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PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 10 + + Tous droits réservés + + + + +L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction +et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la +Suède et la Norvège. + +Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section de la +librairie) en novembre 1899. + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + Cœur de sceptique, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50 + (Couronné par l’Académie française.) + Au Retour, 1 vol. in-18. 4e édit. 3 fr. 50 + Rêve blanc, 1 vol. in-18. 3e édit. 3 fr. 50 + Mon Cousin Guy, 1 vol. in-18. 9e édit. 3 fr. 50 + Renée Orlis, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50 + Tout arrive, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50 + + +PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE--514. + + + + +L’HEURE DÉCISIVE + + + + +I + + +Un remous se produisit à travers la phalange des hommes massés dans +l’écartement des portières. Presque tous tentaient d’apercevoir la +chanteuse apparue en cet instant sur l’espèce d’estrade, élevée de deux +marches, qui occupait l’une des extrémités de l’immense salon. Une +balustrade basse, de vieux chêne ouvragé, l’enserrait et en formait une +façon de petit sanctuaire, riche de tapisseries anciennes, +harmonieusement pâlies, de meubles rares, de bibelots précieux, +rassemblés par un collectionneur amoureux des belles choses et assez +fortuné pour s’en pouvoir offrir... + +«Le sanctuaire de l’art», l’avaient baptisé les intimes de Mme Arnales, +non seulement à cause des trésors que son mari y avait groupés, mais +encore parce qu’elle avait le talent d’y faire défiler, pour la +distraction des invités de ses _cinq heures_, les artistes dont elle +possédait le secret d’avoir la primeur... + +Par les fenêtres larges ouvertes sur le jardin de l’hôtel, entrait +librement la lumière blonde d’une belle après-midi de juin finissante. +Un souffle chaud, par moments, agitait d’un frémissement les palmes +découpées des plantes vertes, soulevait de petits cheveux légers au +front des femmes, animant d’un frisson la dentelle de leurs robes +d’été... Alors aussi s’épandait, plus forte et plus subtile, la senteur +des roses qui, à profusion, se mouraient dans des aiguières de Venise. + +A la vue de la chanteuse, un léger murmure avait couru dans la très +brillante assemblée, panachée de femmes du monde, savamment élégantes, +et de clubmen; de personnalités connues des lettres et des arts que leur +célébrité avait fait adopter par cette société assez snob pour daigner +mettre à haut prix les gloires consacrées. + +Devant Bertrand d’Astyèves, quelqu’un expliqua: + +--Il paraît que cette Denise Muriel est une future étoile, une élève de +Mme Delborde qui a, dit-on, une voix étonnante. Elle va chanter les +_Poèmes sylvestres_ de Vanore, qui sont encore à peu près inédits. Il +n’en a donné aucune audition publique. + +Des exclamations s’entre-croisaient fondues dans un murmure discret où +palpitait le battement léger des éventails. + +--Qui l’accompagne? + +--Vanore lui-même. Il s’intéresse beaucoup à elle. + +--Ah! Ah! souligna une jeune femme qui, à travers sa face-à-main, +examinait l’artiste. + +--En tout bien, tout honneur, madame. Ne commettez point le péché de +jugement téméraire... Vous savez bien que si Vanore est un emballé, +c’est un emballé qui, du moins pour l’heure, ne prétend plus adorer +d’autre divinité que la musique! On dit qu’il veut lancer la jeune +personne pour le théâtre... + +--Diable! jeta un voisin. Espérons-le... C’est une jolie fille, toute +jeune... Il a bon goût! Vanore. Si le ramage ressemble au plumage! +Comment trouvez-vous l’objet? d’Astyèves. + +--Mon cher, votre étoile est encore invisible à mes humbles regards. + +--Approchez-vous, un peu... Vous restez campé dans votre indifférence de +blasé et dans votre embrasure de fenêtre. Ah! quel parfait diplomate +vous êtes, toujours maître de votre impassibilité, et quelle puissance +vous deviendrez quand votre ministre vous enverra jouer votre personnage +dans quelque ambassade!... + +Le jeune homme eut un sourire imperceptiblement railleur que voila sa +courte moustache blond fauve. + +--Mon ami, vous me comblez et, par suite, vous me plongez dans la +confusion! Faites-moi plutôt une petite place, afin que je jouisse moi +aussi, du rayonnement de l’étoile, à supposer que les étoiles +rayonnent!... Par tout ce que j’entends dire d’elle, je suis induit en +violente tentation de l’entrevoir... + +Tout en parlant, il avait fait un pas en avant et, à son tour, soudain, +il aperçut la chanteuse que son regard de connaisseur en beauté féminine +enveloppa toute... Très svelte, d’une sveltesse de jeune pin riche de +sève ardente, elle se tenait immobile près du piano à queue, souple et +droite dans les plis sobres de sa robe d’un rose pâle d’hortensia; +l’échancrure du corsage dégageant la nuque fine, la tête un peu rejetée +en arrière... La claire lumière d’été baignait la chevelure châtain dont +elle cuivrait les moires blondes, nimbait le visage si blanc que les +cils y faisaient une ombre noire sous les paupières abaissées, que les +lèvres y prenaient un éclat de fleur de sang; de belles lèvres jeunes +qui, au repos, avaient ainsi une singulière expression de gravité +mélancolique, presque amère. + +--Tiens, tiens!... Pas banale du tout, cette Denise Muriel! murmura +d’Astyèves avec une curiosité d’observer mieux la jeune fille qui, les +yeux attachés sur la musique que tenaient ses doigts gantés de clair, +attendait que Vanore, assis au piano, eût joué le prélude. + +Lui, répondait à l’acclamation qui avait salué son entrée, inclinant sa +tête blanchissante dont le masque tourmenté s’éclairait d’un sourire. +Les choristes avaient fini de se masser derrière la chanteuse. Il les +inspecta d’un coup d’œil aigu qui tendait leur attention. Puis il +murmura à la jeune fille: + +--Vous y êtes? enfant. + +Elle eut un léger signe affirmatif et abaissa le cahier de musique +qu’elle relisait... Alors ses yeux apparurent très noirs, presque +troublants par le mystère de leur iris velouté qu’on eût dit fait +d’ombre brûlante, des yeux inoubliables qui semblaient absorber tout le +visage dans leur splendeur sombre et, en cette seconde, ne voyaient +personne, fermés à la contemplation du monde des êtres et des choses +extérieures. + +Vanore avait commencé le prélude, et les touches d’ivoire vibraient +lentement, soudain évocatrices, de par le pouvoir de cet homme, qui +était vraiment un maître. En leur langue sacrée, les sons chantaient +l’hymne du jour naissant. La flûte du vieux Pan modulait le divin poème +de la nature dont le chœur des faunes et des sylvains célébrait +l’éternel renouveau... La forêt s’éveillait. Une rumeur de vie courait +sous l’ombre verte des rameaux bruissants... Dans les sonorités +caressantes de la mélodie, il y avait le frisson des battements d’ailes. +Les notes claires appelaient des visions de verdure fraîche trempée de +soleil. C’était l’universel épanouissement dans l’allégresse du jour +ressuscité... + +Un accord résonna pareil à un appel, l’appel des choses à la créature +souveraine... Alors, réponse splendide, la voix humaine s’éleva, +résonnant seule dans le silence subit des instruments, en une phrase +lente, d’un rythme étrange... Et cette voix était si absolument belle, +dans l’ampleur grave de ses notes profondes qui semblaient palpitantes +d’une obscure passion, qu’un frémissement fit tressaillir jusqu’aux plus +frivoles... + +Dans tout son être de raffiné, vibrant à toutes les émotions +artistiques, Bertrand d’Astyèves sentit l’écho de cette voix +merveilleuse, pénétrante comme un philtre, si dominatrice qu’il ne +songea même pas à tout ce qu’elle révélait d’étude et de science. +Subitement, elle abolissait en lui tout jugement dans une sensation de +jouissance aiguë. + +Car c’était un vrai dilettante que ce clubman très intelligent, ce futur +diplomate encore nonchalamment ambitieux, capable d’élans d’âme dont le +scepticisme de son esprit se plaisait à avoir raison, comme d’une +inquiétante flambée que la sagesse lui commandait d’éteindre dès qu’il +n’en prisait plus la clarté, ou la jugeait dangereuse... Être de luxe +qui eût pu être quelqu’un s’il n’avait eu contre lui une fortune de fils +unique qui lui avait permis d’user et de mésuser de son indépendance au +gré de ses curiosités, de ses fantaisies de toute nature, selon son bon +plaisir... Bien moderne par sa complexité qui le faisait capable de +subir puissamment les plus vives impressions sans rien perdre de sa +froide liberté d’esprit, alors même que tout son être sensitif +s’abandonnait, pour mieux savourer l’impression éprouvée. + +Et c’est ainsi qu’il recevait, comme un trésor précieux, l’immatérielle +caresse de la voix magnifique qui s’emparait de lui avec une force +délicieusement impérieuse. Ce lui était une exquise sensation d’art +d’entendre une telle musique chantée par cette bouche juvénile, fraîche +comme une fleur, dans un cadre somptueux... En cette minute, vraiment, +il n’existait plus pour lui au monde que cette jeune fille inconnue qui +se révélait déjà une grande artiste. + +Maintenant, elle n’était plus pâle. Une lueur rose flambait sur +l’excessive blancheur de la peau et, dans la profondeur des larges +prunelles sombres, le regard semblait une clarté de feu dans la nuit, +tandis que la voix, alternant avec les chœurs, avec le chant de +l’orchestre, suivait la marche harmonieuse de la symphonie qui +s’épanouissait en sonorités rares, d’une originalité puissante. + +Comme elle avait dit l’allégresse de l’aube printanière, la fête +éclatante de l’été lumineux, elle disait aussi l’inexprimable mélancolie +des crépuscules d’automne, des feuilles jaunies tombant comme des +espoirs morts, la désolation de l’hiver glacé, l’horreur superbe des +jours de tempête... Et tout cela, elle semblait l’éprouver, le sentir +par chaque fibre de son être. Ce n’était pas la science seule qui +pouvait donner à son chant cette intensité de vie ardente, c’était une +âme de femme toute vibrante des espoirs, des rêves, des angoisses qui +troublent les créatures jeunes... Et d’Astyèves pensa, entendant le +cantique d’amour que jetaient maintenant, toutes palpitantes, les belles +lèvres pourpres: + +--Comme cette femme-là sait ou saurait aimer! + +Un élan obscur l’emportait vers cette attirante inconnue, un désir de +voir luire, pour lui seul, la brûlante clarté du regard, de jouir seul +de la voix qui s’emparait de lui tout entier, ressuscitant, en son +souvenir, les fantômes d’heures exquises du passé, lui donnant la soif +d’en revivre de semblables, comme aussi la fièvre des désirs +irréalisés... + +Mais un bruit formidable d’applaudissements éclatait, l’enlevant à +l’ivresse douce du rêve. Vanore venait de jouer le dernier accord. Il se +levait du piano, le visage ravagé d’émotion, les deux mains tendues vers +la jeune fille que, soudain, d’un geste spontané, il attira et embrassa, +tandis que ses lèvres tremblantes articulaient: + +--Ah! ma petite, quelle artiste vous êtes! Et quelle joie sans pareille +pour un compositeur de rencontrer une telle interprète!... Comme vous +venez de chanter cela! + +Une acclamation avait salué le mouvement et les paroles de Vanore. +Maintenant, une rumeur d’enthousiasme emplissait le hall, un bruit +d’exclamations, de propos flatteurs; et vers l’estrade, pour féliciter +le maître et son interprète, montait le flot de tous ces mondains que le +souffle de l’art avait un instant soulevés au-dessus d’eux-mêmes; les +hommes, très expressifs dans leur admiration pour la chanteuse; les +femmes, mettant dans leurs félicitations une imperceptible réserve qui +maintenait les distances. + +Mme Arnales triomphait avec une vanité de maîtresse de maison qui offre +à ses hôtes un régal précieux auquel nul encore n’a goûté. Elle ne +patronnait, d’ailleurs, que les gloires naissantes, autant par chic que +par sagesse pratique,--malgré sa fortune princière.--Car on ne paye +guère ces jeunes, envers qui l’on croit s’acquitter en révélant leur +talent inconnu à un bel auditoire de mondains désœuvrés. + +--Eh bien, êtes-vous content? jeta-t-elle, en passant, à d’Astyèves +qu’elle savait connaisseur. + +--Moi? je suis encore sous le charme. Votre chanteuse est tout bonnement +admirable! + +Elle approuva d’un accent de protection bienveillante: + +--Oui, n’est-ce pas, elle est étonnante! Je m’intéresse beaucoup à elle. +C’est une contemporaine de ma fille aînée. Elles ont été au catéchisme +ensemble. Elle est la fille de Paul Muriel, vous savez, l’agent de +change... + +--Ruiné par le krach des mines de cuivre, je crois? + +--Justement... J’étais même autrefois en relations de visite avec Mme +Muriel, une jolie femme très élégante, très lancée. Mais je l’ai +naturellement tout à fait perdue de vue. Elle vit hors du monde, et je +crois qu’elle n’a guère autre chose à faire, sa position étant +aujourd’hui des plus modestes. + +--C’est cette jeune fille qui la fait vivre? demanda d’Astyèves, avec +une précision un peu brutale. + +--Dans une large mesure, oui, je le crois. On m’a dit pourtant que Paul +Muriel avait trouvé je ne sais quelle petite place, dont il s’arrangeait +d’ailleurs fort mal... Pas plus que sa femme, il ne semblait créé pour +vivre sans fortune! Ce qui les remettrait le mieux à flot, ce serait que +Denise entrât au théâtre, comme Vanore veut l’y pousser. Elle y ferait +sûrement son chemin; elle a tout ce qu’il faut pour y réussir! + +Une bizarre sensation de révolte fouetta le scepticisme nonchalant de +d’Astyèves, devant la paisible indifférence avec laquelle cette mère de +famille émettait l’idée qu’une enfant de vingt ans devait être jetée +dans la périlleuse carrière du théâtre, afin de rendre un semblant de +luxe aux siens. Mais il connaissait trop bien ses devoirs d’homme du +monde pour laisser rien transparaître de cette impression, et Mme +Arnales n’aperçut pas la courte flamme railleuse de son regard, tandis +qu’il répondait: + +--Peut-être, madame, le chemin dont vous parlez ne serait-il pas +absolument celui qu’il faudrait voir suivre à Mlle Muriel pour son +bonheur... + +Le visage artistement soigné de Mme Arnales prit une expression de +banale compassion: + +--Il est évident que les filles pauvres sont bien exposées, et que le +théâtre est, pour elles, plein de dangers. Mais, comme il leur faut +vivre, le choix n’est guère permis quand s’offrent certaines positions +avantageuses!... Vanore et les différents compositeurs qui ont entendu +Denise Muriel sont tous d’accord qu’elle ne doit pas hésiter... Elle n’a +pas seulement la voix, mais aussi le physique... C’est une jolie fille, +n’est-ce pas? + +--Elle est mieux que jolie, fit-il avec un singulier sourire, impatienté +d’entendre cette poupée de salon, vaniteuse et nulle, parler ainsi d’une +créature qui lui était supérieure de toute la richesse de son +tempérament d’artiste. + +Elle répéta, sans trop comprendre: + +--Mieux que jolie?... Qu’entendez-vous par là? N’allez pas avoir de +mauvaises intentions à l’égard de ma protégée. Je vous le défends +bien... Ah! quels mauvais sujets sont tous ces hommes! + +Elle lui effleura l’épaule de son éventail, en souriant, car elle tenait +en faveur particulière ce beau grand garçon, d’aristocratique allure, +qui, pensait-elle, pourrait peut-être lui fournir un gendre de haute +mine, au jour approchant où elle allait devoir mettre en puissance +maritale sa plus jeune fille, Yvonne... Pas d’aussi grande fortune +qu’elle l’eût souhaité, mais de vieille famille et destiné, selon les +vraisemblances, à une brillante carrière dans les ambassades... Un parti +très sortable, en somme... + +Parce qu’elle en jugeait ainsi, elle avait eu, pour lui, le sourire +réservé aux privilégiés. Puis, ressaisie par ses devoirs de maîtresse de +maison, elle se détourna; et, dans la brillante cohue qui remplissait le +hall, disparut sa silhouette un peu alourdie par la quarantaine bien +sonnée. D’instinct, Bertrand d’Astyèves évolua vers la chanteuse, avec +une curiosité de démêler un peu ce qu’étaient l’âme et la pensée +enfermées dans cette forme jeune, dont les yeux, la bouche grave, +gardaient si jalousement le secret. + +Devant lui, un groupe de jeunes gens exhalaient leur sentiment: + +--Épatante, cette petite! Quel gosier! Quelle flamme! + +--Vanore a fichtre raison de l’envoyer au théâtre! Elle a été créée et +mise au monde à cet effet!... Et à tous les points de vue! + +--Tous les points de vue, comme vous dites! Eh! c’est une belle +créature, et qui a l’air rudement bien bâtie! Le peu qu’elle laisse voir +promet!... Ce sera un savoureux morceau à déguster! + +Ce qu’ils disaient là, d’Astyèves, obscurément, l’avait pensé aussi, +tout au plus avec moins de brutale netteté. Pourtant, il eut un sursaut +d’irritation à ces propos saisis au passage, une instinctive envie de +jeter l’ordre de se taire à ces hommes qui, maintenant, détaillaient +avec leur science masculine l’originale beauté de la chanteuse. + +Elle, cependant, répondait aux hommages de toute sorte avec une grâce un +peu hautaine, sans sourire presque, ayant, dans sa tenue, une telle +réserve de fille du monde très bien élevée, que pas un de ceux dont elle +venait d’ébranler tout l’être sensitif n’eût osé lui faire entendre un +mot d’admiration trop vif. La lueur rose des joues était tombée; la peau +avait repris son pâle éclat de pétale immaculé, mais la bouche, aussi, +son indéfinissable pli d’amertume mélancolique. + +Un désir impérieux de se faire présenter à elle traversa la pensée de +Bertrand; et aussitôt, en homme habitué à toujours suivre sa fantaisie, +il se prit à louvoyer parmi le flot des invités, évitant, par d’habiles +manœuvres, de se laisser capturer au passage; fuyant surtout la blonde +Yvonne, dont il était le _flirt_ favori. Et il se trouva devant Vanore, +auquel il tendit les deux mains, reconnaissant de la jouissance goûtée: + +--Maître, comment vous remercier des minutes exquises que je vous ai +dues? + +--Mon cher ami, le meilleur de vos remerciements, ce n’est pas à moi +qu’il faut le donner, c’est à cette enfant qui a fait jaillir pour vous +l’âme même de ma musique. Ah! si nous avions toujours des interprètes +comme celle-là, qui est à la fois une vraie femme et une vraie artiste, +dont la voix est un instrument si parfait que jamais je n’aurais osé en +rêver un pareil, quand j’ai conçu mes _Poèmes sylvestres_! Aussi, à +cette heure, suis-je absolument résolu à ne donner au théâtre l’œuvre +qui occupe en ce moment toute ma vie, que si je puis avoir Denise Muriel +pour la chanter. + +--Et qui vous en empêcherait? + +--Une toute petite et toute-puissante volonté de femme! mon ami, celle +de cette gamine qui se cantonne dans une horreur enfantine du théâtre. +Comme si ce ne serait pas un crime d’enfouir une voix semblable, une +telle puissance d’expression! Mon cher d’Astyèves, à l’occasion, +chapitrez-la donc. + +Bertrand sourit de l’ardeur du maître, toujours pareil à lui-même, dès +que son art était en jeu. + +--Bien volontiers, s’il m’était possible, je joindrais mes instances aux +vôtres. Mais je n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel. + +Vanore se mit à rire, reprenant pied dans le monde réel. + +--Mon cher d’Astyèves, sans but intéressé, seulement pour vous être +agréable, je vais vous présenter, si vous le désirez. + +--J’en serais très heureux. + +--Alors, mon ami, approchons-nous. + +Il se tourna vers la jeune fille qui, près d’eux, répondait de sa voix +chaude, musicalement timbrée, même en parlant, aux compliments d’un +interlocuteur empressé: + +--Mon enfant, voulez-vous me permettre de vous faire connaître un +fervent musicien, par conséquent un fervent admirateur de votre talent, +le comte Bertrand d’Astyèves? + +Elle inclina légèrement la tête, en femme habituée à de pareilles +présentations, sans qu’un sourire éclairât ses belles prunelles de vie +ardente, demeurant enveloppée dans la réserve fière qui la séparait +volontairement de l’élégant public qu’elle avait eu pour mission de +distraire un moment. Et cette indifférence tomba sur d’Astyèves avec le +cinglant d’un coup de fouet. + +Mme Arnales, qui passait, lui jeta: + +--Monsieur d’Astyèves, voulez-vous offrir votre bras à Mlle Muriel pour +la conduire au buffet? Je ne vois plus mon mari qui allait venir se +mettre à sa disposition. + +--Je vous remercie, madame, dit aussitôt la jeune fille. Je n’ai besoin +de rien et je vais me retirer. + +--Mais, du tout, mademoiselle, je tiens à ce que vous preniez quelque +chose. Il fait si chaud! Monsieur d’Astyèves, je vous confie Mlle +Muriel. + +Il s’inclina, puis, se tournant vers Denise, il demanda: + +--Voulez-vous, mademoiselle, m’accorder l’honneur que Mme Arnales +sollicite pour moi? + +Il s’adressait à elle aussi respectueusement que s’il eût parlé à une +altesse royale; mais ses yeux, qui interrogeaient, trahissaient la +complexe impression qu’elle avait éveillée en lui. Elle ne parut pas le +remarquer, et ses traits gardèrent leur expression sérieuse, tandis +qu’elle répondait simplement: + +--Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, monsieur, j’irai +volontiers au buffet boire quelque chose de frais. + +--Pas trop frais! protesta Vanore. Sapristi, mon enfant, prenez garde à +votre voix! D’Astyèves, ne lui laissez pas faire d’imprudence! + +Il promit en souriant et emmena la jeune fille dont les doigts +effleuraient à peine son bras. + +--Votre compositeur, mademoiselle, est comme les heureux qui ont trouvé +un trésor et vivent dans l’incessante inquiétude de se le voir ravir, +parce qu’ils en savent tout le prix. + +La bouche grave s’éclaira un peu. + +--Encore faudrait-il que le trésor,--si vraiment trésor il y a,--fût +exposé à être enlevé, et je ne sache pas qu’il coure pareille aventure. + +--Heureusement pour le maître et pour nous. Êtes-vous très indulgente? +mademoiselle. + +--C’est selon les droits de ceux qui sollicitent mon indulgence. + +--Et leur humilité est le premier de ces droits, n’est-ce pas? Alors, +vous me permettrez bien, sans me renvoyer gracieusement sur mes terres, +de venir, après tant d’autres, vous dire en toute simplicité que je vous +ai dû aujourd’hui l’une des plus intenses joies artistiques qu’il me +souvienne d’avoir jamais goûtées! + +La jeune fille ne pouvait se méprendre à l’accent d’enthousiaste +sincérité de Bertrand; mais si elle y fut sensible, elle ne le laissa +guère paraître, répondant seulement par quelques mots brefs de politesse +à l’hommage qu’il lui adressait. D’ailleurs, ils atteignaient le buffet, +aussi encombré que les salons, où l’entrée de la chanteuse excita une +rumeur d’attention. Car les femmes, même les moins disposées à admettre +pareille vérité, étaient bien contraintes, par l’évidence, de +reconnaître que cette petite fille inconnue était de celles qui, nulle +part, ne pourraient passer inaperçues. Comme les hommes, eux, l’avaient +bien vite proclamé, c’était une créature singulièrement séduisante... + +--Que dois-je vous servir? mademoiselle. + +--Peu importe. Un verre de sirop, ou mieux encore, une glace, s’il est +possible. + +--Une glace? Et qu’en dira le maître? + +--Il n’en dira rien puisqu’il n’en saura rien, fit-elle répondant du +même accent de badinage dont il avait parlé. Je vais attendre dans cette +embrasure que vous ayez pu me procurer quelque chose. Le buffet me +paraît inabordable. + +Bertrand d’Astyèves sut pourtant s’y faire servir assez prestement pour +revenir en moins d’une minute auprès de la jeune fille; il n’avait nulle +envie de se voir subtiliser son rôle de cavalier servant, par quelqu’un +des admirateurs qui rôdaient autour d’elle,--sans oser toutefois +l’aborder. Et il ne s’en étonna pas, tant son attitude trahissait la +hautaine volonté de rester étrangère à ces gens du monde qui +l’examinaient avec une curiosité discrètement impertinente. Debout +devant la fenêtre grande ouverte, sa forme svelte s’enlevant toute +claire sur l’horizon vert du jardin, avec ses yeux songeurs, elle avait +un air de jeune sphinx dont le mystère distillait un charme troublant. + +D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster la glace apportée. +Une clarté rose de fin de jour baignait sa nuque dorée, ferme et ronde; +et d’Astyèves fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors que, +pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte sur le visage, un léger +pli vertical rayant le front entre les deux sourcils. + +Il était resté debout devant elle pour empêcher toute importune +invasion. Devinant qu’elle se fût dérobée à une conversation dont elle +eût été le sujet, même indirect, il s’était remis à parler des _Poèmes +sylvestres_ qu’il analysait avec une sûreté de sens musical qu’elle ne +s’attendait sans doute pas à rencontrer chez un homme du monde, car il y +avait de la surprise un peu, dans l’attention de ses larges prunelles +chaudement vivantes. + +Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait, répondant surtout, +enfermée dans cette réserve qui lui donnait, pour d’Astyèves, une +irritante saveur d’énigme... + +A une réflexion qu’il faisait, particulièrement flatteuse pour le +compositeur, elle répliqua: + +--Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici pour vous entendre, +monsieur; ce lui serait un plaisir très vif de voir combien peuvent être +goûtés ses _Poèmes sylvestres_! + +--Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être fort blasé. + +--Pas autant que vous le supposez. Les vraies dilettantes surtout +peuvent l’apprécier. Sa musique n’est pas pour les profanes. + +--C’est la foule du public que vous qualifiez ainsi? Peut-être, en +effet, n’en saisit-elle pas toute la riche, la savante originalité... +Mais je défie bien les plus simples de n’en pas subir la beauté +suggestive..., surtout quand elle est chantée comme elle l’a été +aujourd’hui! Ce n’est pas une musique intellectuelle que celle de +Vanore; elle est, au contraire, superbement physique,--pour rééditer le +mot de Stendhal, à l’adresse de Wagner. + +Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux sourire où il y +avait une foule de choses que d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle +ne paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans discuter +l’appréciation, elle dit seulement, coupant un petit morceau de sa +glace: + +--Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas? En particulier, quand +elle revêt une certaine forme... + +--Laquelle? + +--Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand elle se fait humaine, +qu’elle a corps et âme; quand elle est à la fois _physique_, pour parler +comme vous, et, comment dirais-je?... idéaliste, les deux qualités +s’amalgamant de façon à créer un tout, capable de vous satisfaire en vos +goûts les plus divers. + +Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point deviné. + +--Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration... inquiétante! Vous avez +bien raison de penser que j’adore la musique; mais c’est en profane, moi +aussi; car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il me fallait +expliquer le pourquoi de mes sympathies, je ne pourrais, sans doute, le +faire qu’en commettant force hérésies... Mais je la sens comme je la +goûte, physiquement et «spirituellement»,--au sens ecclésiastique du +mot,--et elle m’ouvre un monde merveilleux, celui-là même où je vous +dois de m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable!... Vous voyez +que j’y reviens encore et toujours! Mais vous m’avez donné une telle +fête, que je ne résiste pas à la tentation de vous le répéter encore une +fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse banalité, je le +reconnais, d’entendre de nouveau ce qui vous a tant et tant été dit +depuis un moment! + +Le même sourire de sphinx reparut une seconde sur la bouche expressive. + +--Il me semble, monsieur, que vous êtes fort affirmatif en ce qui +concerne mes sentiments. + +--Est-ce que je me trompe? + +--En quoi!... En supposant que peu m’occupe l’impression que je produis? + +--C’est cela, justement. Avouez, par amour de la vérité, que j’ai bien +deviné. + +Elle secoua la tête presque gaiement. + +--Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait pas tout à fait +exact!... Comme une autre, j’ai ma petite vanité qui ne s’accommode pas +trop mal d’un parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur la +qualité de cet encens dont elle démêle très vite la valeur et qu’elle +accueille en conséquence. La vérité, que vous invoquez, m’oblige à +confesser que je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai reçu ce +don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que j’entends ma voix... +Alors je suis prise toute par la musique et, moi aussi, j’entre dans le +monde enchanté dont vous parliez. + +--Parce que vous êtes artiste dans l’âme... Comme je comprends que +Vanore ne veuille pas d’autre interprète que vous pour ses œuvres! Vous +sentez si merveilleusement sa musique! + +--Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce que j’y trouve... +Peut-être aussi pour ce que j’y mets, pour ce que je m’imagine y +découvrir... Nous autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins, +des imaginatives, des créatrices de chimères! + +--Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons espérer que vous +réaliserez le rêve du maître, en incarnant l’héroïne de son nouvel +opéra? + +Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la jeune fille dont une +ombre voila le visage. + +--Si vous ne craignez pas d’espérer en vain, faites-le; rien n’est plus +incertain que mon entrée au théâtre. + +--Malgré le succès qui vous y attend? + +La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait une singulière force +à ses paroles, sous leur forme banale. La jeune fille ne parut pas s’en +apercevoir. Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa bouche. + +--Grâce aux circonstances, je possède déjà une sagesse de vieux +sceptique et je ne tiens pas le succès pour un fruit auquel il soit +aussi aisé de mordre. Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire!... +Maintenant, du moins. Qui peut répondre de l’avenir? Ne savez-vous donc +pas que l’ambition, en dépit des apparences, n’est pas un mot féminin? + +--C’est selon ce qui s’y trouve enfermé. + +--Oh! nous irions loin ainsi!... Et voici que j’ai fini ma glace... + +--Eh bien, qu’importe? fit-il avec une impatience de voir en elle la +volonté de se dérober. + +Avec une imperceptible hauteur, elle dit: + +--Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier de m’avoir +accompagnée et à vous rendre bien vite votre liberté. + +--Que je n’ai nulle envie de reprendre! + +Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité en faisait plus +qu’une simple formule de courtoisie. Nulle femme ne s’y serait trompée. +Mais celle-ci ne daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas adressé +à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître avoir entendu +l’exclamation de Bertrand, elle demanda simplement: + +--Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales pour que je prenne congé +d’elle? + +--Que vous preniez congé? Est-ce que nous n’allons plus vous entendre? + +--Oh! non. Je suis venue ici seulement pour chanter les _Poèmes +sylvestres_. Maintenant, mon rôle est fini. + +Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il l’en débarrassât. Il +obéit et revint lui offrir son bras, dans la conviction qu’il n’avait +nul moyen de la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait, il +reprit encore: + +--Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre l’espoir de vous écouter +de nouveau? Pardonnez-moi de vous importuner de mon insistance, mais on +prétend que les hommes sont de grands enfants. Or les enfants ne savent +guère se résigner à n’avoir pas ce qu’ils désirent ardemment! + +--Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer. Bon gré, mal gré, +il est tant de choses auxquelles petits et grands doivent apprendre à se +résigner! + +Une intense mélancolie,--un peu amère aussi,--vibrait dans son badinage. +Elle s’arrêta. Ils étaient revenus dans le hall, et ses doigts +quittèrent le bras du jeune homme. + +Elle commençait: + +--Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements... + +Mais il l’arrêta: + +--Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez confus... Veuillez +croire que je vous suis infiniment reconnaissant de m’avoir fait +l’honneur d’accepter que je vous accompagne. + +Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de tête d’une grâce un +peu fière. Puis, elle se détourna et, dans la brillante cohue des +invités, il la vit s’éloigner, seule, comme elle l’avait voulu. A peine +un instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque charmante, +les cheveux sombres, moirés de lumières blondes... Puis, soudain, devant +lui, il aperçut, campé, un de ses amis, le grand d’Estourville, qui lui +chuchotait familièrement: + +--Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une grande passion?... Diable! +prenez garde à vous! Elle a des yeux, une bouche et une voix qui +promettent, la jeune protégée de Mme Arnales!... Et si la fantaisie lui +en prenait, elle vous mènerait loin son homme! + +Bertrand eut un froncement de sourcils. + +--Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination, du moins en ce +qui me concerne!... Mais, quitte à encourir encore vos téméraires +suppositions, j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je trouve +Mlle Muriel une incomparable artiste! + +--Et une femme délicieuse à accaparer dans les embrasures de fenêtre, +n’est-ce pas? Diable! ne manifestez pas trop votre enthousiasme... Qu’en +dirait votre flirt, la blonde Yvonne? Les femmes n’aiment point que +leurs chevaliers servent plusieurs couleurs. + +D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement, chercha des +yeux Yvonne Arnales. Au passage, son regard effleura la foule de ces +femmes et de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance +aiguë: créatures de serre, éternellement curieuses et lassées de +plaisirs toujours les mêmes, fanées par leur vie de mondaines,--au moral +autant qu’au physique,--parmi lesquelles les meilleures, celles qui +étaient ou seraient les moins inquiétantes épouses, étaient encore les +plus frivoles, les jolies et futiles poupées de salon... + +Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant, était bien de même +race, qui ne concevait pas la femme en dehors de cette atmosphère de +luxe, de ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable +dédain pour ces filles du monde,--banales, artificielles ou obscurément +perverses,--dans le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il +allait choisir sa femme; puisqu’il en était arrivé à la lassitude de sa +vie de garçon... + +Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un groupe, elle causait +d’une voix haute, avec son aisance de très riche héritière. Un sourire +sans lumière retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient +dans son visage quelconque de Parisienne blonde, gentiment mièvre sous +l’envolement léger des cheveux qui moussaient autour du front étroit. Un +peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse de sa robe d’été, +elle se tenait debout près du piano à queue, à la place même où, une +demi-heure plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves, +l’apercevant tout à coup, eut une seconde la vision de l’_autre_, de +l’artiste toute pâle sous la clarté ardente de ses prunelles +passionnées, tandis que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au +cantique d’amour... + +Il songea: + +«Quel dommage que cette petite Arnales ne lui ressemble pas!» + +Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un geste coquet de son +éventail. + + + + +II + + +Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel avait entièrement +rempli son personnage d’artiste. Elle était libre, enfin, de quitter le +superbe hôtel dont l’atmosphère lui était lourde à respirer; et, prenant +soin de ne pas attirer l’attention de Vanore, qui eût peut-être prétendu +la retenir, elle se dirigea vers la porte ouverte, à l’extrémité du +hall, sur le petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales +elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour un ordre à donner. + +--Mademoiselle, où fuyez-vous donc? Êtes-vous déjà lasse de vous +entendre acclamer? Nous ne le sommes pas, nous, de vous écouter, et je +compte vous mettre encore à contribution... + +Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales révélaient son +intime pensée: profiter pleinement du talent de cette débutante +remarquable. Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet +précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait s’estimer bien +heureuse d’avoir eu l’occasion de se révéler à un auditoire d’élite... +Par conséquent, témoigner sa reconnaissance en chantant autant qu’on +l’en prierait... Cela, Denise le comprit aussi clairement que si elle +avait lu dans l’esprit de Mme Arnales, et une petite révolte contre +cette indiscrétion mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son +accent, tandis qu’elle répondait: + +--Je serai toujours, madame, toute à votre disposition; mais, pour +aujourd’hui, je vous prierai de vouloir bien m’excuser... Je me sens un +peu lasse et je craindrais de détruire l’impression favorable que j’ai +pu produire, comme vous êtes assez bonne pour me l’assurer... + +Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa fatigue. Sur elle, pesait +cette lourde mélancolie qui la meurtrissait souvent quand elle s’était +donnée toute dans son chant pour distraire des indifférents. Mais Mme +Arnales n’en crut rien, n’admettant jamais ce qui était en contradiction +avec son bon plaisir; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa +protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand elle exprimait un +désir. + +--Réellement, mademoiselle, vous ne consentez plus à nous faire de +musique? + +--Je vous serais infiniment reconnaissante de m’en dispenser. +D’ailleurs, voyez vous-même, madame, vos hôtes m’ont déjà oubliée, et +j’aurais mauvaise grâce à imposer le silence pour me faire écouter. + +--De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que je suis meilleur juge que +vous. Mais, enfin, je ne veux pas être indiscrète, reconnaissant que +vous avez largement rempli le programme que vous aviez accepté. Je +regrette seulement la malencontreuse fatigue qui nous prive de vous +applaudir de nouveau. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous +remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition que vous venez +de donner. + +--Oh! madame, je vous en prie, rien ne presse. + +Au fond du regard de la jeune fille, une flamme avait jailli, et la peau +mate s’était un peu rosée. + +--Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai l’occasion de vous +revoir, je préfère m’acquitter dès maintenant. Ayez la bonté de me +suivre dans la bibliothèque. + +Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière. Denise la +suivit, redevenue vite maîtresse d’elle-même; mais ses lèvres avaient +repris leur gravité fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce +remplie de trésors artistiques, sans en remarquer aucun, regardant au +dehors, vers le ciel dont les pourpres pâlissaient derrière les cimes +odorantes des tilleuls. + +Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille préparé: + +--Voici, mademoiselle, la somme dont nous étions convenues. J’y joins +tous mes remerciements, mes félicitations, avec mon espoir de vous +entendre bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent, qui, je +l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de chanter sans autant de +fatigue. + +Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait une clarté de +diamants. Mais Denise ne parut pas s’en apercevoir; elle s’inclinait +dans un salut d’adieu et disait, avec une obscure ironie que l’étroite +cervelle de Mme Arnales ne discerna pas: + +--Vous êtes trop bonne, madame, de songer à m’adresser de tels vœux +d’avenir. Quoique je me sente capable de porter le poids d’un rôle au +théâtre, je ne sais encore si je posséderai jamais le courage ou le goût +d’en essayer l’aventure. + +--Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter; vous pouvez m’en +croire, moi qui, bien des fois déjà, ai vu débuter chez moi des +artistes, lesquels se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion, +d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle pour le théâtre!... +Au revoir, mademoiselle, je pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille +la somme décidée; vous voudrez bien vous en assurer et m’avertir si j’ai +fait erreur. + +Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle pas entendu, car +Mme Arnales s’éloignait, écartant déjà la portière pour aller rejoindre +ses hôtes; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait dans le +silence de la bibliothèque. + +--Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été mises à part au +vestiaire. Je viens de sonner ma femme de chambre, qui va être à vos +ordres; la voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à +mademoiselle tout ce qui lui appartient. + +Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa jupe claire, après un +dernier petit geste d’adieu. Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle +de son chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui donnait une +silhouette pittoresque de femme du siècle dernier. + +Dans le vestibule, les valets de pied formaient la haie, attendant +l’ordre de faire avancer les voitures. Des visiteurs partaient déjà. Les +femmes, devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux d’été; +des hommes causaient qui, en s’écartant et se découvrant sur le passage +de Denise, l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux unes ni aux +autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi souverainement élégante que +ces femmes qui ne la tenaient point pour leur égale, elle descendit les +marches du perron et gagna la voiture qui l’attendait. + +Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel, qu’elle sentit, sur elle, +l’ombre verte d’une avenue paisible, un ardent soupir d’allégement lui +échappa: + +--Enfin, c’est fini! + +Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs qui lui permettait de +dérober toutes ses impressions aux étrangers, et la sensation éprouvée +de délivrance était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux, une +seconde. + +C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces heures passées dans un +milieu tout plein, pour elle, de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans +le même hall où elle venait de chanter, payée pour distraire un public +blasé, elle avait été reçue autrefois comme l’amie de Suzette Arnales, +maintenant baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre n’avaient +effleuré, d’une allusion même, ce passé mort, quand elles avaient +échangé quelques paroles, après l’exécution des _Poèmes sylvestres_. Pas +davantage, Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle avait jadis +reçu en amie celle qui était alors «la belle Mme Muriel». + +Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était entrée dans le hall, +avait-elle eu, tout à coup, si nette, l’ironique vision d’une visite de +sa mère dans ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales; comme +aussi, du geste affectueux avec lequel Suzette,--son amie, en ces temps +lointains!--l’avait entraînée vers ce même jardin dont tout à l’heure, +en chantant, elle avait contemplé les cimes vertes, richement +feuillues... + +C’était cinq ans plus tôt, alors que personne,--sa mère, ignorante comme +les autres,--ne soupçonnait que la ruine fût si proche... Trois mois +après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite d’un gros krach qui +avait achevé, pour Paul Muriel, le désastre secrètement amené par la +témérité de spéculations avortées... + +Oh! quels mois avaient suivi! tels que Denise en gardait encore une +impression de cauchemar, bouleversée dans tout son être jeune par ce +subit changement de vie auquel sa mère ne se résignait point,--et ne +s’était jamais résignée d’ailleurs. + +Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la seule atmosphère, Mme +Muriel s’était trouvée incapable d’accepter l’existence étroite, +besogneuse, qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée. Cette +privilégiée, frappée tout à coup, avait été brisée par l’épreuve, +d’abord abattue dans la stupeur de se rencontrer face à face avec une +destinée dont elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte +désespérée. + +Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine adulée, +spirituellement bienveillante et gaie, épanouie à la façon d’une belle +fleur de serre, elle était devenue une créature fantasque, irritable et +amère, exaspérée par les incessantes difficultés nées de ressources +exiguës. Jamais elle n’avait pu pardonner à son mari,--épousé surtout +par convenances mondaines,--d’avoir attiré pareille catastrophe sur elle +et sur ses enfants; sur son fils surtout, un garçon de treize ans pour +qui elle avait une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait à +l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix soit dans le +professorat, soit dans une carrière d’artiste. + +Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait pu s’y opposer; mais +elle en souffrait si fort, dans sa nervosité maladive, elle en +supportait si mal les conséquences, que Denise avait fini par ne jamais +lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait son +personnage de chanteuse. En silence, elle mettait l’argent ainsi gagné +dans la bourse commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner la +source et s’en informât. + +Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre cette mère et +cette fille, si profonde que fût, cependant, leur mutuelle affection. +Mais elles étaient trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies; +nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste, développé à une +rude école... La mère, absorbée par le regret de son existence dévastée, +obscurément froissée de voir sa fille accepter mieux qu’elle leur +situation précaire, parce qu’elle considérait cette jeune vaillance +comme un blâme de sa propre faiblesse, et, dominée par cette impression, +n’admettant pas que Denise pût connaître les heures de défaillance... +L’enfant dédaigneuse en effet des inutiles regrets; sensible, sans en +montrer rien, à la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant le +secret de ses tristesses et de ses joies que personne ne lui demandait; +repliée sur elle-même parce qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur +son père, ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée dont +elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de respecter toutes les +susceptibilités, bien que certaine qu’il ne lui en serait su aucun gré. + +Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel, elle pensa, après avoir +quitté l’hôtel Arnales: + +--Dieu merci! elle ignorait où je chantais tantôt! Elle en aurait tant +souffert! + +Pourtant, il fallait bien vivre!... Et voici que commençait cette saison +d’été durant laquelle leçons, concerts, auditions, tout ce qui était sa +seule richesse cessait. On lui avait proposé un engagement de chanteuse +dans un grand casino de ville d’eaux. Mais Mme Muriel n’avait pas permis +qu’elle acceptât. Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé. +Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive économie pour +équilibrer le budget dont elle avait la responsabilité. Ah! certes, tout +autant que sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence; mais à +quoi bon se plaindre? Que pouvait-elle, sinon lutter énergiquement pour +y échapper un peu, tout au moins... + +Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme tous l’y poussaient? +Vraiment, il y avait des minutes où elle pensait qu’elle eût dû maudire +sa voix, source de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée moins +richement, elle fût sans doute demeurée enfermée dans la phalange +laborieuse des professeurs... Puisque, pour elle aussi, c’était le +terrible problème du pain quotidien à gagner. + +«Il faut aller au théâtre! il le faut!» Oh! cette phrase tant de fois +entendue déjà, comme elle la hantait, menaçante ainsi que le mot même de +sa destinée, une destinée à laquelle, désespérément, elle cherchait +encore à se dérober, malgré l’obscure conviction que toutes ses révoltes +ne l’en sauveraient pas! + +Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste. Sans illusion, elle +en mesurait les difficultés, les tentations, les dangers; elle en +connaissait les inévitables promiscuités qui choquaient tous ses +instincts de femme née, élevée dans un milieu raffiné. Et puis, elle +avait peur aussi, non seulement de son horreur secrète pour un avenir de +pauvreté, mais du grand souffle de passion qui jaillissait de l’essence +même de son âme quand s’élevait sa voix... Peur plus encore de l’espèce +d’ivresse qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante +domination de son chant sur les êtres dont les âmes, alors, vibraient +par elle, comme des claviers sonores. + +Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les dernières heures +écoulées chez Mme Arnales. Dans sa rêverie, flottaient des visages de +femmes, banalement aimables, curieux ou indifférents, des visages +d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse de ces derniers, +se détachait l’intelligente physionomie de Bertrand d’Astyèves. Mais, +comme les autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique, bien +qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter, avoir fait sur lui une de ces +impressions violentes qui jettent les folles prières dans le regard, sur +les lèvres des hommes. + +Que lui importait? Il n’était pas le premier et ne serait pas le +dernier. Tout au plus, elle pouvait lui savoir gré d’avoir daigné la +traiter en fille du monde en ne lui infligeant pas une trop vive +expression de son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse, elle +s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait voulu, à causer +un peu avec lui, car il l’intéressait, aussi bien par la sûreté de son +goût en musique que par le mélange d’enthousiasme et de froideur, +sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa personnalité. + +Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation près de la +fenêtre, à ce que son regard, plus encore que ses paroles, lui avait +murmuré de flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique +amertume, avec la notion railleuse de tout ce qui la séparait de cet +aristocratique clubman qui, comme les autres, l’avait souhaitée au +théâtre,--pour son plaisir. + +Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter loin en arrière l’image +de Bertrand d’Astyèves, et son regard, plein d’une envie inconsciente, +s’arrêta sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût été bon +de redevenir ainsi une petite chose joyeuse qui n’a nul souci de +l’avenir! Mais aussi quel souhait inutile et fou! Et sa bouche eut un +fugitif sourire de pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un +pareil désir... + +D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue de la plaine +Monceau où elle demeurait. Elle en descendit, puis s’engagea dans +l’étroit escalier qui, après une montée de quatre étages, la conduisit +devant sa porte. + +Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix de son frère appela +gaiement: + +--C’est toi? Denise. + +Et toujours prompt à laisser de côté son travail de collégien, il +accourut au-devant de la jeune fille, très affectueux, souple et fin +comme elle de silhouette. + +--Tu rentres tard! Comme ils t’ont gardée longtemps! Ça a bien marché? + +--Oui, très bien. + +Elle était entrée dans le petit salon auquel son goût d’artiste était +parvenu à donner un aspect d’élégance originale, si modeste qu’il fût +réellement, et elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante +chaleur de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un coup d’œil +admiratif. + +--Mâtin! Denise, que tu étais belle! Ce qu’ils ont dû t’applaudir! + +Elle eut son indéfinissable sourire de détachement profond et répéta: + +--Ils m’ont beaucoup applaudie! Et Mme Arnales a été si flattée d’avoir +pu offrir à ses invités une débutante à ce point remarquable, qu’elle a +trouvé parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait. + +Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement dans son +corsage quand Mme Arnales le lui avait remis. + +--Maman ne m’a pas demandée? + +--Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je crois, été faire des +courses et elle est rentrée fatiguée. Va la trouver, si tu veux! + +Denise inclina la tête; mais avant d’entrer chez sa mère, elle devait +remettre sa simple robe de maison, car Mme Muriel détestait la voir dans +une toilette faite pour le public. + +Intention inutile! Au passage, Mme Muriel entendit le frôlement soyeux +de la robe de la jeune fille dans le couloir et appela: + +--Denise! + +--Me voici, mère. + +Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser le visage altéré que +son apparition n’éclairait pas. + +--A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille heure? Ton père va revenir +pour dîner, et tu n’es pas même déshabillée! + +--J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais et le voulais... + +--Ah! + +Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au sujet de l’audition +donnée, elle le savait, par sa fille, ce jour même; mais d’un coup +d’œil, elle l’enveloppa toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue +avec tant d’harmonieuse élégance. + +--Ta robe n’est pas mal réussie! Pour une ouvrière, cette Adèle n’est +pas trop maladroite! Ce qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en +contenter. Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote question +d’économie, que de jolies choses, j’aurais achetées tantôt au _Louvre_! +Il y avait des foulards exquis; j’avais envie d’en prendre un costume; +mais j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite et je +me suis abstenue, rapportant seulement une bonne migraine. J’étais +parvenue à m’endormir. Ton coup de sonnette m’a réveillée. + +--Je le regrette, maman. + +--C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer, j’imagine. Va +vite ôter cette robe, tu m’as l’air déguisée en fille riche, et c’est +une mascarade qui m’est odieuse et pénible! + +Mme Muriel était décidément dans ses jours de nervosisme sombre. Denise +savait que ces jours-là, le plus sage était de la laisser à elle-même. +Sans lui répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui était sa +chambre, sa cellule comme elle disait, mais une cellule bien chère qui +l’enveloppait de sa paix calmante aux heures difficiles,--troublées ou +tristes,--toute vivante de sa pensée, de ses goûts, de ses affections, +dont elle aimait l’horizon large, le balcon qui, à cet étage élevé, lui +donnait parfois une exquise sensation de plein ciel... Peu de bibelots, +mais tous de valeur; des livres nombreux, empilés sur la table toujours +fleurie, devant la fenêtre; de rares portraits. Car elle n’avait pas +d’amies, Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations +d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que les circonstances +faisaient le sien, elle gardait instinctivement son intimité fermée. + +Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle d’une femme d’une +cinquantaine d’années, dont la physionomie semblait faite d’intelligence +hardie, de bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait Claude +Champdray, dont l’affection l’entourait presque maternellement depuis +trois années que le hasard d’une rencontre les avait rapprochées pour la +première fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse de sa +solitude morale l’étreignait trop douloureuse... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Denise, père est rentré! Le dîner est servi, clama, à sa porte, la +voix de Robert. Maman te fait dire de te dépêcher et de venir. + +Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla vers la salle à +manger où l’unique servante,--un peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme +Muriel,--apportait le potage. Son père, qui fumait sur le balcon, vint à +elle dès qu’il l’aperçut. + +C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus d’insouciance et +moins de volonté, la même expression un peu hautaine, le même pli +d’amertume dans la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet +d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction qu’elle +possédait si forte. Il avait été et, malgré tout, il restait de ceux qui +veulent faire de la vie une agréable aventure; et même dans sa situation +présente, il s’y employait avec un égoïsme léger, aussi incapable que sa +femme de se résigner aux conséquences de leur ruine qu’il gardait la +volonté audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre... + +Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour la questionner. +De bonne grâce, il acceptait, lui, qu’elle tirât parti de sa voix. + +--Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt?... Pas trop d’émotion? + +Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres fraîches: + +--Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait mes preuves cet +hiver! + +--Oui, tu commences à être connue. Tu étais annoncée aujourd’hui en +grande pompe dans le _Figaro_, le _Gaulois_... + +--Par des articles envoyés par Mme Arnales. + +--Petite sceptique! J’imagine, moi... + +--Père, laissons tout cela. Voici maman... + +Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie, les traits +imperceptiblement durcis soudain. Mme Muriel entrait, de son allure +lassée, et prit place à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui +pouvait se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert qui +parlait. Lui seul paraissait avoir le don de l’intéresser. Elle ne se +mêla pas aux propos qu’échangeaient son mari et sa fille sur les menus +événements du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment paru +de Mme Champdray; elle avait perdu le goût des choses littéraires, qui +lui paraissaient distractions oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux +prises avec la brutale réalité. + +Elle reprit un peu de vivacité seulement pour s’impatienter après la +jeune bonne, qui avait tardé à répondre à l’appel du timbre, et prit +fort mal que son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un près de +l’autre, ils vivaient comme des étrangers de bonne éducation, qui +s’efforcent de toujours conserver les dehors stricts de la politesse, +mais dont le plus futile incident trahit le désaccord moral. + +Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre, où elle voulait se +reposer; et, comme d’ordinaire, par les belles soirées d’été, Paul +Muriel se prépara à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin +devant elle, vers la nuit étoilée: + +--Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi un tour aux +Champs-Élysées? Il fait si bon! + +--Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai l’air suffisamment +sur le balcon. + +Il n’insista pas... Peut-être parce qu’il aimait mieux profiter à son +gré de sa soirée. + +Quelques minutes après avoir reçu son baiser d’adieu, elle le vit +traverser la rue, son cigare aux lèvres, d’une allure flâneuse d’homme +dégagé de tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert qui, +sans enthousiasme, s’était remis au travail, ne songeait point à la +réclamer auprès d’elle. + +Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon, seule avec elle-même, +comme toujours... Le regard enfui vers les profondeurs mystérieuses de +la nuit bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le souffle tiède +qui lui apportait la confuse rumeur de la grande ville, obscure sous la +flambée scintillante des étoiles. + +Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient l’ombre, +combien y en avait-il d’âmes esseulées comme la sienne, de cœurs +tourmentés dans de jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante +oppressait... + +Oui, elle était vaillante, prête à la lutte,--puisqu’il le +fallait!--cette Denise Muriel que les hommes, troublés par son charme, +s’étonnaient de trouver si hautainement indifférente à leurs hommages. +De toute sa volonté, elle acceptait la loi du travail qui lui était +imposée, si difficile et si rude fût-elle... Mais il y avait des heures, +pourtant, où toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité +qui murait sa vie dans un absorbant labeur; des heures de défaillance +dont elle gardait si bien le secret que personne au monde, sauf Mme +Champdray, ne soupçonnait qu’elle pût les connaître. + +Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à peu en elle, tandis +qu’elle demeurait, immobile, à réfléchir solitairement dans la douceur +du soir, ses mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux vers +l’immensité paisible, elle murmura si bas, que ses lèvres à peine +articulaient les mots: + +--Ah! qu’il est difficile de vivre! Je me sens si faible et j’ai si peur +de l’avenir!... Tout ce que je puis arriver à faire, c’est de cacher ma +faiblesse!... Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines le +sont!... Je voudrais ne plus me sentir seule... Je voudrais être +aimée... et aimer, aimer, aimer... + +Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière d’enfant. Elle répéta +le dernier mot très lentement, comme s’il eût été lourd pour ses lèvres, +parce qu’il enfermait un infini où son âme jeune avait soif de pénétrer +et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car la divine ivresse d’aimer, en +devenant l’élue, celle à qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être, +la goûterait-elle jamais?... Cet avenir de suprême amour, elle le savait +clairement, était pour elle mille fois plus irréalisable que pour la +plupart de ses sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur humble +condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes, des délicatesses de +fille riche, ne pouvant faire le don d’elle-même qu’à un être de même +race. + +Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le désir la frôlaient +sans cesse, parmi ces hommes du monde qu’attiraient sa voix et sa +séduction de femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à la +vouloir sienne par le mariage?... Ah! pour tous, comme elle était bien +seulement la chanteuse qu’on peut aimer, mais qu’on n’épouse pas! + +Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand d’Astyèves, qui +s’était montré si empressé auprès d’elle, chez Mme Arnales; et un léger +sursaut de révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils +rapprochés donnèrent au visage une indomptable expression de volonté et +les lèvres prononcèrent comme une cinglante réponse aux muets désirs de +son cœur de vingt ans: + +--S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute seule, sans que +personne ait jamais le droit de dire un mot contre moi. + +Et, fuyant résolument la belle nuit troublante, elle rentra dans sa +petite chambre et alluma sa lampe de travail. + +Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure l’élégant clubman, +dont elle avait si profondément secoué la nonchalance de blasé, songeait +à elle avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se disait: + +--Il faut que je revoie cette Denise Muriel! + + + + +III + + +Les plus malveillants mêmes se voyaient bien contraints, par l’évidence, +de reconnaître que nulle femme n’était plus digne de respect que Mme +Claude Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les conventions et +les préjugés du monde; et, de même, force leur était de rendre hommage à +son intelligence hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme à +sa chaude bonté de cœur. + +Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de son mari, un érudit +original et subtil. Ensemble, ils réalisaient vraiment l’union idéale, +une seule vie en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert Champdray +avait été enlevé par la brutalité stupide d’un accident de voiture. Elle +avait survécu à cet effondrement de son existence, parce qu’il y avait +en elle la source vive de toutes les énergies, même celle de souffrir +sans être, pourtant, broyée par sa souffrance. Mais désormais seule, +morte au bonheur, fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse +épreuve, l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les misères de +ses frères en douleur. + +Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où elle avait été +frappée; elle ne s’était pas consolée, mais le temps avait fait son +œuvre de baume. Le travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout +d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par son mari, elle avait +repris l’ouvrage préparé ensemble; puis elle avait continué à écrire +dans l’instinctif besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise +du bonheur fini. + +Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était prise à observer celle +des autres avec une sympathie mélancolique, son esprit intuitif et +pénétrant attiré par l’étude des âmes; aussi bien des âmes +contemporaines, que des âmes d’antan qui avaient animé des êtres +disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques d’une sagacité +ingénieuse et profonde, sous leur forme singulièrement vivante; études +dont la savoureuse originalité lui avait fait très vite un nom parmi les +lettrés. + +Puis, la masse du public avait connu ce nom dont elle s’était servie +pour discuter les questions littéraires, sociales, artistiques, qui +avaient intéressé son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une +franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les uns et les autres, +se créant ainsi des ennemis sans en avoir cure, mais aussi des amis qui +pouvaient dire ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un peu +frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour ceux qui avaient besoin +d’elle, aux autres elle n’ouvrait sa porte qu’à bon escient, trop +ménagère de son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des +indifférents ou des snobs. + +Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir pour un privilégié, +d’avoir été récemment convié à venir chez elle lui présenter ses +hommages, après qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes +connaissances. + +Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques moments de causerie avec +une femme très intelligente qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le +mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds de sa pensée, un +désir flottait, désir compliqué de dilettante, d’entendre parler de +cette Denise Muriel, qui avait si fort intéressé sa nonchalance et +qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être très amie de Mme +Champdray. + +Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez l’écrivain, mais, +confiant en sa bonne étoile, il espérait qu’un heureux hasard voudrait +bien l’y amener, justement ce même jour; et il ne lui resta plus qu’à +dissimuler sa déception quand il put constater que la destinée ne +s’était pas, cette fois, montrée bienveillante à l’égard de sa +fantaisie. + +Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le salon de Mme Champdray ne +pouvait, à son goût, remplacer Denise Muriel: un vieil académicien à +tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques et assaillait de +questions géographiques un grand et solide garçon, attaché militaire en +Perse, venu à Paris en congé de quelques mois... Et encore, un fin +critique, conférencier humoristique d’autant plus apprécié que son +auditoire pouvait toujours se demander s’il se moquait ou non de lui. +Puis, une vieille dame spirituelle, d’une élégance de douairière, qui +avait signé un volume de pensées de son nom très aristocratique, et avec +elle, sa belle-fille; point femme de lettres celle-là, délicieux joujou +pour amateur masculin, poudrée, parfumée, habillée pour la fête des yeux +qui papotait avec une désinvolture gamine, sans perdre son allure de +grande dame. + +Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray, animée par la sonorité +claire de sa voix un peu mordante, la conversation, interrompue une +seconde par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement +vivante, s’éleva de nouveau amusante d’imprévu, évocatrice d’idées, +emplissant de sa rumeur, la grande pièce lambrissée dont les hautes +fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin d’un vieil +hôtel voisin. + +Une question jetée tout à coup par la jeune vicomtesse d’Auroche fit +tressaillir d’Astyèves, le désintéressa net des pittoresques récits de +l’attaché militaire sur les danseuses de Téhéran. A Mme Champdray, elle +venait de demander: + +--Étiez-vous au dernier _cinq heures_ de Mme Arnales? Je n’ai pu y aller +et je l’ai regretté fort, car il paraît qu’on y a entendu, dans les +_Poèmes sylvestres_, de Vanore, une jeune chanteuse qui est une +merveille. + +Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent d’un sourire. + +--Cette chanteuse n’est autre que ma petite amie, Denise Muriel. Il +m’est déjà revenu qu’elle avait été admirable dans la symphonie de +Vanore, que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis ravie de +constater de nouveau que son succès a été très grand. + +--Chère madame, il a été plus que grand. Il avait toutes les allures +d’un triomphe! Mon mari m’est revenu emballé de la chanteuse à m’en +rendre jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs étaient, +plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme aigu. Monsieur d’Astyèves, +faut-il déclarer ici que,--c’est la chronique qui parle,--vous sembliez +tout particulièrement sous le charme et que vous vous êtes montré, au +buffet, le plus courtois chevalier de Mlle Muriel? + +--Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez que je suis, comme il y a +quelques jours, tout prêt à proclamer cette jeune fille une artiste +rare, d’autant plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle semble brûler +le feu sacré, le feu dévorant! + +La petite femme se mit à rire: + +--Destiné à dévorer qui?... Elle ou ses admirateurs? + +--Les uns et les autres en une commune flambée, glissa philosophiquement +le critique. + +Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier, secoua en arrière sa +tête grise, dont les cheveux frisaient drus, rejetés autour du front +large: + +--Vraiment! Vous imaginez cela? Eh bien, mon ami, j’ai grand’peur pour +le bien fondé de vos suppositions. A ma connaissance, Denise Muriel est +une façon de petite salamandre humaine; elle passe et, selon toute +apparence, elle passera à travers le feu sans se brûler. Monsieur +d’Astyèves, pourquoi y a-t-il un doute au fond de vos yeux? + +Il sourit: + +--Chère madame, je ne me permettrais pas de placer un doute là où vous +apportez une affirmation; et j’en possède d’autant moins le droit que je +n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel. + +--Ah! que vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes... Parce qu’une +femme a le secret de vous émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous +toutes les fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans votre +orgueil masculin et vous vous redressez, émettant en principe qu’elle +aussi, par un juste retour, est nécessairement fragile... à votre +mesure... + +--Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un grand poète: «Femme, +ton nom est fragilité!» + +--Bah! les grands poètes ne sont pas toujours de grands psychologues! +Ils peuvent se tromper comme les autres hommes! Et ma petite amie Muriel +m’a l’air d’humeur à considérer avec un détachement sceptique, dont je +ne saurais trop la féliciter, les incendies qu’elle allume! Vous pouvez +lui faire l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a pas +seulement l’incomparable tempérament d’artiste que vous lui reconnaissez +justement, c’est de plus une fille de grand cœur, une vaillante et brave +enfant que je plains avec toute ma sympathie pour les jeunes. + +--Que vous plaignez? répéta d’Astyèves interrogateur. + +--Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour elle! + +--Peut-on demander pourquoi? + +Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre. Le timbre d’entrée +avait annoncé un nouveau visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte +venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette de femme. Et +Bertrand songea que le destin était pour lui! Il apercevait soudain, +sous son regard, le jeune visage volontaire et passionné de Denise +Muriel. + +Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien, qui saluait d’un +coup d’œil charmé cette fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche +considérait avec une curiosité sympathique. + +Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant son front, d’un +geste juvénile. L’écrivain l’embrassa maternellement avec un bon +sourire: + +--Ma chère petite fille, vous voulez donc donner raison au vieux +proverbe: «Quand on parle des roses...» Frémissez si vous êtes de celles +qui tiennent leurs amis pour redoutables... Au moment où vous êtes +entrée, nous étions tous à potiner sur le compte d’une jeune chanteuse +qui s’est couverte de gloire chez Mme Arnales. + +Elle laissa tomber le compliment sans répondre, mais son regard se fit +très affectueux: + +--Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai que l’amie c’est vous! +Pour moi, vous êtes incapable de vous montrer autrement que l’indulgence +même. + +--En l’occasion, tout au moins, enfant, vous n’avez eu guère besoin +d’indulgence, si je m’en rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis +vous citer mes auteurs! L’un d’eux même est ici présent... + +Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement, s’était effacé pour +laisser prendre un fauteuil à la jeune fille,--un fauteuil en son +immédiat voisinage d’ailleurs. + +--Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a déjà été présenté... + +La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait si lointaine. + +--En effet, chez Mme Arnales... Je me souviens. + +--Alors, ma petite, comme de juste, vous devez déjà soupçonner tout ce +qu’il pense de votre chant... Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons +pas vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne M. d’Astyèves s’il +ne résiste pas à la tentation de vous remercier encore du régal +artistique que vous lui avez offert! Nous autres, pour être agréables à +votre farouche modestie, nous retournons en Perse, vers les danseuses de +Téhéran, dont M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes +évolutions. + +La conversation redevenait générale. D’Astyèves en profita: + +--Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe à la tentation, si +grande envie que j’en puisse avoir. Je me souviens trop bien que... + +--Vous avez affaire à une personne aussi désabusée que le sage Salomon +lui-même pour s’être pénétrée de la salutaire pensée émise par lui: +«Vanité des vanités...» et le reste! + +Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait chez d’Astyèves un +désir aigu de l’arracher à son indifférence un peu dédaigneuse. Et se +mettant à l’unisson, il demanda en souriant: + +--Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre le péché +d’ingratitude en exprimant de pareils sentiments, avec une pareille +conviction? + +--Parce que...? + +--Parce que vous n’avez pas le droit d’en être arrivée à un tel degré de +pessimisme ou de sagesse. + +--Je suis trop jeune, n’est-ce pas? fit-elle avec une imperceptible +raillerie mélancolique. + +Hardiment, il répéta: + +--Vous êtes trop jeune et vous avez reçu... beaucoup pour votre part... + +Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses paroles un +enthousiaste hommage. Un instant, elle attacha sur lui ses prunelles +profondes, où passait un vol de pensées dont elle gardait le mystère; +mais elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme, et avec le +même détachement sceptique, elle dit, obligeant sa belle voix musicale à +prendre un ton de badinage: + +--Je suis absolument de votre avis, je possède plus que beaucoup +d’autres. J’ai un gagne-pain, une santé... de fer, un fonds d’énergie +qui ne s’épuisera pas trop vite, j’espère... Je suis encore bien jeune, +heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi... Un avenir que, sans +doute, je ferai. Ce dont je suis un peu fière,--faute de mieux, +allez-vous penser!--parce qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de +puissance à puissance avec ceux des hommes qui, ne trouvant pas leur +route toute frayée, doivent la tracer eux-mêmes... + +--Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour vous? + +--Pourquoi cette question? + +--Parce que j’ai la tentation de me révolter contre le dédain dont vous +cinglez les infortunés à qui la destinée n’a pas imposé l’obligation de +peiner tout le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent +réduits à n’être que des hommes du monde. + +Elle sourit un peu. + +--Mais je ne dédaigne nullement les hommes du monde! Même, je les estime +à leur valeur. N’imaginez pas que je condamne ceux-là surtout qui, +sciemment ou non, se laissent dominer par le constant souci de donner à +leur existence, l’harmonie, la séduction d’une œuvre d’art. Je crois +bien même, au contraire, que j’envie ces privilégiés-là! Seulement, +comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de commun, je les +considère du même œil dont les petits, très sages, contemplent les +brillants personnages d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à +jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me sens en communion +qu’avec les humbles travailleurs... Et je vais peut-être vous +scandaliser... + +--Ce serait pour moi une impression toute neuve dont je devrais vous +être infiniment reconnaissant... + +--Eh bien, il y a des jours...--j’avoue, n’est-ce pas?--où je crains +fort d’avoir une âme d’anarchiste, où je sens miens tous les +découragements, les révoltes, les colères, que sais-je? moi, de ceux +qui, corps et âme, sont meurtris par la misère tous les jours de leur +vie, pour arriver juste à ne pas mourir de faim! Ah! comme je comprends +qu’ils supportent impatiemment certaines inégalités! Moi non plus, je ne +possède guère la vertu des humbles et des résignés, qui courbent la tête +et acceptent sans plainte... + +Elle parlait avec une apparente légèreté, mais aussi avec une aisance +tranquille de femme indifférente à l’impression éveillée chez son +interlocuteur; et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction dont +Bertrand subissait toute la puissance. Non, certes, elle n’était pas de +la race de ceux qui demeurent écrasés sous leur destinée, cette jeune +créature qui semblait pétrie de passion et de fière volonté. + +D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait, tandis qu’elle +faisait sa profession de foi avec une hardiesse paisible, de cette voix +chaude dont la seule vibration était un chant. Dieu! qu’elle était loin +des misérables dont elle prétendait avoir l’âme, si élégante sous la +blouse de linon mauve à plis, serrée à la taille par la ceinture de cuir +blanc sur la jupe bleu sombre; une toilette qui eût semblé insignifiante +à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand, la seule forme +impeccable du soulier, du gant de chevreau blanc, révélait la vraie +femme de race. + +Autour d’eux, on causait; le vieil académicien à tête d’oiseau pérorait +en longues périodes, tout juste coupées par les vives répliques de Mme +Champdray, ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse +d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait l’imprévu piquant +de sa causerie, et qui, galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux +vifs de mondaine clairvoyante observaient le groupe formé par Denise et +d’Astyèves dont elle était trop loin pour suivre la conversation... + +Bertrand reprit en souriant: + +--Je crois bien que ceux dont vous vous faites généreusement la sœur +considéreraient que vous appartenez à une aristocratie qui leur sera +toujours fermée, celle de l’art... + +--Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de leur travail... + +--Avec cette capitale différence qu’il vous apporte des jouissances que +ne leur donnera jamais leur labeur brutalement matériel. + +Elle se mit à rire. + +--De quel esprit subtil, vous êtes doué! Je pourrais vous répondre que +si, pour ma part, j’ai des jouissances esthétiques bien profondes qu’ils +n’ont pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent connaître. +Avouez-le... + +D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer tout ce qu’elle +souhaiterait, car il lui plaisait de voir s’émousser la réserve de cette +séduisante créature qui prétendait si bien tenir son monde à distance. +Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène, le critique d’art +d’une grande revue qui, tout récemment, avait publié sur Denise Muriel +un article très flatteur. De toute évidence, il la prisait comme femme +autant que comme artiste; car il ne dissimula pas son plaisir très +sensible de la rencontrer. Tout de suite, il s’occupa d’elle, la +félicitant de son interprétation des _Poèmes sylvestres_. Et, parce +qu’elle répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation donnée, +d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment d’impatience où dominait le +vif regret de ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer +à son profit l’attention de la jeune fille. Alors comme la musique était +devenue le sujet de la causerie et qu’il était, lui aussi, un +connaisseur délicat, il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger +Denise à lui répondre, comme à lui parler... + +Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait pas moins devoir +doctement exprimer ses opinions: + +--C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui, trouver de talent +qu’aux compositeurs dont le premier mérite est de n’être pas Français! + +Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse d’Auroche, il +questionna: + +--Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur de me dire ce que vous +adorez dans la musique du dieu Wagner? + +Elle eut un sourire fin: + +--Moi, très profane, j’admire au petit bonheur, confiante dans le +jugement des personnes compétentes. + +--Mais, encore? madame. + +--Je m’incline surtout devant... la richesse de l’orchestration... + +--Eh bien, madame, permettez-moi de vous le dire, vous n’êtes pas du +tout wagnérienne; vous devriez surtout être abîmée devant la beauté +symbolique de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie et la musique, +communient magnifiquement. Ah! le symbolisme de Wagner! ils me font +rire, ceux qui en parlent sérieusement! Je ne suis pas un imbécile, mais +j’avoue très hautement que ce symbolisme me paraît digne des contes de +la mère l’Oie. Les fameux sujets d’opéras devant lesquels le public se +pâme docilement sont d’enfantines histoires que seules des cervelles de +snobs imaginent d’affubler d’un sens métaphysique. Voilà pour le +poème!... Quant à la musique... + +--Quant à la musique? répéta Gabriel Bollène tout prêt à se révolter +contre la boutade rageuse du vieil académicien. + +--Pour la musique, je déclare mon incompétence, mais quand il m’arrive +de devoir entendre un opéra de Wagner, j’en sors plus profondément +convaincu, chaque fois, que votre maître allemand, pour composer ses +œuvres, prenait au hasard des poignées de notes et les égrenait sur le +papier, au petit bonheur... Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes +qui font hurler de douleur tous ceux dont le fanatisme et le +snobisme--je répète le mot!--ne sont pas en jeu. + +Mme Champdray écoutait, amusée. + +--Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez des monstruosités et que +ma petite Muriel--pour parler d’elle seule--vous considère en ce moment +comme le dernier des mécréants... Mais elle ne veut pas la mort du +pécheur, seulement qu’il se convertisse. Denise, ma mie, savez-vous ce +qu’il faut faire? Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de +lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui quelque chose +de ces maîtres étrangers qu’il anathématise. + +Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste. + +--Oh! oui, mademoiselle, je vous en supplie! pria la petite vicomtesse. +Depuis que vous êtes ici, je ruminais l’idée de vous entendre et je +n’osais prendre la liberté grande de vous demander de réaliser mon désir +très vif! + +Un peu interdite, Denise hésitait. + +--Allons, enfant, soyez bonne! insista affectueusement Mme Champdray. +Accordez-nous la faveur que nous sollicitons! + +--Accordez-la nous! répéta d’Astyèves, presque bas, avec une ardente +sincérité d’accent dans sa prière. + +Elle ne lui répondit pas; mais un sourire indéfinissable flottait sur sa +bouche. + +--Madame, que voulez-vous que je chante?... du Schumann?... + +--Oui... _les Amours du poète_!... + +--Soit, si vous le désirez. + +--Qui vous accompagnera, Denise? + +--Oh! moi-même, madame. + +Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors un grand silence se fit +dans la haute pièce, si profond que, seul, s’entendait, presque fort, un +gazouillis d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air chaud balançait +devant la fenêtre ouverte... Puis, des notes vibrèrent, la voix de la +chanteuse s’éleva... + +Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante, ébranla Bertrand; +celle-là même qui avait étreint tout son être nerveux quand, pour la +première fois, il avait entendu Denise Muriel. Comme ce jour-là, +soudain, pour lui, n’exista plus que cette enfant dont l’art faisait une +admirable créature de passion. A peine elle lui semblait la même femme, +tant était devenue grave la belle ligne expressive du profil, et pâle le +blanc visage sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui palpitait +dans la voix... + +Oh! cette voix! profonde et veloutée, d’une ampleur incomparable, +troublante comme un philtre versé par ces lèvres qui semblaient une +fleur de sang... En lui, elle pénétrait de nouveau avec une puissance +impérieuse qui ne laissait plus subsister que le seul désir, pareil à +une soif, de l’entendre longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa +beauté!... Et le même mot: «Encore!» dont tous l’imploraient quand elle +eut fini la première mélodie, fut aussi celui qu’instinctivement il +trouva seul à lui murmurer, ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône +sans prix pour lui... + +D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute, elle se sentait en +communion d’art avec ceux qui l’écoutaient dans la paix recueillie de la +grande pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta les +mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux drame d’amour dont elle +faisait un vivant poème, frémissant des appels désespérés, des désirs, +des regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui déchirent les +âmes humaines, aimant en vain... Puis la voix se brisa sur les lèvres +pâlies, les dernières notes modulèrent leur plainte poignante... + +Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves debout près d’elle, une +flamme dans le regard, et aussi Mme Champdray, les yeux voilés de +grosses larmes. + +--Oh! madame! fit-elle, saisie. + +--Ma petite, vous êtes une _preneuse_ d’âmes. Le jour où vous le +voudrez, vous aurez à vos pieds une foule à qui vous ne laisserez pas un +atome de liberté pour juger de votre talent... Ah! quel don vous avez +reçu! enfant. + +Une expression presque douloureuse contracta une seconde les lèvres de +la jeune fille. + +--Oh! madame, ne me tentez pas et ne vous mettez pas contre moi! C’est +tout mon avenir de femme qui est en jeu... + +--Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner la partie! jeta la petite +d’Auroche avec enthousiasme. Ah! que je comprends l’emballement de mon +mari! votre voix fait perdre la raison! Je suis sûre qu’elle me rendrait +capable de toutes les folies... si j’étais homme! En vous entendant, +j’oublierais que, de par le monde, il existe d’autres femmes que vous, +et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le charme que vous possédez! + +Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le visage de Denise. +Ce que la vive petite femme disait sous une forme plaisante, combien +l’avaient éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le murmurer à la +trop séduisante chanteuse! N’était-ce pas là l’impression violente qui +mettait en déroute la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand +s’élevait la voix troublante?... + +Des rafraîchissements avaient été apportés et des groupes se formaient. +Bertrand se rapprocha de la jeune fille, lui présentant un verre de +sirop glacé. + +--Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de vous servir et, en même +temps, de vous avouer très respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche +la liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux qui l’entendent? + +Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu dans l’accent, +vibrant encore de l’émotion éprouvée, et elle sentit tout ce que +l’hommage enfermait de complexe, s’adressant à la femme autant qu’à +l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se firent hautaines, alors +qu’elle répondait pourtant avec un enjouement voulu: + +--Prenez garde, vous allez me rendre bien orgueilleuse! + +--Aucune femme ne pourrait, plus que vous, avoir le droit de l’être! + +Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de Denise pleins d’une +gravité fière, ceux du jeune homme disant sa sincérité hardie. Mais elle +ne répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie. + + + + +IV + + +Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés, Denise partie l’une +des premières; et si Bertrand était resté, retenu en apparence par le +seul attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille lui avait +laissé le besoin de parler d’elle encore ou d’en entendre parler. + +Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le charme grisant qu’avait +pour lui sa présence se dissipait et il redevenait le sceptique +doucement railleur, indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité +sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul visiteur après le +départ de Gabriel Bollène, quand Mme Champdray l’arrêta par une soudaine +question, qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les âmes: + +--Vous m’avez fait une visite comme je les aime. Mais avouez une chose, +mon ami. Tantôt, en venant me voir, vous espériez un peu, sinon +rencontrer ma petite Muriel, du moins apprendre quelque chose d’elle. + +Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant. + +--En toute vérité, chère madame, je suis venu ici pour le très grand +plaisir d’être reçu par vous. Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas +reconnaître l’impression que m’a produite votre jeune amie. + +--Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère jusqu’au bout. Eh +bien, je vais vous rendre franchise pour franchise, et vous déclarer +tout nettement que je vous préférerais moins enthousiasmé de Denise. En +votre for intérieur, vous souhaitez la rencontrer encore, et vous vous y +emploierez de votre mieux, je n’en doute pas. A quoi bon? Elle n’est pas +du nombre des femmes qui peuvent exister pour vous, n’étant ni de celles +qu’on épouse ni de celles dont on s’amuse! + +Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. En réalité, il y +avait un avis sérieux dans ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle +disait vrai, mais il trouva désagréable d’entendre articuler si +clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de s’avouer. + +--Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est de celles qu’on admire. +Vous me permettrez bien de dire cela, en ajoutant que j’admire avec le +sentiment qu’éveille une belle œuvre d’art. + +--Hum!... Encore faudrait-il que l’œuvre d’art ne fût pas une créature +de vingt ans, toute vibrante de vie jeune, et singulièrement séduisante! +Mon cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille pour croire bien +possibles le désintéressement et le platonisme des admirations +masculines quand leur objet est une jolie femme... Admiration qui, +manifestée, est, à mes yeux, une mauvaise action, en certaines +circonstances. + +--C’est-à-dire... + +--Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître ou la sentir sans +danger. + +--Chère madame, vous êtes très sévère, ou très indulgente, pour la +fatuité masculine. + +--Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure question d’humanité à +un point de vue général. Ah çà! vous imaginez-vous qu’une enfant de +vingt ans, parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une honnête +fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter la saveur de l’amour?... +Supposez-vous que la sève ardente qui fait palpiter la jeunesse est +morte en elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là seuls +peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas soutenue? Vous figurez-vous +qu’elle est tout bonnement une machine à gagner de l’argent? Vous savez +aussi bien que moi le contraire. Seulement... + +--Seulement?... répéta-t-il. + +Mme Champdray eut un sourire de mélancolique ironie. + +--Seulement, vous ne songez qu’à votre unique bon plaisir, vous autres +hommes... Ayez donc, de temps à autre du moins, un peu plus de +générosité à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à attendre de +vous, et ne leur approchez pas des lèvres le fruit tentateur, puisqu’il +leur est interdit d’y mordre!... Ne m’objectez pas que vous êtes +honnêtement résolus à ne le leur présenter que sous la forme, soi-disant +innocente, du flirt... Je répète _soi-disant_! Si vous voulez flirter, +faites-le avec les filles de votre monde... Elles, du moins, trouveront +toujours à qui donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos soins +intéressés auront fait naître en elles... Mais les autres? Que +voulez-vous que les pauvres petites éprouvent quand vous les avez +grisées de rêve, et qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours +grâce à vous, la pitoyable réalité! + +Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle avait parlé avec cette +conviction profonde qui la faisait comparer à un apôtre, quand elle +défendait ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, attentif; +toute opinion vivement soutenue l’intéressait, et celle-ci avait pour +elle la vérité. + +--Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au moins le rêve, qui est +peut-être, en somme, le plus précieux trésor que se soit vu accorder la +pauvre humanité! + +--Opinion de dilettante, celle-là, mon ami... Ah! s’il dépendait de moi +de préserver à jamais toutes ces petites des rêves irréalisables, de +quel cœur je le ferais!... Je suis maintenant une vieille femme, mais je +me souviens encore de ma jeunesse de fille sans fortune! Et parce que je +me souviens, je sais tout ce que peuvent enfermer de désirs angoissants, +de détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance mélancolique, +absurde, touchante, les âmes de ces jeunes, qui voudraient leur part de +bonheur humain, d’amour!... puisqu’il faut toujours en revenir là... +Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, toutes, mon Dieu! +ont, à une heure quelconque, la nostalgie des mots, des regards qui +caressent, de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut pardonner à la vie +même ses pires cruautés... Eh bien, laissez à ceux qui en ont le droit +le soin de guérir cette nostalgie... Vous, les brillants clubmen pour +femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles! Maintenant, en manière +de conclusion, je passe du général au particulier, et je reviens au +point de départ de ma petite conférence philanthropique, en vous disant: +N’allez pas rôder autour de Denise Muriel... + +--D’autant que ce serait en pure perte!... Chère madame, j’en suis +convaincu autant que vous. + +_Presque_ autant, pensait son scepticisme. Mais il n’articula pas le mot +de doute. + +--Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, le regardant droit; +et vous vous tromperiez fort en vous figurant que je monte la garde +autour de cette enfant! Je vous répète encore que je la crois assez +solidement trempée pour supporter même l’épreuve du théâtre... + +--Y entrera-t-elle, décidément? Vous ne l’en détournez pas, vous, +madame, qui avez si grand souci de la santé morale de vos jeunes +protégées? + +--Eh! je sais bien que c’est la précipiter dans la fournaise, et je ne +l’y enverrai pas... Mais si les circonstances l’y jettent, je l’estime +d’âme assez forte pour y passer à son honneur... Il faut bien voir les +choses comme elles sont. Que son père perde le petit emploi qui est tout +leur revenu avec ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle +que retombera la charge de soutenir toute la famille! La mère serait +nulle en l’occasion et le frère n’est encore qu’un enfant. + +--Elle sera sacrifiée, alors... + +--Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement Mme Champdray. +D’ailleurs, il se pourrait qu’elle fût récompensée de son dévouement... +Ne trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du théâtre, +inévitable chez une femme de sa nature... Il se pourrait que, devenue +célèbre, s’étant fait un nom sur les planches, elle rencontrât quelque +galant homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et l’épousera, +l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle elle n’est pas née. Fait +qui ne se produirait sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque +une fille du monde, mais sans dot! + +--Pourquoi non? Tout arrive, comme dit l’autre, jeta d’Astyèves un peu +âprement. + +--Tout! mais pas cela, vous le savez aussi bien que moi. Un homme est +très capable de faire sa femme, envers et contre tous, d’une drôlesse +quelconque qui a su le secret de l’affoler; mais quant à ce qui est +d’épouser une charmante fille sans fortune, combien en trouverez-vous +qui en aient l’héroïsme? + +--C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches! Nous payons la +rançon de notre fortune par le peu que nous valons. Elle nous rend +incapables d’un effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos +stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en toute humilité, que +j’ai une horreur misérable pour les soucis matériels! L’idée d’être +obligé de compter m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une femme, +sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse première serait dissipée +et que le _moi_ qui raisonne reparaîtrait ressuscité et toujours vivace, +pareil à lui-même. + +--C’est-à-dire froidement sage et pratique! Après tout, vous et vos +pareils avez raison de penser que les héritières pouvant être aussi +séduisantes que leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner +la préférence! + +Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume dans son sourire. + +--Quels trésors de dédain renferme votre indulgence à notre égard! +Pourtant, je crois bien que, dans l’âme des plus positifs d’entre nous +couve toujours la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion +bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres toutes les +spéculations de notre piteux égoïsme! Dites-moi charitablement, chère +madame: «C’est la grâce que je vous souhaite,» et je vous présenterai +mes respectueux hommages, en m’excusant de vous avoir fait une si longue +visite. + +Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux mi-plaisant, +elle répéta: + +--C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il ajouter que je ne crois +guère à son opération? Ni vous non plus, n’est-ce pas? + +Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non plus, qui se +connaissait bien, n’y croyait guère, en effet. + + + + +V + + +Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément pris sa vraie +physionomie d’été. Certains quartiers, devenus tout à fait déserts, +s’étaient ensevelis dans un silence morne de rues de province; des +maisons entières avaient leurs volets clos. Mais dans les centres où la +vie continuait d’affluer, sur les boulevards, dans les promenades, dont +les arbres se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de +poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques ou provinciales +et, devant les magasins, des flâneries de touristes en tenue de voyage +ou accoutrés de modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes +fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux heures plus +fraîches des après-midi finissantes, les voitures n’emportaient plus de +visages connus, fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des +promeneurs curieux ou fatigués. + +--Décidément, il serait temps de partir, Paris ne nous appartient plus, +songea Bertrand d’Astyèves, qui suivait d’un œil distrait la marche +paresseuse des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées à travers +la brume d’une chaude journée d’été. + +Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant chez lui, par les +Champs-Élysées, devenus paisibles autant qu’un jardin de +sous-préfecture. + +Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta: + +--Tiens, d’Astyèves! Comment va, mon vieux?... Vous êtes encore ici? + +--Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui se tendait vers lui, +celle d’un citadin convaincu. + +--Oh! moi, mon cher, vous savez, je ne puis vivre loin de mon asphalte +et de tout ce qu’il supporte, comporte, apporte, etc.! Bien juste, +j’irai à Deauville pour la grande semaine, parce que mon vague instinct +de sportsman m’y pousse... Autrement, sapristi non, je ne lâcherais pas +mon Paris à l’époque juste où j’en peux jouir le mieux! Vous ne bougez +pas non plus? + +--C’est-à-dire que je me prépare, au contraire, à lui brûler la +politesse, car, envahi par les barbares, il me paraît odieux, quoi que +vous en disiez. Peut-être vais-je filer faire un tour dans les Vosges. + +--Ah!... parce que? + +--Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales, tendant à me faire +figurer dans sa prochaine série d’invités à Gérardmer. + +--Honneur dont vous vous méfiez, attendu que Mme Arnales est animée d’un +désir tout maternel de faire convoler en justes noces la brillante +Yvonne! Vous avez peur d’être harponné? Vous avez tort. Elle n’est pas +mal, la blonde Yvonne... Un peu maigrelette et acidulée!... Encore un +peu pomme verte... Mais elle mûrira... Et puis, elle a le sac! Si je ne +me savais absolument sûr d’être blackboulé, je me mettrais sur les +rangs. + +--Différence capitale avec moi, qui ne prétends pas m’y mettre. + +--Parce que vous êtes un sage qui laisse monter le vent et attend +majestueusement, sous sa tente, qu’on vienne le prier d’en sortir... + +--Est-ce que vous ne pensez pas que _majestueusement_ est un peu +excessif? La vérité, mon cher ami, est que la blonde Yvonne éveillerait +tout juste, en mon indifférence, un vague, très vague, goût de flirt... +Je ne me sens pas encore assez développée la vocation matrimoniale pour +être invinciblement attiré par les mérites... sonnants de Mlle Arnales! + +Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement une poignée de main +avec son frère en solitude et reprit son chemin. + +Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée d’un mot de Mme +Arnales reçu la veille et dont quelques phrases étaient demeurées bien +nettes en son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation +gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours dans la villa +Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer, y recevant par série des +hôtes nombreux. Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir d’une +réponse favorable: «Arrivez-nous bientôt, vous qui êtes un fervent +mélomane et un non moins vif admirateur, si je me rappelle bien, du +talent de Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre souvent, car +elle est ici pour la saison, en villégiature chez Mme Champdray, en même +temps que Vanore, de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter, +l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante beaucoup dans notre +colonie et, sans doute, l’air des Vosges lui est bon; jamais sa voix n’a +été plus belle; depuis cet été, elle semble encore s’être développée +étonnamment...» + +Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les dernières lignes du +billet de Mme Arnales, sa pensée immobilisée sur la phrase concernant +Denise Muriel. Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il avait +murmuré: + +--Certes non, je n’irai pas là-bas! ce serait fou!... + +Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance aiguë qui ne +lui permettait que de volontaires illusions. Oui, c’était absurde de +s’exposer de nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel. Bien +qu’elle appartînt au monde des artistes, il ne pouvait en agir avec elle +comme avec quelque gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la +vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance, son éducation, +sa tenue même, elle demeurait une fille du vrai monde, à laquelle il +était dû d’autant plus de respect qu’elle était moins protégée; et un +instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui faisait,--à cette +heure encore, du moins,--condamner comme méprisable tout effort pour se +faire aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir... + +Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse surtout alors +qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation l’obsédait bien vite de +troubler, à n’importe quel prix, cette indifférence fière dont elle +s’enveloppait jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère +l’attirait avec une force de vertige. + +Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il avait su se faire recevoir +en même temps qu’elle. Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient +beaucoup causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée +d’affection, aussi bien par le compositeur que par sa femme, elle lui +était apparue une nouvelle Denise, très jeune, presque gaie, malgré la +sourde amertume, la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles même +qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait une savoureuse allure de +spontanéité et de caprice, de franchise un peu hautaine, une souplesse +fine pour s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous, d’une +façon qui la révélait une femme très intelligente, mûrie avant l’heure +par les rudes souffles de l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une +vierge, délicieusement palpitante de vie jeune. + +Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre; à ce point différente de +celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans tous les mondes, qu’elle +exerçait sur lui, si blasé, une séduction à laquelle il trouvait un goût +rare. Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses insensées +pendant cette exquise soirée où elle chantait, accompagnée par Vanore, +d’étranges mélodies du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent, +dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs et faisait les cœurs +frémissants sous leur immatérielle caresse. + +Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies, que tous lui +demandaient, lui faisaient répéter, insatiables... Et quand d’Astyèves +était sorti de chez Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait +entendre une seule note sans revoir Denise Muriel, debout auprès du +piano, ses deux mains tombant, avec une grâce harmonieuse, dans les plis +de sa robe; pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée par +les seules bougies du piano, qui nimbaient de clarté le jeune visage +grave et passionné. C’était cette vision-là qu’il conservait d’elle, +plus vivante que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle ombre +les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur immaculée, soulignaient +les lignes souples, presque caressantes, du profil découpé, tout +lumineux, sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte dans la +nuit... Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant elle contemplait avec +des prunelles de rêve, troublantes comme le timbre même de sa voix. + +Ah! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste!... Mais quelle +tentation aussi l’avait bouleversé tout entier de voir, allumée par lui, +une clarté d’amour dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché, +rencontrait le sien! + +Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée dans la railleuse +clarté du grand jour, il avait eu pourtant un sourire d’ironie à +l’adresse de l’enthousiaste qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait +pensé, suivant des yeux la spirale légère échappée de son cigare: + +--En vérité, je crois que si elle avait seulement deux cent mille francs +de dot, je serais capable de l’épouser tout de suite! il est vrai que si +elle était une héritière, même aussi médiocrement pourvue, elle aurait +toute sorte de chances pour ressembler à la phalange des poupées,--ou +des demi-vierges,--qui nous sont destinées de par les lois de notre +monde et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier de nos +désirs matrimoniaux. + +Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait assez précieux pour que +d’Astyèves, pareil à tous les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât, +malgré tout, à refuser la très aimable invitation de Mme Arnales; +discrète insinuation qu’il ne serait point mal venu s’il se plaçait +parmi les prétendants à la main de cette richissime petite fille à +laquelle il semblait particulièrement plaire. + +--Irai-je décidément ou n’irai-je pas? songea-t-il de nouveau, ramené +par sa rencontre à cette question qu’il fallait résoudre, et résoudre +promptement, la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa +réponse sans tarder. + +Pourquoi, en somme, eût-il refusé? Parce qu’il redoutait la séduction +trop puissante de Denise Muriel? Mais si vraiment il avait peur d’elle, +peur de lui-même, il lui serait facile de la fuir... D’ailleurs enfin, +même cédât-il un moment à l’élan qui l’entraînait vers elle, ne +savait-il pas que le ressort de sa froide volonté ne manquerait point de +l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait?... + +Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son courrier l’attendait. +Une lettre était arrivée de sa mère, installée depuis plusieurs semaines +dans son château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout à coup +eut une petite exclamation, avec un bizarre sourire. A la dernière page +de sa causerie, Mme d’Astyèves écrivait: + + «Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car il me revient que Mme + Arnales compte te recevoir à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand + nonchalant, que souhaiter, en mes ambitions maternelles, te voir + répondre à une invitation qui n’est point pour être dédaignée. + L’expérience te murmure que, bon gré, mal gré, l’heure du mariage + sonne pour les plus endurcis célibataires comme pour les autres et que + tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter. + + «Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer plus + souhaitable fiancée que certaine blonde héritière qui, me dit-on, te + tient en sensible faveur; et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer + une belle-fille plus accomplie; jolie, fort bien élevée, voire même + sérieusement élevée, instruite sans pédanterie et,--qualité d’un autre + ordre, nullement à dédaigner--pouvant apporter à mon cher grand la + fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes. + + «Ce sont peut-être là rêves de fumée; mais, de par le monde, il arrive + parfois que la réalité est faite des rêves auxquels un peu de volonté + a donné corps. Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez point + la chance si tant est qu’elle vous soit favorable et souvenez-vous de + la bonne vieille allégorie de l’Occasion qu’il fallait adroitement + saisir au passage, sous peine de la voir fuir sans retour.» + +Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait à errer sur la +bouche de Bertrand. Une minute, il resta songeur, considérant d’un +regard distrait la lettre de sa mère. + +Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes ses hésitations. + +--Tant pis! Arrive que pourra. Je pars. + +Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à Mme Arnales. + + + + +VI + + +Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui l’amenait vers +Gérardmer. Ses journaux rejetés de côté, il se laissait bercer par le +mouvement monotone du train, regardant naître peu à peu, puis grandir, +puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement arrondis, les +Vosges toutes bleues,--d’un bleu vert sombre,--sous le ciel lavé par de +chaudes averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les +moelles,--peut-être _parce que_ Parisien!--il éprouvait une sorte de +jouissance à se sentir tout à coup transplanté hors de l’atmosphère +boulevardière qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec +une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers nuages +déchiquetés en lambeaux et moirait, de larges ondulations, la floraison +rose des bruyères dans les plaines que son regard contemplait avec un +plaisir charmé. + +Puis, soudain, le large horizon disparut; le train s’engageait dans une +vallée magnifiquement étroite, enserrée entre deux murailles de sapins, +d’un vert sans reflet, marbré par les taches grises des roches éboulées +sur leurs flancs; des murailles si hautes qu’elles faisaient le ciel +invisible, et que le train semblait courir dans une coulée de verdure, +de mystérieuse issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les eaux +transparentes mouillaient leur lit de pierre presque au ras du sol. + +Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le sombre et superbe voile +qui murait les deux côtés de la route, et découvrit quelques chalets +groupés autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une minute, le +temps de recueillir une bande de promeneurs, Parisiens et Parisiennes +d’allures, qui s’engouffrèrent dans les wagons avec un bruit joyeux. + +Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le souvenir du milieu vers +lequel il allait. Évoqué dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait +tout à coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir jaillit en +lui de retourner en arrière pour aller se réfugier devant quelque beau +paysage solitaire dont il jouirait en paix, sans avoir à craindre les +paroles dissonantes comme des notes fausses. + +Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait, se gourmandant +railleusement: + +--Quel animal romanesque je suis encore capable de constituer à +l’occasion! Allons, un peu plus de vaillance. Si la fastueuse +hospitalité de Mme Arnales me devient à charge, il ne me sera pas bien +difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier dans la solitude +de quelque village pittoresque, primitif à souhait! Peut-être, après +tout, est-ce que je calomnie mes hôtes et leurs invités en les +soupçonnant atteints de _parisianisme_ aigu! + +Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de s’être ainsi rendu coupable +de jugement téméraire, il put se sentir délivré de tout scrupule sur ce +chef quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse où +était groupée, avant le dîner, la brillante société, réunie à la villa +Belle-Rive. Et une involontaire réflexion jaillit en son esprit: + +--Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase! + +C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer, très +choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses relations de Mme +Arnales: femmes célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune et +leur chic, voire même par leur beauté consacrée; auxquelles nulle +scandaleuse aventure n’aurait pu être imputée, toutes en puissance +maritale, sans être pour cela dépourvues du _montant_ nécessaire pour +tenir en galante humeur la colonie masculine... Celle-ci représentée, +outre la phalange des maris, par Étienne Daloy le romancier, le peintre +Stanay et, dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen, +d’âge flottant entre trente et cinquante ans, tous pourvus de quelque +mérite particulier qui faisait priser leur présence. + +Peu de jeunes filles avec Yvonne; une jolie perruche, nulle, bavarde et +coquette, Marguerite d’Hennecour, qu’elle tenait pour son «amie de +cœur», et sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept ans, +spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère éprise de correction, +très bonne avec une clairvoyance redoutable, _flirt_ comme une jeune +miss, sachant, d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son +irrégulière petite figure de brune. + +Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour Bertrand d’Astyèves. En +les trouvant réunis, toujours pareils à eux-mêmes, absorbés par les +mêmes préoccupations mondaines, ayant mêmes allures, mêmes +conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer n’avoir pas quitté +Paris, n’eût été l’admirable décor sur lequel s’ouvrait la terrasse. + +Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la belle nappe tranquille +flambait sous les lueurs du couchant qui avait la splendeur d’une +gloire; et sur ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes, les cimes +effilées des sapins dressés d’un jet svelte à l’extrémité du lac, les +silhouettes noires et fines des barques qui filaient avec de grandes +ondulations larges vers les hautes masses boisées des montagnes, +roussies par une clarté d’incendie sur l’une des rives, alors que, déjà, +l’autre s’enfonçait, tout obscure, dans le crépuscule bleu. Mais avec +Bertrand, le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler les +fantastiques jeux de lumière qui irisaient le lac éblouissant. Près de +lui, Étienne Daloy flirtait en phrases quintessenciées et incisives avec +Sabine dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et qui se +dérobait malicieuse. + +Du fond du _rocking chair_ où elle se balançait nonchalamment, Yvonne +appela: + +--Monsieur d’Astyèves! Peut-on sans trop de scrupule vous distraire de +la contemplation de ce coucher de soleil? + +Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois: + +--On peut... Et ce sera même œuvre de charité, car cette généreuse orgie +de lumière commençait, je crois, à m’hypnotiser! + +--Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une étonnante richesse +de tons! + +Une telle indifférence était dans son accent, donnait une si franche +banalité à ses paroles qu’un sourire d’ironie passa, imperceptible, sous +la moustache de Bertrand. + +--Votre enthousiasme ne semble pas excessif, mademoiselle! + +--Je ne suis pas enthousiaste! Et puis, avouez que n’arrivant pas en +droite ligne de Paris, comme vous, j’ai le droit d’être blasée sur un +pareil spectacle. Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est +beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce! + +--Alors, la nature?... la campagne?... Non! + +--La nature? la campagne?... Non, pas du tout! J’avoue que je ne vibre +pas sur ces cordes-là. A un Parisien convaincu comme vous, je puis bien +confier mon intime opinion, sans être obligée, comme si je causais avec +Étienne Daloy, de me livrer à des variations, par exemple sur le thème: +«Un paysage est un état d’âme!» + +--En vous inspirant d’Amiel lui-même? + +--Amiel? Qui ça, Amiel? + +--Celui-là même qui a écrit la pensée que vous exprimez. + +Elle se mit à rire: + +--Je suis charmée de rendre à César ce qui est à César. Mais j’avoue que +j’ignorais complètement l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je +vous ai tout bonnement servi au passage une phrase dont j’avais vague +souvenance pour l’avoir entendu commenter par quelque docte professeur. + +--J’aime mieux cela! + +--Parce que? + +--Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne soupçonna pas, vous +auriez autrement culbuté l’idée que mon esprit prend la liberté grande +de se faire sur vos goûts... + +--Vraiment? Et serait-il très indiscret de vous demander quelle est +cette idée? + +Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil et le regardait +curieusement. + +--Indiscret? Certes non, mais... imprudent peut-être, car vous pourriez +bien m’amener à vous confier des choses... un peu bien difficiles pour +moi à formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si vous entourez +la modestie d’un culte spécial... Prenez seulement que c’est l’idée en +question qui m’a enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir, près +de vous... + +Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont ce madrigal était +saupoudré, et une lueur plus vive anima une seconde son regard un peu +froid. Décidément, il lui plaisait, cet aristocratique garçon de +hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle comprenait mal. +Pourtant, elle jeta d’un ton léger, dissimulant son plaisir: + +--C’est gentil, ce que vous dites... Surtout s’il s’y trouve un grain de +sincérité! Soyez tranquille, nous ferons de notre mieux pour que vous ne +regrettiez pas trop Paris, _notre_ Paris après lequel je soupire, moi, +de toutes les fibres de mon cœur... Si je n’avais la crainte de vous +paraître un recueil de citations, j’ajouterais que je soupire après le +petit ruisseau de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël. Cette fois, +je nomme mon auteur!... + +--Alors, vraiment, c’est à ce point? + +--A ce point! Aussi, pour me donner l’illusion de n’être plus loin de ma +bonne ville... + +--Comme eût dit le roi Henri lui-même! + +--Que vous êtes moqueur!... Je continue... Pour me donner l’illusion +d’être dans Paris, racontez-m’en tous les petits potins que vous jugerez +dignes de m’être offerts! Je les dégusterai ainsi que des bonbons... +Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ pour Villers? il paraîtrait +que... + +Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande de racontars +mondains, des plus insignifiants détails sur les uns et sur les autres +dont ardemment elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une +vivacité puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé comme jamais +encore il ne l’avait été... Peut-être parce qu’il souffrait, ainsi que +d’une note fausse, du désaccord entre la futilité pitoyable de ces +propos de salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été. + +Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance aiguë, ne +subissait-elle pas un peu, rien qu’un peu même, la pénétrante poésie de +cette nuit proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne, mettait +des profondeurs inattendues sur son visage mièvre, estompait l’élégance +trop cherchée de sa toilette pour en fondre les détails en un seul +ensemble harmonieusement pâle... + +Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur un ton léger de flirt, +il se prenait à l’observer, dans un dédoublement de pensée qui lui était +familier. Qu’elle était donc banalement quelconque, cette héritière qui +n’avait ni la candeur délicieuse des vierges naïves, ni le ragoût +piquant des gamines trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse +correction de tenue par unique souci de sa réputation mondaine, sans +sincérité dans sa réserve démentie souvent par le sourire, le regard, la +discrète équivoque des mots! + +Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle serait. Une mondaine +accomplie, à coup sûr, point sotte en son genre, assez intelligente même +pour parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon du bel esprit, +ayant été saturée de leçons, cours, conférences; peu sensible, point +passionnée, jamais oublieuse de son immense fortune ni des égards que +cette fortune devait lui valoir; coquette, peut-être; par vanité +surtout, sans rien perdre de sa froide raison qui ne lui permettrait ni +une incartade dangereuse ni une généreuse folie, pas plus que jamais +elle ne serait capable de haute envolée d’âme ou de pensée. + +--Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai, songea-t-il +railleusement. Il faut être pratique et prévoyant à l’heure présente! + +La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par une soudaine +exclamation: + +--Tiens! voici Denise Muriel!... Et, comme de juste, à sa suite, son +fidèle chevalier! + +En effet, sur la route qui passait au pied de la terrasse, une forme +féminine s’avançait, très fine dans le crépuscule bleu; à ses côtés, un +homme de robuste stature marchait. + +La brise apporta les lointaines sonorités d’une voix musicale et grave. +D’Astyèves eut un frémissement. Une singulière impatience l’avait secoué +aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un accent détaché, un +peu sec: + +--Sans doute, elle revient de quelque excursion. C’est une promeneuse +fanatique; elle est toujours sur les routes. Si vous désirez la voir, +c’est là que vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car elle +fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une sauvage que cette jolie +fille! + +Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette souple que l’ombre lui +voilait peu à peu, sans qu’il eût pu distinguer le visage: + +--Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse? + +--Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne sort guère de la colonie +Champdray et Vanore, qui, peu sociable, joue volontiers au petit +cénacle. Nous n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise Muriel +et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée. Et c’est même pendant +cette excursion qu’il m’a été donné de constater que les admirateurs de +la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout particulièrement... + +Elle le regardait avec une sorte de coquetterie, renversée un peu dans +son fauteuil: + +--Particulièrement? Qu’entendez-vous par là? + +Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de suite, très correcte: + +--J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en connaisseur tout ce +qu’elle vaut comme artiste, voire même comme femme... Toujours est-il +que vous et vos pareils avez ici un rival sérieux... + +--Si sérieux que cela? + +--Mon Dieu, oui! Il serait emballé pour le bon motif que personne n’en +serait autrement surpris! C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore, +possesseur de nombreuses manufactures dont il est très fier, se pavanant +volontiers, mais un bon garçon! du genre colosse... Denise Muriel paraît +l’avoir complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui, par sa +beauté... Pour son talent, il est incapable d’en juger, n’entendant rien +à la musique. Il la contemple avec des yeux de caniche dévoué tout à +fait amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en peut trouver +l’occasion! + +--Ce qui rentre dans son rôle de caniche. + +--Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire, pour charge de +conduire les aveugles, et Denise Muriel a des yeux dont elle sait se +servir! + +--Ai-je le droit de demander encore, «qu’entendez-vous par là?» + +--Mais... tout bonnement ce qu’en entendent ces messieurs qui, plus ou +moins, flambent tous en son honneur! + +Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la sécheresse presque +dédaigneuse de l’accent. Et, sans permettre une réplique à d’Astyèves, +elle continua, se balançant un peu, d’un mouvement capricieux: + +--Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de ses visites. C’est +preuve de tact chez elle! En somme, elle n’est plus de notre monde et si +elle entre au théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos +relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la recevoir avec nos amis. +Seulement, comme maman était désireuse de la faire entendre dans notre +cercle,--car elle a une voix étonnante!--il a été convenu qu’elle +viendrait ici chanter chaque semaine, en artiste... + +Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans tout l’être de +Bertrand, lui jetant aux lèvres une mordante réponse. Mais il ne +l’articula pas. De quel droit l’eût-il fait? Ce que disait si +brutalement cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide, +c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse mondaine. Sans +doute, ils en jugeaient tous ainsi, les privilégiés réunis sur cette +terrasse fleurie, auxquels la destinée bienveillante avait épargné les +angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient jouir, dans +l’ignorance du terrible souci d’argent, de ce beau crépuscule d’été... + +Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des êtres groupés là +connaissait l’amertume du pain péniblement gagné, l’institutrice +d’Yvonne, une pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait de +faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée sur les épaules +d’Yvonne, elle était restée à l’écart. Elle aussi contemplait le lac +devenu pareil à une nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui +s’étoilait... + +Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne semblait entendre la +rumeur des conversations; et, comme lui, elle tressaillit au son de la +cloche qui annonçait le dîner. + + + + +VII + + +Denise cessa de ramer et permit à sa barque de dériver lentement sur +l’eau miroitante du lac que le soleil piquait d’éclairs. Alors, la main +arrêtée sur les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse +de cette matinée d’août, se laissant pénétrer par la grâce pittoresque +de ce joli pays vert, par le charme du ciel limpide que des vols +d’hirondelles striaient d’ailes noires. + +Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait seulement que c’est +une douceur de vivre parfois, fût-ce un seul instant, dans l’oubli +absolu du passé comme de l’avenir, et la pensée muette, de se perdre +dans l’apaisante inconscience des choses. D’un regard voilé de rêve, +elle contemplait la route qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant +presque les eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai, les +promeneuses qui passaient en toilettes claires, prenant ainsi à distance +des airs de grandes fleurs vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses. +Sur le lac, autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient +l’eau de leur sillage rapide ou lent; périssoires effilées, lancées avec +une prestesse de flèche, barques moins sveltes, souvent pavoisées +d’oriflammes, qui, presque toutes, emportaient des êtres jeunes; les +hommes courbés sur leurs avirons, les femmes nonchalantes, amusées ou +rêveuses, pailletant l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages +pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés de lumière. + +--Eh! là-bas! gare! jeta une voix sonore. + +Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque, dérivant, s’en +allait vers la petite flottille qui bordait le quai, et un canotier +avertissait la promeneuse distraite. Vite, elle reprit les rames et ses +mains nerveuses éloignèrent adroitement sa petite embarcation d’une +grande qui arrivait, décorée du pavillon des Arnales, couleur d’or, +comme les cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de paille, +enguirlandé de coquelicots. Denise distingua vite la jeune fille, assise +auprès de ses deux amies, au milieu de son habituelle escorte masculine, +augmentée d’un nouveau venu, en qui, tout de suite, elle reconnut +Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût perdu parmi les rameurs. D’ailleurs, +eût-elle hésité que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le +silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait et appelait, avec +un petit rire mordant: + +--Monsieur d’Astyèves? voulez-vous voir comment une belle artiste +utilise ses loisirs en villégiature? Regardez canoter la charmante +Denise Muriel! + +Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir qu’un tressaillement +d’impatience irritée avait secoué Bertrand, certain qu’elle avait saisi +le propos articulé avec une parfaite désinvolture. + +Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine lui lançait un +amical: + +--Bonjour, mademoiselle Denise! + +Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et passa inclinant un +peu, très peu, la tête, pour répondre au salut des autres, dédaignant +l’hommage de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu les +comprendre, lui disaient quelle vision charmante elle évoquait, souple +et jeune, dans sa barque solitaire, le visage rosé par ses mouvements de +rameuse, par le souffle vif de la brise qui illuminait la peau d’un +éclat de belle fleur. + +D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai, laissant derrière +elle celui des Arnales et, en droite ligne, elle vint aborder au +débarcadère. + +Encore une finie, de ces promenades capricieuses qui étaient l’un des +enchantements de ce séjour à Gérardmer que lui offrait l’affection de +Mme Champdray; un séjour qui avait pour elle la douceur d’un rêve très +bon et d’une joie imprévue. + +L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au moment où elle +avait l’unique perspective d’un été solitaire et maussade à Paris, sa +mère partie pour les eaux avec Robert dont il fallait occuper les +vacances; et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour elle-même lui +étant interdits par les ressources exiguës de leur budget d’été. + +Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se voyant soudain +enlevée à son isolement, transplantée dans une atmosphère de chaude +sympathie où elle pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait, +oublier que la vie lui était lourde de responsabilités et de +difficultés. + +Oh! se laisser vivre! quelle jouissance inattendue c’était pour elle! Et +comme elle la goûtait, dans tout son être jeune, ardemment +reconnaissante à la femme délicate qui se faisait un maternel plaisir de +la lui procurer; touchée aussi des attentions dont l’entourait Mme +Vanore, une excellente petite femme, mère de famille convaincue, guère +artiste, admiratrice touchante de son illustre mari qu’elle adorait, +sans idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant gardé une +invraisemblable naïveté au milieu du monde d’artistes où elle vivait +sans s’effaroucher de rien, grâce à sa merveilleuse candeur. + +Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle matinée bleue, Denise +allait reprendre le chemin des Xettes, groupe de chalets et de fermes, +sur le flanc de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa de Mme +Champdray. + +Mais, sur le quai, elle s’arrêta; la pâle institutrice d’Yvonne, Mlle +Dusouy, y était assise, attendant le retour des promeneuses qui avaient +jugé sa présence superflue. Et dans sa solitude, avec une expression +songeuse sur son visage fané, elle avait un tel aspect de mélancolie, +qu’instinctivement Denise interrompit sa marche, dans un désir d’offrir +à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie. Cette pauvre fille, +traitée chez les Arnales à la façon d’une utile machine, était la seule +de cette brillante maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui +tendant la main, elle dit amicalement: + +--C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté d’une matinée comme +celle-ci? + +--Ce _serait_ bon, corrigea l’institutrice avec douceur. Je ne sais pas +beaucoup ce que c’est que d’être libre. Et il ne m’est pas permis de +désirer l’apprendre. Je le saurai toujours trop tôt! + +Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy expliqua avec la même +simplicité résignée: + +--Je vous étonne? C’est que, pour posséder mon indépendance, il me faut +être sans position, et rien ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je +dois travailler pour vivre... C’est un malheur qui ne tardera guère à +m’atteindre, je le crains, car, d’un jour à l’autre, Yvonne va se +marier. Il en est sans cesse question... Alors, pour moi, ce sera une +nouvelle place à trouver. Et si vous saviez quelle perspective c’est là! +Il y a tant de demandes et si peu d’occupations, en somme, pour y +répondre! + +Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice, quoiqu’elle +parlât très calme, en femme qui, de longtemps, a compris la vanité des +révoltes contre la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement +dans la triomphante joie des choses, lui était jaillie des lèvres parce +qu’elle l’étreignait toute, et elle trouva un écho dans le cœur même de +Denise. La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de l’avenir! + +Presque affectueuse, elle lui dit: + +--Oh! oui, je comprends votre inquiétude. Mais ne vous alarmez pas trop +à l’avance, cela sert si peu heureusement. Très souvent, les choses +s’arrangent autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs, +peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas aussi vite que vous le +supposez. Elle est très difficile! + +L’institutrice sourit: + +--Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux messieurs tout +l’été! Il vient encore d’en arriver un nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît +particulièrement à Yvonne. + +Denise revit le jeune homme assis dans la barque, non loin d’Yvonne, il +est vrai, mais l’enveloppant elle-même au passage d’un regard auquel une +femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique: + +--Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi? + +--Les héritières comme elle paraissent toujours charmantes. + +Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent de Mlle Dusouy. En +toute simplicité, elle reconnaissait un fait. Denise, à son tour, +sourit. + +--Vous avez raison, mademoiselle, mais vous parlez à la façon d’un vieux +misanthrope. Voici vos promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas +de leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir et bon courage! +Si je puis vous être utile en quelque chose, je vous en prie, usez de +moi sans cérémonie... + +Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise dans son accueil, elle +quitta l’institutrice pour s’engager sur la route des Xettes dont elle +gravit lentement la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau, avec une +ivresse jeune, au charme que distillait en elle ce paysage de lumière. + +Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame Champdray écrivait. Elle +releva la tête, entendant le bruit léger des pas de Denise, et lui +sourit. + +--Vous voilà rentrée? petite fille. Comme vous êtes rose! Le canotage +vous réussit. Vous n’avez pas eu d’aventure sur le lac? Vous n’avez ni +chaviré ni fait chavirer personne? + +--Personne! ma grande amie. J’ai même savamment louvoyé autour du canot +Arnales. + +--La blonde Yvonne naviguait? + +--Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle s’était jointe un nouvel +admirateur de sa précieuse petite personne, M. d’Astyèves! + +--Comment, d’Astyèves est ici?... Celui-là, ma petite, m’a un peu l’air +d’être votre admirateur plus encore que celui d’Yvonne. + +--N’en croyez rien! madame. Il a, pour chacune de nous deux, une forme +particulière d’admiration et celle dont il me fait hommage est de telle +qualité que mieux vaut n’en pas parler! + +Une seconde, Mme Champdray considéra cette créature charmante dont la +jeunesse avait dû apprendre déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu +d’amertume dans le léger sourire des lèvres,--ces lèvres désirables pour +ceux-là mêmes qui restaient de froids dilettantes jusque dans la +vivacité même de leur entraînement. + +--Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que clairvoyante... Je n’ose +pas dire «trop sage». Mais que je regrette de ne pouvoir vous prêcher +l’illusion!... Enfin, laissons tout cela... Ah! j’oubliais, il y a là +une lettre pour vous. + +Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy, où Mme Muriel faisait +sa saison. Depuis une semaine qu’elle y était installée, pour la +première fois, elle donnait signe de vie à sa fille; et Denise, en +recevant la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait, sans doute, +aucune chaude caresse de pensée ou même de mot... + +Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la lire seule parce +qu’elle était jalouse du secret de ses impressions. Une petite anxiété +frémissait en elle devant cette enveloppe encore close, car bien souvent +les lettres, comme les paroles de sa mère, l’avaient meurtrie; et, une +seconde, elle s’attarda instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un +brin de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des choses qui, +un moment, lui avait fait l’âme joyeuse. + +Puis, elle rompit le cachet et lut: + + «Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée au sujet de + l’hôtel où tu m’as envoyée? Il est détestable à tous les points de + vue, société, chambre, cuisine... Avec tes manies d’économie à + outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain confort m’est + indispensable. Aussi ai-je dû changer et me suis-je enfin installée + beaucoup plus à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne + puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses! + + «Seulement, les conditions de mon nouveau gîte sont naturellement plus + élevées que celles du petit hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer. + Aussi, puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la famille, + je te serais obligée de me faire parvenir, sans trop de retard, des + capitaux. Je n’aime pas à courir le risque de me trouver à court, + d’autant que je désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton + frère et que les cochers se montrent fort exigeants. Adresser pareille + demande à ton père serait inutile, car il m’a l’air de s’être, à son + ordinaire, mis dans les embarras d’argent... Ce qui me force à + recourir encore à toi... + + «A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis me défendre de + souffrir comme aux premiers jours de notre ruine, je suis satisfaite + de mon traitement; et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant! jouit + beaucoup de son séjour ici... Mais combien je voudrais, moi, en être + loin! Je me sens enveloppée d’une atmosphère de vie facile et + luxueuse, de gaieté, d’animation,--dans notre nouvel hôtel + surtout!--qui m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la + résignation de m’accommoder d’un pareil voisinage et j’ai hâte de + regagner ma solitude de Paris où s’engourdit un peu l’amertume de ma + vie gâchée! + + «Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce que je te demande et + faisant ce sacrifice de tes sages principes d’ordre, puise dans ta + réserve les quelques cents francs dont j’ai besoin absolument. + Continue à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a l’heur de + te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement une société plus gaie + que la mienne. Ne t’imagine pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton + personnage d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la + possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu aurais dû + être... Hélas! hélas! nulle mère ne peut souffrir plus que moi de la + destinée qui est faite à son enfant!... + + «Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus. Au revoir, ma + Denise. Reçois les plus affectueux baisers de ta mère et amie, + + «Germaine MURIEL.» + +Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant elle, c’était +toujours le même horizon baigné de clarté blonde, le même frémissement +léger des eaux bleues pointillées de voiles blanches; dans l’air chaud, +la même joyeuse rumeur de vie... Mais elle ne pouvait plus jouir de +l’éblouissante fête de cette matinée d’été. Ses yeux regardaient sans +voir. Et, amère, elle murmurait: + +--De l’argent, où en trouverai-je? Maman sait pourtant bien que, tout +juste, nous avons la somme nécessaire pour traverser les mois d’été +pendant lesquels je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle +demande, que ferons-nous ensuite?... + +Ah! cette misérable question d’argent, sans cesse renaissante, puisque +ni sa mère ni son père même ne savaient se plier aux obligations +imposées pourtant par leurs ressources étroites, comme elle en +connaissait le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le +chancelant budget! Elle avait justement pressenti que la lettre de sa +mère lui ravirait sa fragile quiétude! Obsédée par le souci de répondre +à la demande de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et avec +combien de discrétion! quelle rigoureuse économie leur était imposée, +elle ne pouvait plus jouir de la belle journée d’été. + +--Denise, ma petite, vous êtes devenue bien songeuse, remarqua +affectueusement, un peu plus tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si +votre vieille amie peut vous être utile pour une chose ou une autre, il +faut recourir à elle tout simplement. + +Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux qu’elle jugeait +devoir garder pour elle seule. Elle remercia Mme Champdray, et même, +pour répondre à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs, elle +attendit que son amie fût partie en excursion. Alors seulement, sa +lettre achevée, elle sentit moins pesante, la mélancolie qui s’était +abattue sur elle. Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin, +elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses préoccupations, +si mesquines et si graves, dans la paix profonde des fins de jour dont +le silence tombait sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même, +elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui restait +abandonné sur ses genoux... + +Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce déjà Mme +Champdray, qui revenait? Non, à la grille, un visiteur parlait à la +femme de chambre qui l’introduisait; c’était Bertrand d’Astyèves. Il +était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu dérober sa +présence. Elle n’y songea pas. Échapper à elle-même lui semblait, à +cette heure, désirable par-dessus tout! + +D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger importun que ce +Bertrand d’Astyèves qu’elle savait pouvoir tenir pour un agréable +causeur, supérieur en culture littéraire et artistique à la bonne +moyenne des hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait pas +d’être bien femme; et l’intuition que, si la fantaisie lui en prenait, +elle pourrait réduire à sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait +d’une complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et aussi +d’indulgence pour la franchise hardie avec laquelle il la recherchait. + +Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger d’accueil, il +s’approchait: + +--Je vous fais toutes mes excuses de troubler ainsi indiscrètement votre +solitude. Je venais présenter mes hommages d’arrivée à Mme Champdray, +que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la fin de +l’après-midi. + +--Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous l’attendre? + +--Si vous daignez m’y autoriser. + +Elle sourit un peu. + +--Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité pour vous autoriser +ou non. Mais ce serait vraiment oublier que je suis traitée ici en +enfant de la maison et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray, +soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux pour bien pratiquer +l’hospitalité en son absence. + +Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir très vif. Le hasard +lui était plus favorable qu’il n’eût jamais osé l’espérer. + +--Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce, au risque d’être un +gêneur, car vous lisiez. + +Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait au visage une +délicieuse expression de toute jeunesse. + +--J’aurais lu, peut-être, sans doute même; mais quand vous êtes arrivé, +je faisais, je crois bien, tout comme les petites filles, je rêvassais +en regardant le paysage qui m’est un ami avec lequel je m’oublie en +interminables conversations! Avouez qu’il mérite tant d’honneur et que, +si accueillant que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où je vous +retiens vaut mieux encore pour la vue dont on y jouit... + +Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large cercle enveloppait +le lac, les montagnes noires de sapins, les coteaux veloutés par l’herbe +haute, la petite ville souriante et, s’en détachant, la route étroite et +blanche qui fuyait, dominée par la chaîne onduleuse des Vosges que le +crépuscule bleuissait, toutes sombres sous le ciel rose du couchant. + +Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait toujours du paysage +évoqué par la voix musicale dont l’accent venait, une fois encore, de +trahir une si forte intensité d’impression. En son dilettantisme, il +goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement de cette +âme de femme, palpitante de vie ardente et jeune dans une forme +charmante. Et, très sincère, il dit: + +--Vous avez bien raison de planter ici votre tente! Les minutes doivent +s’y écouler exquises, surtout quand on a le secret d’y enfermer... tout +ce que vous y mettez... + +--Tout?... Mais laissez-moi vous dire que vous ne savez guère quel est +ce «tout»! + +--Oh! je le devine bien un peu. + +--Vraiment?... Quelle ambition grande! M’expliquerez-vous d’où vous +prenez le droit de l’avoir? + +Il se mit à rire. + +--C’est la récompense de mes profondes méditations. + +--De vos méditations... à mon sujet? + +--Si j’osais, je répondrais... oui. Ne m’en veuillez pas trop de mon +audace. Elle vient de ce que... Mais faut-il vous avouer quelque chose? + +--Quoi donc?... Avouez toujours, nous verrons ensuite... + +--Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement rencontré de femme qui, +autant que vous, m’induise en tentation de curiosité et d’investigations +psychologiques! + +Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont la chaude lumière +laissait pourtant les secrets de l’âme bien voilés. Une lueur +d’amusement y brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse: + +--Et alors, ayant succombé à la tentation, vous êtes arrivé à la +conclusion que vous pourriez, à merveille, démêler ce qui se passe dans +mon cerveau, étant donné que, par discrétion, vous avez, bien entendu, +laissé mon cœur de côté?... + +Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles, il dit en souriant: + +--J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très difficile à +connaître. Or le mystère attire fatalement les curieux de mon espèce. + +Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son fauteuil de paille, elle +regardait droit devant elle, et il apercevait seulement le profil +souple, les lèvres un peu entr’ouvertes par une expression de +scepticisme. + +--Vous me faites trop d’honneur! J’imagine que si les curieux +pénétraient le mystère qui les tente,--surtout parce que c’est le +mystère!--ils se trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils +se sont mis en bien inutiles frais d’imagination! + +--Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr! + +--Parce que? + +--Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes possédant chacune ses +richesses propres et son imprévu... + +Elle eut un imperceptible froncement de sourcils et le regarda bien en +face, intéressée malgré elle, pourtant. + +--Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique je déteste me voir mise +en jeu, je serai, pour une fois, indifférente à cette impression afin +d’apprendre quelles sont les différentes femmes que vous avez +découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire, n’est-ce pas? + +--Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je pense qu’en la +circonstance, vous êtes savante à ne pouvoir désirer l’être davantage! +Ne vous moquez donc pas de ma petite science et des résultats de mon +humble travail d’observation... La première _vous_ que j’ai rencontrée +chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse, elle enthousiasmait un +public de snobs, qui l’écoutait pourtant de son mieux; sans mériter, +d’ailleurs, pareille fortune, je le reconnais en toute conviction... Et +cela est ma très modeste opinion! + +Cette fois, elle riait franchement. + +--Vous faites bien d’ajouter cette explication, car j’allais renier +cette _moi_, si ridiculement juchée sur le piédestal de sa haute opinion +d’elle-même. + +--Vous l’eussiez reniée, soit! Mais si vous daigniez livrer toute votre +pensée, vous avoueriez que vous teniez en piètre considération, la +partie peut-être la plus brillante de votre brillant auditoire, et que +les hommages les plus respectueux étaient impuissants à monter jusqu’à +vous! + +Presque bas, elle murmura avec amertume: + +--Les plus respectueux!... + +--Oui, les plus respectueux; il n’en est pas d’autres qui puissent +s’adresser à vous... + +De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le comprit si +sincère,--en cette minute-là, du moins!--qu’elle eut envie de lui crier +merci. Mais ses yeux seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien +fragile tendu tout à coup entre eux. + +--Me direz-vous comment vous êtes arrivé à une telle conclusion quant à +mes impressions chez Mme Arnales? + +--En vous entendant chanter chez Mme Champdray et chez Vanore. Vous +étiez toujours la même admirable artiste,--laissez-moi vous le dire, +c’est tout uniment la vérité...,--mais vous n’aviez plus à faire +l’effort d’oublier votre public; vous vous sentiez trop bien, chez +Vanore, en union d’âme avec ceux qui vous écoutaient, des fervents de +musique comme vous-même... Aussi, comme vous avez chanté ce soir-là! Je +crois que dans mes plus vieux jours, je posséderai encore vivant le +souvenir de l’absolue jouissance artistique que je vous ai due pendant +cette inoubliable soirée. + +Son visage se rosa un peu, tant était expressif l’accent de d’Astyèves. +Sans répondre, elle songea tout haut, très simple: + +--Oui, je me souviens de la soirée dont vous parlez... La nuit était +admirable!... Je me rappelle que, tout en chantant, je la regardais, et +sa beauté opérait sur moi comme un charme... Encore une autre _moi_, +celle qui subit si fort la magie des belles nuits d’été... + +--La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller à la dérive sur le +lac... + +Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur et caressant: + +--Décidément, vous êtes un homme de grande perspicacité! Comment +avez-vous deviné que je goûtais autant mes promenades sur le lac? + +--Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées, pour vous sentir +conquise toute par la beauté souriante de ce paysage de verdure et d’eau +bleue... + +Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac qui se moirait de +pourpre et d’or et, pensive, elle dit: + +--C’est vrai, j’aime Gérardmer... Vous, pas? + +--Oh! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée, en trop mondaine +compagnie pour avoir eu le loisir même d’en sentir le charme... + +--Eh bien, si vous voulez être séduit en une seule promenade, si vous ne +craignez pas les montées un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure +favorite, sans importune société, en un lieu tout près d’ici, appelé les +Gouttridos. Vous y trouverez une ferme isolée sur la hauteur d’une +colline, au milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux de +vallon tout boisé... Puis, par delà le lac, vous apercevrez un lointain +de montagnes fuyant les unes derrière les autres, obscures ou presque +pâles dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme vivant, un +souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau des sources de ce pays!... +Et tout cela vous fera rêver ou penser,--selon que vous avez une âme de +poète ou de... philosophe... Tout cela vous charmera, si vous avez des +yeux de peintre. Et tout cela vous laissera indifférent, si vous avez +tout bonnement une âme mondaine de clubman! + +--Espèce d’âme que vous méprisez de toutes vos forces! Ah! quelle +artiste vous êtes aussi pour peindre la nature!... + +De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se ravivait en +lui,--envahissant comme un flot,--de tenter de l’éveiller à l’amour qui +ferait d’elle une incomparable créature, de conquérir son âme et sa +pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune beauté. + +L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait, que, peut-être, il +eût dû prendre congé. Mais il ne se résignait pas à dire les mots qui +rompraient le charme que tout son être subissait, surtout à cette heure +exquise des fins de jour qu’il aimait entre toutes. Les paroles que les +âmes entendent lui montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans +avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La cloche d’entrée +vibrait de nouveau, et Mme Champdray apparaissait sur le seuil du +jardin. + + + + +VIII + + +Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur l’horizon du lac, où la +lumière pénétrait doucement tamisée par les larges stores écrus, Mme +Champdray écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre la voix de +Denise et, repoussant un peu le feuillet que noircissait sa haute +écriture, presque masculine, elle appela: + +--Denise, vous sortez? + +La porte s’ouvrit. + +--Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger, entrer vous dire au revoir? + +--Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très bien venue. Où courez-vous +encore après avoir circulé toute la matinée? intrépide petite +promeneuse. + +--Ce matin, je n’étais pas en route pour mon plaisir. J’avais la +répétition du concert de charité au casino et de la messe en musique de +dimanche. Vanore est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes +les occasions lui paraissent bonnes. + +--Parce que, sachant mieux que personne tout ce que vous valez, petite, +il est fier de vous et prépare, dans son affection pour vous et dans son +amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont vous ne vous souciez +pas assez. + +Une ombre voila le jeune visage souriant. + +--Follement, j’espère toujours y échapper, quoique chaque jour me +pénètre davantage de la conviction que j’espère en vain. Les +circonstances seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra à un +moment ou à un autre. Pendant que je suis ici, au moins, je veux +l’oublier... + +--Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes, ma pauvre petite. +Pourtant Dieu sait que je trouve sage de vivre pleinement dans l’heure +présente quand elle n’est pas trop mauvaise... Fuyez-moi, ma chérie. +Allez-vous-en jouir de cette belle journée... Où cela? + +--Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter ses enfants et leurs amis. + +--Une petite fête enfantine à laquelle leur père se dérobera, tandis que +le bon Grisel y figurera allégrement dans la certitude de vous y +retrouver. Ma mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui tournez +pas absolument la tête comme aux autres... + +--Aux autres?... + +Mme Champdray sourit: + +--Je parle de la colonie masculine habitant la villa Arnales qui m’a +l’air de brûler en votre honneur plus ou moins discrètement. + +--Comme on brûle pour un modeste professeur de chant, puisque c’est +surtout le personnage que je remplis chaque jour en ce moment chez Mme +Arnales. + +--Une vraie corvée que vous avez acceptée là, enfant. Il fallait confier +à Vanore le soin de leur déclarer que les amateurs de leur qualité ne +devaient point se mêler de chanter sa musique et laisser ces +musiciennes, du genre perruches, patauger à leur aise dans les chœurs +qu’elles ont la regrettable ambition d’exécuter! + +Une amertume un peu mélancolique effleura la bouche fraîche. + +--Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment, car j’ai le caractère +si malheureux que le professorat me paraît sans nul charme; mais ce +n’eût pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être sage! + +Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à d’inutiles +confidences sur ses soucis matériels. Ah! oui, certes, elle n’avait que +trop de motifs de ne négliger nulle occasion de parer aux dépenses +inattendues provoquées par la façon de vivre de Mme Muriel, aux eaux. +Mais cela ne devait regarder qu’elle seule. Et, sans permettre à sa +vieille amie de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver un +accent gai: + +--D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas aussi absolument +insipides que vous le supposez! Elles se trouvent coupées par toutes +sortes d’incidents pouvant être qualifiés d’amusants, quand on les +regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et les appréciations de +Mme Arnales sur l’effet des chœurs, les rappels à l’ordre adressés à +Sabine qui bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations +avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences contenues d’Yvonne, +quand elle s’aperçoit trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc., +etc... C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue aux +répétitions! Les choristes masculins, heureusement, relèvent le niveau +des chanteurs. Plusieurs sont vraiment bons musiciens... + +--Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas? Ce garçon est décidément doué à +merveille en tout. Il est né pourvu de ce qui peut constituer un +séducteur moderne... Physiquement, il a pour lui son allure de +gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique... Au moral, +il possède une très vive intelligence de raffiné, une discrète ambition, +un égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût habitué à suivre sa +seule fantaisie, à rechercher les choses finement délectables, pour sa +propre satisfaction; susceptible d’emballements violents que sa froide +volonté saura toujours maîtriser, coûte que coûte, quand il le jugera +sage, ayant juste assez de cœur pour réussir à jouer un personnage de +charmeur, sans compromettre son propre repos... Une nature intéressante +à étudier, en somme; sinon à laquelle il faudrait se fier! Cet homme, si +chevaleresquement courtois pour les femmes, saurait, j’en suis sûre, se +montrer cruel,--dans l’ordre sentimental, s’entend!--non pas avec une +inconscience, mais avec une insouciance parfaite! + +Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée, avec la mordante +vivacité dont elle était coutumière quand un sujet la préoccupait. +Denise, droite devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris +du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement très net, +qu’elle sentait si juste, lui était délicatement destiné. Car la femme +clairvoyante qu’était Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de +séduction entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement ou non... + +Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans celui de sa vieille amie, +avouant sans honte qu’elle avait compris le conseil; puis, se penchant, +d’un geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray: + +--Merci de veiller ainsi sur votre fille! Mais ne craignez rien pour +elle... Vous savez que les circonstances se sont chargées de la rendre +aussi sceptique que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est bien +résolue à ne pas se permettre de souffrir par le fait de M. d’Astyèves +ni d’un autre... + +--Et ce sera sagement à elle!... Sur cette double conclusion, +sauvez-vous, ma chérie, vous serez en retard, et j’oublie, moi, tout à +fait mes paperasses en bavardant avec vous. + +Elle obéit et sortit. + +Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été remarquablement +beau. A travers les frondaisons vertes, l’air vibrait de chaud soleil et +bruissait dans les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait +dans la brise... Et une fois encore, tandis que de son pas souple, elle +descendait la côte des Xettes, toute la jeunesse de Denise lui monta au +cerveau, la pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci dans +la sérénité de l’heure présente. En bas de la côte, elle dut s’arrêter, +au moment de traverser la route pour gagner le sentier qui grimpait aux +Gouttridos. Dans un fin poudroiement de poussière, un mail arrivait, +lancé au trot de ses quatre chevaux dont les sabots heurtaient la terre +très sèche, celui des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes +claires, de chapeaux fleuris... + +Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde la bouche de Denise: + +--Eux en haut! moi en bas, dans la poussière, ainsi qu’il convient! +Comme c’est symbolique! + +Les hommes s’étaient découverts pour la saluer, plus d’un, avec le +regret ravivé qu’elle se fût refusée le matin à faire partie de la +promenade. Bertrand d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux; peut-être +retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une semaine à Gérardmer, +et installée dans une villa où il habitait maintenant avec elle. + +Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir que son +séjour à Gérardmer, en même temps que les Arnales, pourrait favoriser le +mariage avec Yvonne que souhaitait tout bas son ambition maternelle. + +La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa liberté d’action qu’il +ne pouvait posséder, étant l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré +de toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être entravé par +l’hospitalité reçue. + +Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il le lui eût hardiment +avoué dans l’abandon soudain d’une causerie... + +Oh! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses, nouant entre eux +d’indéfinissables liens dont elle avait à peine conscience. Tout à coup, +parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours d’août qui s’étaient +écoulés légers et doux, elle s’apercevait soudain de la place qu’y avait +tenue Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement, elle l’avait vu, +pendant des excursions faites en une même société; aux brillantes +réceptions de Mme Arnales où elle remplissait son personnage d’artiste; +et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises soirées musicales +chez les Vanore et chez Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de +toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne se ressemblaient; +quelques-unes avaient été spirituellement gaies; d’autres, presque +graves, les meilleures peut-être... D’autres encore avaient ressemblé à +des escarmouches dans lesquelles leurs deux personnalités,--masculine et +féminine,--s’attiraient, se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient; +dans lesquelles, sourdement, grondait la passion de l’homme... + +Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la même curiosité, le +souci constant d’elle, vers qui il était jeté par l’attrait violent dont +elle avait eu l’intuition dès leurs premières rencontres. Elle avait +reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui disent à une femme +qu’elle est l’unique, fût-ce même pour un fugitif instant... Mais +toujours aussi, avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait +senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir, de faire naître +en elle, le même vertige qui l’entraînait, lui... + +D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée, dédaigneuse de +cette attention dont il lui faisait l’honneur; autant qu’elle l’était +des hommages des autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui, tous, +pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent volontiers murmuré +qu’elle était mieux que belle, exquisement faite pour éveiller l’amour! +Pourquoi donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les autres? +Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner, la charmer même +quelquefois; faire qu’elle ne s’offensât pas d’être recherchée par lui +avec une sorte d’audace passionnée qui contredisait bizarrement son +apparence de froideur nonchalante... + +Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure plus lente, sa pensée, +aiguisée par les dernières réflexions de Mme Champdray, fouillant dans +son souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et nouvelle +sensation d’allégresse sans nom, dans laquelle il lui semblait délicieux +de vivre. Était-il possible que le parfum d’amour dont Bertrand +l’enveloppait en fût l’aliment; qu’elle, toujours si bien gardée dans sa +hautaine volonté de ne se permettre ni un rêve, ni un espoir, pût avoir +laissé cet étranger se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors que, +jamais, il ne devait être rien pour elle!... Puisqu’elle n’était pas de +celles qu’on épouse, elle ne devait pas s’exposer à ce qu’on pût la +croire des autres... + +Lui, Bertrand, comment la jugeait-il?... Une rougeur passa sur son +visage. Gravement, elle songea: + +--Il me faut prendre garde à moi! En ce moment, j’ai trop fort le désir +d’aimer, le besoin d’être aimée. Et je n’en ai pas le droit... + +Une impatience fière la secouait d’être faible ainsi, de ne pouvoir +mieux étouffer la plainte sourde de son cœur de vingt ans. Certes non, +elle n’aimait pas d’Astyèves! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût si +fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle éprouvât un dangereux +plaisir à le sentir, près d’elle, tout vibrant du trouble où elle le +jetait, non plus seulement par son chant, mais par son charme de femme. +Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer l’être, la sagesse lui criait de +se dérober--pour n’être pas tentée,--à la douceur grisante de se savoir +la toute-puissante... + +--Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner? + +Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa rêverie. En bas de la +rude côte qui montait aux Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et +souriante de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille pour la +saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules de charretier, disait +dédaigneusement Yvonne Arnales, il portait un filet gonflé de paquets. + +En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors s’arrêta, pour +tamponner son front moite, son cou vigoureux que le soleil avait tanné +et qui luisait, avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de +flanelle. + +--Quelle chaleur! Comment pouvez-vous trotter si vite, mademoiselle +Denise! Je vous voyais détaler avec tant de prestesse que j’ai eu peur +un instant de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide... +Auprès de vous, je me produis l’effet d’un éléphant! + +Il parlait avec sa bonne humeur communicative, immobilisé pour reprendre +haleine, sa large poitrine de garçon trop gros, se dilatant éperdument. +Il était si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait +une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente et naïve vanité de sa +grande fortune de manufacturier, son manque de distinction qui +n’atteignait, d’ailleurs, point la vulgarité, son absence totale de +culture artistique, voire même littéraire, avec une intelligence très +vive d’homme d’affaires. + +A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était guère le +bienvenu. Mais il paraissait si content de l’avoir rencontrée qu’elle +n’eut pas le courage de se dérober et, résignée, elle interrogea, +attendant de bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour +entreprendre la montée: + +--Mme Vanore est déjà partie avec les enfants? + +--Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture à âne, emportant les +provisions du goûter. + +--Y en avait-il donc tant que cela? + +--Mais... suffisamment; j’y ai veillé et je crois que nous goûterons +bien! + +Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit à rire, distraite, +malgré elle, de ses préoccupations. + +--Est-ce que vous seriez gourmand? + +--Très gourmand! je l’avoue à ma grande confusion. J’espère qu’en vous +faisant ma confession, je ne vous choque pas trop, vous qui avez +l’appétit d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce défaut, si +vous jugez que c’en est un, songez que dans notre province, les +distractions chôment et que les bons repas finissent par en constituer +une qui n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans notre région! + +De toute évidence, il en était satisfait,--comme de tout ce qu’il disait +ou faisait,--mais avec tant de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de +lui en vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à marcher. D’un +pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée où, trop rarement, des +bouquets d’arbres jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec +le même entrain: + +--Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire goûter de ma cuisine, car +elle serait digne de vous, j’en suis sûr, et capable de vous rendre +gourmande à votre tour! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous faire +connaître ma maison et mes serres qui sont tout à fait remarquables, +disent tous les connaisseurs, mes usines et mes terres qui les +entourent, riches en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne +pourriez-vous... + +Et soudain son accent devint presque timide, ses yeux bleu pâle prirent +une expression de prière: + +--Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer une journée chez moi?... +Je serais très heureux de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne +vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné de belles tentures +que m’a procurées un tapissier de Paris. Vous trouverez, par exemple, +qu’il y manque un piano; mais je ne suis malheureusement pas musicien du +tout. Jamais je ne l’avais regretté avant cet été, quand j’ai vu comme +tous trouvaient beau ce que vous chantez... + +--Cela ne vous semble pas ainsi? interrogea-t-elle, amusée de nouveau. + +De son accent de bonne humeur, il avoua, sans façons: + +--La musique de Vanore me paraît un bruit discordant et +incompréhensible, qui me ferait volontiers hurler comme une bête! Je +puis le déclarer carrément, car il le sait et en rit. Et pourtant, +croyez-moi, c’est la simple vérité que je vous dis! Quand vous la +chantez, elle me semble tout autre... Le son de votre voix est une +caresse... + +Un pli léger raya le front de Denise; et, pour empêcher que la +conversation n’évoluât vers elle, sans relever les paroles du jeune +homme, elle reprit, la pensée un peu distraite: + +--Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter de n’être pas +musicien! Vos journées semblent remplies par tant d’occupations! + +--Ah! diable, oui, elles le sont! bien plus encore, j’en suis certain, +que vous ne pouvez l’imaginer; tellement que je me sens tout désorienté +quand je me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de mes heures +pour mon seul plaisir! + +--Cela ne vous paraît pas très agréable? + +--Agréable, oui, dans une certaine mesure... Mais, par moments, j’ai +l’impression de commettre une mauvaise action en me déchargeant ainsi de +mon travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner pour moi! C’est +que, voyez-vous, mademoiselle Denise, je vis tellement mêlé à eux, que +nous finissons par former tous une grande famille dont je me sens le +chef, un peu le père... Et il n’est pas chic à un père de famille de +prendre des vacances quand ses enfants en sont sevrés! + +Une vraie sympathie éclairait le regard dont Denise enveloppa une +seconde son robuste compagnon de route. Elle savait qu’il était +réellement bon, que son exclamation n’était pas une phrase vaine, et +elle eut un sourire très amical pour lui répondre: + +--Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien simplifier le problème, +qu’on dit si difficile à résoudre, des rapports entre les patrons et les +ouvriers! + +--Bah! il ne l’est pas autant que le prétendent tous les politiciens de +malheur dont le terrible bavardage envenimerait toutes les situations! +Ah! que je les exècre! Autant que les écrivassiers qui, à tort et à +travers, se mêlent de donner leur avis, au gré de leur imagination, sur +ce qu’ils appellent la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent +rien, mais rien du tout! en somme, parce qu’il leur manque l’expérience +que nous autres, hommes d’action, pouvons seuls avoir... Sapristi! +qu’ils se taisent donc sur ce qu’ils ignorent! S’ils veulent barbouiller +du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères qui se complaisent +à couper des cheveux en quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter +la vie humaine comme un écheveau d’inextricables difficultés... alors +qu’en vérité, elle est si simple! Ne trouvez-vous pas? + +Si simple! En l’entière sincérité de son âme, il en jugeait ainsi; et, +une seconde, Denise l’envia, elle qui ne savait que trop combien, au +contraire, peut être douloureusement compliqué le problème d’une +destinée! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors d’haleine, autant par +sa loquacité que par la rudesse de la côte, pénible pour sa corpulence; +et, d’un œil d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait +la ferme des Gouttridos, but de leur excursion. Elle, pensive, regardait +l’horizon qui, superbement, s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres +et de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la nappe étincelante +du lac... + +Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse de discuter +avec Grisel: + +--Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis, ni sur la simplicité de +la vie, ni sur la réprobation que méritent, d’après vous, les écrivains +qui étudient uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt que je +comprends fort!... peut-être parce que je vis auprès de Mme Champdray, +qui est une admirable psychologue. Songez que nos actes, surtout les +plus graves ne sont, en somme, que la mise en œuvre de nos idées, de nos +sentiments! Comment ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine? + +La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu assombrie. Il +semblait perplexe, presque confus, et se remit à marcher, la tête +penchée vers la terre, blonde de soleil: + +--Vous trouvez, n’est-ce pas? que je parle comme un ignorant, un idiot! +et que je ferais mieux de me taire que de juger de ce qui n’est pas de +ma compétence... + +--Mais du tout! Je... + +--Oh! si, si! Et vous avez raison! Je suis un homme d’affaires, rien de +plus! Je ne me connais pas un brin aux choses de l’esprit, et les +méditations philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment +fatalement! Pourtant, je ne suis pas tout à fait ennemi de la lecture. +Je reçois cinq ou six journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer +mon jugement; mais les romans ne sont guère mon fort. Puisque je vous +fais mon humble confession, je vous avouerai que je n’ouvre guère ces +sortes de bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer. Ainsi, l’autre +jour, en venant ici, j’en ai acheté un, qui ne m’a pas ennuyé, +d’ailleurs, car il renferme des idées justes. Je l’avais choisi parce +que je sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains! + +--Quel était ce roman? questionna Denise intriguée. + +--_Le Maître de forges._ Il est vraiment fait avec beaucoup de talent et +je comprends que l’auteur ait tant d’admirateurs! Vous l’avez lu? + +--Oui, je le connais..., dit-elle évasivement, redoutant un peu une +digression littéraire de Grisel, qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet +que sur celui de ses machines ou de ses propriétés... + +Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment sur le roman en +question, stimulé par le désir de ne point passer pour un complet +illettré aux yeux de Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme +était atteinte; et, dévalant à leur rencontre, accourait Jean Vanore, +l’aîné des enfants, le fidèle chevalier de Denise, qui la saluait d’une +exclamation de reproche: + +--Comme vous arrivez tard! Maman avait peur que vous ne veniez pas. Vous +lui aviez promis d’être ici de bonne heure! + +Prestement, Grisel riposta: + +--C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui demandant la permission +d’être son cavalier... Et les gros individus de mon espèce ne montent +pas vite! Ne la gronde pas, mon garçon... Et puis, mets-toi bien dans la +tête que, autant que toi, j’aime la compagnie de Mlle Denise... Chacun +son tour d’en profiter!... + + + + +IX + + +Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière eux et entraient +dans la prairie qui, sous les arbres, s’allongeait tout autour de la +chaumière du tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y +dominait le large horizon des sommets onduleux, des plaines vertes, des +ravins boisés que mouillait la fraîcheur d’invisibles ruisselets, +creusant, parmi les mousses, leur fin sillage. + +Mais de cette beauté des choses qui, au premier regard, pénétrait +Denise, si souvent qu’elle en eût joui déjà en ce lieu même, nul +sûrement ne prenait souci à cette heure aux Gouttridos... Ni le +tisserand qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais +tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible sur son +métier; ni sa femme, absorbée comme lui par sa tâche, dans la pièce +basse où s’épandait l’odeur forte des _géromés_ empilés sur des claies, +près du lit... Tous deux, enfermés dans l’humble monde de leur labeur +quotidien, n’entrevoyaient rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir, +la pensée muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers qui +venaient, pour une heure, leur demander l’ombre fraîche de leurs arbres; +indifférents à l’éclat de la gaieté des petits, dont les rires +montaient, en sonorités claires, dans l’air chaud. + +Toute rouge sous son grand chapeau de paille, tour à tour impatientée et +amusée par les évolutions capricieuses des enfants autour d’elle, Mme +Vanore s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts de leur +goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et garçons, dont l’aîné se +trouvait être Jean, qui employait ses quatorze ans à exciter les plus +jeunes, malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et ses efforts +pour maîtriser l’exubérance de Huguette, le numéro trois des Vanore, +aussi _garçon_ que son jumeau Robert. + +--Denise! voici Denise! avaient clamé les voix enfantines à l’apparition +de la jeune fille. + +Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites créatures +joyeuses; et tous, en troupe folle, accouraient vers elle, entraînés par +Huguette qui bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux de ses +cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre Madeleine, dont l’exclamation +trahit la détresse: + +--Denise, heureusement, vous arrivez! Vous allez savoir vous faire +obéir, vous! Ils ne m’écoutent pas! + +--Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement Mme Vanore, +tellement qu’on surveillait votre arrivée! Huguette vous avait aperçue +de loin sur la route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être +d’Astyèves. + +--Parce que? fit Denise avec un léger tressaillement. + +La petite femme se mit à rire, tout en continuant à sortir des fruits +d’un panier. + +--Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis en goût par les +perspectives alléchantes de notre lunch champêtre aux Gouttridos, l’a +invité, en manière de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si bon +lui semblait. Et je crois que bon lui semblera; notre société ne +paraissant pas trop lui déplaire! + +Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre d’impatience et de plaisir +l’énervait soudain; et, à peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier +gaiement: + +--Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris, par les bons yeux de +Huguette, pour l’élégant Bertrand d’Astyèves! + +--Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion n’a pas été longue! +D’ailleurs, j’ajoute tout de suite que la jeunesse n’a nullement +regretté de vous voir apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait +votre complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver que vous +méritez sa confiance, venez m’aider à lui donner la pâture et délivrer +ainsi Denise... Tous, ils l’accaparent plus que de raison! + +--Fichtre! je le comprends! Je voudrais bien, moi aussi, l’accaparer! + +Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots. Sa cousine le regarda un +peu surprise. + +--Bah! Charles!... Vraiment? Je ne m’en étonne pas; mais, vous savez, si +le cœur vous en dit, accaparez! + +Il eut un haussement d’épaules: + +--Je ne serais pas de force... Du moins, maintenant! Les objets d’art ne +sont pas encore à mon usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un +romanesque! + +Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants qui s’agitaient de +plus belle autour des paniers entr’ouverts, dont Denise et les +gouvernantes sortaient les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de +plus, se prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à tous les +menus services qu’on réclamait de lui, bavard et gai, obligeant pour Mme +Vanore, très attentif auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup, +semblait devenue franchement souriante, sans nul souci d’âme, jeune +presque autant que les petits dont elle s’occupait avec une inépuisable +complaisance, amusée de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs +caprices, de leurs volontés. + +Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie vers le vieux banc +vermoulu, isolé près de la chaumière, devant l’incomparable horizon, au +sommet du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient très bas dans +l’épaisse frondaison des arbres de la vallée. Et tout à coup, comme une +fois encore, elle tournait la tête vers le chemin désert, une pensée +déchira son esprit, incisive: + +--Je regarde ainsi vers la route, parce que je m’attends à y voir +apparaître Bertrand d’Astyèves. + +Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière pour se dissimuler +la vérité. Soudain, elle en prenait pleine conscience; depuis la minute +où Blanche Vanore avait annoncé la visite possible du jeune homme, elle +l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait venir, venir pour +elle... Ah! qu’elle était folle! Mais que cette folie avait de charme, +et que c’eût été bon de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter, +toujours lutter! contre elle-même, contre la destinée... Que Grisel +était donc privilégié de pouvoir trouver la vie simple! + +Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa volonté à être occupée +de la phalange d’enfants qui l’entourait, à aider Blanche Vanore dans +son rôle maternel, à se distraire en écoutant les intarissables propos +de Grisel, qui goûtait avec conviction, engloutissant, à belles dents, +les tartines de pain bis, son appétit rival de celui de Jean. + +Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides de mouvement +après leur immobilité pendant le goûter, s’éparpillaient en courses +folles à travers la prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied +d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de lentes bouffées, +laissant, cette fois, aux femmes, le soin de remettre un peu d’ordre +dans les paniers dépouillés de presque tout leur contenu. En conscience, +Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée, fuyant sa pensée, +sourde à l’obscur vœu qui palpitait toujours en son cœur de femme. + +Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore éclata soudain, amicale et +familière: + +--Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter, vous arrivez trop +tard, mon ami. Nous avons tout mangé! + +Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement instinctif de tourner +la tête vers lui. Il ne fallait pas qu’il pût même soupçonner la chaude +sensation de plaisir qui passait en elle comme une large vague +caressante. Elle l’entendit répondre du même ton qui l’avait accueilli, +échanger quelques brèves paroles avec Grisel. Puis elle devina qu’il +venait à elle. + +--Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez me faire même l’aumône +d’un pauvre mot de bienvenue? + +Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna la sienne qu’il +effleura des lèvres, pendant qu’elle répondait avec un badinage voulu: + +--Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de Gœthe! Un peu plus +tôt, vous auriez pu voir _Charlotte_ faisant la légendaire distribution +de tartines. Maintenant, la représentation est finie. + +--Je sais; Mme Vanore m’a déjà averti de ma malechance. Mais l’homme ne +vit pas seulement de pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de +goûter que je suis venu... J’aspire à plus et à mieux... Vous vous en +doutez bien un peu? + +--Pourquoi m’en douterais-je? Ne soyez pas trop ambitieux, si vous +craignez les déceptions... + +--Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter,--de toute mon âme, +c’est vrai!--jouir de la réalisation d’un rêve que vous avez fait +naître, dès notre première rencontre dans le jardin des Xettes, vous +souvenez-vous?... celui de me trouver avec vous ici, devant ce paysage +que vous m’avez appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par la +façon dont vous m’en avez parlé! Seulement... + +--Seulement...? répéta-t-elle, cherchant à fuir la caresse de son +accent. + +--Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute à moi... Il est +certaines présences dont je suis jaloux, à souffrir follement de devoir +les partager! Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire +jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques pour pouvoir, +pendant le chemin du retour, à cette heure du crépuscule dont j’ai le +culte comme vous-même, vous enlever sans pitié à Mme Vanore et à sa +suite! + +Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise. + +--Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux. Et si je refusais +de vous laisser ainsi disposer de moi? + +--Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de l’être... + +--Nous ne sommes pas des amis et nous ne le serons jamais. Ne protestez +pas, insista-t-elle, arrêtant les mots qu’elle lui devinait sur les +lèvres. Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible!... Du +moins, tant que nous ne serons pas de vieilles gens, très rassis! + +Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie qu’il rêvait de +trouver en elle! Et une impatience le fit tressaillir de la voir si +clairvoyante et, en même temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc +jamais la douceur de ses lèvres? Ne verrait-il jamais luire, dans ses +yeux, l’expression dont il avait la hantise? + +Et, un peu amer, il dit: + +--Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire! + +--Ne vous en offensez pas... Je n’ai confiance en aucun homme et n’ai +foi qu’en quelques femmes, très rares... + +--Vous êtes dure, si vous êtes sincère! + +--Je le suis toujours... Ne vous en êtes-vous pas encore aperçu? + +--Oh! si! Comme je sais que vous êtes une farouche petite Valkyrie, à +qui j’ose à peine livrer un peu de ma pensée... quand vous l’emplissez +toute!... + +Elle sourit un peu, mais son sourire avait une amertume mélancolique. + +--Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en souffre la première! Si vous +saviez comme j’envie les femmes qui peuvent vivre encore dans +l’illusion!... Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre +ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me sera jamais rendue. Ah! +quel regret fou j’en ai par moments! Et comme j’ai soif, à certaines +heures, de jouir,--même jusqu’à en être enivrée,--de la belle richesse +de mes vingt ans, dont chaque jour m’enlève une parcelle... Gardez-m’en +le secret, n’est-ce pas? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de vous +laisser voir ainsi ma faiblesse! + +--Le ridicule! C’est vous, la sincérité absolue, qui osez dire cela? +Comme si vous ne soupçonniez même pas quelle joie vous m’apportez, quand +vous voulez bien m’abandonner même un rien de votre vraie _vous_ dont je +suis avide! + +Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet accent qui fait les +âmes plus proches. Denise le sentit si sincère qu’un frémissement la +secoua. Machinalement, ils avaient marché vers le banc solitaire où +personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours en silence, et +Blanche Vanore, son dernier bébé dans les bras, surveillait les petits +qui jouaient autour d’elle. Les grands exploraient les alentours de la +chaumière où le tisserand continuait son travail monotone. + +Lentement, une brume fine enveloppait le lointain bleu des montagnes. +Les ombres se mouraient dans les lumières pâlies; le ciel se rosait; et, +dans le creux des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes sombres +d’un vert sans reflet. Une immense paix tombait sur les êtres et les +choses. + +Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui était cher; puis, sans +relever les mots échappés à d’Astyèves, elle demanda, très simple: + +--Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant, que j’aime les Gouttridos? +J’y laisserai beaucoup de moi, car j’y ai beaucoup songé; même,--écoutez +ceci, puisque vous appréciez les confidences!--j’y ai pensé des choses +irréalisables, comme de m’enfouir dans une solitude pareille à celle-ci +pour y connaître, au moins, la paix, à défaut de... + +--De bonheur? Ce serait un espoir bien inutile! Vous n’y trouveriez +sûrement pas cette paix à laquelle vous aspirez, parce que votre +jeunesse se révolterait contre la mort dans laquelle vous prétendriez la +jeter toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le temps d’être +lassés par les années trop nombreuses, de rêver l’apaisement glacial de +la solitude! Vous, restez dans la vie! demandez-lui ce qu’on ne lui +demande que dans la jeunesse, ce que vous-même souhaitez... Goûtez-en la +saveur qu’on n’oublie pas quand on l’a une fois sentie! + +--Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus retrouver quand on l’a +perdue... Eh bien, je suis un peu lâche! J’ai peur de souffrir, +tellement qu’il y a des minutes où je voudrais pouvoir devenir une +pierre inerte pour ne rien sentir; d’autres, où j’envie les êtres très +simples, très calmes et raisonnables qui, sans désir ni regret, +acceptent paisiblement les jours comme ils se présentent à eux. J’ai +envié, ici, à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand qui +passe toutes ses heures devant son métier, sans rien souhaiter d’autre +que d’achever sa tâche quotidienne, n’ayant pas même la tentation de +regarder parfois, pour se délasser, ce paysage qui me ravit. Lui est +autrement heureux que moi, que tous les tourmentés auxquels je +ressemble! Il ne demande rien à la vie et la subit sans plainte, ni +révolte, ni espoirs inutiles... Ce que je ne puis faire encore. + +--Heureusement! car alors vous ne seriez pas _vous_. + +--Moi! que suis-je, mon Dieu! Une pauvre créature qui se débat contre sa +destinée! j’imagine que si je jouis à ce point de mon séjour à +Gérardmer, ce n’est pas seulement parce que la campagne me grise de +lumière et d’air vif; c’est aussi parce que ce séjour est pour moi comme +une halte--délicieuse et reposante!--dans ma vie toujours surchargée de +travaux, de préoccupations, de responsabilités... Voilà une sensation +que vous ne connaissez pas, vous qui êtes du monde des privilégiés, de +ceux qui peuvent considérer l’existence comme une pittoresque aventure à +courir. + +--Tant pis pour moi! fit-il âprement. Me ferez-vous l’honneur de croire +que j’estime à sa valeur le personnage que je joue en ce monde? Le +malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en créer un autre et +que j’ai seulement à envier ceux qui méritent d’être estimés par vous... +Celui-là surtout dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais, +moi, vous donner absolu, comme je le rêve! + +Que voulait-il dire? Elle cessa de contempler les lointains assombris +doucement, et son regard, avec une gravité frémissante, chercha celui de +Bertrand qui lui murmurait une folle prière. + +Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté défaillante ne cherchait +plus à taire... Blanche Vanore approchait, leur jetant gaiement: + +--Vous oubliez un peu, ce me semble, que les apartés sont interdits en +société. Charles et moi, nous demandons la faveur de nous mêler à votre +conversation... + + + + +X + + +Dans la coquette petite salle de théâtre du casino, brillamment remplie +de spectatrices en toilettes claires, Charles Grisel, enfoncé dans son +fauteuil, ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule femme, +Denise, debout sur la scène, blanche autant que les roses glissées dans +sa ceinture, blanche comme l’était pareillement sa robe de souple +mousseline de l’Inde... Denise qui s’inclinait, répondant aux +acclamations du public qui la rappelait pour la troisième fois. + +Le concert de charité, dont la musique de Vanore était l’élément, avait +superbement réussi. Mais violoniste, orchestre, choristes, auraient en +vain tenté de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain, +triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste, mais aussi succès +de femme. + +Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant comme une merveilleuse +inconnue dont il venait d’avoir la révélation; bouleversé, non par la +magie de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une voix que tous +disaient destinée à devenir célèbre! et surtout par la séduction qui +émanait de cette jeune créature vibrante, par le caractère de beauté +passionnée qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait plus que les +larges prunelles d’ombre ardente, et la bouche très rouge, fraîche +autant qu’un fruit savoureux. + +Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une fougue éperdue, +tressaillant d’un complexe sentiment, fait d’admiration et, en même +temps, d’impatience irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la +curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le droit de la +contempler et de l’entendre, de la juger, de goûter le charme de sa +beauté de femme. + +Il n’était pas le seul à éprouver cette impression qui, plus intense, +aiguë à en être une souffrance, énervait d’Astyèves à quelques pas de +lui! Placé un peu en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait +pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette foule enveloppait +Denise, des acclamations, des réflexions dont elle était l’objet qui se +croisaient autour de lui, des sourires sottement satisfaits de Mme +Arnales, des froids éloges d’Yvonne,--sourdement envieuse,--de +l’admiration trop vive des hommes qui détaillaient sa beauté avec des +mots hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser à ses +pieds. + +Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance,--la furieuse +contraction de ses lèvres voilée par la moustache,--un désir jaloux et +fou grondait en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme un trésor +précieux, cette vierge à laquelle jamais encore il n’avait osé adresser +une parole d’amour, de lui murmurer enfin les mots qui, divinement, +alanguissent l’âme des plus hautaines... + +Une dernière fois, elle s’inclinait... Ce fut pour lui une délivrance de +la voir disparaître. Le concert s’achevait par une marche sonore, et les +dames quêteuses se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient vers +l’espèce de hall où le bal allait avoir lieu... Parmi elles, était +Denise. Ainsi maintenant encore, elle appartenait au public!... +Peut-être même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver seule un +instant... + +Du moins, il voulait se donner cette chance, pour la voir mieux, de +l’aborder seulement quand la cohue aurait défilé devant elle. Et +laissant passer le flot, il resta debout, la regardant, hanté par le +rêve d’aller vers elle sans souci de rien ni de personne; ce rêve qui +l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la rencontrait pour la +première fois. + +Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il n’était plus un +étranger pour elle, il avait su briser un peu sa réserve orgueilleuse de +jeune sphinx et il avait entrevu quelle source vive de tendresse, +d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence un peu +hautaine. Guidé par le tact subtil que surexcitait en lui le souci de la +femme qui lui plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et +conduit, avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction; attiré d’autant +plus vers Denise, qu’il la sentait plus résolue à ne pas se laisser +conquérir. + +Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des causeries qui sont +une fête pour l’esprit, la révélation exquise d’une vraie âme de femme, +enfermée dans une forme charmante... Pour d’autres, il avait éprouvé la +même soif de la présence, le même besoin obsédant de la lumière d’un +regard, d’un sourire, de la caresse d’une voix... Pas une, peut-être, ne +lui avait en même temps inspiré cet involontaire respect, cette estime +très haute qui arrêtaient sur ses lèvres les folles paroles d’aveu. + +Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation, tandis qu’à quelques +pas de lui, il la sentait palpitante encore de l’émotion artistique +éprouvée! Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions de son +visage, il voyait, comme si la foule ne les eût pas séparés, le +frémissement des lèvres, la flamme plus rose des pommettes, l’éclat des +yeux, le frisson de tous les nerfs; si maîtresse d’elle-même qu’elle se +montrât, répondant aux hommages avec cette réserve presque grave qui ne +permettait nulle équivoque sur sa personnalité de femme. + +Devant elle, défilait la colonie Arnales: Mme Arnales bienveillante et +protectrice, prodigue d’exclamations flatteuses; les femmes de son +cercle à l’unisson, quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les +autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience d’un succès +auquel il leur était impossible de prétendre et qui exaltait l’attention +des hommes pour cette trop séduisante chanteuse. + +En effet, très volontiers, ouvertement ou non, la plupart évoluaient +vers elle, ou se massaient de façon à la contempler à leur guise dans +son rôle de quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter, s’ils +n’avaient acquis déjà le droit de la saluer. + +Perdu à dessein dans la phalange masculine, le peintre Stanay crayonnait +sa svelte silhouette, tout en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi, +observait la jeune fille avec sa curiosité de romancier psychologue: + +--Avez-vous remarqué comme elle a le don de s’habiller? Regardez-la +auprès des autres femmes, même des plus «réussies» de cette brillante +société! Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du couturier, +greffée sur celle de la corsetière. Elle! voyez comme elle a l’intuition +de ce qu’il faut pour conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de +ligne qui est un délice pour les yeux!... Comme elle sait mettre +d’harmonieuse originalité dans sa toilette, de telle sorte qu’elle en +fait une délicate œuvre d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut +que j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle est ce soir, +drapée plutôt qu’habillée dans cette étoffe vaporeuse, avec son visage +de jeune muse grave, mais aussi de femme passionnément féminine, elle +réalise un type d’une séduction rare... + +--Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression, son regard aigu, +toujours arrêté sur Denise; et vous avez raison de dire qu’elle est bien +femme! Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou sera! + +Stanay se mit à rire: + +--Pas commode à faire vibrer! paraît-il. + +--Bah! il suffirait d’un exécutant habile! + +--Que j’aimerais fort à pouvoir être! Mais je n’ai pas l’espoir. Et, +comme disent les bonnes gens, m’est avis que beaucoup sont dans mon cas! +Son heure n’est pas encore venue! + +Un remous dans la foule sépara brusquement les deux hommes. La salle +maintenant était comble. Le murmure des voix se fondait en une rumeur +joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs, disposées en +corbeilles dans le hall. Des groupes se formaient. Mme Vanore, radieuse, +recevait les félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument. +Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu grisée par le succès de +l’homme qu’elle adorait; succès auquel, largement, comme tous, elle +associait Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable voix de +théâtre, exhalant son désir de lui voir accepter le rôle écrit pour elle +par Vanore. + +--Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se décide à le chanter! +répétait-elle, souriante. Aucune artiste ne pourrait le faire comme +elle! Déjà, elle serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes +conditions, si elle y avait consenti; mais elle est une vraie enfant sur +ce chapitre. Mon mari a déjà eu fort à faire pour la déterminer à +aborder les concerts! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie de sa +belle interprète! Le voici qui veut bien reparaître! + +Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales, qui promenait un œil +distrait et ennuyé sur ce décor banal de casino; lui qui était un +amoureux fervent des belles œuvres d’art et prenait de moins en moins +son parti de dépenser dans le monde, de façon stupide à son gré, les +heures qu’il eût pu voir fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses +collections précieuses... + +Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner sa femme et +il se contenta de soupirer en constatant qu’elle ne paraissait nullement +en dispositions de partir. + +Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien vite s’arroger les +meilleures places, pour elle et ses amis; et, à travers sa face-à-main, +elle lorgnait de haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour +envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne, jolie silhouette +ennuagée de rose, autour de laquelle s’empressait une cour masculine, +soigneuse de se faire inscrire sur le petit carnet de bal. + +--Sa robe est infiniment mieux réussie que celle de Marguerite, qui +ressemble décidément à une vraie poupée! remarquait-elle, observant +«l’amie de cœur» de sa fille. Cette petite ne supporte pas l’examen!... +Des yeux de porcelaine! Un nez trop court! Une bouche quelconque! + +Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience de l’aimable +jugement ainsi porté sur elle; mais elle n’en était pas moins de +méchante humeur, exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui +l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser son amie; ni +surtout Sabine, dont la petite figure irrégulière rayonnait sous la +clarté des yeux magnifiques. Toujours gamine, sinon de tenue, car le +regard maternel la maintenait, du moins de langage; coquette avec une +audacieuse insouciance d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en +éveil, autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante drôlerie... Ce +dont Yvonne lui en voulait un peu, ce que ne lui pardonnait pas +Marguerite qui, en phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa +juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait: + +--Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si dédaigneuse pour le +charme et le talent de Mlle Muriel, car les mauvaises langues pourraient +murmurer: «Ils sont trop verts!» + +--Quelle stupidité! Sabine. Que voulez-vous, grand Dieu! que j’envie à +votre étoile? + +--Dame! je vois bien des choses dont vous et moi, nous ne sommes pas +pourvues comme elle... Des choses qui font que ces messieurs frétillent +avec ensemble en son honneur! Oh! ce qu’à sa place, je m’amuserais à les +faire griller à petit et à grand feu!... Mais elle, point! Elle les +traite par le mépris... Ce qui, après tout, est peut-être encore le +moyen le meilleur pour se faire adorer! + +--Conclusion, elle est de l’espèce des grandes coquettes, jeta Yvonne de +sa voix haute. + +Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel elle commençait à +flirter. + +--Par exemple! en voilà une invention! + +--Une invention?... Hum!... Monsieur d’Astyèves, qu’en pensez-vous? +Regardez-la donc, la belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche +cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué! Demain, il +s’apercevra qu’il est amoureux fou d’elle; alors, il mettra ses gants +blancs et s’en ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi, nous +irons assister à la célébration de leurs justes noces! + +Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand et sa réponse tomba +incisive: + +--Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se vendre! + +--Non..., mais il faut bien se faire une raison. Et, somme toute, je +crois qu’il est plus agréable de devenir la femme d’un garçon riche que +de gagner sa vie sur les planches! + +Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait pas suivie par +cet homme-là même qu’elle souhaitait presque jalousement s’attacher. +Mais sa vanité ne pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès. +Bertrand s’inclina avec une ironie discrète: + +--De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge, puisqu’il s’agit d’un +sentiment tout féminin. + +L’orchestre jetait les premières notes d’_Estudiantina_ avec un bruit +sec de castagnettes... Aussitôt, il y eut, vers la phalange des +danseuses, un mouvement général de tous les jeunes hommes et des couples +se levèrent, commençant à tournoyer. Yvonne s’était détournée pour +répondre à l’invitation, respectueusement murmurée, d’un cavalier qui +venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui, n’avait encore formulé +aucune demande, résolu à garder sa liberté... + +Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise. Jusqu’alors, il +avait dû renoncer à l’aborder tant elle était entourée. Grisel avait été +plus heureux, et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne le fit +tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle, rien de plus naturel ni +de plus vraisemblable; mais qu’elle en fût touchée, au point de se +laisser épouser, elle, le jeune sphinx dédaigneux?... Il haussa les +épaules à cette perspective vague, soudain évoquée. Pourtant, une +obscure inquiétude en restait en lui, irritante comme une épine dans la +chair... + +Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle pourrait être à +quelqu’un lui était intolérable. + +Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son long rôle de +parade, laissant, à quelques pas d’elle, Grisel causer avec Mme Vanore. +Elle lui sourit, non pas seulement des lèvres, mais aussi de son regard +que faisait si profond le cerne des yeux, ce soir-là. + +Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait: + +--Enfin, on peut arriver jusqu’à vous! + +--Mais ce n’était pas chose si difficile! Savez-vous qu’en vous voyant +ainsi rester à l’écart, j’avais fini par croire que... + +Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur son visage, lui +donnant un charme inattendu de petite fille rieuse. + +--Que... + +--Que je n’avais pas chanté à votre gré et que vous me fuyiez... par +politesse, craignant ma pénétration. + +--Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène, vous seriez +subitement devenue coquette? Car vous n’avez jamais pensé pareille +chose! + +Elle se mit à rire. + +--Si, vraiment, un peu. + +--Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez la sainte horreur +des compliments, fussent-ils seulement la vérité même, je vous dirai... + +--Que c’était bien? + +--Mieux que bien! + +Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas, ayant peur d’en trop +dire. Elle le sentit et son visage, pâli un peu, se rosa: + +--Ainsi je puis partir avec la certitude que, comme Vanore, vous êtes +content de moi, vous, un vrai connaisseur? + +--Partir! Vous n’allez pas partir encore si vite?... Vous allez rester +pour le bal? + +--Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes ne peuvent se mêler à +leur public, ce serait contre tous les usages. + +Presque violemment, il jeta: + +--Ne dites donc pas de pareilles choses! Vous savez bien que vous êtes +au-dessus de toutes les femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui +n’en juge ainsi! + +--Pas un homme, peut-être... Et encore! Mais il n’y a pas que les +hommes... + +Elle disait cela avec un détachement si sincère qu’il n’eut même pas +l’idée de protester. Il pria seulement: + +--Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi une valse, je vous +en supplie. + +Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité, l’étreignait de +posséder un instant l’illusion qu’il l’emportait, appartenant à lui +seul, comme il l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange +s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle attachait sur lui. +Elle n’avait plus rien d’une petite fille. Elle était une vraie femme, +l’énigme charmeuse dont le mystère l’affolait. Il répéta: + +--Je vous en supplie... Vous voulez bien, n’est-ce pas? + +Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un sursaut de sa volonté +pour échapper au charme subtil. Devant eux, les couples valsaient et +l’orchestre jetait dans l’air chaud la griserie de ses sonorités +caressantes. + +--Ce que vous me demandez n’est pas possible. Pour toutes sortes de +raisons, je préfère ne pas danser. Il est plus sage, bien plus sage que +je parte. Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence, d’ombre, +de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez plus de me retenir! +D’ailleurs, voyez vous-même, on vient me chercher. + +Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un léger pli d’ennui barrant +son front entre les sourcils; et, tout de suite, elle expliqua: + +--Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps bien fâcheux, nous +sommes sans voiture; la nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en +trouve, en ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore sont dans le +même cas et s’effrayent aussi d’avoir à subir encore cette cohue +dansante, sans savoir même quand ils auront chance d’en être délivrés. + +Une exclamation jaillit des lèvres de Denise: + +--Il fait si beau! partons à pied, puisque vous ne craignez pas la +marche. + +--A pied? Y pensez-vous? enfant. Comment s’arrangerait votre voix de +l’humidité de la nuit? + +--Ma voix! Oh! madame, vous savez bien que rien ne lui fait mal. Elle +est aussi solide que moi. + +C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait encore. Mais Blanche +Vanore aussi était prête à partir pédestrement, tentée, non par la magie +du clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus vite ses enfants, +quoiqu’elle demandât, un peu craintive: + +--Est-ce que la route ne va pas être bien déserte? + +--Blanche, nous serons là pour vous défendre, soyez sans crainte, +répliqua aussitôt Grisel. + +--Mais Mme Champdray et Denise pensent comme moi... + +--Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur d’accepter que je +l’accompagne jusque chez elle. + +C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne pas se laisser enlever +cette jouissance imprévue du retour dans la nuit auprès de Denise. Mme +Champdray arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante pour +n’avoir pas démêlé ce qui se passait en son faible cœur d’homme. Mais +elle était de la race des joueuses qui ne craignent point les coups +audacieux; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas de voir s’aviver le +sentiment qui jetait d’Astyèves vers la jeune fille... + +Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait pas: + +--Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant à toutes les jeunes +filles qui, sans doute, vous attendent comme danseur? Les Vanore sont +assez nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au logis sans +dérangement. + +--C’est un soin dont je me permets de réclamer la faveur, car je serais +infiniment heureux de me le voir confié! Le bal ne va pas s’achever si +vite que je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de politesse, +après avoir eu le plaisir de vous escorter. + +Mme Champdray fit un geste d’acquiescement. + +Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si elle n’entendait pas le +débat. Mais, obscurément, une pensée vague flottait en elle, qu’elle +aimerait à marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet homme +qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle! Ses nerfs détendus +soudain, une étrange soif de repos, de protection, de tendresse +l’envahissait... + +Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa envelopper par lui +dans sa mante de drap rose dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait +son visage. + +Devant le casino, sous le couvert des rameaux épais, s’allongeait +l’avenue baignée d’ombre avec de fugitifs sillages de lumière d’argent; +les cimes des arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du +ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée dont la +sérénité tomba comme un baume sur sa fièvre. Et instinctivement, dans un +besoin impérieux d’en jouir à son gré, sans conversation importune à son +oreille, elle laissa les groupes se former et fit quelques pas en +avant... + +Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice: + +--Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule! Laissez-moi marcher près de +vous... Laissez-moi jouir d’un bonheur tellement inespéré qu’il me +semble le posséder en rêve seulement... + +Il lui parlait du même accent de chaude prière qu’un moment plus tôt au +bal. + +Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un sourd frémissement qui +avait la douceur d’une joie: + +--Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement d’humeur trop +silencieuse pour infliger ma société à quelqu’un. Cette nuit est pour +moi apaisante comme une berceuse... Je voudrais pouvoir longtemps ainsi +en être enveloppée! + +--Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le reste du monde et +m’apporte l’illusion d’avoir enfin le droit d’aller près de vous, qui +semblez devenue l’âme même de ma vie... + +Pour la première fois, il lui parlait ainsi... Mais pour l’enhardir, +lui, pour la rendre faible, elle, il y avait l’envoûtement de la nuit +amoureuse, le mystère troublant de l’obscurité à travers laquelle ils +avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient... + +Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il eut peur de la voir se +dérober. L’heure, pour lui, était bien passée où, par un chevaleresque +scrupule, il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience de +ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce qu’il souhaitait d’elle. +Aujourd’hui, il était prêt à une folie pour la conquérir... Mais, aussi, +il savait bien quelle femme elle était; qu’un mot, un geste lui eussent +irréparablement enlevée, prononcés ou tentés avant la minute suprême où +la volonté défaille... Et sa voix se fit suppliante pour implorer: + +--Soyez très bonne, très indulgente! J’irai près de vous, si vous le +préférez, sans vous parler, sans vous demander même le don de votre +voix, de cette voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma +raison... Je vous jure que je mérite que vous vous montriez généreuse, +car j’ai si peur de vous déplaire,--et ainsi, de vous perdre!--que cette +crainte m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais cru capable, +de vous taire... ce que vous semblez ne pas vouloir entendre... Et +pourtant si vous saviez--écoutez ceci comme une confession que j’ose +parce que je ne vois pas vos yeux sévères--quels rêves je fais, j’ai +envie de vous murmurer, comme une prière très humble... Des rêves qui me +hantent depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé que votre +cœur enfin sera entraîné par le mien! + +Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication grave: + +--Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas... + +--Pourquoi? Au contraire, il faut que vous sachiez. La vérité a toujours +le droit d’être entendue, parce qu’elle est la vérité... Demain, vous +ferez de mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes les paroles +que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer dans ma pensée! Demain, +je recommencerai à me taire si vous l’exigez... Mais laissez-moi, une +fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez jeté dans l’âme... +Jamais encore aucune femme n’avait exercé sur moi cette incessante et +irrésistible attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous avec +l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de vous toucher... + +Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve: + +--Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais pas écouter... + +Mais il ne parut pas l’entendre; pas plus qu’il ne s’apercevait +maintenant que, l’obscure avenue traversée, la route montait vers les +Xettes dans la blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu très +haut dans la nuit. + +Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait à côté d’elle, si +près qu’il avait aux lèvres la senteur d’œillet, qui était son parfum; +qu’à chaque pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait tout +entier son jeune corps svelte... Ainsi que sa fière volonté gardait, +bien caché, le mystère de son cœur. + +Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il continua: + +--Vous avez bien accepté les fleurs que vous jetaient les autres, dont +l’admiration m’était un supplice, vous pouvez bien me permettre de vous +offrir l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous êtes +emparée dédaigneusement de moi, non pas seulement par votre merveilleux +talent, mais par... tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant à +aucune autre! + +--Oh! si, pareille à toutes les autres! murmura-t-elle, secouant la +tête. + +--Pas pour moi... Vous êtes l’unique!... Vous êtes entrée dans ma vie +dès le premier jour où je vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales; entrée +si victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que je vous devinais +trop puissante... J’ai hésité à venir ici, sachant que je vous y +trouverais et je prévoyais quelle tentation serait pour ma faiblesse ce +bonheur délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer la vôtre, +sans avoir le droit de vous en dire merci... Ce bonheur, je l’ai goûté, +mais il ne me suffit plus!... Je ne puis plus me résigner à vous +entrevoir seulement, lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement +comme les autres du timbre affolant de votre voix, des clartés et du +mystère de votre regard, de vos sourires et de vos silences, de vos +pensées dont vous livrez juste assez pour qu’on désire passionnément les +pénétrer toutes; de la grâce jeune de vos gestes, de vos fiertés, de vos +froideurs, qui sont une séduction devant laquelle je ne puis plus me +défendre... J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul... J’ai la soif +de trouver les mots qui m’ouvriront votre âme close, qui me mériteront +de pouvoir enfin vous donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma +pensée, _ma_ Denise. + +Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui disait là, depuis +bien des jours, elle en entendait l’aveu silencieux. Mais les mots qui +le lui murmuraient soudain, dans la douceur recueillie de cette nuit +tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement, brisait sa volonté. + +Elle avançait maintenant, envahie par la sensation de se mouvoir en un +rêve charmeur, le regard perdu vers les lointains, voilés d’une gaze de +brume, de ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un paysage de +songe; où, à leurs pieds, frissonnait un lac d’argent entre des +montagnes d’ombre. Elle avait oublié ceux qui marchaient derrière elle, +sur la route blanche; bien seule avec cet homme qui la berçait de +l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait tressaillir divinement +l’âme de toutes les jeunes, quand elles ont aux lèvres le goût chaud de +la vie. + +A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter vers elle sa voix +soudain changée, assourdie et profonde, dont les sonorités passaient sur +elle comme une enveloppante caresse, et, plus que les paroles mêmes, lui +révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux dilettante jusqu’alors si +maître de lui-même. Tout son être, à cette heure, criait vers elle; et +elle éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir vaincu; à se +sentir, elle, la toute-puissante, la femme dispensatrice suprême d’un +bonheur dont, seule, elle possédait pour lui la source vive... Elle ne +le jugeait plus; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober, ni ne +raisonnait, emportée par le grand souffle de passion dont il +l’enveloppait impérieusement... Elle n’était plus que l’aimée écoutant +celui qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne s’achevât pas +encore, où chantait en tout son être l’allégresse divine... + +Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie et devant eux, +c’était la maison de Mme Champdray. Machinalement, elle s’arrêta. Lui, +comme elle. Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple +dans son grand manteau rose, son jeune visage ébloui, avec des prunelles +profondes où flottait la même mystérieuse expression d’ivresse grave qui +entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler... + +Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui de l’attirer dans +ses bras, de meurtrir de baisers les yeux dont il adorait le regard, la +bouche désirable qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne... + +Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle... Un instinct lui criait que +s’il s’abandonnait ainsi, il la perdait! + +Mais la tentation était si violente que, cette fois, avec une sensation +de délivrance, il vit approcher Mme Champdray, qui avait monté la côte +au bras de Grisel. La voix sourde, il dit: + +--Denise, vous me pardonnez de vous avoir ainsi parlé?... Je vous aimais +trop, je ne pouvais plus me taire... + +Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, la bouche close, +tandis que les adieux s’échangeaient autour d’elle; et, à peine, il +effleura la main dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la +déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus précieuse que le +regard rencontré une seconde dans la double étoile des yeux... + +Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray traverser le jardin, +puis elle disparut dans la maison... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant et ne rêvez pas trop à +vos succès! dit Mme Champdray, embrassant le jeune front qui se tendait, +comme chaque soir, vers elle. + +Dormir! Un bizarre sourire passa sur les lèvres de Denise. Une fièvre +semblait la brûler; et, seule dans sa chambre où la lune découpait un +carré de lumière, elle rejeta instinctivement son manteau, avec +l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. Mais elle ne +s’approcha pas du cadre de la fenêtre ouverte sur la nuit enchantée, +comme si elle eût eu peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les +mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore... Ah! ces mots, +éternellement les mêmes, éternellement charmeurs, comme ils avaient +pénétré dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de femme créé pour +se donner, qui étouffait dans la fière solitude où elle l’enfermait! + +--Il m’aime! mais moi, moi, pourtant, je ne l’aime pas? pensa-t-elle +avec une sorte d’épouvante. + +Alors pourquoi l’avait-elle écouté?... Comment avait-il pu jeter en elle +cette ivresse qui la dominait peu à peu quand il lui parlait sur la +route solitaire... + +Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque et elle savait bien de +quel alliage était fait l’amour dont elle venait d’entendre l’aveu. Il +l’aimait, comme d’autres déjà l’avaient aimée! Non pour l’épouser et +pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette vie de théâtre +dont elle était menacée!... Alors, pourquoi ne lui avait-elle pas +répondu comme aux autres, dédaignant leur injurieux hommage?... +Pourquoi, à cette heure où elle descendait dans l’intimité de son âme, y +découvrait-elle que s’il fût venu à elle lui demandant d’être sienne à +jamais, la petite graine d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de +toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se fût épanouie en une +plante superbe dont le fruit les eût divinement enivrés... + +Oh! être aimée! Être la vie, l’âme, le tout d’une autre créature, quelle +douceur! En était-il une comparable à celle-là, même ne donnât-elle +qu’une illusion de bonheur? D’où venait donc que tout à coup, elle le +sentait ainsi avec cette intensité douloureuse? D’où venait qu’à cette +heure tout son être jeune appelait cette caresse du regard, de la voix, +des lèvres qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont le +souvenir demeure vivant même au cœur des aïeules... + +Ah! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves? qu’il l’avait vaincue +parce que son amour, dominateur et suppliant, l’avait enveloppée alors +que, pour un moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de la vie +quotidienne ne la maintenait de force hors du rêve... Parce que cet +amour s’était révélé à elle dans l’enchantement des jours d’été, des +crépuscules tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des beaux +bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait comme un chant dans +les aiguilles des sapins... + +Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle songeait, toute brisée, +inconsciente des minutes qui s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le +vaste ciel limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit claire +épandait son calme infini sur les montagnes obscures estompées par la +brume, sur les bois silencieux, sur les métairies blanches où les êtres +reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil... + +Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit. + +--Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante? Depuis que vous êtes rentrée +dans votre chambre, je ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et +vous ne m’avez pas répondu. + +C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité de la pièce, s’arrêtait +surprise. + +Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut très grave sous +le reflet de lune qui, seul encore, éclairait la pièce. D’un mouvement +de créature qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire glissa +sur sa bouche et, la voix lente, elle dit: + +--Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui est malade! Il me vaudrait +mieux, je crois, repartir pour Paris. Je me croyais bien forte et je +découvre que je suis faible autant que les autres... Ah! je désire trop +être aimée! + +A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une âme entendait ce cri +jailli de la sienne. Elle songeait tout haut, certaine d’être comprise, +quel que fût l’aveu qui lui échapperait. + +Mme Champdray l’attira doucement: + +--Pauvre enfant! sûrement, vous l’aurez, votre part d’amour... Mais il +faut l’attendre de qui seulement peut vous la donner! Ne vous fiez pas +aux autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous leur aurez +abandonné votre cœur... + +--Je le sais..., sans illusion... C’est pourquoi je n’ai aucune excuse +pour montrer cette misérable lâcheté! + +--Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même; demain, vous +retrouverez toute votre vaillance et je vous y aiderai de mon mieux, si +vous le désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux nerfs; vous +avez trop chanté de musique capiteuse, trop entendu de paroles qui +grisent... Et aussi trop regardé le clair de lune! Il faut maintenant +que l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume prosaïquement +sa lampe et s’en aille bien vite dormir sans plus rêver ni penser... + +Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de Mme Champdray; et de +lui trouver cette délicate tendresse de mère, une reconnaissance infinie +pénétra Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya sa tête sur +l’épaule de son amie. + +--Oh! madame, que vous êtes bonne, et que toute mon âme vous remercie... + +--De bien peu de chose, ma chère petite fille... Allez vite vous +reposer. Et que la paix soit avec vous... + +D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction, elle avait posé +la main sur les cheveux de Denise. Puis, doucement, comme elle était +venue, ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la pièce... + + + + +XI + + +D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler son cheval qu’il +avait rudement mené depuis Gérardmer, dans sa crainte de ne pouvoir +rejoindre Denise si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck. Vanore, +le matin même, lui avait incidemment appris que sa femme emmenait la +jeune fille et les enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la +Schlucht; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade de ce côté, +cédant à ce désir impérieux de voir Denise que chaque jour avivait en +lui, sans qu’il en prît désormais souci. + +Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il allait maintenant droit +devant lui où son désir le poussait, insouciant de ce qui en résulterait +pour elle, comme pour lui, dans une détente consentie de sa froide +volonté. Il était comme un homme qui s’enivre, avec la conscience du +danger couru, mais trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps +et âme, dominé par la magie de l’heure présente... Toujours ainsi, il +avait suivi son bon plaisir, avec un orgueilleux dédain des +conséquences... + +Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir où il s’était trahi. +Et dans leurs brèves rencontres chez Vanore d’où elle sortait quand il +arrivait, chez Mme Arnales où elle était apparue seulement un moment +pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable comme aux premiers +temps où il la voyait; libre d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de +l’aveu dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en elle. Et, à +son exemple, il ne s’était pas même permis une allusion. + +De la part d’une autre, il eût pu croire à une manœuvre de coquette, +mais elle était incapable de pareils calculs, il en avait la certitude, +si sceptique fût-il... Alors pourquoi semblait-elle résolue à se faire +«lointaine» comme jadis? Oh! ce «pourquoi?» Combien de réponses il lui +avait cherchées tandis que, pour aller à elle, encore, il lançait son +cheval sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient pas... + +Maintenant la dernière côte était gravie; il arrêta la bête ruisselante. + +Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique de la vallée de +Munster qui s’allongeait à l’horizon. D’un coup d’œil, il enveloppait un +groupe de touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en cette +solitude; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient sur la route vers +les roches du Kruppenfels, ou s’engageaient dans les sentiers coupant la +frontière pour monter au Hoheneck... Mais aucune n’était celle de +Denise. L’idée lui traversa l’esprit que, peut-être, il ne parviendrait +pas à la rencontrer et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui +craint de voir lui échapper la source d’eau vive. + +Il se dirigea vers l’hôtel et demanda: + +--N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec trois ou quatre enfants et +une jeune fille brune, accompagnées d’un homme grand et très fort?... + +--Oui, monsieur, mais cette société-là est partie pour le Hoheneck. + +--Il y a longtemps? + +--Une demi-heure à peu près. + +--Savez-vous par quel sentier, français ou allemand? + +Le domestique donna l’indication approximative; et Bertrand, ayant +laissé son cheval, s’engagea dans le chemin indiqué qui montait +doucement sous la ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs +n’auraient pas sur lui grande avance, car il savait combien Mme Vanore +et Grisel marchaient lentement et il songea: + +--Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se reposer au point de vue des +_Rochers de la Source_... Je vais les y trouver... + +Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée était pour lui. Sous le +dôme léger des branches, il aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses +côtés, puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur l’herbe; et +enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise, contemplant les sauvages +profondeurs de l’admirable ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait +à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des Vosges. La petite +Huguette l’aperçut tout de suite. + +--Ah! monsieur d’Astyèves! + +Les autres tournèrent la tête avec des exclamations. Mais, en cette +minute, lui ne voyait que Denise. Leurs regards se rencontrèrent. Elle +comprit pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une douceur +ardente s’épandit en elle, pareille à une joie, cette joie qui pénètre +les plus fières quand elles se sentent l’aimée... + +Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un sourire de bienvenue: + +--C’est une bonne surprise de vous voir surgir ainsi! Est-ce le hasard +qui vous amène, ou saviez-vous que nous étions ici? + +Il ne daigna pas éviter une franche réponse. + +--Je le savais; j’ai rencontré ce matin Vanore qui me l’a dit; et, en +dirigeant ma promenade de ce côté, cette après-midi, j’espérais bien +avoir quelque chance de vous retrouver. + +Naïvement, elle approuva: + +--C’est gentil, cela! Une excellente inspiration que vous avez eue là! +Alors vous recommencerez avec nous l’ascension du Hoheneck? + +--Si je ne suis pas indiscret... + +--Pas du tout. Quelle idée! N’est-ce pas? Denise. Seulement, je ne vous +promets pas que Charles et moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne +sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes. Je vous +confierai les enfants, du moins les grands, je garderai Huguette. Cela +dit, je ne vous offre pas de vous asseoir, car il faut nous remettre en +route. Jean ne tient plus en place. + +Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les appels réitérés de son +fils, et, lentement, elle se reprit à marcher dans le sentier qui, en +pente insensible, s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne +paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand et continuait à +bavarder avec lui. Il l’accompagnait, secoué d’une furieuse impatience +en voyant, devant lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle +causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles. + +Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être attentif au +caquetage de Mme Vanore. Elle disait: + +--Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui cette excursion à la +Schlucht, afin que Denise en profite avant son départ. + +--Avant son départ?... + +--Mais oui; vous ne saviez pas?... Mon mari ne vous a pas raconté?... Sa +mère la réclame et elle est sous le coup d’une lettre qui lui dise quel +jour elle est attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer par Mme +Champdray qui espérait la garder jusqu’en octobre. + +Il demanda encore: + +--Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être rappelée? + +--Oh! de la part d’une femme fantasque comme sa mère, rien ne doit la +surprendre beaucoup! Pourtant, elle ne prévoyait pas ce brusque rappel +dont elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez comme elle est +dévouée! Du moment qu’on la demande, elle est prête à partir, à +sacrifier toute la fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice. + +Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé toutes les autres de +son cerveau: elle allait partir, lui échapper... + +Sa volonté se cabra en une révolte aveugle. + +--Je ne veux pas la perdre!... Je ne veux pas! + +Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer à marcher +courtoisement auprès de Mme Vanore, de lui répondre, de ne pouvoir aller +vers Denise dont la présence allait lui être enlevée... Comment +n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle pas que le regard, les +mots de bienvenue dont elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau +pour sa soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes les +fibres de son être... + +Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue des prairies qui +s’élevaient maintenant jusqu’au sommet du Hoheneck. Les arbres +disparaissaient, même les buissons de hêtres, courbés par les vents, +écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes jaunes +fleurissaient. + +Denise s’arrêta, enfin!... Sans doute, pour mieux contempler l’horizon; +un de ces larges horizons qu’elle adorait, enveloppant la terre de +Lorraine et ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure des +sapins; la terre d’Alsace, baignée par son large fleuve qu’enserraient +et les cimes bleuâtres de la forêt Noire et les sommets arrondis des +Vosges, marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait en lourdes +masses floconneuses, à travers l’immensité du ciel. + +Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle ne l’entendit et tourna +un peu la tête vers lui. + +Dans les yeux, elle avait cette expression qui illuminait le visage +comme une flamme. Avant qu’il eût parlé, elle dit: + +--C’est beau ici, n’est-ce pas?... Plus encore qu’aux Gouttridos! + +--Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on va perdre! Est-ce donc +vrai que vous allez partir? + +La question lui était échappée irrésistiblement. + +--Oui, c’est vrai. + +--Vous partez..., pourquoi? + +Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre ce départ +inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait. Alors, arrêtant sur lui son +regard clair, elle expliqua simplement: + +--Parce que ma mère est rentrée à Paris, très fatiguée de sa saison +d’eaux et qu’elle a besoin de moi. + +Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle à laquelle il +n’avait pas songé, vite habitué à l’effleurement délicieux de sa jeune +vie, cette chose allait s’accomplir! Elle allait s’éloigner, disparaître +dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe. De nouveau, une +révolte gronda en lui, l’animant d’une volonté invincible de ne pas la +laisser lui échapper. Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter +de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir vivre près de lui, +de renoncer à l’espoir de l’enivrer enfin du parfum d’amour dont il +l’enveloppait... Et une prière inconsciente lui jaillit des lèvres: + +--Ne partez pas encore! Restez, je vous en supplie... + +--Rester..., pourquoi? Je ne puis pas. N’avez-vous pas compris que je +suis attendue le plus tôt possible?... + +Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit pas qu’au fond de ses +yeux, s’allumait la mystérieuse clarté dont, un soir unique, il avait vu +déjà le rayonnement. Il entendit seulement l’accent résolu de la belle +voix grave, et une sorte de colère le bouleversa de la voir calme ainsi, +alors qu’elle avait soulevé en lui un souffle de tempête. + +--Soit, il faut, en effet, que vous partiez... Et peu vous importe!... +Avec quelle sérénité d’âme vous acceptez de faire souffrir en vous +éloignant... + +--De faire souffrir? Oh! non, je ne ferai souffrir personne. Vous me +supposez trop de puissance. Tout au plus, pourrais-je peut-être laisser +quelques regrets, parmi de très bons amis... Mais, heureusement, ces +regrets-là n’ont rien de douloureux! + +--Denise! ah! Denise, est-ce vous, la sincérité même, qui pouvez parler +ainsi! + +Il avait jeté les mots presque violemment. Elle tressaillit et, +d’instinct, leva les yeux vers lui. Mais ce ne fut qu’une seconde, elle +avait peur du charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait +divinement vaincue... + +--Denise, pour dire... ce que vous dites, vous n’avez donc pas senti ce +que vous êtes devenue pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je +ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin de vous; que l’idée +de vous laisser partir, ou de ne pas vous suivre, me paraît monstrueuse, +insensée, impossible enfin à accepter... Car, lorsqu’on est un pauvre +homme fait de chair, de sang, de passion, non pas un saint! on n’accepte +pas ce qu’on sait être pour soi un supplice... + +Oh! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité d’accent qui faisait +ses paroles si dangereuses, distillant le vertige... Ah! heureusement, +elle allait partir... Alors, elle redeviendrait sage... Et lui, il +oublierait, quoi qu’il en dît... + +Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il demandait, avec une +sorte d’autorité suppliante: + +--Denise, vous ne me croyez pas? + +--Oh! si je vous crois... Je ne doute pas qu’en ce moment vous... +n’aimiez la femme séduisante que vous imaginez voir en moi, mais... + +--Mais vous n’en prenez guère souci... Ah! quel cœur avez-vous donc pour +rester ainsi... indifférente et froide!... quand vous devez vous sentir +aimée follement, au point que, si vous daigniez le vouloir, vous feriez +votre chose de l’homme qui n’a plus que vous en lui... + +Elle devint très pâle et, machinalement, regarda autour d’elle, comme un +être ébloui qui cherche un appui... La grande solitude des sommets +l’entourait. Elle avait continué à monter, et bien loin en arrière, +étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se reposaient de nouveau. En +avant, Jean avait entraîné sa sœur, et les cheveux d’or blond de +Madeleine ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse... Elle était +toute seule avec le tentateur, encore une fois, n’étant protégée que par +sa science triste de la vie. + +Frémissante, elle dit: + +--Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant de scepticisme, tant de +sagesse, si vous saviez combien déjà j’ai entendu de telles paroles! +combien j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient!... C’est +pour cela que, maintenant, tous peuvent inutilement me parler d’amour. + +--C’est parce que, comme moi, les autres ignorent les mots qui ouvriront +votre cœur... Ah! vous le gardez bien... + +--Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté! + +Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée: + +--Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je pourrai le faire, non +seulement avec amour, mais encore avec foi; quand ce sera pour tout +l’avenir, pour être la femme, porter le nom de celui qui me dira qu’il +m’aime... Et cela, je sais, sans illusion, qu’à cette heure, ce n’est +pas un honneur auquel il me soit permis de prétendre!... Aussi, tout ce +qu’il peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me défendre, autant +contre les autres que contre moi-même... Car je ne suis ni froide, ni +indifférente, hélas! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre +insensible comme je m’y applique, c’est vrai, autant que j’en ai le +courage... Et je me le reproche! Mais toute la volonté du monde ne peut +faire qu’à mon âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement +d’une vieille femme..., ne peut faire qu’on n’ait plus dans l’âme la +soif,--ah! bien douloureuse, quelquefois!--de connaître le bonheur de +celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne plus rien +demander à la vie!... Vous voyez que je suis franche! Seulement... + +Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait à coups pressés dans sa +poitrine. + +--... Seulement, grâce à Dieu! j’ai aussi l’horreur invincible de tout +ce qui salit et l’orgueil de croire que je vaux plus que ce qui m’est +seulement offert! Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte +comme je veux, comme je dois l’être! + +Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait écoutée, sans un +geste même pour l’arrêter ou la prier. Cette fois, elle venait de lui +ouvrir toute, largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune âme de +passionnée, mais aussi de droite et fière créature. Et, en lui, soudain, +avait pénétré, avec la certitude que, _jamais_, elle n’accepterait un +amour qui serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être conduit +vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche à détrousser une créature +que nul ne défend... + +Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable, d’autant plus +qu’elle ne voulait pas se donner!... Et, soudain, un irrésistible élan +abolit en lui sa volonté, un de ces élans qui élèvent un être au-dessus +de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies dans lesquelles sombrent +les misérables calculs de l’égoïsme humain... Les mots que criait toute +son âme lui échappèrent: + +--Denise, je vous aimerai comme vous voulez l’être... Soyez mienne... +Devenez ma femme... + +Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les yeux, blanche jusqu’aux +lèvres. Puis, elle répéta d’un ton bas: + +--Que je sois votre femme?... Moi?... c’est là ce que vous me +demandez?... + +Elle s’était arrêtée; lui aussi. Ils se regardaient dans la solitude de +la montagne, qui les isolait du reste de la terre. Leurs âmes +s’interrogeaient, palpitantes, à cette heure décisive où s’engageaient +leurs destinées... + +Elle dit, d’une voix qui tremblait: + +--Pourquoi essayez-vous de me tenter? C’est mal! + +--Denise, je vous veux toute, comme je vous aime toute! + +--Vous voulez que je devienne votre femme... Vous le voulez..., depuis +quand? depuis un moment?... + +Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent. C’était une question +solennelle de créature loyale, en un instant où la vérité seule devait +être dite. + +--Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus tout, je voulais +votre chère présence pour la vie entière... + +Et il était sincère. Le monde était loin, si loin que ses préjugés, ses +ambitions, ses exigences, lui apparaissaient comme des ombres vaines; +aussi insignifiantes que le semblaient les lointaines maisons dispersées +dans la vallée qui, vues de ce sommet, étaient pareilles à de minuscules +jouets d’enfants... La seule réalité, exquise, divine, c’était cette +jeune créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation même de +son bonheur humain; dont, à cette heure, il n’adorait plus seulement la +grâce de femme, la forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche +hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge, orgueilleusement +gardée... + +Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir étreignit +Bertrand. + +--Denise, pourquoi vous taisez-vous? Je sais bien que je ne suis rien +pour vous, à peine plus qu’un étranger... Aussi, ce que je vous demande, +c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant que j’aie conquis +votre cœur, pour que nous soyons heureux follement... Et c’est si bon +d’être heureux! Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas! +Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre du bonheur en vous +adorant... + +Elle répéta, suppliante: + +--Ne me tentez pas!... Soyez généreux puisque je vous ai avoué que +j’étais faible, que, moi aussi,--comme toutes les jeunes, je +suppose,--je trouverais... si bon! de me donner toute en me sentant le +tout d’un autre être! + +--Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi vous apprendre cette joie +que vous ne connaissez pas et que votre jeunesse appelle... + +Oh! la redoutable puissance des mots qui effleurent comme des caresses, +qui jettent dans l’âme l’enivrante certitude d’être l’élue, celle pour +qui les sacrifices sont des joies... Pourquoi donc ne pouvait-elle s’y +abandonner, sans regret, sans crainte, sans pensée, dans l’allégresse +d’un bonheur suprême venu à elle tout à coup? Pourquoi ne pouvait-elle, +comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant, hostile et +ironique, prêt à se dresser contre elle si elle se permettait d’oublier +les lois qu’il formule pour parquer les êtres en castes, selon leur +fortune... + +D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains: + +--C’est un rêve irréalisable que vous essayez de me faire faire! + +--Irréalisable, pourquoi? + +--Parce que tout nous sépare..., tout! et que demain, peut-être même +dans un moment, vous en aurez conscience aussi clairement que moi, vous +vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié! + +--Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu être infiniment +heureux par vous?... Ah! Denise, comme vous me jugez!... Vous raisonnez +parce que vous n’aimez pas! Vous ne parleriez pas ainsi, si j’avais pu +éveiller en vous une ombre même de la passion que vous m’avez jetée dans +tout l’être! + +La voix lente, elle dit un peu bas: + +--Pour que j’aime, il faut que je puisse croire... presque comme on +croit en Dieu, en s’abandonnant à lui, dans une foi sans limite... + +--Et cette foi, vous ne l’avez pas! + +--Je voudrais tant l’avoir! Ah! mon ami, pardonnez-moi, si je vous fais +injure... C’est si cruel pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui +m’empêche d’aller à vous, comme vous le souhaitez... + +--Laquelle? Dites-la-moi, même si en parlant, vous allez vous montrer +dure... + +Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression que jamais +encore il n’y avait vue, de douceur infinie et tendre, de prière triste: + +--Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise... Que sais-je? Oui, je +crois, je suis certaine que je vous suis chère en ce moment, à vous +faire oublier tout! pour que nos deux existences se confondent... Mais, +en même temps, j’ai... si forte!... la conviction décevante que vous +m’avez parlé dans un élan que vous regretterez quand je serai loin, que +vous aurez repris l’entière possession de votre jugement... Je crois que +vous m’aimez avec tout votre être, sauf avec votre raison... Et j’ai +peur de votre raison... + +Oh! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs bas-fonds de son +âme d’homme, y découvrait l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous +une rafale de passion... Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle ces +choses que, confusément, il sentait trop vraies?... Alors que, lui-même, +tout bas, redoutait, autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse, +quand il ne subirait plus le charme triomphant de sa présence qui +enlevait en lui toute autre pensée que celle de la retenir toujours... +Pourtant, est-ce qu’il pourrait regretter ou souhaiter quelque chose de +meilleur au monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras, sous +ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme!... Et il supplia: + +--Denise, ne parlez pas ainsi... Ayez pitié de nous... N’écoutez pas +votre scepticisme. Dites que vous consentez à être ma femme et vous +ferez de moi un autre homme qui ne méritera plus que vous doutiez de +lui... Ne vous refusez plus... Laissez-nous essayer d’être heureux, +comme tous deux nous en avons soif! Vous m’apprendrez à être ce que vous +voulez que je sois, à valoir plus que je ne vaux, à obtenir votre foi, +votre amour, vous, mon _unique_... + +Elle tressaillit! Et s’il disait vrai? Si la sagesse était de faire du +bonheur avec la fragilité d’un caprice?... Ah! si elle eût ignoré ses +ambitions, ses goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son égale +en fortune devant le monde, comme elle se fût enfin confiée à lui, +délicieusement conquise! Mais sa délicate fierté de fille pauvre lui +scellait les lèvres pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir +d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave, elle dit lentement: + +--Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai comment vous êtes +venu à moi, me recherchant pour moi seule, qui suis pauvre, sans +relations dans votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens +maintenant à la classe de celles qui gagnent leur pain. Mais pour cela, +justement, je ne puis aujourd’hui, oh! non, je ne puis vous promettre +d’être votre femme comme vous me le demandez... Je ne le dois pas... Ce +serait mal! + +--Denise, prenez garde! C’est peut-être notre bonheur à tous deux que +vous jouez en ce moment par orgueil! + +--Peut-être... Mais je ne veux pas avoir conquis le mien par surprise! +Mon ami, de toute mon âme, je vous remercie de m’avoir parlé comme vous +l’avez fait... Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi... + +Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa voix. Elle sentait bien +qu’il avait raison, qu’elle jouait son avenir, mais elle était incapable +de passer outre le scrupule qui la dominait... + +--Denise, que pensez-vous? + +--Ceci. Demain ou après, je vais partir... Vous resterez des semaines +sans me voir, selon toutes prévisions. Puis, la vie de Paris vous +reprendra comme elle m’aura déjà reprise, alors... + +--Alors? Denise. + +--Alors, si, à ce moment, je suis encore pour vous... la même, si +vraiment vous souhaitez que je devienne votre femme, malgré tout ce qui +est entre nous; après que vous aurez bien réfléchi à ce _tout_!... +alors, vous pourrez venir me chercher... Je ne me défendrai plus d’aimer +et je l’apprendrai de vous de tout mon cœur... + +Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste: + +--Laissez-moi vous dire tout ce que je pense... Si, au contraire, vous +en venez à trouver, comme moi, que trop nous sépare, je ne m’en +étonnerai pas, car je vous considère comme libre, autant que moi-même, +après mon refus aujourd’hui! Je me souviendrai seulement de cette +heure-ci comme d’un rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous +resterai reconnaissante de m’avoir donné... oh! bien reconnaissante, mon +ami... + +Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant comme un adieu. Il +eût voulu la supplier de l’enchaîner à jamais par une de ces promesses +qu’un homme d’honneur ne peut rompre... Pourtant ses lèvres ne +prononcèrent pas les mots qui eussent imploré, quoiqu’il jugeât son +silence misérablement lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop +pénible pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien! Et le mépris +qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri d’une sincérité amère: + +--Ah! vous avez raison de ne pas vouloir vous confier à moi! Je ne +mérite guère une femme telle que vous... Et c’est tout ce que vous valez +qui nous met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables +questions auxquelles votre générosité a songé! + +Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide, elle lui imposait le +silence; tout près d’eux, arrivait Blanche Vanore. + +Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait si bien oublié son +existence,--comme celle de tous les êtres, hors un seul,--que son +apparition lui semblait un fait anormal dont le sens lui échappait... + +Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait «Denise!» sonna à son +oreille comme une note discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui +tenait Huguette par la main, puis d’autres promeneurs, dont les paroles +vibraient dans l’air vif. + +Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement, par sa fatigue, +qu’elle ne remarquait même pas l’étrange expression qui flottait sur le +visage de Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie, elle +s’exclamait: + +--Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck! Vous a-t-il assez +fait disserter! Charles et moi, nous finissions par être tellement +intrigués de vous voir ainsi immobilisés à la même place, que la +curiosité nous a rendu des forces pour venir voir à notre tour ce qui +vous intéressait tant! + +Denise dit machinalement: + +--La vue est magnifique ici... Il semble qu’on y soit en plein ciel! + +Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement, elle +s’était fermé la porte. L’arrivée de Blanche Vanore la rejetait dans la +réalité des choses; et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si +elle n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux lui +murmuraient encore la même prière éperdue: «Laissez-vous aimer... +Oubliez votre mortelle sagesse!» + +Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper Huguette qui voulait +courir vers son frère, aperçu un peu plus haut encore, sur le faîte du +Hoheneck. Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable. Avec un +rire sonore, il interrogeait: + +--Eh bien, on ne monte plus?... Est-ce Mlle Denise qui vous arrête? +Blanche. Diable! quelle ascension, j’en suis époumoné! Si jamais l’on +m’y reprend... + +--Allons, Charles, un peu de courage... Nous sommes presque arrivés à +notre but... Il faut bien aller voir ce que deviennent les enfants. Jean +a entraîné sa sœur, comme toujours... Pourvu qu’elle n’ait pas eu +froid... L’air est si vif à cette hauteur! Charles, voulez-vous mettre +le manteau de Huguette?... Oh! pardon, Denise, de vous en donner la +peine... + +La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet, trop heureuse +d’avoir un prétexte pour se dérober à ceux qui l’entouraient. Mais sa +tâche remplie, les laissant achever l’ascension, elle continua de monter +seule; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage de Blanche Vanore, +aux prosaïques réflexions de Grisel, surtout à la muette supplication de +Bertrand que tout son cœur entendait... + +Là-haut, c’était la paix sereine des sommets. Dans le cirque majestueux +des montagnes, s’allongeaient des vallées paisibles, des bois, des +prairies d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini bleu +s’épandait dans la déchirure des grosses nuées que le vent amenait. A +ses pieds, bien loin, elle apercevait des villages, des petites villes +perdues dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres qui, eux +aussi, sans doute, connaissaient les heures de doute sur la route à +suivre... Et elle songea encore, meurtrie par l’angoisse: + +--Ai-je bien fait ou ai-je mal fait? + +Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son âme vibrait encore des +paroles de Bertrand et elle ne pouvait plus bien lire en elle-même... + +D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants et Grisel +s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente, elle devait écouter, +répondre, causer; même, pour satisfaire Jean, regarder la table +d’orientation qui donnait aux touristes curieux les noms des montagnes +dressées à l’horizon. + +Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec une sensation de +délivrance, elle entendit Mme Vanore demander à redescendre, craignant +le froid pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement pour se +rapprocher d’elle. + +Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme l’arrêta par une +question et, comme au départ, se prit à causer avec lui, l’obligeant +ainsi à cheminer près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras, +rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse: + +--A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en riant, à celui de +Charles de profiter un peu de la présence de Denise que, jusqu’ici, vous +avez gardée pour vous tout seul! Mon cher ami, il est heureux qu’elle +s’en aille, vous finiriez par la compromettre. Vous savez que Grisel +était tout à fait déconfit de vous voir tant bavarder tous les deux si +longuement, sans que nous pussions nous mêler à votre conversation, qui +avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante. + +Intéressante! Presque un sourire passa sur les lèvres de Bertrand. Cette +jeune femme était donc à ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait +rien?... + +Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il n’avait pas son +habituel entrain et descendait, silencieux, avec Jean, après avoir +marché d’abord auprès de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée +de son mieux au désir de conversation qu’il manifestait, lui avait, de +nouveau, échappé et cheminait, en avant de tous, la petite main +d’Huguette glissée dans la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre +côté... + +Que pensait-elle? De la voir s’éloigner ainsi, devant lui, sans se +retourner, de ce pas rapide qui, à chaque seconde, mettait entre eux une +plus grande distance, l’impression décevante s’emparait de lui, qu’ainsi +elle s’éloignait de sa vie; ombre exquise qu’il n’avait pas su +retenir... + +Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht qu’il se retrouva près +d’elle enfin, mais dans le milieu bruyant des touristes dont on attelait +les voitures pour redescendre vers Gérardmer. + +Grisel s’agitait pour faire préparer celle de Mme Vanore, occupée du +goûter des enfants. Il se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la +souffrance. + +--Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi? + +--J’avais besoin d’être seule, mon ami; mais j’ai tant pensé à vous, à +_nous_, que vous ne deviez pas me sentir loin... + +--Vous êtes loin, toujours trop loin! + +Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles prêtes à s’en +échapper... Mais ses yeux disaient ce que sa bouche n’articulait pas... +Une seconde, elle lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie +douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans leur chaude clarté. +Puis elle murmura, pour elle-même plus que pour lui: + +--Que c’est donc étrange un amour d’homme. + +--Pourquoi?... + +Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit pas; Jean +arrivait, lui annonçant que la voiture était attelée et que sa mère +l’attendait. + +--Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous prendre mon manteau dans le +vestibule de l’hôtel? + +Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves. + +--Adieu, mon ami. + +--Pas adieu, au revoir! Vous viendrez ce soir chez Mme Arnales. + +--Non... Il y a soirée dansante, et je vais chez elle seulement pour +chanter! Vous y êtes un invité; moi pas... + +Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup d’une secrète +blessure. + +--Un jour viendra où c’est vous qui choisirez parmi ces snobs ceux que +vous daignerez recevoir. + +--Peut-être... Mais ce jour n’est pas encore tout proche, je crois. Au +revoir... + +Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait gardée jalousement +emprisonnée dans la sienne. + +--Au revoir, en attendant que vous me permettiez de vous dire: «A +toujours...» + +Jean reparaissait: + +--Denise, j’ai votre manteau. Vous venez? + +--Oui, Jean, me voici. + +Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée dans le break où elle +s’affairait pour envelopper ses filles, car la fraîcheur tombait avec le +soleil, qui s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant les +chevaux d’un œil distrait. + +--Vite, Denise, voulez-vous monter? Il est déjà tard. Nous ne serons à +Gérardmer qu’à la nuit. + +Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos d’adieu avec Mme +Vanore et Grisel, expliquant: + +--Je vais vous suivre de bien près. On prépare mon cheval. + +Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise regarda le paysage +superbe que, peut-être, elle ne reverrait jamais et devant lequel son +avenir de femme s’était décidé, sans doute. A cette terre d’Alsace, elle +laissait de sa vie... Même quand des années et des années auraient +passé, elle se souviendrait encore des lointains bleus qu’elle +contemplait tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable... + +Les chevaux l’emportaient. De plus en plus petite, se découpait sur +l’horizon clair, la silhouette haute et mince de Bertrand d’Astyèves, +debout au milieu de la route, immobile à la place où il lui avait dit +adieu. Puis la distance le fit invisible... + +La voiture filait avec un roulement sonore sur la terre très sèche, +suivant la même route que le matin Denise avait parcourue avec une +gaieté d’enfant. A peine, maintenant, elle en remarquait le décor +pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première fois, voyaient fuir +les sous-bois obscurcis, les allées vertes allongées entre les fûts +sveltes des sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose, +s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles. Immobile, elle +songeait. Blanche Vanore s’étonna. + +--Denise, êtes-vous fatiguée? Vous ne causez pas! + +Elle fit un effort pour répondre. + +--Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend volontiers silencieuse! +C’est mon heure de prédilection et je résiste mal à la tentation d’en +jouir en silence. + +--Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous assez chaud? Votre +compositeur ne me pardonnerait pas si je vous ramenais enrhumée! + +Presque comme la voiture atteignait Gérardmer, un cavalier la rejoignit; +d’Astyèves qui, ayant été retardé à la Schlucht, avait mené son cheval +un rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans la nuit venue, il +ne pouvait même plus distinguer les traits du visage cher... Non plus, +il ne lui était plus donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas +persévérer dans son fier refus! + +Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa volonté, il continua +solitairement sa route, laissant le break derrière lui. + +Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche Vanore somnolait; +près du cocher, Grisel fumait; Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice +réveillant en elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter +vers l’amour... + +Quand elle entra dans le salon des Xettes, Mme Champdray lui tendit une +lettre; quelques lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le +surlendemain... + + + + +XII + + +Le train courait dans la nuit, approchant de Paris. + +Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise regarda sa montre. Une +demi-heure à peine restait avant que son voyage de retour fût achevé. + +Quelques heures seulement avaient passé depuis qu’elle avait vu +disparaître les belles montagnes sombres, les horizons boisés de +Gérardmer... Et pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays +des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui demeureraient parmi +les meilleurs qu’eût connus sa jeunesse sevrée de quiétude et de joie... +Si loin déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand elle eut, +de nouveau, le sentiment aigu de cette fuite rapide d’un passé qui +tombait derrière elle, tout palpitant de sa vie... + +Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir l’évoquer plus +présent, avant que la réalité l’eût définitivement rejeté en arrière. Le +bruit monotone du train sur les rails berçait sa rêverie; et, à sa +volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, les +joyeuses, les inquiètes, mais les autres aussi, plus proches, si +troublantes que toute son âme tressaillait encore au seul effleurement +de leur souvenir. Elle revivait son retour le soir du concert sous le +clair de lune d’argent, puis les inoubliables minutes de la Schlucht, et +le même jour encore, l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule, +elle avait senti un regard d’homme fouiller éperdument l’ombre pour la +revoir encore... Enfin, sa dernière journée là-bas,--la veille +même!--l’adieu ému de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu +correctement banal par la présence de Blanche Vanore... + +Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment qui les rapprochait, +quel eût été l’avenir?... Elle avait bien lu dans ses yeux, qui +l’imploraient avec la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour lui +l’élue; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus lointaine. Alors, +pourquoi l’impression lui avait-elle traversé l’âme qu’il l’enveloppait +de ce regard profond, douloureux, presque violent dans son acuité, dont +on contemple ceux que l’on n’est pas certain de retrouver jamais? Et la +foi divine n’était pas entrée en elle quand il lui avait murmuré: + +--A Paris, maintenant. Au revoir, Denise... + +A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés de toute +espèce, un instant oubliées; à Paris, où il allait lui falloir +recommencer la lutte pour la vie, sans le viatique d’une chaude +tendresse autour d’elle pour la soutenir... Était-il possible que le +rêve jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité même?... +Quelle folie d’espérer! alors qu’elle savait si bien combien c’est chose +vaine,--autant que de se plaindre... + +Pourtant, malgré tout, elle espérait... Pourtant, une supplication +inconsciente jaillissait de tout son être jeune pour que cet avenir dont +elle avait peur ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même pas +qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et bon;--les années +d’épreuves lui avaient appris à n’être pas exigeante, et enseigné le +courage;--mais seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement... + +Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes de Paris, noyé +dans la brume d’une petite pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante +et froide. Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant des +éclairs sur les rails humides; de lourdes silhouettes de wagons +s’allongeaient de chaque côté du train qui courait d’une allure +haletante vers la ville immense dont les hautes maisons montraient leurs +façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. Puis, lourdement, +il entra en gare. + +Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la cohue indifférente que +déversaient les wagons. Elle suivit le flot, cherchant à distinguer un +visage ami parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des lampes. Un +besoin éperdu la poignait, de sentir la chaleur d’une affection à cette +heure où elle faiblissait devant les tristesses pressenties, pénétrée +toute par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit froide, sous la +pluie maussade... + +--Denise! Denise! par ici! Nous sommes là! + +C’était la voix joyeuse de son jeune frère. + +Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le visage +fatigué,--toujours séduisant,--de son père qui lui souriait, lui +souhaitant la bienvenue. Tous deux semblaient vraiment heureux de la +revoir, et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire. + +--Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse? Non? Ta mine, d’ailleurs, +répond pour toi. Tu nous reviens toute rose! L’air des montagnes vous a +réussi, mademoiselle. + +Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, de façon +bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif plaisir de l’homme à la vue +d’une très jolie femme. Elle demanda tout de suite: + +--Comment est maman? + +Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, devenu presque +dur: + +--Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant des monstres de tout! +Elle a eu des ennuis de domestiques. + +Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages; mais quand tous trois +furent dans la voiture qui les conduisait vers la rue de Vigny, il +laissa son fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur Mme +Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite chez une vieille +amie à la campagne... Puis bientôt même, il interrompit le petit garçon, +et, à son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. Elle lui donna +tous les détails qu’il désirait; mais, à mesure qu’elle parlait, la +sensation l’envahissait, que cette Denise dont elle racontait la vie +souriante et facile, dans un pays très beau, était une autre +qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle n’avait rien de +commun. + +Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants des sentiers, +l’éternelle féerie du lac, l’ondulation molle des montagnes bleues, et +il ne rencontrait que des rues grises dont les magasins avaient, presque +tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs mouillés, des passants +qui filaient vite sous les parapluies ruisselants; car la pluie, +maintenant, s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, la +lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité de la voiture. Alors, elle +remarquait l’expression sombre et fiévreuse du regard de son père que +n’adoucissait plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il se taisait, +absorbé, laissant Robert questionner sa sœur avec une curiosité gaie. +Elle n’osait plus parler de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans +un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop bien, où les +rapports devenaient si difficiles entre ses parents... + +Et seulement quand, avec Robert, elle monta l’escalier étroit, elle +interrogea: + +--Pourrai-je voir maman ce soir? + +--Oh! je pense que oui! Elle s’endort si tard... Elle a bien recommandé +que tu ailles dans sa chambre aussitôt arrivée! + +«Madame attend mademoiselle»; ce fut le premier mot de la servante +inconnue qui lui ouvrait la porte, la débarrassant de ses bagages dans +la petite antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée au grand +vestibule clair de la villa des Xettes. + +--Maman, voici Denise! annonça joyeusement Robert, entrant dans la +chambre où sa mère était couchée. + +--Ah! enfin!... Il n’est pas trop tôt! + +Était-ce un cri affectueux ou un reproche? Denise ne se le demanda pas. +Elle se pencha vers la mince forme blanche qui se soulevait pour +l’accueillir, et, très tendre, elle murmura: + +--Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin de moi? J’aurais pu +revenir à Paris, même avant ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas +seule!... + +Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, d’un mouvement lassé: + +--A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que tu t’y amusais! +Robert, va vite dormir maintenant. Il est si tard! Ta sœur va me tenir +compagnie. Nous avons bien des choses à nous dire... + +Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près du lit. Habituée +maintenant à la faible clarté de la chambre où un abat-jour épais +voilait la lampe, elle restait saisie de l’altération du visage de sa +mère qui semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux +blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea doucement: + +--Maman, es-tu contente de ta saison? + +--Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu être délivrée de mes +soucis. Mais ils se font, au contraire, plus lourds encore; trop lourds +pour moi! Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter +pauvrement comme nous le faisons depuis des années! C’est au-dessus de +mes forces! Cela me tue!... + +Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se serrèrent dans un +geste de détresse... Plus vite encore qu’elle ne l’avait prévu, les +tourments s’abattaient sur elle, dès le premier instant de son retour... +Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse! Le cri +d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. Du même accent de tendresse +profonde, elle dit, de toute son âme: + +--Ma pauvre chère maman! que je voudrais n’être pas ainsi impuissante à +te rendre l’existence qui devait être la tienne!... Accorde-moi un peu +de temps... Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils passés... +Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je à te donner une vie moins +étroite, moins maussade et pénible! Sois patiente encore! + +Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains de sa fille, jointes près +des siennes sur le drap. + +--Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais être patiente, comme tu +dis, mais je ne puis plus... Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai +souffert à Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si bien de +notre pitoyable position! Cette incessante nécessité de calculer +m’exaspérait tant, que j’ai fini par renoncer à compter... De même, +depuis mon retour... Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état est +notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à faire pour l’équilibrer +et ce n’est pas sur ton père que tu pourras compter pour t’y aider. Il +ne songe qu’à laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu sait +en quelles spéculations! + +--Mère, oh! ce n’est pas possible... + +Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que son père était +capable d’une pareille folie, qu’il était homme à renoncer au poste qui +était, avec son propre travail, leur unique ressource, pour courir +l’aventure hardie de recommencer une fortune; cela, sans être arrêté par +la crainte d’échouer. + +Un sourire amer avait contracté la bouche de Mme Muriel. + +--C’est, au contraire, tellement possible, que je m’attends d’un jour à +l’autre à apprendre qu’il a repris sa liberté d’action dont il ne peut +plus se passer et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de lui, +à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations qui m’ont édifiée et +auxquelles j’ai répondu en lui exprimant ma pensée sur cette conduite +insensée; sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah! j’ai passé, +depuis une semaine, par des scènes qui n’étaient pas faites pour me +réconcilier avec ma destinée! Maintenant, je n’en puis plus!... Ton père +s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance dans le +succès de ses entreprises financières... C’est vrai, littéralement +vrai!... Je suis, vois-tu, Denise, broyée par l’idée, la certitude, +qu’il échouera encore... Alors, pour nous, ce ne sera même plus la gêne, +ce sera la misère! Car ce n’est pas avec ton chant que tu nous feras +tous vivre. Comprends-tu qu’une pareille perspective me torture jour et +nuit? + +Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec un emportement +contenu, dans un besoin aveugle de crier à quelqu’un la crainte qui, +sans relâche, meurtrissait son être nerveux. Denise sentit que sa mère +avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant ces dernières journées, +toujours face à face avec ses inquiétudes trop fondées... Cela, tandis +qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en plein rêve! + +En cette minute, bien plus encore que dans la voiture, elle avait +l’impression que les lumineuses semaines écoulées à Gérardmer avaient +été vécues par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien de +commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, contrainte de se +débattre dans les difficiles soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves +adressait, devant un admirable paysage, sa fervente prière d’amour, +écoutée par un cœur, frémissant d’espoir... Ah! qu’il était donc loin, +ce passé, vieux de deux journées seulement, et pourtant pareil déjà à +quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne pourrait pas relire... Que +la réalité était autre, regardée en face, dans cette chambre sombre, au +bruit de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès de cette +femme découragée dont il fallait soutenir la faiblesse! + +Le cœur plein de pitié, elle murmura: + +--Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. Confie-toi à moi... +J’obtiendrai de père qu’il soit patient jusqu’à ce que je gagne assez +pour que nous n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit pas +malgré ses espérances... J’espère avoir un bon hiver; je commence à être +connue. Vanore doit me faire chanter au Conservatoire, à Colonne... + +Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion même, à l’impérieux +désir du compositeur de la voir au théâtre. Si elle y entrait, +rendrait-elle donc à sa mère l’aisance qui lui manquait si péniblement? +Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se sacrifier toute à +ce point?... Comme il lui avait semblé être le devoir de ne pas +consentir à devenir, dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves... +Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, lui apportant sa +pauvreté, ses responsabilités, ses charges de famille! + +La voix de sa mère s’éleva: + +--Denise, à quoi songes-tu silencieusement? + +--A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, mère. + +--Je suis égoïste! J’aurais dû te donner le temps de te réhabituer à +l’atmosphère de tristesse qui est désormais la nôtre. Par bonheur, tu es +une vaillante, toi, tu sais tout supporter! + +Une expression d’indicible amertume crispa une seconde la bouche de +Denise. Quelle ironie de s’entendre dire qu’elle était vaillante, au +moment même où son énergie faiblissait, alors que des larmes +alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter follement, comme +font les enfants, l’étreignait jusqu’à l’angoisse!... Mais elle ne +devait pas trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu assourdie, +elle dit, se penchant avec un baiser vers sa mère: + +--Je fais de mon mieux pour être brave, mais il faut que tu le sois +aussi, maman, pour ne pas m’enlever mon courage... Ce soir, nous avons +assez causé de toutes ces choses qui t’agitent... N’y pense plus puisque +me voici revenue pour t’alléger un peu ta grosse part de tourments. +Demain, j’essayerai de voir clairement où nous en sommes...; mais, à +cette heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer... Je vais te dire +bonsoir, si tu le veux bien... + +--C’est vrai, il est tard! Tu dois être fatiguée de ton voyage. Va +dormir, Denise, puisque tu le peux... A moi, c’est une consolation qui +est refusée! Bonsoir, mon enfant. + +Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front que lui tendait sa +fille. + + + + +XIII + + +C’était un commencement de novembre doucement humide, presque tiède +encore aux heures brèves où le soleil allumait une flambée d’or sur le +pourpre des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles roussies +qui s’écrasaient sur la terre humide. + +Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor d’automne. Mais, cette +après-midi-là, revenant de chasser dans les bois qui s’étendaient +derrière le château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à +remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage de légende, où les +arbres étaient d’or. Il se demandait, distrait, quels visiteurs +annonçait le sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de l’allée +menant au perron d’entrée. Il fit encore quelques pas. Alors, il +aperçut, immobilisé dans un angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage +bien connu des Arnales. + +Encore eux! Sans cesse, depuis quelques mois, il les trouvait sur sa +route; Yvonne, tentation brillante et coquette, redoutable pour un homme +qui avait, aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes de +luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la volonté de se défaire. + +Et parce qu’il se connaissait bien et savait la mesure de sa fragilité, +qu’il devinait autour de lui la double complicité de sa mère et de Mme +Arnales, il voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers une +petite allée qui fuyait discrètement sous la voûte d’or fauve de ses +branches pressées. + +Trop tard! Du haut de la terrasse sur laquelle s’ouvraient les +appartements du rez-de-chaussée, une voix claire, d’une froide sonorité +de cristal, lui jetait: + +--Impossible de vous sauver! Monsieur d’Astyèves, je vous ai aperçu... + +Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le saluait d’un sourire +coquet. Habillée d’un costume sombre, artistement taillé, son visage +menu coiffé d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long boa de +plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait ainsi une jolie +vignette de Parisienne blonde dont les yeux connaisseurs de Bertrand +furent flattés. Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une +sensation de plaisir anima sa physionomie sans charme. + +Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les circonstances: + +--Je désirais me dérober parce que ma tenue de chasseur me fermait la +porte du salon. Mais si vous voulez bien excuser mon accoutrement, +j’aurai l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir votre très +aimable visite. + +--Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous étiez femme, on pourrait +justement vous accuser de coquetterie. + +--Parce que...? + +--Parce que...,--prenez ma déclaration pour ce qu’elle est, la simple +constatation d’un petit fait,--parce que votre accoutrement, comme vous +dites, ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables, +fussent-elles même réunies dans un salon. + +Bertrand s’inclina: + +--Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle. + +Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon, une voix s’éleva, celle +de Mme d’Astyèves: + +--Bertrand, est-ce toi? Entre donc et ramène Yvonne, elle va avoir +froid. + +--Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de Mlle Yvonne d’avoir à me +présenter en tenue de chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de +Mme Arnales. + +--N’importe comment, vous savez que vous êtes toujours le bienvenu. +C’est pourquoi nous trouvons que vous vous êtes fait un peu rare à la +Saulaie depuis notre retour! Vous allez avoir à vous prodiguer, si vous +souhaitez faire oublier votre négligence à vos amis et voisins. + +--Madame, je m’y emploierai de mon mieux. + +Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette, amincie par le +costume tailleur bleu foncé, elle semblait vraiment beaucoup plus la +sœur aînée que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre, +et ce discret compliment parut lui être très sensible. C’était +décidément un parfait gentilhomme que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne +pouvait s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût +s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir d’autre époux. + +--Bertrand, une tasse de thé? proposa sa mère qui avait noté la petite +scène. Je vais t’en verser. + +--Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez pas, je me servirai fort +bien seul. + +--Hum! tu sauras bien user de mon samovar? + +--Madame, voulez-vous me permettre de vous remplacer et d’offrir du thé +à M. d’Astyèves? proposa Yvonne, se levant de la petite banquette où, +attentive, elle écoutait en silence les propos échangés. + +--Mademoiselle, vous me remplissez de confusion. Ne prenez, je vous en +prie, nul souci de moi. Ma mère me fait injure en me croyant incapable +de me servir d’un samovar. + +--Bah! le dérangement ne vaut même pas la peine qu’il en soit question, +et verser le thé rentre dans mes attributions de jeune fille. + +Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair d’argent de la +théière, sur la nappe ourlée de guipure; et sa main dégantée versait le +liquide brûlant, offrait le sucre. + +--Un morceau? deux? trois? + +Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse flambée de bois, les deux +mères causaient, liées plus encore par leur commun séjour à Gérardmer. +Une même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis qu’elles +échangeaient de menus propos de salon. De la même voix haute, qui était +si désagréable à Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait: + +--Ce que fait mon mari? chère madame. Il est en Italie, attiré par sa +passion de collectionneur, pour assister à je ne sais quelle vente de +bibelots anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux. Il en est +fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de peinture, surtout depuis +quelques semaines. Elle prétend que les nuances d’automne sont un +véritable régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent, pour +elle, toutes les roses de juin!... Et, à ce propos, il paraît que vous +avez une admirable collection de chrysanthèmes? + +--Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était agréable de la voir... + +--Chère madame, je vous avoue que je crains beaucoup l’humidité, mais +Yvonne serait ravie de contempler vos fleurs. + +--Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire les honneurs, si vous +l’y autorisez et si Yvonne le désire. + +--J’accepte bien volontiers pour ma fille; n’est-ce pas? Yvonne. +Monsieur d’Astyèves, je vous la confie. Ne la laissez pas s’éterniser +dehors. En cette saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé. + +Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le lui permettait sa froide +nature, et bien plus encore que sa mère ne le supposait. D’un pas léger, +elle descendit les marches de la terrasse auprès de Bertrand, qui +n’avait pas eu un mot pour appuyer l’offre de Mme d’Astyèves. + +Un souffle humide les enveloppa d’une averse de feuilles mortes. Au +passage, Yvonne en saisit une et se mit à rire: + +--Ne vous moquez pas de moi, la légende veut qu’une feuille d’automne +ainsi prise au vol porte bonheur. + +--Le bonheur? Mais je pense que vous êtes de celles qui n’ont pas à le +désirer... + +Elle glissa vers lui un regard rapide. + +--Qu’en savez-vous? + +--Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences. + +--Dans quelques années, je vous dirai si les apparences étaient justes +ou non, pour peu qu’il nous soit encore donné de cheminer ainsi +solitairement, par une tiède après-midi d’automne. + +Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle lubie prenait à la +futile Yvonne de se montrer sentimentale après avoir laissé afficher un +instant plus tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste... +Elle, artiste! Éprise de peinture! Quelle comédie jouait-elle là? + +Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre par une de ces +ripostes qui, sous leur forme courtoise, écrasent les rêves, de telle +sorte que jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut à ses +côtés, si élégamment svelte et blonde, que, l’œil charmé de nouveau, il +désarma. + +Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait: + +--L’automne est votre saison favorite, n’est-ce pas? + +--Du moins, je l’ai en sympathie particulière pour tout ce qu’elle +renferme de poésie mélancolique, pour son charme triste d’adieu, pour +ses lumières voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages... + +Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu par l’étroite cervelle +de cette petite mondaine. Mais, d’instinct, elle répliqua, cherchant à +se mettre à l’unisson: + +--Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce moment... Et puis, c’est +joli ce petit bruit de feuilles qui s’écrasent sous les pieds... Joli et +amusant! je dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car nous +ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris. + +--Perspective qui vous est fort agréable? + +--Comme vous dites! d’autant que je compte bien profiter de mon dernier +hiver d’entière liberté. + +--Votre dernier hiver? + +Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la pointe effilée de sa +bottine: + +--Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père trouve qu’il m’a donné un +assez long crédit pour me décider à fixer mon avenir... conjugal! +Qu’enfin il me faut faire un choix... + +--Et cela vous effraie? + +--Un peu! + +Pour éviter un silence, il demanda machinalement: + +--Pourquoi? + +--Parce que j’entends être heureuse à ma guise, que je vois comment je +puis l’être, mais que je ne suis pas sûre d’obtenir jamais la +réalisation de mon désir! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas +toujours de vouloir... + +Presque une émotion vibrait dans la voix trop claire d’Yvonne; et son +visage coquettement mièvre, avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle +avançait dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient ses pieds +menus. Il s’étonna; et, si indifférente lui fût-elle, il se demanda, +avec une curiosité détachée, quel pouvait bien être le rêve de cette +parfaite poupée de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses lèvres +minces trahissaient de volonté tenace pour réaliser ses désirs comme ses +fantaisies. + +Sincère, il dit: + +--Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit de craindre que ce +que vous souhaitez ne puisse s’accomplir... + +--Le croyez-vous..., vraiment? + +--Je le pense, du moins. + +Une seconde, elle demeura silencieuse; puis, d’un accent singulier, elle +dit: + +--J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je vous en prie, imaginer, +parce que votre parc encourage, par sa poésie, aux belles rêvasseries, +que je suis devenue une langoureuse créature! Personne n’est moins +sentimentale que moi... + +--Vous le regrettez? + +--Non. Je tiens le sentiment comme de trop fragile qualité pour tenter +d’en faire du bonheur. + +--Ce qui est infiniment sage de votre part. + +Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand. Elle ne s’en aperçut +pas. Ils arrivaient devant le massif de chrysanthèmes qui lui +arrachaient une exclamation charmée. + +En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves était un artiste, et il +avait créé là une admirable symphonie de couleurs, une floraison presque +fabuleuse de pétales soyeux, contournés, touffus, qui composaient de +grandes fleurs étranges, pareilles à des fleurs de rêve. + +--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous offrir quelques-uns de +ces chrysanthèmes, puisqu’ils vous plaisent? Avez-vous une couleur +préférée? + +--Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète de dépouiller +ainsi madame votre mère. + +Des chrysanthèmes d’or! C’était bien ceux-là, en effet, qu’il fallait à +une aussi riche héritière. Il lui en cueillit une superbe moisson, +tandis qu’elle s’exclamait en phrases d’admiration puérile, un peu +mignarde, exprimée avec des termes de peintre. L’éblouissante gerbe +enserrée à peine par ses mains gantées de blanc, elle la contemplait; +contente, bien moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue de +les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand parc majestueux +dont les lointains embrumés les isolaient du reste du monde. A travers +le ciel gris, de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches +frissonnaient sous leur feuillage de légende. Elle vit qu’il regardait +les rameaux empourprés; et, aussitôt, dit en souriant: + +--Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses aux aiguilles vertes +des sapins de Gérardmer? + +Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix d’Astyèves semblait +s’être tout à coup assourdie, quand il dit d’un indéfinissable accent: + +--J’aimais tout à Gérardmer... J’y ai passé des semaines que je +n’oublierai jamais, de celles qui vous hantent plus tard quand on a la +certitude de n’en plus pouvoir revivre de semblables! + +Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer vibrait en tout son +être, évoquant aussitôt, au plus intime de son âme, la vision de la +jeune fille qui était le fantôme exquis et redouté de ses heures de +solitude... Elle ne pouvait savoir. Et, revenant auprès de lui, vers la +terrasse, elle réveillait légèrement le souvenir des jours d’été. Tout à +coup, très naturelle, elle nomma Denise, expliquant: + +--Maman pense reprendre ses quinzaines musicales dès janvier et y faire +figurer assez souvent Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de +passer _étoile_. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire et +aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous offrir, de nouveau, le plaisir +de l’entendre... + +--Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte de chances pour +n’être pas à Paris cet hiver... + +Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta. + +Il avait toujours son masque de froideur nonchalante, et, comme il +regardait devant lui, elle ne vit pas l’amertume sombre, presque +douloureuse de ses yeux. + +--Où serez-vous donc? + +--Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période des négociations pour +être attaché à quelque ambassade. + +Alors rien n’était perdu! Elle respira plus librement et se reprit à +marcher. Tout haut, elle dit, redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un +simple ton de politesse: + +--Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous réussissiez dans vos +négociations. + +--Pourquoi? + +--Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris. + +--Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle. Je vous assure que je ne +mérite pas tant... + +Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques pas d’elle, venant à leur +rencontre, apparaissaient Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta +et s’exclama d’un accent de reproche aimable: + +--Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma confiance en ne me ramenant pas +Yvonne! Je viens vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous +n’aurons pas regagné notre _home_ avant la nuit... + +Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en effet, les chevaux +étaient avancés, fouillant le sable d’un sabot impatient. Mme Arnales, +d’ailleurs, ne paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse, tout +en se dirigeant vers sa voiture, elle retint Bertrand à causer près +d’elle. Devant eux, avançait Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un +geste amical, glissé le bras sous le sien. + +--Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu, nous comptons sur vous à +dîner, jeudi prochain. Madame votre mère a bien voulu me donner sa +promesse. J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas? + +Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie, mais un pli +presque dur s’était creusé entre ses sourcils. Les adieux +s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue de démonstrations sympathiques, +Yvonne correcte, remerciant encore des fleurs qu’elle emportait. + +--Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez jolies, ma petite +amie. + +--Oh! madame, vous êtes trop bonne... + +Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée, elle s’inclina sur la +main que lui tendait Mme d’Astyèves. A Bertrand, elle dit adieu en +dernier; puis, appelée par sa mère, elle monta en voiture. + +L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient les chrysanthèmes +d’or, la lumineuse nuque blonde dont les cheveux moussaient dans le +duvet pâle du boa... Puis la vision s’enfonça dans la brume qui voilait +maintenant la clarté grise tombée du ciel d’automne... + +Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée dans la tiédeur du +salon. Elle s’étonna, voyant que son fils ne l’avait pas suivie. +Immobile sur la terrasse, il songeait, sa pensée enfuie très loin, car +il tressaillit quand elle l’appela: + +--Bertrand! tu restes dehors à rêver? + +--Rêver! Mère, vous savez bien que les diplomates, de mon espèce du +moins, ne rêvent pas!... Ce sont des gens d’un prosaïsme... pitoyable, +qui leur donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes, dès +qu’ils en ont conscience. + +Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise. Pour ne pas la retenir au +froid, il était rentré dans le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil +distrait, il parlait d’une voix brève et mordante. + +--Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité! Et quelle misanthropie! +Heureusement, mon cher grand, tous,--et toutes surtout!--ne vous jugent +pas à cette impitoyable mesure... + +--C’est que ceux-là--et celles-là!--ne me connaissent pas comme je me +connais... + +Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point il était sincère; et, un +peu impatientée, elle dit: + +--Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais très bien, humilité à part, +que tu as l’heur de plaire... très fort! non pas seulement à Yvonne, +mais encore à sa mère qui vient de me le laisser très clairement +entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez dans le parc. + +Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait son visage dans la +pénombre, et Mme d’Astyèves n’en vit pas la soudaine altération. + +--Et quand cela serait? ma mère. + +--Cela est, Bertrand! A ce point que, si tu le veux, Yvonne Arnales est +à toi... Et c’est une fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent +offert de semblable... + +--Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le malheur est que je ne me +sens nulle disposition pour essayer, en ces conditions, de la vie +conjugale. + +Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide, âprement ironique, +qui lui était si étrangère dans ses rapports avec sa mère, qu’elle le +regarda de nouveau, étonnée, un peu inquiète; son beau visage +d’aristocratique douairière s’était soudain assombri. + +--Yvonne ne te plaît pas? + +--Elle m’est trop absolument indifférente pour me déplaire. Si, comme +vous le désirez, je l’épousais, ce serait sans nul espoir de bonheur +conjugal, uniquement pour faire un brillant mariage! Et vous m’accordez +que la perspective n’a rien d’engageant!... + +--Je ne la trouve pas, moi, si terrible! En vérité, Bertrand, tu es +inouï. On t’offre une jolie fille, dotée de neuf cent mille francs, que +tous recherchent inutilement... Et tu n’as même pas une bonne raison à +articuler pour te dérober! + +Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les yeux arrêtés sur +l’horizon obscurci des bois, il songeait à la femme qui avait été la +tentation vivante de ces jours d’été dont le souvenir était, pour +toujours, entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle n’avait pas +perdu son charme troublant et délicieux; mais elle lui semblait +lointaine, pareille à une vision de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore +en lui, bien puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres une +folle demande, folle mais si douce... + +Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui ce qu’était +celle-là... + +Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être une souffrance. Si +elle eût été près de lui, il l’eût suppliée de ne plus le repousser, car +il comprenait qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le serait +jamais... + +Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse: + +--Bertrand, à quoi songes-tu? Si tu refuses Yvonne Arnales, est-ce... +parce que tu lui en préfères une autre? + +--Et s’il en était ainsi? + +Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de jouer avec le gland +du coussin sur lequel elle s’accoudait: + +--Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une jeune fille que... tu aimes? + +--Que j’aime autant que je suis capable d’aimer, avec toute la passion, +tout l’égoïsme, toute la fragilité d’un homme?... Oui, peut-être! + +Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence s’abattit dans la +pièce. Mme d’Astyèves avait peur de la réponse qu’allait amener la +question qui lui montait impérieusement aux lèvres: + +--C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener, certain que je +serais heureuse de l’accueillir? + +--Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui, vous serez heureuse... +Autrement, non; la jeune fille dont je parle, qui appartient à notre +monde par la naissance et l’éducation, est pauvre; pauvre à devoir +travailler pour gagner sa vie... + +Il ne finit pas, «elle est artiste». Car, s’il était possible, il ne +voulait pas qu’à cette heure encore, sa mère devinât que Denise Muriel +était en jeu. Bouleversée, elle le regardait. + +--Qu’est-ce que cette folie? Bertrand. + +--Une folie? Pourquoi? ma mère. + +--Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes habitudes, ton ambition, +tu souffrirais tous les jours, en la moindre occasion, d’avoir sacrifié +ta vie entière à un caprice sentimental, si séduisant fût-il! + +Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui. Aprement, il jeta: + +--Vous me jugez bien lâche! + +--Dis que je juge de la situation avec mon expérience de mère et de +vieille femme qui sait que, neuf fois sur dix, un homme qui engage tout +son avenir dans une heure de passion n’a souvent pas assez de jours +ensuite pour le regretter! + +Elle parlait avec la force de sa conviction, très maîtresse d’elle-même +en apparence. Mais son cœur battait à grands coups dans sa poitrine et +ses pommettes se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine du visage. +Ambitieuse pour ce fils unique à qui son veuvage prématuré l’avait +donnée toute, elle l’était jalousement; et la brusque révélation la +meurtrissait d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une pareille +union... + +--Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille? + +--A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse d’être ma femme! + +--Elle refuse! + +Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à un abîme, et une +sensation irraisonnée de délivrance lui dilata le cœur. + +--Elle refuse... Mais alors?... + +--Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus auquel je ne me résigne +pas, parce qu’on ne se résigne pas à perdre son bonheur! + +--D’autant, n’est-ce pas,--sois franc!--que ce refus n’a pu être qu’une +suprême habileté de sa part... Une fille pauvre ne repousse pas un parti +comme celui que tu lui as follement offert! + +Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque avec violence. +Bertrand devint livide comme si l’insulte eût été lancée contre +lui-même. + +--Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez pas des paroles dont vous ne +pouvez mesurer la monstrueuse injustice! C’est d’abord parce qu’elle est +sans fortune qu’elle s’est refusée à moi... Puis aussi, hélas! parce +qu’elle me juge comme vous-même venez de le faire, qu’elle n’a pas eu +confiance dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui m’amenait à +elle..., pourtant avec tout ce qui peut exister de meilleur en moi! + +--Et... depuis ce moment... tu ne l’as pas revue? + +--Non. + +--Eh bien? Bertrand. + +--Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout l’être la pensée et le +regret d’une femme, je ne me sens pas le courage de me laisser jeter +dans une aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps sans âme! + +Doucement, elle répéta: + +--Oui, je comprends. + +Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse était, à cette +heure, de ne pas entrer en lutte avec son fils, de laisser l’absence +accomplir son œuvre dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette +mystérieuse inconnue avait été assez imprudente pour n’accepter aucune +promesse... + +En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant plus de +poursuivre,--à cette heure, du moins,--une conversation trop délicate... +Un domestique entra, apportant les lampes. + +Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à s’habiller, et elle +ne chercha pas à le retenir. + + + + +XIV + + +Sur le seuil du magasin de musique, tandis que l’employé fermait la +porte derrière elle, Denise demeura une seconde immobile. D’un œil +presque dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, pauvre +petite unité, dans le nombre formidable des créatures. Elle regardait ce +décor de grande ville qui lui était si familier, les hautes maisons aux +façades monotones, la perspective fuyante des rues, des boulevards +dominés par la coupole de Saint-Augustin; et sur la place, devant +l’église, la course incessante des voitures, des tramways bruyants, des +lourds omnibus; comme sur le trottoir poudreux, la marche capricieuse +des passants, hâtée par l’âpre morsure du froid. + +Une rafale courba les branches dévastées des arbres du boulevard, et +Denise frissonna. Alors elle jeta un dernier regard, à travers les +vitres du magasin, vers la haute affiche blanche sur laquelle son nom +s’étalait au programme d’un des premiers grands concerts de la saison. +Puis, elle reprit sa marche, de ce pas vif qui illuminait son visage +d’un éclat de fleur rose. + +Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine qu’elle allait +donner, lourde pour elle de préoccupations, de fatigues, d’incertitudes +énervantes que le succès même ne pourrait lui faire oublier... Et, non +plus, elle ne songeait pas, en ce moment, aux soucis de toute sorte, qui +faisaient son foyer si sombre... + +Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues en une seule +impression de mélancolie, devant cet horizon morne qui éveillait en elle +la nostalgie des lumineuses journées d’été à Gérardmer; journées +d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, dont les +meilleures,--elle le savait clairement aujourd’hui!--avaient été +celles-là mêmes où elle sentait un cœur d’homme appeler souverainement +le sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure d’amour. + +Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que Bertrand lui avait dit +adieu au seuil du salon des Xettes... Et, depuis, elle ne savait rien de +lui. Un silence que rien ne semblait plus devoir rompre était tombé +entre eux. Incidemment, Mme Champdray avait dit devant elle qu’il +voyageait, puis qu’il chassait dans la propriété de Sologne des +Arnales... + +En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, et elle ne s’en +étonnait pas. Elle avait déjà, par la force des choses, une expérience +de femme, et surtout elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour +l’amenait vers elle... + +Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume et de révolte quand +le souvenir lui revenait de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la +prière passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire du +Hoheneck?... Pourquoi, aux premiers jours de son retour à Paris, +avait-elle vécu avec un obscur espoir qu’elle ne s’avouait pas? Pourquoi +avait-elle attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre +d’anxiété? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du dehors, avait-elle +dans l’esprit, l’idée instinctive qu’elle allait trouver sa carte?... +Pourquoi donc enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, dans +l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle voulait l’être, qu’elle +connût ce bonheur de lui être reconnaissante parce qu’il venait à elle, +malgré tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde... + +Oh! ce _tout_! comme elle en avait l’impitoyable conscience! Que c’était +triste, affreusement triste de vivre ainsi, sans espérer rien, et +qu’elle se sentait seule pour suivre son chemin... Comme elle les +enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, l’être même d’un +autre être auquel elles se confient toutes et qui, blotties contre lui, +enveloppées de son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse de +leur bonheur consacré!... + +--Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans même regarder ses vieux +amis? + +Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, lui tendant +affectueusement la main, sa grosse tête tourmentée éclairée d’un +sourire. Elle aussi sourit un peu, ramenée de bien loin... + +--Je ne vous voyais pas, maître, pardon. + +--Eh! parbleu, je m’en apercevais bien, ma petite amie, est-ce qu’il y a +quelque chose qui ne va pas? Vous aviez, en marchant, une mine grave à +décourager tous les coureurs d’aventures... Il faut être un vieux brave +comme moi pour trouver l’audace de vous arrêter!... Plaisanterie à part, +mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, car j’ai à vous +parler. + +--A me parler? + +--Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique... + +--Ah! + +Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement en arrière. Vanore, +tout à son idée, ne s’en aperçut pas. Il continuait: + +--Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, car vous occupez +rudement sa cervelle de directeur depuis qu’il vous a entendue à la +maison. Il m’a dit qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous +et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait vers la fin de l’hiver +et qu’il était tout disposé à accepter l’interprète qui me semblerait +incarner le mieux mon héroïne! + +Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait pas, elle contemplait +un petit enfant qui jouait devant une nourrice enrubannée. Autour d’eux, +les passants circulaient. Les hommes la regardaient, l’œil attiré par sa +jeune beauté. Il y eut une seconde de silence entre elle et Vanore. +Puis, lentement, elle interrogea, une flamme lointaine dans ses +prunelles: + +--Et cette interprète, c’est... + +--Vous! fit-il presque impérieusement. Je ne veux que _vous_ parce que +vous êtes, non pas seulement l’artiste, mais la femme même qui réalisera +le personnage que j’ai rêvé!... parce que j’ai plus que l’espérance, la +certitude absolue que le rôle rempli par vous serait notre triomphe à +tous deux! J’en suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de vous +tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir de vous pénétrer de la +foi que j’ai en vous. + +Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient: + +--C’est un rôle de tentateur que vous jouez près de moi! + +Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de défi: + +--Ah! si vraiment je réussissais à vous tenter comme j’ai la volonté d’y +arriver, quelle belle partie nous jouerions tous deux! Croyez-vous donc, +enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle que la vôtre, d’un +pur tempérament d’artiste comme celui que vous possédez, on ait le droit +d’enfouir une pareille richesse? Allons donc!... et ne vous imaginez pas +que ce soit seulement pour mon bien que je parle; c’est aussi pour le +vôtre, pour vous que je sais de taille à remplir la destinée que vous +souhaite ma sincère affection... Votre avenir maintenant dépend de votre +seule volonté! + +Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon? Elle avait eu raison de +dire qu’il était un tentateur. Il la bouleversait dans toute l’âme avec +la perspective qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante +sensation de vertige... Et elle eut un élan de douloureuse envie vers +deux jeunes femmes qui passaient d’une allure de promeneuses, avec des +visages gais. + +Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère d’angoisse ne se +cachait pas derrière leur masque souriant? Est-ce qu’elle-même, en cette +minute où une conversation mettait en jeu tout son avenir de femme, +n’avait pas l’attitude même qu’elle eût gardée pour parler d’un chiffon +de toilette, trouvant une ombre de sourire pour répondre? + +--Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous sur mon compte? + +--Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille expérience qui me permet de +juger les cantatrices sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le +lieu de vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est pas un endroit +précisément commode pour traiter pareille question. Ces jours-ci, +j’irai, si vous le voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire +de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant qui m’étonnent... +Pourquoi ne pas accepter simplement la situation qui vous est offerte, +en des conditions plus que brillantes pour une débutante, qui vous +délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci matériel?... Vous êtes +pourtant parmi les braves qui ne craignent pas la lutte, puisque leur +destinée est de lutter... Je le remarquais, il y a trois jours encore, +avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me paraît s’intéresser à vous +de façon particulière. + +--Qui donc? + +--Bertrand d’Astyèves. + +Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude que ce serait +celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, elle tressaillit comme sous un +choc violent. + +--Ah! M. d’Astyèves est à Paris? + +--De passage, je crois; je l’ai rencontré l’autre soir à l’Opéra où nous +avons occupé, à causer, les loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne +se connaît vraiment pas trop mal du tout en musique; il est étonnamment +artiste même, pour un homme du monde! Nous avons aussi parlé de +Gérardmer. Voilà un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort de +vos admirateurs et je ne jurerais pas que... + +Elle l’interrompit, incapable de supporter même un badinage qui +rapprochât son nom de celui de Bertrand. + +--Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez rien! Vous savez +aussi bien que moi la somme d’importance qu’il faut accorder à +l’enthousiasme des clubmen, fussent-ils des dilettantes. + +Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie âpre de son +accent. Mais il n’insista pas; et, avec une bonté délicate, il changea +de ton: + +--Enfant, vous êtes la sagesse même! Et vous avez le droit de me dire +que je suis un vieux fou de vous retenir ainsi au froid quand, tout le +premier, je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, petite; +et à bientôt, n’est-ce pas? + +--Au revoir, maître, à bientôt! + +Il serra affectueusement les petits doigts gantés, et reprit sa route de +cette allure dominatrice qui le distinguait de la foule banale des +passants. Elle aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les idées se +heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe sensation, faite de douceur +et de souffrance, la poignait parce que Bertrand avait parlé d’elle, +mais parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le premier venu +même peut exprimer son admiration... Non pas comme de la fiancée qu’on +espère tout bas... + +Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. C’était donc +qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était! Sa fierté lui avait épargné +la blessure de le voir regretter une prière insensée. Sans doute, il +s’était reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se tenait à +l’écart, afin de se dérober à une irréparable erreur, acceptant un refus +qui lui rendait, heureusement, sa liberté compromise. + +Tout arrivait comme elle l’avait prévu... + +Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher qu’elle ne portât en elle, +depuis que Vanore lui avait parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans +résurrection possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse à crier +d’angoisse, broyée par une désespérance infinie... Alors qu’elle se +rappelait tout à coup tant de détails qui lui avaient révélé la +séduction qu’elle exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires, +des regards qui implorent et appellent jalousement l’élue... + +Rêve que tout cela! La réalité, c’était la vie que Vanore voulait lui +donner. Le cercle se resserrait autour d’elle. Puisque celui qui avait +dit l’aimer par-dessus tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail, +en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait au théâtre! Elle +y était entraînée par l’invincible force des choses, par l’influence +autoritaire du maître, par l’insouciance de son père, par l’égoïsme +maladif de sa mère que Vanore gagnerait vite, en lui offrant l’espoir +d’échapper ainsi à la position précaire qui, chaque jour, la faisait +davantage souffrir... + +Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien de temps +pourrait-elle résister? Et puis, pourquoi résister? A quoi bon?... + +Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait même plus s’abandonner +à sa douloureuse songerie. Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui +fallait dissimuler l’amertume désespérée qu’elle avait plein le cœur. + +Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition. + +--Ah! c’est mademoiselle! Madame a bien recommandé que mademoiselle +aille la trouver aussitôt rentrée. + +--Est-ce que ma mère est souffrante? + +--Oh! non, je ne crois pas. Madame est peut-être un peu fatiguée, +seulement, parce qu’elle a reçu la longue visite d’un monsieur. + +Denise ne fit aucune question; mais un frémissement la secoua, +bouleversée par une pensée folle, oh! bien folle, sans doute. Dans sa +chambre, où elle était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle +s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de fièvre soudain allumée +au fond de ses prunelles. Alors elle eut un sourire railleur pour la +romanesque créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla +frapper chez sa mère. + +Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise longue. + +--Denise, comme tu reviens tard! Je commençais à croire que tu ne +reparaîtrais pas avant le dîner... Et j’avais besoin de te parler... +tranquillement... + +Une animation inaccoutumée colorait le visage de Mme Muriel; et le cœur +de Denise se mit à battre à coups rapides. + +--Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là à m’examiner comme si +j’étais, tout à coup, devenue un phénomène! Je désirais causer avec toi, +en toute intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui t’était +destinée beaucoup plus qu’à moi... Et c’est même à ton absence que j’ai +dû d’apprendre un... détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé +à propos de nous cacher... + +Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement dilatées, sur le +visage énigmatique de sa mère. + +--Un détail? Je ne comprends pas très bien, maman, ce que tu veux +dire... + +--Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de me tenir en dehors de ce +qui te touche le plus, tu n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu +t’étais acquis un profond admirateur pendant ton séjour dans les Vosges. +Il a fallu la visite de cet admirateur, que j’ai reçue par hasard, pour +que je sache ce qu’il en était. + +Une seconde, Denise attendit pour répondre; il ne fallait pas que sa +voix trahît les battements éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié +Bertrand en doutant de lui?... Ah! s’il en était ainsi, comme elle +saurait se donner à lui pour qu’il ne pût regretter rien!... + +--Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance à quelques hommages +sans portée... + +--Vraiment? Tu es trop modeste, Denise. Des hommages sans portée! On ne +peut guère appeler ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la +femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur de le lui +dire!... + +Humblement! d’Astyèves, humble! Ah! ce n’était pas lui qui pouvait être +qualifié ainsi! De qui donc parlait Mme Muriel? Qui donc avait songé à +lui offrir, non pas seulement son amour,--de ceux-là, il s’en +rencontre,--mais son nom? + +--Eh bien, Denise, quel mutisme? Tu ne me dis pas ce qu’il te semble de +la proposition? + +--J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît si invraisemblable +qu’une demande en mariage me soit adressée, à moi, une chanteuse de +concert, sans autre fortune que sa voix! + +Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, un instant de plus, +l’involontaire espoir qui s’était allumé en elle, flamme vacillante +qu’un mot éteindrait, ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit +aussitôt et interrogea, résolue: + +--Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme extraordinairement généreux +dont tu parles? + +--Parce qu’il me semblait que tu devais savoir aussi bien que moi de qui +il s’agissait. Mais tu demeures fidèle à ton système de silence. Bref, +puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es demandée par un +parent de Mme Vanore, un M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à +Gérardmer une impression assez forte pour que, me trouvant seule tantôt, +il m’ait avoué ses sentiments à ton égard; ajoutant que sa fortune lui +permettait de t’offrir un luxe digne de toi... Ce sont ses propres +paroles. + +Denise n’entendit même pas les derniers mots de sa mère, pas plus +qu’elle ne remarquait le bizarre mélange de satisfaction et de dédain +que trahissait son accent. La même sensation de mort qui l’avait +accablée quand elle marchait seule après avoir quitté Vanore, +l’envahissait de nouveau, tellement intolérable que ses mains se +crispèrent d’angoisse... Cependant elle n’avait pas vraiment cru que +Bertrand revenait ainsi à elle; tout son scepticisme lui avait, dès la +première minute, crié l’inanité d’un tel rêve... + +Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel ne vit pas la +contraction douloureuse qui, tout à coup, creusait son visage. + +--Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu impatientée, tu as donc +achevé de perdre l’usage de la parole? + +La jeune fille respira profondément, comme pour retrouver un souffle +devenu rare. + +--Je suis surprise, maman. Cette demande est pour moi tellement +inattendue... + +--A ce point? Il me paraît difficile d’admettre que tu ne soupçonnais +pas l’impression que tu avais produite sur un homme aussi... expansif +que M. Grisel! + +Elle eut un geste lassé. + +--J’avais, en effet, remarqué vaguement que M. Grisel semblait me +trouver à son gré; mais quelle importance aurais-je attaché à cela? +Est-ce que, tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se découvrir +des admirateurs qui, certes, ne songent point à offrir leur nom,--tout +au plus leur bourse ou leurs phrases... Voilà tout! Et réellement, +j’aurais été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer jamais plus! + +--Denise! + +--Quoi? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que je constate une vérité +que tu connais aussi bien que moi? Ce qui est, est... A quoi bon +protester, mon Dieu! + +--Parce que, justement, tu n’as pas le droit de parler ainsi quand un +honnête garçon te fait la demande que je te transmets, comme je l’ai +reçue. Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je ne reviens pas, +M. Grisel m’a tout à coup révélé la place que tu avais prise dans son +existence, lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation +de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise pour franchise et déclaré +que nous étions aussi absolument ruinés qu’il était possible de l’être; +que c’était une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu que sa +fortune lui permettait de choisir la femme qui lui plaisait, sans avoir +aucune autre préoccupation. + +Sa fortune! Comme ce seul mot qu’il prononçait trop souvent dressait, +vivant, dans la pensée de Denise, ce gros garçon joyeux, bavard, +vaniteux et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague et qui, la +jugeant un bibelot précieux, voulait l’acheter parce qu’elle l’avait +tenté, lui aussi... Mais du moins, il était plus généreux et plus galant +homme que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation et +l’intelligence; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle devînt sa femme, +non pas seulement sa maîtresse, comme l’autre le rêvait, dans les +obscurs bas-fonds de sa nature d’égoïste viveur... Pourtant, épouser +Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de se donner au +premier passant venu... + +Avec une gravité ardente, elle interrogea: + +--Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel? + +--Que je te ferais part de sa demande. + +--Dont tu penses... Quoi? + +Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard. + +--Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien déraisonnable de la +rejeter... + +--Même si je me sens incapable, malgré mon... estime pour M. Grisel, de +l’aimer comme une femme doit aimer son mari pour que l’un et l’autre +aient quelque chance de bonheur? + +--Pourquoi ne l’aimerais-tu pas? + +--Pourquoi? Oh! maman, me connais-tu donc si peu que, après avoir causé +avec M. Grisel, tu ne pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a +de commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni idées... rien, enfin, +rien! me comprends-tu? et qu’il me paraisse insensé de songer même à lui +livrer ma vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, dans une +existence dont rien ne pourra ensuite me délivrer, même si j’y étouffe! + +Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux tordirent l’étoffe +de sa robe. + +--Prends garde, Denise, tu tombes dans le roman! Ne gâche pas ton avenir +pour une enfantine raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche +aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, l’homme qui, spontanément, +pouvait te plaire. Je n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en +douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder les mérites,--ni les +dehors,--que tu parais surtout priser... Et après? C’est une telle +illusion d’espérer que deux êtres atteindront jamais l’unisson absolu. +Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma pauvre Denise, c’est un rêve +de pensionnaire! C’est y semer de la douleur en germe... Pas autre +chose! + +--Mère, ne sois pas aussi décevante! Laisse-moi espérer que même les +pauvres, dont je suis, peuvent avoir leur part de bonheur humain, la +meilleure, celle qui console de tout... + +Les mots lui étaient échappés dans une protestation de toute sa +jeunesse. Sa mère la regarda surprise, tant c’était chose inaccoutumée +qu’elle s’abandonnât ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère passa. + +--Denise, tu parles comme une enfant... Non comme la femme que tu es par +la force des circonstances, sachant bien quelle est la réalité. Moi +aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre en plein roman! Tu +vois ce qu’il en est advenu de mon roman... Tout à l’heure, tu +t’effrayais de la vie qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel! +Pourtant, est-elle même comparable à l’existence mesquine et besogneuse +dans laquelle tu te débats comme nous, comme moi qui y étouffe autant +que dans un misérable vêtement trop étroit,... une existence qui ne te +promet d’autre avenir possible que le théâtre?... + +--Mère, je t’en supplie! interrompit-elle, frémissante. + +--Pourquoi,--c’est toi-même qui le disais il y a un moment,--ne pas +regarder les choses telles qu’elles sont? J’ai eu le loisir de réfléchir +pendant mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. Oui, tu n’as +pas d’autre avenir que le théâtre, je le répète, si tu ne veux te +résigner à la monotonie stupide des leçons à donner ou continuer dans +les salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse qui ne te mènent +à rien, en somme! Tu ne peux compter ni sur ton père ni sur moi pour +t’aider à gagner ta vie... Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter de +n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau!... C’est pourquoi je +te dis qu’il te faudrait une bien grave raison pour repousser un mariage +inespéré avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, libre +des mortels soucis qui sont ta part aujourd’hui et semblent devoir +continuer à l’être... Ah! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance +par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque! Parce que tu +es très jeune encore, tu ne comprends pas les misères, les dégoûts, les +dangers d’une existence de femme pauvre!... Si tu les connaissais, tu +n’hésiterais même pas... + +Oh! les cruelles vérités que Mme Muriel venait de dire là! En les +entendant, Denise avait souffert comme si elles tombaient sur son cœur +même à vif. Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait +la désespérance de sa mère restait en elle aussi invincible. + +Ah! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, bien difficile! +Oui, elle avancerait dans son chemin de labeur bien souvent froissée, +meurtrie, quelquefois même tentée... Mais enfin, elle y avancerait +libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, l’espoir d’un bonheur +inconnu... + +Et pour être délivrée de tout souci matériel,--seulement pour +cela!--elle se marierait sans amour, sans espérance possible d’aimer +jamais, se refusant, pour toutes les minutes de sa vie, le droit de +goûter sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse avait soif!... + +Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, le droit de la vouloir +toute, puisqu’elle se serait donnée toute, volontairement. + +Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule de cette espèce de +marché. Oui, même pour lutter, pour souffrir, elle voulait demeurer +libre,--libre de faire le don d’elle-même, seulement quand elle +aimerait... Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un tel aveu. +Elle ne serait pas comprise; elle et sa mère, à cette heure, ne +parlaient pas la même langue. Et, simplement, elle dit: + +--Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves auxquelles tu fais +allusion... Les autres..., les autres, je les devine bien. Mais, +vois-tu, je sens que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que +je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être mariée avec un +homme à qui je demeurerais moralement étrangère!... Celle-là, je t’en +supplie, maman, ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, mon +repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que tu me le reproches... Je +réfléchirai encore à tout ce que tu m’as dit... Mais si, ensuite, ma +réponse à M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra me le +pardonner... C’est qu’en ma conscience j’aurai compris que je ne pouvais +pas agir autrement... + +Et la sincérité grave de son accent lui donnait tant d’autorité, que Mme +Muriel n’essaya pas de la contredire, dominée par sa jeune et loyale +volonté. + + + + +XV + + +A travers la phalange pressée des musiciens de l’orchestre massés sur la +scène, Denise s’avançait jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation +de Vanore: + +--Allez bravement, ma petite, et gagnez notre partie comme vous savez le +faire! + +«Notre» partie! Il parlait justement ainsi, puisque c’était un fragment +des _Poèmes sylvestres_ qu’elle allait chanter à ce concert dominical, +devant une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait peut-être +son avenir... + +Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les nerfs tendus par +cette sorte de fièvre qui l’envahissait toute, quand elle sentait le +contact du grand public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable +expression. + +Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte et fine dans la +gaine sombre de sa robe noire toute perlée de jais, dont le corsage +s’échancrait sur la chaude pâleur des épaules, les manches longues +suivant étroitement la ligne souple du bras, des lorgnettes, de tous +côtés se braquèrent sur elle, détaillèrent la silhouette harmonieuse, +les traits expressifs sous la lumière des yeux, graves comme les lèvres +de pourpre sanglante, devenues un peu hautaines... Car toute sa fière +volonté ne pouvait maîtriser un tressaillement de révolte devant cette +curiosité dont elle était l’objet. + +Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir de son impression; +et, pour se dominer, tandis que l’orchestre préludait, elle regarda son +auditoire. Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges, sous +la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli spectacle de femmes +parées avec leur coquette élégance de Parisiennes. Une vraie salle +d’hiver, animée de visages connus, peuplée de gens du même monde, la +plupart mélomanes convaincus, pour qui la reprise des auditions +dominicales était une véritable fête. Et parmi cette foule dont +l’attention était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies +qui lui étaient familières, visages de critiques, d’amis, d’ennemis +aussi,--rivales envieuses, admirateurs éconduits,--tous attendant les +premières notes qu’allait donner sa voix presque célèbre déjà. + +Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans l’un des premiers +rangs de fauteuils, la contemplait comme un fervent lève les yeux vers +sa madone. Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une baignoire, +elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales qui parlait en souriant, la tête +un peu penchée, avec un mouvement d’une grâce familière, à un jeune +homme assis derrière elle. Il avait le visage dans l’ombre. Mais Denise +n’hésita pas une seconde. C’était bien Bertrand d’Astyèves... + +Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans le tulle scintillant de +sa robe. Comme un torrent, passait en elle le souvenir des jours d’été +inoubliables, de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui auprès +d’une riche héritière, lui avait passionnément demandé d’être sa +femme... Alors c’était ainsi qu’elle devait le revoir?... + +L’orchestre continuait le prélude, celui-là même qui, quelques mois plus +tôt, montait dans le salon de Mme Arnales, le jour où, pour la première +fois, elle s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves. Une +seconde, elle songea à cette après-midi-là; elle revit l’expression +d’admiration ardente qui luisait, ce jour-là, dans ses yeux d’homme. +Aujourd’hui encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût dû +pouvoir détacher d’elle son regard. + +Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait ces heures mortes, +qu’il subissait le charme de la musique évocatrice, des harmonies qui +chantaient la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide sagesse ne +pouvait abolir en lui la pensée de ce qui avait été, de ce qui aurait pu +être--et que, peut-être, il regrettait,--des jours d’été enfuis... + +Irrémédiablement enfuis! Elle en prenait tout à coup l’impitoyable +conscience, dans ce seul fait qu’elle était là, debout, sur une scène de +théâtre, payée pour procurer une jouissance artistique, non seulement à +une foule étrangère, mais à cette petite fille blonde qui la +considérait, à travers sa lorgnette, avec une impertinente aisance, à +cet homme dont l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui, +redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir en elle qu’une +artiste à écouter... Elle n’était pas de leur monde. Ils en jugeaient +ainsi autant qu’elle-même. + +Comme un éclair dévorant, cette impression lui traversa le cœur, y +allumant une soif de se sentir, une fois au moins encore, +toute-puissante sur cet homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle +n’avait été pauvre... + +Le prélude se mourait avec des modulations pareilles à des appels +lointains... Puis, tous les instruments se turent. Alors la voix humaine +s’éleva en un chant grave, si émouvant de vie ardente et douloureuse, +que les âmes tressaillirent, sans que nul,--pas même d’Astyèves, dont +tout l’être frémissait,--pût soupçonner le drame muet qui se jouait dans +le cœur de cette jeune femme, si exquisement pâle, droite sous les mille +regards que ses prunelles d’ombre ne semblaient pas voir. + +Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé très doux, qui était +mort. De nouveau, elle marchait sous l’ombre fraîche des arbres, elle +goûtait la senteur des sapins dont elle voyait les ombres bleues moirer +l’eau scintillante... Elle entendait la rumeur cristalline des +sources... Mais surtout, elle écoutait, une dernière fois, le murmure +d’amour dont s’était enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et +décevant, si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait son pauvre cœur +de femme... + +Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul autre; plainte +poignante et passionnée, palpitante de sanglots, cri de révolte d’une +créature injustement meurtrie... Jamais plus, peut-être, elle ne devait +chanter le poème de la _Forêt_ comme elle le dit ce jour-là, non pas +seulement en cantatrice merveilleuse, mais en femme qui a vu l’abîme des +divines et mortelles tendresses... + +Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance, au bruit affolant des +applaudissements d’une salle soulevée d’enthousiasme, quand ses +prunelles, dilatées dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand +d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était accompli. Elle +seule, une fois encore, existait pour lui! Livide, il la regardait avec +cette expression qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son +scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance. Mais elle s’était +reprise... + +Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui l’avaient rappelée et la +sacraient solennellement grande artiste. Yvonne, comme sa mère, +applaudissait d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne bougeait pas, +les yeux toujours rivés vers elle, les traits contractés. Leurs regards +se croisèrent une seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre, pleins +de tant de choses!... Puis elle se détourna, sans avoir même remarqué +Charles Grisel, à demi soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir. + +Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi frémissant +qu’elle-même, et, près de lui, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique, +qui, aussitôt, vint à elle, les deux mains tendues... Mais, comme s’il +eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était prêt à signer +avec elle tel engagement qui lui plairait, lui demander la permission +d’aller, dès le lendemain, en causer avec elle. Machinalement, elle +répondait, acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure, avec la +sensation d’être une fragile épave qu’emportait un flot impossible à +remonter... + +Très entourée, elle parlait à tous... Mais, un instant, elle cessa +d’entendre ce que lui disait Gabriel Bollène, le critique. Une haute +silhouette, d’aristocratique allure, entrevue soudain, l’avait fait +tressaillir... + +Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves. De nouveau, par son +absence, il lui signifiait qu’il ne songeait pas à ressusciter le passé +mort. + +Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre qui recommençait à +jouer. Le concert continuait. Elle y avait rempli son rôle. Maintenant, +elle n’avait plus qu’à disparaître. + +Elle tendit la main à Vanore. + +--Vous partez? enfant. + +--Oui, je me sens affreusement lasse... + +--Et vous avez bien gagné votre repos, car vous vous êtes donnée toute +dans votre chant! L’avenir est à vous, petite... Vous avez le don de +Dieu... Ah! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous prenez tout +entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à abolir en eux toute pensée qui +n’aille pas à vous! + +Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes de Denise. + +--N’en croyez rien! M. d’Astyèves est un homme de beaucoup +d’imagination... Cela seul est vrai... Au revoir, maître. + +--Denise, attendez une seconde, je vais vous mettre en voiture. + +--Oh! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude d’être accompagnée. +Ne vous dérangez pas à cause de moi. + +--Me déranger! Petite, vous perdez la tête. Allons, l’enfant a +décidément, comme elle le dit, besoin de repos! Enveloppez-vous bien +dans votre manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il fait un +froid de Sibérie! + +Avec des soins prévenants, il dressait lui-même le col très haut ourlé +de plume qui enveloppait doucement la charmante tête brune. Elle se +laissait faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë de +détachement, d’infinie lassitude,--morale ou physique, elle ne savait +plus,--qui lui emplissait la gorge de sanglots; sans que Vanore, +d’ailleurs, s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes +pour ne pas connaître cet abattement qui suit les grandes tensions +nerveuses. + +Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture. Elle attendit, la +pensée vide. + +Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de l’appeler un peu bas: + +--Mademoiselle Denise! + +Elle se détourna, une ondée de sang aux joues... Et, devant elle, alors, +elle vit Charles Grisel... + +Lui! Ah! pourquoi était-ce lui?... + +Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le croyait, en +Lorraine! Il devina cette surprise et parla vite, un peu gauche, presque +timide. + +--J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant vous écouter. J’ai +vu dans un journal l’annonce de votre concert, et je n’ai pas résisté à +la tentation de profiter de cette circonstance pour vous revoir... + +Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière d’un lustre +éclairait bizarrement la forme trop ronde du crâne, le front découronné, +les moustaches longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes, +la lourde et haute stature. + +Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre, il poursuivit +hâtivement: + +--Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas, que je respecterais le +désir--si naturel!--de réfléchir longtemps à ma demande, que m’a exprimé +madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien voulu m’écrire tout +récemment encore! + +--Ma mère vous a écrit cela? + +Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation où il y avait, non +seulement de la surprise, mais aussi une sorte d’indignation. Il ne +pouvait savoir qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant la +nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son refus, comme elle l’en +avait priée. Il expliquait: + +--Oui, madame votre mère a eu la bonté de me dire qu’il vous fallait du +temps pour vous habituer à l’idée d’accepter la vie hors de Paris... + +Elle le regardait avec des yeux profonds. + +--Et vous attendez ainsi, sans vous révolter contre tant d’exigence de +ma part? + +--Me révolter? Comment en aurais-je le droit? Je comprends si bien, +surtout maintenant, qu’une femme faite pour être, comme vous, admirée de +tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour la satisfaction +d’un seul! Tout à l’heure, quand j’ai vu toute cette foule, +enthousiasmée par votre chant, vous applaudir furieusement, quand j’ai +entendu répéter, par des centaines de personnes, que vous étiez une +artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou de prétendre vous enlever +à la vie brillante qui vous attend. Je me suis, pour la première fois de +ma vie, peut-être! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis incapable +de rien comprendre aux beautés de la musique que vous chantez, qui ne +suis et ne serai jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement à +gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa grosse fortune... + +Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré: + +--«Cet homme-là m’aime, lui! Il ne me dédaigne pas parce que je suis +pauvre; il m’offre un avenir d’indépendance... Et, cependant, il me +demeure aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent autour de +moi... L’idée seule d’être sa femme me paraît monstrueuse! Mais il est +bon, je ne voudrais pas le faire souffrir... Comme tout est compliqué!» + +Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il n’avait pas à espérer +en elle... Mais ce n’était ni le lieu ni l’heure d’un pareil aveu. +Vanore revenait. Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement: + +--Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais très généreux... Merci de +tout cœur de ce que vous m’avez offert... Vous me pardonnerez, n’est-ce +pas, si je ne puis l’accepter? C’est moi qui aurai le plus à souffrir de +ce refus... + +Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il l’avait vue acclamée +par toute une salle, il se sentait timide devant elle, ayant perdu +confiance en lui-même, dans le prestige de sa fortune. Quand il vit la +portière de la voiture retomber derrière elle avec un bruit sec, il eut +l’idée qu’elle était perdue pour lui... + +D’un petit geste de la main, elle salua encore les deux hommes, +immobiles sur le trottoir; puis, le cheval en marche, elle s’adossa dans +la voiture, abîmée dans une sensation d’immense fatigue qui ne lui +laissait que le seul désir de ne plus penser... A travers la vitre +relevée, elle contemplait les passants qui allaient et venaient, +silhouettes d’ombre dans la brume d’hiver. Certains marchaient, +rapprochés par la nuit complice; et sa rêverie vague lui rappela un +retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves assis, en voiture, près +d’elle, lui parlant un peu bas dans le silence du crépuscule, attentif à +ce qu’elle fût bien enveloppée dans son manteau... + +Rêve d’été... La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves empressé auprès +d’une brillante héritière, écoutant avec un plaisir de raffiné la +musique chantée par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait +un jour fait distinguer... + +La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout à coup de bien +loin... + +--Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle. + +On l’attendait! Qui?... + +Ah! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre toute espérance! + +Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa mante... + +Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice d’Yvonne qui +était assise, immobile, la tête un peu penchée, les yeux arrêtés sur les +braises, si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir. + +--Oh! mademoiselle Denise, je vous demande pardon d’être venue vous +importuner un jour où vous chantiez... Je ne le savais pas. Quand je +l’ai appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé en même temps +que vous alliez revenir, et comme j’avais grand besoin de vous voir, je +me suis permis de vous attendre. + +--Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée de l’expression triste +de ce pâle visage. Vous souhaitez me parler? + +Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes du foyer allumèrent +des éclairs sur sa robe perlée. + +--Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin d’aide. Ce que je +redoutais égoïstement, arrive... Yvonne se marie; il me faut chercher +une position nouvelle. Et c’est si difficile à trouver! + +A peine, Denise entendit l’exclamation désolée de la pauvre fille. Avec +le regard de l’âme, elle voyait Yvonne penchée familièrement vers +Bertrand, assis derrière elle, dans la pénombre de la loge. D’un accent +un peu assourdi, elle répéta: + +--Ah! Yvonne se marie? + +--Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous prierais de n’en +rien dire. Mme Arnales m’en a avertie afin que je puisse, dès +maintenant, me mettre en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet +été... Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse? + +--Bertrand d’Astyèves? + +Sa voix montait presque dure. + +--Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment éprise de lui et, entre +nous, c’est elle qui a voulu ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet +automne. M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble, ils +montaient à cheval, jouaient au tennis, se promenaient. Lui a fini par +se laisser convaincre que ce n’était pas bien terrible d’épouser une +jolie héritière qui l’aimait... + +--Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est fait pour goûter. + +Machinalement, elle passa la main sur son front comme pour en chasser la +pensée. Elle ne souffrait pas cependant; toute sensibilité semblait +disparue en elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux. +L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît garde, venait de +prononcer le nom de Gérardmer... + +Gérardmer! la Schlucht! le jour de rêve où cet homme qui la dédaignait, +comme un caprice oublié, lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer +même la vie sans elle... + +L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche. Mlle Dusouy poursuivait, +sans soupçonner rien, un peu troublée, toutefois, par son silence, par +l’expression indéfinissable du visage, que la lueur du foyer baignait de +clartés fugitives. + +--Je vous demande pardon d’être venue tout de suite à vous dans mon +inquiétude. Mais vous avez été si bonne pour moi cet été, si +compatissante, que je me suis permis de penser à vous comme à une +amie... J’ai espéré que vous pourriez peut-être me recommander de côtés +et d’autres, vous qui avez tant de relations! + +--Parmi les artistes; non parmi les gens du monde dont je ne fais plus +partie. + +Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice la regarda, +inquiète, craignant de l’avoir blessée en quelque chose. Timide, elle +dit: + +--Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète en vous occupant ainsi +de moi. Mais les soucis matériels me font perdre la tête; ils sont si +graves de conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et qui ai +charge d’âmes! Ce que je gagne est indispensable, tout à fait +indispensable à la maison; et c’est pourquoi je suis si tourmentée de +l’idée d’être sans place! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue me +recommander à vous?... + +Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa propre misère. Elle que +la désespérance broyait, elle aurait voulu trouver, pour cette pauvre +créature angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle l’épreuve, +tout au moins, lui en promettre la fin prochaine. Et de se sentir +impuissante, misérable atome humain dont se jouait la mystérieuse force +des choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit ses deux +mains à la jeune fille: + +--Vous avez bien fait de voir en moi une amie. Je m’emploierai de mon +mieux pour vous; et s’il dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce... + +Elle s’arrêta un peu. + +--... Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne? + +--A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit qu’elle n’aurait plus besoin +de mes services pendant les semaines qui précéderont le mariage, car +elle-même, alors, accompagnera partout Yvonne. + +--Et le mariage aura lieu quand? + +--Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves souhaite avoir sa +nomination d’attaché d’ambassade avant d’épouser Yvonne. Il tient +absolument à quitter Paris, paraît-il; et sa fiancée ne s’en effraie +pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves lui plaît. Vous ne la +reconnaîtriez pas, tant le bonheur la rend gaie. Elle est transformée! +Lui est beaucoup plus froid; mais c’est un vrai gentilhomme de ton et de +manières. Il sera le mari très brillant qu’elle rêvait, par qui elle +sera fière d’être accompagnée dans le monde... Mme Arnales aussi le juge +ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas une aussi grande +fortune qu’Yvonne... + +Denise répondit par un vague signe de tête. Un besoin grandissant de +solitude s’emparait d’elle, aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy, +la voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse, s’excusant +encore de sa visite. + +Très douce, Denise dit: + +--Il faudra revenir et me tenir au courant de vos démarches. De mon +côté, je penserai beaucoup à vous, et dès que j’entreverrai la +possibilité de vous aider, je vous avertirai... + +Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de l’appartement. Quand +la porte retomba, un soupir de délivrance souleva sa poitrine. Enfin, +elle pouvait abandonner son masque, et seule, au moins,--puisqu’il n’y +avait pas une âme à qui elle pût confier la sienne,--regarder en face sa +destinée... + + + + +XVI + + +Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui l’avait prise enfin +après de longues heures d’énervante insomnie. + +Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine l’obscurité de la +chambre. Il devait être tôt, très tôt. C’eût été bienfaisant, pour sa +pensée meurtrie, de reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à +une mort... + +Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec le sentiment d’avoir +subi l’étreinte d’un cauchemar; et, dans l’effort instinctif qu’elle +faisait pour se rappeler, sa pensée se ranimait, chassant le sommeil. +Les visions confuses du réveil se précisaient. Non, ce n’était pas un +rêve mauvais qui lui avait jeté dans l’âme la sensation de désespérance +absolue dont la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le +souvenir... + +Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la présence de Bertrand +d’Astyèves dans une loge de théâtre, auprès d’une petite fille blonde +qui était sa fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour +qu’il lui avait dits à elle-même... Elle n’avait pas rêvé, non plus, la +visite qui lui avait brutalement appris le dénouement si simple de son +roman... Ni, le même soir, la terrible scène qu’un incident futile avait +provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle s’étaient +prononcées les paroles qu’on ne pardonne pas; une scène qui lui avait +fait mesurer à quel point sa mère, aigrie et malade, était devenue +incapable de supporter les conséquences de leur ruine... + +Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui s’imposait à elle si +impérieusement, qu’elle n’essayait plus de s’y dérober. Avec cette +clairvoyance aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives, elle +avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la destinée que les +circonstances lui créaient. + +Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais sa veillée, cette +nuit-là, si douloureuse, que le seul souvenir l’en faisait frissonner... +Désespérément, elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des +mots qui consolent et sont un viatique! Comme font les petits, elle +avait sangloté, écrasée par une impression d’isolement qui brisait son +énergie. Elle s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait +lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir qui s’imposait à +elle, sous cette forme étrange, faire aux siens le sacrifice de se +donner au théâtre! + +Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore une fois, les +jours d’été de Gérardmer, un paradis fermé où elle n’entrerait plus. +Avec un mépris amer, où il n’y avait point de désillusion, elle s’était +rappelé la prière ardente que cet homme, qui la rejetait afin d’épouser +une héritière, lui avait murmurée pour qu’elle acceptât son amour. + +Son amour! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement obtenir sa beauté de +femme. Mais, par malheur pour lui, elle l’avait mise à trop haut prix +pour qu’il pût satisfaire son caprice et, sagement, il y avait +renoncé... Alors qu’elle-même, tout bas,--en entendant annoncer son +mariage, elle l’avait bien compris!--s’obstinait à espérer en lui, bien +qu’elle l’eût jugé... + +Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire une niaise petite +pensionnaire. A elle, il n’était pas permis d’oublier qu’un homme riche +n’épouse pas une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement +épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à lui demander de devenir +sa femme... Seul, un Charles Grisel était capable de cet héroïsme! + +Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien, à travailler pour +donner aux autres le bien-être dont ils ne pouvaient se passer. L’heure +décisive tant redoutée était venue; il ne lui était plus possible +d’hésiter; mais quelle que fût sa destinée au théâtre, elle ne l’avait +pas cherchée; la vie avait été plus forte qu’elle... + +Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable, d’un seul jet, elle +avait écrit à Vanore pour lui dire qu’elle acceptait le rôle écrit pour +elle. + +A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait, sur sa table à +écrire, le buvard où était enfermée cette lettre que, dans quelques +heures, elle-même allait faire partir, quand elle sortirait pour se +rendre chez Mme Champdray qui l’attendait, dans la matinée. Mais à cette +résolution si grave, elle songeait maintenant sans émotion même, comme +si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité était morte +en elle. + +La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment, elle regardait, +avec de grands yeux sombres, la lumière envahir peu à peu sa petite +chambre. L’heure avançait; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits +de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait son frère se +préparer pour le collège. L’instant des rêveries, des réflexions était +passé; elle devait recommencer à agir. C’était chose si vaine de +s’apitoyer sur son épreuve! Tous les pleurs, toutes les révoltes, toutes +les prières n’empêcheraient pas que sa destinée ne fût ce qu’elle +était... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant la glace, mettait +son chapeau, un coup fut frappé à sa porte. Le courrier lui était +apporté. + +Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée, les éparpillant d’un +doigt distrait. Mais, tout à coup, une lueur flamba dans ses yeux; sur +une enveloppe, son nom était tracé par une écriture d’homme qui +ressemblait... oh! qui ressemblait si fort à celle de Bertrand +d’Astyèves... + +D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut: + + «Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht, dans cette heure + dont le souvenir me hante toujours, je vous ai dit que je n’étais pas + digne de vous? Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point + c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre cette suprême + lâcheté de me marier--comme je me marie! Si bas que vous me mettiez + dans votre pensée, dans votre cœur que j’ai adorés,--je n’ai plus le + droit de dire que j’adore!--vous ne me jugerez jamais avec un mépris + plus sincère et plus absolu que je ne le fais moi-même. + + «Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu de pitié! Je paye + chèrement ma lâcheté. Si j’en avais douté, je l’aurais senti tantôt + quand j’ai revu votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau + entendu votre voix... Votre voix qui me jetait vers vous + irrésistiblement, pour être votre chose, si vous le vouliez, et qui me + prenait ma raison... Qui me l’a prise encore, puisque je fais cette + folie de vous écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce que + je vaux! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation d’aller à vous + encore une fois. + + «Je devrais vous dire adieu; le mot m’est impossible à écrire! Denise, + il y a des rêves dont on ne se réveille jamais; quand on les a faits + un instant, ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme, votre + chair, quoi que vous tentiez désespérément pour les en arracher, tant + ils vous torturent! Celui dont vous étiez la vie est bien de ces + rêves-là... S’il existe un enfer, comme le pensent les croyants, on + n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui, par ma + faute! + + «A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que jusqu’à ma dernière + minute, vous serez toujours pour moi, malgré tout, _ma_ Denise.» + +Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec un visage de cire +blanche où luisaient des yeux brûlants de fièvre. Dans son cœur, il y +avait bien le sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense que la +pitié en devenait facile, cette pitié dont on fait l’aumône à ceux qui +ont failli. + +Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à lui-même, comme +elle l’avait jugé. A cette heure encore, de tout son être, il la +souhaitait, il la regrettait, il souffrait de la perdre... Et cependant, +libre d’aller à elle, alors que rien,--sauf une dot!--ne les séparait, +assez riche pour s’accorder la fantaisie d’épouser une femme sans +fortune; de par sa froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce +de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux de sa demande +absurde, pour s’en aller vers l’héritière qui assurait le luxe de son +avenir! + +Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira lentement, puis +elle en jeta les quatre morceaux dans les braises incandescentes du +foyer... Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit, devint +roux... + +Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une seconde, illumina, +sur la feuille presque consumée, son nom, Denise, qu’il lui avait donné, +dans la montagne... avec quel accent! Puis, de la lettre de Bertrand +d’Astyèves, il ne resta plus que des cendres... + +Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après avoir glissé dans +son manchon le mot pour Vanore, et elle sortit. + +Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait les pavés, +imprégnant l’air d’une humidité glaciale. Denise frissonna. Mais elle +n’en eut pas conscience. C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle +sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver qui semblait née +dans les larmes... Et elle s’en alla droit devant elle à travers le flot +des passants. + +Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat de ses yeux, de sa +bouche très rouge, beaucoup la remarquaient au passage, si simplement +qu’elle fût vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards d’hommes +s’attachaient à elle, cherchant ses yeux qui ne voyaient personne, +tournés vers l’invisible monde de la pensée. + +Désintéressée infiniment d’elle-même à cette heure de crise où elle se +mouvait avec le calme sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle +songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées... Combien y en +avait-il de désolés, d’inquiets, de meurtris comme elle parmi ces +inconnus dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles qui la +coudoyaient, accomplissant leur tâche quotidienne, subissant comme elle, +plus lourdement peut-être encore, la loi du pain à gagner... + +De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres, heureuse, riche, +aimée?... Plus que cette pauvre Henriette Dusouy qu’angoissait +l’incertitude de l’avenir?... Plus que la pâle fillette qui marchait là +devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière?... Plus que la +mendiante infirme qui marmottait sa demande d’aumône, pauvre loque +humaine inerte sur le pavé?... + +Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son talent, son charme de +femme si puissant--et si faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il +y a de plus bas dans l’amour... De quoi se plaignait-elle? En la mesure +seulement de ses forces, elle était atteinte. + +Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa deux religieuses qui +cheminaient, les yeux indifférents aux choses extérieures. Oh! les +heureuses! les bienheureuses! De toute son âme douloureuse, elle les +envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel, qui trouvait la vie +très simple. Mais même eût-elle souhaité une telle existence de paix +recueillie, sa place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas +d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des petits ou soigner +et consoler des souffrances, elle avait un autre devoir... + +Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa sur ses lèvres. A +travers la brume froide, elle apercevait une colonne bariolée d’annonces +de spectacles... Un jour donc allait venir où elle serait de celles dont +les passants lisent les noms sur des affiches de théâtre. Rien ne l’en +sauverait puisque Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne +voulait pas se vendre en épousant Grisel... + +Elle songea, avec une ironie désespérée: + +--«Je me suis déjà habituée à tant de choses; à être pauvre, à dépendre +du bon plaisir des autres, à être à la merci du public, une artiste +qu’on paye, qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent +pouvoir acheter... Peut-être, il arrivera aussi un temps où je ne +souffrirai plus d’être une femme de théâtre, de chanter maquillée, +costumée sur des planches, de vivre dans un monde pour lequel je n’étais +pas faite et qui me semble odieux--parce que je n’en suis pas encore +venue à me dépouiller de tous les préjugés que je tiens sans doute de +mon éducation d’enfant... Maintenant, à la grâce de Dieu!» + +Ces derniers mots étaient sortis de son cœur même, comme une muette +prière. Elle les répéta une seconde fois, de toute son âme. Elle était +presque à la porte de Mme Champdray, devant un bureau de poste... + +Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment très net que ce +petit fait, si simple, déposer sa lettre dans la boîte, était pour elle +l’acte qui scellait sa destinée; un acte sur lequel elle ne reviendrait +pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les conséquences qu’elle +acceptait. A tout ce qu’avait désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de +vierge, à sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu... Puis +d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe, et la laissa +tomber dans la foule anonyme des lettres... + + +FIN + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie + +rue Garancière, 8 + + + + +EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE + + + HENRI ARDEL + Tout arrive. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Rêve blanc. 3e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Renée Orlis. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Mon Cousin Guy. 9e édit. 1 v. 3 fr. 50 + *Au retour. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Cœur de sceptique. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + + HENRY GRÉVILLE + Petite Princesse. 8e éd. 1 vol. 3 fr. 50 + Vie d’hôtel. 14e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Villoré. 12e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Céphise. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Fil d’or. 17e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Fidèlka. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Aveu. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Un Vieux Ménage. 18e édit. 3 fr. 50 + Jolie propriété à vendre. 21e é. 3 fr. 50 + Chénerol. 18e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Mari d’Aurette. 19e édit. 3 fr. 50 + L’Héritière. 17e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Péril. 18e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Aurette. 22e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Passé d’une mère. 18e éd. 3 fr. 50 + Un Mystère. 18e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Avenir d’Aline. 16e édit. 3 fr. 50 + *La Seconde Mère. 25e édit. 3 fr. 50 + Nikanor. 14e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *La Fille de Dosia. 26e édit. 3 fr. 50 + Frankley. 14e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Amie. 20e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Dosia. 97e édit. 1 vol. 3 fr. » + Angèle. 19e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Folle Avoine. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Ingénue. 14e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Cléopâtre. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Louis Breuil. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Une Trahison. 19e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Le Vœu de Nadia. 18e édit. 3 fr. 50 + Rose Rozier. 12e édit. 2 vol. 6 fr. » + *Perdue. 48e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Fiancé de Sylvie. 19e édit. 3 fr. 50 + Madame de Dreux. 15e édit. 3 fr. 50 + Le Moulin Frappier. 15e édit. 6 fr. » + L’Héritage de Xénie. 18e édit. 3 fr. 50 + Lucie Rodey. 16e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Princesse Oghérof. 30e édit. 3 fr. 50 + *Suzanne Normis. 18e édit. 3 fr. 50 + Un Violon russe. 15e édit. 6 fr. » + Bonne-Marie. 14e édit. 1 vol. 3 fr. » + Ariadne. 22e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Marier sa fille. 27e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Les Koumiassine. 19e éd. 2 v. 7 fr. » + *Sonia. 40e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *La Niania. 24e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Expiation de Savéli. 8e éd. 3 fr. » + Épreuves de Raïssa. 31e édit. 3 fr. 50 + Nouvelles russes. 6e édit. 3 fr. 50 + + JEAN BLAIZE + La Monégasque. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Tribut passionnel. 1 vol. 3 fr. 50 + + PIERRE CLESIO + Le roman de Claude Lenayl. 1 vol. 3 fr. 50 + Mariage de raison. 1 vol. 3 fr. 50 + + JULES PRAVIEUX + Monsieur l’Aumônier. 1 vol. 3 fr. 50 + Ami des jeunes. 1 vol. 3 fr. 50 + + JEAN DE LA BRÈTE + *Un Vaincu. 13e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Mon oncle et mon curé. 82e é. 3 fr. 50 + *L’imagination fait le reste. 8e é. 3 fr. 50 + *L’esprit souffle où il veut. 8e éd. 3 fr. 50 + *Badinage. 11e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Le Comte de Palène. 11e éd. 3 fr. 50 + + PAUL MARGUERITTE + Ame d’enfant. 7e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Simple histoire. 4e édit. 1 v. 3 fr. 50 + Amants. 20e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Essor. 22e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + La Force des choses. 21e édit. 3 fr. 50 + Fors l’honneur. 12e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Jours d’épreuve. 11e éd. 1 vol. 3 fr. 50 + *Ma Grande. 20e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Pascal Géfosse. 13e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Sur le retour. 20e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + La Tourmente. 20e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + + PAUL ET VICTOR MARGUERITTE + Femmes nouvelles. 13e édit. 3 fr. 50 + Le Désastre. 63e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Poum. 8e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Carnaval de Nice. 4e édit. 3 fr. 50 + La Pariétaire. 3e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + + CHAMPOL + Les Justes. 2e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + *Le Mari de Simone. 2e édit. 3 fr. 50 + *La Conquête du bonheur. 3e édit. 3 fr. 50 + + ERNEST DAUDET + Mademoiselle de Circé. 5e éd. 3 fr. 50 + La Mongautier. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Pauline Fossin. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Rolande et Andrée. 4e édit. 3 fr. 50 + Fiançailles tragiques. 5e éd. 3 fr. 50 + Drapeaux ennemis. 5e édit. 3 fr. 50 + Don Rafaël. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Aveux de femme. 10e éd. 1 vol. 3 fr. 50 + La Vénitienne. 6e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Pervertis. 8e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Défroqué. 14e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Mon frère et moi. 6e édit. 3 fr. 50 + Le Mari. 10e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + La Maison de Graville. 7e éd. 3 fr. 50 + + J.-H. ROSNY + Un autre monde. 3e éd. 1 vol. 3 fr. 50 + Une Rupture. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Impérieuse Bonté. 4e édit. 3 fr. 50 + Renouveau. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Résurrection. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Profondeurs de Kyamo. 3e é. 3 fr. 50 + L’Autre femme. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Un double amour. 5e édit. 3 fr. 50 + Eyrimah. 4e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Indomptée. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + Vamireh. 5e édit. 1 vol. 3 fr. 50 + + ANDRÉ LICHTENBERGER + *Mon petit Trott. 4e édit. 1 v. 3 fr. 50 + *La petite sœur de Trott. 4e é. 3 fr. 50 + + +Paris.--Typographie de E. Plon, Nourrit et Cie, 8, rue Garancière.--514. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 *** |
