur de côté?...
+
+Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles, il dit en souriant:
+
+--J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très difficile à
+connaître. Or le mystère attire fatalement les curieux de mon espèce.
+
+Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son fauteuil de paille, elle
+regardait droit devant elle, et il apercevait seulement le profil
+souple, les lèvres un peu entr’ouvertes par une expression de
+scepticisme.
+
+--Vous me faites trop d’honneur! J’imagine que si les curieux
+pénétraient le mystère qui les tente,--surtout parce que c’est le
+mystère!--ils se trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils
+se sont mis en bien inutiles frais d’imagination!
+
+--Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr!
+
+--Parce que?
+
+--Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes possédant chacune ses
+richesses propres et son imprévu...
+
+Elle eut un imperceptible froncement de sourcils et le regarda bien en
+face, intéressée malgré elle, pourtant.
+
+--Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique je déteste me voir mise
+en jeu, je serai, pour une fois, indifférente à cette impression afin
+d’apprendre quelles sont les différentes femmes que vous avez
+découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire, n’est-ce pas?
+
+--Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je pense qu’en la
+circonstance, vous êtes savante à ne pouvoir désirer l’être davantage!
+Ne vous moquez donc pas de ma petite science et des résultats de mon
+humble travail d’observation... La première _vous_ que j’ai rencontrée
+chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse, elle enthousiasmait un
+public de snobs, qui l’écoutait pourtant de son mieux; sans mériter,
+d’ailleurs, pareille fortune, je le reconnais en toute conviction... Et
+cela est ma très modeste opinion!
+
+Cette fois, elle riait franchement.
+
+--Vous faites bien d’ajouter cette explication, car j’allais renier
+cette _moi_, si ridiculement juchée sur le piédestal de sa haute opinion
+d’elle-même.
+
+--Vous l’eussiez reniée, soit! Mais si vous daigniez livrer toute votre
+pensée, vous avoueriez que vous teniez en piètre considération, la
+partie peut-être la plus brillante de votre brillant auditoire, et que
+les hommages les plus respectueux étaient impuissants à monter jusqu’à
+vous!
+
+Presque bas, elle murmura avec amertume:
+
+--Les plus respectueux!...
+
+--Oui, les plus respectueux; il n’en est pas d’autres qui puissent
+s’adresser à vous...
+
+De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le comprit si
+sincère,--en cette minute-là, du moins!--qu’elle eut envie de lui crier
+merci. Mais ses yeux seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien
+fragile tendu tout à coup entre eux.
+
+--Me direz-vous comment vous êtes arrivé à une telle conclusion quant à
+mes impressions chez Mme Arnales?
+
+--En vous entendant chanter chez Mme Champdray et chez Vanore. Vous
+étiez toujours la même admirable artiste,--laissez-moi vous le dire,
+c’est tout uniment la vérité...,--mais vous n’aviez plus à faire
+l’effort d’oublier votre public; vous vous sentiez trop bien, chez
+Vanore, en union d’âme avec ceux qui vous écoutaient, des fervents de
+musique comme vous-même... Aussi, comme vous avez chanté ce soir-là! Je
+crois que dans mes plus vieux jours, je posséderai encore vivant le
+souvenir de l’absolue jouissance artistique que je vous ai due pendant
+cette inoubliable soirée.
+
+Son visage se rosa un peu, tant était expressif l’accent de d’Astyèves.
+Sans répondre, elle songea tout haut, très simple:
+
+--Oui, je me souviens de la soirée dont vous parlez... La nuit était
+admirable!... Je me rappelle que, tout en chantant, je la regardais, et
+sa beauté opérait sur moi comme un charme... Encore une autre _moi_,
+celle qui subit si fort la magie des belles nuits d’été...
+
+--La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller à la dérive sur le
+lac...
+
+Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur et caressant:
+
+--Décidément, vous êtes un homme de grande perspicacité! Comment
+avez-vous deviné que je goûtais autant mes promenades sur le lac?
+
+--Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées, pour vous sentir
+conquise toute par la beauté souriante de ce paysage de verdure et d’eau
+bleue...
+
+Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac qui se moirait de
+pourpre et d’or et, pensive, elle dit:
+
+--C’est vrai, j’aime Gérardmer... Vous, pas?
+
+--Oh! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée, en trop mondaine
+compagnie pour avoir eu le loisir même d’en sentir le charme...
+
+--Eh bien, si vous voulez être séduit en une seule promenade, si vous ne
+craignez pas les montées un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure
+favorite, sans importune société, en un lieu tout près d’ici, appelé les
+Gouttridos. Vous y trouverez une ferme isolée sur la hauteur d’une
+colline, au milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux de
+vallon tout boisé... Puis, par delà le lac, vous apercevrez un lointain
+de montagnes fuyant les unes derrière les autres, obscures ou presque
+pâles dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme vivant, un
+souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau des sources de ce pays!...
+Et tout cela vous fera rêver ou penser,--selon que vous avez une âme de
+poète ou de... philosophe... Tout cela vous charmera, si vous avez des
+yeux de peintre. Et tout cela vous laissera indifférent, si vous avez
+tout bonnement une âme mondaine de clubman!
+
+--Espèce d’âme que vous méprisez de toutes vos forces! Ah! quelle
+artiste vous êtes aussi pour peindre la nature!...
+
+De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se ravivait en
+lui,--envahissant comme un flot,--de tenter de l’éveiller à l’amour qui
+ferait d’elle une incomparable créature, de conquérir son âme et sa
+pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune beauté.
+
+L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait, que, peut-être, il
+eût dû prendre congé. Mais il ne se résignait pas à dire les mots qui
+rompraient le charme que tout son être subissait, surtout à cette heure
+exquise des fins de jour qu’il aimait entre toutes. Les paroles que les
+âmes entendent lui montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans
+avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La cloche d’entrée
+vibrait de nouveau, et Mme Champdray apparaissait sur le seuil du
+jardin.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur l’horizon du lac, où la
+lumière pénétrait doucement tamisée par les larges stores écrus, Mme
+Champdray écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre la voix de
+Denise et, repoussant un peu le feuillet que noircissait sa haute
+écriture, presque masculine, elle appela:
+
+--Denise, vous sortez?
+
+La porte s’ouvrit.
+
+--Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger, entrer vous dire au revoir?
+
+--Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très bien venue. Où courez-vous
+encore après avoir circulé toute la matinée? intrépide petite
+promeneuse.
+
+--Ce matin, je n’étais pas en route pour mon plaisir. J’avais la
+répétition du concert de charité au casino et de la messe en musique de
+dimanche. Vanore est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes
+les occasions lui paraissent bonnes.
+
+--Parce que, sachant mieux que personne tout ce que vous valez, petite,
+il est fier de vous et prépare, dans son affection pour vous et dans son
+amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont vous ne vous souciez
+pas assez.
+
+Une ombre voila le jeune visage souriant.
+
+--Follement, j’espère toujours y échapper, quoique chaque jour me
+pénètre davantage de la conviction que j’espère en vain. Les
+circonstances seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra à un
+moment ou à un autre. Pendant que je suis ici, au moins, je veux
+l’oublier...
+
+--Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes, ma pauvre petite.
+Pourtant Dieu sait que je trouve sage de vivre pleinement dans l’heure
+présente quand elle n’est pas trop mauvaise... Fuyez-moi, ma chérie.
+Allez-vous-en jouir de cette belle journée... Où cela?
+
+--Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter ses enfants et leurs amis.
+
+--Une petite fête enfantine à laquelle leur père se dérobera, tandis que
+le bon Grisel y figurera allégrement dans la certitude de vous y
+retrouver. Ma mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui tournez
+pas absolument la tête comme aux autres...
+
+--Aux autres?...
+
+Mme Champdray sourit:
+
+--Je parle de la colonie masculine habitant la villa Arnales qui m’a
+l’air de brûler en votre honneur plus ou moins discrètement.
+
+--Comme on brûle pour un modeste professeur de chant, puisque c’est
+surtout le personnage que je remplis chaque jour en ce moment chez Mme
+Arnales.
+
+--Une vraie corvée que vous avez acceptée là, enfant. Il fallait confier
+à Vanore le soin de leur déclarer que les amateurs de leur qualité ne
+devaient point se mêler de chanter sa musique et laisser ces
+musiciennes, du genre perruches, patauger à leur aise dans les chœurs
+qu’elles ont la regrettable ambition d’exécuter!
+
+Une amertume un peu mélancolique effleura la bouche fraîche.
+
+--Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment, car j’ai le caractère
+si malheureux que le professorat me paraît sans nul charme; mais ce
+n’eût pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être sage!
+
+Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à d’inutiles
+confidences sur ses soucis matériels. Ah! oui, certes, elle n’avait que
+trop de motifs de ne négliger nulle occasion de parer aux dépenses
+inattendues provoquées par la façon de vivre de Mme Muriel, aux eaux.
+Mais cela ne devait regarder qu’elle seule. Et, sans permettre à sa
+vieille amie de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver un
+accent gai:
+
+--D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas aussi absolument
+insipides que vous le supposez! Elles se trouvent coupées par toutes
+sortes d’incidents pouvant être qualifiés d’amusants, quand on les
+regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et les appréciations de
+Mme Arnales sur l’effet des chœurs, les rappels à l’ordre adressés à
+Sabine qui bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations
+avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences contenues d’Yvonne,
+quand elle s’aperçoit trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc.,
+etc... C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue aux
+répétitions! Les choristes masculins, heureusement, relèvent le niveau
+des chanteurs. Plusieurs sont vraiment bons musiciens...
+
+--Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas? Ce garçon est décidément doué à
+merveille en tout. Il est né pourvu de ce qui peut constituer un
+séducteur moderne... Physiquement, il a pour lui son allure de
+gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique... Au moral,
+il possède une très vive intelligence de raffiné, une discrète ambition,
+un égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût habitué à suivre sa
+seule fantaisie, à rechercher les choses finement délectables, pour sa
+propre satisfaction; susceptible d’emballements violents que sa froide
+volonté saura toujours maîtriser, coûte que coûte, quand il le jugera
+sage, ayant juste assez de cœur pour réussir à jouer un personnage de
+charmeur, sans compromettre son propre repos... Une nature intéressante
+à étudier, en somme; sinon à laquelle il faudrait se fier! Cet homme, si
+chevaleresquement courtois pour les femmes, saurait, j’en suis sûre, se
+montrer cruel,--dans l’ordre sentimental, s’entend!--non pas avec une
+inconscience, mais avec une insouciance parfaite!
+
+Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée, avec la mordante
+vivacité dont elle était coutumière quand un sujet la préoccupait.
+Denise, droite devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris
+du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement très net,
+qu’elle sentait si juste, lui était délicatement destiné. Car la femme
+clairvoyante qu’était Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de
+séduction entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement ou non...
+
+Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans celui de sa vieille amie,
+avouant sans honte qu’elle avait compris le conseil; puis, se penchant,
+d’un geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray:
+
+--Merci de veiller ainsi sur votre fille! Mais ne craignez rien pour
+elle... Vous savez que les circonstances se sont chargées de la rendre
+aussi sceptique que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est bien
+résolue à ne pas se permettre de souffrir par le fait de M. d’Astyèves
+ni d’un autre...
+
+--Et ce sera sagement à elle!... Sur cette double conclusion,
+sauvez-vous, ma chérie, vous serez en retard, et j’oublie, moi, tout à
+fait mes paperasses en bavardant avec vous.
+
+Elle obéit et sortit.
+
+Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été remarquablement
+beau. A travers les frondaisons vertes, l’air vibrait de chaud soleil et
+bruissait dans les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait
+dans la brise... Et une fois encore, tandis que de son pas souple, elle
+descendait la côte des Xettes, toute la jeunesse de Denise lui monta au
+cerveau, la pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci dans
+la sérénité de l’heure présente. En bas de la côte, elle dut s’arrêter,
+au moment de traverser la route pour gagner le sentier qui grimpait aux
+Gouttridos. Dans un fin poudroiement de poussière, un mail arrivait,
+lancé au trot de ses quatre chevaux dont les sabots heurtaient la terre
+très sèche, celui des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes
+claires, de chapeaux fleuris...
+
+Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde la bouche de Denise:
+
+--Eux en haut! moi en bas, dans la poussière, ainsi qu’il convient!
+Comme c’est symbolique!
+
+Les hommes s’étaient découverts pour la saluer, plus d’un, avec le
+regret ravivé qu’elle se fût refusée le matin à faire partie de la
+promenade. Bertrand d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux; peut-être
+retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une semaine à Gérardmer,
+et installée dans une villa où il habitait maintenant avec elle.
+
+Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir que son
+séjour à Gérardmer, en même temps que les Arnales, pourrait favoriser le
+mariage avec Yvonne que souhaitait tout bas son ambition maternelle.
+
+La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa liberté d’action qu’il
+ne pouvait posséder, étant l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré
+de toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être entravé par
+l’hospitalité reçue.
+
+Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il le lui eût hardiment
+avoué dans l’abandon soudain d’une causerie...
+
+Oh! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses, nouant entre eux
+d’indéfinissables liens dont elle avait à peine conscience. Tout à coup,
+parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours d’août qui s’étaient
+écoulés légers et doux, elle s’apercevait soudain de la place qu’y avait
+tenue Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement, elle l’avait vu,
+pendant des excursions faites en une même société; aux brillantes
+réceptions de Mme Arnales où elle remplissait son personnage d’artiste;
+et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises soirées musicales
+chez les Vanore et chez Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de
+toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne se ressemblaient;
+quelques-unes avaient été spirituellement gaies; d’autres, presque
+graves, les meilleures peut-être... D’autres encore avaient ressemblé à
+des escarmouches dans lesquelles leurs deux personnalités,--masculine et
+féminine,--s’attiraient, se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient;
+dans lesquelles, sourdement, grondait la passion de l’homme...
+
+Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la même curiosité, le
+souci constant d’elle, vers qui il était jeté par l’attrait violent dont
+elle avait eu l’intuition dès leurs premières rencontres. Elle avait
+reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui disent à une femme
+qu’elle est l’unique, fût-ce même pour un fugitif instant... Mais
+toujours aussi, avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait
+senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir, de faire naître
+en elle, le même vertige qui l’entraînait, lui...
+
+D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée, dédaigneuse de
+cette attention dont il lui faisait l’honneur; autant qu’elle l’était
+des hommages des autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui, tous,
+pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent volontiers murmuré
+qu’elle était mieux que belle, exquisement faite pour éveiller l’amour!
+Pourquoi donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les autres?
+Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner, la charmer même
+quelquefois; faire qu’elle ne s’offensât pas d’être recherchée par lui
+avec une sorte d’audace passionnée qui contredisait bizarrement son
+apparence de froideur nonchalante...
+
+Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure plus lente, sa pensée,
+aiguisée par les dernières réflexions de Mme Champdray, fouillant dans
+son souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et nouvelle
+sensation d’allégresse sans nom, dans laquelle il lui semblait délicieux
+de vivre. Était-il possible que le parfum d’amour dont Bertrand
+l’enveloppait en fût l’aliment; qu’elle, toujours si bien gardée dans sa
+hautaine volonté de ne se permettre ni un rêve, ni un espoir, pût avoir
+laissé cet étranger se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors que,
+jamais, il ne devait être rien pour elle!... Puisqu’elle n’était pas de
+celles qu’on épouse, elle ne devait pas s’exposer à ce qu’on pût la
+croire des autres...
+
+Lui, Bertrand, comment la jugeait-il?... Une rougeur passa sur son
+visage. Gravement, elle songea:
+
+--Il me faut prendre garde à moi! En ce moment, j’ai trop fort le désir
+d’aimer, le besoin d’être aimée. Et je n’en ai pas le droit...
+
+Une impatience fière la secouait d’être faible ainsi, de ne pouvoir
+mieux étouffer la plainte sourde de son cœur de vingt ans. Certes non,
+elle n’aimait pas d’Astyèves! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût si
+fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle éprouvât un dangereux
+plaisir à le sentir, près d’elle, tout vibrant du trouble où elle le
+jetait, non plus seulement par son chant, mais par son charme de femme.
+Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer l’être, la sagesse lui criait de
+se dérober--pour n’être pas tentée,--à la douceur grisante de se savoir
+la toute-puissante...
+
+--Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner?
+
+Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa rêverie. En bas de la
+rude côte qui montait aux Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et
+souriante de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille pour la
+saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules de charretier, disait
+dédaigneusement Yvonne Arnales, il portait un filet gonflé de paquets.
+
+En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors s’arrêta, pour
+tamponner son front moite, son cou vigoureux que le soleil avait tanné
+et qui luisait, avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de
+flanelle.
+
+--Quelle chaleur! Comment pouvez-vous trotter si vite, mademoiselle
+Denise! Je vous voyais détaler avec tant de prestesse que j’ai eu peur
+un instant de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide...
+Auprès de vous, je me produis l’effet d’un éléphant!
+
+Il parlait avec sa bonne humeur communicative, immobilisé pour reprendre
+haleine, sa large poitrine de garçon trop gros, se dilatant éperdument.
+Il était si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait
+une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente et naïve vanité de sa
+grande fortune de manufacturier, son manque de distinction qui
+n’atteignait, d’ailleurs, point la vulgarité, son absence totale de
+culture artistique, voire même littéraire, avec une intelligence très
+vive d’homme d’affaires.
+
+A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était guère le
+bienvenu. Mais il paraissait si content de l’avoir rencontrée qu’elle
+n’eut pas le courage de se dérober et, résignée, elle interrogea,
+attendant de bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour
+entreprendre la montée:
+
+--Mme Vanore est déjà partie avec les enfants?
+
+--Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture à âne, emportant les
+provisions du goûter.
+
+--Y en avait-il donc tant que cela?
+
+--Mais... suffisamment; j’y ai veillé et je crois que nous goûterons
+bien!
+
+Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit à rire, distraite,
+malgré elle, de ses préoccupations.
+
+--Est-ce que vous seriez gourmand?
+
+--Très gourmand! je l’avoue à ma grande confusion. J’espère qu’en vous
+faisant ma confession, je ne vous choque pas trop, vous qui avez
+l’appétit d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce défaut, si
+vous jugez que c’en est un, songez que dans notre province, les
+distractions chôment et que les bons repas finissent par en constituer
+une qui n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans notre région!
+
+De toute évidence, il en était satisfait,--comme de tout ce qu’il disait
+ou faisait,--mais avec tant de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de
+lui en vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à marcher. D’un
+pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée où, trop rarement, des
+bouquets d’arbres jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec
+le même entrain:
+
+--Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire goûter de ma cuisine, car
+elle serait digne de vous, j’en suis sûr, et capable de vous rendre
+gourmande à votre tour! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous faire
+connaître ma maison et mes serres qui sont tout à fait remarquables,
+disent tous les connaisseurs, mes usines et mes terres qui les
+entourent, riches en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne
+pourriez-vous...
+
+Et soudain son accent devint presque timide, ses yeux bleu pâle prirent
+une expression de prière:
+
+--Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer une journée chez moi?...
+Je serais très heureux de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne
+vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné de belles tentures
+que m’a procurées un tapissier de Paris. Vous trouverez, par exemple,
+qu’il y manque un piano; mais je ne suis malheureusement pas musicien du
+tout. Jamais je ne l’avais regretté avant cet été, quand j’ai vu comme
+tous trouvaient beau ce que vous chantez...
+
+--Cela ne vous semble pas ainsi? interrogea-t-elle, amusée de nouveau.
+
+De son accent de bonne humeur, il avoua, sans façons:
+
+--La musique de Vanore me paraît un bruit discordant et
+incompréhensible, qui me ferait volontiers hurler comme une bête! Je
+puis le déclarer carrément, car il le sait et en rit. Et pourtant,
+croyez-moi, c’est la simple vérité que je vous dis! Quand vous la
+chantez, elle me semble tout autre... Le son de votre voix est une
+caresse...
+
+Un pli léger raya le front de Denise; et, pour empêcher que la
+conversation n’évoluât vers elle, sans relever les paroles du jeune
+homme, elle reprit, la pensée un peu distraite:
+
+--Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter de n’être pas
+musicien! Vos journées semblent remplies par tant d’occupations!
+
+--Ah! diable, oui, elles le sont! bien plus encore, j’en suis certain,
+que vous ne pouvez l’imaginer; tellement que je me sens tout désorienté
+quand je me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de mes heures
+pour mon seul plaisir!
+
+--Cela ne vous paraît pas très agréable?
+
+--Agréable, oui, dans une certaine mesure... Mais, par moments, j’ai
+l’impression de commettre une mauvaise action en me déchargeant ainsi de
+mon travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner pour moi! C’est
+que, voyez-vous, mademoiselle Denise, je vis tellement mêlé à eux, que
+nous finissons par former tous une grande famille dont je me sens le
+chef, un peu le père... Et il n’est pas chic à un père de famille de
+prendre des vacances quand ses enfants en sont sevrés!
+
+Une vraie sympathie éclairait le regard dont Denise enveloppa une
+seconde son robuste compagnon de route. Elle savait qu’il était
+réellement bon, que son exclamation n’était pas une phrase vaine, et
+elle eut un sourire très amical pour lui répondre:
+
+--Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien simplifier le problème,
+qu’on dit si difficile à résoudre, des rapports entre les patrons et les
+ouvriers!
+
+--Bah! il ne l’est pas autant que le prétendent tous les politiciens de
+malheur dont le terrible bavardage envenimerait toutes les situations!
+Ah! que je les exècre! Autant que les écrivassiers qui, à tort et à
+travers, se mêlent de donner leur avis, au gré de leur imagination, sur
+ce qu’ils appellent la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent
+rien, mais rien du tout! en somme, parce qu’il leur manque l’expérience
+que nous autres, hommes d’action, pouvons seuls avoir... Sapristi!
+qu’ils se taisent donc sur ce qu’ils ignorent! S’ils veulent barbouiller
+du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères qui se complaisent
+à couper des cheveux en quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter
+la vie humaine comme un écheveau d’inextricables difficultés... alors
+qu’en vérité, elle est si simple! Ne trouvez-vous pas?
+
+Si simple! En l’entière sincérité de son âme, il en jugeait ainsi; et,
+une seconde, Denise l’envia, elle qui ne savait que trop combien, au
+contraire, peut être douloureusement compliqué le problème d’une
+destinée! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors d’haleine, autant par
+sa loquacité que par la rudesse de la côte, pénible pour sa corpulence;
+et, d’un œil d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait
+la ferme des Gouttridos, but de leur excursion. Elle, pensive, regardait
+l’horizon qui, superbement, s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres
+et de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la nappe étincelante
+du lac...
+
+Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse de discuter
+avec Grisel:
+
+--Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis, ni sur la simplicité de
+la vie, ni sur la réprobation que méritent, d’après vous, les écrivains
+qui étudient uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt que je
+comprends fort!... peut-être parce que je vis auprès de Mme Champdray,
+qui est une admirable psychologue. Songez que nos actes, surtout les
+plus graves ne sont, en somme, que la mise en œuvre de nos idées, de nos
+sentiments! Comment ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine?
+
+La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu assombrie. Il
+semblait perplexe, presque confus, et se remit à marcher, la tête
+penchée vers la terre, blonde de soleil:
+
+--Vous trouvez, n’est-ce pas? que je parle comme un ignorant, un idiot!
+et que je ferais mieux de me taire que de juger de ce qui n’est pas de
+ma compétence...
+
+--Mais du tout! Je...
+
+--Oh! si, si! Et vous avez raison! Je suis un homme d’affaires, rien de
+plus! Je ne me connais pas un brin aux choses de l’esprit, et les
+méditations philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment
+fatalement! Pourtant, je ne suis pas tout à fait ennemi de la lecture.
+Je reçois cinq ou six journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer
+mon jugement; mais les romans ne sont guère mon fort. Puisque je vous
+fais mon humble confession, je vous avouerai que je n’ouvre guère ces
+sortes de bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer. Ainsi, l’autre
+jour, en venant ici, j’en ai acheté un, qui ne m’a pas ennuyé,
+d’ailleurs, car il renferme des idées justes. Je l’avais choisi parce
+que je sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains!
+
+--Quel était ce roman? questionna Denise intriguée.
+
+--_Le Maître de forges._ Il est vraiment fait avec beaucoup de talent et
+je comprends que l’auteur ait tant d’admirateurs! Vous l’avez lu?
+
+--Oui, je le connais..., dit-elle évasivement, redoutant un peu une
+digression littéraire de Grisel, qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet
+que sur celui de ses machines ou de ses propriétés...
+
+Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment sur le roman en
+question, stimulé par le désir de ne point passer pour un complet
+illettré aux yeux de Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme
+était atteinte; et, dévalant à leur rencontre, accourait Jean Vanore,
+l’aîné des enfants, le fidèle chevalier de Denise, qui la saluait d’une
+exclamation de reproche:
+
+--Comme vous arrivez tard! Maman avait peur que vous ne veniez pas. Vous
+lui aviez promis d’être ici de bonne heure!
+
+Prestement, Grisel riposta:
+
+--C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui demandant la permission
+d’être son cavalier... Et les gros individus de mon espèce ne montent
+pas vite! Ne la gronde pas, mon garçon... Et puis, mets-toi bien dans la
+tête que, autant que toi, j’aime la compagnie de Mlle Denise... Chacun
+son tour d’en profiter!...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière eux et entraient
+dans la prairie qui, sous les arbres, s’allongeait tout autour de la
+chaumière du tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y
+dominait le large horizon des sommets onduleux, des plaines vertes, des
+ravins boisés que mouillait la fraîcheur d’invisibles ruisselets,
+creusant, parmi les mousses, leur fin sillage.
+
+Mais de cette beauté des choses qui, au premier regard, pénétrait
+Denise, si souvent qu’elle en eût joui déjà en ce lieu même, nul
+sûrement ne prenait souci à cette heure aux Gouttridos... Ni le
+tisserand qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais
+tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible sur son
+métier; ni sa femme, absorbée comme lui par sa tâche, dans la pièce
+basse où s’épandait l’odeur forte des _géromés_ empilés sur des claies,
+près du lit... Tous deux, enfermés dans l’humble monde de leur labeur
+quotidien, n’entrevoyaient rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir,
+la pensée muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers qui
+venaient, pour une heure, leur demander l’ombre fraîche de leurs arbres;
+indifférents à l’éclat de la gaieté des petits, dont les rires
+montaient, en sonorités claires, dans l’air chaud.
+
+Toute rouge sous son grand chapeau de paille, tour à tour impatientée et
+amusée par les évolutions capricieuses des enfants autour d’elle, Mme
+Vanore s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts de leur
+goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et garçons, dont l’aîné se
+trouvait être Jean, qui employait ses quatorze ans à exciter les plus
+jeunes, malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et ses efforts
+pour maîtriser l’exubérance de Huguette, le numéro trois des Vanore,
+aussi _garçon_ que son jumeau Robert.
+
+--Denise! voici Denise! avaient clamé les voix enfantines à l’apparition
+de la jeune fille.
+
+Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites créatures
+joyeuses; et tous, en troupe folle, accouraient vers elle, entraînés par
+Huguette qui bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux de ses
+cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre Madeleine, dont l’exclamation
+trahit la détresse:
+
+--Denise, heureusement, vous arrivez! Vous allez savoir vous faire
+obéir, vous! Ils ne m’écoutent pas!
+
+--Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement Mme Vanore,
+tellement qu’on surveillait votre arrivée! Huguette vous avait aperçue
+de loin sur la route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être
+d’Astyèves.
+
+--Parce que? fit Denise avec un léger tressaillement.
+
+La petite femme se mit à rire, tout en continuant à sortir des fruits
+d’un panier.
+
+--Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis en goût par les
+perspectives alléchantes de notre lunch champêtre aux Gouttridos, l’a
+invité, en manière de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si bon
+lui semblait. Et je crois que bon lui semblera; notre société ne
+paraissant pas trop lui déplaire!
+
+Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre d’impatience et de plaisir
+l’énervait soudain; et, à peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier
+gaiement:
+
+--Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris, par les bons yeux de
+Huguette, pour l’élégant Bertrand d’Astyèves!
+
+--Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion n’a pas été longue!
+D’ailleurs, j’ajoute tout de suite que la jeunesse n’a nullement
+regretté de vous voir apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait
+votre complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver que vous
+méritez sa confiance, venez m’aider à lui donner la pâture et délivrer
+ainsi Denise... Tous, ils l’accaparent plus que de raison!
+
+--Fichtre! je le comprends! Je voudrais bien, moi aussi, l’accaparer!
+
+Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots. Sa cousine le regarda un
+peu surprise.
+
+--Bah! Charles!... Vraiment? Je ne m’en étonne pas; mais, vous savez, si
+le cœur vous en dit, accaparez!
+
+Il eut un haussement d’épaules:
+
+--Je ne serais pas de force... Du moins, maintenant! Les objets d’art ne
+sont pas encore à mon usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un
+romanesque!
+
+Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants qui s’agitaient de
+plus belle autour des paniers entr’ouverts, dont Denise et les
+gouvernantes sortaient les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de
+plus, se prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à tous les
+menus services qu’on réclamait de lui, bavard et gai, obligeant pour Mme
+Vanore, très attentif auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup,
+semblait devenue franchement souriante, sans nul souci d’âme, jeune
+presque autant que les petits dont elle s’occupait avec une inépuisable
+complaisance, amusée de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs
+caprices, de leurs volontés.
+
+Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie vers le vieux banc
+vermoulu, isolé près de la chaumière, devant l’incomparable horizon, au
+sommet du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient très bas dans
+l’épaisse frondaison des arbres de la vallée. Et tout à coup, comme une
+fois encore, elle tournait la tête vers le chemin désert, une pensée
+déchira son esprit, incisive:
+
+--Je regarde ainsi vers la route, parce que je m’attends à y voir
+apparaître Bertrand d’Astyèves.
+
+Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière pour se dissimuler
+la vérité. Soudain, elle en prenait pleine conscience; depuis la minute
+où Blanche Vanore avait annoncé la visite possible du jeune homme, elle
+l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait venir, venir pour
+elle... Ah! qu’elle était folle! Mais que cette folie avait de charme,
+et que c’eût été bon de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter,
+toujours lutter! contre elle-même, contre la destinée... Que Grisel
+était donc privilégié de pouvoir trouver la vie simple!
+
+Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa volonté à être occupée
+de la phalange d’enfants qui l’entourait, à aider Blanche Vanore dans
+son rôle maternel, à se distraire en écoutant les intarissables propos
+de Grisel, qui goûtait avec conviction, engloutissant, à belles dents,
+les tartines de pain bis, son appétit rival de celui de Jean.
+
+Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides de mouvement
+après leur immobilité pendant le goûter, s’éparpillaient en courses
+folles à travers la prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied
+d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de lentes bouffées,
+laissant, cette fois, aux femmes, le soin de remettre un peu d’ordre
+dans les paniers dépouillés de presque tout leur contenu. En conscience,
+Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée, fuyant sa pensée,
+sourde à l’obscur vœu qui palpitait toujours en son cœur de femme.
+
+Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore éclata soudain, amicale et
+familière:
+
+--Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter, vous arrivez trop
+tard, mon ami. Nous avons tout mangé!
+
+Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement instinctif de tourner
+la tête vers lui. Il ne fallait pas qu’il pût même soupçonner la chaude
+sensation de plaisir qui passait en elle comme une large vague
+caressante. Elle l’entendit répondre du même ton qui l’avait accueilli,
+échanger quelques brèves paroles avec Grisel. Puis elle devina qu’il
+venait à elle.
+
+--Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez me faire même l’aumône
+d’un pauvre mot de bienvenue?
+
+Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna la sienne qu’il
+effleura des lèvres, pendant qu’elle répondait avec un badinage voulu:
+
+--Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de Gœthe! Un peu plus
+tôt, vous auriez pu voir _Charlotte_ faisant la légendaire distribution
+de tartines. Maintenant, la représentation est finie.
+
+--Je sais; Mme Vanore m’a déjà averti de ma malechance. Mais l’homme ne
+vit pas seulement de pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de
+goûter que je suis venu... J’aspire à plus et à mieux... Vous vous en
+doutez bien un peu?
+
+--Pourquoi m’en douterais-je? Ne soyez pas trop ambitieux, si vous
+craignez les déceptions...
+
+--Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter,--de toute mon âme,
+c’est vrai!--jouir de la réalisation d’un rêve que vous avez fait
+naître, dès notre première rencontre dans le jardin des Xettes, vous
+souvenez-vous?... celui de me trouver avec vous ici, devant ce paysage
+que vous m’avez appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par la
+façon dont vous m’en avez parlé! Seulement...
+
+--Seulement...? répéta-t-elle, cherchant à fuir la caresse de son
+accent.
+
+--Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute à moi... Il est
+certaines présences dont je suis jaloux, à souffrir follement de devoir
+les partager! Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire
+jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques pour pouvoir,
+pendant le chemin du retour, à cette heure du crépuscule dont j’ai le
+culte comme vous-même, vous enlever sans pitié à Mme Vanore et à sa
+suite!
+
+Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.
+
+--Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux. Et si je refusais
+de vous laisser ainsi disposer de moi?
+
+--Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de l’être...
+
+--Nous ne sommes pas des amis et nous ne le serons jamais. Ne protestez
+pas, insista-t-elle, arrêtant les mots qu’elle lui devinait sur les
+lèvres. Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible!... Du
+moins, tant que nous ne serons pas de vieilles gens, très rassis!
+
+Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie qu’il rêvait de
+trouver en elle! Et une impatience le fit tressaillir de la voir si
+clairvoyante et, en même temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc
+jamais la douceur de ses lèvres? Ne verrait-il jamais luire, dans ses
+yeux, l’expression dont il avait la hantise?
+
+Et, un peu amer, il dit:
+
+--Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire!
+
+--Ne vous en offensez pas... Je n’ai confiance en aucun homme et n’ai
+foi qu’en quelques femmes, très rares...
+
+--Vous êtes dure, si vous êtes sincère!
+
+--Je le suis toujours... Ne vous en êtes-vous pas encore aperçu?
+
+--Oh! si! Comme je sais que vous êtes une farouche petite Valkyrie, à
+qui j’ose à peine livrer un peu de ma pensée... quand vous l’emplissez
+toute!...
+
+Elle sourit un peu, mais son sourire avait une amertume mélancolique.
+
+--Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en souffre la première! Si vous
+saviez comme j’envie les femmes qui peuvent vivre encore dans
+l’illusion!... Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre
+ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me sera jamais rendue. Ah!
+quel regret fou j’en ai par moments! Et comme j’ai soif, à certaines
+heures, de jouir,--même jusqu’à en être enivrée,--de la belle richesse
+de mes vingt ans, dont chaque jour m’enlève une parcelle... Gardez-m’en
+le secret, n’est-ce pas? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de vous
+laisser voir ainsi ma faiblesse!
+
+--Le ridicule! C’est vous, la sincérité absolue, qui osez dire cela?
+Comme si vous ne soupçonniez même pas quelle joie vous m’apportez, quand
+vous voulez bien m’abandonner même un rien de votre vraie _vous_ dont je
+suis avide!
+
+Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet accent qui fait les
+âmes plus proches. Denise le sentit si sincère qu’un frémissement la
+secoua. Machinalement, ils avaient marché vers le banc solitaire où
+personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours en silence, et
+Blanche Vanore, son dernier bébé dans les bras, surveillait les petits
+qui jouaient autour d’elle. Les grands exploraient les alentours de la
+chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.
+
+Lentement, une brume fine enveloppait le lointain bleu des montagnes.
+Les ombres se mouraient dans les lumières pâlies; le ciel se rosait; et,
+dans le creux des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes sombres
+d’un vert sans reflet. Une immense paix tombait sur les êtres et les
+choses.
+
+Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui était cher; puis, sans
+relever les mots échappés à d’Astyèves, elle demanda, très simple:
+
+--Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant, que j’aime les Gouttridos?
+J’y laisserai beaucoup de moi, car j’y ai beaucoup songé; même,--écoutez
+ceci, puisque vous appréciez les confidences!--j’y ai pensé des choses
+irréalisables, comme de m’enfouir dans une solitude pareille à celle-ci
+pour y connaître, au moins, la paix, à défaut de...
+
+--De bonheur? Ce serait un espoir bien inutile! Vous n’y trouveriez
+sûrement pas cette paix à laquelle vous aspirez, parce que votre
+jeunesse se révolterait contre la mort dans laquelle vous prétendriez la
+jeter toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le temps d’être
+lassés par les années trop nombreuses, de rêver l’apaisement glacial de
+la solitude! Vous, restez dans la vie! demandez-lui ce qu’on ne lui
+demande que dans la jeunesse, ce que vous-même souhaitez... Goûtez-en la
+saveur qu’on n’oublie pas quand on l’a une fois sentie!
+
+--Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus retrouver quand on l’a
+perdue... Eh bien, je suis un peu lâche! J’ai peur de souffrir,
+tellement qu’il y a des minutes où je voudrais pouvoir devenir une
+pierre inerte pour ne rien sentir; d’autres, où j’envie les êtres très
+simples, très calmes et raisonnables qui, sans désir ni regret,
+acceptent paisiblement les jours comme ils se présentent à eux. J’ai
+envié, ici, à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand qui
+passe toutes ses heures devant son métier, sans rien souhaiter d’autre
+que d’achever sa tâche quotidienne, n’ayant pas même la tentation de
+regarder parfois, pour se délasser, ce paysage qui me ravit. Lui est
+autrement heureux que moi, que tous les tourmentés auxquels je
+ressemble! Il ne demande rien à la vie et la subit sans plainte, ni
+révolte, ni espoirs inutiles... Ce que je ne puis faire encore.
+
+--Heureusement! car alors vous ne seriez pas _vous_.
+
+--Moi! que suis-je, mon Dieu! Une pauvre créature qui se débat contre sa
+destinée! j’imagine que si je jouis à ce point de mon séjour à
+Gérardmer, ce n’est pas seulement parce que la campagne me grise de
+lumière et d’air vif; c’est aussi parce que ce séjour est pour moi comme
+une halte--délicieuse et reposante!--dans ma vie toujours surchargée de
+travaux, de préoccupations, de responsabilités... Voilà une sensation
+que vous ne connaissez pas, vous qui êtes du monde des privilégiés, de
+ceux qui peuvent considérer l’existence comme une pittoresque aventure à
+courir.
+
+--Tant pis pour moi! fit-il âprement. Me ferez-vous l’honneur de croire
+que j’estime à sa valeur le personnage que je joue en ce monde? Le
+malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en créer un autre et
+que j’ai seulement à envier ceux qui méritent d’être estimés par vous...
+Celui-là surtout dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais,
+moi, vous donner absolu, comme je le rêve!
+
+Que voulait-il dire? Elle cessa de contempler les lointains assombris
+doucement, et son regard, avec une gravité frémissante, chercha celui de
+Bertrand qui lui murmurait une folle prière.
+
+Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté défaillante ne cherchait
+plus à taire... Blanche Vanore approchait, leur jetant gaiement:
+
+--Vous oubliez un peu, ce me semble, que les apartés sont interdits en
+société. Charles et moi, nous demandons la faveur de nous mêler à votre
+conversation...
+
+
+
+
+X
+
+
+Dans la coquette petite salle de théâtre du casino, brillamment remplie
+de spectatrices en toilettes claires, Charles Grisel, enfoncé dans son
+fauteuil, ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule femme,
+Denise, debout sur la scène, blanche autant que les roses glissées dans
+sa ceinture, blanche comme l’était pareillement sa robe de souple
+mousseline de l’Inde... Denise qui s’inclinait, répondant aux
+acclamations du public qui la rappelait pour la troisième fois.
+
+Le concert de charité, dont la musique de Vanore était l’élément, avait
+superbement réussi. Mais violoniste, orchestre, choristes, auraient en
+vain tenté de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain,
+triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste, mais aussi succès
+de femme.
+
+Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant comme une merveilleuse
+inconnue dont il venait d’avoir la révélation; bouleversé, non par la
+magie de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une voix que tous
+disaient destinée à devenir célèbre! et surtout par la séduction qui
+émanait de cette jeune créature vibrante, par le caractère de beauté
+passionnée qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait plus que les
+larges prunelles d’ombre ardente, et la bouche très rouge, fraîche
+autant qu’un fruit savoureux.
+
+Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une fougue éperdue,
+tressaillant d’un complexe sentiment, fait d’admiration et, en même
+temps, d’impatience irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la
+curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le droit de la
+contempler et de l’entendre, de la juger, de goûter le charme de sa
+beauté de femme.
+
+Il n’était pas le seul à éprouver cette impression qui, plus intense,
+aiguë à en être une souffrance, énervait d’Astyèves à quelques pas de
+lui! Placé un peu en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait
+pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette foule enveloppait
+Denise, des acclamations, des réflexions dont elle était l’objet qui se
+croisaient autour de lui, des sourires sottement satisfaits de Mme
+Arnales, des froids éloges d’Yvonne,--sourdement envieuse,--de
+l’admiration trop vive des hommes qui détaillaient sa beauté avec des
+mots hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser à ses
+pieds.
+
+Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance,--la furieuse
+contraction de ses lèvres voilée par la moustache,--un désir jaloux et
+fou grondait en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme un trésor
+précieux, cette vierge à laquelle jamais encore il n’avait osé adresser
+une parole d’amour, de lui murmurer enfin les mots qui, divinement,
+alanguissent l’âme des plus hautaines...
+
+Une dernière fois, elle s’inclinait... Ce fut pour lui une délivrance de
+la voir disparaître. Le concert s’achevait par une marche sonore, et les
+dames quêteuses se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient vers
+l’espèce de hall où le bal allait avoir lieu... Parmi elles, était
+Denise. Ainsi maintenant encore, elle appartenait au public!...
+Peut-être même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver seule un
+instant...
+
+Du moins, il voulait se donner cette chance, pour la voir mieux, de
+l’aborder seulement quand la cohue aurait défilé devant elle. Et
+laissant passer le flot, il resta debout, la regardant, hanté par le
+rêve d’aller vers elle sans souci de rien ni de personne; ce rêve qui
+l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la rencontrait pour la
+première fois.
+
+Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il n’était plus un
+étranger pour elle, il avait su briser un peu sa réserve orgueilleuse de
+jeune sphinx et il avait entrevu quelle source vive de tendresse,
+d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence un peu
+hautaine. Guidé par le tact subtil que surexcitait en lui le souci de la
+femme qui lui plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et
+conduit, avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction; attiré d’autant
+plus vers Denise, qu’il la sentait plus résolue à ne pas se laisser
+conquérir.
+
+Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des causeries qui sont
+une fête pour l’esprit, la révélation exquise d’une vraie âme de femme,
+enfermée dans une forme charmante... Pour d’autres, il avait éprouvé la
+même soif de la présence, le même besoin obsédant de la lumière d’un
+regard, d’un sourire, de la caresse d’une voix... Pas une, peut-être, ne
+lui avait en même temps inspiré cet involontaire respect, cette estime
+très haute qui arrêtaient sur ses lèvres les folles paroles d’aveu.
+
+Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation, tandis qu’à quelques
+pas de lui, il la sentait palpitante encore de l’émotion artistique
+éprouvée! Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions de son
+visage, il voyait, comme si la foule ne les eût pas séparés, le
+frémissement des lèvres, la flamme plus rose des pommettes, l’éclat des
+yeux, le frisson de tous les nerfs; si maîtresse d’elle-même qu’elle se
+montrât, répondant aux hommages avec cette réserve presque grave qui ne
+permettait nulle équivoque sur sa personnalité de femme.
+
+Devant elle, défilait la colonie Arnales: Mme Arnales bienveillante et
+protectrice, prodigue d’exclamations flatteuses; les femmes de son
+cercle à l’unisson, quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les
+autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience d’un succès
+auquel il leur était impossible de prétendre et qui exaltait l’attention
+des hommes pour cette trop séduisante chanteuse.
+
+En effet, très volontiers, ouvertement ou non, la plupart évoluaient
+vers elle, ou se massaient de façon à la contempler à leur guise dans
+son rôle de quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter, s’ils
+n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.
+
+Perdu à dessein dans la phalange masculine, le peintre Stanay crayonnait
+sa svelte silhouette, tout en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi,
+observait la jeune fille avec sa curiosité de romancier psychologue:
+
+--Avez-vous remarqué comme elle a le don de s’habiller? Regardez-la
+auprès des autres femmes, même des plus «réussies» de cette brillante
+société! Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du couturier,
+greffée sur celle de la corsetière. Elle! voyez comme elle a l’intuition
+de ce qu’il faut pour conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de
+ligne qui est un délice pour les yeux!... Comme elle sait mettre
+d’harmonieuse originalité dans sa toilette, de telle sorte qu’elle en
+fait une délicate œuvre d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut
+que j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle est ce soir,
+drapée plutôt qu’habillée dans cette étoffe vaporeuse, avec son visage
+de jeune muse grave, mais aussi de femme passionnément féminine, elle
+réalise un type d’une séduction rare...
+
+--Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression, son regard aigu,
+toujours arrêté sur Denise; et vous avez raison de dire qu’elle est bien
+femme! Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou sera!
+
+Stanay se mit à rire:
+
+--Pas commode à faire vibrer! paraît-il.
+
+--Bah! il suffirait d’un exécutant habile!
+
+--Que j’aimerais fort à pouvoir être! Mais je n’ai pas l’espoir. Et,
+comme disent les bonnes gens, m’est avis que beaucoup sont dans mon cas!
+Son heure n’est pas encore venue!
+
+Un remous dans la foule sépara brusquement les deux hommes. La salle
+maintenant était comble. Le murmure des voix se fondait en une rumeur
+joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs, disposées en
+corbeilles dans le hall. Des groupes se formaient. Mme Vanore, radieuse,
+recevait les félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument.
+Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu grisée par le succès de
+l’homme qu’elle adorait; succès auquel, largement, comme tous, elle
+associait Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable voix de
+théâtre, exhalant son désir de lui voir accepter le rôle écrit pour elle
+par Vanore.
+
+--Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se décide à le chanter!
+répétait-elle, souriante. Aucune artiste ne pourrait le faire comme
+elle! Déjà, elle serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes
+conditions, si elle y avait consenti; mais elle est une vraie enfant sur
+ce chapitre. Mon mari a déjà eu fort à faire pour la déterminer à
+aborder les concerts! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie de sa
+belle interprète! Le voici qui veut bien reparaître!
+
+Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales, qui promenait un œil
+distrait et ennuyé sur ce décor banal de casino; lui qui était un
+amoureux fervent des belles œuvres d’art et prenait de moins en moins
+son parti de dépenser dans le monde, de façon stupide à son gré, les
+heures qu’il eût pu voir fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses
+collections précieuses...
+
+Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner sa femme et
+il se contenta de soupirer en constatant qu’elle ne paraissait nullement
+en dispositions de partir.
+
+Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien vite s’arroger les
+meilleures places, pour elle et ses amis; et, à travers sa face-à-main,
+elle lorgnait de haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour
+envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne, jolie silhouette
+ennuagée de rose, autour de laquelle s’empressait une cour masculine,
+soigneuse de se faire inscrire sur le petit carnet de bal.
+
+--Sa robe est infiniment mieux réussie que celle de Marguerite, qui
+ressemble décidément à une vraie poupée! remarquait-elle, observant
+«l’amie de cœur» de sa fille. Cette petite ne supporte pas l’examen!...
+Des yeux de porcelaine! Un nez trop court! Une bouche quelconque!
+
+Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience de l’aimable
+jugement ainsi porté sur elle; mais elle n’en était pas moins de
+méchante humeur, exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui
+l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser son amie; ni
+surtout Sabine, dont la petite figure irrégulière rayonnait sous la
+clarté des yeux magnifiques. Toujours gamine, sinon de tenue, car le
+regard maternel la maintenait, du moins de langage; coquette avec une
+audacieuse insouciance d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en
+éveil, autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante drôlerie... Ce
+dont Yvonne lui en voulait un peu, ce que ne lui pardonnait pas
+Marguerite qui, en phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa
+juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait:
+
+--Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si dédaigneuse pour le
+charme et le talent de Mlle Muriel, car les mauvaises langues pourraient
+murmurer: «Ils sont trop verts!»
+
+--Quelle stupidité! Sabine. Que voulez-vous, grand Dieu! que j’envie à
+votre étoile?
+
+--Dame! je vois bien des choses dont vous et moi, nous ne sommes pas
+pourvues comme elle... Des choses qui font que ces messieurs frétillent
+avec ensemble en son honneur! Oh! ce qu’à sa place, je m’amuserais à les
+faire griller à petit et à grand feu!... Mais elle, point! Elle les
+traite par le mépris... Ce qui, après tout, est peut-être encore le
+moyen le meilleur pour se faire adorer!
+
+--Conclusion, elle est de l’espèce des grandes coquettes, jeta Yvonne de
+sa voix haute.
+
+Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel elle commençait à
+flirter.
+
+--Par exemple! en voilà une invention!
+
+--Une invention?... Hum!... Monsieur d’Astyèves, qu’en pensez-vous?
+Regardez-la donc, la belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche
+cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué! Demain, il
+s’apercevra qu’il est amoureux fou d’elle; alors, il mettra ses gants
+blancs et s’en ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi, nous
+irons assister à la célébration de leurs justes noces!
+
+Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand et sa réponse tomba
+incisive:
+
+--Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se vendre!
+
+--Non..., mais il faut bien se faire une raison. Et, somme toute, je
+crois qu’il est plus agréable de devenir la femme d’un garçon riche que
+de gagner sa vie sur les planches!
+
+Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait pas suivie par
+cet homme-là même qu’elle souhaitait presque jalousement s’attacher.
+Mais sa vanité ne pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès.
+Bertrand s’inclina avec une ironie discrète:
+
+--De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge, puisqu’il s’agit d’un
+sentiment tout féminin.
+
+L’orchestre jetait les premières notes d’_Estudiantina_ avec un bruit
+sec de castagnettes... Aussitôt, il y eut, vers la phalange des
+danseuses, un mouvement général de tous les jeunes hommes et des couples
+se levèrent, commençant à tournoyer. Yvonne s’était détournée pour
+répondre à l’invitation, respectueusement murmurée, d’un cavalier qui
+venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui, n’avait encore formulé
+aucune demande, résolu à garder sa liberté...
+
+Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise. Jusqu’alors, il
+avait dû renoncer à l’aborder tant elle était entourée. Grisel avait été
+plus heureux, et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne le fit
+tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle, rien de plus naturel ni
+de plus vraisemblable; mais qu’elle en fût touchée, au point de se
+laisser épouser, elle, le jeune sphinx dédaigneux?... Il haussa les
+épaules à cette perspective vague, soudain évoquée. Pourtant, une
+obscure inquiétude en restait en lui, irritante comme une épine dans la
+chair...
+
+Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle pourrait être à
+quelqu’un lui était intolérable.
+
+Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son long rôle de
+parade, laissant, à quelques pas d’elle, Grisel causer avec Mme Vanore.
+Elle lui sourit, non pas seulement des lèvres, mais aussi de son regard
+que faisait si profond le cerne des yeux, ce soir-là.
+
+Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait:
+
+--Enfin, on peut arriver jusqu’à vous!
+
+--Mais ce n’était pas chose si difficile! Savez-vous qu’en vous voyant
+ainsi rester à l’écart, j’avais fini par croire que...
+
+Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur son visage, lui
+donnant un charme inattendu de petite fille rieuse.
+
+--Que...
+
+--Que je n’avais pas chanté à votre gré et que vous me fuyiez... par
+politesse, craignant ma pénétration.
+
+--Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène, vous seriez
+subitement devenue coquette? Car vous n’avez jamais pensé pareille
+chose!
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Si, vraiment, un peu.
+
+--Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez la sainte horreur
+des compliments, fussent-ils seulement la vérité même, je vous dirai...
+
+--Que c’était bien?
+
+--Mieux que bien!
+
+Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas, ayant peur d’en trop
+dire. Elle le sentit et son visage, pâli un peu, se rosa:
+
+--Ainsi je puis partir avec la certitude que, comme Vanore, vous êtes
+content de moi, vous, un vrai connaisseur?
+
+--Partir! Vous n’allez pas partir encore si vite?... Vous allez rester
+pour le bal?
+
+--Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes ne peuvent se mêler à
+leur public, ce serait contre tous les usages.
+
+Presque violemment, il jeta:
+
+--Ne dites donc pas de pareilles choses! Vous savez bien que vous êtes
+au-dessus de toutes les femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui
+n’en juge ainsi!
+
+--Pas un homme, peut-être... Et encore! Mais il n’y a pas que les
+hommes...
+
+Elle disait cela avec un détachement si sincère qu’il n’eut même pas
+l’idée de protester. Il pria seulement:
+
+--Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi une valse, je vous
+en supplie.
+
+Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité, l’étreignait de
+posséder un instant l’illusion qu’il l’emportait, appartenant à lui
+seul, comme il l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange
+s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle attachait sur lui.
+Elle n’avait plus rien d’une petite fille. Elle était une vraie femme,
+l’énigme charmeuse dont le mystère l’affolait. Il répéta:
+
+--Je vous en supplie... Vous voulez bien, n’est-ce pas?
+
+Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un sursaut de sa volonté
+pour échapper au charme subtil. Devant eux, les couples valsaient et
+l’orchestre jetait dans l’air chaud la griserie de ses sonorités
+caressantes.
+
+--Ce que vous me demandez n’est pas possible. Pour toutes sortes de
+raisons, je préfère ne pas danser. Il est plus sage, bien plus sage que
+je parte. Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence, d’ombre,
+de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez plus de me retenir!
+D’ailleurs, voyez vous-même, on vient me chercher.
+
+Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un léger pli d’ennui barrant
+son front entre les sourcils; et, tout de suite, elle expliqua:
+
+--Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps bien fâcheux, nous
+sommes sans voiture; la nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en
+trouve, en ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore sont dans le
+même cas et s’effrayent aussi d’avoir à subir encore cette cohue
+dansante, sans savoir même quand ils auront chance d’en être délivrés.
+
+Une exclamation jaillit des lèvres de Denise:
+
+--Il fait si beau! partons à pied, puisque vous ne craignez pas la
+marche.
+
+--A pied? Y pensez-vous? enfant. Comment s’arrangerait votre voix de
+l’humidité de la nuit?
+
+--Ma voix! Oh! madame, vous savez bien que rien ne lui fait mal. Elle
+est aussi solide que moi.
+
+C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait encore. Mais Blanche
+Vanore aussi était prête à partir pédestrement, tentée, non par la magie
+du clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus vite ses enfants,
+quoiqu’elle demandât, un peu craintive:
+
+--Est-ce que la route ne va pas être bien déserte?
+
+--Blanche, nous serons là pour vous défendre, soyez sans crainte,
+répliqua aussitôt Grisel.
+
+--Mais Mme Champdray et Denise pensent comme moi...
+
+--Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur d’accepter que je
+l’accompagne jusque chez elle.
+
+C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne pas se laisser enlever
+cette jouissance imprévue du retour dans la nuit auprès de Denise. Mme
+Champdray arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante pour
+n’avoir pas démêlé ce qui se passait en son faible cœur d’homme. Mais
+elle était de la race des joueuses qui ne craignent point les coups
+audacieux; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas de voir s’aviver le
+sentiment qui jetait d’Astyèves vers la jeune fille...
+
+Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait pas:
+
+--Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant à toutes les jeunes
+filles qui, sans doute, vous attendent comme danseur? Les Vanore sont
+assez nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au logis sans
+dérangement.
+
+--C’est un soin dont je me permets de réclamer la faveur, car je serais
+infiniment heureux de me le voir confié! Le bal ne va pas s’achever si
+vite que je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de politesse,
+après avoir eu le plaisir de vous escorter.
+
+Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.
+
+Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si elle n’entendait pas le
+débat. Mais, obscurément, une pensée vague flottait en elle, qu’elle
+aimerait à marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet homme
+qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle! Ses nerfs détendus
+soudain, une étrange soif de repos, de protection, de tendresse
+l’envahissait...
+
+Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa envelopper par lui
+dans sa mante de drap rose dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait
+son visage.
+
+Devant le casino, sous le couvert des rameaux épais, s’allongeait
+l’avenue baignée d’ombre avec de fugitifs sillages de lumière d’argent;
+les cimes des arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du
+ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée dont la
+sérénité tomba comme un baume sur sa fièvre. Et instinctivement, dans un
+besoin impérieux d’en jouir à son gré, sans conversation importune à son
+oreille, elle laissa les groupes se former et fit quelques pas en
+avant...
+
+Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice:
+
+--Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule! Laissez-moi marcher près de
+vous... Laissez-moi jouir d’un bonheur tellement inespéré qu’il me
+semble le posséder en rêve seulement...
+
+Il lui parlait du même accent de chaude prière qu’un moment plus tôt au
+bal.
+
+Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un sourd frémissement qui
+avait la douceur d’une joie:
+
+--Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement d’humeur trop
+silencieuse pour infliger ma société à quelqu’un. Cette nuit est pour
+moi apaisante comme une berceuse... Je voudrais pouvoir longtemps ainsi
+en être enveloppée!
+
+--Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le reste du monde et
+m’apporte l’illusion d’avoir enfin le droit d’aller près de vous, qui
+semblez devenue l’âme même de ma vie...
+
+Pour la première fois, il lui parlait ainsi... Mais pour l’enhardir,
+lui, pour la rendre faible, elle, il y avait l’envoûtement de la nuit
+amoureuse, le mystère troublant de l’obscurité à travers laquelle ils
+avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient...
+
+Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il eut peur de la voir se
+dérober. L’heure, pour lui, était bien passée où, par un chevaleresque
+scrupule, il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience de
+ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce qu’il souhaitait d’elle.
+Aujourd’hui, il était prêt à une folie pour la conquérir... Mais, aussi,
+il savait bien quelle femme elle était; qu’un mot, un geste lui eussent
+irréparablement enlevée, prononcés ou tentés avant la minute suprême où
+la volonté défaille... Et sa voix se fit suppliante pour implorer:
+
+--Soyez très bonne, très indulgente! J’irai près de vous, si vous le
+préférez, sans vous parler, sans vous demander même le don de votre
+voix, de cette voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma
+raison... Je vous jure que je mérite que vous vous montriez généreuse,
+car j’ai si peur de vous déplaire,--et ainsi, de vous perdre!--que cette
+crainte m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais cru capable,
+de vous taire... ce que vous semblez ne pas vouloir entendre... Et
+pourtant si vous saviez--écoutez ceci comme une confession que j’ose
+parce que je ne vois pas vos yeux sévères--quels rêves je fais, j’ai
+envie de vous murmurer, comme une prière très humble... Des rêves qui me
+hantent depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé que votre
+cœur enfin sera entraîné par le mien!
+
+Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication grave:
+
+--Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas...
+
+--Pourquoi? Au contraire, il faut que vous sachiez. La vérité a toujours
+le droit d’être entendue, parce qu’elle est la vérité... Demain, vous
+ferez de mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes les paroles
+que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer dans ma pensée! Demain,
+je recommencerai à me taire si vous l’exigez... Mais laissez-moi, une
+fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez jeté dans l’âme...
+Jamais encore aucune femme n’avait exercé sur moi cette incessante et
+irrésistible attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous avec
+l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de vous toucher...
+
+Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve:
+
+--Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais pas écouter...
+
+Mais il ne parut pas l’entendre; pas plus qu’il ne s’apercevait
+maintenant que, l’obscure avenue traversée, la route montait vers les
+Xettes dans la blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu très
+haut dans la nuit.
+
+Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait à côté d’elle, si
+près qu’il avait aux lèvres la senteur d’œillet, qui était son parfum;
+qu’à chaque pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait tout
+entier son jeune corps svelte... Ainsi que sa fière volonté gardait,
+bien caché, le mystère de son cœur.
+
+Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il continua:
+
+--Vous avez bien accepté les fleurs que vous jetaient les autres, dont
+l’admiration m’était un supplice, vous pouvez bien me permettre de vous
+offrir l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous êtes
+emparée dédaigneusement de moi, non pas seulement par votre merveilleux
+talent, mais par... tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant à
+aucune autre!
+
+--Oh! si, pareille à toutes les autres! murmura-t-elle, secouant la
+tête.
+
+--Pas pour moi... Vous êtes l’unique!... Vous êtes entrée dans ma vie
+dès le premier jour où je vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales; entrée
+si victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que je vous devinais
+trop puissante... J’ai hésité à venir ici, sachant que je vous y
+trouverais et je prévoyais quelle tentation serait pour ma faiblesse ce
+bonheur délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer la vôtre,
+sans avoir le droit de vous en dire merci... Ce bonheur, je l’ai goûté,
+mais il ne me suffit plus!... Je ne puis plus me résigner à vous
+entrevoir seulement, lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement
+comme les autres du timbre affolant de votre voix, des clartés et du
+mystère de votre regard, de vos sourires et de vos silences, de vos
+pensées dont vous livrez juste assez pour qu’on désire passionnément les
+pénétrer toutes; de la grâce jeune de vos gestes, de vos fiertés, de vos
+froideurs, qui sont une séduction devant laquelle je ne puis plus me
+défendre... J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul... J’ai la soif
+de trouver les mots qui m’ouvriront votre âme close, qui me mériteront
+de pouvoir enfin vous donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma
+pensée, _ma_ Denise.
+
+Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui disait là, depuis
+bien des jours, elle en entendait l’aveu silencieux. Mais les mots qui
+le lui murmuraient soudain, dans la douceur recueillie de cette nuit
+tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement, brisait sa volonté.
+
+Elle avançait maintenant, envahie par la sensation de se mouvoir en un
+rêve charmeur, le regard perdu vers les lointains, voilés d’une gaze de
+brume, de ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un paysage de
+songe; où, à leurs pieds, frissonnait un lac d’argent entre des
+montagnes d’ombre. Elle avait oublié ceux qui marchaient derrière elle,
+sur la route blanche; bien seule avec cet homme qui la berçait de
+l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait tressaillir divinement
+l’âme de toutes les jeunes, quand elles ont aux lèvres le goût chaud de
+la vie.
+
+A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter vers elle sa voix
+soudain changée, assourdie et profonde, dont les sonorités passaient sur
+elle comme une enveloppante caresse, et, plus que les paroles mêmes, lui
+révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux dilettante jusqu’alors si
+maître de lui-même. Tout son être, à cette heure, criait vers elle; et
+elle éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir vaincu; à se
+sentir, elle, la toute-puissante, la femme dispensatrice suprême d’un
+bonheur dont, seule, elle possédait pour lui la source vive... Elle ne
+le jugeait plus; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober, ni ne
+raisonnait, emportée par le grand souffle de passion dont il
+l’enveloppait impérieusement... Elle n’était plus que l’aimée écoutant
+celui qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne s’achevât pas
+encore, où chantait en tout son être l’allégresse divine...
+
+Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie et devant eux,
+c’était la maison de Mme Champdray. Machinalement, elle s’arrêta. Lui,
+comme elle. Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple
+dans son grand manteau rose, son jeune visage ébloui, avec des prunelles
+profondes où flottait la même mystérieuse expression d’ivresse grave qui
+entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler...
+
+Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui de l’attirer dans
+ses bras, de meurtrir de baisers les yeux dont il adorait le regard, la
+bouche désirable qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne...
+
+Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle... Un instinct lui criait que
+s’il s’abandonnait ainsi, il la perdait!
+
+Mais la tentation était si violente que, cette fois, avec une sensation
+de délivrance, il vit approcher Mme Champdray, qui avait monté la côte
+au bras de Grisel. La voix sourde, il dit:
+
+--Denise, vous me pardonnez de vous avoir ainsi parlé?... Je vous aimais
+trop, je ne pouvais plus me taire...
+
+Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, la bouche close,
+tandis que les adieux s’échangeaient autour d’elle; et, à peine, il
+effleura la main dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la
+déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus précieuse que le
+regard rencontré une seconde dans la double étoile des yeux...
+
+Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray traverser le jardin,
+puis elle disparut dans la maison...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant et ne rêvez pas trop à
+vos succès! dit Mme Champdray, embrassant le jeune front qui se tendait,
+comme chaque soir, vers elle.
+
+Dormir! Un bizarre sourire passa sur les lèvres de Denise. Une fièvre
+semblait la brûler; et, seule dans sa chambre où la lune découpait un
+carré de lumière, elle rejeta instinctivement son manteau, avec
+l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. Mais elle ne
+s’approcha pas du cadre de la fenêtre ouverte sur la nuit enchantée,
+comme si elle eût eu peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les
+mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore... Ah! ces mots,
+éternellement les mêmes, éternellement charmeurs, comme ils avaient
+pénétré dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de femme créé pour
+se donner, qui étouffait dans la fière solitude où elle l’enfermait!
+
+--Il m’aime! mais moi, moi, pourtant, je ne l’aime pas? pensa-t-elle
+avec une sorte d’épouvante.
+
+Alors pourquoi l’avait-elle écouté?... Comment avait-il pu jeter en elle
+cette ivresse qui la dominait peu à peu quand il lui parlait sur la
+route solitaire...
+
+Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque et elle savait bien de
+quel alliage était fait l’amour dont elle venait d’entendre l’aveu. Il
+l’aimait, comme d’autres déjà l’avaient aimée! Non pour l’épouser et
+pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette vie de théâtre
+dont elle était menacée!... Alors, pourquoi ne lui avait-elle pas
+répondu comme aux autres, dédaignant leur injurieux hommage?...
+Pourquoi, à cette heure où elle descendait dans l’intimité de son âme, y
+découvrait-elle que s’il fût venu à elle lui demandant d’être sienne à
+jamais, la petite graine d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de
+toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se fût épanouie en une
+plante superbe dont le fruit les eût divinement enivrés...
+
+Oh! être aimée! Être la vie, l’âme, le tout d’une autre créature, quelle
+douceur! En était-il une comparable à celle-là, même ne donnât-elle
+qu’une illusion de bonheur? D’où venait donc que tout à coup, elle le
+sentait ainsi avec cette intensité douloureuse? D’où venait qu’à cette
+heure tout son être jeune appelait cette caresse du regard, de la voix,
+des lèvres qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont le
+souvenir demeure vivant même au cœur des aïeules...
+
+Ah! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves? qu’il l’avait vaincue
+parce que son amour, dominateur et suppliant, l’avait enveloppée alors
+que, pour un moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de la vie
+quotidienne ne la maintenait de force hors du rêve... Parce que cet
+amour s’était révélé à elle dans l’enchantement des jours d’été, des
+crépuscules tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des beaux
+bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait comme un chant dans
+les aiguilles des sapins...
+
+Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle songeait, toute brisée,
+inconsciente des minutes qui s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le
+vaste ciel limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit claire
+épandait son calme infini sur les montagnes obscures estompées par la
+brume, sur les bois silencieux, sur les métairies blanches où les êtres
+reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil...
+
+Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.
+
+--Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante? Depuis que vous êtes rentrée
+dans votre chambre, je ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et
+vous ne m’avez pas répondu.
+
+C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité de la pièce, s’arrêtait
+surprise.
+
+Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut très grave sous
+le reflet de lune qui, seul encore, éclairait la pièce. D’un mouvement
+de créature qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire glissa
+sur sa bouche et, la voix lente, elle dit:
+
+--Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui est malade! Il me vaudrait
+mieux, je crois, repartir pour Paris. Je me croyais bien forte et je
+découvre que je suis faible autant que les autres... Ah! je désire trop
+être aimée!
+
+A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une âme entendait ce cri
+jailli de la sienne. Elle songeait tout haut, certaine d’être comprise,
+quel que fût l’aveu qui lui échapperait.
+
+Mme Champdray l’attira doucement:
+
+--Pauvre enfant! sûrement, vous l’aurez, votre part d’amour... Mais il
+faut l’attendre de qui seulement peut vous la donner! Ne vous fiez pas
+aux autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous leur aurez
+abandonné votre cœur...
+
+--Je le sais..., sans illusion... C’est pourquoi je n’ai aucune excuse
+pour montrer cette misérable lâcheté!
+
+--Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même; demain, vous
+retrouverez toute votre vaillance et je vous y aiderai de mon mieux, si
+vous le désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux nerfs; vous
+avez trop chanté de musique capiteuse, trop entendu de paroles qui
+grisent... Et aussi trop regardé le clair de lune! Il faut maintenant
+que l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume prosaïquement
+sa lampe et s’en aille bien vite dormir sans plus rêver ni penser...
+
+Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de Mme Champdray; et de
+lui trouver cette délicate tendresse de mère, une reconnaissance infinie
+pénétra Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya sa tête sur
+l’épaule de son amie.
+
+--Oh! madame, que vous êtes bonne, et que toute mon âme vous remercie...
+
+--De bien peu de chose, ma chère petite fille... Allez vite vous
+reposer. Et que la paix soit avec vous...
+
+D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction, elle avait posé
+la main sur les cheveux de Denise. Puis, doucement, comme elle était
+venue, ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la pièce...
+
+
+
+
+XI
+
+
+D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler son cheval qu’il
+avait rudement mené depuis Gérardmer, dans sa crainte de ne pouvoir
+rejoindre Denise si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck. Vanore,
+le matin même, lui avait incidemment appris que sa femme emmenait la
+jeune fille et les enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la
+Schlucht; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade de ce côté,
+cédant à ce désir impérieux de voir Denise que chaque jour avivait en
+lui, sans qu’il en prît désormais souci.
+
+Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il allait maintenant droit
+devant lui où son désir le poussait, insouciant de ce qui en résulterait
+pour elle, comme pour lui, dans une détente consentie de sa froide
+volonté. Il était comme un homme qui s’enivre, avec la conscience du
+danger couru, mais trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps
+et âme, dominé par la magie de l’heure présente... Toujours ainsi, il
+avait suivi son bon plaisir, avec un orgueilleux dédain des
+conséquences...
+
+Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir où il s’était trahi.
+Et dans leurs brèves rencontres chez Vanore d’où elle sortait quand il
+arrivait, chez Mme Arnales où elle était apparue seulement un moment
+pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable comme aux premiers
+temps où il la voyait; libre d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de
+l’aveu dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en elle. Et, à
+son exemple, il ne s’était pas même permis une allusion.
+
+De la part d’une autre, il eût pu croire à une manœuvre de coquette,
+mais elle était incapable de pareils calculs, il en avait la certitude,
+si sceptique fût-il... Alors pourquoi semblait-elle résolue à se faire
+«lointaine» comme jadis? Oh! ce «pourquoi?» Combien de réponses il lui
+avait cherchées tandis que, pour aller à elle, encore, il lançait son
+cheval sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient pas...
+
+Maintenant la dernière côte était gravie; il arrêta la bête ruisselante.
+
+Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique de la vallée de
+Munster qui s’allongeait à l’horizon. D’un coup d’œil, il enveloppait un
+groupe de touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en cette
+solitude; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient sur la route vers
+les roches du Kruppenfels, ou s’engageaient dans les sentiers coupant la
+frontière pour monter au Hoheneck... Mais aucune n’était celle de
+Denise. L’idée lui traversa l’esprit que, peut-être, il ne parviendrait
+pas à la rencontrer et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui
+craint de voir lui échapper la source d’eau vive.
+
+Il se dirigea vers l’hôtel et demanda:
+
+--N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec trois ou quatre enfants et
+une jeune fille brune, accompagnées d’un homme grand et très fort?...
+
+--Oui, monsieur, mais cette société-là est partie pour le Hoheneck.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une demi-heure à peu près.
+
+--Savez-vous par quel sentier, français ou allemand?
+
+Le domestique donna l’indication approximative; et Bertrand, ayant
+laissé son cheval, s’engagea dans le chemin indiqué qui montait
+doucement sous la ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs
+n’auraient pas sur lui grande avance, car il savait combien Mme Vanore
+et Grisel marchaient lentement et il songea:
+
+--Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se reposer au point de vue des
+_Rochers de la Source_... Je vais les y trouver...
+
+Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée était pour lui. Sous le
+dôme léger des branches, il aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses
+côtés, puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur l’herbe; et
+enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise, contemplant les sauvages
+profondeurs de l’admirable ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait
+à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des Vosges. La petite
+Huguette l’aperçut tout de suite.
+
+--Ah! monsieur d’Astyèves!
+
+Les autres tournèrent la tête avec des exclamations. Mais, en cette
+minute, lui ne voyait que Denise. Leurs regards se rencontrèrent. Elle
+comprit pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une douceur
+ardente s’épandit en elle, pareille à une joie, cette joie qui pénètre
+les plus fières quand elles se sentent l’aimée...
+
+Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un sourire de bienvenue:
+
+--C’est une bonne surprise de vous voir surgir ainsi! Est-ce le hasard
+qui vous amène, ou saviez-vous que nous étions ici?
+
+Il ne daigna pas éviter une franche réponse.
+
+--Je le savais; j’ai rencontré ce matin Vanore qui me l’a dit; et, en
+dirigeant ma promenade de ce côté, cette après-midi, j’espérais bien
+avoir quelque chance de vous retrouver.
+
+Naïvement, elle approuva:
+
+--C’est gentil, cela! Une excellente inspiration que vous avez eue là!
+Alors vous recommencerez avec nous l’ascension du Hoheneck?
+
+--Si je ne suis pas indiscret...
+
+--Pas du tout. Quelle idée! N’est-ce pas? Denise. Seulement, je ne vous
+promets pas que Charles et moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne
+sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes. Je vous
+confierai les enfants, du moins les grands, je garderai Huguette. Cela
+dit, je ne vous offre pas de vous asseoir, car il faut nous remettre en
+route. Jean ne tient plus en place.
+
+Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les appels réitérés de son
+fils, et, lentement, elle se reprit à marcher dans le sentier qui, en
+pente insensible, s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne
+paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand et continuait à
+bavarder avec lui. Il l’accompagnait, secoué d’une furieuse impatience
+en voyant, devant lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle
+causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.
+
+Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être attentif au
+caquetage de Mme Vanore. Elle disait:
+
+--Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui cette excursion à la
+Schlucht, afin que Denise en profite avant son départ.
+
+--Avant son départ?...
+
+--Mais oui; vous ne saviez pas?... Mon mari ne vous a pas raconté?... Sa
+mère la réclame et elle est sous le coup d’une lettre qui lui dise quel
+jour elle est attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer par Mme
+Champdray qui espérait la garder jusqu’en octobre.
+
+Il demanda encore:
+
+--Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être rappelée?
+
+--Oh! de la part d’une femme fantasque comme sa mère, rien ne doit la
+surprendre beaucoup! Pourtant, elle ne prévoyait pas ce brusque rappel
+dont elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez comme elle est
+dévouée! Du moment qu’on la demande, elle est prête à partir, à
+sacrifier toute la fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.
+
+Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé toutes les autres de
+son cerveau: elle allait partir, lui échapper...
+
+Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.
+
+--Je ne veux pas la perdre!... Je ne veux pas!
+
+Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer à marcher
+courtoisement auprès de Mme Vanore, de lui répondre, de ne pouvoir aller
+vers Denise dont la présence allait lui être enlevée... Comment
+n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle pas que le regard, les
+mots de bienvenue dont elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau
+pour sa soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes les
+fibres de son être...
+
+Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue des prairies qui
+s’élevaient maintenant jusqu’au sommet du Hoheneck. Les arbres
+disparaissaient, même les buissons de hêtres, courbés par les vents,
+écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes jaunes
+fleurissaient.
+
+Denise s’arrêta, enfin!... Sans doute, pour mieux contempler l’horizon;
+un de ces larges horizons qu’elle adorait, enveloppant la terre de
+Lorraine et ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure des
+sapins; la terre d’Alsace, baignée par son large fleuve qu’enserraient
+et les cimes bleuâtres de la forêt Noire et les sommets arrondis des
+Vosges, marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait en lourdes
+masses floconneuses, à travers l’immensité du ciel.
+
+Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle ne l’entendit et tourna
+un peu la tête vers lui.
+
+Dans les yeux, elle avait cette expression qui illuminait le visage
+comme une flamme. Avant qu’il eût parlé, elle dit:
+
+--C’est beau ici, n’est-ce pas?... Plus encore qu’aux Gouttridos!
+
+--Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on va perdre! Est-ce donc
+vrai que vous allez partir?
+
+La question lui était échappée irrésistiblement.
+
+--Oui, c’est vrai.
+
+--Vous partez..., pourquoi?
+
+Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre ce départ
+inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait. Alors, arrêtant sur lui son
+regard clair, elle expliqua simplement:
+
+--Parce que ma mère est rentrée à Paris, très fatiguée de sa saison
+d’eaux et qu’elle a besoin de moi.
+
+Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle à laquelle il
+n’avait pas songé, vite habitué à l’effleurement délicieux de sa jeune
+vie, cette chose allait s’accomplir! Elle allait s’éloigner, disparaître
+dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe. De nouveau, une
+révolte gronda en lui, l’animant d’une volonté invincible de ne pas la
+laisser lui échapper. Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter
+de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir vivre près de lui,
+de renoncer à l’espoir de l’enivrer enfin du parfum d’amour dont il
+l’enveloppait... Et une prière inconsciente lui jaillit des lèvres:
+
+--Ne partez pas encore! Restez, je vous en supplie...
+
+--Rester..., pourquoi? Je ne puis pas. N’avez-vous pas compris que je
+suis attendue le plus tôt possible?...
+
+Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit pas qu’au fond de ses
+yeux, s’allumait la mystérieuse clarté dont, un soir unique, il avait vu
+déjà le rayonnement. Il entendit seulement l’accent résolu de la belle
+voix grave, et une sorte de colère le bouleversa de la voir calme ainsi,
+alors qu’elle avait soulevé en lui un souffle de tempête.
+
+--Soit, il faut, en effet, que vous partiez... Et peu vous importe!...
+Avec quelle sérénité d’âme vous acceptez de faire souffrir en vous
+éloignant...
+
+--De faire souffrir? Oh! non, je ne ferai souffrir personne. Vous me
+supposez trop de puissance. Tout au plus, pourrais-je peut-être laisser
+quelques regrets, parmi de très bons amis... Mais, heureusement, ces
+regrets-là n’ont rien de douloureux!
+
+--Denise! ah! Denise, est-ce vous, la sincérité même, qui pouvez parler
+ainsi!
+
+Il avait jeté les mots presque violemment. Elle tressaillit et,
+d’instinct, leva les yeux vers lui. Mais ce ne fut qu’une seconde, elle
+avait peur du charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait
+divinement vaincue...
+
+--Denise, pour dire... ce que vous dites, vous n’avez donc pas senti ce
+que vous êtes devenue pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je
+ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin de vous; que l’idée
+de vous laisser partir, ou de ne pas vous suivre, me paraît monstrueuse,
+insensée, impossible enfin à accepter... Car, lorsqu’on est un pauvre
+homme fait de chair, de sang, de passion, non pas un saint! on n’accepte
+pas ce qu’on sait être pour soi un supplice...
+
+Oh! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité d’accent qui faisait
+ses paroles si dangereuses, distillant le vertige... Ah! heureusement,
+elle allait partir... Alors, elle redeviendrait sage... Et lui, il
+oublierait, quoi qu’il en dît...
+
+Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il demandait, avec une
+sorte d’autorité suppliante:
+
+--Denise, vous ne me croyez pas?
+
+--Oh! si je vous crois... Je ne doute pas qu’en ce moment vous...
+n’aimiez la femme séduisante que vous imaginez voir en moi, mais...
+
+--Mais vous n’en prenez guère souci... Ah! quel cœur avez-vous donc pour
+rester ainsi... indifférente et froide!... quand vous devez vous sentir
+aimée follement, au point que, si vous daigniez le vouloir, vous feriez
+votre chose de l’homme qui n’a plus que vous en lui...
+
+Elle devint très pâle et, machinalement, regarda autour d’elle, comme un
+être ébloui qui cherche un appui... La grande solitude des sommets
+l’entourait. Elle avait continué à monter, et bien loin en arrière,
+étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se reposaient de nouveau. En
+avant, Jean avait entraîné sa sœur, et les cheveux d’or blond de
+Madeleine ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse... Elle était
+toute seule avec le tentateur, encore une fois, n’étant protégée que par
+sa science triste de la vie.
+
+Frémissante, elle dit:
+
+--Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant de scepticisme, tant de
+sagesse, si vous saviez combien déjà j’ai entendu de telles paroles!
+combien j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient!... C’est
+pour cela que, maintenant, tous peuvent inutilement me parler d’amour.
+
+--C’est parce que, comme moi, les autres ignorent les mots qui ouvriront
+votre cœur... Ah! vous le gardez bien...
+
+--Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté!
+
+Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée:
+
+--Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je pourrai le faire, non
+seulement avec amour, mais encore avec foi; quand ce sera pour tout
+l’avenir, pour être la femme, porter le nom de celui qui me dira qu’il
+m’aime... Et cela, je sais, sans illusion, qu’à cette heure, ce n’est
+pas un honneur auquel il me soit permis de prétendre!... Aussi, tout ce
+qu’il peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me défendre, autant
+contre les autres que contre moi-même... Car je ne suis ni froide, ni
+indifférente, hélas! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre
+insensible comme je m’y applique, c’est vrai, autant que j’en ai le
+courage... Et je me le reproche! Mais toute la volonté du monde ne peut
+faire qu’à mon âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement
+d’une vieille femme..., ne peut faire qu’on n’ait plus dans l’âme la
+soif,--ah! bien douloureuse, quelquefois!--de connaître le bonheur de
+celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne plus rien
+demander à la vie!... Vous voyez que je suis franche! Seulement...
+
+Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait à coups pressés dans sa
+poitrine.
+
+--... Seulement, grâce à Dieu! j’ai aussi l’horreur invincible de tout
+ce qui salit et l’orgueil de croire que je vaux plus que ce qui m’est
+seulement offert! Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte
+comme je veux, comme je dois l’être!
+
+Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait écoutée, sans un
+geste même pour l’arrêter ou la prier. Cette fois, elle venait de lui
+ouvrir toute, largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune âme de
+passionnée, mais aussi de droite et fière créature. Et, en lui, soudain,
+avait pénétré, avec la certitude que, _jamais_, elle n’accepterait un
+amour qui serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être conduit
+vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche à détrousser une créature
+que nul ne défend...
+
+Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable, d’autant plus
+qu’elle ne voulait pas se donner!... Et, soudain, un irrésistible élan
+abolit en lui sa volonté, un de ces élans qui élèvent un être au-dessus
+de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies dans lesquelles sombrent
+les misérables calculs de l’égoïsme humain... Les mots que criait toute
+son âme lui échappèrent:
+
+--Denise, je vous aimerai comme vous voulez l’être... Soyez mienne...
+Devenez ma femme...
+
+Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les yeux, blanche jusqu’aux
+lèvres. Puis, elle répéta d’un ton bas:
+
+--Que je sois votre femme?... Moi?... c’est là ce que vous me
+demandez?...
+
+Elle s’était arrêtée; lui aussi. Ils se regardaient dans la solitude de
+la montagne, qui les isolait du reste de la terre. Leurs âmes
+s’interrogeaient, palpitantes, à cette heure décisive où s’engageaient
+leurs destinées...
+
+Elle dit, d’une voix qui tremblait:
+
+--Pourquoi essayez-vous de me tenter? C’est mal!
+
+--Denise, je vous veux toute, comme je vous aime toute!
+
+--Vous voulez que je devienne votre femme... Vous le voulez..., depuis
+quand? depuis un moment?...
+
+Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent. C’était une question
+solennelle de créature loyale, en un instant où la vérité seule devait
+être dite.
+
+--Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus tout, je voulais
+votre chère présence pour la vie entière...
+
+Et il était sincère. Le monde était loin, si loin que ses préjugés, ses
+ambitions, ses exigences, lui apparaissaient comme des ombres vaines;
+aussi insignifiantes que le semblaient les lointaines maisons dispersées
+dans la vallée qui, vues de ce sommet, étaient pareilles à de minuscules
+jouets d’enfants... La seule réalité, exquise, divine, c’était cette
+jeune créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation même de
+son bonheur humain; dont, à cette heure, il n’adorait plus seulement la
+grâce de femme, la forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche
+hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge, orgueilleusement
+gardée...
+
+Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir étreignit
+Bertrand.
+
+--Denise, pourquoi vous taisez-vous? Je sais bien que je ne suis rien
+pour vous, à peine plus qu’un étranger... Aussi, ce que je vous demande,
+c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant que j’aie conquis
+votre cœur, pour que nous soyons heureux follement... Et c’est si bon
+d’être heureux! Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas!
+Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre du bonheur en vous
+adorant...
+
+Elle répéta, suppliante:
+
+--Ne me tentez pas!... Soyez généreux puisque je vous ai avoué que
+j’étais faible, que, moi aussi,--comme toutes les jeunes, je
+suppose,--je trouverais... si bon! de me donner toute en me sentant le
+tout d’un autre être!
+
+--Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi vous apprendre cette joie
+que vous ne connaissez pas et que votre jeunesse appelle...
+
+Oh! la redoutable puissance des mots qui effleurent comme des caresses,
+qui jettent dans l’âme l’enivrante certitude d’être l’élue, celle pour
+qui les sacrifices sont des joies... Pourquoi donc ne pouvait-elle s’y
+abandonner, sans regret, sans crainte, sans pensée, dans l’allégresse
+d’un bonheur suprême venu à elle tout à coup? Pourquoi ne pouvait-elle,
+comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant, hostile et
+ironique, prêt à se dresser contre elle si elle se permettait d’oublier
+les lois qu’il formule pour parquer les êtres en castes, selon leur
+fortune...
+
+D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains:
+
+--C’est un rêve irréalisable que vous essayez de me faire faire!
+
+--Irréalisable, pourquoi?
+
+--Parce que tout nous sépare..., tout! et que demain, peut-être même
+dans un moment, vous en aurez conscience aussi clairement que moi, vous
+vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié!
+
+--Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu être infiniment
+heureux par vous?... Ah! Denise, comme vous me jugez!... Vous raisonnez
+parce que vous n’aimez pas! Vous ne parleriez pas ainsi, si j’avais pu
+éveiller en vous une ombre même de la passion que vous m’avez jetée dans
+tout l’être!
+
+La voix lente, elle dit un peu bas:
+
+--Pour que j’aime, il faut que je puisse croire... presque comme on
+croit en Dieu, en s’abandonnant à lui, dans une foi sans limite...
+
+--Et cette foi, vous ne l’avez pas!
+
+--Je voudrais tant l’avoir! Ah! mon ami, pardonnez-moi, si je vous fais
+injure... C’est si cruel pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui
+m’empêche d’aller à vous, comme vous le souhaitez...
+
+--Laquelle? Dites-la-moi, même si en parlant, vous allez vous montrer
+dure...
+
+Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression que jamais
+encore il n’y avait vue, de douceur infinie et tendre, de prière triste:
+
+--Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise... Que sais-je? Oui, je
+crois, je suis certaine que je vous suis chère en ce moment, à vous
+faire oublier tout! pour que nos deux existences se confondent... Mais,
+en même temps, j’ai... si forte!... la conviction décevante que vous
+m’avez parlé dans un élan que vous regretterez quand je serai loin, que
+vous aurez repris l’entière possession de votre jugement... Je crois que
+vous m’aimez avec tout votre être, sauf avec votre raison... Et j’ai
+peur de votre raison...
+
+Oh! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs bas-fonds de son
+âme d’homme, y découvrait l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous
+une rafale de passion... Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle ces
+choses que, confusément, il sentait trop vraies?... Alors que, lui-même,
+tout bas, redoutait, autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse,
+quand il ne subirait plus le charme triomphant de sa présence qui
+enlevait en lui toute autre pensée que celle de la retenir toujours...
+Pourtant, est-ce qu’il pourrait regretter ou souhaiter quelque chose de
+meilleur au monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras, sous
+ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme!... Et il supplia:
+
+--Denise, ne parlez pas ainsi... Ayez pitié de nous... N’écoutez pas
+votre scepticisme. Dites que vous consentez à être ma femme et vous
+ferez de moi un autre homme qui ne méritera plus que vous doutiez de
+lui... Ne vous refusez plus... Laissez-nous essayer d’être heureux,
+comme tous deux nous en avons soif! Vous m’apprendrez à être ce que vous
+voulez que je sois, à valoir plus que je ne vaux, à obtenir votre foi,
+votre amour, vous, mon _unique_...
+
+Elle tressaillit! Et s’il disait vrai? Si la sagesse était de faire du
+bonheur avec la fragilité d’un caprice?... Ah! si elle eût ignoré ses
+ambitions, ses goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son égale
+en fortune devant le monde, comme elle se fût enfin confiée à lui,
+délicieusement conquise! Mais sa délicate fierté de fille pauvre lui
+scellait les lèvres pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir
+d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave, elle dit lentement:
+
+--Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai comment vous êtes
+venu à moi, me recherchant pour moi seule, qui suis pauvre, sans
+relations dans votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens
+maintenant à la classe de celles qui gagnent leur pain. Mais pour cela,
+justement, je ne puis aujourd’hui, oh! non, je ne puis vous promettre
+d’être votre femme comme vous me le demandez... Je ne le dois pas... Ce
+serait mal!
+
+--Denise, prenez garde! C’est peut-être notre bonheur à tous deux que
+vous jouez en ce moment par orgueil!
+
+--Peut-être... Mais je ne veux pas avoir conquis le mien par surprise!
+Mon ami, de toute mon âme, je vous remercie de m’avoir parlé comme vous
+l’avez fait... Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi...
+
+Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa voix. Elle sentait bien
+qu’il avait raison, qu’elle jouait son avenir, mais elle était incapable
+de passer outre le scrupule qui la dominait...
+
+--Denise, que pensez-vous?
+
+--Ceci. Demain ou après, je vais partir... Vous resterez des semaines
+sans me voir, selon toutes prévisions. Puis, la vie de Paris vous
+reprendra comme elle m’aura déjà reprise, alors...
+
+--Alors? Denise.
+
+--Alors, si, à ce moment, je suis encore pour vous... la même, si
+vraiment vous souhaitez que je devienne votre femme, malgré tout ce qui
+est entre nous; après que vous aurez bien réfléchi à ce _tout_!...
+alors, vous pourrez venir me chercher... Je ne me défendrai plus d’aimer
+et je l’apprendrai de vous de tout mon cœur...
+
+Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste:
+
+--Laissez-moi vous dire tout ce que je pense... Si, au contraire, vous
+en venez à trouver, comme moi, que trop nous sépare, je ne m’en
+étonnerai pas, car je vous considère comme libre, autant que moi-même,
+après mon refus aujourd’hui! Je me souviendrai seulement de cette
+heure-ci comme d’un rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous
+resterai reconnaissante de m’avoir donné... oh! bien reconnaissante, mon
+ami...
+
+Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant comme un adieu. Il
+eût voulu la supplier de l’enchaîner à jamais par une de ces promesses
+qu’un homme d’honneur ne peut rompre... Pourtant ses lèvres ne
+prononcèrent pas les mots qui eussent imploré, quoiqu’il jugeât son
+silence misérablement lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop
+pénible pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien! Et le mépris
+qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri d’une sincérité amère:
+
+--Ah! vous avez raison de ne pas vouloir vous confier à moi! Je ne
+mérite guère une femme telle que vous... Et c’est tout ce que vous valez
+qui nous met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables
+questions auxquelles votre générosité a songé!
+
+Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide, elle lui imposait le
+silence; tout près d’eux, arrivait Blanche Vanore.
+
+Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait si bien oublié son
+existence,--comme celle de tous les êtres, hors un seul,--que son
+apparition lui semblait un fait anormal dont le sens lui échappait...
+
+Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait «Denise!» sonna à son
+oreille comme une note discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui
+tenait Huguette par la main, puis d’autres promeneurs, dont les paroles
+vibraient dans l’air vif.
+
+Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement, par sa fatigue,
+qu’elle ne remarquait même pas l’étrange expression qui flottait sur le
+visage de Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie, elle
+s’exclamait:
+
+--Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck! Vous a-t-il assez
+fait disserter! Charles et moi, nous finissions par être tellement
+intrigués de vous voir ainsi immobilisés à la même place, que la
+curiosité nous a rendu des forces pour venir voir à notre tour ce qui
+vous intéressait tant!
+
+Denise dit machinalement:
+
+--La vue est magnifique ici... Il semble qu’on y soit en plein ciel!
+
+Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement, elle
+s’était fermé la porte. L’arrivée de Blanche Vanore la rejetait dans la
+réalité des choses; et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si
+elle n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux lui
+murmuraient encore la même prière éperdue: «Laissez-vous aimer...
+Oubliez votre mortelle sagesse!»
+
+Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper Huguette qui voulait
+courir vers son frère, aperçu un peu plus haut encore, sur le faîte du
+Hoheneck. Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable. Avec un
+rire sonore, il interrogeait:
+
+--Eh bien, on ne monte plus?... Est-ce Mlle Denise qui vous arrête?
+Blanche. Diable! quelle ascension, j’en suis époumoné! Si jamais l’on
+m’y reprend...
+
+--Allons, Charles, un peu de courage... Nous sommes presque arrivés à
+notre but... Il faut bien aller voir ce que deviennent les enfants. Jean
+a entraîné sa sœur, comme toujours... Pourvu qu’elle n’ait pas eu
+froid... L’air est si vif à cette hauteur! Charles, voulez-vous mettre
+le manteau de Huguette?... Oh! pardon, Denise, de vous en donner la
+peine...
+
+La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet, trop heureuse
+d’avoir un prétexte pour se dérober à ceux qui l’entouraient. Mais sa
+tâche remplie, les laissant achever l’ascension, elle continua de monter
+seule; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage de Blanche Vanore,
+aux prosaïques réflexions de Grisel, surtout à la muette supplication de
+Bertrand que tout son cœur entendait...
+
+Là-haut, c’était la paix sereine des sommets. Dans le cirque majestueux
+des montagnes, s’allongeaient des vallées paisibles, des bois, des
+prairies d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini bleu
+s’épandait dans la déchirure des grosses nuées que le vent amenait. A
+ses pieds, bien loin, elle apercevait des villages, des petites villes
+perdues dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres qui, eux
+aussi, sans doute, connaissaient les heures de doute sur la route à
+suivre... Et elle songea encore, meurtrie par l’angoisse:
+
+--Ai-je bien fait ou ai-je mal fait?
+
+Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son âme vibrait encore des
+paroles de Bertrand et elle ne pouvait plus bien lire en elle-même...
+
+D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants et Grisel
+s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente, elle devait écouter,
+répondre, causer; même, pour satisfaire Jean, regarder la table
+d’orientation qui donnait aux touristes curieux les noms des montagnes
+dressées à l’horizon.
+
+Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec une sensation de
+délivrance, elle entendit Mme Vanore demander à redescendre, craignant
+le froid pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement pour se
+rapprocher d’elle.
+
+Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme l’arrêta par une
+question et, comme au départ, se prit à causer avec lui, l’obligeant
+ainsi à cheminer près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras,
+rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse:
+
+--A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en riant, à celui de
+Charles de profiter un peu de la présence de Denise que, jusqu’ici, vous
+avez gardée pour vous tout seul! Mon cher ami, il est heureux qu’elle
+s’en aille, vous finiriez par la compromettre. Vous savez que Grisel
+était tout à fait déconfit de vous voir tant bavarder tous les deux si
+longuement, sans que nous pussions nous mêler à votre conversation, qui
+avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.
+
+Intéressante! Presque un sourire passa sur les lèvres de Bertrand. Cette
+jeune femme était donc à ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait
+rien?...
+
+Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il n’avait pas son
+habituel entrain et descendait, silencieux, avec Jean, après avoir
+marché d’abord auprès de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée
+de son mieux au désir de conversation qu’il manifestait, lui avait, de
+nouveau, échappé et cheminait, en avant de tous, la petite main
+d’Huguette glissée dans la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre
+côté...
+
+Que pensait-elle? De la voir s’éloigner ainsi, devant lui, sans se
+retourner, de ce pas rapide qui, à chaque seconde, mettait entre eux une
+plus grande distance, l’impression décevante s’emparait de lui, qu’ainsi
+elle s’éloignait de sa vie; ombre exquise qu’il n’avait pas su
+retenir...
+
+Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht qu’il se retrouva près
+d’elle enfin, mais dans le milieu bruyant des touristes dont on attelait
+les voitures pour redescendre vers Gérardmer.
+
+Grisel s’agitait pour faire préparer celle de Mme Vanore, occupée du
+goûter des enfants. Il se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la
+souffrance.
+
+--Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi?
+
+--J’avais besoin d’être seule, mon ami; mais j’ai tant pensé à vous, à
+_nous_, que vous ne deviez pas me sentir loin...
+
+--Vous êtes loin, toujours trop loin!
+
+Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles prêtes à s’en
+échapper... Mais ses yeux disaient ce que sa bouche n’articulait pas...
+Une seconde, elle lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie
+douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans leur chaude clarté.
+Puis elle murmura, pour elle-même plus que pour lui:
+
+--Que c’est donc étrange un amour d’homme.
+
+--Pourquoi?...
+
+Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit pas; Jean
+arrivait, lui annonçant que la voiture était attelée et que sa mère
+l’attendait.
+
+--Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous prendre mon manteau dans le
+vestibule de l’hôtel?
+
+Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Pas adieu, au revoir! Vous viendrez ce soir chez Mme Arnales.
+
+--Non... Il y a soirée dansante, et je vais chez elle seulement pour
+chanter! Vous y êtes un invité; moi pas...
+
+Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup d’une secrète
+blessure.
+
+--Un jour viendra où c’est vous qui choisirez parmi ces snobs ceux que
+vous daignerez recevoir.
+
+--Peut-être... Mais ce jour n’est pas encore tout proche, je crois. Au
+revoir...
+
+Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait gardée jalousement
+emprisonnée dans la sienne.
+
+--Au revoir, en attendant que vous me permettiez de vous dire: «A
+toujours...»
+
+Jean reparaissait:
+
+--Denise, j’ai votre manteau. Vous venez?
+
+--Oui, Jean, me voici.
+
+Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée dans le break où elle
+s’affairait pour envelopper ses filles, car la fraîcheur tombait avec le
+soleil, qui s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant les
+chevaux d’un œil distrait.
+
+--Vite, Denise, voulez-vous monter? Il est déjà tard. Nous ne serons à
+Gérardmer qu’à la nuit.
+
+Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos d’adieu avec Mme
+Vanore et Grisel, expliquant:
+
+--Je vais vous suivre de bien près. On prépare mon cheval.
+
+Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise regarda le paysage
+superbe que, peut-être, elle ne reverrait jamais et devant lequel son
+avenir de femme s’était décidé, sans doute. A cette terre d’Alsace, elle
+laissait de sa vie... Même quand des années et des années auraient
+passé, elle se souviendrait encore des lointains bleus qu’elle
+contemplait tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable...
+
+Les chevaux l’emportaient. De plus en plus petite, se découpait sur
+l’horizon clair, la silhouette haute et mince de Bertrand d’Astyèves,
+debout au milieu de la route, immobile à la place où il lui avait dit
+adieu. Puis la distance le fit invisible...
+
+La voiture filait avec un roulement sonore sur la terre très sèche,
+suivant la même route que le matin Denise avait parcourue avec une
+gaieté d’enfant. A peine, maintenant, elle en remarquait le décor
+pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première fois, voyaient fuir
+les sous-bois obscurcis, les allées vertes allongées entre les fûts
+sveltes des sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose,
+s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles. Immobile, elle
+songeait. Blanche Vanore s’étonna.
+
+--Denise, êtes-vous fatiguée? Vous ne causez pas!
+
+Elle fit un effort pour répondre.
+
+--Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend volontiers silencieuse!
+C’est mon heure de prédilection et je résiste mal à la tentation d’en
+jouir en silence.
+
+--Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous assez chaud? Votre
+compositeur ne me pardonnerait pas si je vous ramenais enrhumée!
+
+Presque comme la voiture atteignait Gérardmer, un cavalier la rejoignit;
+d’Astyèves qui, ayant été retardé à la Schlucht, avait mené son cheval
+un rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans la nuit venue, il
+ne pouvait même plus distinguer les traits du visage cher... Non plus,
+il ne lui était plus donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas
+persévérer dans son fier refus!
+
+Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa volonté, il continua
+solitairement sa route, laissant le break derrière lui.
+
+Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche Vanore somnolait;
+près du cocher, Grisel fumait; Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice
+réveillant en elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter
+vers l’amour...
+
+Quand elle entra dans le salon des Xettes, Mme Champdray lui tendit une
+lettre; quelques lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le
+surlendemain...
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.
+
+Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise regarda sa montre. Une
+demi-heure à peine restait avant que son voyage de retour fût achevé.
+
+Quelques heures seulement avaient passé depuis qu’elle avait vu
+disparaître les belles montagnes sombres, les horizons boisés de
+Gérardmer... Et pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays
+des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui demeureraient parmi
+les meilleurs qu’eût connus sa jeunesse sevrée de quiétude et de joie...
+Si loin déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand elle eut,
+de nouveau, le sentiment aigu de cette fuite rapide d’un passé qui
+tombait derrière elle, tout palpitant de sa vie...
+
+Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir l’évoquer plus
+présent, avant que la réalité l’eût définitivement rejeté en arrière. Le
+bruit monotone du train sur les rails berçait sa rêverie; et, à sa
+volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, les
+joyeuses, les inquiètes, mais les autres aussi, plus proches, si
+troublantes que toute son âme tressaillait encore au seul effleurement
+de leur souvenir. Elle revivait son retour le soir du concert sous le
+clair de lune d’argent, puis les inoubliables minutes de la Schlucht, et
+le même jour encore, l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule,
+elle avait senti un regard d’homme fouiller éperdument l’ombre pour la
+revoir encore... Enfin, sa dernière journée là-bas,--la veille
+même!--l’adieu ému de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu
+correctement banal par la présence de Blanche Vanore...
+
+Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment qui les rapprochait,
+quel eût été l’avenir?... Elle avait bien lu dans ses yeux, qui
+l’imploraient avec la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour lui
+l’élue; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus lointaine. Alors,
+pourquoi l’impression lui avait-elle traversé l’âme qu’il l’enveloppait
+de ce regard profond, douloureux, presque violent dans son acuité, dont
+on contemple ceux que l’on n’est pas certain de retrouver jamais? Et la
+foi divine n’était pas entrée en elle quand il lui avait murmuré:
+
+--A Paris, maintenant. Au revoir, Denise...
+
+A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés de toute
+espèce, un instant oubliées; à Paris, où il allait lui falloir
+recommencer la lutte pour la vie, sans le viatique d’une chaude
+tendresse autour d’elle pour la soutenir... Était-il possible que le
+rêve jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité même?...
+Quelle folie d’espérer! alors qu’elle savait si bien combien c’est chose
+vaine,--autant que de se plaindre...
+
+Pourtant, malgré tout, elle espérait... Pourtant, une supplication
+inconsciente jaillissait de tout son être jeune pour que cet avenir dont
+elle avait peur ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même pas
+qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et bon;--les années
+d’épreuves lui avaient appris à n’être pas exigeante, et enseigné le
+courage;--mais seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement...
+
+Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes de Paris, noyé
+dans la brume d’une petite pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante
+et froide. Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant des
+éclairs sur les rails humides; de lourdes silhouettes de wagons
+s’allongeaient de chaque côté du train qui courait d’une allure
+haletante vers la ville immense dont les hautes maisons montraient leurs
+façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. Puis, lourdement,
+il entra en gare.
+
+Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la cohue indifférente que
+déversaient les wagons. Elle suivit le flot, cherchant à distinguer un
+visage ami parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des lampes. Un
+besoin éperdu la poignait, de sentir la chaleur d’une affection à cette
+heure où elle faiblissait devant les tristesses pressenties, pénétrée
+toute par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit froide, sous la
+pluie maussade...
+
+--Denise! Denise! par ici! Nous sommes là!
+
+C’était la voix joyeuse de son jeune frère.
+
+Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le visage
+fatigué,--toujours séduisant,--de son père qui lui souriait, lui
+souhaitant la bienvenue. Tous deux semblaient vraiment heureux de la
+revoir, et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.
+
+--Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse? Non? Ta mine, d’ailleurs,
+répond pour toi. Tu nous reviens toute rose! L’air des montagnes vous a
+réussi, mademoiselle.
+
+Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, de façon
+bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif plaisir de l’homme à la vue
+d’une très jolie femme. Elle demanda tout de suite:
+
+--Comment est maman?
+
+Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, devenu presque
+dur:
+
+--Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant des monstres de tout!
+Elle a eu des ennuis de domestiques.
+
+Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages; mais quand tous trois
+furent dans la voiture qui les conduisait vers la rue de Vigny, il
+laissa son fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur Mme
+Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite chez une vieille
+amie à la campagne... Puis bientôt même, il interrompit le petit garçon,
+et, à son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. Elle lui donna
+tous les détails qu’il désirait; mais, à mesure qu’elle parlait, la
+sensation l’envahissait, que cette Denise dont elle racontait la vie
+souriante et facile, dans un pays très beau, était une autre
+qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle n’avait rien de
+commun.
+
+Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants des sentiers,
+l’éternelle féerie du lac, l’ondulation molle des montagnes bleues, et
+il ne rencontrait que des rues grises dont les magasins avaient, presque
+tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs mouillés, des passants
+qui filaient vite sous les parapluies ruisselants; car la pluie,
+maintenant, s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, la
+lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité de la voiture. Alors, elle
+remarquait l’expression sombre et fiévreuse du regard de son père que
+n’adoucissait plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il se taisait,
+absorbé, laissant Robert questionner sa sœur avec une curiosité gaie.
+Elle n’osait plus parler de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans
+un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop bien, où les
+rapports devenaient si difficiles entre ses parents...
+
+Et seulement quand, avec Robert, elle monta l’escalier étroit, elle
+interrogea:
+
+--Pourrai-je voir maman ce soir?
+
+--Oh! je pense que oui! Elle s’endort si tard... Elle a bien recommandé
+que tu ailles dans sa chambre aussitôt arrivée!
+
+«Madame attend mademoiselle»; ce fut le premier mot de la servante
+inconnue qui lui ouvrait la porte, la débarrassant de ses bagages dans
+la petite antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée au grand
+vestibule clair de la villa des Xettes.
+
+--Maman, voici Denise! annonça joyeusement Robert, entrant dans la
+chambre où sa mère était couchée.
+
+--Ah! enfin!... Il n’est pas trop tôt!
+
+Était-ce un cri affectueux ou un reproche? Denise ne se le demanda pas.
+Elle se pencha vers la mince forme blanche qui se soulevait pour
+l’accueillir, et, très tendre, elle murmura:
+
+--Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin de moi? J’aurais pu
+revenir à Paris, même avant ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas
+seule!...
+
+Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, d’un mouvement lassé:
+
+--A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que tu t’y amusais!
+Robert, va vite dormir maintenant. Il est si tard! Ta sœur va me tenir
+compagnie. Nous avons bien des choses à nous dire...
+
+Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près du lit. Habituée
+maintenant à la faible clarté de la chambre où un abat-jour épais
+voilait la lampe, elle restait saisie de l’altération du visage de sa
+mère qui semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux
+blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea doucement:
+
+--Maman, es-tu contente de ta saison?
+
+--Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu être délivrée de mes
+soucis. Mais ils se font, au contraire, plus lourds encore; trop lourds
+pour moi! Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter
+pauvrement comme nous le faisons depuis des années! C’est au-dessus de
+mes forces! Cela me tue!...
+
+Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se serrèrent dans un
+geste de détresse... Plus vite encore qu’elle ne l’avait prévu, les
+tourments s’abattaient sur elle, dès le premier instant de son retour...
+Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse! Le cri
+d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. Du même accent de tendresse
+profonde, elle dit, de toute son âme:
+
+--Ma pauvre chère maman! que je voudrais n’être pas ainsi impuissante à
+te rendre l’existence qui devait être la tienne!... Accorde-moi un peu
+de temps... Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils passés...
+Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je à te donner une vie moins
+étroite, moins maussade et pénible! Sois patiente encore!
+
+Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains de sa fille, jointes près
+des siennes sur le drap.
+
+--Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais être patiente, comme tu
+dis, mais je ne puis plus... Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai
+souffert à Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si bien de
+notre pitoyable position! Cette incessante nécessité de calculer
+m’exaspérait tant, que j’ai fini par renoncer à compter... De même,
+depuis mon retour... Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état est
+notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à faire pour l’équilibrer
+et ce n’est pas sur ton père que tu pourras compter pour t’y aider. Il
+ne songe qu’à laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu sait
+en quelles spéculations!
+
+--Mère, oh! ce n’est pas possible...
+
+Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que son père était
+capable d’une pareille folie, qu’il était homme à renoncer au poste qui
+était, avec son propre travail, leur unique ressource, pour courir
+l’aventure hardie de recommencer une fortune; cela, sans être arrêté par
+la crainte d’échouer.
+
+Un sourire amer avait contracté la bouche de Mme Muriel.
+
+--C’est, au contraire, tellement possible, que je m’attends d’un jour à
+l’autre à apprendre qu’il a repris sa liberté d’action dont il ne peut
+plus se passer et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de lui,
+à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations qui m’ont édifiée et
+auxquelles j’ai répondu en lui exprimant ma pensée sur cette conduite
+insensée; sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah! j’ai passé,
+depuis une semaine, par des scènes qui n’étaient pas faites pour me
+réconcilier avec ma destinée! Maintenant, je n’en puis plus!... Ton père
+s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance dans le
+succès de ses entreprises financières... C’est vrai, littéralement
+vrai!... Je suis, vois-tu, Denise, broyée par l’idée, la certitude,
+qu’il échouera encore... Alors, pour nous, ce ne sera même plus la gêne,
+ce sera la misère! Car ce n’est pas avec ton chant que tu nous feras
+tous vivre. Comprends-tu qu’une pareille perspective me torture jour et
+nuit?
+
+Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec un emportement
+contenu, dans un besoin aveugle de crier à quelqu’un la crainte qui,
+sans relâche, meurtrissait son être nerveux. Denise sentit que sa mère
+avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant ces dernières journées,
+toujours face à face avec ses inquiétudes trop fondées... Cela, tandis
+qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en plein rêve!
+
+En cette minute, bien plus encore que dans la voiture, elle avait
+l’impression que les lumineuses semaines écoulées à Gérardmer avaient
+été vécues par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien de
+commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, contrainte de se
+débattre dans les difficiles soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves
+adressait, devant un admirable paysage, sa fervente prière d’amour,
+écoutée par un cœur, frémissant d’espoir... Ah! qu’il était donc loin,
+ce passé, vieux de deux journées seulement, et pourtant pareil déjà à
+quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne pourrait pas relire... Que
+la réalité était autre, regardée en face, dans cette chambre sombre, au
+bruit de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès de cette
+femme découragée dont il fallait soutenir la faiblesse!
+
+Le cœur plein de pitié, elle murmura:
+
+--Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. Confie-toi à moi...
+J’obtiendrai de père qu’il soit patient jusqu’à ce que je gagne assez
+pour que nous n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit pas
+malgré ses espérances... J’espère avoir un bon hiver; je commence à être
+connue. Vanore doit me faire chanter au Conservatoire, à Colonne...
+
+Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion même, à l’impérieux
+désir du compositeur de la voir au théâtre. Si elle y entrait,
+rendrait-elle donc à sa mère l’aisance qui lui manquait si péniblement?
+Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se sacrifier toute à
+ce point?... Comme il lui avait semblé être le devoir de ne pas
+consentir à devenir, dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves...
+Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, lui apportant sa
+pauvreté, ses responsabilités, ses charges de famille!
+
+La voix de sa mère s’éleva:
+
+--Denise, à quoi songes-tu silencieusement?
+
+--A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, mère.
+
+--Je suis égoïste! J’aurais dû te donner le temps de te réhabituer à
+l’atmosphère de tristesse qui est désormais la nôtre. Par bonheur, tu es
+une vaillante, toi, tu sais tout supporter!
+
+Une expression d’indicible amertume crispa une seconde la bouche de
+Denise. Quelle ironie de s’entendre dire qu’elle était vaillante, au
+moment même où son énergie faiblissait, alors que des larmes
+alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter follement, comme
+font les enfants, l’étreignait jusqu’à l’angoisse!... Mais elle ne
+devait pas trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu assourdie,
+elle dit, se penchant avec un baiser vers sa mère:
+
+--Je fais de mon mieux pour être brave, mais il faut que tu le sois
+aussi, maman, pour ne pas m’enlever mon courage... Ce soir, nous avons
+assez causé de toutes ces choses qui t’agitent... N’y pense plus puisque
+me voici revenue pour t’alléger un peu ta grosse part de tourments.
+Demain, j’essayerai de voir clairement où nous en sommes...; mais, à
+cette heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer... Je vais te dire
+bonsoir, si tu le veux bien...
+
+--C’est vrai, il est tard! Tu dois être fatiguée de ton voyage. Va
+dormir, Denise, puisque tu le peux... A moi, c’est une consolation qui
+est refusée! Bonsoir, mon enfant.
+
+Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front que lui tendait sa
+fille.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+C’était un commencement de novembre doucement humide, presque tiède
+encore aux heures brèves où le soleil allumait une flambée d’or sur le
+pourpre des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles roussies
+qui s’écrasaient sur la terre humide.
+
+Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor d’automne. Mais, cette
+après-midi-là, revenant de chasser dans les bois qui s’étendaient
+derrière le château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à
+remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage de légende, où les
+arbres étaient d’or. Il se demandait, distrait, quels visiteurs
+annonçait le sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de l’allée
+menant au perron d’entrée. Il fit encore quelques pas. Alors, il
+aperçut, immobilisé dans un angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage
+bien connu des Arnales.
+
+Encore eux! Sans cesse, depuis quelques mois, il les trouvait sur sa
+route; Yvonne, tentation brillante et coquette, redoutable pour un homme
+qui avait, aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes de
+luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la volonté de se défaire.
+
+Et parce qu’il se connaissait bien et savait la mesure de sa fragilité,
+qu’il devinait autour de lui la double complicité de sa mère et de Mme
+Arnales, il voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers une
+petite allée qui fuyait discrètement sous la voûte d’or fauve de ses
+branches pressées.
+
+Trop tard! Du haut de la terrasse sur laquelle s’ouvraient les
+appartements du rez-de-chaussée, une voix claire, d’une froide sonorité
+de cristal, lui jetait:
+
+--Impossible de vous sauver! Monsieur d’Astyèves, je vous ai aperçu...
+
+Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le saluait d’un sourire
+coquet. Habillée d’un costume sombre, artistement taillé, son visage
+menu coiffé d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long boa de
+plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait ainsi une jolie
+vignette de Parisienne blonde dont les yeux connaisseurs de Bertrand
+furent flattés. Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une
+sensation de plaisir anima sa physionomie sans charme.
+
+Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les circonstances:
+
+--Je désirais me dérober parce que ma tenue de chasseur me fermait la
+porte du salon. Mais si vous voulez bien excuser mon accoutrement,
+j’aurai l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir votre très
+aimable visite.
+
+--Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous étiez femme, on pourrait
+justement vous accuser de coquetterie.
+
+--Parce que...?
+
+--Parce que...,--prenez ma déclaration pour ce qu’elle est, la simple
+constatation d’un petit fait,--parce que votre accoutrement, comme vous
+dites, ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables,
+fussent-elles même réunies dans un salon.
+
+Bertrand s’inclina:
+
+--Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.
+
+Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon, une voix s’éleva, celle
+de Mme d’Astyèves:
+
+--Bertrand, est-ce toi? Entre donc et ramène Yvonne, elle va avoir
+froid.
+
+--Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de Mlle Yvonne d’avoir à me
+présenter en tenue de chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de
+Mme Arnales.
+
+--N’importe comment, vous savez que vous êtes toujours le bienvenu.
+C’est pourquoi nous trouvons que vous vous êtes fait un peu rare à la
+Saulaie depuis notre retour! Vous allez avoir à vous prodiguer, si vous
+souhaitez faire oublier votre négligence à vos amis et voisins.
+
+--Madame, je m’y emploierai de mon mieux.
+
+Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette, amincie par le
+costume tailleur bleu foncé, elle semblait vraiment beaucoup plus la
+sœur aînée que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre,
+et ce discret compliment parut lui être très sensible. C’était
+décidément un parfait gentilhomme que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne
+pouvait s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût
+s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir d’autre époux.
+
+--Bertrand, une tasse de thé? proposa sa mère qui avait noté la petite
+scène. Je vais t’en verser.
+
+--Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez pas, je me servirai fort
+bien seul.
+
+--Hum! tu sauras bien user de mon samovar?
+
+--Madame, voulez-vous me permettre de vous remplacer et d’offrir du thé
+à M. d’Astyèves? proposa Yvonne, se levant de la petite banquette où,
+attentive, elle écoutait en silence les propos échangés.
+
+--Mademoiselle, vous me remplissez de confusion. Ne prenez, je vous en
+prie, nul souci de moi. Ma mère me fait injure en me croyant incapable
+de me servir d’un samovar.
+
+--Bah! le dérangement ne vaut même pas la peine qu’il en soit question,
+et verser le thé rentre dans mes attributions de jeune fille.
+
+Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair d’argent de la
+théière, sur la nappe ourlée de guipure; et sa main dégantée versait le
+liquide brûlant, offrait le sucre.
+
+--Un morceau? deux? trois?
+
+Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse flambée de bois, les deux
+mères causaient, liées plus encore par leur commun séjour à Gérardmer.
+Une même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis qu’elles
+échangeaient de menus propos de salon. De la même voix haute, qui était
+si désagréable à Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait:
+
+--Ce que fait mon mari? chère madame. Il est en Italie, attiré par sa
+passion de collectionneur, pour assister à je ne sais quelle vente de
+bibelots anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux. Il en est
+fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de peinture, surtout depuis
+quelques semaines. Elle prétend que les nuances d’automne sont un
+véritable régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent, pour
+elle, toutes les roses de juin!... Et, à ce propos, il paraît que vous
+avez une admirable collection de chrysanthèmes?
+
+--Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était agréable de la voir...
+
+--Chère madame, je vous avoue que je crains beaucoup l’humidité, mais
+Yvonne serait ravie de contempler vos fleurs.
+
+--Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire les honneurs, si vous
+l’y autorisez et si Yvonne le désire.
+
+--J’accepte bien volontiers pour ma fille; n’est-ce pas? Yvonne.
+Monsieur d’Astyèves, je vous la confie. Ne la laissez pas s’éterniser
+dehors. En cette saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.
+
+Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le lui permettait sa froide
+nature, et bien plus encore que sa mère ne le supposait. D’un pas léger,
+elle descendit les marches de la terrasse auprès de Bertrand, qui
+n’avait pas eu un mot pour appuyer l’offre de Mme d’Astyèves.
+
+Un souffle humide les enveloppa d’une averse de feuilles mortes. Au
+passage, Yvonne en saisit une et se mit à rire:
+
+--Ne vous moquez pas de moi, la légende veut qu’une feuille d’automne
+ainsi prise au vol porte bonheur.
+
+--Le bonheur? Mais je pense que vous êtes de celles qui n’ont pas à le
+désirer...
+
+Elle glissa vers lui un regard rapide.
+
+--Qu’en savez-vous?
+
+--Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.
+
+--Dans quelques années, je vous dirai si les apparences étaient justes
+ou non, pour peu qu’il nous soit encore donné de cheminer ainsi
+solitairement, par une tiède après-midi d’automne.
+
+Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle lubie prenait à la
+futile Yvonne de se montrer sentimentale après avoir laissé afficher un
+instant plus tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste...
+Elle, artiste! Éprise de peinture! Quelle comédie jouait-elle là?
+
+Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre par une de ces
+ripostes qui, sous leur forme courtoise, écrasent les rêves, de telle
+sorte que jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut à ses
+côtés, si élégamment svelte et blonde, que, l’œil charmé de nouveau, il
+désarma.
+
+Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait:
+
+--L’automne est votre saison favorite, n’est-ce pas?
+
+--Du moins, je l’ai en sympathie particulière pour tout ce qu’elle
+renferme de poésie mélancolique, pour son charme triste d’adieu, pour
+ses lumières voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages...
+
+Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu par l’étroite cervelle
+de cette petite mondaine. Mais, d’instinct, elle répliqua, cherchant à
+se mettre à l’unisson:
+
+--Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce moment... Et puis, c’est
+joli ce petit bruit de feuilles qui s’écrasent sous les pieds... Joli et
+amusant! je dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car nous
+ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.
+
+--Perspective qui vous est fort agréable?
+
+--Comme vous dites! d’autant que je compte bien profiter de mon dernier
+hiver d’entière liberté.
+
+--Votre dernier hiver?
+
+Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la pointe effilée de sa
+bottine:
+
+--Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père trouve qu’il m’a donné un
+assez long crédit pour me décider à fixer mon avenir... conjugal!
+Qu’enfin il me faut faire un choix...
+
+--Et cela vous effraie?
+
+--Un peu!
+
+Pour éviter un silence, il demanda machinalement:
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j’entends être heureuse à ma guise, que je vois comment je
+puis l’être, mais que je ne suis pas sûre d’obtenir jamais la
+réalisation de mon désir! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas
+toujours de vouloir...
+
+Presque une émotion vibrait dans la voix trop claire d’Yvonne; et son
+visage coquettement mièvre, avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle
+avançait dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient ses pieds
+menus. Il s’étonna; et, si indifférente lui fût-elle, il se demanda,
+avec une curiosité détachée, quel pouvait bien être le rêve de cette
+parfaite poupée de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses lèvres
+minces trahissaient de volonté tenace pour réaliser ses désirs comme ses
+fantaisies.
+
+Sincère, il dit:
+
+--Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit de craindre que ce
+que vous souhaitez ne puisse s’accomplir...
+
+--Le croyez-vous..., vraiment?
+
+--Je le pense, du moins.
+
+Une seconde, elle demeura silencieuse; puis, d’un accent singulier, elle
+dit:
+
+--J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je vous en prie, imaginer,
+parce que votre parc encourage, par sa poésie, aux belles rêvasseries,
+que je suis devenue une langoureuse créature! Personne n’est moins
+sentimentale que moi...
+
+--Vous le regrettez?
+
+--Non. Je tiens le sentiment comme de trop fragile qualité pour tenter
+d’en faire du bonheur.
+
+--Ce qui est infiniment sage de votre part.
+
+Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand. Elle ne s’en aperçut
+pas. Ils arrivaient devant le massif de chrysanthèmes qui lui
+arrachaient une exclamation charmée.
+
+En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves était un artiste, et il
+avait créé là une admirable symphonie de couleurs, une floraison presque
+fabuleuse de pétales soyeux, contournés, touffus, qui composaient de
+grandes fleurs étranges, pareilles à des fleurs de rêve.
+
+--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous offrir quelques-uns de
+ces chrysanthèmes, puisqu’ils vous plaisent? Avez-vous une couleur
+préférée?
+
+--Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète de dépouiller
+ainsi madame votre mère.
+
+Des chrysanthèmes d’or! C’était bien ceux-là, en effet, qu’il fallait à
+une aussi riche héritière. Il lui en cueillit une superbe moisson,
+tandis qu’elle s’exclamait en phrases d’admiration puérile, un peu
+mignarde, exprimée avec des termes de peintre. L’éblouissante gerbe
+enserrée à peine par ses mains gantées de blanc, elle la contemplait;
+contente, bien moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue de
+les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand parc majestueux
+dont les lointains embrumés les isolaient du reste du monde. A travers
+le ciel gris, de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches
+frissonnaient sous leur feuillage de légende. Elle vit qu’il regardait
+les rameaux empourprés; et, aussitôt, dit en souriant:
+
+--Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses aux aiguilles vertes
+des sapins de Gérardmer?
+
+Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix d’Astyèves semblait
+s’être tout à coup assourdie, quand il dit d’un indéfinissable accent:
+
+--J’aimais tout à Gérardmer... J’y ai passé des semaines que je
+n’oublierai jamais, de celles qui vous hantent plus tard quand on a la
+certitude de n’en plus pouvoir revivre de semblables!
+
+Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer vibrait en tout son
+être, évoquant aussitôt, au plus intime de son âme, la vision de la
+jeune fille qui était le fantôme exquis et redouté de ses heures de
+solitude... Elle ne pouvait savoir. Et, revenant auprès de lui, vers la
+terrasse, elle réveillait légèrement le souvenir des jours d’été. Tout à
+coup, très naturelle, elle nomma Denise, expliquant:
+
+--Maman pense reprendre ses quinzaines musicales dès janvier et y faire
+figurer assez souvent Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de
+passer _étoile_. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire et
+aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous offrir, de nouveau, le plaisir
+de l’entendre...
+
+--Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte de chances pour
+n’être pas à Paris cet hiver...
+
+Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.
+
+Il avait toujours son masque de froideur nonchalante, et, comme il
+regardait devant lui, elle ne vit pas l’amertume sombre, presque
+douloureuse de ses yeux.
+
+--Où serez-vous donc?
+
+--Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période des négociations pour
+être attaché à quelque ambassade.
+
+Alors rien n’était perdu! Elle respira plus librement et se reprit à
+marcher. Tout haut, elle dit, redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un
+simple ton de politesse:
+
+--Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous réussissiez dans vos
+négociations.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.
+
+--Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle. Je vous assure que je ne
+mérite pas tant...
+
+Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques pas d’elle, venant à leur
+rencontre, apparaissaient Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta
+et s’exclama d’un accent de reproche aimable:
+
+--Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma confiance en ne me ramenant pas
+Yvonne! Je viens vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous
+n’aurons pas regagné notre _home_ avant la nuit...
+
+Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en effet, les chevaux
+étaient avancés, fouillant le sable d’un sabot impatient. Mme Arnales,
+d’ailleurs, ne paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse, tout
+en se dirigeant vers sa voiture, elle retint Bertrand à causer près
+d’elle. Devant eux, avançait Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un
+geste amical, glissé le bras sous le sien.
+
+--Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu, nous comptons sur vous à
+dîner, jeudi prochain. Madame votre mère a bien voulu me donner sa
+promesse. J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas?
+
+Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie, mais un pli
+presque dur s’était creusé entre ses sourcils. Les adieux
+s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue de démonstrations sympathiques,
+Yvonne correcte, remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.
+
+--Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez jolies, ma petite
+amie.
+
+--Oh! madame, vous êtes trop bonne...
+
+Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée, elle s’inclina sur la
+main que lui tendait Mme d’Astyèves. A Bertrand, elle dit adieu en
+dernier; puis, appelée par sa mère, elle monta en voiture.
+
+L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient les chrysanthèmes
+d’or, la lumineuse nuque blonde dont les cheveux moussaient dans le
+duvet pâle du boa... Puis la vision s’enfonça dans la brume qui voilait
+maintenant la clarté grise tombée du ciel d’automne...
+
+Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée dans la tiédeur du
+salon. Elle s’étonna, voyant que son fils ne l’avait pas suivie.
+Immobile sur la terrasse, il songeait, sa pensée enfuie très loin, car
+il tressaillit quand elle l’appela:
+
+--Bertrand! tu restes dehors à rêver?
+
+--Rêver! Mère, vous savez bien que les diplomates, de mon espèce du
+moins, ne rêvent pas!... Ce sont des gens d’un prosaïsme... pitoyable,
+qui leur donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes, dès
+qu’ils en ont conscience.
+
+Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise. Pour ne pas la retenir au
+froid, il était rentré dans le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil
+distrait, il parlait d’une voix brève et mordante.
+
+--Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité! Et quelle misanthropie!
+Heureusement, mon cher grand, tous,--et toutes surtout!--ne vous jugent
+pas à cette impitoyable mesure...
+
+--C’est que ceux-là--et celles-là!--ne me connaissent pas comme je me
+connais...
+
+Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point il était sincère; et, un
+peu impatientée, elle dit:
+
+--Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais très bien, humilité à part,
+que tu as l’heur de plaire... très fort! non pas seulement à Yvonne,
+mais encore à sa mère qui vient de me le laisser très clairement
+entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez dans le parc.
+
+Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait son visage dans la
+pénombre, et Mme d’Astyèves n’en vit pas la soudaine altération.
+
+--Et quand cela serait? ma mère.
+
+--Cela est, Bertrand! A ce point que, si tu le veux, Yvonne Arnales est
+à toi... Et c’est une fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent
+offert de semblable...
+
+--Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le malheur est que je ne me
+sens nulle disposition pour essayer, en ces conditions, de la vie
+conjugale.
+
+Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide, âprement ironique,
+qui lui était si étrangère dans ses rapports avec sa mère, qu’elle le
+regarda de nouveau, étonnée, un peu inquiète; son beau visage
+d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.
+
+--Yvonne ne te plaît pas?
+
+--Elle m’est trop absolument indifférente pour me déplaire. Si, comme
+vous le désirez, je l’épousais, ce serait sans nul espoir de bonheur
+conjugal, uniquement pour faire un brillant mariage! Et vous m’accordez
+que la perspective n’a rien d’engageant!...
+
+--Je ne la trouve pas, moi, si terrible! En vérité, Bertrand, tu es
+inouï. On t’offre une jolie fille, dotée de neuf cent mille francs, que
+tous recherchent inutilement... Et tu n’as même pas une bonne raison à
+articuler pour te dérober!
+
+Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les yeux arrêtés sur
+l’horizon obscurci des bois, il songeait à la femme qui avait été la
+tentation vivante de ces jours d’été dont le souvenir était, pour
+toujours, entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle n’avait pas
+perdu son charme troublant et délicieux; mais elle lui semblait
+lointaine, pareille à une vision de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore
+en lui, bien puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres une
+folle demande, folle mais si douce...
+
+Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui ce qu’était
+celle-là...
+
+Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être une souffrance. Si
+elle eût été près de lui, il l’eût suppliée de ne plus le repousser, car
+il comprenait qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le serait
+jamais...
+
+Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse:
+
+--Bertrand, à quoi songes-tu? Si tu refuses Yvonne Arnales, est-ce...
+parce que tu lui en préfères une autre?
+
+--Et s’il en était ainsi?
+
+Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de jouer avec le gland
+du coussin sur lequel elle s’accoudait:
+
+--Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une jeune fille que... tu aimes?
+
+--Que j’aime autant que je suis capable d’aimer, avec toute la passion,
+tout l’égoïsme, toute la fragilité d’un homme?... Oui, peut-être!
+
+Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence s’abattit dans la
+pièce. Mme d’Astyèves avait peur de la réponse qu’allait amener la
+question qui lui montait impérieusement aux lèvres:
+
+--C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener, certain que je
+serais heureuse de l’accueillir?
+
+--Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui, vous serez heureuse...
+Autrement, non; la jeune fille dont je parle, qui appartient à notre
+monde par la naissance et l’éducation, est pauvre; pauvre à devoir
+travailler pour gagner sa vie...
+
+Il ne finit pas, «elle est artiste». Car, s’il était possible, il ne
+voulait pas qu’à cette heure encore, sa mère devinât que Denise Muriel
+était en jeu. Bouleversée, elle le regardait.
+
+--Qu’est-ce que cette folie? Bertrand.
+
+--Une folie? Pourquoi? ma mère.
+
+--Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes habitudes, ton ambition,
+tu souffrirais tous les jours, en la moindre occasion, d’avoir sacrifié
+ta vie entière à un caprice sentimental, si séduisant fût-il!
+
+Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui. Aprement, il jeta:
+
+--Vous me jugez bien lâche!
+
+--Dis que je juge de la situation avec mon expérience de mère et de
+vieille femme qui sait que, neuf fois sur dix, un homme qui engage tout
+son avenir dans une heure de passion n’a souvent pas assez de jours
+ensuite pour le regretter!
+
+Elle parlait avec la force de sa conviction, très maîtresse d’elle-même
+en apparence. Mais son cœur battait à grands coups dans sa poitrine et
+ses pommettes se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine du visage.
+Ambitieuse pour ce fils unique à qui son veuvage prématuré l’avait
+donnée toute, elle l’était jalousement; et la brusque révélation la
+meurtrissait d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une pareille
+union...
+
+--Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille?
+
+--A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse d’être ma femme!
+
+--Elle refuse!
+
+Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à un abîme, et une
+sensation irraisonnée de délivrance lui dilata le cœur.
+
+--Elle refuse... Mais alors?...
+
+--Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus auquel je ne me résigne
+pas, parce qu’on ne se résigne pas à perdre son bonheur!
+
+--D’autant, n’est-ce pas,--sois franc!--que ce refus n’a pu être qu’une
+suprême habileté de sa part... Une fille pauvre ne repousse pas un parti
+comme celui que tu lui as follement offert!
+
+Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque avec violence.
+Bertrand devint livide comme si l’insulte eût été lancée contre
+lui-même.
+
+--Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez pas des paroles dont vous ne
+pouvez mesurer la monstrueuse injustice! C’est d’abord parce qu’elle est
+sans fortune qu’elle s’est refusée à moi... Puis aussi, hélas! parce
+qu’elle me juge comme vous-même venez de le faire, qu’elle n’a pas eu
+confiance dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui m’amenait à
+elle..., pourtant avec tout ce qui peut exister de meilleur en moi!
+
+--Et... depuis ce moment... tu ne l’as pas revue?
+
+--Non.
+
+--Eh bien? Bertrand.
+
+--Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout l’être la pensée et le
+regret d’une femme, je ne me sens pas le courage de me laisser jeter
+dans une aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps sans âme!
+
+Doucement, elle répéta:
+
+--Oui, je comprends.
+
+Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse était, à cette
+heure, de ne pas entrer en lutte avec son fils, de laisser l’absence
+accomplir son œuvre dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette
+mystérieuse inconnue avait été assez imprudente pour n’accepter aucune
+promesse...
+
+En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant plus de
+poursuivre,--à cette heure, du moins,--une conversation trop délicate...
+Un domestique entra, apportant les lampes.
+
+Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à s’habiller, et elle
+ne chercha pas à le retenir.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Sur le seuil du magasin de musique, tandis que l’employé fermait la
+porte derrière elle, Denise demeura une seconde immobile. D’un œil
+presque dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, pauvre
+petite unité, dans le nombre formidable des créatures. Elle regardait ce
+décor de grande ville qui lui était si familier, les hautes maisons aux
+façades monotones, la perspective fuyante des rues, des boulevards
+dominés par la coupole de Saint-Augustin; et sur la place, devant
+l’église, la course incessante des voitures, des tramways bruyants, des
+lourds omnibus; comme sur le trottoir poudreux, la marche capricieuse
+des passants, hâtée par l’âpre morsure du froid.
+
+Une rafale courba les branches dévastées des arbres du boulevard, et
+Denise frissonna. Alors elle jeta un dernier regard, à travers les
+vitres du magasin, vers la haute affiche blanche sur laquelle son nom
+s’étalait au programme d’un des premiers grands concerts de la saison.
+Puis, elle reprit sa marche, de ce pas vif qui illuminait son visage
+d’un éclat de fleur rose.
+
+Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine qu’elle allait
+donner, lourde pour elle de préoccupations, de fatigues, d’incertitudes
+énervantes que le succès même ne pourrait lui faire oublier... Et, non
+plus, elle ne songeait pas, en ce moment, aux soucis de toute sorte, qui
+faisaient son foyer si sombre...
+
+Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues en une seule
+impression de mélancolie, devant cet horizon morne qui éveillait en elle
+la nostalgie des lumineuses journées d’été à Gérardmer; journées
+d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, dont les
+meilleures,--elle le savait clairement aujourd’hui!--avaient été
+celles-là mêmes où elle sentait un cœur d’homme appeler souverainement
+le sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure d’amour.
+
+Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que Bertrand lui avait dit
+adieu au seuil du salon des Xettes... Et, depuis, elle ne savait rien de
+lui. Un silence que rien ne semblait plus devoir rompre était tombé
+entre eux. Incidemment, Mme Champdray avait dit devant elle qu’il
+voyageait, puis qu’il chassait dans la propriété de Sologne des
+Arnales...
+
+En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, et elle ne s’en
+étonnait pas. Elle avait déjà, par la force des choses, une expérience
+de femme, et surtout elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour
+l’amenait vers elle...
+
+Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume et de révolte quand
+le souvenir lui revenait de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la
+prière passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire du
+Hoheneck?... Pourquoi, aux premiers jours de son retour à Paris,
+avait-elle vécu avec un obscur espoir qu’elle ne s’avouait pas? Pourquoi
+avait-elle attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre
+d’anxiété? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du dehors, avait-elle
+dans l’esprit, l’idée instinctive qu’elle allait trouver sa carte?...
+Pourquoi donc enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, dans
+l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle voulait l’être, qu’elle
+connût ce bonheur de lui être reconnaissante parce qu’il venait à elle,
+malgré tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde...
+
+Oh! ce _tout_! comme elle en avait l’impitoyable conscience! Que c’était
+triste, affreusement triste de vivre ainsi, sans espérer rien, et
+qu’elle se sentait seule pour suivre son chemin... Comme elle les
+enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, l’être même d’un
+autre être auquel elles se confient toutes et qui, blotties contre lui,
+enveloppées de son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse de
+leur bonheur consacré!...
+
+--Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans même regarder ses vieux
+amis?
+
+Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, lui tendant
+affectueusement la main, sa grosse tête tourmentée éclairée d’un
+sourire. Elle aussi sourit un peu, ramenée de bien loin...
+
+--Je ne vous voyais pas, maître, pardon.
+
+--Eh! parbleu, je m’en apercevais bien, ma petite amie, est-ce qu’il y a
+quelque chose qui ne va pas? Vous aviez, en marchant, une mine grave à
+décourager tous les coureurs d’aventures... Il faut être un vieux brave
+comme moi pour trouver l’audace de vous arrêter!... Plaisanterie à part,
+mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, car j’ai à vous
+parler.
+
+--A me parler?
+
+--Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique...
+
+--Ah!
+
+Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement en arrière. Vanore,
+tout à son idée, ne s’en aperçut pas. Il continuait:
+
+--Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, car vous occupez
+rudement sa cervelle de directeur depuis qu’il vous a entendue à la
+maison. Il m’a dit qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous
+et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait vers la fin de l’hiver
+et qu’il était tout disposé à accepter l’interprète qui me semblerait
+incarner le mieux mon héroïne!
+
+Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait pas, elle contemplait
+un petit enfant qui jouait devant une nourrice enrubannée. Autour d’eux,
+les passants circulaient. Les hommes la regardaient, l’œil attiré par sa
+jeune beauté. Il y eut une seconde de silence entre elle et Vanore.
+Puis, lentement, elle interrogea, une flamme lointaine dans ses
+prunelles:
+
+--Et cette interprète, c’est...
+
+--Vous! fit-il presque impérieusement. Je ne veux que _vous_ parce que
+vous êtes, non pas seulement l’artiste, mais la femme même qui réalisera
+le personnage que j’ai rêvé!... parce que j’ai plus que l’espérance, la
+certitude absolue que le rôle rempli par vous serait notre triomphe à
+tous deux! J’en suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de vous
+tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir de vous pénétrer de la
+foi que j’ai en vous.
+
+Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient:
+
+--C’est un rôle de tentateur que vous jouez près de moi!
+
+Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de défi:
+
+--Ah! si vraiment je réussissais à vous tenter comme j’ai la volonté d’y
+arriver, quelle belle partie nous jouerions tous deux! Croyez-vous donc,
+enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle que la vôtre, d’un
+pur tempérament d’artiste comme celui que vous possédez, on ait le droit
+d’enfouir une pareille richesse? Allons donc!... et ne vous imaginez pas
+que ce soit seulement pour mon bien que je parle; c’est aussi pour le
+vôtre, pour vous que je sais de taille à remplir la destinée que vous
+souhaite ma sincère affection... Votre avenir maintenant dépend de votre
+seule volonté!
+
+Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon? Elle avait eu raison de
+dire qu’il était un tentateur. Il la bouleversait dans toute l’âme avec
+la perspective qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante
+sensation de vertige... Et elle eut un élan de douloureuse envie vers
+deux jeunes femmes qui passaient d’une allure de promeneuses, avec des
+visages gais.
+
+Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère d’angoisse ne se
+cachait pas derrière leur masque souriant? Est-ce qu’elle-même, en cette
+minute où une conversation mettait en jeu tout son avenir de femme,
+n’avait pas l’attitude même qu’elle eût gardée pour parler d’un chiffon
+de toilette, trouvant une ombre de sourire pour répondre?
+
+--Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous sur mon compte?
+
+--Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille expérience qui me permet de
+juger les cantatrices sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le
+lieu de vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est pas un endroit
+précisément commode pour traiter pareille question. Ces jours-ci,
+j’irai, si vous le voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire
+de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant qui m’étonnent...
+Pourquoi ne pas accepter simplement la situation qui vous est offerte,
+en des conditions plus que brillantes pour une débutante, qui vous
+délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci matériel?... Vous êtes
+pourtant parmi les braves qui ne craignent pas la lutte, puisque leur
+destinée est de lutter... Je le remarquais, il y a trois jours encore,
+avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me paraît s’intéresser à vous
+de façon particulière.
+
+--Qui donc?
+
+--Bertrand d’Astyèves.
+
+Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude que ce serait
+celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, elle tressaillit comme sous un
+choc violent.
+
+--Ah! M. d’Astyèves est à Paris?
+
+--De passage, je crois; je l’ai rencontré l’autre soir à l’Opéra où nous
+avons occupé, à causer, les loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne
+se connaît vraiment pas trop mal du tout en musique; il est étonnamment
+artiste même, pour un homme du monde! Nous avons aussi parlé de
+Gérardmer. Voilà un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort de
+vos admirateurs et je ne jurerais pas que...
+
+Elle l’interrompit, incapable de supporter même un badinage qui
+rapprochât son nom de celui de Bertrand.
+
+--Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez rien! Vous savez
+aussi bien que moi la somme d’importance qu’il faut accorder à
+l’enthousiasme des clubmen, fussent-ils des dilettantes.
+
+Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie âpre de son
+accent. Mais il n’insista pas; et, avec une bonté délicate, il changea
+de ton:
+
+--Enfant, vous êtes la sagesse même! Et vous avez le droit de me dire
+que je suis un vieux fou de vous retenir ainsi au froid quand, tout le
+premier, je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, petite;
+et à bientôt, n’est-ce pas?
+
+--Au revoir, maître, à bientôt!
+
+Il serra affectueusement les petits doigts gantés, et reprit sa route de
+cette allure dominatrice qui le distinguait de la foule banale des
+passants. Elle aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les idées se
+heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe sensation, faite de douceur
+et de souffrance, la poignait parce que Bertrand avait parlé d’elle,
+mais parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le premier venu
+même peut exprimer son admiration... Non pas comme de la fiancée qu’on
+espère tout bas...
+
+Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. C’était donc
+qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était! Sa fierté lui avait épargné
+la blessure de le voir regretter une prière insensée. Sans doute, il
+s’était reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se tenait à
+l’écart, afin de se dérober à une irréparable erreur, acceptant un refus
+qui lui rendait, heureusement, sa liberté compromise.
+
+Tout arrivait comme elle l’avait prévu...
+
+Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher qu’elle ne portât en elle,
+depuis que Vanore lui avait parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans
+résurrection possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse à crier
+d’angoisse, broyée par une désespérance infinie... Alors qu’elle se
+rappelait tout à coup tant de détails qui lui avaient révélé la
+séduction qu’elle exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires,
+des regards qui implorent et appellent jalousement l’élue...
+
+Rêve que tout cela! La réalité, c’était la vie que Vanore voulait lui
+donner. Le cercle se resserrait autour d’elle. Puisque celui qui avait
+dit l’aimer par-dessus tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail,
+en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait au théâtre! Elle
+y était entraînée par l’invincible force des choses, par l’influence
+autoritaire du maître, par l’insouciance de son père, par l’égoïsme
+maladif de sa mère que Vanore gagnerait vite, en lui offrant l’espoir
+d’échapper ainsi à la position précaire qui, chaque jour, la faisait
+davantage souffrir...
+
+Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien de temps
+pourrait-elle résister? Et puis, pourquoi résister? A quoi bon?...
+
+Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait même plus s’abandonner
+à sa douloureuse songerie. Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui
+fallait dissimuler l’amertume désespérée qu’elle avait plein le cœur.
+
+Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.
+
+--Ah! c’est mademoiselle! Madame a bien recommandé que mademoiselle
+aille la trouver aussitôt rentrée.
+
+--Est-ce que ma mère est souffrante?
+
+--Oh! non, je ne crois pas. Madame est peut-être un peu fatiguée,
+seulement, parce qu’elle a reçu la longue visite d’un monsieur.
+
+Denise ne fit aucune question; mais un frémissement la secoua,
+bouleversée par une pensée folle, oh! bien folle, sans doute. Dans sa
+chambre, où elle était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle
+s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de fièvre soudain allumée
+au fond de ses prunelles. Alors elle eut un sourire railleur pour la
+romanesque créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla
+frapper chez sa mère.
+
+Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise longue.
+
+--Denise, comme tu reviens tard! Je commençais à croire que tu ne
+reparaîtrais pas avant le dîner... Et j’avais besoin de te parler...
+tranquillement...
+
+Une animation inaccoutumée colorait le visage de Mme Muriel; et le cœur
+de Denise se mit à battre à coups rapides.
+
+--Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là à m’examiner comme si
+j’étais, tout à coup, devenue un phénomène! Je désirais causer avec toi,
+en toute intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui t’était
+destinée beaucoup plus qu’à moi... Et c’est même à ton absence que j’ai
+dû d’apprendre un... détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé
+à propos de nous cacher...
+
+Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement dilatées, sur le
+visage énigmatique de sa mère.
+
+--Un détail? Je ne comprends pas très bien, maman, ce que tu veux
+dire...
+
+--Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de me tenir en dehors de ce
+qui te touche le plus, tu n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu
+t’étais acquis un profond admirateur pendant ton séjour dans les Vosges.
+Il a fallu la visite de cet admirateur, que j’ai reçue par hasard, pour
+que je sache ce qu’il en était.
+
+Une seconde, Denise attendit pour répondre; il ne fallait pas que sa
+voix trahît les battements éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié
+Bertrand en doutant de lui?... Ah! s’il en était ainsi, comme elle
+saurait se donner à lui pour qu’il ne pût regretter rien!...
+
+--Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance à quelques hommages
+sans portée...
+
+--Vraiment? Tu es trop modeste, Denise. Des hommages sans portée! On ne
+peut guère appeler ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la
+femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur de le lui
+dire!...
+
+Humblement! d’Astyèves, humble! Ah! ce n’était pas lui qui pouvait être
+qualifié ainsi! De qui donc parlait Mme Muriel? Qui donc avait songé à
+lui offrir, non pas seulement son amour,--de ceux-là, il s’en
+rencontre,--mais son nom?
+
+--Eh bien, Denise, quel mutisme? Tu ne me dis pas ce qu’il te semble de
+la proposition?
+
+--J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît si invraisemblable
+qu’une demande en mariage me soit adressée, à moi, une chanteuse de
+concert, sans autre fortune que sa voix!
+
+Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, un instant de plus,
+l’involontaire espoir qui s’était allumé en elle, flamme vacillante
+qu’un mot éteindrait, ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit
+aussitôt et interrogea, résolue:
+
+--Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme extraordinairement généreux
+dont tu parles?
+
+--Parce qu’il me semblait que tu devais savoir aussi bien que moi de qui
+il s’agissait. Mais tu demeures fidèle à ton système de silence. Bref,
+puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es demandée par un
+parent de Mme Vanore, un M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à
+Gérardmer une impression assez forte pour que, me trouvant seule tantôt,
+il m’ait avoué ses sentiments à ton égard; ajoutant que sa fortune lui
+permettait de t’offrir un luxe digne de toi... Ce sont ses propres
+paroles.
+
+Denise n’entendit même pas les derniers mots de sa mère, pas plus
+qu’elle ne remarquait le bizarre mélange de satisfaction et de dédain
+que trahissait son accent. La même sensation de mort qui l’avait
+accablée quand elle marchait seule après avoir quitté Vanore,
+l’envahissait de nouveau, tellement intolérable que ses mains se
+crispèrent d’angoisse... Cependant elle n’avait pas vraiment cru que
+Bertrand revenait ainsi à elle; tout son scepticisme lui avait, dès la
+première minute, crié l’inanité d’un tel rêve...
+
+Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel ne vit pas la
+contraction douloureuse qui, tout à coup, creusait son visage.
+
+--Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu impatientée, tu as donc
+achevé de perdre l’usage de la parole?
+
+La jeune fille respira profondément, comme pour retrouver un souffle
+devenu rare.
+
+--Je suis surprise, maman. Cette demande est pour moi tellement
+inattendue...
+
+--A ce point? Il me paraît difficile d’admettre que tu ne soupçonnais
+pas l’impression que tu avais produite sur un homme aussi... expansif
+que M. Grisel!
+
+Elle eut un geste lassé.
+
+--J’avais, en effet, remarqué vaguement que M. Grisel semblait me
+trouver à son gré; mais quelle importance aurais-je attaché à cela?
+Est-ce que, tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se découvrir
+des admirateurs qui, certes, ne songent point à offrir leur nom,--tout
+au plus leur bourse ou leurs phrases... Voilà tout! Et réellement,
+j’aurais été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer jamais plus!
+
+--Denise!
+
+--Quoi? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que je constate une vérité
+que tu connais aussi bien que moi? Ce qui est, est... A quoi bon
+protester, mon Dieu!
+
+--Parce que, justement, tu n’as pas le droit de parler ainsi quand un
+honnête garçon te fait la demande que je te transmets, comme je l’ai
+reçue. Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je ne reviens pas,
+M. Grisel m’a tout à coup révélé la place que tu avais prise dans son
+existence, lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation
+de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise pour franchise et déclaré
+que nous étions aussi absolument ruinés qu’il était possible de l’être;
+que c’était une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu que sa
+fortune lui permettait de choisir la femme qui lui plaisait, sans avoir
+aucune autre préoccupation.
+
+Sa fortune! Comme ce seul mot qu’il prononçait trop souvent dressait,
+vivant, dans la pensée de Denise, ce gros garçon joyeux, bavard,
+vaniteux et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague et qui, la
+jugeant un bibelot précieux, voulait l’acheter parce qu’elle l’avait
+tenté, lui aussi... Mais du moins, il était plus généreux et plus galant
+homme que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation et
+l’intelligence; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle devînt sa femme,
+non pas seulement sa maîtresse, comme l’autre le rêvait, dans les
+obscurs bas-fonds de sa nature d’égoïste viveur... Pourtant, épouser
+Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de se donner au
+premier passant venu...
+
+Avec une gravité ardente, elle interrogea:
+
+--Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel?
+
+--Que je te ferais part de sa demande.
+
+--Dont tu penses... Quoi?
+
+Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.
+
+--Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien déraisonnable de la
+rejeter...
+
+--Même si je me sens incapable, malgré mon... estime pour M. Grisel, de
+l’aimer comme une femme doit aimer son mari pour que l’un et l’autre
+aient quelque chance de bonheur?
+
+--Pourquoi ne l’aimerais-tu pas?
+
+--Pourquoi? Oh! maman, me connais-tu donc si peu que, après avoir causé
+avec M. Grisel, tu ne pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a
+de commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni idées... rien, enfin,
+rien! me comprends-tu? et qu’il me paraisse insensé de songer même à lui
+livrer ma vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, dans une
+existence dont rien ne pourra ensuite me délivrer, même si j’y étouffe!
+
+Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux tordirent l’étoffe
+de sa robe.
+
+--Prends garde, Denise, tu tombes dans le roman! Ne gâche pas ton avenir
+pour une enfantine raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche
+aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, l’homme qui, spontanément,
+pouvait te plaire. Je n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en
+douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder les mérites,--ni les
+dehors,--que tu parais surtout priser... Et après? C’est une telle
+illusion d’espérer que deux êtres atteindront jamais l’unisson absolu.
+Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma pauvre Denise, c’est un rêve
+de pensionnaire! C’est y semer de la douleur en germe... Pas autre
+chose!
+
+--Mère, ne sois pas aussi décevante! Laisse-moi espérer que même les
+pauvres, dont je suis, peuvent avoir leur part de bonheur humain, la
+meilleure, celle qui console de tout...
+
+Les mots lui étaient échappés dans une protestation de toute sa
+jeunesse. Sa mère la regarda surprise, tant c’était chose inaccoutumée
+qu’elle s’abandonnât ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère passa.
+
+--Denise, tu parles comme une enfant... Non comme la femme que tu es par
+la force des circonstances, sachant bien quelle est la réalité. Moi
+aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre en plein roman! Tu
+vois ce qu’il en est advenu de mon roman... Tout à l’heure, tu
+t’effrayais de la vie qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel!
+Pourtant, est-elle même comparable à l’existence mesquine et besogneuse
+dans laquelle tu te débats comme nous, comme moi qui y étouffe autant
+que dans un misérable vêtement trop étroit,... une existence qui ne te
+promet d’autre avenir possible que le théâtre?...
+
+--Mère, je t’en supplie! interrompit-elle, frémissante.
+
+--Pourquoi,--c’est toi-même qui le disais il y a un moment,--ne pas
+regarder les choses telles qu’elles sont? J’ai eu le loisir de réfléchir
+pendant mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. Oui, tu n’as
+pas d’autre avenir que le théâtre, je le répète, si tu ne veux te
+résigner à la monotonie stupide des leçons à donner ou continuer dans
+les salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse qui ne te mènent
+à rien, en somme! Tu ne peux compter ni sur ton père ni sur moi pour
+t’aider à gagner ta vie... Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter de
+n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau!... C’est pourquoi je
+te dis qu’il te faudrait une bien grave raison pour repousser un mariage
+inespéré avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, libre
+des mortels soucis qui sont ta part aujourd’hui et semblent devoir
+continuer à l’être... Ah! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance
+par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque! Parce que tu
+es très jeune encore, tu ne comprends pas les misères, les dégoûts, les
+dangers d’une existence de femme pauvre!... Si tu les connaissais, tu
+n’hésiterais même pas...
+
+Oh! les cruelles vérités que Mme Muriel venait de dire là! En les
+entendant, Denise avait souffert comme si elles tombaient sur son cœur
+même à vif. Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait
+la désespérance de sa mère restait en elle aussi invincible.
+
+Ah! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, bien difficile!
+Oui, elle avancerait dans son chemin de labeur bien souvent froissée,
+meurtrie, quelquefois même tentée... Mais enfin, elle y avancerait
+libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, l’espoir d’un bonheur
+inconnu...
+
+Et pour être délivrée de tout souci matériel,--seulement pour
+cela!--elle se marierait sans amour, sans espérance possible d’aimer
+jamais, se refusant, pour toutes les minutes de sa vie, le droit de
+goûter sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse avait soif!...
+
+Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, le droit de la vouloir
+toute, puisqu’elle se serait donnée toute, volontairement.
+
+Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule de cette espèce de
+marché. Oui, même pour lutter, pour souffrir, elle voulait demeurer
+libre,--libre de faire le don d’elle-même, seulement quand elle
+aimerait... Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un tel aveu.
+Elle ne serait pas comprise; elle et sa mère, à cette heure, ne
+parlaient pas la même langue. Et, simplement, elle dit:
+
+--Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves auxquelles tu fais
+allusion... Les autres..., les autres, je les devine bien. Mais,
+vois-tu, je sens que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que
+je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être mariée avec un
+homme à qui je demeurerais moralement étrangère!... Celle-là, je t’en
+supplie, maman, ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, mon
+repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que tu me le reproches... Je
+réfléchirai encore à tout ce que tu m’as dit... Mais si, ensuite, ma
+réponse à M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra me le
+pardonner... C’est qu’en ma conscience j’aurai compris que je ne pouvais
+pas agir autrement...
+
+Et la sincérité grave de son accent lui donnait tant d’autorité, que Mme
+Muriel n’essaya pas de la contredire, dominée par sa jeune et loyale
+volonté.
+
+
+
+
+XV
+
+
+A travers la phalange pressée des musiciens de l’orchestre massés sur la
+scène, Denise s’avançait jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation
+de Vanore:
+
+--Allez bravement, ma petite, et gagnez notre partie comme vous savez le
+faire!
+
+«Notre» partie! Il parlait justement ainsi, puisque c’était un fragment
+des _Poèmes sylvestres_ qu’elle allait chanter à ce concert dominical,
+devant une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait peut-être
+son avenir...
+
+Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les nerfs tendus par
+cette sorte de fièvre qui l’envahissait toute, quand elle sentait le
+contact du grand public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable
+expression.
+
+Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte et fine dans la
+gaine sombre de sa robe noire toute perlée de jais, dont le corsage
+s’échancrait sur la chaude pâleur des épaules, les manches longues
+suivant étroitement la ligne souple du bras, des lorgnettes, de tous
+côtés se braquèrent sur elle, détaillèrent la silhouette harmonieuse,
+les traits expressifs sous la lumière des yeux, graves comme les lèvres
+de pourpre sanglante, devenues un peu hautaines... Car toute sa fière
+volonté ne pouvait maîtriser un tressaillement de révolte devant cette
+curiosité dont elle était l’objet.
+
+Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir de son impression;
+et, pour se dominer, tandis que l’orchestre préludait, elle regarda son
+auditoire. Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges, sous
+la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli spectacle de femmes
+parées avec leur coquette élégance de Parisiennes. Une vraie salle
+d’hiver, animée de visages connus, peuplée de gens du même monde, la
+plupart mélomanes convaincus, pour qui la reprise des auditions
+dominicales était une véritable fête. Et parmi cette foule dont
+l’attention était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies
+qui lui étaient familières, visages de critiques, d’amis, d’ennemis
+aussi,--rivales envieuses, admirateurs éconduits,--tous attendant les
+premières notes qu’allait donner sa voix presque célèbre déjà.
+
+Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans l’un des premiers
+rangs de fauteuils, la contemplait comme un fervent lève les yeux vers
+sa madone. Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une baignoire,
+elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales qui parlait en souriant, la tête
+un peu penchée, avec un mouvement d’une grâce familière, à un jeune
+homme assis derrière elle. Il avait le visage dans l’ombre. Mais Denise
+n’hésita pas une seconde. C’était bien Bertrand d’Astyèves...
+
+Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans le tulle scintillant de
+sa robe. Comme un torrent, passait en elle le souvenir des jours d’été
+inoubliables, de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui auprès
+d’une riche héritière, lui avait passionnément demandé d’être sa
+femme... Alors c’était ainsi qu’elle devait le revoir?...
+
+L’orchestre continuait le prélude, celui-là même qui, quelques mois plus
+tôt, montait dans le salon de Mme Arnales, le jour où, pour la première
+fois, elle s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves. Une
+seconde, elle songea à cette après-midi-là; elle revit l’expression
+d’admiration ardente qui luisait, ce jour-là, dans ses yeux d’homme.
+Aujourd’hui encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût dû
+pouvoir détacher d’elle son regard.
+
+Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait ces heures mortes,
+qu’il subissait le charme de la musique évocatrice, des harmonies qui
+chantaient la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide sagesse ne
+pouvait abolir en lui la pensée de ce qui avait été, de ce qui aurait pu
+être--et que, peut-être, il regrettait,--des jours d’été enfuis...
+
+Irrémédiablement enfuis! Elle en prenait tout à coup l’impitoyable
+conscience, dans ce seul fait qu’elle était là, debout, sur une scène de
+théâtre, payée pour procurer une jouissance artistique, non seulement à
+une foule étrangère, mais à cette petite fille blonde qui la
+considérait, à travers sa lorgnette, avec une impertinente aisance, à
+cet homme dont l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui,
+redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir en elle qu’une
+artiste à écouter... Elle n’était pas de leur monde. Ils en jugeaient
+ainsi autant qu’elle-même.
+
+Comme un éclair dévorant, cette impression lui traversa le cœur, y
+allumant une soif de se sentir, une fois au moins encore,
+toute-puissante sur cet homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle
+n’avait été pauvre...
+
+Le prélude se mourait avec des modulations pareilles à des appels
+lointains... Puis, tous les instruments se turent. Alors la voix humaine
+s’éleva en un chant grave, si émouvant de vie ardente et douloureuse,
+que les âmes tressaillirent, sans que nul,--pas même d’Astyèves, dont
+tout l’être frémissait,--pût soupçonner le drame muet qui se jouait dans
+le cœur de cette jeune femme, si exquisement pâle, droite sous les mille
+regards que ses prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.
+
+Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé très doux, qui était
+mort. De nouveau, elle marchait sous l’ombre fraîche des arbres, elle
+goûtait la senteur des sapins dont elle voyait les ombres bleues moirer
+l’eau scintillante... Elle entendait la rumeur cristalline des
+sources... Mais surtout, elle écoutait, une dernière fois, le murmure
+d’amour dont s’était enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et
+décevant, si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait son pauvre cœur
+de femme...
+
+Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul autre; plainte
+poignante et passionnée, palpitante de sanglots, cri de révolte d’une
+créature injustement meurtrie... Jamais plus, peut-être, elle ne devait
+chanter le poème de la _Forêt_ comme elle le dit ce jour-là, non pas
+seulement en cantatrice merveilleuse, mais en femme qui a vu l’abîme des
+divines et mortelles tendresses...
+
+Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance, au bruit affolant des
+applaudissements d’une salle soulevée d’enthousiasme, quand ses
+prunelles, dilatées dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand
+d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était accompli. Elle
+seule, une fois encore, existait pour lui! Livide, il la regardait avec
+cette expression qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son
+scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance. Mais elle s’était
+reprise...
+
+Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui l’avaient rappelée et la
+sacraient solennellement grande artiste. Yvonne, comme sa mère,
+applaudissait d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne bougeait pas,
+les yeux toujours rivés vers elle, les traits contractés. Leurs regards
+se croisèrent une seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre, pleins
+de tant de choses!... Puis elle se détourna, sans avoir même remarqué
+Charles Grisel, à demi soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.
+
+Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi frémissant
+qu’elle-même, et, près de lui, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique,
+qui, aussitôt, vint à elle, les deux mains tendues... Mais, comme s’il
+eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était prêt à signer
+avec elle tel engagement qui lui plairait, lui demander la permission
+d’aller, dès le lendemain, en causer avec elle. Machinalement, elle
+répondait, acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure, avec la
+sensation d’être une fragile épave qu’emportait un flot impossible à
+remonter...
+
+Très entourée, elle parlait à tous... Mais, un instant, elle cessa
+d’entendre ce que lui disait Gabriel Bollène, le critique. Une haute
+silhouette, d’aristocratique allure, entrevue soudain, l’avait fait
+tressaillir...
+
+Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves. De nouveau, par son
+absence, il lui signifiait qu’il ne songeait pas à ressusciter le passé
+mort.
+
+Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre qui recommençait à
+jouer. Le concert continuait. Elle y avait rempli son rôle. Maintenant,
+elle n’avait plus qu’à disparaître.
+
+Elle tendit la main à Vanore.
+
+--Vous partez? enfant.
+
+--Oui, je me sens affreusement lasse...
+
+--Et vous avez bien gagné votre repos, car vous vous êtes donnée toute
+dans votre chant! L’avenir est à vous, petite... Vous avez le don de
+Dieu... Ah! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous prenez tout
+entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à abolir en eux toute pensée qui
+n’aille pas à vous!
+
+Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes de Denise.
+
+--N’en croyez rien! M. d’Astyèves est un homme de beaucoup
+d’imagination... Cela seul est vrai... Au revoir, maître.
+
+--Denise, attendez une seconde, je vais vous mettre en voiture.
+
+--Oh! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude d’être accompagnée.
+Ne vous dérangez pas à cause de moi.
+
+--Me déranger! Petite, vous perdez la tête. Allons, l’enfant a
+décidément, comme elle le dit, besoin de repos! Enveloppez-vous bien
+dans votre manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il fait un
+froid de Sibérie!
+
+Avec des soins prévenants, il dressait lui-même le col très haut ourlé
+de plume qui enveloppait doucement la charmante tête brune. Elle se
+laissait faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë de
+détachement, d’infinie lassitude,--morale ou physique, elle ne savait
+plus,--qui lui emplissait la gorge de sanglots; sans que Vanore,
+d’ailleurs, s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes
+pour ne pas connaître cet abattement qui suit les grandes tensions
+nerveuses.
+
+Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture. Elle attendit, la
+pensée vide.
+
+Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de l’appeler un peu bas:
+
+--Mademoiselle Denise!
+
+Elle se détourna, une ondée de sang aux joues... Et, devant elle, alors,
+elle vit Charles Grisel...
+
+Lui! Ah! pourquoi était-ce lui?...
+
+Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le croyait, en
+Lorraine! Il devina cette surprise et parla vite, un peu gauche, presque
+timide.
+
+--J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant vous écouter. J’ai
+vu dans un journal l’annonce de votre concert, et je n’ai pas résisté à
+la tentation de profiter de cette circonstance pour vous revoir...
+
+Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière d’un lustre
+éclairait bizarrement la forme trop ronde du crâne, le front découronné,
+les moustaches longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes,
+la lourde et haute stature.
+
+Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre, il poursuivit
+hâtivement:
+
+--Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas, que je respecterais le
+désir--si naturel!--de réfléchir longtemps à ma demande, que m’a exprimé
+madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien voulu m’écrire tout
+récemment encore!
+
+--Ma mère vous a écrit cela?
+
+Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation où il y avait, non
+seulement de la surprise, mais aussi une sorte d’indignation. Il ne
+pouvait savoir qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant la
+nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son refus, comme elle l’en
+avait priée. Il expliquait:
+
+--Oui, madame votre mère a eu la bonté de me dire qu’il vous fallait du
+temps pour vous habituer à l’idée d’accepter la vie hors de Paris...
+
+Elle le regardait avec des yeux profonds.
+
+--Et vous attendez ainsi, sans vous révolter contre tant d’exigence de
+ma part?
+
+--Me révolter? Comment en aurais-je le droit? Je comprends si bien,
+surtout maintenant, qu’une femme faite pour être, comme vous, admirée de
+tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour la satisfaction
+d’un seul! Tout à l’heure, quand j’ai vu toute cette foule,
+enthousiasmée par votre chant, vous applaudir furieusement, quand j’ai
+entendu répéter, par des centaines de personnes, que vous étiez une
+artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou de prétendre vous enlever
+à la vie brillante qui vous attend. Je me suis, pour la première fois de
+ma vie, peut-être! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis incapable
+de rien comprendre aux beautés de la musique que vous chantez, qui ne
+suis et ne serai jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement à
+gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa grosse fortune...
+
+Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré:
+
+--«Cet homme-là m’aime, lui! Il ne me dédaigne pas parce que je suis
+pauvre; il m’offre un avenir d’indépendance... Et, cependant, il me
+demeure aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent autour de
+moi... L’idée seule d’être sa femme me paraît monstrueuse! Mais il est
+bon, je ne voudrais pas le faire souffrir... Comme tout est compliqué!»
+
+Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il n’avait pas à espérer
+en elle... Mais ce n’était ni le lieu ni l’heure d’un pareil aveu.
+Vanore revenait. Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement:
+
+--Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais très généreux... Merci de
+tout cœur de ce que vous m’avez offert... Vous me pardonnerez, n’est-ce
+pas, si je ne puis l’accepter? C’est moi qui aurai le plus à souffrir de
+ce refus...
+
+Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il l’avait vue acclamée
+par toute une salle, il se sentait timide devant elle, ayant perdu
+confiance en lui-même, dans le prestige de sa fortune. Quand il vit la
+portière de la voiture retomber derrière elle avec un bruit sec, il eut
+l’idée qu’elle était perdue pour lui...
+
+D’un petit geste de la main, elle salua encore les deux hommes,
+immobiles sur le trottoir; puis, le cheval en marche, elle s’adossa dans
+la voiture, abîmée dans une sensation d’immense fatigue qui ne lui
+laissait que le seul désir de ne plus penser... A travers la vitre
+relevée, elle contemplait les passants qui allaient et venaient,
+silhouettes d’ombre dans la brume d’hiver. Certains marchaient,
+rapprochés par la nuit complice; et sa rêverie vague lui rappela un
+retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves assis, en voiture, près
+d’elle, lui parlant un peu bas dans le silence du crépuscule, attentif à
+ce qu’elle fût bien enveloppée dans son manteau...
+
+Rêve d’été... La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves empressé auprès
+d’une brillante héritière, écoutant avec un plaisir de raffiné la
+musique chantée par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait
+un jour fait distinguer...
+
+La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout à coup de bien
+loin...
+
+--Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle.
+
+On l’attendait! Qui?...
+
+Ah! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre toute espérance!
+
+Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa mante...
+
+Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice d’Yvonne qui
+était assise, immobile, la tête un peu penchée, les yeux arrêtés sur les
+braises, si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir.
+
+--Oh! mademoiselle Denise, je vous demande pardon d’être venue vous
+importuner un jour où vous chantiez... Je ne le savais pas. Quand je
+l’ai appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé en même temps
+que vous alliez revenir, et comme j’avais grand besoin de vous voir, je
+me suis permis de vous attendre.
+
+--Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée de l’expression triste
+de ce pâle visage. Vous souhaitez me parler?
+
+Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes du foyer allumèrent
+des éclairs sur sa robe perlée.
+
+--Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin d’aide. Ce que je
+redoutais égoïstement, arrive... Yvonne se marie; il me faut chercher
+une position nouvelle. Et c’est si difficile à trouver!
+
+A peine, Denise entendit l’exclamation désolée de la pauvre fille. Avec
+le regard de l’âme, elle voyait Yvonne penchée familièrement vers
+Bertrand, assis derrière elle, dans la pénombre de la loge. D’un accent
+un peu assourdi, elle répéta:
+
+--Ah! Yvonne se marie?
+
+--Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous prierais de n’en
+rien dire. Mme Arnales m’en a avertie afin que je puisse, dès
+maintenant, me mettre en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet
+été... Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse?
+
+--Bertrand d’Astyèves?
+
+Sa voix montait presque dure.
+
+--Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment éprise de lui et, entre
+nous, c’est elle qui a voulu ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet
+automne. M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble, ils
+montaient à cheval, jouaient au tennis, se promenaient. Lui a fini par
+se laisser convaincre que ce n’était pas bien terrible d’épouser une
+jolie héritière qui l’aimait...
+
+--Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est fait pour goûter.
+
+Machinalement, elle passa la main sur son front comme pour en chasser la
+pensée. Elle ne souffrait pas cependant; toute sensibilité semblait
+disparue en elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux.
+L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît garde, venait de
+prononcer le nom de Gérardmer...
+
+Gérardmer! la Schlucht! le jour de rêve où cet homme qui la dédaignait,
+comme un caprice oublié, lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer
+même la vie sans elle...
+
+L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche. Mlle Dusouy poursuivait,
+sans soupçonner rien, un peu troublée, toutefois, par son silence, par
+l’expression indéfinissable du visage, que la lueur du foyer baignait de
+clartés fugitives.
+
+--Je vous demande pardon d’être venue tout de suite à vous dans mon
+inquiétude. Mais vous avez été si bonne pour moi cet été, si
+compatissante, que je me suis permis de penser à vous comme à une
+amie... J’ai espéré que vous pourriez peut-être me recommander de côtés
+et d’autres, vous qui avez tant de relations!
+
+--Parmi les artistes; non parmi les gens du monde dont je ne fais plus
+partie.
+
+Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice la regarda,
+inquiète, craignant de l’avoir blessée en quelque chose. Timide, elle
+dit:
+
+--Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète en vous occupant ainsi
+de moi. Mais les soucis matériels me font perdre la tête; ils sont si
+graves de conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et qui ai
+charge d’âmes! Ce que je gagne est indispensable, tout à fait
+indispensable à la maison; et c’est pourquoi je suis si tourmentée de
+l’idée d’être sans place! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue me
+recommander à vous?...
+
+Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa propre misère. Elle que
+la désespérance broyait, elle aurait voulu trouver, pour cette pauvre
+créature angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle l’épreuve,
+tout au moins, lui en promettre la fin prochaine. Et de se sentir
+impuissante, misérable atome humain dont se jouait la mystérieuse force
+des choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit ses deux
+mains à la jeune fille:
+
+--Vous avez bien fait de voir en moi une amie. Je m’emploierai de mon
+mieux pour vous; et s’il dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce...
+
+Elle s’arrêta un peu.
+
+--... Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne?
+
+--A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit qu’elle n’aurait plus besoin
+de mes services pendant les semaines qui précéderont le mariage, car
+elle-même, alors, accompagnera partout Yvonne.
+
+--Et le mariage aura lieu quand?
+
+--Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves souhaite avoir sa
+nomination d’attaché d’ambassade avant d’épouser Yvonne. Il tient
+absolument à quitter Paris, paraît-il; et sa fiancée ne s’en effraie
+pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves lui plaît. Vous ne la
+reconnaîtriez pas, tant le bonheur la rend gaie. Elle est transformée!
+Lui est beaucoup plus froid; mais c’est un vrai gentilhomme de ton et de
+manières. Il sera le mari très brillant qu’elle rêvait, par qui elle
+sera fière d’être accompagnée dans le monde... Mme Arnales aussi le juge
+ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas une aussi grande
+fortune qu’Yvonne...
+
+Denise répondit par un vague signe de tête. Un besoin grandissant de
+solitude s’emparait d’elle, aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy,
+la voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse, s’excusant
+encore de sa visite.
+
+Très douce, Denise dit:
+
+--Il faudra revenir et me tenir au courant de vos démarches. De mon
+côté, je penserai beaucoup à vous, et dès que j’entreverrai la
+possibilité de vous aider, je vous avertirai...
+
+Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de l’appartement. Quand
+la porte retomba, un soupir de délivrance souleva sa poitrine. Enfin,
+elle pouvait abandonner son masque, et seule, au moins,--puisqu’il n’y
+avait pas une âme à qui elle pût confier la sienne,--regarder en face sa
+destinée...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui l’avait prise enfin
+après de longues heures d’énervante insomnie.
+
+Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine l’obscurité de la
+chambre. Il devait être tôt, très tôt. C’eût été bienfaisant, pour sa
+pensée meurtrie, de reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à
+une mort...
+
+Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec le sentiment d’avoir
+subi l’étreinte d’un cauchemar; et, dans l’effort instinctif qu’elle
+faisait pour se rappeler, sa pensée se ranimait, chassant le sommeil.
+Les visions confuses du réveil se précisaient. Non, ce n’était pas un
+rêve mauvais qui lui avait jeté dans l’âme la sensation de désespérance
+absolue dont la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le
+souvenir...
+
+Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la présence de Bertrand
+d’Astyèves dans une loge de théâtre, auprès d’une petite fille blonde
+qui était sa fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour
+qu’il lui avait dits à elle-même... Elle n’avait pas rêvé, non plus, la
+visite qui lui avait brutalement appris le dénouement si simple de son
+roman... Ni, le même soir, la terrible scène qu’un incident futile avait
+provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle s’étaient
+prononcées les paroles qu’on ne pardonne pas; une scène qui lui avait
+fait mesurer à quel point sa mère, aigrie et malade, était devenue
+incapable de supporter les conséquences de leur ruine...
+
+Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui s’imposait à elle si
+impérieusement, qu’elle n’essayait plus de s’y dérober. Avec cette
+clairvoyance aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives, elle
+avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la destinée que les
+circonstances lui créaient.
+
+Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais sa veillée, cette
+nuit-là, si douloureuse, que le seul souvenir l’en faisait frissonner...
+Désespérément, elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des
+mots qui consolent et sont un viatique! Comme font les petits, elle
+avait sangloté, écrasée par une impression d’isolement qui brisait son
+énergie. Elle s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait
+lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir qui s’imposait à
+elle, sous cette forme étrange, faire aux siens le sacrifice de se
+donner au théâtre!
+
+Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore une fois, les
+jours d’été de Gérardmer, un paradis fermé où elle n’entrerait plus.
+Avec un mépris amer, où il n’y avait point de désillusion, elle s’était
+rappelé la prière ardente que cet homme, qui la rejetait afin d’épouser
+une héritière, lui avait murmurée pour qu’elle acceptât son amour.
+
+Son amour! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement obtenir sa beauté de
+femme. Mais, par malheur pour lui, elle l’avait mise à trop haut prix
+pour qu’il pût satisfaire son caprice et, sagement, il y avait
+renoncé... Alors qu’elle-même, tout bas,--en entendant annoncer son
+mariage, elle l’avait bien compris!--s’obstinait à espérer en lui, bien
+qu’elle l’eût jugé...
+
+Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire une niaise petite
+pensionnaire. A elle, il n’était pas permis d’oublier qu’un homme riche
+n’épouse pas une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement
+épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à lui demander de devenir
+sa femme... Seul, un Charles Grisel était capable de cet héroïsme!
+
+Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien, à travailler pour
+donner aux autres le bien-être dont ils ne pouvaient se passer. L’heure
+décisive tant redoutée était venue; il ne lui était plus possible
+d’hésiter; mais quelle que fût sa destinée au théâtre, elle ne l’avait
+pas cherchée; la vie avait été plus forte qu’elle...
+
+Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable, d’un seul jet, elle
+avait écrit à Vanore pour lui dire qu’elle acceptait le rôle écrit pour
+elle.
+
+A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait, sur sa table à
+écrire, le buvard où était enfermée cette lettre que, dans quelques
+heures, elle-même allait faire partir, quand elle sortirait pour se
+rendre chez Mme Champdray qui l’attendait, dans la matinée. Mais à cette
+résolution si grave, elle songeait maintenant sans émotion même, comme
+si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité était morte
+en elle.
+
+La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment, elle regardait,
+avec de grands yeux sombres, la lumière envahir peu à peu sa petite
+chambre. L’heure avançait; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits
+de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait son frère se
+préparer pour le collège. L’instant des rêveries, des réflexions était
+passé; elle devait recommencer à agir. C’était chose si vaine de
+s’apitoyer sur son épreuve! Tous les pleurs, toutes les révoltes, toutes
+les prières n’empêcheraient pas que sa destinée ne fût ce qu’elle
+était...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant la glace, mettait
+son chapeau, un coup fut frappé à sa porte. Le courrier lui était
+apporté.
+
+Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée, les éparpillant d’un
+doigt distrait. Mais, tout à coup, une lueur flamba dans ses yeux; sur
+une enveloppe, son nom était tracé par une écriture d’homme qui
+ressemblait... oh! qui ressemblait si fort à celle de Bertrand
+d’Astyèves...
+
+D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut:
+
+ «Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht, dans cette heure
+ dont le souvenir me hante toujours, je vous ai dit que je n’étais pas
+ digne de vous? Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point
+ c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre cette suprême
+ lâcheté de me marier--comme je me marie! Si bas que vous me mettiez
+ dans votre pensée, dans votre cœur que j’ai adorés,--je n’ai plus le
+ droit de dire que j’adore!--vous ne me jugerez jamais avec un mépris
+ plus sincère et plus absolu que je ne le fais moi-même.
+
+ «Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu de pitié! Je paye
+ chèrement ma lâcheté. Si j’en avais douté, je l’aurais senti tantôt
+ quand j’ai revu votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau
+ entendu votre voix... Votre voix qui me jetait vers vous
+ irrésistiblement, pour être votre chose, si vous le vouliez, et qui me
+ prenait ma raison... Qui me l’a prise encore, puisque je fais cette
+ folie de vous écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce que
+ je vaux! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation d’aller à vous
+ encore une fois.
+
+ «Je devrais vous dire adieu; le mot m’est impossible à écrire! Denise,
+ il y a des rêves dont on ne se réveille jamais; quand on les a faits
+ un instant, ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme, votre
+ chair, quoi que vous tentiez désespérément pour les en arracher, tant
+ ils vous torturent! Celui dont vous étiez la vie est bien de ces
+ rêves-là... S’il existe un enfer, comme le pensent les croyants, on
+ n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui, par ma
+ faute!
+
+ «A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que jusqu’à ma dernière
+ minute, vous serez toujours pour moi, malgré tout, _ma_ Denise.»
+
+Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec un visage de cire
+blanche où luisaient des yeux brûlants de fièvre. Dans son cœur, il y
+avait bien le sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense que la
+pitié en devenait facile, cette pitié dont on fait l’aumône à ceux qui
+ont failli.
+
+Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à lui-même, comme
+elle l’avait jugé. A cette heure encore, de tout son être, il la
+souhaitait, il la regrettait, il souffrait de la perdre... Et cependant,
+libre d’aller à elle, alors que rien,--sauf une dot!--ne les séparait,
+assez riche pour s’accorder la fantaisie d’épouser une femme sans
+fortune; de par sa froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce
+de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux de sa demande
+absurde, pour s’en aller vers l’héritière qui assurait le luxe de son
+avenir!
+
+Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira lentement, puis
+elle en jeta les quatre morceaux dans les braises incandescentes du
+foyer... Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit, devint
+roux...
+
+Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une seconde, illumina,
+sur la feuille presque consumée, son nom, Denise, qu’il lui avait donné,
+dans la montagne... avec quel accent! Puis, de la lettre de Bertrand
+d’Astyèves, il ne resta plus que des cendres...
+
+Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après avoir glissé dans
+son manchon le mot pour Vanore, et elle sortit.
+
+Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait les pavés,
+imprégnant l’air d’une humidité glaciale. Denise frissonna. Mais elle
+n’en eut pas conscience. C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle
+sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver qui semblait née
+dans les larmes... Et elle s’en alla droit devant elle à travers le flot
+des passants.
+
+Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat de ses yeux, de sa
+bouche très rouge, beaucoup la remarquaient au passage, si simplement
+qu’elle fût vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards d’hommes
+s’attachaient à elle, cherchant ses yeux qui ne voyaient personne,
+tournés vers l’invisible monde de la pensée.
+
+Désintéressée infiniment d’elle-même à cette heure de crise où elle se
+mouvait avec le calme sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle
+songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées... Combien y en
+avait-il de désolés, d’inquiets, de meurtris comme elle parmi ces
+inconnus dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles qui la
+coudoyaient, accomplissant leur tâche quotidienne, subissant comme elle,
+plus lourdement peut-être encore, la loi du pain à gagner...
+
+De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres, heureuse, riche,
+aimée?... Plus que cette pauvre Henriette Dusouy qu’angoissait
+l’incertitude de l’avenir?... Plus que la pâle fillette qui marchait là
+devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière?... Plus que la
+mendiante infirme qui marmottait sa demande d’aumône, pauvre loque
+humaine inerte sur le pavé?...
+
+Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son talent, son charme de
+femme si puissant--et si faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il
+y a de plus bas dans l’amour... De quoi se plaignait-elle? En la mesure
+seulement de ses forces, elle était atteinte.
+
+Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa deux religieuses qui
+cheminaient, les yeux indifférents aux choses extérieures. Oh! les
+heureuses! les bienheureuses! De toute son âme douloureuse, elle les
+envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel, qui trouvait la vie
+très simple. Mais même eût-elle souhaité une telle existence de paix
+recueillie, sa place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas
+d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des petits ou soigner
+et consoler des souffrances, elle avait un autre devoir...
+
+Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa sur ses lèvres. A
+travers la brume froide, elle apercevait une colonne bariolée d’annonces
+de spectacles... Un jour donc allait venir où elle serait de celles dont
+les passants lisent les noms sur des affiches de théâtre. Rien ne l’en
+sauverait puisque Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne
+voulait pas se vendre en épousant Grisel...
+
+Elle songea, avec une ironie désespérée:
+
+--«Je me suis déjà habituée à tant de choses; à être pauvre, à dépendre
+du bon plaisir des autres, à être à la merci du public, une artiste
+qu’on paye, qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent
+pouvoir acheter... Peut-être, il arrivera aussi un temps où je ne
+souffrirai plus d’être une femme de théâtre, de chanter maquillée,
+costumée sur des planches, de vivre dans un monde pour lequel je n’étais
+pas faite et qui me semble odieux--parce que je n’en suis pas encore
+venue à me dépouiller de tous les préjugés que je tiens sans doute de
+mon éducation d’enfant... Maintenant, à la grâce de Dieu!»
+
+Ces derniers mots étaient sortis de son cœur même, comme une muette
+prière. Elle les répéta une seconde fois, de toute son âme. Elle était
+presque à la porte de Mme Champdray, devant un bureau de poste...
+
+Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment très net que ce
+petit fait, si simple, déposer sa lettre dans la boîte, était pour elle
+l’acte qui scellait sa destinée; un acte sur lequel elle ne reviendrait
+pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les conséquences qu’elle
+acceptait. A tout ce qu’avait désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de
+vierge, à sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu... Puis
+d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe, et la laissa
+tomber dans la foule anonyme des lettres...
+
+
+FIN
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie
+
+rue Garancière, 8
+
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+
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+EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
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+ Tout arrive. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50
+ *Rêve blanc. 3e édit. 1 vol. 3 fr. 50
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+ *Cœur de sceptique. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50
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+ Le Fil d’or. 17e édit. 1 vol. 3 fr. 50
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+ *L’esprit souffle où il veut. 8e éd. 3 fr. 50
+ *Badinage. 11e édit. 1 vol. 3 fr. 50
+ *Le Comte de Palène. 11e éd. 3 fr. 50
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+ Pervertis. 8e édit. 1 vol. 3 fr. 50
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+ L’Autre femme. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50
+ Un double amour. 5e édit. 3 fr. 50
+ Eyrimah. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50
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+ *Mon petit Trott. 4e édit. 1 v. 3 fr. 50
+ *La petite sœur de Trott. 4e é. 3 fr. 50
+
+
+Paris.--Typographie de E. Plon, Nourrit et Cie, 8, rue Garancière.--514.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***
diff --git a/76307-h/76307-h.htm b/76307-h/76307-h.htm
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+<!DOCTYPE html>
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+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>L’heure décisive | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
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+ margin: .3em 0;}
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***</div>
+<p class="c top2em large">HENRI ARDEL</p>
+
+<h1>L’HEURE DÉCISIVE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="ssf g small">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c small i">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
+reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
+étrangers, y compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="ugap">Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section
+de la librairie) en novembre 1899.</p>
+
+
+
+
+<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Cœur de sceptique</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>(<i>Couronné par l’Académie française.</i>)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Au Retour</b>, 1 vol. in-18. 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Rêve blanc</b>, 1 vol. in-18. 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mon Cousin Guy</b>, 1 vol. in-18. 9<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Renée Orlis</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Tout arrive</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE — 514.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">L’HEURE DÉCISIVE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Un remous se produisit à travers la phalange
+des hommes massés dans l’écartement des portières.
+Presque tous tentaient d’apercevoir la chanteuse
+apparue en cet instant sur l’espèce d’estrade, élevée
+de deux marches, qui occupait l’une des extrémités
+de l’immense salon. Une balustrade basse, de vieux
+chêne ouvragé, l’enserrait et en formait une façon
+de petit sanctuaire, riche de tapisseries anciennes,
+harmonieusement pâlies, de meubles rares, de bibelots
+précieux, rassemblés par un collectionneur
+amoureux des belles choses et assez fortuné pour
+s’en pouvoir offrir…</p>
+
+<p>« Le sanctuaire de l’art », l’avaient baptisé les
+intimes de Mme Arnales, non seulement à cause des
+trésors que son mari y avait groupés, mais encore
+parce qu’elle avait le talent d’y faire défiler, pour
+la distraction des invités de ses <i>cinq heures</i>, les
+artistes dont elle possédait le secret d’avoir la primeur…</p>
+
+<p>Par les fenêtres larges ouvertes sur le jardin de
+l’hôtel, entrait librement la lumière blonde d’une belle
+après-midi de juin finissante. Un souffle chaud, par
+moments, agitait d’un frémissement les palmes découpées
+des plantes vertes, soulevait de petits
+cheveux légers au front des femmes, animant d’un
+frisson la dentelle de leurs robes d’été… Alors aussi
+s’épandait, plus forte et plus subtile, la senteur des
+roses qui, à profusion, se mouraient dans des aiguières
+de Venise.</p>
+
+<p>A la vue de la chanteuse, un léger murmure avait
+couru dans la très brillante assemblée, panachée de
+femmes du monde, savamment élégantes, et de clubmen ;
+de personnalités connues des lettres et des
+arts que leur célébrité avait fait adopter par cette
+société assez snob pour daigner mettre à haut prix
+les gloires consacrées.</p>
+
+<p>Devant Bertrand d’Astyèves, quelqu’un expliqua :</p>
+
+<p>— Il paraît que cette Denise Muriel est une future
+étoile, une élève de Mme Delborde qui a, dit-on, une
+voix étonnante. Elle va chanter les <i>Poèmes sylvestres</i>
+de Vanore, qui sont encore à peu près inédits. Il
+n’en a donné aucune audition publique.</p>
+
+<p>Des exclamations s’entre-croisaient fondues dans
+un murmure discret où palpitait le battement léger
+des éventails.</p>
+
+<p>— Qui l’accompagne ?</p>
+
+<p>— Vanore lui-même. Il s’intéresse beaucoup à
+elle.</p>
+
+<p>— Ah ! Ah ! souligna une jeune femme qui, à travers
+sa face-à-main, examinait l’artiste.</p>
+
+<p>— En tout bien, tout honneur, madame. Ne
+commettez point le péché de jugement téméraire…
+Vous savez bien que si Vanore est un emballé,
+c’est un emballé qui, du moins pour l’heure, ne prétend
+plus adorer d’autre divinité que la musique !
+On dit qu’il veut lancer la jeune personne pour le
+théâtre…</p>
+
+<p>— Diable ! jeta un voisin. Espérons-le… C’est
+une jolie fille, toute jeune… Il a bon goût ! Vanore.
+Si le ramage ressemble au plumage ! Comment trouvez-vous
+l’objet ? d’Astyèves.</p>
+
+<p>— Mon cher, votre étoile est encore invisible à
+mes humbles regards.</p>
+
+<p>— Approchez-vous, un peu… Vous restez campé
+dans votre indifférence de blasé et dans votre embrasure
+de fenêtre. Ah ! quel parfait diplomate vous
+êtes, toujours maître de votre impassibilité, et
+quelle puissance vous deviendrez quand votre ministre
+vous enverra jouer votre personnage dans
+quelque ambassade !…</p>
+
+<p>Le jeune homme eut un sourire imperceptiblement
+railleur que voila sa courte moustache blond fauve.</p>
+
+<p>— Mon ami, vous me comblez et, par suite, vous
+me plongez dans la confusion ! Faites-moi plutôt une
+petite place, afin que je jouisse moi aussi, du rayonnement
+de l’étoile, à supposer que les étoiles rayonnent !…
+Par tout ce que j’entends dire d’elle, je suis
+induit en violente tentation de l’entrevoir…</p>
+
+<p>Tout en parlant, il avait fait un pas en avant et,
+à son tour, soudain, il aperçut la chanteuse que son
+regard de connaisseur en beauté féminine enveloppa
+toute… Très svelte, d’une sveltesse de jeune pin
+riche de sève ardente, elle se tenait immobile près
+du piano à queue, souple et droite dans les plis sobres
+de sa robe d’un rose pâle d’hortensia ; l’échancrure
+du corsage dégageant la nuque fine, la tête un peu
+rejetée en arrière… La claire lumière d’été baignait
+la chevelure châtain dont elle cuivrait les moires
+blondes, nimbait le visage si blanc que les cils y
+faisaient une ombre noire sous les paupières abaissées,
+que les lèvres y prenaient un éclat de fleur de
+sang ; de belles lèvres jeunes qui, au repos, avaient
+ainsi une singulière expression de gravité mélancolique,
+presque amère.</p>
+
+<p>— Tiens, tiens !… Pas banale du tout, cette Denise
+Muriel ! murmura d’Astyèves avec une curiosité
+d’observer mieux la jeune fille qui, les yeux attachés
+sur la musique que tenaient ses doigts gantés de
+clair, attendait que Vanore, assis au piano, eût joué
+le prélude.</p>
+
+<p>Lui, répondait à l’acclamation qui avait salué son
+entrée, inclinant sa tête blanchissante dont le masque
+tourmenté s’éclairait d’un sourire. Les choristes
+avaient fini de se masser derrière la chanteuse. Il
+les inspecta d’un coup d’œil aigu qui tendait leur
+attention. Puis il murmura à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Vous y êtes ? enfant.</p>
+
+<p>Elle eut un léger signe affirmatif et abaissa le
+cahier de musique qu’elle relisait… Alors ses yeux
+apparurent très noirs, presque troublants par le mystère
+de leur iris velouté qu’on eût dit fait d’ombre
+brûlante, des yeux inoubliables qui semblaient absorber
+tout le visage dans leur splendeur sombre et,
+en cette seconde, ne voyaient personne, fermés à
+la contemplation du monde des êtres et des choses
+extérieures.</p>
+
+<p>Vanore avait commencé le prélude, et les touches
+d’ivoire vibraient lentement, soudain évocatrices, de
+par le pouvoir de cet homme, qui était vraiment un
+maître. En leur langue sacrée, les sons chantaient
+l’hymne du jour naissant. La flûte du vieux Pan
+modulait le divin poème de la nature dont le chœur
+des faunes et des sylvains célébrait l’éternel renouveau…
+La forêt s’éveillait. Une rumeur de vie
+courait sous l’ombre verte des rameaux bruissants…
+Dans les sonorités caressantes de la mélodie, il y
+avait le frisson des battements d’ailes. Les notes
+claires appelaient des visions de verdure fraîche
+trempée de soleil. C’était l’universel épanouissement
+dans l’allégresse du jour ressuscité…</p>
+
+<p>Un accord résonna pareil à un appel, l’appel des
+choses à la créature souveraine… Alors, réponse
+splendide, la voix humaine s’éleva, résonnant seule
+dans le silence subit des instruments, en une phrase
+lente, d’un rythme étrange… Et cette voix était si
+absolument belle, dans l’ampleur grave de ses notes
+profondes qui semblaient palpitantes d’une obscure
+passion, qu’un frémissement fit tressaillir jusqu’aux
+plus frivoles…</p>
+
+<p>Dans tout son être de raffiné, vibrant à toutes les
+émotions artistiques, Bertrand d’Astyèves sentit
+l’écho de cette voix merveilleuse, pénétrante comme
+un philtre, si dominatrice qu’il ne songea même pas
+à tout ce qu’elle révélait d’étude et de science. Subitement,
+elle abolissait en lui tout jugement dans une
+sensation de jouissance aiguë.</p>
+
+<p>Car c’était un vrai dilettante que ce clubman très
+intelligent, ce futur diplomate encore nonchalamment
+ambitieux, capable d’élans d’âme dont le scepticisme
+de son esprit se plaisait à avoir raison, comme
+d’une inquiétante flambée que la sagesse lui commandait
+d’éteindre dès qu’il n’en prisait plus la
+clarté, ou la jugeait dangereuse… Être de luxe qui
+eût pu être quelqu’un s’il n’avait eu contre lui une
+fortune de fils unique qui lui avait permis d’user et
+de mésuser de son indépendance au gré de ses curiosités,
+de ses fantaisies de toute nature, selon son
+bon plaisir… Bien moderne par sa complexité qui le
+faisait capable de subir puissamment les plus vives
+impressions sans rien perdre de sa froide liberté d’esprit,
+alors même que tout son être sensitif s’abandonnait,
+pour mieux savourer l’impression éprouvée.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi qu’il recevait, comme un trésor
+précieux, l’immatérielle caresse de la voix magnifique
+qui s’emparait de lui avec une force délicieusement
+impérieuse. Ce lui était une exquise sensation
+d’art d’entendre une telle musique chantée par cette
+bouche juvénile, fraîche comme une fleur, dans un
+cadre somptueux… En cette minute, vraiment, il
+n’existait plus pour lui au monde que cette jeune
+fille inconnue qui se révélait déjà une grande artiste.</p>
+
+<p>Maintenant, elle n’était plus pâle. Une lueur rose
+flambait sur l’excessive blancheur de la peau et,
+dans la profondeur des larges prunelles sombres, le
+regard semblait une clarté de feu dans la nuit, tandis
+que la voix, alternant avec les chœurs, avec le
+chant de l’orchestre, suivait la marche harmonieuse
+de la symphonie qui s’épanouissait en sonorités
+rares, d’une originalité puissante.</p>
+
+<p>Comme elle avait dit l’allégresse de l’aube printanière,
+la fête éclatante de l’été lumineux, elle disait
+aussi l’inexprimable mélancolie des crépuscules
+d’automne, des feuilles jaunies tombant comme des
+espoirs morts, la désolation de l’hiver glacé, l’horreur
+superbe des jours de tempête… Et tout cela, elle
+semblait l’éprouver, le sentir par chaque fibre de son
+être. Ce n’était pas la science seule qui pouvait
+donner à son chant cette intensité de vie ardente,
+c’était une âme de femme toute vibrante des espoirs,
+des rêves, des angoisses qui troublent les créatures
+jeunes… Et d’Astyèves pensa, entendant le cantique
+d’amour que jetaient maintenant, toutes palpitantes,
+les belles lèvres pourpres :</p>
+
+<p>— Comme cette femme-là sait ou saurait aimer !</p>
+
+<p>Un élan obscur l’emportait vers cette attirante inconnue,
+un désir de voir luire, pour lui seul, la brûlante
+clarté du regard, de jouir seul de la voix qui
+s’emparait de lui tout entier, ressuscitant, en son
+souvenir, les fantômes d’heures exquises du passé,
+lui donnant la soif d’en revivre de semblables, comme
+aussi la fièvre des désirs irréalisés…</p>
+
+<p>Mais un bruit formidable d’applaudissements éclatait,
+l’enlevant à l’ivresse douce du rêve. Vanore
+venait de jouer le dernier accord. Il se levait du
+piano, le visage ravagé d’émotion, les deux mains
+tendues vers la jeune fille que, soudain, d’un geste
+spontané, il attira et embrassa, tandis que ses lèvres
+tremblantes articulaient :</p>
+
+<p>— Ah ! ma petite, quelle artiste vous êtes ! Et
+quelle joie sans pareille pour un compositeur de rencontrer
+une telle interprète !… Comme vous venez
+de chanter cela !</p>
+
+<p>Une acclamation avait salué le mouvement et les
+paroles de Vanore. Maintenant, une rumeur d’enthousiasme
+emplissait le hall, un bruit d’exclamations,
+de propos flatteurs ; et vers l’estrade, pour
+féliciter le maître et son interprète, montait le flot
+de tous ces mondains que le souffle de l’art avait un
+instant soulevés au-dessus d’eux-mêmes ; les hommes,
+très expressifs dans leur admiration pour la chanteuse ;
+les femmes, mettant dans leurs félicitations
+une imperceptible réserve qui maintenait les distances.</p>
+
+<p>Mme Arnales triomphait avec une vanité de maîtresse
+de maison qui offre à ses hôtes un régal précieux
+auquel nul encore n’a goûté. Elle ne patronnait,
+d’ailleurs, que les gloires naissantes, autant par
+chic que par sagesse pratique, — malgré sa fortune
+princière. — Car on ne paye guère ces jeunes, envers
+qui l’on croit s’acquitter en révélant leur talent
+inconnu à un bel auditoire de mondains désœuvrés.</p>
+
+<p>— Eh bien, êtes-vous content ? jeta-t-elle, en
+passant, à d’Astyèves qu’elle savait connaisseur.</p>
+
+<p>— Moi ? je suis encore sous le charme. Votre
+chanteuse est tout bonnement admirable !</p>
+
+<p>Elle approuva d’un accent de protection bienveillante :</p>
+
+<p>— Oui, n’est-ce pas, elle est étonnante ! Je m’intéresse
+beaucoup à elle. C’est une contemporaine
+de ma fille aînée. Elles ont été au catéchisme ensemble.
+Elle est la fille de Paul Muriel, vous savez,
+l’agent de change…</p>
+
+<p>— Ruiné par le krach des mines de cuivre, je crois ?</p>
+
+<p>— Justement… J’étais même autrefois en relations
+de visite avec Mme Muriel, une jolie femme
+très élégante, très lancée. Mais je l’ai naturellement
+tout à fait perdue de vue. Elle vit hors du monde,
+et je crois qu’elle n’a guère autre chose à faire, sa
+position étant aujourd’hui des plus modestes.</p>
+
+<p>— C’est cette jeune fille qui la fait vivre ? demanda
+d’Astyèves, avec une précision un peu brutale.</p>
+
+<p>— Dans une large mesure, oui, je le crois. On m’a
+dit pourtant que Paul Muriel avait trouvé je ne sais
+quelle petite place, dont il s’arrangeait d’ailleurs fort
+mal… Pas plus que sa femme, il ne semblait créé
+pour vivre sans fortune ! Ce qui les remettrait le
+mieux à flot, ce serait que Denise entrât au théâtre,
+comme Vanore veut l’y pousser. Elle y ferait sûrement
+son chemin ; elle a tout ce qu’il faut pour y
+réussir !</p>
+
+<p>Une bizarre sensation de révolte fouetta le scepticisme
+nonchalant de d’Astyèves, devant la paisible
+indifférence avec laquelle cette mère de famille
+émettait l’idée qu’une enfant de vingt ans devait
+être jetée dans la périlleuse carrière du théâtre, afin
+de rendre un semblant de luxe aux siens. Mais il
+connaissait trop bien ses devoirs d’homme du monde
+pour laisser rien transparaître de cette impression,
+et Mme Arnales n’aperçut pas la courte flamme railleuse
+de son regard, tandis qu’il répondait :</p>
+
+<p>— Peut-être, madame, le chemin dont vous
+parlez ne serait-il pas absolument celui qu’il faudrait
+voir suivre à Mlle Muriel pour son bonheur…</p>
+
+<p>Le visage artistement soigné de Mme Arnales
+prit une expression de banale compassion :</p>
+
+<p>— Il est évident que les filles pauvres sont bien
+exposées, et que le théâtre est, pour elles, plein
+de dangers. Mais, comme il leur faut vivre, le choix
+n’est guère permis quand s’offrent certaines positions
+avantageuses !… Vanore et les différents compositeurs
+qui ont entendu Denise Muriel sont tous
+d’accord qu’elle ne doit pas hésiter… Elle n’a pas
+seulement la voix, mais aussi le physique… C’est
+une jolie fille, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Elle est mieux que jolie, fit-il avec un singulier
+sourire, impatienté d’entendre cette poupée de
+salon, vaniteuse et nulle, parler ainsi d’une créature
+qui lui était supérieure de toute la richesse de son
+tempérament d’artiste.</p>
+
+<p>Elle répéta, sans trop comprendre :</p>
+
+<p>— Mieux que jolie ?… Qu’entendez-vous par là ?
+N’allez pas avoir de mauvaises intentions à l’égard
+de ma protégée. Je vous le défends bien… Ah !
+quels mauvais sujets sont tous ces hommes !</p>
+
+<p>Elle lui effleura l’épaule de son éventail, en souriant,
+car elle tenait en faveur particulière ce beau
+grand garçon, d’aristocratique allure, qui, pensait-elle,
+pourrait peut-être lui fournir un gendre de
+haute mine, au jour approchant où elle allait devoir
+mettre en puissance maritale sa plus jeune fille,
+Yvonne… Pas d’aussi grande fortune qu’elle l’eût
+souhaité, mais de vieille famille et destiné, selon
+les vraisemblances, à une brillante carrière dans
+les ambassades… Un parti très sortable, en somme…</p>
+
+<p>Parce qu’elle en jugeait ainsi, elle avait eu, pour
+lui, le sourire réservé aux privilégiés. Puis, ressaisie
+par ses devoirs de maîtresse de maison, elle se
+détourna ; et, dans la brillante cohue qui remplissait
+le hall, disparut sa silhouette un peu alourdie par la
+quarantaine bien sonnée. D’instinct, Bertrand d’Astyèves
+évolua vers la chanteuse, avec une curiosité
+de démêler un peu ce qu’étaient l’âme et la pensée
+enfermées dans cette forme jeune, dont les yeux,
+la bouche grave, gardaient si jalousement le secret.</p>
+
+<p>Devant lui, un groupe de jeunes gens exhalaient
+leur sentiment :</p>
+
+<p>— Épatante, cette petite ! Quel gosier ! Quelle
+flamme !</p>
+
+<p>— Vanore a fichtre raison de l’envoyer au théâtre !
+Elle a été créée et mise au monde à cet effet !… Et
+à tous les points de vue !</p>
+
+<p>— Tous les points de vue, comme vous dites !
+Eh ! c’est une belle créature, et qui a l’air rudement
+bien bâtie ! Le peu qu’elle laisse voir promet !… Ce
+sera un savoureux morceau à déguster !</p>
+
+<p>Ce qu’ils disaient là, d’Astyèves, obscurément,
+l’avait pensé aussi, tout au plus avec moins de
+brutale netteté. Pourtant, il eut un sursaut d’irritation
+à ces propos saisis au passage, une instinctive
+envie de jeter l’ordre de se taire à ces hommes qui,
+maintenant, détaillaient avec leur science masculine
+l’originale beauté de la chanteuse.</p>
+
+<p>Elle, cependant, répondait aux hommages de
+toute sorte avec une grâce un peu hautaine, sans
+sourire presque, ayant, dans sa tenue, une telle
+réserve de fille du monde très bien élevée, que pas
+un de ceux dont elle venait d’ébranler tout l’être
+sensitif n’eût osé lui faire entendre un mot d’admiration
+trop vif. La lueur rose des joues était tombée ;
+la peau avait repris son pâle éclat de pétale immaculé,
+mais la bouche, aussi, son indéfinissable pli d’amertume
+mélancolique.</p>
+
+<p>Un désir impérieux de se faire présenter à elle
+traversa la pensée de Bertrand ; et aussitôt, en
+homme habitué à toujours suivre sa fantaisie, il se
+prit à louvoyer parmi le flot des invités, évitant,
+par d’habiles manœuvres, de se laisser capturer au
+passage ; fuyant surtout la blonde Yvonne, dont il
+était le <i>flirt</i> favori. Et il se trouva devant Vanore,
+auquel il tendit les deux mains, reconnaissant de la
+jouissance goûtée :</p>
+
+<p>— Maître, comment vous remercier des minutes
+exquises que je vous ai dues ?</p>
+
+<p>— Mon cher ami, le meilleur de vos remerciements,
+ce n’est pas à moi qu’il faut le donner, c’est
+à cette enfant qui a fait jaillir pour vous l’âme même
+de ma musique. Ah ! si nous avions toujours des
+interprètes comme celle-là, qui est à la fois une
+vraie femme et une vraie artiste, dont la voix est
+un instrument si parfait que jamais je n’aurais
+osé en rêver un pareil, quand j’ai conçu mes <i>Poèmes
+sylvestres</i> ! Aussi, à cette heure, suis-je absolument
+résolu à ne donner au théâtre l’œuvre qui occupe en
+ce moment toute ma vie, que si je puis avoir Denise
+Muriel pour la chanter.</p>
+
+<p>— Et qui vous en empêcherait ?</p>
+
+<p>— Une toute petite et toute-puissante volonté de
+femme ! mon ami, celle de cette gamine qui se cantonne
+dans une horreur enfantine du théâtre. Comme
+si ce ne serait pas un crime d’enfouir une voix semblable,
+une telle puissance d’expression ! Mon cher
+d’Astyèves, à l’occasion, chapitrez-la donc.</p>
+
+<p>Bertrand sourit de l’ardeur du maître, toujours
+pareil à lui-même, dès que son art était en jeu.</p>
+
+<p>— Bien volontiers, s’il m’était possible, je joindrais
+mes instances aux vôtres. Mais je n’ai pas
+l’honneur de connaître Mlle Muriel.</p>
+
+<p>Vanore se mit à rire, reprenant pied dans le monde
+réel.</p>
+
+<p>— Mon cher d’Astyèves, sans but intéressé, seulement
+pour vous être agréable, je vais vous présenter,
+si vous le désirez.</p>
+
+<p>— J’en serais très heureux.</p>
+
+<p>— Alors, mon ami, approchons-nous.</p>
+
+<p>Il se tourna vers la jeune fille qui, près d’eux,
+répondait de sa voix chaude, musicalement timbrée,
+même en parlant, aux compliments d’un interlocuteur
+empressé :</p>
+
+<p>— Mon enfant, voulez-vous me permettre de vous
+faire connaître un fervent musicien, par conséquent
+un fervent admirateur de votre talent, le comte
+Bertrand d’Astyèves ?</p>
+
+<p>Elle inclina légèrement la tête, en femme habituée
+à de pareilles présentations, sans qu’un sourire
+éclairât ses belles prunelles de vie ardente, demeurant
+enveloppée dans la réserve fière qui la séparait
+volontairement de l’élégant public qu’elle avait eu
+pour mission de distraire un moment. Et cette indifférence
+tomba sur d’Astyèves avec le cinglant d’un
+coup de fouet.</p>
+
+<p>Mme Arnales, qui passait, lui jeta :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves, voulez-vous offrir votre
+bras à Mlle Muriel pour la conduire au buffet ? Je ne
+vois plus mon mari qui allait venir se mettre à sa
+disposition.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, madame, dit aussitôt la jeune
+fille. Je n’ai besoin de rien et je vais me retirer.</p>
+
+<p>— Mais, du tout, mademoiselle, je tiens à ce que
+vous preniez quelque chose. Il fait si chaud ! Monsieur
+d’Astyèves, je vous confie Mlle Muriel.</p>
+
+<p>Il s’inclina, puis, se tournant vers Denise, il demanda :</p>
+
+<p>— Voulez-vous, mademoiselle, m’accorder l’honneur
+que Mme Arnales sollicite pour moi ?</p>
+
+<p>Il s’adressait à elle aussi respectueusement que
+s’il eût parlé à une altesse royale ; mais ses yeux,
+qui interrogeaient, trahissaient la complexe impression
+qu’elle avait éveillée en lui. Elle ne parut pas
+le remarquer, et ses traits gardèrent leur expression
+sérieuse, tandis qu’elle répondait simplement :</p>
+
+<p>— Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, monsieur,
+j’irai volontiers au buffet boire quelque chose
+de frais.</p>
+
+<p>— Pas trop frais ! protesta Vanore. Sapristi, mon
+enfant, prenez garde à votre voix ! D’Astyèves, ne
+lui laissez pas faire d’imprudence !</p>
+
+<p>Il promit en souriant et emmena la jeune fille dont
+les doigts effleuraient à peine son bras.</p>
+
+<p>— Votre compositeur, mademoiselle, est comme
+les heureux qui ont trouvé un trésor et vivent dans
+l’incessante inquiétude de se le voir ravir, parce
+qu’ils en savent tout le prix.</p>
+
+<p>La bouche grave s’éclaira un peu.</p>
+
+<p>— Encore faudrait-il que le trésor, — si vraiment
+trésor il y a, — fût exposé à être enlevé, et je ne
+sache pas qu’il coure pareille aventure.</p>
+
+<p>— Heureusement pour le maître et pour nous.
+Êtes-vous très indulgente ? mademoiselle.</p>
+
+<p>— C’est selon les droits de ceux qui sollicitent
+mon indulgence.</p>
+
+<p>— Et leur humilité est le premier de ces droits,
+n’est-ce pas ? Alors, vous me permettrez bien, sans
+me renvoyer gracieusement sur mes terres, de venir,
+après tant d’autres, vous dire en toute simplicité que
+je vous ai dû aujourd’hui l’une des plus intenses joies
+artistiques qu’il me souvienne d’avoir jamais goûtées !</p>
+
+<p>La jeune fille ne pouvait se méprendre à l’accent
+d’enthousiaste sincérité de Bertrand ; mais si elle y
+fut sensible, elle ne le laissa guère paraître, répondant
+seulement par quelques mots brefs de politesse
+à l’hommage qu’il lui adressait. D’ailleurs, ils atteignaient
+le buffet, aussi encombré que les salons, où
+l’entrée de la chanteuse excita une rumeur d’attention.
+Car les femmes, même les moins disposées à
+admettre pareille vérité, étaient bien contraintes,
+par l’évidence, de reconnaître que cette petite fille
+inconnue était de celles qui, nulle part, ne pourraient
+passer inaperçues. Comme les hommes, eux,
+l’avaient bien vite proclamé, c’était une créature
+singulièrement séduisante…</p>
+
+<p>— Que dois-je vous servir ? mademoiselle.</p>
+
+<p>— Peu importe. Un verre de sirop, ou mieux encore,
+une glace, s’il est possible.</p>
+
+<p>— Une glace ? Et qu’en dira le maître ?</p>
+
+<p>— Il n’en dira rien puisqu’il n’en saura rien, fit-elle
+répondant du même accent de badinage dont il
+avait parlé. Je vais attendre dans cette embrasure
+que vous ayez pu me procurer quelque chose. Le
+buffet me paraît inabordable.</p>
+
+<p>Bertrand d’Astyèves sut pourtant s’y faire servir
+assez prestement pour revenir en moins d’une minute
+auprès de la jeune fille ; il n’avait nulle envie de se
+voir subtiliser son rôle de cavalier servant, par quelqu’un
+des admirateurs qui rôdaient autour d’elle, — sans
+oser toutefois l’aborder. Et il ne s’en étonna
+pas, tant son attitude trahissait la hautaine volonté
+de rester étrangère à ces gens du monde qui l’examinaient
+avec une curiosité discrètement impertinente.
+Debout devant la fenêtre grande ouverte, sa forme
+svelte s’enlevant toute claire sur l’horizon vert du
+jardin, avec ses yeux songeurs, elle avait un air de
+jeune sphinx dont le mystère distillait un charme
+troublant.</p>
+
+<p>D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster
+la glace apportée. Une clarté rose de fin de jour baignait
+sa nuque dorée, ferme et ronde ; et d’Astyèves
+fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors
+que, pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte
+sur le visage, un léger pli vertical rayant le front
+entre les deux sourcils.</p>
+
+<p>Il était resté debout devant elle pour empêcher
+toute importune invasion. Devinant qu’elle se fût
+dérobée à une conversation dont elle eût été le sujet,
+même indirect, il s’était remis à parler des <i>Poèmes
+sylvestres</i> qu’il analysait avec une sûreté de sens
+musical qu’elle ne s’attendait sans doute pas à rencontrer
+chez un homme du monde, car il y avait de
+la surprise un peu, dans l’attention de ses larges
+prunelles chaudement vivantes.</p>
+
+<p>Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait,
+répondant surtout, enfermée dans cette réserve qui
+lui donnait, pour d’Astyèves, une irritante saveur
+d’énigme…</p>
+
+<p>A une réflexion qu’il faisait, particulièrement
+flatteuse pour le compositeur, elle répliqua :</p>
+
+<p>— Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici
+pour vous entendre, monsieur ; ce lui serait un
+plaisir très vif de voir combien peuvent être goûtés
+ses <i>Poèmes sylvestres</i> !</p>
+
+<p>— Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être
+fort blasé.</p>
+
+<p>— Pas autant que vous le supposez. Les vraies
+dilettantes surtout peuvent l’apprécier. Sa musique
+n’est pas pour les profanes.</p>
+
+<p>— C’est la foule du public que vous qualifiez
+ainsi ? Peut-être, en effet, n’en saisit-elle pas toute
+la riche, la savante originalité… Mais je défie bien
+les plus simples de n’en pas subir la beauté suggestive…,
+surtout quand elle est chantée comme elle
+l’a été aujourd’hui ! Ce n’est pas une musique intellectuelle
+que celle de Vanore ; elle est, au contraire,
+superbement physique, — pour rééditer le mot de
+Stendhal, à l’adresse de Wagner.</p>
+
+<p>Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux
+sourire où il y avait une foule de choses que
+d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle ne
+paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans
+discuter l’appréciation, elle dit seulement, coupant
+un petit morceau de sa glace :</p>
+
+<p>— Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas ?
+En particulier, quand elle revêt une certaine forme…</p>
+
+<p>— Laquelle ?</p>
+
+<p>— Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand
+elle se fait humaine, qu’elle a corps et âme ; quand
+elle est à la fois <i>physique</i>, pour parler comme
+vous, et, comment dirais-je ?… idéaliste, les deux
+qualités s’amalgamant de façon à créer un tout,
+capable de vous satisfaire en vos goûts les plus
+divers.</p>
+
+<p>Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point
+deviné.</p>
+
+<p>— Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration…
+inquiétante ! Vous avez bien raison de penser que
+j’adore la musique ; mais c’est en profane, moi aussi ;
+car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il
+me fallait expliquer le pourquoi de mes sympathies,
+je ne pourrais, sans doute, le faire qu’en commettant
+force hérésies… Mais je la sens comme je la goûte,
+physiquement et « spirituellement », — au sens
+ecclésiastique du mot, — et elle m’ouvre un monde
+merveilleux, celui-là même où je vous dois de
+m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable !…
+Vous voyez que j’y reviens encore et toujours ! Mais
+vous m’avez donné une telle fête, que je ne résiste
+pas à la tentation de vous le répéter encore une
+fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse
+banalité, je le reconnais, d’entendre de nouveau ce
+qui vous a tant et tant été dit depuis un moment !</p>
+
+<p>Le même sourire de sphinx reparut une seconde
+sur la bouche expressive.</p>
+
+<p>— Il me semble, monsieur, que vous êtes fort
+affirmatif en ce qui concerne mes sentiments.</p>
+
+<p>— Est-ce que je me trompe ?</p>
+
+<p>— En quoi !… En supposant que peu m’occupe
+l’impression que je produis ?</p>
+
+<p>— C’est cela, justement. Avouez, par amour de la
+vérité, que j’ai bien deviné.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête presque gaiement.</p>
+
+<p>— Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait
+pas tout à fait exact !… Comme une autre, j’ai ma
+petite vanité qui ne s’accommode pas trop mal d’un
+parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur
+la qualité de cet encens dont elle démêle très vite
+la valeur et qu’elle accueille en conséquence. La
+vérité, que vous invoquez, m’oblige à confesser que
+je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai
+reçu ce don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que
+j’entends ma voix… Alors je suis prise toute par la
+musique et, moi aussi, j’entre dans le monde enchanté
+dont vous parliez.</p>
+
+<p>— Parce que vous êtes artiste dans l’âme…
+Comme je comprends que Vanore ne veuille pas
+d’autre interprète que vous pour ses œuvres ! Vous
+sentez si merveilleusement sa musique !</p>
+
+<p>— Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce
+que j’y trouve… Peut-être aussi pour ce que j’y
+mets, pour ce que je m’imagine y découvrir… Nous
+autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins,
+des imaginatives, des créatrices de chimères !</p>
+
+<p>— Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons
+espérer que vous réaliserez le rêve du maître, en incarnant
+l’héroïne de son nouvel opéra ?</p>
+
+<p>Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la
+jeune fille dont une ombre voila le visage.</p>
+
+<p>— Si vous ne craignez pas d’espérer en vain,
+faites-le ; rien n’est plus incertain que mon entrée
+au théâtre.</p>
+
+<p>— Malgré le succès qui vous y attend ?</p>
+
+<p>La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait
+une singulière force à ses paroles, sous leur forme
+banale. La jeune fille ne parut pas s’en apercevoir.
+Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa
+bouche.</p>
+
+<p>— Grâce aux circonstances, je possède déjà une
+sagesse de vieux sceptique et je ne tiens pas le succès
+pour un fruit auquel il soit aussi aisé de mordre.
+Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire !… Maintenant,
+du moins. Qui peut répondre de l’avenir ? Ne
+savez-vous donc pas que l’ambition, en dépit des apparences,
+n’est pas un mot féminin ?</p>
+
+<p>— C’est selon ce qui s’y trouve enfermé.</p>
+
+<p>— Oh ! nous irions loin ainsi !… Et voici que j’ai
+fini ma glace…</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’importe ? fit-il avec une impatience
+de voir en elle la volonté de se dérober.</p>
+
+<p>Avec une imperceptible hauteur, elle dit :</p>
+
+<p>— Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier
+de m’avoir accompagnée et à vous rendre bien
+vite votre liberté.</p>
+
+<p>— Que je n’ai nulle envie de reprendre !</p>
+
+<p>Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité
+en faisait plus qu’une simple formule de courtoisie.
+Nulle femme ne s’y serait trompée. Mais celle-ci ne
+daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas
+adressé à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître
+avoir entendu l’exclamation de Bertrand, elle
+demanda simplement :</p>
+
+<p>— Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales
+pour que je prenne congé d’elle ?</p>
+
+<p>— Que vous preniez congé ? Est-ce que nous n’allons
+plus vous entendre ?</p>
+
+<p>— Oh ! non. Je suis venue ici seulement pour chanter
+les <i>Poèmes sylvestres</i>. Maintenant, mon rôle est
+fini.</p>
+
+<p>Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il
+l’en débarrassât. Il obéit et revint lui offrir son
+bras, dans la conviction qu’il n’avait nul moyen de
+la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait,
+il reprit encore :</p>
+
+<p>— Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre
+l’espoir de vous écouter de nouveau ? Pardonnez-moi
+de vous importuner de mon insistance, mais on
+prétend que les hommes sont de grands enfants. Or
+les enfants ne savent guère se résigner à n’avoir pas
+ce qu’ils désirent ardemment !</p>
+
+<p>— Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer.
+Bon gré, mal gré, il est tant de choses auxquelles
+petits et grands doivent apprendre à se résigner !</p>
+
+<p>Une intense mélancolie, — un peu amère aussi, — vibrait
+dans son badinage. Elle s’arrêta. Ils étaient
+revenus dans le hall, et ses doigts quittèrent le bras
+du jeune homme.</p>
+
+<p>Elle commençait :</p>
+
+<p>— Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements…</p>
+
+<p>Mais il l’arrêta :</p>
+
+<p>— Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez
+confus… Veuillez croire que je vous suis infiniment
+reconnaissant de m’avoir fait l’honneur d’accepter
+que je vous accompagne.</p>
+
+<p>Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de
+tête d’une grâce un peu fière. Puis, elle se détourna
+et, dans la brillante cohue des invités, il la vit s’éloigner,
+seule, comme elle l’avait voulu. A peine un
+instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque
+charmante, les cheveux sombres, moirés de lumières
+blondes… Puis, soudain, devant lui, il aperçut,
+campé, un de ses amis, le grand d’Estourville,
+qui lui chuchotait familièrement :</p>
+
+<p>— Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une
+grande passion ?… Diable ! prenez garde à vous ! Elle
+a des yeux, une bouche et une voix qui promettent,
+la jeune protégée de Mme Arnales !… Et si la fantaisie
+lui en prenait, elle vous mènerait loin son
+homme !</p>
+
+<p>Bertrand eut un froncement de sourcils.</p>
+
+<p>— Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination,
+du moins en ce qui me concerne !… Mais,
+quitte à encourir encore vos téméraires suppositions,
+j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je
+trouve Mlle Muriel une incomparable artiste !</p>
+
+<p>— Et une femme délicieuse à accaparer dans les
+embrasures de fenêtre, n’est-ce pas ? Diable ! ne manifestez
+pas trop votre enthousiasme… Qu’en dirait
+votre flirt, la blonde Yvonne ? Les femmes n’aiment
+point que leurs chevaliers servent plusieurs couleurs.</p>
+
+<p>D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement,
+chercha des yeux Yvonne Arnales. Au
+passage, son regard effleura la foule de ces femmes et
+de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance
+aiguë : créatures de serre, éternellement curieuses
+et lassées de plaisirs toujours les mêmes, fanées par
+leur vie de mondaines, — au moral autant qu’au
+physique, — parmi lesquelles les meilleures, celles
+qui étaient ou seraient les moins inquiétantes
+épouses, étaient encore les plus frivoles, les jolies
+et futiles poupées de salon…</p>
+
+<p>Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant,
+était bien de même race, qui ne concevait pas la
+femme en dehors de cette atmosphère de luxe, de
+ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable
+dédain pour ces filles du monde, — banales,
+artificielles ou obscurément perverses, — dans
+le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il
+allait choisir sa femme ; puisqu’il en était arrivé à la
+lassitude de sa vie de garçon…</p>
+
+<p>Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un
+groupe, elle causait d’une voix haute, avec son aisance
+de très riche héritière. Un sourire sans lumière
+retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient
+dans son visage quelconque de Parisienne
+blonde, gentiment mièvre sous l’envolement léger
+des cheveux qui moussaient autour du front étroit.
+Un peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse
+de sa robe d’été, elle se tenait debout près
+du piano à queue, à la place même où, une demi-heure
+plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves,
+l’apercevant tout à coup, eut une seconde
+la vision de l’<i>autre</i>, de l’artiste toute pâle sous la
+clarté ardente de ses prunelles passionnées, tandis
+que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au cantique
+d’amour…</p>
+
+<p>Il songea :</p>
+
+<p>« Quel dommage que cette petite Arnales ne lui
+ressemble pas ! »</p>
+
+<p>Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un
+geste coquet de son éventail.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel
+avait entièrement rempli son personnage d’artiste.
+Elle était libre, enfin, de quitter le superbe hôtel
+dont l’atmosphère lui était lourde à respirer ; et,
+prenant soin de ne pas attirer l’attention de Vanore,
+qui eût peut-être prétendu la retenir, elle se dirigea
+vers la porte ouverte, à l’extrémité du hall, sur le
+petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales
+elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour
+un ordre à donner.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, où fuyez-vous donc ? Êtes-vous
+déjà lasse de vous entendre acclamer ? Nous ne le
+sommes pas, nous, de vous écouter, et je compte
+vous mettre encore à contribution…</p>
+
+<p>Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales
+révélaient son intime pensée : profiter pleinement
+du talent de cette débutante remarquable.
+Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet
+précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait
+s’estimer bien heureuse d’avoir eu l’occasion de se
+révéler à un auditoire d’élite… Par conséquent, témoigner
+sa reconnaissance en chantant autant qu’on
+l’en prierait… Cela, Denise le comprit aussi clairement
+que si elle avait lu dans l’esprit de Mme Arnales,
+et une petite révolte contre cette indiscrétion
+mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son
+accent, tandis qu’elle répondait :</p>
+
+<p>— Je serai toujours, madame, toute à votre disposition ;
+mais, pour aujourd’hui, je vous prierai de
+vouloir bien m’excuser… Je me sens un peu lasse et
+je craindrais de détruire l’impression favorable que
+j’ai pu produire, comme vous êtes assez bonne pour
+me l’assurer…</p>
+
+<p>Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa
+fatigue. Sur elle, pesait cette lourde mélancolie qui
+la meurtrissait souvent quand elle s’était donnée
+toute dans son chant pour distraire des indifférents.
+Mais Mme Arnales n’en crut rien, n’admettant
+jamais ce qui était en contradiction avec son bon
+plaisir ; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa
+protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand
+elle exprimait un désir.</p>
+
+<p>— Réellement, mademoiselle, vous ne consentez
+plus à nous faire de musique ?</p>
+
+<p>— Je vous serais infiniment reconnaissante de
+m’en dispenser. D’ailleurs, voyez vous-même, madame,
+vos hôtes m’ont déjà oubliée, et j’aurais mauvaise
+grâce à imposer le silence pour me faire
+écouter.</p>
+
+<p>— De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que
+je suis meilleur juge que vous. Mais, enfin, je ne
+veux pas être indiscrète, reconnaissant que vous
+avez largement rempli le programme que vous aviez
+accepté. Je regrette seulement la malencontreuse
+fatigue qui nous prive de vous applaudir de nouveau.
+Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous
+remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition
+que vous venez de donner.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, je vous en prie, rien ne presse.</p>
+
+<p>Au fond du regard de la jeune fille, une flamme
+avait jailli, et la peau mate s’était un peu rosée.</p>
+
+<p>— Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai
+l’occasion de vous revoir, je préfère m’acquitter dès
+maintenant. Ayez la bonté de me suivre dans la
+bibliothèque.</p>
+
+<p>Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière.
+Denise la suivit, redevenue vite maîtresse
+d’elle-même ; mais ses lèvres avaient repris leur gravité
+fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce remplie
+de trésors artistiques, sans en remarquer aucun,
+regardant au dehors, vers le ciel dont les pourpres
+pâlissaient derrière les cimes odorantes des tilleuls.</p>
+
+<p>Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille
+préparé :</p>
+
+<p>— Voici, mademoiselle, la somme dont nous
+étions convenues. J’y joins tous mes remerciements,
+mes félicitations, avec mon espoir de vous entendre
+bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent,
+qui, je l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de
+chanter sans autant de fatigue.</p>
+
+<p>Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait
+une clarté de diamants. Mais Denise ne parut pas
+s’en apercevoir ; elle s’inclinait dans un salut d’adieu
+et disait, avec une obscure ironie que l’étroite cervelle
+de Mme Arnales ne discerna pas :</p>
+
+<p>— Vous êtes trop bonne, madame, de songer à
+m’adresser de tels vœux d’avenir. Quoique je me
+sente capable de porter le poids d’un rôle au théâtre,
+je ne sais encore si je posséderai jamais le courage
+ou le goût d’en essayer l’aventure.</p>
+
+<p>— Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter ;
+vous pouvez m’en croire, moi qui, bien des fois
+déjà, ai vu débuter chez moi des artistes, lesquels
+se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion,
+d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle
+pour le théâtre !… Au revoir, mademoiselle, je
+pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille la somme
+décidée ; vous voudrez bien vous en assurer et
+m’avertir si j’ai fait erreur.</p>
+
+<p>Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle
+pas entendu, car Mme Arnales s’éloignait,
+écartant déjà la portière pour aller rejoindre ses
+hôtes ; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait
+dans le silence de la bibliothèque.</p>
+
+<p>— Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été
+mises à part au vestiaire. Je viens de sonner ma
+femme de chambre, qui va être à vos ordres ; la
+voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à
+mademoiselle tout ce qui lui appartient.</p>
+
+<p>Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa
+jupe claire, après un dernier petit geste d’adieu.
+Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle de son
+chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui
+donnait une silhouette pittoresque de femme du
+siècle dernier.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, les valets de pied formaient
+la haie, attendant l’ordre de faire avancer les voitures.
+Des visiteurs partaient déjà. Les femmes,
+devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux
+d’été ; des hommes causaient qui, en s’écartant
+et se découvrant sur le passage de Denise,
+l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux
+unes ni aux autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi
+souverainement élégante que ces femmes qui ne la
+tenaient point pour leur égale, elle descendit les marches
+du perron et gagna la voiture qui l’attendait.</p>
+
+<p>Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel,
+qu’elle sentit, sur elle, l’ombre verte d’une avenue
+paisible, un ardent soupir d’allégement lui échappa :</p>
+
+<p>— Enfin, c’est fini !</p>
+
+<p>Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs
+qui lui permettait de dérober toutes ses impressions
+aux étrangers, et la sensation éprouvée de délivrance
+était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux,
+une seconde.</p>
+
+<p>C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces
+heures passées dans un milieu tout plein, pour elle,
+de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans le
+même hall où elle venait de chanter, payée pour
+distraire un public blasé, elle avait été reçue autrefois
+comme l’amie de Suzette Arnales, maintenant
+baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre
+n’avaient effleuré, d’une allusion même, ce passé
+mort, quand elles avaient échangé quelques paroles,
+après l’exécution des <i>Poèmes sylvestres</i>. Pas davantage,
+Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle
+avait jadis reçu en amie celle qui était alors « la
+belle Mme Muriel ».</p>
+
+<p>Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était
+entrée dans le hall, avait-elle eu, tout à coup, si
+nette, l’ironique vision d’une visite de sa mère dans
+ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales ;
+comme aussi, du geste affectueux avec lequel
+Suzette, — son amie, en ces temps lointains ! — l’avait
+entraînée vers ce même jardin dont tout à
+l’heure, en chantant, elle avait contemplé les cimes
+vertes, richement feuillues…</p>
+
+<p>C’était cinq ans plus tôt, alors que personne, — sa
+mère, ignorante comme les autres, — ne soupçonnait
+que la ruine fût si proche… Trois mois
+après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite
+d’un gros krach qui avait achevé, pour Paul Muriel,
+le désastre secrètement amené par la témérité de
+spéculations avortées…</p>
+
+<p>Oh ! quels mois avaient suivi ! tels que Denise en
+gardait encore une impression de cauchemar, bouleversée
+dans tout son être jeune par ce subit changement
+de vie auquel sa mère ne se résignait point, — et
+ne s’était jamais résignée d’ailleurs.</p>
+
+<p>Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la
+seule atmosphère, Mme Muriel s’était trouvée incapable
+d’accepter l’existence étroite, besogneuse,
+qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée.
+Cette privilégiée, frappée tout à coup, avait été
+brisée par l’épreuve, d’abord abattue dans la stupeur
+de se rencontrer face à face avec une destinée dont
+elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte
+désespérée.</p>
+
+<p>Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine
+adulée, spirituellement bienveillante et gaie,
+épanouie à la façon d’une belle fleur de serre, elle
+était devenue une créature fantasque, irritable
+et amère, exaspérée par les incessantes difficultés
+nées de ressources exiguës. Jamais elle n’avait pu
+pardonner à son mari, — épousé surtout par convenances
+mondaines, — d’avoir attiré pareille catastrophe
+sur elle et sur ses enfants ; sur son fils surtout,
+un garçon de treize ans pour qui elle avait
+une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait
+à l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix
+soit dans le professorat, soit dans une carrière d’artiste.</p>
+
+<p>Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait
+pu s’y opposer ; mais elle en souffrait si fort, dans
+sa nervosité maladive, elle en supportait si mal les
+conséquences, que Denise avait fini par ne jamais
+lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait
+son personnage de chanteuse. En silence,
+elle mettait l’argent ainsi gagné dans la bourse
+commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner
+la source et s’en informât.</p>
+
+<p>Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre
+cette mère et cette fille, si profonde que fût, cependant,
+leur mutuelle affection. Mais elles étaient
+trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies ;
+nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste,
+développé à une rude école… La mère, absorbée
+par le regret de son existence dévastée, obscurément
+froissée de voir sa fille accepter mieux
+qu’elle leur situation précaire, parce qu’elle considérait
+cette jeune vaillance comme un blâme de sa
+propre faiblesse, et, dominée par cette impression,
+n’admettant pas que Denise pût connaître les heures
+de défaillance… L’enfant dédaigneuse en effet des
+inutiles regrets ; sensible, sans en montrer rien, à
+la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant
+le secret de ses tristesses et de ses joies que personne
+ne lui demandait ; repliée sur elle-même parce
+qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur son père,
+ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée
+dont elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de
+respecter toutes les susceptibilités, bien que certaine
+qu’il ne lui en serait su aucun gré.</p>
+
+<p>Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel,
+elle pensa, après avoir quitté l’hôtel Arnales :</p>
+
+<p>— Dieu merci ! elle ignorait où je chantais tantôt !
+Elle en aurait tant souffert !</p>
+
+<p>Pourtant, il fallait bien vivre !… Et voici que
+commençait cette saison d’été durant laquelle leçons,
+concerts, auditions, tout ce qui était sa seule richesse
+cessait. On lui avait proposé un engagement
+de chanteuse dans un grand casino de ville d’eaux.
+Mais Mme Muriel n’avait pas permis qu’elle acceptât.
+Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé.
+Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive
+économie pour équilibrer le budget dont elle
+avait la responsabilité. Ah ! certes, tout autant que
+sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence ;
+mais à quoi bon se plaindre ? Que pouvait-elle, sinon
+lutter énergiquement pour y échapper un peu, tout
+au moins…</p>
+
+<p>Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme
+tous l’y poussaient ? Vraiment, il y avait des minutes
+où elle pensait qu’elle eût dû maudire sa voix, source
+de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée
+moins richement, elle fût sans doute demeurée enfermée
+dans la phalange laborieuse des professeurs…
+Puisque, pour elle aussi, c’était le terrible problème
+du pain quotidien à gagner.</p>
+
+<p>« Il faut aller au théâtre ! il le faut ! » Oh ! cette
+phrase tant de fois entendue déjà, comme elle la hantait,
+menaçante ainsi que le mot même de sa destinée,
+une destinée à laquelle, désespérément, elle
+cherchait encore à se dérober, malgré l’obscure conviction
+que toutes ses révoltes ne l’en sauveraient
+pas !</p>
+
+<p>Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste.
+Sans illusion, elle en mesurait les difficultés, les tentations,
+les dangers ; elle en connaissait les inévitables
+promiscuités qui choquaient tous ses instincts
+de femme née, élevée dans un milieu raffiné.
+Et puis, elle avait peur aussi, non seulement
+de son horreur secrète pour un avenir de pauvreté,
+mais du grand souffle de passion qui jaillissait
+de l’essence même de son âme quand s’élevait
+sa voix… Peur plus encore de l’espèce d’ivresse
+qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante
+domination de son chant sur les êtres dont
+les âmes, alors, vibraient par elle, comme des claviers
+sonores.</p>
+
+<p>Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les
+dernières heures écoulées chez Mme Arnales. Dans
+sa rêverie, flottaient des visages de femmes, banalement
+aimables, curieux ou indifférents, des visages
+d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse
+de ces derniers, se détachait l’intelligente physionomie
+de Bertrand d’Astyèves. Mais, comme les
+autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique,
+bien qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter,
+avoir fait sur lui une de ces impressions violentes qui
+jettent les folles prières dans le regard, sur les lèvres
+des hommes.</p>
+
+<p>Que lui importait ? Il n’était pas le premier et ne
+serait pas le dernier. Tout au plus, elle pouvait lui
+savoir gré d’avoir daigné la traiter en fille du monde
+en ne lui infligeant pas une trop vive expression de
+son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse,
+elle s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait
+voulu, à causer un peu avec lui, car il l’intéressait,
+aussi bien par la sûreté de son goût en musique
+que par le mélange d’enthousiasme et de froideur,
+sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa
+personnalité.</p>
+
+<p>Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation
+près de la fenêtre, à ce que son regard,
+plus encore que ses paroles, lui avait murmuré de
+flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique
+amertume, avec la notion railleuse de tout
+ce qui la séparait de cet aristocratique clubman qui,
+comme les autres, l’avait souhaitée au théâtre, — pour
+son plaisir.</p>
+
+<p>Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter
+loin en arrière l’image de Bertrand d’Astyèves, et
+son regard, plein d’une envie inconsciente, s’arrêta
+sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût
+été bon de redevenir ainsi une petite chose joyeuse
+qui n’a nul souci de l’avenir ! Mais aussi quel souhait
+inutile et fou ! Et sa bouche eut un fugitif sourire de
+pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un
+pareil désir…</p>
+
+<p>D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue
+de la plaine Monceau où elle demeurait. Elle en descendit,
+puis s’engagea dans l’étroit escalier qui,
+après une montée de quatre étages, la conduisit devant
+sa porte.</p>
+
+<p>Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix
+de son frère appela gaiement :</p>
+
+<p>— C’est toi ? Denise.</p>
+
+<p>Et toujours prompt à laisser de côté son travail
+de collégien, il accourut au-devant de la jeune fille,
+très affectueux, souple et fin comme elle de silhouette.</p>
+
+<p>— Tu rentres tard ! Comme ils t’ont gardée longtemps !
+Ça a bien marché ?</p>
+
+<p>— Oui, très bien.</p>
+
+<p>Elle était entrée dans le petit salon auquel son
+goût d’artiste était parvenu à donner un aspect d’élégance
+originale, si modeste qu’il fût réellement, et
+elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante chaleur
+de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un
+coup d’œil admiratif.</p>
+
+<p>— Mâtin ! Denise, que tu étais belle ! Ce qu’ils
+ont dû t’applaudir !</p>
+
+<p>Elle eut son indéfinissable sourire de détachement
+profond et répéta :</p>
+
+<p>— Ils m’ont beaucoup applaudie ! Et Mme Arnales
+a été si flattée d’avoir pu offrir à ses invités une
+débutante à ce point remarquable, qu’elle a trouvé
+parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait.</p>
+
+<p>Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement
+dans son corsage quand Mme Arnales
+le lui avait remis.</p>
+
+<p>— Maman ne m’a pas demandée ?</p>
+
+<p>— Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je
+crois, été faire des courses et elle est rentrée fatiguée.
+Va la trouver, si tu veux !</p>
+
+<p>Denise inclina la tête ; mais avant d’entrer chez
+sa mère, elle devait remettre sa simple robe de maison,
+car Mme Muriel détestait la voir dans une toilette
+faite pour le public.</p>
+
+<p>Intention inutile ! Au passage, Mme Muriel entendit
+le frôlement soyeux de la robe de la jeune
+fille dans le couloir et appela :</p>
+
+<p>— Denise !</p>
+
+<p>— Me voici, mère.</p>
+
+<p>Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser
+le visage altéré que son apparition n’éclairait pas.</p>
+
+<p>— A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille
+heure ? Ton père va revenir pour dîner, et tu n’es pas
+même déshabillée !</p>
+
+<p>— J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais
+et le voulais…</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au
+sujet de l’audition donnée, elle le savait, par sa
+fille, ce jour même ; mais d’un coup d’œil, elle l’enveloppa
+toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue
+avec tant d’harmonieuse élégance.</p>
+
+<p>— Ta robe n’est pas mal réussie ! Pour une ouvrière,
+cette Adèle n’est pas trop maladroite ! Ce
+qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en contenter.
+Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote
+question d’économie, que de jolies choses, j’aurais
+achetées tantôt au <i>Louvre</i> ! Il y avait des foulards
+exquis ; j’avais envie d’en prendre un costume ; mais
+j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite
+et je me suis abstenue, rapportant seulement
+une bonne migraine. J’étais parvenue à m’endormir.
+Ton coup de sonnette m’a réveillée.</p>
+
+<p>— Je le regrette, maman.</p>
+
+<p>— C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer,
+j’imagine. Va vite ôter cette robe, tu m’as l’air
+déguisée en fille riche, et c’est une mascarade qui
+m’est odieuse et pénible !</p>
+
+<p>Mme Muriel était décidément dans ses jours de
+nervosisme sombre. Denise savait que ces jours-là,
+le plus sage était de la laisser à elle-même. Sans lui
+répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui
+était sa chambre, sa cellule comme elle disait, mais
+une cellule bien chère qui l’enveloppait de sa paix
+calmante aux heures difficiles, — troublées ou
+tristes, — toute vivante de sa pensée, de ses goûts,
+de ses affections, dont elle aimait l’horizon large, le
+balcon qui, à cet étage élevé, lui donnait parfois
+une exquise sensation de plein ciel… Peu de bibelots,
+mais tous de valeur ; des livres nombreux, empilés
+sur la table toujours fleurie, devant la fenêtre ;
+de rares portraits. Car elle n’avait pas d’amies,
+Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations
+d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que
+les circonstances faisaient le sien, elle gardait instinctivement
+son intimité fermée.</p>
+
+<p>Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle
+d’une femme d’une cinquantaine d’années, dont la
+physionomie semblait faite d’intelligence hardie, de
+bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait
+Claude Champdray, dont l’affection l’entourait presque
+maternellement depuis trois années que le hasard
+d’une rencontre les avait rapprochées pour la première
+fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse
+de sa solitude morale l’étreignait trop douloureuse…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Denise, père est rentré ! Le dîner est servi,
+clama, à sa porte, la voix de Robert. Maman te fait
+dire de te dépêcher et de venir.</p>
+
+<p>Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla
+vers la salle à manger où l’unique servante, — un
+peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme Muriel, — apportait
+le potage. Son père, qui fumait sur le balcon,
+vint à elle dès qu’il l’aperçut.</p>
+
+<p>C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus
+d’insouciance et moins de volonté, la même expression
+un peu hautaine, le même pli d’amertume dans
+la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet
+d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction
+qu’elle possédait si forte. Il avait été et,
+malgré tout, il restait de ceux qui veulent faire de
+la vie une agréable aventure ; et même dans sa situation
+présente, il s’y employait avec un égoïsme léger,
+aussi incapable que sa femme de se résigner aux
+conséquences de leur ruine qu’il gardait la volonté
+audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre…</p>
+
+<p>Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour
+la questionner. De bonne grâce, il acceptait, lui,
+qu’elle tirât parti de sa voix.</p>
+
+<p>— Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt ?…
+Pas trop d’émotion ?</p>
+
+<p>Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres
+fraîches :</p>
+
+<p>— Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait
+mes preuves cet hiver !</p>
+
+<p>— Oui, tu commences à être connue. Tu étais
+annoncée aujourd’hui en grande pompe dans le <i>Figaro</i>,
+le <i>Gaulois</i>…</p>
+
+<p>— Par des articles envoyés par Mme Arnales.</p>
+
+<p>— Petite sceptique ! J’imagine, moi…</p>
+
+<p>— Père, laissons tout cela. Voici maman…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie,
+les traits imperceptiblement durcis soudain.
+Mme Muriel entrait, de son allure lassée, et prit place
+à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui pouvait
+se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert
+qui parlait. Lui seul paraissait avoir le don de
+l’intéresser. Elle ne se mêla pas aux propos qu’échangeaient
+son mari et sa fille sur les menus événements
+du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment
+paru de Mme Champdray ; elle avait perdu le
+goût des choses littéraires, qui lui paraissaient distractions
+oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux prises
+avec la brutale réalité.</p>
+
+<p>Elle reprit un peu de vivacité seulement pour
+s’impatienter après la jeune bonne, qui avait tardé
+à répondre à l’appel du timbre, et prit fort mal que
+son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un
+près de l’autre, ils vivaient comme des étrangers de
+bonne éducation, qui s’efforcent de toujours conserver
+les dehors stricts de la politesse, mais dont le
+plus futile incident trahit le désaccord moral.</p>
+
+<p>Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre,
+où elle voulait se reposer ; et, comme d’ordinaire,
+par les belles soirées d’été, Paul Muriel se prépara
+à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin devant
+elle, vers la nuit étoilée :</p>
+
+<p>— Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi
+un tour aux Champs-Élysées ? Il fait si bon !</p>
+
+<p>— Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai
+l’air suffisamment sur le balcon.</p>
+
+<p>Il n’insista pas… Peut-être parce qu’il aimait
+mieux profiter à son gré de sa soirée.</p>
+
+<p>Quelques minutes après avoir reçu son baiser
+d’adieu, elle le vit traverser la rue, son cigare aux
+lèvres, d’une allure flâneuse d’homme dégagé de
+tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert
+qui, sans enthousiasme, s’était remis au travail,
+ne songeait point à la réclamer auprès d’elle.</p>
+
+<p>Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon,
+seule avec elle-même, comme toujours… Le regard
+enfui vers les profondeurs mystérieuses de la nuit
+bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le
+souffle tiède qui lui apportait la confuse rumeur de
+la grande ville, obscure sous la flambée scintillante
+des étoiles.</p>
+
+<p>Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient
+l’ombre, combien y en avait-il d’âmes esseulées
+comme la sienne, de cœurs tourmentés dans de
+jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante
+oppressait…</p>
+
+<p>Oui, elle était vaillante, prête à la lutte, — puisqu’il
+le fallait ! — cette Denise Muriel que les
+hommes, troublés par son charme, s’étonnaient de
+trouver si hautainement indifférente à leurs hommages.
+De toute sa volonté, elle acceptait la loi du
+travail qui lui était imposée, si difficile et si rude
+fût-elle… Mais il y avait des heures, pourtant, où
+toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité
+qui murait sa vie dans un absorbant labeur ;
+des heures de défaillance dont elle gardait si bien le
+secret que personne au monde, sauf Mme Champdray,
+ne soupçonnait qu’elle pût les connaître.</p>
+
+<p>Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à
+peu en elle, tandis qu’elle demeurait, immobile, à
+réfléchir solitairement dans la douceur du soir, ses
+mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux
+vers l’immensité paisible, elle murmura si bas, que
+ses lèvres à peine articulaient les mots :</p>
+
+<p>— Ah ! qu’il est difficile de vivre ! Je me sens si
+faible et j’ai si peur de l’avenir !… Tout ce que je
+puis arriver à faire, c’est de cacher ma faiblesse !…
+Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines
+le sont !… Je voudrais ne plus me sentir
+seule… Je voudrais être aimée… et aimer, aimer,
+aimer…</p>
+
+<p>Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière
+d’enfant. Elle répéta le dernier mot très lentement,
+comme s’il eût été lourd pour ses lèvres, parce qu’il
+enfermait un infini où son âme jeune avait soif de
+pénétrer et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car
+la divine ivresse d’aimer, en devenant l’élue, celle à
+qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être, la
+goûterait-elle jamais ?… Cet avenir de suprême
+amour, elle le savait clairement, était pour elle mille
+fois plus irréalisable que pour la plupart de ses
+sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur
+humble condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes,
+des délicatesses de fille riche, ne pouvant
+faire le don d’elle-même qu’à un être de même race.</p>
+
+<p>Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le
+désir la frôlaient sans cesse, parmi ces hommes du
+monde qu’attiraient sa voix et sa séduction de
+femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à
+la vouloir sienne par le mariage ?… Ah ! pour tous,
+comme elle était bien seulement la chanteuse qu’on
+peut aimer, mais qu’on n’épouse pas !</p>
+
+<p>Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand
+d’Astyèves, qui s’était montré si empressé auprès
+d’elle, chez Mme Arnales ; et un léger sursaut de
+révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils
+rapprochés donnèrent au visage une indomptable
+expression de volonté et les lèvres prononcèrent
+comme une cinglante réponse aux muets désirs de
+son cœur de vingt ans :</p>
+
+<p>— S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute
+seule, sans que personne ait jamais le droit de dire
+un mot contre moi.</p>
+
+<p>Et, fuyant résolument la belle nuit troublante,
+elle rentra dans sa petite chambre et alluma sa
+lampe de travail.</p>
+
+<p>Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure
+l’élégant clubman, dont elle avait si profondément
+secoué la nonchalance de blasé, songeait à elle
+avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se
+disait :</p>
+
+<p>— Il faut que je revoie cette Denise Muriel !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Les plus malveillants mêmes se voyaient bien
+contraints, par l’évidence, de reconnaître que nulle
+femme n’était plus digne de respect que Mme Claude
+Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les
+conventions et les préjugés du monde ; et, de même,
+force leur était de rendre hommage à son intelligence
+hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme
+à sa chaude bonté de cœur.</p>
+
+<p>Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de
+son mari, un érudit original et subtil. Ensemble, ils
+réalisaient vraiment l’union idéale, une seule vie
+en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert
+Champdray avait été enlevé par la brutalité stupide
+d’un accident de voiture. Elle avait survécu à cet
+effondrement de son existence, parce qu’il y avait
+en elle la source vive de toutes les énergies, même
+celle de souffrir sans être, pourtant, broyée par sa
+souffrance. Mais désormais seule, morte au bonheur,
+fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse épreuve,
+l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les
+misères de ses frères en douleur.</p>
+
+<p>Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où
+elle avait été frappée ; elle ne s’était pas consolée,
+mais le temps avait fait son œuvre de baume. Le
+travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout
+d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par
+son mari, elle avait repris l’ouvrage préparé ensemble ;
+puis elle avait continué à écrire dans l’instinctif
+besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise
+du bonheur fini.</p>
+
+<p>Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était
+prise à observer celle des autres avec une sympathie
+mélancolique, son esprit intuitif et pénétrant attiré
+par l’étude des âmes ; aussi bien des âmes contemporaines,
+que des âmes d’antan qui avaient animé des
+êtres disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques
+d’une sagacité ingénieuse et profonde,
+sous leur forme singulièrement vivante ; études dont
+la savoureuse originalité lui avait fait très vite un
+nom parmi les lettrés.</p>
+
+<p>Puis, la masse du public avait connu ce nom dont
+elle s’était servie pour discuter les questions littéraires,
+sociales, artistiques, qui avaient intéressé
+son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une
+franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les
+uns et les autres, se créant ainsi des ennemis sans
+en avoir cure, mais aussi des amis qui pouvaient dire
+ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un
+peu frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour
+ceux qui avaient besoin d’elle, aux autres elle n’ouvrait
+sa porte qu’à bon escient, trop ménagère de
+son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des
+indifférents ou des snobs.</p>
+
+<p>Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir
+pour un privilégié, d’avoir été récemment convié à
+venir chez elle lui présenter ses hommages, après
+qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes
+connaissances.</p>
+
+<p>Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques
+moments de causerie avec une femme très intelligente
+qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le
+mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds
+de sa pensée, un désir flottait, désir compliqué de
+dilettante, d’entendre parler de cette Denise Muriel,
+qui avait si fort intéressé sa nonchalance et
+qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être
+très amie de Mme Champdray.</p>
+
+<p>Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez
+l’écrivain, mais, confiant en sa bonne étoile, il espérait
+qu’un heureux hasard voudrait bien l’y amener,
+justement ce même jour ; et il ne lui resta plus
+qu’à dissimuler sa déception quand il put constater
+que la destinée ne s’était pas, cette fois, montrée
+bienveillante à l’égard de sa fantaisie.</p>
+
+<p>Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le
+salon de Mme Champdray ne pouvait, à son goût,
+remplacer Denise Muriel : un vieil académicien à
+tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques
+et assaillait de questions géographiques un grand et
+solide garçon, attaché militaire en Perse, venu à
+Paris en congé de quelques mois… Et encore, un fin
+critique, conférencier humoristique d’autant plus
+apprécié que son auditoire pouvait toujours se demander
+s’il se moquait ou non de lui. Puis, une vieille dame
+spirituelle, d’une élégance de douairière, qui avait
+signé un volume de pensées de son nom très aristocratique,
+et avec elle, sa belle-fille ; point femme de
+lettres celle-là, délicieux joujou pour amateur masculin,
+poudrée, parfumée, habillée pour la fête des
+yeux qui papotait avec une désinvolture gamine,
+sans perdre son allure de grande dame.</p>
+
+<p>Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray,
+animée par la sonorité claire de sa voix un peu mordante,
+la conversation, interrompue une seconde
+par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement
+vivante, s’éleva de nouveau amusante
+d’imprévu, évocatrice d’idées, emplissant de sa rumeur,
+la grande pièce lambrissée dont les hautes
+fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin
+d’un vieil hôtel voisin.</p>
+
+<p>Une question jetée tout à coup par la jeune
+vicomtesse d’Auroche fit tressaillir d’Astyèves, le
+désintéressa net des pittoresques récits de l’attaché
+militaire sur les danseuses de Téhéran. A
+Mme Champdray, elle venait de demander :</p>
+
+<p>— Étiez-vous au dernier <i>cinq heures</i> de Mme Arnales ?
+Je n’ai pu y aller et je l’ai regretté fort, car
+il paraît qu’on y a entendu, dans les <i>Poèmes sylvestres</i>,
+de Vanore, une jeune chanteuse qui est une
+merveille.</p>
+
+<p>Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent
+d’un sourire.</p>
+
+<p>— Cette chanteuse n’est autre que ma petite
+amie, Denise Muriel. Il m’est déjà revenu qu’elle
+avait été admirable dans la symphonie de Vanore,
+que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis
+ravie de constater de nouveau que son succès a été
+très grand.</p>
+
+<p>— Chère madame, il a été plus que grand. Il avait
+toutes les allures d’un triomphe ! Mon mari m’est
+revenu emballé de la chanteuse à m’en rendre
+jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs
+étaient, plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme
+aigu. Monsieur d’Astyèves, faut-il déclarer
+ici que, — c’est la chronique qui parle, — vous
+sembliez tout particulièrement sous le charme
+et que vous vous êtes montré, au buffet, le plus
+courtois chevalier de Mlle Muriel ?</p>
+
+<p>— Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez
+que je suis, comme il y a quelques jours, tout prêt
+à proclamer cette jeune fille une artiste rare, d’autant
+plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle
+semble brûler le feu sacré, le feu dévorant !</p>
+
+<p>La petite femme se mit à rire :</p>
+
+<p>— Destiné à dévorer qui ?… Elle ou ses admirateurs ?</p>
+
+<p>— Les uns et les autres en une commune flambée,
+glissa philosophiquement le critique.</p>
+
+<p>Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier,
+secoua en arrière sa tête grise, dont les cheveux
+frisaient drus, rejetés autour du front large :</p>
+
+<p>— Vraiment ! Vous imaginez cela ? Eh bien, mon
+ami, j’ai grand’peur pour le bien fondé de vos suppositions.
+A ma connaissance, Denise Muriel est
+une façon de petite salamandre humaine ; elle passe
+et, selon toute apparence, elle passera à travers le
+feu sans se brûler. Monsieur d’Astyèves, pourquoi
+y a-t-il un doute au fond de vos yeux ?</p>
+
+<p>Il sourit :</p>
+
+<p>— Chère madame, je ne me permettrais pas de
+placer un doute là où vous apportez une affirmation ;
+et j’en possède d’autant moins le droit que je n’ai
+pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.</p>
+
+<p>— Ah ! que vous êtes tous les mêmes, vous autres
+hommes… Parce qu’une femme a le secret de vous
+émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous toutes les
+fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans
+votre orgueil masculin et vous vous redressez, émettant
+en principe qu’elle aussi, par un juste retour,
+est nécessairement fragile… à votre mesure…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un
+grand poète : « Femme, ton nom est fragilité ! »</p>
+
+<p>— Bah ! les grands poètes ne sont pas toujours de
+grands psychologues ! Ils peuvent se tromper comme
+les autres hommes ! Et ma petite amie Muriel m’a
+l’air d’humeur à considérer avec un détachement
+sceptique, dont je ne saurais trop la féliciter, les
+incendies qu’elle allume ! Vous pouvez lui faire
+l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a
+pas seulement l’incomparable tempérament d’artiste
+que vous lui reconnaissez justement, c’est de plus
+une fille de grand cœur, une vaillante et brave
+enfant que je plains avec toute ma sympathie pour
+les jeunes.</p>
+
+<p>— Que vous plaignez ? répéta d’Astyèves interrogateur.</p>
+
+<p>— Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour
+elle !</p>
+
+<p>— Peut-on demander pourquoi ?</p>
+
+<p>Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre.
+Le timbre d’entrée avait annoncé un nouveau
+visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte
+venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette
+de femme. Et Bertrand songea que le destin était
+pour lui ! Il apercevait soudain, sous son regard, le
+jeune visage volontaire et passionné de Denise
+Muriel.</p>
+
+<p>Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien,
+qui saluait d’un coup d’œil charmé cette
+fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche considérait
+avec une curiosité sympathique.</p>
+
+<p>Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant
+son front, d’un geste juvénile. L’écrivain
+l’embrassa maternellement avec un bon sourire :</p>
+
+<p>— Ma chère petite fille, vous voulez donc donner
+raison au vieux proverbe : « Quand on parle des
+roses… » Frémissez si vous êtes de celles qui
+tiennent leurs amis pour redoutables… Au moment
+où vous êtes entrée, nous étions tous à potiner sur
+le compte d’une jeune chanteuse qui s’est couverte
+de gloire chez Mme Arnales.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber le compliment sans répondre,
+mais son regard se fit très affectueux :</p>
+
+<p>— Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai
+que l’amie c’est vous ! Pour moi, vous êtes incapable
+de vous montrer autrement que l’indulgence
+même.</p>
+
+<p>— En l’occasion, tout au moins, enfant, vous
+n’avez eu guère besoin d’indulgence, si je m’en
+rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis vous citer
+mes auteurs ! L’un d’eux même est ici présent…</p>
+
+<p>Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement,
+s’était effacé pour laisser prendre un fauteuil à la
+jeune fille, — un fauteuil en son immédiat voisinage
+d’ailleurs.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a
+déjà été présenté…</p>
+
+<p>La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait
+si lointaine.</p>
+
+<p>— En effet, chez Mme Arnales… Je me souviens.</p>
+
+<p>— Alors, ma petite, comme de juste, vous devez
+déjà soupçonner tout ce qu’il pense de votre
+chant… Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons pas
+vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne
+M. d’Astyèves s’il ne résiste pas à la tentation
+de vous remercier encore du régal artistique que
+vous lui avez offert ! Nous autres, pour être agréables
+à votre farouche modestie, nous retournons
+en Perse, vers les danseuses de Téhéran, dont
+M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes
+évolutions.</p>
+
+<p>La conversation redevenait générale. D’Astyèves
+en profita :</p>
+
+<p>— Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe
+à la tentation, si grande envie que j’en
+puisse avoir. Je me souviens trop bien que…</p>
+
+<p>— Vous avez affaire à une personne aussi désabusée
+que le sage Salomon lui-même pour s’être pénétrée
+de la salutaire pensée émise par lui : « Vanité
+des vanités… » et le reste !</p>
+
+<p>Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait
+chez d’Astyèves un désir aigu de l’arracher à son indifférence
+un peu dédaigneuse. Et se mettant à
+l’unisson, il demanda en souriant :</p>
+
+<p>— Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre
+le péché d’ingratitude en exprimant de pareils
+sentiments, avec une pareille conviction ?</p>
+
+<p>— Parce que…?</p>
+
+<p>— Parce que vous n’avez pas le droit d’en être
+arrivée à un tel degré de pessimisme ou de sagesse.</p>
+
+<p>— Je suis trop jeune, n’est-ce pas ? fit-elle avec
+une imperceptible raillerie mélancolique.</p>
+
+<p>Hardiment, il répéta :</p>
+
+<p>— Vous êtes trop jeune et vous avez reçu… beaucoup
+pour votre part…</p>
+
+<p>Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses
+paroles un enthousiaste hommage. Un instant, elle
+attacha sur lui ses prunelles profondes, où passait
+un vol de pensées dont elle gardait le mystère ; mais
+elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme,
+et avec le même détachement sceptique, elle dit,
+obligeant sa belle voix musicale à prendre un ton de
+badinage :</p>
+
+<p>— Je suis absolument de votre avis, je possède
+plus que beaucoup d’autres. J’ai un gagne-pain, une
+santé… de fer, un fonds d’énergie qui ne s’épuisera
+pas trop vite, j’espère… Je suis encore bien jeune,
+heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi… Un
+avenir que, sans doute, je ferai. Ce dont je suis un
+peu fière, — faute de mieux, allez-vous penser ! — parce
+qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de puissance
+à puissance avec ceux des hommes qui, ne
+trouvant pas leur route toute frayée, doivent la tracer
+eux-mêmes…</p>
+
+<p>— Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour
+vous ?</p>
+
+<p>— Pourquoi cette question ?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai la tentation de me révolter contre
+le dédain dont vous cinglez les infortunés à qui
+la destinée n’a pas imposé l’obligation de peiner tout
+le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent
+réduits à n’être que des hommes du monde.</p>
+
+<p>Elle sourit un peu.</p>
+
+<p>— Mais je ne dédaigne nullement les hommes du
+monde ! Même, je les estime à leur valeur. N’imaginez
+pas que je condamne ceux-là surtout qui, sciemment
+ou non, se laissent dominer par le constant
+souci de donner à leur existence, l’harmonie, la séduction
+d’une œuvre d’art. Je crois bien même, au
+contraire, que j’envie ces privilégiés-là ! Seulement,
+comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de
+commun, je les considère du même œil dont les petits,
+très sages, contemplent les brillants personnages
+d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à
+jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me
+sens en communion qu’avec les humbles travailleurs…
+Et je vais peut-être vous scandaliser…</p>
+
+<p>— Ce serait pour moi une impression toute neuve
+dont je devrais vous être infiniment reconnaissant…</p>
+
+<p>— Eh bien, il y a des jours… — j’avoue, n’est-ce
+pas ? — où je crains fort d’avoir une âme d’anarchiste,
+où je sens miens tous les découragements, les
+révoltes, les colères, que sais-je ? moi, de ceux qui,
+corps et âme, sont meurtris par la misère tous les
+jours de leur vie, pour arriver juste à ne pas mourir
+de faim ! Ah ! comme je comprends qu’ils supportent
+impatiemment certaines inégalités ! Moi non plus, je
+ne possède guère la vertu des humbles et des résignés,
+qui courbent la tête et acceptent sans plainte…</p>
+
+<p>Elle parlait avec une apparente légèreté, mais
+aussi avec une aisance tranquille de femme indifférente
+à l’impression éveillée chez son interlocuteur ;
+et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction
+dont Bertrand subissait toute la puissance. Non,
+certes, elle n’était pas de la race de ceux qui demeurent
+écrasés sous leur destinée, cette jeune créature
+qui semblait pétrie de passion et de fière volonté.</p>
+
+<p>D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait,
+tandis qu’elle faisait sa profession de foi avec
+une hardiesse paisible, de cette voix chaude dont
+la seule vibration était un chant. Dieu ! qu’elle était
+loin des misérables dont elle prétendait avoir l’âme,
+si élégante sous la blouse de linon mauve à plis,
+serrée à la taille par la ceinture de cuir blanc sur
+la jupe bleu sombre ; une toilette qui eût semblé insignifiante
+à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand,
+la seule forme impeccable du soulier, du gant
+de chevreau blanc, révélait la vraie femme de race.</p>
+
+<p>Autour d’eux, on causait ; le vieil académicien à
+tête d’oiseau pérorait en longues périodes, tout juste
+coupées par les vives répliques de Mme Champdray,
+ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse
+d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait
+l’imprévu piquant de sa causerie, et qui,
+galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux vifs
+de mondaine clairvoyante observaient le groupe
+formé par Denise et d’Astyèves dont elle était trop
+loin pour suivre la conversation…</p>
+
+<p>Bertrand reprit en souriant :</p>
+
+<p>— Je crois bien que ceux dont vous vous faites
+généreusement la sœur considéreraient que vous appartenez
+à une aristocratie qui leur sera toujours
+fermée, celle de l’art…</p>
+
+<p>— Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de
+leur travail…</p>
+
+<p>— Avec cette capitale différence qu’il vous apporte
+des jouissances que ne leur donnera jamais leur labeur
+brutalement matériel.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>— De quel esprit subtil, vous êtes doué ! Je pourrais
+vous répondre que si, pour ma part, j’ai des
+jouissances esthétiques bien profondes qu’ils n’ont
+pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent
+connaître. Avouez-le…</p>
+
+<p>D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer
+tout ce qu’elle souhaiterait, car il lui plaisait de voir
+s’émousser la réserve de cette séduisante créature
+qui prétendait si bien tenir son monde à distance.
+Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène,
+le critique d’art d’une grande revue qui, tout récemment,
+avait publié sur Denise Muriel un article très
+flatteur. De toute évidence, il la prisait comme
+femme autant que comme artiste ; car il ne dissimula
+pas son plaisir très sensible de la rencontrer. Tout
+de suite, il s’occupa d’elle, la félicitant de son interprétation
+des <i>Poèmes sylvestres</i>. Et, parce qu’elle
+répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation
+donnée, d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment
+d’impatience où dominait le vif regret de
+ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer
+à son profit l’attention de la jeune fille. Alors
+comme la musique était devenue le sujet de la causerie
+et qu’il était, lui aussi, un connaisseur délicat,
+il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger
+Denise à lui répondre, comme à lui parler…</p>
+
+<p>Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait
+pas moins devoir doctement exprimer ses opinions :</p>
+
+<p>— C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui,
+trouver de talent qu’aux compositeurs dont le
+premier mérite est de n’être pas Français !</p>
+
+<p>Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse
+d’Auroche, il questionna :</p>
+
+<p>— Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur
+de me dire ce que vous adorez dans la musique du
+dieu Wagner ?</p>
+
+<p>Elle eut un sourire fin :</p>
+
+<p>— Moi, très profane, j’admire au petit bonheur,
+confiante dans le jugement des personnes compétentes.</p>
+
+<p>— Mais, encore ? madame.</p>
+
+<p>— Je m’incline surtout devant… la richesse de
+l’orchestration…</p>
+
+<p>— Eh bien, madame, permettez-moi de vous le
+dire, vous n’êtes pas du tout wagnérienne ; vous
+devriez surtout être abîmée devant la beauté symbolique
+de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie
+et la musique, communient magnifiquement. Ah !
+le symbolisme de Wagner ! ils me font rire, ceux qui
+en parlent sérieusement ! Je ne suis pas un imbécile,
+mais j’avoue très hautement que ce symbolisme me
+paraît digne des contes de la mère l’Oie. Les fameux
+sujets d’opéras devant lesquels le public se pâme
+docilement sont d’enfantines histoires que seules
+des cervelles de snobs imaginent d’affubler d’un sens
+métaphysique. Voilà pour le poème !… Quant à la
+musique…</p>
+
+<p>— Quant à la musique ? répéta Gabriel Bollène
+tout prêt à se révolter contre la boutade rageuse du
+vieil académicien.</p>
+
+<p>— Pour la musique, je déclare mon incompétence,
+mais quand il m’arrive de devoir entendre un opéra
+de Wagner, j’en sors plus profondément convaincu,
+chaque fois, que votre maître allemand, pour composer
+ses œuvres, prenait au hasard des poignées
+de notes et les égrenait sur le papier, au petit
+bonheur… Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes
+qui font hurler de douleur tous ceux dont le
+fanatisme et le snobisme — je répète le mot ! — ne
+sont pas en jeu.</p>
+
+<p>Mme Champdray écoutait, amusée.</p>
+
+<p>— Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez
+des monstruosités et que ma petite Muriel — pour
+parler d’elle seule — vous considère en ce moment
+comme le dernier des mécréants… Mais elle ne veut
+pas la mort du pécheur, seulement qu’il se convertisse.
+Denise, ma mie, savez-vous ce qu’il faut faire ?
+Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de
+lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui
+quelque chose de ces maîtres étrangers qu’il
+anathématise.</p>
+
+<p>Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste.</p>
+
+<p>— Oh ! oui, mademoiselle, je vous en supplie !
+pria la petite vicomtesse. Depuis que vous êtes ici,
+je ruminais l’idée de vous entendre et je n’osais
+prendre la liberté grande de vous demander de réaliser
+mon désir très vif !</p>
+
+<p>Un peu interdite, Denise hésitait.</p>
+
+<p>— Allons, enfant, soyez bonne ! insista affectueusement
+Mme Champdray. Accordez-nous la faveur
+que nous sollicitons !</p>
+
+<p>— Accordez-la nous ! répéta d’Astyèves, presque
+bas, avec une ardente sincérité d’accent dans sa
+prière.</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit pas ; mais un sourire indéfinissable
+flottait sur sa bouche.</p>
+
+<p>— Madame, que voulez-vous que je chante ?…
+du Schumann ?…</p>
+
+<p>— Oui… <i>les Amours du poète</i> !…</p>
+
+<p>— Soit, si vous le désirez.</p>
+
+<p>— Qui vous accompagnera, Denise ?</p>
+
+<p>— Oh ! moi-même, madame.</p>
+
+<p>Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors
+un grand silence se fit dans la haute pièce, si profond
+que, seul, s’entendait, presque fort, un gazouillis
+d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air
+chaud balançait devant la fenêtre ouverte… Puis,
+des notes vibrèrent, la voix de la chanteuse s’éleva…</p>
+
+<p>Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante,
+ébranla Bertrand ; celle-là même qui avait
+étreint tout son être nerveux quand, pour la
+première fois, il avait entendu Denise Muriel.
+Comme ce jour-là, soudain, pour lui, n’exista plus
+que cette enfant dont l’art faisait une admirable
+créature de passion. A peine elle lui semblait la
+même femme, tant était devenue grave la belle
+ligne expressive du profil, et pâle le blanc visage
+sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui
+palpitait dans la voix…</p>
+
+<p>Oh ! cette voix ! profonde et veloutée, d’une
+ampleur incomparable, troublante comme un philtre
+versé par ces lèvres qui semblaient une fleur de
+sang… En lui, elle pénétrait de nouveau avec une
+puissance impérieuse qui ne laissait plus subsister
+que le seul désir, pareil à une soif, de l’entendre
+longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa beauté !…
+Et le même mot : « Encore ! » dont tous l’imploraient
+quand elle eut fini la première mélodie, fut aussi
+celui qu’instinctivement il trouva seul à lui murmurer,
+ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône
+sans prix pour lui…</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute,
+elle se sentait en communion d’art avec ceux qui
+l’écoutaient dans la paix recueillie de la grande
+pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta
+les mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux
+drame d’amour dont elle faisait un vivant poème,
+frémissant des appels désespérés, des désirs, des
+regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui
+déchirent les âmes humaines, aimant en vain…
+Puis la voix se brisa sur les lèvres pâlies, les dernières
+notes modulèrent leur plainte poignante…</p>
+
+<p>Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves
+debout près d’elle, une flamme dans le regard, et
+aussi Mme Champdray, les yeux voilés de grosses
+larmes.</p>
+
+<p>— Oh ! madame ! fit-elle, saisie.</p>
+
+<p>— Ma petite, vous êtes une <i>preneuse</i> d’âmes. Le
+jour où vous le voudrez, vous aurez à vos pieds une
+foule à qui vous ne laisserez pas un atome de liberté
+pour juger de votre talent… Ah ! quel don vous
+avez reçu ! enfant.</p>
+
+<p>Une expression presque douloureuse contracta
+une seconde les lèvres de la jeune fille.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, ne me tentez pas et ne vous
+mettez pas contre moi ! C’est tout mon avenir de
+femme qui est en jeu…</p>
+
+<p>— Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner
+la partie ! jeta la petite d’Auroche avec enthousiasme.
+Ah ! que je comprends l’emballement de
+mon mari ! votre voix fait perdre la raison ! Je suis
+sûre qu’elle me rendrait capable de toutes les folies…
+si j’étais homme ! En vous entendant, j’oublierais
+que, de par le monde, il existe d’autres femmes que
+vous, et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le
+charme que vous possédez !</p>
+
+<p>Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le
+visage de Denise. Ce que la vive petite femme
+disait sous une forme plaisante, combien l’avaient
+éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le
+murmurer à la trop séduisante chanteuse ! N’était-ce
+pas là l’impression violente qui mettait en déroute
+la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand
+s’élevait la voix troublante ?…</p>
+
+<p>Des rafraîchissements avaient été apportés et
+des groupes se formaient. Bertrand se rapprocha
+de la jeune fille, lui présentant un verre de sirop
+glacé.</p>
+
+<p>— Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de
+vous servir et, en même temps, de vous avouer très
+respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche la
+liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux
+qui l’entendent ?</p>
+
+<p>Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu
+dans l’accent, vibrant encore de l’émotion
+éprouvée, et elle sentit tout ce que l’hommage enfermait
+de complexe, s’adressant à la femme autant
+qu’à l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se
+firent hautaines, alors qu’elle répondait pourtant
+avec un enjouement voulu :</p>
+
+<p>— Prenez garde, vous allez me rendre bien
+orgueilleuse !</p>
+
+<p>— Aucune femme ne pourrait, plus que vous,
+avoir le droit de l’être !</p>
+
+<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de
+Denise pleins d’une gravité fière, ceux du jeune
+homme disant sa sincérité hardie. Mais elle ne
+répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés,
+Denise partie l’une des premières ; et si Bertrand
+était resté, retenu en apparence par le seul
+attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille
+lui avait laissé le besoin de parler d’elle encore ou
+d’en entendre parler.</p>
+
+<p>Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le
+charme grisant qu’avait pour lui sa présence se dissipait
+et il redevenait le sceptique doucement railleur,
+indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité
+sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul
+visiteur après le départ de Gabriel Bollène, quand
+Mme Champdray l’arrêta par une soudaine question,
+qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les
+âmes :</p>
+
+<p>— Vous m’avez fait une visite comme je les aime.
+Mais avouez une chose, mon ami. Tantôt, en venant
+me voir, vous espériez un peu, sinon rencontrer ma
+petite Muriel, du moins apprendre quelque chose
+d’elle.</p>
+
+<p>Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.</p>
+
+<p>— En toute vérité, chère madame, je suis venu
+ici pour le très grand plaisir d’être reçu par vous.
+Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas reconnaître
+l’impression que m’a produite votre jeune amie.</p>
+
+<p>— Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère
+jusqu’au bout. Eh bien, je vais vous rendre
+franchise pour franchise, et vous déclarer tout nettement
+que je vous préférerais moins enthousiasmé de
+Denise. En votre for intérieur, vous souhaitez la
+rencontrer encore, et vous vous y emploierez de votre
+mieux, je n’en doute pas. A quoi bon ? Elle n’est
+pas du nombre des femmes qui peuvent exister pour
+vous, n’étant ni de celles qu’on épouse ni de celles
+dont on s’amuse !</p>
+
+<p>Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence.
+En réalité, il y avait un avis sérieux dans
+ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle disait vrai,
+mais il trouva désagréable d’entendre articuler si
+clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de
+s’avouer.</p>
+
+<p>— Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est
+de celles qu’on admire. Vous me permettrez bien de
+dire cela, en ajoutant que j’admire avec le sentiment
+qu’éveille une belle œuvre d’art.</p>
+
+<p>— Hum !… Encore faudrait-il que l’œuvre d’art
+ne fût pas une créature de vingt ans, toute vibrante
+de vie jeune, et singulièrement séduisante ! Mon
+cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille
+pour croire bien possibles le désintéressement et le
+platonisme des admirations masculines quand leur
+objet est une jolie femme… Admiration qui, manifestée,
+est, à mes yeux, une mauvaise action, en
+certaines circonstances.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire…</p>
+
+<p>— Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître
+ou la sentir sans danger.</p>
+
+<p>— Chère madame, vous êtes très sévère, ou très
+indulgente, pour la fatuité masculine.</p>
+
+<p>— Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure
+question d’humanité à un point de vue général. Ah
+çà ! vous imaginez-vous qu’une enfant de vingt ans,
+parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une
+honnête fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter
+la saveur de l’amour ?… Supposez-vous que la sève
+ardente qui fait palpiter la jeunesse est morte en
+elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là
+seuls peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas
+soutenue ? Vous figurez-vous qu’elle est tout bonnement
+une machine à gagner de l’argent ? Vous savez
+aussi bien que moi le contraire. Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement ?… répéta-t-il.</p>
+
+<p>Mme Champdray eut un sourire de mélancolique
+ironie.</p>
+
+<p>— Seulement, vous ne songez qu’à votre unique
+bon plaisir, vous autres hommes… Ayez donc, de
+temps à autre du moins, un peu plus de générosité
+à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à
+attendre de vous, et ne leur approchez pas des lèvres
+le fruit tentateur, puisqu’il leur est interdit d’y
+mordre !… Ne m’objectez pas que vous êtes honnêtement
+résolus à ne le leur présenter que sous la forme,
+soi-disant innocente, du flirt… Je répète <i>soi-disant</i> !
+Si vous voulez flirter, faites-le avec les filles de votre
+monde… Elles, du moins, trouveront toujours à qui
+donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos
+soins intéressés auront fait naître en elles… Mais
+les autres ? Que voulez-vous que les pauvres petites
+éprouvent quand vous les avez grisées de rêve, et
+qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours
+grâce à vous, la pitoyable réalité !</p>
+
+<p>Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle
+avait parlé avec cette conviction profonde qui la
+faisait comparer à un apôtre, quand elle défendait
+ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait,
+attentif ; toute opinion vivement soutenue l’intéressait,
+et celle-ci avait pour elle la vérité.</p>
+
+<p>— Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au
+moins le rêve, qui est peut-être, en somme, le plus
+précieux trésor que se soit vu accorder la pauvre
+humanité !</p>
+
+<p>— Opinion de dilettante, celle-là, mon ami… Ah !
+s’il dépendait de moi de préserver à jamais toutes
+ces petites des rêves irréalisables, de quel cœur je le
+ferais !… Je suis maintenant une vieille femme, mais
+je me souviens encore de ma jeunesse de fille sans
+fortune ! Et parce que je me souviens, je sais tout
+ce que peuvent enfermer de désirs angoissants, de
+détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance
+mélancolique, absurde, touchante, les âmes de ces
+jeunes, qui voudraient leur part de bonheur humain,
+d’amour !… puisqu’il faut toujours en revenir là…
+Sciemment ou non, les plus pures comme les autres,
+toutes, mon Dieu ! ont, à une heure quelconque,
+la nostalgie des mots, des regards qui caressent,
+de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut
+pardonner à la vie même ses pires cruautés… Eh
+bien, laissez à ceux qui en ont le droit le soin de
+guérir cette nostalgie… Vous, les brillants clubmen
+pour femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles !
+Maintenant, en manière de conclusion, je
+passe du général au particulier, et je reviens au
+point de départ de ma petite conférence philanthropique,
+en vous disant : N’allez pas rôder autour de
+Denise Muriel…</p>
+
+<p>— D’autant que ce serait en pure perte !… Chère
+madame, j’en suis convaincu autant que vous.</p>
+
+<p><i>Presque</i> autant, pensait son scepticisme. Mais il
+n’articula pas le mot de doute.</p>
+
+<p>— Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray,
+le regardant droit ; et vous vous tromperiez fort
+en vous figurant que je monte la garde autour de cette
+enfant ! Je vous répète encore que je la crois assez
+solidement trempée pour supporter même l’épreuve
+du théâtre…</p>
+
+<p>— Y entrera-t-elle, décidément ? Vous ne l’en
+détournez pas, vous, madame, qui avez si grand
+souci de la santé morale de vos jeunes protégées ?</p>
+
+<p>— Eh ! je sais bien que c’est la précipiter dans la
+fournaise, et je ne l’y enverrai pas… Mais si les
+circonstances l’y jettent, je l’estime d’âme assez
+forte pour y passer à son honneur… Il faut bien
+voir les choses comme elles sont. Que son père
+perde le petit emploi qui est tout leur revenu avec
+ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle
+que retombera la charge de soutenir toute la famille !
+La mère serait nulle en l’occasion et le frère n’est
+encore qu’un enfant.</p>
+
+<p>— Elle sera sacrifiée, alors…</p>
+
+<p>— Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement
+Mme Champdray. D’ailleurs, il se pourrait
+qu’elle fût récompensée de son dévouement… Ne
+trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du
+théâtre, inévitable chez une femme de sa nature…
+Il se pourrait que, devenue célèbre, s’étant fait un
+nom sur les planches, elle rencontrât quelque galant
+homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et
+l’épousera, l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle
+elle n’est pas née. Fait qui ne se produirait
+sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque
+une fille du monde, mais sans dot !</p>
+
+<p>— Pourquoi non ? Tout arrive, comme dit l’autre,
+jeta d’Astyèves un peu âprement.</p>
+
+<p>— Tout ! mais pas cela, vous le savez aussi bien
+que moi. Un homme est très capable de faire sa
+femme, envers et contre tous, d’une drôlesse quelconque
+qui a su le secret de l’affoler ; mais quant à
+ce qui est d’épouser une charmante fille sans fortune,
+combien en trouverez-vous qui en aient l’héroïsme ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches !
+Nous payons la rançon de notre fortune par le
+peu que nous valons. Elle nous rend incapables d’un
+effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos
+stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en
+toute humilité, que j’ai une horreur misérable pour
+les soucis matériels ! L’idée d’être obligé de compter
+m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une
+femme, sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse
+première serait dissipée et que le <i>moi</i> qui raisonne
+reparaîtrait ressuscité et toujours vivace, pareil à
+lui-même.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire froidement sage et pratique ! Après
+tout, vous et vos pareils avez raison de penser que
+les héritières pouvant être aussi séduisantes que
+leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner
+la préférence !</p>
+
+<p>Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume
+dans son sourire.</p>
+
+<p>— Quels trésors de dédain renferme votre indulgence
+à notre égard ! Pourtant, je crois bien que, dans
+l’âme des plus positifs d’entre nous couve toujours
+la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion
+bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres
+toutes les spéculations de notre piteux égoïsme !
+Dites-moi charitablement, chère madame : « C’est
+la grâce que je vous souhaite, » et je vous présenterai
+mes respectueux hommages, en m’excusant de
+vous avoir fait une si longue visite.</p>
+
+<p>Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux
+mi-plaisant, elle répéta :</p>
+
+<p>— C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il
+ajouter que je ne crois guère à son opération ? Ni
+vous non plus, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non
+plus, qui se connaissait bien, n’y croyait guère, en
+effet.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément
+pris sa vraie physionomie d’été. Certains
+quartiers, devenus tout à fait déserts, s’étaient ensevelis
+dans un silence morne de rues de province ;
+des maisons entières avaient leurs volets clos. Mais
+dans les centres où la vie continuait d’affluer, sur
+les boulevards, dans les promenades, dont les arbres
+se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de
+poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques
+ou provinciales et, devant les magasins, des flâneries
+de touristes en tenue de voyage ou accoutrés de
+modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes
+fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux
+heures plus fraîches des après-midi finissantes, les
+voitures n’emportaient plus de visages connus,
+fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des
+promeneurs curieux ou fatigués.</p>
+
+<p>— Décidément, il serait temps de partir, Paris
+ne nous appartient plus, songea Bertrand d’Astyèves,
+qui suivait d’un œil distrait la marche paresseuse
+des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées
+à travers la brume d’une chaude journée d’été.</p>
+
+<p>Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant
+chez lui, par les Champs-Élysées, devenus paisibles
+autant qu’un jardin de sous-préfecture.</p>
+
+<p>Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta :</p>
+
+<p>— Tiens, d’Astyèves ! Comment va, mon vieux ?…
+Vous êtes encore ici ?</p>
+
+<p>— Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui
+se tendait vers lui, celle d’un citadin convaincu.</p>
+
+<p>— Oh ! moi, mon cher, vous savez, je ne puis
+vivre loin de mon asphalte et de tout ce qu’il supporte,
+comporte, apporte, etc. ! Bien juste, j’irai à
+Deauville pour la grande semaine, parce que mon
+vague instinct de sportsman m’y pousse… Autrement,
+sapristi non, je ne lâcherais pas mon Paris à
+l’époque juste où j’en peux jouir le mieux ! Vous ne
+bougez pas non plus ?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire que je me prépare, au contraire,
+à lui brûler la politesse, car, envahi par les barbares,
+il me paraît odieux, quoi que vous en disiez. Peut-être
+vais-je filer faire un tour dans les Vosges.</p>
+
+<p>— Ah !… parce que ?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales,
+tendant à me faire figurer dans sa prochaine
+série d’invités à Gérardmer.</p>
+
+<p>— Honneur dont vous vous méfiez, attendu que
+Mme Arnales est animée d’un désir tout maternel
+de faire convoler en justes noces la brillante Yvonne !
+Vous avez peur d’être harponné ? Vous avez tort.
+Elle n’est pas mal, la blonde Yvonne… Un peu
+maigrelette et acidulée !… Encore un peu pomme
+verte… Mais elle mûrira… Et puis, elle a le sac !
+Si je ne me savais absolument sûr d’être blackboulé,
+je me mettrais sur les rangs.</p>
+
+<p>— Différence capitale avec moi, qui ne prétends
+pas m’y mettre.</p>
+
+<p>— Parce que vous êtes un sage qui laisse monter
+le vent et attend majestueusement, sous sa tente,
+qu’on vienne le prier d’en sortir…</p>
+
+<p>— Est-ce que vous ne pensez pas que <i>majestueusement</i>
+est un peu excessif ? La vérité, mon cher
+ami, est que la blonde Yvonne éveillerait tout juste,
+en mon indifférence, un vague, très vague, goût de
+flirt… Je ne me sens pas encore assez développée la
+vocation matrimoniale pour être invinciblement attiré
+par les mérites… sonnants de Mlle Arnales !</p>
+
+<p>Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement
+une poignée de main avec son frère en solitude et
+reprit son chemin.</p>
+
+<p>Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée
+d’un mot de Mme Arnales reçu la veille et dont
+quelques phrases étaient demeurées bien nettes en
+son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation
+gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours
+dans la villa Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer,
+y recevant par série des hôtes nombreux.
+Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir
+d’une réponse favorable : « Arrivez-nous bientôt,
+vous qui êtes un fervent mélomane et un non moins
+vif admirateur, si je me rappelle bien, du talent de
+Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre
+souvent, car elle est ici pour la saison, en villégiature
+chez Mme Champdray, en même temps que Vanore,
+de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter,
+l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante
+beaucoup dans notre colonie et, sans doute, l’air des
+Vosges lui est bon ; jamais sa voix n’a été plus belle ;
+depuis cet été, elle semble encore s’être développée
+étonnamment… »</p>
+
+<p>Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les
+dernières lignes du billet de Mme Arnales, sa pensée
+immobilisée sur la phrase concernant Denise Muriel.
+Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il
+avait murmuré :</p>
+
+<p>— Certes non, je n’irai pas là-bas ! ce serait fou !…</p>
+
+<p>Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance
+aiguë qui ne lui permettait que de volontaires
+illusions. Oui, c’était absurde de s’exposer de
+nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel.
+Bien qu’elle appartînt au monde des artistes, il
+ne pouvait en agir avec elle comme avec quelque
+gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la
+vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance,
+son éducation, sa tenue même, elle demeurait
+une fille du vrai monde, à laquelle il était dû d’autant
+plus de respect qu’elle était moins protégée ; et
+un instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui
+faisait, — à cette heure encore, du moins, — condamner
+comme méprisable tout effort pour se faire
+aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir…</p>
+
+<p>Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse
+surtout alors qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation
+l’obsédait bien vite de troubler, à n’importe quel
+prix, cette indifférence fière dont elle s’enveloppait
+jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère
+l’attirait avec une force de vertige.</p>
+
+<p>Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il
+avait su se faire recevoir en même temps qu’elle.
+Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient beaucoup
+causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée
+d’affection, aussi bien par le compositeur que
+par sa femme, elle lui était apparue une nouvelle Denise,
+très jeune, presque gaie, malgré la sourde amertume,
+la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles
+même qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait
+une savoureuse allure de spontanéité et de caprice,
+de franchise un peu hautaine, une souplesse fine pour
+s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous,
+d’une façon qui la révélait une femme très intelligente,
+mûrie avant l’heure par les rudes souffles de
+l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une vierge, délicieusement
+palpitante de vie jeune.</p>
+
+<p>Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre ; à ce point
+différente de celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans
+tous les mondes, qu’elle exerçait sur lui, si blasé,
+une séduction à laquelle il trouvait un goût rare.
+Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses
+insensées pendant cette exquise soirée où elle chantait,
+accompagnée par Vanore, d’étranges mélodies
+du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent,
+dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs
+et faisait les cœurs frémissants sous leur immatérielle
+caresse.</p>
+
+<p>Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies,
+que tous lui demandaient, lui faisaient répéter, insatiables…
+Et quand d’Astyèves était sorti de chez
+Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait
+entendre une seule note sans revoir Denise Muriel,
+debout auprès du piano, ses deux mains tombant,
+avec une grâce harmonieuse, dans les plis de sa robe ;
+pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée
+par les seules bougies du piano, qui nimbaient de
+clarté le jeune visage grave et passionné. C’était
+cette vision-là qu’il conservait d’elle, plus vivante
+que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle
+ombre les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur
+immaculée, soulignaient les lignes souples, presque
+caressantes, du profil découpé, tout lumineux,
+sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte
+dans la nuit… Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant
+elle contemplait avec des prunelles de rêve,
+troublantes comme le timbre même de sa voix.</p>
+
+<p>Ah ! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste !…
+Mais quelle tentation aussi l’avait bouleversé tout
+entier de voir, allumée par lui, une clarté d’amour
+dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché, rencontrait
+le sien !</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée
+dans la railleuse clarté du grand jour, il avait eu pourtant
+un sourire d’ironie à l’adresse de l’enthousiaste
+qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait pensé, suivant
+des yeux la spirale légère échappée de son cigare :</p>
+
+<p>— En vérité, je crois que si elle avait seulement
+deux cent mille francs de dot, je serais capable de
+l’épouser tout de suite ! il est vrai que si elle était
+une héritière, même aussi médiocrement pourvue,
+elle aurait toute sorte de chances pour ressembler à
+la phalange des poupées, — ou des demi-vierges, — qui
+nous sont destinées de par les lois de notre monde
+et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier
+de nos désirs matrimoniaux.</p>
+
+<p>Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait
+assez précieux pour que d’Astyèves, pareil à tous
+les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât,
+malgré tout, à refuser la très aimable invitation de
+Mme Arnales ; discrète insinuation qu’il ne serait
+point mal venu s’il se plaçait parmi les prétendants
+à la main de cette richissime petite fille à laquelle il
+semblait particulièrement plaire.</p>
+
+<p>— Irai-je décidément ou n’irai-je pas ? songea-t-il
+de nouveau, ramené par sa rencontre à cette question
+qu’il fallait résoudre, et résoudre promptement,
+la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa
+réponse sans tarder.</p>
+
+<p>Pourquoi, en somme, eût-il refusé ? Parce qu’il
+redoutait la séduction trop puissante de Denise
+Muriel ? Mais si vraiment il avait peur d’elle, peur
+de lui-même, il lui serait facile de la fuir… D’ailleurs
+enfin, même cédât-il un moment à l’élan
+qui l’entraînait vers elle, ne savait-il pas que le
+ressort de sa froide volonté ne manquerait point
+de l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait ?…</p>
+
+<p>Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son
+courrier l’attendait. Une lettre était arrivée de sa
+mère, installée depuis plusieurs semaines dans son
+château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout
+à coup eut une petite exclamation, avec un bizarre
+sourire. A la dernière page de sa causerie, Mme d’Astyèves
+écrivait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car
+il me revient que Mme Arnales compte te recevoir
+à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand nonchalant,
+que souhaiter, en mes ambitions maternelles,
+te voir répondre à une invitation qui n’est point pour
+être dédaignée. L’expérience te murmure que, bon
+gré, mal gré, l’heure du mariage sonne pour les plus
+endurcis célibataires comme pour les autres et que
+tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.</p>
+
+<p>« Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer
+plus souhaitable fiancée que certaine blonde
+héritière qui, me dit-on, te tient en sensible faveur ;
+et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer
+une belle-fille plus accomplie ; jolie, fort bien élevée,
+voire même sérieusement élevée, instruite sans
+pédanterie et, — qualité d’un autre ordre, nullement
+à dédaigner — pouvant apporter à mon cher
+grand la fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.</p>
+
+<p>« Ce sont peut-être là rêves de fumée ; mais, de par
+le monde, il arrive parfois que la réalité est faite des
+rêves auxquels un peu de volonté a donné corps.
+Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez
+point la chance si tant est qu’elle vous soit favorable
+et souvenez-vous de la bonne vieille allégorie de
+l’Occasion qu’il fallait adroitement saisir au passage,
+sous peine de la voir fuir sans retour. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait
+à errer sur la bouche de Bertrand. Une
+minute, il resta songeur, considérant d’un regard
+distrait la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes
+ses hésitations.</p>
+
+<p>— Tant pis ! Arrive que pourra. Je pars.</p>
+
+<p>Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à
+Mme Arnales.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui
+l’amenait vers Gérardmer. Ses journaux rejetés de
+côté, il se laissait bercer par le mouvement monotone
+du train, regardant naître peu à peu, puis grandir,
+puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement
+arrondis, les Vosges toutes bleues, — d’un
+bleu vert sombre, — sous le ciel lavé par de chaudes
+averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les
+moelles, — peut-être <i>parce que</i> Parisien ! — il
+éprouvait une sorte de jouissance à se sentir tout à
+coup transplanté hors de l’atmosphère boulevardière
+qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec
+une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers
+nuages déchiquetés en lambeaux et moirait, de
+larges ondulations, la floraison rose des bruyères
+dans les plaines que son regard contemplait avec un
+plaisir charmé.</p>
+
+<p>Puis, soudain, le large horizon disparut ; le train
+s’engageait dans une vallée magnifiquement étroite,
+enserrée entre deux murailles de sapins, d’un vert
+sans reflet, marbré par les taches grises des roches
+éboulées sur leurs flancs ; des murailles si hautes
+qu’elles faisaient le ciel invisible, et que le train
+semblait courir dans une coulée de verdure, de mystérieuse
+issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les
+eaux transparentes mouillaient leur lit de pierre
+presque au ras du sol.</p>
+
+<p>Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le
+sombre et superbe voile qui murait les deux côtés de
+la route, et découvrit quelques chalets groupés
+autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une
+minute, le temps de recueillir une bande de promeneurs,
+Parisiens et Parisiennes d’allures, qui s’engouffrèrent
+dans les wagons avec un bruit joyeux.</p>
+
+<p>Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le
+souvenir du milieu vers lequel il allait. Évoqué
+dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait tout à
+coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir
+jaillit en lui de retourner en arrière pour aller se réfugier
+devant quelque beau paysage solitaire dont il
+jouirait en paix, sans avoir à craindre les paroles
+dissonantes comme des notes fausses.</p>
+
+<p>Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait,
+se gourmandant railleusement :</p>
+
+<p>— Quel animal romanesque je suis encore capable
+de constituer à l’occasion ! Allons, un peu plus
+de vaillance. Si la fastueuse hospitalité de Mme Arnales
+me devient à charge, il ne me sera pas bien
+difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier
+dans la solitude de quelque village pittoresque, primitif
+à souhait ! Peut-être, après tout, est-ce que je
+calomnie mes hôtes et leurs invités en les soupçonnant
+atteints de <i>parisianisme</i> aigu !</p>
+
+<p>Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de
+s’être ainsi rendu coupable de jugement téméraire, il
+put se sentir délivré de tout scrupule sur ce chef
+quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse
+où était groupée, avant le dîner, la brillante
+société, réunie à la villa Belle-Rive. Et une involontaire
+réflexion jaillit en son esprit :</p>
+
+<p>— Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase !</p>
+
+<p>C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer,
+très choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses
+relations de Mme Arnales : femmes
+célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune
+et leur chic, voire même par leur beauté consacrée ;
+auxquelles nulle scandaleuse aventure n’aurait pu
+être imputée, toutes en puissance maritale, sans être
+pour cela dépourvues du <i>montant</i> nécessaire pour
+tenir en galante humeur la colonie masculine…
+Celle-ci représentée, outre la phalange des maris, par
+Étienne Daloy le romancier, le peintre Stanay et,
+dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen,
+d’âge flottant entre trente et cinquante ans,
+tous pourvus de quelque mérite particulier qui faisait
+priser leur présence.</p>
+
+<p>Peu de jeunes filles avec Yvonne ; une jolie perruche,
+nulle, bavarde et coquette, Marguerite d’Hennecour,
+qu’elle tenait pour son « amie de cœur », et
+sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept
+ans, spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère
+éprise de correction, très bonne avec une clairvoyance
+redoutable, <i>flirt</i> comme une jeune miss, sachant,
+d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son
+irrégulière petite figure de brune.</p>
+
+<p>Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour
+Bertrand d’Astyèves. En les trouvant réunis, toujours
+pareils à eux-mêmes, absorbés par les mêmes
+préoccupations mondaines, ayant mêmes allures,
+mêmes conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer
+n’avoir pas quitté Paris, n’eût été l’admirable
+décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.</p>
+
+<p>Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la
+belle nappe tranquille flambait sous les lueurs du
+couchant qui avait la splendeur d’une gloire ; et sur
+ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes,
+les cimes effilées des sapins dressés d’un jet svelte
+à l’extrémité du lac, les silhouettes noires et fines
+des barques qui filaient avec de grandes ondulations
+larges vers les hautes masses boisées des montagnes,
+roussies par une clarté d’incendie sur l’une des
+rives, alors que, déjà, l’autre s’enfonçait, tout obscure,
+dans le crépuscule bleu. Mais avec Bertrand,
+le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler
+les fantastiques jeux de lumière qui irisaient le
+lac éblouissant. Près de lui, Étienne Daloy flirtait
+en phrases quintessenciées et incisives avec Sabine
+dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et
+qui se dérobait malicieuse.</p>
+
+<p>Du fond du <i lang="en" xml:lang="en">rocking chair</i> où elle se balançait nonchalamment,
+Yvonne appela :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves ! Peut-on sans trop de
+scrupule vous distraire de la contemplation de ce
+coucher de soleil ?</p>
+
+<p>Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois :</p>
+
+<p>— On peut… Et ce sera même œuvre de charité,
+car cette généreuse orgie de lumière commençait, je
+crois, à m’hypnotiser !</p>
+
+<p>— Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une
+étonnante richesse de tons !</p>
+
+<p>Une telle indifférence était dans son accent, donnait
+une si franche banalité à ses paroles qu’un sourire
+d’ironie passa, imperceptible, sous la moustache
+de Bertrand.</p>
+
+<p>— Votre enthousiasme ne semble pas excessif,
+mademoiselle !</p>
+
+<p>— Je ne suis pas enthousiaste ! Et puis, avouez que
+n’arrivant pas en droite ligne de Paris, comme vous,
+j’ai le droit d’être blasée sur un pareil spectacle.
+Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est
+beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce !</p>
+
+<p>— Alors, la nature ?… la campagne ?… Non !</p>
+
+<p>— La nature ? la campagne ?… Non, pas du tout !
+J’avoue que je ne vibre pas sur ces cordes-là. A un
+Parisien convaincu comme vous, je puis bien confier
+mon intime opinion, sans être obligée, comme si je
+causais avec Étienne Daloy, de me livrer à des variations,
+par exemple sur le thème : « Un paysage
+est un état d’âme ! »</p>
+
+<p>— En vous inspirant d’Amiel lui-même ?</p>
+
+<p>— Amiel ? Qui ça, Amiel ?</p>
+
+<p>— Celui-là même qui a écrit la pensée que vous
+exprimez.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire :</p>
+
+<p>— Je suis charmée de rendre à César ce qui est à
+César. Mais j’avoue que j’ignorais complètement
+l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je vous
+ai tout bonnement servi au passage une phrase dont
+j’avais vague souvenance pour l’avoir entendu commenter
+par quelque docte professeur.</p>
+
+<p>— J’aime mieux cela !</p>
+
+<p>— Parce que ?</p>
+
+<p>— Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne
+soupçonna pas, vous auriez autrement culbuté l’idée
+que mon esprit prend la liberté grande de se faire
+sur vos goûts…</p>
+
+<p>— Vraiment ? Et serait-il très indiscret de vous
+demander quelle est cette idée ?</p>
+
+<p>Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil
+et le regardait curieusement.</p>
+
+<p>— Indiscret ? Certes non, mais… imprudent peut-être,
+car vous pourriez bien m’amener à vous confier
+des choses… un peu bien difficiles pour moi à
+formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si
+vous entourez la modestie d’un culte spécial… Prenez
+seulement que c’est l’idée en question qui m’a
+enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir,
+près de vous…</p>
+
+<p>Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont
+ce madrigal était saupoudré, et une lueur plus vive
+anima une seconde son regard un peu froid. Décidément,
+il lui plaisait, cet aristocratique garçon de
+hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle
+comprenait mal. Pourtant, elle jeta d’un ton léger,
+dissimulant son plaisir :</p>
+
+<p>— C’est gentil, ce que vous dites… Surtout s’il
+s’y trouve un grain de sincérité ! Soyez tranquille,
+nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez
+pas trop Paris, <i>notre</i> Paris après lequel je soupire,
+moi, de toutes les fibres de mon cœur… Si je
+n’avais la crainte de vous paraître un recueil de citations,
+j’ajouterais que je soupire après le petit ruisseau
+de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël.
+Cette fois, je nomme mon auteur !…</p>
+
+<p>— Alors, vraiment, c’est à ce point ?</p>
+
+<p>— A ce point ! Aussi, pour me donner l’illusion
+de n’être plus loin de ma bonne ville…</p>
+
+<p>— Comme eût dit le roi Henri lui-même !</p>
+
+<p>— Que vous êtes moqueur !… Je continue… Pour
+me donner l’illusion d’être dans Paris, racontez-m’en
+tous les petits potins que vous jugerez dignes de
+m’être offerts ! Je les dégusterai ainsi que des bonbons…
+Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ
+pour Villers ? il paraîtrait que…</p>
+
+<p>Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande
+de racontars mondains, des plus insignifiants
+détails sur les uns et sur les autres dont ardemment
+elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une vivacité
+puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé
+comme jamais encore il ne l’avait été… Peut-être parce
+qu’il souffrait, ainsi que d’une note fausse, du désaccord
+entre la futilité pitoyable de ces propos de
+salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.</p>
+
+<p>Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance
+aiguë, ne subissait-elle pas un peu, rien
+qu’un peu même, la pénétrante poésie de cette nuit
+proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne,
+mettait des profondeurs inattendues sur son visage
+mièvre, estompait l’élégance trop cherchée de sa
+toilette pour en fondre les détails en un seul
+ensemble harmonieusement pâle…</p>
+
+<p>Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur
+un ton léger de flirt, il se prenait à l’observer, dans
+un dédoublement de pensée qui lui était familier.
+Qu’elle était donc banalement quelconque, cette
+héritière qui n’avait ni la candeur délicieuse des
+vierges naïves, ni le ragoût piquant des gamines
+trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse correction
+de tenue par unique souci de sa réputation
+mondaine, sans sincérité dans sa réserve démentie
+souvent par le sourire, le regard, la discrète équivoque
+des mots !</p>
+
+<p>Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle
+serait. Une mondaine accomplie, à coup sûr, point
+sotte en son genre, assez intelligente même pour
+parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon
+du bel esprit, ayant été saturée de leçons, cours,
+conférences ; peu sensible, point passionnée, jamais
+oublieuse de son immense fortune ni des égards que
+cette fortune devait lui valoir ; coquette, peut-être ;
+par vanité surtout, sans rien perdre de sa froide raison
+qui ne lui permettrait ni une incartade dangereuse
+ni une généreuse folie, pas plus que jamais elle ne serait
+capable de haute envolée d’âme ou de pensée.</p>
+
+<p>— Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai,
+songea-t-il railleusement. Il faut être pratique et
+prévoyant à l’heure présente !</p>
+
+<p>La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par
+une soudaine exclamation :</p>
+
+<p>— Tiens ! voici Denise Muriel !… Et, comme de
+juste, à sa suite, son fidèle chevalier !</p>
+
+<p>En effet, sur la route qui passait au pied de la
+terrasse, une forme féminine s’avançait, très fine
+dans le crépuscule bleu ; à ses côtés, un homme de
+robuste stature marchait.</p>
+
+<p>La brise apporta les lointaines sonorités d’une
+voix musicale et grave. D’Astyèves eut un frémissement.
+Une singulière impatience l’avait secoué
+aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un
+accent détaché, un peu sec :</p>
+
+<p>— Sans doute, elle revient de quelque excursion.
+C’est une promeneuse fanatique ; elle est toujours
+sur les routes. Si vous désirez la voir, c’est là que
+vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car
+elle fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une
+sauvage que cette jolie fille !</p>
+
+<p>Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette
+souple que l’ombre lui voilait peu à peu, sans qu’il
+eût pu distinguer le visage :</p>
+
+<p>— Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse ?</p>
+
+<p>— Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne
+sort guère de la colonie Champdray et Vanore, qui,
+peu sociable, joue volontiers au petit cénacle. Nous
+n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise
+Muriel et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée.
+Et c’est même pendant cette excursion qu’il
+m’a été donné de constater que les admirateurs de
+la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout
+particulièrement…</p>
+
+<p>Elle le regardait avec une sorte de coquetterie,
+renversée un peu dans son fauteuil :</p>
+
+<p>— Particulièrement ? Qu’entendez-vous par là ?</p>
+
+<p>Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de
+suite, très correcte :</p>
+
+<p>— J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en
+connaisseur tout ce qu’elle vaut comme artiste, voire
+même comme femme… Toujours est-il que vous et
+vos pareils avez ici un rival sérieux…</p>
+
+<p>— Si sérieux que cela ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu, oui ! Il serait emballé pour le bon
+motif que personne n’en serait autrement surpris !
+C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore,
+possesseur de nombreuses manufactures dont il est
+très fier, se pavanant volontiers, mais un bon garçon !
+du genre colosse… Denise Muriel paraît l’avoir
+complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui,
+par sa beauté… Pour son talent, il est incapable
+d’en juger, n’entendant rien à la musique. Il la contemple
+avec des yeux de caniche dévoué tout à fait
+amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en
+peut trouver l’occasion !</p>
+
+<p>— Ce qui rentre dans son rôle de caniche.</p>
+
+<p>— Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire,
+pour charge de conduire les aveugles, et Denise
+Muriel a des yeux dont elle sait se servir !</p>
+
+<p>— Ai-je le droit de demander encore, « qu’entendez-vous
+par là ? »</p>
+
+<p>— Mais… tout bonnement ce qu’en entendent
+ces messieurs qui, plus ou moins, flambent tous en
+son honneur !</p>
+
+<p>Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la
+sécheresse presque dédaigneuse de l’accent. Et,
+sans permettre une réplique à d’Astyèves, elle continua,
+se balançant un peu, d’un mouvement capricieux :</p>
+
+<p>— Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de
+ses visites. C’est preuve de tact chez elle ! En somme,
+elle n’est plus de notre monde et si elle entre au
+théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos
+relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la
+recevoir avec nos amis. Seulement, comme maman
+était désireuse de la faire entendre dans notre
+cercle, — car elle a une voix étonnante ! — il a été
+convenu qu’elle viendrait ici chanter chaque semaine,
+en artiste…</p>
+
+<p>Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans
+tout l’être de Bertrand, lui jetant aux lèvres une
+mordante réponse. Mais il ne l’articula pas. De
+quel droit l’eût-il fait ? Ce que disait si brutalement
+cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide,
+c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse
+mondaine. Sans doute, ils en jugeaient tous ainsi,
+les privilégiés réunis sur cette terrasse fleurie, auxquels
+la destinée bienveillante avait épargné les
+angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient
+jouir, dans l’ignorance du terrible souci d’argent,
+de ce beau crépuscule d’été…</p>
+
+<p>Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des
+êtres groupés là connaissait l’amertume du pain
+péniblement gagné, l’institutrice d’Yvonne, une
+pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait
+de faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée
+sur les épaules d’Yvonne, elle était restée à l’écart.
+Elle aussi contemplait le lac devenu pareil à une
+nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui
+s’étoilait…</p>
+
+<p>Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne
+semblait entendre la rumeur des conversations ; et,
+comme lui, elle tressaillit au son de la cloche qui
+annonçait le dîner.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Denise cessa de ramer et permit à sa barque de
+dériver lentement sur l’eau miroitante du lac que le
+soleil piquait d’éclairs. Alors, la main arrêtée sur
+les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse
+de cette matinée d’août, se laissant pénétrer
+par la grâce pittoresque de ce joli pays vert, par le
+charme du ciel limpide que des vols d’hirondelles
+striaient d’ailes noires.</p>
+
+<p>Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait
+seulement que c’est une douceur de vivre parfois,
+fût-ce un seul instant, dans l’oubli absolu du passé
+comme de l’avenir, et la pensée muette, de se
+perdre dans l’apaisante inconscience des choses.
+D’un regard voilé de rêve, elle contemplait la route
+qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant presque les
+eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai,
+les promeneuses qui passaient en toilettes claires,
+prenant ainsi à distance des airs de grandes fleurs
+vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses. Sur le lac,
+autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient
+l’eau de leur sillage rapide ou lent ; périssoires
+effilées, lancées avec une prestesse de flèche,
+barques moins sveltes, souvent pavoisées d’oriflammes,
+qui, presque toutes, emportaient des êtres
+jeunes ; les hommes courbés sur leurs avirons, les
+femmes nonchalantes, amusées ou rêveuses, pailletant
+l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages
+pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés
+de lumière.</p>
+
+<p>— Eh ! là-bas ! gare ! jeta une voix sonore.</p>
+
+<p>Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque,
+dérivant, s’en allait vers la petite flottille qui
+bordait le quai, et un canotier avertissait la promeneuse
+distraite. Vite, elle reprit les rames et
+ses mains nerveuses éloignèrent adroitement sa
+petite embarcation d’une grande qui arrivait, décorée
+du pavillon des Arnales, couleur d’or, comme les
+cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de
+paille, enguirlandé de coquelicots. Denise distingua
+vite la jeune fille, assise auprès de ses deux amies,
+au milieu de son habituelle escorte masculine, augmentée
+d’un nouveau venu, en qui, tout de suite,
+elle reconnut Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût
+perdu parmi les rameurs. D’ailleurs, eût-elle hésité
+que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le
+silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait
+et appelait, avec un petit rire mordant :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves ? voulez-vous voir comment
+une belle artiste utilise ses loisirs en villégiature ?
+Regardez canoter la charmante Denise
+Muriel !</p>
+
+<p>Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir
+qu’un tressaillement d’impatience irritée avait secoué
+Bertrand, certain qu’elle avait saisi le propos
+articulé avec une parfaite désinvolture.</p>
+
+<p>Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine
+lui lançait un amical :</p>
+
+<p>— Bonjour, mademoiselle Denise !</p>
+
+<p>Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et
+passa inclinant un peu, très peu, la tête, pour
+répondre au salut des autres, dédaignant l’hommage
+de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu
+les comprendre, lui disaient quelle vision charmante
+elle évoquait, souple et jeune, dans sa barque solitaire,
+le visage rosé par ses mouvements de rameuse,
+par le souffle vif de la brise qui illuminait la
+peau d’un éclat de belle fleur.</p>
+
+<p>D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai,
+laissant derrière elle celui des Arnales et, en droite
+ligne, elle vint aborder au débarcadère.</p>
+
+<p>Encore une finie, de ces promenades capricieuses
+qui étaient l’un des enchantements de ce séjour à
+Gérardmer que lui offrait l’affection de Mme Champdray ;
+un séjour qui avait pour elle la douceur d’un
+rêve très bon et d’une joie imprévue.</p>
+
+<p>L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au
+moment où elle avait l’unique perspective d’un été
+solitaire et maussade à Paris, sa mère partie pour
+les eaux avec Robert dont il fallait occuper les vacances ;
+et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour
+elle-même lui étant interdits par les ressources exiguës
+de leur budget d’été.</p>
+
+<p>Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se
+voyant soudain enlevée à son isolement, transplantée
+dans une atmosphère de chaude sympathie où elle
+pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait, oublier
+que la vie lui était lourde de responsabilités et
+de difficultés.</p>
+
+<p>Oh ! se laisser vivre ! quelle jouissance inattendue
+c’était pour elle ! Et comme elle la goûtait, dans tout
+son être jeune, ardemment reconnaissante à la femme
+délicate qui se faisait un maternel plaisir de la lui
+procurer ; touchée aussi des attentions dont l’entourait
+Mme Vanore, une excellente petite femme, mère
+de famille convaincue, guère artiste, admiratrice
+touchante de son illustre mari qu’elle adorait, sans
+idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant
+gardé une invraisemblable naïveté au milieu du
+monde d’artistes où elle vivait sans s’effaroucher de
+rien, grâce à sa merveilleuse candeur.</p>
+
+<p>Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle
+matinée bleue, Denise allait reprendre le chemin des
+Xettes, groupe de chalets et de fermes, sur le flanc
+de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa
+de Mme Champdray.</p>
+
+<p>Mais, sur le quai, elle s’arrêta ; la pâle institutrice
+d’Yvonne, Mlle Dusouy, y était assise, attendant
+le retour des promeneuses qui avaient jugé sa présence
+superflue. Et dans sa solitude, avec une
+expression songeuse sur son visage fané, elle avait
+un tel aspect de mélancolie, qu’instinctivement Denise
+interrompit sa marche, dans un désir d’offrir
+à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie.
+Cette pauvre fille, traitée chez les Arnales à la façon
+d’une utile machine, était la seule de cette brillante
+maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui tendant
+la main, elle dit amicalement :</p>
+
+<p>— C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté
+d’une matinée comme celle-ci ?</p>
+
+<p>— Ce <i>serait</i> bon, corrigea l’institutrice avec douceur.
+Je ne sais pas beaucoup ce que c’est que d’être
+libre. Et il ne m’est pas permis de désirer l’apprendre.
+Je le saurai toujours trop tôt !</p>
+
+<p>Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy
+expliqua avec la même simplicité résignée :</p>
+
+<p>— Je vous étonne ? C’est que, pour posséder mon
+indépendance, il me faut être sans position, et rien
+ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je dois
+travailler pour vivre… C’est un malheur qui ne
+tardera guère à m’atteindre, je le crains, car, d’un
+jour à l’autre, Yvonne va se marier. Il en est sans
+cesse question… Alors, pour moi, ce sera une nouvelle
+place à trouver. Et si vous saviez quelle
+perspective c’est là ! Il y a tant de demandes et si
+peu d’occupations, en somme, pour y répondre !</p>
+
+<p>Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice,
+quoiqu’elle parlât très calme, en femme qui,
+de longtemps, a compris la vanité des révoltes contre
+la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement
+dans la triomphante joie des choses, lui
+était jaillie des lèvres parce qu’elle l’étreignait toute,
+et elle trouva un écho dans le cœur même de Denise.
+La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de
+l’avenir !</p>
+
+<p>Presque affectueuse, elle lui dit :</p>
+
+<p>— Oh ! oui, je comprends votre inquiétude. Mais
+ne vous alarmez pas trop à l’avance, cela sert si peu
+heureusement. Très souvent, les choses s’arrangent
+autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs,
+peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas
+aussi vite que vous le supposez. Elle est très difficile !</p>
+
+<p>L’institutrice sourit :</p>
+
+<p>— Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux
+messieurs tout l’été ! Il vient encore d’en arriver un
+nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît particulièrement
+à Yvonne.</p>
+
+<p>Denise revit le jeune homme assis dans la barque,
+non loin d’Yvonne, il est vrai, mais l’enveloppant
+elle-même au passage d’un regard auquel une
+femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique :</p>
+
+<p>— Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi ?</p>
+
+<p>— Les héritières comme elle paraissent toujours
+charmantes.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent
+de Mlle Dusouy. En toute simplicité, elle reconnaissait
+un fait. Denise, à son tour, sourit.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, mademoiselle, mais vous
+parlez à la façon d’un vieux misanthrope. Voici vos
+promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas de
+leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir
+et bon courage ! Si je puis vous être utile en
+quelque chose, je vous en prie, usez de moi sans
+cérémonie…</p>
+
+<p>Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise
+dans son accueil, elle quitta l’institutrice pour s’engager
+sur la route des Xettes dont elle gravit lentement
+la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau,
+avec une ivresse jeune, au charme que distillait en
+elle ce paysage de lumière.</p>
+
+<p>Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame
+Champdray écrivait. Elle releva la tête, entendant
+le bruit léger des pas de Denise, et lui sourit.</p>
+
+<p>— Vous voilà rentrée ? petite fille. Comme vous
+êtes rose ! Le canotage vous réussit. Vous n’avez
+pas eu d’aventure sur le lac ? Vous n’avez ni chaviré
+ni fait chavirer personne ?</p>
+
+<p>— Personne ! ma grande amie. J’ai même savamment
+louvoyé autour du canot Arnales.</p>
+
+<p>— La blonde Yvonne naviguait ?</p>
+
+<p>— Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle
+s’était jointe un nouvel admirateur de sa précieuse
+petite personne, M. d’Astyèves !</p>
+
+<p>— Comment, d’Astyèves est ici ?… Celui-là, ma
+petite, m’a un peu l’air d’être votre admirateur plus
+encore que celui d’Yvonne.</p>
+
+<p>— N’en croyez rien ! madame. Il a, pour chacune
+de nous deux, une forme particulière d’admiration et
+celle dont il me fait hommage est de telle qualité que
+mieux vaut n’en pas parler !</p>
+
+<p>Une seconde, Mme Champdray considéra cette
+créature charmante dont la jeunesse avait dû apprendre
+déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu
+d’amertume dans le léger sourire des lèvres, — ces
+lèvres désirables pour ceux-là mêmes qui restaient
+de froids dilettantes jusque dans la vivacité même
+de leur entraînement.</p>
+
+<p>— Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que
+clairvoyante… Je n’ose pas dire « trop sage ». Mais
+que je regrette de ne pouvoir vous prêcher l’illusion !…
+Enfin, laissons tout cela… Ah ! j’oubliais, il
+y a là une lettre pour vous.</p>
+
+<p>Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy,
+où Mme Muriel faisait sa saison. Depuis une semaine
+qu’elle y était installée, pour la première fois,
+elle donnait signe de vie à sa fille ; et Denise, en recevant
+la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait,
+sans doute, aucune chaude caresse de pensée ou
+même de mot…</p>
+
+<p>Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la
+lire seule parce qu’elle était jalouse du secret de ses
+impressions. Une petite anxiété frémissait en elle
+devant cette enveloppe encore close, car bien souvent
+les lettres, comme les paroles de sa mère,
+l’avaient meurtrie ; et, une seconde, elle s’attarda
+instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un brin
+de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des
+choses qui, un moment, lui avait fait l’âme joyeuse.</p>
+
+<p>Puis, elle rompit le cachet et lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée
+au sujet de l’hôtel où tu m’as envoyée ? Il
+est détestable à tous les points de vue, société,
+chambre, cuisine… Avec tes manies d’économie à
+outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain
+confort m’est indispensable. Aussi ai-je dû
+changer et me suis-je enfin installée beaucoup plus
+à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne
+puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses !</p>
+
+<p>« Seulement, les conditions de mon nouveau gîte
+sont naturellement plus élevées que celles du petit
+hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer. Aussi,
+puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la
+famille, je te serais obligée de me faire parvenir, sans
+trop de retard, des capitaux. Je n’aime pas à courir
+le risque de me trouver à court, d’autant que je
+désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton
+frère et que les cochers se montrent fort exigeants.
+Adresser pareille demande à ton père serait inutile,
+car il m’a l’air de s’être, à son ordinaire, mis dans
+les embarras d’argent… Ce qui me force à recourir
+encore à toi…</p>
+
+<p>« A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis
+me défendre de souffrir comme aux premiers jours
+de notre ruine, je suis satisfaite de mon traitement ;
+et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant ! jouit beaucoup
+de son séjour ici… Mais combien je voudrais,
+moi, en être loin ! Je me sens enveloppée d’une atmosphère
+de vie facile et luxueuse, de gaieté, d’animation, — dans
+notre nouvel hôtel surtout ! — qui
+m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la résignation
+de m’accommoder d’un pareil voisinage et
+j’ai hâte de regagner ma solitude de Paris où s’engourdit
+un peu l’amertume de ma vie gâchée !</p>
+
+<p>« Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce
+que je te demande et faisant ce sacrifice de tes sages
+principes d’ordre, puise dans ta réserve les quelques
+cents francs dont j’ai besoin absolument. Continue
+à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a
+l’heur de te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement
+une société plus gaie que la mienne. Ne t’imagine
+pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton personnage
+d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la
+possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu
+aurais dû être… Hélas ! hélas ! nulle mère ne peut
+souffrir plus que moi de la destinée qui est faite à
+son enfant !…</p>
+
+<p>« Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus.
+Au revoir, ma Denise. Reçois les plus affectueux
+baisers de ta mère et amie,</p>
+
+<p class="sign">« Germaine <span class="sc">Muriel</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant
+elle, c’était toujours le même horizon baigné
+de clarté blonde, le même frémissement léger des
+eaux bleues pointillées de voiles blanches ; dans l’air
+chaud, la même joyeuse rumeur de vie… Mais elle
+ne pouvait plus jouir de l’éblouissante fête de cette
+matinée d’été. Ses yeux regardaient sans voir. Et,
+amère, elle murmurait :</p>
+
+<p>— De l’argent, où en trouverai-je ? Maman sait
+pourtant bien que, tout juste, nous avons la somme
+nécessaire pour traverser les mois d’été pendant lesquels
+je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle
+demande, que ferons-nous ensuite ?…</p>
+
+<p>Ah ! cette misérable question d’argent, sans cesse
+renaissante, puisque ni sa mère ni son père même ne
+savaient se plier aux obligations imposées pourtant
+par leurs ressources étroites, comme elle en connaissait
+le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le
+chancelant budget ! Elle avait justement pressenti
+que la lettre de sa mère lui ravirait sa fragile quiétude !
+Obsédée par le souci de répondre à la demande
+de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et
+avec combien de discrétion ! quelle rigoureuse économie
+leur était imposée, elle ne pouvait plus jouir
+de la belle journée d’été.</p>
+
+<p>— Denise, ma petite, vous êtes devenue bien
+songeuse, remarqua affectueusement, un peu plus
+tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si votre
+vieille amie peut vous être utile pour une chose
+ou une autre, il faut recourir à elle tout simplement.</p>
+
+<p>Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux
+qu’elle jugeait devoir garder pour elle seule. Elle
+remercia Mme Champdray, et même, pour répondre
+à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs,
+elle attendit que son amie fût partie en excursion.
+Alors seulement, sa lettre achevée, elle sentit moins
+pesante, la mélancolie qui s’était abattue sur elle.
+Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin,
+elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses
+préoccupations, si mesquines et si graves, dans la
+paix profonde des fins de jour dont le silence tombait
+sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même,
+elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui
+restait abandonné sur ses genoux…</p>
+
+<p>Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce
+déjà Mme Champdray, qui revenait ? Non, à la
+grille, un visiteur parlait à la femme de chambre
+qui l’introduisait ; c’était Bertrand d’Astyèves. Il
+était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu
+dérober sa présence. Elle n’y songea pas. Échapper
+à elle-même lui semblait, à cette heure, désirable
+par-dessus tout !</p>
+
+<p>D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger
+importun que ce Bertrand d’Astyèves qu’elle savait
+pouvoir tenir pour un agréable causeur, supérieur en
+culture littéraire et artistique à la bonne moyenne des
+hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait
+pas d’être bien femme ; et l’intuition que,
+si la fantaisie lui en prenait, elle pourrait réduire à
+sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait d’une
+complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et
+aussi d’indulgence pour la franchise hardie avec
+laquelle il la recherchait.</p>
+
+<p>Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger
+d’accueil, il s’approchait :</p>
+
+<p>— Je vous fais toutes mes excuses de troubler
+ainsi indiscrètement votre solitude. Je venais présenter
+mes hommages d’arrivée à Mme Champdray,
+que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la
+fin de l’après-midi.</p>
+
+<p>— Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous
+l’attendre ?</p>
+
+<p>— Si vous daignez m’y autoriser.</p>
+
+<p>Elle sourit un peu.</p>
+
+<p>— Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité
+pour vous autoriser ou non. Mais ce serait vraiment
+oublier que je suis traitée ici en enfant de la maison
+et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray,
+soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux
+pour bien pratiquer l’hospitalité en son absence.</p>
+
+<p>Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir
+très vif. Le hasard lui était plus favorable qu’il n’eût
+jamais osé l’espérer.</p>
+
+<p>— Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce,
+au risque d’être un gêneur, car vous lisiez.</p>
+
+<p>Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait
+au visage une délicieuse expression de toute jeunesse.</p>
+
+<p>— J’aurais lu, peut-être, sans doute même ; mais
+quand vous êtes arrivé, je faisais, je crois bien,
+tout comme les petites filles, je rêvassais en regardant
+le paysage qui m’est un ami avec lequel
+je m’oublie en interminables conversations ! Avouez
+qu’il mérite tant d’honneur et que, si accueillant
+que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où
+je vous retiens vaut mieux encore pour la vue dont
+on y jouit…</p>
+
+<p>Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large
+cercle enveloppait le lac, les montagnes noires de
+sapins, les coteaux veloutés par l’herbe haute, la
+petite ville souriante et, s’en détachant, la route
+étroite et blanche qui fuyait, dominée par la chaîne
+onduleuse des Vosges que le crépuscule bleuissait,
+toutes sombres sous le ciel rose du couchant.</p>
+
+<p>Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait
+toujours du paysage évoqué par la voix musicale
+dont l’accent venait, une fois encore, de trahir une
+si forte intensité d’impression. En son dilettantisme,
+il goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement
+de cette âme de femme, palpitante de vie
+ardente et jeune dans une forme charmante. Et, très
+sincère, il dit :</p>
+
+<p>— Vous avez bien raison de planter ici votre tente !
+Les minutes doivent s’y écouler exquises, surtout
+quand on a le secret d’y enfermer… tout ce que vous
+y mettez…</p>
+
+<p>— Tout ?… Mais laissez-moi vous dire que vous
+ne savez guère quel est ce « tout » !</p>
+
+<p>— Oh ! je le devine bien un peu.</p>
+
+<p>— Vraiment ?… Quelle ambition grande ! M’expliquerez-vous
+d’où vous prenez le droit de l’avoir ?</p>
+
+<p>Il se mit à rire.</p>
+
+<p>— C’est la récompense de mes profondes méditations.</p>
+
+<p>— De vos méditations… à mon sujet ?</p>
+
+<p>— Si j’osais, je répondrais… oui. Ne m’en veuillez
+pas trop de mon audace. Elle vient de ce que…
+Mais faut-il vous avouer quelque chose ?</p>
+
+<p>— Quoi donc ?… Avouez toujours, nous verrons
+ensuite…</p>
+
+<p>— Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement
+rencontré de femme qui, autant que vous, m’induise
+en tentation de curiosité et d’investigations psychologiques !</p>
+
+<p>Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont
+la chaude lumière laissait pourtant les secrets
+de l’âme bien voilés. Une lueur d’amusement y
+brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse :</p>
+
+<p>— Et alors, ayant succombé à la tentation, vous
+êtes arrivé à la conclusion que vous pourriez, à merveille,
+démêler ce qui se passe dans mon cerveau,
+étant donné que, par discrétion, vous avez, bien
+entendu, laissé mon cœur de côté ?…</p>
+
+<p>Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles,
+il dit en souriant :</p>
+
+<p>— J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très
+difficile à connaître. Or le mystère attire fatalement
+les curieux de mon espèce.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son
+fauteuil de paille, elle regardait droit devant elle, et
+il apercevait seulement le profil souple, les lèvres
+un peu entr’ouvertes par une expression de scepticisme.</p>
+
+<p>— Vous me faites trop d’honneur ! J’imagine que
+si les curieux pénétraient le mystère qui les tente, — surtout
+parce que c’est le mystère ! — ils se
+trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils
+se sont mis en bien inutiles frais d’imagination !</p>
+
+<p>— Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr !</p>
+
+<p>— Parce que ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes
+possédant chacune ses richesses propres et son imprévu…</p>
+
+<p>Elle eut un imperceptible froncement de sourcils
+et le regarda bien en face, intéressée malgré elle,
+pourtant.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique
+je déteste me voir mise en jeu, je serai, pour une
+fois, indifférente à cette impression afin d’apprendre
+quelles sont les différentes femmes que vous avez
+découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je
+pense qu’en la circonstance, vous êtes savante à ne
+pouvoir désirer l’être davantage ! Ne vous moquez
+donc pas de ma petite science et des résultats de mon
+humble travail d’observation… La première <i>vous</i> que
+j’ai rencontrée chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse,
+elle enthousiasmait un public de snobs, qui
+l’écoutait pourtant de son mieux ; sans mériter, d’ailleurs,
+pareille fortune, je le reconnais en toute conviction…
+Et cela est ma très modeste opinion !</p>
+
+<p>Cette fois, elle riait franchement.</p>
+
+<p>— Vous faites bien d’ajouter cette explication,
+car j’allais renier cette <i>moi</i>, si ridiculement juchée
+sur le piédestal de sa haute opinion d’elle-même.</p>
+
+<p>— Vous l’eussiez reniée, soit ! Mais si vous daigniez
+livrer toute votre pensée, vous avoueriez que
+vous teniez en piètre considération, la partie peut-être
+la plus brillante de votre brillant auditoire, et
+que les hommages les plus respectueux étaient impuissants
+à monter jusqu’à vous !</p>
+
+<p>Presque bas, elle murmura avec amertume :</p>
+
+<p>— Les plus respectueux !…</p>
+
+<p>— Oui, les plus respectueux ; il n’en est pas d’autres
+qui puissent s’adresser à vous…</p>
+
+<p>De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le
+comprit si sincère, — en cette minute-là, du moins ! — qu’elle
+eut envie de lui crier merci. Mais ses yeux
+seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien fragile
+tendu tout à coup entre eux.</p>
+
+<p>— Me direz-vous comment vous êtes arrivé à
+une telle conclusion quant à mes impressions chez
+Mme Arnales ?</p>
+
+<p>— En vous entendant chanter chez Mme Champdray
+et chez Vanore. Vous étiez toujours la même
+admirable artiste, — laissez-moi vous le dire, c’est
+tout uniment la vérité…, — mais vous n’aviez
+plus à faire l’effort d’oublier votre public ; vous vous
+sentiez trop bien, chez Vanore, en union d’âme avec
+ceux qui vous écoutaient, des fervents de musique
+comme vous-même… Aussi, comme vous avez
+chanté ce soir-là ! Je crois que dans mes plus vieux
+jours, je posséderai encore vivant le souvenir de
+l’absolue jouissance artistique que je vous ai due
+pendant cette inoubliable soirée.</p>
+
+<p>Son visage se rosa un peu, tant était expressif
+l’accent de d’Astyèves. Sans répondre, elle songea
+tout haut, très simple :</p>
+
+<p>— Oui, je me souviens de la soirée dont vous
+parlez… La nuit était admirable !… Je me rappelle
+que, tout en chantant, je la regardais, et sa beauté
+opérait sur moi comme un charme… Encore une
+autre <i>moi</i>, celle qui subit si fort la magie des belles
+nuits d’été…</p>
+
+<p>— La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller
+à la dérive sur le lac…</p>
+
+<p>Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur
+et caressant :</p>
+
+<p>— Décidément, vous êtes un homme de grande
+perspicacité ! Comment avez-vous deviné que je
+goûtais autant mes promenades sur le lac ?</p>
+
+<p>— Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées,
+pour vous sentir conquise toute par la beauté
+souriante de ce paysage de verdure et d’eau bleue…</p>
+
+<p>Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac
+qui se moirait de pourpre et d’or et, pensive, elle dit :</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’aime Gérardmer… Vous, pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée,
+en trop mondaine compagnie pour avoir eu le loisir
+même d’en sentir le charme…</p>
+
+<p>— Eh bien, si vous voulez être séduit en une
+seule promenade, si vous ne craignez pas les montées
+un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure
+favorite, sans importune société, en un lieu tout
+près d’ici, appelé les Gouttridos. Vous y trouverez
+une ferme isolée sur la hauteur d’une colline, au
+milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux
+de vallon tout boisé… Puis, par delà le lac, vous
+apercevrez un lointain de montagnes fuyant les
+unes derrière les autres, obscures ou presque pâles
+dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme
+vivant, un souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau
+des sources de ce pays !… Et tout cela vous fera
+rêver ou penser, — selon que vous avez une âme
+de poète ou de… philosophe… Tout cela vous charmera,
+si vous avez des yeux de peintre. Et tout
+cela vous laissera indifférent, si vous avez tout bonnement
+une âme mondaine de clubman !</p>
+
+<p>— Espèce d’âme que vous méprisez de toutes
+vos forces ! Ah ! quelle artiste vous êtes aussi pour
+peindre la nature !…</p>
+
+<p>De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se
+ravivait en lui, — envahissant comme un flot, — de
+tenter de l’éveiller à l’amour qui ferait d’elle une
+incomparable créature, de conquérir son âme et sa
+pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune
+beauté.</p>
+
+<p>L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait,
+que, peut-être, il eût dû prendre congé. Mais il ne
+se résignait pas à dire les mots qui rompraient le
+charme que tout son être subissait, surtout à cette
+heure exquise des fins de jour qu’il aimait entre
+toutes. Les paroles que les âmes entendent lui
+montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans
+avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La
+cloche d’entrée vibrait de nouveau, et Mme Champdray
+apparaissait sur le seuil du jardin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur
+l’horizon du lac, où la lumière pénétrait doucement
+tamisée par les larges stores écrus, Mme Champdray
+écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre
+la voix de Denise et, repoussant un peu le feuillet
+que noircissait sa haute écriture, presque masculine,
+elle appela :</p>
+
+<p>— Denise, vous sortez ?</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit.</p>
+
+<p>— Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger,
+entrer vous dire au revoir ?</p>
+
+<p>— Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très
+bien venue. Où courez-vous encore après avoir circulé
+toute la matinée ? intrépide petite promeneuse.</p>
+
+<p>— Ce matin, je n’étais pas en route pour mon
+plaisir. J’avais la répétition du concert de charité au
+casino et de la messe en musique de dimanche. Vanore
+est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes
+les occasions lui paraissent bonnes.</p>
+
+<p>— Parce que, sachant mieux que personne tout
+ce que vous valez, petite, il est fier de vous et prépare,
+dans son affection pour vous et dans son
+amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont
+vous ne vous souciez pas assez.</p>
+
+<p>Une ombre voila le jeune visage souriant.</p>
+
+<p>— Follement, j’espère toujours y échapper,
+quoique chaque jour me pénètre davantage de la
+conviction que j’espère en vain. Les circonstances
+seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra
+à un moment ou à un autre. Pendant que je suis
+ici, au moins, je veux l’oublier…</p>
+
+<p>— Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes,
+ma pauvre petite. Pourtant Dieu sait que je
+trouve sage de vivre pleinement dans l’heure présente
+quand elle n’est pas trop mauvaise… Fuyez-moi,
+ma chérie. Allez-vous-en jouir de cette belle
+journée… Où cela ?</p>
+
+<p>— Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter
+ses enfants et leurs amis.</p>
+
+<p>— Une petite fête enfantine à laquelle leur père
+se dérobera, tandis que le bon Grisel y figurera allégrement
+dans la certitude de vous y retrouver. Ma
+mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui
+tournez pas absolument la tête comme aux autres…</p>
+
+<p>— Aux autres ?…</p>
+
+<p>Mme Champdray sourit :</p>
+
+<p>— Je parle de la colonie masculine habitant la
+villa Arnales qui m’a l’air de brûler en votre honneur
+plus ou moins discrètement.</p>
+
+<p>— Comme on brûle pour un modeste professeur
+de chant, puisque c’est surtout le personnage que je
+remplis chaque jour en ce moment chez Mme Arnales.</p>
+
+<p>— Une vraie corvée que vous avez acceptée là,
+enfant. Il fallait confier à Vanore le soin de leur
+déclarer que les amateurs de leur qualité ne devaient
+point se mêler de chanter sa musique et laisser ces
+musiciennes, du genre perruches, patauger à leur
+aise dans les chœurs qu’elles ont la regrettable ambition
+d’exécuter !</p>
+
+<p>Une amertume un peu mélancolique effleura la
+bouche fraîche.</p>
+
+<p>— Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment,
+car j’ai le caractère si malheureux que le professorat
+me paraît sans nul charme ; mais ce n’eût
+pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être
+sage !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à
+d’inutiles confidences sur ses soucis matériels. Ah !
+oui, certes, elle n’avait que trop de motifs de ne
+négliger nulle occasion de parer aux dépenses inattendues
+provoquées par la façon de vivre de
+Mme Muriel, aux eaux. Mais cela ne devait regarder
+qu’elle seule. Et, sans permettre à sa vieille amie
+de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver
+un accent gai :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas
+aussi absolument insipides que vous le supposez !
+Elles se trouvent coupées par toutes sortes d’incidents
+pouvant être qualifiés d’amusants, quand on
+les regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et
+les appréciations de Mme Arnales sur l’effet des
+chœurs, les rappels à l’ordre adressés à Sabine qui
+bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations
+avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences
+contenues d’Yvonne, quand elle s’aperçoit
+trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc., etc…
+C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue
+aux répétitions ! Les choristes masculins, heureusement,
+relèvent le niveau des chanteurs. Plusieurs
+sont vraiment bons musiciens…</p>
+
+<p>— Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas ? Ce garçon
+est décidément doué à merveille en tout. Il est né
+pourvu de ce qui peut constituer un séducteur moderne…
+Physiquement, il a pour lui son allure de
+gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique…
+Au moral, il possède une très vive
+intelligence de raffiné, une discrète ambition, un
+égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût
+habitué à suivre sa seule fantaisie, à rechercher les
+choses finement délectables, pour sa propre satisfaction ;
+susceptible d’emballements violents que sa
+froide volonté saura toujours maîtriser, coûte que
+coûte, quand il le jugera sage, ayant juste assez de
+cœur pour réussir à jouer un personnage de charmeur,
+sans compromettre son propre repos… Une
+nature intéressante à étudier, en somme ; sinon à
+laquelle il faudrait se fier ! Cet homme, si chevaleresquement
+courtois pour les femmes, saurait, j’en suis
+sûre, se montrer cruel, — dans l’ordre sentimental,
+s’entend ! — non pas avec une inconscience, mais
+avec une insouciance parfaite !</p>
+
+<p>Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée,
+avec la mordante vivacité dont elle était coutumière
+quand un sujet la préoccupait. Denise, droite
+devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris
+du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement
+très net, qu’elle sentait si juste, lui était délicatement
+destiné. Car la femme clairvoyante qu’était
+Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de séduction
+entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement
+ou non…</p>
+
+<p>Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans
+celui de sa vieille amie, avouant sans honte qu’elle
+avait compris le conseil ; puis, se penchant, d’un
+geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray :</p>
+
+<p>— Merci de veiller ainsi sur votre fille ! Mais ne
+craignez rien pour elle… Vous savez que les circonstances
+se sont chargées de la rendre aussi sceptique
+que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est
+bien résolue à ne pas se permettre de souffrir par le
+fait de M. d’Astyèves ni d’un autre…</p>
+
+<p>— Et ce sera sagement à elle !… Sur cette double
+conclusion, sauvez-vous, ma chérie, vous serez en
+retard, et j’oublie, moi, tout à fait mes paperasses
+en bavardant avec vous.</p>
+
+<p>Elle obéit et sortit.</p>
+
+<p>Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été
+remarquablement beau. A travers les frondaisons
+vertes, l’air vibrait de chaud soleil et bruissait dans
+les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait
+dans la brise… Et une fois encore, tandis que
+de son pas souple, elle descendait la côte des Xettes,
+toute la jeunesse de Denise lui monta au cerveau, la
+pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci
+dans la sérénité de l’heure présente. En bas de la
+côte, elle dut s’arrêter, au moment de traverser la
+route pour gagner le sentier qui grimpait aux Gouttridos.
+Dans un fin poudroiement de poussière, un
+mail arrivait, lancé au trot de ses quatre chevaux
+dont les sabots heurtaient la terre très sèche, celui
+des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes
+claires, de chapeaux fleuris…</p>
+
+<p>Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde
+la bouche de Denise :</p>
+
+<p>— Eux en haut ! moi en bas, dans la poussière,
+ainsi qu’il convient ! Comme c’est symbolique !</p>
+
+<p>Les hommes s’étaient découverts pour la saluer,
+plus d’un, avec le regret ravivé qu’elle se fût refusée
+le matin à faire partie de la promenade. Bertrand
+d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux ; peut-être
+retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une
+semaine à Gérardmer, et installée dans une villa où
+il habitait maintenant avec elle.</p>
+
+<p>Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir
+que son séjour à Gérardmer, en même temps que
+les Arnales, pourrait favoriser le mariage avec Yvonne
+que souhaitait tout bas son ambition maternelle.</p>
+
+<p>La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa
+liberté d’action qu’il ne pouvait posséder, étant
+l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré de
+toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être
+entravé par l’hospitalité reçue.</p>
+
+<p>Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il
+le lui eût hardiment avoué dans l’abandon soudain
+d’une causerie…</p>
+
+<p>Oh ! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses,
+nouant entre eux d’indéfinissables liens
+dont elle avait à peine conscience. Tout à coup,
+parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours
+d’août qui s’étaient écoulés légers et doux, elle
+s’apercevait soudain de la place qu’y avait tenue
+Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement,
+elle l’avait vu, pendant des excursions faites en une
+même société ; aux brillantes réceptions de Mme Arnales
+où elle remplissait son personnage d’artiste ;
+et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises
+soirées musicales chez les Vanore et chez
+Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de
+toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne
+se ressemblaient ; quelques-unes avaient été spirituellement
+gaies ; d’autres, presque graves, les
+meilleures peut-être… D’autres encore avaient ressemblé
+à des escarmouches dans lesquelles leurs
+deux personnalités, — masculine et féminine, — s’attiraient,
+se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient ;
+dans lesquelles, sourdement, grondait la
+passion de l’homme…</p>
+
+<p>Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la
+même curiosité, le souci constant d’elle, vers qui il
+était jeté par l’attrait violent dont elle avait eu l’intuition
+dès leurs premières rencontres. Elle avait
+reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui
+disent à une femme qu’elle est l’unique, fût-ce
+même pour un fugitif instant… Mais toujours aussi,
+avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait
+senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir,
+de faire naître en elle, le même vertige qui l’entraînait,
+lui…</p>
+
+<p>D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée,
+dédaigneuse de cette attention dont il lui faisait
+l’honneur ; autant qu’elle l’était des hommages des
+autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui,
+tous, pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent
+volontiers murmuré qu’elle était mieux que belle,
+exquisement faite pour éveiller l’amour ! Pourquoi
+donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les
+autres ? Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner,
+la charmer même quelquefois ; faire qu’elle ne s’offensât
+pas d’être recherchée par lui avec une sorte
+d’audace passionnée qui contredisait bizarrement
+son apparence de froideur nonchalante…</p>
+
+<p>Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure
+plus lente, sa pensée, aiguisée par les dernières réflexions
+de Mme Champdray, fouillant dans son
+souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et
+nouvelle sensation d’allégresse sans nom, dans
+laquelle il lui semblait délicieux de vivre. Était-il
+possible que le parfum d’amour dont Bertrand l’enveloppait
+en fût l’aliment ; qu’elle, toujours si bien
+gardée dans sa hautaine volonté de ne se permettre
+ni un rêve, ni un espoir, pût avoir laissé cet étranger
+se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors
+que, jamais, il ne devait être rien pour elle !… Puisqu’elle
+n’était pas de celles qu’on épouse, elle ne
+devait pas s’exposer à ce qu’on pût la croire des
+autres…</p>
+
+<p>Lui, Bertrand, comment la jugeait-il ?… Une
+rougeur passa sur son visage. Gravement, elle songea :</p>
+
+<p>— Il me faut prendre garde à moi ! En ce moment,
+j’ai trop fort le désir d’aimer, le besoin d’être
+aimée. Et je n’en ai pas le droit…</p>
+
+<p>Une impatience fière la secouait d’être faible
+ainsi, de ne pouvoir mieux étouffer la plainte sourde
+de son cœur de vingt ans. Certes non, elle n’aimait
+pas d’Astyèves ! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût
+si fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle
+éprouvât un dangereux plaisir à le sentir, près d’elle,
+tout vibrant du trouble où elle le jetait, non plus
+seulement par son chant, mais par son charme de
+femme. Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer
+l’être, la sagesse lui criait de se dérober — pour
+n’être pas tentée, — à la douceur grisante de se
+savoir la toute-puissante…</p>
+
+<p>— Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner ?</p>
+
+<p>Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa
+rêverie. En bas de la rude côte qui montait aux
+Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et souriante
+de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille
+pour la saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules
+de charretier, disait dédaigneusement Yvonne Arnales,
+il portait un filet gonflé de paquets.</p>
+
+<p>En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors
+s’arrêta, pour tamponner son front moite, son cou
+vigoureux que le soleil avait tanné et qui luisait,
+avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de
+flanelle.</p>
+
+<p>— Quelle chaleur ! Comment pouvez-vous trotter
+si vite, mademoiselle Denise ! Je vous voyais détaler
+avec tant de prestesse que j’ai eu peur un instant
+de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide…
+Auprès de vous, je me produis l’effet d’un
+éléphant !</p>
+
+<p>Il parlait avec sa bonne humeur communicative,
+immobilisé pour reprendre haleine, sa large poitrine
+de garçon trop gros, se dilatant éperdument. Il était
+si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait
+une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente
+et naïve vanité de sa grande fortune de manufacturier,
+son manque de distinction qui n’atteignait,
+d’ailleurs, point la vulgarité, son absence
+totale de culture artistique, voire même littéraire,
+avec une intelligence très vive d’homme d’affaires.</p>
+
+<p>A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était
+guère le bienvenu. Mais il paraissait si content de
+l’avoir rencontrée qu’elle n’eut pas le courage de se
+dérober et, résignée, elle interrogea, attendant de
+bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour
+entreprendre la montée :</p>
+
+<p>— Mme Vanore est déjà partie avec les enfants ?</p>
+
+<p>— Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture
+à âne, emportant les provisions du goûter.</p>
+
+<p>— Y en avait-il donc tant que cela ?</p>
+
+<p>— Mais… suffisamment ; j’y ai veillé et je crois
+que nous goûterons bien !</p>
+
+<p>Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit
+à rire, distraite, malgré elle, de ses préoccupations.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous seriez gourmand ?</p>
+
+<p>— Très gourmand ! je l’avoue à ma grande confusion.
+J’espère qu’en vous faisant ma confession, je
+ne vous choque pas trop, vous qui avez l’appétit
+d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce
+défaut, si vous jugez que c’en est un, songez que
+dans notre province, les distractions chôment et que
+les bons repas finissent par en constituer une qui
+n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans
+notre région !</p>
+
+<p>De toute évidence, il en était satisfait, — comme
+de tout ce qu’il disait ou faisait, — mais avec tant
+de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de lui en
+vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à
+marcher. D’un pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée
+où, trop rarement, des bouquets d’arbres
+jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec
+le même entrain :</p>
+
+<p>— Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire
+goûter de ma cuisine, car elle serait digne de vous,
+j’en suis sûr, et capable de vous rendre gourmande
+à votre tour ! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous
+faire connaître ma maison et mes serres qui sont tout
+à fait remarquables, disent tous les connaisseurs,
+mes usines et mes terres qui les entourent, riches
+en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne
+pourriez-vous…</p>
+
+<p>Et soudain son accent devint presque timide, ses
+yeux bleu pâle prirent une expression de prière :</p>
+
+<p>— Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer
+une journée chez moi ?… Je serais très heureux
+de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne
+vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné
+de belles tentures que m’a procurées un tapissier de
+Paris. Vous trouverez, par exemple, qu’il y manque
+un piano ; mais je ne suis malheureusement pas musicien
+du tout. Jamais je ne l’avais regretté avant
+cet été, quand j’ai vu comme tous trouvaient beau
+ce que vous chantez…</p>
+
+<p>— Cela ne vous semble pas ainsi ? interrogea-t-elle,
+amusée de nouveau.</p>
+
+<p>De son accent de bonne humeur, il avoua, sans
+façons :</p>
+
+<p>— La musique de Vanore me paraît un bruit discordant
+et incompréhensible, qui me ferait volontiers
+hurler comme une bête ! Je puis le déclarer carrément,
+car il le sait et en rit. Et pourtant, croyez-moi,
+c’est la simple vérité que je vous dis ! Quand vous la
+chantez, elle me semble tout autre… Le son de votre
+voix est une caresse…</p>
+
+<p>Un pli léger raya le front de Denise ; et, pour empêcher
+que la conversation n’évoluât vers elle, sans
+relever les paroles du jeune homme, elle reprit, la
+pensée un peu distraite :</p>
+
+<p>— Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter
+de n’être pas musicien ! Vos journées semblent
+remplies par tant d’occupations !</p>
+
+<p>— Ah ! diable, oui, elles le sont ! bien plus encore,
+j’en suis certain, que vous ne pouvez l’imaginer ;
+tellement que je me sens tout désorienté quand je
+me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de
+mes heures pour mon seul plaisir !</p>
+
+<p>— Cela ne vous paraît pas très agréable ?</p>
+
+<p>— Agréable, oui, dans une certaine mesure…
+Mais, par moments, j’ai l’impression de commettre
+une mauvaise action en me déchargeant ainsi de mon
+travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner
+pour moi ! C’est que, voyez-vous, mademoiselle Denise,
+je vis tellement mêlé à eux, que nous finissons
+par former tous une grande famille dont je me sens
+le chef, un peu le père… Et il n’est pas chic à un père
+de famille de prendre des vacances quand ses enfants
+en sont sevrés !</p>
+
+<p>Une vraie sympathie éclairait le regard dont
+Denise enveloppa une seconde son robuste compagnon
+de route. Elle savait qu’il était réellement
+bon, que son exclamation n’était pas une phrase
+vaine, et elle eut un sourire très amical pour lui
+répondre :</p>
+
+<p>— Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien
+simplifier le problème, qu’on dit si difficile à résoudre,
+des rapports entre les patrons et les ouvriers !</p>
+
+<p>— Bah ! il ne l’est pas autant que le prétendent
+tous les politiciens de malheur dont le terrible bavardage
+envenimerait toutes les situations ! Ah ! que
+je les exècre ! Autant que les écrivassiers qui, à
+tort et à travers, se mêlent de donner leur avis,
+au gré de leur imagination, sur ce qu’ils appellent
+la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent rien,
+mais rien du tout ! en somme, parce qu’il leur manque
+l’expérience que nous autres, hommes d’action,
+pouvons seuls avoir… Sapristi ! qu’ils se taisent
+donc sur ce qu’ils ignorent ! S’ils veulent barbouiller
+du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères
+qui se complaisent à couper des cheveux en
+quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter la
+vie humaine comme un écheveau d’inextricables
+difficultés… alors qu’en vérité, elle est si simple !
+Ne trouvez-vous pas ?</p>
+
+<p>Si simple ! En l’entière sincérité de son âme, il en
+jugeait ainsi ; et, une seconde, Denise l’envia, elle
+qui ne savait que trop combien, au contraire, peut
+être douloureusement compliqué le problème d’une
+destinée ! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors
+d’haleine, autant par sa loquacité que par la rudesse
+de la côte, pénible pour sa corpulence ; et, d’un œil
+d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait
+la ferme des Gouttridos, but de leur excursion.
+Elle, pensive, regardait l’horizon qui, superbement,
+s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres et
+de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la
+nappe étincelante du lac…</p>
+
+<p>Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse
+de discuter avec Grisel :</p>
+
+<p>— Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis,
+ni sur la simplicité de la vie, ni sur la réprobation
+que méritent, d’après vous, les écrivains qui étudient
+uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt
+que je comprends fort !… peut-être parce que je vis
+auprès de Mme Champdray, qui est une admirable
+psychologue. Songez que nos actes, surtout les
+plus graves ne sont, en somme, que la mise en
+œuvre de nos idées, de nos sentiments ! Comment
+ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine ?</p>
+
+<p>La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu
+assombrie. Il semblait perplexe, presque confus,
+et se remit à marcher, la tête penchée vers la terre,
+blonde de soleil :</p>
+
+<p>— Vous trouvez, n’est-ce pas ? que je parle
+comme un ignorant, un idiot ! et que je ferais mieux
+de me taire que de juger de ce qui n’est pas de ma
+compétence…</p>
+
+<p>— Mais du tout ! Je…</p>
+
+<p>— Oh ! si, si ! Et vous avez raison ! Je suis un
+homme d’affaires, rien de plus ! Je ne me connais
+pas un brin aux choses de l’esprit, et les méditations
+philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment
+fatalement ! Pourtant, je ne suis pas tout à
+fait ennemi de la lecture. Je reçois cinq ou six
+journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer mon
+jugement ; mais les romans ne sont guère mon fort.
+Puisque je vous fais mon humble confession, je
+vous avouerai que je n’ouvre guère ces sortes de
+bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer.
+Ainsi, l’autre jour, en venant ici, j’en ai acheté un,
+qui ne m’a pas ennuyé, d’ailleurs, car il renferme
+des idées justes. Je l’avais choisi parce que je
+sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains !</p>
+
+<p>— Quel était ce roman ? questionna Denise intriguée.</p>
+
+<p>— <i>Le Maître de forges.</i> Il est vraiment fait
+avec beaucoup de talent et je comprends que l’auteur
+ait tant d’admirateurs ! Vous l’avez lu ?</p>
+
+<p>— Oui, je le connais…, dit-elle évasivement,
+redoutant un peu une digression littéraire de Grisel,
+qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet que sur celui
+de ses machines ou de ses propriétés…</p>
+
+<p>Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment
+sur le roman en question, stimulé par le désir de ne
+point passer pour un complet illettré aux yeux de
+Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme était
+atteinte ; et, dévalant à leur rencontre, accourait
+Jean Vanore, l’aîné des enfants, le fidèle chevalier
+de Denise, qui la saluait d’une exclamation de reproche :</p>
+
+<p>— Comme vous arrivez tard ! Maman avait peur
+que vous ne veniez pas. Vous lui aviez promis
+d’être ici de bonne heure !</p>
+
+<p>Prestement, Grisel riposta :</p>
+
+<p>— C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui
+demandant la permission d’être son cavalier… Et
+les gros individus de mon espèce ne montent pas
+vite ! Ne la gronde pas, mon garçon… Et puis,
+mets-toi bien dans la tête que, autant que toi, j’aime
+la compagnie de Mlle Denise… Chacun son tour
+d’en profiter !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière
+eux et entraient dans la prairie qui, sous les
+arbres, s’allongeait tout autour de la chaumière du
+tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y
+dominait le large horizon des sommets onduleux,
+des plaines vertes, des ravins boisés que mouillait la
+fraîcheur d’invisibles ruisselets, creusant, parmi les
+mousses, leur fin sillage.</p>
+
+<p>Mais de cette beauté des choses qui, au premier
+regard, pénétrait Denise, si souvent qu’elle en eût
+joui déjà en ce lieu même, nul sûrement ne prenait
+souci à cette heure aux Gouttridos… Ni le tisserand
+qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais
+tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible
+sur son métier ; ni sa femme, absorbée
+comme lui par sa tâche, dans la pièce basse où s’épandait
+l’odeur forte des <i>géromés</i> empilés sur des claies,
+près du lit… Tous deux, enfermés dans l’humble
+monde de leur labeur quotidien, n’entrevoyaient
+rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir, la pensée
+muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers
+qui venaient, pour une heure, leur demander
+l’ombre fraîche de leurs arbres ; indifférents à l’éclat
+de la gaieté des petits, dont les rires montaient, en
+sonorités claires, dans l’air chaud.</p>
+
+<p>Toute rouge sous son grand chapeau de paille,
+tour à tour impatientée et amusée par les évolutions
+capricieuses des enfants autour d’elle, Mme Vanore
+s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts
+de leur goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et
+garçons, dont l’aîné se trouvait être Jean, qui employait
+ses quatorze ans à exciter les plus jeunes,
+malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et
+ses efforts pour maîtriser l’exubérance de Huguette,
+le numéro trois des Vanore, aussi <i>garçon</i> que son
+jumeau Robert.</p>
+
+<p>— Denise ! voici Denise ! avaient clamé les voix
+enfantines à l’apparition de la jeune fille.</p>
+
+<p>Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites
+créatures joyeuses ; et tous, en troupe folle,
+accouraient vers elle, entraînés par Huguette qui
+bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux
+de ses cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre
+Madeleine, dont l’exclamation trahit la détresse :</p>
+
+<p>— Denise, heureusement, vous arrivez ! Vous allez
+savoir vous faire obéir, vous ! Ils ne m’écoutent pas !</p>
+
+<p>— Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement
+Mme Vanore, tellement qu’on surveillait votre
+arrivée ! Huguette vous avait aperçue de loin sur la
+route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être
+d’Astyèves.</p>
+
+<p>— Parce que ? fit Denise avec un léger tressaillement.</p>
+
+<p>La petite femme se mit à rire, tout en continuant
+à sortir des fruits d’un panier.</p>
+
+<p>— Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis
+en goût par les perspectives alléchantes de notre
+lunch champêtre aux Gouttridos, l’a invité, en manière
+de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si
+bon lui semblait. Et je crois que bon lui semblera ;
+notre société ne paraissant pas trop lui déplaire !</p>
+
+<p>Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre
+d’impatience et de plaisir l’énervait soudain ; et, à
+peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier gaiement :</p>
+
+<p>— Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris,
+par les bons yeux de Huguette, pour l’élégant Bertrand
+d’Astyèves !</p>
+
+<p>— Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion
+n’a pas été longue ! D’ailleurs, j’ajoute tout de suite
+que la jeunesse n’a nullement regretté de vous voir
+apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait votre
+complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver
+que vous méritez sa confiance, venez m’aider à
+lui donner la pâture et délivrer ainsi Denise… Tous,
+ils l’accaparent plus que de raison !</p>
+
+<p>— Fichtre ! je le comprends ! Je voudrais bien,
+moi aussi, l’accaparer !</p>
+
+<p>Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots.
+Sa cousine le regarda un peu surprise.</p>
+
+<p>— Bah ! Charles !… Vraiment ? Je ne m’en étonne
+pas ; mais, vous savez, si le cœur vous en dit, accaparez !</p>
+
+<p>Il eut un haussement d’épaules :</p>
+
+<p>— Je ne serais pas de force… Du moins, maintenant !
+Les objets d’art ne sont pas encore à mon
+usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un
+romanesque !</p>
+
+<p>Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants
+qui s’agitaient de plus belle autour des paniers entr’ouverts,
+dont Denise et les gouvernantes sortaient
+les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de plus, se
+prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à
+tous les menus services qu’on réclamait de lui, bavard
+et gai, obligeant pour Mme Vanore, très attentif
+auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup, semblait
+devenue franchement souriante, sans nul souci
+d’âme, jeune presque autant que les petits dont elle
+s’occupait avec une inépuisable complaisance, amusée
+de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs caprices,
+de leurs volontés.</p>
+
+<p>Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie
+vers le vieux banc vermoulu, isolé près de la
+chaumière, devant l’incomparable horizon, au sommet
+du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient
+très bas dans l’épaisse frondaison des arbres de la
+vallée. Et tout à coup, comme une fois encore, elle
+tournait la tête vers le chemin désert, une pensée
+déchira son esprit, incisive :</p>
+
+<p>— Je regarde ainsi vers la route, parce que je
+m’attends à y voir apparaître Bertrand d’Astyèves.</p>
+
+<p>Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière
+pour se dissimuler la vérité. Soudain, elle en prenait
+pleine conscience ; depuis la minute où Blanche Vanore
+avait annoncé la visite possible du jeune homme,
+elle l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait
+venir, venir pour elle… Ah ! qu’elle était folle ! Mais
+que cette folie avait de charme, et que c’eût été bon
+de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter,
+toujours lutter ! contre elle-même, contre la destinée…
+Que Grisel était donc privilégié de pouvoir
+trouver la vie simple !</p>
+
+<p>Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa
+volonté à être occupée de la phalange d’enfants qui
+l’entourait, à aider Blanche Vanore dans son rôle
+maternel, à se distraire en écoutant les intarissables
+propos de Grisel, qui goûtait avec conviction,
+engloutissant, à belles dents, les tartines de pain bis,
+son appétit rival de celui de Jean.</p>
+
+<p>Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides
+de mouvement après leur immobilité pendant le
+goûter, s’éparpillaient en courses folles à travers la
+prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied
+d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de
+lentes bouffées, laissant, cette fois, aux femmes, le
+soin de remettre un peu d’ordre dans les paniers dépouillés
+de presque tout leur contenu. En conscience,
+Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée,
+fuyant sa pensée, sourde à l’obscur vœu qui
+palpitait toujours en son cœur de femme.</p>
+
+<p>Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore
+éclata soudain, amicale et familière :</p>
+
+<p>— Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter,
+vous arrivez trop tard, mon ami. Nous avons
+tout mangé !</p>
+
+<p>Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement
+instinctif de tourner la tête vers lui. Il ne fallait
+pas qu’il pût même soupçonner la chaude sensation
+de plaisir qui passait en elle comme une large vague
+caressante. Elle l’entendit répondre du même ton
+qui l’avait accueilli, échanger quelques brèves paroles
+avec Grisel. Puis elle devina qu’il venait à
+elle.</p>
+
+<p>— Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez
+me faire même l’aumône d’un pauvre mot de bienvenue ?</p>
+
+<p>Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna
+la sienne qu’il effleura des lèvres, pendant qu’elle
+répondait avec un badinage voulu :</p>
+
+<p>— Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de
+Gœthe ! Un peu plus tôt, vous auriez pu voir <i>Charlotte</i>
+faisant la légendaire distribution de tartines.
+Maintenant, la représentation est finie.</p>
+
+<p>— Je sais ; Mme Vanore m’a déjà averti de ma
+malechance. Mais l’homme ne vit pas seulement de
+pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de goûter
+que je suis venu… J’aspire à plus et à mieux…
+Vous vous en doutez bien un peu ?</p>
+
+<p>— Pourquoi m’en douterais-je ? Ne soyez pas trop
+ambitieux, si vous craignez les déceptions…</p>
+
+<p>— Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter, — de
+toute mon âme, c’est vrai ! — jouir de
+la réalisation d’un rêve que vous avez fait naître,
+dès notre première rencontre dans le jardin des
+Xettes, vous souvenez-vous ?… celui de me trouver
+avec vous ici, devant ce paysage que vous m’avez
+appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par
+la façon dont vous m’en avez parlé ! Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement…? répéta-t-elle, cherchant à fuir la
+caresse de son accent.</p>
+
+<p>— Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute
+à moi… Il est certaines présences dont je suis jaloux,
+à souffrir follement de devoir les partager !
+Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire
+jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques
+pour pouvoir, pendant le chemin du retour,
+à cette heure du crépuscule dont j’ai le culte
+comme vous-même, vous enlever sans pitié à
+Mme Vanore et à sa suite !</p>
+
+<p>Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.</p>
+
+<p>— Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux.
+Et si je refusais de vous laisser ainsi disposer
+de moi ?</p>
+
+<p>— Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de
+l’être…</p>
+
+<p>— Nous ne sommes pas des amis et nous ne le
+serons jamais. Ne protestez pas, insista-t-elle, arrêtant
+les mots qu’elle lui devinait sur les lèvres.
+Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible !…
+Du moins, tant que nous ne serons pas
+de vieilles gens, très rassis !</p>
+
+<p>Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie
+qu’il rêvait de trouver en elle ! Et une impatience le
+fit tressaillir de la voir si clairvoyante et, en même
+temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc jamais
+la douceur de ses lèvres ? Ne verrait-il jamais luire,
+dans ses yeux, l’expression dont il avait la hantise ?</p>
+
+<p>Et, un peu amer, il dit :</p>
+
+<p>— Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire !</p>
+
+<p>— Ne vous en offensez pas… Je n’ai confiance en
+aucun homme et n’ai foi qu’en quelques femmes, très
+rares…</p>
+
+<p>— Vous êtes dure, si vous êtes sincère !</p>
+
+<p>— Je le suis toujours… Ne vous en êtes-vous pas
+encore aperçu ?</p>
+
+<p>— Oh ! si ! Comme je sais que vous êtes une farouche
+petite Valkyrie, à qui j’ose à peine livrer un
+peu de ma pensée… quand vous l’emplissez toute !…</p>
+
+<p>Elle sourit un peu, mais son sourire avait une
+amertume mélancolique.</p>
+
+<p>— Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en
+souffre la première ! Si vous saviez comme j’envie les
+femmes qui peuvent vivre encore dans l’illusion !…
+Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre
+ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me
+sera jamais rendue. Ah ! quel regret fou j’en ai par
+moments ! Et comme j’ai soif, à certaines heures, de
+jouir, — même jusqu’à en être enivrée, — de la
+belle richesse de mes vingt ans, dont chaque jour
+m’enlève une parcelle… Gardez-m’en le secret,
+n’est-ce pas ? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de
+vous laisser voir ainsi ma faiblesse !</p>
+
+<p>— Le ridicule ! C’est vous, la sincérité absolue,
+qui osez dire cela ? Comme si vous ne soupçonniez
+même pas quelle joie vous m’apportez, quand vous
+voulez bien m’abandonner même un rien de votre
+vraie <i>vous</i> dont je suis avide !</p>
+
+<p>Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet
+accent qui fait les âmes plus proches. Denise le sentit
+si sincère qu’un frémissement la secoua. Machinalement,
+ils avaient marché vers le banc solitaire où
+personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours
+en silence, et Blanche Vanore, son dernier bébé
+dans les bras, surveillait les petits qui jouaient autour
+d’elle. Les grands exploraient les alentours de la
+chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.</p>
+
+<p>Lentement, une brume fine enveloppait le lointain
+bleu des montagnes. Les ombres se mouraient dans
+les lumières pâlies ; le ciel se rosait ; et, dans le creux
+des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes
+sombres d’un vert sans reflet. Une immense paix
+tombait sur les êtres et les choses.</p>
+
+<p>Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui
+était cher ; puis, sans relever les mots échappés à
+d’Astyèves, elle demanda, très simple :</p>
+
+<p>— Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant,
+que j’aime les Gouttridos ? J’y laisserai beaucoup de
+moi, car j’y ai beaucoup songé ; même, — écoutez
+ceci, puisque vous appréciez les confidences ! — j’y
+ai pensé des choses irréalisables, comme de m’enfouir
+dans une solitude pareille à celle-ci pour y connaître,
+au moins, la paix, à défaut de…</p>
+
+<p>— De bonheur ? Ce serait un espoir bien inutile !
+Vous n’y trouveriez sûrement pas cette paix à laquelle
+vous aspirez, parce que votre jeunesse se révolterait
+contre la mort dans laquelle vous prétendriez la jeter
+toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le
+temps d’être lassés par les années trop nombreuses,
+de rêver l’apaisement glacial de la solitude ! Vous,
+restez dans la vie ! demandez-lui ce qu’on ne lui
+demande que dans la jeunesse, ce que vous-même
+souhaitez… Goûtez-en la saveur qu’on n’oublie pas
+quand on l’a une fois sentie !</p>
+
+<p>— Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus
+retrouver quand on l’a perdue… Eh bien, je suis un
+peu lâche ! J’ai peur de souffrir, tellement qu’il y a
+des minutes où je voudrais pouvoir devenir une
+pierre inerte pour ne rien sentir ; d’autres, où j’envie
+les êtres très simples, très calmes et raisonnables
+qui, sans désir ni regret, acceptent paisiblement les
+jours comme ils se présentent à eux. J’ai envié, ici,
+à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand
+qui passe toutes ses heures devant son métier,
+sans rien souhaiter d’autre que d’achever sa tâche
+quotidienne, n’ayant pas même la tentation de regarder
+parfois, pour se délasser, ce paysage qui me
+ravit. Lui est autrement heureux que moi, que tous
+les tourmentés auxquels je ressemble ! Il ne demande
+rien à la vie et la subit sans plainte, ni révolte, ni
+espoirs inutiles… Ce que je ne puis faire encore.</p>
+
+<p>— Heureusement ! car alors vous ne seriez pas
+<i>vous</i>.</p>
+
+<p>— Moi ! que suis-je, mon Dieu ! Une pauvre créature
+qui se débat contre sa destinée ! j’imagine que
+si je jouis à ce point de mon séjour à Gérardmer, ce
+n’est pas seulement parce que la campagne me grise
+de lumière et d’air vif ; c’est aussi parce que ce séjour
+est pour moi comme une halte — délicieuse et reposante ! — dans
+ma vie toujours surchargée de travaux,
+de préoccupations, de responsabilités… Voilà
+une sensation que vous ne connaissez pas, vous qui
+êtes du monde des privilégiés, de ceux qui peuvent
+considérer l’existence comme une pittoresque aventure
+à courir.</p>
+
+<p>— Tant pis pour moi ! fit-il âprement. Me ferez-vous
+l’honneur de croire que j’estime à sa valeur
+le personnage que je joue en ce monde ? Le
+malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en
+créer un autre et que j’ai seulement à envier ceux
+qui méritent d’être estimés par vous… Celui-là surtout
+dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais,
+moi, vous donner absolu, comme je le
+rêve !</p>
+
+<p>Que voulait-il dire ? Elle cessa de contempler les
+lointains assombris doucement, et son regard, avec
+une gravité frémissante, chercha celui de Bertrand
+qui lui murmurait une folle prière.</p>
+
+<p>Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté
+défaillante ne cherchait plus à taire… Blanche Vanore
+approchait, leur jetant gaiement :</p>
+
+<p>— Vous oubliez un peu, ce me semble, que les
+apartés sont interdits en société. Charles et moi,
+nous demandons la faveur de nous mêler à votre
+conversation…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Dans la coquette petite salle de théâtre du casino,
+brillamment remplie de spectatrices en toilettes
+claires, Charles Grisel, enfoncé dans son fauteuil,
+ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule
+femme, Denise, debout sur la scène, blanche autant
+que les roses glissées dans sa ceinture, blanche
+comme l’était pareillement sa robe de souple mousseline
+de l’Inde… Denise qui s’inclinait, répondant
+aux acclamations du public qui la rappelait pour la
+troisième fois.</p>
+
+<p>Le concert de charité, dont la musique de Vanore
+était l’élément, avait superbement réussi. Mais violoniste,
+orchestre, choristes, auraient en vain tenté
+de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain,
+triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste,
+mais aussi succès de femme.</p>
+
+<p>Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant
+comme une merveilleuse inconnue dont il venait
+d’avoir la révélation ; bouleversé, non par la magie
+de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une
+voix que tous disaient destinée à devenir célèbre ! et
+surtout par la séduction qui émanait de cette jeune
+créature vibrante, par le caractère de beauté passionnée
+qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait
+plus que les larges prunelles d’ombre ardente, et la
+bouche très rouge, fraîche autant qu’un fruit savoureux.</p>
+
+<p>Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une
+fougue éperdue, tressaillant d’un complexe sentiment,
+fait d’admiration et, en même temps, d’impatience
+irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la
+curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le
+droit de la contempler et de l’entendre, de la juger,
+de goûter le charme de sa beauté de femme.</p>
+
+<p>Il n’était pas le seul à éprouver cette impression
+qui, plus intense, aiguë à en être une souffrance, énervait
+d’Astyèves à quelques pas de lui ! Placé un peu
+en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait
+pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette
+foule enveloppait Denise, des acclamations, des
+réflexions dont elle était l’objet qui se croisaient
+autour de lui, des sourires sottement satisfaits de
+Mme Arnales, des froids éloges d’Yvonne, — sourdement
+envieuse, — de l’admiration trop vive des
+hommes qui détaillaient sa beauté avec des mots
+hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser
+à ses pieds.</p>
+
+<p>Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance, — la
+furieuse contraction de ses lèvres voilée
+par la moustache, — un désir jaloux et fou grondait
+en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme
+un trésor précieux, cette vierge à laquelle jamais
+encore il n’avait osé adresser une parole d’amour,
+de lui murmurer enfin les mots qui, divinement, alanguissent
+l’âme des plus hautaines…</p>
+
+<p>Une dernière fois, elle s’inclinait… Ce fut pour
+lui une délivrance de la voir disparaître. Le concert
+s’achevait par une marche sonore, et les dames quêteuses
+se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient
+vers l’espèce de hall où le bal allait avoir
+lieu… Parmi elles, était Denise. Ainsi maintenant
+encore, elle appartenait au public !… Peut-être
+même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver
+seule un instant…</p>
+
+<p>Du moins, il voulait se donner cette chance, pour
+la voir mieux, de l’aborder seulement quand la cohue
+aurait défilé devant elle. Et laissant passer le flot,
+il resta debout, la regardant, hanté par le rêve d’aller
+vers elle sans souci de rien ni de personne ; ce
+rêve qui l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la
+rencontrait pour la première fois.</p>
+
+<p>Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il
+n’était plus un étranger pour elle, il avait su briser
+un peu sa réserve orgueilleuse de jeune sphinx et
+il avait entrevu quelle source vive de tendresse,
+d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence
+un peu hautaine. Guidé par le tact subtil
+que surexcitait en lui le souci de la femme qui lui
+plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et conduit,
+avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction ;
+attiré d’autant plus vers Denise, qu’il la sentait plus
+résolue à ne pas se laisser conquérir.</p>
+
+<p>Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des
+causeries qui sont une fête pour l’esprit, la révélation
+exquise d’une vraie âme de femme, enfermée
+dans une forme charmante… Pour d’autres, il avait
+éprouvé la même soif de la présence, le même besoin
+obsédant de la lumière d’un regard, d’un sourire, de
+la caresse d’une voix… Pas une, peut-être, ne lui
+avait en même temps inspiré cet involontaire respect,
+cette estime très haute qui arrêtaient sur ses
+lèvres les folles paroles d’aveu.</p>
+
+<p>Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation,
+tandis qu’à quelques pas de lui, il la sentait palpitante
+encore de l’émotion artistique éprouvée !
+Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions
+de son visage, il voyait, comme si la foule ne les eût
+pas séparés, le frémissement des lèvres, la flamme
+plus rose des pommettes, l’éclat des yeux, le frisson
+de tous les nerfs ; si maîtresse d’elle-même qu’elle
+se montrât, répondant aux hommages avec cette
+réserve presque grave qui ne permettait nulle équivoque
+sur sa personnalité de femme.</p>
+
+<p>Devant elle, défilait la colonie Arnales : Mme Arnales
+bienveillante et protectrice, prodigue d’exclamations
+flatteuses ; les femmes de son cercle à l’unisson,
+quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les
+autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience
+d’un succès auquel il leur était impossible de
+prétendre et qui exaltait l’attention des hommes
+pour cette trop séduisante chanteuse.</p>
+
+<p>En effet, très volontiers, ouvertement ou non,
+la plupart évoluaient vers elle, ou se massaient de
+façon à la contempler à leur guise dans son rôle de
+quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter,
+s’ils n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.</p>
+
+<p>Perdu à dessein dans la phalange masculine, le
+peintre Stanay crayonnait sa svelte silhouette, tout
+en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi, observait
+la jeune fille avec sa curiosité de romancier
+psychologue :</p>
+
+<p>— Avez-vous remarqué comme elle a le don de
+s’habiller ? Regardez-la auprès des autres femmes,
+même des plus « réussies » de cette brillante société !
+Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du
+couturier, greffée sur celle de la corsetière. Elle !
+voyez comme elle a l’intuition de ce qu’il faut pour
+conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de
+ligne qui est un délice pour les yeux !… Comme elle
+sait mettre d’harmonieuse originalité dans sa toilette,
+de telle sorte qu’elle en fait une délicate œuvre
+d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut que
+j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle
+est ce soir, drapée plutôt qu’habillée dans cette
+étoffe vaporeuse, avec son visage de jeune muse
+grave, mais aussi de femme passionnément féminine,
+elle réalise un type d’une séduction rare…</p>
+
+<p>— Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression,
+son regard aigu, toujours arrêté sur Denise ; et
+vous avez raison de dire qu’elle est bien femme !
+Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou
+sera !</p>
+
+<p>Stanay se mit à rire :</p>
+
+<p>— Pas commode à faire vibrer ! paraît-il.</p>
+
+<p>— Bah ! il suffirait d’un exécutant habile !</p>
+
+<p>— Que j’aimerais fort à pouvoir être ! Mais je
+n’ai pas l’espoir. Et, comme disent les bonnes gens,
+m’est avis que beaucoup sont dans mon cas ! Son
+heure n’est pas encore venue !</p>
+
+<p>Un remous dans la foule sépara brusquement les
+deux hommes. La salle maintenant était comble.
+Le murmure des voix se fondait en une rumeur
+joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs,
+disposées en corbeilles dans le hall. Des groupes
+se formaient. Mme Vanore, radieuse, recevait les
+félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument.
+Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu
+grisée par le succès de l’homme qu’elle adorait ;
+succès auquel, largement, comme tous, elle associait
+Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable
+voix de théâtre, exhalant son désir de lui voir
+accepter le rôle écrit pour elle par Vanore.</p>
+
+<p>— Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se
+décide à le chanter ! répétait-elle, souriante. Aucune
+artiste ne pourrait le faire comme elle ! Déjà, elle
+serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes
+conditions, si elle y avait consenti ; mais
+elle est une vraie enfant sur ce chapitre. Mon mari
+a déjà eu fort à faire pour la déterminer à aborder
+les concerts ! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie
+de sa belle interprète ! Le voici qui veut bien
+reparaître !</p>
+
+<p>Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales,
+qui promenait un œil distrait et ennuyé sur ce décor
+banal de casino ; lui qui était un amoureux fervent
+des belles œuvres d’art et prenait de moins en
+moins son parti de dépenser dans le monde, de
+façon stupide à son gré, les heures qu’il eût pu voir
+fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses collections
+précieuses…</p>
+
+<p>Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner
+sa femme et il se contenta de soupirer
+en constatant qu’elle ne paraissait nullement en dispositions
+de partir.</p>
+
+<p>Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien
+vite s’arroger les meilleures places, pour elle et ses
+amis ; et, à travers sa face-à-main, elle lorgnait de
+haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour
+envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne,
+jolie silhouette ennuagée de rose, autour de laquelle
+s’empressait une cour masculine, soigneuse de se
+faire inscrire sur le petit carnet de bal.</p>
+
+<p>— Sa robe est infiniment mieux réussie que celle
+de Marguerite, qui ressemble décidément à une vraie
+poupée ! remarquait-elle, observant « l’amie de
+cœur » de sa fille. Cette petite ne supporte pas
+l’examen !… Des yeux de porcelaine ! Un nez trop
+court ! Une bouche quelconque !</p>
+
+<p>Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience
+de l’aimable jugement ainsi porté sur elle ;
+mais elle n’en était pas moins de méchante humeur,
+exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui
+l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser
+son amie ; ni surtout Sabine, dont la petite figure
+irrégulière rayonnait sous la clarté des yeux magnifiques.
+Toujours gamine, sinon de tenue, car le
+regard maternel la maintenait, du moins de langage ;
+coquette avec une audacieuse insouciance
+d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en éveil,
+autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante
+drôlerie… Ce dont Yvonne lui en voulait un peu,
+ce que ne lui pardonnait pas Marguerite qui, en
+phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa
+juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait :</p>
+
+<p>— Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si
+dédaigneuse pour le charme et le talent de Mlle Muriel,
+car les mauvaises langues pourraient murmurer :
+« Ils sont trop verts ! »</p>
+
+<p>— Quelle stupidité ! Sabine. Que voulez-vous,
+grand Dieu ! que j’envie à votre étoile ?</p>
+
+<p>— Dame ! je vois bien des choses dont vous et
+moi, nous ne sommes pas pourvues comme elle…
+Des choses qui font que ces messieurs frétillent
+avec ensemble en son honneur ! Oh ! ce qu’à sa
+place, je m’amuserais à les faire griller à petit et à
+grand feu !… Mais elle, point ! Elle les traite par le
+mépris… Ce qui, après tout, est peut-être encore le
+moyen le meilleur pour se faire adorer !</p>
+
+<p>— Conclusion, elle est de l’espèce des grandes
+coquettes, jeta Yvonne de sa voix haute.</p>
+
+<p>Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel
+elle commençait à flirter.</p>
+
+<p>— Par exemple ! en voilà une invention !</p>
+
+<p>— Une invention ?… Hum !… Monsieur d’Astyèves,
+qu’en pensez-vous ? Regardez-la donc, la
+belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche
+cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué !
+Demain, il s’apercevra qu’il est amoureux
+fou d’elle ; alors, il mettra ses gants blancs et s’en
+ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi,
+nous irons assister à la célébration de leurs justes
+noces !</p>
+
+<p>Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand
+et sa réponse tomba incisive :</p>
+
+<p>— Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se
+vendre !</p>
+
+<p>— Non…, mais il faut bien se faire une raison.
+Et, somme toute, je crois qu’il est plus agréable de
+devenir la femme d’un garçon riche que de gagner
+sa vie sur les planches !</p>
+
+<p>Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait
+pas suivie par cet homme-là même qu’elle souhaitait
+presque jalousement s’attacher. Mais sa vanité ne
+pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès.
+Bertrand s’inclina avec une ironie discrète :</p>
+
+<p>— De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge,
+puisqu’il s’agit d’un sentiment tout féminin.</p>
+
+<p>L’orchestre jetait les premières notes d’<i>Estudiantina</i>
+avec un bruit sec de castagnettes… Aussitôt,
+il y eut, vers la phalange des danseuses, un mouvement
+général de tous les jeunes hommes et des
+couples se levèrent, commençant à tournoyer.
+Yvonne s’était détournée pour répondre à l’invitation,
+respectueusement murmurée, d’un cavalier qui
+venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui,
+n’avait encore formulé aucune demande, résolu à
+garder sa liberté…</p>
+
+<p>Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise.
+Jusqu’alors, il avait dû renoncer à l’aborder tant
+elle était entourée. Grisel avait été plus heureux,
+et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne
+le fit tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle,
+rien de plus naturel ni de plus vraisemblable ; mais
+qu’elle en fût touchée, au point de se laisser épouser,
+elle, le jeune sphinx dédaigneux ?… Il haussa les
+épaules à cette perspective vague, soudain évoquée.
+Pourtant, une obscure inquiétude en restait en lui,
+irritante comme une épine dans la chair…</p>
+
+<p>Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle
+pourrait être à quelqu’un lui était intolérable.</p>
+
+<p>Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son
+long rôle de parade, laissant, à quelques pas d’elle,
+Grisel causer avec Mme Vanore. Elle lui sourit,
+non pas seulement des lèvres, mais aussi de son
+regard que faisait si profond le cerne des yeux, ce
+soir-là.</p>
+
+<p>Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait :</p>
+
+<p>— Enfin, on peut arriver jusqu’à vous !</p>
+
+<p>— Mais ce n’était pas chose si difficile ! Savez-vous
+qu’en vous voyant ainsi rester à l’écart, j’avais
+fini par croire que…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur
+son visage, lui donnant un charme inattendu de
+petite fille rieuse.</p>
+
+<p>— Que…</p>
+
+<p>— Que je n’avais pas chanté à votre gré et que
+vous me fuyiez… par politesse, craignant ma pénétration.</p>
+
+<p>— Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène,
+vous seriez subitement devenue coquette ?
+Car vous n’avez jamais pensé pareille chose !</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>— Si, vraiment, un peu.</p>
+
+<p>— Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez
+la sainte horreur des compliments, fussent-ils
+seulement la vérité même, je vous dirai…</p>
+
+<p>— Que c’était bien ?</p>
+
+<p>— Mieux que bien !</p>
+
+<p>Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas,
+ayant peur d’en trop dire. Elle le sentit et son visage,
+pâli un peu, se rosa :</p>
+
+<p>— Ainsi je puis partir avec la certitude que,
+comme Vanore, vous êtes content de moi, vous, un
+vrai connaisseur ?</p>
+
+<p>— Partir ! Vous n’allez pas partir encore si vite ?…
+Vous allez rester pour le bal ?</p>
+
+<p>— Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes
+ne peuvent se mêler à leur public, ce serait contre
+tous les usages.</p>
+
+<p>Presque violemment, il jeta :</p>
+
+<p>— Ne dites donc pas de pareilles choses ! Vous
+savez bien que vous êtes au-dessus de toutes les
+femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui n’en
+juge ainsi !</p>
+
+<p>— Pas un homme, peut-être… Et encore ! Mais
+il n’y a pas que les hommes…</p>
+
+<p>Elle disait cela avec un détachement si sincère
+qu’il n’eut même pas l’idée de protester. Il pria
+seulement :</p>
+
+<p>— Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi
+une valse, je vous en supplie.</p>
+
+<p>Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité,
+l’étreignait de posséder un instant l’illusion
+qu’il l’emportait, appartenant à lui seul, comme il
+l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange
+s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle
+attachait sur lui. Elle n’avait plus rien d’une petite
+fille. Elle était une vraie femme, l’énigme charmeuse
+dont le mystère l’affolait. Il répéta :</p>
+
+<p>— Je vous en supplie… Vous voulez bien, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un
+sursaut de sa volonté pour échapper au charme
+subtil. Devant eux, les couples valsaient et l’orchestre
+jetait dans l’air chaud la griserie de ses
+sonorités caressantes.</p>
+
+<p>— Ce que vous me demandez n’est pas possible.
+Pour toutes sortes de raisons, je préfère ne pas
+danser. Il est plus sage, bien plus sage que je parte.
+Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence,
+d’ombre, de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez
+plus de me retenir ! D’ailleurs, voyez vous-même,
+on vient me chercher.</p>
+
+<p>Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un
+léger pli d’ennui barrant son front entre les sourcils ;
+et, tout de suite, elle expliqua :</p>
+
+<p>— Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps
+bien fâcheux, nous sommes sans voiture ; la
+nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en trouve, en
+ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore
+sont dans le même cas et s’effrayent aussi d’avoir à
+subir encore cette cohue dansante, sans savoir
+même quand ils auront chance d’en être délivrés.</p>
+
+<p>Une exclamation jaillit des lèvres de Denise :</p>
+
+<p>— Il fait si beau ! partons à pied, puisque vous ne
+craignez pas la marche.</p>
+
+<p>— A pied ? Y pensez-vous ? enfant. Comment
+s’arrangerait votre voix de l’humidité de la nuit ?</p>
+
+<p>— Ma voix ! Oh ! madame, vous savez bien que
+rien ne lui fait mal. Elle est aussi solide que moi.</p>
+
+<p>C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait
+encore. Mais Blanche Vanore aussi était prête à
+partir pédestrement, tentée, non par la magie du
+clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus
+vite ses enfants, quoiqu’elle demandât, un peu craintive :</p>
+
+<p>— Est-ce que la route ne va pas être bien déserte ?</p>
+
+<p>— Blanche, nous serons là pour vous défendre,
+soyez sans crainte, répliqua aussitôt Grisel.</p>
+
+<p>— Mais Mme Champdray et Denise pensent
+comme moi…</p>
+
+<p>— Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur
+d’accepter que je l’accompagne jusque chez elle.</p>
+
+<p>C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne
+pas se laisser enlever cette jouissance imprévue du
+retour dans la nuit auprès de Denise. Mme Champdray
+arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante
+pour n’avoir pas démêlé ce qui se passait
+en son faible cœur d’homme. Mais elle était de la
+race des joueuses qui ne craignent point les coups
+audacieux ; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas
+de voir s’aviver le sentiment qui jetait d’Astyèves
+vers la jeune fille…</p>
+
+<p>Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait
+pas :</p>
+
+<p>— Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant
+à toutes les jeunes filles qui, sans doute, vous
+attendent comme danseur ? Les Vanore sont assez
+nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au
+logis sans dérangement.</p>
+
+<p>— C’est un soin dont je me permets de réclamer
+la faveur, car je serais infiniment heureux de me le
+voir confié ! Le bal ne va pas s’achever si vite que
+je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de
+politesse, après avoir eu le plaisir de vous escorter.</p>
+
+<p>Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.</p>
+
+<p>Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si
+elle n’entendait pas le débat. Mais, obscurément,
+une pensée vague flottait en elle, qu’elle aimerait à
+marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet
+homme qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle !
+Ses nerfs détendus soudain, une étrange soif de
+repos, de protection, de tendresse l’envahissait…</p>
+
+<p>Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa
+envelopper par lui dans sa mante de drap rose
+dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait son
+visage.</p>
+
+<p>Devant le casino, sous le couvert des rameaux
+épais, s’allongeait l’avenue baignée d’ombre avec de
+fugitifs sillages de lumière d’argent ; les cimes des
+arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du
+ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée
+dont la sérénité tomba comme un baume sur
+sa fièvre. Et instinctivement, dans un besoin impérieux
+d’en jouir à son gré, sans conversation importune
+à son oreille, elle laissa les groupes se former
+et fit quelques pas en avant…</p>
+
+<p>Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice :</p>
+
+<p>— Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule ! Laissez-moi
+marcher près de vous… Laissez-moi jouir
+d’un bonheur tellement inespéré qu’il me semble le
+posséder en rêve seulement…</p>
+
+<p>Il lui parlait du même accent de chaude prière
+qu’un moment plus tôt au bal.</p>
+
+<p>Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un
+sourd frémissement qui avait la douceur d’une joie :</p>
+
+<p>— Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement
+d’humeur trop silencieuse pour infliger ma société à
+quelqu’un. Cette nuit est pour moi apaisante comme
+une berceuse… Je voudrais pouvoir longtemps ainsi
+en être enveloppée !</p>
+
+<p>— Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le
+reste du monde et m’apporte l’illusion d’avoir enfin
+le droit d’aller près de vous, qui semblez devenue
+l’âme même de ma vie…</p>
+
+<p>Pour la première fois, il lui parlait ainsi… Mais
+pour l’enhardir, lui, pour la rendre faible, elle, il y
+avait l’envoûtement de la nuit amoureuse, le mystère
+troublant de l’obscurité à travers laquelle ils
+avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient…</p>
+
+<p>Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il
+eut peur de la voir se dérober. L’heure, pour lui,
+était bien passée où, par un chevaleresque scrupule,
+il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience
+de ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce
+qu’il souhaitait d’elle. Aujourd’hui, il était prêt à
+une folie pour la conquérir… Mais, aussi, il savait
+bien quelle femme elle était ; qu’un mot, un geste
+lui eussent irréparablement enlevée, prononcés ou
+tentés avant la minute suprême où la volonté défaille…
+Et sa voix se fit suppliante pour implorer :</p>
+
+<p>— Soyez très bonne, très indulgente ! J’irai près
+de vous, si vous le préférez, sans vous parler, sans
+vous demander même le don de votre voix, de cette
+voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma
+raison… Je vous jure que je mérite que vous vous
+montriez généreuse, car j’ai si peur de vous déplaire, — et
+ainsi, de vous perdre ! — que cette crainte
+m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais
+cru capable, de vous taire… ce que vous semblez ne
+pas vouloir entendre… Et pourtant si vous saviez — écoutez
+ceci comme une confession que j’ose parce
+que je ne vois pas vos yeux sévères — quels rêves
+je fais, j’ai envie de vous murmurer, comme une
+prière très humble… Des rêves qui me hantent
+depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé
+que votre cœur enfin sera entraîné par le
+mien !</p>
+
+<p>Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication
+grave :</p>
+
+<p>— Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Au contraire, il faut que vous sachiez.
+La vérité a toujours le droit d’être entendue,
+parce qu’elle est la vérité… Demain, vous ferez de
+mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes
+les paroles que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer
+dans ma pensée ! Demain, je recommencerai
+à me taire si vous l’exigez… Mais laissez-moi, une
+fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez
+jeté dans l’âme… Jamais encore aucune femme
+n’avait exercé sur moi cette incessante et irrésistible
+attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous
+avec l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de
+vous toucher…</p>
+
+<p>Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais
+pas écouter…</p>
+
+<p>Mais il ne parut pas l’entendre ; pas plus qu’il ne
+s’apercevait maintenant que, l’obscure avenue traversée,
+la route montait vers les Xettes dans la
+blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu
+très haut dans la nuit.</p>
+
+<p>Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait
+à côté d’elle, si près qu’il avait aux lèvres la
+senteur d’œillet, qui était son parfum ; qu’à chaque
+pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait
+tout entier son jeune corps svelte… Ainsi que sa
+fière volonté gardait, bien caché, le mystère de son
+cœur.</p>
+
+<p>Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il
+continua :</p>
+
+<p>— Vous avez bien accepté les fleurs que vous
+jetaient les autres, dont l’admiration m’était un supplice,
+vous pouvez bien me permettre de vous offrir
+l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous
+êtes emparée dédaigneusement de moi, non pas
+seulement par votre merveilleux talent, mais par…
+tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant
+à aucune autre !</p>
+
+<p>— Oh ! si, pareille à toutes les autres ! murmura-t-elle,
+secouant la tête.</p>
+
+<p>— Pas pour moi… Vous êtes l’unique !… Vous
+êtes entrée dans ma vie dès le premier jour où je
+vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales ; entrée si
+victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que
+je vous devinais trop puissante… J’ai hésité à venir
+ici, sachant que je vous y trouverais et je prévoyais
+quelle tentation serait pour ma faiblesse ce bonheur
+délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer
+la vôtre, sans avoir le droit de vous en dire merci…
+Ce bonheur, je l’ai goûté, mais il ne me suffit plus !…
+Je ne puis plus me résigner à vous entrevoir seulement,
+lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement
+comme les autres du timbre affolant de votre voix,
+des clartés et du mystère de votre regard, de vos
+sourires et de vos silences, de vos pensées dont vous
+livrez juste assez pour qu’on désire passionnément
+les pénétrer toutes ; de la grâce jeune de vos gestes,
+de vos fiertés, de vos froideurs, qui sont une séduction
+devant laquelle je ne puis plus me défendre…
+J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul… J’ai
+la soif de trouver les mots qui m’ouvriront votre
+âme close, qui me mériteront de pouvoir enfin vous
+donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma
+pensée, <i>ma</i> Denise.</p>
+
+<p>Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui
+disait là, depuis bien des jours, elle en entendait
+l’aveu silencieux. Mais les mots qui le lui murmuraient
+soudain, dans la douceur recueillie de cette
+nuit tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement,
+brisait sa volonté.</p>
+
+<p>Elle avançait maintenant, envahie par la sensation
+de se mouvoir en un rêve charmeur, le regard perdu
+vers les lointains, voilés d’une gaze de brume, de
+ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un
+paysage de songe ; où, à leurs pieds, frissonnait un
+lac d’argent entre des montagnes d’ombre. Elle avait
+oublié ceux qui marchaient derrière elle, sur la route
+blanche ; bien seule avec cet homme qui la berçait
+de l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait
+tressaillir divinement l’âme de toutes les jeunes,
+quand elles ont aux lèvres le goût chaud de la vie.</p>
+
+<p>A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter
+vers elle sa voix soudain changée, assourdie et
+profonde, dont les sonorités passaient sur elle comme
+une enveloppante caresse, et, plus que les paroles
+mêmes, lui révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux
+dilettante jusqu’alors si maître de lui-même.
+Tout son être, à cette heure, criait vers elle ; et elle
+éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir
+vaincu ; à se sentir, elle, la toute-puissante, la femme
+dispensatrice suprême d’un bonheur dont, seule,
+elle possédait pour lui la source vive… Elle ne le
+jugeait plus ; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober,
+ni ne raisonnait, emportée par le grand
+souffle de passion dont il l’enveloppait impérieusement…
+Elle n’était plus que l’aimée écoutant celui
+qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne
+s’achevât pas encore, où chantait en tout son être
+l’allégresse divine…</p>
+
+<p>Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie
+et devant eux, c’était la maison de Mme Champdray.
+Machinalement, elle s’arrêta. Lui, comme elle.
+Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple
+dans son grand manteau rose, son jeune visage
+ébloui, avec des prunelles profondes où flottait la
+même mystérieuse expression d’ivresse grave qui
+entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler…</p>
+
+<p>Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui
+de l’attirer dans ses bras, de meurtrir de baisers les
+yeux dont il adorait le regard, la bouche désirable
+qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne…</p>
+
+<p>Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle… Un
+instinct lui criait que s’il s’abandonnait ainsi, il la
+perdait !</p>
+
+<p>Mais la tentation était si violente que, cette fois,
+avec une sensation de délivrance, il vit approcher
+Mme Champdray, qui avait monté la côte au bras
+de Grisel. La voix sourde, il dit :</p>
+
+<p>— Denise, vous me pardonnez de vous avoir
+ainsi parlé ?… Je vous aimais trop, je ne pouvais
+plus me taire…</p>
+
+<p>Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile,
+la bouche close, tandis que les adieux s’échangeaient
+autour d’elle ; et, à peine, il effleura la main
+dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la
+déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus
+précieuse que le regard rencontré une seconde dans
+la double étoile des yeux…</p>
+
+<p>Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray
+traverser le jardin, puis elle disparut dans la
+maison…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant
+et ne rêvez pas trop à vos succès ! dit Mme Champdray,
+embrassant le jeune front qui se tendait,
+comme chaque soir, vers elle.</p>
+
+<p>Dormir ! Un bizarre sourire passa sur les lèvres
+de Denise. Une fièvre semblait la brûler ; et, seule
+dans sa chambre où la lune découpait un carré de lumière,
+elle rejeta instinctivement son manteau, avec
+l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage.
+Mais elle ne s’approcha pas du cadre de la fenêtre
+ouverte sur la nuit enchantée, comme si elle eût eu
+peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les
+mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore…
+Ah ! ces mots, éternellement les mêmes, éternellement
+charmeurs, comme ils avaient pénétré
+dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de
+femme créé pour se donner, qui étouffait dans la
+fière solitude où elle l’enfermait !</p>
+
+<p>— Il m’aime ! mais moi, moi, pourtant, je ne
+l’aime pas ? pensa-t-elle avec une sorte d’épouvante.</p>
+
+<p>Alors pourquoi l’avait-elle écouté ?… Comment
+avait-il pu jeter en elle cette ivresse qui la dominait
+peu à peu quand il lui parlait sur la route solitaire…</p>
+
+<p>Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque
+et elle savait bien de quel alliage était fait l’amour
+dont elle venait d’entendre l’aveu. Il l’aimait, comme
+d’autres déjà l’avaient aimée ! Non pour l’épouser et
+pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette
+vie de théâtre dont elle était menacée !… Alors,
+pourquoi ne lui avait-elle pas répondu comme aux
+autres, dédaignant leur injurieux hommage ?… Pourquoi,
+à cette heure où elle descendait dans l’intimité
+de son âme, y découvrait-elle que s’il fût venu à elle
+lui demandant d’être sienne à jamais, la petite graine
+d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de
+toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se
+fût épanouie en une plante superbe dont le fruit les
+eût divinement enivrés…</p>
+
+<p>Oh ! être aimée ! Être la vie, l’âme, le tout d’une
+autre créature, quelle douceur ! En était-il une comparable
+à celle-là, même ne donnât-elle qu’une illusion
+de bonheur ? D’où venait donc que tout à coup,
+elle le sentait ainsi avec cette intensité douloureuse ?
+D’où venait qu’à cette heure tout son être jeune appelait
+cette caresse du regard, de la voix, des lèvres
+qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont
+le souvenir demeure vivant même au cœur des
+aïeules…</p>
+
+<p>Ah ! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves ?
+qu’il l’avait vaincue parce que son amour, dominateur
+et suppliant, l’avait enveloppée alors que, pour un
+moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de
+la vie quotidienne ne la maintenait de force hors du
+rêve… Parce que cet amour s’était révélé à elle
+dans l’enchantement des jours d’été, des crépuscules
+tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des
+beaux bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait
+comme un chant dans les aiguilles des sapins…</p>
+
+<p>Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle
+songeait, toute brisée, inconsciente des minutes qui
+s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le vaste ciel
+limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit
+claire épandait son calme infini sur les montagnes
+obscures estompées par la brume, sur les bois silencieux,
+sur les métairies blanches où les êtres
+reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil…</p>
+
+<p>Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.</p>
+
+<p>— Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante ? Depuis
+que vous êtes rentrée dans votre chambre, je
+ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et vous
+ne m’avez pas répondu.</p>
+
+<p>C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité
+de la pièce, s’arrêtait surprise.</p>
+
+<p>Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut
+très grave sous le reflet de lune qui, seul encore,
+éclairait la pièce. D’un mouvement de créature
+qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire
+glissa sur sa bouche et, la voix lente, elle dit :</p>
+
+<p>— Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui
+est malade ! Il me vaudrait mieux, je crois, repartir
+pour Paris. Je me croyais bien forte et je découvre
+que je suis faible autant que les autres…
+Ah ! je désire trop être aimée !</p>
+
+<p>A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une
+âme entendait ce cri jailli de la sienne. Elle songeait
+tout haut, certaine d’être comprise, quel que
+fût l’aveu qui lui échapperait.</p>
+
+<p>Mme Champdray l’attira doucement :</p>
+
+<p>— Pauvre enfant ! sûrement, vous l’aurez, votre
+part d’amour… Mais il faut l’attendre de qui seulement
+peut vous la donner ! Ne vous fiez pas aux
+autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous
+leur aurez abandonné votre cœur…</p>
+
+<p>— Je le sais…, sans illusion… C’est pourquoi je
+n’ai aucune excuse pour montrer cette misérable lâcheté !</p>
+
+<p>— Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même ;
+demain, vous retrouverez toute votre vaillance
+et je vous y aiderai de mon mieux, si vous le
+désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux
+nerfs ; vous avez trop chanté de musique capiteuse,
+trop entendu de paroles qui grisent… Et aussi trop
+regardé le clair de lune ! Il faut maintenant que
+l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume
+prosaïquement sa lampe et s’en aille bien vite dormir
+sans plus rêver ni penser…</p>
+
+<p>Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de
+Mme Champdray ; et de lui trouver cette délicate
+tendresse de mère, une reconnaissance infinie pénétra
+Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya
+sa tête sur l’épaule de son amie.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, que vous êtes bonne, et que
+toute mon âme vous remercie…</p>
+
+<p>— De bien peu de chose, ma chère petite fille…
+Allez vite vous reposer. Et que la paix soit avec
+vous…</p>
+
+<p>D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction,
+elle avait posé la main sur les cheveux de
+Denise. Puis, doucement, comme elle était venue,
+ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la
+pièce…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler
+son cheval qu’il avait rudement mené depuis Gérardmer,
+dans sa crainte de ne pouvoir rejoindre Denise
+si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck.
+Vanore, le matin même, lui avait incidemment appris
+que sa femme emmenait la jeune fille et les
+enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la
+Schlucht ; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade
+de ce côté, cédant à ce désir impérieux de
+voir Denise que chaque jour avivait en lui, sans qu’il
+en prît désormais souci.</p>
+
+<p>Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il
+allait maintenant droit devant lui où son désir le
+poussait, insouciant de ce qui en résulterait pour
+elle, comme pour lui, dans une détente consentie de
+sa froide volonté. Il était comme un homme qui
+s’enivre, avec la conscience du danger couru, mais
+trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps
+et âme, dominé par la magie de l’heure présente…
+Toujours ainsi, il avait suivi son bon plaisir, avec
+un orgueilleux dédain des conséquences…</p>
+
+<p>Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir
+où il s’était trahi. Et dans leurs brèves rencontres
+chez Vanore d’où elle sortait quand il arrivait, chez
+Mme Arnales où elle était apparue seulement un
+moment pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable
+comme aux premiers temps où il la voyait ; libre
+d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de l’aveu
+dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en
+elle. Et, à son exemple, il ne s’était pas même permis
+une allusion.</p>
+
+<p>De la part d’une autre, il eût pu croire à une
+manœuvre de coquette, mais elle était incapable de
+pareils calculs, il en avait la certitude, si sceptique
+fût-il… Alors pourquoi semblait-elle résolue à se
+faire « lointaine » comme jadis ? Oh ! ce « pourquoi ? »
+Combien de réponses il lui avait cherchées tandis
+que, pour aller à elle, encore, il lançait son cheval
+sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient
+pas…</p>
+
+<p>Maintenant la dernière côte était gravie ; il arrêta
+la bête ruisselante.</p>
+
+<p>Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique
+de la vallée de Munster qui s’allongeait à l’horizon.
+D’un coup d’œil, il enveloppait un groupe de
+touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en
+cette solitude ; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient
+sur la route vers les roches du Kruppenfels,
+ou s’engageaient dans les sentiers coupant la frontière
+pour monter au Hoheneck… Mais aucune
+n’était celle de Denise. L’idée lui traversa l’esprit
+que, peut-être, il ne parviendrait pas à la rencontrer
+et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui
+craint de voir lui échapper la source d’eau vive.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers l’hôtel et demanda :</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec
+trois ou quatre enfants et une jeune fille brune, accompagnées
+d’un homme grand et très fort ?…</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, mais cette société-là est partie
+pour le Hoheneck.</p>
+
+<p>— Il y a longtemps ?</p>
+
+<p>— Une demi-heure à peu près.</p>
+
+<p>— Savez-vous par quel sentier, français ou allemand ?</p>
+
+<p>Le domestique donna l’indication approximative ;
+et Bertrand, ayant laissé son cheval, s’engagea dans
+le chemin indiqué qui montait doucement sous la
+ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs
+n’auraient pas sur lui grande avance, car il
+savait combien Mme Vanore et Grisel marchaient
+lentement et il songea :</p>
+
+<p>— Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se
+reposer au point de vue des <i>Rochers de la Source</i>…
+Je vais les y trouver…</p>
+
+<p>Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée
+était pour lui. Sous le dôme léger des branches, il
+aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses côtés,
+puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur
+l’herbe ; et enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise,
+contemplant les sauvages profondeurs de l’admirable
+ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait
+à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des
+Vosges. La petite Huguette l’aperçut tout de suite.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur d’Astyèves !</p>
+
+<p>Les autres tournèrent la tête avec des exclamations.
+Mais, en cette minute, lui ne voyait que Denise.
+Leurs regards se rencontrèrent. Elle comprit
+pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une
+douceur ardente s’épandit en elle, pareille à une joie,
+cette joie qui pénètre les plus fières quand elles
+se sentent l’aimée…</p>
+
+<p>Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un
+sourire de bienvenue :</p>
+
+<p>— C’est une bonne surprise de vous voir surgir
+ainsi ! Est-ce le hasard qui vous amène, ou saviez-vous
+que nous étions ici ?</p>
+
+<p>Il ne daigna pas éviter une franche réponse.</p>
+
+<p>— Je le savais ; j’ai rencontré ce matin Vanore
+qui me l’a dit ; et, en dirigeant ma promenade de ce
+côté, cette après-midi, j’espérais bien avoir quelque
+chance de vous retrouver.</p>
+
+<p>Naïvement, elle approuva :</p>
+
+<p>— C’est gentil, cela ! Une excellente inspiration
+que vous avez eue là ! Alors vous recommencerez
+avec nous l’ascension du Hoheneck ?</p>
+
+<p>— Si je ne suis pas indiscret…</p>
+
+<p>— Pas du tout. Quelle idée ! N’est-ce pas ? Denise.
+Seulement, je ne vous promets pas que Charles et
+moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne
+sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes.
+Je vous confierai les enfants, du moins les grands,
+je garderai Huguette. Cela dit, je ne vous offre pas
+de vous asseoir, car il faut nous remettre en route.
+Jean ne tient plus en place.</p>
+
+<p>Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les
+appels réitérés de son fils, et, lentement, elle se reprit
+à marcher dans le sentier qui, en pente insensible,
+s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne
+paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand
+et continuait à bavarder avec lui. Il l’accompagnait,
+secoué d’une furieuse impatience en voyant, devant
+lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle
+causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.</p>
+
+<p>Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être
+attentif au caquetage de Mme Vanore. Elle disait :</p>
+
+<p>— Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui
+cette excursion à la Schlucht, afin que Denise
+en profite avant son départ.</p>
+
+<p>— Avant son départ ?…</p>
+
+<p>— Mais oui ; vous ne saviez pas ?… Mon mari ne
+vous a pas raconté ?… Sa mère la réclame et elle est
+sous le coup d’une lettre qui lui dise quel jour elle est
+attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer
+par Mme Champdray qui espérait la garder jusqu’en
+octobre.</p>
+
+<p>Il demanda encore :</p>
+
+<p>— Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être
+rappelée ?</p>
+
+<p>— Oh ! de la part d’une femme fantasque comme
+sa mère, rien ne doit la surprendre beaucoup ! Pourtant,
+elle ne prévoyait pas ce brusque rappel dont
+elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez
+comme elle est dévouée ! Du moment qu’on la demande,
+elle est prête à partir, à sacrifier toute la
+fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.</p>
+
+<p>Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé
+toutes les autres de son cerveau : elle allait partir,
+lui échapper…</p>
+
+<p>Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas la perdre !… Je ne veux pas !</p>
+
+<p>Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer
+à marcher courtoisement auprès de Mme Vanore,
+de lui répondre, de ne pouvoir aller vers
+Denise dont la présence allait lui être enlevée…
+Comment n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle
+pas que le regard, les mots de bienvenue dont
+elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau pour sa
+soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes
+les fibres de son être…</p>
+
+<p>Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue
+des prairies qui s’élevaient maintenant jusqu’au
+sommet du Hoheneck. Les arbres disparaissaient,
+même les buissons de hêtres, courbés par les vents,
+écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes
+jaunes fleurissaient.</p>
+
+<p>Denise s’arrêta, enfin !… Sans doute, pour mieux
+contempler l’horizon ; un de ces larges horizons
+qu’elle adorait, enveloppant la terre de Lorraine et
+ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure
+des sapins ; la terre d’Alsace, baignée par son
+large fleuve qu’enserraient et les cimes bleuâtres de
+la forêt Noire et les sommets arrondis des Vosges,
+marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait
+en lourdes masses floconneuses, à travers l’immensité
+du ciel.</p>
+
+<p>Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle
+ne l’entendit et tourna un peu la tête vers lui.</p>
+
+<p>Dans les yeux, elle avait cette expression qui
+illuminait le visage comme une flamme. Avant qu’il
+eût parlé, elle dit :</p>
+
+<p>— C’est beau ici, n’est-ce pas ?… Plus encore
+qu’aux Gouttridos !</p>
+
+<p>— Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on
+va perdre ! Est-ce donc vrai que vous allez partir ?</p>
+
+<p>La question lui était échappée irrésistiblement.</p>
+
+<p>— Oui, c’est vrai.</p>
+
+<p>— Vous partez…, pourquoi ?</p>
+
+<p>Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre
+ce départ inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait.
+Alors, arrêtant sur lui son regard clair, elle expliqua
+simplement :</p>
+
+<p>— Parce que ma mère est rentrée à Paris,
+très fatiguée de sa saison d’eaux et qu’elle a besoin
+de moi.</p>
+
+<p>Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle
+à laquelle il n’avait pas songé, vite habitué à
+l’effleurement délicieux de sa jeune vie, cette chose
+allait s’accomplir ! Elle allait s’éloigner, disparaître
+dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe.
+De nouveau, une révolte gronda en lui, l’animant
+d’une volonté invincible de ne pas la laisser lui échapper.
+Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter
+de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir
+vivre près de lui, de renoncer à l’espoir de l’enivrer
+enfin du parfum d’amour dont il l’enveloppait… Et
+une prière inconsciente lui jaillit des lèvres :</p>
+
+<p>— Ne partez pas encore ! Restez, je vous en supplie…</p>
+
+<p>— Rester…, pourquoi ? Je ne puis pas. N’avez-vous
+pas compris que je suis attendue le plus tôt possible ?…</p>
+
+<p>Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit
+pas qu’au fond de ses yeux, s’allumait la mystérieuse
+clarté dont, un soir unique, il avait vu déjà le rayonnement.
+Il entendit seulement l’accent résolu de la
+belle voix grave, et une sorte de colère le bouleversa
+de la voir calme ainsi, alors qu’elle avait soulevé en
+lui un souffle de tempête.</p>
+
+<p>— Soit, il faut, en effet, que vous partiez… Et
+peu vous importe !… Avec quelle sérénité d’âme
+vous acceptez de faire souffrir en vous éloignant…</p>
+
+<p>— De faire souffrir ? Oh ! non, je ne ferai souffrir
+personne. Vous me supposez trop de puissance. Tout
+au plus, pourrais-je peut-être laisser quelques regrets,
+parmi de très bons amis… Mais, heureusement,
+ces regrets-là n’ont rien de douloureux !</p>
+
+<p>— Denise ! ah ! Denise, est-ce vous, la sincérité
+même, qui pouvez parler ainsi !</p>
+
+<p>Il avait jeté les mots presque violemment. Elle
+tressaillit et, d’instinct, leva les yeux vers lui.
+Mais ce ne fut qu’une seconde, elle avait peur du
+charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait divinement
+vaincue…</p>
+
+<p>— Denise, pour dire… ce que vous dites, vous
+n’avez donc pas senti ce que vous êtes devenue
+pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je
+ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin
+de vous ; que l’idée de vous laisser partir, ou de ne
+pas vous suivre, me paraît monstrueuse, insensée,
+impossible enfin à accepter… Car, lorsqu’on est un
+pauvre homme fait de chair, de sang, de passion,
+non pas un saint ! on n’accepte pas ce qu’on sait être
+pour soi un supplice…</p>
+
+<p>Oh ! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité
+d’accent qui faisait ses paroles si dangereuses,
+distillant le vertige… Ah ! heureusement,
+elle allait partir… Alors, elle redeviendrait sage…
+Et lui, il oublierait, quoi qu’il en dît…</p>
+
+<p>Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il
+demandait, avec une sorte d’autorité suppliante :</p>
+
+<p>— Denise, vous ne me croyez pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! si je vous crois… Je ne doute pas qu’en ce
+moment vous… n’aimiez la femme séduisante que
+vous imaginez voir en moi, mais…</p>
+
+<p>— Mais vous n’en prenez guère souci… Ah ! quel
+cœur avez-vous donc pour rester ainsi… indifférente
+et froide !… quand vous devez vous sentir aimée
+follement, au point que, si vous daigniez le vouloir,
+vous feriez votre chose de l’homme qui n’a plus que
+vous en lui…</p>
+
+<p>Elle devint très pâle et, machinalement, regarda
+autour d’elle, comme un être ébloui qui cherche un
+appui… La grande solitude des sommets l’entourait.
+Elle avait continué à monter, et bien loin en
+arrière, étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se
+reposaient de nouveau. En avant, Jean avait entraîné
+sa sœur, et les cheveux d’or blond de Madeleine
+ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse…
+Elle était toute seule avec le tentateur,
+encore une fois, n’étant protégée que par sa science
+triste de la vie.</p>
+
+<p>Frémissante, elle dit :</p>
+
+<p>— Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant
+de scepticisme, tant de sagesse, si vous saviez
+combien déjà j’ai entendu de telles paroles ! combien
+j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient !…
+C’est pour cela que, maintenant, tous
+peuvent inutilement me parler d’amour.</p>
+
+<p>— C’est parce que, comme moi, les autres ignorent
+les mots qui ouvriront votre cœur… Ah ! vous le
+gardez bien…</p>
+
+<p>— Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté !</p>
+
+<p>Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée :</p>
+
+<p>— Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je
+pourrai le faire, non seulement avec amour, mais
+encore avec foi ; quand ce sera pour tout l’avenir,
+pour être la femme, porter le nom de celui qui me
+dira qu’il m’aime… Et cela, je sais, sans illusion,
+qu’à cette heure, ce n’est pas un honneur auquel il
+me soit permis de prétendre !… Aussi, tout ce qu’il
+peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me
+défendre, autant contre les autres que contre moi-même…
+Car je ne suis ni froide, ni indifférente,
+hélas ! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre insensible
+comme je m’y applique, c’est vrai, autant
+que j’en ai le courage… Et je me le reproche ! Mais
+toute la volonté du monde ne peut faire qu’à mon
+âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement
+d’une vieille femme…, ne peut faire qu’on
+n’ait plus dans l’âme la soif, — ah ! bien douloureuse,
+quelquefois ! — de connaître le bonheur de
+celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne
+plus rien demander à la vie !… Vous voyez que je
+suis franche ! Seulement…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait
+à coups pressés dans sa poitrine.</p>
+
+<p>— … Seulement, grâce à Dieu ! j’ai aussi l’horreur
+invincible de tout ce qui salit et l’orgueil de croire
+que je vaux plus que ce qui m’est seulement offert !
+Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte
+comme je veux, comme je dois l’être !</p>
+
+<p>Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait
+écoutée, sans un geste même pour l’arrêter ou la
+prier. Cette fois, elle venait de lui ouvrir toute,
+largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune
+âme de passionnée, mais aussi de droite et fière créature.
+Et, en lui, soudain, avait pénétré, avec la certitude
+que, <i>jamais</i>, elle n’accepterait un amour qui
+serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être
+conduit vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche
+à détrousser une créature que nul ne défend…</p>
+
+<p>Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable,
+d’autant plus qu’elle ne voulait pas se donner !…
+Et, soudain, un irrésistible élan abolit en lui sa volonté,
+un de ces élans qui élèvent un être au-dessus
+de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies
+dans lesquelles sombrent les misérables calculs de
+l’égoïsme humain… Les mots que criait toute son
+âme lui échappèrent :</p>
+
+<p>— Denise, je vous aimerai comme vous voulez
+l’être… Soyez mienne… Devenez ma femme…</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les
+yeux, blanche jusqu’aux lèvres. Puis, elle répéta
+d’un ton bas :</p>
+
+<p>— Que je sois votre femme ?… Moi ?… c’est là ce
+que vous me demandez ?…</p>
+
+<p>Elle s’était arrêtée ; lui aussi. Ils se regardaient
+dans la solitude de la montagne, qui les isolait du
+reste de la terre. Leurs âmes s’interrogeaient, palpitantes,
+à cette heure décisive où s’engageaient
+leurs destinées…</p>
+
+<p>Elle dit, d’une voix qui tremblait :</p>
+
+<p>— Pourquoi essayez-vous de me tenter ? C’est
+mal !</p>
+
+<p>— Denise, je vous veux toute, comme je vous
+aime toute !</p>
+
+<p>— Vous voulez que je devienne votre femme…
+Vous le voulez…, depuis quand ? depuis un moment ?…</p>
+
+<p>Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent.
+C’était une question solennelle de créature loyale,
+en un instant où la vérité seule devait être dite.</p>
+
+<p>— Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus
+tout, je voulais votre chère présence pour la
+vie entière…</p>
+
+<p>Et il était sincère. Le monde était loin, si loin
+que ses préjugés, ses ambitions, ses exigences, lui
+apparaissaient comme des ombres vaines ; aussi insignifiantes
+que le semblaient les lointaines maisons
+dispersées dans la vallée qui, vues de ce sommet,
+étaient pareilles à de minuscules jouets d’enfants…
+La seule réalité, exquise, divine, c’était cette jeune
+créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation
+même de son bonheur humain ; dont, à cette heure,
+il n’adorait plus seulement la grâce de femme, la
+forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche
+hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge,
+orgueilleusement gardée…</p>
+
+<p>Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir
+étreignit Bertrand.</p>
+
+<p>— Denise, pourquoi vous taisez-vous ? Je sais
+bien que je ne suis rien pour vous, à peine plus
+qu’un étranger… Aussi, ce que je vous demande,
+c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant
+que j’aie conquis votre cœur, pour que nous soyons
+heureux follement… Et c’est si bon d’être heureux !
+Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas !
+Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre
+du bonheur en vous adorant…</p>
+
+<p>Elle répéta, suppliante :</p>
+
+<p>— Ne me tentez pas !… Soyez généreux puisque
+je vous ai avoué que j’étais faible, que, moi aussi, — comme
+toutes les jeunes, je suppose, — je trouverais…
+si bon ! de me donner toute en me sentant
+le tout d’un autre être !</p>
+
+<p>— Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi
+vous apprendre cette joie que vous ne connaissez
+pas et que votre jeunesse appelle…</p>
+
+<p>Oh ! la redoutable puissance des mots qui effleurent
+comme des caresses, qui jettent dans l’âme l’enivrante
+certitude d’être l’élue, celle pour qui les sacrifices
+sont des joies… Pourquoi donc ne pouvait-elle
+s’y abandonner, sans regret, sans crainte, sans
+pensée, dans l’allégresse d’un bonheur suprême
+venu à elle tout à coup ? Pourquoi ne pouvait-elle,
+comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant,
+hostile et ironique, prêt à se dresser
+contre elle si elle se permettait d’oublier les lois qu’il
+formule pour parquer les êtres en castes, selon leur
+fortune…</p>
+
+<p>D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains :</p>
+
+<p>— C’est un rêve irréalisable que vous essayez de
+me faire faire !</p>
+
+<p>— Irréalisable, pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que tout nous sépare…, tout ! et que
+demain, peut-être même dans un moment, vous en
+aurez conscience aussi clairement que moi, vous
+vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié !</p>
+
+<p>— Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu
+être infiniment heureux par vous ?… Ah ! Denise,
+comme vous me jugez !… Vous raisonnez parce que
+vous n’aimez pas ! Vous ne parleriez pas ainsi, si
+j’avais pu éveiller en vous une ombre même de la
+passion que vous m’avez jetée dans tout l’être !</p>
+
+<p>La voix lente, elle dit un peu bas :</p>
+
+<p>— Pour que j’aime, il faut que je puisse croire…
+presque comme on croit en Dieu, en s’abandonnant
+à lui, dans une foi sans limite…</p>
+
+<p>— Et cette foi, vous ne l’avez pas !</p>
+
+<p>— Je voudrais tant l’avoir ! Ah ! mon ami, pardonnez-moi,
+si je vous fais injure… C’est si cruel
+pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui m’empêche
+d’aller à vous, comme vous le souhaitez…</p>
+
+<p>— Laquelle ? Dites-la-moi, même si en parlant,
+vous allez vous montrer dure…</p>
+
+<p>Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression
+que jamais encore il n’y avait vue, de douceur
+infinie et tendre, de prière triste :</p>
+
+<p>— Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise…
+Que sais-je ? Oui, je crois, je suis certaine que je
+vous suis chère en ce moment, à vous faire oublier
+tout ! pour que nos deux existences se confondent…
+Mais, en même temps, j’ai… si forte !… la conviction
+décevante que vous m’avez parlé dans un élan
+que vous regretterez quand je serai loin, que vous
+aurez repris l’entière possession de votre jugement…
+Je crois que vous m’aimez avec tout votre être,
+sauf avec votre raison… Et j’ai peur de votre raison…</p>
+
+<p>Oh ! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs
+bas-fonds de son âme d’homme, y découvrait
+l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous une
+rafale de passion… Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle
+ces choses que, confusément, il sentait trop
+vraies ?… Alors que, lui-même, tout bas, redoutait,
+autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse, quand il
+ne subirait plus le charme triomphant de sa présence
+qui enlevait en lui toute autre pensée que celle de
+la retenir toujours… Pourtant, est-ce qu’il pourrait
+regretter ou souhaiter quelque chose de meilleur au
+monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras,
+sous ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme !…
+Et il supplia :</p>
+
+<p>— Denise, ne parlez pas ainsi… Ayez pitié de
+nous… N’écoutez pas votre scepticisme. Dites que
+vous consentez à être ma femme et vous ferez de
+moi un autre homme qui ne méritera plus que vous
+doutiez de lui… Ne vous refusez plus… Laissez-nous
+essayer d’être heureux, comme tous deux nous
+en avons soif ! Vous m’apprendrez à être ce que
+vous voulez que je sois, à valoir plus que je ne
+vaux, à obtenir votre foi, votre amour, vous, mon
+<i>unique</i>…</p>
+
+<p>Elle tressaillit ! Et s’il disait vrai ? Si la sagesse
+était de faire du bonheur avec la fragilité d’un caprice ?…
+Ah ! si elle eût ignoré ses ambitions, ses
+goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son
+égale en fortune devant le monde, comme elle se fût
+enfin confiée à lui, délicieusement conquise ! Mais
+sa délicate fierté de fille pauvre lui scellait les lèvres
+pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir
+d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave,
+elle dit lentement :</p>
+
+<p>— Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai
+comment vous êtes venu à moi, me recherchant
+pour moi seule, qui suis pauvre, sans relations dans
+votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens
+maintenant à la classe de celles qui gagnent
+leur pain. Mais pour cela, justement, je ne puis aujourd’hui,
+oh ! non, je ne puis vous promettre d’être
+votre femme comme vous me le demandez… Je ne
+le dois pas… Ce serait mal !</p>
+
+<p>— Denise, prenez garde ! C’est peut-être notre
+bonheur à tous deux que vous jouez en ce moment
+par orgueil !</p>
+
+<p>— Peut-être… Mais je ne veux pas avoir conquis
+le mien par surprise ! Mon ami, de toute mon âme,
+je vous remercie de m’avoir parlé comme vous l’avez
+fait… Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa
+voix. Elle sentait bien qu’il avait raison, qu’elle
+jouait son avenir, mais elle était incapable de passer
+outre le scrupule qui la dominait…</p>
+
+<p>— Denise, que pensez-vous ?</p>
+
+<p>— Ceci. Demain ou après, je vais partir… Vous
+resterez des semaines sans me voir, selon toutes
+prévisions. Puis, la vie de Paris vous reprendra
+comme elle m’aura déjà reprise, alors…</p>
+
+<p>— Alors ? Denise.</p>
+
+<p>— Alors, si, à ce moment, je suis encore pour
+vous… la même, si vraiment vous souhaitez que je
+devienne votre femme, malgré tout ce qui est entre
+nous ; après que vous aurez bien réfléchi à ce <i>tout</i> !…
+alors, vous pourrez venir me chercher… Je ne me
+défendrai plus d’aimer et je l’apprendrai de vous de
+tout mon cœur…</p>
+
+<p>Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste :</p>
+
+<p>— Laissez-moi vous dire tout ce que je pense…
+Si, au contraire, vous en venez à trouver, comme
+moi, que trop nous sépare, je ne m’en étonnerai pas,
+car je vous considère comme libre, autant que moi-même,
+après mon refus aujourd’hui ! Je me souviendrai
+seulement de cette heure-ci comme d’un
+rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous
+resterai reconnaissante de m’avoir donné… oh ! bien
+reconnaissante, mon ami…</p>
+
+<p>Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant
+comme un adieu. Il eût voulu la supplier de l’enchaîner
+à jamais par une de ces promesses qu’un
+homme d’honneur ne peut rompre… Pourtant ses
+lèvres ne prononcèrent pas les mots qui eussent imploré,
+quoiqu’il jugeât son silence misérablement
+lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop pénible
+pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien ! Et le
+mépris qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri
+d’une sincérité amère :</p>
+
+<p>— Ah ! vous avez raison de ne pas vouloir vous
+confier à moi ! Je ne mérite guère une femme telle
+que vous… Et c’est tout ce que vous valez qui nous
+met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables
+questions auxquelles votre générosité a songé !</p>
+
+<p>Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide,
+elle lui imposait le silence ; tout près d’eux, arrivait
+Blanche Vanore.</p>
+
+<p>Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait
+si bien oublié son existence, — comme celle de tous
+les êtres, hors un seul, — que son apparition lui
+semblait un fait anormal dont le sens lui échappait…</p>
+
+<p>Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait
+« Denise ! » sonna à son oreille comme une note
+discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui tenait
+Huguette par la main, puis d’autres promeneurs,
+dont les paroles vibraient dans l’air vif.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement,
+par sa fatigue, qu’elle ne remarquait même
+pas l’étrange expression qui flottait sur le visage de
+Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie,
+elle s’exclamait :</p>
+
+<p>— Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck !
+Vous a-t-il assez fait disserter ! Charles et
+moi, nous finissions par être tellement intrigués de
+vous voir ainsi immobilisés à la même place, que
+la curiosité nous a rendu des forces pour venir voir
+à notre tour ce qui vous intéressait tant !</p>
+
+<p>Denise dit machinalement :</p>
+
+<p>— La vue est magnifique ici… Il semble qu’on y
+soit en plein ciel !</p>
+
+<p>Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement,
+elle s’était fermé la porte. L’arrivée de
+Blanche Vanore la rejetait dans la réalité des choses ;
+et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si elle
+n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux
+lui murmuraient encore la même prière éperdue :
+« Laissez-vous aimer… Oubliez votre mortelle sagesse ! »</p>
+
+<p>Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper
+Huguette qui voulait courir vers son frère, aperçu
+un peu plus haut encore, sur le faîte du Hoheneck.
+Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable.
+Avec un rire sonore, il interrogeait :</p>
+
+<p>— Eh bien, on ne monte plus ?… Est-ce Mlle Denise
+qui vous arrête ? Blanche. Diable ! quelle ascension,
+j’en suis époumoné ! Si jamais l’on m’y reprend…</p>
+
+<p>— Allons, Charles, un peu de courage… Nous
+sommes presque arrivés à notre but… Il faut bien aller
+voir ce que deviennent les enfants. Jean a entraîné
+sa sœur, comme toujours… Pourvu qu’elle n’ait pas
+eu froid… L’air est si vif à cette hauteur ! Charles,
+voulez-vous mettre le manteau de Huguette ?… Oh !
+pardon, Denise, de vous en donner la peine…</p>
+
+<p>La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet,
+trop heureuse d’avoir un prétexte pour se dérober à
+ceux qui l’entouraient. Mais sa tâche remplie, les
+laissant achever l’ascension, elle continua de monter
+seule ; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage
+de Blanche Vanore, aux prosaïques réflexions de
+Grisel, surtout à la muette supplication de Bertrand
+que tout son cœur entendait…</p>
+
+<p>Là-haut, c’était la paix sereine des sommets.
+Dans le cirque majestueux des montagnes, s’allongeaient
+des vallées paisibles, des bois, des prairies
+d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini
+bleu s’épandait dans la déchirure des grosses nuées
+que le vent amenait. A ses pieds, bien loin, elle
+apercevait des villages, des petites villes perdues
+dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres
+qui, eux aussi, sans doute, connaissaient les heures
+de doute sur la route à suivre… Et elle songea
+encore, meurtrie par l’angoisse :</p>
+
+<p>— Ai-je bien fait ou ai-je mal fait ?</p>
+
+<p>Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son
+âme vibrait encore des paroles de Bertrand et elle
+ne pouvait plus bien lire en elle-même…</p>
+
+<p>D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants
+et Grisel s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente,
+elle devait écouter, répondre, causer ; même, pour
+satisfaire Jean, regarder la table d’orientation qui
+donnait aux touristes curieux les noms des montagnes
+dressées à l’horizon.</p>
+
+<p>Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec
+une sensation de délivrance, elle entendit Mme Vanore
+demander à redescendre, craignant le froid
+pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement
+pour se rapprocher d’elle.</p>
+
+<p>Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme
+l’arrêta par une question et, comme au départ, se
+prit à causer avec lui, l’obligeant ainsi à cheminer
+près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras,
+rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse :</p>
+
+<p>— A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en
+riant, à celui de Charles de profiter un peu de la
+présence de Denise que, jusqu’ici, vous avez gardée
+pour vous tout seul ! Mon cher ami, il est heureux
+qu’elle s’en aille, vous finiriez par la compromettre.
+Vous savez que Grisel était tout à fait déconfit de
+vous voir tant bavarder tous les deux si longuement,
+sans que nous pussions nous mêler à votre conversation,
+qui avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.</p>
+
+<p>Intéressante ! Presque un sourire passa sur les
+lèvres de Bertrand. Cette jeune femme était donc à
+ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait rien ?…</p>
+
+<p>Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il
+n’avait pas son habituel entrain et descendait, silencieux,
+avec Jean, après avoir marché d’abord auprès
+de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée de
+son mieux au désir de conversation qu’il manifestait,
+lui avait, de nouveau, échappé et cheminait, en
+avant de tous, la petite main d’Huguette glissée dans
+la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre côté…</p>
+
+<p>Que pensait-elle ? De la voir s’éloigner ainsi,
+devant lui, sans se retourner, de ce pas rapide qui,
+à chaque seconde, mettait entre eux une plus grande
+distance, l’impression décevante s’emparait de lui,
+qu’ainsi elle s’éloignait de sa vie ; ombre exquise
+qu’il n’avait pas su retenir…</p>
+
+<p>Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht
+qu’il se retrouva près d’elle enfin, mais dans le milieu
+bruyant des touristes dont on attelait les voitures
+pour redescendre vers Gérardmer.</p>
+
+<p>Grisel s’agitait pour faire préparer celle de
+Mme Vanore, occupée du goûter des enfants. Il
+se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la souffrance.</p>
+
+<p>— Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi ?</p>
+
+<p>— J’avais besoin d’être seule, mon ami ; mais j’ai
+tant pensé à vous, à <i>nous</i>, que vous ne deviez pas
+me sentir loin…</p>
+
+<p>— Vous êtes loin, toujours trop loin !</p>
+
+<p>Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles
+prêtes à s’en échapper… Mais ses yeux disaient ce
+que sa bouche n’articulait pas… Une seconde, elle
+lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie
+douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans
+leur chaude clarté. Puis elle murmura, pour elle-même
+plus que pour lui :</p>
+
+<p>— Que c’est donc étrange un amour d’homme.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?…</p>
+
+<p>Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit
+pas ; Jean arrivait, lui annonçant que la voiture
+était attelée et que sa mère l’attendait.</p>
+
+<p>— Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous
+prendre mon manteau dans le vestibule de l’hôtel ?</p>
+
+<p>Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.</p>
+
+<p>— Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>— Pas adieu, au revoir ! Vous viendrez ce soir
+chez Mme Arnales.</p>
+
+<p>— Non… Il y a soirée dansante, et je vais chez
+elle seulement pour chanter ! Vous y êtes un invité ;
+moi pas…</p>
+
+<p>Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup
+d’une secrète blessure.</p>
+
+<p>— Un jour viendra où c’est vous qui choisirez
+parmi ces snobs ceux que vous daignerez recevoir.</p>
+
+<p>— Peut-être… Mais ce jour n’est pas encore tout
+proche, je crois. Au revoir…</p>
+
+<p>Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait
+gardée jalousement emprisonnée dans la sienne.</p>
+
+<p>— Au revoir, en attendant que vous me permettiez
+de vous dire : « A toujours… »</p>
+
+<p>Jean reparaissait :</p>
+
+<p>— Denise, j’ai votre manteau. Vous venez ?</p>
+
+<p>— Oui, Jean, me voici.</p>
+
+<p>Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée
+dans le break où elle s’affairait pour envelopper ses
+filles, car la fraîcheur tombait avec le soleil, qui
+s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant
+les chevaux d’un œil distrait.</p>
+
+<p>— Vite, Denise, voulez-vous monter ? Il est déjà
+tard. Nous ne serons à Gérardmer qu’à la nuit.</p>
+
+<p>Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos
+d’adieu avec Mme Vanore et Grisel, expliquant :</p>
+
+<p>— Je vais vous suivre de bien près. On prépare
+mon cheval.</p>
+
+<p>Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise
+regarda le paysage superbe que, peut-être, elle ne
+reverrait jamais et devant lequel son avenir de
+femme s’était décidé, sans doute. A cette terre
+d’Alsace, elle laissait de sa vie… Même quand des
+années et des années auraient passé, elle se souviendrait
+encore des lointains bleus qu’elle contemplait
+tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable…</p>
+
+<p>Les chevaux l’emportaient. De plus en plus
+petite, se découpait sur l’horizon clair, la silhouette
+haute et mince de Bertrand d’Astyèves, debout au
+milieu de la route, immobile à la place où il lui avait
+dit adieu. Puis la distance le fit invisible…</p>
+
+<p>La voiture filait avec un roulement sonore sur la
+terre très sèche, suivant la même route que le
+matin Denise avait parcourue avec une gaieté d’enfant.
+A peine, maintenant, elle en remarquait le
+décor pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première
+fois, voyaient fuir les sous-bois obscurcis, les
+allées vertes allongées entre les fûts sveltes des
+sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose,
+s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles.
+Immobile, elle songeait. Blanche Vanore
+s’étonna.</p>
+
+<p>— Denise, êtes-vous fatiguée ? Vous ne causez
+pas !</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour répondre.</p>
+
+<p>— Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend
+volontiers silencieuse ! C’est mon heure de prédilection
+et je résiste mal à la tentation d’en jouir en
+silence.</p>
+
+<p>— Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous
+assez chaud ? Votre compositeur ne me pardonnerait
+pas si je vous ramenais enrhumée !</p>
+
+<p>Presque comme la voiture atteignait Gérardmer,
+un cavalier la rejoignit ; d’Astyèves qui, ayant été
+retardé à la Schlucht, avait mené son cheval un
+rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans
+la nuit venue, il ne pouvait même plus distinguer les
+traits du visage cher… Non plus, il ne lui était plus
+donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas persévérer
+dans son fier refus !</p>
+
+<p>Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa
+volonté, il continua solitairement sa route, laissant
+le break derrière lui.</p>
+
+<p>Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche
+Vanore somnolait ; près du cocher, Grisel fumait ;
+Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice réveillant en
+elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter
+vers l’amour…</p>
+
+<p>Quand elle entra dans le salon des Xettes,
+Mme Champdray lui tendit une lettre ; quelques
+lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le
+surlendemain…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.</p>
+
+<p>Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise
+regarda sa montre. Une demi-heure à peine restait
+avant que son voyage de retour fût achevé.</p>
+
+<p>Quelques heures seulement avaient passé depuis
+qu’elle avait vu disparaître les belles montagnes
+sombres, les horizons boisés de Gérardmer… Et
+pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays
+des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui
+demeureraient parmi les meilleurs qu’eût connus sa
+jeunesse sevrée de quiétude et de joie… Si loin
+déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand
+elle eut, de nouveau, le sentiment aigu de cette
+fuite rapide d’un passé qui tombait derrière elle, tout
+palpitant de sa vie…</p>
+
+<p>Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir
+l’évoquer plus présent, avant que la réalité l’eût
+définitivement rejeté en arrière. Le bruit monotone
+du train sur les rails berçait sa rêverie ; et, à sa
+volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes,
+les joyeuses, les inquiètes, mais les autres
+aussi, plus proches, si troublantes que toute son âme
+tressaillait encore au seul effleurement de leur souvenir.
+Elle revivait son retour le soir du concert
+sous le clair de lune d’argent, puis les inoubliables
+minutes de la Schlucht, et le même jour encore,
+l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule, elle
+avait senti un regard d’homme fouiller éperdument
+l’ombre pour la revoir encore… Enfin, sa dernière
+journée là-bas, — la veille même ! — l’adieu ému
+de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu correctement
+banal par la présence de Blanche Vanore…</p>
+
+<p>Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment
+qui les rapprochait, quel eût été l’avenir ?… Elle
+avait bien lu dans ses yeux, qui l’imploraient avec
+la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour
+lui l’élue ; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus
+lointaine. Alors, pourquoi l’impression lui avait-elle
+traversé l’âme qu’il l’enveloppait de ce regard profond,
+douloureux, presque violent dans son acuité,
+dont on contemple ceux que l’on n’est pas certain de
+retrouver jamais ? Et la foi divine n’était pas entrée
+en elle quand il lui avait murmuré :</p>
+
+<p>— A Paris, maintenant. Au revoir, Denise…</p>
+
+<p>A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés
+de toute espèce, un instant oubliées ; à Paris,
+où il allait lui falloir recommencer la lutte pour la
+vie, sans le viatique d’une chaude tendresse autour
+d’elle pour la soutenir… Était-il possible que le rêve
+jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité
+même ?… Quelle folie d’espérer ! alors qu’elle savait
+si bien combien c’est chose vaine, — autant que de
+se plaindre…</p>
+
+<p>Pourtant, malgré tout, elle espérait… Pourtant,
+une supplication inconsciente jaillissait de tout son
+être jeune pour que cet avenir dont elle avait peur
+ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même
+pas qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et
+bon ; — les années d’épreuves lui avaient appris à
+n’être pas exigeante, et enseigné le courage ; — mais
+seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement…</p>
+
+<p>Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes
+de Paris, noyé dans la brume d’une petite
+pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante et froide.
+Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant
+des éclairs sur les rails humides ; de lourdes
+silhouettes de wagons s’allongeaient de chaque côté
+du train qui courait d’une allure haletante vers la ville
+immense dont les hautes maisons montraient leurs
+façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées.
+Puis, lourdement, il entra en gare.</p>
+
+<p>Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la
+cohue indifférente que déversaient les wagons. Elle
+suivit le flot, cherchant à distinguer un visage ami
+parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des
+lampes. Un besoin éperdu la poignait, de sentir la
+chaleur d’une affection à cette heure où elle faiblissait
+devant les tristesses pressenties, pénétrée toute
+par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit
+froide, sous la pluie maussade…</p>
+
+<p>— Denise ! Denise ! par ici ! Nous sommes là !</p>
+
+<p>C’était la voix joyeuse de son jeune frère.</p>
+
+<p>Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le
+visage fatigué, — toujours séduisant, — de son
+père qui lui souriait, lui souhaitant la bienvenue.
+Tous deux semblaient vraiment heureux de la revoir,
+et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.</p>
+
+<p>— Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse ? Non ?
+Ta mine, d’ailleurs, répond pour toi. Tu nous reviens
+toute rose ! L’air des montagnes vous a réussi, mademoiselle.</p>
+
+<p>Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient,
+de façon bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif
+plaisir de l’homme à la vue d’une très jolie
+femme. Elle demanda tout de suite :</p>
+
+<p>— Comment est maman ?</p>
+
+<p>Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri,
+devenu presque dur :</p>
+
+<p>— Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant
+des monstres de tout ! Elle a eu des ennuis de domestiques.</p>
+
+<p>Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages ;
+mais quand tous trois furent dans la voiture
+qui les conduisait vers la rue de Vigny, il laissa son
+fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur
+Mme Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite
+chez une vieille amie à la campagne… Puis
+bientôt même, il interrompit le petit garçon, et, à
+son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer.
+Elle lui donna tous les détails qu’il désirait ; mais, à
+mesure qu’elle parlait, la sensation l’envahissait,
+que cette Denise dont elle racontait la vie souriante
+et facile, dans un pays très beau, était une autre
+qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle
+n’avait rien de commun.</p>
+
+<p>Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants
+des sentiers, l’éternelle féerie du lac, l’ondulation
+molle des montagnes bleues, et il ne rencontrait
+que des rues grises dont les magasins avaient, presque
+tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs
+mouillés, des passants qui filaient vite sous les
+parapluies ruisselants ; car la pluie, maintenant,
+s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois,
+la lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité
+de la voiture. Alors, elle remarquait l’expression
+sombre et fiévreuse du regard de son père que n’adoucissait
+plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il
+se taisait, absorbé, laissant Robert questionner sa
+sœur avec une curiosité gaie. Elle n’osait plus parler
+de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans
+un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop
+bien, où les rapports devenaient si difficiles entre
+ses parents…</p>
+
+<p>Et seulement quand, avec Robert, elle monta
+l’escalier étroit, elle interrogea :</p>
+
+<p>— Pourrai-je voir maman ce soir ?</p>
+
+<p>— Oh ! je pense que oui ! Elle s’endort si tard…
+Elle a bien recommandé que tu ailles dans sa chambre
+aussitôt arrivée !</p>
+
+<p>« Madame attend mademoiselle » ; ce fut le premier
+mot de la servante inconnue qui lui ouvrait la
+porte, la débarrassant de ses bagages dans la petite
+antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée
+au grand vestibule clair de la villa des Xettes.</p>
+
+<p>— Maman, voici Denise ! annonça joyeusement
+Robert, entrant dans la chambre où sa mère était
+couchée.</p>
+
+<p>— Ah ! enfin !… Il n’est pas trop tôt !</p>
+
+<p>Était-ce un cri affectueux ou un reproche ? Denise
+ne se le demanda pas. Elle se pencha vers la mince
+forme blanche qui se soulevait pour l’accueillir, et,
+très tendre, elle murmura :</p>
+
+<p>— Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin
+de moi ? J’aurais pu revenir à Paris, même avant
+ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas seule !…</p>
+
+<p>Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller,
+d’un mouvement lassé :</p>
+
+<p>— A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que
+tu t’y amusais ! Robert, va vite dormir maintenant.
+Il est si tard ! Ta sœur va me tenir compagnie. Nous
+avons bien des choses à nous dire…</p>
+
+<p>Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près
+du lit. Habituée maintenant à la faible clarté de la
+chambre où un abat-jour épais voilait la lampe, elle
+restait saisie de l’altération du visage de sa mère qui
+semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux
+blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea
+doucement :</p>
+
+<p>— Maman, es-tu contente de ta saison ?</p>
+
+<p>— Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu
+être délivrée de mes soucis. Mais ils se font, au contraire,
+plus lourds encore ; trop lourds pour moi !
+Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter
+pauvrement comme nous le faisons depuis des
+années ! C’est au-dessus de mes forces ! Cela me
+tue !…</p>
+
+<p>Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se
+serrèrent dans un geste de détresse… Plus vite encore
+qu’elle ne l’avait prévu, les tourments s’abattaient
+sur elle, dès le premier instant de son retour…
+Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse !
+Le cri d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée.
+Du même accent de tendresse profonde,
+elle dit, de toute son âme :</p>
+
+<p>— Ma pauvre chère maman ! que je voudrais
+n’être pas ainsi impuissante à te rendre l’existence
+qui devait être la tienne !… Accorde-moi un peu de
+temps… Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils
+passés… Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je
+à te donner une vie moins étroite, moins maussade
+et pénible ! Sois patiente encore !</p>
+
+<p>Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains
+de sa fille, jointes près des siennes sur le drap.</p>
+
+<p>— Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais
+être patiente, comme tu dis, mais je ne puis plus…
+Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai souffert à
+Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si
+bien de notre pitoyable position ! Cette incessante
+nécessité de calculer m’exaspérait tant, que j’ai fini
+par renoncer à compter… De même, depuis mon retour…
+Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état
+est notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à
+faire pour l’équilibrer et ce n’est pas sur ton père que
+tu pourras compter pour t’y aider. Il ne songe qu’à
+laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu
+sait en quelles spéculations !</p>
+
+<p>— Mère, oh ! ce n’est pas possible…</p>
+
+<p>Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que
+son père était capable d’une pareille folie, qu’il était
+homme à renoncer au poste qui était, avec son propre
+travail, leur unique ressource, pour courir l’aventure
+hardie de recommencer une fortune ; cela, sans
+être arrêté par la crainte d’échouer.</p>
+
+<p>Un sourire amer avait contracté la bouche de
+Mme Muriel.</p>
+
+<p>— C’est, au contraire, tellement possible, que je
+m’attends d’un jour à l’autre à apprendre qu’il a repris
+sa liberté d’action dont il ne peut plus se passer
+et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de
+lui, à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations
+qui m’ont édifiée et auxquelles j’ai répondu en lui
+exprimant ma pensée sur cette conduite insensée ;
+sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah ! j’ai
+passé, depuis une semaine, par des scènes qui
+n’étaient pas faites pour me réconcilier avec ma destinée !
+Maintenant, je n’en puis plus !… Ton père
+s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance
+dans le succès de ses entreprises financières…
+C’est vrai, littéralement vrai !… Je suis, vois-tu,
+Denise, broyée par l’idée, la certitude, qu’il échouera
+encore… Alors, pour nous, ce ne sera même plus la
+gêne, ce sera la misère ! Car ce n’est pas avec ton
+chant que tu nous feras tous vivre. Comprends-tu
+qu’une pareille perspective me torture jour et nuit ?</p>
+
+<p>Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec
+un emportement contenu, dans un besoin aveugle de
+crier à quelqu’un la crainte qui, sans relâche, meurtrissait
+son être nerveux. Denise sentit que sa
+mère avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant
+ces dernières journées, toujours face à face
+avec ses inquiétudes trop fondées… Cela, tandis
+qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en
+plein rêve !</p>
+
+<p>En cette minute, bien plus encore que dans la
+voiture, elle avait l’impression que les lumineuses
+semaines écoulées à Gérardmer avaient été vécues
+par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien
+de commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise,
+contrainte de se débattre dans les difficiles
+soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves adressait,
+devant un admirable paysage, sa fervente prière
+d’amour, écoutée par un cœur, frémissant d’espoir…
+Ah ! qu’il était donc loin, ce passé, vieux de
+deux journées seulement, et pourtant pareil déjà
+à quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne
+pourrait pas relire… Que la réalité était autre, regardée
+en face, dans cette chambre sombre, au bruit
+de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès
+de cette femme découragée dont il fallait soutenir la
+faiblesse !</p>
+
+<p>Le cœur plein de pitié, elle murmura :</p>
+
+<p>— Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi.
+Confie-toi à moi… J’obtiendrai de père qu’il soit
+patient jusqu’à ce que je gagne assez pour que nous
+n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit
+pas malgré ses espérances… J’espère avoir un bon
+hiver ; je commence à être connue. Vanore doit me
+faire chanter au Conservatoire, à Colonne…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion
+même, à l’impérieux désir du compositeur de la voir
+au théâtre. Si elle y entrait, rendrait-elle donc à sa
+mère l’aisance qui lui manquait si péniblement ?
+Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se
+sacrifier toute à ce point ?… Comme il lui avait
+semblé être le devoir de ne pas consentir à devenir,
+dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves…
+Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman,
+lui apportant sa pauvreté, ses responsabilités, ses
+charges de famille !</p>
+
+<p>La voix de sa mère s’éleva :</p>
+
+<p>— Denise, à quoi songes-tu silencieusement ?</p>
+
+<p>— A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends,
+mère.</p>
+
+<p>— Je suis égoïste ! J’aurais dû te donner le temps
+de te réhabituer à l’atmosphère de tristesse qui est
+désormais la nôtre. Par bonheur, tu es une vaillante,
+toi, tu sais tout supporter !</p>
+
+<p>Une expression d’indicible amertume crispa une
+seconde la bouche de Denise. Quelle ironie de s’entendre
+dire qu’elle était vaillante, au moment même
+où son énergie faiblissait, alors que des larmes
+alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter
+follement, comme font les enfants, l’étreignait
+jusqu’à l’angoisse !… Mais elle ne devait pas
+trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu
+assourdie, elle dit, se penchant avec un baiser vers
+sa mère :</p>
+
+<p>— Je fais de mon mieux pour être brave, mais il
+faut que tu le sois aussi, maman, pour ne pas m’enlever
+mon courage… Ce soir, nous avons assez
+causé de toutes ces choses qui t’agitent… N’y pense
+plus puisque me voici revenue pour t’alléger un peu
+ta grosse part de tourments. Demain, j’essayerai de
+voir clairement où nous en sommes…; mais, à cette
+heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer… Je
+vais te dire bonsoir, si tu le veux bien…</p>
+
+<p>— C’est vrai, il est tard ! Tu dois être fatiguée de
+ton voyage. Va dormir, Denise, puisque tu le peux…
+A moi, c’est une consolation qui est refusée ! Bonsoir,
+mon enfant.</p>
+
+<p>Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front
+que lui tendait sa fille.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>C’était un commencement de novembre doucement
+humide, presque tiède encore aux heures brèves
+où le soleil allumait une flambée d’or sur le pourpre
+des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles
+roussies qui s’écrasaient sur la terre humide.</p>
+
+<p>Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor
+d’automne. Mais, cette après-midi-là, revenant de
+chasser dans les bois qui s’étendaient derrière le
+château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à
+remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage
+de légende, où les arbres étaient d’or. Il se
+demandait, distrait, quels visiteurs annonçait le
+sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de
+l’allée menant au perron d’entrée. Il fit encore
+quelques pas. Alors, il aperçut, immobilisé dans un
+angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage bien
+connu des Arnales.</p>
+
+<p>Encore eux ! Sans cesse, depuis quelques mois, il
+les trouvait sur sa route ; Yvonne, tentation brillante
+et coquette, redoutable pour un homme qui avait,
+aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes
+de luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la
+volonté de se défaire.</p>
+
+<p>Et parce qu’il se connaissait bien et savait la
+mesure de sa fragilité, qu’il devinait autour de lui la
+double complicité de sa mère et de Mme Arnales, il
+voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers
+une petite allée qui fuyait discrètement sous la
+voûte d’or fauve de ses branches pressées.</p>
+
+<p>Trop tard ! Du haut de la terrasse sur laquelle
+s’ouvraient les appartements du rez-de-chaussée,
+une voix claire, d’une froide sonorité de cristal, lui
+jetait :</p>
+
+<p>— Impossible de vous sauver ! Monsieur d’Astyèves,
+je vous ai aperçu…</p>
+
+<p>Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le
+saluait d’un sourire coquet. Habillée d’un costume
+sombre, artistement taillé, son visage menu coiffé
+d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long
+boa de plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait
+ainsi une jolie vignette de Parisienne blonde
+dont les yeux connaisseurs de Bertrand furent flattés.
+Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une
+sensation de plaisir anima sa physionomie sans
+charme.</p>
+
+<p>Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les
+circonstances :</p>
+
+<p>— Je désirais me dérober parce que ma tenue
+de chasseur me fermait la porte du salon. Mais si
+vous voulez bien excuser mon accoutrement, j’aurai
+l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir
+votre très aimable visite.</p>
+
+<p>— Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous
+étiez femme, on pourrait justement vous accuser de
+coquetterie.</p>
+
+<p>— Parce que…?</p>
+
+<p>— Parce que…, — prenez ma déclaration pour
+ce qu’elle est, la simple constatation d’un petit fait, — parce
+que votre accoutrement, comme vous dites,
+ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables,
+fussent-elles même réunies dans un salon.</p>
+
+<p>Bertrand s’inclina :</p>
+
+<p>— Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.</p>
+
+<p>Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon,
+une voix s’éleva, celle de Mme d’Astyèves :</p>
+
+<p>— Bertrand, est-ce toi ? Entre donc et ramène
+Yvonne, elle va avoir froid.</p>
+
+<p>— Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de
+Mlle Yvonne d’avoir à me présenter en tenue de
+chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de
+Mme Arnales.</p>
+
+<p>— N’importe comment, vous savez que vous êtes
+toujours le bienvenu. C’est pourquoi nous trouvons
+que vous vous êtes fait un peu rare à la Saulaie
+depuis notre retour ! Vous allez avoir à vous prodiguer,
+si vous souhaitez faire oublier votre négligence
+à vos amis et voisins.</p>
+
+<p>— Madame, je m’y emploierai de mon mieux.</p>
+
+<p>Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette,
+amincie par le costume tailleur bleu foncé,
+elle semblait vraiment beaucoup plus la sœur aînée
+que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre,
+et ce discret compliment parut lui être très
+sensible. C’était décidément un parfait gentilhomme
+que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne pouvait
+s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût
+s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir
+d’autre époux.</p>
+
+<p>— Bertrand, une tasse de thé ? proposa sa mère
+qui avait noté la petite scène. Je vais t’en verser.</p>
+
+<p>— Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez
+pas, je me servirai fort bien seul.</p>
+
+<p>— Hum ! tu sauras bien user de mon samovar ?</p>
+
+<p>— Madame, voulez-vous me permettre de vous
+remplacer et d’offrir du thé à M. d’Astyèves ? proposa
+Yvonne, se levant de la petite banquette où, attentive,
+elle écoutait en silence les propos échangés.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, vous me remplissez de confusion.
+Ne prenez, je vous en prie, nul souci de moi.
+Ma mère me fait injure en me croyant incapable de
+me servir d’un samovar.</p>
+
+<p>— Bah ! le dérangement ne vaut même pas la
+peine qu’il en soit question, et verser le thé rentre
+dans mes attributions de jeune fille.</p>
+
+<p>Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair
+d’argent de la théière, sur la nappe ourlée de guipure ;
+et sa main dégantée versait le liquide brûlant,
+offrait le sucre.</p>
+
+<p>— Un morceau ? deux ? trois ?</p>
+
+<p>Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse
+flambée de bois, les deux mères causaient, liées plus
+encore par leur commun séjour à Gérardmer. Une
+même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis
+qu’elles échangeaient de menus propos de salon.
+De la même voix haute, qui était si désagréable à
+Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait :</p>
+
+<p>— Ce que fait mon mari ? chère madame. Il est
+en Italie, attiré par sa passion de collectionneur,
+pour assister à je ne sais quelle vente de bibelots
+anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux.
+Il en est fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de
+peinture, surtout depuis quelques semaines. Elle
+prétend que les nuances d’automne sont un véritable
+régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent,
+pour elle, toutes les roses de juin !… Et, à ce propos,
+il paraît que vous avez une admirable collection de
+chrysanthèmes ?</p>
+
+<p>— Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était
+agréable de la voir…</p>
+
+<p>— Chère madame, je vous avoue que je crains
+beaucoup l’humidité, mais Yvonne serait ravie de
+contempler vos fleurs.</p>
+
+<p>— Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire
+les honneurs, si vous l’y autorisez et si Yvonne le
+désire.</p>
+
+<p>— J’accepte bien volontiers pour ma fille ; n’est-ce
+pas ? Yvonne. Monsieur d’Astyèves, je vous la
+confie. Ne la laissez pas s’éterniser dehors. En cette
+saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.</p>
+
+<p>Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le
+lui permettait sa froide nature, et bien plus encore
+que sa mère ne le supposait. D’un pas léger, elle
+descendit les marches de la terrasse auprès de
+Bertrand, qui n’avait pas eu un mot pour appuyer
+l’offre de Mme d’Astyèves.</p>
+
+<p>Un souffle humide les enveloppa d’une averse de
+feuilles mortes. Au passage, Yvonne en saisit une
+et se mit à rire :</p>
+
+<p>— Ne vous moquez pas de moi, la légende veut
+qu’une feuille d’automne ainsi prise au vol porte
+bonheur.</p>
+
+<p>— Le bonheur ? Mais je pense que vous êtes de
+celles qui n’ont pas à le désirer…</p>
+
+<p>Elle glissa vers lui un regard rapide.</p>
+
+<p>— Qu’en savez-vous ?</p>
+
+<p>— Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.</p>
+
+<p>— Dans quelques années, je vous dirai si les apparences
+étaient justes ou non, pour peu qu’il nous
+soit encore donné de cheminer ainsi solitairement,
+par une tiède après-midi d’automne.</p>
+
+<p>Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle
+lubie prenait à la futile Yvonne de se montrer sentimentale
+après avoir laissé afficher un instant plus
+tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste…
+Elle, artiste ! Éprise de peinture ! Quelle comédie
+jouait-elle là ?</p>
+
+<p>Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre
+par une de ces ripostes qui, sous leur forme
+courtoise, écrasent les rêves, de telle sorte que
+jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut
+à ses côtés, si élégamment svelte et blonde, que,
+l’œil charmé de nouveau, il désarma.</p>
+
+<p>Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait :</p>
+
+<p>— L’automne est votre saison favorite, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Du moins, je l’ai en sympathie particulière
+pour tout ce qu’elle renferme de poésie mélancolique,
+pour son charme triste d’adieu, pour ses lumières
+voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages…</p>
+
+<p>Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu
+par l’étroite cervelle de cette petite mondaine. Mais,
+d’instinct, elle répliqua, cherchant à se mettre à
+l’unisson :</p>
+
+<p>— Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce
+moment… Et puis, c’est joli ce petit bruit de feuilles
+qui s’écrasent sous les pieds… Joli et amusant ! je
+dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car
+nous ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.</p>
+
+<p>— Perspective qui vous est fort agréable ?</p>
+
+<p>— Comme vous dites ! d’autant que je compte
+bien profiter de mon dernier hiver d’entière liberté.</p>
+
+<p>— Votre dernier hiver ?</p>
+
+<p>Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la
+pointe effilée de sa bottine :</p>
+
+<p>— Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père
+trouve qu’il m’a donné un assez long crédit pour me
+décider à fixer mon avenir… conjugal ! Qu’enfin il
+me faut faire un choix…</p>
+
+<p>— Et cela vous effraie ?</p>
+
+<p>— Un peu !</p>
+
+<p>Pour éviter un silence, il demanda machinalement :</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que j’entends être heureuse à ma guise,
+que je vois comment je puis l’être, mais que je ne
+suis pas sûre d’obtenir jamais la réalisation de mon
+désir ! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas
+toujours de vouloir…</p>
+
+<p>Presque une émotion vibrait dans la voix trop
+claire d’Yvonne ; et son visage coquettement mièvre,
+avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle avançait
+dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient
+ses pieds menus. Il s’étonna ; et, si indifférente lui
+fût-elle, il se demanda, avec une curiosité détachée,
+quel pouvait bien être le rêve de cette parfaite poupée
+de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses
+lèvres minces trahissaient de volonté tenace pour
+réaliser ses désirs comme ses fantaisies.</p>
+
+<p>Sincère, il dit :</p>
+
+<p>— Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit
+de craindre que ce que vous souhaitez ne puisse s’accomplir…</p>
+
+<p>— Le croyez-vous…, vraiment ?</p>
+
+<p>— Je le pense, du moins.</p>
+
+<p>Une seconde, elle demeura silencieuse ; puis, d’un
+accent singulier, elle dit :</p>
+
+<p>— J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je
+vous en prie, imaginer, parce que votre parc encourage,
+par sa poésie, aux belles rêvasseries, que je
+suis devenue une langoureuse créature ! Personne
+n’est moins sentimentale que moi…</p>
+
+<p>— Vous le regrettez ?</p>
+
+<p>— Non. Je tiens le sentiment comme de trop
+fragile qualité pour tenter d’en faire du bonheur.</p>
+
+<p>— Ce qui est infiniment sage de votre part.</p>
+
+<p>Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand.
+Elle ne s’en aperçut pas. Ils arrivaient devant le
+massif de chrysanthèmes qui lui arrachaient une
+exclamation charmée.</p>
+
+<p>En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves
+était un artiste, et il avait créé là une admirable
+symphonie de couleurs, une floraison presque fabuleuse
+de pétales soyeux, contournés, touffus, qui
+composaient de grandes fleurs étranges, pareilles à
+des fleurs de rêve.</p>
+
+<p>— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de
+vous offrir quelques-uns de ces chrysanthèmes,
+puisqu’ils vous plaisent ? Avez-vous une couleur
+préférée ?</p>
+
+<p>— Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète
+de dépouiller ainsi madame votre mère.</p>
+
+<p>Des chrysanthèmes d’or ! C’était bien ceux-là, en
+effet, qu’il fallait à une aussi riche héritière. Il lui
+en cueillit une superbe moisson, tandis qu’elle s’exclamait
+en phrases d’admiration puérile, un peu
+mignarde, exprimée avec des termes de peintre.
+L’éblouissante gerbe enserrée à peine par ses mains
+gantées de blanc, elle la contemplait ; contente, bien
+moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue
+de les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand
+parc majestueux dont les lointains embrumés les
+isolaient du reste du monde. A travers le ciel gris,
+de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches
+frissonnaient sous leur feuillage de légende.
+Elle vit qu’il regardait les rameaux empourprés ; et,
+aussitôt, dit en souriant :</p>
+
+<p>— Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses
+aux aiguilles vertes des sapins de Gérardmer ?</p>
+
+<p>Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix
+d’Astyèves semblait s’être tout à coup assourdie,
+quand il dit d’un indéfinissable accent :</p>
+
+<p>— J’aimais tout à Gérardmer… J’y ai passé des
+semaines que je n’oublierai jamais, de celles qui
+vous hantent plus tard quand on a la certitude de
+n’en plus pouvoir revivre de semblables !</p>
+
+<p>Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer
+vibrait en tout son être, évoquant aussitôt, au
+plus intime de son âme, la vision de la jeune fille qui
+était le fantôme exquis et redouté de ses heures de
+solitude… Elle ne pouvait savoir. Et, revenant
+auprès de lui, vers la terrasse, elle réveillait légèrement
+le souvenir des jours d’été. Tout à coup, très
+naturelle, elle nomma Denise, expliquant :</p>
+
+<p>— Maman pense reprendre ses quinzaines musicales
+dès janvier et y faire figurer assez souvent
+Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de passer
+<i>étoile</i>. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire
+et aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous
+offrir, de nouveau, le plaisir de l’entendre…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte
+de chances pour n’être pas à Paris cet hiver…</p>
+
+<p>Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.</p>
+
+<p>Il avait toujours son masque de froideur nonchalante,
+et, comme il regardait devant lui, elle ne
+vit pas l’amertume sombre, presque douloureuse de
+ses yeux.</p>
+
+<p>— Où serez-vous donc ?</p>
+
+<p>— Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période
+des négociations pour être attaché à quelque ambassade.</p>
+
+<p>Alors rien n’était perdu ! Elle respira plus librement
+et se reprit à marcher. Tout haut, elle dit,
+redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un simple
+ton de politesse :</p>
+
+<p>— Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous
+réussissiez dans vos négociations.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.</p>
+
+<p>— Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle.
+Je vous assure que je ne mérite pas tant…</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques
+pas d’elle, venant à leur rencontre, apparaissaient
+Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta et
+s’exclama d’un accent de reproche aimable :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma
+confiance en ne me ramenant pas Yvonne ! Je viens
+vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous
+n’aurons pas regagné notre <i lang="en" xml:lang="en">home</i> avant la nuit…</p>
+
+<p>Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en
+effet, les chevaux étaient avancés, fouillant le sable
+d’un sabot impatient. Mme Arnales, d’ailleurs, ne
+paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse,
+tout en se dirigeant vers sa voiture, elle retint
+Bertrand à causer près d’elle. Devant eux, avançait
+Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un geste
+amical, glissé le bras sous le sien.</p>
+
+<p>— Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu,
+nous comptons sur vous à dîner, jeudi prochain. Madame
+votre mère a bien voulu me donner sa promesse.
+J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie,
+mais un pli presque dur s’était creusé entre ses sourcils.
+Les adieux s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue
+de démonstrations sympathiques, Yvonne correcte,
+remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.</p>
+
+<p>— Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez
+jolies, ma petite amie.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, vous êtes trop bonne…</p>
+
+<p>Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée,
+elle s’inclina sur la main que lui tendait Mme d’Astyèves.
+A Bertrand, elle dit adieu en dernier ; puis,
+appelée par sa mère, elle monta en voiture.</p>
+
+<p>L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient
+les chrysanthèmes d’or, la lumineuse nuque
+blonde dont les cheveux moussaient dans le duvet
+pâle du boa… Puis la vision s’enfonça dans la brume
+qui voilait maintenant la clarté grise tombée du ciel
+d’automne…</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée
+dans la tiédeur du salon. Elle s’étonna, voyant que
+son fils ne l’avait pas suivie. Immobile sur la terrasse,
+il songeait, sa pensée enfuie très loin, car il tressaillit
+quand elle l’appela :</p>
+
+<p>— Bertrand ! tu restes dehors à rêver ?</p>
+
+<p>— Rêver ! Mère, vous savez bien que les diplomates,
+de mon espèce du moins, ne rêvent pas !… Ce
+sont des gens d’un prosaïsme… pitoyable, qui leur
+donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes,
+dès qu’ils en ont conscience.</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise.
+Pour ne pas la retenir au froid, il était rentré dans
+le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil distrait, il
+parlait d’une voix brève et mordante.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité ! Et quelle
+misanthropie ! Heureusement, mon cher grand, tous, — et
+toutes surtout ! — ne vous jugent pas à cette
+impitoyable mesure…</p>
+
+<p>— C’est que ceux-là — et celles-là ! — ne me
+connaissent pas comme je me connais…</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point
+il était sincère ; et, un peu impatientée, elle dit :</p>
+
+<p>— Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais
+très bien, humilité à part, que tu as l’heur de plaire…
+très fort ! non pas seulement à Yvonne, mais encore
+à sa mère qui vient de me le laisser très clairement
+entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez
+dans le parc.</p>
+
+<p>Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait
+son visage dans la pénombre, et Mme d’Astyèves
+n’en vit pas la soudaine altération.</p>
+
+<p>— Et quand cela serait ? ma mère.</p>
+
+<p>— Cela est, Bertrand ! A ce point que, si tu le
+veux, Yvonne Arnales est à toi… Et c’est une
+fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent offert de
+semblable…</p>
+
+<p>— Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le
+malheur est que je ne me sens nulle disposition pour
+essayer, en ces conditions, de la vie conjugale.</p>
+
+<p>Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide,
+âprement ironique, qui lui était si étrangère dans
+ses rapports avec sa mère, qu’elle le regarda de nouveau,
+étonnée, un peu inquiète ; son beau visage
+d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.</p>
+
+<p>— Yvonne ne te plaît pas ?</p>
+
+<p>— Elle m’est trop absolument indifférente pour
+me déplaire. Si, comme vous le désirez, je l’épousais,
+ce serait sans nul espoir de bonheur conjugal, uniquement
+pour faire un brillant mariage ! Et vous
+m’accordez que la perspective n’a rien d’engageant !…</p>
+
+<p>— Je ne la trouve pas, moi, si terrible ! En vérité,
+Bertrand, tu es inouï. On t’offre une jolie fille, dotée
+de neuf cent mille francs, que tous recherchent inutilement…
+Et tu n’as même pas une bonne raison à
+articuler pour te dérober !</p>
+
+<p>Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les
+yeux arrêtés sur l’horizon obscurci des bois, il songeait
+à la femme qui avait été la tentation vivante
+de ces jours d’été dont le souvenir était, pour toujours,
+entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle
+n’avait pas perdu son charme troublant et délicieux ;
+mais elle lui semblait lointaine, pareille à une vision
+de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore en lui, bien
+puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres
+une folle demande, folle mais si douce…</p>
+
+<p>Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui
+ce qu’était celle-là…</p>
+
+<p>Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être
+une souffrance. Si elle eût été près de lui, il l’eût
+suppliée de ne plus le repousser, car il comprenait
+qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le
+serait jamais…</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse :</p>
+
+<p>— Bertrand, à quoi songes-tu ? Si tu refuses
+Yvonne Arnales, est-ce… parce que tu lui en préfères
+une autre ?</p>
+
+<p>— Et s’il en était ainsi ?</p>
+
+<p>Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de
+jouer avec le gland du coussin sur lequel elle s’accoudait :</p>
+
+<p>— Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une
+jeune fille que… tu aimes ?</p>
+
+<p>— Que j’aime autant que je suis capable d’aimer,
+avec toute la passion, tout l’égoïsme, toute la fragilité
+d’un homme ?… Oui, peut-être !</p>
+
+<p>Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence
+s’abattit dans la pièce. Mme d’Astyèves avait
+peur de la réponse qu’allait amener la question qui
+lui montait impérieusement aux lèvres :</p>
+
+<p>— C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener,
+certain que je serais heureuse de l’accueillir ?</p>
+
+<p>— Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui,
+vous serez heureuse… Autrement, non ; la jeune
+fille dont je parle, qui appartient à notre monde par
+la naissance et l’éducation, est pauvre ; pauvre à
+devoir travailler pour gagner sa vie…</p>
+
+<p>Il ne finit pas, « elle est artiste ». Car, s’il était
+possible, il ne voulait pas qu’à cette heure encore,
+sa mère devinât que Denise Muriel était en jeu. Bouleversée,
+elle le regardait.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cette folie ? Bertrand.</p>
+
+<p>— Une folie ? Pourquoi ? ma mère.</p>
+
+<p>— Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes
+habitudes, ton ambition, tu souffrirais tous les jours,
+en la moindre occasion, d’avoir sacrifié ta vie entière
+à un caprice sentimental, si séduisant fût-il !</p>
+
+<p>Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui.
+Aprement, il jeta :</p>
+
+<p>— Vous me jugez bien lâche !</p>
+
+<p>— Dis que je juge de la situation avec mon expérience
+de mère et de vieille femme qui sait que, neuf
+fois sur dix, un homme qui engage tout son avenir
+dans une heure de passion n’a souvent pas assez de
+jours ensuite pour le regretter !</p>
+
+<p>Elle parlait avec la force de sa conviction, très
+maîtresse d’elle-même en apparence. Mais son cœur
+battait à grands coups dans sa poitrine et ses pommettes
+se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine
+du visage. Ambitieuse pour ce fils unique à qui son
+veuvage prématuré l’avait donnée toute, elle l’était
+jalousement ; et la brusque révélation la meurtrissait
+d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une
+pareille union…</p>
+
+<p>— Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille ?</p>
+
+<p>— A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse
+d’être ma femme !</p>
+
+<p>— Elle refuse !</p>
+
+<p>Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à
+un abîme, et une sensation irraisonnée de délivrance
+lui dilata le cœur.</p>
+
+<p>— Elle refuse… Mais alors ?…</p>
+
+<p>— Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus
+auquel je ne me résigne pas, parce qu’on ne se
+résigne pas à perdre son bonheur !</p>
+
+<p>— D’autant, n’est-ce pas, — sois franc ! — que
+ce refus n’a pu être qu’une suprême habileté de sa
+part… Une fille pauvre ne repousse pas un parti
+comme celui que tu lui as follement offert !</p>
+
+<p>Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque
+avec violence. Bertrand devint livide comme si
+l’insulte eût été lancée contre lui-même.</p>
+
+<p>— Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez
+pas des paroles dont vous ne pouvez mesurer la
+monstrueuse injustice ! C’est d’abord parce qu’elle
+est sans fortune qu’elle s’est refusée à moi… Puis
+aussi, hélas ! parce qu’elle me juge comme vous-même
+venez de le faire, qu’elle n’a pas eu confiance
+dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui
+m’amenait à elle…, pourtant avec tout ce qui peut
+exister de meilleur en moi !</p>
+
+<p>— Et… depuis ce moment… tu ne l’as pas
+revue ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Eh bien ? Bertrand.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout
+l’être la pensée et le regret d’une femme, je ne me
+sens pas le courage de me laisser jeter dans une
+aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps
+sans âme !</p>
+
+<p>Doucement, elle répéta :</p>
+
+<p>— Oui, je comprends.</p>
+
+<p>Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse
+était, à cette heure, de ne pas entrer en lutte avec
+son fils, de laisser l’absence accomplir son œuvre
+dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette
+mystérieuse inconnue avait été assez imprudente
+pour n’accepter aucune promesse…</p>
+
+<p>En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant
+plus de poursuivre, — à cette heure, du
+moins, — une conversation trop délicate… Un
+domestique entra, apportant les lampes.</p>
+
+<p>Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à
+s’habiller, et elle ne chercha pas à le retenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>Sur le seuil du magasin de musique, tandis que
+l’employé fermait la porte derrière elle, Denise
+demeura une seconde immobile. D’un œil presque
+dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise,
+pauvre petite unité, dans le nombre formidable des
+créatures. Elle regardait ce décor de grande ville
+qui lui était si familier, les hautes maisons aux
+façades monotones, la perspective fuyante des rues,
+des boulevards dominés par la coupole de Saint-Augustin ;
+et sur la place, devant l’église, la course
+incessante des voitures, des tramways bruyants,
+des lourds omnibus ; comme sur le trottoir poudreux,
+la marche capricieuse des passants, hâtée par l’âpre
+morsure du froid.</p>
+
+<p>Une rafale courba les branches dévastées des
+arbres du boulevard, et Denise frissonna. Alors elle
+jeta un dernier regard, à travers les vitres du magasin,
+vers la haute affiche blanche sur laquelle son
+nom s’étalait au programme d’un des premiers grands
+concerts de la saison. Puis, elle reprit sa marche, de
+ce pas vif qui illuminait son visage d’un éclat de
+fleur rose.</p>
+
+<p>Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine
+qu’elle allait donner, lourde pour elle de
+préoccupations, de fatigues, d’incertitudes énervantes
+que le succès même ne pourrait lui faire
+oublier… Et, non plus, elle ne songeait pas, en ce
+moment, aux soucis de toute sorte, qui faisaient
+son foyer si sombre…</p>
+
+<p>Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues
+en une seule impression de mélancolie, devant cet
+horizon morne qui éveillait en elle la nostalgie des
+lumineuses journées d’été à Gérardmer ; journées
+d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse,
+dont les meilleures, — elle le savait clairement aujourd’hui ! — avaient
+été celles-là mêmes où elle
+sentait un cœur d’homme appeler souverainement le
+sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure
+d’amour.</p>
+
+<p>Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que
+Bertrand lui avait dit adieu au seuil du salon des
+Xettes… Et, depuis, elle ne savait rien de lui. Un
+silence que rien ne semblait plus devoir rompre
+était tombé entre eux. Incidemment, Mme Champdray
+avait dit devant elle qu’il voyageait, puis qu’il
+chassait dans la propriété de Sologne des Arnales…</p>
+
+<p>En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle,
+et elle ne s’en étonnait pas. Elle avait déjà, par la
+force des choses, une expérience de femme, et surtout
+elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour
+l’amenait vers elle…</p>
+
+<p>Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume
+et de révolte quand le souvenir lui revenait
+de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la prière
+passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire
+du Hoheneck ?… Pourquoi, aux premiers jours de
+son retour à Paris, avait-elle vécu avec un obscur
+espoir qu’elle ne s’avouait pas ? Pourquoi avait-elle
+attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre
+d’anxiété ? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du
+dehors, avait-elle dans l’esprit, l’idée instinctive
+qu’elle allait trouver sa carte ?… Pourquoi donc
+enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où,
+dans l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle
+voulait l’être, qu’elle connût ce bonheur de lui être
+reconnaissante parce qu’il venait à elle, malgré
+tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde…</p>
+
+<p>Oh ! ce <i>tout</i> ! comme elle en avait l’impitoyable
+conscience ! Que c’était triste, affreusement triste
+de vivre ainsi, sans espérer rien, et qu’elle se sentait
+seule pour suivre son chemin… Comme elle les
+enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie,
+l’être même d’un autre être auquel elles se confient
+toutes et qui, blotties contre lui, enveloppées de
+son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse
+de leur bonheur consacré !…</p>
+
+<p>— Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans
+même regarder ses vieux amis ?</p>
+
+<p>Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta,
+lui tendant affectueusement la main, sa grosse tête
+tourmentée éclairée d’un sourire. Elle aussi sourit
+un peu, ramenée de bien loin…</p>
+
+<p>— Je ne vous voyais pas, maître, pardon.</p>
+
+<p>— Eh ! parbleu, je m’en apercevais bien, ma
+petite amie, est-ce qu’il y a quelque chose qui ne
+va pas ? Vous aviez, en marchant, une mine grave
+à décourager tous les coureurs d’aventures… Il
+faut être un vieux brave comme moi pour trouver
+l’audace de vous arrêter !… Plaisanterie à part,
+mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol,
+car j’ai à vous parler.</p>
+
+<p>— A me parler ?</p>
+
+<p>— Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de
+l’Opéra-Comique…</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement
+en arrière. Vanore, tout à son idée, ne s’en
+aperçut pas. Il continuait :</p>
+
+<p>— Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous,
+car vous occupez rudement sa cervelle de directeur
+depuis qu’il vous a entendue à la maison. Il m’a dit
+qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous
+et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait
+vers la fin de l’hiver et qu’il était tout disposé à
+accepter l’interprète qui me semblerait incarner le
+mieux mon héroïne !</p>
+
+<p>Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait
+pas, elle contemplait un petit enfant qui jouait devant
+une nourrice enrubannée. Autour d’eux, les
+passants circulaient. Les hommes la regardaient,
+l’œil attiré par sa jeune beauté. Il y eut une seconde
+de silence entre elle et Vanore. Puis, lentement,
+elle interrogea, une flamme lointaine dans
+ses prunelles :</p>
+
+<p>— Et cette interprète, c’est…</p>
+
+<p>— Vous ! fit-il presque impérieusement. Je ne
+veux que <i>vous</i> parce que vous êtes, non pas seulement
+l’artiste, mais la femme même qui réalisera le
+personnage que j’ai rêvé !… parce que j’ai plus que
+l’espérance, la certitude absolue que le rôle rempli
+par vous serait notre triomphe à tous deux ! J’en
+suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de
+vous tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir
+de vous pénétrer de la foi que j’ai en vous.</p>
+
+<p>Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient :</p>
+
+<p>— C’est un rôle de tentateur que vous jouez près
+de moi !</p>
+
+<p>Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de
+défi :</p>
+
+<p>— Ah ! si vraiment je réussissais à vous tenter
+comme j’ai la volonté d’y arriver, quelle belle partie
+nous jouerions tous deux ! Croyez-vous donc,
+enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle
+que la vôtre, d’un pur tempérament d’artiste comme
+celui que vous possédez, on ait le droit d’enfouir une
+pareille richesse ? Allons donc !… et ne vous imaginez
+pas que ce soit seulement pour mon bien que je
+parle ; c’est aussi pour le vôtre, pour vous que je
+sais de taille à remplir la destinée que vous souhaite
+ma sincère affection… Votre avenir maintenant dépend
+de votre seule volonté !</p>
+
+<p>Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon ? Elle
+avait eu raison de dire qu’il était un tentateur. Il la
+bouleversait dans toute l’âme avec la perspective
+qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante
+sensation de vertige… Et elle eut un élan de douloureuse
+envie vers deux jeunes femmes qui passaient
+d’une allure de promeneuses, avec des visages gais.</p>
+
+<p>Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère
+d’angoisse ne se cachait pas derrière leur masque
+souriant ? Est-ce qu’elle-même, en cette minute où
+une conversation mettait en jeu tout son avenir de
+femme, n’avait pas l’attitude même qu’elle eût
+gardée pour parler d’un chiffon de toilette, trouvant
+une ombre de sourire pour répondre ?</p>
+
+<p>— Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous
+sur mon compte ?</p>
+
+<p>— Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille
+expérience qui me permet de juger les cantatrices
+sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le lieu de
+vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est
+pas un endroit précisément commode pour traiter
+pareille question. Ces jours-ci, j’irai, si vous le
+voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire
+de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant
+qui m’étonnent… Pourquoi ne pas accepter simplement
+la situation qui vous est offerte, en des conditions
+plus que brillantes pour une débutante, qui
+vous délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci
+matériel ?… Vous êtes pourtant parmi les braves qui
+ne craignent pas la lutte, puisque leur destinée est
+de lutter… Je le remarquais, il y a trois jours
+encore, avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me
+paraît s’intéresser à vous de façon particulière.</p>
+
+<p>— Qui donc ?</p>
+
+<p>— Bertrand d’Astyèves.</p>
+
+<p>Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude
+que ce serait celui-là qu’il prononcerait. Pourtant,
+elle tressaillit comme sous un choc violent.</p>
+
+<p>— Ah ! M. d’Astyèves est à Paris ?</p>
+
+<p>— De passage, je crois ; je l’ai rencontré l’autre
+soir à l’Opéra où nous avons occupé, à causer, les
+loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne se connaît
+vraiment pas trop mal du tout en musique ; il est
+étonnamment artiste même, pour un homme du
+monde ! Nous avons aussi parlé de Gérardmer. Voilà
+un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort
+de vos admirateurs et je ne jurerais pas que…</p>
+
+<p>Elle l’interrompit, incapable de supporter même
+un badinage qui rapprochât son nom de celui de
+Bertrand.</p>
+
+<p>— Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez
+rien ! Vous savez aussi bien que moi la somme
+d’importance qu’il faut accorder à l’enthousiasme des
+clubmen, fussent-ils des dilettantes.</p>
+
+<p>Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie
+âpre de son accent. Mais il n’insista pas ; et,
+avec une bonté délicate, il changea de ton :</p>
+
+<p>— Enfant, vous êtes la sagesse même ! Et vous
+avez le droit de me dire que je suis un vieux fou de
+vous retenir ainsi au froid quand, tout le premier,
+je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir,
+petite ; et à bientôt, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Au revoir, maître, à bientôt !</p>
+
+<p>Il serra affectueusement les petits doigts gantés,
+et reprit sa route de cette allure dominatrice qui le
+distinguait de la foule banale des passants. Elle
+aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les
+idées se heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe
+sensation, faite de douceur et de souffrance, la poignait
+parce que Bertrand avait parlé d’elle, mais
+parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le
+premier venu même peut exprimer son admiration…
+Non pas comme de la fiancée qu’on espère tout bas…</p>
+
+<p>Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait.
+C’était donc qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était !
+Sa fierté lui avait épargné la blessure de le voir regretter
+une prière insensée. Sans doute, il s’était
+reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se
+tenait à l’écart, afin de se dérober à une irréparable
+erreur, acceptant un refus qui lui rendait, heureusement,
+sa liberté compromise.</p>
+
+<p>Tout arrivait comme elle l’avait prévu…</p>
+
+<p>Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher
+qu’elle ne portât en elle, depuis que Vanore lui avait
+parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans résurrection
+possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse
+à crier d’angoisse, broyée par une désespérance
+infinie… Alors qu’elle se rappelait tout à coup tant
+de détails qui lui avaient révélé la séduction qu’elle
+exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires,
+des regards qui implorent et appellent jalousement
+l’élue…</p>
+
+<p>Rêve que tout cela ! La réalité, c’était la vie que
+Vanore voulait lui donner. Le cercle se resserrait
+autour d’elle. Puisque celui qui avait dit l’aimer par-dessus
+tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail,
+en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait
+au théâtre ! Elle y était entraînée par
+l’invincible force des choses, par l’influence autoritaire
+du maître, par l’insouciance de son père, par
+l’égoïsme maladif de sa mère que Vanore gagnerait
+vite, en lui offrant l’espoir d’échapper ainsi à la position
+précaire qui, chaque jour, la faisait davantage
+souffrir…</p>
+
+<p>Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien
+de temps pourrait-elle résister ? Et puis, pourquoi
+résister ? A quoi bon ?…</p>
+
+<p>Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait
+même plus s’abandonner à sa douloureuse songerie.
+Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui fallait dissimuler
+l’amertume désespérée qu’elle avait plein le
+cœur.</p>
+
+<p>Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est mademoiselle ! Madame a bien recommandé
+que mademoiselle aille la trouver aussitôt
+rentrée.</p>
+
+<p>— Est-ce que ma mère est souffrante ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, je ne crois pas. Madame est peut-être
+un peu fatiguée, seulement, parce qu’elle a reçu la
+longue visite d’un monsieur.</p>
+
+<p>Denise ne fit aucune question ; mais un frémissement
+la secoua, bouleversée par une pensée folle,
+oh ! bien folle, sans doute. Dans sa chambre, où elle
+était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle
+s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de
+fièvre soudain allumée au fond de ses prunelles.
+Alors elle eut un sourire railleur pour la romanesque
+créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla
+frapper chez sa mère.</p>
+
+<p>Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise
+longue.</p>
+
+<p>— Denise, comme tu reviens tard ! Je commençais
+à croire que tu ne reparaîtrais pas avant le dîner…
+Et j’avais besoin de te parler… tranquillement…</p>
+
+<p>Une animation inaccoutumée colorait le visage de
+Mme Muriel ; et le cœur de Denise se mit à battre
+à coups rapides.</p>
+
+<p>— Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là
+à m’examiner comme si j’étais, tout à coup, devenue
+un phénomène ! Je désirais causer avec toi, en toute
+intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui
+t’était destinée beaucoup plus qu’à moi… Et c’est
+même à ton absence que j’ai dû d’apprendre un…
+détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé
+à propos de nous cacher…</p>
+
+<p>Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement
+dilatées, sur le visage énigmatique de sa
+mère.</p>
+
+<p>— Un détail ? Je ne comprends pas très bien, maman,
+ce que tu veux dire…</p>
+
+<p>— Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de
+me tenir en dehors de ce qui te touche le plus, tu
+n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu t’étais
+acquis un profond admirateur pendant ton séjour
+dans les Vosges. Il a fallu la visite de cet admirateur,
+que j’ai reçue par hasard, pour que je sache ce qu’il
+en était.</p>
+
+<p>Une seconde, Denise attendit pour répondre ;
+il ne fallait pas que sa voix trahît les battements
+éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié Bertrand
+en doutant de lui ?… Ah ! s’il en était ainsi,
+comme elle saurait se donner à lui pour qu’il ne pût
+regretter rien !…</p>
+
+<p>— Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance
+à quelques hommages sans portée…</p>
+
+<p>— Vraiment ? Tu es trop modeste, Denise. Des
+hommages sans portée ! On ne peut guère appeler
+ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la
+femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur
+de le lui dire !…</p>
+
+<p>Humblement ! d’Astyèves, humble ! Ah ! ce n’était
+pas lui qui pouvait être qualifié ainsi ! De qui donc
+parlait Mme Muriel ? Qui donc avait songé à lui
+offrir, non pas seulement son amour, — de ceux-là,
+il s’en rencontre, — mais son nom ?</p>
+
+<p>— Eh bien, Denise, quel mutisme ? Tu ne me dis
+pas ce qu’il te semble de la proposition ?</p>
+
+<p>— J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît
+si invraisemblable qu’une demande en mariage
+me soit adressée, à moi, une chanteuse de concert,
+sans autre fortune que sa voix !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver,
+un instant de plus, l’involontaire espoir qui s’était
+allumé en elle, flamme vacillante qu’un mot éteindrait,
+ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit
+aussitôt et interrogea, résolue :</p>
+
+<p>— Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme
+extraordinairement généreux dont tu parles ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il me semblait que tu devais savoir
+aussi bien que moi de qui il s’agissait. Mais tu
+demeures fidèle à ton système de silence. Bref,
+puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es
+demandée par un parent de Mme Vanore, un
+M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à Gérardmer une
+impression assez forte pour que, me trouvant seule
+tantôt, il m’ait avoué ses sentiments à ton égard ;
+ajoutant que sa fortune lui permettait de t’offrir un
+luxe digne de toi… Ce sont ses propres paroles.</p>
+
+<p>Denise n’entendit même pas les derniers mots de
+sa mère, pas plus qu’elle ne remarquait le bizarre
+mélange de satisfaction et de dédain que trahissait
+son accent. La même sensation de mort qui l’avait
+accablée quand elle marchait seule après avoir
+quitté Vanore, l’envahissait de nouveau, tellement
+intolérable que ses mains se crispèrent d’angoisse…
+Cependant elle n’avait pas vraiment cru que Bertrand
+revenait ainsi à elle ; tout son scepticisme lui avait,
+dès la première minute, crié l’inanité d’un tel rêve…</p>
+
+<p>Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel
+ne vit pas la contraction douloureuse qui, tout
+à coup, creusait son visage.</p>
+
+<p>— Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu
+impatientée, tu as donc achevé de perdre l’usage de
+la parole ?</p>
+
+<p>La jeune fille respira profondément, comme pour
+retrouver un souffle devenu rare.</p>
+
+<p>— Je suis surprise, maman. Cette demande est
+pour moi tellement inattendue…</p>
+
+<p>— A ce point ? Il me paraît difficile d’admettre
+que tu ne soupçonnais pas l’impression que tu avais
+produite sur un homme aussi… expansif que M. Grisel !</p>
+
+<p>Elle eut un geste lassé.</p>
+
+<p>— J’avais, en effet, remarqué vaguement que
+M. Grisel semblait me trouver à son gré ; mais quelle
+importance aurais-je attaché à cela ? Est-ce que,
+tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se
+découvrir des admirateurs qui, certes, ne songent
+point à offrir leur nom, — tout au plus leur bourse
+ou leurs phrases… Voilà tout ! Et réellement, j’aurais
+été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer
+jamais plus !</p>
+
+<p>— Denise !</p>
+
+<p>— Quoi ? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que
+je constate une vérité que tu connais aussi bien que
+moi ? Ce qui est, est… A quoi bon protester, mon
+Dieu !</p>
+
+<p>— Parce que, justement, tu n’as pas le droit de
+parler ainsi quand un honnête garçon te fait la
+demande que je te transmets, comme je l’ai reçue.
+Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je
+ne reviens pas, M. Grisel m’a tout à coup révélé
+la place que tu avais prise dans son existence,
+lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation
+de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise
+pour franchise et déclaré que nous étions aussi absolument
+ruinés qu’il était possible de l’être ; que c’était
+une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu
+que sa fortune lui permettait de choisir la femme
+qui lui plaisait, sans avoir aucune autre préoccupation.</p>
+
+<p>Sa fortune ! Comme ce seul mot qu’il prononçait
+trop souvent dressait, vivant, dans la pensée de
+Denise, ce gros garçon joyeux, bavard, vaniteux
+et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague
+et qui, la jugeant un bibelot précieux, voulait
+l’acheter parce qu’elle l’avait tenté, lui aussi… Mais
+du moins, il était plus généreux et plus galant homme
+que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation
+et l’intelligence ; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle
+devînt sa femme, non pas seulement sa maîtresse,
+comme l’autre le rêvait, dans les obscurs bas-fonds
+de sa nature d’égoïste viveur… Pourtant, épouser
+Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de
+se donner au premier passant venu…</p>
+
+<p>Avec une gravité ardente, elle interrogea :</p>
+
+<p>— Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel ?</p>
+
+<p>— Que je te ferais part de sa demande.</p>
+
+<p>— Dont tu penses… Quoi ?</p>
+
+<p>Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.</p>
+
+<p>— Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien
+déraisonnable de la rejeter…</p>
+
+<p>— Même si je me sens incapable, malgré mon…
+estime pour M. Grisel, de l’aimer comme une femme
+doit aimer son mari pour que l’un et l’autre aient
+quelque chance de bonheur ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ne l’aimerais-tu pas ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Oh ! maman, me connais-tu donc si
+peu que, après avoir causé avec M. Grisel, tu ne
+pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a de
+commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni
+idées… rien, enfin, rien ! me comprends-tu ? et qu’il
+me paraisse insensé de songer même à lui livrer ma
+vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge,
+dans une existence dont rien ne pourra ensuite me
+délivrer, même si j’y étouffe !</p>
+
+<p>Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux
+tordirent l’étoffe de sa robe.</p>
+
+<p>— Prends garde, Denise, tu tombes dans le
+roman ! Ne gâche pas ton avenir pour une enfantine
+raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche
+aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet,
+l’homme qui, spontanément, pouvait te plaire. Je
+n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en
+douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder
+les mérites, — ni les dehors, — que tu parais surtout
+priser… Et après ? C’est une telle illusion d’espérer
+que deux êtres atteindront jamais l’unisson
+absolu. Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma
+pauvre Denise, c’est un rêve de pensionnaire ! C’est
+y semer de la douleur en germe… Pas autre
+chose !</p>
+
+<p>— Mère, ne sois pas aussi décevante ! Laisse-moi
+espérer que même les pauvres, dont je suis, peuvent
+avoir leur part de bonheur humain, la meilleure, celle
+qui console de tout…</p>
+
+<p>Les mots lui étaient échappés dans une protestation
+de toute sa jeunesse. Sa mère la regarda surprise,
+tant c’était chose inaccoutumée qu’elle s’abandonnât
+ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère
+passa.</p>
+
+<p>— Denise, tu parles comme une enfant… Non
+comme la femme que tu es par la force des circonstances,
+sachant bien quelle est la réalité. Moi
+aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre
+en plein roman ! Tu vois ce qu’il en est advenu de
+mon roman… Tout à l’heure, tu t’effrayais de la vie
+qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel ! Pourtant,
+est-elle même comparable à l’existence mesquine
+et besogneuse dans laquelle tu te débats
+comme nous, comme moi qui y étouffe autant que
+dans un misérable vêtement trop étroit,… une existence
+qui ne te promet d’autre avenir possible que le
+théâtre ?…</p>
+
+<p>— Mère, je t’en supplie ! interrompit-elle, frémissante.</p>
+
+<p>— Pourquoi, — c’est toi-même qui le disais il y a
+un moment, — ne pas regarder les choses telles
+qu’elles sont ? J’ai eu le loisir de réfléchir pendant
+mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions.
+Oui, tu n’as pas d’autre avenir que le théâtre, je le
+répète, si tu ne veux te résigner à la monotonie stupide
+des leçons à donner ou continuer dans les
+salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse
+qui ne te mènent à rien, en somme ! Tu ne peux
+compter ni sur ton père ni sur moi pour t’aider à
+gagner ta vie… Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter
+de n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau !…
+C’est pourquoi je te dis qu’il te faudrait une
+bien grave raison pour repousser un mariage inespéré
+avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante,
+libre des mortels soucis qui sont ta part
+aujourd’hui et semblent devoir continuer à l’être…
+Ah ! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance
+par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque !
+Parce que tu es très jeune encore, tu ne
+comprends pas les misères, les dégoûts, les dangers
+d’une existence de femme pauvre !… Si tu les connaissais,
+tu n’hésiterais même pas…</p>
+
+<p>Oh ! les cruelles vérités que Mme Muriel venait
+de dire là ! En les entendant, Denise avait souffert
+comme si elles tombaient sur son cœur même à vif.
+Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait
+la désespérance de sa mère restait en elle
+aussi invincible.</p>
+
+<p>Ah ! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile,
+bien difficile ! Oui, elle avancerait dans son chemin
+de labeur bien souvent froissée, meurtrie, quelquefois
+même tentée… Mais enfin, elle y avancerait
+libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme,
+l’espoir d’un bonheur inconnu…</p>
+
+<p>Et pour être délivrée de tout souci matériel, — seulement
+pour cela ! — elle se marierait sans amour,
+sans espérance possible d’aimer jamais, se refusant,
+pour toutes les minutes de sa vie, le droit de goûter
+sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse
+avait soif !…</p>
+
+<p>Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui,
+le droit de la vouloir toute, puisqu’elle se serait donnée
+toute, volontairement.</p>
+
+<p>Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule
+de cette espèce de marché. Oui, même pour lutter,
+pour souffrir, elle voulait demeurer libre, — libre de
+faire le don d’elle-même, seulement quand elle aimerait…
+Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un
+tel aveu. Elle ne serait pas comprise ; elle et sa mère,
+à cette heure, ne parlaient pas la même langue. Et,
+simplement, elle dit :</p>
+
+<p>— Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves
+auxquelles tu fais allusion… Les autres…, les
+autres, je les devine bien. Mais, vois-tu, je sens
+que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que
+je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être
+mariée avec un homme à qui je demeurerais moralement
+étrangère !… Celle-là, je t’en supplie, maman,
+ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire,
+mon repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que
+tu me le reproches… Je réfléchirai encore à tout ce
+que tu m’as dit… Mais si, ensuite, ma réponse à
+M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra
+me le pardonner… C’est qu’en ma conscience
+j’aurai compris que je ne pouvais pas agir autrement…</p>
+
+<p>Et la sincérité grave de son accent lui donnait
+tant d’autorité, que Mme Muriel n’essaya pas de
+la contredire, dominée par sa jeune et loyale volonté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>A travers la phalange pressée des musiciens de
+l’orchestre massés sur la scène, Denise s’avançait
+jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation de
+Vanore :</p>
+
+<p>— Allez bravement, ma petite, et gagnez notre
+partie comme vous savez le faire !</p>
+
+<p>« Notre » partie ! Il parlait justement ainsi,
+puisque c’était un fragment des <i>Poèmes sylvestres</i>
+qu’elle allait chanter à ce concert dominical, devant
+une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait
+peut-être son avenir…</p>
+
+<p>Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les
+nerfs tendus par cette sorte de fièvre qui l’envahissait
+toute, quand elle sentait le contact du grand
+public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable
+expression.</p>
+
+<p>Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte
+et fine dans la gaine sombre de sa robe noire toute
+perlée de jais, dont le corsage s’échancrait sur la
+chaude pâleur des épaules, les manches longues
+suivant étroitement la ligne souple du bras, des
+lorgnettes, de tous côtés se braquèrent sur elle,
+détaillèrent la silhouette harmonieuse, les traits
+expressifs sous la lumière des yeux, graves comme
+les lèvres de pourpre sanglante, devenues un peu
+hautaines… Car toute sa fière volonté ne pouvait
+maîtriser un tressaillement de révolte devant cette
+curiosité dont elle était l’objet.</p>
+
+<p>Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir
+de son impression ; et, pour se dominer, tandis que
+l’orchestre préludait, elle regarda son auditoire.
+Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges,
+sous la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli
+spectacle de femmes parées avec leur coquette
+élégance de Parisiennes. Une vraie salle d’hiver,
+animée de visages connus, peuplée de gens du même
+monde, la plupart mélomanes convaincus, pour qui
+la reprise des auditions dominicales était une véritable
+fête. Et parmi cette foule dont l’attention
+était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies
+qui lui étaient familières, visages de
+critiques, d’amis, d’ennemis aussi, — rivales envieuses,
+admirateurs éconduits, — tous attendant les
+premières notes qu’allait donner sa voix presque
+célèbre déjà.</p>
+
+<p>Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans
+l’un des premiers rangs de fauteuils, la contemplait
+comme un fervent lève les yeux vers sa madone.
+Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une
+baignoire, elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales
+qui parlait en souriant, la tête un peu penchée, avec
+un mouvement d’une grâce familière, à un jeune
+homme assis derrière elle. Il avait le visage dans
+l’ombre. Mais Denise n’hésita pas une seconde.
+C’était bien Bertrand d’Astyèves…</p>
+
+<p>Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans
+le tulle scintillant de sa robe. Comme un torrent,
+passait en elle le souvenir des jours d’été inoubliables,
+de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui
+auprès d’une riche héritière, lui avait passionnément
+demandé d’être sa femme… Alors c’était
+ainsi qu’elle devait le revoir ?…</p>
+
+<p>L’orchestre continuait le prélude, celui-là même
+qui, quelques mois plus tôt, montait dans le salon de
+Mme Arnales, le jour où, pour la première fois, elle
+s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves.
+Une seconde, elle songea à cette après-midi-là ; elle
+revit l’expression d’admiration ardente qui luisait,
+ce jour-là, dans ses yeux d’homme. Aujourd’hui
+encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût
+dû pouvoir détacher d’elle son regard.</p>
+
+<p>Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait
+ces heures mortes, qu’il subissait le charme de la
+musique évocatrice, des harmonies qui chantaient
+la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide
+sagesse ne pouvait abolir en lui la pensée de ce qui
+avait été, de ce qui aurait pu être — et que, peut-être,
+il regrettait, — des jours d’été enfuis…</p>
+
+<p>Irrémédiablement enfuis ! Elle en prenait tout à
+coup l’impitoyable conscience, dans ce seul fait
+qu’elle était là, debout, sur une scène de théâtre,
+payée pour procurer une jouissance artistique, non
+seulement à une foule étrangère, mais à cette petite
+fille blonde qui la considérait, à travers sa lorgnette,
+avec une impertinente aisance, à cet homme dont
+l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui,
+redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir
+en elle qu’une artiste à écouter… Elle n’était pas de
+leur monde. Ils en jugeaient ainsi autant qu’elle-même.</p>
+
+<p>Comme un éclair dévorant, cette impression lui
+traversa le cœur, y allumant une soif de se sentir,
+une fois au moins encore, toute-puissante sur cet
+homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle n’avait
+été pauvre…</p>
+
+<p>Le prélude se mourait avec des modulations pareilles
+à des appels lointains… Puis, tous les instruments
+se turent. Alors la voix humaine s’éleva en
+un chant grave, si émouvant de vie ardente et
+douloureuse, que les âmes tressaillirent, sans que
+nul, — pas même d’Astyèves, dont tout l’être frémissait, — pût
+soupçonner le drame muet qui se
+jouait dans le cœur de cette jeune femme, si exquisement
+pâle, droite sous les mille regards que ses
+prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.</p>
+
+<p>Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé
+très doux, qui était mort. De nouveau, elle marchait
+sous l’ombre fraîche des arbres, elle goûtait la senteur
+des sapins dont elle voyait les ombres bleues
+moirer l’eau scintillante… Elle entendait la rumeur
+cristalline des sources… Mais surtout, elle écoutait,
+une dernière fois, le murmure d’amour dont s’était
+enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et décevant,
+si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait
+son pauvre cœur de femme…</p>
+
+<p>Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul
+autre ; plainte poignante et passionnée, palpitante de
+sanglots, cri de révolte d’une créature injustement
+meurtrie… Jamais plus, peut-être, elle ne devait
+chanter le poème de la <i>Forêt</i> comme elle le dit ce
+jour-là, non pas seulement en cantatrice merveilleuse,
+mais en femme qui a vu l’abîme des divines et
+mortelles tendresses…</p>
+
+<p>Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance,
+au bruit affolant des applaudissements d’une salle
+soulevée d’enthousiasme, quand ses prunelles, dilatées
+dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand
+d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était
+accompli. Elle seule, une fois encore, existait pour
+lui ! Livide, il la regardait avec cette expression
+qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son
+scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance.
+Mais elle s’était reprise…</p>
+
+<p>Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui
+l’avaient rappelée et la sacraient solennellement
+grande artiste. Yvonne, comme sa mère, applaudissait
+d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne
+bougeait pas, les yeux toujours rivés vers elle, les
+traits contractés. Leurs regards se croisèrent une
+seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre,
+pleins de tant de choses !… Puis elle se détourna,
+sans avoir même remarqué Charles Grisel, à demi
+soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.</p>
+
+<p>Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi
+frémissant qu’elle-même, et, près de lui, Martens,
+le directeur de l’Opéra-Comique, qui, aussitôt, vint
+à elle, les deux mains tendues… Mais, comme s’il
+eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était
+prêt à signer avec elle tel engagement qui lui plairait,
+lui demander la permission d’aller, dès le lendemain,
+en causer avec elle. Machinalement, elle répondait,
+acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure,
+avec la sensation d’être une fragile épave qu’emportait
+un flot impossible à remonter…</p>
+
+<p>Très entourée, elle parlait à tous… Mais, un instant,
+elle cessa d’entendre ce que lui disait Gabriel
+Bollène, le critique. Une haute silhouette, d’aristocratique
+allure, entrevue soudain, l’avait fait tressaillir…</p>
+
+<p>Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves.
+De nouveau, par son absence, il lui signifiait qu’il
+ne songeait pas à ressusciter le passé mort.</p>
+
+<p>Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre
+qui recommençait à jouer. Le concert continuait.
+Elle y avait rempli son rôle. Maintenant, elle n’avait
+plus qu’à disparaître.</p>
+
+<p>Elle tendit la main à Vanore.</p>
+
+<p>— Vous partez ? enfant.</p>
+
+<p>— Oui, je me sens affreusement lasse…</p>
+
+<p>— Et vous avez bien gagné votre repos, car vous
+vous êtes donnée toute dans votre chant ! L’avenir
+est à vous, petite… Vous avez le don de Dieu…
+Ah ! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous
+prenez tout entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à
+abolir en eux toute pensée qui n’aille pas à
+vous !</p>
+
+<p>Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes
+de Denise.</p>
+
+<p>— N’en croyez rien ! M. d’Astyèves est un
+homme de beaucoup d’imagination… Cela seul est
+vrai… Au revoir, maître.</p>
+
+<p>— Denise, attendez une seconde, je vais vous
+mettre en voiture.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude
+d’être accompagnée. Ne vous dérangez pas à cause
+de moi.</p>
+
+<p>— Me déranger ! Petite, vous perdez la tête.
+Allons, l’enfant a décidément, comme elle le dit,
+besoin de repos ! Enveloppez-vous bien dans votre
+manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il
+fait un froid de Sibérie !</p>
+
+<p>Avec des soins prévenants, il dressait lui-même
+le col très haut ourlé de plume qui enveloppait doucement
+la charmante tête brune. Elle se laissait
+faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë
+de détachement, d’infinie lassitude, — morale ou
+physique, elle ne savait plus, — qui lui emplissait
+la gorge de sanglots ; sans que Vanore, d’ailleurs,
+s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes
+pour ne pas connaître cet abattement qui suit
+les grandes tensions nerveuses.</p>
+
+<p>Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture.
+Elle attendit, la pensée vide.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de
+l’appeler un peu bas :</p>
+
+<p>— Mademoiselle Denise !</p>
+
+<p>Elle se détourna, une ondée de sang aux joues…
+Et, devant elle, alors, elle vit Charles Grisel…</p>
+
+<p>Lui ! Ah ! pourquoi était-ce lui ?…</p>
+
+<p>Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le
+croyait, en Lorraine ! Il devina cette surprise et
+parla vite, un peu gauche, presque timide.</p>
+
+<p>— J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant
+vous écouter. J’ai vu dans un journal l’annonce
+de votre concert, et je n’ai pas résisté à la tentation
+de profiter de cette circonstance pour vous revoir…</p>
+
+<p>Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière
+d’un lustre éclairait bizarrement la forme trop
+ronde du crâne, le front découronné, les moustaches
+longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes,
+la lourde et haute stature.</p>
+
+<p>Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre,
+il poursuivit hâtivement :</p>
+
+<p>— Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas,
+que je respecterais le désir — si naturel ! — de réfléchir
+longtemps à ma demande, que m’a exprimé
+madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien
+voulu m’écrire tout récemment encore !</p>
+
+<p>— Ma mère vous a écrit cela ?</p>
+
+<p>Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation
+où il y avait, non seulement de la surprise, mais
+aussi une sorte d’indignation. Il ne pouvait savoir
+qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant
+la nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son
+refus, comme elle l’en avait priée. Il expliquait :</p>
+
+<p>— Oui, madame votre mère a eu la bonté de me
+dire qu’il vous fallait du temps pour vous habituer
+à l’idée d’accepter la vie hors de Paris…</p>
+
+<p>Elle le regardait avec des yeux profonds.</p>
+
+<p>— Et vous attendez ainsi, sans vous révolter
+contre tant d’exigence de ma part ?</p>
+
+<p>— Me révolter ? Comment en aurais-je le droit ?
+Je comprends si bien, surtout maintenant, qu’une
+femme faite pour être, comme vous, admirée de
+tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour
+la satisfaction d’un seul ! Tout à l’heure, quand j’ai
+vu toute cette foule, enthousiasmée par votre chant,
+vous applaudir furieusement, quand j’ai entendu
+répéter, par des centaines de personnes, que vous
+étiez une artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou
+de prétendre vous enlever à la vie brillante qui vous
+attend. Je me suis, pour la première fois de ma vie,
+peut-être ! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis
+incapable de rien comprendre aux beautés de la
+musique que vous chantez, qui ne suis et ne serai
+jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement
+à gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa
+grosse fortune…</p>
+
+<p>Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré :</p>
+
+<p>— « Cet homme-là m’aime, lui ! Il ne me dédaigne
+pas parce que je suis pauvre ; il m’offre un
+avenir d’indépendance… Et, cependant, il me demeure
+aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent
+autour de moi… L’idée seule d’être sa femme me
+paraît monstrueuse ! Mais il est bon, je ne voudrais
+pas le faire souffrir… Comme tout est compliqué ! »</p>
+
+<p>Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il
+n’avait pas à espérer en elle… Mais ce n’était ni le
+lieu ni l’heure d’un pareil aveu. Vanore revenait.
+Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement :</p>
+
+<p>— Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais
+très généreux… Merci de tout cœur de ce que vous
+m’avez offert… Vous me pardonnerez, n’est-ce pas,
+si je ne puis l’accepter ? C’est moi qui aurai le plus à
+souffrir de ce refus…</p>
+
+<p>Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il
+l’avait vue acclamée par toute une salle, il se sentait
+timide devant elle, ayant perdu confiance en lui-même,
+dans le prestige de sa fortune. Quand il vit
+la portière de la voiture retomber derrière elle avec
+un bruit sec, il eut l’idée qu’elle était perdue pour lui…</p>
+
+<p>D’un petit geste de la main, elle salua encore les
+deux hommes, immobiles sur le trottoir ; puis, le
+cheval en marche, elle s’adossa dans la voiture, abîmée
+dans une sensation d’immense fatigue qui ne
+lui laissait que le seul désir de ne plus penser… A
+travers la vitre relevée, elle contemplait les passants
+qui allaient et venaient, silhouettes d’ombre dans
+la brume d’hiver. Certains marchaient, rapprochés
+par la nuit complice ; et sa rêverie vague lui rappela
+un retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves
+assis, en voiture, près d’elle, lui parlant un peu bas
+dans le silence du crépuscule, attentif à ce qu’elle
+fût bien enveloppée dans son manteau…</p>
+
+<p>Rêve d’été… La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves
+empressé auprès d’une brillante héritière,
+écoutant avec un plaisir de raffiné la musique chantée
+par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait
+un jour fait distinguer…</p>
+
+<p>La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout
+à coup de bien loin…</p>
+
+<p>— Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle.</p>
+
+<p>On l’attendait ! Qui ?…</p>
+
+<p>Ah ! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre
+toute espérance !</p>
+
+<p>Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa
+mante…</p>
+
+<p>Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice
+d’Yvonne qui était assise, immobile, la tête
+un peu penchée, les yeux arrêtés sur les braises,
+si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir.</p>
+
+<p>— Oh ! mademoiselle Denise, je vous demande
+pardon d’être venue vous importuner un jour où
+vous chantiez… Je ne le savais pas. Quand je l’ai
+appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé
+en même temps que vous alliez revenir, et comme
+j’avais grand besoin de vous voir, je me suis permis
+de vous attendre.</p>
+
+<p>— Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée
+de l’expression triste de ce pâle visage. Vous souhaitez
+me parler ?</p>
+
+<p>Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes
+du foyer allumèrent des éclairs sur sa robe perlée.</p>
+
+<p>— Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin
+d’aide. Ce que je redoutais égoïstement, arrive…
+Yvonne se marie ; il me faut chercher une position
+nouvelle. Et c’est si difficile à trouver !</p>
+
+<p>A peine, Denise entendit l’exclamation désolée
+de la pauvre fille. Avec le regard de l’âme, elle
+voyait Yvonne penchée familièrement vers Bertrand,
+assis derrière elle, dans la pénombre de la loge.
+D’un accent un peu assourdi, elle répéta :</p>
+
+<p>— Ah ! Yvonne se marie ?</p>
+
+<p>— Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous
+prierais de n’en rien dire. Mme Arnales m’en a
+avertie afin que je puisse, dès maintenant, me mettre
+en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet
+été… Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse ?</p>
+
+<p>— Bertrand d’Astyèves ?</p>
+
+<p>Sa voix montait presque dure.</p>
+
+<p>— Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment
+éprise de lui et, entre nous, c’est elle qui a voulu
+ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet automne.
+M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble,
+ils montaient à cheval, jouaient au tennis, se
+promenaient. Lui a fini par se laisser convaincre
+que ce n’était pas bien terrible d’épouser une jolie
+héritière qui l’aimait…</p>
+
+<p>— Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est
+fait pour goûter.</p>
+
+<p>Machinalement, elle passa la main sur son front
+comme pour en chasser la pensée. Elle ne souffrait
+pas cependant ; toute sensibilité semblait disparue en
+elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux.
+L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît
+garde, venait de prononcer le nom de Gérardmer…</p>
+
+<p>Gérardmer ! la Schlucht ! le jour de rêve où cet
+homme qui la dédaignait, comme un caprice oublié,
+lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer même la
+vie sans elle…</p>
+
+<p>L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche.
+Mlle Dusouy poursuivait, sans soupçonner rien, un
+peu troublée, toutefois, par son silence, par l’expression
+indéfinissable du visage, que la lueur du foyer
+baignait de clartés fugitives.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon d’être venue tout de
+suite à vous dans mon inquiétude. Mais vous avez
+été si bonne pour moi cet été, si compatissante,
+que je me suis permis de penser à vous comme à une
+amie… J’ai espéré que vous pourriez peut-être me
+recommander de côtés et d’autres, vous qui avez tant
+de relations !</p>
+
+<p>— Parmi les artistes ; non parmi les gens du monde
+dont je ne fais plus partie.</p>
+
+<p>Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice
+la regarda, inquiète, craignant de l’avoir
+blessée en quelque chose. Timide, elle dit :</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète
+en vous occupant ainsi de moi. Mais les soucis matériels
+me font perdre la tête ; ils sont si graves de
+conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et
+qui ai charge d’âmes ! Ce que je gagne est indispensable,
+tout à fait indispensable à la maison ; et c’est
+pourquoi je suis si tourmentée de l’idée d’être sans
+place ! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue
+me recommander à vous ?…</p>
+
+<p>Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa
+propre misère. Elle que la désespérance broyait, elle
+aurait voulu trouver, pour cette pauvre créature
+angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle
+l’épreuve, tout au moins, lui en promettre la fin
+prochaine. Et de se sentir impuissante, misérable
+atome humain dont se jouait la mystérieuse force des
+choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit
+ses deux mains à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Vous avez bien fait de voir en moi une amie.
+Je m’emploierai de mon mieux pour vous ; et s’il
+dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un peu.</p>
+
+<p>— … Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne ?</p>
+
+<p>— A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit
+qu’elle n’aurait plus besoin de mes services pendant
+les semaines qui précéderont le mariage, car elle-même,
+alors, accompagnera partout Yvonne.</p>
+
+<p>— Et le mariage aura lieu quand ?</p>
+
+<p>— Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves
+souhaite avoir sa nomination d’attaché d’ambassade
+avant d’épouser Yvonne. Il tient absolument à
+quitter Paris, paraît-il ; et sa fiancée ne s’en effraie
+pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves
+lui plaît. Vous ne la reconnaîtriez pas, tant le
+bonheur la rend gaie. Elle est transformée ! Lui est
+beaucoup plus froid ; mais c’est un vrai gentilhomme
+de ton et de manières. Il sera le mari très brillant
+qu’elle rêvait, par qui elle sera fière d’être accompagnée
+dans le monde… Mme Arnales aussi le juge
+ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas
+une aussi grande fortune qu’Yvonne…</p>
+
+<p>Denise répondit par un vague signe de tête. Un
+besoin grandissant de solitude s’emparait d’elle,
+aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy, la
+voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse,
+s’excusant encore de sa visite.</p>
+
+<p>Très douce, Denise dit :</p>
+
+<p>— Il faudra revenir et me tenir au courant de vos
+démarches. De mon côté, je penserai beaucoup à
+vous, et dès que j’entreverrai la possibilité de vous
+aider, je vous avertirai…</p>
+
+<p>Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de
+l’appartement. Quand la porte retomba, un soupir
+de délivrance souleva sa poitrine. Enfin, elle pouvait
+abandonner son masque, et seule, au moins, — puisqu’il
+n’y avait pas une âme à qui elle pût confier
+la sienne, — regarder en face sa destinée…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p>Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui
+l’avait prise enfin après de longues heures d’énervante
+insomnie.</p>
+
+<p>Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine
+l’obscurité de la chambre. Il devait être tôt, très tôt.
+C’eût été bienfaisant, pour sa pensée meurtrie, de
+reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à
+une mort…</p>
+
+<p>Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec
+le sentiment d’avoir subi l’étreinte d’un cauchemar ;
+et, dans l’effort instinctif qu’elle faisait pour se rappeler,
+sa pensée se ranimait, chassant le sommeil.
+Les visions confuses du réveil se précisaient. Non,
+ce n’était pas un rêve mauvais qui lui avait jeté
+dans l’âme la sensation de désespérance absolue dont
+la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le
+souvenir…</p>
+
+<p>Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la
+présence de Bertrand d’Astyèves dans une loge de
+théâtre, auprès d’une petite fille blonde qui était sa
+fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour
+qu’il lui avait dits à elle-même… Elle n’avait pas
+rêvé, non plus, la visite qui lui avait brutalement
+appris le dénouement si simple de son roman… Ni, le
+même soir, la terrible scène qu’un incident futile
+avait provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle
+s’étaient prononcées les paroles qu’on ne pardonne
+pas ; une scène qui lui avait fait mesurer à quel
+point sa mère, aigrie et malade, était devenue incapable
+de supporter les conséquences de leur ruine…</p>
+
+<p>Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui
+s’imposait à elle si impérieusement, qu’elle n’essayait
+plus de s’y dérober. Avec cette clairvoyance
+aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives,
+elle avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la
+destinée que les circonstances lui créaient.</p>
+
+<p>Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais
+sa veillée, cette nuit-là, si douloureuse, que le seul
+souvenir l’en faisait frissonner… Désespérément,
+elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des
+mots qui consolent et sont un viatique ! Comme font
+les petits, elle avait sangloté, écrasée par une impression
+d’isolement qui brisait son énergie. Elle
+s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait
+lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir
+qui s’imposait à elle, sous cette forme étrange, faire
+aux siens le sacrifice de se donner au théâtre !</p>
+
+<p>Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore
+une fois, les jours d’été de Gérardmer, un paradis
+fermé où elle n’entrerait plus. Avec un mépris amer,
+où il n’y avait point de désillusion, elle s’était rappelé
+la prière ardente que cet homme, qui la rejetait
+afin d’épouser une héritière, lui avait murmurée
+pour qu’elle acceptât son amour.</p>
+
+<p>Son amour ! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement
+obtenir sa beauté de femme. Mais, par malheur pour
+lui, elle l’avait mise à trop haut prix pour qu’il pût
+satisfaire son caprice et, sagement, il y avait renoncé…
+Alors qu’elle-même, tout bas, — en entendant
+annoncer son mariage, elle l’avait bien compris ! — s’obstinait
+à espérer en lui, bien qu’elle
+l’eût jugé…</p>
+
+<p>Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire
+une niaise petite pensionnaire. A elle, il n’était pas
+permis d’oublier qu’un homme riche n’épouse pas
+une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement
+épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à
+lui demander de devenir sa femme… Seul, un
+Charles Grisel était capable de cet héroïsme !</p>
+
+<p>Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien,
+à travailler pour donner aux autres le bien-être
+dont ils ne pouvaient se passer. L’heure décisive tant
+redoutée était venue ; il ne lui était plus possible
+d’hésiter ; mais quelle que fût sa destinée au théâtre,
+elle ne l’avait pas cherchée ; la vie avait été plus
+forte qu’elle…</p>
+
+<p>Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable,
+d’un seul jet, elle avait écrit à Vanore pour lui dire
+qu’elle acceptait le rôle écrit pour elle.</p>
+
+<p>A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait,
+sur sa table à écrire, le buvard où était enfermée
+cette lettre que, dans quelques heures, elle-même
+allait faire partir, quand elle sortirait pour
+se rendre chez Mme Champdray qui l’attendait,
+dans la matinée. Mais à cette résolution si grave,
+elle songeait maintenant sans émotion même, comme
+si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité
+était morte en elle.</p>
+
+<p>La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment,
+elle regardait, avec de grands yeux sombres, la lumière
+envahir peu à peu sa petite chambre. L’heure
+avançait ; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits
+de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait
+son frère se préparer pour le collège. L’instant
+des rêveries, des réflexions était passé ; elle devait
+recommencer à agir. C’était chose si vaine de s’apitoyer
+sur son épreuve ! Tous les pleurs, toutes les
+révoltes, toutes les prières n’empêcheraient pas
+que sa destinée ne fût ce qu’elle était…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant
+la glace, mettait son chapeau, un coup fut
+frappé à sa porte. Le courrier lui était apporté.</p>
+
+<p>Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée,
+les éparpillant d’un doigt distrait. Mais, tout à coup,
+une lueur flamba dans ses yeux ; sur une enveloppe,
+son nom était tracé par une écriture d’homme qui
+ressemblait… oh ! qui ressemblait si fort à celle de
+Bertrand d’Astyèves…</p>
+
+<p>D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht,
+dans cette heure dont le souvenir me hante toujours,
+je vous ai dit que je n’étais pas digne de vous ?
+Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point
+c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre
+cette suprême lâcheté de me marier — comme je
+me marie ! Si bas que vous me mettiez dans votre
+pensée, dans votre cœur que j’ai adorés, — je n’ai
+plus le droit de dire que j’adore ! — vous ne me jugerez
+jamais avec un mépris plus sincère et plus
+absolu que je ne le fais moi-même.</p>
+
+<p>« Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu
+de pitié ! Je paye chèrement ma lâcheté. Si j’en
+avais douté, je l’aurais senti tantôt quand j’ai revu
+votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau
+entendu votre voix… Votre voix qui me jetait
+vers vous irrésistiblement, pour être votre chose, si
+vous le vouliez, et qui me prenait ma raison… Qui
+me l’a prise encore, puisque je fais cette folie de vous
+écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce
+que je vaux ! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation
+d’aller à vous encore une fois.</p>
+
+<p>« Je devrais vous dire adieu ; le mot m’est impossible
+à écrire ! Denise, il y a des rêves dont on ne
+se réveille jamais ; quand on les a faits un instant,
+ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme,
+votre chair, quoi que vous tentiez désespérément
+pour les en arracher, tant ils vous torturent ! Celui
+dont vous étiez la vie est bien de ces rêves-là… S’il
+existe un enfer, comme le pensent les croyants, on
+n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui,
+par ma faute !</p>
+
+<p>« A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que
+jusqu’à ma dernière minute, vous serez toujours
+pour moi, malgré tout, <i>ma</i> Denise. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec
+un visage de cire blanche où luisaient des yeux brûlants
+de fièvre. Dans son cœur, il y avait bien le
+sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense
+que la pitié en devenait facile, cette pitié dont on
+fait l’aumône à ceux qui ont failli.</p>
+
+<p>Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à
+lui-même, comme elle l’avait jugé. A cette heure
+encore, de tout son être, il la souhaitait, il la regrettait,
+il souffrait de la perdre… Et cependant,
+libre d’aller à elle, alors que rien, — sauf une dot ! — ne
+les séparait, assez riche pour s’accorder la fantaisie
+d’épouser une femme sans fortune ; de par sa
+froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce
+de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux
+de sa demande absurde, pour s’en aller vers l’héritière
+qui assurait le luxe de son avenir !</p>
+
+<p>Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira
+lentement, puis elle en jeta les quatre morceaux
+dans les braises incandescentes du foyer…
+Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit,
+devint roux…</p>
+
+<p>Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une
+seconde, illumina, sur la feuille presque consumée,
+son nom, Denise, qu’il lui avait donné, dans la
+montagne… avec quel accent ! Puis, de la lettre
+de Bertrand d’Astyèves, il ne resta plus que des
+cendres…</p>
+
+<p>Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après
+avoir glissé dans son manchon le mot pour Vanore,
+et elle sortit.</p>
+
+<p>Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait
+les pavés, imprégnant l’air d’une humidité glaciale.
+Denise frissonna. Mais elle n’en eut pas conscience.
+C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle
+sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver
+qui semblait née dans les larmes… Et elle s’en alla
+droit devant elle à travers le flot des passants.</p>
+
+<p>Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat
+de ses yeux, de sa bouche très rouge, beaucoup la
+remarquaient au passage, si simplement qu’elle fût
+vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards
+d’hommes s’attachaient à elle, cherchant ses yeux
+qui ne voyaient personne, tournés vers l’invisible
+monde de la pensée.</p>
+
+<p>Désintéressée infiniment d’elle-même à cette
+heure de crise où elle se mouvait avec le calme
+sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle
+songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées…
+Combien y en avait-il de désolés, d’inquiets,
+de meurtris comme elle parmi ces inconnus
+dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles
+qui la coudoyaient, accomplissant leur tâche
+quotidienne, subissant comme elle, plus lourdement
+peut-être encore, la loi du pain à gagner…</p>
+
+<p>De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres,
+heureuse, riche, aimée ?… Plus que cette pauvre
+Henriette Dusouy qu’angoissait l’incertitude de
+l’avenir ?… Plus que la pâle fillette qui marchait là
+devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière ?…
+Plus que la mendiante infirme qui marmottait
+sa demande d’aumône, pauvre loque humaine
+inerte sur le pavé ?…</p>
+
+<p>Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son
+talent, son charme de femme si puissant — et si
+faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il y a de
+plus bas dans l’amour… De quoi se plaignait-elle ?
+En la mesure seulement de ses forces, elle était
+atteinte.</p>
+
+<p>Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa
+deux religieuses qui cheminaient, les yeux indifférents
+aux choses extérieures. Oh ! les heureuses !
+les bienheureuses ! De toute son âme douloureuse,
+elle les envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel,
+qui trouvait la vie très simple. Mais même eût-elle
+souhaité une telle existence de paix recueillie, sa
+place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas
+d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des
+petits ou soigner et consoler des souffrances, elle
+avait un autre devoir…</p>
+
+<p>Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa
+sur ses lèvres. A travers la brume froide, elle apercevait
+une colonne bariolée d’annonces de spectacles…
+Un jour donc allait venir où elle serait de
+celles dont les passants lisent les noms sur des affiches
+de théâtre. Rien ne l’en sauverait puisque
+Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne
+voulait pas se vendre en épousant Grisel…</p>
+
+<p>Elle songea, avec une ironie désespérée :</p>
+
+<p>— « Je me suis déjà habituée à tant de choses ; à
+être pauvre, à dépendre du bon plaisir des autres,
+à être à la merci du public, une artiste qu’on paye,
+qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent
+pouvoir acheter… Peut-être, il arrivera aussi
+un temps où je ne souffrirai plus d’être une femme
+de théâtre, de chanter maquillée, costumée sur des
+planches, de vivre dans un monde pour lequel je
+n’étais pas faite et qui me semble odieux — parce
+que je n’en suis pas encore venue à me dépouiller de
+tous les préjugés que je tiens sans doute de mon éducation
+d’enfant… Maintenant, à la grâce de Dieu ! »</p>
+
+<p>Ces derniers mots étaient sortis de son cœur
+même, comme une muette prière. Elle les répéta une
+seconde fois, de toute son âme. Elle était presque à
+la porte de Mme Champdray, devant un bureau de
+poste…</p>
+
+<p>Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment
+très net que ce petit fait, si simple, déposer
+sa lettre dans la boîte, était pour elle l’acte qui scellait
+sa destinée ; un acte sur lequel elle ne reviendrait
+pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les
+conséquences qu’elle acceptait. A tout ce qu’avait
+désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de vierge, à
+sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu…
+Puis d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe,
+et la laissa tomber dans la foule anonyme
+des lettres…</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">PARIS<br>
+<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE DE E. PLON</span>, <span class="xsmall">NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br>
+rue Garancière, 8</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HENRI ARDEL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Tout arrive.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Rêve blanc.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Renée Orlis.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Mon Cousin Guy.</b> 9<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Au retour.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Cœur de sceptique.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HENRY GRÉVILLE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Petite Princesse.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Vie d’hôtel.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Villoré.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Céphise.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Fil d’or.</b> 17<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Fidèlka.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Aveu.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un Vieux Ménage.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Jolie propriété à vendre.</b> 21<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Chénerol.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Mari d’Aurette.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Héritière.</b> 17<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Péril.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Aurette.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Passé d’une mère.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un Mystère.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Avenir d’Aline.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Seconde Mère.</b> 25<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Nikanor.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Fille de Dosia.</b> 26<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Frankley.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Amie.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Dosia.</b> 97<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Angèle.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Folle Avoine.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Ingénue.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Cléopâtre.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Louis Breuil.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Une Trahison.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Le Vœu de Nadia.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Rose Rozier.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 2 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Perdue.</b> 48<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Fiancé de Sylvie.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Madame de Dreux.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Moulin Frappier.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Héritage de Xénie.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Lucie Rodey.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Princesse Oghérof.</b> 30<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Suzanne Normis.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un Violon russe.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Bonne-Marie.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Ariadne.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Marier sa fille.</b> 27<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Les Koumiassine.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 2 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>7 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Sonia.</b> 40<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Niania.</b> 24<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Expiation de Savéli.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Épreuves de Raïssa.</b> 31<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Nouvelles russes.</b> 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JEAN BLAIZE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Monégasque.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Tribut passionnel.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PIERRE CLESIO</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le roman de Claude Lenayl.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mariage de raison.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JULES PRAVIEUX</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Monsieur l’Aumônier.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Ami des jeunes.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JEAN DE LA BRÈTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Un Vaincu.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Mon oncle et mon curé.</b> 82<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*L’imagination fait le reste.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*L’esprit souffle où il veut.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Badinage.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Le Comte de Palène.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAUL MARGUERITTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Ame d’enfant.</b> 7<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Simple histoire.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Amants.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Essor.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Force des choses.</b> 21<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Fors l’honneur.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Jours d’épreuve.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Ma Grande.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pascal Géfosse.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Sur le retour.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Tourmente.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAUL ET VICTOR MARGUERITTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Femmes nouvelles.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Désastre.</b> 63<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Poum.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Carnaval de Nice.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Pariétaire.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>CHAMPOL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Les Justes.</b> 2<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Le Mari de Simone.</b> 2<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Conquête du bonheur.</b> 3<sup>e</sup> édit.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ERNEST DAUDET</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mademoiselle de Circé.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Mongautier.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pauline Fossin.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Rolande et Andrée.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Fiançailles tragiques.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Drapeaux ennemis.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Don Rafaël.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Aveux de femme.</b> 10<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Vénitienne.</b> 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pervertis.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Défroqué.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mon frère et moi</b>. 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Mari.</b> 10<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Maison de Graville.</b> 7<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>J.-H. ROSNY</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un autre monde.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Une Rupture.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Impérieuse Bonté.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Renouveau.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Résurrection.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Profondeurs de Kyamo.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Autre femme.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un double amour.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Eyrimah.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Indomptée.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Vamireh.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ANDRÉ LICHTENBERGER</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Mon petit Trott.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La petite sœur de Trott.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
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+<p class="c gap xsmall">Paris. — Typographie de E. Plon, Nourrit et C<sup>ie</sup>, 8, rue Garancière. — 514.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***</div>
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