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+ <title>L’heure décisive | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***</div>
+<p class="c top2em large">HENRI ARDEL</p>
+
+<h1>L’HEURE DÉCISIVE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="ssf g small">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c small i">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
+reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
+étrangers, y compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="ugap">Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section
+de la librairie) en novembre 1899.</p>
+
+
+
+
+<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Cœur de sceptique</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>(<i>Couronné par l’Académie française.</i>)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Au Retour</b>, 1 vol. in-18. 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Rêve blanc</b>, 1 vol. in-18. 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mon Cousin Guy</b>, 1 vol. in-18. 9<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Renée Orlis</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Tout arrive</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE — 514.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">L’HEURE DÉCISIVE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Un remous se produisit à travers la phalange
+des hommes massés dans l’écartement des portières.
+Presque tous tentaient d’apercevoir la chanteuse
+apparue en cet instant sur l’espèce d’estrade, élevée
+de deux marches, qui occupait l’une des extrémités
+de l’immense salon. Une balustrade basse, de vieux
+chêne ouvragé, l’enserrait et en formait une façon
+de petit sanctuaire, riche de tapisseries anciennes,
+harmonieusement pâlies, de meubles rares, de bibelots
+précieux, rassemblés par un collectionneur
+amoureux des belles choses et assez fortuné pour
+s’en pouvoir offrir…</p>
+
+<p>« Le sanctuaire de l’art », l’avaient baptisé les
+intimes de Mme Arnales, non seulement à cause des
+trésors que son mari y avait groupés, mais encore
+parce qu’elle avait le talent d’y faire défiler, pour
+la distraction des invités de ses <i>cinq heures</i>, les
+artistes dont elle possédait le secret d’avoir la primeur…</p>
+
+<p>Par les fenêtres larges ouvertes sur le jardin de
+l’hôtel, entrait librement la lumière blonde d’une belle
+après-midi de juin finissante. Un souffle chaud, par
+moments, agitait d’un frémissement les palmes découpées
+des plantes vertes, soulevait de petits
+cheveux légers au front des femmes, animant d’un
+frisson la dentelle de leurs robes d’été… Alors aussi
+s’épandait, plus forte et plus subtile, la senteur des
+roses qui, à profusion, se mouraient dans des aiguières
+de Venise.</p>
+
+<p>A la vue de la chanteuse, un léger murmure avait
+couru dans la très brillante assemblée, panachée de
+femmes du monde, savamment élégantes, et de clubmen ;
+de personnalités connues des lettres et des
+arts que leur célébrité avait fait adopter par cette
+société assez snob pour daigner mettre à haut prix
+les gloires consacrées.</p>
+
+<p>Devant Bertrand d’Astyèves, quelqu’un expliqua :</p>
+
+<p>— Il paraît que cette Denise Muriel est une future
+étoile, une élève de Mme Delborde qui a, dit-on, une
+voix étonnante. Elle va chanter les <i>Poèmes sylvestres</i>
+de Vanore, qui sont encore à peu près inédits. Il
+n’en a donné aucune audition publique.</p>
+
+<p>Des exclamations s’entre-croisaient fondues dans
+un murmure discret où palpitait le battement léger
+des éventails.</p>
+
+<p>— Qui l’accompagne ?</p>
+
+<p>— Vanore lui-même. Il s’intéresse beaucoup à
+elle.</p>
+
+<p>— Ah ! Ah ! souligna une jeune femme qui, à travers
+sa face-à-main, examinait l’artiste.</p>
+
+<p>— En tout bien, tout honneur, madame. Ne
+commettez point le péché de jugement téméraire…
+Vous savez bien que si Vanore est un emballé,
+c’est un emballé qui, du moins pour l’heure, ne prétend
+plus adorer d’autre divinité que la musique !
+On dit qu’il veut lancer la jeune personne pour le
+théâtre…</p>
+
+<p>— Diable ! jeta un voisin. Espérons-le… C’est
+une jolie fille, toute jeune… Il a bon goût ! Vanore.
+Si le ramage ressemble au plumage ! Comment trouvez-vous
+l’objet ? d’Astyèves.</p>
+
+<p>— Mon cher, votre étoile est encore invisible à
+mes humbles regards.</p>
+
+<p>— Approchez-vous, un peu… Vous restez campé
+dans votre indifférence de blasé et dans votre embrasure
+de fenêtre. Ah ! quel parfait diplomate vous
+êtes, toujours maître de votre impassibilité, et
+quelle puissance vous deviendrez quand votre ministre
+vous enverra jouer votre personnage dans
+quelque ambassade !…</p>
+
+<p>Le jeune homme eut un sourire imperceptiblement
+railleur que voila sa courte moustache blond fauve.</p>
+
+<p>— Mon ami, vous me comblez et, par suite, vous
+me plongez dans la confusion ! Faites-moi plutôt une
+petite place, afin que je jouisse moi aussi, du rayonnement
+de l’étoile, à supposer que les étoiles rayonnent !…
+Par tout ce que j’entends dire d’elle, je suis
+induit en violente tentation de l’entrevoir…</p>
+
+<p>Tout en parlant, il avait fait un pas en avant et,
+à son tour, soudain, il aperçut la chanteuse que son
+regard de connaisseur en beauté féminine enveloppa
+toute… Très svelte, d’une sveltesse de jeune pin
+riche de sève ardente, elle se tenait immobile près
+du piano à queue, souple et droite dans les plis sobres
+de sa robe d’un rose pâle d’hortensia ; l’échancrure
+du corsage dégageant la nuque fine, la tête un peu
+rejetée en arrière… La claire lumière d’été baignait
+la chevelure châtain dont elle cuivrait les moires
+blondes, nimbait le visage si blanc que les cils y
+faisaient une ombre noire sous les paupières abaissées,
+que les lèvres y prenaient un éclat de fleur de
+sang ; de belles lèvres jeunes qui, au repos, avaient
+ainsi une singulière expression de gravité mélancolique,
+presque amère.</p>
+
+<p>— Tiens, tiens !… Pas banale du tout, cette Denise
+Muriel ! murmura d’Astyèves avec une curiosité
+d’observer mieux la jeune fille qui, les yeux attachés
+sur la musique que tenaient ses doigts gantés de
+clair, attendait que Vanore, assis au piano, eût joué
+le prélude.</p>
+
+<p>Lui, répondait à l’acclamation qui avait salué son
+entrée, inclinant sa tête blanchissante dont le masque
+tourmenté s’éclairait d’un sourire. Les choristes
+avaient fini de se masser derrière la chanteuse. Il
+les inspecta d’un coup d’œil aigu qui tendait leur
+attention. Puis il murmura à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Vous y êtes ? enfant.</p>
+
+<p>Elle eut un léger signe affirmatif et abaissa le
+cahier de musique qu’elle relisait… Alors ses yeux
+apparurent très noirs, presque troublants par le mystère
+de leur iris velouté qu’on eût dit fait d’ombre
+brûlante, des yeux inoubliables qui semblaient absorber
+tout le visage dans leur splendeur sombre et,
+en cette seconde, ne voyaient personne, fermés à
+la contemplation du monde des êtres et des choses
+extérieures.</p>
+
+<p>Vanore avait commencé le prélude, et les touches
+d’ivoire vibraient lentement, soudain évocatrices, de
+par le pouvoir de cet homme, qui était vraiment un
+maître. En leur langue sacrée, les sons chantaient
+l’hymne du jour naissant. La flûte du vieux Pan
+modulait le divin poème de la nature dont le chœur
+des faunes et des sylvains célébrait l’éternel renouveau…
+La forêt s’éveillait. Une rumeur de vie
+courait sous l’ombre verte des rameaux bruissants…
+Dans les sonorités caressantes de la mélodie, il y
+avait le frisson des battements d’ailes. Les notes
+claires appelaient des visions de verdure fraîche
+trempée de soleil. C’était l’universel épanouissement
+dans l’allégresse du jour ressuscité…</p>
+
+<p>Un accord résonna pareil à un appel, l’appel des
+choses à la créature souveraine… Alors, réponse
+splendide, la voix humaine s’éleva, résonnant seule
+dans le silence subit des instruments, en une phrase
+lente, d’un rythme étrange… Et cette voix était si
+absolument belle, dans l’ampleur grave de ses notes
+profondes qui semblaient palpitantes d’une obscure
+passion, qu’un frémissement fit tressaillir jusqu’aux
+plus frivoles…</p>
+
+<p>Dans tout son être de raffiné, vibrant à toutes les
+émotions artistiques, Bertrand d’Astyèves sentit
+l’écho de cette voix merveilleuse, pénétrante comme
+un philtre, si dominatrice qu’il ne songea même pas
+à tout ce qu’elle révélait d’étude et de science. Subitement,
+elle abolissait en lui tout jugement dans une
+sensation de jouissance aiguë.</p>
+
+<p>Car c’était un vrai dilettante que ce clubman très
+intelligent, ce futur diplomate encore nonchalamment
+ambitieux, capable d’élans d’âme dont le scepticisme
+de son esprit se plaisait à avoir raison, comme
+d’une inquiétante flambée que la sagesse lui commandait
+d’éteindre dès qu’il n’en prisait plus la
+clarté, ou la jugeait dangereuse… Être de luxe qui
+eût pu être quelqu’un s’il n’avait eu contre lui une
+fortune de fils unique qui lui avait permis d’user et
+de mésuser de son indépendance au gré de ses curiosités,
+de ses fantaisies de toute nature, selon son
+bon plaisir… Bien moderne par sa complexité qui le
+faisait capable de subir puissamment les plus vives
+impressions sans rien perdre de sa froide liberté d’esprit,
+alors même que tout son être sensitif s’abandonnait,
+pour mieux savourer l’impression éprouvée.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi qu’il recevait, comme un trésor
+précieux, l’immatérielle caresse de la voix magnifique
+qui s’emparait de lui avec une force délicieusement
+impérieuse. Ce lui était une exquise sensation
+d’art d’entendre une telle musique chantée par cette
+bouche juvénile, fraîche comme une fleur, dans un
+cadre somptueux… En cette minute, vraiment, il
+n’existait plus pour lui au monde que cette jeune
+fille inconnue qui se révélait déjà une grande artiste.</p>
+
+<p>Maintenant, elle n’était plus pâle. Une lueur rose
+flambait sur l’excessive blancheur de la peau et,
+dans la profondeur des larges prunelles sombres, le
+regard semblait une clarté de feu dans la nuit, tandis
+que la voix, alternant avec les chœurs, avec le
+chant de l’orchestre, suivait la marche harmonieuse
+de la symphonie qui s’épanouissait en sonorités
+rares, d’une originalité puissante.</p>
+
+<p>Comme elle avait dit l’allégresse de l’aube printanière,
+la fête éclatante de l’été lumineux, elle disait
+aussi l’inexprimable mélancolie des crépuscules
+d’automne, des feuilles jaunies tombant comme des
+espoirs morts, la désolation de l’hiver glacé, l’horreur
+superbe des jours de tempête… Et tout cela, elle
+semblait l’éprouver, le sentir par chaque fibre de son
+être. Ce n’était pas la science seule qui pouvait
+donner à son chant cette intensité de vie ardente,
+c’était une âme de femme toute vibrante des espoirs,
+des rêves, des angoisses qui troublent les créatures
+jeunes… Et d’Astyèves pensa, entendant le cantique
+d’amour que jetaient maintenant, toutes palpitantes,
+les belles lèvres pourpres :</p>
+
+<p>— Comme cette femme-là sait ou saurait aimer !</p>
+
+<p>Un élan obscur l’emportait vers cette attirante inconnue,
+un désir de voir luire, pour lui seul, la brûlante
+clarté du regard, de jouir seul de la voix qui
+s’emparait de lui tout entier, ressuscitant, en son
+souvenir, les fantômes d’heures exquises du passé,
+lui donnant la soif d’en revivre de semblables, comme
+aussi la fièvre des désirs irréalisés…</p>
+
+<p>Mais un bruit formidable d’applaudissements éclatait,
+l’enlevant à l’ivresse douce du rêve. Vanore
+venait de jouer le dernier accord. Il se levait du
+piano, le visage ravagé d’émotion, les deux mains
+tendues vers la jeune fille que, soudain, d’un geste
+spontané, il attira et embrassa, tandis que ses lèvres
+tremblantes articulaient :</p>
+
+<p>— Ah ! ma petite, quelle artiste vous êtes ! Et
+quelle joie sans pareille pour un compositeur de rencontrer
+une telle interprète !… Comme vous venez
+de chanter cela !</p>
+
+<p>Une acclamation avait salué le mouvement et les
+paroles de Vanore. Maintenant, une rumeur d’enthousiasme
+emplissait le hall, un bruit d’exclamations,
+de propos flatteurs ; et vers l’estrade, pour
+féliciter le maître et son interprète, montait le flot
+de tous ces mondains que le souffle de l’art avait un
+instant soulevés au-dessus d’eux-mêmes ; les hommes,
+très expressifs dans leur admiration pour la chanteuse ;
+les femmes, mettant dans leurs félicitations
+une imperceptible réserve qui maintenait les distances.</p>
+
+<p>Mme Arnales triomphait avec une vanité de maîtresse
+de maison qui offre à ses hôtes un régal précieux
+auquel nul encore n’a goûté. Elle ne patronnait,
+d’ailleurs, que les gloires naissantes, autant par
+chic que par sagesse pratique, — malgré sa fortune
+princière. — Car on ne paye guère ces jeunes, envers
+qui l’on croit s’acquitter en révélant leur talent
+inconnu à un bel auditoire de mondains désœuvrés.</p>
+
+<p>— Eh bien, êtes-vous content ? jeta-t-elle, en
+passant, à d’Astyèves qu’elle savait connaisseur.</p>
+
+<p>— Moi ? je suis encore sous le charme. Votre
+chanteuse est tout bonnement admirable !</p>
+
+<p>Elle approuva d’un accent de protection bienveillante :</p>
+
+<p>— Oui, n’est-ce pas, elle est étonnante ! Je m’intéresse
+beaucoup à elle. C’est une contemporaine
+de ma fille aînée. Elles ont été au catéchisme ensemble.
+Elle est la fille de Paul Muriel, vous savez,
+l’agent de change…</p>
+
+<p>— Ruiné par le krach des mines de cuivre, je crois ?</p>
+
+<p>— Justement… J’étais même autrefois en relations
+de visite avec Mme Muriel, une jolie femme
+très élégante, très lancée. Mais je l’ai naturellement
+tout à fait perdue de vue. Elle vit hors du monde,
+et je crois qu’elle n’a guère autre chose à faire, sa
+position étant aujourd’hui des plus modestes.</p>
+
+<p>— C’est cette jeune fille qui la fait vivre ? demanda
+d’Astyèves, avec une précision un peu brutale.</p>
+
+<p>— Dans une large mesure, oui, je le crois. On m’a
+dit pourtant que Paul Muriel avait trouvé je ne sais
+quelle petite place, dont il s’arrangeait d’ailleurs fort
+mal… Pas plus que sa femme, il ne semblait créé
+pour vivre sans fortune ! Ce qui les remettrait le
+mieux à flot, ce serait que Denise entrât au théâtre,
+comme Vanore veut l’y pousser. Elle y ferait sûrement
+son chemin ; elle a tout ce qu’il faut pour y
+réussir !</p>
+
+<p>Une bizarre sensation de révolte fouetta le scepticisme
+nonchalant de d’Astyèves, devant la paisible
+indifférence avec laquelle cette mère de famille
+émettait l’idée qu’une enfant de vingt ans devait
+être jetée dans la périlleuse carrière du théâtre, afin
+de rendre un semblant de luxe aux siens. Mais il
+connaissait trop bien ses devoirs d’homme du monde
+pour laisser rien transparaître de cette impression,
+et Mme Arnales n’aperçut pas la courte flamme railleuse
+de son regard, tandis qu’il répondait :</p>
+
+<p>— Peut-être, madame, le chemin dont vous
+parlez ne serait-il pas absolument celui qu’il faudrait
+voir suivre à Mlle Muriel pour son bonheur…</p>
+
+<p>Le visage artistement soigné de Mme Arnales
+prit une expression de banale compassion :</p>
+
+<p>— Il est évident que les filles pauvres sont bien
+exposées, et que le théâtre est, pour elles, plein
+de dangers. Mais, comme il leur faut vivre, le choix
+n’est guère permis quand s’offrent certaines positions
+avantageuses !… Vanore et les différents compositeurs
+qui ont entendu Denise Muriel sont tous
+d’accord qu’elle ne doit pas hésiter… Elle n’a pas
+seulement la voix, mais aussi le physique… C’est
+une jolie fille, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Elle est mieux que jolie, fit-il avec un singulier
+sourire, impatienté d’entendre cette poupée de
+salon, vaniteuse et nulle, parler ainsi d’une créature
+qui lui était supérieure de toute la richesse de son
+tempérament d’artiste.</p>
+
+<p>Elle répéta, sans trop comprendre :</p>
+
+<p>— Mieux que jolie ?… Qu’entendez-vous par là ?
+N’allez pas avoir de mauvaises intentions à l’égard
+de ma protégée. Je vous le défends bien… Ah !
+quels mauvais sujets sont tous ces hommes !</p>
+
+<p>Elle lui effleura l’épaule de son éventail, en souriant,
+car elle tenait en faveur particulière ce beau
+grand garçon, d’aristocratique allure, qui, pensait-elle,
+pourrait peut-être lui fournir un gendre de
+haute mine, au jour approchant où elle allait devoir
+mettre en puissance maritale sa plus jeune fille,
+Yvonne… Pas d’aussi grande fortune qu’elle l’eût
+souhaité, mais de vieille famille et destiné, selon
+les vraisemblances, à une brillante carrière dans
+les ambassades… Un parti très sortable, en somme…</p>
+
+<p>Parce qu’elle en jugeait ainsi, elle avait eu, pour
+lui, le sourire réservé aux privilégiés. Puis, ressaisie
+par ses devoirs de maîtresse de maison, elle se
+détourna ; et, dans la brillante cohue qui remplissait
+le hall, disparut sa silhouette un peu alourdie par la
+quarantaine bien sonnée. D’instinct, Bertrand d’Astyèves
+évolua vers la chanteuse, avec une curiosité
+de démêler un peu ce qu’étaient l’âme et la pensée
+enfermées dans cette forme jeune, dont les yeux,
+la bouche grave, gardaient si jalousement le secret.</p>
+
+<p>Devant lui, un groupe de jeunes gens exhalaient
+leur sentiment :</p>
+
+<p>— Épatante, cette petite ! Quel gosier ! Quelle
+flamme !</p>
+
+<p>— Vanore a fichtre raison de l’envoyer au théâtre !
+Elle a été créée et mise au monde à cet effet !… Et
+à tous les points de vue !</p>
+
+<p>— Tous les points de vue, comme vous dites !
+Eh ! c’est une belle créature, et qui a l’air rudement
+bien bâtie ! Le peu qu’elle laisse voir promet !… Ce
+sera un savoureux morceau à déguster !</p>
+
+<p>Ce qu’ils disaient là, d’Astyèves, obscurément,
+l’avait pensé aussi, tout au plus avec moins de
+brutale netteté. Pourtant, il eut un sursaut d’irritation
+à ces propos saisis au passage, une instinctive
+envie de jeter l’ordre de se taire à ces hommes qui,
+maintenant, détaillaient avec leur science masculine
+l’originale beauté de la chanteuse.</p>
+
+<p>Elle, cependant, répondait aux hommages de
+toute sorte avec une grâce un peu hautaine, sans
+sourire presque, ayant, dans sa tenue, une telle
+réserve de fille du monde très bien élevée, que pas
+un de ceux dont elle venait d’ébranler tout l’être
+sensitif n’eût osé lui faire entendre un mot d’admiration
+trop vif. La lueur rose des joues était tombée ;
+la peau avait repris son pâle éclat de pétale immaculé,
+mais la bouche, aussi, son indéfinissable pli d’amertume
+mélancolique.</p>
+
+<p>Un désir impérieux de se faire présenter à elle
+traversa la pensée de Bertrand ; et aussitôt, en
+homme habitué à toujours suivre sa fantaisie, il se
+prit à louvoyer parmi le flot des invités, évitant,
+par d’habiles manœuvres, de se laisser capturer au
+passage ; fuyant surtout la blonde Yvonne, dont il
+était le <i>flirt</i> favori. Et il se trouva devant Vanore,
+auquel il tendit les deux mains, reconnaissant de la
+jouissance goûtée :</p>
+
+<p>— Maître, comment vous remercier des minutes
+exquises que je vous ai dues ?</p>
+
+<p>— Mon cher ami, le meilleur de vos remerciements,
+ce n’est pas à moi qu’il faut le donner, c’est
+à cette enfant qui a fait jaillir pour vous l’âme même
+de ma musique. Ah ! si nous avions toujours des
+interprètes comme celle-là, qui est à la fois une
+vraie femme et une vraie artiste, dont la voix est
+un instrument si parfait que jamais je n’aurais
+osé en rêver un pareil, quand j’ai conçu mes <i>Poèmes
+sylvestres</i> ! Aussi, à cette heure, suis-je absolument
+résolu à ne donner au théâtre l’œuvre qui occupe en
+ce moment toute ma vie, que si je puis avoir Denise
+Muriel pour la chanter.</p>
+
+<p>— Et qui vous en empêcherait ?</p>
+
+<p>— Une toute petite et toute-puissante volonté de
+femme ! mon ami, celle de cette gamine qui se cantonne
+dans une horreur enfantine du théâtre. Comme
+si ce ne serait pas un crime d’enfouir une voix semblable,
+une telle puissance d’expression ! Mon cher
+d’Astyèves, à l’occasion, chapitrez-la donc.</p>
+
+<p>Bertrand sourit de l’ardeur du maître, toujours
+pareil à lui-même, dès que son art était en jeu.</p>
+
+<p>— Bien volontiers, s’il m’était possible, je joindrais
+mes instances aux vôtres. Mais je n’ai pas
+l’honneur de connaître Mlle Muriel.</p>
+
+<p>Vanore se mit à rire, reprenant pied dans le monde
+réel.</p>
+
+<p>— Mon cher d’Astyèves, sans but intéressé, seulement
+pour vous être agréable, je vais vous présenter,
+si vous le désirez.</p>
+
+<p>— J’en serais très heureux.</p>
+
+<p>— Alors, mon ami, approchons-nous.</p>
+
+<p>Il se tourna vers la jeune fille qui, près d’eux,
+répondait de sa voix chaude, musicalement timbrée,
+même en parlant, aux compliments d’un interlocuteur
+empressé :</p>
+
+<p>— Mon enfant, voulez-vous me permettre de vous
+faire connaître un fervent musicien, par conséquent
+un fervent admirateur de votre talent, le comte
+Bertrand d’Astyèves ?</p>
+
+<p>Elle inclina légèrement la tête, en femme habituée
+à de pareilles présentations, sans qu’un sourire
+éclairât ses belles prunelles de vie ardente, demeurant
+enveloppée dans la réserve fière qui la séparait
+volontairement de l’élégant public qu’elle avait eu
+pour mission de distraire un moment. Et cette indifférence
+tomba sur d’Astyèves avec le cinglant d’un
+coup de fouet.</p>
+
+<p>Mme Arnales, qui passait, lui jeta :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves, voulez-vous offrir votre
+bras à Mlle Muriel pour la conduire au buffet ? Je ne
+vois plus mon mari qui allait venir se mettre à sa
+disposition.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, madame, dit aussitôt la jeune
+fille. Je n’ai besoin de rien et je vais me retirer.</p>
+
+<p>— Mais, du tout, mademoiselle, je tiens à ce que
+vous preniez quelque chose. Il fait si chaud ! Monsieur
+d’Astyèves, je vous confie Mlle Muriel.</p>
+
+<p>Il s’inclina, puis, se tournant vers Denise, il demanda :</p>
+
+<p>— Voulez-vous, mademoiselle, m’accorder l’honneur
+que Mme Arnales sollicite pour moi ?</p>
+
+<p>Il s’adressait à elle aussi respectueusement que
+s’il eût parlé à une altesse royale ; mais ses yeux,
+qui interrogeaient, trahissaient la complexe impression
+qu’elle avait éveillée en lui. Elle ne parut pas
+le remarquer, et ses traits gardèrent leur expression
+sérieuse, tandis qu’elle répondait simplement :</p>
+
+<p>— Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, monsieur,
+j’irai volontiers au buffet boire quelque chose
+de frais.</p>
+
+<p>— Pas trop frais ! protesta Vanore. Sapristi, mon
+enfant, prenez garde à votre voix ! D’Astyèves, ne
+lui laissez pas faire d’imprudence !</p>
+
+<p>Il promit en souriant et emmena la jeune fille dont
+les doigts effleuraient à peine son bras.</p>
+
+<p>— Votre compositeur, mademoiselle, est comme
+les heureux qui ont trouvé un trésor et vivent dans
+l’incessante inquiétude de se le voir ravir, parce
+qu’ils en savent tout le prix.</p>
+
+<p>La bouche grave s’éclaira un peu.</p>
+
+<p>— Encore faudrait-il que le trésor, — si vraiment
+trésor il y a, — fût exposé à être enlevé, et je ne
+sache pas qu’il coure pareille aventure.</p>
+
+<p>— Heureusement pour le maître et pour nous.
+Êtes-vous très indulgente ? mademoiselle.</p>
+
+<p>— C’est selon les droits de ceux qui sollicitent
+mon indulgence.</p>
+
+<p>— Et leur humilité est le premier de ces droits,
+n’est-ce pas ? Alors, vous me permettrez bien, sans
+me renvoyer gracieusement sur mes terres, de venir,
+après tant d’autres, vous dire en toute simplicité que
+je vous ai dû aujourd’hui l’une des plus intenses joies
+artistiques qu’il me souvienne d’avoir jamais goûtées !</p>
+
+<p>La jeune fille ne pouvait se méprendre à l’accent
+d’enthousiaste sincérité de Bertrand ; mais si elle y
+fut sensible, elle ne le laissa guère paraître, répondant
+seulement par quelques mots brefs de politesse
+à l’hommage qu’il lui adressait. D’ailleurs, ils atteignaient
+le buffet, aussi encombré que les salons, où
+l’entrée de la chanteuse excita une rumeur d’attention.
+Car les femmes, même les moins disposées à
+admettre pareille vérité, étaient bien contraintes,
+par l’évidence, de reconnaître que cette petite fille
+inconnue était de celles qui, nulle part, ne pourraient
+passer inaperçues. Comme les hommes, eux,
+l’avaient bien vite proclamé, c’était une créature
+singulièrement séduisante…</p>
+
+<p>— Que dois-je vous servir ? mademoiselle.</p>
+
+<p>— Peu importe. Un verre de sirop, ou mieux encore,
+une glace, s’il est possible.</p>
+
+<p>— Une glace ? Et qu’en dira le maître ?</p>
+
+<p>— Il n’en dira rien puisqu’il n’en saura rien, fit-elle
+répondant du même accent de badinage dont il
+avait parlé. Je vais attendre dans cette embrasure
+que vous ayez pu me procurer quelque chose. Le
+buffet me paraît inabordable.</p>
+
+<p>Bertrand d’Astyèves sut pourtant s’y faire servir
+assez prestement pour revenir en moins d’une minute
+auprès de la jeune fille ; il n’avait nulle envie de se
+voir subtiliser son rôle de cavalier servant, par quelqu’un
+des admirateurs qui rôdaient autour d’elle, — sans
+oser toutefois l’aborder. Et il ne s’en étonna
+pas, tant son attitude trahissait la hautaine volonté
+de rester étrangère à ces gens du monde qui l’examinaient
+avec une curiosité discrètement impertinente.
+Debout devant la fenêtre grande ouverte, sa forme
+svelte s’enlevant toute claire sur l’horizon vert du
+jardin, avec ses yeux songeurs, elle avait un air de
+jeune sphinx dont le mystère distillait un charme
+troublant.</p>
+
+<p>D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster
+la glace apportée. Une clarté rose de fin de jour baignait
+sa nuque dorée, ferme et ronde ; et d’Astyèves
+fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors
+que, pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte
+sur le visage, un léger pli vertical rayant le front
+entre les deux sourcils.</p>
+
+<p>Il était resté debout devant elle pour empêcher
+toute importune invasion. Devinant qu’elle se fût
+dérobée à une conversation dont elle eût été le sujet,
+même indirect, il s’était remis à parler des <i>Poèmes
+sylvestres</i> qu’il analysait avec une sûreté de sens
+musical qu’elle ne s’attendait sans doute pas à rencontrer
+chez un homme du monde, car il y avait de
+la surprise un peu, dans l’attention de ses larges
+prunelles chaudement vivantes.</p>
+
+<p>Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait,
+répondant surtout, enfermée dans cette réserve qui
+lui donnait, pour d’Astyèves, une irritante saveur
+d’énigme…</p>
+
+<p>A une réflexion qu’il faisait, particulièrement
+flatteuse pour le compositeur, elle répliqua :</p>
+
+<p>— Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici
+pour vous entendre, monsieur ; ce lui serait un
+plaisir très vif de voir combien peuvent être goûtés
+ses <i>Poèmes sylvestres</i> !</p>
+
+<p>— Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être
+fort blasé.</p>
+
+<p>— Pas autant que vous le supposez. Les vraies
+dilettantes surtout peuvent l’apprécier. Sa musique
+n’est pas pour les profanes.</p>
+
+<p>— C’est la foule du public que vous qualifiez
+ainsi ? Peut-être, en effet, n’en saisit-elle pas toute
+la riche, la savante originalité… Mais je défie bien
+les plus simples de n’en pas subir la beauté suggestive…,
+surtout quand elle est chantée comme elle
+l’a été aujourd’hui ! Ce n’est pas une musique intellectuelle
+que celle de Vanore ; elle est, au contraire,
+superbement physique, — pour rééditer le mot de
+Stendhal, à l’adresse de Wagner.</p>
+
+<p>Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux
+sourire où il y avait une foule de choses que
+d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle ne
+paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans
+discuter l’appréciation, elle dit seulement, coupant
+un petit morceau de sa glace :</p>
+
+<p>— Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas ?
+En particulier, quand elle revêt une certaine forme…</p>
+
+<p>— Laquelle ?</p>
+
+<p>— Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand
+elle se fait humaine, qu’elle a corps et âme ; quand
+elle est à la fois <i>physique</i>, pour parler comme
+vous, et, comment dirais-je ?… idéaliste, les deux
+qualités s’amalgamant de façon à créer un tout,
+capable de vous satisfaire en vos goûts les plus
+divers.</p>
+
+<p>Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point
+deviné.</p>
+
+<p>— Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration…
+inquiétante ! Vous avez bien raison de penser que
+j’adore la musique ; mais c’est en profane, moi aussi ;
+car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il
+me fallait expliquer le pourquoi de mes sympathies,
+je ne pourrais, sans doute, le faire qu’en commettant
+force hérésies… Mais je la sens comme je la goûte,
+physiquement et « spirituellement », — au sens
+ecclésiastique du mot, — et elle m’ouvre un monde
+merveilleux, celui-là même où je vous dois de
+m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable !…
+Vous voyez que j’y reviens encore et toujours ! Mais
+vous m’avez donné une telle fête, que je ne résiste
+pas à la tentation de vous le répéter encore une
+fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse
+banalité, je le reconnais, d’entendre de nouveau ce
+qui vous a tant et tant été dit depuis un moment !</p>
+
+<p>Le même sourire de sphinx reparut une seconde
+sur la bouche expressive.</p>
+
+<p>— Il me semble, monsieur, que vous êtes fort
+affirmatif en ce qui concerne mes sentiments.</p>
+
+<p>— Est-ce que je me trompe ?</p>
+
+<p>— En quoi !… En supposant que peu m’occupe
+l’impression que je produis ?</p>
+
+<p>— C’est cela, justement. Avouez, par amour de la
+vérité, que j’ai bien deviné.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête presque gaiement.</p>
+
+<p>— Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait
+pas tout à fait exact !… Comme une autre, j’ai ma
+petite vanité qui ne s’accommode pas trop mal d’un
+parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur
+la qualité de cet encens dont elle démêle très vite
+la valeur et qu’elle accueille en conséquence. La
+vérité, que vous invoquez, m’oblige à confesser que
+je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai
+reçu ce don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que
+j’entends ma voix… Alors je suis prise toute par la
+musique et, moi aussi, j’entre dans le monde enchanté
+dont vous parliez.</p>
+
+<p>— Parce que vous êtes artiste dans l’âme…
+Comme je comprends que Vanore ne veuille pas
+d’autre interprète que vous pour ses œuvres ! Vous
+sentez si merveilleusement sa musique !</p>
+
+<p>— Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce
+que j’y trouve… Peut-être aussi pour ce que j’y
+mets, pour ce que je m’imagine y découvrir… Nous
+autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins,
+des imaginatives, des créatrices de chimères !</p>
+
+<p>— Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons
+espérer que vous réaliserez le rêve du maître, en incarnant
+l’héroïne de son nouvel opéra ?</p>
+
+<p>Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la
+jeune fille dont une ombre voila le visage.</p>
+
+<p>— Si vous ne craignez pas d’espérer en vain,
+faites-le ; rien n’est plus incertain que mon entrée
+au théâtre.</p>
+
+<p>— Malgré le succès qui vous y attend ?</p>
+
+<p>La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait
+une singulière force à ses paroles, sous leur forme
+banale. La jeune fille ne parut pas s’en apercevoir.
+Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa
+bouche.</p>
+
+<p>— Grâce aux circonstances, je possède déjà une
+sagesse de vieux sceptique et je ne tiens pas le succès
+pour un fruit auquel il soit aussi aisé de mordre.
+Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire !… Maintenant,
+du moins. Qui peut répondre de l’avenir ? Ne
+savez-vous donc pas que l’ambition, en dépit des apparences,
+n’est pas un mot féminin ?</p>
+
+<p>— C’est selon ce qui s’y trouve enfermé.</p>
+
+<p>— Oh ! nous irions loin ainsi !… Et voici que j’ai
+fini ma glace…</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’importe ? fit-il avec une impatience
+de voir en elle la volonté de se dérober.</p>
+
+<p>Avec une imperceptible hauteur, elle dit :</p>
+
+<p>— Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier
+de m’avoir accompagnée et à vous rendre bien
+vite votre liberté.</p>
+
+<p>— Que je n’ai nulle envie de reprendre !</p>
+
+<p>Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité
+en faisait plus qu’une simple formule de courtoisie.
+Nulle femme ne s’y serait trompée. Mais celle-ci ne
+daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas
+adressé à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître
+avoir entendu l’exclamation de Bertrand, elle
+demanda simplement :</p>
+
+<p>— Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales
+pour que je prenne congé d’elle ?</p>
+
+<p>— Que vous preniez congé ? Est-ce que nous n’allons
+plus vous entendre ?</p>
+
+<p>— Oh ! non. Je suis venue ici seulement pour chanter
+les <i>Poèmes sylvestres</i>. Maintenant, mon rôle est
+fini.</p>
+
+<p>Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il
+l’en débarrassât. Il obéit et revint lui offrir son
+bras, dans la conviction qu’il n’avait nul moyen de
+la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait,
+il reprit encore :</p>
+
+<p>— Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre
+l’espoir de vous écouter de nouveau ? Pardonnez-moi
+de vous importuner de mon insistance, mais on
+prétend que les hommes sont de grands enfants. Or
+les enfants ne savent guère se résigner à n’avoir pas
+ce qu’ils désirent ardemment !</p>
+
+<p>— Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer.
+Bon gré, mal gré, il est tant de choses auxquelles
+petits et grands doivent apprendre à se résigner !</p>
+
+<p>Une intense mélancolie, — un peu amère aussi, — vibrait
+dans son badinage. Elle s’arrêta. Ils étaient
+revenus dans le hall, et ses doigts quittèrent le bras
+du jeune homme.</p>
+
+<p>Elle commençait :</p>
+
+<p>— Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements…</p>
+
+<p>Mais il l’arrêta :</p>
+
+<p>— Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez
+confus… Veuillez croire que je vous suis infiniment
+reconnaissant de m’avoir fait l’honneur d’accepter
+que je vous accompagne.</p>
+
+<p>Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de
+tête d’une grâce un peu fière. Puis, elle se détourna
+et, dans la brillante cohue des invités, il la vit s’éloigner,
+seule, comme elle l’avait voulu. A peine un
+instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque
+charmante, les cheveux sombres, moirés de lumières
+blondes… Puis, soudain, devant lui, il aperçut,
+campé, un de ses amis, le grand d’Estourville,
+qui lui chuchotait familièrement :</p>
+
+<p>— Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une
+grande passion ?… Diable ! prenez garde à vous ! Elle
+a des yeux, une bouche et une voix qui promettent,
+la jeune protégée de Mme Arnales !… Et si la fantaisie
+lui en prenait, elle vous mènerait loin son
+homme !</p>
+
+<p>Bertrand eut un froncement de sourcils.</p>
+
+<p>— Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination,
+du moins en ce qui me concerne !… Mais,
+quitte à encourir encore vos téméraires suppositions,
+j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je
+trouve Mlle Muriel une incomparable artiste !</p>
+
+<p>— Et une femme délicieuse à accaparer dans les
+embrasures de fenêtre, n’est-ce pas ? Diable ! ne manifestez
+pas trop votre enthousiasme… Qu’en dirait
+votre flirt, la blonde Yvonne ? Les femmes n’aiment
+point que leurs chevaliers servent plusieurs couleurs.</p>
+
+<p>D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement,
+chercha des yeux Yvonne Arnales. Au
+passage, son regard effleura la foule de ces femmes et
+de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance
+aiguë : créatures de serre, éternellement curieuses
+et lassées de plaisirs toujours les mêmes, fanées par
+leur vie de mondaines, — au moral autant qu’au
+physique, — parmi lesquelles les meilleures, celles
+qui étaient ou seraient les moins inquiétantes
+épouses, étaient encore les plus frivoles, les jolies
+et futiles poupées de salon…</p>
+
+<p>Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant,
+était bien de même race, qui ne concevait pas la
+femme en dehors de cette atmosphère de luxe, de
+ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable
+dédain pour ces filles du monde, — banales,
+artificielles ou obscurément perverses, — dans
+le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il
+allait choisir sa femme ; puisqu’il en était arrivé à la
+lassitude de sa vie de garçon…</p>
+
+<p>Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un
+groupe, elle causait d’une voix haute, avec son aisance
+de très riche héritière. Un sourire sans lumière
+retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient
+dans son visage quelconque de Parisienne
+blonde, gentiment mièvre sous l’envolement léger
+des cheveux qui moussaient autour du front étroit.
+Un peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse
+de sa robe d’été, elle se tenait debout près
+du piano à queue, à la place même où, une demi-heure
+plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves,
+l’apercevant tout à coup, eut une seconde
+la vision de l’<i>autre</i>, de l’artiste toute pâle sous la
+clarté ardente de ses prunelles passionnées, tandis
+que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au cantique
+d’amour…</p>
+
+<p>Il songea :</p>
+
+<p>« Quel dommage que cette petite Arnales ne lui
+ressemble pas ! »</p>
+
+<p>Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un
+geste coquet de son éventail.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel
+avait entièrement rempli son personnage d’artiste.
+Elle était libre, enfin, de quitter le superbe hôtel
+dont l’atmosphère lui était lourde à respirer ; et,
+prenant soin de ne pas attirer l’attention de Vanore,
+qui eût peut-être prétendu la retenir, elle se dirigea
+vers la porte ouverte, à l’extrémité du hall, sur le
+petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales
+elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour
+un ordre à donner.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, où fuyez-vous donc ? Êtes-vous
+déjà lasse de vous entendre acclamer ? Nous ne le
+sommes pas, nous, de vous écouter, et je compte
+vous mettre encore à contribution…</p>
+
+<p>Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales
+révélaient son intime pensée : profiter pleinement
+du talent de cette débutante remarquable.
+Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet
+précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait
+s’estimer bien heureuse d’avoir eu l’occasion de se
+révéler à un auditoire d’élite… Par conséquent, témoigner
+sa reconnaissance en chantant autant qu’on
+l’en prierait… Cela, Denise le comprit aussi clairement
+que si elle avait lu dans l’esprit de Mme Arnales,
+et une petite révolte contre cette indiscrétion
+mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son
+accent, tandis qu’elle répondait :</p>
+
+<p>— Je serai toujours, madame, toute à votre disposition ;
+mais, pour aujourd’hui, je vous prierai de
+vouloir bien m’excuser… Je me sens un peu lasse et
+je craindrais de détruire l’impression favorable que
+j’ai pu produire, comme vous êtes assez bonne pour
+me l’assurer…</p>
+
+<p>Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa
+fatigue. Sur elle, pesait cette lourde mélancolie qui
+la meurtrissait souvent quand elle s’était donnée
+toute dans son chant pour distraire des indifférents.
+Mais Mme Arnales n’en crut rien, n’admettant
+jamais ce qui était en contradiction avec son bon
+plaisir ; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa
+protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand
+elle exprimait un désir.</p>
+
+<p>— Réellement, mademoiselle, vous ne consentez
+plus à nous faire de musique ?</p>
+
+<p>— Je vous serais infiniment reconnaissante de
+m’en dispenser. D’ailleurs, voyez vous-même, madame,
+vos hôtes m’ont déjà oubliée, et j’aurais mauvaise
+grâce à imposer le silence pour me faire
+écouter.</p>
+
+<p>— De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que
+je suis meilleur juge que vous. Mais, enfin, je ne
+veux pas être indiscrète, reconnaissant que vous
+avez largement rempli le programme que vous aviez
+accepté. Je regrette seulement la malencontreuse
+fatigue qui nous prive de vous applaudir de nouveau.
+Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous
+remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition
+que vous venez de donner.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, je vous en prie, rien ne presse.</p>
+
+<p>Au fond du regard de la jeune fille, une flamme
+avait jailli, et la peau mate s’était un peu rosée.</p>
+
+<p>— Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai
+l’occasion de vous revoir, je préfère m’acquitter dès
+maintenant. Ayez la bonté de me suivre dans la
+bibliothèque.</p>
+
+<p>Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière.
+Denise la suivit, redevenue vite maîtresse
+d’elle-même ; mais ses lèvres avaient repris leur gravité
+fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce remplie
+de trésors artistiques, sans en remarquer aucun,
+regardant au dehors, vers le ciel dont les pourpres
+pâlissaient derrière les cimes odorantes des tilleuls.</p>
+
+<p>Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille
+préparé :</p>
+
+<p>— Voici, mademoiselle, la somme dont nous
+étions convenues. J’y joins tous mes remerciements,
+mes félicitations, avec mon espoir de vous entendre
+bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent,
+qui, je l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de
+chanter sans autant de fatigue.</p>
+
+<p>Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait
+une clarté de diamants. Mais Denise ne parut pas
+s’en apercevoir ; elle s’inclinait dans un salut d’adieu
+et disait, avec une obscure ironie que l’étroite cervelle
+de Mme Arnales ne discerna pas :</p>
+
+<p>— Vous êtes trop bonne, madame, de songer à
+m’adresser de tels vœux d’avenir. Quoique je me
+sente capable de porter le poids d’un rôle au théâtre,
+je ne sais encore si je posséderai jamais le courage
+ou le goût d’en essayer l’aventure.</p>
+
+<p>— Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter ;
+vous pouvez m’en croire, moi qui, bien des fois
+déjà, ai vu débuter chez moi des artistes, lesquels
+se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion,
+d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle
+pour le théâtre !… Au revoir, mademoiselle, je
+pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille la somme
+décidée ; vous voudrez bien vous en assurer et
+m’avertir si j’ai fait erreur.</p>
+
+<p>Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle
+pas entendu, car Mme Arnales s’éloignait,
+écartant déjà la portière pour aller rejoindre ses
+hôtes ; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait
+dans le silence de la bibliothèque.</p>
+
+<p>— Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été
+mises à part au vestiaire. Je viens de sonner ma
+femme de chambre, qui va être à vos ordres ; la
+voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à
+mademoiselle tout ce qui lui appartient.</p>
+
+<p>Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa
+jupe claire, après un dernier petit geste d’adieu.
+Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle de son
+chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui
+donnait une silhouette pittoresque de femme du
+siècle dernier.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, les valets de pied formaient
+la haie, attendant l’ordre de faire avancer les voitures.
+Des visiteurs partaient déjà. Les femmes,
+devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux
+d’été ; des hommes causaient qui, en s’écartant
+et se découvrant sur le passage de Denise,
+l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux
+unes ni aux autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi
+souverainement élégante que ces femmes qui ne la
+tenaient point pour leur égale, elle descendit les marches
+du perron et gagna la voiture qui l’attendait.</p>
+
+<p>Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel,
+qu’elle sentit, sur elle, l’ombre verte d’une avenue
+paisible, un ardent soupir d’allégement lui échappa :</p>
+
+<p>— Enfin, c’est fini !</p>
+
+<p>Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs
+qui lui permettait de dérober toutes ses impressions
+aux étrangers, et la sensation éprouvée de délivrance
+était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux,
+une seconde.</p>
+
+<p>C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces
+heures passées dans un milieu tout plein, pour elle,
+de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans le
+même hall où elle venait de chanter, payée pour
+distraire un public blasé, elle avait été reçue autrefois
+comme l’amie de Suzette Arnales, maintenant
+baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre
+n’avaient effleuré, d’une allusion même, ce passé
+mort, quand elles avaient échangé quelques paroles,
+après l’exécution des <i>Poèmes sylvestres</i>. Pas davantage,
+Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle
+avait jadis reçu en amie celle qui était alors « la
+belle Mme Muriel ».</p>
+
+<p>Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était
+entrée dans le hall, avait-elle eu, tout à coup, si
+nette, l’ironique vision d’une visite de sa mère dans
+ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales ;
+comme aussi, du geste affectueux avec lequel
+Suzette, — son amie, en ces temps lointains ! — l’avait
+entraînée vers ce même jardin dont tout à
+l’heure, en chantant, elle avait contemplé les cimes
+vertes, richement feuillues…</p>
+
+<p>C’était cinq ans plus tôt, alors que personne, — sa
+mère, ignorante comme les autres, — ne soupçonnait
+que la ruine fût si proche… Trois mois
+après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite
+d’un gros krach qui avait achevé, pour Paul Muriel,
+le désastre secrètement amené par la témérité de
+spéculations avortées…</p>
+
+<p>Oh ! quels mois avaient suivi ! tels que Denise en
+gardait encore une impression de cauchemar, bouleversée
+dans tout son être jeune par ce subit changement
+de vie auquel sa mère ne se résignait point, — et
+ne s’était jamais résignée d’ailleurs.</p>
+
+<p>Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la
+seule atmosphère, Mme Muriel s’était trouvée incapable
+d’accepter l’existence étroite, besogneuse,
+qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée.
+Cette privilégiée, frappée tout à coup, avait été
+brisée par l’épreuve, d’abord abattue dans la stupeur
+de se rencontrer face à face avec une destinée dont
+elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte
+désespérée.</p>
+
+<p>Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine
+adulée, spirituellement bienveillante et gaie,
+épanouie à la façon d’une belle fleur de serre, elle
+était devenue une créature fantasque, irritable
+et amère, exaspérée par les incessantes difficultés
+nées de ressources exiguës. Jamais elle n’avait pu
+pardonner à son mari, — épousé surtout par convenances
+mondaines, — d’avoir attiré pareille catastrophe
+sur elle et sur ses enfants ; sur son fils surtout,
+un garçon de treize ans pour qui elle avait
+une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait
+à l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix
+soit dans le professorat, soit dans une carrière d’artiste.</p>
+
+<p>Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait
+pu s’y opposer ; mais elle en souffrait si fort, dans
+sa nervosité maladive, elle en supportait si mal les
+conséquences, que Denise avait fini par ne jamais
+lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait
+son personnage de chanteuse. En silence,
+elle mettait l’argent ainsi gagné dans la bourse
+commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner
+la source et s’en informât.</p>
+
+<p>Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre
+cette mère et cette fille, si profonde que fût, cependant,
+leur mutuelle affection. Mais elles étaient
+trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies ;
+nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste,
+développé à une rude école… La mère, absorbée
+par le regret de son existence dévastée, obscurément
+froissée de voir sa fille accepter mieux
+qu’elle leur situation précaire, parce qu’elle considérait
+cette jeune vaillance comme un blâme de sa
+propre faiblesse, et, dominée par cette impression,
+n’admettant pas que Denise pût connaître les heures
+de défaillance… L’enfant dédaigneuse en effet des
+inutiles regrets ; sensible, sans en montrer rien, à
+la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant
+le secret de ses tristesses et de ses joies que personne
+ne lui demandait ; repliée sur elle-même parce
+qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur son père,
+ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée
+dont elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de
+respecter toutes les susceptibilités, bien que certaine
+qu’il ne lui en serait su aucun gré.</p>
+
+<p>Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel,
+elle pensa, après avoir quitté l’hôtel Arnales :</p>
+
+<p>— Dieu merci ! elle ignorait où je chantais tantôt !
+Elle en aurait tant souffert !</p>
+
+<p>Pourtant, il fallait bien vivre !… Et voici que
+commençait cette saison d’été durant laquelle leçons,
+concerts, auditions, tout ce qui était sa seule richesse
+cessait. On lui avait proposé un engagement
+de chanteuse dans un grand casino de ville d’eaux.
+Mais Mme Muriel n’avait pas permis qu’elle acceptât.
+Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé.
+Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive
+économie pour équilibrer le budget dont elle
+avait la responsabilité. Ah ! certes, tout autant que
+sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence ;
+mais à quoi bon se plaindre ? Que pouvait-elle, sinon
+lutter énergiquement pour y échapper un peu, tout
+au moins…</p>
+
+<p>Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme
+tous l’y poussaient ? Vraiment, il y avait des minutes
+où elle pensait qu’elle eût dû maudire sa voix, source
+de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée
+moins richement, elle fût sans doute demeurée enfermée
+dans la phalange laborieuse des professeurs…
+Puisque, pour elle aussi, c’était le terrible problème
+du pain quotidien à gagner.</p>
+
+<p>« Il faut aller au théâtre ! il le faut ! » Oh ! cette
+phrase tant de fois entendue déjà, comme elle la hantait,
+menaçante ainsi que le mot même de sa destinée,
+une destinée à laquelle, désespérément, elle
+cherchait encore à se dérober, malgré l’obscure conviction
+que toutes ses révoltes ne l’en sauveraient
+pas !</p>
+
+<p>Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste.
+Sans illusion, elle en mesurait les difficultés, les tentations,
+les dangers ; elle en connaissait les inévitables
+promiscuités qui choquaient tous ses instincts
+de femme née, élevée dans un milieu raffiné.
+Et puis, elle avait peur aussi, non seulement
+de son horreur secrète pour un avenir de pauvreté,
+mais du grand souffle de passion qui jaillissait
+de l’essence même de son âme quand s’élevait
+sa voix… Peur plus encore de l’espèce d’ivresse
+qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante
+domination de son chant sur les êtres dont
+les âmes, alors, vibraient par elle, comme des claviers
+sonores.</p>
+
+<p>Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les
+dernières heures écoulées chez Mme Arnales. Dans
+sa rêverie, flottaient des visages de femmes, banalement
+aimables, curieux ou indifférents, des visages
+d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse
+de ces derniers, se détachait l’intelligente physionomie
+de Bertrand d’Astyèves. Mais, comme les
+autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique,
+bien qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter,
+avoir fait sur lui une de ces impressions violentes qui
+jettent les folles prières dans le regard, sur les lèvres
+des hommes.</p>
+
+<p>Que lui importait ? Il n’était pas le premier et ne
+serait pas le dernier. Tout au plus, elle pouvait lui
+savoir gré d’avoir daigné la traiter en fille du monde
+en ne lui infligeant pas une trop vive expression de
+son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse,
+elle s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait
+voulu, à causer un peu avec lui, car il l’intéressait,
+aussi bien par la sûreté de son goût en musique
+que par le mélange d’enthousiasme et de froideur,
+sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa
+personnalité.</p>
+
+<p>Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation
+près de la fenêtre, à ce que son regard,
+plus encore que ses paroles, lui avait murmuré de
+flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique
+amertume, avec la notion railleuse de tout
+ce qui la séparait de cet aristocratique clubman qui,
+comme les autres, l’avait souhaitée au théâtre, — pour
+son plaisir.</p>
+
+<p>Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter
+loin en arrière l’image de Bertrand d’Astyèves, et
+son regard, plein d’une envie inconsciente, s’arrêta
+sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût
+été bon de redevenir ainsi une petite chose joyeuse
+qui n’a nul souci de l’avenir ! Mais aussi quel souhait
+inutile et fou ! Et sa bouche eut un fugitif sourire de
+pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un
+pareil désir…</p>
+
+<p>D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue
+de la plaine Monceau où elle demeurait. Elle en descendit,
+puis s’engagea dans l’étroit escalier qui,
+après une montée de quatre étages, la conduisit devant
+sa porte.</p>
+
+<p>Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix
+de son frère appela gaiement :</p>
+
+<p>— C’est toi ? Denise.</p>
+
+<p>Et toujours prompt à laisser de côté son travail
+de collégien, il accourut au-devant de la jeune fille,
+très affectueux, souple et fin comme elle de silhouette.</p>
+
+<p>— Tu rentres tard ! Comme ils t’ont gardée longtemps !
+Ça a bien marché ?</p>
+
+<p>— Oui, très bien.</p>
+
+<p>Elle était entrée dans le petit salon auquel son
+goût d’artiste était parvenu à donner un aspect d’élégance
+originale, si modeste qu’il fût réellement, et
+elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante chaleur
+de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un
+coup d’œil admiratif.</p>
+
+<p>— Mâtin ! Denise, que tu étais belle ! Ce qu’ils
+ont dû t’applaudir !</p>
+
+<p>Elle eut son indéfinissable sourire de détachement
+profond et répéta :</p>
+
+<p>— Ils m’ont beaucoup applaudie ! Et Mme Arnales
+a été si flattée d’avoir pu offrir à ses invités une
+débutante à ce point remarquable, qu’elle a trouvé
+parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait.</p>
+
+<p>Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement
+dans son corsage quand Mme Arnales
+le lui avait remis.</p>
+
+<p>— Maman ne m’a pas demandée ?</p>
+
+<p>— Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je
+crois, été faire des courses et elle est rentrée fatiguée.
+Va la trouver, si tu veux !</p>
+
+<p>Denise inclina la tête ; mais avant d’entrer chez
+sa mère, elle devait remettre sa simple robe de maison,
+car Mme Muriel détestait la voir dans une toilette
+faite pour le public.</p>
+
+<p>Intention inutile ! Au passage, Mme Muriel entendit
+le frôlement soyeux de la robe de la jeune
+fille dans le couloir et appela :</p>
+
+<p>— Denise !</p>
+
+<p>— Me voici, mère.</p>
+
+<p>Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser
+le visage altéré que son apparition n’éclairait pas.</p>
+
+<p>— A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille
+heure ? Ton père va revenir pour dîner, et tu n’es pas
+même déshabillée !</p>
+
+<p>— J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais
+et le voulais…</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au
+sujet de l’audition donnée, elle le savait, par sa
+fille, ce jour même ; mais d’un coup d’œil, elle l’enveloppa
+toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue
+avec tant d’harmonieuse élégance.</p>
+
+<p>— Ta robe n’est pas mal réussie ! Pour une ouvrière,
+cette Adèle n’est pas trop maladroite ! Ce
+qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en contenter.
+Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote
+question d’économie, que de jolies choses, j’aurais
+achetées tantôt au <i>Louvre</i> ! Il y avait des foulards
+exquis ; j’avais envie d’en prendre un costume ; mais
+j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite
+et je me suis abstenue, rapportant seulement
+une bonne migraine. J’étais parvenue à m’endormir.
+Ton coup de sonnette m’a réveillée.</p>
+
+<p>— Je le regrette, maman.</p>
+
+<p>— C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer,
+j’imagine. Va vite ôter cette robe, tu m’as l’air
+déguisée en fille riche, et c’est une mascarade qui
+m’est odieuse et pénible !</p>
+
+<p>Mme Muriel était décidément dans ses jours de
+nervosisme sombre. Denise savait que ces jours-là,
+le plus sage était de la laisser à elle-même. Sans lui
+répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui
+était sa chambre, sa cellule comme elle disait, mais
+une cellule bien chère qui l’enveloppait de sa paix
+calmante aux heures difficiles, — troublées ou
+tristes, — toute vivante de sa pensée, de ses goûts,
+de ses affections, dont elle aimait l’horizon large, le
+balcon qui, à cet étage élevé, lui donnait parfois
+une exquise sensation de plein ciel… Peu de bibelots,
+mais tous de valeur ; des livres nombreux, empilés
+sur la table toujours fleurie, devant la fenêtre ;
+de rares portraits. Car elle n’avait pas d’amies,
+Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations
+d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que
+les circonstances faisaient le sien, elle gardait instinctivement
+son intimité fermée.</p>
+
+<p>Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle
+d’une femme d’une cinquantaine d’années, dont la
+physionomie semblait faite d’intelligence hardie, de
+bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait
+Claude Champdray, dont l’affection l’entourait presque
+maternellement depuis trois années que le hasard
+d’une rencontre les avait rapprochées pour la première
+fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse
+de sa solitude morale l’étreignait trop douloureuse…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Denise, père est rentré ! Le dîner est servi,
+clama, à sa porte, la voix de Robert. Maman te fait
+dire de te dépêcher et de venir.</p>
+
+<p>Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla
+vers la salle à manger où l’unique servante, — un
+peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme Muriel, — apportait
+le potage. Son père, qui fumait sur le balcon,
+vint à elle dès qu’il l’aperçut.</p>
+
+<p>C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus
+d’insouciance et moins de volonté, la même expression
+un peu hautaine, le même pli d’amertume dans
+la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet
+d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction
+qu’elle possédait si forte. Il avait été et,
+malgré tout, il restait de ceux qui veulent faire de
+la vie une agréable aventure ; et même dans sa situation
+présente, il s’y employait avec un égoïsme léger,
+aussi incapable que sa femme de se résigner aux
+conséquences de leur ruine qu’il gardait la volonté
+audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre…</p>
+
+<p>Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour
+la questionner. De bonne grâce, il acceptait, lui,
+qu’elle tirât parti de sa voix.</p>
+
+<p>— Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt ?…
+Pas trop d’émotion ?</p>
+
+<p>Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres
+fraîches :</p>
+
+<p>— Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait
+mes preuves cet hiver !</p>
+
+<p>— Oui, tu commences à être connue. Tu étais
+annoncée aujourd’hui en grande pompe dans le <i>Figaro</i>,
+le <i>Gaulois</i>…</p>
+
+<p>— Par des articles envoyés par Mme Arnales.</p>
+
+<p>— Petite sceptique ! J’imagine, moi…</p>
+
+<p>— Père, laissons tout cela. Voici maman…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie,
+les traits imperceptiblement durcis soudain.
+Mme Muriel entrait, de son allure lassée, et prit place
+à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui pouvait
+se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert
+qui parlait. Lui seul paraissait avoir le don de
+l’intéresser. Elle ne se mêla pas aux propos qu’échangeaient
+son mari et sa fille sur les menus événements
+du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment
+paru de Mme Champdray ; elle avait perdu le
+goût des choses littéraires, qui lui paraissaient distractions
+oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux prises
+avec la brutale réalité.</p>
+
+<p>Elle reprit un peu de vivacité seulement pour
+s’impatienter après la jeune bonne, qui avait tardé
+à répondre à l’appel du timbre, et prit fort mal que
+son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un
+près de l’autre, ils vivaient comme des étrangers de
+bonne éducation, qui s’efforcent de toujours conserver
+les dehors stricts de la politesse, mais dont le
+plus futile incident trahit le désaccord moral.</p>
+
+<p>Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre,
+où elle voulait se reposer ; et, comme d’ordinaire,
+par les belles soirées d’été, Paul Muriel se prépara
+à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin devant
+elle, vers la nuit étoilée :</p>
+
+<p>— Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi
+un tour aux Champs-Élysées ? Il fait si bon !</p>
+
+<p>— Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai
+l’air suffisamment sur le balcon.</p>
+
+<p>Il n’insista pas… Peut-être parce qu’il aimait
+mieux profiter à son gré de sa soirée.</p>
+
+<p>Quelques minutes après avoir reçu son baiser
+d’adieu, elle le vit traverser la rue, son cigare aux
+lèvres, d’une allure flâneuse d’homme dégagé de
+tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert
+qui, sans enthousiasme, s’était remis au travail,
+ne songeait point à la réclamer auprès d’elle.</p>
+
+<p>Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon,
+seule avec elle-même, comme toujours… Le regard
+enfui vers les profondeurs mystérieuses de la nuit
+bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le
+souffle tiède qui lui apportait la confuse rumeur de
+la grande ville, obscure sous la flambée scintillante
+des étoiles.</p>
+
+<p>Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient
+l’ombre, combien y en avait-il d’âmes esseulées
+comme la sienne, de cœurs tourmentés dans de
+jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante
+oppressait…</p>
+
+<p>Oui, elle était vaillante, prête à la lutte, — puisqu’il
+le fallait ! — cette Denise Muriel que les
+hommes, troublés par son charme, s’étonnaient de
+trouver si hautainement indifférente à leurs hommages.
+De toute sa volonté, elle acceptait la loi du
+travail qui lui était imposée, si difficile et si rude
+fût-elle… Mais il y avait des heures, pourtant, où
+toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité
+qui murait sa vie dans un absorbant labeur ;
+des heures de défaillance dont elle gardait si bien le
+secret que personne au monde, sauf Mme Champdray,
+ne soupçonnait qu’elle pût les connaître.</p>
+
+<p>Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à
+peu en elle, tandis qu’elle demeurait, immobile, à
+réfléchir solitairement dans la douceur du soir, ses
+mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux
+vers l’immensité paisible, elle murmura si bas, que
+ses lèvres à peine articulaient les mots :</p>
+
+<p>— Ah ! qu’il est difficile de vivre ! Je me sens si
+faible et j’ai si peur de l’avenir !… Tout ce que je
+puis arriver à faire, c’est de cacher ma faiblesse !…
+Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines
+le sont !… Je voudrais ne plus me sentir
+seule… Je voudrais être aimée… et aimer, aimer,
+aimer…</p>
+
+<p>Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière
+d’enfant. Elle répéta le dernier mot très lentement,
+comme s’il eût été lourd pour ses lèvres, parce qu’il
+enfermait un infini où son âme jeune avait soif de
+pénétrer et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car
+la divine ivresse d’aimer, en devenant l’élue, celle à
+qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être, la
+goûterait-elle jamais ?… Cet avenir de suprême
+amour, elle le savait clairement, était pour elle mille
+fois plus irréalisable que pour la plupart de ses
+sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur
+humble condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes,
+des délicatesses de fille riche, ne pouvant
+faire le don d’elle-même qu’à un être de même race.</p>
+
+<p>Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le
+désir la frôlaient sans cesse, parmi ces hommes du
+monde qu’attiraient sa voix et sa séduction de
+femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à
+la vouloir sienne par le mariage ?… Ah ! pour tous,
+comme elle était bien seulement la chanteuse qu’on
+peut aimer, mais qu’on n’épouse pas !</p>
+
+<p>Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand
+d’Astyèves, qui s’était montré si empressé auprès
+d’elle, chez Mme Arnales ; et un léger sursaut de
+révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils
+rapprochés donnèrent au visage une indomptable
+expression de volonté et les lèvres prononcèrent
+comme une cinglante réponse aux muets désirs de
+son cœur de vingt ans :</p>
+
+<p>— S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute
+seule, sans que personne ait jamais le droit de dire
+un mot contre moi.</p>
+
+<p>Et, fuyant résolument la belle nuit troublante,
+elle rentra dans sa petite chambre et alluma sa
+lampe de travail.</p>
+
+<p>Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure
+l’élégant clubman, dont elle avait si profondément
+secoué la nonchalance de blasé, songeait à elle
+avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se
+disait :</p>
+
+<p>— Il faut que je revoie cette Denise Muriel !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Les plus malveillants mêmes se voyaient bien
+contraints, par l’évidence, de reconnaître que nulle
+femme n’était plus digne de respect que Mme Claude
+Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les
+conventions et les préjugés du monde ; et, de même,
+force leur était de rendre hommage à son intelligence
+hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme
+à sa chaude bonté de cœur.</p>
+
+<p>Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de
+son mari, un érudit original et subtil. Ensemble, ils
+réalisaient vraiment l’union idéale, une seule vie
+en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert
+Champdray avait été enlevé par la brutalité stupide
+d’un accident de voiture. Elle avait survécu à cet
+effondrement de son existence, parce qu’il y avait
+en elle la source vive de toutes les énergies, même
+celle de souffrir sans être, pourtant, broyée par sa
+souffrance. Mais désormais seule, morte au bonheur,
+fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse épreuve,
+l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les
+misères de ses frères en douleur.</p>
+
+<p>Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où
+elle avait été frappée ; elle ne s’était pas consolée,
+mais le temps avait fait son œuvre de baume. Le
+travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout
+d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par
+son mari, elle avait repris l’ouvrage préparé ensemble ;
+puis elle avait continué à écrire dans l’instinctif
+besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise
+du bonheur fini.</p>
+
+<p>Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était
+prise à observer celle des autres avec une sympathie
+mélancolique, son esprit intuitif et pénétrant attiré
+par l’étude des âmes ; aussi bien des âmes contemporaines,
+que des âmes d’antan qui avaient animé des
+êtres disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques
+d’une sagacité ingénieuse et profonde,
+sous leur forme singulièrement vivante ; études dont
+la savoureuse originalité lui avait fait très vite un
+nom parmi les lettrés.</p>
+
+<p>Puis, la masse du public avait connu ce nom dont
+elle s’était servie pour discuter les questions littéraires,
+sociales, artistiques, qui avaient intéressé
+son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une
+franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les
+uns et les autres, se créant ainsi des ennemis sans
+en avoir cure, mais aussi des amis qui pouvaient dire
+ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un
+peu frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour
+ceux qui avaient besoin d’elle, aux autres elle n’ouvrait
+sa porte qu’à bon escient, trop ménagère de
+son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des
+indifférents ou des snobs.</p>
+
+<p>Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir
+pour un privilégié, d’avoir été récemment convié à
+venir chez elle lui présenter ses hommages, après
+qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes
+connaissances.</p>
+
+<p>Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques
+moments de causerie avec une femme très intelligente
+qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le
+mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds
+de sa pensée, un désir flottait, désir compliqué de
+dilettante, d’entendre parler de cette Denise Muriel,
+qui avait si fort intéressé sa nonchalance et
+qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être
+très amie de Mme Champdray.</p>
+
+<p>Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez
+l’écrivain, mais, confiant en sa bonne étoile, il espérait
+qu’un heureux hasard voudrait bien l’y amener,
+justement ce même jour ; et il ne lui resta plus
+qu’à dissimuler sa déception quand il put constater
+que la destinée ne s’était pas, cette fois, montrée
+bienveillante à l’égard de sa fantaisie.</p>
+
+<p>Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le
+salon de Mme Champdray ne pouvait, à son goût,
+remplacer Denise Muriel : un vieil académicien à
+tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques
+et assaillait de questions géographiques un grand et
+solide garçon, attaché militaire en Perse, venu à
+Paris en congé de quelques mois… Et encore, un fin
+critique, conférencier humoristique d’autant plus
+apprécié que son auditoire pouvait toujours se demander
+s’il se moquait ou non de lui. Puis, une vieille dame
+spirituelle, d’une élégance de douairière, qui avait
+signé un volume de pensées de son nom très aristocratique,
+et avec elle, sa belle-fille ; point femme de
+lettres celle-là, délicieux joujou pour amateur masculin,
+poudrée, parfumée, habillée pour la fête des
+yeux qui papotait avec une désinvolture gamine,
+sans perdre son allure de grande dame.</p>
+
+<p>Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray,
+animée par la sonorité claire de sa voix un peu mordante,
+la conversation, interrompue une seconde
+par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement
+vivante, s’éleva de nouveau amusante
+d’imprévu, évocatrice d’idées, emplissant de sa rumeur,
+la grande pièce lambrissée dont les hautes
+fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin
+d’un vieil hôtel voisin.</p>
+
+<p>Une question jetée tout à coup par la jeune
+vicomtesse d’Auroche fit tressaillir d’Astyèves, le
+désintéressa net des pittoresques récits de l’attaché
+militaire sur les danseuses de Téhéran. A
+Mme Champdray, elle venait de demander :</p>
+
+<p>— Étiez-vous au dernier <i>cinq heures</i> de Mme Arnales ?
+Je n’ai pu y aller et je l’ai regretté fort, car
+il paraît qu’on y a entendu, dans les <i>Poèmes sylvestres</i>,
+de Vanore, une jeune chanteuse qui est une
+merveille.</p>
+
+<p>Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent
+d’un sourire.</p>
+
+<p>— Cette chanteuse n’est autre que ma petite
+amie, Denise Muriel. Il m’est déjà revenu qu’elle
+avait été admirable dans la symphonie de Vanore,
+que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis
+ravie de constater de nouveau que son succès a été
+très grand.</p>
+
+<p>— Chère madame, il a été plus que grand. Il avait
+toutes les allures d’un triomphe ! Mon mari m’est
+revenu emballé de la chanteuse à m’en rendre
+jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs
+étaient, plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme
+aigu. Monsieur d’Astyèves, faut-il déclarer
+ici que, — c’est la chronique qui parle, — vous
+sembliez tout particulièrement sous le charme
+et que vous vous êtes montré, au buffet, le plus
+courtois chevalier de Mlle Muriel ?</p>
+
+<p>— Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez
+que je suis, comme il y a quelques jours, tout prêt
+à proclamer cette jeune fille une artiste rare, d’autant
+plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle
+semble brûler le feu sacré, le feu dévorant !</p>
+
+<p>La petite femme se mit à rire :</p>
+
+<p>— Destiné à dévorer qui ?… Elle ou ses admirateurs ?</p>
+
+<p>— Les uns et les autres en une commune flambée,
+glissa philosophiquement le critique.</p>
+
+<p>Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier,
+secoua en arrière sa tête grise, dont les cheveux
+frisaient drus, rejetés autour du front large :</p>
+
+<p>— Vraiment ! Vous imaginez cela ? Eh bien, mon
+ami, j’ai grand’peur pour le bien fondé de vos suppositions.
+A ma connaissance, Denise Muriel est
+une façon de petite salamandre humaine ; elle passe
+et, selon toute apparence, elle passera à travers le
+feu sans se brûler. Monsieur d’Astyèves, pourquoi
+y a-t-il un doute au fond de vos yeux ?</p>
+
+<p>Il sourit :</p>
+
+<p>— Chère madame, je ne me permettrais pas de
+placer un doute là où vous apportez une affirmation ;
+et j’en possède d’autant moins le droit que je n’ai
+pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.</p>
+
+<p>— Ah ! que vous êtes tous les mêmes, vous autres
+hommes… Parce qu’une femme a le secret de vous
+émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous toutes les
+fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans
+votre orgueil masculin et vous vous redressez, émettant
+en principe qu’elle aussi, par un juste retour,
+est nécessairement fragile… à votre mesure…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un
+grand poète : « Femme, ton nom est fragilité ! »</p>
+
+<p>— Bah ! les grands poètes ne sont pas toujours de
+grands psychologues ! Ils peuvent se tromper comme
+les autres hommes ! Et ma petite amie Muriel m’a
+l’air d’humeur à considérer avec un détachement
+sceptique, dont je ne saurais trop la féliciter, les
+incendies qu’elle allume ! Vous pouvez lui faire
+l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a
+pas seulement l’incomparable tempérament d’artiste
+que vous lui reconnaissez justement, c’est de plus
+une fille de grand cœur, une vaillante et brave
+enfant que je plains avec toute ma sympathie pour
+les jeunes.</p>
+
+<p>— Que vous plaignez ? répéta d’Astyèves interrogateur.</p>
+
+<p>— Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour
+elle !</p>
+
+<p>— Peut-on demander pourquoi ?</p>
+
+<p>Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre.
+Le timbre d’entrée avait annoncé un nouveau
+visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte
+venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette
+de femme. Et Bertrand songea que le destin était
+pour lui ! Il apercevait soudain, sous son regard, le
+jeune visage volontaire et passionné de Denise
+Muriel.</p>
+
+<p>Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien,
+qui saluait d’un coup d’œil charmé cette
+fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche considérait
+avec une curiosité sympathique.</p>
+
+<p>Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant
+son front, d’un geste juvénile. L’écrivain
+l’embrassa maternellement avec un bon sourire :</p>
+
+<p>— Ma chère petite fille, vous voulez donc donner
+raison au vieux proverbe : « Quand on parle des
+roses… » Frémissez si vous êtes de celles qui
+tiennent leurs amis pour redoutables… Au moment
+où vous êtes entrée, nous étions tous à potiner sur
+le compte d’une jeune chanteuse qui s’est couverte
+de gloire chez Mme Arnales.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber le compliment sans répondre,
+mais son regard se fit très affectueux :</p>
+
+<p>— Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai
+que l’amie c’est vous ! Pour moi, vous êtes incapable
+de vous montrer autrement que l’indulgence
+même.</p>
+
+<p>— En l’occasion, tout au moins, enfant, vous
+n’avez eu guère besoin d’indulgence, si je m’en
+rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis vous citer
+mes auteurs ! L’un d’eux même est ici présent…</p>
+
+<p>Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement,
+s’était effacé pour laisser prendre un fauteuil à la
+jeune fille, — un fauteuil en son immédiat voisinage
+d’ailleurs.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a
+déjà été présenté…</p>
+
+<p>La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait
+si lointaine.</p>
+
+<p>— En effet, chez Mme Arnales… Je me souviens.</p>
+
+<p>— Alors, ma petite, comme de juste, vous devez
+déjà soupçonner tout ce qu’il pense de votre
+chant… Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons pas
+vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne
+M. d’Astyèves s’il ne résiste pas à la tentation
+de vous remercier encore du régal artistique que
+vous lui avez offert ! Nous autres, pour être agréables
+à votre farouche modestie, nous retournons
+en Perse, vers les danseuses de Téhéran, dont
+M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes
+évolutions.</p>
+
+<p>La conversation redevenait générale. D’Astyèves
+en profita :</p>
+
+<p>— Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe
+à la tentation, si grande envie que j’en
+puisse avoir. Je me souviens trop bien que…</p>
+
+<p>— Vous avez affaire à une personne aussi désabusée
+que le sage Salomon lui-même pour s’être pénétrée
+de la salutaire pensée émise par lui : « Vanité
+des vanités… » et le reste !</p>
+
+<p>Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait
+chez d’Astyèves un désir aigu de l’arracher à son indifférence
+un peu dédaigneuse. Et se mettant à
+l’unisson, il demanda en souriant :</p>
+
+<p>— Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre
+le péché d’ingratitude en exprimant de pareils
+sentiments, avec une pareille conviction ?</p>
+
+<p>— Parce que…?</p>
+
+<p>— Parce que vous n’avez pas le droit d’en être
+arrivée à un tel degré de pessimisme ou de sagesse.</p>
+
+<p>— Je suis trop jeune, n’est-ce pas ? fit-elle avec
+une imperceptible raillerie mélancolique.</p>
+
+<p>Hardiment, il répéta :</p>
+
+<p>— Vous êtes trop jeune et vous avez reçu… beaucoup
+pour votre part…</p>
+
+<p>Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses
+paroles un enthousiaste hommage. Un instant, elle
+attacha sur lui ses prunelles profondes, où passait
+un vol de pensées dont elle gardait le mystère ; mais
+elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme,
+et avec le même détachement sceptique, elle dit,
+obligeant sa belle voix musicale à prendre un ton de
+badinage :</p>
+
+<p>— Je suis absolument de votre avis, je possède
+plus que beaucoup d’autres. J’ai un gagne-pain, une
+santé… de fer, un fonds d’énergie qui ne s’épuisera
+pas trop vite, j’espère… Je suis encore bien jeune,
+heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi… Un
+avenir que, sans doute, je ferai. Ce dont je suis un
+peu fière, — faute de mieux, allez-vous penser ! — parce
+qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de puissance
+à puissance avec ceux des hommes qui, ne
+trouvant pas leur route toute frayée, doivent la tracer
+eux-mêmes…</p>
+
+<p>— Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour
+vous ?</p>
+
+<p>— Pourquoi cette question ?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai la tentation de me révolter contre
+le dédain dont vous cinglez les infortunés à qui
+la destinée n’a pas imposé l’obligation de peiner tout
+le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent
+réduits à n’être que des hommes du monde.</p>
+
+<p>Elle sourit un peu.</p>
+
+<p>— Mais je ne dédaigne nullement les hommes du
+monde ! Même, je les estime à leur valeur. N’imaginez
+pas que je condamne ceux-là surtout qui, sciemment
+ou non, se laissent dominer par le constant
+souci de donner à leur existence, l’harmonie, la séduction
+d’une œuvre d’art. Je crois bien même, au
+contraire, que j’envie ces privilégiés-là ! Seulement,
+comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de
+commun, je les considère du même œil dont les petits,
+très sages, contemplent les brillants personnages
+d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à
+jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me
+sens en communion qu’avec les humbles travailleurs…
+Et je vais peut-être vous scandaliser…</p>
+
+<p>— Ce serait pour moi une impression toute neuve
+dont je devrais vous être infiniment reconnaissant…</p>
+
+<p>— Eh bien, il y a des jours… — j’avoue, n’est-ce
+pas ? — où je crains fort d’avoir une âme d’anarchiste,
+où je sens miens tous les découragements, les
+révoltes, les colères, que sais-je ? moi, de ceux qui,
+corps et âme, sont meurtris par la misère tous les
+jours de leur vie, pour arriver juste à ne pas mourir
+de faim ! Ah ! comme je comprends qu’ils supportent
+impatiemment certaines inégalités ! Moi non plus, je
+ne possède guère la vertu des humbles et des résignés,
+qui courbent la tête et acceptent sans plainte…</p>
+
+<p>Elle parlait avec une apparente légèreté, mais
+aussi avec une aisance tranquille de femme indifférente
+à l’impression éveillée chez son interlocuteur ;
+et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction
+dont Bertrand subissait toute la puissance. Non,
+certes, elle n’était pas de la race de ceux qui demeurent
+écrasés sous leur destinée, cette jeune créature
+qui semblait pétrie de passion et de fière volonté.</p>
+
+<p>D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait,
+tandis qu’elle faisait sa profession de foi avec
+une hardiesse paisible, de cette voix chaude dont
+la seule vibration était un chant. Dieu ! qu’elle était
+loin des misérables dont elle prétendait avoir l’âme,
+si élégante sous la blouse de linon mauve à plis,
+serrée à la taille par la ceinture de cuir blanc sur
+la jupe bleu sombre ; une toilette qui eût semblé insignifiante
+à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand,
+la seule forme impeccable du soulier, du gant
+de chevreau blanc, révélait la vraie femme de race.</p>
+
+<p>Autour d’eux, on causait ; le vieil académicien à
+tête d’oiseau pérorait en longues périodes, tout juste
+coupées par les vives répliques de Mme Champdray,
+ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse
+d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait
+l’imprévu piquant de sa causerie, et qui,
+galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux vifs
+de mondaine clairvoyante observaient le groupe
+formé par Denise et d’Astyèves dont elle était trop
+loin pour suivre la conversation…</p>
+
+<p>Bertrand reprit en souriant :</p>
+
+<p>— Je crois bien que ceux dont vous vous faites
+généreusement la sœur considéreraient que vous appartenez
+à une aristocratie qui leur sera toujours
+fermée, celle de l’art…</p>
+
+<p>— Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de
+leur travail…</p>
+
+<p>— Avec cette capitale différence qu’il vous apporte
+des jouissances que ne leur donnera jamais leur labeur
+brutalement matériel.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>— De quel esprit subtil, vous êtes doué ! Je pourrais
+vous répondre que si, pour ma part, j’ai des
+jouissances esthétiques bien profondes qu’ils n’ont
+pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent
+connaître. Avouez-le…</p>
+
+<p>D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer
+tout ce qu’elle souhaiterait, car il lui plaisait de voir
+s’émousser la réserve de cette séduisante créature
+qui prétendait si bien tenir son monde à distance.
+Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène,
+le critique d’art d’une grande revue qui, tout récemment,
+avait publié sur Denise Muriel un article très
+flatteur. De toute évidence, il la prisait comme
+femme autant que comme artiste ; car il ne dissimula
+pas son plaisir très sensible de la rencontrer. Tout
+de suite, il s’occupa d’elle, la félicitant de son interprétation
+des <i>Poèmes sylvestres</i>. Et, parce qu’elle
+répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation
+donnée, d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment
+d’impatience où dominait le vif regret de
+ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer
+à son profit l’attention de la jeune fille. Alors
+comme la musique était devenue le sujet de la causerie
+et qu’il était, lui aussi, un connaisseur délicat,
+il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger
+Denise à lui répondre, comme à lui parler…</p>
+
+<p>Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait
+pas moins devoir doctement exprimer ses opinions :</p>
+
+<p>— C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui,
+trouver de talent qu’aux compositeurs dont le
+premier mérite est de n’être pas Français !</p>
+
+<p>Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse
+d’Auroche, il questionna :</p>
+
+<p>— Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur
+de me dire ce que vous adorez dans la musique du
+dieu Wagner ?</p>
+
+<p>Elle eut un sourire fin :</p>
+
+<p>— Moi, très profane, j’admire au petit bonheur,
+confiante dans le jugement des personnes compétentes.</p>
+
+<p>— Mais, encore ? madame.</p>
+
+<p>— Je m’incline surtout devant… la richesse de
+l’orchestration…</p>
+
+<p>— Eh bien, madame, permettez-moi de vous le
+dire, vous n’êtes pas du tout wagnérienne ; vous
+devriez surtout être abîmée devant la beauté symbolique
+de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie
+et la musique, communient magnifiquement. Ah !
+le symbolisme de Wagner ! ils me font rire, ceux qui
+en parlent sérieusement ! Je ne suis pas un imbécile,
+mais j’avoue très hautement que ce symbolisme me
+paraît digne des contes de la mère l’Oie. Les fameux
+sujets d’opéras devant lesquels le public se pâme
+docilement sont d’enfantines histoires que seules
+des cervelles de snobs imaginent d’affubler d’un sens
+métaphysique. Voilà pour le poème !… Quant à la
+musique…</p>
+
+<p>— Quant à la musique ? répéta Gabriel Bollène
+tout prêt à se révolter contre la boutade rageuse du
+vieil académicien.</p>
+
+<p>— Pour la musique, je déclare mon incompétence,
+mais quand il m’arrive de devoir entendre un opéra
+de Wagner, j’en sors plus profondément convaincu,
+chaque fois, que votre maître allemand, pour composer
+ses œuvres, prenait au hasard des poignées
+de notes et les égrenait sur le papier, au petit
+bonheur… Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes
+qui font hurler de douleur tous ceux dont le
+fanatisme et le snobisme — je répète le mot ! — ne
+sont pas en jeu.</p>
+
+<p>Mme Champdray écoutait, amusée.</p>
+
+<p>— Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez
+des monstruosités et que ma petite Muriel — pour
+parler d’elle seule — vous considère en ce moment
+comme le dernier des mécréants… Mais elle ne veut
+pas la mort du pécheur, seulement qu’il se convertisse.
+Denise, ma mie, savez-vous ce qu’il faut faire ?
+Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de
+lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui
+quelque chose de ces maîtres étrangers qu’il
+anathématise.</p>
+
+<p>Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste.</p>
+
+<p>— Oh ! oui, mademoiselle, je vous en supplie !
+pria la petite vicomtesse. Depuis que vous êtes ici,
+je ruminais l’idée de vous entendre et je n’osais
+prendre la liberté grande de vous demander de réaliser
+mon désir très vif !</p>
+
+<p>Un peu interdite, Denise hésitait.</p>
+
+<p>— Allons, enfant, soyez bonne ! insista affectueusement
+Mme Champdray. Accordez-nous la faveur
+que nous sollicitons !</p>
+
+<p>— Accordez-la nous ! répéta d’Astyèves, presque
+bas, avec une ardente sincérité d’accent dans sa
+prière.</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit pas ; mais un sourire indéfinissable
+flottait sur sa bouche.</p>
+
+<p>— Madame, que voulez-vous que je chante ?…
+du Schumann ?…</p>
+
+<p>— Oui… <i>les Amours du poète</i> !…</p>
+
+<p>— Soit, si vous le désirez.</p>
+
+<p>— Qui vous accompagnera, Denise ?</p>
+
+<p>— Oh ! moi-même, madame.</p>
+
+<p>Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors
+un grand silence se fit dans la haute pièce, si profond
+que, seul, s’entendait, presque fort, un gazouillis
+d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air
+chaud balançait devant la fenêtre ouverte… Puis,
+des notes vibrèrent, la voix de la chanteuse s’éleva…</p>
+
+<p>Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante,
+ébranla Bertrand ; celle-là même qui avait
+étreint tout son être nerveux quand, pour la
+première fois, il avait entendu Denise Muriel.
+Comme ce jour-là, soudain, pour lui, n’exista plus
+que cette enfant dont l’art faisait une admirable
+créature de passion. A peine elle lui semblait la
+même femme, tant était devenue grave la belle
+ligne expressive du profil, et pâle le blanc visage
+sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui
+palpitait dans la voix…</p>
+
+<p>Oh ! cette voix ! profonde et veloutée, d’une
+ampleur incomparable, troublante comme un philtre
+versé par ces lèvres qui semblaient une fleur de
+sang… En lui, elle pénétrait de nouveau avec une
+puissance impérieuse qui ne laissait plus subsister
+que le seul désir, pareil à une soif, de l’entendre
+longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa beauté !…
+Et le même mot : « Encore ! » dont tous l’imploraient
+quand elle eut fini la première mélodie, fut aussi
+celui qu’instinctivement il trouva seul à lui murmurer,
+ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône
+sans prix pour lui…</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute,
+elle se sentait en communion d’art avec ceux qui
+l’écoutaient dans la paix recueillie de la grande
+pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta
+les mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux
+drame d’amour dont elle faisait un vivant poème,
+frémissant des appels désespérés, des désirs, des
+regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui
+déchirent les âmes humaines, aimant en vain…
+Puis la voix se brisa sur les lèvres pâlies, les dernières
+notes modulèrent leur plainte poignante…</p>
+
+<p>Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves
+debout près d’elle, une flamme dans le regard, et
+aussi Mme Champdray, les yeux voilés de grosses
+larmes.</p>
+
+<p>— Oh ! madame ! fit-elle, saisie.</p>
+
+<p>— Ma petite, vous êtes une <i>preneuse</i> d’âmes. Le
+jour où vous le voudrez, vous aurez à vos pieds une
+foule à qui vous ne laisserez pas un atome de liberté
+pour juger de votre talent… Ah ! quel don vous
+avez reçu ! enfant.</p>
+
+<p>Une expression presque douloureuse contracta
+une seconde les lèvres de la jeune fille.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, ne me tentez pas et ne vous
+mettez pas contre moi ! C’est tout mon avenir de
+femme qui est en jeu…</p>
+
+<p>— Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner
+la partie ! jeta la petite d’Auroche avec enthousiasme.
+Ah ! que je comprends l’emballement de
+mon mari ! votre voix fait perdre la raison ! Je suis
+sûre qu’elle me rendrait capable de toutes les folies…
+si j’étais homme ! En vous entendant, j’oublierais
+que, de par le monde, il existe d’autres femmes que
+vous, et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le
+charme que vous possédez !</p>
+
+<p>Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le
+visage de Denise. Ce que la vive petite femme
+disait sous une forme plaisante, combien l’avaient
+éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le
+murmurer à la trop séduisante chanteuse ! N’était-ce
+pas là l’impression violente qui mettait en déroute
+la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand
+s’élevait la voix troublante ?…</p>
+
+<p>Des rafraîchissements avaient été apportés et
+des groupes se formaient. Bertrand se rapprocha
+de la jeune fille, lui présentant un verre de sirop
+glacé.</p>
+
+<p>— Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de
+vous servir et, en même temps, de vous avouer très
+respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche la
+liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux
+qui l’entendent ?</p>
+
+<p>Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu
+dans l’accent, vibrant encore de l’émotion
+éprouvée, et elle sentit tout ce que l’hommage enfermait
+de complexe, s’adressant à la femme autant
+qu’à l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se
+firent hautaines, alors qu’elle répondait pourtant
+avec un enjouement voulu :</p>
+
+<p>— Prenez garde, vous allez me rendre bien
+orgueilleuse !</p>
+
+<p>— Aucune femme ne pourrait, plus que vous,
+avoir le droit de l’être !</p>
+
+<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de
+Denise pleins d’une gravité fière, ceux du jeune
+homme disant sa sincérité hardie. Mais elle ne
+répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés,
+Denise partie l’une des premières ; et si Bertrand
+était resté, retenu en apparence par le seul
+attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille
+lui avait laissé le besoin de parler d’elle encore ou
+d’en entendre parler.</p>
+
+<p>Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le
+charme grisant qu’avait pour lui sa présence se dissipait
+et il redevenait le sceptique doucement railleur,
+indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité
+sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul
+visiteur après le départ de Gabriel Bollène, quand
+Mme Champdray l’arrêta par une soudaine question,
+qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les
+âmes :</p>
+
+<p>— Vous m’avez fait une visite comme je les aime.
+Mais avouez une chose, mon ami. Tantôt, en venant
+me voir, vous espériez un peu, sinon rencontrer ma
+petite Muriel, du moins apprendre quelque chose
+d’elle.</p>
+
+<p>Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.</p>
+
+<p>— En toute vérité, chère madame, je suis venu
+ici pour le très grand plaisir d’être reçu par vous.
+Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas reconnaître
+l’impression que m’a produite votre jeune amie.</p>
+
+<p>— Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère
+jusqu’au bout. Eh bien, je vais vous rendre
+franchise pour franchise, et vous déclarer tout nettement
+que je vous préférerais moins enthousiasmé de
+Denise. En votre for intérieur, vous souhaitez la
+rencontrer encore, et vous vous y emploierez de votre
+mieux, je n’en doute pas. A quoi bon ? Elle n’est
+pas du nombre des femmes qui peuvent exister pour
+vous, n’étant ni de celles qu’on épouse ni de celles
+dont on s’amuse !</p>
+
+<p>Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence.
+En réalité, il y avait un avis sérieux dans
+ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle disait vrai,
+mais il trouva désagréable d’entendre articuler si
+clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de
+s’avouer.</p>
+
+<p>— Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est
+de celles qu’on admire. Vous me permettrez bien de
+dire cela, en ajoutant que j’admire avec le sentiment
+qu’éveille une belle œuvre d’art.</p>
+
+<p>— Hum !… Encore faudrait-il que l’œuvre d’art
+ne fût pas une créature de vingt ans, toute vibrante
+de vie jeune, et singulièrement séduisante ! Mon
+cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille
+pour croire bien possibles le désintéressement et le
+platonisme des admirations masculines quand leur
+objet est une jolie femme… Admiration qui, manifestée,
+est, à mes yeux, une mauvaise action, en
+certaines circonstances.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire…</p>
+
+<p>— Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître
+ou la sentir sans danger.</p>
+
+<p>— Chère madame, vous êtes très sévère, ou très
+indulgente, pour la fatuité masculine.</p>
+
+<p>— Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure
+question d’humanité à un point de vue général. Ah
+çà ! vous imaginez-vous qu’une enfant de vingt ans,
+parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une
+honnête fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter
+la saveur de l’amour ?… Supposez-vous que la sève
+ardente qui fait palpiter la jeunesse est morte en
+elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là
+seuls peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas
+soutenue ? Vous figurez-vous qu’elle est tout bonnement
+une machine à gagner de l’argent ? Vous savez
+aussi bien que moi le contraire. Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement ?… répéta-t-il.</p>
+
+<p>Mme Champdray eut un sourire de mélancolique
+ironie.</p>
+
+<p>— Seulement, vous ne songez qu’à votre unique
+bon plaisir, vous autres hommes… Ayez donc, de
+temps à autre du moins, un peu plus de générosité
+à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à
+attendre de vous, et ne leur approchez pas des lèvres
+le fruit tentateur, puisqu’il leur est interdit d’y
+mordre !… Ne m’objectez pas que vous êtes honnêtement
+résolus à ne le leur présenter que sous la forme,
+soi-disant innocente, du flirt… Je répète <i>soi-disant</i> !
+Si vous voulez flirter, faites-le avec les filles de votre
+monde… Elles, du moins, trouveront toujours à qui
+donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos
+soins intéressés auront fait naître en elles… Mais
+les autres ? Que voulez-vous que les pauvres petites
+éprouvent quand vous les avez grisées de rêve, et
+qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours
+grâce à vous, la pitoyable réalité !</p>
+
+<p>Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle
+avait parlé avec cette conviction profonde qui la
+faisait comparer à un apôtre, quand elle défendait
+ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait,
+attentif ; toute opinion vivement soutenue l’intéressait,
+et celle-ci avait pour elle la vérité.</p>
+
+<p>— Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au
+moins le rêve, qui est peut-être, en somme, le plus
+précieux trésor que se soit vu accorder la pauvre
+humanité !</p>
+
+<p>— Opinion de dilettante, celle-là, mon ami… Ah !
+s’il dépendait de moi de préserver à jamais toutes
+ces petites des rêves irréalisables, de quel cœur je le
+ferais !… Je suis maintenant une vieille femme, mais
+je me souviens encore de ma jeunesse de fille sans
+fortune ! Et parce que je me souviens, je sais tout
+ce que peuvent enfermer de désirs angoissants, de
+détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance
+mélancolique, absurde, touchante, les âmes de ces
+jeunes, qui voudraient leur part de bonheur humain,
+d’amour !… puisqu’il faut toujours en revenir là…
+Sciemment ou non, les plus pures comme les autres,
+toutes, mon Dieu ! ont, à une heure quelconque,
+la nostalgie des mots, des regards qui caressent,
+de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut
+pardonner à la vie même ses pires cruautés… Eh
+bien, laissez à ceux qui en ont le droit le soin de
+guérir cette nostalgie… Vous, les brillants clubmen
+pour femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles !
+Maintenant, en manière de conclusion, je
+passe du général au particulier, et je reviens au
+point de départ de ma petite conférence philanthropique,
+en vous disant : N’allez pas rôder autour de
+Denise Muriel…</p>
+
+<p>— D’autant que ce serait en pure perte !… Chère
+madame, j’en suis convaincu autant que vous.</p>
+
+<p><i>Presque</i> autant, pensait son scepticisme. Mais il
+n’articula pas le mot de doute.</p>
+
+<p>— Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray,
+le regardant droit ; et vous vous tromperiez fort
+en vous figurant que je monte la garde autour de cette
+enfant ! Je vous répète encore que je la crois assez
+solidement trempée pour supporter même l’épreuve
+du théâtre…</p>
+
+<p>— Y entrera-t-elle, décidément ? Vous ne l’en
+détournez pas, vous, madame, qui avez si grand
+souci de la santé morale de vos jeunes protégées ?</p>
+
+<p>— Eh ! je sais bien que c’est la précipiter dans la
+fournaise, et je ne l’y enverrai pas… Mais si les
+circonstances l’y jettent, je l’estime d’âme assez
+forte pour y passer à son honneur… Il faut bien
+voir les choses comme elles sont. Que son père
+perde le petit emploi qui est tout leur revenu avec
+ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle
+que retombera la charge de soutenir toute la famille !
+La mère serait nulle en l’occasion et le frère n’est
+encore qu’un enfant.</p>
+
+<p>— Elle sera sacrifiée, alors…</p>
+
+<p>— Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement
+Mme Champdray. D’ailleurs, il se pourrait
+qu’elle fût récompensée de son dévouement… Ne
+trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du
+théâtre, inévitable chez une femme de sa nature…
+Il se pourrait que, devenue célèbre, s’étant fait un
+nom sur les planches, elle rencontrât quelque galant
+homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et
+l’épousera, l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle
+elle n’est pas née. Fait qui ne se produirait
+sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque
+une fille du monde, mais sans dot !</p>
+
+<p>— Pourquoi non ? Tout arrive, comme dit l’autre,
+jeta d’Astyèves un peu âprement.</p>
+
+<p>— Tout ! mais pas cela, vous le savez aussi bien
+que moi. Un homme est très capable de faire sa
+femme, envers et contre tous, d’une drôlesse quelconque
+qui a su le secret de l’affoler ; mais quant à
+ce qui est d’épouser une charmante fille sans fortune,
+combien en trouverez-vous qui en aient l’héroïsme ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches !
+Nous payons la rançon de notre fortune par le
+peu que nous valons. Elle nous rend incapables d’un
+effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos
+stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en
+toute humilité, que j’ai une horreur misérable pour
+les soucis matériels ! L’idée d’être obligé de compter
+m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une
+femme, sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse
+première serait dissipée et que le <i>moi</i> qui raisonne
+reparaîtrait ressuscité et toujours vivace, pareil à
+lui-même.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire froidement sage et pratique ! Après
+tout, vous et vos pareils avez raison de penser que
+les héritières pouvant être aussi séduisantes que
+leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner
+la préférence !</p>
+
+<p>Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume
+dans son sourire.</p>
+
+<p>— Quels trésors de dédain renferme votre indulgence
+à notre égard ! Pourtant, je crois bien que, dans
+l’âme des plus positifs d’entre nous couve toujours
+la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion
+bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres
+toutes les spéculations de notre piteux égoïsme !
+Dites-moi charitablement, chère madame : « C’est
+la grâce que je vous souhaite, » et je vous présenterai
+mes respectueux hommages, en m’excusant de
+vous avoir fait une si longue visite.</p>
+
+<p>Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux
+mi-plaisant, elle répéta :</p>
+
+<p>— C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il
+ajouter que je ne crois guère à son opération ? Ni
+vous non plus, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non
+plus, qui se connaissait bien, n’y croyait guère, en
+effet.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément
+pris sa vraie physionomie d’été. Certains
+quartiers, devenus tout à fait déserts, s’étaient ensevelis
+dans un silence morne de rues de province ;
+des maisons entières avaient leurs volets clos. Mais
+dans les centres où la vie continuait d’affluer, sur
+les boulevards, dans les promenades, dont les arbres
+se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de
+poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques
+ou provinciales et, devant les magasins, des flâneries
+de touristes en tenue de voyage ou accoutrés de
+modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes
+fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux
+heures plus fraîches des après-midi finissantes, les
+voitures n’emportaient plus de visages connus,
+fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des
+promeneurs curieux ou fatigués.</p>
+
+<p>— Décidément, il serait temps de partir, Paris
+ne nous appartient plus, songea Bertrand d’Astyèves,
+qui suivait d’un œil distrait la marche paresseuse
+des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées
+à travers la brume d’une chaude journée d’été.</p>
+
+<p>Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant
+chez lui, par les Champs-Élysées, devenus paisibles
+autant qu’un jardin de sous-préfecture.</p>
+
+<p>Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta :</p>
+
+<p>— Tiens, d’Astyèves ! Comment va, mon vieux ?…
+Vous êtes encore ici ?</p>
+
+<p>— Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui
+se tendait vers lui, celle d’un citadin convaincu.</p>
+
+<p>— Oh ! moi, mon cher, vous savez, je ne puis
+vivre loin de mon asphalte et de tout ce qu’il supporte,
+comporte, apporte, etc. ! Bien juste, j’irai à
+Deauville pour la grande semaine, parce que mon
+vague instinct de sportsman m’y pousse… Autrement,
+sapristi non, je ne lâcherais pas mon Paris à
+l’époque juste où j’en peux jouir le mieux ! Vous ne
+bougez pas non plus ?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire que je me prépare, au contraire,
+à lui brûler la politesse, car, envahi par les barbares,
+il me paraît odieux, quoi que vous en disiez. Peut-être
+vais-je filer faire un tour dans les Vosges.</p>
+
+<p>— Ah !… parce que ?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales,
+tendant à me faire figurer dans sa prochaine
+série d’invités à Gérardmer.</p>
+
+<p>— Honneur dont vous vous méfiez, attendu que
+Mme Arnales est animée d’un désir tout maternel
+de faire convoler en justes noces la brillante Yvonne !
+Vous avez peur d’être harponné ? Vous avez tort.
+Elle n’est pas mal, la blonde Yvonne… Un peu
+maigrelette et acidulée !… Encore un peu pomme
+verte… Mais elle mûrira… Et puis, elle a le sac !
+Si je ne me savais absolument sûr d’être blackboulé,
+je me mettrais sur les rangs.</p>
+
+<p>— Différence capitale avec moi, qui ne prétends
+pas m’y mettre.</p>
+
+<p>— Parce que vous êtes un sage qui laisse monter
+le vent et attend majestueusement, sous sa tente,
+qu’on vienne le prier d’en sortir…</p>
+
+<p>— Est-ce que vous ne pensez pas que <i>majestueusement</i>
+est un peu excessif ? La vérité, mon cher
+ami, est que la blonde Yvonne éveillerait tout juste,
+en mon indifférence, un vague, très vague, goût de
+flirt… Je ne me sens pas encore assez développée la
+vocation matrimoniale pour être invinciblement attiré
+par les mérites… sonnants de Mlle Arnales !</p>
+
+<p>Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement
+une poignée de main avec son frère en solitude et
+reprit son chemin.</p>
+
+<p>Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée
+d’un mot de Mme Arnales reçu la veille et dont
+quelques phrases étaient demeurées bien nettes en
+son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation
+gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours
+dans la villa Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer,
+y recevant par série des hôtes nombreux.
+Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir
+d’une réponse favorable : « Arrivez-nous bientôt,
+vous qui êtes un fervent mélomane et un non moins
+vif admirateur, si je me rappelle bien, du talent de
+Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre
+souvent, car elle est ici pour la saison, en villégiature
+chez Mme Champdray, en même temps que Vanore,
+de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter,
+l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante
+beaucoup dans notre colonie et, sans doute, l’air des
+Vosges lui est bon ; jamais sa voix n’a été plus belle ;
+depuis cet été, elle semble encore s’être développée
+étonnamment… »</p>
+
+<p>Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les
+dernières lignes du billet de Mme Arnales, sa pensée
+immobilisée sur la phrase concernant Denise Muriel.
+Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il
+avait murmuré :</p>
+
+<p>— Certes non, je n’irai pas là-bas ! ce serait fou !…</p>
+
+<p>Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance
+aiguë qui ne lui permettait que de volontaires
+illusions. Oui, c’était absurde de s’exposer de
+nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel.
+Bien qu’elle appartînt au monde des artistes, il
+ne pouvait en agir avec elle comme avec quelque
+gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la
+vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance,
+son éducation, sa tenue même, elle demeurait
+une fille du vrai monde, à laquelle il était dû d’autant
+plus de respect qu’elle était moins protégée ; et
+un instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui
+faisait, — à cette heure encore, du moins, — condamner
+comme méprisable tout effort pour se faire
+aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir…</p>
+
+<p>Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse
+surtout alors qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation
+l’obsédait bien vite de troubler, à n’importe quel
+prix, cette indifférence fière dont elle s’enveloppait
+jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère
+l’attirait avec une force de vertige.</p>
+
+<p>Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il
+avait su se faire recevoir en même temps qu’elle.
+Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient beaucoup
+causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée
+d’affection, aussi bien par le compositeur que
+par sa femme, elle lui était apparue une nouvelle Denise,
+très jeune, presque gaie, malgré la sourde amertume,
+la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles
+même qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait
+une savoureuse allure de spontanéité et de caprice,
+de franchise un peu hautaine, une souplesse fine pour
+s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous,
+d’une façon qui la révélait une femme très intelligente,
+mûrie avant l’heure par les rudes souffles de
+l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une vierge, délicieusement
+palpitante de vie jeune.</p>
+
+<p>Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre ; à ce point
+différente de celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans
+tous les mondes, qu’elle exerçait sur lui, si blasé,
+une séduction à laquelle il trouvait un goût rare.
+Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses
+insensées pendant cette exquise soirée où elle chantait,
+accompagnée par Vanore, d’étranges mélodies
+du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent,
+dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs
+et faisait les cœurs frémissants sous leur immatérielle
+caresse.</p>
+
+<p>Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies,
+que tous lui demandaient, lui faisaient répéter, insatiables…
+Et quand d’Astyèves était sorti de chez
+Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait
+entendre une seule note sans revoir Denise Muriel,
+debout auprès du piano, ses deux mains tombant,
+avec une grâce harmonieuse, dans les plis de sa robe ;
+pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée
+par les seules bougies du piano, qui nimbaient de
+clarté le jeune visage grave et passionné. C’était
+cette vision-là qu’il conservait d’elle, plus vivante
+que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle
+ombre les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur
+immaculée, soulignaient les lignes souples, presque
+caressantes, du profil découpé, tout lumineux,
+sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte
+dans la nuit… Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant
+elle contemplait avec des prunelles de rêve,
+troublantes comme le timbre même de sa voix.</p>
+
+<p>Ah ! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste !…
+Mais quelle tentation aussi l’avait bouleversé tout
+entier de voir, allumée par lui, une clarté d’amour
+dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché, rencontrait
+le sien !</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée
+dans la railleuse clarté du grand jour, il avait eu pourtant
+un sourire d’ironie à l’adresse de l’enthousiaste
+qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait pensé, suivant
+des yeux la spirale légère échappée de son cigare :</p>
+
+<p>— En vérité, je crois que si elle avait seulement
+deux cent mille francs de dot, je serais capable de
+l’épouser tout de suite ! il est vrai que si elle était
+une héritière, même aussi médiocrement pourvue,
+elle aurait toute sorte de chances pour ressembler à
+la phalange des poupées, — ou des demi-vierges, — qui
+nous sont destinées de par les lois de notre monde
+et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier
+de nos désirs matrimoniaux.</p>
+
+<p>Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait
+assez précieux pour que d’Astyèves, pareil à tous
+les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât,
+malgré tout, à refuser la très aimable invitation de
+Mme Arnales ; discrète insinuation qu’il ne serait
+point mal venu s’il se plaçait parmi les prétendants
+à la main de cette richissime petite fille à laquelle il
+semblait particulièrement plaire.</p>
+
+<p>— Irai-je décidément ou n’irai-je pas ? songea-t-il
+de nouveau, ramené par sa rencontre à cette question
+qu’il fallait résoudre, et résoudre promptement,
+la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa
+réponse sans tarder.</p>
+
+<p>Pourquoi, en somme, eût-il refusé ? Parce qu’il
+redoutait la séduction trop puissante de Denise
+Muriel ? Mais si vraiment il avait peur d’elle, peur
+de lui-même, il lui serait facile de la fuir… D’ailleurs
+enfin, même cédât-il un moment à l’élan
+qui l’entraînait vers elle, ne savait-il pas que le
+ressort de sa froide volonté ne manquerait point
+de l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait ?…</p>
+
+<p>Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son
+courrier l’attendait. Une lettre était arrivée de sa
+mère, installée depuis plusieurs semaines dans son
+château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout
+à coup eut une petite exclamation, avec un bizarre
+sourire. A la dernière page de sa causerie, Mme d’Astyèves
+écrivait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car
+il me revient que Mme Arnales compte te recevoir
+à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand nonchalant,
+que souhaiter, en mes ambitions maternelles,
+te voir répondre à une invitation qui n’est point pour
+être dédaignée. L’expérience te murmure que, bon
+gré, mal gré, l’heure du mariage sonne pour les plus
+endurcis célibataires comme pour les autres et que
+tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.</p>
+
+<p>« Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer
+plus souhaitable fiancée que certaine blonde
+héritière qui, me dit-on, te tient en sensible faveur ;
+et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer
+une belle-fille plus accomplie ; jolie, fort bien élevée,
+voire même sérieusement élevée, instruite sans
+pédanterie et, — qualité d’un autre ordre, nullement
+à dédaigner — pouvant apporter à mon cher
+grand la fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.</p>
+
+<p>« Ce sont peut-être là rêves de fumée ; mais, de par
+le monde, il arrive parfois que la réalité est faite des
+rêves auxquels un peu de volonté a donné corps.
+Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez
+point la chance si tant est qu’elle vous soit favorable
+et souvenez-vous de la bonne vieille allégorie de
+l’Occasion qu’il fallait adroitement saisir au passage,
+sous peine de la voir fuir sans retour. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait
+à errer sur la bouche de Bertrand. Une
+minute, il resta songeur, considérant d’un regard
+distrait la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes
+ses hésitations.</p>
+
+<p>— Tant pis ! Arrive que pourra. Je pars.</p>
+
+<p>Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à
+Mme Arnales.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui
+l’amenait vers Gérardmer. Ses journaux rejetés de
+côté, il se laissait bercer par le mouvement monotone
+du train, regardant naître peu à peu, puis grandir,
+puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement
+arrondis, les Vosges toutes bleues, — d’un
+bleu vert sombre, — sous le ciel lavé par de chaudes
+averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les
+moelles, — peut-être <i>parce que</i> Parisien ! — il
+éprouvait une sorte de jouissance à se sentir tout à
+coup transplanté hors de l’atmosphère boulevardière
+qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec
+une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers
+nuages déchiquetés en lambeaux et moirait, de
+larges ondulations, la floraison rose des bruyères
+dans les plaines que son regard contemplait avec un
+plaisir charmé.</p>
+
+<p>Puis, soudain, le large horizon disparut ; le train
+s’engageait dans une vallée magnifiquement étroite,
+enserrée entre deux murailles de sapins, d’un vert
+sans reflet, marbré par les taches grises des roches
+éboulées sur leurs flancs ; des murailles si hautes
+qu’elles faisaient le ciel invisible, et que le train
+semblait courir dans une coulée de verdure, de mystérieuse
+issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les
+eaux transparentes mouillaient leur lit de pierre
+presque au ras du sol.</p>
+
+<p>Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le
+sombre et superbe voile qui murait les deux côtés de
+la route, et découvrit quelques chalets groupés
+autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une
+minute, le temps de recueillir une bande de promeneurs,
+Parisiens et Parisiennes d’allures, qui s’engouffrèrent
+dans les wagons avec un bruit joyeux.</p>
+
+<p>Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le
+souvenir du milieu vers lequel il allait. Évoqué
+dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait tout à
+coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir
+jaillit en lui de retourner en arrière pour aller se réfugier
+devant quelque beau paysage solitaire dont il
+jouirait en paix, sans avoir à craindre les paroles
+dissonantes comme des notes fausses.</p>
+
+<p>Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait,
+se gourmandant railleusement :</p>
+
+<p>— Quel animal romanesque je suis encore capable
+de constituer à l’occasion ! Allons, un peu plus
+de vaillance. Si la fastueuse hospitalité de Mme Arnales
+me devient à charge, il ne me sera pas bien
+difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier
+dans la solitude de quelque village pittoresque, primitif
+à souhait ! Peut-être, après tout, est-ce que je
+calomnie mes hôtes et leurs invités en les soupçonnant
+atteints de <i>parisianisme</i> aigu !</p>
+
+<p>Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de
+s’être ainsi rendu coupable de jugement téméraire, il
+put se sentir délivré de tout scrupule sur ce chef
+quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse
+où était groupée, avant le dîner, la brillante
+société, réunie à la villa Belle-Rive. Et une involontaire
+réflexion jaillit en son esprit :</p>
+
+<p>— Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase !</p>
+
+<p>C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer,
+très choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses
+relations de Mme Arnales : femmes
+célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune
+et leur chic, voire même par leur beauté consacrée ;
+auxquelles nulle scandaleuse aventure n’aurait pu
+être imputée, toutes en puissance maritale, sans être
+pour cela dépourvues du <i>montant</i> nécessaire pour
+tenir en galante humeur la colonie masculine…
+Celle-ci représentée, outre la phalange des maris, par
+Étienne Daloy le romancier, le peintre Stanay et,
+dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen,
+d’âge flottant entre trente et cinquante ans,
+tous pourvus de quelque mérite particulier qui faisait
+priser leur présence.</p>
+
+<p>Peu de jeunes filles avec Yvonne ; une jolie perruche,
+nulle, bavarde et coquette, Marguerite d’Hennecour,
+qu’elle tenait pour son « amie de cœur », et
+sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept
+ans, spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère
+éprise de correction, très bonne avec une clairvoyance
+redoutable, <i>flirt</i> comme une jeune miss, sachant,
+d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son
+irrégulière petite figure de brune.</p>
+
+<p>Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour
+Bertrand d’Astyèves. En les trouvant réunis, toujours
+pareils à eux-mêmes, absorbés par les mêmes
+préoccupations mondaines, ayant mêmes allures,
+mêmes conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer
+n’avoir pas quitté Paris, n’eût été l’admirable
+décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.</p>
+
+<p>Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la
+belle nappe tranquille flambait sous les lueurs du
+couchant qui avait la splendeur d’une gloire ; et sur
+ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes,
+les cimes effilées des sapins dressés d’un jet svelte
+à l’extrémité du lac, les silhouettes noires et fines
+des barques qui filaient avec de grandes ondulations
+larges vers les hautes masses boisées des montagnes,
+roussies par une clarté d’incendie sur l’une des
+rives, alors que, déjà, l’autre s’enfonçait, tout obscure,
+dans le crépuscule bleu. Mais avec Bertrand,
+le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler
+les fantastiques jeux de lumière qui irisaient le
+lac éblouissant. Près de lui, Étienne Daloy flirtait
+en phrases quintessenciées et incisives avec Sabine
+dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et
+qui se dérobait malicieuse.</p>
+
+<p>Du fond du <i lang="en" xml:lang="en">rocking chair</i> où elle se balançait nonchalamment,
+Yvonne appela :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves ! Peut-on sans trop de
+scrupule vous distraire de la contemplation de ce
+coucher de soleil ?</p>
+
+<p>Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois :</p>
+
+<p>— On peut… Et ce sera même œuvre de charité,
+car cette généreuse orgie de lumière commençait, je
+crois, à m’hypnotiser !</p>
+
+<p>— Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une
+étonnante richesse de tons !</p>
+
+<p>Une telle indifférence était dans son accent, donnait
+une si franche banalité à ses paroles qu’un sourire
+d’ironie passa, imperceptible, sous la moustache
+de Bertrand.</p>
+
+<p>— Votre enthousiasme ne semble pas excessif,
+mademoiselle !</p>
+
+<p>— Je ne suis pas enthousiaste ! Et puis, avouez que
+n’arrivant pas en droite ligne de Paris, comme vous,
+j’ai le droit d’être blasée sur un pareil spectacle.
+Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est
+beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce !</p>
+
+<p>— Alors, la nature ?… la campagne ?… Non !</p>
+
+<p>— La nature ? la campagne ?… Non, pas du tout !
+J’avoue que je ne vibre pas sur ces cordes-là. A un
+Parisien convaincu comme vous, je puis bien confier
+mon intime opinion, sans être obligée, comme si je
+causais avec Étienne Daloy, de me livrer à des variations,
+par exemple sur le thème : « Un paysage
+est un état d’âme ! »</p>
+
+<p>— En vous inspirant d’Amiel lui-même ?</p>
+
+<p>— Amiel ? Qui ça, Amiel ?</p>
+
+<p>— Celui-là même qui a écrit la pensée que vous
+exprimez.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire :</p>
+
+<p>— Je suis charmée de rendre à César ce qui est à
+César. Mais j’avoue que j’ignorais complètement
+l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je vous
+ai tout bonnement servi au passage une phrase dont
+j’avais vague souvenance pour l’avoir entendu commenter
+par quelque docte professeur.</p>
+
+<p>— J’aime mieux cela !</p>
+
+<p>— Parce que ?</p>
+
+<p>— Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne
+soupçonna pas, vous auriez autrement culbuté l’idée
+que mon esprit prend la liberté grande de se faire
+sur vos goûts…</p>
+
+<p>— Vraiment ? Et serait-il très indiscret de vous
+demander quelle est cette idée ?</p>
+
+<p>Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil
+et le regardait curieusement.</p>
+
+<p>— Indiscret ? Certes non, mais… imprudent peut-être,
+car vous pourriez bien m’amener à vous confier
+des choses… un peu bien difficiles pour moi à
+formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si
+vous entourez la modestie d’un culte spécial… Prenez
+seulement que c’est l’idée en question qui m’a
+enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir,
+près de vous…</p>
+
+<p>Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont
+ce madrigal était saupoudré, et une lueur plus vive
+anima une seconde son regard un peu froid. Décidément,
+il lui plaisait, cet aristocratique garçon de
+hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle
+comprenait mal. Pourtant, elle jeta d’un ton léger,
+dissimulant son plaisir :</p>
+
+<p>— C’est gentil, ce que vous dites… Surtout s’il
+s’y trouve un grain de sincérité ! Soyez tranquille,
+nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez
+pas trop Paris, <i>notre</i> Paris après lequel je soupire,
+moi, de toutes les fibres de mon cœur… Si je
+n’avais la crainte de vous paraître un recueil de citations,
+j’ajouterais que je soupire après le petit ruisseau
+de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël.
+Cette fois, je nomme mon auteur !…</p>
+
+<p>— Alors, vraiment, c’est à ce point ?</p>
+
+<p>— A ce point ! Aussi, pour me donner l’illusion
+de n’être plus loin de ma bonne ville…</p>
+
+<p>— Comme eût dit le roi Henri lui-même !</p>
+
+<p>— Que vous êtes moqueur !… Je continue… Pour
+me donner l’illusion d’être dans Paris, racontez-m’en
+tous les petits potins que vous jugerez dignes de
+m’être offerts ! Je les dégusterai ainsi que des bonbons…
+Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ
+pour Villers ? il paraîtrait que…</p>
+
+<p>Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande
+de racontars mondains, des plus insignifiants
+détails sur les uns et sur les autres dont ardemment
+elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une vivacité
+puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé
+comme jamais encore il ne l’avait été… Peut-être parce
+qu’il souffrait, ainsi que d’une note fausse, du désaccord
+entre la futilité pitoyable de ces propos de
+salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.</p>
+
+<p>Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance
+aiguë, ne subissait-elle pas un peu, rien
+qu’un peu même, la pénétrante poésie de cette nuit
+proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne,
+mettait des profondeurs inattendues sur son visage
+mièvre, estompait l’élégance trop cherchée de sa
+toilette pour en fondre les détails en un seul
+ensemble harmonieusement pâle…</p>
+
+<p>Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur
+un ton léger de flirt, il se prenait à l’observer, dans
+un dédoublement de pensée qui lui était familier.
+Qu’elle était donc banalement quelconque, cette
+héritière qui n’avait ni la candeur délicieuse des
+vierges naïves, ni le ragoût piquant des gamines
+trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse correction
+de tenue par unique souci de sa réputation
+mondaine, sans sincérité dans sa réserve démentie
+souvent par le sourire, le regard, la discrète équivoque
+des mots !</p>
+
+<p>Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle
+serait. Une mondaine accomplie, à coup sûr, point
+sotte en son genre, assez intelligente même pour
+parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon
+du bel esprit, ayant été saturée de leçons, cours,
+conférences ; peu sensible, point passionnée, jamais
+oublieuse de son immense fortune ni des égards que
+cette fortune devait lui valoir ; coquette, peut-être ;
+par vanité surtout, sans rien perdre de sa froide raison
+qui ne lui permettrait ni une incartade dangereuse
+ni une généreuse folie, pas plus que jamais elle ne serait
+capable de haute envolée d’âme ou de pensée.</p>
+
+<p>— Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai,
+songea-t-il railleusement. Il faut être pratique et
+prévoyant à l’heure présente !</p>
+
+<p>La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par
+une soudaine exclamation :</p>
+
+<p>— Tiens ! voici Denise Muriel !… Et, comme de
+juste, à sa suite, son fidèle chevalier !</p>
+
+<p>En effet, sur la route qui passait au pied de la
+terrasse, une forme féminine s’avançait, très fine
+dans le crépuscule bleu ; à ses côtés, un homme de
+robuste stature marchait.</p>
+
+<p>La brise apporta les lointaines sonorités d’une
+voix musicale et grave. D’Astyèves eut un frémissement.
+Une singulière impatience l’avait secoué
+aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un
+accent détaché, un peu sec :</p>
+
+<p>— Sans doute, elle revient de quelque excursion.
+C’est une promeneuse fanatique ; elle est toujours
+sur les routes. Si vous désirez la voir, c’est là que
+vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car
+elle fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une
+sauvage que cette jolie fille !</p>
+
+<p>Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette
+souple que l’ombre lui voilait peu à peu, sans qu’il
+eût pu distinguer le visage :</p>
+
+<p>— Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse ?</p>
+
+<p>— Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne
+sort guère de la colonie Champdray et Vanore, qui,
+peu sociable, joue volontiers au petit cénacle. Nous
+n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise
+Muriel et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée.
+Et c’est même pendant cette excursion qu’il
+m’a été donné de constater que les admirateurs de
+la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout
+particulièrement…</p>
+
+<p>Elle le regardait avec une sorte de coquetterie,
+renversée un peu dans son fauteuil :</p>
+
+<p>— Particulièrement ? Qu’entendez-vous par là ?</p>
+
+<p>Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de
+suite, très correcte :</p>
+
+<p>— J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en
+connaisseur tout ce qu’elle vaut comme artiste, voire
+même comme femme… Toujours est-il que vous et
+vos pareils avez ici un rival sérieux…</p>
+
+<p>— Si sérieux que cela ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu, oui ! Il serait emballé pour le bon
+motif que personne n’en serait autrement surpris !
+C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore,
+possesseur de nombreuses manufactures dont il est
+très fier, se pavanant volontiers, mais un bon garçon !
+du genre colosse… Denise Muriel paraît l’avoir
+complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui,
+par sa beauté… Pour son talent, il est incapable
+d’en juger, n’entendant rien à la musique. Il la contemple
+avec des yeux de caniche dévoué tout à fait
+amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en
+peut trouver l’occasion !</p>
+
+<p>— Ce qui rentre dans son rôle de caniche.</p>
+
+<p>— Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire,
+pour charge de conduire les aveugles, et Denise
+Muriel a des yeux dont elle sait se servir !</p>
+
+<p>— Ai-je le droit de demander encore, « qu’entendez-vous
+par là ? »</p>
+
+<p>— Mais… tout bonnement ce qu’en entendent
+ces messieurs qui, plus ou moins, flambent tous en
+son honneur !</p>
+
+<p>Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la
+sécheresse presque dédaigneuse de l’accent. Et,
+sans permettre une réplique à d’Astyèves, elle continua,
+se balançant un peu, d’un mouvement capricieux :</p>
+
+<p>— Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de
+ses visites. C’est preuve de tact chez elle ! En somme,
+elle n’est plus de notre monde et si elle entre au
+théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos
+relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la
+recevoir avec nos amis. Seulement, comme maman
+était désireuse de la faire entendre dans notre
+cercle, — car elle a une voix étonnante ! — il a été
+convenu qu’elle viendrait ici chanter chaque semaine,
+en artiste…</p>
+
+<p>Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans
+tout l’être de Bertrand, lui jetant aux lèvres une
+mordante réponse. Mais il ne l’articula pas. De
+quel droit l’eût-il fait ? Ce que disait si brutalement
+cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide,
+c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse
+mondaine. Sans doute, ils en jugeaient tous ainsi,
+les privilégiés réunis sur cette terrasse fleurie, auxquels
+la destinée bienveillante avait épargné les
+angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient
+jouir, dans l’ignorance du terrible souci d’argent,
+de ce beau crépuscule d’été…</p>
+
+<p>Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des
+êtres groupés là connaissait l’amertume du pain
+péniblement gagné, l’institutrice d’Yvonne, une
+pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait
+de faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée
+sur les épaules d’Yvonne, elle était restée à l’écart.
+Elle aussi contemplait le lac devenu pareil à une
+nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui
+s’étoilait…</p>
+
+<p>Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne
+semblait entendre la rumeur des conversations ; et,
+comme lui, elle tressaillit au son de la cloche qui
+annonçait le dîner.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Denise cessa de ramer et permit à sa barque de
+dériver lentement sur l’eau miroitante du lac que le
+soleil piquait d’éclairs. Alors, la main arrêtée sur
+les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse
+de cette matinée d’août, se laissant pénétrer
+par la grâce pittoresque de ce joli pays vert, par le
+charme du ciel limpide que des vols d’hirondelles
+striaient d’ailes noires.</p>
+
+<p>Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait
+seulement que c’est une douceur de vivre parfois,
+fût-ce un seul instant, dans l’oubli absolu du passé
+comme de l’avenir, et la pensée muette, de se
+perdre dans l’apaisante inconscience des choses.
+D’un regard voilé de rêve, elle contemplait la route
+qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant presque les
+eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai,
+les promeneuses qui passaient en toilettes claires,
+prenant ainsi à distance des airs de grandes fleurs
+vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses. Sur le lac,
+autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient
+l’eau de leur sillage rapide ou lent ; périssoires
+effilées, lancées avec une prestesse de flèche,
+barques moins sveltes, souvent pavoisées d’oriflammes,
+qui, presque toutes, emportaient des êtres
+jeunes ; les hommes courbés sur leurs avirons, les
+femmes nonchalantes, amusées ou rêveuses, pailletant
+l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages
+pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés
+de lumière.</p>
+
+<p>— Eh ! là-bas ! gare ! jeta une voix sonore.</p>
+
+<p>Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque,
+dérivant, s’en allait vers la petite flottille qui
+bordait le quai, et un canotier avertissait la promeneuse
+distraite. Vite, elle reprit les rames et
+ses mains nerveuses éloignèrent adroitement sa
+petite embarcation d’une grande qui arrivait, décorée
+du pavillon des Arnales, couleur d’or, comme les
+cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de
+paille, enguirlandé de coquelicots. Denise distingua
+vite la jeune fille, assise auprès de ses deux amies,
+au milieu de son habituelle escorte masculine, augmentée
+d’un nouveau venu, en qui, tout de suite,
+elle reconnut Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût
+perdu parmi les rameurs. D’ailleurs, eût-elle hésité
+que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le
+silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait
+et appelait, avec un petit rire mordant :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves ? voulez-vous voir comment
+une belle artiste utilise ses loisirs en villégiature ?
+Regardez canoter la charmante Denise
+Muriel !</p>
+
+<p>Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir
+qu’un tressaillement d’impatience irritée avait secoué
+Bertrand, certain qu’elle avait saisi le propos
+articulé avec une parfaite désinvolture.</p>
+
+<p>Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine
+lui lançait un amical :</p>
+
+<p>— Bonjour, mademoiselle Denise !</p>
+
+<p>Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et
+passa inclinant un peu, très peu, la tête, pour
+répondre au salut des autres, dédaignant l’hommage
+de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu
+les comprendre, lui disaient quelle vision charmante
+elle évoquait, souple et jeune, dans sa barque solitaire,
+le visage rosé par ses mouvements de rameuse,
+par le souffle vif de la brise qui illuminait la
+peau d’un éclat de belle fleur.</p>
+
+<p>D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai,
+laissant derrière elle celui des Arnales et, en droite
+ligne, elle vint aborder au débarcadère.</p>
+
+<p>Encore une finie, de ces promenades capricieuses
+qui étaient l’un des enchantements de ce séjour à
+Gérardmer que lui offrait l’affection de Mme Champdray ;
+un séjour qui avait pour elle la douceur d’un
+rêve très bon et d’une joie imprévue.</p>
+
+<p>L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au
+moment où elle avait l’unique perspective d’un été
+solitaire et maussade à Paris, sa mère partie pour
+les eaux avec Robert dont il fallait occuper les vacances ;
+et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour
+elle-même lui étant interdits par les ressources exiguës
+de leur budget d’été.</p>
+
+<p>Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se
+voyant soudain enlevée à son isolement, transplantée
+dans une atmosphère de chaude sympathie où elle
+pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait, oublier
+que la vie lui était lourde de responsabilités et
+de difficultés.</p>
+
+<p>Oh ! se laisser vivre ! quelle jouissance inattendue
+c’était pour elle ! Et comme elle la goûtait, dans tout
+son être jeune, ardemment reconnaissante à la femme
+délicate qui se faisait un maternel plaisir de la lui
+procurer ; touchée aussi des attentions dont l’entourait
+Mme Vanore, une excellente petite femme, mère
+de famille convaincue, guère artiste, admiratrice
+touchante de son illustre mari qu’elle adorait, sans
+idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant
+gardé une invraisemblable naïveté au milieu du
+monde d’artistes où elle vivait sans s’effaroucher de
+rien, grâce à sa merveilleuse candeur.</p>
+
+<p>Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle
+matinée bleue, Denise allait reprendre le chemin des
+Xettes, groupe de chalets et de fermes, sur le flanc
+de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa
+de Mme Champdray.</p>
+
+<p>Mais, sur le quai, elle s’arrêta ; la pâle institutrice
+d’Yvonne, Mlle Dusouy, y était assise, attendant
+le retour des promeneuses qui avaient jugé sa présence
+superflue. Et dans sa solitude, avec une
+expression songeuse sur son visage fané, elle avait
+un tel aspect de mélancolie, qu’instinctivement Denise
+interrompit sa marche, dans un désir d’offrir
+à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie.
+Cette pauvre fille, traitée chez les Arnales à la façon
+d’une utile machine, était la seule de cette brillante
+maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui tendant
+la main, elle dit amicalement :</p>
+
+<p>— C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté
+d’une matinée comme celle-ci ?</p>
+
+<p>— Ce <i>serait</i> bon, corrigea l’institutrice avec douceur.
+Je ne sais pas beaucoup ce que c’est que d’être
+libre. Et il ne m’est pas permis de désirer l’apprendre.
+Je le saurai toujours trop tôt !</p>
+
+<p>Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy
+expliqua avec la même simplicité résignée :</p>
+
+<p>— Je vous étonne ? C’est que, pour posséder mon
+indépendance, il me faut être sans position, et rien
+ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je dois
+travailler pour vivre… C’est un malheur qui ne
+tardera guère à m’atteindre, je le crains, car, d’un
+jour à l’autre, Yvonne va se marier. Il en est sans
+cesse question… Alors, pour moi, ce sera une nouvelle
+place à trouver. Et si vous saviez quelle
+perspective c’est là ! Il y a tant de demandes et si
+peu d’occupations, en somme, pour y répondre !</p>
+
+<p>Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice,
+quoiqu’elle parlât très calme, en femme qui,
+de longtemps, a compris la vanité des révoltes contre
+la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement
+dans la triomphante joie des choses, lui
+était jaillie des lèvres parce qu’elle l’étreignait toute,
+et elle trouva un écho dans le cœur même de Denise.
+La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de
+l’avenir !</p>
+
+<p>Presque affectueuse, elle lui dit :</p>
+
+<p>— Oh ! oui, je comprends votre inquiétude. Mais
+ne vous alarmez pas trop à l’avance, cela sert si peu
+heureusement. Très souvent, les choses s’arrangent
+autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs,
+peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas
+aussi vite que vous le supposez. Elle est très difficile !</p>
+
+<p>L’institutrice sourit :</p>
+
+<p>— Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux
+messieurs tout l’été ! Il vient encore d’en arriver un
+nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît particulièrement
+à Yvonne.</p>
+
+<p>Denise revit le jeune homme assis dans la barque,
+non loin d’Yvonne, il est vrai, mais l’enveloppant
+elle-même au passage d’un regard auquel une
+femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique :</p>
+
+<p>— Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi ?</p>
+
+<p>— Les héritières comme elle paraissent toujours
+charmantes.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent
+de Mlle Dusouy. En toute simplicité, elle reconnaissait
+un fait. Denise, à son tour, sourit.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, mademoiselle, mais vous
+parlez à la façon d’un vieux misanthrope. Voici vos
+promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas de
+leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir
+et bon courage ! Si je puis vous être utile en
+quelque chose, je vous en prie, usez de moi sans
+cérémonie…</p>
+
+<p>Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise
+dans son accueil, elle quitta l’institutrice pour s’engager
+sur la route des Xettes dont elle gravit lentement
+la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau,
+avec une ivresse jeune, au charme que distillait en
+elle ce paysage de lumière.</p>
+
+<p>Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame
+Champdray écrivait. Elle releva la tête, entendant
+le bruit léger des pas de Denise, et lui sourit.</p>
+
+<p>— Vous voilà rentrée ? petite fille. Comme vous
+êtes rose ! Le canotage vous réussit. Vous n’avez
+pas eu d’aventure sur le lac ? Vous n’avez ni chaviré
+ni fait chavirer personne ?</p>
+
+<p>— Personne ! ma grande amie. J’ai même savamment
+louvoyé autour du canot Arnales.</p>
+
+<p>— La blonde Yvonne naviguait ?</p>
+
+<p>— Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle
+s’était jointe un nouvel admirateur de sa précieuse
+petite personne, M. d’Astyèves !</p>
+
+<p>— Comment, d’Astyèves est ici ?… Celui-là, ma
+petite, m’a un peu l’air d’être votre admirateur plus
+encore que celui d’Yvonne.</p>
+
+<p>— N’en croyez rien ! madame. Il a, pour chacune
+de nous deux, une forme particulière d’admiration et
+celle dont il me fait hommage est de telle qualité que
+mieux vaut n’en pas parler !</p>
+
+<p>Une seconde, Mme Champdray considéra cette
+créature charmante dont la jeunesse avait dû apprendre
+déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu
+d’amertume dans le léger sourire des lèvres, — ces
+lèvres désirables pour ceux-là mêmes qui restaient
+de froids dilettantes jusque dans la vivacité même
+de leur entraînement.</p>
+
+<p>— Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que
+clairvoyante… Je n’ose pas dire « trop sage ». Mais
+que je regrette de ne pouvoir vous prêcher l’illusion !…
+Enfin, laissons tout cela… Ah ! j’oubliais, il
+y a là une lettre pour vous.</p>
+
+<p>Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy,
+où Mme Muriel faisait sa saison. Depuis une semaine
+qu’elle y était installée, pour la première fois,
+elle donnait signe de vie à sa fille ; et Denise, en recevant
+la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait,
+sans doute, aucune chaude caresse de pensée ou
+même de mot…</p>
+
+<p>Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la
+lire seule parce qu’elle était jalouse du secret de ses
+impressions. Une petite anxiété frémissait en elle
+devant cette enveloppe encore close, car bien souvent
+les lettres, comme les paroles de sa mère,
+l’avaient meurtrie ; et, une seconde, elle s’attarda
+instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un brin
+de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des
+choses qui, un moment, lui avait fait l’âme joyeuse.</p>
+
+<p>Puis, elle rompit le cachet et lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée
+au sujet de l’hôtel où tu m’as envoyée ? Il
+est détestable à tous les points de vue, société,
+chambre, cuisine… Avec tes manies d’économie à
+outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain
+confort m’est indispensable. Aussi ai-je dû
+changer et me suis-je enfin installée beaucoup plus
+à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne
+puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses !</p>
+
+<p>« Seulement, les conditions de mon nouveau gîte
+sont naturellement plus élevées que celles du petit
+hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer. Aussi,
+puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la
+famille, je te serais obligée de me faire parvenir, sans
+trop de retard, des capitaux. Je n’aime pas à courir
+le risque de me trouver à court, d’autant que je
+désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton
+frère et que les cochers se montrent fort exigeants.
+Adresser pareille demande à ton père serait inutile,
+car il m’a l’air de s’être, à son ordinaire, mis dans
+les embarras d’argent… Ce qui me force à recourir
+encore à toi…</p>
+
+<p>« A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis
+me défendre de souffrir comme aux premiers jours
+de notre ruine, je suis satisfaite de mon traitement ;
+et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant ! jouit beaucoup
+de son séjour ici… Mais combien je voudrais,
+moi, en être loin ! Je me sens enveloppée d’une atmosphère
+de vie facile et luxueuse, de gaieté, d’animation, — dans
+notre nouvel hôtel surtout ! — qui
+m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la résignation
+de m’accommoder d’un pareil voisinage et
+j’ai hâte de regagner ma solitude de Paris où s’engourdit
+un peu l’amertume de ma vie gâchée !</p>
+
+<p>« Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce
+que je te demande et faisant ce sacrifice de tes sages
+principes d’ordre, puise dans ta réserve les quelques
+cents francs dont j’ai besoin absolument. Continue
+à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a
+l’heur de te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement
+une société plus gaie que la mienne. Ne t’imagine
+pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton personnage
+d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la
+possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu
+aurais dû être… Hélas ! hélas ! nulle mère ne peut
+souffrir plus que moi de la destinée qui est faite à
+son enfant !…</p>
+
+<p>« Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus.
+Au revoir, ma Denise. Reçois les plus affectueux
+baisers de ta mère et amie,</p>
+
+<p class="sign">« Germaine <span class="sc">Muriel</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant
+elle, c’était toujours le même horizon baigné
+de clarté blonde, le même frémissement léger des
+eaux bleues pointillées de voiles blanches ; dans l’air
+chaud, la même joyeuse rumeur de vie… Mais elle
+ne pouvait plus jouir de l’éblouissante fête de cette
+matinée d’été. Ses yeux regardaient sans voir. Et,
+amère, elle murmurait :</p>
+
+<p>— De l’argent, où en trouverai-je ? Maman sait
+pourtant bien que, tout juste, nous avons la somme
+nécessaire pour traverser les mois d’été pendant lesquels
+je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle
+demande, que ferons-nous ensuite ?…</p>
+
+<p>Ah ! cette misérable question d’argent, sans cesse
+renaissante, puisque ni sa mère ni son père même ne
+savaient se plier aux obligations imposées pourtant
+par leurs ressources étroites, comme elle en connaissait
+le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le
+chancelant budget ! Elle avait justement pressenti
+que la lettre de sa mère lui ravirait sa fragile quiétude !
+Obsédée par le souci de répondre à la demande
+de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et
+avec combien de discrétion ! quelle rigoureuse économie
+leur était imposée, elle ne pouvait plus jouir
+de la belle journée d’été.</p>
+
+<p>— Denise, ma petite, vous êtes devenue bien
+songeuse, remarqua affectueusement, un peu plus
+tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si votre
+vieille amie peut vous être utile pour une chose
+ou une autre, il faut recourir à elle tout simplement.</p>
+
+<p>Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux
+qu’elle jugeait devoir garder pour elle seule. Elle
+remercia Mme Champdray, et même, pour répondre
+à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs,
+elle attendit que son amie fût partie en excursion.
+Alors seulement, sa lettre achevée, elle sentit moins
+pesante, la mélancolie qui s’était abattue sur elle.
+Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin,
+elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses
+préoccupations, si mesquines et si graves, dans la
+paix profonde des fins de jour dont le silence tombait
+sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même,
+elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui
+restait abandonné sur ses genoux…</p>
+
+<p>Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce
+déjà Mme Champdray, qui revenait ? Non, à la
+grille, un visiteur parlait à la femme de chambre
+qui l’introduisait ; c’était Bertrand d’Astyèves. Il
+était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu
+dérober sa présence. Elle n’y songea pas. Échapper
+à elle-même lui semblait, à cette heure, désirable
+par-dessus tout !</p>
+
+<p>D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger
+importun que ce Bertrand d’Astyèves qu’elle savait
+pouvoir tenir pour un agréable causeur, supérieur en
+culture littéraire et artistique à la bonne moyenne des
+hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait
+pas d’être bien femme ; et l’intuition que,
+si la fantaisie lui en prenait, elle pourrait réduire à
+sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait d’une
+complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et
+aussi d’indulgence pour la franchise hardie avec
+laquelle il la recherchait.</p>
+
+<p>Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger
+d’accueil, il s’approchait :</p>
+
+<p>— Je vous fais toutes mes excuses de troubler
+ainsi indiscrètement votre solitude. Je venais présenter
+mes hommages d’arrivée à Mme Champdray,
+que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la
+fin de l’après-midi.</p>
+
+<p>— Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous
+l’attendre ?</p>
+
+<p>— Si vous daignez m’y autoriser.</p>
+
+<p>Elle sourit un peu.</p>
+
+<p>— Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité
+pour vous autoriser ou non. Mais ce serait vraiment
+oublier que je suis traitée ici en enfant de la maison
+et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray,
+soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux
+pour bien pratiquer l’hospitalité en son absence.</p>
+
+<p>Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir
+très vif. Le hasard lui était plus favorable qu’il n’eût
+jamais osé l’espérer.</p>
+
+<p>— Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce,
+au risque d’être un gêneur, car vous lisiez.</p>
+
+<p>Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait
+au visage une délicieuse expression de toute jeunesse.</p>
+
+<p>— J’aurais lu, peut-être, sans doute même ; mais
+quand vous êtes arrivé, je faisais, je crois bien,
+tout comme les petites filles, je rêvassais en regardant
+le paysage qui m’est un ami avec lequel
+je m’oublie en interminables conversations ! Avouez
+qu’il mérite tant d’honneur et que, si accueillant
+que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où
+je vous retiens vaut mieux encore pour la vue dont
+on y jouit…</p>
+
+<p>Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large
+cercle enveloppait le lac, les montagnes noires de
+sapins, les coteaux veloutés par l’herbe haute, la
+petite ville souriante et, s’en détachant, la route
+étroite et blanche qui fuyait, dominée par la chaîne
+onduleuse des Vosges que le crépuscule bleuissait,
+toutes sombres sous le ciel rose du couchant.</p>
+
+<p>Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait
+toujours du paysage évoqué par la voix musicale
+dont l’accent venait, une fois encore, de trahir une
+si forte intensité d’impression. En son dilettantisme,
+il goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement
+de cette âme de femme, palpitante de vie
+ardente et jeune dans une forme charmante. Et, très
+sincère, il dit :</p>
+
+<p>— Vous avez bien raison de planter ici votre tente !
+Les minutes doivent s’y écouler exquises, surtout
+quand on a le secret d’y enfermer… tout ce que vous
+y mettez…</p>
+
+<p>— Tout ?… Mais laissez-moi vous dire que vous
+ne savez guère quel est ce « tout » !</p>
+
+<p>— Oh ! je le devine bien un peu.</p>
+
+<p>— Vraiment ?… Quelle ambition grande ! M’expliquerez-vous
+d’où vous prenez le droit de l’avoir ?</p>
+
+<p>Il se mit à rire.</p>
+
+<p>— C’est la récompense de mes profondes méditations.</p>
+
+<p>— De vos méditations… à mon sujet ?</p>
+
+<p>— Si j’osais, je répondrais… oui. Ne m’en veuillez
+pas trop de mon audace. Elle vient de ce que…
+Mais faut-il vous avouer quelque chose ?</p>
+
+<p>— Quoi donc ?… Avouez toujours, nous verrons
+ensuite…</p>
+
+<p>— Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement
+rencontré de femme qui, autant que vous, m’induise
+en tentation de curiosité et d’investigations psychologiques !</p>
+
+<p>Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont
+la chaude lumière laissait pourtant les secrets
+de l’âme bien voilés. Une lueur d’amusement y
+brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse :</p>
+
+<p>— Et alors, ayant succombé à la tentation, vous
+êtes arrivé à la conclusion que vous pourriez, à merveille,
+démêler ce qui se passe dans mon cerveau,
+étant donné que, par discrétion, vous avez, bien
+entendu, laissé mon cœur de côté ?…</p>
+
+<p>Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles,
+il dit en souriant :</p>
+
+<p>— J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très
+difficile à connaître. Or le mystère attire fatalement
+les curieux de mon espèce.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son
+fauteuil de paille, elle regardait droit devant elle, et
+il apercevait seulement le profil souple, les lèvres
+un peu entr’ouvertes par une expression de scepticisme.</p>
+
+<p>— Vous me faites trop d’honneur ! J’imagine que
+si les curieux pénétraient le mystère qui les tente, — surtout
+parce que c’est le mystère ! — ils se
+trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils
+se sont mis en bien inutiles frais d’imagination !</p>
+
+<p>— Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr !</p>
+
+<p>— Parce que ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes
+possédant chacune ses richesses propres et son imprévu…</p>
+
+<p>Elle eut un imperceptible froncement de sourcils
+et le regarda bien en face, intéressée malgré elle,
+pourtant.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique
+je déteste me voir mise en jeu, je serai, pour une
+fois, indifférente à cette impression afin d’apprendre
+quelles sont les différentes femmes que vous avez
+découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je
+pense qu’en la circonstance, vous êtes savante à ne
+pouvoir désirer l’être davantage ! Ne vous moquez
+donc pas de ma petite science et des résultats de mon
+humble travail d’observation… La première <i>vous</i> que
+j’ai rencontrée chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse,
+elle enthousiasmait un public de snobs, qui
+l’écoutait pourtant de son mieux ; sans mériter, d’ailleurs,
+pareille fortune, je le reconnais en toute conviction…
+Et cela est ma très modeste opinion !</p>
+
+<p>Cette fois, elle riait franchement.</p>
+
+<p>— Vous faites bien d’ajouter cette explication,
+car j’allais renier cette <i>moi</i>, si ridiculement juchée
+sur le piédestal de sa haute opinion d’elle-même.</p>
+
+<p>— Vous l’eussiez reniée, soit ! Mais si vous daigniez
+livrer toute votre pensée, vous avoueriez que
+vous teniez en piètre considération, la partie peut-être
+la plus brillante de votre brillant auditoire, et
+que les hommages les plus respectueux étaient impuissants
+à monter jusqu’à vous !</p>
+
+<p>Presque bas, elle murmura avec amertume :</p>
+
+<p>— Les plus respectueux !…</p>
+
+<p>— Oui, les plus respectueux ; il n’en est pas d’autres
+qui puissent s’adresser à vous…</p>
+
+<p>De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le
+comprit si sincère, — en cette minute-là, du moins ! — qu’elle
+eut envie de lui crier merci. Mais ses yeux
+seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien fragile
+tendu tout à coup entre eux.</p>
+
+<p>— Me direz-vous comment vous êtes arrivé à
+une telle conclusion quant à mes impressions chez
+Mme Arnales ?</p>
+
+<p>— En vous entendant chanter chez Mme Champdray
+et chez Vanore. Vous étiez toujours la même
+admirable artiste, — laissez-moi vous le dire, c’est
+tout uniment la vérité…, — mais vous n’aviez
+plus à faire l’effort d’oublier votre public ; vous vous
+sentiez trop bien, chez Vanore, en union d’âme avec
+ceux qui vous écoutaient, des fervents de musique
+comme vous-même… Aussi, comme vous avez
+chanté ce soir-là ! Je crois que dans mes plus vieux
+jours, je posséderai encore vivant le souvenir de
+l’absolue jouissance artistique que je vous ai due
+pendant cette inoubliable soirée.</p>
+
+<p>Son visage se rosa un peu, tant était expressif
+l’accent de d’Astyèves. Sans répondre, elle songea
+tout haut, très simple :</p>
+
+<p>— Oui, je me souviens de la soirée dont vous
+parlez… La nuit était admirable !… Je me rappelle
+que, tout en chantant, je la regardais, et sa beauté
+opérait sur moi comme un charme… Encore une
+autre <i>moi</i>, celle qui subit si fort la magie des belles
+nuits d’été…</p>
+
+<p>— La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller
+à la dérive sur le lac…</p>
+
+<p>Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur
+et caressant :</p>
+
+<p>— Décidément, vous êtes un homme de grande
+perspicacité ! Comment avez-vous deviné que je
+goûtais autant mes promenades sur le lac ?</p>
+
+<p>— Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées,
+pour vous sentir conquise toute par la beauté
+souriante de ce paysage de verdure et d’eau bleue…</p>
+
+<p>Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac
+qui se moirait de pourpre et d’or et, pensive, elle dit :</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’aime Gérardmer… Vous, pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée,
+en trop mondaine compagnie pour avoir eu le loisir
+même d’en sentir le charme…</p>
+
+<p>— Eh bien, si vous voulez être séduit en une
+seule promenade, si vous ne craignez pas les montées
+un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure
+favorite, sans importune société, en un lieu tout
+près d’ici, appelé les Gouttridos. Vous y trouverez
+une ferme isolée sur la hauteur d’une colline, au
+milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux
+de vallon tout boisé… Puis, par delà le lac, vous
+apercevrez un lointain de montagnes fuyant les
+unes derrière les autres, obscures ou presque pâles
+dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme
+vivant, un souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau
+des sources de ce pays !… Et tout cela vous fera
+rêver ou penser, — selon que vous avez une âme
+de poète ou de… philosophe… Tout cela vous charmera,
+si vous avez des yeux de peintre. Et tout
+cela vous laissera indifférent, si vous avez tout bonnement
+une âme mondaine de clubman !</p>
+
+<p>— Espèce d’âme que vous méprisez de toutes
+vos forces ! Ah ! quelle artiste vous êtes aussi pour
+peindre la nature !…</p>
+
+<p>De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se
+ravivait en lui, — envahissant comme un flot, — de
+tenter de l’éveiller à l’amour qui ferait d’elle une
+incomparable créature, de conquérir son âme et sa
+pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune
+beauté.</p>
+
+<p>L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait,
+que, peut-être, il eût dû prendre congé. Mais il ne
+se résignait pas à dire les mots qui rompraient le
+charme que tout son être subissait, surtout à cette
+heure exquise des fins de jour qu’il aimait entre
+toutes. Les paroles que les âmes entendent lui
+montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans
+avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La
+cloche d’entrée vibrait de nouveau, et Mme Champdray
+apparaissait sur le seuil du jardin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur
+l’horizon du lac, où la lumière pénétrait doucement
+tamisée par les larges stores écrus, Mme Champdray
+écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre
+la voix de Denise et, repoussant un peu le feuillet
+que noircissait sa haute écriture, presque masculine,
+elle appela :</p>
+
+<p>— Denise, vous sortez ?</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit.</p>
+
+<p>— Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger,
+entrer vous dire au revoir ?</p>
+
+<p>— Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très
+bien venue. Où courez-vous encore après avoir circulé
+toute la matinée ? intrépide petite promeneuse.</p>
+
+<p>— Ce matin, je n’étais pas en route pour mon
+plaisir. J’avais la répétition du concert de charité au
+casino et de la messe en musique de dimanche. Vanore
+est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes
+les occasions lui paraissent bonnes.</p>
+
+<p>— Parce que, sachant mieux que personne tout
+ce que vous valez, petite, il est fier de vous et prépare,
+dans son affection pour vous et dans son
+amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont
+vous ne vous souciez pas assez.</p>
+
+<p>Une ombre voila le jeune visage souriant.</p>
+
+<p>— Follement, j’espère toujours y échapper,
+quoique chaque jour me pénètre davantage de la
+conviction que j’espère en vain. Les circonstances
+seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra
+à un moment ou à un autre. Pendant que je suis
+ici, au moins, je veux l’oublier…</p>
+
+<p>— Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes,
+ma pauvre petite. Pourtant Dieu sait que je
+trouve sage de vivre pleinement dans l’heure présente
+quand elle n’est pas trop mauvaise… Fuyez-moi,
+ma chérie. Allez-vous-en jouir de cette belle
+journée… Où cela ?</p>
+
+<p>— Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter
+ses enfants et leurs amis.</p>
+
+<p>— Une petite fête enfantine à laquelle leur père
+se dérobera, tandis que le bon Grisel y figurera allégrement
+dans la certitude de vous y retrouver. Ma
+mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui
+tournez pas absolument la tête comme aux autres…</p>
+
+<p>— Aux autres ?…</p>
+
+<p>Mme Champdray sourit :</p>
+
+<p>— Je parle de la colonie masculine habitant la
+villa Arnales qui m’a l’air de brûler en votre honneur
+plus ou moins discrètement.</p>
+
+<p>— Comme on brûle pour un modeste professeur
+de chant, puisque c’est surtout le personnage que je
+remplis chaque jour en ce moment chez Mme Arnales.</p>
+
+<p>— Une vraie corvée que vous avez acceptée là,
+enfant. Il fallait confier à Vanore le soin de leur
+déclarer que les amateurs de leur qualité ne devaient
+point se mêler de chanter sa musique et laisser ces
+musiciennes, du genre perruches, patauger à leur
+aise dans les chœurs qu’elles ont la regrettable ambition
+d’exécuter !</p>
+
+<p>Une amertume un peu mélancolique effleura la
+bouche fraîche.</p>
+
+<p>— Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment,
+car j’ai le caractère si malheureux que le professorat
+me paraît sans nul charme ; mais ce n’eût
+pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être
+sage !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à
+d’inutiles confidences sur ses soucis matériels. Ah !
+oui, certes, elle n’avait que trop de motifs de ne
+négliger nulle occasion de parer aux dépenses inattendues
+provoquées par la façon de vivre de
+Mme Muriel, aux eaux. Mais cela ne devait regarder
+qu’elle seule. Et, sans permettre à sa vieille amie
+de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver
+un accent gai :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas
+aussi absolument insipides que vous le supposez !
+Elles se trouvent coupées par toutes sortes d’incidents
+pouvant être qualifiés d’amusants, quand on
+les regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et
+les appréciations de Mme Arnales sur l’effet des
+chœurs, les rappels à l’ordre adressés à Sabine qui
+bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations
+avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences
+contenues d’Yvonne, quand elle s’aperçoit
+trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc., etc…
+C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue
+aux répétitions ! Les choristes masculins, heureusement,
+relèvent le niveau des chanteurs. Plusieurs
+sont vraiment bons musiciens…</p>
+
+<p>— Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas ? Ce garçon
+est décidément doué à merveille en tout. Il est né
+pourvu de ce qui peut constituer un séducteur moderne…
+Physiquement, il a pour lui son allure de
+gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique…
+Au moral, il possède une très vive
+intelligence de raffiné, une discrète ambition, un
+égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût
+habitué à suivre sa seule fantaisie, à rechercher les
+choses finement délectables, pour sa propre satisfaction ;
+susceptible d’emballements violents que sa
+froide volonté saura toujours maîtriser, coûte que
+coûte, quand il le jugera sage, ayant juste assez de
+cœur pour réussir à jouer un personnage de charmeur,
+sans compromettre son propre repos… Une
+nature intéressante à étudier, en somme ; sinon à
+laquelle il faudrait se fier ! Cet homme, si chevaleresquement
+courtois pour les femmes, saurait, j’en suis
+sûre, se montrer cruel, — dans l’ordre sentimental,
+s’entend ! — non pas avec une inconscience, mais
+avec une insouciance parfaite !</p>
+
+<p>Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée,
+avec la mordante vivacité dont elle était coutumière
+quand un sujet la préoccupait. Denise, droite
+devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris
+du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement
+très net, qu’elle sentait si juste, lui était délicatement
+destiné. Car la femme clairvoyante qu’était
+Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de séduction
+entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement
+ou non…</p>
+
+<p>Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans
+celui de sa vieille amie, avouant sans honte qu’elle
+avait compris le conseil ; puis, se penchant, d’un
+geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray :</p>
+
+<p>— Merci de veiller ainsi sur votre fille ! Mais ne
+craignez rien pour elle… Vous savez que les circonstances
+se sont chargées de la rendre aussi sceptique
+que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est
+bien résolue à ne pas se permettre de souffrir par le
+fait de M. d’Astyèves ni d’un autre…</p>
+
+<p>— Et ce sera sagement à elle !… Sur cette double
+conclusion, sauvez-vous, ma chérie, vous serez en
+retard, et j’oublie, moi, tout à fait mes paperasses
+en bavardant avec vous.</p>
+
+<p>Elle obéit et sortit.</p>
+
+<p>Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été
+remarquablement beau. A travers les frondaisons
+vertes, l’air vibrait de chaud soleil et bruissait dans
+les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait
+dans la brise… Et une fois encore, tandis que
+de son pas souple, elle descendait la côte des Xettes,
+toute la jeunesse de Denise lui monta au cerveau, la
+pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci
+dans la sérénité de l’heure présente. En bas de la
+côte, elle dut s’arrêter, au moment de traverser la
+route pour gagner le sentier qui grimpait aux Gouttridos.
+Dans un fin poudroiement de poussière, un
+mail arrivait, lancé au trot de ses quatre chevaux
+dont les sabots heurtaient la terre très sèche, celui
+des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes
+claires, de chapeaux fleuris…</p>
+
+<p>Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde
+la bouche de Denise :</p>
+
+<p>— Eux en haut ! moi en bas, dans la poussière,
+ainsi qu’il convient ! Comme c’est symbolique !</p>
+
+<p>Les hommes s’étaient découverts pour la saluer,
+plus d’un, avec le regret ravivé qu’elle se fût refusée
+le matin à faire partie de la promenade. Bertrand
+d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux ; peut-être
+retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une
+semaine à Gérardmer, et installée dans une villa où
+il habitait maintenant avec elle.</p>
+
+<p>Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir
+que son séjour à Gérardmer, en même temps que
+les Arnales, pourrait favoriser le mariage avec Yvonne
+que souhaitait tout bas son ambition maternelle.</p>
+
+<p>La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa
+liberté d’action qu’il ne pouvait posséder, étant
+l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré de
+toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être
+entravé par l’hospitalité reçue.</p>
+
+<p>Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il
+le lui eût hardiment avoué dans l’abandon soudain
+d’une causerie…</p>
+
+<p>Oh ! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses,
+nouant entre eux d’indéfinissables liens
+dont elle avait à peine conscience. Tout à coup,
+parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours
+d’août qui s’étaient écoulés légers et doux, elle
+s’apercevait soudain de la place qu’y avait tenue
+Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement,
+elle l’avait vu, pendant des excursions faites en une
+même société ; aux brillantes réceptions de Mme Arnales
+où elle remplissait son personnage d’artiste ;
+et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises
+soirées musicales chez les Vanore et chez
+Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de
+toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne
+se ressemblaient ; quelques-unes avaient été spirituellement
+gaies ; d’autres, presque graves, les
+meilleures peut-être… D’autres encore avaient ressemblé
+à des escarmouches dans lesquelles leurs
+deux personnalités, — masculine et féminine, — s’attiraient,
+se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient ;
+dans lesquelles, sourdement, grondait la
+passion de l’homme…</p>
+
+<p>Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la
+même curiosité, le souci constant d’elle, vers qui il
+était jeté par l’attrait violent dont elle avait eu l’intuition
+dès leurs premières rencontres. Elle avait
+reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui
+disent à une femme qu’elle est l’unique, fût-ce
+même pour un fugitif instant… Mais toujours aussi,
+avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait
+senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir,
+de faire naître en elle, le même vertige qui l’entraînait,
+lui…</p>
+
+<p>D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée,
+dédaigneuse de cette attention dont il lui faisait
+l’honneur ; autant qu’elle l’était des hommages des
+autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui,
+tous, pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent
+volontiers murmuré qu’elle était mieux que belle,
+exquisement faite pour éveiller l’amour ! Pourquoi
+donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les
+autres ? Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner,
+la charmer même quelquefois ; faire qu’elle ne s’offensât
+pas d’être recherchée par lui avec une sorte
+d’audace passionnée qui contredisait bizarrement
+son apparence de froideur nonchalante…</p>
+
+<p>Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure
+plus lente, sa pensée, aiguisée par les dernières réflexions
+de Mme Champdray, fouillant dans son
+souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et
+nouvelle sensation d’allégresse sans nom, dans
+laquelle il lui semblait délicieux de vivre. Était-il
+possible que le parfum d’amour dont Bertrand l’enveloppait
+en fût l’aliment ; qu’elle, toujours si bien
+gardée dans sa hautaine volonté de ne se permettre
+ni un rêve, ni un espoir, pût avoir laissé cet étranger
+se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors
+que, jamais, il ne devait être rien pour elle !… Puisqu’elle
+n’était pas de celles qu’on épouse, elle ne
+devait pas s’exposer à ce qu’on pût la croire des
+autres…</p>
+
+<p>Lui, Bertrand, comment la jugeait-il ?… Une
+rougeur passa sur son visage. Gravement, elle songea :</p>
+
+<p>— Il me faut prendre garde à moi ! En ce moment,
+j’ai trop fort le désir d’aimer, le besoin d’être
+aimée. Et je n’en ai pas le droit…</p>
+
+<p>Une impatience fière la secouait d’être faible
+ainsi, de ne pouvoir mieux étouffer la plainte sourde
+de son cœur de vingt ans. Certes non, elle n’aimait
+pas d’Astyèves ! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût
+si fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle
+éprouvât un dangereux plaisir à le sentir, près d’elle,
+tout vibrant du trouble où elle le jetait, non plus
+seulement par son chant, mais par son charme de
+femme. Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer
+l’être, la sagesse lui criait de se dérober — pour
+n’être pas tentée, — à la douceur grisante de se
+savoir la toute-puissante…</p>
+
+<p>— Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner ?</p>
+
+<p>Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa
+rêverie. En bas de la rude côte qui montait aux
+Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et souriante
+de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille
+pour la saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules
+de charretier, disait dédaigneusement Yvonne Arnales,
+il portait un filet gonflé de paquets.</p>
+
+<p>En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors
+s’arrêta, pour tamponner son front moite, son cou
+vigoureux que le soleil avait tanné et qui luisait,
+avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de
+flanelle.</p>
+
+<p>— Quelle chaleur ! Comment pouvez-vous trotter
+si vite, mademoiselle Denise ! Je vous voyais détaler
+avec tant de prestesse que j’ai eu peur un instant
+de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide…
+Auprès de vous, je me produis l’effet d’un
+éléphant !</p>
+
+<p>Il parlait avec sa bonne humeur communicative,
+immobilisé pour reprendre haleine, sa large poitrine
+de garçon trop gros, se dilatant éperdument. Il était
+si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait
+une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente
+et naïve vanité de sa grande fortune de manufacturier,
+son manque de distinction qui n’atteignait,
+d’ailleurs, point la vulgarité, son absence
+totale de culture artistique, voire même littéraire,
+avec une intelligence très vive d’homme d’affaires.</p>
+
+<p>A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était
+guère le bienvenu. Mais il paraissait si content de
+l’avoir rencontrée qu’elle n’eut pas le courage de se
+dérober et, résignée, elle interrogea, attendant de
+bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour
+entreprendre la montée :</p>
+
+<p>— Mme Vanore est déjà partie avec les enfants ?</p>
+
+<p>— Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture
+à âne, emportant les provisions du goûter.</p>
+
+<p>— Y en avait-il donc tant que cela ?</p>
+
+<p>— Mais… suffisamment ; j’y ai veillé et je crois
+que nous goûterons bien !</p>
+
+<p>Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit
+à rire, distraite, malgré elle, de ses préoccupations.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous seriez gourmand ?</p>
+
+<p>— Très gourmand ! je l’avoue à ma grande confusion.
+J’espère qu’en vous faisant ma confession, je
+ne vous choque pas trop, vous qui avez l’appétit
+d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce
+défaut, si vous jugez que c’en est un, songez que
+dans notre province, les distractions chôment et que
+les bons repas finissent par en constituer une qui
+n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans
+notre région !</p>
+
+<p>De toute évidence, il en était satisfait, — comme
+de tout ce qu’il disait ou faisait, — mais avec tant
+de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de lui en
+vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à
+marcher. D’un pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée
+où, trop rarement, des bouquets d’arbres
+jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec
+le même entrain :</p>
+
+<p>— Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire
+goûter de ma cuisine, car elle serait digne de vous,
+j’en suis sûr, et capable de vous rendre gourmande
+à votre tour ! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous
+faire connaître ma maison et mes serres qui sont tout
+à fait remarquables, disent tous les connaisseurs,
+mes usines et mes terres qui les entourent, riches
+en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne
+pourriez-vous…</p>
+
+<p>Et soudain son accent devint presque timide, ses
+yeux bleu pâle prirent une expression de prière :</p>
+
+<p>— Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer
+une journée chez moi ?… Je serais très heureux
+de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne
+vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné
+de belles tentures que m’a procurées un tapissier de
+Paris. Vous trouverez, par exemple, qu’il y manque
+un piano ; mais je ne suis malheureusement pas musicien
+du tout. Jamais je ne l’avais regretté avant
+cet été, quand j’ai vu comme tous trouvaient beau
+ce que vous chantez…</p>
+
+<p>— Cela ne vous semble pas ainsi ? interrogea-t-elle,
+amusée de nouveau.</p>
+
+<p>De son accent de bonne humeur, il avoua, sans
+façons :</p>
+
+<p>— La musique de Vanore me paraît un bruit discordant
+et incompréhensible, qui me ferait volontiers
+hurler comme une bête ! Je puis le déclarer carrément,
+car il le sait et en rit. Et pourtant, croyez-moi,
+c’est la simple vérité que je vous dis ! Quand vous la
+chantez, elle me semble tout autre… Le son de votre
+voix est une caresse…</p>
+
+<p>Un pli léger raya le front de Denise ; et, pour empêcher
+que la conversation n’évoluât vers elle, sans
+relever les paroles du jeune homme, elle reprit, la
+pensée un peu distraite :</p>
+
+<p>— Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter
+de n’être pas musicien ! Vos journées semblent
+remplies par tant d’occupations !</p>
+
+<p>— Ah ! diable, oui, elles le sont ! bien plus encore,
+j’en suis certain, que vous ne pouvez l’imaginer ;
+tellement que je me sens tout désorienté quand je
+me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de
+mes heures pour mon seul plaisir !</p>
+
+<p>— Cela ne vous paraît pas très agréable ?</p>
+
+<p>— Agréable, oui, dans une certaine mesure…
+Mais, par moments, j’ai l’impression de commettre
+une mauvaise action en me déchargeant ainsi de mon
+travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner
+pour moi ! C’est que, voyez-vous, mademoiselle Denise,
+je vis tellement mêlé à eux, que nous finissons
+par former tous une grande famille dont je me sens
+le chef, un peu le père… Et il n’est pas chic à un père
+de famille de prendre des vacances quand ses enfants
+en sont sevrés !</p>
+
+<p>Une vraie sympathie éclairait le regard dont
+Denise enveloppa une seconde son robuste compagnon
+de route. Elle savait qu’il était réellement
+bon, que son exclamation n’était pas une phrase
+vaine, et elle eut un sourire très amical pour lui
+répondre :</p>
+
+<p>— Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien
+simplifier le problème, qu’on dit si difficile à résoudre,
+des rapports entre les patrons et les ouvriers !</p>
+
+<p>— Bah ! il ne l’est pas autant que le prétendent
+tous les politiciens de malheur dont le terrible bavardage
+envenimerait toutes les situations ! Ah ! que
+je les exècre ! Autant que les écrivassiers qui, à
+tort et à travers, se mêlent de donner leur avis,
+au gré de leur imagination, sur ce qu’ils appellent
+la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent rien,
+mais rien du tout ! en somme, parce qu’il leur manque
+l’expérience que nous autres, hommes d’action,
+pouvons seuls avoir… Sapristi ! qu’ils se taisent
+donc sur ce qu’ils ignorent ! S’ils veulent barbouiller
+du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères
+qui se complaisent à couper des cheveux en
+quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter la
+vie humaine comme un écheveau d’inextricables
+difficultés… alors qu’en vérité, elle est si simple !
+Ne trouvez-vous pas ?</p>
+
+<p>Si simple ! En l’entière sincérité de son âme, il en
+jugeait ainsi ; et, une seconde, Denise l’envia, elle
+qui ne savait que trop combien, au contraire, peut
+être douloureusement compliqué le problème d’une
+destinée ! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors
+d’haleine, autant par sa loquacité que par la rudesse
+de la côte, pénible pour sa corpulence ; et, d’un œil
+d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait
+la ferme des Gouttridos, but de leur excursion.
+Elle, pensive, regardait l’horizon qui, superbement,
+s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres et
+de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la
+nappe étincelante du lac…</p>
+
+<p>Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse
+de discuter avec Grisel :</p>
+
+<p>— Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis,
+ni sur la simplicité de la vie, ni sur la réprobation
+que méritent, d’après vous, les écrivains qui étudient
+uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt
+que je comprends fort !… peut-être parce que je vis
+auprès de Mme Champdray, qui est une admirable
+psychologue. Songez que nos actes, surtout les
+plus graves ne sont, en somme, que la mise en
+œuvre de nos idées, de nos sentiments ! Comment
+ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine ?</p>
+
+<p>La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu
+assombrie. Il semblait perplexe, presque confus,
+et se remit à marcher, la tête penchée vers la terre,
+blonde de soleil :</p>
+
+<p>— Vous trouvez, n’est-ce pas ? que je parle
+comme un ignorant, un idiot ! et que je ferais mieux
+de me taire que de juger de ce qui n’est pas de ma
+compétence…</p>
+
+<p>— Mais du tout ! Je…</p>
+
+<p>— Oh ! si, si ! Et vous avez raison ! Je suis un
+homme d’affaires, rien de plus ! Je ne me connais
+pas un brin aux choses de l’esprit, et les méditations
+philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment
+fatalement ! Pourtant, je ne suis pas tout à
+fait ennemi de la lecture. Je reçois cinq ou six
+journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer mon
+jugement ; mais les romans ne sont guère mon fort.
+Puisque je vous fais mon humble confession, je
+vous avouerai que je n’ouvre guère ces sortes de
+bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer.
+Ainsi, l’autre jour, en venant ici, j’en ai acheté un,
+qui ne m’a pas ennuyé, d’ailleurs, car il renferme
+des idées justes. Je l’avais choisi parce que je
+sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains !</p>
+
+<p>— Quel était ce roman ? questionna Denise intriguée.</p>
+
+<p>— <i>Le Maître de forges.</i> Il est vraiment fait
+avec beaucoup de talent et je comprends que l’auteur
+ait tant d’admirateurs ! Vous l’avez lu ?</p>
+
+<p>— Oui, je le connais…, dit-elle évasivement,
+redoutant un peu une digression littéraire de Grisel,
+qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet que sur celui
+de ses machines ou de ses propriétés…</p>
+
+<p>Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment
+sur le roman en question, stimulé par le désir de ne
+point passer pour un complet illettré aux yeux de
+Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme était
+atteinte ; et, dévalant à leur rencontre, accourait
+Jean Vanore, l’aîné des enfants, le fidèle chevalier
+de Denise, qui la saluait d’une exclamation de reproche :</p>
+
+<p>— Comme vous arrivez tard ! Maman avait peur
+que vous ne veniez pas. Vous lui aviez promis
+d’être ici de bonne heure !</p>
+
+<p>Prestement, Grisel riposta :</p>
+
+<p>— C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui
+demandant la permission d’être son cavalier… Et
+les gros individus de mon espèce ne montent pas
+vite ! Ne la gronde pas, mon garçon… Et puis,
+mets-toi bien dans la tête que, autant que toi, j’aime
+la compagnie de Mlle Denise… Chacun son tour
+d’en profiter !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière
+eux et entraient dans la prairie qui, sous les
+arbres, s’allongeait tout autour de la chaumière du
+tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y
+dominait le large horizon des sommets onduleux,
+des plaines vertes, des ravins boisés que mouillait la
+fraîcheur d’invisibles ruisselets, creusant, parmi les
+mousses, leur fin sillage.</p>
+
+<p>Mais de cette beauté des choses qui, au premier
+regard, pénétrait Denise, si souvent qu’elle en eût
+joui déjà en ce lieu même, nul sûrement ne prenait
+souci à cette heure aux Gouttridos… Ni le tisserand
+qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais
+tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible
+sur son métier ; ni sa femme, absorbée
+comme lui par sa tâche, dans la pièce basse où s’épandait
+l’odeur forte des <i>géromés</i> empilés sur des claies,
+près du lit… Tous deux, enfermés dans l’humble
+monde de leur labeur quotidien, n’entrevoyaient
+rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir, la pensée
+muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers
+qui venaient, pour une heure, leur demander
+l’ombre fraîche de leurs arbres ; indifférents à l’éclat
+de la gaieté des petits, dont les rires montaient, en
+sonorités claires, dans l’air chaud.</p>
+
+<p>Toute rouge sous son grand chapeau de paille,
+tour à tour impatientée et amusée par les évolutions
+capricieuses des enfants autour d’elle, Mme Vanore
+s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts
+de leur goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et
+garçons, dont l’aîné se trouvait être Jean, qui employait
+ses quatorze ans à exciter les plus jeunes,
+malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et
+ses efforts pour maîtriser l’exubérance de Huguette,
+le numéro trois des Vanore, aussi <i>garçon</i> que son
+jumeau Robert.</p>
+
+<p>— Denise ! voici Denise ! avaient clamé les voix
+enfantines à l’apparition de la jeune fille.</p>
+
+<p>Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites
+créatures joyeuses ; et tous, en troupe folle,
+accouraient vers elle, entraînés par Huguette qui
+bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux
+de ses cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre
+Madeleine, dont l’exclamation trahit la détresse :</p>
+
+<p>— Denise, heureusement, vous arrivez ! Vous allez
+savoir vous faire obéir, vous ! Ils ne m’écoutent pas !</p>
+
+<p>— Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement
+Mme Vanore, tellement qu’on surveillait votre
+arrivée ! Huguette vous avait aperçue de loin sur la
+route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être
+d’Astyèves.</p>
+
+<p>— Parce que ? fit Denise avec un léger tressaillement.</p>
+
+<p>La petite femme se mit à rire, tout en continuant
+à sortir des fruits d’un panier.</p>
+
+<p>— Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis
+en goût par les perspectives alléchantes de notre
+lunch champêtre aux Gouttridos, l’a invité, en manière
+de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si
+bon lui semblait. Et je crois que bon lui semblera ;
+notre société ne paraissant pas trop lui déplaire !</p>
+
+<p>Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre
+d’impatience et de plaisir l’énervait soudain ; et, à
+peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier gaiement :</p>
+
+<p>— Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris,
+par les bons yeux de Huguette, pour l’élégant Bertrand
+d’Astyèves !</p>
+
+<p>— Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion
+n’a pas été longue ! D’ailleurs, j’ajoute tout de suite
+que la jeunesse n’a nullement regretté de vous voir
+apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait votre
+complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver
+que vous méritez sa confiance, venez m’aider à
+lui donner la pâture et délivrer ainsi Denise… Tous,
+ils l’accaparent plus que de raison !</p>
+
+<p>— Fichtre ! je le comprends ! Je voudrais bien,
+moi aussi, l’accaparer !</p>
+
+<p>Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots.
+Sa cousine le regarda un peu surprise.</p>
+
+<p>— Bah ! Charles !… Vraiment ? Je ne m’en étonne
+pas ; mais, vous savez, si le cœur vous en dit, accaparez !</p>
+
+<p>Il eut un haussement d’épaules :</p>
+
+<p>— Je ne serais pas de force… Du moins, maintenant !
+Les objets d’art ne sont pas encore à mon
+usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un
+romanesque !</p>
+
+<p>Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants
+qui s’agitaient de plus belle autour des paniers entr’ouverts,
+dont Denise et les gouvernantes sortaient
+les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de plus, se
+prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à
+tous les menus services qu’on réclamait de lui, bavard
+et gai, obligeant pour Mme Vanore, très attentif
+auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup, semblait
+devenue franchement souriante, sans nul souci
+d’âme, jeune presque autant que les petits dont elle
+s’occupait avec une inépuisable complaisance, amusée
+de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs caprices,
+de leurs volontés.</p>
+
+<p>Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie
+vers le vieux banc vermoulu, isolé près de la
+chaumière, devant l’incomparable horizon, au sommet
+du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient
+très bas dans l’épaisse frondaison des arbres de la
+vallée. Et tout à coup, comme une fois encore, elle
+tournait la tête vers le chemin désert, une pensée
+déchira son esprit, incisive :</p>
+
+<p>— Je regarde ainsi vers la route, parce que je
+m’attends à y voir apparaître Bertrand d’Astyèves.</p>
+
+<p>Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière
+pour se dissimuler la vérité. Soudain, elle en prenait
+pleine conscience ; depuis la minute où Blanche Vanore
+avait annoncé la visite possible du jeune homme,
+elle l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait
+venir, venir pour elle… Ah ! qu’elle était folle ! Mais
+que cette folie avait de charme, et que c’eût été bon
+de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter,
+toujours lutter ! contre elle-même, contre la destinée…
+Que Grisel était donc privilégié de pouvoir
+trouver la vie simple !</p>
+
+<p>Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa
+volonté à être occupée de la phalange d’enfants qui
+l’entourait, à aider Blanche Vanore dans son rôle
+maternel, à se distraire en écoutant les intarissables
+propos de Grisel, qui goûtait avec conviction,
+engloutissant, à belles dents, les tartines de pain bis,
+son appétit rival de celui de Jean.</p>
+
+<p>Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides
+de mouvement après leur immobilité pendant le
+goûter, s’éparpillaient en courses folles à travers la
+prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied
+d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de
+lentes bouffées, laissant, cette fois, aux femmes, le
+soin de remettre un peu d’ordre dans les paniers dépouillés
+de presque tout leur contenu. En conscience,
+Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée,
+fuyant sa pensée, sourde à l’obscur vœu qui
+palpitait toujours en son cœur de femme.</p>
+
+<p>Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore
+éclata soudain, amicale et familière :</p>
+
+<p>— Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter,
+vous arrivez trop tard, mon ami. Nous avons
+tout mangé !</p>
+
+<p>Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement
+instinctif de tourner la tête vers lui. Il ne fallait
+pas qu’il pût même soupçonner la chaude sensation
+de plaisir qui passait en elle comme une large vague
+caressante. Elle l’entendit répondre du même ton
+qui l’avait accueilli, échanger quelques brèves paroles
+avec Grisel. Puis elle devina qu’il venait à
+elle.</p>
+
+<p>— Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez
+me faire même l’aumône d’un pauvre mot de bienvenue ?</p>
+
+<p>Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna
+la sienne qu’il effleura des lèvres, pendant qu’elle
+répondait avec un badinage voulu :</p>
+
+<p>— Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de
+Gœthe ! Un peu plus tôt, vous auriez pu voir <i>Charlotte</i>
+faisant la légendaire distribution de tartines.
+Maintenant, la représentation est finie.</p>
+
+<p>— Je sais ; Mme Vanore m’a déjà averti de ma
+malechance. Mais l’homme ne vit pas seulement de
+pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de goûter
+que je suis venu… J’aspire à plus et à mieux…
+Vous vous en doutez bien un peu ?</p>
+
+<p>— Pourquoi m’en douterais-je ? Ne soyez pas trop
+ambitieux, si vous craignez les déceptions…</p>
+
+<p>— Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter, — de
+toute mon âme, c’est vrai ! — jouir de
+la réalisation d’un rêve que vous avez fait naître,
+dès notre première rencontre dans le jardin des
+Xettes, vous souvenez-vous ?… celui de me trouver
+avec vous ici, devant ce paysage que vous m’avez
+appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par
+la façon dont vous m’en avez parlé ! Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement…? répéta-t-elle, cherchant à fuir la
+caresse de son accent.</p>
+
+<p>— Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute
+à moi… Il est certaines présences dont je suis jaloux,
+à souffrir follement de devoir les partager !
+Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire
+jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques
+pour pouvoir, pendant le chemin du retour,
+à cette heure du crépuscule dont j’ai le culte
+comme vous-même, vous enlever sans pitié à
+Mme Vanore et à sa suite !</p>
+
+<p>Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.</p>
+
+<p>— Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux.
+Et si je refusais de vous laisser ainsi disposer
+de moi ?</p>
+
+<p>— Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de
+l’être…</p>
+
+<p>— Nous ne sommes pas des amis et nous ne le
+serons jamais. Ne protestez pas, insista-t-elle, arrêtant
+les mots qu’elle lui devinait sur les lèvres.
+Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible !…
+Du moins, tant que nous ne serons pas
+de vieilles gens, très rassis !</p>
+
+<p>Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie
+qu’il rêvait de trouver en elle ! Et une impatience le
+fit tressaillir de la voir si clairvoyante et, en même
+temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc jamais
+la douceur de ses lèvres ? Ne verrait-il jamais luire,
+dans ses yeux, l’expression dont il avait la hantise ?</p>
+
+<p>Et, un peu amer, il dit :</p>
+
+<p>— Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire !</p>
+
+<p>— Ne vous en offensez pas… Je n’ai confiance en
+aucun homme et n’ai foi qu’en quelques femmes, très
+rares…</p>
+
+<p>— Vous êtes dure, si vous êtes sincère !</p>
+
+<p>— Je le suis toujours… Ne vous en êtes-vous pas
+encore aperçu ?</p>
+
+<p>— Oh ! si ! Comme je sais que vous êtes une farouche
+petite Valkyrie, à qui j’ose à peine livrer un
+peu de ma pensée… quand vous l’emplissez toute !…</p>
+
+<p>Elle sourit un peu, mais son sourire avait une
+amertume mélancolique.</p>
+
+<p>— Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en
+souffre la première ! Si vous saviez comme j’envie les
+femmes qui peuvent vivre encore dans l’illusion !…
+Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre
+ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me
+sera jamais rendue. Ah ! quel regret fou j’en ai par
+moments ! Et comme j’ai soif, à certaines heures, de
+jouir, — même jusqu’à en être enivrée, — de la
+belle richesse de mes vingt ans, dont chaque jour
+m’enlève une parcelle… Gardez-m’en le secret,
+n’est-ce pas ? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de
+vous laisser voir ainsi ma faiblesse !</p>
+
+<p>— Le ridicule ! C’est vous, la sincérité absolue,
+qui osez dire cela ? Comme si vous ne soupçonniez
+même pas quelle joie vous m’apportez, quand vous
+voulez bien m’abandonner même un rien de votre
+vraie <i>vous</i> dont je suis avide !</p>
+
+<p>Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet
+accent qui fait les âmes plus proches. Denise le sentit
+si sincère qu’un frémissement la secoua. Machinalement,
+ils avaient marché vers le banc solitaire où
+personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours
+en silence, et Blanche Vanore, son dernier bébé
+dans les bras, surveillait les petits qui jouaient autour
+d’elle. Les grands exploraient les alentours de la
+chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.</p>
+
+<p>Lentement, une brume fine enveloppait le lointain
+bleu des montagnes. Les ombres se mouraient dans
+les lumières pâlies ; le ciel se rosait ; et, dans le creux
+des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes
+sombres d’un vert sans reflet. Une immense paix
+tombait sur les êtres et les choses.</p>
+
+<p>Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui
+était cher ; puis, sans relever les mots échappés à
+d’Astyèves, elle demanda, très simple :</p>
+
+<p>— Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant,
+que j’aime les Gouttridos ? J’y laisserai beaucoup de
+moi, car j’y ai beaucoup songé ; même, — écoutez
+ceci, puisque vous appréciez les confidences ! — j’y
+ai pensé des choses irréalisables, comme de m’enfouir
+dans une solitude pareille à celle-ci pour y connaître,
+au moins, la paix, à défaut de…</p>
+
+<p>— De bonheur ? Ce serait un espoir bien inutile !
+Vous n’y trouveriez sûrement pas cette paix à laquelle
+vous aspirez, parce que votre jeunesse se révolterait
+contre la mort dans laquelle vous prétendriez la jeter
+toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le
+temps d’être lassés par les années trop nombreuses,
+de rêver l’apaisement glacial de la solitude ! Vous,
+restez dans la vie ! demandez-lui ce qu’on ne lui
+demande que dans la jeunesse, ce que vous-même
+souhaitez… Goûtez-en la saveur qu’on n’oublie pas
+quand on l’a une fois sentie !</p>
+
+<p>— Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus
+retrouver quand on l’a perdue… Eh bien, je suis un
+peu lâche ! J’ai peur de souffrir, tellement qu’il y a
+des minutes où je voudrais pouvoir devenir une
+pierre inerte pour ne rien sentir ; d’autres, où j’envie
+les êtres très simples, très calmes et raisonnables
+qui, sans désir ni regret, acceptent paisiblement les
+jours comme ils se présentent à eux. J’ai envié, ici,
+à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand
+qui passe toutes ses heures devant son métier,
+sans rien souhaiter d’autre que d’achever sa tâche
+quotidienne, n’ayant pas même la tentation de regarder
+parfois, pour se délasser, ce paysage qui me
+ravit. Lui est autrement heureux que moi, que tous
+les tourmentés auxquels je ressemble ! Il ne demande
+rien à la vie et la subit sans plainte, ni révolte, ni
+espoirs inutiles… Ce que je ne puis faire encore.</p>
+
+<p>— Heureusement ! car alors vous ne seriez pas
+<i>vous</i>.</p>
+
+<p>— Moi ! que suis-je, mon Dieu ! Une pauvre créature
+qui se débat contre sa destinée ! j’imagine que
+si je jouis à ce point de mon séjour à Gérardmer, ce
+n’est pas seulement parce que la campagne me grise
+de lumière et d’air vif ; c’est aussi parce que ce séjour
+est pour moi comme une halte — délicieuse et reposante ! — dans
+ma vie toujours surchargée de travaux,
+de préoccupations, de responsabilités… Voilà
+une sensation que vous ne connaissez pas, vous qui
+êtes du monde des privilégiés, de ceux qui peuvent
+considérer l’existence comme une pittoresque aventure
+à courir.</p>
+
+<p>— Tant pis pour moi ! fit-il âprement. Me ferez-vous
+l’honneur de croire que j’estime à sa valeur
+le personnage que je joue en ce monde ? Le
+malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en
+créer un autre et que j’ai seulement à envier ceux
+qui méritent d’être estimés par vous… Celui-là surtout
+dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais,
+moi, vous donner absolu, comme je le
+rêve !</p>
+
+<p>Que voulait-il dire ? Elle cessa de contempler les
+lointains assombris doucement, et son regard, avec
+une gravité frémissante, chercha celui de Bertrand
+qui lui murmurait une folle prière.</p>
+
+<p>Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté
+défaillante ne cherchait plus à taire… Blanche Vanore
+approchait, leur jetant gaiement :</p>
+
+<p>— Vous oubliez un peu, ce me semble, que les
+apartés sont interdits en société. Charles et moi,
+nous demandons la faveur de nous mêler à votre
+conversation…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Dans la coquette petite salle de théâtre du casino,
+brillamment remplie de spectatrices en toilettes
+claires, Charles Grisel, enfoncé dans son fauteuil,
+ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule
+femme, Denise, debout sur la scène, blanche autant
+que les roses glissées dans sa ceinture, blanche
+comme l’était pareillement sa robe de souple mousseline
+de l’Inde… Denise qui s’inclinait, répondant
+aux acclamations du public qui la rappelait pour la
+troisième fois.</p>
+
+<p>Le concert de charité, dont la musique de Vanore
+était l’élément, avait superbement réussi. Mais violoniste,
+orchestre, choristes, auraient en vain tenté
+de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain,
+triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste,
+mais aussi succès de femme.</p>
+
+<p>Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant
+comme une merveilleuse inconnue dont il venait
+d’avoir la révélation ; bouleversé, non par la magie
+de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une
+voix que tous disaient destinée à devenir célèbre ! et
+surtout par la séduction qui émanait de cette jeune
+créature vibrante, par le caractère de beauté passionnée
+qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait
+plus que les larges prunelles d’ombre ardente, et la
+bouche très rouge, fraîche autant qu’un fruit savoureux.</p>
+
+<p>Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une
+fougue éperdue, tressaillant d’un complexe sentiment,
+fait d’admiration et, en même temps, d’impatience
+irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la
+curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le
+droit de la contempler et de l’entendre, de la juger,
+de goûter le charme de sa beauté de femme.</p>
+
+<p>Il n’était pas le seul à éprouver cette impression
+qui, plus intense, aiguë à en être une souffrance, énervait
+d’Astyèves à quelques pas de lui ! Placé un peu
+en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait
+pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette
+foule enveloppait Denise, des acclamations, des
+réflexions dont elle était l’objet qui se croisaient
+autour de lui, des sourires sottement satisfaits de
+Mme Arnales, des froids éloges d’Yvonne, — sourdement
+envieuse, — de l’admiration trop vive des
+hommes qui détaillaient sa beauté avec des mots
+hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser
+à ses pieds.</p>
+
+<p>Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance, — la
+furieuse contraction de ses lèvres voilée
+par la moustache, — un désir jaloux et fou grondait
+en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme
+un trésor précieux, cette vierge à laquelle jamais
+encore il n’avait osé adresser une parole d’amour,
+de lui murmurer enfin les mots qui, divinement, alanguissent
+l’âme des plus hautaines…</p>
+
+<p>Une dernière fois, elle s’inclinait… Ce fut pour
+lui une délivrance de la voir disparaître. Le concert
+s’achevait par une marche sonore, et les dames quêteuses
+se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient
+vers l’espèce de hall où le bal allait avoir
+lieu… Parmi elles, était Denise. Ainsi maintenant
+encore, elle appartenait au public !… Peut-être
+même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver
+seule un instant…</p>
+
+<p>Du moins, il voulait se donner cette chance, pour
+la voir mieux, de l’aborder seulement quand la cohue
+aurait défilé devant elle. Et laissant passer le flot,
+il resta debout, la regardant, hanté par le rêve d’aller
+vers elle sans souci de rien ni de personne ; ce
+rêve qui l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la
+rencontrait pour la première fois.</p>
+
+<p>Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il
+n’était plus un étranger pour elle, il avait su briser
+un peu sa réserve orgueilleuse de jeune sphinx et
+il avait entrevu quelle source vive de tendresse,
+d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence
+un peu hautaine. Guidé par le tact subtil
+que surexcitait en lui le souci de la femme qui lui
+plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et conduit,
+avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction ;
+attiré d’autant plus vers Denise, qu’il la sentait plus
+résolue à ne pas se laisser conquérir.</p>
+
+<p>Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des
+causeries qui sont une fête pour l’esprit, la révélation
+exquise d’une vraie âme de femme, enfermée
+dans une forme charmante… Pour d’autres, il avait
+éprouvé la même soif de la présence, le même besoin
+obsédant de la lumière d’un regard, d’un sourire, de
+la caresse d’une voix… Pas une, peut-être, ne lui
+avait en même temps inspiré cet involontaire respect,
+cette estime très haute qui arrêtaient sur ses
+lèvres les folles paroles d’aveu.</p>
+
+<p>Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation,
+tandis qu’à quelques pas de lui, il la sentait palpitante
+encore de l’émotion artistique éprouvée !
+Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions
+de son visage, il voyait, comme si la foule ne les eût
+pas séparés, le frémissement des lèvres, la flamme
+plus rose des pommettes, l’éclat des yeux, le frisson
+de tous les nerfs ; si maîtresse d’elle-même qu’elle
+se montrât, répondant aux hommages avec cette
+réserve presque grave qui ne permettait nulle équivoque
+sur sa personnalité de femme.</p>
+
+<p>Devant elle, défilait la colonie Arnales : Mme Arnales
+bienveillante et protectrice, prodigue d’exclamations
+flatteuses ; les femmes de son cercle à l’unisson,
+quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les
+autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience
+d’un succès auquel il leur était impossible de
+prétendre et qui exaltait l’attention des hommes
+pour cette trop séduisante chanteuse.</p>
+
+<p>En effet, très volontiers, ouvertement ou non,
+la plupart évoluaient vers elle, ou se massaient de
+façon à la contempler à leur guise dans son rôle de
+quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter,
+s’ils n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.</p>
+
+<p>Perdu à dessein dans la phalange masculine, le
+peintre Stanay crayonnait sa svelte silhouette, tout
+en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi, observait
+la jeune fille avec sa curiosité de romancier
+psychologue :</p>
+
+<p>— Avez-vous remarqué comme elle a le don de
+s’habiller ? Regardez-la auprès des autres femmes,
+même des plus « réussies » de cette brillante société !
+Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du
+couturier, greffée sur celle de la corsetière. Elle !
+voyez comme elle a l’intuition de ce qu’il faut pour
+conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de
+ligne qui est un délice pour les yeux !… Comme elle
+sait mettre d’harmonieuse originalité dans sa toilette,
+de telle sorte qu’elle en fait une délicate œuvre
+d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut que
+j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle
+est ce soir, drapée plutôt qu’habillée dans cette
+étoffe vaporeuse, avec son visage de jeune muse
+grave, mais aussi de femme passionnément féminine,
+elle réalise un type d’une séduction rare…</p>
+
+<p>— Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression,
+son regard aigu, toujours arrêté sur Denise ; et
+vous avez raison de dire qu’elle est bien femme !
+Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou
+sera !</p>
+
+<p>Stanay se mit à rire :</p>
+
+<p>— Pas commode à faire vibrer ! paraît-il.</p>
+
+<p>— Bah ! il suffirait d’un exécutant habile !</p>
+
+<p>— Que j’aimerais fort à pouvoir être ! Mais je
+n’ai pas l’espoir. Et, comme disent les bonnes gens,
+m’est avis que beaucoup sont dans mon cas ! Son
+heure n’est pas encore venue !</p>
+
+<p>Un remous dans la foule sépara brusquement les
+deux hommes. La salle maintenant était comble.
+Le murmure des voix se fondait en une rumeur
+joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs,
+disposées en corbeilles dans le hall. Des groupes
+se formaient. Mme Vanore, radieuse, recevait les
+félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument.
+Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu
+grisée par le succès de l’homme qu’elle adorait ;
+succès auquel, largement, comme tous, elle associait
+Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable
+voix de théâtre, exhalant son désir de lui voir
+accepter le rôle écrit pour elle par Vanore.</p>
+
+<p>— Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se
+décide à le chanter ! répétait-elle, souriante. Aucune
+artiste ne pourrait le faire comme elle ! Déjà, elle
+serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes
+conditions, si elle y avait consenti ; mais
+elle est une vraie enfant sur ce chapitre. Mon mari
+a déjà eu fort à faire pour la déterminer à aborder
+les concerts ! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie
+de sa belle interprète ! Le voici qui veut bien
+reparaître !</p>
+
+<p>Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales,
+qui promenait un œil distrait et ennuyé sur ce décor
+banal de casino ; lui qui était un amoureux fervent
+des belles œuvres d’art et prenait de moins en
+moins son parti de dépenser dans le monde, de
+façon stupide à son gré, les heures qu’il eût pu voir
+fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses collections
+précieuses…</p>
+
+<p>Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner
+sa femme et il se contenta de soupirer
+en constatant qu’elle ne paraissait nullement en dispositions
+de partir.</p>
+
+<p>Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien
+vite s’arroger les meilleures places, pour elle et ses
+amis ; et, à travers sa face-à-main, elle lorgnait de
+haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour
+envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne,
+jolie silhouette ennuagée de rose, autour de laquelle
+s’empressait une cour masculine, soigneuse de se
+faire inscrire sur le petit carnet de bal.</p>
+
+<p>— Sa robe est infiniment mieux réussie que celle
+de Marguerite, qui ressemble décidément à une vraie
+poupée ! remarquait-elle, observant « l’amie de
+cœur » de sa fille. Cette petite ne supporte pas
+l’examen !… Des yeux de porcelaine ! Un nez trop
+court ! Une bouche quelconque !</p>
+
+<p>Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience
+de l’aimable jugement ainsi porté sur elle ;
+mais elle n’en était pas moins de méchante humeur,
+exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui
+l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser
+son amie ; ni surtout Sabine, dont la petite figure
+irrégulière rayonnait sous la clarté des yeux magnifiques.
+Toujours gamine, sinon de tenue, car le
+regard maternel la maintenait, du moins de langage ;
+coquette avec une audacieuse insouciance
+d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en éveil,
+autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante
+drôlerie… Ce dont Yvonne lui en voulait un peu,
+ce que ne lui pardonnait pas Marguerite qui, en
+phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa
+juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait :</p>
+
+<p>— Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si
+dédaigneuse pour le charme et le talent de Mlle Muriel,
+car les mauvaises langues pourraient murmurer :
+« Ils sont trop verts ! »</p>
+
+<p>— Quelle stupidité ! Sabine. Que voulez-vous,
+grand Dieu ! que j’envie à votre étoile ?</p>
+
+<p>— Dame ! je vois bien des choses dont vous et
+moi, nous ne sommes pas pourvues comme elle…
+Des choses qui font que ces messieurs frétillent
+avec ensemble en son honneur ! Oh ! ce qu’à sa
+place, je m’amuserais à les faire griller à petit et à
+grand feu !… Mais elle, point ! Elle les traite par le
+mépris… Ce qui, après tout, est peut-être encore le
+moyen le meilleur pour se faire adorer !</p>
+
+<p>— Conclusion, elle est de l’espèce des grandes
+coquettes, jeta Yvonne de sa voix haute.</p>
+
+<p>Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel
+elle commençait à flirter.</p>
+
+<p>— Par exemple ! en voilà une invention !</p>
+
+<p>— Une invention ?… Hum !… Monsieur d’Astyèves,
+qu’en pensez-vous ? Regardez-la donc, la
+belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche
+cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué !
+Demain, il s’apercevra qu’il est amoureux
+fou d’elle ; alors, il mettra ses gants blancs et s’en
+ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi,
+nous irons assister à la célébration de leurs justes
+noces !</p>
+
+<p>Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand
+et sa réponse tomba incisive :</p>
+
+<p>— Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se
+vendre !</p>
+
+<p>— Non…, mais il faut bien se faire une raison.
+Et, somme toute, je crois qu’il est plus agréable de
+devenir la femme d’un garçon riche que de gagner
+sa vie sur les planches !</p>
+
+<p>Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait
+pas suivie par cet homme-là même qu’elle souhaitait
+presque jalousement s’attacher. Mais sa vanité ne
+pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès.
+Bertrand s’inclina avec une ironie discrète :</p>
+
+<p>— De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge,
+puisqu’il s’agit d’un sentiment tout féminin.</p>
+
+<p>L’orchestre jetait les premières notes d’<i>Estudiantina</i>
+avec un bruit sec de castagnettes… Aussitôt,
+il y eut, vers la phalange des danseuses, un mouvement
+général de tous les jeunes hommes et des
+couples se levèrent, commençant à tournoyer.
+Yvonne s’était détournée pour répondre à l’invitation,
+respectueusement murmurée, d’un cavalier qui
+venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui,
+n’avait encore formulé aucune demande, résolu à
+garder sa liberté…</p>
+
+<p>Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise.
+Jusqu’alors, il avait dû renoncer à l’aborder tant
+elle était entourée. Grisel avait été plus heureux,
+et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne
+le fit tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle,
+rien de plus naturel ni de plus vraisemblable ; mais
+qu’elle en fût touchée, au point de se laisser épouser,
+elle, le jeune sphinx dédaigneux ?… Il haussa les
+épaules à cette perspective vague, soudain évoquée.
+Pourtant, une obscure inquiétude en restait en lui,
+irritante comme une épine dans la chair…</p>
+
+<p>Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle
+pourrait être à quelqu’un lui était intolérable.</p>
+
+<p>Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son
+long rôle de parade, laissant, à quelques pas d’elle,
+Grisel causer avec Mme Vanore. Elle lui sourit,
+non pas seulement des lèvres, mais aussi de son
+regard que faisait si profond le cerne des yeux, ce
+soir-là.</p>
+
+<p>Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait :</p>
+
+<p>— Enfin, on peut arriver jusqu’à vous !</p>
+
+<p>— Mais ce n’était pas chose si difficile ! Savez-vous
+qu’en vous voyant ainsi rester à l’écart, j’avais
+fini par croire que…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur
+son visage, lui donnant un charme inattendu de
+petite fille rieuse.</p>
+
+<p>— Que…</p>
+
+<p>— Que je n’avais pas chanté à votre gré et que
+vous me fuyiez… par politesse, craignant ma pénétration.</p>
+
+<p>— Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène,
+vous seriez subitement devenue coquette ?
+Car vous n’avez jamais pensé pareille chose !</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>— Si, vraiment, un peu.</p>
+
+<p>— Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez
+la sainte horreur des compliments, fussent-ils
+seulement la vérité même, je vous dirai…</p>
+
+<p>— Que c’était bien ?</p>
+
+<p>— Mieux que bien !</p>
+
+<p>Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas,
+ayant peur d’en trop dire. Elle le sentit et son visage,
+pâli un peu, se rosa :</p>
+
+<p>— Ainsi je puis partir avec la certitude que,
+comme Vanore, vous êtes content de moi, vous, un
+vrai connaisseur ?</p>
+
+<p>— Partir ! Vous n’allez pas partir encore si vite ?…
+Vous allez rester pour le bal ?</p>
+
+<p>— Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes
+ne peuvent se mêler à leur public, ce serait contre
+tous les usages.</p>
+
+<p>Presque violemment, il jeta :</p>
+
+<p>— Ne dites donc pas de pareilles choses ! Vous
+savez bien que vous êtes au-dessus de toutes les
+femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui n’en
+juge ainsi !</p>
+
+<p>— Pas un homme, peut-être… Et encore ! Mais
+il n’y a pas que les hommes…</p>
+
+<p>Elle disait cela avec un détachement si sincère
+qu’il n’eut même pas l’idée de protester. Il pria
+seulement :</p>
+
+<p>— Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi
+une valse, je vous en supplie.</p>
+
+<p>Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité,
+l’étreignait de posséder un instant l’illusion
+qu’il l’emportait, appartenant à lui seul, comme il
+l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange
+s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle
+attachait sur lui. Elle n’avait plus rien d’une petite
+fille. Elle était une vraie femme, l’énigme charmeuse
+dont le mystère l’affolait. Il répéta :</p>
+
+<p>— Je vous en supplie… Vous voulez bien, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un
+sursaut de sa volonté pour échapper au charme
+subtil. Devant eux, les couples valsaient et l’orchestre
+jetait dans l’air chaud la griserie de ses
+sonorités caressantes.</p>
+
+<p>— Ce que vous me demandez n’est pas possible.
+Pour toutes sortes de raisons, je préfère ne pas
+danser. Il est plus sage, bien plus sage que je parte.
+Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence,
+d’ombre, de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez
+plus de me retenir ! D’ailleurs, voyez vous-même,
+on vient me chercher.</p>
+
+<p>Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un
+léger pli d’ennui barrant son front entre les sourcils ;
+et, tout de suite, elle expliqua :</p>
+
+<p>— Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps
+bien fâcheux, nous sommes sans voiture ; la
+nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en trouve, en
+ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore
+sont dans le même cas et s’effrayent aussi d’avoir à
+subir encore cette cohue dansante, sans savoir
+même quand ils auront chance d’en être délivrés.</p>
+
+<p>Une exclamation jaillit des lèvres de Denise :</p>
+
+<p>— Il fait si beau ! partons à pied, puisque vous ne
+craignez pas la marche.</p>
+
+<p>— A pied ? Y pensez-vous ? enfant. Comment
+s’arrangerait votre voix de l’humidité de la nuit ?</p>
+
+<p>— Ma voix ! Oh ! madame, vous savez bien que
+rien ne lui fait mal. Elle est aussi solide que moi.</p>
+
+<p>C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait
+encore. Mais Blanche Vanore aussi était prête à
+partir pédestrement, tentée, non par la magie du
+clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus
+vite ses enfants, quoiqu’elle demandât, un peu craintive :</p>
+
+<p>— Est-ce que la route ne va pas être bien déserte ?</p>
+
+<p>— Blanche, nous serons là pour vous défendre,
+soyez sans crainte, répliqua aussitôt Grisel.</p>
+
+<p>— Mais Mme Champdray et Denise pensent
+comme moi…</p>
+
+<p>— Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur
+d’accepter que je l’accompagne jusque chez elle.</p>
+
+<p>C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne
+pas se laisser enlever cette jouissance imprévue du
+retour dans la nuit auprès de Denise. Mme Champdray
+arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante
+pour n’avoir pas démêlé ce qui se passait
+en son faible cœur d’homme. Mais elle était de la
+race des joueuses qui ne craignent point les coups
+audacieux ; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas
+de voir s’aviver le sentiment qui jetait d’Astyèves
+vers la jeune fille…</p>
+
+<p>Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait
+pas :</p>
+
+<p>— Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant
+à toutes les jeunes filles qui, sans doute, vous
+attendent comme danseur ? Les Vanore sont assez
+nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au
+logis sans dérangement.</p>
+
+<p>— C’est un soin dont je me permets de réclamer
+la faveur, car je serais infiniment heureux de me le
+voir confié ! Le bal ne va pas s’achever si vite que
+je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de
+politesse, après avoir eu le plaisir de vous escorter.</p>
+
+<p>Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.</p>
+
+<p>Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si
+elle n’entendait pas le débat. Mais, obscurément,
+une pensée vague flottait en elle, qu’elle aimerait à
+marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet
+homme qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle !
+Ses nerfs détendus soudain, une étrange soif de
+repos, de protection, de tendresse l’envahissait…</p>
+
+<p>Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa
+envelopper par lui dans sa mante de drap rose
+dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait son
+visage.</p>
+
+<p>Devant le casino, sous le couvert des rameaux
+épais, s’allongeait l’avenue baignée d’ombre avec de
+fugitifs sillages de lumière d’argent ; les cimes des
+arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du
+ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée
+dont la sérénité tomba comme un baume sur
+sa fièvre. Et instinctivement, dans un besoin impérieux
+d’en jouir à son gré, sans conversation importune
+à son oreille, elle laissa les groupes se former
+et fit quelques pas en avant…</p>
+
+<p>Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice :</p>
+
+<p>— Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule ! Laissez-moi
+marcher près de vous… Laissez-moi jouir
+d’un bonheur tellement inespéré qu’il me semble le
+posséder en rêve seulement…</p>
+
+<p>Il lui parlait du même accent de chaude prière
+qu’un moment plus tôt au bal.</p>
+
+<p>Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un
+sourd frémissement qui avait la douceur d’une joie :</p>
+
+<p>— Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement
+d’humeur trop silencieuse pour infliger ma société à
+quelqu’un. Cette nuit est pour moi apaisante comme
+une berceuse… Je voudrais pouvoir longtemps ainsi
+en être enveloppée !</p>
+
+<p>— Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le
+reste du monde et m’apporte l’illusion d’avoir enfin
+le droit d’aller près de vous, qui semblez devenue
+l’âme même de ma vie…</p>
+
+<p>Pour la première fois, il lui parlait ainsi… Mais
+pour l’enhardir, lui, pour la rendre faible, elle, il y
+avait l’envoûtement de la nuit amoureuse, le mystère
+troublant de l’obscurité à travers laquelle ils
+avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient…</p>
+
+<p>Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il
+eut peur de la voir se dérober. L’heure, pour lui,
+était bien passée où, par un chevaleresque scrupule,
+il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience
+de ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce
+qu’il souhaitait d’elle. Aujourd’hui, il était prêt à
+une folie pour la conquérir… Mais, aussi, il savait
+bien quelle femme elle était ; qu’un mot, un geste
+lui eussent irréparablement enlevée, prononcés ou
+tentés avant la minute suprême où la volonté défaille…
+Et sa voix se fit suppliante pour implorer :</p>
+
+<p>— Soyez très bonne, très indulgente ! J’irai près
+de vous, si vous le préférez, sans vous parler, sans
+vous demander même le don de votre voix, de cette
+voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma
+raison… Je vous jure que je mérite que vous vous
+montriez généreuse, car j’ai si peur de vous déplaire, — et
+ainsi, de vous perdre ! — que cette crainte
+m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais
+cru capable, de vous taire… ce que vous semblez ne
+pas vouloir entendre… Et pourtant si vous saviez — écoutez
+ceci comme une confession que j’ose parce
+que je ne vois pas vos yeux sévères — quels rêves
+je fais, j’ai envie de vous murmurer, comme une
+prière très humble… Des rêves qui me hantent
+depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé
+que votre cœur enfin sera entraîné par le
+mien !</p>
+
+<p>Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication
+grave :</p>
+
+<p>— Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Au contraire, il faut que vous sachiez.
+La vérité a toujours le droit d’être entendue,
+parce qu’elle est la vérité… Demain, vous ferez de
+mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes
+les paroles que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer
+dans ma pensée ! Demain, je recommencerai
+à me taire si vous l’exigez… Mais laissez-moi, une
+fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez
+jeté dans l’âme… Jamais encore aucune femme
+n’avait exercé sur moi cette incessante et irrésistible
+attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous
+avec l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de
+vous toucher…</p>
+
+<p>Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais
+pas écouter…</p>
+
+<p>Mais il ne parut pas l’entendre ; pas plus qu’il ne
+s’apercevait maintenant que, l’obscure avenue traversée,
+la route montait vers les Xettes dans la
+blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu
+très haut dans la nuit.</p>
+
+<p>Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait
+à côté d’elle, si près qu’il avait aux lèvres la
+senteur d’œillet, qui était son parfum ; qu’à chaque
+pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait
+tout entier son jeune corps svelte… Ainsi que sa
+fière volonté gardait, bien caché, le mystère de son
+cœur.</p>
+
+<p>Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il
+continua :</p>
+
+<p>— Vous avez bien accepté les fleurs que vous
+jetaient les autres, dont l’admiration m’était un supplice,
+vous pouvez bien me permettre de vous offrir
+l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous
+êtes emparée dédaigneusement de moi, non pas
+seulement par votre merveilleux talent, mais par…
+tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant
+à aucune autre !</p>
+
+<p>— Oh ! si, pareille à toutes les autres ! murmura-t-elle,
+secouant la tête.</p>
+
+<p>— Pas pour moi… Vous êtes l’unique !… Vous
+êtes entrée dans ma vie dès le premier jour où je
+vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales ; entrée si
+victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que
+je vous devinais trop puissante… J’ai hésité à venir
+ici, sachant que je vous y trouverais et je prévoyais
+quelle tentation serait pour ma faiblesse ce bonheur
+délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer
+la vôtre, sans avoir le droit de vous en dire merci…
+Ce bonheur, je l’ai goûté, mais il ne me suffit plus !…
+Je ne puis plus me résigner à vous entrevoir seulement,
+lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement
+comme les autres du timbre affolant de votre voix,
+des clartés et du mystère de votre regard, de vos
+sourires et de vos silences, de vos pensées dont vous
+livrez juste assez pour qu’on désire passionnément
+les pénétrer toutes ; de la grâce jeune de vos gestes,
+de vos fiertés, de vos froideurs, qui sont une séduction
+devant laquelle je ne puis plus me défendre…
+J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul… J’ai
+la soif de trouver les mots qui m’ouvriront votre
+âme close, qui me mériteront de pouvoir enfin vous
+donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma
+pensée, <i>ma</i> Denise.</p>
+
+<p>Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui
+disait là, depuis bien des jours, elle en entendait
+l’aveu silencieux. Mais les mots qui le lui murmuraient
+soudain, dans la douceur recueillie de cette
+nuit tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement,
+brisait sa volonté.</p>
+
+<p>Elle avançait maintenant, envahie par la sensation
+de se mouvoir en un rêve charmeur, le regard perdu
+vers les lointains, voilés d’une gaze de brume, de
+ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un
+paysage de songe ; où, à leurs pieds, frissonnait un
+lac d’argent entre des montagnes d’ombre. Elle avait
+oublié ceux qui marchaient derrière elle, sur la route
+blanche ; bien seule avec cet homme qui la berçait
+de l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait
+tressaillir divinement l’âme de toutes les jeunes,
+quand elles ont aux lèvres le goût chaud de la vie.</p>
+
+<p>A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter
+vers elle sa voix soudain changée, assourdie et
+profonde, dont les sonorités passaient sur elle comme
+une enveloppante caresse, et, plus que les paroles
+mêmes, lui révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux
+dilettante jusqu’alors si maître de lui-même.
+Tout son être, à cette heure, criait vers elle ; et elle
+éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir
+vaincu ; à se sentir, elle, la toute-puissante, la femme
+dispensatrice suprême d’un bonheur dont, seule,
+elle possédait pour lui la source vive… Elle ne le
+jugeait plus ; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober,
+ni ne raisonnait, emportée par le grand
+souffle de passion dont il l’enveloppait impérieusement…
+Elle n’était plus que l’aimée écoutant celui
+qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne
+s’achevât pas encore, où chantait en tout son être
+l’allégresse divine…</p>
+
+<p>Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie
+et devant eux, c’était la maison de Mme Champdray.
+Machinalement, elle s’arrêta. Lui, comme elle.
+Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple
+dans son grand manteau rose, son jeune visage
+ébloui, avec des prunelles profondes où flottait la
+même mystérieuse expression d’ivresse grave qui
+entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler…</p>
+
+<p>Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui
+de l’attirer dans ses bras, de meurtrir de baisers les
+yeux dont il adorait le regard, la bouche désirable
+qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne…</p>
+
+<p>Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle… Un
+instinct lui criait que s’il s’abandonnait ainsi, il la
+perdait !</p>
+
+<p>Mais la tentation était si violente que, cette fois,
+avec une sensation de délivrance, il vit approcher
+Mme Champdray, qui avait monté la côte au bras
+de Grisel. La voix sourde, il dit :</p>
+
+<p>— Denise, vous me pardonnez de vous avoir
+ainsi parlé ?… Je vous aimais trop, je ne pouvais
+plus me taire…</p>
+
+<p>Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile,
+la bouche close, tandis que les adieux s’échangeaient
+autour d’elle ; et, à peine, il effleura la main
+dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la
+déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus
+précieuse que le regard rencontré une seconde dans
+la double étoile des yeux…</p>
+
+<p>Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray
+traverser le jardin, puis elle disparut dans la
+maison…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant
+et ne rêvez pas trop à vos succès ! dit Mme Champdray,
+embrassant le jeune front qui se tendait,
+comme chaque soir, vers elle.</p>
+
+<p>Dormir ! Un bizarre sourire passa sur les lèvres
+de Denise. Une fièvre semblait la brûler ; et, seule
+dans sa chambre où la lune découpait un carré de lumière,
+elle rejeta instinctivement son manteau, avec
+l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage.
+Mais elle ne s’approcha pas du cadre de la fenêtre
+ouverte sur la nuit enchantée, comme si elle eût eu
+peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les
+mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore…
+Ah ! ces mots, éternellement les mêmes, éternellement
+charmeurs, comme ils avaient pénétré
+dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de
+femme créé pour se donner, qui étouffait dans la
+fière solitude où elle l’enfermait !</p>
+
+<p>— Il m’aime ! mais moi, moi, pourtant, je ne
+l’aime pas ? pensa-t-elle avec une sorte d’épouvante.</p>
+
+<p>Alors pourquoi l’avait-elle écouté ?… Comment
+avait-il pu jeter en elle cette ivresse qui la dominait
+peu à peu quand il lui parlait sur la route solitaire…</p>
+
+<p>Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque
+et elle savait bien de quel alliage était fait l’amour
+dont elle venait d’entendre l’aveu. Il l’aimait, comme
+d’autres déjà l’avaient aimée ! Non pour l’épouser et
+pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette
+vie de théâtre dont elle était menacée !… Alors,
+pourquoi ne lui avait-elle pas répondu comme aux
+autres, dédaignant leur injurieux hommage ?… Pourquoi,
+à cette heure où elle descendait dans l’intimité
+de son âme, y découvrait-elle que s’il fût venu à elle
+lui demandant d’être sienne à jamais, la petite graine
+d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de
+toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se
+fût épanouie en une plante superbe dont le fruit les
+eût divinement enivrés…</p>
+
+<p>Oh ! être aimée ! Être la vie, l’âme, le tout d’une
+autre créature, quelle douceur ! En était-il une comparable
+à celle-là, même ne donnât-elle qu’une illusion
+de bonheur ? D’où venait donc que tout à coup,
+elle le sentait ainsi avec cette intensité douloureuse ?
+D’où venait qu’à cette heure tout son être jeune appelait
+cette caresse du regard, de la voix, des lèvres
+qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont
+le souvenir demeure vivant même au cœur des
+aïeules…</p>
+
+<p>Ah ! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves ?
+qu’il l’avait vaincue parce que son amour, dominateur
+et suppliant, l’avait enveloppée alors que, pour un
+moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de
+la vie quotidienne ne la maintenait de force hors du
+rêve… Parce que cet amour s’était révélé à elle
+dans l’enchantement des jours d’été, des crépuscules
+tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des
+beaux bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait
+comme un chant dans les aiguilles des sapins…</p>
+
+<p>Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle
+songeait, toute brisée, inconsciente des minutes qui
+s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le vaste ciel
+limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit
+claire épandait son calme infini sur les montagnes
+obscures estompées par la brume, sur les bois silencieux,
+sur les métairies blanches où les êtres
+reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil…</p>
+
+<p>Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.</p>
+
+<p>— Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante ? Depuis
+que vous êtes rentrée dans votre chambre, je
+ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et vous
+ne m’avez pas répondu.</p>
+
+<p>C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité
+de la pièce, s’arrêtait surprise.</p>
+
+<p>Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut
+très grave sous le reflet de lune qui, seul encore,
+éclairait la pièce. D’un mouvement de créature
+qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire
+glissa sur sa bouche et, la voix lente, elle dit :</p>
+
+<p>— Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui
+est malade ! Il me vaudrait mieux, je crois, repartir
+pour Paris. Je me croyais bien forte et je découvre
+que je suis faible autant que les autres…
+Ah ! je désire trop être aimée !</p>
+
+<p>A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une
+âme entendait ce cri jailli de la sienne. Elle songeait
+tout haut, certaine d’être comprise, quel que
+fût l’aveu qui lui échapperait.</p>
+
+<p>Mme Champdray l’attira doucement :</p>
+
+<p>— Pauvre enfant ! sûrement, vous l’aurez, votre
+part d’amour… Mais il faut l’attendre de qui seulement
+peut vous la donner ! Ne vous fiez pas aux
+autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous
+leur aurez abandonné votre cœur…</p>
+
+<p>— Je le sais…, sans illusion… C’est pourquoi je
+n’ai aucune excuse pour montrer cette misérable lâcheté !</p>
+
+<p>— Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même ;
+demain, vous retrouverez toute votre vaillance
+et je vous y aiderai de mon mieux, si vous le
+désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux
+nerfs ; vous avez trop chanté de musique capiteuse,
+trop entendu de paroles qui grisent… Et aussi trop
+regardé le clair de lune ! Il faut maintenant que
+l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume
+prosaïquement sa lampe et s’en aille bien vite dormir
+sans plus rêver ni penser…</p>
+
+<p>Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de
+Mme Champdray ; et de lui trouver cette délicate
+tendresse de mère, une reconnaissance infinie pénétra
+Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya
+sa tête sur l’épaule de son amie.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, que vous êtes bonne, et que
+toute mon âme vous remercie…</p>
+
+<p>— De bien peu de chose, ma chère petite fille…
+Allez vite vous reposer. Et que la paix soit avec
+vous…</p>
+
+<p>D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction,
+elle avait posé la main sur les cheveux de
+Denise. Puis, doucement, comme elle était venue,
+ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la
+pièce…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler
+son cheval qu’il avait rudement mené depuis Gérardmer,
+dans sa crainte de ne pouvoir rejoindre Denise
+si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck.
+Vanore, le matin même, lui avait incidemment appris
+que sa femme emmenait la jeune fille et les
+enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la
+Schlucht ; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade
+de ce côté, cédant à ce désir impérieux de
+voir Denise que chaque jour avivait en lui, sans qu’il
+en prît désormais souci.</p>
+
+<p>Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il
+allait maintenant droit devant lui où son désir le
+poussait, insouciant de ce qui en résulterait pour
+elle, comme pour lui, dans une détente consentie de
+sa froide volonté. Il était comme un homme qui
+s’enivre, avec la conscience du danger couru, mais
+trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps
+et âme, dominé par la magie de l’heure présente…
+Toujours ainsi, il avait suivi son bon plaisir, avec
+un orgueilleux dédain des conséquences…</p>
+
+<p>Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir
+où il s’était trahi. Et dans leurs brèves rencontres
+chez Vanore d’où elle sortait quand il arrivait, chez
+Mme Arnales où elle était apparue seulement un
+moment pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable
+comme aux premiers temps où il la voyait ; libre
+d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de l’aveu
+dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en
+elle. Et, à son exemple, il ne s’était pas même permis
+une allusion.</p>
+
+<p>De la part d’une autre, il eût pu croire à une
+manœuvre de coquette, mais elle était incapable de
+pareils calculs, il en avait la certitude, si sceptique
+fût-il… Alors pourquoi semblait-elle résolue à se
+faire « lointaine » comme jadis ? Oh ! ce « pourquoi ? »
+Combien de réponses il lui avait cherchées tandis
+que, pour aller à elle, encore, il lançait son cheval
+sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient
+pas…</p>
+
+<p>Maintenant la dernière côte était gravie ; il arrêta
+la bête ruisselante.</p>
+
+<p>Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique
+de la vallée de Munster qui s’allongeait à l’horizon.
+D’un coup d’œil, il enveloppait un groupe de
+touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en
+cette solitude ; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient
+sur la route vers les roches du Kruppenfels,
+ou s’engageaient dans les sentiers coupant la frontière
+pour monter au Hoheneck… Mais aucune
+n’était celle de Denise. L’idée lui traversa l’esprit
+que, peut-être, il ne parviendrait pas à la rencontrer
+et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui
+craint de voir lui échapper la source d’eau vive.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers l’hôtel et demanda :</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec
+trois ou quatre enfants et une jeune fille brune, accompagnées
+d’un homme grand et très fort ?…</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, mais cette société-là est partie
+pour le Hoheneck.</p>
+
+<p>— Il y a longtemps ?</p>
+
+<p>— Une demi-heure à peu près.</p>
+
+<p>— Savez-vous par quel sentier, français ou allemand ?</p>
+
+<p>Le domestique donna l’indication approximative ;
+et Bertrand, ayant laissé son cheval, s’engagea dans
+le chemin indiqué qui montait doucement sous la
+ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs
+n’auraient pas sur lui grande avance, car il
+savait combien Mme Vanore et Grisel marchaient
+lentement et il songea :</p>
+
+<p>— Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se
+reposer au point de vue des <i>Rochers de la Source</i>…
+Je vais les y trouver…</p>
+
+<p>Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée
+était pour lui. Sous le dôme léger des branches, il
+aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses côtés,
+puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur
+l’herbe ; et enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise,
+contemplant les sauvages profondeurs de l’admirable
+ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait
+à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des
+Vosges. La petite Huguette l’aperçut tout de suite.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur d’Astyèves !</p>
+
+<p>Les autres tournèrent la tête avec des exclamations.
+Mais, en cette minute, lui ne voyait que Denise.
+Leurs regards se rencontrèrent. Elle comprit
+pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une
+douceur ardente s’épandit en elle, pareille à une joie,
+cette joie qui pénètre les plus fières quand elles
+se sentent l’aimée…</p>
+
+<p>Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un
+sourire de bienvenue :</p>
+
+<p>— C’est une bonne surprise de vous voir surgir
+ainsi ! Est-ce le hasard qui vous amène, ou saviez-vous
+que nous étions ici ?</p>
+
+<p>Il ne daigna pas éviter une franche réponse.</p>
+
+<p>— Je le savais ; j’ai rencontré ce matin Vanore
+qui me l’a dit ; et, en dirigeant ma promenade de ce
+côté, cette après-midi, j’espérais bien avoir quelque
+chance de vous retrouver.</p>
+
+<p>Naïvement, elle approuva :</p>
+
+<p>— C’est gentil, cela ! Une excellente inspiration
+que vous avez eue là ! Alors vous recommencerez
+avec nous l’ascension du Hoheneck ?</p>
+
+<p>— Si je ne suis pas indiscret…</p>
+
+<p>— Pas du tout. Quelle idée ! N’est-ce pas ? Denise.
+Seulement, je ne vous promets pas que Charles et
+moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne
+sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes.
+Je vous confierai les enfants, du moins les grands,
+je garderai Huguette. Cela dit, je ne vous offre pas
+de vous asseoir, car il faut nous remettre en route.
+Jean ne tient plus en place.</p>
+
+<p>Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les
+appels réitérés de son fils, et, lentement, elle se reprit
+à marcher dans le sentier qui, en pente insensible,
+s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne
+paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand
+et continuait à bavarder avec lui. Il l’accompagnait,
+secoué d’une furieuse impatience en voyant, devant
+lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle
+causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.</p>
+
+<p>Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être
+attentif au caquetage de Mme Vanore. Elle disait :</p>
+
+<p>— Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui
+cette excursion à la Schlucht, afin que Denise
+en profite avant son départ.</p>
+
+<p>— Avant son départ ?…</p>
+
+<p>— Mais oui ; vous ne saviez pas ?… Mon mari ne
+vous a pas raconté ?… Sa mère la réclame et elle est
+sous le coup d’une lettre qui lui dise quel jour elle est
+attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer
+par Mme Champdray qui espérait la garder jusqu’en
+octobre.</p>
+
+<p>Il demanda encore :</p>
+
+<p>— Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être
+rappelée ?</p>
+
+<p>— Oh ! de la part d’une femme fantasque comme
+sa mère, rien ne doit la surprendre beaucoup ! Pourtant,
+elle ne prévoyait pas ce brusque rappel dont
+elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez
+comme elle est dévouée ! Du moment qu’on la demande,
+elle est prête à partir, à sacrifier toute la
+fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.</p>
+
+<p>Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé
+toutes les autres de son cerveau : elle allait partir,
+lui échapper…</p>
+
+<p>Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas la perdre !… Je ne veux pas !</p>
+
+<p>Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer
+à marcher courtoisement auprès de Mme Vanore,
+de lui répondre, de ne pouvoir aller vers
+Denise dont la présence allait lui être enlevée…
+Comment n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle
+pas que le regard, les mots de bienvenue dont
+elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau pour sa
+soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes
+les fibres de son être…</p>
+
+<p>Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue
+des prairies qui s’élevaient maintenant jusqu’au
+sommet du Hoheneck. Les arbres disparaissaient,
+même les buissons de hêtres, courbés par les vents,
+écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes
+jaunes fleurissaient.</p>
+
+<p>Denise s’arrêta, enfin !… Sans doute, pour mieux
+contempler l’horizon ; un de ces larges horizons
+qu’elle adorait, enveloppant la terre de Lorraine et
+ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure
+des sapins ; la terre d’Alsace, baignée par son
+large fleuve qu’enserraient et les cimes bleuâtres de
+la forêt Noire et les sommets arrondis des Vosges,
+marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait
+en lourdes masses floconneuses, à travers l’immensité
+du ciel.</p>
+
+<p>Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle
+ne l’entendit et tourna un peu la tête vers lui.</p>
+
+<p>Dans les yeux, elle avait cette expression qui
+illuminait le visage comme une flamme. Avant qu’il
+eût parlé, elle dit :</p>
+
+<p>— C’est beau ici, n’est-ce pas ?… Plus encore
+qu’aux Gouttridos !</p>
+
+<p>— Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on
+va perdre ! Est-ce donc vrai que vous allez partir ?</p>
+
+<p>La question lui était échappée irrésistiblement.</p>
+
+<p>— Oui, c’est vrai.</p>
+
+<p>— Vous partez…, pourquoi ?</p>
+
+<p>Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre
+ce départ inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait.
+Alors, arrêtant sur lui son regard clair, elle expliqua
+simplement :</p>
+
+<p>— Parce que ma mère est rentrée à Paris,
+très fatiguée de sa saison d’eaux et qu’elle a besoin
+de moi.</p>
+
+<p>Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle
+à laquelle il n’avait pas songé, vite habitué à
+l’effleurement délicieux de sa jeune vie, cette chose
+allait s’accomplir ! Elle allait s’éloigner, disparaître
+dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe.
+De nouveau, une révolte gronda en lui, l’animant
+d’une volonté invincible de ne pas la laisser lui échapper.
+Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter
+de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir
+vivre près de lui, de renoncer à l’espoir de l’enivrer
+enfin du parfum d’amour dont il l’enveloppait… Et
+une prière inconsciente lui jaillit des lèvres :</p>
+
+<p>— Ne partez pas encore ! Restez, je vous en supplie…</p>
+
+<p>— Rester…, pourquoi ? Je ne puis pas. N’avez-vous
+pas compris que je suis attendue le plus tôt possible ?…</p>
+
+<p>Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit
+pas qu’au fond de ses yeux, s’allumait la mystérieuse
+clarté dont, un soir unique, il avait vu déjà le rayonnement.
+Il entendit seulement l’accent résolu de la
+belle voix grave, et une sorte de colère le bouleversa
+de la voir calme ainsi, alors qu’elle avait soulevé en
+lui un souffle de tempête.</p>
+
+<p>— Soit, il faut, en effet, que vous partiez… Et
+peu vous importe !… Avec quelle sérénité d’âme
+vous acceptez de faire souffrir en vous éloignant…</p>
+
+<p>— De faire souffrir ? Oh ! non, je ne ferai souffrir
+personne. Vous me supposez trop de puissance. Tout
+au plus, pourrais-je peut-être laisser quelques regrets,
+parmi de très bons amis… Mais, heureusement,
+ces regrets-là n’ont rien de douloureux !</p>
+
+<p>— Denise ! ah ! Denise, est-ce vous, la sincérité
+même, qui pouvez parler ainsi !</p>
+
+<p>Il avait jeté les mots presque violemment. Elle
+tressaillit et, d’instinct, leva les yeux vers lui.
+Mais ce ne fut qu’une seconde, elle avait peur du
+charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait divinement
+vaincue…</p>
+
+<p>— Denise, pour dire… ce que vous dites, vous
+n’avez donc pas senti ce que vous êtes devenue
+pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je
+ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin
+de vous ; que l’idée de vous laisser partir, ou de ne
+pas vous suivre, me paraît monstrueuse, insensée,
+impossible enfin à accepter… Car, lorsqu’on est un
+pauvre homme fait de chair, de sang, de passion,
+non pas un saint ! on n’accepte pas ce qu’on sait être
+pour soi un supplice…</p>
+
+<p>Oh ! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité
+d’accent qui faisait ses paroles si dangereuses,
+distillant le vertige… Ah ! heureusement,
+elle allait partir… Alors, elle redeviendrait sage…
+Et lui, il oublierait, quoi qu’il en dît…</p>
+
+<p>Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il
+demandait, avec une sorte d’autorité suppliante :</p>
+
+<p>— Denise, vous ne me croyez pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! si je vous crois… Je ne doute pas qu’en ce
+moment vous… n’aimiez la femme séduisante que
+vous imaginez voir en moi, mais…</p>
+
+<p>— Mais vous n’en prenez guère souci… Ah ! quel
+cœur avez-vous donc pour rester ainsi… indifférente
+et froide !… quand vous devez vous sentir aimée
+follement, au point que, si vous daigniez le vouloir,
+vous feriez votre chose de l’homme qui n’a plus que
+vous en lui…</p>
+
+<p>Elle devint très pâle et, machinalement, regarda
+autour d’elle, comme un être ébloui qui cherche un
+appui… La grande solitude des sommets l’entourait.
+Elle avait continué à monter, et bien loin en
+arrière, étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se
+reposaient de nouveau. En avant, Jean avait entraîné
+sa sœur, et les cheveux d’or blond de Madeleine
+ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse…
+Elle était toute seule avec le tentateur,
+encore une fois, n’étant protégée que par sa science
+triste de la vie.</p>
+
+<p>Frémissante, elle dit :</p>
+
+<p>— Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant
+de scepticisme, tant de sagesse, si vous saviez
+combien déjà j’ai entendu de telles paroles ! combien
+j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient !…
+C’est pour cela que, maintenant, tous
+peuvent inutilement me parler d’amour.</p>
+
+<p>— C’est parce que, comme moi, les autres ignorent
+les mots qui ouvriront votre cœur… Ah ! vous le
+gardez bien…</p>
+
+<p>— Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté !</p>
+
+<p>Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée :</p>
+
+<p>— Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je
+pourrai le faire, non seulement avec amour, mais
+encore avec foi ; quand ce sera pour tout l’avenir,
+pour être la femme, porter le nom de celui qui me
+dira qu’il m’aime… Et cela, je sais, sans illusion,
+qu’à cette heure, ce n’est pas un honneur auquel il
+me soit permis de prétendre !… Aussi, tout ce qu’il
+peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me
+défendre, autant contre les autres que contre moi-même…
+Car je ne suis ni froide, ni indifférente,
+hélas ! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre insensible
+comme je m’y applique, c’est vrai, autant
+que j’en ai le courage… Et je me le reproche ! Mais
+toute la volonté du monde ne peut faire qu’à mon
+âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement
+d’une vieille femme…, ne peut faire qu’on
+n’ait plus dans l’âme la soif, — ah ! bien douloureuse,
+quelquefois ! — de connaître le bonheur de
+celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne
+plus rien demander à la vie !… Vous voyez que je
+suis franche ! Seulement…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait
+à coups pressés dans sa poitrine.</p>
+
+<p>— … Seulement, grâce à Dieu ! j’ai aussi l’horreur
+invincible de tout ce qui salit et l’orgueil de croire
+que je vaux plus que ce qui m’est seulement offert !
+Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte
+comme je veux, comme je dois l’être !</p>
+
+<p>Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait
+écoutée, sans un geste même pour l’arrêter ou la
+prier. Cette fois, elle venait de lui ouvrir toute,
+largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune
+âme de passionnée, mais aussi de droite et fière créature.
+Et, en lui, soudain, avait pénétré, avec la certitude
+que, <i>jamais</i>, elle n’accepterait un amour qui
+serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être
+conduit vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche
+à détrousser une créature que nul ne défend…</p>
+
+<p>Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable,
+d’autant plus qu’elle ne voulait pas se donner !…
+Et, soudain, un irrésistible élan abolit en lui sa volonté,
+un de ces élans qui élèvent un être au-dessus
+de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies
+dans lesquelles sombrent les misérables calculs de
+l’égoïsme humain… Les mots que criait toute son
+âme lui échappèrent :</p>
+
+<p>— Denise, je vous aimerai comme vous voulez
+l’être… Soyez mienne… Devenez ma femme…</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les
+yeux, blanche jusqu’aux lèvres. Puis, elle répéta
+d’un ton bas :</p>
+
+<p>— Que je sois votre femme ?… Moi ?… c’est là ce
+que vous me demandez ?…</p>
+
+<p>Elle s’était arrêtée ; lui aussi. Ils se regardaient
+dans la solitude de la montagne, qui les isolait du
+reste de la terre. Leurs âmes s’interrogeaient, palpitantes,
+à cette heure décisive où s’engageaient
+leurs destinées…</p>
+
+<p>Elle dit, d’une voix qui tremblait :</p>
+
+<p>— Pourquoi essayez-vous de me tenter ? C’est
+mal !</p>
+
+<p>— Denise, je vous veux toute, comme je vous
+aime toute !</p>
+
+<p>— Vous voulez que je devienne votre femme…
+Vous le voulez…, depuis quand ? depuis un moment ?…</p>
+
+<p>Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent.
+C’était une question solennelle de créature loyale,
+en un instant où la vérité seule devait être dite.</p>
+
+<p>— Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus
+tout, je voulais votre chère présence pour la
+vie entière…</p>
+
+<p>Et il était sincère. Le monde était loin, si loin
+que ses préjugés, ses ambitions, ses exigences, lui
+apparaissaient comme des ombres vaines ; aussi insignifiantes
+que le semblaient les lointaines maisons
+dispersées dans la vallée qui, vues de ce sommet,
+étaient pareilles à de minuscules jouets d’enfants…
+La seule réalité, exquise, divine, c’était cette jeune
+créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation
+même de son bonheur humain ; dont, à cette heure,
+il n’adorait plus seulement la grâce de femme, la
+forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche
+hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge,
+orgueilleusement gardée…</p>
+
+<p>Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir
+étreignit Bertrand.</p>
+
+<p>— Denise, pourquoi vous taisez-vous ? Je sais
+bien que je ne suis rien pour vous, à peine plus
+qu’un étranger… Aussi, ce que je vous demande,
+c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant
+que j’aie conquis votre cœur, pour que nous soyons
+heureux follement… Et c’est si bon d’être heureux !
+Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas !
+Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre
+du bonheur en vous adorant…</p>
+
+<p>Elle répéta, suppliante :</p>
+
+<p>— Ne me tentez pas !… Soyez généreux puisque
+je vous ai avoué que j’étais faible, que, moi aussi, — comme
+toutes les jeunes, je suppose, — je trouverais…
+si bon ! de me donner toute en me sentant
+le tout d’un autre être !</p>
+
+<p>— Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi
+vous apprendre cette joie que vous ne connaissez
+pas et que votre jeunesse appelle…</p>
+
+<p>Oh ! la redoutable puissance des mots qui effleurent
+comme des caresses, qui jettent dans l’âme l’enivrante
+certitude d’être l’élue, celle pour qui les sacrifices
+sont des joies… Pourquoi donc ne pouvait-elle
+s’y abandonner, sans regret, sans crainte, sans
+pensée, dans l’allégresse d’un bonheur suprême
+venu à elle tout à coup ? Pourquoi ne pouvait-elle,
+comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant,
+hostile et ironique, prêt à se dresser
+contre elle si elle se permettait d’oublier les lois qu’il
+formule pour parquer les êtres en castes, selon leur
+fortune…</p>
+
+<p>D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains :</p>
+
+<p>— C’est un rêve irréalisable que vous essayez de
+me faire faire !</p>
+
+<p>— Irréalisable, pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que tout nous sépare…, tout ! et que
+demain, peut-être même dans un moment, vous en
+aurez conscience aussi clairement que moi, vous
+vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié !</p>
+
+<p>— Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu
+être infiniment heureux par vous ?… Ah ! Denise,
+comme vous me jugez !… Vous raisonnez parce que
+vous n’aimez pas ! Vous ne parleriez pas ainsi, si
+j’avais pu éveiller en vous une ombre même de la
+passion que vous m’avez jetée dans tout l’être !</p>
+
+<p>La voix lente, elle dit un peu bas :</p>
+
+<p>— Pour que j’aime, il faut que je puisse croire…
+presque comme on croit en Dieu, en s’abandonnant
+à lui, dans une foi sans limite…</p>
+
+<p>— Et cette foi, vous ne l’avez pas !</p>
+
+<p>— Je voudrais tant l’avoir ! Ah ! mon ami, pardonnez-moi,
+si je vous fais injure… C’est si cruel
+pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui m’empêche
+d’aller à vous, comme vous le souhaitez…</p>
+
+<p>— Laquelle ? Dites-la-moi, même si en parlant,
+vous allez vous montrer dure…</p>
+
+<p>Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression
+que jamais encore il n’y avait vue, de douceur
+infinie et tendre, de prière triste :</p>
+
+<p>— Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise…
+Que sais-je ? Oui, je crois, je suis certaine que je
+vous suis chère en ce moment, à vous faire oublier
+tout ! pour que nos deux existences se confondent…
+Mais, en même temps, j’ai… si forte !… la conviction
+décevante que vous m’avez parlé dans un élan
+que vous regretterez quand je serai loin, que vous
+aurez repris l’entière possession de votre jugement…
+Je crois que vous m’aimez avec tout votre être,
+sauf avec votre raison… Et j’ai peur de votre raison…</p>
+
+<p>Oh ! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs
+bas-fonds de son âme d’homme, y découvrait
+l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous une
+rafale de passion… Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle
+ces choses que, confusément, il sentait trop
+vraies ?… Alors que, lui-même, tout bas, redoutait,
+autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse, quand il
+ne subirait plus le charme triomphant de sa présence
+qui enlevait en lui toute autre pensée que celle de
+la retenir toujours… Pourtant, est-ce qu’il pourrait
+regretter ou souhaiter quelque chose de meilleur au
+monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras,
+sous ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme !…
+Et il supplia :</p>
+
+<p>— Denise, ne parlez pas ainsi… Ayez pitié de
+nous… N’écoutez pas votre scepticisme. Dites que
+vous consentez à être ma femme et vous ferez de
+moi un autre homme qui ne méritera plus que vous
+doutiez de lui… Ne vous refusez plus… Laissez-nous
+essayer d’être heureux, comme tous deux nous
+en avons soif ! Vous m’apprendrez à être ce que
+vous voulez que je sois, à valoir plus que je ne
+vaux, à obtenir votre foi, votre amour, vous, mon
+<i>unique</i>…</p>
+
+<p>Elle tressaillit ! Et s’il disait vrai ? Si la sagesse
+était de faire du bonheur avec la fragilité d’un caprice ?…
+Ah ! si elle eût ignoré ses ambitions, ses
+goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son
+égale en fortune devant le monde, comme elle se fût
+enfin confiée à lui, délicieusement conquise ! Mais
+sa délicate fierté de fille pauvre lui scellait les lèvres
+pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir
+d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave,
+elle dit lentement :</p>
+
+<p>— Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai
+comment vous êtes venu à moi, me recherchant
+pour moi seule, qui suis pauvre, sans relations dans
+votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens
+maintenant à la classe de celles qui gagnent
+leur pain. Mais pour cela, justement, je ne puis aujourd’hui,
+oh ! non, je ne puis vous promettre d’être
+votre femme comme vous me le demandez… Je ne
+le dois pas… Ce serait mal !</p>
+
+<p>— Denise, prenez garde ! C’est peut-être notre
+bonheur à tous deux que vous jouez en ce moment
+par orgueil !</p>
+
+<p>— Peut-être… Mais je ne veux pas avoir conquis
+le mien par surprise ! Mon ami, de toute mon âme,
+je vous remercie de m’avoir parlé comme vous l’avez
+fait… Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa
+voix. Elle sentait bien qu’il avait raison, qu’elle
+jouait son avenir, mais elle était incapable de passer
+outre le scrupule qui la dominait…</p>
+
+<p>— Denise, que pensez-vous ?</p>
+
+<p>— Ceci. Demain ou après, je vais partir… Vous
+resterez des semaines sans me voir, selon toutes
+prévisions. Puis, la vie de Paris vous reprendra
+comme elle m’aura déjà reprise, alors…</p>
+
+<p>— Alors ? Denise.</p>
+
+<p>— Alors, si, à ce moment, je suis encore pour
+vous… la même, si vraiment vous souhaitez que je
+devienne votre femme, malgré tout ce qui est entre
+nous ; après que vous aurez bien réfléchi à ce <i>tout</i> !…
+alors, vous pourrez venir me chercher… Je ne me
+défendrai plus d’aimer et je l’apprendrai de vous de
+tout mon cœur…</p>
+
+<p>Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste :</p>
+
+<p>— Laissez-moi vous dire tout ce que je pense…
+Si, au contraire, vous en venez à trouver, comme
+moi, que trop nous sépare, je ne m’en étonnerai pas,
+car je vous considère comme libre, autant que moi-même,
+après mon refus aujourd’hui ! Je me souviendrai
+seulement de cette heure-ci comme d’un
+rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous
+resterai reconnaissante de m’avoir donné… oh ! bien
+reconnaissante, mon ami…</p>
+
+<p>Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant
+comme un adieu. Il eût voulu la supplier de l’enchaîner
+à jamais par une de ces promesses qu’un
+homme d’honneur ne peut rompre… Pourtant ses
+lèvres ne prononcèrent pas les mots qui eussent imploré,
+quoiqu’il jugeât son silence misérablement
+lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop pénible
+pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien ! Et le
+mépris qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri
+d’une sincérité amère :</p>
+
+<p>— Ah ! vous avez raison de ne pas vouloir vous
+confier à moi ! Je ne mérite guère une femme telle
+que vous… Et c’est tout ce que vous valez qui nous
+met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables
+questions auxquelles votre générosité a songé !</p>
+
+<p>Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide,
+elle lui imposait le silence ; tout près d’eux, arrivait
+Blanche Vanore.</p>
+
+<p>Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait
+si bien oublié son existence, — comme celle de tous
+les êtres, hors un seul, — que son apparition lui
+semblait un fait anormal dont le sens lui échappait…</p>
+
+<p>Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait
+« Denise ! » sonna à son oreille comme une note
+discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui tenait
+Huguette par la main, puis d’autres promeneurs,
+dont les paroles vibraient dans l’air vif.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement,
+par sa fatigue, qu’elle ne remarquait même
+pas l’étrange expression qui flottait sur le visage de
+Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie,
+elle s’exclamait :</p>
+
+<p>— Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck !
+Vous a-t-il assez fait disserter ! Charles et
+moi, nous finissions par être tellement intrigués de
+vous voir ainsi immobilisés à la même place, que
+la curiosité nous a rendu des forces pour venir voir
+à notre tour ce qui vous intéressait tant !</p>
+
+<p>Denise dit machinalement :</p>
+
+<p>— La vue est magnifique ici… Il semble qu’on y
+soit en plein ciel !</p>
+
+<p>Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement,
+elle s’était fermé la porte. L’arrivée de
+Blanche Vanore la rejetait dans la réalité des choses ;
+et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si elle
+n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux
+lui murmuraient encore la même prière éperdue :
+« Laissez-vous aimer… Oubliez votre mortelle sagesse ! »</p>
+
+<p>Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper
+Huguette qui voulait courir vers son frère, aperçu
+un peu plus haut encore, sur le faîte du Hoheneck.
+Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable.
+Avec un rire sonore, il interrogeait :</p>
+
+<p>— Eh bien, on ne monte plus ?… Est-ce Mlle Denise
+qui vous arrête ? Blanche. Diable ! quelle ascension,
+j’en suis époumoné ! Si jamais l’on m’y reprend…</p>
+
+<p>— Allons, Charles, un peu de courage… Nous
+sommes presque arrivés à notre but… Il faut bien aller
+voir ce que deviennent les enfants. Jean a entraîné
+sa sœur, comme toujours… Pourvu qu’elle n’ait pas
+eu froid… L’air est si vif à cette hauteur ! Charles,
+voulez-vous mettre le manteau de Huguette ?… Oh !
+pardon, Denise, de vous en donner la peine…</p>
+
+<p>La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet,
+trop heureuse d’avoir un prétexte pour se dérober à
+ceux qui l’entouraient. Mais sa tâche remplie, les
+laissant achever l’ascension, elle continua de monter
+seule ; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage
+de Blanche Vanore, aux prosaïques réflexions de
+Grisel, surtout à la muette supplication de Bertrand
+que tout son cœur entendait…</p>
+
+<p>Là-haut, c’était la paix sereine des sommets.
+Dans le cirque majestueux des montagnes, s’allongeaient
+des vallées paisibles, des bois, des prairies
+d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini
+bleu s’épandait dans la déchirure des grosses nuées
+que le vent amenait. A ses pieds, bien loin, elle
+apercevait des villages, des petites villes perdues
+dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres
+qui, eux aussi, sans doute, connaissaient les heures
+de doute sur la route à suivre… Et elle songea
+encore, meurtrie par l’angoisse :</p>
+
+<p>— Ai-je bien fait ou ai-je mal fait ?</p>
+
+<p>Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son
+âme vibrait encore des paroles de Bertrand et elle
+ne pouvait plus bien lire en elle-même…</p>
+
+<p>D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants
+et Grisel s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente,
+elle devait écouter, répondre, causer ; même, pour
+satisfaire Jean, regarder la table d’orientation qui
+donnait aux touristes curieux les noms des montagnes
+dressées à l’horizon.</p>
+
+<p>Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec
+une sensation de délivrance, elle entendit Mme Vanore
+demander à redescendre, craignant le froid
+pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement
+pour se rapprocher d’elle.</p>
+
+<p>Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme
+l’arrêta par une question et, comme au départ, se
+prit à causer avec lui, l’obligeant ainsi à cheminer
+près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras,
+rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse :</p>
+
+<p>— A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en
+riant, à celui de Charles de profiter un peu de la
+présence de Denise que, jusqu’ici, vous avez gardée
+pour vous tout seul ! Mon cher ami, il est heureux
+qu’elle s’en aille, vous finiriez par la compromettre.
+Vous savez que Grisel était tout à fait déconfit de
+vous voir tant bavarder tous les deux si longuement,
+sans que nous pussions nous mêler à votre conversation,
+qui avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.</p>
+
+<p>Intéressante ! Presque un sourire passa sur les
+lèvres de Bertrand. Cette jeune femme était donc à
+ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait rien ?…</p>
+
+<p>Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il
+n’avait pas son habituel entrain et descendait, silencieux,
+avec Jean, après avoir marché d’abord auprès
+de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée de
+son mieux au désir de conversation qu’il manifestait,
+lui avait, de nouveau, échappé et cheminait, en
+avant de tous, la petite main d’Huguette glissée dans
+la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre côté…</p>
+
+<p>Que pensait-elle ? De la voir s’éloigner ainsi,
+devant lui, sans se retourner, de ce pas rapide qui,
+à chaque seconde, mettait entre eux une plus grande
+distance, l’impression décevante s’emparait de lui,
+qu’ainsi elle s’éloignait de sa vie ; ombre exquise
+qu’il n’avait pas su retenir…</p>
+
+<p>Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht
+qu’il se retrouva près d’elle enfin, mais dans le milieu
+bruyant des touristes dont on attelait les voitures
+pour redescendre vers Gérardmer.</p>
+
+<p>Grisel s’agitait pour faire préparer celle de
+Mme Vanore, occupée du goûter des enfants. Il
+se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la souffrance.</p>
+
+<p>— Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi ?</p>
+
+<p>— J’avais besoin d’être seule, mon ami ; mais j’ai
+tant pensé à vous, à <i>nous</i>, que vous ne deviez pas
+me sentir loin…</p>
+
+<p>— Vous êtes loin, toujours trop loin !</p>
+
+<p>Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles
+prêtes à s’en échapper… Mais ses yeux disaient ce
+que sa bouche n’articulait pas… Une seconde, elle
+lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie
+douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans
+leur chaude clarté. Puis elle murmura, pour elle-même
+plus que pour lui :</p>
+
+<p>— Que c’est donc étrange un amour d’homme.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?…</p>
+
+<p>Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit
+pas ; Jean arrivait, lui annonçant que la voiture
+était attelée et que sa mère l’attendait.</p>
+
+<p>— Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous
+prendre mon manteau dans le vestibule de l’hôtel ?</p>
+
+<p>Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.</p>
+
+<p>— Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>— Pas adieu, au revoir ! Vous viendrez ce soir
+chez Mme Arnales.</p>
+
+<p>— Non… Il y a soirée dansante, et je vais chez
+elle seulement pour chanter ! Vous y êtes un invité ;
+moi pas…</p>
+
+<p>Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup
+d’une secrète blessure.</p>
+
+<p>— Un jour viendra où c’est vous qui choisirez
+parmi ces snobs ceux que vous daignerez recevoir.</p>
+
+<p>— Peut-être… Mais ce jour n’est pas encore tout
+proche, je crois. Au revoir…</p>
+
+<p>Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait
+gardée jalousement emprisonnée dans la sienne.</p>
+
+<p>— Au revoir, en attendant que vous me permettiez
+de vous dire : « A toujours… »</p>
+
+<p>Jean reparaissait :</p>
+
+<p>— Denise, j’ai votre manteau. Vous venez ?</p>
+
+<p>— Oui, Jean, me voici.</p>
+
+<p>Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée
+dans le break où elle s’affairait pour envelopper ses
+filles, car la fraîcheur tombait avec le soleil, qui
+s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant
+les chevaux d’un œil distrait.</p>
+
+<p>— Vite, Denise, voulez-vous monter ? Il est déjà
+tard. Nous ne serons à Gérardmer qu’à la nuit.</p>
+
+<p>Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos
+d’adieu avec Mme Vanore et Grisel, expliquant :</p>
+
+<p>— Je vais vous suivre de bien près. On prépare
+mon cheval.</p>
+
+<p>Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise
+regarda le paysage superbe que, peut-être, elle ne
+reverrait jamais et devant lequel son avenir de
+femme s’était décidé, sans doute. A cette terre
+d’Alsace, elle laissait de sa vie… Même quand des
+années et des années auraient passé, elle se souviendrait
+encore des lointains bleus qu’elle contemplait
+tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable…</p>
+
+<p>Les chevaux l’emportaient. De plus en plus
+petite, se découpait sur l’horizon clair, la silhouette
+haute et mince de Bertrand d’Astyèves, debout au
+milieu de la route, immobile à la place où il lui avait
+dit adieu. Puis la distance le fit invisible…</p>
+
+<p>La voiture filait avec un roulement sonore sur la
+terre très sèche, suivant la même route que le
+matin Denise avait parcourue avec une gaieté d’enfant.
+A peine, maintenant, elle en remarquait le
+décor pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première
+fois, voyaient fuir les sous-bois obscurcis, les
+allées vertes allongées entre les fûts sveltes des
+sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose,
+s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles.
+Immobile, elle songeait. Blanche Vanore
+s’étonna.</p>
+
+<p>— Denise, êtes-vous fatiguée ? Vous ne causez
+pas !</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour répondre.</p>
+
+<p>— Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend
+volontiers silencieuse ! C’est mon heure de prédilection
+et je résiste mal à la tentation d’en jouir en
+silence.</p>
+
+<p>— Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous
+assez chaud ? Votre compositeur ne me pardonnerait
+pas si je vous ramenais enrhumée !</p>
+
+<p>Presque comme la voiture atteignait Gérardmer,
+un cavalier la rejoignit ; d’Astyèves qui, ayant été
+retardé à la Schlucht, avait mené son cheval un
+rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans
+la nuit venue, il ne pouvait même plus distinguer les
+traits du visage cher… Non plus, il ne lui était plus
+donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas persévérer
+dans son fier refus !</p>
+
+<p>Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa
+volonté, il continua solitairement sa route, laissant
+le break derrière lui.</p>
+
+<p>Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche
+Vanore somnolait ; près du cocher, Grisel fumait ;
+Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice réveillant en
+elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter
+vers l’amour…</p>
+
+<p>Quand elle entra dans le salon des Xettes,
+Mme Champdray lui tendit une lettre ; quelques
+lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le
+surlendemain…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.</p>
+
+<p>Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise
+regarda sa montre. Une demi-heure à peine restait
+avant que son voyage de retour fût achevé.</p>
+
+<p>Quelques heures seulement avaient passé depuis
+qu’elle avait vu disparaître les belles montagnes
+sombres, les horizons boisés de Gérardmer… Et
+pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays
+des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui
+demeureraient parmi les meilleurs qu’eût connus sa
+jeunesse sevrée de quiétude et de joie… Si loin
+déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand
+elle eut, de nouveau, le sentiment aigu de cette
+fuite rapide d’un passé qui tombait derrière elle, tout
+palpitant de sa vie…</p>
+
+<p>Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir
+l’évoquer plus présent, avant que la réalité l’eût
+définitivement rejeté en arrière. Le bruit monotone
+du train sur les rails berçait sa rêverie ; et, à sa
+volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes,
+les joyeuses, les inquiètes, mais les autres
+aussi, plus proches, si troublantes que toute son âme
+tressaillait encore au seul effleurement de leur souvenir.
+Elle revivait son retour le soir du concert
+sous le clair de lune d’argent, puis les inoubliables
+minutes de la Schlucht, et le même jour encore,
+l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule, elle
+avait senti un regard d’homme fouiller éperdument
+l’ombre pour la revoir encore… Enfin, sa dernière
+journée là-bas, — la veille même ! — l’adieu ému
+de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu correctement
+banal par la présence de Blanche Vanore…</p>
+
+<p>Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment
+qui les rapprochait, quel eût été l’avenir ?… Elle
+avait bien lu dans ses yeux, qui l’imploraient avec
+la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour
+lui l’élue ; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus
+lointaine. Alors, pourquoi l’impression lui avait-elle
+traversé l’âme qu’il l’enveloppait de ce regard profond,
+douloureux, presque violent dans son acuité,
+dont on contemple ceux que l’on n’est pas certain de
+retrouver jamais ? Et la foi divine n’était pas entrée
+en elle quand il lui avait murmuré :</p>
+
+<p>— A Paris, maintenant. Au revoir, Denise…</p>
+
+<p>A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés
+de toute espèce, un instant oubliées ; à Paris,
+où il allait lui falloir recommencer la lutte pour la
+vie, sans le viatique d’une chaude tendresse autour
+d’elle pour la soutenir… Était-il possible que le rêve
+jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité
+même ?… Quelle folie d’espérer ! alors qu’elle savait
+si bien combien c’est chose vaine, — autant que de
+se plaindre…</p>
+
+<p>Pourtant, malgré tout, elle espérait… Pourtant,
+une supplication inconsciente jaillissait de tout son
+être jeune pour que cet avenir dont elle avait peur
+ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même
+pas qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et
+bon ; — les années d’épreuves lui avaient appris à
+n’être pas exigeante, et enseigné le courage ; — mais
+seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement…</p>
+
+<p>Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes
+de Paris, noyé dans la brume d’une petite
+pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante et froide.
+Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant
+des éclairs sur les rails humides ; de lourdes
+silhouettes de wagons s’allongeaient de chaque côté
+du train qui courait d’une allure haletante vers la ville
+immense dont les hautes maisons montraient leurs
+façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées.
+Puis, lourdement, il entra en gare.</p>
+
+<p>Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la
+cohue indifférente que déversaient les wagons. Elle
+suivit le flot, cherchant à distinguer un visage ami
+parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des
+lampes. Un besoin éperdu la poignait, de sentir la
+chaleur d’une affection à cette heure où elle faiblissait
+devant les tristesses pressenties, pénétrée toute
+par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit
+froide, sous la pluie maussade…</p>
+
+<p>— Denise ! Denise ! par ici ! Nous sommes là !</p>
+
+<p>C’était la voix joyeuse de son jeune frère.</p>
+
+<p>Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le
+visage fatigué, — toujours séduisant, — de son
+père qui lui souriait, lui souhaitant la bienvenue.
+Tous deux semblaient vraiment heureux de la revoir,
+et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.</p>
+
+<p>— Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse ? Non ?
+Ta mine, d’ailleurs, répond pour toi. Tu nous reviens
+toute rose ! L’air des montagnes vous a réussi, mademoiselle.</p>
+
+<p>Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient,
+de façon bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif
+plaisir de l’homme à la vue d’une très jolie
+femme. Elle demanda tout de suite :</p>
+
+<p>— Comment est maman ?</p>
+
+<p>Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri,
+devenu presque dur :</p>
+
+<p>— Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant
+des monstres de tout ! Elle a eu des ennuis de domestiques.</p>
+
+<p>Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages ;
+mais quand tous trois furent dans la voiture
+qui les conduisait vers la rue de Vigny, il laissa son
+fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur
+Mme Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite
+chez une vieille amie à la campagne… Puis
+bientôt même, il interrompit le petit garçon, et, à
+son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer.
+Elle lui donna tous les détails qu’il désirait ; mais, à
+mesure qu’elle parlait, la sensation l’envahissait,
+que cette Denise dont elle racontait la vie souriante
+et facile, dans un pays très beau, était une autre
+qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle
+n’avait rien de commun.</p>
+
+<p>Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants
+des sentiers, l’éternelle féerie du lac, l’ondulation
+molle des montagnes bleues, et il ne rencontrait
+que des rues grises dont les magasins avaient, presque
+tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs
+mouillés, des passants qui filaient vite sous les
+parapluies ruisselants ; car la pluie, maintenant,
+s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois,
+la lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité
+de la voiture. Alors, elle remarquait l’expression
+sombre et fiévreuse du regard de son père que n’adoucissait
+plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il
+se taisait, absorbé, laissant Robert questionner sa
+sœur avec une curiosité gaie. Elle n’osait plus parler
+de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans
+un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop
+bien, où les rapports devenaient si difficiles entre
+ses parents…</p>
+
+<p>Et seulement quand, avec Robert, elle monta
+l’escalier étroit, elle interrogea :</p>
+
+<p>— Pourrai-je voir maman ce soir ?</p>
+
+<p>— Oh ! je pense que oui ! Elle s’endort si tard…
+Elle a bien recommandé que tu ailles dans sa chambre
+aussitôt arrivée !</p>
+
+<p>« Madame attend mademoiselle » ; ce fut le premier
+mot de la servante inconnue qui lui ouvrait la
+porte, la débarrassant de ses bagages dans la petite
+antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée
+au grand vestibule clair de la villa des Xettes.</p>
+
+<p>— Maman, voici Denise ! annonça joyeusement
+Robert, entrant dans la chambre où sa mère était
+couchée.</p>
+
+<p>— Ah ! enfin !… Il n’est pas trop tôt !</p>
+
+<p>Était-ce un cri affectueux ou un reproche ? Denise
+ne se le demanda pas. Elle se pencha vers la mince
+forme blanche qui se soulevait pour l’accueillir, et,
+très tendre, elle murmura :</p>
+
+<p>— Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin
+de moi ? J’aurais pu revenir à Paris, même avant
+ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas seule !…</p>
+
+<p>Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller,
+d’un mouvement lassé :</p>
+
+<p>— A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que
+tu t’y amusais ! Robert, va vite dormir maintenant.
+Il est si tard ! Ta sœur va me tenir compagnie. Nous
+avons bien des choses à nous dire…</p>
+
+<p>Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près
+du lit. Habituée maintenant à la faible clarté de la
+chambre où un abat-jour épais voilait la lampe, elle
+restait saisie de l’altération du visage de sa mère qui
+semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux
+blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea
+doucement :</p>
+
+<p>— Maman, es-tu contente de ta saison ?</p>
+
+<p>— Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu
+être délivrée de mes soucis. Mais ils se font, au contraire,
+plus lourds encore ; trop lourds pour moi !
+Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter
+pauvrement comme nous le faisons depuis des
+années ! C’est au-dessus de mes forces ! Cela me
+tue !…</p>
+
+<p>Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se
+serrèrent dans un geste de détresse… Plus vite encore
+qu’elle ne l’avait prévu, les tourments s’abattaient
+sur elle, dès le premier instant de son retour…
+Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse !
+Le cri d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée.
+Du même accent de tendresse profonde,
+elle dit, de toute son âme :</p>
+
+<p>— Ma pauvre chère maman ! que je voudrais
+n’être pas ainsi impuissante à te rendre l’existence
+qui devait être la tienne !… Accorde-moi un peu de
+temps… Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils
+passés… Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je
+à te donner une vie moins étroite, moins maussade
+et pénible ! Sois patiente encore !</p>
+
+<p>Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains
+de sa fille, jointes près des siennes sur le drap.</p>
+
+<p>— Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais
+être patiente, comme tu dis, mais je ne puis plus…
+Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai souffert à
+Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si
+bien de notre pitoyable position ! Cette incessante
+nécessité de calculer m’exaspérait tant, que j’ai fini
+par renoncer à compter… De même, depuis mon retour…
+Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état
+est notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à
+faire pour l’équilibrer et ce n’est pas sur ton père que
+tu pourras compter pour t’y aider. Il ne songe qu’à
+laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu
+sait en quelles spéculations !</p>
+
+<p>— Mère, oh ! ce n’est pas possible…</p>
+
+<p>Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que
+son père était capable d’une pareille folie, qu’il était
+homme à renoncer au poste qui était, avec son propre
+travail, leur unique ressource, pour courir l’aventure
+hardie de recommencer une fortune ; cela, sans
+être arrêté par la crainte d’échouer.</p>
+
+<p>Un sourire amer avait contracté la bouche de
+Mme Muriel.</p>
+
+<p>— C’est, au contraire, tellement possible, que je
+m’attends d’un jour à l’autre à apprendre qu’il a repris
+sa liberté d’action dont il ne peut plus se passer
+et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de
+lui, à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations
+qui m’ont édifiée et auxquelles j’ai répondu en lui
+exprimant ma pensée sur cette conduite insensée ;
+sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah ! j’ai
+passé, depuis une semaine, par des scènes qui
+n’étaient pas faites pour me réconcilier avec ma destinée !
+Maintenant, je n’en puis plus !… Ton père
+s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance
+dans le succès de ses entreprises financières…
+C’est vrai, littéralement vrai !… Je suis, vois-tu,
+Denise, broyée par l’idée, la certitude, qu’il échouera
+encore… Alors, pour nous, ce ne sera même plus la
+gêne, ce sera la misère ! Car ce n’est pas avec ton
+chant que tu nous feras tous vivre. Comprends-tu
+qu’une pareille perspective me torture jour et nuit ?</p>
+
+<p>Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec
+un emportement contenu, dans un besoin aveugle de
+crier à quelqu’un la crainte qui, sans relâche, meurtrissait
+son être nerveux. Denise sentit que sa
+mère avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant
+ces dernières journées, toujours face à face
+avec ses inquiétudes trop fondées… Cela, tandis
+qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en
+plein rêve !</p>
+
+<p>En cette minute, bien plus encore que dans la
+voiture, elle avait l’impression que les lumineuses
+semaines écoulées à Gérardmer avaient été vécues
+par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien
+de commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise,
+contrainte de se débattre dans les difficiles
+soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves adressait,
+devant un admirable paysage, sa fervente prière
+d’amour, écoutée par un cœur, frémissant d’espoir…
+Ah ! qu’il était donc loin, ce passé, vieux de
+deux journées seulement, et pourtant pareil déjà
+à quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne
+pourrait pas relire… Que la réalité était autre, regardée
+en face, dans cette chambre sombre, au bruit
+de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès
+de cette femme découragée dont il fallait soutenir la
+faiblesse !</p>
+
+<p>Le cœur plein de pitié, elle murmura :</p>
+
+<p>— Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi.
+Confie-toi à moi… J’obtiendrai de père qu’il soit
+patient jusqu’à ce que je gagne assez pour que nous
+n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit
+pas malgré ses espérances… J’espère avoir un bon
+hiver ; je commence à être connue. Vanore doit me
+faire chanter au Conservatoire, à Colonne…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion
+même, à l’impérieux désir du compositeur de la voir
+au théâtre. Si elle y entrait, rendrait-elle donc à sa
+mère l’aisance qui lui manquait si péniblement ?
+Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se
+sacrifier toute à ce point ?… Comme il lui avait
+semblé être le devoir de ne pas consentir à devenir,
+dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves…
+Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman,
+lui apportant sa pauvreté, ses responsabilités, ses
+charges de famille !</p>
+
+<p>La voix de sa mère s’éleva :</p>
+
+<p>— Denise, à quoi songes-tu silencieusement ?</p>
+
+<p>— A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends,
+mère.</p>
+
+<p>— Je suis égoïste ! J’aurais dû te donner le temps
+de te réhabituer à l’atmosphère de tristesse qui est
+désormais la nôtre. Par bonheur, tu es une vaillante,
+toi, tu sais tout supporter !</p>
+
+<p>Une expression d’indicible amertume crispa une
+seconde la bouche de Denise. Quelle ironie de s’entendre
+dire qu’elle était vaillante, au moment même
+où son énergie faiblissait, alors que des larmes
+alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter
+follement, comme font les enfants, l’étreignait
+jusqu’à l’angoisse !… Mais elle ne devait pas
+trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu
+assourdie, elle dit, se penchant avec un baiser vers
+sa mère :</p>
+
+<p>— Je fais de mon mieux pour être brave, mais il
+faut que tu le sois aussi, maman, pour ne pas m’enlever
+mon courage… Ce soir, nous avons assez
+causé de toutes ces choses qui t’agitent… N’y pense
+plus puisque me voici revenue pour t’alléger un peu
+ta grosse part de tourments. Demain, j’essayerai de
+voir clairement où nous en sommes…; mais, à cette
+heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer… Je
+vais te dire bonsoir, si tu le veux bien…</p>
+
+<p>— C’est vrai, il est tard ! Tu dois être fatiguée de
+ton voyage. Va dormir, Denise, puisque tu le peux…
+A moi, c’est une consolation qui est refusée ! Bonsoir,
+mon enfant.</p>
+
+<p>Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front
+que lui tendait sa fille.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>C’était un commencement de novembre doucement
+humide, presque tiède encore aux heures brèves
+où le soleil allumait une flambée d’or sur le pourpre
+des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles
+roussies qui s’écrasaient sur la terre humide.</p>
+
+<p>Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor
+d’automne. Mais, cette après-midi-là, revenant de
+chasser dans les bois qui s’étendaient derrière le
+château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à
+remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage
+de légende, où les arbres étaient d’or. Il se
+demandait, distrait, quels visiteurs annonçait le
+sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de
+l’allée menant au perron d’entrée. Il fit encore
+quelques pas. Alors, il aperçut, immobilisé dans un
+angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage bien
+connu des Arnales.</p>
+
+<p>Encore eux ! Sans cesse, depuis quelques mois, il
+les trouvait sur sa route ; Yvonne, tentation brillante
+et coquette, redoutable pour un homme qui avait,
+aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes
+de luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la
+volonté de se défaire.</p>
+
+<p>Et parce qu’il se connaissait bien et savait la
+mesure de sa fragilité, qu’il devinait autour de lui la
+double complicité de sa mère et de Mme Arnales, il
+voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers
+une petite allée qui fuyait discrètement sous la
+voûte d’or fauve de ses branches pressées.</p>
+
+<p>Trop tard ! Du haut de la terrasse sur laquelle
+s’ouvraient les appartements du rez-de-chaussée,
+une voix claire, d’une froide sonorité de cristal, lui
+jetait :</p>
+
+<p>— Impossible de vous sauver ! Monsieur d’Astyèves,
+je vous ai aperçu…</p>
+
+<p>Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le
+saluait d’un sourire coquet. Habillée d’un costume
+sombre, artistement taillé, son visage menu coiffé
+d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long
+boa de plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait
+ainsi une jolie vignette de Parisienne blonde
+dont les yeux connaisseurs de Bertrand furent flattés.
+Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une
+sensation de plaisir anima sa physionomie sans
+charme.</p>
+
+<p>Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les
+circonstances :</p>
+
+<p>— Je désirais me dérober parce que ma tenue
+de chasseur me fermait la porte du salon. Mais si
+vous voulez bien excuser mon accoutrement, j’aurai
+l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir
+votre très aimable visite.</p>
+
+<p>— Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous
+étiez femme, on pourrait justement vous accuser de
+coquetterie.</p>
+
+<p>— Parce que…?</p>
+
+<p>— Parce que…, — prenez ma déclaration pour
+ce qu’elle est, la simple constatation d’un petit fait, — parce
+que votre accoutrement, comme vous dites,
+ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables,
+fussent-elles même réunies dans un salon.</p>
+
+<p>Bertrand s’inclina :</p>
+
+<p>— Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.</p>
+
+<p>Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon,
+une voix s’éleva, celle de Mme d’Astyèves :</p>
+
+<p>— Bertrand, est-ce toi ? Entre donc et ramène
+Yvonne, elle va avoir froid.</p>
+
+<p>— Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de
+Mlle Yvonne d’avoir à me présenter en tenue de
+chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de
+Mme Arnales.</p>
+
+<p>— N’importe comment, vous savez que vous êtes
+toujours le bienvenu. C’est pourquoi nous trouvons
+que vous vous êtes fait un peu rare à la Saulaie
+depuis notre retour ! Vous allez avoir à vous prodiguer,
+si vous souhaitez faire oublier votre négligence
+à vos amis et voisins.</p>
+
+<p>— Madame, je m’y emploierai de mon mieux.</p>
+
+<p>Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette,
+amincie par le costume tailleur bleu foncé,
+elle semblait vraiment beaucoup plus la sœur aînée
+que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre,
+et ce discret compliment parut lui être très
+sensible. C’était décidément un parfait gentilhomme
+que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne pouvait
+s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût
+s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir
+d’autre époux.</p>
+
+<p>— Bertrand, une tasse de thé ? proposa sa mère
+qui avait noté la petite scène. Je vais t’en verser.</p>
+
+<p>— Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez
+pas, je me servirai fort bien seul.</p>
+
+<p>— Hum ! tu sauras bien user de mon samovar ?</p>
+
+<p>— Madame, voulez-vous me permettre de vous
+remplacer et d’offrir du thé à M. d’Astyèves ? proposa
+Yvonne, se levant de la petite banquette où, attentive,
+elle écoutait en silence les propos échangés.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, vous me remplissez de confusion.
+Ne prenez, je vous en prie, nul souci de moi.
+Ma mère me fait injure en me croyant incapable de
+me servir d’un samovar.</p>
+
+<p>— Bah ! le dérangement ne vaut même pas la
+peine qu’il en soit question, et verser le thé rentre
+dans mes attributions de jeune fille.</p>
+
+<p>Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair
+d’argent de la théière, sur la nappe ourlée de guipure ;
+et sa main dégantée versait le liquide brûlant,
+offrait le sucre.</p>
+
+<p>— Un morceau ? deux ? trois ?</p>
+
+<p>Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse
+flambée de bois, les deux mères causaient, liées plus
+encore par leur commun séjour à Gérardmer. Une
+même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis
+qu’elles échangeaient de menus propos de salon.
+De la même voix haute, qui était si désagréable à
+Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait :</p>
+
+<p>— Ce que fait mon mari ? chère madame. Il est
+en Italie, attiré par sa passion de collectionneur,
+pour assister à je ne sais quelle vente de bibelots
+anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux.
+Il en est fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de
+peinture, surtout depuis quelques semaines. Elle
+prétend que les nuances d’automne sont un véritable
+régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent,
+pour elle, toutes les roses de juin !… Et, à ce propos,
+il paraît que vous avez une admirable collection de
+chrysanthèmes ?</p>
+
+<p>— Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était
+agréable de la voir…</p>
+
+<p>— Chère madame, je vous avoue que je crains
+beaucoup l’humidité, mais Yvonne serait ravie de
+contempler vos fleurs.</p>
+
+<p>— Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire
+les honneurs, si vous l’y autorisez et si Yvonne le
+désire.</p>
+
+<p>— J’accepte bien volontiers pour ma fille ; n’est-ce
+pas ? Yvonne. Monsieur d’Astyèves, je vous la
+confie. Ne la laissez pas s’éterniser dehors. En cette
+saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.</p>
+
+<p>Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le
+lui permettait sa froide nature, et bien plus encore
+que sa mère ne le supposait. D’un pas léger, elle
+descendit les marches de la terrasse auprès de
+Bertrand, qui n’avait pas eu un mot pour appuyer
+l’offre de Mme d’Astyèves.</p>
+
+<p>Un souffle humide les enveloppa d’une averse de
+feuilles mortes. Au passage, Yvonne en saisit une
+et se mit à rire :</p>
+
+<p>— Ne vous moquez pas de moi, la légende veut
+qu’une feuille d’automne ainsi prise au vol porte
+bonheur.</p>
+
+<p>— Le bonheur ? Mais je pense que vous êtes de
+celles qui n’ont pas à le désirer…</p>
+
+<p>Elle glissa vers lui un regard rapide.</p>
+
+<p>— Qu’en savez-vous ?</p>
+
+<p>— Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.</p>
+
+<p>— Dans quelques années, je vous dirai si les apparences
+étaient justes ou non, pour peu qu’il nous
+soit encore donné de cheminer ainsi solitairement,
+par une tiède après-midi d’automne.</p>
+
+<p>Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle
+lubie prenait à la futile Yvonne de se montrer sentimentale
+après avoir laissé afficher un instant plus
+tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste…
+Elle, artiste ! Éprise de peinture ! Quelle comédie
+jouait-elle là ?</p>
+
+<p>Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre
+par une de ces ripostes qui, sous leur forme
+courtoise, écrasent les rêves, de telle sorte que
+jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut
+à ses côtés, si élégamment svelte et blonde, que,
+l’œil charmé de nouveau, il désarma.</p>
+
+<p>Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait :</p>
+
+<p>— L’automne est votre saison favorite, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Du moins, je l’ai en sympathie particulière
+pour tout ce qu’elle renferme de poésie mélancolique,
+pour son charme triste d’adieu, pour ses lumières
+voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages…</p>
+
+<p>Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu
+par l’étroite cervelle de cette petite mondaine. Mais,
+d’instinct, elle répliqua, cherchant à se mettre à
+l’unisson :</p>
+
+<p>— Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce
+moment… Et puis, c’est joli ce petit bruit de feuilles
+qui s’écrasent sous les pieds… Joli et amusant ! je
+dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car
+nous ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.</p>
+
+<p>— Perspective qui vous est fort agréable ?</p>
+
+<p>— Comme vous dites ! d’autant que je compte
+bien profiter de mon dernier hiver d’entière liberté.</p>
+
+<p>— Votre dernier hiver ?</p>
+
+<p>Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la
+pointe effilée de sa bottine :</p>
+
+<p>— Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père
+trouve qu’il m’a donné un assez long crédit pour me
+décider à fixer mon avenir… conjugal ! Qu’enfin il
+me faut faire un choix…</p>
+
+<p>— Et cela vous effraie ?</p>
+
+<p>— Un peu !</p>
+
+<p>Pour éviter un silence, il demanda machinalement :</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que j’entends être heureuse à ma guise,
+que je vois comment je puis l’être, mais que je ne
+suis pas sûre d’obtenir jamais la réalisation de mon
+désir ! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas
+toujours de vouloir…</p>
+
+<p>Presque une émotion vibrait dans la voix trop
+claire d’Yvonne ; et son visage coquettement mièvre,
+avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle avançait
+dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient
+ses pieds menus. Il s’étonna ; et, si indifférente lui
+fût-elle, il se demanda, avec une curiosité détachée,
+quel pouvait bien être le rêve de cette parfaite poupée
+de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses
+lèvres minces trahissaient de volonté tenace pour
+réaliser ses désirs comme ses fantaisies.</p>
+
+<p>Sincère, il dit :</p>
+
+<p>— Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit
+de craindre que ce que vous souhaitez ne puisse s’accomplir…</p>
+
+<p>— Le croyez-vous…, vraiment ?</p>
+
+<p>— Je le pense, du moins.</p>
+
+<p>Une seconde, elle demeura silencieuse ; puis, d’un
+accent singulier, elle dit :</p>
+
+<p>— J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je
+vous en prie, imaginer, parce que votre parc encourage,
+par sa poésie, aux belles rêvasseries, que je
+suis devenue une langoureuse créature ! Personne
+n’est moins sentimentale que moi…</p>
+
+<p>— Vous le regrettez ?</p>
+
+<p>— Non. Je tiens le sentiment comme de trop
+fragile qualité pour tenter d’en faire du bonheur.</p>
+
+<p>— Ce qui est infiniment sage de votre part.</p>
+
+<p>Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand.
+Elle ne s’en aperçut pas. Ils arrivaient devant le
+massif de chrysanthèmes qui lui arrachaient une
+exclamation charmée.</p>
+
+<p>En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves
+était un artiste, et il avait créé là une admirable
+symphonie de couleurs, une floraison presque fabuleuse
+de pétales soyeux, contournés, touffus, qui
+composaient de grandes fleurs étranges, pareilles à
+des fleurs de rêve.</p>
+
+<p>— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de
+vous offrir quelques-uns de ces chrysanthèmes,
+puisqu’ils vous plaisent ? Avez-vous une couleur
+préférée ?</p>
+
+<p>— Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète
+de dépouiller ainsi madame votre mère.</p>
+
+<p>Des chrysanthèmes d’or ! C’était bien ceux-là, en
+effet, qu’il fallait à une aussi riche héritière. Il lui
+en cueillit une superbe moisson, tandis qu’elle s’exclamait
+en phrases d’admiration puérile, un peu
+mignarde, exprimée avec des termes de peintre.
+L’éblouissante gerbe enserrée à peine par ses mains
+gantées de blanc, elle la contemplait ; contente, bien
+moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue
+de les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand
+parc majestueux dont les lointains embrumés les
+isolaient du reste du monde. A travers le ciel gris,
+de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches
+frissonnaient sous leur feuillage de légende.
+Elle vit qu’il regardait les rameaux empourprés ; et,
+aussitôt, dit en souriant :</p>
+
+<p>— Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses
+aux aiguilles vertes des sapins de Gérardmer ?</p>
+
+<p>Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix
+d’Astyèves semblait s’être tout à coup assourdie,
+quand il dit d’un indéfinissable accent :</p>
+
+<p>— J’aimais tout à Gérardmer… J’y ai passé des
+semaines que je n’oublierai jamais, de celles qui
+vous hantent plus tard quand on a la certitude de
+n’en plus pouvoir revivre de semblables !</p>
+
+<p>Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer
+vibrait en tout son être, évoquant aussitôt, au
+plus intime de son âme, la vision de la jeune fille qui
+était le fantôme exquis et redouté de ses heures de
+solitude… Elle ne pouvait savoir. Et, revenant
+auprès de lui, vers la terrasse, elle réveillait légèrement
+le souvenir des jours d’été. Tout à coup, très
+naturelle, elle nomma Denise, expliquant :</p>
+
+<p>— Maman pense reprendre ses quinzaines musicales
+dès janvier et y faire figurer assez souvent
+Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de passer
+<i>étoile</i>. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire
+et aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous
+offrir, de nouveau, le plaisir de l’entendre…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte
+de chances pour n’être pas à Paris cet hiver…</p>
+
+<p>Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.</p>
+
+<p>Il avait toujours son masque de froideur nonchalante,
+et, comme il regardait devant lui, elle ne
+vit pas l’amertume sombre, presque douloureuse de
+ses yeux.</p>
+
+<p>— Où serez-vous donc ?</p>
+
+<p>— Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période
+des négociations pour être attaché à quelque ambassade.</p>
+
+<p>Alors rien n’était perdu ! Elle respira plus librement
+et se reprit à marcher. Tout haut, elle dit,
+redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un simple
+ton de politesse :</p>
+
+<p>— Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous
+réussissiez dans vos négociations.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.</p>
+
+<p>— Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle.
+Je vous assure que je ne mérite pas tant…</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques
+pas d’elle, venant à leur rencontre, apparaissaient
+Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta et
+s’exclama d’un accent de reproche aimable :</p>
+
+<p>— Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma
+confiance en ne me ramenant pas Yvonne ! Je viens
+vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous
+n’aurons pas regagné notre <i lang="en" xml:lang="en">home</i> avant la nuit…</p>
+
+<p>Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en
+effet, les chevaux étaient avancés, fouillant le sable
+d’un sabot impatient. Mme Arnales, d’ailleurs, ne
+paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse,
+tout en se dirigeant vers sa voiture, elle retint
+Bertrand à causer près d’elle. Devant eux, avançait
+Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un geste
+amical, glissé le bras sous le sien.</p>
+
+<p>— Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu,
+nous comptons sur vous à dîner, jeudi prochain. Madame
+votre mère a bien voulu me donner sa promesse.
+J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie,
+mais un pli presque dur s’était creusé entre ses sourcils.
+Les adieux s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue
+de démonstrations sympathiques, Yvonne correcte,
+remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.</p>
+
+<p>— Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez
+jolies, ma petite amie.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, vous êtes trop bonne…</p>
+
+<p>Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée,
+elle s’inclina sur la main que lui tendait Mme d’Astyèves.
+A Bertrand, elle dit adieu en dernier ; puis,
+appelée par sa mère, elle monta en voiture.</p>
+
+<p>L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient
+les chrysanthèmes d’or, la lumineuse nuque
+blonde dont les cheveux moussaient dans le duvet
+pâle du boa… Puis la vision s’enfonça dans la brume
+qui voilait maintenant la clarté grise tombée du ciel
+d’automne…</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée
+dans la tiédeur du salon. Elle s’étonna, voyant que
+son fils ne l’avait pas suivie. Immobile sur la terrasse,
+il songeait, sa pensée enfuie très loin, car il tressaillit
+quand elle l’appela :</p>
+
+<p>— Bertrand ! tu restes dehors à rêver ?</p>
+
+<p>— Rêver ! Mère, vous savez bien que les diplomates,
+de mon espèce du moins, ne rêvent pas !… Ce
+sont des gens d’un prosaïsme… pitoyable, qui leur
+donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes,
+dès qu’ils en ont conscience.</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise.
+Pour ne pas la retenir au froid, il était rentré dans
+le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil distrait, il
+parlait d’une voix brève et mordante.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité ! Et quelle
+misanthropie ! Heureusement, mon cher grand, tous, — et
+toutes surtout ! — ne vous jugent pas à cette
+impitoyable mesure…</p>
+
+<p>— C’est que ceux-là — et celles-là ! — ne me
+connaissent pas comme je me connais…</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point
+il était sincère ; et, un peu impatientée, elle dit :</p>
+
+<p>— Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais
+très bien, humilité à part, que tu as l’heur de plaire…
+très fort ! non pas seulement à Yvonne, mais encore
+à sa mère qui vient de me le laisser très clairement
+entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez
+dans le parc.</p>
+
+<p>Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait
+son visage dans la pénombre, et Mme d’Astyèves
+n’en vit pas la soudaine altération.</p>
+
+<p>— Et quand cela serait ? ma mère.</p>
+
+<p>— Cela est, Bertrand ! A ce point que, si tu le
+veux, Yvonne Arnales est à toi… Et c’est une
+fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent offert de
+semblable…</p>
+
+<p>— Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le
+malheur est que je ne me sens nulle disposition pour
+essayer, en ces conditions, de la vie conjugale.</p>
+
+<p>Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide,
+âprement ironique, qui lui était si étrangère dans
+ses rapports avec sa mère, qu’elle le regarda de nouveau,
+étonnée, un peu inquiète ; son beau visage
+d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.</p>
+
+<p>— Yvonne ne te plaît pas ?</p>
+
+<p>— Elle m’est trop absolument indifférente pour
+me déplaire. Si, comme vous le désirez, je l’épousais,
+ce serait sans nul espoir de bonheur conjugal, uniquement
+pour faire un brillant mariage ! Et vous
+m’accordez que la perspective n’a rien d’engageant !…</p>
+
+<p>— Je ne la trouve pas, moi, si terrible ! En vérité,
+Bertrand, tu es inouï. On t’offre une jolie fille, dotée
+de neuf cent mille francs, que tous recherchent inutilement…
+Et tu n’as même pas une bonne raison à
+articuler pour te dérober !</p>
+
+<p>Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les
+yeux arrêtés sur l’horizon obscurci des bois, il songeait
+à la femme qui avait été la tentation vivante
+de ces jours d’été dont le souvenir était, pour toujours,
+entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle
+n’avait pas perdu son charme troublant et délicieux ;
+mais elle lui semblait lointaine, pareille à une vision
+de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore en lui, bien
+puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres
+une folle demande, folle mais si douce…</p>
+
+<p>Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui
+ce qu’était celle-là…</p>
+
+<p>Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être
+une souffrance. Si elle eût été près de lui, il l’eût
+suppliée de ne plus le repousser, car il comprenait
+qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le
+serait jamais…</p>
+
+<p>Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse :</p>
+
+<p>— Bertrand, à quoi songes-tu ? Si tu refuses
+Yvonne Arnales, est-ce… parce que tu lui en préfères
+une autre ?</p>
+
+<p>— Et s’il en était ainsi ?</p>
+
+<p>Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de
+jouer avec le gland du coussin sur lequel elle s’accoudait :</p>
+
+<p>— Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une
+jeune fille que… tu aimes ?</p>
+
+<p>— Que j’aime autant que je suis capable d’aimer,
+avec toute la passion, tout l’égoïsme, toute la fragilité
+d’un homme ?… Oui, peut-être !</p>
+
+<p>Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence
+s’abattit dans la pièce. Mme d’Astyèves avait
+peur de la réponse qu’allait amener la question qui
+lui montait impérieusement aux lèvres :</p>
+
+<p>— C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener,
+certain que je serais heureuse de l’accueillir ?</p>
+
+<p>— Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui,
+vous serez heureuse… Autrement, non ; la jeune
+fille dont je parle, qui appartient à notre monde par
+la naissance et l’éducation, est pauvre ; pauvre à
+devoir travailler pour gagner sa vie…</p>
+
+<p>Il ne finit pas, « elle est artiste ». Car, s’il était
+possible, il ne voulait pas qu’à cette heure encore,
+sa mère devinât que Denise Muriel était en jeu. Bouleversée,
+elle le regardait.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cette folie ? Bertrand.</p>
+
+<p>— Une folie ? Pourquoi ? ma mère.</p>
+
+<p>— Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes
+habitudes, ton ambition, tu souffrirais tous les jours,
+en la moindre occasion, d’avoir sacrifié ta vie entière
+à un caprice sentimental, si séduisant fût-il !</p>
+
+<p>Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui.
+Aprement, il jeta :</p>
+
+<p>— Vous me jugez bien lâche !</p>
+
+<p>— Dis que je juge de la situation avec mon expérience
+de mère et de vieille femme qui sait que, neuf
+fois sur dix, un homme qui engage tout son avenir
+dans une heure de passion n’a souvent pas assez de
+jours ensuite pour le regretter !</p>
+
+<p>Elle parlait avec la force de sa conviction, très
+maîtresse d’elle-même en apparence. Mais son cœur
+battait à grands coups dans sa poitrine et ses pommettes
+se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine
+du visage. Ambitieuse pour ce fils unique à qui son
+veuvage prématuré l’avait donnée toute, elle l’était
+jalousement ; et la brusque révélation la meurtrissait
+d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une
+pareille union…</p>
+
+<p>— Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille ?</p>
+
+<p>— A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse
+d’être ma femme !</p>
+
+<p>— Elle refuse !</p>
+
+<p>Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à
+un abîme, et une sensation irraisonnée de délivrance
+lui dilata le cœur.</p>
+
+<p>— Elle refuse… Mais alors ?…</p>
+
+<p>— Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus
+auquel je ne me résigne pas, parce qu’on ne se
+résigne pas à perdre son bonheur !</p>
+
+<p>— D’autant, n’est-ce pas, — sois franc ! — que
+ce refus n’a pu être qu’une suprême habileté de sa
+part… Une fille pauvre ne repousse pas un parti
+comme celui que tu lui as follement offert !</p>
+
+<p>Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque
+avec violence. Bertrand devint livide comme si
+l’insulte eût été lancée contre lui-même.</p>
+
+<p>— Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez
+pas des paroles dont vous ne pouvez mesurer la
+monstrueuse injustice ! C’est d’abord parce qu’elle
+est sans fortune qu’elle s’est refusée à moi… Puis
+aussi, hélas ! parce qu’elle me juge comme vous-même
+venez de le faire, qu’elle n’a pas eu confiance
+dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui
+m’amenait à elle…, pourtant avec tout ce qui peut
+exister de meilleur en moi !</p>
+
+<p>— Et… depuis ce moment… tu ne l’as pas
+revue ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Eh bien ? Bertrand.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout
+l’être la pensée et le regret d’une femme, je ne me
+sens pas le courage de me laisser jeter dans une
+aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps
+sans âme !</p>
+
+<p>Doucement, elle répéta :</p>
+
+<p>— Oui, je comprends.</p>
+
+<p>Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse
+était, à cette heure, de ne pas entrer en lutte avec
+son fils, de laisser l’absence accomplir son œuvre
+dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette
+mystérieuse inconnue avait été assez imprudente
+pour n’accepter aucune promesse…</p>
+
+<p>En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant
+plus de poursuivre, — à cette heure, du
+moins, — une conversation trop délicate… Un
+domestique entra, apportant les lampes.</p>
+
+<p>Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à
+s’habiller, et elle ne chercha pas à le retenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>Sur le seuil du magasin de musique, tandis que
+l’employé fermait la porte derrière elle, Denise
+demeura une seconde immobile. D’un œil presque
+dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise,
+pauvre petite unité, dans le nombre formidable des
+créatures. Elle regardait ce décor de grande ville
+qui lui était si familier, les hautes maisons aux
+façades monotones, la perspective fuyante des rues,
+des boulevards dominés par la coupole de Saint-Augustin ;
+et sur la place, devant l’église, la course
+incessante des voitures, des tramways bruyants,
+des lourds omnibus ; comme sur le trottoir poudreux,
+la marche capricieuse des passants, hâtée par l’âpre
+morsure du froid.</p>
+
+<p>Une rafale courba les branches dévastées des
+arbres du boulevard, et Denise frissonna. Alors elle
+jeta un dernier regard, à travers les vitres du magasin,
+vers la haute affiche blanche sur laquelle son
+nom s’étalait au programme d’un des premiers grands
+concerts de la saison. Puis, elle reprit sa marche, de
+ce pas vif qui illuminait son visage d’un éclat de
+fleur rose.</p>
+
+<p>Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine
+qu’elle allait donner, lourde pour elle de
+préoccupations, de fatigues, d’incertitudes énervantes
+que le succès même ne pourrait lui faire
+oublier… Et, non plus, elle ne songeait pas, en ce
+moment, aux soucis de toute sorte, qui faisaient
+son foyer si sombre…</p>
+
+<p>Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues
+en une seule impression de mélancolie, devant cet
+horizon morne qui éveillait en elle la nostalgie des
+lumineuses journées d’été à Gérardmer ; journées
+d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse,
+dont les meilleures, — elle le savait clairement aujourd’hui ! — avaient
+été celles-là mêmes où elle
+sentait un cœur d’homme appeler souverainement le
+sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure
+d’amour.</p>
+
+<p>Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que
+Bertrand lui avait dit adieu au seuil du salon des
+Xettes… Et, depuis, elle ne savait rien de lui. Un
+silence que rien ne semblait plus devoir rompre
+était tombé entre eux. Incidemment, Mme Champdray
+avait dit devant elle qu’il voyageait, puis qu’il
+chassait dans la propriété de Sologne des Arnales…</p>
+
+<p>En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle,
+et elle ne s’en étonnait pas. Elle avait déjà, par la
+force des choses, une expérience de femme, et surtout
+elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour
+l’amenait vers elle…</p>
+
+<p>Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume
+et de révolte quand le souvenir lui revenait
+de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la prière
+passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire
+du Hoheneck ?… Pourquoi, aux premiers jours de
+son retour à Paris, avait-elle vécu avec un obscur
+espoir qu’elle ne s’avouait pas ? Pourquoi avait-elle
+attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre
+d’anxiété ? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du
+dehors, avait-elle dans l’esprit, l’idée instinctive
+qu’elle allait trouver sa carte ?… Pourquoi donc
+enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où,
+dans l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle
+voulait l’être, qu’elle connût ce bonheur de lui être
+reconnaissante parce qu’il venait à elle, malgré
+tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde…</p>
+
+<p>Oh ! ce <i>tout</i> ! comme elle en avait l’impitoyable
+conscience ! Que c’était triste, affreusement triste
+de vivre ainsi, sans espérer rien, et qu’elle se sentait
+seule pour suivre son chemin… Comme elle les
+enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie,
+l’être même d’un autre être auquel elles se confient
+toutes et qui, blotties contre lui, enveloppées de
+son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse
+de leur bonheur consacré !…</p>
+
+<p>— Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans
+même regarder ses vieux amis ?</p>
+
+<p>Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta,
+lui tendant affectueusement la main, sa grosse tête
+tourmentée éclairée d’un sourire. Elle aussi sourit
+un peu, ramenée de bien loin…</p>
+
+<p>— Je ne vous voyais pas, maître, pardon.</p>
+
+<p>— Eh ! parbleu, je m’en apercevais bien, ma
+petite amie, est-ce qu’il y a quelque chose qui ne
+va pas ? Vous aviez, en marchant, une mine grave
+à décourager tous les coureurs d’aventures… Il
+faut être un vieux brave comme moi pour trouver
+l’audace de vous arrêter !… Plaisanterie à part,
+mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol,
+car j’ai à vous parler.</p>
+
+<p>— A me parler ?</p>
+
+<p>— Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de
+l’Opéra-Comique…</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement
+en arrière. Vanore, tout à son idée, ne s’en
+aperçut pas. Il continuait :</p>
+
+<p>— Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous,
+car vous occupez rudement sa cervelle de directeur
+depuis qu’il vous a entendue à la maison. Il m’a dit
+qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous
+et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait
+vers la fin de l’hiver et qu’il était tout disposé à
+accepter l’interprète qui me semblerait incarner le
+mieux mon héroïne !</p>
+
+<p>Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait
+pas, elle contemplait un petit enfant qui jouait devant
+une nourrice enrubannée. Autour d’eux, les
+passants circulaient. Les hommes la regardaient,
+l’œil attiré par sa jeune beauté. Il y eut une seconde
+de silence entre elle et Vanore. Puis, lentement,
+elle interrogea, une flamme lointaine dans
+ses prunelles :</p>
+
+<p>— Et cette interprète, c’est…</p>
+
+<p>— Vous ! fit-il presque impérieusement. Je ne
+veux que <i>vous</i> parce que vous êtes, non pas seulement
+l’artiste, mais la femme même qui réalisera le
+personnage que j’ai rêvé !… parce que j’ai plus que
+l’espérance, la certitude absolue que le rôle rempli
+par vous serait notre triomphe à tous deux ! J’en
+suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de
+vous tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir
+de vous pénétrer de la foi que j’ai en vous.</p>
+
+<p>Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient :</p>
+
+<p>— C’est un rôle de tentateur que vous jouez près
+de moi !</p>
+
+<p>Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de
+défi :</p>
+
+<p>— Ah ! si vraiment je réussissais à vous tenter
+comme j’ai la volonté d’y arriver, quelle belle partie
+nous jouerions tous deux ! Croyez-vous donc,
+enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle
+que la vôtre, d’un pur tempérament d’artiste comme
+celui que vous possédez, on ait le droit d’enfouir une
+pareille richesse ? Allons donc !… et ne vous imaginez
+pas que ce soit seulement pour mon bien que je
+parle ; c’est aussi pour le vôtre, pour vous que je
+sais de taille à remplir la destinée que vous souhaite
+ma sincère affection… Votre avenir maintenant dépend
+de votre seule volonté !</p>
+
+<p>Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon ? Elle
+avait eu raison de dire qu’il était un tentateur. Il la
+bouleversait dans toute l’âme avec la perspective
+qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante
+sensation de vertige… Et elle eut un élan de douloureuse
+envie vers deux jeunes femmes qui passaient
+d’une allure de promeneuses, avec des visages gais.</p>
+
+<p>Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère
+d’angoisse ne se cachait pas derrière leur masque
+souriant ? Est-ce qu’elle-même, en cette minute où
+une conversation mettait en jeu tout son avenir de
+femme, n’avait pas l’attitude même qu’elle eût
+gardée pour parler d’un chiffon de toilette, trouvant
+une ombre de sourire pour répondre ?</p>
+
+<p>— Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous
+sur mon compte ?</p>
+
+<p>— Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille
+expérience qui me permet de juger les cantatrices
+sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le lieu de
+vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est
+pas un endroit précisément commode pour traiter
+pareille question. Ces jours-ci, j’irai, si vous le
+voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire
+de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant
+qui m’étonnent… Pourquoi ne pas accepter simplement
+la situation qui vous est offerte, en des conditions
+plus que brillantes pour une débutante, qui
+vous délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci
+matériel ?… Vous êtes pourtant parmi les braves qui
+ne craignent pas la lutte, puisque leur destinée est
+de lutter… Je le remarquais, il y a trois jours
+encore, avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me
+paraît s’intéresser à vous de façon particulière.</p>
+
+<p>— Qui donc ?</p>
+
+<p>— Bertrand d’Astyèves.</p>
+
+<p>Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude
+que ce serait celui-là qu’il prononcerait. Pourtant,
+elle tressaillit comme sous un choc violent.</p>
+
+<p>— Ah ! M. d’Astyèves est à Paris ?</p>
+
+<p>— De passage, je crois ; je l’ai rencontré l’autre
+soir à l’Opéra où nous avons occupé, à causer, les
+loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne se connaît
+vraiment pas trop mal du tout en musique ; il est
+étonnamment artiste même, pour un homme du
+monde ! Nous avons aussi parlé de Gérardmer. Voilà
+un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort
+de vos admirateurs et je ne jurerais pas que…</p>
+
+<p>Elle l’interrompit, incapable de supporter même
+un badinage qui rapprochât son nom de celui de
+Bertrand.</p>
+
+<p>— Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez
+rien ! Vous savez aussi bien que moi la somme
+d’importance qu’il faut accorder à l’enthousiasme des
+clubmen, fussent-ils des dilettantes.</p>
+
+<p>Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie
+âpre de son accent. Mais il n’insista pas ; et,
+avec une bonté délicate, il changea de ton :</p>
+
+<p>— Enfant, vous êtes la sagesse même ! Et vous
+avez le droit de me dire que je suis un vieux fou de
+vous retenir ainsi au froid quand, tout le premier,
+je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir,
+petite ; et à bientôt, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Au revoir, maître, à bientôt !</p>
+
+<p>Il serra affectueusement les petits doigts gantés,
+et reprit sa route de cette allure dominatrice qui le
+distinguait de la foule banale des passants. Elle
+aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les
+idées se heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe
+sensation, faite de douceur et de souffrance, la poignait
+parce que Bertrand avait parlé d’elle, mais
+parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le
+premier venu même peut exprimer son admiration…
+Non pas comme de la fiancée qu’on espère tout bas…</p>
+
+<p>Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait.
+C’était donc qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était !
+Sa fierté lui avait épargné la blessure de le voir regretter
+une prière insensée. Sans doute, il s’était
+reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se
+tenait à l’écart, afin de se dérober à une irréparable
+erreur, acceptant un refus qui lui rendait, heureusement,
+sa liberté compromise.</p>
+
+<p>Tout arrivait comme elle l’avait prévu…</p>
+
+<p>Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher
+qu’elle ne portât en elle, depuis que Vanore lui avait
+parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans résurrection
+possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse
+à crier d’angoisse, broyée par une désespérance
+infinie… Alors qu’elle se rappelait tout à coup tant
+de détails qui lui avaient révélé la séduction qu’elle
+exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires,
+des regards qui implorent et appellent jalousement
+l’élue…</p>
+
+<p>Rêve que tout cela ! La réalité, c’était la vie que
+Vanore voulait lui donner. Le cercle se resserrait
+autour d’elle. Puisque celui qui avait dit l’aimer par-dessus
+tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail,
+en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait
+au théâtre ! Elle y était entraînée par
+l’invincible force des choses, par l’influence autoritaire
+du maître, par l’insouciance de son père, par
+l’égoïsme maladif de sa mère que Vanore gagnerait
+vite, en lui offrant l’espoir d’échapper ainsi à la position
+précaire qui, chaque jour, la faisait davantage
+souffrir…</p>
+
+<p>Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien
+de temps pourrait-elle résister ? Et puis, pourquoi
+résister ? A quoi bon ?…</p>
+
+<p>Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait
+même plus s’abandonner à sa douloureuse songerie.
+Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui fallait dissimuler
+l’amertume désespérée qu’elle avait plein le
+cœur.</p>
+
+<p>Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est mademoiselle ! Madame a bien recommandé
+que mademoiselle aille la trouver aussitôt
+rentrée.</p>
+
+<p>— Est-ce que ma mère est souffrante ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, je ne crois pas. Madame est peut-être
+un peu fatiguée, seulement, parce qu’elle a reçu la
+longue visite d’un monsieur.</p>
+
+<p>Denise ne fit aucune question ; mais un frémissement
+la secoua, bouleversée par une pensée folle,
+oh ! bien folle, sans doute. Dans sa chambre, où elle
+était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle
+s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de
+fièvre soudain allumée au fond de ses prunelles.
+Alors elle eut un sourire railleur pour la romanesque
+créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla
+frapper chez sa mère.</p>
+
+<p>Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise
+longue.</p>
+
+<p>— Denise, comme tu reviens tard ! Je commençais
+à croire que tu ne reparaîtrais pas avant le dîner…
+Et j’avais besoin de te parler… tranquillement…</p>
+
+<p>Une animation inaccoutumée colorait le visage de
+Mme Muriel ; et le cœur de Denise se mit à battre
+à coups rapides.</p>
+
+<p>— Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là
+à m’examiner comme si j’étais, tout à coup, devenue
+un phénomène ! Je désirais causer avec toi, en toute
+intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui
+t’était destinée beaucoup plus qu’à moi… Et c’est
+même à ton absence que j’ai dû d’apprendre un…
+détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé
+à propos de nous cacher…</p>
+
+<p>Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement
+dilatées, sur le visage énigmatique de sa
+mère.</p>
+
+<p>— Un détail ? Je ne comprends pas très bien, maman,
+ce que tu veux dire…</p>
+
+<p>— Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de
+me tenir en dehors de ce qui te touche le plus, tu
+n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu t’étais
+acquis un profond admirateur pendant ton séjour
+dans les Vosges. Il a fallu la visite de cet admirateur,
+que j’ai reçue par hasard, pour que je sache ce qu’il
+en était.</p>
+
+<p>Une seconde, Denise attendit pour répondre ;
+il ne fallait pas que sa voix trahît les battements
+éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié Bertrand
+en doutant de lui ?… Ah ! s’il en était ainsi,
+comme elle saurait se donner à lui pour qu’il ne pût
+regretter rien !…</p>
+
+<p>— Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance
+à quelques hommages sans portée…</p>
+
+<p>— Vraiment ? Tu es trop modeste, Denise. Des
+hommages sans portée ! On ne peut guère appeler
+ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la
+femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur
+de le lui dire !…</p>
+
+<p>Humblement ! d’Astyèves, humble ! Ah ! ce n’était
+pas lui qui pouvait être qualifié ainsi ! De qui donc
+parlait Mme Muriel ? Qui donc avait songé à lui
+offrir, non pas seulement son amour, — de ceux-là,
+il s’en rencontre, — mais son nom ?</p>
+
+<p>— Eh bien, Denise, quel mutisme ? Tu ne me dis
+pas ce qu’il te semble de la proposition ?</p>
+
+<p>— J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît
+si invraisemblable qu’une demande en mariage
+me soit adressée, à moi, une chanteuse de concert,
+sans autre fortune que sa voix !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver,
+un instant de plus, l’involontaire espoir qui s’était
+allumé en elle, flamme vacillante qu’un mot éteindrait,
+ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit
+aussitôt et interrogea, résolue :</p>
+
+<p>— Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme
+extraordinairement généreux dont tu parles ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il me semblait que tu devais savoir
+aussi bien que moi de qui il s’agissait. Mais tu
+demeures fidèle à ton système de silence. Bref,
+puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es
+demandée par un parent de Mme Vanore, un
+M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à Gérardmer une
+impression assez forte pour que, me trouvant seule
+tantôt, il m’ait avoué ses sentiments à ton égard ;
+ajoutant que sa fortune lui permettait de t’offrir un
+luxe digne de toi… Ce sont ses propres paroles.</p>
+
+<p>Denise n’entendit même pas les derniers mots de
+sa mère, pas plus qu’elle ne remarquait le bizarre
+mélange de satisfaction et de dédain que trahissait
+son accent. La même sensation de mort qui l’avait
+accablée quand elle marchait seule après avoir
+quitté Vanore, l’envahissait de nouveau, tellement
+intolérable que ses mains se crispèrent d’angoisse…
+Cependant elle n’avait pas vraiment cru que Bertrand
+revenait ainsi à elle ; tout son scepticisme lui avait,
+dès la première minute, crié l’inanité d’un tel rêve…</p>
+
+<p>Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel
+ne vit pas la contraction douloureuse qui, tout
+à coup, creusait son visage.</p>
+
+<p>— Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu
+impatientée, tu as donc achevé de perdre l’usage de
+la parole ?</p>
+
+<p>La jeune fille respira profondément, comme pour
+retrouver un souffle devenu rare.</p>
+
+<p>— Je suis surprise, maman. Cette demande est
+pour moi tellement inattendue…</p>
+
+<p>— A ce point ? Il me paraît difficile d’admettre
+que tu ne soupçonnais pas l’impression que tu avais
+produite sur un homme aussi… expansif que M. Grisel !</p>
+
+<p>Elle eut un geste lassé.</p>
+
+<p>— J’avais, en effet, remarqué vaguement que
+M. Grisel semblait me trouver à son gré ; mais quelle
+importance aurais-je attaché à cela ? Est-ce que,
+tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se
+découvrir des admirateurs qui, certes, ne songent
+point à offrir leur nom, — tout au plus leur bourse
+ou leurs phrases… Voilà tout ! Et réellement, j’aurais
+été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer
+jamais plus !</p>
+
+<p>— Denise !</p>
+
+<p>— Quoi ? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que
+je constate une vérité que tu connais aussi bien que
+moi ? Ce qui est, est… A quoi bon protester, mon
+Dieu !</p>
+
+<p>— Parce que, justement, tu n’as pas le droit de
+parler ainsi quand un honnête garçon te fait la
+demande que je te transmets, comme je l’ai reçue.
+Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je
+ne reviens pas, M. Grisel m’a tout à coup révélé
+la place que tu avais prise dans son existence,
+lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation
+de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise
+pour franchise et déclaré que nous étions aussi absolument
+ruinés qu’il était possible de l’être ; que c’était
+une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu
+que sa fortune lui permettait de choisir la femme
+qui lui plaisait, sans avoir aucune autre préoccupation.</p>
+
+<p>Sa fortune ! Comme ce seul mot qu’il prononçait
+trop souvent dressait, vivant, dans la pensée de
+Denise, ce gros garçon joyeux, bavard, vaniteux
+et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague
+et qui, la jugeant un bibelot précieux, voulait
+l’acheter parce qu’elle l’avait tenté, lui aussi… Mais
+du moins, il était plus généreux et plus galant homme
+que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation
+et l’intelligence ; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle
+devînt sa femme, non pas seulement sa maîtresse,
+comme l’autre le rêvait, dans les obscurs bas-fonds
+de sa nature d’égoïste viveur… Pourtant, épouser
+Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de
+se donner au premier passant venu…</p>
+
+<p>Avec une gravité ardente, elle interrogea :</p>
+
+<p>— Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel ?</p>
+
+<p>— Que je te ferais part de sa demande.</p>
+
+<p>— Dont tu penses… Quoi ?</p>
+
+<p>Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.</p>
+
+<p>— Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien
+déraisonnable de la rejeter…</p>
+
+<p>— Même si je me sens incapable, malgré mon…
+estime pour M. Grisel, de l’aimer comme une femme
+doit aimer son mari pour que l’un et l’autre aient
+quelque chance de bonheur ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ne l’aimerais-tu pas ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Oh ! maman, me connais-tu donc si
+peu que, après avoir causé avec M. Grisel, tu ne
+pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a de
+commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni
+idées… rien, enfin, rien ! me comprends-tu ? et qu’il
+me paraisse insensé de songer même à lui livrer ma
+vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge,
+dans une existence dont rien ne pourra ensuite me
+délivrer, même si j’y étouffe !</p>
+
+<p>Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux
+tordirent l’étoffe de sa robe.</p>
+
+<p>— Prends garde, Denise, tu tombes dans le
+roman ! Ne gâche pas ton avenir pour une enfantine
+raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche
+aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet,
+l’homme qui, spontanément, pouvait te plaire. Je
+n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en
+douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder
+les mérites, — ni les dehors, — que tu parais surtout
+priser… Et après ? C’est une telle illusion d’espérer
+que deux êtres atteindront jamais l’unisson
+absolu. Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma
+pauvre Denise, c’est un rêve de pensionnaire ! C’est
+y semer de la douleur en germe… Pas autre
+chose !</p>
+
+<p>— Mère, ne sois pas aussi décevante ! Laisse-moi
+espérer que même les pauvres, dont je suis, peuvent
+avoir leur part de bonheur humain, la meilleure, celle
+qui console de tout…</p>
+
+<p>Les mots lui étaient échappés dans une protestation
+de toute sa jeunesse. Sa mère la regarda surprise,
+tant c’était chose inaccoutumée qu’elle s’abandonnât
+ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère
+passa.</p>
+
+<p>— Denise, tu parles comme une enfant… Non
+comme la femme que tu es par la force des circonstances,
+sachant bien quelle est la réalité. Moi
+aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre
+en plein roman ! Tu vois ce qu’il en est advenu de
+mon roman… Tout à l’heure, tu t’effrayais de la vie
+qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel ! Pourtant,
+est-elle même comparable à l’existence mesquine
+et besogneuse dans laquelle tu te débats
+comme nous, comme moi qui y étouffe autant que
+dans un misérable vêtement trop étroit,… une existence
+qui ne te promet d’autre avenir possible que le
+théâtre ?…</p>
+
+<p>— Mère, je t’en supplie ! interrompit-elle, frémissante.</p>
+
+<p>— Pourquoi, — c’est toi-même qui le disais il y a
+un moment, — ne pas regarder les choses telles
+qu’elles sont ? J’ai eu le loisir de réfléchir pendant
+mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions.
+Oui, tu n’as pas d’autre avenir que le théâtre, je le
+répète, si tu ne veux te résigner à la monotonie stupide
+des leçons à donner ou continuer dans les
+salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse
+qui ne te mènent à rien, en somme ! Tu ne peux
+compter ni sur ton père ni sur moi pour t’aider à
+gagner ta vie… Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter
+de n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau !…
+C’est pourquoi je te dis qu’il te faudrait une
+bien grave raison pour repousser un mariage inespéré
+avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante,
+libre des mortels soucis qui sont ta part
+aujourd’hui et semblent devoir continuer à l’être…
+Ah ! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance
+par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque !
+Parce que tu es très jeune encore, tu ne
+comprends pas les misères, les dégoûts, les dangers
+d’une existence de femme pauvre !… Si tu les connaissais,
+tu n’hésiterais même pas…</p>
+
+<p>Oh ! les cruelles vérités que Mme Muriel venait
+de dire là ! En les entendant, Denise avait souffert
+comme si elles tombaient sur son cœur même à vif.
+Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait
+la désespérance de sa mère restait en elle
+aussi invincible.</p>
+
+<p>Ah ! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile,
+bien difficile ! Oui, elle avancerait dans son chemin
+de labeur bien souvent froissée, meurtrie, quelquefois
+même tentée… Mais enfin, elle y avancerait
+libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme,
+l’espoir d’un bonheur inconnu…</p>
+
+<p>Et pour être délivrée de tout souci matériel, — seulement
+pour cela ! — elle se marierait sans amour,
+sans espérance possible d’aimer jamais, se refusant,
+pour toutes les minutes de sa vie, le droit de goûter
+sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse
+avait soif !…</p>
+
+<p>Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui,
+le droit de la vouloir toute, puisqu’elle se serait donnée
+toute, volontairement.</p>
+
+<p>Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule
+de cette espèce de marché. Oui, même pour lutter,
+pour souffrir, elle voulait demeurer libre, — libre de
+faire le don d’elle-même, seulement quand elle aimerait…
+Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un
+tel aveu. Elle ne serait pas comprise ; elle et sa mère,
+à cette heure, ne parlaient pas la même langue. Et,
+simplement, elle dit :</p>
+
+<p>— Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves
+auxquelles tu fais allusion… Les autres…, les
+autres, je les devine bien. Mais, vois-tu, je sens
+que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que
+je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être
+mariée avec un homme à qui je demeurerais moralement
+étrangère !… Celle-là, je t’en supplie, maman,
+ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire,
+mon repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que
+tu me le reproches… Je réfléchirai encore à tout ce
+que tu m’as dit… Mais si, ensuite, ma réponse à
+M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra
+me le pardonner… C’est qu’en ma conscience
+j’aurai compris que je ne pouvais pas agir autrement…</p>
+
+<p>Et la sincérité grave de son accent lui donnait
+tant d’autorité, que Mme Muriel n’essaya pas de
+la contredire, dominée par sa jeune et loyale volonté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>A travers la phalange pressée des musiciens de
+l’orchestre massés sur la scène, Denise s’avançait
+jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation de
+Vanore :</p>
+
+<p>— Allez bravement, ma petite, et gagnez notre
+partie comme vous savez le faire !</p>
+
+<p>« Notre » partie ! Il parlait justement ainsi,
+puisque c’était un fragment des <i>Poèmes sylvestres</i>
+qu’elle allait chanter à ce concert dominical, devant
+une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait
+peut-être son avenir…</p>
+
+<p>Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les
+nerfs tendus par cette sorte de fièvre qui l’envahissait
+toute, quand elle sentait le contact du grand
+public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable
+expression.</p>
+
+<p>Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte
+et fine dans la gaine sombre de sa robe noire toute
+perlée de jais, dont le corsage s’échancrait sur la
+chaude pâleur des épaules, les manches longues
+suivant étroitement la ligne souple du bras, des
+lorgnettes, de tous côtés se braquèrent sur elle,
+détaillèrent la silhouette harmonieuse, les traits
+expressifs sous la lumière des yeux, graves comme
+les lèvres de pourpre sanglante, devenues un peu
+hautaines… Car toute sa fière volonté ne pouvait
+maîtriser un tressaillement de révolte devant cette
+curiosité dont elle était l’objet.</p>
+
+<p>Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir
+de son impression ; et, pour se dominer, tandis que
+l’orchestre préludait, elle regarda son auditoire.
+Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges,
+sous la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli
+spectacle de femmes parées avec leur coquette
+élégance de Parisiennes. Une vraie salle d’hiver,
+animée de visages connus, peuplée de gens du même
+monde, la plupart mélomanes convaincus, pour qui
+la reprise des auditions dominicales était une véritable
+fête. Et parmi cette foule dont l’attention
+était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies
+qui lui étaient familières, visages de
+critiques, d’amis, d’ennemis aussi, — rivales envieuses,
+admirateurs éconduits, — tous attendant les
+premières notes qu’allait donner sa voix presque
+célèbre déjà.</p>
+
+<p>Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans
+l’un des premiers rangs de fauteuils, la contemplait
+comme un fervent lève les yeux vers sa madone.
+Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une
+baignoire, elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales
+qui parlait en souriant, la tête un peu penchée, avec
+un mouvement d’une grâce familière, à un jeune
+homme assis derrière elle. Il avait le visage dans
+l’ombre. Mais Denise n’hésita pas une seconde.
+C’était bien Bertrand d’Astyèves…</p>
+
+<p>Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans
+le tulle scintillant de sa robe. Comme un torrent,
+passait en elle le souvenir des jours d’été inoubliables,
+de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui
+auprès d’une riche héritière, lui avait passionnément
+demandé d’être sa femme… Alors c’était
+ainsi qu’elle devait le revoir ?…</p>
+
+<p>L’orchestre continuait le prélude, celui-là même
+qui, quelques mois plus tôt, montait dans le salon de
+Mme Arnales, le jour où, pour la première fois, elle
+s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves.
+Une seconde, elle songea à cette après-midi-là ; elle
+revit l’expression d’admiration ardente qui luisait,
+ce jour-là, dans ses yeux d’homme. Aujourd’hui
+encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût
+dû pouvoir détacher d’elle son regard.</p>
+
+<p>Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait
+ces heures mortes, qu’il subissait le charme de la
+musique évocatrice, des harmonies qui chantaient
+la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide
+sagesse ne pouvait abolir en lui la pensée de ce qui
+avait été, de ce qui aurait pu être — et que, peut-être,
+il regrettait, — des jours d’été enfuis…</p>
+
+<p>Irrémédiablement enfuis ! Elle en prenait tout à
+coup l’impitoyable conscience, dans ce seul fait
+qu’elle était là, debout, sur une scène de théâtre,
+payée pour procurer une jouissance artistique, non
+seulement à une foule étrangère, mais à cette petite
+fille blonde qui la considérait, à travers sa lorgnette,
+avec une impertinente aisance, à cet homme dont
+l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui,
+redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir
+en elle qu’une artiste à écouter… Elle n’était pas de
+leur monde. Ils en jugeaient ainsi autant qu’elle-même.</p>
+
+<p>Comme un éclair dévorant, cette impression lui
+traversa le cœur, y allumant une soif de se sentir,
+une fois au moins encore, toute-puissante sur cet
+homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle n’avait
+été pauvre…</p>
+
+<p>Le prélude se mourait avec des modulations pareilles
+à des appels lointains… Puis, tous les instruments
+se turent. Alors la voix humaine s’éleva en
+un chant grave, si émouvant de vie ardente et
+douloureuse, que les âmes tressaillirent, sans que
+nul, — pas même d’Astyèves, dont tout l’être frémissait, — pût
+soupçonner le drame muet qui se
+jouait dans le cœur de cette jeune femme, si exquisement
+pâle, droite sous les mille regards que ses
+prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.</p>
+
+<p>Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé
+très doux, qui était mort. De nouveau, elle marchait
+sous l’ombre fraîche des arbres, elle goûtait la senteur
+des sapins dont elle voyait les ombres bleues
+moirer l’eau scintillante… Elle entendait la rumeur
+cristalline des sources… Mais surtout, elle écoutait,
+une dernière fois, le murmure d’amour dont s’était
+enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et décevant,
+si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait
+son pauvre cœur de femme…</p>
+
+<p>Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul
+autre ; plainte poignante et passionnée, palpitante de
+sanglots, cri de révolte d’une créature injustement
+meurtrie… Jamais plus, peut-être, elle ne devait
+chanter le poème de la <i>Forêt</i> comme elle le dit ce
+jour-là, non pas seulement en cantatrice merveilleuse,
+mais en femme qui a vu l’abîme des divines et
+mortelles tendresses…</p>
+
+<p>Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance,
+au bruit affolant des applaudissements d’une salle
+soulevée d’enthousiasme, quand ses prunelles, dilatées
+dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand
+d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était
+accompli. Elle seule, une fois encore, existait pour
+lui ! Livide, il la regardait avec cette expression
+qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son
+scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance.
+Mais elle s’était reprise…</p>
+
+<p>Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui
+l’avaient rappelée et la sacraient solennellement
+grande artiste. Yvonne, comme sa mère, applaudissait
+d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne
+bougeait pas, les yeux toujours rivés vers elle, les
+traits contractés. Leurs regards se croisèrent une
+seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre,
+pleins de tant de choses !… Puis elle se détourna,
+sans avoir même remarqué Charles Grisel, à demi
+soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.</p>
+
+<p>Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi
+frémissant qu’elle-même, et, près de lui, Martens,
+le directeur de l’Opéra-Comique, qui, aussitôt, vint
+à elle, les deux mains tendues… Mais, comme s’il
+eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était
+prêt à signer avec elle tel engagement qui lui plairait,
+lui demander la permission d’aller, dès le lendemain,
+en causer avec elle. Machinalement, elle répondait,
+acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure,
+avec la sensation d’être une fragile épave qu’emportait
+un flot impossible à remonter…</p>
+
+<p>Très entourée, elle parlait à tous… Mais, un instant,
+elle cessa d’entendre ce que lui disait Gabriel
+Bollène, le critique. Une haute silhouette, d’aristocratique
+allure, entrevue soudain, l’avait fait tressaillir…</p>
+
+<p>Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves.
+De nouveau, par son absence, il lui signifiait qu’il
+ne songeait pas à ressusciter le passé mort.</p>
+
+<p>Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre
+qui recommençait à jouer. Le concert continuait.
+Elle y avait rempli son rôle. Maintenant, elle n’avait
+plus qu’à disparaître.</p>
+
+<p>Elle tendit la main à Vanore.</p>
+
+<p>— Vous partez ? enfant.</p>
+
+<p>— Oui, je me sens affreusement lasse…</p>
+
+<p>— Et vous avez bien gagné votre repos, car vous
+vous êtes donnée toute dans votre chant ! L’avenir
+est à vous, petite… Vous avez le don de Dieu…
+Ah ! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous
+prenez tout entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à
+abolir en eux toute pensée qui n’aille pas à
+vous !</p>
+
+<p>Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes
+de Denise.</p>
+
+<p>— N’en croyez rien ! M. d’Astyèves est un
+homme de beaucoup d’imagination… Cela seul est
+vrai… Au revoir, maître.</p>
+
+<p>— Denise, attendez une seconde, je vais vous
+mettre en voiture.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude
+d’être accompagnée. Ne vous dérangez pas à cause
+de moi.</p>
+
+<p>— Me déranger ! Petite, vous perdez la tête.
+Allons, l’enfant a décidément, comme elle le dit,
+besoin de repos ! Enveloppez-vous bien dans votre
+manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il
+fait un froid de Sibérie !</p>
+
+<p>Avec des soins prévenants, il dressait lui-même
+le col très haut ourlé de plume qui enveloppait doucement
+la charmante tête brune. Elle se laissait
+faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë
+de détachement, d’infinie lassitude, — morale ou
+physique, elle ne savait plus, — qui lui emplissait
+la gorge de sanglots ; sans que Vanore, d’ailleurs,
+s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes
+pour ne pas connaître cet abattement qui suit
+les grandes tensions nerveuses.</p>
+
+<p>Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture.
+Elle attendit, la pensée vide.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de
+l’appeler un peu bas :</p>
+
+<p>— Mademoiselle Denise !</p>
+
+<p>Elle se détourna, une ondée de sang aux joues…
+Et, devant elle, alors, elle vit Charles Grisel…</p>
+
+<p>Lui ! Ah ! pourquoi était-ce lui ?…</p>
+
+<p>Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le
+croyait, en Lorraine ! Il devina cette surprise et
+parla vite, un peu gauche, presque timide.</p>
+
+<p>— J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant
+vous écouter. J’ai vu dans un journal l’annonce
+de votre concert, et je n’ai pas résisté à la tentation
+de profiter de cette circonstance pour vous revoir…</p>
+
+<p>Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière
+d’un lustre éclairait bizarrement la forme trop
+ronde du crâne, le front découronné, les moustaches
+longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes,
+la lourde et haute stature.</p>
+
+<p>Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre,
+il poursuivit hâtivement :</p>
+
+<p>— Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas,
+que je respecterais le désir — si naturel ! — de réfléchir
+longtemps à ma demande, que m’a exprimé
+madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien
+voulu m’écrire tout récemment encore !</p>
+
+<p>— Ma mère vous a écrit cela ?</p>
+
+<p>Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation
+où il y avait, non seulement de la surprise, mais
+aussi une sorte d’indignation. Il ne pouvait savoir
+qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant
+la nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son
+refus, comme elle l’en avait priée. Il expliquait :</p>
+
+<p>— Oui, madame votre mère a eu la bonté de me
+dire qu’il vous fallait du temps pour vous habituer
+à l’idée d’accepter la vie hors de Paris…</p>
+
+<p>Elle le regardait avec des yeux profonds.</p>
+
+<p>— Et vous attendez ainsi, sans vous révolter
+contre tant d’exigence de ma part ?</p>
+
+<p>— Me révolter ? Comment en aurais-je le droit ?
+Je comprends si bien, surtout maintenant, qu’une
+femme faite pour être, comme vous, admirée de
+tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour
+la satisfaction d’un seul ! Tout à l’heure, quand j’ai
+vu toute cette foule, enthousiasmée par votre chant,
+vous applaudir furieusement, quand j’ai entendu
+répéter, par des centaines de personnes, que vous
+étiez une artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou
+de prétendre vous enlever à la vie brillante qui vous
+attend. Je me suis, pour la première fois de ma vie,
+peut-être ! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis
+incapable de rien comprendre aux beautés de la
+musique que vous chantez, qui ne suis et ne serai
+jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement
+à gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa
+grosse fortune…</p>
+
+<p>Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré :</p>
+
+<p>— « Cet homme-là m’aime, lui ! Il ne me dédaigne
+pas parce que je suis pauvre ; il m’offre un
+avenir d’indépendance… Et, cependant, il me demeure
+aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent
+autour de moi… L’idée seule d’être sa femme me
+paraît monstrueuse ! Mais il est bon, je ne voudrais
+pas le faire souffrir… Comme tout est compliqué ! »</p>
+
+<p>Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il
+n’avait pas à espérer en elle… Mais ce n’était ni le
+lieu ni l’heure d’un pareil aveu. Vanore revenait.
+Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement :</p>
+
+<p>— Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais
+très généreux… Merci de tout cœur de ce que vous
+m’avez offert… Vous me pardonnerez, n’est-ce pas,
+si je ne puis l’accepter ? C’est moi qui aurai le plus à
+souffrir de ce refus…</p>
+
+<p>Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il
+l’avait vue acclamée par toute une salle, il se sentait
+timide devant elle, ayant perdu confiance en lui-même,
+dans le prestige de sa fortune. Quand il vit
+la portière de la voiture retomber derrière elle avec
+un bruit sec, il eut l’idée qu’elle était perdue pour lui…</p>
+
+<p>D’un petit geste de la main, elle salua encore les
+deux hommes, immobiles sur le trottoir ; puis, le
+cheval en marche, elle s’adossa dans la voiture, abîmée
+dans une sensation d’immense fatigue qui ne
+lui laissait que le seul désir de ne plus penser… A
+travers la vitre relevée, elle contemplait les passants
+qui allaient et venaient, silhouettes d’ombre dans
+la brume d’hiver. Certains marchaient, rapprochés
+par la nuit complice ; et sa rêverie vague lui rappela
+un retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves
+assis, en voiture, près d’elle, lui parlant un peu bas
+dans le silence du crépuscule, attentif à ce qu’elle
+fût bien enveloppée dans son manteau…</p>
+
+<p>Rêve d’été… La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves
+empressé auprès d’une brillante héritière,
+écoutant avec un plaisir de raffiné la musique chantée
+par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait
+un jour fait distinguer…</p>
+
+<p>La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout
+à coup de bien loin…</p>
+
+<p>— Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle.</p>
+
+<p>On l’attendait ! Qui ?…</p>
+
+<p>Ah ! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre
+toute espérance !</p>
+
+<p>Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa
+mante…</p>
+
+<p>Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice
+d’Yvonne qui était assise, immobile, la tête
+un peu penchée, les yeux arrêtés sur les braises,
+si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir.</p>
+
+<p>— Oh ! mademoiselle Denise, je vous demande
+pardon d’être venue vous importuner un jour où
+vous chantiez… Je ne le savais pas. Quand je l’ai
+appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé
+en même temps que vous alliez revenir, et comme
+j’avais grand besoin de vous voir, je me suis permis
+de vous attendre.</p>
+
+<p>— Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée
+de l’expression triste de ce pâle visage. Vous souhaitez
+me parler ?</p>
+
+<p>Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes
+du foyer allumèrent des éclairs sur sa robe perlée.</p>
+
+<p>— Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin
+d’aide. Ce que je redoutais égoïstement, arrive…
+Yvonne se marie ; il me faut chercher une position
+nouvelle. Et c’est si difficile à trouver !</p>
+
+<p>A peine, Denise entendit l’exclamation désolée
+de la pauvre fille. Avec le regard de l’âme, elle
+voyait Yvonne penchée familièrement vers Bertrand,
+assis derrière elle, dans la pénombre de la loge.
+D’un accent un peu assourdi, elle répéta :</p>
+
+<p>— Ah ! Yvonne se marie ?</p>
+
+<p>— Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous
+prierais de n’en rien dire. Mme Arnales m’en a
+avertie afin que je puisse, dès maintenant, me mettre
+en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet
+été… Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse ?</p>
+
+<p>— Bertrand d’Astyèves ?</p>
+
+<p>Sa voix montait presque dure.</p>
+
+<p>— Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment
+éprise de lui et, entre nous, c’est elle qui a voulu
+ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet automne.
+M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble,
+ils montaient à cheval, jouaient au tennis, se
+promenaient. Lui a fini par se laisser convaincre
+que ce n’était pas bien terrible d’épouser une jolie
+héritière qui l’aimait…</p>
+
+<p>— Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est
+fait pour goûter.</p>
+
+<p>Machinalement, elle passa la main sur son front
+comme pour en chasser la pensée. Elle ne souffrait
+pas cependant ; toute sensibilité semblait disparue en
+elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux.
+L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît
+garde, venait de prononcer le nom de Gérardmer…</p>
+
+<p>Gérardmer ! la Schlucht ! le jour de rêve où cet
+homme qui la dédaignait, comme un caprice oublié,
+lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer même la
+vie sans elle…</p>
+
+<p>L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche.
+Mlle Dusouy poursuivait, sans soupçonner rien, un
+peu troublée, toutefois, par son silence, par l’expression
+indéfinissable du visage, que la lueur du foyer
+baignait de clartés fugitives.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon d’être venue tout de
+suite à vous dans mon inquiétude. Mais vous avez
+été si bonne pour moi cet été, si compatissante,
+que je me suis permis de penser à vous comme à une
+amie… J’ai espéré que vous pourriez peut-être me
+recommander de côtés et d’autres, vous qui avez tant
+de relations !</p>
+
+<p>— Parmi les artistes ; non parmi les gens du monde
+dont je ne fais plus partie.</p>
+
+<p>Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice
+la regarda, inquiète, craignant de l’avoir
+blessée en quelque chose. Timide, elle dit :</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète
+en vous occupant ainsi de moi. Mais les soucis matériels
+me font perdre la tête ; ils sont si graves de
+conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et
+qui ai charge d’âmes ! Ce que je gagne est indispensable,
+tout à fait indispensable à la maison ; et c’est
+pourquoi je suis si tourmentée de l’idée d’être sans
+place ! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue
+me recommander à vous ?…</p>
+
+<p>Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa
+propre misère. Elle que la désespérance broyait, elle
+aurait voulu trouver, pour cette pauvre créature
+angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle
+l’épreuve, tout au moins, lui en promettre la fin
+prochaine. Et de se sentir impuissante, misérable
+atome humain dont se jouait la mystérieuse force des
+choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit
+ses deux mains à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Vous avez bien fait de voir en moi une amie.
+Je m’emploierai de mon mieux pour vous ; et s’il
+dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un peu.</p>
+
+<p>— … Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne ?</p>
+
+<p>— A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit
+qu’elle n’aurait plus besoin de mes services pendant
+les semaines qui précéderont le mariage, car elle-même,
+alors, accompagnera partout Yvonne.</p>
+
+<p>— Et le mariage aura lieu quand ?</p>
+
+<p>— Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves
+souhaite avoir sa nomination d’attaché d’ambassade
+avant d’épouser Yvonne. Il tient absolument à
+quitter Paris, paraît-il ; et sa fiancée ne s’en effraie
+pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves
+lui plaît. Vous ne la reconnaîtriez pas, tant le
+bonheur la rend gaie. Elle est transformée ! Lui est
+beaucoup plus froid ; mais c’est un vrai gentilhomme
+de ton et de manières. Il sera le mari très brillant
+qu’elle rêvait, par qui elle sera fière d’être accompagnée
+dans le monde… Mme Arnales aussi le juge
+ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas
+une aussi grande fortune qu’Yvonne…</p>
+
+<p>Denise répondit par un vague signe de tête. Un
+besoin grandissant de solitude s’emparait d’elle,
+aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy, la
+voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse,
+s’excusant encore de sa visite.</p>
+
+<p>Très douce, Denise dit :</p>
+
+<p>— Il faudra revenir et me tenir au courant de vos
+démarches. De mon côté, je penserai beaucoup à
+vous, et dès que j’entreverrai la possibilité de vous
+aider, je vous avertirai…</p>
+
+<p>Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de
+l’appartement. Quand la porte retomba, un soupir
+de délivrance souleva sa poitrine. Enfin, elle pouvait
+abandonner son masque, et seule, au moins, — puisqu’il
+n’y avait pas une âme à qui elle pût confier
+la sienne, — regarder en face sa destinée…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p>Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui
+l’avait prise enfin après de longues heures d’énervante
+insomnie.</p>
+
+<p>Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine
+l’obscurité de la chambre. Il devait être tôt, très tôt.
+C’eût été bienfaisant, pour sa pensée meurtrie, de
+reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à
+une mort…</p>
+
+<p>Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec
+le sentiment d’avoir subi l’étreinte d’un cauchemar ;
+et, dans l’effort instinctif qu’elle faisait pour se rappeler,
+sa pensée se ranimait, chassant le sommeil.
+Les visions confuses du réveil se précisaient. Non,
+ce n’était pas un rêve mauvais qui lui avait jeté
+dans l’âme la sensation de désespérance absolue dont
+la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le
+souvenir…</p>
+
+<p>Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la
+présence de Bertrand d’Astyèves dans une loge de
+théâtre, auprès d’une petite fille blonde qui était sa
+fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour
+qu’il lui avait dits à elle-même… Elle n’avait pas
+rêvé, non plus, la visite qui lui avait brutalement
+appris le dénouement si simple de son roman… Ni, le
+même soir, la terrible scène qu’un incident futile
+avait provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle
+s’étaient prononcées les paroles qu’on ne pardonne
+pas ; une scène qui lui avait fait mesurer à quel
+point sa mère, aigrie et malade, était devenue incapable
+de supporter les conséquences de leur ruine…</p>
+
+<p>Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui
+s’imposait à elle si impérieusement, qu’elle n’essayait
+plus de s’y dérober. Avec cette clairvoyance
+aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives,
+elle avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la
+destinée que les circonstances lui créaient.</p>
+
+<p>Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais
+sa veillée, cette nuit-là, si douloureuse, que le seul
+souvenir l’en faisait frissonner… Désespérément,
+elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des
+mots qui consolent et sont un viatique ! Comme font
+les petits, elle avait sangloté, écrasée par une impression
+d’isolement qui brisait son énergie. Elle
+s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait
+lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir
+qui s’imposait à elle, sous cette forme étrange, faire
+aux siens le sacrifice de se donner au théâtre !</p>
+
+<p>Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore
+une fois, les jours d’été de Gérardmer, un paradis
+fermé où elle n’entrerait plus. Avec un mépris amer,
+où il n’y avait point de désillusion, elle s’était rappelé
+la prière ardente que cet homme, qui la rejetait
+afin d’épouser une héritière, lui avait murmurée
+pour qu’elle acceptât son amour.</p>
+
+<p>Son amour ! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement
+obtenir sa beauté de femme. Mais, par malheur pour
+lui, elle l’avait mise à trop haut prix pour qu’il pût
+satisfaire son caprice et, sagement, il y avait renoncé…
+Alors qu’elle-même, tout bas, — en entendant
+annoncer son mariage, elle l’avait bien compris ! — s’obstinait
+à espérer en lui, bien qu’elle
+l’eût jugé…</p>
+
+<p>Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire
+une niaise petite pensionnaire. A elle, il n’était pas
+permis d’oublier qu’un homme riche n’épouse pas
+une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement
+épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à
+lui demander de devenir sa femme… Seul, un
+Charles Grisel était capable de cet héroïsme !</p>
+
+<p>Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien,
+à travailler pour donner aux autres le bien-être
+dont ils ne pouvaient se passer. L’heure décisive tant
+redoutée était venue ; il ne lui était plus possible
+d’hésiter ; mais quelle que fût sa destinée au théâtre,
+elle ne l’avait pas cherchée ; la vie avait été plus
+forte qu’elle…</p>
+
+<p>Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable,
+d’un seul jet, elle avait écrit à Vanore pour lui dire
+qu’elle acceptait le rôle écrit pour elle.</p>
+
+<p>A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait,
+sur sa table à écrire, le buvard où était enfermée
+cette lettre que, dans quelques heures, elle-même
+allait faire partir, quand elle sortirait pour
+se rendre chez Mme Champdray qui l’attendait,
+dans la matinée. Mais à cette résolution si grave,
+elle songeait maintenant sans émotion même, comme
+si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité
+était morte en elle.</p>
+
+<p>La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment,
+elle regardait, avec de grands yeux sombres, la lumière
+envahir peu à peu sa petite chambre. L’heure
+avançait ; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits
+de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait
+son frère se préparer pour le collège. L’instant
+des rêveries, des réflexions était passé ; elle devait
+recommencer à agir. C’était chose si vaine de s’apitoyer
+sur son épreuve ! Tous les pleurs, toutes les
+révoltes, toutes les prières n’empêcheraient pas
+que sa destinée ne fût ce qu’elle était…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant
+la glace, mettait son chapeau, un coup fut
+frappé à sa porte. Le courrier lui était apporté.</p>
+
+<p>Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée,
+les éparpillant d’un doigt distrait. Mais, tout à coup,
+une lueur flamba dans ses yeux ; sur une enveloppe,
+son nom était tracé par une écriture d’homme qui
+ressemblait… oh ! qui ressemblait si fort à celle de
+Bertrand d’Astyèves…</p>
+
+<p>D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht,
+dans cette heure dont le souvenir me hante toujours,
+je vous ai dit que je n’étais pas digne de vous ?
+Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point
+c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre
+cette suprême lâcheté de me marier — comme je
+me marie ! Si bas que vous me mettiez dans votre
+pensée, dans votre cœur que j’ai adorés, — je n’ai
+plus le droit de dire que j’adore ! — vous ne me jugerez
+jamais avec un mépris plus sincère et plus
+absolu que je ne le fais moi-même.</p>
+
+<p>« Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu
+de pitié ! Je paye chèrement ma lâcheté. Si j’en
+avais douté, je l’aurais senti tantôt quand j’ai revu
+votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau
+entendu votre voix… Votre voix qui me jetait
+vers vous irrésistiblement, pour être votre chose, si
+vous le vouliez, et qui me prenait ma raison… Qui
+me l’a prise encore, puisque je fais cette folie de vous
+écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce
+que je vaux ! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation
+d’aller à vous encore une fois.</p>
+
+<p>« Je devrais vous dire adieu ; le mot m’est impossible
+à écrire ! Denise, il y a des rêves dont on ne
+se réveille jamais ; quand on les a faits un instant,
+ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme,
+votre chair, quoi que vous tentiez désespérément
+pour les en arracher, tant ils vous torturent ! Celui
+dont vous étiez la vie est bien de ces rêves-là… S’il
+existe un enfer, comme le pensent les croyants, on
+n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui,
+par ma faute !</p>
+
+<p>« A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que
+jusqu’à ma dernière minute, vous serez toujours
+pour moi, malgré tout, <i>ma</i> Denise. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec
+un visage de cire blanche où luisaient des yeux brûlants
+de fièvre. Dans son cœur, il y avait bien le
+sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense
+que la pitié en devenait facile, cette pitié dont on
+fait l’aumône à ceux qui ont failli.</p>
+
+<p>Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à
+lui-même, comme elle l’avait jugé. A cette heure
+encore, de tout son être, il la souhaitait, il la regrettait,
+il souffrait de la perdre… Et cependant,
+libre d’aller à elle, alors que rien, — sauf une dot ! — ne
+les séparait, assez riche pour s’accorder la fantaisie
+d’épouser une femme sans fortune ; de par sa
+froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce
+de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux
+de sa demande absurde, pour s’en aller vers l’héritière
+qui assurait le luxe de son avenir !</p>
+
+<p>Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira
+lentement, puis elle en jeta les quatre morceaux
+dans les braises incandescentes du foyer…
+Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit,
+devint roux…</p>
+
+<p>Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une
+seconde, illumina, sur la feuille presque consumée,
+son nom, Denise, qu’il lui avait donné, dans la
+montagne… avec quel accent ! Puis, de la lettre
+de Bertrand d’Astyèves, il ne resta plus que des
+cendres…</p>
+
+<p>Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après
+avoir glissé dans son manchon le mot pour Vanore,
+et elle sortit.</p>
+
+<p>Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait
+les pavés, imprégnant l’air d’une humidité glaciale.
+Denise frissonna. Mais elle n’en eut pas conscience.
+C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle
+sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver
+qui semblait née dans les larmes… Et elle s’en alla
+droit devant elle à travers le flot des passants.</p>
+
+<p>Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat
+de ses yeux, de sa bouche très rouge, beaucoup la
+remarquaient au passage, si simplement qu’elle fût
+vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards
+d’hommes s’attachaient à elle, cherchant ses yeux
+qui ne voyaient personne, tournés vers l’invisible
+monde de la pensée.</p>
+
+<p>Désintéressée infiniment d’elle-même à cette
+heure de crise où elle se mouvait avec le calme
+sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle
+songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées…
+Combien y en avait-il de désolés, d’inquiets,
+de meurtris comme elle parmi ces inconnus
+dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles
+qui la coudoyaient, accomplissant leur tâche
+quotidienne, subissant comme elle, plus lourdement
+peut-être encore, la loi du pain à gagner…</p>
+
+<p>De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres,
+heureuse, riche, aimée ?… Plus que cette pauvre
+Henriette Dusouy qu’angoissait l’incertitude de
+l’avenir ?… Plus que la pâle fillette qui marchait là
+devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière ?…
+Plus que la mendiante infirme qui marmottait
+sa demande d’aumône, pauvre loque humaine
+inerte sur le pavé ?…</p>
+
+<p>Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son
+talent, son charme de femme si puissant — et si
+faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il y a de
+plus bas dans l’amour… De quoi se plaignait-elle ?
+En la mesure seulement de ses forces, elle était
+atteinte.</p>
+
+<p>Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa
+deux religieuses qui cheminaient, les yeux indifférents
+aux choses extérieures. Oh ! les heureuses !
+les bienheureuses ! De toute son âme douloureuse,
+elle les envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel,
+qui trouvait la vie très simple. Mais même eût-elle
+souhaité une telle existence de paix recueillie, sa
+place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas
+d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des
+petits ou soigner et consoler des souffrances, elle
+avait un autre devoir…</p>
+
+<p>Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa
+sur ses lèvres. A travers la brume froide, elle apercevait
+une colonne bariolée d’annonces de spectacles…
+Un jour donc allait venir où elle serait de
+celles dont les passants lisent les noms sur des affiches
+de théâtre. Rien ne l’en sauverait puisque
+Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne
+voulait pas se vendre en épousant Grisel…</p>
+
+<p>Elle songea, avec une ironie désespérée :</p>
+
+<p>— « Je me suis déjà habituée à tant de choses ; à
+être pauvre, à dépendre du bon plaisir des autres,
+à être à la merci du public, une artiste qu’on paye,
+qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent
+pouvoir acheter… Peut-être, il arrivera aussi
+un temps où je ne souffrirai plus d’être une femme
+de théâtre, de chanter maquillée, costumée sur des
+planches, de vivre dans un monde pour lequel je
+n’étais pas faite et qui me semble odieux — parce
+que je n’en suis pas encore venue à me dépouiller de
+tous les préjugés que je tiens sans doute de mon éducation
+d’enfant… Maintenant, à la grâce de Dieu ! »</p>
+
+<p>Ces derniers mots étaient sortis de son cœur
+même, comme une muette prière. Elle les répéta une
+seconde fois, de toute son âme. Elle était presque à
+la porte de Mme Champdray, devant un bureau de
+poste…</p>
+
+<p>Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment
+très net que ce petit fait, si simple, déposer
+sa lettre dans la boîte, était pour elle l’acte qui scellait
+sa destinée ; un acte sur lequel elle ne reviendrait
+pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les
+conséquences qu’elle acceptait. A tout ce qu’avait
+désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de vierge, à
+sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu…
+Puis d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe,
+et la laissa tomber dans la foule anonyme
+des lettres…</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">PARIS<br>
+<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE DE E. PLON</span>, <span class="xsmall">NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br>
+rue Garancière, 8</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HENRI ARDEL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Tout arrive.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Rêve blanc.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Renée Orlis.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Mon Cousin Guy.</b> 9<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Au retour.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Cœur de sceptique.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HENRY GRÉVILLE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Petite Princesse.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Vie d’hôtel.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Villoré.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Céphise.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Fil d’or.</b> 17<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Fidèlka.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Aveu.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un Vieux Ménage.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Jolie propriété à vendre.</b> 21<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Chénerol.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Mari d’Aurette.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Héritière.</b> 17<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Péril.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Aurette.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Passé d’une mère.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un Mystère.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Avenir d’Aline.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Seconde Mère.</b> 25<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Nikanor.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Fille de Dosia.</b> 26<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Frankley.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Amie.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Dosia.</b> 97<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Angèle.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Folle Avoine.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Ingénue.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Cléopâtre.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Louis Breuil.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Une Trahison.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Le Vœu de Nadia.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Rose Rozier.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 2 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Perdue.</b> 48<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Fiancé de Sylvie.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Madame de Dreux.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Moulin Frappier.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Héritage de Xénie.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Lucie Rodey.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Princesse Oghérof.</b> 30<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Suzanne Normis.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un Violon russe.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Bonne-Marie.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Ariadne.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Marier sa fille.</b> 27<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Les Koumiassine.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 2 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>7 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Sonia.</b> 40<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Niania.</b> 24<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Expiation de Savéli.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Épreuves de Raïssa.</b> 31<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Nouvelles russes.</b> 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JEAN BLAIZE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Monégasque.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Tribut passionnel.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PIERRE CLESIO</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le roman de Claude Lenayl.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mariage de raison.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JULES PRAVIEUX</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Monsieur l’Aumônier.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Ami des jeunes.</b> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JEAN DE LA BRÈTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Un Vaincu.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Mon oncle et mon curé.</b> 82<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*L’imagination fait le reste.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*L’esprit souffle où il veut.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Badinage.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Le Comte de Palène.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAUL MARGUERITTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Ame d’enfant.</b> 7<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Simple histoire.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Amants.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Essor.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Force des choses.</b> 21<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Fors l’honneur.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Jours d’épreuve.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Ma Grande.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pascal Géfosse.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Sur le retour.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Tourmente.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAUL ET VICTOR MARGUERITTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Femmes nouvelles.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Désastre.</b> 63<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Poum.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Carnaval de Nice.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Pariétaire.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>CHAMPOL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Les Justes.</b> 2<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Le Mari de Simone.</b> 2<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La Conquête du bonheur.</b> 3<sup>e</sup> édit.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ERNEST DAUDET</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mademoiselle de Circé.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Mongautier.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pauline Fossin.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Rolande et Andrée.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Fiançailles tragiques.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Drapeaux ennemis.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Don Rafaël.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Aveux de femme.</b> 10<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Vénitienne.</b> 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pervertis.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Défroqué.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mon frère et moi</b>. 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Mari.</b> 10<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Maison de Graville.</b> 7<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>J.-H. ROSNY</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un autre monde.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Une Rupture.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Impérieuse Bonté.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Renouveau.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Résurrection.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Profondeurs de Kyamo.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Autre femme.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un double amour.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Eyrimah.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>L’Indomptée.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Vamireh.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ANDRÉ LICHTENBERGER</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*Mon petit Trott.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>*La petite sœur de Trott.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td>
+<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+</table>
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+<p class="c gap xsmall">Paris. — Typographie de E. Plon, Nourrit et C<sup>ie</sup>, 8, rue Garancière. — 514.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***</div>
+</body>
+</html>
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Binary files differ