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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***
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+ HENRI ARDEL
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+ L’HEURE DÉCISIVE
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+ Tous droits réservés
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+
+L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section de la
+librairie) en novembre 1899.
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+DU MÊME AUTEUR:
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+ Cœur de sceptique, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50
+ (Couronné par l’Académie française.)
+ Au Retour, 1 vol. in-18. 4e édit. 3 fr. 50
+ Rêve blanc, 1 vol. in-18. 3e édit. 3 fr. 50
+ Mon Cousin Guy, 1 vol. in-18. 9e édit. 3 fr. 50
+ Renée Orlis, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50
+ Tout arrive, 1 vol. in-18. 5e édit. 3 fr. 50
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+PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE--514.
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+L’HEURE DÉCISIVE
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+I
+
+
+Un remous se produisit à travers la phalange des hommes massés dans
+l’écartement des portières. Presque tous tentaient d’apercevoir la
+chanteuse apparue en cet instant sur l’espèce d’estrade, élevée de deux
+marches, qui occupait l’une des extrémités de l’immense salon. Une
+balustrade basse, de vieux chêne ouvragé, l’enserrait et en formait une
+façon de petit sanctuaire, riche de tapisseries anciennes,
+harmonieusement pâlies, de meubles rares, de bibelots précieux,
+rassemblés par un collectionneur amoureux des belles choses et assez
+fortuné pour s’en pouvoir offrir...
+
+«Le sanctuaire de l’art», l’avaient baptisé les intimes de Mme Arnales,
+non seulement à cause des trésors que son mari y avait groupés, mais
+encore parce qu’elle avait le talent d’y faire défiler, pour la
+distraction des invités de ses _cinq heures_, les artistes dont elle
+possédait le secret d’avoir la primeur...
+
+Par les fenêtres larges ouvertes sur le jardin de l’hôtel, entrait
+librement la lumière blonde d’une belle après-midi de juin finissante.
+Un souffle chaud, par moments, agitait d’un frémissement les palmes
+découpées des plantes vertes, soulevait de petits cheveux légers au
+front des femmes, animant d’un frisson la dentelle de leurs robes
+d’été... Alors aussi s’épandait, plus forte et plus subtile, la senteur
+des roses qui, à profusion, se mouraient dans des aiguières de Venise.
+
+A la vue de la chanteuse, un léger murmure avait couru dans la très
+brillante assemblée, panachée de femmes du monde, savamment élégantes,
+et de clubmen; de personnalités connues des lettres et des arts que leur
+célébrité avait fait adopter par cette société assez snob pour daigner
+mettre à haut prix les gloires consacrées.
+
+Devant Bertrand d’Astyèves, quelqu’un expliqua:
+
+--Il paraît que cette Denise Muriel est une future étoile, une élève de
+Mme Delborde qui a, dit-on, une voix étonnante. Elle va chanter les
+_Poèmes sylvestres_ de Vanore, qui sont encore à peu près inédits. Il
+n’en a donné aucune audition publique.
+
+Des exclamations s’entre-croisaient fondues dans un murmure discret où
+palpitait le battement léger des éventails.
+
+--Qui l’accompagne?
+
+--Vanore lui-même. Il s’intéresse beaucoup à elle.
+
+--Ah! Ah! souligna une jeune femme qui, à travers sa face-à-main,
+examinait l’artiste.
+
+--En tout bien, tout honneur, madame. Ne commettez point le péché de
+jugement téméraire... Vous savez bien que si Vanore est un emballé,
+c’est un emballé qui, du moins pour l’heure, ne prétend plus adorer
+d’autre divinité que la musique! On dit qu’il veut lancer la jeune
+personne pour le théâtre...
+
+--Diable! jeta un voisin. Espérons-le... C’est une jolie fille, toute
+jeune... Il a bon goût! Vanore. Si le ramage ressemble au plumage!
+Comment trouvez-vous l’objet? d’Astyèves.
+
+--Mon cher, votre étoile est encore invisible à mes humbles regards.
+
+--Approchez-vous, un peu... Vous restez campé dans votre indifférence de
+blasé et dans votre embrasure de fenêtre. Ah! quel parfait diplomate
+vous êtes, toujours maître de votre impassibilité, et quelle puissance
+vous deviendrez quand votre ministre vous enverra jouer votre personnage
+dans quelque ambassade!...
+
+Le jeune homme eut un sourire imperceptiblement railleur que voila sa
+courte moustache blond fauve.
+
+--Mon ami, vous me comblez et, par suite, vous me plongez dans la
+confusion! Faites-moi plutôt une petite place, afin que je jouisse moi
+aussi, du rayonnement de l’étoile, à supposer que les étoiles
+rayonnent!... Par tout ce que j’entends dire d’elle, je suis induit en
+violente tentation de l’entrevoir...
+
+Tout en parlant, il avait fait un pas en avant et, à son tour, soudain,
+il aperçut la chanteuse que son regard de connaisseur en beauté féminine
+enveloppa toute... Très svelte, d’une sveltesse de jeune pin riche de
+sève ardente, elle se tenait immobile près du piano à queue, souple et
+droite dans les plis sobres de sa robe d’un rose pâle d’hortensia;
+l’échancrure du corsage dégageant la nuque fine, la tête un peu rejetée
+en arrière... La claire lumière d’été baignait la chevelure châtain dont
+elle cuivrait les moires blondes, nimbait le visage si blanc que les
+cils y faisaient une ombre noire sous les paupières abaissées, que les
+lèvres y prenaient un éclat de fleur de sang; de belles lèvres jeunes
+qui, au repos, avaient ainsi une singulière expression de gravité
+mélancolique, presque amère.
+
+--Tiens, tiens!... Pas banale du tout, cette Denise Muriel! murmura
+d’Astyèves avec une curiosité d’observer mieux la jeune fille qui, les
+yeux attachés sur la musique que tenaient ses doigts gantés de clair,
+attendait que Vanore, assis au piano, eût joué le prélude.
+
+Lui, répondait à l’acclamation qui avait salué son entrée, inclinant sa
+tête blanchissante dont le masque tourmenté s’éclairait d’un sourire.
+Les choristes avaient fini de se masser derrière la chanteuse. Il les
+inspecta d’un coup d’œil aigu qui tendait leur attention. Puis il
+murmura à la jeune fille:
+
+--Vous y êtes? enfant.
+
+Elle eut un léger signe affirmatif et abaissa le cahier de musique
+qu’elle relisait... Alors ses yeux apparurent très noirs, presque
+troublants par le mystère de leur iris velouté qu’on eût dit fait
+d’ombre brûlante, des yeux inoubliables qui semblaient absorber tout le
+visage dans leur splendeur sombre et, en cette seconde, ne voyaient
+personne, fermés à la contemplation du monde des êtres et des choses
+extérieures.
+
+Vanore avait commencé le prélude, et les touches d’ivoire vibraient
+lentement, soudain évocatrices, de par le pouvoir de cet homme, qui
+était vraiment un maître. En leur langue sacrée, les sons chantaient
+l’hymne du jour naissant. La flûte du vieux Pan modulait le divin poème
+de la nature dont le chœur des faunes et des sylvains célébrait
+l’éternel renouveau... La forêt s’éveillait. Une rumeur de vie courait
+sous l’ombre verte des rameaux bruissants... Dans les sonorités
+caressantes de la mélodie, il y avait le frisson des battements d’ailes.
+Les notes claires appelaient des visions de verdure fraîche trempée de
+soleil. C’était l’universel épanouissement dans l’allégresse du jour
+ressuscité...
+
+Un accord résonna pareil à un appel, l’appel des choses à la créature
+souveraine... Alors, réponse splendide, la voix humaine s’éleva,
+résonnant seule dans le silence subit des instruments, en une phrase
+lente, d’un rythme étrange... Et cette voix était si absolument belle,
+dans l’ampleur grave de ses notes profondes qui semblaient palpitantes
+d’une obscure passion, qu’un frémissement fit tressaillir jusqu’aux plus
+frivoles...
+
+Dans tout son être de raffiné, vibrant à toutes les émotions
+artistiques, Bertrand d’Astyèves sentit l’écho de cette voix
+merveilleuse, pénétrante comme un philtre, si dominatrice qu’il ne
+songea même pas à tout ce qu’elle révélait d’étude et de science.
+Subitement, elle abolissait en lui tout jugement dans une sensation de
+jouissance aiguë.
+
+Car c’était un vrai dilettante que ce clubman très intelligent, ce futur
+diplomate encore nonchalamment ambitieux, capable d’élans d’âme dont le
+scepticisme de son esprit se plaisait à avoir raison, comme d’une
+inquiétante flambée que la sagesse lui commandait d’éteindre dès qu’il
+n’en prisait plus la clarté, ou la jugeait dangereuse... Être de luxe
+qui eût pu être quelqu’un s’il n’avait eu contre lui une fortune de fils
+unique qui lui avait permis d’user et de mésuser de son indépendance au
+gré de ses curiosités, de ses fantaisies de toute nature, selon son bon
+plaisir... Bien moderne par sa complexité qui le faisait capable de
+subir puissamment les plus vives impressions sans rien perdre de sa
+froide liberté d’esprit, alors même que tout son être sensitif
+s’abandonnait, pour mieux savourer l’impression éprouvée.
+
+Et c’est ainsi qu’il recevait, comme un trésor précieux, l’immatérielle
+caresse de la voix magnifique qui s’emparait de lui avec une force
+délicieusement impérieuse. Ce lui était une exquise sensation d’art
+d’entendre une telle musique chantée par cette bouche juvénile, fraîche
+comme une fleur, dans un cadre somptueux... En cette minute, vraiment,
+il n’existait plus pour lui au monde que cette jeune fille inconnue qui
+se révélait déjà une grande artiste.
+
+Maintenant, elle n’était plus pâle. Une lueur rose flambait sur
+l’excessive blancheur de la peau et, dans la profondeur des larges
+prunelles sombres, le regard semblait une clarté de feu dans la nuit,
+tandis que la voix, alternant avec les chœurs, avec le chant de
+l’orchestre, suivait la marche harmonieuse de la symphonie qui
+s’épanouissait en sonorités rares, d’une originalité puissante.
+
+Comme elle avait dit l’allégresse de l’aube printanière, la fête
+éclatante de l’été lumineux, elle disait aussi l’inexprimable mélancolie
+des crépuscules d’automne, des feuilles jaunies tombant comme des
+espoirs morts, la désolation de l’hiver glacé, l’horreur superbe des
+jours de tempête... Et tout cela, elle semblait l’éprouver, le sentir
+par chaque fibre de son être. Ce n’était pas la science seule qui
+pouvait donner à son chant cette intensité de vie ardente, c’était une
+âme de femme toute vibrante des espoirs, des rêves, des angoisses qui
+troublent les créatures jeunes... Et d’Astyèves pensa, entendant le
+cantique d’amour que jetaient maintenant, toutes palpitantes, les belles
+lèvres pourpres:
+
+--Comme cette femme-là sait ou saurait aimer!
+
+Un élan obscur l’emportait vers cette attirante inconnue, un désir de
+voir luire, pour lui seul, la brûlante clarté du regard, de jouir seul
+de la voix qui s’emparait de lui tout entier, ressuscitant, en son
+souvenir, les fantômes d’heures exquises du passé, lui donnant la soif
+d’en revivre de semblables, comme aussi la fièvre des désirs
+irréalisés...
+
+Mais un bruit formidable d’applaudissements éclatait, l’enlevant à
+l’ivresse douce du rêve. Vanore venait de jouer le dernier accord. Il se
+levait du piano, le visage ravagé d’émotion, les deux mains tendues vers
+la jeune fille que, soudain, d’un geste spontané, il attira et embrassa,
+tandis que ses lèvres tremblantes articulaient:
+
+--Ah! ma petite, quelle artiste vous êtes! Et quelle joie sans pareille
+pour un compositeur de rencontrer une telle interprète!... Comme vous
+venez de chanter cela!
+
+Une acclamation avait salué le mouvement et les paroles de Vanore.
+Maintenant, une rumeur d’enthousiasme emplissait le hall, un bruit
+d’exclamations, de propos flatteurs; et vers l’estrade, pour féliciter
+le maître et son interprète, montait le flot de tous ces mondains que le
+souffle de l’art avait un instant soulevés au-dessus d’eux-mêmes; les
+hommes, très expressifs dans leur admiration pour la chanteuse; les
+femmes, mettant dans leurs félicitations une imperceptible réserve qui
+maintenait les distances.
+
+Mme Arnales triomphait avec une vanité de maîtresse de maison qui offre
+à ses hôtes un régal précieux auquel nul encore n’a goûté. Elle ne
+patronnait, d’ailleurs, que les gloires naissantes, autant par chic que
+par sagesse pratique,--malgré sa fortune princière.--Car on ne paye
+guère ces jeunes, envers qui l’on croit s’acquitter en révélant leur
+talent inconnu à un bel auditoire de mondains désœuvrés.
+
+--Eh bien, êtes-vous content? jeta-t-elle, en passant, à d’Astyèves
+qu’elle savait connaisseur.
+
+--Moi? je suis encore sous le charme. Votre chanteuse est tout bonnement
+admirable!
+
+Elle approuva d’un accent de protection bienveillante:
+
+--Oui, n’est-ce pas, elle est étonnante! Je m’intéresse beaucoup à elle.
+C’est une contemporaine de ma fille aînée. Elles ont été au catéchisme
+ensemble. Elle est la fille de Paul Muriel, vous savez, l’agent de
+change...
+
+--Ruiné par le krach des mines de cuivre, je crois?
+
+--Justement... J’étais même autrefois en relations de visite avec Mme
+Muriel, une jolie femme très élégante, très lancée. Mais je l’ai
+naturellement tout à fait perdue de vue. Elle vit hors du monde, et je
+crois qu’elle n’a guère autre chose à faire, sa position étant
+aujourd’hui des plus modestes.
+
+--C’est cette jeune fille qui la fait vivre? demanda d’Astyèves, avec
+une précision un peu brutale.
+
+--Dans une large mesure, oui, je le crois. On m’a dit pourtant que Paul
+Muriel avait trouvé je ne sais quelle petite place, dont il s’arrangeait
+d’ailleurs fort mal... Pas plus que sa femme, il ne semblait créé pour
+vivre sans fortune! Ce qui les remettrait le mieux à flot, ce serait que
+Denise entrât au théâtre, comme Vanore veut l’y pousser. Elle y ferait
+sûrement son chemin; elle a tout ce qu’il faut pour y réussir!
+
+Une bizarre sensation de révolte fouetta le scepticisme nonchalant de
+d’Astyèves, devant la paisible indifférence avec laquelle cette mère de
+famille émettait l’idée qu’une enfant de vingt ans devait être jetée
+dans la périlleuse carrière du théâtre, afin de rendre un semblant de
+luxe aux siens. Mais il connaissait trop bien ses devoirs d’homme du
+monde pour laisser rien transparaître de cette impression, et Mme
+Arnales n’aperçut pas la courte flamme railleuse de son regard, tandis
+qu’il répondait:
+
+--Peut-être, madame, le chemin dont vous parlez ne serait-il pas
+absolument celui qu’il faudrait voir suivre à Mlle Muriel pour son
+bonheur...
+
+Le visage artistement soigné de Mme Arnales prit une expression de
+banale compassion:
+
+--Il est évident que les filles pauvres sont bien exposées, et que le
+théâtre est, pour elles, plein de dangers. Mais, comme il leur faut
+vivre, le choix n’est guère permis quand s’offrent certaines positions
+avantageuses!... Vanore et les différents compositeurs qui ont entendu
+Denise Muriel sont tous d’accord qu’elle ne doit pas hésiter... Elle n’a
+pas seulement la voix, mais aussi le physique... C’est une jolie fille,
+n’est-ce pas?
+
+--Elle est mieux que jolie, fit-il avec un singulier sourire, impatienté
+d’entendre cette poupée de salon, vaniteuse et nulle, parler ainsi d’une
+créature qui lui était supérieure de toute la richesse de son
+tempérament d’artiste.
+
+Elle répéta, sans trop comprendre:
+
+--Mieux que jolie?... Qu’entendez-vous par là? N’allez pas avoir de
+mauvaises intentions à l’égard de ma protégée. Je vous le défends
+bien... Ah! quels mauvais sujets sont tous ces hommes!
+
+Elle lui effleura l’épaule de son éventail, en souriant, car elle tenait
+en faveur particulière ce beau grand garçon, d’aristocratique allure,
+qui, pensait-elle, pourrait peut-être lui fournir un gendre de haute
+mine, au jour approchant où elle allait devoir mettre en puissance
+maritale sa plus jeune fille, Yvonne... Pas d’aussi grande fortune
+qu’elle l’eût souhaité, mais de vieille famille et destiné, selon les
+vraisemblances, à une brillante carrière dans les ambassades... Un parti
+très sortable, en somme...
+
+Parce qu’elle en jugeait ainsi, elle avait eu, pour lui, le sourire
+réservé aux privilégiés. Puis, ressaisie par ses devoirs de maîtresse de
+maison, elle se détourna; et, dans la brillante cohue qui remplissait le
+hall, disparut sa silhouette un peu alourdie par la quarantaine bien
+sonnée. D’instinct, Bertrand d’Astyèves évolua vers la chanteuse, avec
+une curiosité de démêler un peu ce qu’étaient l’âme et la pensée
+enfermées dans cette forme jeune, dont les yeux, la bouche grave,
+gardaient si jalousement le secret.
+
+Devant lui, un groupe de jeunes gens exhalaient leur sentiment:
+
+--Épatante, cette petite! Quel gosier! Quelle flamme!
+
+--Vanore a fichtre raison de l’envoyer au théâtre! Elle a été créée et
+mise au monde à cet effet!... Et à tous les points de vue!
+
+--Tous les points de vue, comme vous dites! Eh! c’est une belle
+créature, et qui a l’air rudement bien bâtie! Le peu qu’elle laisse voir
+promet!... Ce sera un savoureux morceau à déguster!
+
+Ce qu’ils disaient là, d’Astyèves, obscurément, l’avait pensé aussi,
+tout au plus avec moins de brutale netteté. Pourtant, il eut un sursaut
+d’irritation à ces propos saisis au passage, une instinctive envie de
+jeter l’ordre de se taire à ces hommes qui, maintenant, détaillaient
+avec leur science masculine l’originale beauté de la chanteuse.
+
+Elle, cependant, répondait aux hommages de toute sorte avec une grâce un
+peu hautaine, sans sourire presque, ayant, dans sa tenue, une telle
+réserve de fille du monde très bien élevée, que pas un de ceux dont elle
+venait d’ébranler tout l’être sensitif n’eût osé lui faire entendre un
+mot d’admiration trop vif. La lueur rose des joues était tombée; la peau
+avait repris son pâle éclat de pétale immaculé, mais la bouche, aussi,
+son indéfinissable pli d’amertume mélancolique.
+
+Un désir impérieux de se faire présenter à elle traversa la pensée de
+Bertrand; et aussitôt, en homme habitué à toujours suivre sa fantaisie,
+il se prit à louvoyer parmi le flot des invités, évitant, par d’habiles
+manœuvres, de se laisser capturer au passage; fuyant surtout la blonde
+Yvonne, dont il était le _flirt_ favori. Et il se trouva devant Vanore,
+auquel il tendit les deux mains, reconnaissant de la jouissance goûtée:
+
+--Maître, comment vous remercier des minutes exquises que je vous ai
+dues?
+
+--Mon cher ami, le meilleur de vos remerciements, ce n’est pas à moi
+qu’il faut le donner, c’est à cette enfant qui a fait jaillir pour vous
+l’âme même de ma musique. Ah! si nous avions toujours des interprètes
+comme celle-là, qui est à la fois une vraie femme et une vraie artiste,
+dont la voix est un instrument si parfait que jamais je n’aurais osé en
+rêver un pareil, quand j’ai conçu mes _Poèmes sylvestres_! Aussi, à
+cette heure, suis-je absolument résolu à ne donner au théâtre l’œuvre
+qui occupe en ce moment toute ma vie, que si je puis avoir Denise Muriel
+pour la chanter.
+
+--Et qui vous en empêcherait?
+
+--Une toute petite et toute-puissante volonté de femme! mon ami, celle
+de cette gamine qui se cantonne dans une horreur enfantine du théâtre.
+Comme si ce ne serait pas un crime d’enfouir une voix semblable, une
+telle puissance d’expression! Mon cher d’Astyèves, à l’occasion,
+chapitrez-la donc.
+
+Bertrand sourit de l’ardeur du maître, toujours pareil à lui-même, dès
+que son art était en jeu.
+
+--Bien volontiers, s’il m’était possible, je joindrais mes instances aux
+vôtres. Mais je n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.
+
+Vanore se mit à rire, reprenant pied dans le monde réel.
+
+--Mon cher d’Astyèves, sans but intéressé, seulement pour vous être
+agréable, je vais vous présenter, si vous le désirez.
+
+--J’en serais très heureux.
+
+--Alors, mon ami, approchons-nous.
+
+Il se tourna vers la jeune fille qui, près d’eux, répondait de sa voix
+chaude, musicalement timbrée, même en parlant, aux compliments d’un
+interlocuteur empressé:
+
+--Mon enfant, voulez-vous me permettre de vous faire connaître un
+fervent musicien, par conséquent un fervent admirateur de votre talent,
+le comte Bertrand d’Astyèves?
+
+Elle inclina légèrement la tête, en femme habituée à de pareilles
+présentations, sans qu’un sourire éclairât ses belles prunelles de vie
+ardente, demeurant enveloppée dans la réserve fière qui la séparait
+volontairement de l’élégant public qu’elle avait eu pour mission de
+distraire un moment. Et cette indifférence tomba sur d’Astyèves avec le
+cinglant d’un coup de fouet.
+
+Mme Arnales, qui passait, lui jeta:
+
+--Monsieur d’Astyèves, voulez-vous offrir votre bras à Mlle Muriel pour
+la conduire au buffet? Je ne vois plus mon mari qui allait venir se
+mettre à sa disposition.
+
+--Je vous remercie, madame, dit aussitôt la jeune fille. Je n’ai besoin
+de rien et je vais me retirer.
+
+--Mais, du tout, mademoiselle, je tiens à ce que vous preniez quelque
+chose. Il fait si chaud! Monsieur d’Astyèves, je vous confie Mlle
+Muriel.
+
+Il s’inclina, puis, se tournant vers Denise, il demanda:
+
+--Voulez-vous, mademoiselle, m’accorder l’honneur que Mme Arnales
+sollicite pour moi?
+
+Il s’adressait à elle aussi respectueusement que s’il eût parlé à une
+altesse royale; mais ses yeux, qui interrogeaient, trahissaient la
+complexe impression qu’elle avait éveillée en lui. Elle ne parut pas le
+remarquer, et ses traits gardèrent leur expression sérieuse, tandis
+qu’elle répondait simplement:
+
+--Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, monsieur, j’irai
+volontiers au buffet boire quelque chose de frais.
+
+--Pas trop frais! protesta Vanore. Sapristi, mon enfant, prenez garde à
+votre voix! D’Astyèves, ne lui laissez pas faire d’imprudence!
+
+Il promit en souriant et emmena la jeune fille dont les doigts
+effleuraient à peine son bras.
+
+--Votre compositeur, mademoiselle, est comme les heureux qui ont trouvé
+un trésor et vivent dans l’incessante inquiétude de se le voir ravir,
+parce qu’ils en savent tout le prix.
+
+La bouche grave s’éclaira un peu.
+
+--Encore faudrait-il que le trésor,--si vraiment trésor il y a,--fût
+exposé à être enlevé, et je ne sache pas qu’il coure pareille aventure.
+
+--Heureusement pour le maître et pour nous. Êtes-vous très indulgente?
+mademoiselle.
+
+--C’est selon les droits de ceux qui sollicitent mon indulgence.
+
+--Et leur humilité est le premier de ces droits, n’est-ce pas? Alors,
+vous me permettrez bien, sans me renvoyer gracieusement sur mes terres,
+de venir, après tant d’autres, vous dire en toute simplicité que je vous
+ai dû aujourd’hui l’une des plus intenses joies artistiques qu’il me
+souvienne d’avoir jamais goûtées!
+
+La jeune fille ne pouvait se méprendre à l’accent d’enthousiaste
+sincérité de Bertrand; mais si elle y fut sensible, elle ne le laissa
+guère paraître, répondant seulement par quelques mots brefs de politesse
+à l’hommage qu’il lui adressait. D’ailleurs, ils atteignaient le buffet,
+aussi encombré que les salons, où l’entrée de la chanteuse excita une
+rumeur d’attention. Car les femmes, même les moins disposées à admettre
+pareille vérité, étaient bien contraintes, par l’évidence, de
+reconnaître que cette petite fille inconnue était de celles qui, nulle
+part, ne pourraient passer inaperçues. Comme les hommes, eux, l’avaient
+bien vite proclamé, c’était une créature singulièrement séduisante...
+
+--Que dois-je vous servir? mademoiselle.
+
+--Peu importe. Un verre de sirop, ou mieux encore, une glace, s’il est
+possible.
+
+--Une glace? Et qu’en dira le maître?
+
+--Il n’en dira rien puisqu’il n’en saura rien, fit-elle répondant du
+même accent de badinage dont il avait parlé. Je vais attendre dans cette
+embrasure que vous ayez pu me procurer quelque chose. Le buffet me
+paraît inabordable.
+
+Bertrand d’Astyèves sut pourtant s’y faire servir assez prestement pour
+revenir en moins d’une minute auprès de la jeune fille; il n’avait nulle
+envie de se voir subtiliser son rôle de cavalier servant, par quelqu’un
+des admirateurs qui rôdaient autour d’elle,--sans oser toutefois
+l’aborder. Et il ne s’en étonna pas, tant son attitude trahissait la
+hautaine volonté de rester étrangère à ces gens du monde qui
+l’examinaient avec une curiosité discrètement impertinente. Debout
+devant la fenêtre grande ouverte, sa forme svelte s’enlevant toute
+claire sur l’horizon vert du jardin, avec ses yeux songeurs, elle avait
+un air de jeune sphinx dont le mystère distillait un charme troublant.
+
+D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster la glace apportée.
+Une clarté rose de fin de jour baignait sa nuque dorée, ferme et ronde;
+et d’Astyèves fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors que,
+pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte sur le visage, un léger
+pli vertical rayant le front entre les deux sourcils.
+
+Il était resté debout devant elle pour empêcher toute importune
+invasion. Devinant qu’elle se fût dérobée à une conversation dont elle
+eût été le sujet, même indirect, il s’était remis à parler des _Poèmes
+sylvestres_ qu’il analysait avec une sûreté de sens musical qu’elle ne
+s’attendait sans doute pas à rencontrer chez un homme du monde, car il y
+avait de la surprise un peu, dans l’attention de ses larges prunelles
+chaudement vivantes.
+
+Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait, répondant surtout,
+enfermée dans cette réserve qui lui donnait, pour d’Astyèves, une
+irritante saveur d’énigme...
+
+A une réflexion qu’il faisait, particulièrement flatteuse pour le
+compositeur, elle répliqua:
+
+--Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici pour vous entendre,
+monsieur; ce lui serait un plaisir très vif de voir combien peuvent être
+goûtés ses _Poèmes sylvestres_!
+
+--Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être fort blasé.
+
+--Pas autant que vous le supposez. Les vraies dilettantes surtout
+peuvent l’apprécier. Sa musique n’est pas pour les profanes.
+
+--C’est la foule du public que vous qualifiez ainsi? Peut-être, en
+effet, n’en saisit-elle pas toute la riche, la savante originalité...
+Mais je défie bien les plus simples de n’en pas subir la beauté
+suggestive..., surtout quand elle est chantée comme elle l’a été
+aujourd’hui! Ce n’est pas une musique intellectuelle que celle de
+Vanore; elle est, au contraire, superbement physique,--pour rééditer le
+mot de Stendhal, à l’adresse de Wagner.
+
+Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux sourire où il y
+avait une foule de choses que d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle
+ne paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans discuter
+l’appréciation, elle dit seulement, coupant un petit morceau de sa
+glace:
+
+--Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas? En particulier, quand
+elle revêt une certaine forme...
+
+--Laquelle?
+
+--Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand elle se fait humaine,
+qu’elle a corps et âme; quand elle est à la fois _physique_, pour parler
+comme vous, et, comment dirais-je?... idéaliste, les deux qualités
+s’amalgamant de façon à créer un tout, capable de vous satisfaire en vos
+goûts les plus divers.
+
+Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point deviné.
+
+--Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration... inquiétante! Vous avez
+bien raison de penser que j’adore la musique; mais c’est en profane, moi
+aussi; car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il me fallait
+expliquer le pourquoi de mes sympathies, je ne pourrais, sans doute, le
+faire qu’en commettant force hérésies... Mais je la sens comme je la
+goûte, physiquement et «spirituellement»,--au sens ecclésiastique du
+mot,--et elle m’ouvre un monde merveilleux, celui-là même où je vous
+dois de m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable!... Vous voyez
+que j’y reviens encore et toujours! Mais vous m’avez donné une telle
+fête, que je ne résiste pas à la tentation de vous le répéter encore une
+fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse banalité, je le
+reconnais, d’entendre de nouveau ce qui vous a tant et tant été dit
+depuis un moment!
+
+Le même sourire de sphinx reparut une seconde sur la bouche expressive.
+
+--Il me semble, monsieur, que vous êtes fort affirmatif en ce qui
+concerne mes sentiments.
+
+--Est-ce que je me trompe?
+
+--En quoi!... En supposant que peu m’occupe l’impression que je produis?
+
+--C’est cela, justement. Avouez, par amour de la vérité, que j’ai bien
+deviné.
+
+Elle secoua la tête presque gaiement.
+
+--Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait pas tout à fait
+exact!... Comme une autre, j’ai ma petite vanité qui ne s’accommode pas
+trop mal d’un parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur la
+qualité de cet encens dont elle démêle très vite la valeur et qu’elle
+accueille en conséquence. La vérité, que vous invoquez, m’oblige à
+confesser que je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai reçu ce
+don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que j’entends ma voix...
+Alors je suis prise toute par la musique et, moi aussi, j’entre dans le
+monde enchanté dont vous parliez.
+
+--Parce que vous êtes artiste dans l’âme... Comme je comprends que
+Vanore ne veuille pas d’autre interprète que vous pour ses œuvres! Vous
+sentez si merveilleusement sa musique!
+
+--Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce que j’y trouve...
+Peut-être aussi pour ce que j’y mets, pour ce que je m’imagine y
+découvrir... Nous autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins,
+des imaginatives, des créatrices de chimères!
+
+--Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons espérer que vous
+réaliserez le rêve du maître, en incarnant l’héroïne de son nouvel
+opéra?
+
+Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la jeune fille dont une
+ombre voila le visage.
+
+--Si vous ne craignez pas d’espérer en vain, faites-le; rien n’est plus
+incertain que mon entrée au théâtre.
+
+--Malgré le succès qui vous y attend?
+
+La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait une singulière force
+à ses paroles, sous leur forme banale. La jeune fille ne parut pas s’en
+apercevoir. Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa bouche.
+
+--Grâce aux circonstances, je possède déjà une sagesse de vieux
+sceptique et je ne tiens pas le succès pour un fruit auquel il soit
+aussi aisé de mordre. Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire!...
+Maintenant, du moins. Qui peut répondre de l’avenir? Ne savez-vous donc
+pas que l’ambition, en dépit des apparences, n’est pas un mot féminin?
+
+--C’est selon ce qui s’y trouve enfermé.
+
+--Oh! nous irions loin ainsi!... Et voici que j’ai fini ma glace...
+
+--Eh bien, qu’importe? fit-il avec une impatience de voir en elle la
+volonté de se dérober.
+
+Avec une imperceptible hauteur, elle dit:
+
+--Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier de m’avoir
+accompagnée et à vous rendre bien vite votre liberté.
+
+--Que je n’ai nulle envie de reprendre!
+
+Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité en faisait plus
+qu’une simple formule de courtoisie. Nulle femme ne s’y serait trompée.
+Mais celle-ci ne daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas adressé
+à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître avoir entendu
+l’exclamation de Bertrand, elle demanda simplement:
+
+--Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales pour que je prenne congé
+d’elle?
+
+--Que vous preniez congé? Est-ce que nous n’allons plus vous entendre?
+
+--Oh! non. Je suis venue ici seulement pour chanter les _Poèmes
+sylvestres_. Maintenant, mon rôle est fini.
+
+Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il l’en débarrassât. Il
+obéit et revint lui offrir son bras, dans la conviction qu’il n’avait
+nul moyen de la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait, il
+reprit encore:
+
+--Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre l’espoir de vous écouter
+de nouveau? Pardonnez-moi de vous importuner de mon insistance, mais on
+prétend que les hommes sont de grands enfants. Or les enfants ne savent
+guère se résigner à n’avoir pas ce qu’ils désirent ardemment!
+
+--Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer. Bon gré, mal gré,
+il est tant de choses auxquelles petits et grands doivent apprendre à se
+résigner!
+
+Une intense mélancolie,--un peu amère aussi,--vibrait dans son badinage.
+Elle s’arrêta. Ils étaient revenus dans le hall, et ses doigts
+quittèrent le bras du jeune homme.
+
+Elle commençait:
+
+--Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements...
+
+Mais il l’arrêta:
+
+--Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez confus... Veuillez
+croire que je vous suis infiniment reconnaissant de m’avoir fait
+l’honneur d’accepter que je vous accompagne.
+
+Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de tête d’une grâce un
+peu fière. Puis, elle se détourna et, dans la brillante cohue des
+invités, il la vit s’éloigner, seule, comme elle l’avait voulu. A peine
+un instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque charmante,
+les cheveux sombres, moirés de lumières blondes... Puis, soudain, devant
+lui, il aperçut, campé, un de ses amis, le grand d’Estourville, qui lui
+chuchotait familièrement:
+
+--Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une grande passion?... Diable!
+prenez garde à vous! Elle a des yeux, une bouche et une voix qui
+promettent, la jeune protégée de Mme Arnales!... Et si la fantaisie lui
+en prenait, elle vous mènerait loin son homme!
+
+Bertrand eut un froncement de sourcils.
+
+--Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination, du moins en ce
+qui me concerne!... Mais, quitte à encourir encore vos téméraires
+suppositions, j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je trouve
+Mlle Muriel une incomparable artiste!
+
+--Et une femme délicieuse à accaparer dans les embrasures de fenêtre,
+n’est-ce pas? Diable! ne manifestez pas trop votre enthousiasme... Qu’en
+dirait votre flirt, la blonde Yvonne? Les femmes n’aiment point que
+leurs chevaliers servent plusieurs couleurs.
+
+D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement, chercha des
+yeux Yvonne Arnales. Au passage, son regard effleura la foule de ces
+femmes et de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance
+aiguë: créatures de serre, éternellement curieuses et lassées de
+plaisirs toujours les mêmes, fanées par leur vie de mondaines,--au moral
+autant qu’au physique,--parmi lesquelles les meilleures, celles qui
+étaient ou seraient les moins inquiétantes épouses, étaient encore les
+plus frivoles, les jolies et futiles poupées de salon...
+
+Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant, était bien de même
+race, qui ne concevait pas la femme en dehors de cette atmosphère de
+luxe, de ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable
+dédain pour ces filles du monde,--banales, artificielles ou obscurément
+perverses,--dans le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il
+allait choisir sa femme; puisqu’il en était arrivé à la lassitude de sa
+vie de garçon...
+
+Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un groupe, elle causait
+d’une voix haute, avec son aisance de très riche héritière. Un sourire
+sans lumière retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient
+dans son visage quelconque de Parisienne blonde, gentiment mièvre sous
+l’envolement léger des cheveux qui moussaient autour du front étroit. Un
+peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse de sa robe d’été,
+elle se tenait debout près du piano à queue, à la place même où, une
+demi-heure plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves,
+l’apercevant tout à coup, eut une seconde la vision de l’_autre_, de
+l’artiste toute pâle sous la clarté ardente de ses prunelles
+passionnées, tandis que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au
+cantique d’amour...
+
+Il songea:
+
+«Quel dommage que cette petite Arnales ne lui ressemble pas!»
+
+Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un geste coquet de son
+éventail.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel avait entièrement
+rempli son personnage d’artiste. Elle était libre, enfin, de quitter le
+superbe hôtel dont l’atmosphère lui était lourde à respirer; et, prenant
+soin de ne pas attirer l’attention de Vanore, qui eût peut-être prétendu
+la retenir, elle se dirigea vers la porte ouverte, à l’extrémité du
+hall, sur le petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales
+elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour un ordre à donner.
+
+--Mademoiselle, où fuyez-vous donc? Êtes-vous déjà lasse de vous
+entendre acclamer? Nous ne le sommes pas, nous, de vous écouter, et je
+compte vous mettre encore à contribution...
+
+Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales révélaient son
+intime pensée: profiter pleinement du talent de cette débutante
+remarquable. Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet
+précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait s’estimer bien
+heureuse d’avoir eu l’occasion de se révéler à un auditoire d’élite...
+Par conséquent, témoigner sa reconnaissance en chantant autant qu’on
+l’en prierait... Cela, Denise le comprit aussi clairement que si elle
+avait lu dans l’esprit de Mme Arnales, et une petite révolte contre
+cette indiscrétion mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son
+accent, tandis qu’elle répondait:
+
+--Je serai toujours, madame, toute à votre disposition; mais, pour
+aujourd’hui, je vous prierai de vouloir bien m’excuser... Je me sens un
+peu lasse et je craindrais de détruire l’impression favorable que j’ai
+pu produire, comme vous êtes assez bonne pour me l’assurer...
+
+Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa fatigue. Sur elle, pesait
+cette lourde mélancolie qui la meurtrissait souvent quand elle s’était
+donnée toute dans son chant pour distraire des indifférents. Mais Mme
+Arnales n’en crut rien, n’admettant jamais ce qui était en contradiction
+avec son bon plaisir; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa
+protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand elle exprimait un
+désir.
+
+--Réellement, mademoiselle, vous ne consentez plus à nous faire de
+musique?
+
+--Je vous serais infiniment reconnaissante de m’en dispenser.
+D’ailleurs, voyez vous-même, madame, vos hôtes m’ont déjà oubliée, et
+j’aurais mauvaise grâce à imposer le silence pour me faire écouter.
+
+--De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que je suis meilleur juge que
+vous. Mais, enfin, je ne veux pas être indiscrète, reconnaissant que
+vous avez largement rempli le programme que vous aviez accepté. Je
+regrette seulement la malencontreuse fatigue qui nous prive de vous
+applaudir de nouveau. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous
+remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition que vous venez
+de donner.
+
+--Oh! madame, je vous en prie, rien ne presse.
+
+Au fond du regard de la jeune fille, une flamme avait jailli, et la peau
+mate s’était un peu rosée.
+
+--Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai l’occasion de vous
+revoir, je préfère m’acquitter dès maintenant. Ayez la bonté de me
+suivre dans la bibliothèque.
+
+Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière. Denise la
+suivit, redevenue vite maîtresse d’elle-même; mais ses lèvres avaient
+repris leur gravité fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce
+remplie de trésors artistiques, sans en remarquer aucun, regardant au
+dehors, vers le ciel dont les pourpres pâlissaient derrière les cimes
+odorantes des tilleuls.
+
+Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille préparé:
+
+--Voici, mademoiselle, la somme dont nous étions convenues. J’y joins
+tous mes remerciements, mes félicitations, avec mon espoir de vous
+entendre bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent, qui, je
+l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de chanter sans autant de
+fatigue.
+
+Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait une clarté de
+diamants. Mais Denise ne parut pas s’en apercevoir; elle s’inclinait
+dans un salut d’adieu et disait, avec une obscure ironie que l’étroite
+cervelle de Mme Arnales ne discerna pas:
+
+--Vous êtes trop bonne, madame, de songer à m’adresser de tels vœux
+d’avenir. Quoique je me sente capable de porter le poids d’un rôle au
+théâtre, je ne sais encore si je posséderai jamais le courage ou le goût
+d’en essayer l’aventure.
+
+--Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter; vous pouvez m’en
+croire, moi qui, bien des fois déjà, ai vu débuter chez moi des
+artistes, lesquels se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion,
+d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle pour le théâtre!...
+Au revoir, mademoiselle, je pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille
+la somme décidée; vous voudrez bien vous en assurer et m’avertir si j’ai
+fait erreur.
+
+Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle pas entendu, car
+Mme Arnales s’éloignait, écartant déjà la portière pour aller rejoindre
+ses hôtes; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait dans le
+silence de la bibliothèque.
+
+--Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été mises à part au
+vestiaire. Je viens de sonner ma femme de chambre, qui va être à vos
+ordres; la voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à
+mademoiselle tout ce qui lui appartient.
+
+Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa jupe claire, après un
+dernier petit geste d’adieu. Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle
+de son chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui donnait une
+silhouette pittoresque de femme du siècle dernier.
+
+Dans le vestibule, les valets de pied formaient la haie, attendant
+l’ordre de faire avancer les voitures. Des visiteurs partaient déjà. Les
+femmes, devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux d’été;
+des hommes causaient qui, en s’écartant et se découvrant sur le passage
+de Denise, l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux unes ni aux
+autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi souverainement élégante que
+ces femmes qui ne la tenaient point pour leur égale, elle descendit les
+marches du perron et gagna la voiture qui l’attendait.
+
+Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel, qu’elle sentit, sur elle,
+l’ombre verte d’une avenue paisible, un ardent soupir d’allégement lui
+échappa:
+
+--Enfin, c’est fini!
+
+Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs qui lui permettait de
+dérober toutes ses impressions aux étrangers, et la sensation éprouvée
+de délivrance était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux, une
+seconde.
+
+C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces heures passées dans un
+milieu tout plein, pour elle, de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans
+le même hall où elle venait de chanter, payée pour distraire un public
+blasé, elle avait été reçue autrefois comme l’amie de Suzette Arnales,
+maintenant baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre n’avaient
+effleuré, d’une allusion même, ce passé mort, quand elles avaient
+échangé quelques paroles, après l’exécution des _Poèmes sylvestres_. Pas
+davantage, Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle avait jadis
+reçu en amie celle qui était alors «la belle Mme Muriel».
+
+Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était entrée dans le hall,
+avait-elle eu, tout à coup, si nette, l’ironique vision d’une visite de
+sa mère dans ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales; comme
+aussi, du geste affectueux avec lequel Suzette,--son amie, en ces temps
+lointains!--l’avait entraînée vers ce même jardin dont tout à l’heure,
+en chantant, elle avait contemplé les cimes vertes, richement
+feuillues...
+
+C’était cinq ans plus tôt, alors que personne,--sa mère, ignorante comme
+les autres,--ne soupçonnait que la ruine fût si proche... Trois mois
+après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite d’un gros krach qui
+avait achevé, pour Paul Muriel, le désastre secrètement amené par la
+témérité de spéculations avortées...
+
+Oh! quels mois avaient suivi! tels que Denise en gardait encore une
+impression de cauchemar, bouleversée dans tout son être jeune par ce
+subit changement de vie auquel sa mère ne se résignait point,--et ne
+s’était jamais résignée d’ailleurs.
+
+Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la seule atmosphère, Mme
+Muriel s’était trouvée incapable d’accepter l’existence étroite,
+besogneuse, qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée. Cette
+privilégiée, frappée tout à coup, avait été brisée par l’épreuve,
+d’abord abattue dans la stupeur de se rencontrer face à face avec une
+destinée dont elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte
+désespérée.
+
+Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine adulée,
+spirituellement bienveillante et gaie, épanouie à la façon d’une belle
+fleur de serre, elle était devenue une créature fantasque, irritable et
+amère, exaspérée par les incessantes difficultés nées de ressources
+exiguës. Jamais elle n’avait pu pardonner à son mari,--épousé surtout
+par convenances mondaines,--d’avoir attiré pareille catastrophe sur elle
+et sur ses enfants; sur son fils surtout, un garçon de treize ans pour
+qui elle avait une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait à
+l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix soit dans le
+professorat, soit dans une carrière d’artiste.
+
+Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait pu s’y opposer; mais
+elle en souffrait si fort, dans sa nervosité maladive, elle en
+supportait si mal les conséquences, que Denise avait fini par ne jamais
+lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait son
+personnage de chanteuse. En silence, elle mettait l’argent ainsi gagné
+dans la bourse commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner la
+source et s’en informât.
+
+Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre cette mère et
+cette fille, si profonde que fût, cependant, leur mutuelle affection.
+Mais elles étaient trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies;
+nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste, développé à une
+rude école... La mère, absorbée par le regret de son existence dévastée,
+obscurément froissée de voir sa fille accepter mieux qu’elle leur
+situation précaire, parce qu’elle considérait cette jeune vaillance
+comme un blâme de sa propre faiblesse, et, dominée par cette impression,
+n’admettant pas que Denise pût connaître les heures de défaillance...
+L’enfant dédaigneuse en effet des inutiles regrets; sensible, sans en
+montrer rien, à la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant le
+secret de ses tristesses et de ses joies que personne ne lui demandait;
+repliée sur elle-même parce qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur
+son père, ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée dont
+elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de respecter toutes les
+susceptibilités, bien que certaine qu’il ne lui en serait su aucun gré.
+
+Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel, elle pensa, après avoir
+quitté l’hôtel Arnales:
+
+--Dieu merci! elle ignorait où je chantais tantôt! Elle en aurait tant
+souffert!
+
+Pourtant, il fallait bien vivre!... Et voici que commençait cette saison
+d’été durant laquelle leçons, concerts, auditions, tout ce qui était sa
+seule richesse cessait. On lui avait proposé un engagement de chanteuse
+dans un grand casino de ville d’eaux. Mais Mme Muriel n’avait pas permis
+qu’elle acceptât. Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé.
+Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive économie pour
+équilibrer le budget dont elle avait la responsabilité. Ah! certes, tout
+autant que sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence; mais à
+quoi bon se plaindre? Que pouvait-elle, sinon lutter énergiquement pour
+y échapper un peu, tout au moins...
+
+Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme tous l’y poussaient?
+Vraiment, il y avait des minutes où elle pensait qu’elle eût dû maudire
+sa voix, source de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée moins
+richement, elle fût sans doute demeurée enfermée dans la phalange
+laborieuse des professeurs... Puisque, pour elle aussi, c’était le
+terrible problème du pain quotidien à gagner.
+
+«Il faut aller au théâtre! il le faut!» Oh! cette phrase tant de fois
+entendue déjà, comme elle la hantait, menaçante ainsi que le mot même de
+sa destinée, une destinée à laquelle, désespérément, elle cherchait
+encore à se dérober, malgré l’obscure conviction que toutes ses révoltes
+ne l’en sauveraient pas!
+
+Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste. Sans illusion, elle
+en mesurait les difficultés, les tentations, les dangers; elle en
+connaissait les inévitables promiscuités qui choquaient tous ses
+instincts de femme née, élevée dans un milieu raffiné. Et puis, elle
+avait peur aussi, non seulement de son horreur secrète pour un avenir de
+pauvreté, mais du grand souffle de passion qui jaillissait de l’essence
+même de son âme quand s’élevait sa voix... Peur plus encore de l’espèce
+d’ivresse qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante
+domination de son chant sur les êtres dont les âmes, alors, vibraient
+par elle, comme des claviers sonores.
+
+Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les dernières heures
+écoulées chez Mme Arnales. Dans sa rêverie, flottaient des visages de
+femmes, banalement aimables, curieux ou indifférents, des visages
+d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse de ces derniers,
+se détachait l’intelligente physionomie de Bertrand d’Astyèves. Mais,
+comme les autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique, bien
+qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter, avoir fait sur lui une de ces
+impressions violentes qui jettent les folles prières dans le regard, sur
+les lèvres des hommes.
+
+Que lui importait? Il n’était pas le premier et ne serait pas le
+dernier. Tout au plus, elle pouvait lui savoir gré d’avoir daigné la
+traiter en fille du monde en ne lui infligeant pas une trop vive
+expression de son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse, elle
+s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait voulu, à causer
+un peu avec lui, car il l’intéressait, aussi bien par la sûreté de son
+goût en musique que par le mélange d’enthousiasme et de froideur,
+sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa personnalité.
+
+Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation près de la
+fenêtre, à ce que son regard, plus encore que ses paroles, lui avait
+murmuré de flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique
+amertume, avec la notion railleuse de tout ce qui la séparait de cet
+aristocratique clubman qui, comme les autres, l’avait souhaitée au
+théâtre,--pour son plaisir.
+
+Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter loin en arrière l’image
+de Bertrand d’Astyèves, et son regard, plein d’une envie inconsciente,
+s’arrêta sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût été bon
+de redevenir ainsi une petite chose joyeuse qui n’a nul souci de
+l’avenir! Mais aussi quel souhait inutile et fou! Et sa bouche eut un
+fugitif sourire de pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un
+pareil désir...
+
+D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue de la plaine
+Monceau où elle demeurait. Elle en descendit, puis s’engagea dans
+l’étroit escalier qui, après une montée de quatre étages, la conduisit
+devant sa porte.
+
+Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix de son frère appela
+gaiement:
+
+--C’est toi? Denise.
+
+Et toujours prompt à laisser de côté son travail de collégien, il
+accourut au-devant de la jeune fille, très affectueux, souple et fin
+comme elle de silhouette.
+
+--Tu rentres tard! Comme ils t’ont gardée longtemps! Ça a bien marché?
+
+--Oui, très bien.
+
+Elle était entrée dans le petit salon auquel son goût d’artiste était
+parvenu à donner un aspect d’élégance originale, si modeste qu’il fût
+réellement, et elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante
+chaleur de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un coup d’œil
+admiratif.
+
+--Mâtin! Denise, que tu étais belle! Ce qu’ils ont dû t’applaudir!
+
+Elle eut son indéfinissable sourire de détachement profond et répéta:
+
+--Ils m’ont beaucoup applaudie! Et Mme Arnales a été si flattée d’avoir
+pu offrir à ses invités une débutante à ce point remarquable, qu’elle a
+trouvé parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait.
+
+Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement dans son
+corsage quand Mme Arnales le lui avait remis.
+
+--Maman ne m’a pas demandée?
+
+--Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je crois, été faire des
+courses et elle est rentrée fatiguée. Va la trouver, si tu veux!
+
+Denise inclina la tête; mais avant d’entrer chez sa mère, elle devait
+remettre sa simple robe de maison, car Mme Muriel détestait la voir dans
+une toilette faite pour le public.
+
+Intention inutile! Au passage, Mme Muriel entendit le frôlement soyeux
+de la robe de la jeune fille dans le couloir et appela:
+
+--Denise!
+
+--Me voici, mère.
+
+Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser le visage altéré que
+son apparition n’éclairait pas.
+
+--A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille heure? Ton père va revenir
+pour dîner, et tu n’es pas même déshabillée!
+
+--J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais et le voulais...
+
+--Ah!
+
+Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au sujet de l’audition
+donnée, elle le savait, par sa fille, ce jour même; mais d’un coup
+d’œil, elle l’enveloppa toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue
+avec tant d’harmonieuse élégance.
+
+--Ta robe n’est pas mal réussie! Pour une ouvrière, cette Adèle n’est
+pas trop maladroite! Ce qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en
+contenter. Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote question
+d’économie, que de jolies choses, j’aurais achetées tantôt au _Louvre_!
+Il y avait des foulards exquis; j’avais envie d’en prendre un costume;
+mais j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite et je
+me suis abstenue, rapportant seulement une bonne migraine. J’étais
+parvenue à m’endormir. Ton coup de sonnette m’a réveillée.
+
+--Je le regrette, maman.
+
+--C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer, j’imagine. Va
+vite ôter cette robe, tu m’as l’air déguisée en fille riche, et c’est
+une mascarade qui m’est odieuse et pénible!
+
+Mme Muriel était décidément dans ses jours de nervosisme sombre. Denise
+savait que ces jours-là, le plus sage était de la laisser à elle-même.
+Sans lui répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui était sa
+chambre, sa cellule comme elle disait, mais une cellule bien chère qui
+l’enveloppait de sa paix calmante aux heures difficiles,--troublées ou
+tristes,--toute vivante de sa pensée, de ses goûts, de ses affections,
+dont elle aimait l’horizon large, le balcon qui, à cet étage élevé, lui
+donnait parfois une exquise sensation de plein ciel... Peu de bibelots,
+mais tous de valeur; des livres nombreux, empilés sur la table toujours
+fleurie, devant la fenêtre; de rares portraits. Car elle n’avait pas
+d’amies, Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations
+d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que les circonstances
+faisaient le sien, elle gardait instinctivement son intimité fermée.
+
+Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle d’une femme d’une
+cinquantaine d’années, dont la physionomie semblait faite d’intelligence
+hardie, de bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait Claude
+Champdray, dont l’affection l’entourait presque maternellement depuis
+trois années que le hasard d’une rencontre les avait rapprochées pour la
+première fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse de sa
+solitude morale l’étreignait trop douloureuse...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Denise, père est rentré! Le dîner est servi, clama, à sa porte, la
+voix de Robert. Maman te fait dire de te dépêcher et de venir.
+
+Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla vers la salle à
+manger où l’unique servante,--un peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme
+Muriel,--apportait le potage. Son père, qui fumait sur le balcon, vint à
+elle dès qu’il l’aperçut.
+
+C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus d’insouciance et
+moins de volonté, la même expression un peu hautaine, le même pli
+d’amertume dans la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet
+d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction qu’elle
+possédait si forte. Il avait été et, malgré tout, il restait de ceux qui
+veulent faire de la vie une agréable aventure; et même dans sa situation
+présente, il s’y employait avec un égoïsme léger, aussi incapable que sa
+femme de se résigner aux conséquences de leur ruine qu’il gardait la
+volonté audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre...
+
+Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour la questionner.
+De bonne grâce, il acceptait, lui, qu’elle tirât parti de sa voix.
+
+--Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt?... Pas trop d’émotion?
+
+Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres fraîches:
+
+--Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait mes preuves cet
+hiver!
+
+--Oui, tu commences à être connue. Tu étais annoncée aujourd’hui en
+grande pompe dans le _Figaro_, le _Gaulois_...
+
+--Par des articles envoyés par Mme Arnales.
+
+--Petite sceptique! J’imagine, moi...
+
+--Père, laissons tout cela. Voici maman...
+
+Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie, les traits
+imperceptiblement durcis soudain. Mme Muriel entrait, de son allure
+lassée, et prit place à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui
+pouvait se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert qui
+parlait. Lui seul paraissait avoir le don de l’intéresser. Elle ne se
+mêla pas aux propos qu’échangeaient son mari et sa fille sur les menus
+événements du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment paru
+de Mme Champdray; elle avait perdu le goût des choses littéraires, qui
+lui paraissaient distractions oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux
+prises avec la brutale réalité.
+
+Elle reprit un peu de vivacité seulement pour s’impatienter après la
+jeune bonne, qui avait tardé à répondre à l’appel du timbre, et prit
+fort mal que son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un près de
+l’autre, ils vivaient comme des étrangers de bonne éducation, qui
+s’efforcent de toujours conserver les dehors stricts de la politesse,
+mais dont le plus futile incident trahit le désaccord moral.
+
+Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre, où elle voulait se
+reposer; et, comme d’ordinaire, par les belles soirées d’été, Paul
+Muriel se prépara à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin
+devant elle, vers la nuit étoilée:
+
+--Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi un tour aux
+Champs-Élysées? Il fait si bon!
+
+--Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai l’air suffisamment
+sur le balcon.
+
+Il n’insista pas... Peut-être parce qu’il aimait mieux profiter à son
+gré de sa soirée.
+
+Quelques minutes après avoir reçu son baiser d’adieu, elle le vit
+traverser la rue, son cigare aux lèvres, d’une allure flâneuse d’homme
+dégagé de tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert qui,
+sans enthousiasme, s’était remis au travail, ne songeait point à la
+réclamer auprès d’elle.
+
+Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon, seule avec elle-même,
+comme toujours... Le regard enfui vers les profondeurs mystérieuses de
+la nuit bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le souffle tiède
+qui lui apportait la confuse rumeur de la grande ville, obscure sous la
+flambée scintillante des étoiles.
+
+Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient l’ombre,
+combien y en avait-il d’âmes esseulées comme la sienne, de cœurs
+tourmentés dans de jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante
+oppressait...
+
+Oui, elle était vaillante, prête à la lutte,--puisqu’il le
+fallait!--cette Denise Muriel que les hommes, troublés par son charme,
+s’étonnaient de trouver si hautainement indifférente à leurs hommages.
+De toute sa volonté, elle acceptait la loi du travail qui lui était
+imposée, si difficile et si rude fût-elle... Mais il y avait des heures,
+pourtant, où toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité
+qui murait sa vie dans un absorbant labeur; des heures de défaillance
+dont elle gardait si bien le secret que personne au monde, sauf Mme
+Champdray, ne soupçonnait qu’elle pût les connaître.
+
+Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à peu en elle, tandis
+qu’elle demeurait, immobile, à réfléchir solitairement dans la douceur
+du soir, ses mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux vers
+l’immensité paisible, elle murmura si bas, que ses lèvres à peine
+articulaient les mots:
+
+--Ah! qu’il est difficile de vivre! Je me sens si faible et j’ai si peur
+de l’avenir!... Tout ce que je puis arriver à faire, c’est de cacher ma
+faiblesse!... Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines le
+sont!... Je voudrais ne plus me sentir seule... Je voudrais être
+aimée... et aimer, aimer, aimer...
+
+Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière d’enfant. Elle répéta
+le dernier mot très lentement, comme s’il eût été lourd pour ses lèvres,
+parce qu’il enfermait un infini où son âme jeune avait soif de pénétrer
+et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car la divine ivresse d’aimer, en
+devenant l’élue, celle à qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être,
+la goûterait-elle jamais?... Cet avenir de suprême amour, elle le savait
+clairement, était pour elle mille fois plus irréalisable que pour la
+plupart de ses sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur humble
+condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes, des délicatesses de
+fille riche, ne pouvant faire le don d’elle-même qu’à un être de même
+race.
+
+Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le désir la frôlaient
+sans cesse, parmi ces hommes du monde qu’attiraient sa voix et sa
+séduction de femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à la
+vouloir sienne par le mariage?... Ah! pour tous, comme elle était bien
+seulement la chanteuse qu’on peut aimer, mais qu’on n’épouse pas!
+
+Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand d’Astyèves, qui
+s’était montré si empressé auprès d’elle, chez Mme Arnales; et un léger
+sursaut de révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils
+rapprochés donnèrent au visage une indomptable expression de volonté et
+les lèvres prononcèrent comme une cinglante réponse aux muets désirs de
+son cœur de vingt ans:
+
+--S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute seule, sans que
+personne ait jamais le droit de dire un mot contre moi.
+
+Et, fuyant résolument la belle nuit troublante, elle rentra dans sa
+petite chambre et alluma sa lampe de travail.
+
+Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure l’élégant clubman,
+dont elle avait si profondément secoué la nonchalance de blasé, songeait
+à elle avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se disait:
+
+--Il faut que je revoie cette Denise Muriel!
+
+
+
+
+III
+
+
+Les plus malveillants mêmes se voyaient bien contraints, par l’évidence,
+de reconnaître que nulle femme n’était plus digne de respect que Mme
+Claude Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les conventions et
+les préjugés du monde; et, de même, force leur était de rendre hommage à
+son intelligence hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme à
+sa chaude bonté de cœur.
+
+Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de son mari, un érudit
+original et subtil. Ensemble, ils réalisaient vraiment l’union idéale,
+une seule vie en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert Champdray
+avait été enlevé par la brutalité stupide d’un accident de voiture. Elle
+avait survécu à cet effondrement de son existence, parce qu’il y avait
+en elle la source vive de toutes les énergies, même celle de souffrir
+sans être, pourtant, broyée par sa souffrance. Mais désormais seule,
+morte au bonheur, fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse
+épreuve, l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les misères de
+ses frères en douleur.
+
+Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où elle avait été
+frappée; elle ne s’était pas consolée, mais le temps avait fait son
+œuvre de baume. Le travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout
+d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par son mari, elle avait
+repris l’ouvrage préparé ensemble; puis elle avait continué à écrire
+dans l’instinctif besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise
+du bonheur fini.
+
+Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était prise à observer celle
+des autres avec une sympathie mélancolique, son esprit intuitif et
+pénétrant attiré par l’étude des âmes; aussi bien des âmes
+contemporaines, que des âmes d’antan qui avaient animé des êtres
+disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques d’une sagacité
+ingénieuse et profonde, sous leur forme singulièrement vivante; études
+dont la savoureuse originalité lui avait fait très vite un nom parmi les
+lettrés.
+
+Puis, la masse du public avait connu ce nom dont elle s’était servie
+pour discuter les questions littéraires, sociales, artistiques, qui
+avaient intéressé son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une
+franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les uns et les autres,
+se créant ainsi des ennemis sans en avoir cure, mais aussi des amis qui
+pouvaient dire ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un peu
+frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour ceux qui avaient besoin
+d’elle, aux autres elle n’ouvrait sa porte qu’à bon escient, trop
+ménagère de son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des
+indifférents ou des snobs.
+
+Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir pour un privilégié,
+d’avoir été récemment convié à venir chez elle lui présenter ses
+hommages, après qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes
+connaissances.
+
+Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques moments de causerie avec
+une femme très intelligente qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le
+mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds de sa pensée, un
+désir flottait, désir compliqué de dilettante, d’entendre parler de
+cette Denise Muriel, qui avait si fort intéressé sa nonchalance et
+qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être très amie de Mme
+Champdray.
+
+Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez l’écrivain, mais,
+confiant en sa bonne étoile, il espérait qu’un heureux hasard voudrait
+bien l’y amener, justement ce même jour; et il ne lui resta plus qu’à
+dissimuler sa déception quand il put constater que la destinée ne
+s’était pas, cette fois, montrée bienveillante à l’égard de sa
+fantaisie.
+
+Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le salon de Mme Champdray ne
+pouvait, à son goût, remplacer Denise Muriel: un vieil académicien à
+tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques et assaillait de
+questions géographiques un grand et solide garçon, attaché militaire en
+Perse, venu à Paris en congé de quelques mois... Et encore, un fin
+critique, conférencier humoristique d’autant plus apprécié que son
+auditoire pouvait toujours se demander s’il se moquait ou non de lui.
+Puis, une vieille dame spirituelle, d’une élégance de douairière, qui
+avait signé un volume de pensées de son nom très aristocratique, et avec
+elle, sa belle-fille; point femme de lettres celle-là, délicieux joujou
+pour amateur masculin, poudrée, parfumée, habillée pour la fête des yeux
+qui papotait avec une désinvolture gamine, sans perdre son allure de
+grande dame.
+
+Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray, animée par la sonorité
+claire de sa voix un peu mordante, la conversation, interrompue une
+seconde par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement
+vivante, s’éleva de nouveau amusante d’imprévu, évocatrice d’idées,
+emplissant de sa rumeur, la grande pièce lambrissée dont les hautes
+fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin d’un vieil
+hôtel voisin.
+
+Une question jetée tout à coup par la jeune vicomtesse d’Auroche fit
+tressaillir d’Astyèves, le désintéressa net des pittoresques récits de
+l’attaché militaire sur les danseuses de Téhéran. A Mme Champdray, elle
+venait de demander:
+
+--Étiez-vous au dernier _cinq heures_ de Mme Arnales? Je n’ai pu y aller
+et je l’ai regretté fort, car il paraît qu’on y a entendu, dans les
+_Poèmes sylvestres_, de Vanore, une jeune chanteuse qui est une
+merveille.
+
+Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent d’un sourire.
+
+--Cette chanteuse n’est autre que ma petite amie, Denise Muriel. Il
+m’est déjà revenu qu’elle avait été admirable dans la symphonie de
+Vanore, que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis ravie de
+constater de nouveau que son succès a été très grand.
+
+--Chère madame, il a été plus que grand. Il avait toutes les allures
+d’un triomphe! Mon mari m’est revenu emballé de la chanteuse à m’en
+rendre jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs étaient,
+plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme aigu. Monsieur d’Astyèves,
+faut-il déclarer ici que,--c’est la chronique qui parle,--vous sembliez
+tout particulièrement sous le charme et que vous vous êtes montré, au
+buffet, le plus courtois chevalier de Mlle Muriel?
+
+--Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez que je suis, comme il y a
+quelques jours, tout prêt à proclamer cette jeune fille une artiste
+rare, d’autant plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle semble brûler
+le feu sacré, le feu dévorant!
+
+La petite femme se mit à rire:
+
+--Destiné à dévorer qui?... Elle ou ses admirateurs?
+
+--Les uns et les autres en une commune flambée, glissa philosophiquement
+le critique.
+
+Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier, secoua en arrière sa
+tête grise, dont les cheveux frisaient drus, rejetés autour du front
+large:
+
+--Vraiment! Vous imaginez cela? Eh bien, mon ami, j’ai grand’peur pour
+le bien fondé de vos suppositions. A ma connaissance, Denise Muriel est
+une façon de petite salamandre humaine; elle passe et, selon toute
+apparence, elle passera à travers le feu sans se brûler. Monsieur
+d’Astyèves, pourquoi y a-t-il un doute au fond de vos yeux?
+
+Il sourit:
+
+--Chère madame, je ne me permettrais pas de placer un doute là où vous
+apportez une affirmation; et j’en possède d’autant moins le droit que je
+n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.
+
+--Ah! que vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes... Parce qu’une
+femme a le secret de vous émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous
+toutes les fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans votre
+orgueil masculin et vous vous redressez, émettant en principe qu’elle
+aussi, par un juste retour, est nécessairement fragile... à votre
+mesure...
+
+--Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un grand poète: «Femme,
+ton nom est fragilité!»
+
+--Bah! les grands poètes ne sont pas toujours de grands psychologues!
+Ils peuvent se tromper comme les autres hommes! Et ma petite amie Muriel
+m’a l’air d’humeur à considérer avec un détachement sceptique, dont je
+ne saurais trop la féliciter, les incendies qu’elle allume! Vous pouvez
+lui faire l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a pas
+seulement l’incomparable tempérament d’artiste que vous lui reconnaissez
+justement, c’est de plus une fille de grand cœur, une vaillante et brave
+enfant que je plains avec toute ma sympathie pour les jeunes.
+
+--Que vous plaignez? répéta d’Astyèves interrogateur.
+
+--Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour elle!
+
+--Peut-on demander pourquoi?
+
+Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre. Le timbre d’entrée
+avait annoncé un nouveau visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte
+venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette de femme. Et
+Bertrand songea que le destin était pour lui! Il apercevait soudain,
+sous son regard, le jeune visage volontaire et passionné de Denise
+Muriel.
+
+Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien, qui saluait d’un
+coup d’œil charmé cette fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche
+considérait avec une curiosité sympathique.
+
+Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant son front, d’un
+geste juvénile. L’écrivain l’embrassa maternellement avec un bon
+sourire:
+
+--Ma chère petite fille, vous voulez donc donner raison au vieux
+proverbe: «Quand on parle des roses...» Frémissez si vous êtes de celles
+qui tiennent leurs amis pour redoutables... Au moment où vous êtes
+entrée, nous étions tous à potiner sur le compte d’une jeune chanteuse
+qui s’est couverte de gloire chez Mme Arnales.
+
+Elle laissa tomber le compliment sans répondre, mais son regard se fit
+très affectueux:
+
+--Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai que l’amie c’est vous!
+Pour moi, vous êtes incapable de vous montrer autrement que l’indulgence
+même.
+
+--En l’occasion, tout au moins, enfant, vous n’avez eu guère besoin
+d’indulgence, si je m’en rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis
+vous citer mes auteurs! L’un d’eux même est ici présent...
+
+Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement, s’était effacé pour
+laisser prendre un fauteuil à la jeune fille,--un fauteuil en son
+immédiat voisinage d’ailleurs.
+
+--Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a déjà été présenté...
+
+La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait si lointaine.
+
+--En effet, chez Mme Arnales... Je me souviens.
+
+--Alors, ma petite, comme de juste, vous devez déjà soupçonner tout ce
+qu’il pense de votre chant... Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons
+pas vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne M. d’Astyèves s’il
+ne résiste pas à la tentation de vous remercier encore du régal
+artistique que vous lui avez offert! Nous autres, pour être agréables à
+votre farouche modestie, nous retournons en Perse, vers les danseuses de
+Téhéran, dont M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes
+évolutions.
+
+La conversation redevenait générale. D’Astyèves en profita:
+
+--Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe à la tentation, si
+grande envie que j’en puisse avoir. Je me souviens trop bien que...
+
+--Vous avez affaire à une personne aussi désabusée que le sage Salomon
+lui-même pour s’être pénétrée de la salutaire pensée émise par lui:
+«Vanité des vanités...» et le reste!
+
+Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait chez d’Astyèves un
+désir aigu de l’arracher à son indifférence un peu dédaigneuse. Et se
+mettant à l’unisson, il demanda en souriant:
+
+--Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre le péché
+d’ingratitude en exprimant de pareils sentiments, avec une pareille
+conviction?
+
+--Parce que...?
+
+--Parce que vous n’avez pas le droit d’en être arrivée à un tel degré de
+pessimisme ou de sagesse.
+
+--Je suis trop jeune, n’est-ce pas? fit-elle avec une imperceptible
+raillerie mélancolique.
+
+Hardiment, il répéta:
+
+--Vous êtes trop jeune et vous avez reçu... beaucoup pour votre part...
+
+Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses paroles un
+enthousiaste hommage. Un instant, elle attacha sur lui ses prunelles
+profondes, où passait un vol de pensées dont elle gardait le mystère;
+mais elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme, et avec le
+même détachement sceptique, elle dit, obligeant sa belle voix musicale à
+prendre un ton de badinage:
+
+--Je suis absolument de votre avis, je possède plus que beaucoup
+d’autres. J’ai un gagne-pain, une santé... de fer, un fonds d’énergie
+qui ne s’épuisera pas trop vite, j’espère... Je suis encore bien jeune,
+heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi... Un avenir que, sans
+doute, je ferai. Ce dont je suis un peu fière,--faute de mieux,
+allez-vous penser!--parce qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de
+puissance à puissance avec ceux des hommes qui, ne trouvant pas leur
+route toute frayée, doivent la tracer eux-mêmes...
+
+--Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour vous?
+
+--Pourquoi cette question?
+
+--Parce que j’ai la tentation de me révolter contre le dédain dont vous
+cinglez les infortunés à qui la destinée n’a pas imposé l’obligation de
+peiner tout le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent
+réduits à n’être que des hommes du monde.
+
+Elle sourit un peu.
+
+--Mais je ne dédaigne nullement les hommes du monde! Même, je les estime
+à leur valeur. N’imaginez pas que je condamne ceux-là surtout qui,
+sciemment ou non, se laissent dominer par le constant souci de donner à
+leur existence, l’harmonie, la séduction d’une œuvre d’art. Je crois
+bien même, au contraire, que j’envie ces privilégiés-là! Seulement,
+comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de commun, je les
+considère du même œil dont les petits, très sages, contemplent les
+brillants personnages d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à
+jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me sens en communion
+qu’avec les humbles travailleurs... Et je vais peut-être vous
+scandaliser...
+
+--Ce serait pour moi une impression toute neuve dont je devrais vous
+être infiniment reconnaissant...
+
+--Eh bien, il y a des jours...--j’avoue, n’est-ce pas?--où je crains
+fort d’avoir une âme d’anarchiste, où je sens miens tous les
+découragements, les révoltes, les colères, que sais-je? moi, de ceux
+qui, corps et âme, sont meurtris par la misère tous les jours de leur
+vie, pour arriver juste à ne pas mourir de faim! Ah! comme je comprends
+qu’ils supportent impatiemment certaines inégalités! Moi non plus, je ne
+possède guère la vertu des humbles et des résignés, qui courbent la tête
+et acceptent sans plainte...
+
+Elle parlait avec une apparente légèreté, mais aussi avec une aisance
+tranquille de femme indifférente à l’impression éveillée chez son
+interlocuteur; et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction dont
+Bertrand subissait toute la puissance. Non, certes, elle n’était pas de
+la race de ceux qui demeurent écrasés sous leur destinée, cette jeune
+créature qui semblait pétrie de passion et de fière volonté.
+
+D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait, tandis qu’elle
+faisait sa profession de foi avec une hardiesse paisible, de cette voix
+chaude dont la seule vibration était un chant. Dieu! qu’elle était loin
+des misérables dont elle prétendait avoir l’âme, si élégante sous la
+blouse de linon mauve à plis, serrée à la taille par la ceinture de cuir
+blanc sur la jupe bleu sombre; une toilette qui eût semblé insignifiante
+à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand, la seule forme
+impeccable du soulier, du gant de chevreau blanc, révélait la vraie
+femme de race.
+
+Autour d’eux, on causait; le vieil académicien à tête d’oiseau pérorait
+en longues périodes, tout juste coupées par les vives répliques de Mme
+Champdray, ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse
+d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait l’imprévu piquant
+de sa causerie, et qui, galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux
+vifs de mondaine clairvoyante observaient le groupe formé par Denise et
+d’Astyèves dont elle était trop loin pour suivre la conversation...
+
+Bertrand reprit en souriant:
+
+--Je crois bien que ceux dont vous vous faites généreusement la sœur
+considéreraient que vous appartenez à une aristocratie qui leur sera
+toujours fermée, celle de l’art...
+
+--Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de leur travail...
+
+--Avec cette capitale différence qu’il vous apporte des jouissances que
+ne leur donnera jamais leur labeur brutalement matériel.
+
+Elle se mit à rire.
+
+--De quel esprit subtil, vous êtes doué! Je pourrais vous répondre que
+si, pour ma part, j’ai des jouissances esthétiques bien profondes qu’ils
+n’ont pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent connaître.
+Avouez-le...
+
+D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer tout ce qu’elle
+souhaiterait, car il lui plaisait de voir s’émousser la réserve de cette
+séduisante créature qui prétendait si bien tenir son monde à distance.
+Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène, le critique d’art
+d’une grande revue qui, tout récemment, avait publié sur Denise Muriel
+un article très flatteur. De toute évidence, il la prisait comme femme
+autant que comme artiste; car il ne dissimula pas son plaisir très
+sensible de la rencontrer. Tout de suite, il s’occupa d’elle, la
+félicitant de son interprétation des _Poèmes sylvestres_. Et, parce
+qu’elle répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation donnée,
+d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment d’impatience où dominait le
+vif regret de ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer
+à son profit l’attention de la jeune fille. Alors comme la musique était
+devenue le sujet de la causerie et qu’il était, lui aussi, un
+connaisseur délicat, il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger
+Denise à lui répondre, comme à lui parler...
+
+Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait pas moins devoir
+doctement exprimer ses opinions:
+
+--C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui, trouver de talent
+qu’aux compositeurs dont le premier mérite est de n’être pas Français!
+
+Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse d’Auroche, il
+questionna:
+
+--Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur de me dire ce que vous
+adorez dans la musique du dieu Wagner?
+
+Elle eut un sourire fin:
+
+--Moi, très profane, j’admire au petit bonheur, confiante dans le
+jugement des personnes compétentes.
+
+--Mais, encore? madame.
+
+--Je m’incline surtout devant... la richesse de l’orchestration...
+
+--Eh bien, madame, permettez-moi de vous le dire, vous n’êtes pas du
+tout wagnérienne; vous devriez surtout être abîmée devant la beauté
+symbolique de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie et la musique,
+communient magnifiquement. Ah! le symbolisme de Wagner! ils me font
+rire, ceux qui en parlent sérieusement! Je ne suis pas un imbécile, mais
+j’avoue très hautement que ce symbolisme me paraît digne des contes de
+la mère l’Oie. Les fameux sujets d’opéras devant lesquels le public se
+pâme docilement sont d’enfantines histoires que seules des cervelles de
+snobs imaginent d’affubler d’un sens métaphysique. Voilà pour le
+poème!... Quant à la musique...
+
+--Quant à la musique? répéta Gabriel Bollène tout prêt à se révolter
+contre la boutade rageuse du vieil académicien.
+
+--Pour la musique, je déclare mon incompétence, mais quand il m’arrive
+de devoir entendre un opéra de Wagner, j’en sors plus profondément
+convaincu, chaque fois, que votre maître allemand, pour composer ses
+œuvres, prenait au hasard des poignées de notes et les égrenait sur le
+papier, au petit bonheur... Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes
+qui font hurler de douleur tous ceux dont le fanatisme et le
+snobisme--je répète le mot!--ne sont pas en jeu.
+
+Mme Champdray écoutait, amusée.
+
+--Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez des monstruosités et que
+ma petite Muriel--pour parler d’elle seule--vous considère en ce moment
+comme le dernier des mécréants... Mais elle ne veut pas la mort du
+pécheur, seulement qu’il se convertisse. Denise, ma mie, savez-vous ce
+qu’il faut faire? Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de
+lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui quelque chose
+de ces maîtres étrangers qu’il anathématise.
+
+Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste.
+
+--Oh! oui, mademoiselle, je vous en supplie! pria la petite vicomtesse.
+Depuis que vous êtes ici, je ruminais l’idée de vous entendre et je
+n’osais prendre la liberté grande de vous demander de réaliser mon désir
+très vif!
+
+Un peu interdite, Denise hésitait.
+
+--Allons, enfant, soyez bonne! insista affectueusement Mme Champdray.
+Accordez-nous la faveur que nous sollicitons!
+
+--Accordez-la nous! répéta d’Astyèves, presque bas, avec une ardente
+sincérité d’accent dans sa prière.
+
+Elle ne lui répondit pas; mais un sourire indéfinissable flottait sur sa
+bouche.
+
+--Madame, que voulez-vous que je chante?... du Schumann?...
+
+--Oui... _les Amours du poète_!...
+
+--Soit, si vous le désirez.
+
+--Qui vous accompagnera, Denise?
+
+--Oh! moi-même, madame.
+
+Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors un grand silence se fit
+dans la haute pièce, si profond que, seul, s’entendait, presque fort, un
+gazouillis d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air chaud balançait
+devant la fenêtre ouverte... Puis, des notes vibrèrent, la voix de la
+chanteuse s’éleva...
+
+Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante, ébranla Bertrand;
+celle-là même qui avait étreint tout son être nerveux quand, pour la
+première fois, il avait entendu Denise Muriel. Comme ce jour-là,
+soudain, pour lui, n’exista plus que cette enfant dont l’art faisait une
+admirable créature de passion. A peine elle lui semblait la même femme,
+tant était devenue grave la belle ligne expressive du profil, et pâle le
+blanc visage sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui palpitait
+dans la voix...
+
+Oh! cette voix! profonde et veloutée, d’une ampleur incomparable,
+troublante comme un philtre versé par ces lèvres qui semblaient une
+fleur de sang... En lui, elle pénétrait de nouveau avec une puissance
+impérieuse qui ne laissait plus subsister que le seul désir, pareil à
+une soif, de l’entendre longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa
+beauté!... Et le même mot: «Encore!» dont tous l’imploraient quand elle
+eut fini la première mélodie, fut aussi celui qu’instinctivement il
+trouva seul à lui murmurer, ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône
+sans prix pour lui...
+
+D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute, elle se sentait en
+communion d’art avec ceux qui l’écoutaient dans la paix recueillie de la
+grande pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta les
+mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux drame d’amour dont elle
+faisait un vivant poème, frémissant des appels désespérés, des désirs,
+des regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui déchirent les
+âmes humaines, aimant en vain... Puis la voix se brisa sur les lèvres
+pâlies, les dernières notes modulèrent leur plainte poignante...
+
+Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves debout près d’elle, une
+flamme dans le regard, et aussi Mme Champdray, les yeux voilés de
+grosses larmes.
+
+--Oh! madame! fit-elle, saisie.
+
+--Ma petite, vous êtes une _preneuse_ d’âmes. Le jour où vous le
+voudrez, vous aurez à vos pieds une foule à qui vous ne laisserez pas un
+atome de liberté pour juger de votre talent... Ah! quel don vous avez
+reçu! enfant.
+
+Une expression presque douloureuse contracta une seconde les lèvres de
+la jeune fille.
+
+--Oh! madame, ne me tentez pas et ne vous mettez pas contre moi! C’est
+tout mon avenir de femme qui est en jeu...
+
+--Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner la partie! jeta la petite
+d’Auroche avec enthousiasme. Ah! que je comprends l’emballement de mon
+mari! votre voix fait perdre la raison! Je suis sûre qu’elle me rendrait
+capable de toutes les folies... si j’étais homme! En vous entendant,
+j’oublierais que, de par le monde, il existe d’autres femmes que vous,
+et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le charme que vous possédez!
+
+Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le visage de Denise.
+Ce que la vive petite femme disait sous une forme plaisante, combien
+l’avaient éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le murmurer à la
+trop séduisante chanteuse! N’était-ce pas là l’impression violente qui
+mettait en déroute la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand
+s’élevait la voix troublante?...
+
+Des rafraîchissements avaient été apportés et des groupes se formaient.
+Bertrand se rapprocha de la jeune fille, lui présentant un verre de
+sirop glacé.
+
+--Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de vous servir et, en même
+temps, de vous avouer très respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche
+la liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux qui l’entendent?
+
+Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu dans l’accent,
+vibrant encore de l’émotion éprouvée, et elle sentit tout ce que
+l’hommage enfermait de complexe, s’adressant à la femme autant qu’à
+l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se firent hautaines, alors
+qu’elle répondait pourtant avec un enjouement voulu:
+
+--Prenez garde, vous allez me rendre bien orgueilleuse!
+
+--Aucune femme ne pourrait, plus que vous, avoir le droit de l’être!
+
+Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de Denise pleins d’une
+gravité fière, ceux du jeune homme disant sa sincérité hardie. Mais elle
+ne répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés, Denise partie l’une
+des premières; et si Bertrand était resté, retenu en apparence par le
+seul attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille lui avait
+laissé le besoin de parler d’elle encore ou d’en entendre parler.
+
+Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le charme grisant qu’avait
+pour lui sa présence se dissipait et il redevenait le sceptique
+doucement railleur, indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité
+sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul visiteur après le
+départ de Gabriel Bollène, quand Mme Champdray l’arrêta par une soudaine
+question, qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les âmes:
+
+--Vous m’avez fait une visite comme je les aime. Mais avouez une chose,
+mon ami. Tantôt, en venant me voir, vous espériez un peu, sinon
+rencontrer ma petite Muriel, du moins apprendre quelque chose d’elle.
+
+Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.
+
+--En toute vérité, chère madame, je suis venu ici pour le très grand
+plaisir d’être reçu par vous. Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas
+reconnaître l’impression que m’a produite votre jeune amie.
+
+--Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère jusqu’au bout. Eh
+bien, je vais vous rendre franchise pour franchise, et vous déclarer
+tout nettement que je vous préférerais moins enthousiasmé de Denise. En
+votre for intérieur, vous souhaitez la rencontrer encore, et vous vous y
+emploierez de votre mieux, je n’en doute pas. A quoi bon? Elle n’est pas
+du nombre des femmes qui peuvent exister pour vous, n’étant ni de celles
+qu’on épouse ni de celles dont on s’amuse!
+
+Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. En réalité, il y
+avait un avis sérieux dans ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle
+disait vrai, mais il trouva désagréable d’entendre articuler si
+clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de s’avouer.
+
+--Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est de celles qu’on admire.
+Vous me permettrez bien de dire cela, en ajoutant que j’admire avec le
+sentiment qu’éveille une belle œuvre d’art.
+
+--Hum!... Encore faudrait-il que l’œuvre d’art ne fût pas une créature
+de vingt ans, toute vibrante de vie jeune, et singulièrement séduisante!
+Mon cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille pour croire bien
+possibles le désintéressement et le platonisme des admirations
+masculines quand leur objet est une jolie femme... Admiration qui,
+manifestée, est, à mes yeux, une mauvaise action, en certaines
+circonstances.
+
+--C’est-à-dire...
+
+--Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître ou la sentir sans
+danger.
+
+--Chère madame, vous êtes très sévère, ou très indulgente, pour la
+fatuité masculine.
+
+--Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure question d’humanité à
+un point de vue général. Ah çà! vous imaginez-vous qu’une enfant de
+vingt ans, parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une honnête
+fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter la saveur de l’amour?...
+Supposez-vous que la sève ardente qui fait palpiter la jeunesse est
+morte en elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là seuls
+peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas soutenue? Vous figurez-vous
+qu’elle est tout bonnement une machine à gagner de l’argent? Vous savez
+aussi bien que moi le contraire. Seulement...
+
+--Seulement?... répéta-t-il.
+
+Mme Champdray eut un sourire de mélancolique ironie.
+
+--Seulement, vous ne songez qu’à votre unique bon plaisir, vous autres
+hommes... Ayez donc, de temps à autre du moins, un peu plus de
+générosité à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à attendre de
+vous, et ne leur approchez pas des lèvres le fruit tentateur, puisqu’il
+leur est interdit d’y mordre!... Ne m’objectez pas que vous êtes
+honnêtement résolus à ne le leur présenter que sous la forme, soi-disant
+innocente, du flirt... Je répète _soi-disant_! Si vous voulez flirter,
+faites-le avec les filles de votre monde... Elles, du moins, trouveront
+toujours à qui donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos soins
+intéressés auront fait naître en elles... Mais les autres? Que
+voulez-vous que les pauvres petites éprouvent quand vous les avez
+grisées de rêve, et qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours
+grâce à vous, la pitoyable réalité!
+
+Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle avait parlé avec cette
+conviction profonde qui la faisait comparer à un apôtre, quand elle
+défendait ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, attentif;
+toute opinion vivement soutenue l’intéressait, et celle-ci avait pour
+elle la vérité.
+
+--Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au moins le rêve, qui est
+peut-être, en somme, le plus précieux trésor que se soit vu accorder la
+pauvre humanité!
+
+--Opinion de dilettante, celle-là, mon ami... Ah! s’il dépendait de moi
+de préserver à jamais toutes ces petites des rêves irréalisables, de
+quel cœur je le ferais!... Je suis maintenant une vieille femme, mais je
+me souviens encore de ma jeunesse de fille sans fortune! Et parce que je
+me souviens, je sais tout ce que peuvent enfermer de désirs angoissants,
+de détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance mélancolique,
+absurde, touchante, les âmes de ces jeunes, qui voudraient leur part de
+bonheur humain, d’amour!... puisqu’il faut toujours en revenir là...
+Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, toutes, mon Dieu!
+ont, à une heure quelconque, la nostalgie des mots, des regards qui
+caressent, de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut pardonner à la vie
+même ses pires cruautés... Eh bien, laissez à ceux qui en ont le droit
+le soin de guérir cette nostalgie... Vous, les brillants clubmen pour
+femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles! Maintenant, en manière
+de conclusion, je passe du général au particulier, et je reviens au
+point de départ de ma petite conférence philanthropique, en vous disant:
+N’allez pas rôder autour de Denise Muriel...
+
+--D’autant que ce serait en pure perte!... Chère madame, j’en suis
+convaincu autant que vous.
+
+_Presque_ autant, pensait son scepticisme. Mais il n’articula pas le mot
+de doute.
+
+--Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, le regardant droit;
+et vous vous tromperiez fort en vous figurant que je monte la garde
+autour de cette enfant! Je vous répète encore que je la crois assez
+solidement trempée pour supporter même l’épreuve du théâtre...
+
+--Y entrera-t-elle, décidément? Vous ne l’en détournez pas, vous,
+madame, qui avez si grand souci de la santé morale de vos jeunes
+protégées?
+
+--Eh! je sais bien que c’est la précipiter dans la fournaise, et je ne
+l’y enverrai pas... Mais si les circonstances l’y jettent, je l’estime
+d’âme assez forte pour y passer à son honneur... Il faut bien voir les
+choses comme elles sont. Que son père perde le petit emploi qui est tout
+leur revenu avec ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle
+que retombera la charge de soutenir toute la famille! La mère serait
+nulle en l’occasion et le frère n’est encore qu’un enfant.
+
+--Elle sera sacrifiée, alors...
+
+--Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement Mme Champdray.
+D’ailleurs, il se pourrait qu’elle fût récompensée de son dévouement...
+Ne trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du théâtre,
+inévitable chez une femme de sa nature... Il se pourrait que, devenue
+célèbre, s’étant fait un nom sur les planches, elle rencontrât quelque
+galant homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et l’épousera,
+l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle elle n’est pas née. Fait
+qui ne se produirait sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque
+une fille du monde, mais sans dot!
+
+--Pourquoi non? Tout arrive, comme dit l’autre, jeta d’Astyèves un peu
+âprement.
+
+--Tout! mais pas cela, vous le savez aussi bien que moi. Un homme est
+très capable de faire sa femme, envers et contre tous, d’une drôlesse
+quelconque qui a su le secret de l’affoler; mais quant à ce qui est
+d’épouser une charmante fille sans fortune, combien en trouverez-vous
+qui en aient l’héroïsme?
+
+--C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches! Nous payons la
+rançon de notre fortune par le peu que nous valons. Elle nous rend
+incapables d’un effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos
+stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en toute humilité, que
+j’ai une horreur misérable pour les soucis matériels! L’idée d’être
+obligé de compter m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une femme,
+sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse première serait dissipée
+et que le _moi_ qui raisonne reparaîtrait ressuscité et toujours vivace,
+pareil à lui-même.
+
+--C’est-à-dire froidement sage et pratique! Après tout, vous et vos
+pareils avez raison de penser que les héritières pouvant être aussi
+séduisantes que leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner
+la préférence!
+
+Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume dans son sourire.
+
+--Quels trésors de dédain renferme votre indulgence à notre égard!
+Pourtant, je crois bien que, dans l’âme des plus positifs d’entre nous
+couve toujours la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion
+bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres toutes les
+spéculations de notre piteux égoïsme! Dites-moi charitablement, chère
+madame: «C’est la grâce que je vous souhaite,» et je vous présenterai
+mes respectueux hommages, en m’excusant de vous avoir fait une si longue
+visite.
+
+Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux mi-plaisant,
+elle répéta:
+
+--C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il ajouter que je ne crois
+guère à son opération? Ni vous non plus, n’est-ce pas?
+
+Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non plus, qui se
+connaissait bien, n’y croyait guère, en effet.
+
+
+
+
+V
+
+
+Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément pris sa vraie
+physionomie d’été. Certains quartiers, devenus tout à fait déserts,
+s’étaient ensevelis dans un silence morne de rues de province; des
+maisons entières avaient leurs volets clos. Mais dans les centres où la
+vie continuait d’affluer, sur les boulevards, dans les promenades, dont
+les arbres se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de
+poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques ou provinciales
+et, devant les magasins, des flâneries de touristes en tenue de voyage
+ou accoutrés de modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes
+fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux heures plus
+fraîches des après-midi finissantes, les voitures n’emportaient plus de
+visages connus, fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des
+promeneurs curieux ou fatigués.
+
+--Décidément, il serait temps de partir, Paris ne nous appartient plus,
+songea Bertrand d’Astyèves, qui suivait d’un œil distrait la marche
+paresseuse des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées à travers
+la brume d’une chaude journée d’été.
+
+Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant chez lui, par les
+Champs-Élysées, devenus paisibles autant qu’un jardin de
+sous-préfecture.
+
+Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta:
+
+--Tiens, d’Astyèves! Comment va, mon vieux?... Vous êtes encore ici?
+
+--Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui se tendait vers lui,
+celle d’un citadin convaincu.
+
+--Oh! moi, mon cher, vous savez, je ne puis vivre loin de mon asphalte
+et de tout ce qu’il supporte, comporte, apporte, etc.! Bien juste,
+j’irai à Deauville pour la grande semaine, parce que mon vague instinct
+de sportsman m’y pousse... Autrement, sapristi non, je ne lâcherais pas
+mon Paris à l’époque juste où j’en peux jouir le mieux! Vous ne bougez
+pas non plus?
+
+--C’est-à-dire que je me prépare, au contraire, à lui brûler la
+politesse, car, envahi par les barbares, il me paraît odieux, quoi que
+vous en disiez. Peut-être vais-je filer faire un tour dans les Vosges.
+
+--Ah!... parce que?
+
+--Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales, tendant à me faire
+figurer dans sa prochaine série d’invités à Gérardmer.
+
+--Honneur dont vous vous méfiez, attendu que Mme Arnales est animée d’un
+désir tout maternel de faire convoler en justes noces la brillante
+Yvonne! Vous avez peur d’être harponné? Vous avez tort. Elle n’est pas
+mal, la blonde Yvonne... Un peu maigrelette et acidulée!... Encore un
+peu pomme verte... Mais elle mûrira... Et puis, elle a le sac! Si je ne
+me savais absolument sûr d’être blackboulé, je me mettrais sur les
+rangs.
+
+--Différence capitale avec moi, qui ne prétends pas m’y mettre.
+
+--Parce que vous êtes un sage qui laisse monter le vent et attend
+majestueusement, sous sa tente, qu’on vienne le prier d’en sortir...
+
+--Est-ce que vous ne pensez pas que _majestueusement_ est un peu
+excessif? La vérité, mon cher ami, est que la blonde Yvonne éveillerait
+tout juste, en mon indifférence, un vague, très vague, goût de flirt...
+Je ne me sens pas encore assez développée la vocation matrimoniale pour
+être invinciblement attiré par les mérites... sonnants de Mlle Arnales!
+
+Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement une poignée de main
+avec son frère en solitude et reprit son chemin.
+
+Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée d’un mot de Mme
+Arnales reçu la veille et dont quelques phrases étaient demeurées bien
+nettes en son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation
+gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours dans la villa
+Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer, y recevant par série des
+hôtes nombreux. Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir d’une
+réponse favorable: «Arrivez-nous bientôt, vous qui êtes un fervent
+mélomane et un non moins vif admirateur, si je me rappelle bien, du
+talent de Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre souvent, car
+elle est ici pour la saison, en villégiature chez Mme Champdray, en même
+temps que Vanore, de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter,
+l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante beaucoup dans notre
+colonie et, sans doute, l’air des Vosges lui est bon; jamais sa voix n’a
+été plus belle; depuis cet été, elle semble encore s’être développée
+étonnamment...»
+
+Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les dernières lignes du
+billet de Mme Arnales, sa pensée immobilisée sur la phrase concernant
+Denise Muriel. Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il avait
+murmuré:
+
+--Certes non, je n’irai pas là-bas! ce serait fou!...
+
+Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance aiguë qui ne
+lui permettait que de volontaires illusions. Oui, c’était absurde de
+s’exposer de nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel. Bien
+qu’elle appartînt au monde des artistes, il ne pouvait en agir avec elle
+comme avec quelque gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la
+vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance, son éducation,
+sa tenue même, elle demeurait une fille du vrai monde, à laquelle il
+était dû d’autant plus de respect qu’elle était moins protégée; et un
+instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui faisait,--à cette
+heure encore, du moins,--condamner comme méprisable tout effort pour se
+faire aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir...
+
+Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse surtout alors
+qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation l’obsédait bien vite de
+troubler, à n’importe quel prix, cette indifférence fière dont elle
+s’enveloppait jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère
+l’attirait avec une force de vertige.
+
+Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il avait su se faire recevoir
+en même temps qu’elle. Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient
+beaucoup causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée
+d’affection, aussi bien par le compositeur que par sa femme, elle lui
+était apparue une nouvelle Denise, très jeune, presque gaie, malgré la
+sourde amertume, la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles même
+qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait une savoureuse allure de
+spontanéité et de caprice, de franchise un peu hautaine, une souplesse
+fine pour s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous, d’une
+façon qui la révélait une femme très intelligente, mûrie avant l’heure
+par les rudes souffles de l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une
+vierge, délicieusement palpitante de vie jeune.
+
+Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre; à ce point différente de
+celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans tous les mondes, qu’elle
+exerçait sur lui, si blasé, une séduction à laquelle il trouvait un goût
+rare. Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses insensées
+pendant cette exquise soirée où elle chantait, accompagnée par Vanore,
+d’étranges mélodies du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent,
+dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs et faisait les cœurs
+frémissants sous leur immatérielle caresse.
+
+Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies, que tous lui
+demandaient, lui faisaient répéter, insatiables... Et quand d’Astyèves
+était sorti de chez Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait
+entendre une seule note sans revoir Denise Muriel, debout auprès du
+piano, ses deux mains tombant, avec une grâce harmonieuse, dans les plis
+de sa robe; pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée par
+les seules bougies du piano, qui nimbaient de clarté le jeune visage
+grave et passionné. C’était cette vision-là qu’il conservait d’elle,
+plus vivante que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle ombre
+les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur immaculée, soulignaient
+les lignes souples, presque caressantes, du profil découpé, tout
+lumineux, sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte dans la
+nuit... Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant elle contemplait avec
+des prunelles de rêve, troublantes comme le timbre même de sa voix.
+
+Ah! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste!... Mais quelle
+tentation aussi l’avait bouleversé tout entier de voir, allumée par lui,
+une clarté d’amour dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché,
+rencontrait le sien!
+
+Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée dans la railleuse
+clarté du grand jour, il avait eu pourtant un sourire d’ironie à
+l’adresse de l’enthousiaste qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait
+pensé, suivant des yeux la spirale légère échappée de son cigare:
+
+--En vérité, je crois que si elle avait seulement deux cent mille francs
+de dot, je serais capable de l’épouser tout de suite! il est vrai que si
+elle était une héritière, même aussi médiocrement pourvue, elle aurait
+toute sorte de chances pour ressembler à la phalange des poupées,--ou
+des demi-vierges,--qui nous sont destinées de par les lois de notre
+monde et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier de nos
+désirs matrimoniaux.
+
+Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait assez précieux pour que
+d’Astyèves, pareil à tous les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât,
+malgré tout, à refuser la très aimable invitation de Mme Arnales;
+discrète insinuation qu’il ne serait point mal venu s’il se plaçait
+parmi les prétendants à la main de cette richissime petite fille à
+laquelle il semblait particulièrement plaire.
+
+--Irai-je décidément ou n’irai-je pas? songea-t-il de nouveau, ramené
+par sa rencontre à cette question qu’il fallait résoudre, et résoudre
+promptement, la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa
+réponse sans tarder.
+
+Pourquoi, en somme, eût-il refusé? Parce qu’il redoutait la séduction
+trop puissante de Denise Muriel? Mais si vraiment il avait peur d’elle,
+peur de lui-même, il lui serait facile de la fuir... D’ailleurs enfin,
+même cédât-il un moment à l’élan qui l’entraînait vers elle, ne
+savait-il pas que le ressort de sa froide volonté ne manquerait point de
+l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait?...
+
+Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son courrier l’attendait.
+Une lettre était arrivée de sa mère, installée depuis plusieurs semaines
+dans son château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout à coup
+eut une petite exclamation, avec un bizarre sourire. A la dernière page
+de sa causerie, Mme d’Astyèves écrivait:
+
+ «Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car il me revient que Mme
+ Arnales compte te recevoir à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand
+ nonchalant, que souhaiter, en mes ambitions maternelles, te voir
+ répondre à une invitation qui n’est point pour être dédaignée.
+ L’expérience te murmure que, bon gré, mal gré, l’heure du mariage
+ sonne pour les plus endurcis célibataires comme pour les autres et que
+ tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.
+
+ «Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer plus
+ souhaitable fiancée que certaine blonde héritière qui, me dit-on, te
+ tient en sensible faveur; et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer
+ une belle-fille plus accomplie; jolie, fort bien élevée, voire même
+ sérieusement élevée, instruite sans pédanterie et,--qualité d’un autre
+ ordre, nullement à dédaigner--pouvant apporter à mon cher grand la
+ fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.
+
+ «Ce sont peut-être là rêves de fumée; mais, de par le monde, il arrive
+ parfois que la réalité est faite des rêves auxquels un peu de volonté
+ a donné corps. Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez point
+ la chance si tant est qu’elle vous soit favorable et souvenez-vous de
+ la bonne vieille allégorie de l’Occasion qu’il fallait adroitement
+ saisir au passage, sous peine de la voir fuir sans retour.»
+
+Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait à errer sur la
+bouche de Bertrand. Une minute, il resta songeur, considérant d’un
+regard distrait la lettre de sa mère.
+
+Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes ses hésitations.
+
+--Tant pis! Arrive que pourra. Je pars.
+
+Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à Mme Arnales.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui l’amenait vers
+Gérardmer. Ses journaux rejetés de côté, il se laissait bercer par le
+mouvement monotone du train, regardant naître peu à peu, puis grandir,
+puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement arrondis, les
+Vosges toutes bleues,--d’un bleu vert sombre,--sous le ciel lavé par de
+chaudes averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les
+moelles,--peut-être _parce que_ Parisien!--il éprouvait une sorte de
+jouissance à se sentir tout à coup transplanté hors de l’atmosphère
+boulevardière qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec
+une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers nuages
+déchiquetés en lambeaux et moirait, de larges ondulations, la floraison
+rose des bruyères dans les plaines que son regard contemplait avec un
+plaisir charmé.
+
+Puis, soudain, le large horizon disparut; le train s’engageait dans une
+vallée magnifiquement étroite, enserrée entre deux murailles de sapins,
+d’un vert sans reflet, marbré par les taches grises des roches éboulées
+sur leurs flancs; des murailles si hautes qu’elles faisaient le ciel
+invisible, et que le train semblait courir dans une coulée de verdure,
+de mystérieuse issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les eaux
+transparentes mouillaient leur lit de pierre presque au ras du sol.
+
+Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le sombre et superbe voile
+qui murait les deux côtés de la route, et découvrit quelques chalets
+groupés autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une minute, le
+temps de recueillir une bande de promeneurs, Parisiens et Parisiennes
+d’allures, qui s’engouffrèrent dans les wagons avec un bruit joyeux.
+
+Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le souvenir du milieu vers
+lequel il allait. Évoqué dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait
+tout à coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir jaillit en
+lui de retourner en arrière pour aller se réfugier devant quelque beau
+paysage solitaire dont il jouirait en paix, sans avoir à craindre les
+paroles dissonantes comme des notes fausses.
+
+Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait, se gourmandant
+railleusement:
+
+--Quel animal romanesque je suis encore capable de constituer à
+l’occasion! Allons, un peu plus de vaillance. Si la fastueuse
+hospitalité de Mme Arnales me devient à charge, il ne me sera pas bien
+difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier dans la solitude
+de quelque village pittoresque, primitif à souhait! Peut-être, après
+tout, est-ce que je calomnie mes hôtes et leurs invités en les
+soupçonnant atteints de _parisianisme_ aigu!
+
+Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de s’être ainsi rendu coupable
+de jugement téméraire, il put se sentir délivré de tout scrupule sur ce
+chef quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse où
+était groupée, avant le dîner, la brillante société, réunie à la villa
+Belle-Rive. Et une involontaire réflexion jaillit en son esprit:
+
+--Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase!
+
+C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer, très
+choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses relations de Mme
+Arnales: femmes célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune et
+leur chic, voire même par leur beauté consacrée; auxquelles nulle
+scandaleuse aventure n’aurait pu être imputée, toutes en puissance
+maritale, sans être pour cela dépourvues du _montant_ nécessaire pour
+tenir en galante humeur la colonie masculine... Celle-ci représentée,
+outre la phalange des maris, par Étienne Daloy le romancier, le peintre
+Stanay et, dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen,
+d’âge flottant entre trente et cinquante ans, tous pourvus de quelque
+mérite particulier qui faisait priser leur présence.
+
+Peu de jeunes filles avec Yvonne; une jolie perruche, nulle, bavarde et
+coquette, Marguerite d’Hennecour, qu’elle tenait pour son «amie de
+cœur», et sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept ans,
+spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère éprise de correction,
+très bonne avec une clairvoyance redoutable, _flirt_ comme une jeune
+miss, sachant, d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son
+irrégulière petite figure de brune.
+
+Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour Bertrand d’Astyèves. En
+les trouvant réunis, toujours pareils à eux-mêmes, absorbés par les
+mêmes préoccupations mondaines, ayant mêmes allures, mêmes
+conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer n’avoir pas quitté
+Paris, n’eût été l’admirable décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.
+
+Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la belle nappe tranquille
+flambait sous les lueurs du couchant qui avait la splendeur d’une
+gloire; et sur ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes, les cimes
+effilées des sapins dressés d’un jet svelte à l’extrémité du lac, les
+silhouettes noires et fines des barques qui filaient avec de grandes
+ondulations larges vers les hautes masses boisées des montagnes,
+roussies par une clarté d’incendie sur l’une des rives, alors que, déjà,
+l’autre s’enfonçait, tout obscure, dans le crépuscule bleu. Mais avec
+Bertrand, le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler les
+fantastiques jeux de lumière qui irisaient le lac éblouissant. Près de
+lui, Étienne Daloy flirtait en phrases quintessenciées et incisives avec
+Sabine dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et qui se
+dérobait malicieuse.
+
+Du fond du _rocking chair_ où elle se balançait nonchalamment, Yvonne
+appela:
+
+--Monsieur d’Astyèves! Peut-on sans trop de scrupule vous distraire de
+la contemplation de ce coucher de soleil?
+
+Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois:
+
+--On peut... Et ce sera même œuvre de charité, car cette généreuse orgie
+de lumière commençait, je crois, à m’hypnotiser!
+
+--Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une étonnante richesse
+de tons!
+
+Une telle indifférence était dans son accent, donnait une si franche
+banalité à ses paroles qu’un sourire d’ironie passa, imperceptible, sous
+la moustache de Bertrand.
+
+--Votre enthousiasme ne semble pas excessif, mademoiselle!
+
+--Je ne suis pas enthousiaste! Et puis, avouez que n’arrivant pas en
+droite ligne de Paris, comme vous, j’ai le droit d’être blasée sur un
+pareil spectacle. Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est
+beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce!
+
+--Alors, la nature?... la campagne?... Non!
+
+--La nature? la campagne?... Non, pas du tout! J’avoue que je ne vibre
+pas sur ces cordes-là. A un Parisien convaincu comme vous, je puis bien
+confier mon intime opinion, sans être obligée, comme si je causais avec
+Étienne Daloy, de me livrer à des variations, par exemple sur le thème:
+«Un paysage est un état d’âme!»
+
+--En vous inspirant d’Amiel lui-même?
+
+--Amiel? Qui ça, Amiel?
+
+--Celui-là même qui a écrit la pensée que vous exprimez.
+
+Elle se mit à rire:
+
+--Je suis charmée de rendre à César ce qui est à César. Mais j’avoue que
+j’ignorais complètement l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je
+vous ai tout bonnement servi au passage une phrase dont j’avais vague
+souvenance pour l’avoir entendu commenter par quelque docte professeur.
+
+--J’aime mieux cela!
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne soupçonna pas, vous
+auriez autrement culbuté l’idée que mon esprit prend la liberté grande
+de se faire sur vos goûts...
+
+--Vraiment? Et serait-il très indiscret de vous demander quelle est
+cette idée?
+
+Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil et le regardait
+curieusement.
+
+--Indiscret? Certes non, mais... imprudent peut-être, car vous pourriez
+bien m’amener à vous confier des choses... un peu bien difficiles pour
+moi à formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si vous entourez
+la modestie d’un culte spécial... Prenez seulement que c’est l’idée en
+question qui m’a enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir, près
+de vous...
+
+Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont ce madrigal était
+saupoudré, et une lueur plus vive anima une seconde son regard un peu
+froid. Décidément, il lui plaisait, cet aristocratique garçon de
+hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle comprenait mal.
+Pourtant, elle jeta d’un ton léger, dissimulant son plaisir:
+
+--C’est gentil, ce que vous dites... Surtout s’il s’y trouve un grain de
+sincérité! Soyez tranquille, nous ferons de notre mieux pour que vous ne
+regrettiez pas trop Paris, _notre_ Paris après lequel je soupire, moi,
+de toutes les fibres de mon cœur... Si je n’avais la crainte de vous
+paraître un recueil de citations, j’ajouterais que je soupire après le
+petit ruisseau de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël. Cette fois,
+je nomme mon auteur!...
+
+--Alors, vraiment, c’est à ce point?
+
+--A ce point! Aussi, pour me donner l’illusion de n’être plus loin de ma
+bonne ville...
+
+--Comme eût dit le roi Henri lui-même!
+
+--Que vous êtes moqueur!... Je continue... Pour me donner l’illusion
+d’être dans Paris, racontez-m’en tous les petits potins que vous jugerez
+dignes de m’être offerts! Je les dégusterai ainsi que des bonbons...
+Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ pour Villers? il paraîtrait
+que...
+
+Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande de racontars
+mondains, des plus insignifiants détails sur les uns et sur les autres
+dont ardemment elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une
+vivacité puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé comme jamais
+encore il ne l’avait été... Peut-être parce qu’il souffrait, ainsi que
+d’une note fausse, du désaccord entre la futilité pitoyable de ces
+propos de salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.
+
+Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance aiguë, ne
+subissait-elle pas un peu, rien qu’un peu même, la pénétrante poésie de
+cette nuit proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne, mettait
+des profondeurs inattendues sur son visage mièvre, estompait l’élégance
+trop cherchée de sa toilette pour en fondre les détails en un seul
+ensemble harmonieusement pâle...
+
+Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur un ton léger de flirt,
+il se prenait à l’observer, dans un dédoublement de pensée qui lui était
+familier. Qu’elle était donc banalement quelconque, cette héritière qui
+n’avait ni la candeur délicieuse des vierges naïves, ni le ragoût
+piquant des gamines trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse
+correction de tenue par unique souci de sa réputation mondaine, sans
+sincérité dans sa réserve démentie souvent par le sourire, le regard, la
+discrète équivoque des mots!
+
+Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle serait. Une mondaine
+accomplie, à coup sûr, point sotte en son genre, assez intelligente même
+pour parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon du bel esprit,
+ayant été saturée de leçons, cours, conférences; peu sensible, point
+passionnée, jamais oublieuse de son immense fortune ni des égards que
+cette fortune devait lui valoir; coquette, peut-être; par vanité
+surtout, sans rien perdre de sa froide raison qui ne lui permettrait ni
+une incartade dangereuse ni une généreuse folie, pas plus que jamais
+elle ne serait capable de haute envolée d’âme ou de pensée.
+
+--Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai, songea-t-il
+railleusement. Il faut être pratique et prévoyant à l’heure présente!
+
+La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par une soudaine
+exclamation:
+
+--Tiens! voici Denise Muriel!... Et, comme de juste, à sa suite, son
+fidèle chevalier!
+
+En effet, sur la route qui passait au pied de la terrasse, une forme
+féminine s’avançait, très fine dans le crépuscule bleu; à ses côtés, un
+homme de robuste stature marchait.
+
+La brise apporta les lointaines sonorités d’une voix musicale et grave.
+D’Astyèves eut un frémissement. Une singulière impatience l’avait secoué
+aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un accent détaché, un
+peu sec:
+
+--Sans doute, elle revient de quelque excursion. C’est une promeneuse
+fanatique; elle est toujours sur les routes. Si vous désirez la voir,
+c’est là que vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car elle
+fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une sauvage que cette jolie
+fille!
+
+Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette souple que l’ombre lui
+voilait peu à peu, sans qu’il eût pu distinguer le visage:
+
+--Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse?
+
+--Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne sort guère de la colonie
+Champdray et Vanore, qui, peu sociable, joue volontiers au petit
+cénacle. Nous n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise Muriel
+et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée. Et c’est même pendant
+cette excursion qu’il m’a été donné de constater que les admirateurs de
+la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout particulièrement...
+
+Elle le regardait avec une sorte de coquetterie, renversée un peu dans
+son fauteuil:
+
+--Particulièrement? Qu’entendez-vous par là?
+
+Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de suite, très correcte:
+
+--J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en connaisseur tout ce
+qu’elle vaut comme artiste, voire même comme femme... Toujours est-il
+que vous et vos pareils avez ici un rival sérieux...
+
+--Si sérieux que cela?
+
+--Mon Dieu, oui! Il serait emballé pour le bon motif que personne n’en
+serait autrement surpris! C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore,
+possesseur de nombreuses manufactures dont il est très fier, se pavanant
+volontiers, mais un bon garçon! du genre colosse... Denise Muriel paraît
+l’avoir complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui, par sa
+beauté... Pour son talent, il est incapable d’en juger, n’entendant rien
+à la musique. Il la contemple avec des yeux de caniche dévoué tout à
+fait amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en peut trouver
+l’occasion!
+
+--Ce qui rentre dans son rôle de caniche.
+
+--Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire, pour charge de
+conduire les aveugles, et Denise Muriel a des yeux dont elle sait se
+servir!
+
+--Ai-je le droit de demander encore, «qu’entendez-vous par là?»
+
+--Mais... tout bonnement ce qu’en entendent ces messieurs qui, plus ou
+moins, flambent tous en son honneur!
+
+Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la sécheresse presque
+dédaigneuse de l’accent. Et, sans permettre une réplique à d’Astyèves,
+elle continua, se balançant un peu, d’un mouvement capricieux:
+
+--Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de ses visites. C’est
+preuve de tact chez elle! En somme, elle n’est plus de notre monde et si
+elle entre au théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos
+relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la recevoir avec nos amis.
+Seulement, comme maman était désireuse de la faire entendre dans notre
+cercle,--car elle a une voix étonnante!--il a été convenu qu’elle
+viendrait ici chanter chaque semaine, en artiste...
+
+Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans tout l’être de
+Bertrand, lui jetant aux lèvres une mordante réponse. Mais il ne
+l’articula pas. De quel droit l’eût-il fait? Ce que disait si
+brutalement cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide,
+c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse mondaine. Sans
+doute, ils en jugeaient tous ainsi, les privilégiés réunis sur cette
+terrasse fleurie, auxquels la destinée bienveillante avait épargné les
+angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient jouir, dans
+l’ignorance du terrible souci d’argent, de ce beau crépuscule d’été...
+
+Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des êtres groupés là
+connaissait l’amertume du pain péniblement gagné, l’institutrice
+d’Yvonne, une pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait de
+faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée sur les épaules
+d’Yvonne, elle était restée à l’écart. Elle aussi contemplait le lac
+devenu pareil à une nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui
+s’étoilait...
+
+Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne semblait entendre la
+rumeur des conversations; et, comme lui, elle tressaillit au son de la
+cloche qui annonçait le dîner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Denise cessa de ramer et permit à sa barque de dériver lentement sur
+l’eau miroitante du lac que le soleil piquait d’éclairs. Alors, la main
+arrêtée sur les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse
+de cette matinée d’août, se laissant pénétrer par la grâce pittoresque
+de ce joli pays vert, par le charme du ciel limpide que des vols
+d’hirondelles striaient d’ailes noires.
+
+Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait seulement que c’est
+une douceur de vivre parfois, fût-ce un seul instant, dans l’oubli
+absolu du passé comme de l’avenir, et la pensée muette, de se perdre
+dans l’apaisante inconscience des choses. D’un regard voilé de rêve,
+elle contemplait la route qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant
+presque les eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai, les
+promeneuses qui passaient en toilettes claires, prenant ainsi à distance
+des airs de grandes fleurs vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses.
+Sur le lac, autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient
+l’eau de leur sillage rapide ou lent; périssoires effilées, lancées avec
+une prestesse de flèche, barques moins sveltes, souvent pavoisées
+d’oriflammes, qui, presque toutes, emportaient des êtres jeunes; les
+hommes courbés sur leurs avirons, les femmes nonchalantes, amusées ou
+rêveuses, pailletant l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages
+pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés de lumière.
+
+--Eh! là-bas! gare! jeta une voix sonore.
+
+Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque, dérivant, s’en
+allait vers la petite flottille qui bordait le quai, et un canotier
+avertissait la promeneuse distraite. Vite, elle reprit les rames et ses
+mains nerveuses éloignèrent adroitement sa petite embarcation d’une
+grande qui arrivait, décorée du pavillon des Arnales, couleur d’or,
+comme les cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de paille,
+enguirlandé de coquelicots. Denise distingua vite la jeune fille, assise
+auprès de ses deux amies, au milieu de son habituelle escorte masculine,
+augmentée d’un nouveau venu, en qui, tout de suite, elle reconnut
+Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût perdu parmi les rameurs. D’ailleurs,
+eût-elle hésité que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le
+silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait et appelait, avec
+un petit rire mordant:
+
+--Monsieur d’Astyèves? voulez-vous voir comment une belle artiste
+utilise ses loisirs en villégiature? Regardez canoter la charmante
+Denise Muriel!
+
+Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir qu’un tressaillement
+d’impatience irritée avait secoué Bertrand, certain qu’elle avait saisi
+le propos articulé avec une parfaite désinvolture.
+
+Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine lui lançait un
+amical:
+
+--Bonjour, mademoiselle Denise!
+
+Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et passa inclinant un
+peu, très peu, la tête, pour répondre au salut des autres, dédaignant
+l’hommage de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu les
+comprendre, lui disaient quelle vision charmante elle évoquait, souple
+et jeune, dans sa barque solitaire, le visage rosé par ses mouvements de
+rameuse, par le souffle vif de la brise qui illuminait la peau d’un
+éclat de belle fleur.
+
+D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai, laissant derrière
+elle celui des Arnales et, en droite ligne, elle vint aborder au
+débarcadère.
+
+Encore une finie, de ces promenades capricieuses qui étaient l’un des
+enchantements de ce séjour à Gérardmer que lui offrait l’affection de
+Mme Champdray; un séjour qui avait pour elle la douceur d’un rêve très
+bon et d’une joie imprévue.
+
+L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au moment où elle
+avait l’unique perspective d’un été solitaire et maussade à Paris, sa
+mère partie pour les eaux avec Robert dont il fallait occuper les
+vacances; et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour elle-même lui
+étant interdits par les ressources exiguës de leur budget d’été.
+
+Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se voyant soudain
+enlevée à son isolement, transplantée dans une atmosphère de chaude
+sympathie où elle pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait,
+oublier que la vie lui était lourde de responsabilités et de
+difficultés.
+
+Oh! se laisser vivre! quelle jouissance inattendue c’était pour elle! Et
+comme elle la goûtait, dans tout son être jeune, ardemment
+reconnaissante à la femme délicate qui se faisait un maternel plaisir de
+la lui procurer; touchée aussi des attentions dont l’entourait Mme
+Vanore, une excellente petite femme, mère de famille convaincue, guère
+artiste, admiratrice touchante de son illustre mari qu’elle adorait,
+sans idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant gardé une
+invraisemblable naïveté au milieu du monde d’artistes où elle vivait
+sans s’effaroucher de rien, grâce à sa merveilleuse candeur.
+
+Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle matinée bleue, Denise
+allait reprendre le chemin des Xettes, groupe de chalets et de fermes,
+sur le flanc de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa de Mme
+Champdray.
+
+Mais, sur le quai, elle s’arrêta; la pâle institutrice d’Yvonne, Mlle
+Dusouy, y était assise, attendant le retour des promeneuses qui avaient
+jugé sa présence superflue. Et dans sa solitude, avec une expression
+songeuse sur son visage fané, elle avait un tel aspect de mélancolie,
+qu’instinctivement Denise interrompit sa marche, dans un désir d’offrir
+à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie. Cette pauvre fille,
+traitée chez les Arnales à la façon d’une utile machine, était la seule
+de cette brillante maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui
+tendant la main, elle dit amicalement:
+
+--C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté d’une matinée comme
+celle-ci?
+
+--Ce _serait_ bon, corrigea l’institutrice avec douceur. Je ne sais pas
+beaucoup ce que c’est que d’être libre. Et il ne m’est pas permis de
+désirer l’apprendre. Je le saurai toujours trop tôt!
+
+Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy expliqua avec la même
+simplicité résignée:
+
+--Je vous étonne? C’est que, pour posséder mon indépendance, il me faut
+être sans position, et rien ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je
+dois travailler pour vivre... C’est un malheur qui ne tardera guère à
+m’atteindre, je le crains, car, d’un jour à l’autre, Yvonne va se
+marier. Il en est sans cesse question... Alors, pour moi, ce sera une
+nouvelle place à trouver. Et si vous saviez quelle perspective c’est là!
+Il y a tant de demandes et si peu d’occupations, en somme, pour y
+répondre!
+
+Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice, quoiqu’elle
+parlât très calme, en femme qui, de longtemps, a compris la vanité des
+révoltes contre la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement
+dans la triomphante joie des choses, lui était jaillie des lèvres parce
+qu’elle l’étreignait toute, et elle trouva un écho dans le cœur même de
+Denise. La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de l’avenir!
+
+Presque affectueuse, elle lui dit:
+
+--Oh! oui, je comprends votre inquiétude. Mais ne vous alarmez pas trop
+à l’avance, cela sert si peu heureusement. Très souvent, les choses
+s’arrangent autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs,
+peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas aussi vite que vous le
+supposez. Elle est très difficile!
+
+L’institutrice sourit:
+
+--Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux messieurs tout
+l’été! Il vient encore d’en arriver un nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît
+particulièrement à Yvonne.
+
+Denise revit le jeune homme assis dans la barque, non loin d’Yvonne, il
+est vrai, mais l’enveloppant elle-même au passage d’un regard auquel une
+femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique:
+
+--Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi?
+
+--Les héritières comme elle paraissent toujours charmantes.
+
+Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent de Mlle Dusouy. En
+toute simplicité, elle reconnaissait un fait. Denise, à son tour,
+sourit.
+
+--Vous avez raison, mademoiselle, mais vous parlez à la façon d’un vieux
+misanthrope. Voici vos promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas
+de leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir et bon courage!
+Si je puis vous être utile en quelque chose, je vous en prie, usez de
+moi sans cérémonie...
+
+Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise dans son accueil, elle
+quitta l’institutrice pour s’engager sur la route des Xettes dont elle
+gravit lentement la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau, avec une
+ivresse jeune, au charme que distillait en elle ce paysage de lumière.
+
+Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame Champdray écrivait. Elle
+releva la tête, entendant le bruit léger des pas de Denise, et lui
+sourit.
+
+--Vous voilà rentrée? petite fille. Comme vous êtes rose! Le canotage
+vous réussit. Vous n’avez pas eu d’aventure sur le lac? Vous n’avez ni
+chaviré ni fait chavirer personne?
+
+--Personne! ma grande amie. J’ai même savamment louvoyé autour du canot
+Arnales.
+
+--La blonde Yvonne naviguait?
+
+--Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle s’était jointe un nouvel
+admirateur de sa précieuse petite personne, M. d’Astyèves!
+
+--Comment, d’Astyèves est ici?... Celui-là, ma petite, m’a un peu l’air
+d’être votre admirateur plus encore que celui d’Yvonne.
+
+--N’en croyez rien! madame. Il a, pour chacune de nous deux, une forme
+particulière d’admiration et celle dont il me fait hommage est de telle
+qualité que mieux vaut n’en pas parler!
+
+Une seconde, Mme Champdray considéra cette créature charmante dont la
+jeunesse avait dû apprendre déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu
+d’amertume dans le léger sourire des lèvres,--ces lèvres désirables pour
+ceux-là mêmes qui restaient de froids dilettantes jusque dans la
+vivacité même de leur entraînement.
+
+--Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que clairvoyante... Je n’ose
+pas dire «trop sage». Mais que je regrette de ne pouvoir vous prêcher
+l’illusion!... Enfin, laissons tout cela... Ah! j’oubliais, il y a là
+une lettre pour vous.
+
+Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy, où Mme Muriel faisait
+sa saison. Depuis une semaine qu’elle y était installée, pour la
+première fois, elle donnait signe de vie à sa fille; et Denise, en
+recevant la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait, sans doute,
+aucune chaude caresse de pensée ou même de mot...
+
+Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la lire seule parce
+qu’elle était jalouse du secret de ses impressions. Une petite anxiété
+frémissait en elle devant cette enveloppe encore close, car bien souvent
+les lettres, comme les paroles de sa mère, l’avaient meurtrie; et, une
+seconde, elle s’attarda instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un
+brin de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des choses qui,
+un moment, lui avait fait l’âme joyeuse.
+
+Puis, elle rompit le cachet et lut:
+
+ «Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée au sujet de
+ l’hôtel où tu m’as envoyée? Il est détestable à tous les points de
+ vue, société, chambre, cuisine... Avec tes manies d’économie à
+ outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain confort m’est
+ indispensable. Aussi ai-je dû changer et me suis-je enfin installée
+ beaucoup plus à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne
+ puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses!
+
+ «Seulement, les conditions de mon nouveau gîte sont naturellement plus
+ élevées que celles du petit hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer.
+ Aussi, puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la famille,
+ je te serais obligée de me faire parvenir, sans trop de retard, des
+ capitaux. Je n’aime pas à courir le risque de me trouver à court,
+ d’autant que je désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton
+ frère et que les cochers se montrent fort exigeants. Adresser pareille
+ demande à ton père serait inutile, car il m’a l’air de s’être, à son
+ ordinaire, mis dans les embarras d’argent... Ce qui me force à
+ recourir encore à toi...
+
+ «A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis me défendre de
+ souffrir comme aux premiers jours de notre ruine, je suis satisfaite
+ de mon traitement; et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant! jouit
+ beaucoup de son séjour ici... Mais combien je voudrais, moi, en être
+ loin! Je me sens enveloppée d’une atmosphère de vie facile et
+ luxueuse, de gaieté, d’animation,--dans notre nouvel hôtel
+ surtout!--qui m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la
+ résignation de m’accommoder d’un pareil voisinage et j’ai hâte de
+ regagner ma solitude de Paris où s’engourdit un peu l’amertume de ma
+ vie gâchée!
+
+ «Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce que je te demande et
+ faisant ce sacrifice de tes sages principes d’ordre, puise dans ta
+ réserve les quelques cents francs dont j’ai besoin absolument.
+ Continue à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a l’heur de
+ te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement une société plus gaie
+ que la mienne. Ne t’imagine pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton
+ personnage d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la
+ possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu aurais dû
+ être... Hélas! hélas! nulle mère ne peut souffrir plus que moi de la
+ destinée qui est faite à son enfant!...
+
+ «Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus. Au revoir, ma
+ Denise. Reçois les plus affectueux baisers de ta mère et amie,
+
+ «Germaine MURIEL.»
+
+Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant elle, c’était
+toujours le même horizon baigné de clarté blonde, le même frémissement
+léger des eaux bleues pointillées de voiles blanches; dans l’air chaud,
+la même joyeuse rumeur de vie... Mais elle ne pouvait plus jouir de
+l’éblouissante fête de cette matinée d’été. Ses yeux regardaient sans
+voir. Et, amère, elle murmurait:
+
+--De l’argent, où en trouverai-je? Maman sait pourtant bien que, tout
+juste, nous avons la somme nécessaire pour traverser les mois d’été
+pendant lesquels je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle
+demande, que ferons-nous ensuite?...
+
+Ah! cette misérable question d’argent, sans cesse renaissante, puisque
+ni sa mère ni son père même ne savaient se plier aux obligations
+imposées pourtant par leurs ressources étroites, comme elle en
+connaissait le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le
+chancelant budget! Elle avait justement pressenti que la lettre de sa
+mère lui ravirait sa fragile quiétude! Obsédée par le souci de répondre
+à la demande de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et avec
+combien de discrétion! quelle rigoureuse économie leur était imposée,
+elle ne pouvait plus jouir de la belle journée d’été.
+
+--Denise, ma petite, vous êtes devenue bien songeuse, remarqua
+affectueusement, un peu plus tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si
+votre vieille amie peut vous être utile pour une chose ou une autre, il
+faut recourir à elle tout simplement.
+
+Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux qu’elle jugeait
+devoir garder pour elle seule. Elle remercia Mme Champdray, et même,
+pour répondre à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs, elle
+attendit que son amie fût partie en excursion. Alors seulement, sa
+lettre achevée, elle sentit moins pesante, la mélancolie qui s’était
+abattue sur elle. Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin,
+elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses préoccupations,
+si mesquines et si graves, dans la paix profonde des fins de jour dont
+le silence tombait sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même,
+elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui restait
+abandonné sur ses genoux...
+
+Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce déjà Mme
+Champdray, qui revenait? Non, à la grille, un visiteur parlait à la
+femme de chambre qui l’introduisait; c’était Bertrand d’Astyèves. Il
+était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu dérober sa
+présence. Elle n’y songea pas. Échapper à elle-même lui semblait, à
+cette heure, désirable par-dessus tout!
+
+D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger importun que ce
+Bertrand d’Astyèves qu’elle savait pouvoir tenir pour un agréable
+causeur, supérieur en culture littéraire et artistique à la bonne
+moyenne des hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait pas
+d’être bien femme; et l’intuition que, si la fantaisie lui en prenait,
+elle pourrait réduire à sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait
+d’une complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et aussi
+d’indulgence pour la franchise hardie avec laquelle il la recherchait.
+
+Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger d’accueil, il
+s’approchait:
+
+--Je vous fais toutes mes excuses de troubler ainsi indiscrètement votre
+solitude. Je venais présenter mes hommages d’arrivée à Mme Champdray,
+que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la fin de
+l’après-midi.
+
+--Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous l’attendre?
+
+--Si vous daignez m’y autoriser.
+
+Elle sourit un peu.
+
+--Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité pour vous autoriser
+ou non. Mais ce serait vraiment oublier que je suis traitée ici en
+enfant de la maison et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray,
+soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux pour bien pratiquer
+l’hospitalité en son absence.
+
+Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir très vif. Le hasard
+lui était plus favorable qu’il n’eût jamais osé l’espérer.
+
+--Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce, au risque d’être un
+gêneur, car vous lisiez.
+
+Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait au visage une
+délicieuse expression de toute jeunesse.
+
+--J’aurais lu, peut-être, sans doute même; mais quand vous êtes arrivé,
+je faisais, je crois bien, tout comme les petites filles, je rêvassais
+en regardant le paysage qui m’est un ami avec lequel je m’oublie en
+interminables conversations! Avouez qu’il mérite tant d’honneur et que,
+si accueillant que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où je vous
+retiens vaut mieux encore pour la vue dont on y jouit...
+
+Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large cercle enveloppait
+le lac, les montagnes noires de sapins, les coteaux veloutés par l’herbe
+haute, la petite ville souriante et, s’en détachant, la route étroite et
+blanche qui fuyait, dominée par la chaîne onduleuse des Vosges que le
+crépuscule bleuissait, toutes sombres sous le ciel rose du couchant.
+
+Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait toujours du paysage
+évoqué par la voix musicale dont l’accent venait, une fois encore, de
+trahir une si forte intensité d’impression. En son dilettantisme, il
+goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement de cette
+âme de femme, palpitante de vie ardente et jeune dans une forme
+charmante. Et, très sincère, il dit:
+
+--Vous avez bien raison de planter ici votre tente! Les minutes doivent
+s’y écouler exquises, surtout quand on a le secret d’y enfermer... tout
+ce que vous y mettez...
+
+--Tout?... Mais laissez-moi vous dire que vous ne savez guère quel est
+ce «tout»!
+
+--Oh! je le devine bien un peu.
+
+--Vraiment?... Quelle ambition grande! M’expliquerez-vous d’où vous
+prenez le droit de l’avoir?
+
+Il se mit à rire.
+
+--C’est la récompense de mes profondes méditations.
+
+--De vos méditations... à mon sujet?
+
+--Si j’osais, je répondrais... oui. Ne m’en veuillez pas trop de mon
+audace. Elle vient de ce que... Mais faut-il vous avouer quelque chose?
+
+--Quoi donc?... Avouez toujours, nous verrons ensuite...
+
+--Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement rencontré de femme qui,
+autant que vous, m’induise en tentation de curiosité et d’investigations
+psychologiques!
+
+Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont la chaude lumière
+laissait pourtant les secrets de l’âme bien voilés. Une lueur
+d’amusement y brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse:
+
+--Et alors, ayant succombé à la tentation, vous êtes arrivé à la
+conclusion que vous pourriez, à merveille, démêler ce qui se passe dans
+mon cerveau, étant donné que, par discrétion, vous avez, bien entendu,
+laissé mon cœur de côté?...
+
+Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles, il dit en souriant:
+
+--J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très difficile à
+connaître. Or le mystère attire fatalement les curieux de mon espèce.
+
+Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son fauteuil de paille, elle
+regardait droit devant elle, et il apercevait seulement le profil
+souple, les lèvres un peu entr’ouvertes par une expression de
+scepticisme.
+
+--Vous me faites trop d’honneur! J’imagine que si les curieux
+pénétraient le mystère qui les tente,--surtout parce que c’est le
+mystère!--ils se trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils
+se sont mis en bien inutiles frais d’imagination!
+
+--Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr!
+
+--Parce que?
+
+--Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes possédant chacune ses
+richesses propres et son imprévu...
+
+Elle eut un imperceptible froncement de sourcils et le regarda bien en
+face, intéressée malgré elle, pourtant.
+
+--Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique je déteste me voir mise
+en jeu, je serai, pour une fois, indifférente à cette impression afin
+d’apprendre quelles sont les différentes femmes que vous avez
+découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire, n’est-ce pas?
+
+--Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je pense qu’en la
+circonstance, vous êtes savante à ne pouvoir désirer l’être davantage!
+Ne vous moquez donc pas de ma petite science et des résultats de mon
+humble travail d’observation... La première _vous_ que j’ai rencontrée
+chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse, elle enthousiasmait un
+public de snobs, qui l’écoutait pourtant de son mieux; sans mériter,
+d’ailleurs, pareille fortune, je le reconnais en toute conviction... Et
+cela est ma très modeste opinion!
+
+Cette fois, elle riait franchement.
+
+--Vous faites bien d’ajouter cette explication, car j’allais renier
+cette _moi_, si ridiculement juchée sur le piédestal de sa haute opinion
+d’elle-même.
+
+--Vous l’eussiez reniée, soit! Mais si vous daigniez livrer toute votre
+pensée, vous avoueriez que vous teniez en piètre considération, la
+partie peut-être la plus brillante de votre brillant auditoire, et que
+les hommages les plus respectueux étaient impuissants à monter jusqu’à
+vous!
+
+Presque bas, elle murmura avec amertume:
+
+--Les plus respectueux!...
+
+--Oui, les plus respectueux; il n’en est pas d’autres qui puissent
+s’adresser à vous...
+
+De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le comprit si
+sincère,--en cette minute-là, du moins!--qu’elle eut envie de lui crier
+merci. Mais ses yeux seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien
+fragile tendu tout à coup entre eux.
+
+--Me direz-vous comment vous êtes arrivé à une telle conclusion quant à
+mes impressions chez Mme Arnales?
+
+--En vous entendant chanter chez Mme Champdray et chez Vanore. Vous
+étiez toujours la même admirable artiste,--laissez-moi vous le dire,
+c’est tout uniment la vérité...,--mais vous n’aviez plus à faire
+l’effort d’oublier votre public; vous vous sentiez trop bien, chez
+Vanore, en union d’âme avec ceux qui vous écoutaient, des fervents de
+musique comme vous-même... Aussi, comme vous avez chanté ce soir-là! Je
+crois que dans mes plus vieux jours, je posséderai encore vivant le
+souvenir de l’absolue jouissance artistique que je vous ai due pendant
+cette inoubliable soirée.
+
+Son visage se rosa un peu, tant était expressif l’accent de d’Astyèves.
+Sans répondre, elle songea tout haut, très simple:
+
+--Oui, je me souviens de la soirée dont vous parlez... La nuit était
+admirable!... Je me rappelle que, tout en chantant, je la regardais, et
+sa beauté opérait sur moi comme un charme... Encore une autre _moi_,
+celle qui subit si fort la magie des belles nuits d’été...
+
+--La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller à la dérive sur le
+lac...
+
+Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur et caressant:
+
+--Décidément, vous êtes un homme de grande perspicacité! Comment
+avez-vous deviné que je goûtais autant mes promenades sur le lac?
+
+--Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées, pour vous sentir
+conquise toute par la beauté souriante de ce paysage de verdure et d’eau
+bleue...
+
+Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac qui se moirait de
+pourpre et d’or et, pensive, elle dit:
+
+--C’est vrai, j’aime Gérardmer... Vous, pas?
+
+--Oh! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée, en trop mondaine
+compagnie pour avoir eu le loisir même d’en sentir le charme...
+
+--Eh bien, si vous voulez être séduit en une seule promenade, si vous ne
+craignez pas les montées un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure
+favorite, sans importune société, en un lieu tout près d’ici, appelé les
+Gouttridos. Vous y trouverez une ferme isolée sur la hauteur d’une
+colline, au milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux de
+vallon tout boisé... Puis, par delà le lac, vous apercevrez un lointain
+de montagnes fuyant les unes derrière les autres, obscures ou presque
+pâles dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme vivant, un
+souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau des sources de ce pays!...
+Et tout cela vous fera rêver ou penser,--selon que vous avez une âme de
+poète ou de... philosophe... Tout cela vous charmera, si vous avez des
+yeux de peintre. Et tout cela vous laissera indifférent, si vous avez
+tout bonnement une âme mondaine de clubman!
+
+--Espèce d’âme que vous méprisez de toutes vos forces! Ah! quelle
+artiste vous êtes aussi pour peindre la nature!...
+
+De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se ravivait en
+lui,--envahissant comme un flot,--de tenter de l’éveiller à l’amour qui
+ferait d’elle une incomparable créature, de conquérir son âme et sa
+pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune beauté.
+
+L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait, que, peut-être, il
+eût dû prendre congé. Mais il ne se résignait pas à dire les mots qui
+rompraient le charme que tout son être subissait, surtout à cette heure
+exquise des fins de jour qu’il aimait entre toutes. Les paroles que les
+âmes entendent lui montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans
+avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La cloche d’entrée
+vibrait de nouveau, et Mme Champdray apparaissait sur le seuil du
+jardin.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur l’horizon du lac, où la
+lumière pénétrait doucement tamisée par les larges stores écrus, Mme
+Champdray écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre la voix de
+Denise et, repoussant un peu le feuillet que noircissait sa haute
+écriture, presque masculine, elle appela:
+
+--Denise, vous sortez?
+
+La porte s’ouvrit.
+
+--Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger, entrer vous dire au revoir?
+
+--Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très bien venue. Où courez-vous
+encore après avoir circulé toute la matinée? intrépide petite
+promeneuse.
+
+--Ce matin, je n’étais pas en route pour mon plaisir. J’avais la
+répétition du concert de charité au casino et de la messe en musique de
+dimanche. Vanore est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes
+les occasions lui paraissent bonnes.
+
+--Parce que, sachant mieux que personne tout ce que vous valez, petite,
+il est fier de vous et prépare, dans son affection pour vous et dans son
+amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont vous ne vous souciez
+pas assez.
+
+Une ombre voila le jeune visage souriant.
+
+--Follement, j’espère toujours y échapper, quoique chaque jour me
+pénètre davantage de la conviction que j’espère en vain. Les
+circonstances seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra à un
+moment ou à un autre. Pendant que je suis ici, au moins, je veux
+l’oublier...
+
+--Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes, ma pauvre petite.
+Pourtant Dieu sait que je trouve sage de vivre pleinement dans l’heure
+présente quand elle n’est pas trop mauvaise... Fuyez-moi, ma chérie.
+Allez-vous-en jouir de cette belle journée... Où cela?
+
+--Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter ses enfants et leurs amis.
+
+--Une petite fête enfantine à laquelle leur père se dérobera, tandis que
+le bon Grisel y figurera allégrement dans la certitude de vous y
+retrouver. Ma mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui tournez
+pas absolument la tête comme aux autres...
+
+--Aux autres?...
+
+Mme Champdray sourit:
+
+--Je parle de la colonie masculine habitant la villa Arnales qui m’a
+l’air de brûler en votre honneur plus ou moins discrètement.
+
+--Comme on brûle pour un modeste professeur de chant, puisque c’est
+surtout le personnage que je remplis chaque jour en ce moment chez Mme
+Arnales.
+
+--Une vraie corvée que vous avez acceptée là, enfant. Il fallait confier
+à Vanore le soin de leur déclarer que les amateurs de leur qualité ne
+devaient point se mêler de chanter sa musique et laisser ces
+musiciennes, du genre perruches, patauger à leur aise dans les chœurs
+qu’elles ont la regrettable ambition d’exécuter!
+
+Une amertume un peu mélancolique effleura la bouche fraîche.
+
+--Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment, car j’ai le caractère
+si malheureux que le professorat me paraît sans nul charme; mais ce
+n’eût pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être sage!
+
+Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à d’inutiles
+confidences sur ses soucis matériels. Ah! oui, certes, elle n’avait que
+trop de motifs de ne négliger nulle occasion de parer aux dépenses
+inattendues provoquées par la façon de vivre de Mme Muriel, aux eaux.
+Mais cela ne devait regarder qu’elle seule. Et, sans permettre à sa
+vieille amie de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver un
+accent gai:
+
+--D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas aussi absolument
+insipides que vous le supposez! Elles se trouvent coupées par toutes
+sortes d’incidents pouvant être qualifiés d’amusants, quand on les
+regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et les appréciations de
+Mme Arnales sur l’effet des chœurs, les rappels à l’ordre adressés à
+Sabine qui bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations
+avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences contenues d’Yvonne,
+quand elle s’aperçoit trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc.,
+etc... C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue aux
+répétitions! Les choristes masculins, heureusement, relèvent le niveau
+des chanteurs. Plusieurs sont vraiment bons musiciens...
+
+--Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas? Ce garçon est décidément doué à
+merveille en tout. Il est né pourvu de ce qui peut constituer un
+séducteur moderne... Physiquement, il a pour lui son allure de
+gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique... Au moral,
+il possède une très vive intelligence de raffiné, une discrète ambition,
+un égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût habitué à suivre sa
+seule fantaisie, à rechercher les choses finement délectables, pour sa
+propre satisfaction; susceptible d’emballements violents que sa froide
+volonté saura toujours maîtriser, coûte que coûte, quand il le jugera
+sage, ayant juste assez de cœur pour réussir à jouer un personnage de
+charmeur, sans compromettre son propre repos... Une nature intéressante
+à étudier, en somme; sinon à laquelle il faudrait se fier! Cet homme, si
+chevaleresquement courtois pour les femmes, saurait, j’en suis sûre, se
+montrer cruel,--dans l’ordre sentimental, s’entend!--non pas avec une
+inconscience, mais avec une insouciance parfaite!
+
+Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée, avec la mordante
+vivacité dont elle était coutumière quand un sujet la préoccupait.
+Denise, droite devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris
+du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement très net,
+qu’elle sentait si juste, lui était délicatement destiné. Car la femme
+clairvoyante qu’était Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de
+séduction entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement ou non...
+
+Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans celui de sa vieille amie,
+avouant sans honte qu’elle avait compris le conseil; puis, se penchant,
+d’un geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray:
+
+--Merci de veiller ainsi sur votre fille! Mais ne craignez rien pour
+elle... Vous savez que les circonstances se sont chargées de la rendre
+aussi sceptique que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est bien
+résolue à ne pas se permettre de souffrir par le fait de M. d’Astyèves
+ni d’un autre...
+
+--Et ce sera sagement à elle!... Sur cette double conclusion,
+sauvez-vous, ma chérie, vous serez en retard, et j’oublie, moi, tout à
+fait mes paperasses en bavardant avec vous.
+
+Elle obéit et sortit.
+
+Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été remarquablement
+beau. A travers les frondaisons vertes, l’air vibrait de chaud soleil et
+bruissait dans les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait
+dans la brise... Et une fois encore, tandis que de son pas souple, elle
+descendait la côte des Xettes, toute la jeunesse de Denise lui monta au
+cerveau, la pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci dans
+la sérénité de l’heure présente. En bas de la côte, elle dut s’arrêter,
+au moment de traverser la route pour gagner le sentier qui grimpait aux
+Gouttridos. Dans un fin poudroiement de poussière, un mail arrivait,
+lancé au trot de ses quatre chevaux dont les sabots heurtaient la terre
+très sèche, celui des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes
+claires, de chapeaux fleuris...
+
+Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde la bouche de Denise:
+
+--Eux en haut! moi en bas, dans la poussière, ainsi qu’il convient!
+Comme c’est symbolique!
+
+Les hommes s’étaient découverts pour la saluer, plus d’un, avec le
+regret ravivé qu’elle se fût refusée le matin à faire partie de la
+promenade. Bertrand d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux; peut-être
+retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une semaine à Gérardmer,
+et installée dans une villa où il habitait maintenant avec elle.
+
+Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir que son
+séjour à Gérardmer, en même temps que les Arnales, pourrait favoriser le
+mariage avec Yvonne que souhaitait tout bas son ambition maternelle.
+
+La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa liberté d’action qu’il
+ne pouvait posséder, étant l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré
+de toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être entravé par
+l’hospitalité reçue.
+
+Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il le lui eût hardiment
+avoué dans l’abandon soudain d’une causerie...
+
+Oh! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses, nouant entre eux
+d’indéfinissables liens dont elle avait à peine conscience. Tout à coup,
+parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours d’août qui s’étaient
+écoulés légers et doux, elle s’apercevait soudain de la place qu’y avait
+tenue Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement, elle l’avait vu,
+pendant des excursions faites en une même société; aux brillantes
+réceptions de Mme Arnales où elle remplissait son personnage d’artiste;
+et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises soirées musicales
+chez les Vanore et chez Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de
+toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne se ressemblaient;
+quelques-unes avaient été spirituellement gaies; d’autres, presque
+graves, les meilleures peut-être... D’autres encore avaient ressemblé à
+des escarmouches dans lesquelles leurs deux personnalités,--masculine et
+féminine,--s’attiraient, se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient;
+dans lesquelles, sourdement, grondait la passion de l’homme...
+
+Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la même curiosité, le
+souci constant d’elle, vers qui il était jeté par l’attrait violent dont
+elle avait eu l’intuition dès leurs premières rencontres. Elle avait
+reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui disent à une femme
+qu’elle est l’unique, fût-ce même pour un fugitif instant... Mais
+toujours aussi, avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait
+senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir, de faire naître
+en elle, le même vertige qui l’entraînait, lui...
+
+D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée, dédaigneuse de
+cette attention dont il lui faisait l’honneur; autant qu’elle l’était
+des hommages des autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui, tous,
+pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent volontiers murmuré
+qu’elle était mieux que belle, exquisement faite pour éveiller l’amour!
+Pourquoi donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les autres?
+Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner, la charmer même
+quelquefois; faire qu’elle ne s’offensât pas d’être recherchée par lui
+avec une sorte d’audace passionnée qui contredisait bizarrement son
+apparence de froideur nonchalante...
+
+Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure plus lente, sa pensée,
+aiguisée par les dernières réflexions de Mme Champdray, fouillant dans
+son souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et nouvelle
+sensation d’allégresse sans nom, dans laquelle il lui semblait délicieux
+de vivre. Était-il possible que le parfum d’amour dont Bertrand
+l’enveloppait en fût l’aliment; qu’elle, toujours si bien gardée dans sa
+hautaine volonté de ne se permettre ni un rêve, ni un espoir, pût avoir
+laissé cet étranger se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors que,
+jamais, il ne devait être rien pour elle!... Puisqu’elle n’était pas de
+celles qu’on épouse, elle ne devait pas s’exposer à ce qu’on pût la
+croire des autres...
+
+Lui, Bertrand, comment la jugeait-il?... Une rougeur passa sur son
+visage. Gravement, elle songea:
+
+--Il me faut prendre garde à moi! En ce moment, j’ai trop fort le désir
+d’aimer, le besoin d’être aimée. Et je n’en ai pas le droit...
+
+Une impatience fière la secouait d’être faible ainsi, de ne pouvoir
+mieux étouffer la plainte sourde de son cœur de vingt ans. Certes non,
+elle n’aimait pas d’Astyèves! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût si
+fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle éprouvât un dangereux
+plaisir à le sentir, près d’elle, tout vibrant du trouble où elle le
+jetait, non plus seulement par son chant, mais par son charme de femme.
+Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer l’être, la sagesse lui criait de
+se dérober--pour n’être pas tentée,--à la douceur grisante de se savoir
+la toute-puissante...
+
+--Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner?
+
+Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa rêverie. En bas de la
+rude côte qui montait aux Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et
+souriante de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille pour la
+saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules de charretier, disait
+dédaigneusement Yvonne Arnales, il portait un filet gonflé de paquets.
+
+En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors s’arrêta, pour
+tamponner son front moite, son cou vigoureux que le soleil avait tanné
+et qui luisait, avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de
+flanelle.
+
+--Quelle chaleur! Comment pouvez-vous trotter si vite, mademoiselle
+Denise! Je vous voyais détaler avec tant de prestesse que j’ai eu peur
+un instant de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide...
+Auprès de vous, je me produis l’effet d’un éléphant!
+
+Il parlait avec sa bonne humeur communicative, immobilisé pour reprendre
+haleine, sa large poitrine de garçon trop gros, se dilatant éperdument.
+Il était si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait
+une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente et naïve vanité de sa
+grande fortune de manufacturier, son manque de distinction qui
+n’atteignait, d’ailleurs, point la vulgarité, son absence totale de
+culture artistique, voire même littéraire, avec une intelligence très
+vive d’homme d’affaires.
+
+A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était guère le
+bienvenu. Mais il paraissait si content de l’avoir rencontrée qu’elle
+n’eut pas le courage de se dérober et, résignée, elle interrogea,
+attendant de bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour
+entreprendre la montée:
+
+--Mme Vanore est déjà partie avec les enfants?
+
+--Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture à âne, emportant les
+provisions du goûter.
+
+--Y en avait-il donc tant que cela?
+
+--Mais... suffisamment; j’y ai veillé et je crois que nous goûterons
+bien!
+
+Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit à rire, distraite,
+malgré elle, de ses préoccupations.
+
+--Est-ce que vous seriez gourmand?
+
+--Très gourmand! je l’avoue à ma grande confusion. J’espère qu’en vous
+faisant ma confession, je ne vous choque pas trop, vous qui avez
+l’appétit d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce défaut, si
+vous jugez que c’en est un, songez que dans notre province, les
+distractions chôment et que les bons repas finissent par en constituer
+une qui n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans notre région!
+
+De toute évidence, il en était satisfait,--comme de tout ce qu’il disait
+ou faisait,--mais avec tant de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de
+lui en vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à marcher. D’un
+pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée où, trop rarement, des
+bouquets d’arbres jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec
+le même entrain:
+
+--Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire goûter de ma cuisine, car
+elle serait digne de vous, j’en suis sûr, et capable de vous rendre
+gourmande à votre tour! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous faire
+connaître ma maison et mes serres qui sont tout à fait remarquables,
+disent tous les connaisseurs, mes usines et mes terres qui les
+entourent, riches en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne
+pourriez-vous...
+
+Et soudain son accent devint presque timide, ses yeux bleu pâle prirent
+une expression de prière:
+
+--Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer une journée chez moi?...
+Je serais très heureux de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne
+vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné de belles tentures
+que m’a procurées un tapissier de Paris. Vous trouverez, par exemple,
+qu’il y manque un piano; mais je ne suis malheureusement pas musicien du
+tout. Jamais je ne l’avais regretté avant cet été, quand j’ai vu comme
+tous trouvaient beau ce que vous chantez...
+
+--Cela ne vous semble pas ainsi? interrogea-t-elle, amusée de nouveau.
+
+De son accent de bonne humeur, il avoua, sans façons:
+
+--La musique de Vanore me paraît un bruit discordant et
+incompréhensible, qui me ferait volontiers hurler comme une bête! Je
+puis le déclarer carrément, car il le sait et en rit. Et pourtant,
+croyez-moi, c’est la simple vérité que je vous dis! Quand vous la
+chantez, elle me semble tout autre... Le son de votre voix est une
+caresse...
+
+Un pli léger raya le front de Denise; et, pour empêcher que la
+conversation n’évoluât vers elle, sans relever les paroles du jeune
+homme, elle reprit, la pensée un peu distraite:
+
+--Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter de n’être pas
+musicien! Vos journées semblent remplies par tant d’occupations!
+
+--Ah! diable, oui, elles le sont! bien plus encore, j’en suis certain,
+que vous ne pouvez l’imaginer; tellement que je me sens tout désorienté
+quand je me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de mes heures
+pour mon seul plaisir!
+
+--Cela ne vous paraît pas très agréable?
+
+--Agréable, oui, dans une certaine mesure... Mais, par moments, j’ai
+l’impression de commettre une mauvaise action en me déchargeant ainsi de
+mon travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner pour moi! C’est
+que, voyez-vous, mademoiselle Denise, je vis tellement mêlé à eux, que
+nous finissons par former tous une grande famille dont je me sens le
+chef, un peu le père... Et il n’est pas chic à un père de famille de
+prendre des vacances quand ses enfants en sont sevrés!
+
+Une vraie sympathie éclairait le regard dont Denise enveloppa une
+seconde son robuste compagnon de route. Elle savait qu’il était
+réellement bon, que son exclamation n’était pas une phrase vaine, et
+elle eut un sourire très amical pour lui répondre:
+
+--Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien simplifier le problème,
+qu’on dit si difficile à résoudre, des rapports entre les patrons et les
+ouvriers!
+
+--Bah! il ne l’est pas autant que le prétendent tous les politiciens de
+malheur dont le terrible bavardage envenimerait toutes les situations!
+Ah! que je les exècre! Autant que les écrivassiers qui, à tort et à
+travers, se mêlent de donner leur avis, au gré de leur imagination, sur
+ce qu’ils appellent la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent
+rien, mais rien du tout! en somme, parce qu’il leur manque l’expérience
+que nous autres, hommes d’action, pouvons seuls avoir... Sapristi!
+qu’ils se taisent donc sur ce qu’ils ignorent! S’ils veulent barbouiller
+du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères qui se complaisent
+à couper des cheveux en quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter
+la vie humaine comme un écheveau d’inextricables difficultés... alors
+qu’en vérité, elle est si simple! Ne trouvez-vous pas?
+
+Si simple! En l’entière sincérité de son âme, il en jugeait ainsi; et,
+une seconde, Denise l’envia, elle qui ne savait que trop combien, au
+contraire, peut être douloureusement compliqué le problème d’une
+destinée! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors d’haleine, autant par
+sa loquacité que par la rudesse de la côte, pénible pour sa corpulence;
+et, d’un œil d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait
+la ferme des Gouttridos, but de leur excursion. Elle, pensive, regardait
+l’horizon qui, superbement, s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres
+et de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la nappe étincelante
+du lac...
+
+Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse de discuter
+avec Grisel:
+
+--Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis, ni sur la simplicité de
+la vie, ni sur la réprobation que méritent, d’après vous, les écrivains
+qui étudient uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt que je
+comprends fort!... peut-être parce que je vis auprès de Mme Champdray,
+qui est une admirable psychologue. Songez que nos actes, surtout les
+plus graves ne sont, en somme, que la mise en œuvre de nos idées, de nos
+sentiments! Comment ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine?
+
+La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu assombrie. Il
+semblait perplexe, presque confus, et se remit à marcher, la tête
+penchée vers la terre, blonde de soleil:
+
+--Vous trouvez, n’est-ce pas? que je parle comme un ignorant, un idiot!
+et que je ferais mieux de me taire que de juger de ce qui n’est pas de
+ma compétence...
+
+--Mais du tout! Je...
+
+--Oh! si, si! Et vous avez raison! Je suis un homme d’affaires, rien de
+plus! Je ne me connais pas un brin aux choses de l’esprit, et les
+méditations philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment
+fatalement! Pourtant, je ne suis pas tout à fait ennemi de la lecture.
+Je reçois cinq ou six journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer
+mon jugement; mais les romans ne sont guère mon fort. Puisque je vous
+fais mon humble confession, je vous avouerai que je n’ouvre guère ces
+sortes de bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer. Ainsi, l’autre
+jour, en venant ici, j’en ai acheté un, qui ne m’a pas ennuyé,
+d’ailleurs, car il renferme des idées justes. Je l’avais choisi parce
+que je sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains!
+
+--Quel était ce roman? questionna Denise intriguée.
+
+--_Le Maître de forges._ Il est vraiment fait avec beaucoup de talent et
+je comprends que l’auteur ait tant d’admirateurs! Vous l’avez lu?
+
+--Oui, je le connais..., dit-elle évasivement, redoutant un peu une
+digression littéraire de Grisel, qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet
+que sur celui de ses machines ou de ses propriétés...
+
+Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment sur le roman en
+question, stimulé par le désir de ne point passer pour un complet
+illettré aux yeux de Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme
+était atteinte; et, dévalant à leur rencontre, accourait Jean Vanore,
+l’aîné des enfants, le fidèle chevalier de Denise, qui la saluait d’une
+exclamation de reproche:
+
+--Comme vous arrivez tard! Maman avait peur que vous ne veniez pas. Vous
+lui aviez promis d’être ici de bonne heure!
+
+Prestement, Grisel riposta:
+
+--C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui demandant la permission
+d’être son cavalier... Et les gros individus de mon espèce ne montent
+pas vite! Ne la gronde pas, mon garçon... Et puis, mets-toi bien dans la
+tête que, autant que toi, j’aime la compagnie de Mlle Denise... Chacun
+son tour d’en profiter!...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière eux et entraient
+dans la prairie qui, sous les arbres, s’allongeait tout autour de la
+chaumière du tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y
+dominait le large horizon des sommets onduleux, des plaines vertes, des
+ravins boisés que mouillait la fraîcheur d’invisibles ruisselets,
+creusant, parmi les mousses, leur fin sillage.
+
+Mais de cette beauté des choses qui, au premier regard, pénétrait
+Denise, si souvent qu’elle en eût joui déjà en ce lieu même, nul
+sûrement ne prenait souci à cette heure aux Gouttridos... Ni le
+tisserand qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais
+tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible sur son
+métier; ni sa femme, absorbée comme lui par sa tâche, dans la pièce
+basse où s’épandait l’odeur forte des _géromés_ empilés sur des claies,
+près du lit... Tous deux, enfermés dans l’humble monde de leur labeur
+quotidien, n’entrevoyaient rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir,
+la pensée muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers qui
+venaient, pour une heure, leur demander l’ombre fraîche de leurs arbres;
+indifférents à l’éclat de la gaieté des petits, dont les rires
+montaient, en sonorités claires, dans l’air chaud.
+
+Toute rouge sous son grand chapeau de paille, tour à tour impatientée et
+amusée par les évolutions capricieuses des enfants autour d’elle, Mme
+Vanore s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts de leur
+goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et garçons, dont l’aîné se
+trouvait être Jean, qui employait ses quatorze ans à exciter les plus
+jeunes, malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et ses efforts
+pour maîtriser l’exubérance de Huguette, le numéro trois des Vanore,
+aussi _garçon_ que son jumeau Robert.
+
+--Denise! voici Denise! avaient clamé les voix enfantines à l’apparition
+de la jeune fille.
+
+Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites créatures
+joyeuses; et tous, en troupe folle, accouraient vers elle, entraînés par
+Huguette qui bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux de ses
+cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre Madeleine, dont l’exclamation
+trahit la détresse:
+
+--Denise, heureusement, vous arrivez! Vous allez savoir vous faire
+obéir, vous! Ils ne m’écoutent pas!
+
+--Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement Mme Vanore,
+tellement qu’on surveillait votre arrivée! Huguette vous avait aperçue
+de loin sur la route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être
+d’Astyèves.
+
+--Parce que? fit Denise avec un léger tressaillement.
+
+La petite femme se mit à rire, tout en continuant à sortir des fruits
+d’un panier.
+
+--Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis en goût par les
+perspectives alléchantes de notre lunch champêtre aux Gouttridos, l’a
+invité, en manière de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si bon
+lui semblait. Et je crois que bon lui semblera; notre société ne
+paraissant pas trop lui déplaire!
+
+Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre d’impatience et de plaisir
+l’énervait soudain; et, à peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier
+gaiement:
+
+--Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris, par les bons yeux de
+Huguette, pour l’élégant Bertrand d’Astyèves!
+
+--Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion n’a pas été longue!
+D’ailleurs, j’ajoute tout de suite que la jeunesse n’a nullement
+regretté de vous voir apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait
+votre complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver que vous
+méritez sa confiance, venez m’aider à lui donner la pâture et délivrer
+ainsi Denise... Tous, ils l’accaparent plus que de raison!
+
+--Fichtre! je le comprends! Je voudrais bien, moi aussi, l’accaparer!
+
+Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots. Sa cousine le regarda un
+peu surprise.
+
+--Bah! Charles!... Vraiment? Je ne m’en étonne pas; mais, vous savez, si
+le cœur vous en dit, accaparez!
+
+Il eut un haussement d’épaules:
+
+--Je ne serais pas de force... Du moins, maintenant! Les objets d’art ne
+sont pas encore à mon usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un
+romanesque!
+
+Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants qui s’agitaient de
+plus belle autour des paniers entr’ouverts, dont Denise et les
+gouvernantes sortaient les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de
+plus, se prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à tous les
+menus services qu’on réclamait de lui, bavard et gai, obligeant pour Mme
+Vanore, très attentif auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup,
+semblait devenue franchement souriante, sans nul souci d’âme, jeune
+presque autant que les petits dont elle s’occupait avec une inépuisable
+complaisance, amusée de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs
+caprices, de leurs volontés.
+
+Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie vers le vieux banc
+vermoulu, isolé près de la chaumière, devant l’incomparable horizon, au
+sommet du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient très bas dans
+l’épaisse frondaison des arbres de la vallée. Et tout à coup, comme une
+fois encore, elle tournait la tête vers le chemin désert, une pensée
+déchira son esprit, incisive:
+
+--Je regarde ainsi vers la route, parce que je m’attends à y voir
+apparaître Bertrand d’Astyèves.
+
+Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière pour se dissimuler
+la vérité. Soudain, elle en prenait pleine conscience; depuis la minute
+où Blanche Vanore avait annoncé la visite possible du jeune homme, elle
+l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait venir, venir pour
+elle... Ah! qu’elle était folle! Mais que cette folie avait de charme,
+et que c’eût été bon de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter,
+toujours lutter! contre elle-même, contre la destinée... Que Grisel
+était donc privilégié de pouvoir trouver la vie simple!
+
+Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa volonté à être occupée
+de la phalange d’enfants qui l’entourait, à aider Blanche Vanore dans
+son rôle maternel, à se distraire en écoutant les intarissables propos
+de Grisel, qui goûtait avec conviction, engloutissant, à belles dents,
+les tartines de pain bis, son appétit rival de celui de Jean.
+
+Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides de mouvement
+après leur immobilité pendant le goûter, s’éparpillaient en courses
+folles à travers la prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied
+d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de lentes bouffées,
+laissant, cette fois, aux femmes, le soin de remettre un peu d’ordre
+dans les paniers dépouillés de presque tout leur contenu. En conscience,
+Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée, fuyant sa pensée,
+sourde à l’obscur vœu qui palpitait toujours en son cœur de femme.
+
+Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore éclata soudain, amicale et
+familière:
+
+--Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter, vous arrivez trop
+tard, mon ami. Nous avons tout mangé!
+
+Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement instinctif de tourner
+la tête vers lui. Il ne fallait pas qu’il pût même soupçonner la chaude
+sensation de plaisir qui passait en elle comme une large vague
+caressante. Elle l’entendit répondre du même ton qui l’avait accueilli,
+échanger quelques brèves paroles avec Grisel. Puis elle devina qu’il
+venait à elle.
+
+--Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez me faire même l’aumône
+d’un pauvre mot de bienvenue?
+
+Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna la sienne qu’il
+effleura des lèvres, pendant qu’elle répondait avec un badinage voulu:
+
+--Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de Gœthe! Un peu plus
+tôt, vous auriez pu voir _Charlotte_ faisant la légendaire distribution
+de tartines. Maintenant, la représentation est finie.
+
+--Je sais; Mme Vanore m’a déjà averti de ma malechance. Mais l’homme ne
+vit pas seulement de pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de
+goûter que je suis venu... J’aspire à plus et à mieux... Vous vous en
+doutez bien un peu?
+
+--Pourquoi m’en douterais-je? Ne soyez pas trop ambitieux, si vous
+craignez les déceptions...
+
+--Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter,--de toute mon âme,
+c’est vrai!--jouir de la réalisation d’un rêve que vous avez fait
+naître, dès notre première rencontre dans le jardin des Xettes, vous
+souvenez-vous?... celui de me trouver avec vous ici, devant ce paysage
+que vous m’avez appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par la
+façon dont vous m’en avez parlé! Seulement...
+
+--Seulement...? répéta-t-elle, cherchant à fuir la caresse de son
+accent.
+
+--Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute à moi... Il est
+certaines présences dont je suis jaloux, à souffrir follement de devoir
+les partager! Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire
+jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques pour pouvoir,
+pendant le chemin du retour, à cette heure du crépuscule dont j’ai le
+culte comme vous-même, vous enlever sans pitié à Mme Vanore et à sa
+suite!
+
+Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.
+
+--Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux. Et si je refusais
+de vous laisser ainsi disposer de moi?
+
+--Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de l’être...
+
+--Nous ne sommes pas des amis et nous ne le serons jamais. Ne protestez
+pas, insista-t-elle, arrêtant les mots qu’elle lui devinait sur les
+lèvres. Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible!... Du
+moins, tant que nous ne serons pas de vieilles gens, très rassis!
+
+Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie qu’il rêvait de
+trouver en elle! Et une impatience le fit tressaillir de la voir si
+clairvoyante et, en même temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc
+jamais la douceur de ses lèvres? Ne verrait-il jamais luire, dans ses
+yeux, l’expression dont il avait la hantise?
+
+Et, un peu amer, il dit:
+
+--Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire!
+
+--Ne vous en offensez pas... Je n’ai confiance en aucun homme et n’ai
+foi qu’en quelques femmes, très rares...
+
+--Vous êtes dure, si vous êtes sincère!
+
+--Je le suis toujours... Ne vous en êtes-vous pas encore aperçu?
+
+--Oh! si! Comme je sais que vous êtes une farouche petite Valkyrie, à
+qui j’ose à peine livrer un peu de ma pensée... quand vous l’emplissez
+toute!...
+
+Elle sourit un peu, mais son sourire avait une amertume mélancolique.
+
+--Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en souffre la première! Si vous
+saviez comme j’envie les femmes qui peuvent vivre encore dans
+l’illusion!... Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre
+ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me sera jamais rendue. Ah!
+quel regret fou j’en ai par moments! Et comme j’ai soif, à certaines
+heures, de jouir,--même jusqu’à en être enivrée,--de la belle richesse
+de mes vingt ans, dont chaque jour m’enlève une parcelle... Gardez-m’en
+le secret, n’est-ce pas? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de vous
+laisser voir ainsi ma faiblesse!
+
+--Le ridicule! C’est vous, la sincérité absolue, qui osez dire cela?
+Comme si vous ne soupçonniez même pas quelle joie vous m’apportez, quand
+vous voulez bien m’abandonner même un rien de votre vraie _vous_ dont je
+suis avide!
+
+Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet accent qui fait les
+âmes plus proches. Denise le sentit si sincère qu’un frémissement la
+secoua. Machinalement, ils avaient marché vers le banc solitaire où
+personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours en silence, et
+Blanche Vanore, son dernier bébé dans les bras, surveillait les petits
+qui jouaient autour d’elle. Les grands exploraient les alentours de la
+chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.
+
+Lentement, une brume fine enveloppait le lointain bleu des montagnes.
+Les ombres se mouraient dans les lumières pâlies; le ciel se rosait; et,
+dans le creux des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes sombres
+d’un vert sans reflet. Une immense paix tombait sur les êtres et les
+choses.
+
+Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui était cher; puis, sans
+relever les mots échappés à d’Astyèves, elle demanda, très simple:
+
+--Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant, que j’aime les Gouttridos?
+J’y laisserai beaucoup de moi, car j’y ai beaucoup songé; même,--écoutez
+ceci, puisque vous appréciez les confidences!--j’y ai pensé des choses
+irréalisables, comme de m’enfouir dans une solitude pareille à celle-ci
+pour y connaître, au moins, la paix, à défaut de...
+
+--De bonheur? Ce serait un espoir bien inutile! Vous n’y trouveriez
+sûrement pas cette paix à laquelle vous aspirez, parce que votre
+jeunesse se révolterait contre la mort dans laquelle vous prétendriez la
+jeter toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le temps d’être
+lassés par les années trop nombreuses, de rêver l’apaisement glacial de
+la solitude! Vous, restez dans la vie! demandez-lui ce qu’on ne lui
+demande que dans la jeunesse, ce que vous-même souhaitez... Goûtez-en la
+saveur qu’on n’oublie pas quand on l’a une fois sentie!
+
+--Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus retrouver quand on l’a
+perdue... Eh bien, je suis un peu lâche! J’ai peur de souffrir,
+tellement qu’il y a des minutes où je voudrais pouvoir devenir une
+pierre inerte pour ne rien sentir; d’autres, où j’envie les êtres très
+simples, très calmes et raisonnables qui, sans désir ni regret,
+acceptent paisiblement les jours comme ils se présentent à eux. J’ai
+envié, ici, à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand qui
+passe toutes ses heures devant son métier, sans rien souhaiter d’autre
+que d’achever sa tâche quotidienne, n’ayant pas même la tentation de
+regarder parfois, pour se délasser, ce paysage qui me ravit. Lui est
+autrement heureux que moi, que tous les tourmentés auxquels je
+ressemble! Il ne demande rien à la vie et la subit sans plainte, ni
+révolte, ni espoirs inutiles... Ce que je ne puis faire encore.
+
+--Heureusement! car alors vous ne seriez pas _vous_.
+
+--Moi! que suis-je, mon Dieu! Une pauvre créature qui se débat contre sa
+destinée! j’imagine que si je jouis à ce point de mon séjour à
+Gérardmer, ce n’est pas seulement parce que la campagne me grise de
+lumière et d’air vif; c’est aussi parce que ce séjour est pour moi comme
+une halte--délicieuse et reposante!--dans ma vie toujours surchargée de
+travaux, de préoccupations, de responsabilités... Voilà une sensation
+que vous ne connaissez pas, vous qui êtes du monde des privilégiés, de
+ceux qui peuvent considérer l’existence comme une pittoresque aventure à
+courir.
+
+--Tant pis pour moi! fit-il âprement. Me ferez-vous l’honneur de croire
+que j’estime à sa valeur le personnage que je joue en ce monde? Le
+malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en créer un autre et
+que j’ai seulement à envier ceux qui méritent d’être estimés par vous...
+Celui-là surtout dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais,
+moi, vous donner absolu, comme je le rêve!
+
+Que voulait-il dire? Elle cessa de contempler les lointains assombris
+doucement, et son regard, avec une gravité frémissante, chercha celui de
+Bertrand qui lui murmurait une folle prière.
+
+Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté défaillante ne cherchait
+plus à taire... Blanche Vanore approchait, leur jetant gaiement:
+
+--Vous oubliez un peu, ce me semble, que les apartés sont interdits en
+société. Charles et moi, nous demandons la faveur de nous mêler à votre
+conversation...
+
+
+
+
+X
+
+
+Dans la coquette petite salle de théâtre du casino, brillamment remplie
+de spectatrices en toilettes claires, Charles Grisel, enfoncé dans son
+fauteuil, ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule femme,
+Denise, debout sur la scène, blanche autant que les roses glissées dans
+sa ceinture, blanche comme l’était pareillement sa robe de souple
+mousseline de l’Inde... Denise qui s’inclinait, répondant aux
+acclamations du public qui la rappelait pour la troisième fois.
+
+Le concert de charité, dont la musique de Vanore était l’élément, avait
+superbement réussi. Mais violoniste, orchestre, choristes, auraient en
+vain tenté de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain,
+triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste, mais aussi succès
+de femme.
+
+Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant comme une merveilleuse
+inconnue dont il venait d’avoir la révélation; bouleversé, non par la
+magie de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une voix que tous
+disaient destinée à devenir célèbre! et surtout par la séduction qui
+émanait de cette jeune créature vibrante, par le caractère de beauté
+passionnée qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait plus que les
+larges prunelles d’ombre ardente, et la bouche très rouge, fraîche
+autant qu’un fruit savoureux.
+
+Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une fougue éperdue,
+tressaillant d’un complexe sentiment, fait d’admiration et, en même
+temps, d’impatience irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la
+curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le droit de la
+contempler et de l’entendre, de la juger, de goûter le charme de sa
+beauté de femme.
+
+Il n’était pas le seul à éprouver cette impression qui, plus intense,
+aiguë à en être une souffrance, énervait d’Astyèves à quelques pas de
+lui! Placé un peu en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait
+pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette foule enveloppait
+Denise, des acclamations, des réflexions dont elle était l’objet qui se
+croisaient autour de lui, des sourires sottement satisfaits de Mme
+Arnales, des froids éloges d’Yvonne,--sourdement envieuse,--de
+l’admiration trop vive des hommes qui détaillaient sa beauté avec des
+mots hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser à ses
+pieds.
+
+Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance,--la furieuse
+contraction de ses lèvres voilée par la moustache,--un désir jaloux et
+fou grondait en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme un trésor
+précieux, cette vierge à laquelle jamais encore il n’avait osé adresser
+une parole d’amour, de lui murmurer enfin les mots qui, divinement,
+alanguissent l’âme des plus hautaines...
+
+Une dernière fois, elle s’inclinait... Ce fut pour lui une délivrance de
+la voir disparaître. Le concert s’achevait par une marche sonore, et les
+dames quêteuses se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient vers
+l’espèce de hall où le bal allait avoir lieu... Parmi elles, était
+Denise. Ainsi maintenant encore, elle appartenait au public!...
+Peut-être même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver seule un
+instant...
+
+Du moins, il voulait se donner cette chance, pour la voir mieux, de
+l’aborder seulement quand la cohue aurait défilé devant elle. Et
+laissant passer le flot, il resta debout, la regardant, hanté par le
+rêve d’aller vers elle sans souci de rien ni de personne; ce rêve qui
+l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la rencontrait pour la
+première fois.
+
+Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il n’était plus un
+étranger pour elle, il avait su briser un peu sa réserve orgueilleuse de
+jeune sphinx et il avait entrevu quelle source vive de tendresse,
+d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence un peu
+hautaine. Guidé par le tact subtil que surexcitait en lui le souci de la
+femme qui lui plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et
+conduit, avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction; attiré d’autant
+plus vers Denise, qu’il la sentait plus résolue à ne pas se laisser
+conquérir.
+
+Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des causeries qui sont
+une fête pour l’esprit, la révélation exquise d’une vraie âme de femme,
+enfermée dans une forme charmante... Pour d’autres, il avait éprouvé la
+même soif de la présence, le même besoin obsédant de la lumière d’un
+regard, d’un sourire, de la caresse d’une voix... Pas une, peut-être, ne
+lui avait en même temps inspiré cet involontaire respect, cette estime
+très haute qui arrêtaient sur ses lèvres les folles paroles d’aveu.
+
+Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation, tandis qu’à quelques
+pas de lui, il la sentait palpitante encore de l’émotion artistique
+éprouvée! Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions de son
+visage, il voyait, comme si la foule ne les eût pas séparés, le
+frémissement des lèvres, la flamme plus rose des pommettes, l’éclat des
+yeux, le frisson de tous les nerfs; si maîtresse d’elle-même qu’elle se
+montrât, répondant aux hommages avec cette réserve presque grave qui ne
+permettait nulle équivoque sur sa personnalité de femme.
+
+Devant elle, défilait la colonie Arnales: Mme Arnales bienveillante et
+protectrice, prodigue d’exclamations flatteuses; les femmes de son
+cercle à l’unisson, quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les
+autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience d’un succès
+auquel il leur était impossible de prétendre et qui exaltait l’attention
+des hommes pour cette trop séduisante chanteuse.
+
+En effet, très volontiers, ouvertement ou non, la plupart évoluaient
+vers elle, ou se massaient de façon à la contempler à leur guise dans
+son rôle de quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter, s’ils
+n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.
+
+Perdu à dessein dans la phalange masculine, le peintre Stanay crayonnait
+sa svelte silhouette, tout en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi,
+observait la jeune fille avec sa curiosité de romancier psychologue:
+
+--Avez-vous remarqué comme elle a le don de s’habiller? Regardez-la
+auprès des autres femmes, même des plus «réussies» de cette brillante
+société! Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du couturier,
+greffée sur celle de la corsetière. Elle! voyez comme elle a l’intuition
+de ce qu’il faut pour conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de
+ligne qui est un délice pour les yeux!... Comme elle sait mettre
+d’harmonieuse originalité dans sa toilette, de telle sorte qu’elle en
+fait une délicate œuvre d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut
+que j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle est ce soir,
+drapée plutôt qu’habillée dans cette étoffe vaporeuse, avec son visage
+de jeune muse grave, mais aussi de femme passionnément féminine, elle
+réalise un type d’une séduction rare...
+
+--Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression, son regard aigu,
+toujours arrêté sur Denise; et vous avez raison de dire qu’elle est bien
+femme! Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou sera!
+
+Stanay se mit à rire:
+
+--Pas commode à faire vibrer! paraît-il.
+
+--Bah! il suffirait d’un exécutant habile!
+
+--Que j’aimerais fort à pouvoir être! Mais je n’ai pas l’espoir. Et,
+comme disent les bonnes gens, m’est avis que beaucoup sont dans mon cas!
+Son heure n’est pas encore venue!
+
+Un remous dans la foule sépara brusquement les deux hommes. La salle
+maintenant était comble. Le murmure des voix se fondait en une rumeur
+joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs, disposées en
+corbeilles dans le hall. Des groupes se formaient. Mme Vanore, radieuse,
+recevait les félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument.
+Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu grisée par le succès de
+l’homme qu’elle adorait; succès auquel, largement, comme tous, elle
+associait Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable voix de
+théâtre, exhalant son désir de lui voir accepter le rôle écrit pour elle
+par Vanore.
+
+--Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se décide à le chanter!
+répétait-elle, souriante. Aucune artiste ne pourrait le faire comme
+elle! Déjà, elle serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes
+conditions, si elle y avait consenti; mais elle est une vraie enfant sur
+ce chapitre. Mon mari a déjà eu fort à faire pour la déterminer à
+aborder les concerts! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie de sa
+belle interprète! Le voici qui veut bien reparaître!
+
+Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales, qui promenait un œil
+distrait et ennuyé sur ce décor banal de casino; lui qui était un
+amoureux fervent des belles œuvres d’art et prenait de moins en moins
+son parti de dépenser dans le monde, de façon stupide à son gré, les
+heures qu’il eût pu voir fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses
+collections précieuses...
+
+Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner sa femme et
+il se contenta de soupirer en constatant qu’elle ne paraissait nullement
+en dispositions de partir.
+
+Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien vite s’arroger les
+meilleures places, pour elle et ses amis; et, à travers sa face-à-main,
+elle lorgnait de haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour
+envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne, jolie silhouette
+ennuagée de rose, autour de laquelle s’empressait une cour masculine,
+soigneuse de se faire inscrire sur le petit carnet de bal.
+
+--Sa robe est infiniment mieux réussie que celle de Marguerite, qui
+ressemble décidément à une vraie poupée! remarquait-elle, observant
+«l’amie de cœur» de sa fille. Cette petite ne supporte pas l’examen!...
+Des yeux de porcelaine! Un nez trop court! Une bouche quelconque!
+
+Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience de l’aimable
+jugement ainsi porté sur elle; mais elle n’en était pas moins de
+méchante humeur, exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui
+l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser son amie; ni
+surtout Sabine, dont la petite figure irrégulière rayonnait sous la
+clarté des yeux magnifiques. Toujours gamine, sinon de tenue, car le
+regard maternel la maintenait, du moins de langage; coquette avec une
+audacieuse insouciance d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en
+éveil, autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante drôlerie... Ce
+dont Yvonne lui en voulait un peu, ce que ne lui pardonnait pas
+Marguerite qui, en phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa
+juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait:
+
+--Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si dédaigneuse pour le
+charme et le talent de Mlle Muriel, car les mauvaises langues pourraient
+murmurer: «Ils sont trop verts!»
+
+--Quelle stupidité! Sabine. Que voulez-vous, grand Dieu! que j’envie à
+votre étoile?
+
+--Dame! je vois bien des choses dont vous et moi, nous ne sommes pas
+pourvues comme elle... Des choses qui font que ces messieurs frétillent
+avec ensemble en son honneur! Oh! ce qu’à sa place, je m’amuserais à les
+faire griller à petit et à grand feu!... Mais elle, point! Elle les
+traite par le mépris... Ce qui, après tout, est peut-être encore le
+moyen le meilleur pour se faire adorer!
+
+--Conclusion, elle est de l’espèce des grandes coquettes, jeta Yvonne de
+sa voix haute.
+
+Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel elle commençait à
+flirter.
+
+--Par exemple! en voilà une invention!
+
+--Une invention?... Hum!... Monsieur d’Astyèves, qu’en pensez-vous?
+Regardez-la donc, la belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche
+cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué! Demain, il
+s’apercevra qu’il est amoureux fou d’elle; alors, il mettra ses gants
+blancs et s’en ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi, nous
+irons assister à la célébration de leurs justes noces!
+
+Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand et sa réponse tomba
+incisive:
+
+--Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se vendre!
+
+--Non..., mais il faut bien se faire une raison. Et, somme toute, je
+crois qu’il est plus agréable de devenir la femme d’un garçon riche que
+de gagner sa vie sur les planches!
+
+Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait pas suivie par
+cet homme-là même qu’elle souhaitait presque jalousement s’attacher.
+Mais sa vanité ne pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès.
+Bertrand s’inclina avec une ironie discrète:
+
+--De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge, puisqu’il s’agit d’un
+sentiment tout féminin.
+
+L’orchestre jetait les premières notes d’_Estudiantina_ avec un bruit
+sec de castagnettes... Aussitôt, il y eut, vers la phalange des
+danseuses, un mouvement général de tous les jeunes hommes et des couples
+se levèrent, commençant à tournoyer. Yvonne s’était détournée pour
+répondre à l’invitation, respectueusement murmurée, d’un cavalier qui
+venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui, n’avait encore formulé
+aucune demande, résolu à garder sa liberté...
+
+Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise. Jusqu’alors, il
+avait dû renoncer à l’aborder tant elle était entourée. Grisel avait été
+plus heureux, et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne le fit
+tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle, rien de plus naturel ni
+de plus vraisemblable; mais qu’elle en fût touchée, au point de se
+laisser épouser, elle, le jeune sphinx dédaigneux?... Il haussa les
+épaules à cette perspective vague, soudain évoquée. Pourtant, une
+obscure inquiétude en restait en lui, irritante comme une épine dans la
+chair...
+
+Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle pourrait être à
+quelqu’un lui était intolérable.
+
+Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son long rôle de
+parade, laissant, à quelques pas d’elle, Grisel causer avec Mme Vanore.
+Elle lui sourit, non pas seulement des lèvres, mais aussi de son regard
+que faisait si profond le cerne des yeux, ce soir-là.
+
+Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait:
+
+--Enfin, on peut arriver jusqu’à vous!
+
+--Mais ce n’était pas chose si difficile! Savez-vous qu’en vous voyant
+ainsi rester à l’écart, j’avais fini par croire que...
+
+Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur son visage, lui
+donnant un charme inattendu de petite fille rieuse.
+
+--Que...
+
+--Que je n’avais pas chanté à votre gré et que vous me fuyiez... par
+politesse, craignant ma pénétration.
+
+--Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène, vous seriez
+subitement devenue coquette? Car vous n’avez jamais pensé pareille
+chose!
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Si, vraiment, un peu.
+
+--Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez la sainte horreur
+des compliments, fussent-ils seulement la vérité même, je vous dirai...
+
+--Que c’était bien?
+
+--Mieux que bien!
+
+Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas, ayant peur d’en trop
+dire. Elle le sentit et son visage, pâli un peu, se rosa:
+
+--Ainsi je puis partir avec la certitude que, comme Vanore, vous êtes
+content de moi, vous, un vrai connaisseur?
+
+--Partir! Vous n’allez pas partir encore si vite?... Vous allez rester
+pour le bal?
+
+--Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes ne peuvent se mêler à
+leur public, ce serait contre tous les usages.
+
+Presque violemment, il jeta:
+
+--Ne dites donc pas de pareilles choses! Vous savez bien que vous êtes
+au-dessus de toutes les femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui
+n’en juge ainsi!
+
+--Pas un homme, peut-être... Et encore! Mais il n’y a pas que les
+hommes...
+
+Elle disait cela avec un détachement si sincère qu’il n’eut même pas
+l’idée de protester. Il pria seulement:
+
+--Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi une valse, je vous
+en supplie.
+
+Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité, l’étreignait de
+posséder un instant l’illusion qu’il l’emportait, appartenant à lui
+seul, comme il l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange
+s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle attachait sur lui.
+Elle n’avait plus rien d’une petite fille. Elle était une vraie femme,
+l’énigme charmeuse dont le mystère l’affolait. Il répéta:
+
+--Je vous en supplie... Vous voulez bien, n’est-ce pas?
+
+Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un sursaut de sa volonté
+pour échapper au charme subtil. Devant eux, les couples valsaient et
+l’orchestre jetait dans l’air chaud la griserie de ses sonorités
+caressantes.
+
+--Ce que vous me demandez n’est pas possible. Pour toutes sortes de
+raisons, je préfère ne pas danser. Il est plus sage, bien plus sage que
+je parte. Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence, d’ombre,
+de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez plus de me retenir!
+D’ailleurs, voyez vous-même, on vient me chercher.
+
+Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un léger pli d’ennui barrant
+son front entre les sourcils; et, tout de suite, elle expliqua:
+
+--Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps bien fâcheux, nous
+sommes sans voiture; la nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en
+trouve, en ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore sont dans le
+même cas et s’effrayent aussi d’avoir à subir encore cette cohue
+dansante, sans savoir même quand ils auront chance d’en être délivrés.
+
+Une exclamation jaillit des lèvres de Denise:
+
+--Il fait si beau! partons à pied, puisque vous ne craignez pas la
+marche.
+
+--A pied? Y pensez-vous? enfant. Comment s’arrangerait votre voix de
+l’humidité de la nuit?
+
+--Ma voix! Oh! madame, vous savez bien que rien ne lui fait mal. Elle
+est aussi solide que moi.
+
+C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait encore. Mais Blanche
+Vanore aussi était prête à partir pédestrement, tentée, non par la magie
+du clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus vite ses enfants,
+quoiqu’elle demandât, un peu craintive:
+
+--Est-ce que la route ne va pas être bien déserte?
+
+--Blanche, nous serons là pour vous défendre, soyez sans crainte,
+répliqua aussitôt Grisel.
+
+--Mais Mme Champdray et Denise pensent comme moi...
+
+--Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur d’accepter que je
+l’accompagne jusque chez elle.
+
+C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne pas se laisser enlever
+cette jouissance imprévue du retour dans la nuit auprès de Denise. Mme
+Champdray arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante pour
+n’avoir pas démêlé ce qui se passait en son faible cœur d’homme. Mais
+elle était de la race des joueuses qui ne craignent point les coups
+audacieux; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas de voir s’aviver le
+sentiment qui jetait d’Astyèves vers la jeune fille...
+
+Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait pas:
+
+--Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant à toutes les jeunes
+filles qui, sans doute, vous attendent comme danseur? Les Vanore sont
+assez nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au logis sans
+dérangement.
+
+--C’est un soin dont je me permets de réclamer la faveur, car je serais
+infiniment heureux de me le voir confié! Le bal ne va pas s’achever si
+vite que je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de politesse,
+après avoir eu le plaisir de vous escorter.
+
+Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.
+
+Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si elle n’entendait pas le
+débat. Mais, obscurément, une pensée vague flottait en elle, qu’elle
+aimerait à marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet homme
+qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle! Ses nerfs détendus
+soudain, une étrange soif de repos, de protection, de tendresse
+l’envahissait...
+
+Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa envelopper par lui
+dans sa mante de drap rose dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait
+son visage.
+
+Devant le casino, sous le couvert des rameaux épais, s’allongeait
+l’avenue baignée d’ombre avec de fugitifs sillages de lumière d’argent;
+les cimes des arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du
+ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée dont la
+sérénité tomba comme un baume sur sa fièvre. Et instinctivement, dans un
+besoin impérieux d’en jouir à son gré, sans conversation importune à son
+oreille, elle laissa les groupes se former et fit quelques pas en
+avant...
+
+Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice:
+
+--Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule! Laissez-moi marcher près de
+vous... Laissez-moi jouir d’un bonheur tellement inespéré qu’il me
+semble le posséder en rêve seulement...
+
+Il lui parlait du même accent de chaude prière qu’un moment plus tôt au
+bal.
+
+Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un sourd frémissement qui
+avait la douceur d’une joie:
+
+--Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement d’humeur trop
+silencieuse pour infliger ma société à quelqu’un. Cette nuit est pour
+moi apaisante comme une berceuse... Je voudrais pouvoir longtemps ainsi
+en être enveloppée!
+
+--Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le reste du monde et
+m’apporte l’illusion d’avoir enfin le droit d’aller près de vous, qui
+semblez devenue l’âme même de ma vie...
+
+Pour la première fois, il lui parlait ainsi... Mais pour l’enhardir,
+lui, pour la rendre faible, elle, il y avait l’envoûtement de la nuit
+amoureuse, le mystère troublant de l’obscurité à travers laquelle ils
+avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient...
+
+Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il eut peur de la voir se
+dérober. L’heure, pour lui, était bien passée où, par un chevaleresque
+scrupule, il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience de
+ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce qu’il souhaitait d’elle.
+Aujourd’hui, il était prêt à une folie pour la conquérir... Mais, aussi,
+il savait bien quelle femme elle était; qu’un mot, un geste lui eussent
+irréparablement enlevée, prononcés ou tentés avant la minute suprême où
+la volonté défaille... Et sa voix se fit suppliante pour implorer:
+
+--Soyez très bonne, très indulgente! J’irai près de vous, si vous le
+préférez, sans vous parler, sans vous demander même le don de votre
+voix, de cette voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma
+raison... Je vous jure que je mérite que vous vous montriez généreuse,
+car j’ai si peur de vous déplaire,--et ainsi, de vous perdre!--que cette
+crainte m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais cru capable,
+de vous taire... ce que vous semblez ne pas vouloir entendre... Et
+pourtant si vous saviez--écoutez ceci comme une confession que j’ose
+parce que je ne vois pas vos yeux sévères--quels rêves je fais, j’ai
+envie de vous murmurer, comme une prière très humble... Des rêves qui me
+hantent depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé que votre
+cœur enfin sera entraîné par le mien!
+
+Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication grave:
+
+--Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas...
+
+--Pourquoi? Au contraire, il faut que vous sachiez. La vérité a toujours
+le droit d’être entendue, parce qu’elle est la vérité... Demain, vous
+ferez de mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes les paroles
+que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer dans ma pensée! Demain,
+je recommencerai à me taire si vous l’exigez... Mais laissez-moi, une
+fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez jeté dans l’âme...
+Jamais encore aucune femme n’avait exercé sur moi cette incessante et
+irrésistible attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous avec
+l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de vous toucher...
+
+Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve:
+
+--Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais pas écouter...
+
+Mais il ne parut pas l’entendre; pas plus qu’il ne s’apercevait
+maintenant que, l’obscure avenue traversée, la route montait vers les
+Xettes dans la blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu très
+haut dans la nuit.
+
+Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait à côté d’elle, si
+près qu’il avait aux lèvres la senteur d’œillet, qui était son parfum;
+qu’à chaque pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait tout
+entier son jeune corps svelte... Ainsi que sa fière volonté gardait,
+bien caché, le mystère de son cœur.
+
+Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il continua:
+
+--Vous avez bien accepté les fleurs que vous jetaient les autres, dont
+l’admiration m’était un supplice, vous pouvez bien me permettre de vous
+offrir l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous êtes
+emparée dédaigneusement de moi, non pas seulement par votre merveilleux
+talent, mais par... tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant à
+aucune autre!
+
+--Oh! si, pareille à toutes les autres! murmura-t-elle, secouant la
+tête.
+
+--Pas pour moi... Vous êtes l’unique!... Vous êtes entrée dans ma vie
+dès le premier jour où je vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales; entrée
+si victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que je vous devinais
+trop puissante... J’ai hésité à venir ici, sachant que je vous y
+trouverais et je prévoyais quelle tentation serait pour ma faiblesse ce
+bonheur délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer la vôtre,
+sans avoir le droit de vous en dire merci... Ce bonheur, je l’ai goûté,
+mais il ne me suffit plus!... Je ne puis plus me résigner à vous
+entrevoir seulement, lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement
+comme les autres du timbre affolant de votre voix, des clartés et du
+mystère de votre regard, de vos sourires et de vos silences, de vos
+pensées dont vous livrez juste assez pour qu’on désire passionnément les
+pénétrer toutes; de la grâce jeune de vos gestes, de vos fiertés, de vos
+froideurs, qui sont une séduction devant laquelle je ne puis plus me
+défendre... J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul... J’ai la soif
+de trouver les mots qui m’ouvriront votre âme close, qui me mériteront
+de pouvoir enfin vous donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma
+pensée, _ma_ Denise.
+
+Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui disait là, depuis
+bien des jours, elle en entendait l’aveu silencieux. Mais les mots qui
+le lui murmuraient soudain, dans la douceur recueillie de cette nuit
+tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement, brisait sa volonté.
+
+Elle avançait maintenant, envahie par la sensation de se mouvoir en un
+rêve charmeur, le regard perdu vers les lointains, voilés d’une gaze de
+brume, de ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un paysage de
+songe; où, à leurs pieds, frissonnait un lac d’argent entre des
+montagnes d’ombre. Elle avait oublié ceux qui marchaient derrière elle,
+sur la route blanche; bien seule avec cet homme qui la berçait de
+l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait tressaillir divinement
+l’âme de toutes les jeunes, quand elles ont aux lèvres le goût chaud de
+la vie.
+
+A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter vers elle sa voix
+soudain changée, assourdie et profonde, dont les sonorités passaient sur
+elle comme une enveloppante caresse, et, plus que les paroles mêmes, lui
+révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux dilettante jusqu’alors si
+maître de lui-même. Tout son être, à cette heure, criait vers elle; et
+elle éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir vaincu; à se
+sentir, elle, la toute-puissante, la femme dispensatrice suprême d’un
+bonheur dont, seule, elle possédait pour lui la source vive... Elle ne
+le jugeait plus; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober, ni ne
+raisonnait, emportée par le grand souffle de passion dont il
+l’enveloppait impérieusement... Elle n’était plus que l’aimée écoutant
+celui qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne s’achevât pas
+encore, où chantait en tout son être l’allégresse divine...
+
+Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie et devant eux,
+c’était la maison de Mme Champdray. Machinalement, elle s’arrêta. Lui,
+comme elle. Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple
+dans son grand manteau rose, son jeune visage ébloui, avec des prunelles
+profondes où flottait la même mystérieuse expression d’ivresse grave qui
+entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler...
+
+Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui de l’attirer dans
+ses bras, de meurtrir de baisers les yeux dont il adorait le regard, la
+bouche désirable qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne...
+
+Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle... Un instinct lui criait que
+s’il s’abandonnait ainsi, il la perdait!
+
+Mais la tentation était si violente que, cette fois, avec une sensation
+de délivrance, il vit approcher Mme Champdray, qui avait monté la côte
+au bras de Grisel. La voix sourde, il dit:
+
+--Denise, vous me pardonnez de vous avoir ainsi parlé?... Je vous aimais
+trop, je ne pouvais plus me taire...
+
+Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, la bouche close,
+tandis que les adieux s’échangeaient autour d’elle; et, à peine, il
+effleura la main dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la
+déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus précieuse que le
+regard rencontré une seconde dans la double étoile des yeux...
+
+Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray traverser le jardin,
+puis elle disparut dans la maison...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant et ne rêvez pas trop à
+vos succès! dit Mme Champdray, embrassant le jeune front qui se tendait,
+comme chaque soir, vers elle.
+
+Dormir! Un bizarre sourire passa sur les lèvres de Denise. Une fièvre
+semblait la brûler; et, seule dans sa chambre où la lune découpait un
+carré de lumière, elle rejeta instinctivement son manteau, avec
+l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. Mais elle ne
+s’approcha pas du cadre de la fenêtre ouverte sur la nuit enchantée,
+comme si elle eût eu peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les
+mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore... Ah! ces mots,
+éternellement les mêmes, éternellement charmeurs, comme ils avaient
+pénétré dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de femme créé pour
+se donner, qui étouffait dans la fière solitude où elle l’enfermait!
+
+--Il m’aime! mais moi, moi, pourtant, je ne l’aime pas? pensa-t-elle
+avec une sorte d’épouvante.
+
+Alors pourquoi l’avait-elle écouté?... Comment avait-il pu jeter en elle
+cette ivresse qui la dominait peu à peu quand il lui parlait sur la
+route solitaire...
+
+Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque et elle savait bien de
+quel alliage était fait l’amour dont elle venait d’entendre l’aveu. Il
+l’aimait, comme d’autres déjà l’avaient aimée! Non pour l’épouser et
+pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette vie de théâtre
+dont elle était menacée!... Alors, pourquoi ne lui avait-elle pas
+répondu comme aux autres, dédaignant leur injurieux hommage?...
+Pourquoi, à cette heure où elle descendait dans l’intimité de son âme, y
+découvrait-elle que s’il fût venu à elle lui demandant d’être sienne à
+jamais, la petite graine d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de
+toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se fût épanouie en une
+plante superbe dont le fruit les eût divinement enivrés...
+
+Oh! être aimée! Être la vie, l’âme, le tout d’une autre créature, quelle
+douceur! En était-il une comparable à celle-là, même ne donnât-elle
+qu’une illusion de bonheur? D’où venait donc que tout à coup, elle le
+sentait ainsi avec cette intensité douloureuse? D’où venait qu’à cette
+heure tout son être jeune appelait cette caresse du regard, de la voix,
+des lèvres qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont le
+souvenir demeure vivant même au cœur des aïeules...
+
+Ah! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves? qu’il l’avait vaincue
+parce que son amour, dominateur et suppliant, l’avait enveloppée alors
+que, pour un moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de la vie
+quotidienne ne la maintenait de force hors du rêve... Parce que cet
+amour s’était révélé à elle dans l’enchantement des jours d’été, des
+crépuscules tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des beaux
+bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait comme un chant dans
+les aiguilles des sapins...
+
+Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle songeait, toute brisée,
+inconsciente des minutes qui s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le
+vaste ciel limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit claire
+épandait son calme infini sur les montagnes obscures estompées par la
+brume, sur les bois silencieux, sur les métairies blanches où les êtres
+reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil...
+
+Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.
+
+--Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante? Depuis que vous êtes rentrée
+dans votre chambre, je ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et
+vous ne m’avez pas répondu.
+
+C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité de la pièce, s’arrêtait
+surprise.
+
+Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut très grave sous
+le reflet de lune qui, seul encore, éclairait la pièce. D’un mouvement
+de créature qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire glissa
+sur sa bouche et, la voix lente, elle dit:
+
+--Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui est malade! Il me vaudrait
+mieux, je crois, repartir pour Paris. Je me croyais bien forte et je
+découvre que je suis faible autant que les autres... Ah! je désire trop
+être aimée!
+
+A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une âme entendait ce cri
+jailli de la sienne. Elle songeait tout haut, certaine d’être comprise,
+quel que fût l’aveu qui lui échapperait.
+
+Mme Champdray l’attira doucement:
+
+--Pauvre enfant! sûrement, vous l’aurez, votre part d’amour... Mais il
+faut l’attendre de qui seulement peut vous la donner! Ne vous fiez pas
+aux autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous leur aurez
+abandonné votre cœur...
+
+--Je le sais..., sans illusion... C’est pourquoi je n’ai aucune excuse
+pour montrer cette misérable lâcheté!
+
+--Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même; demain, vous
+retrouverez toute votre vaillance et je vous y aiderai de mon mieux, si
+vous le désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux nerfs; vous
+avez trop chanté de musique capiteuse, trop entendu de paroles qui
+grisent... Et aussi trop regardé le clair de lune! Il faut maintenant
+que l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume prosaïquement
+sa lampe et s’en aille bien vite dormir sans plus rêver ni penser...
+
+Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de Mme Champdray; et de
+lui trouver cette délicate tendresse de mère, une reconnaissance infinie
+pénétra Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya sa tête sur
+l’épaule de son amie.
+
+--Oh! madame, que vous êtes bonne, et que toute mon âme vous remercie...
+
+--De bien peu de chose, ma chère petite fille... Allez vite vous
+reposer. Et que la paix soit avec vous...
+
+D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction, elle avait posé
+la main sur les cheveux de Denise. Puis, doucement, comme elle était
+venue, ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la pièce...
+
+
+
+
+XI
+
+
+D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler son cheval qu’il
+avait rudement mené depuis Gérardmer, dans sa crainte de ne pouvoir
+rejoindre Denise si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck. Vanore,
+le matin même, lui avait incidemment appris que sa femme emmenait la
+jeune fille et les enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la
+Schlucht; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade de ce côté,
+cédant à ce désir impérieux de voir Denise que chaque jour avivait en
+lui, sans qu’il en prît désormais souci.
+
+Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il allait maintenant droit
+devant lui où son désir le poussait, insouciant de ce qui en résulterait
+pour elle, comme pour lui, dans une détente consentie de sa froide
+volonté. Il était comme un homme qui s’enivre, avec la conscience du
+danger couru, mais trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps
+et âme, dominé par la magie de l’heure présente... Toujours ainsi, il
+avait suivi son bon plaisir, avec un orgueilleux dédain des
+conséquences...
+
+Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir où il s’était trahi.
+Et dans leurs brèves rencontres chez Vanore d’où elle sortait quand il
+arrivait, chez Mme Arnales où elle était apparue seulement un moment
+pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable comme aux premiers
+temps où il la voyait; libre d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de
+l’aveu dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en elle. Et, à
+son exemple, il ne s’était pas même permis une allusion.
+
+De la part d’une autre, il eût pu croire à une manœuvre de coquette,
+mais elle était incapable de pareils calculs, il en avait la certitude,
+si sceptique fût-il... Alors pourquoi semblait-elle résolue à se faire
+«lointaine» comme jadis? Oh! ce «pourquoi?» Combien de réponses il lui
+avait cherchées tandis que, pour aller à elle, encore, il lançait son
+cheval sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient pas...
+
+Maintenant la dernière côte était gravie; il arrêta la bête ruisselante.
+
+Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique de la vallée de
+Munster qui s’allongeait à l’horizon. D’un coup d’œil, il enveloppait un
+groupe de touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en cette
+solitude; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient sur la route vers
+les roches du Kruppenfels, ou s’engageaient dans les sentiers coupant la
+frontière pour monter au Hoheneck... Mais aucune n’était celle de
+Denise. L’idée lui traversa l’esprit que, peut-être, il ne parviendrait
+pas à la rencontrer et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui
+craint de voir lui échapper la source d’eau vive.
+
+Il se dirigea vers l’hôtel et demanda:
+
+--N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec trois ou quatre enfants et
+une jeune fille brune, accompagnées d’un homme grand et très fort?...
+
+--Oui, monsieur, mais cette société-là est partie pour le Hoheneck.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une demi-heure à peu près.
+
+--Savez-vous par quel sentier, français ou allemand?
+
+Le domestique donna l’indication approximative; et Bertrand, ayant
+laissé son cheval, s’engagea dans le chemin indiqué qui montait
+doucement sous la ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs
+n’auraient pas sur lui grande avance, car il savait combien Mme Vanore
+et Grisel marchaient lentement et il songea:
+
+--Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se reposer au point de vue des
+_Rochers de la Source_... Je vais les y trouver...
+
+Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée était pour lui. Sous le
+dôme léger des branches, il aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses
+côtés, puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur l’herbe; et
+enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise, contemplant les sauvages
+profondeurs de l’admirable ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait
+à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des Vosges. La petite
+Huguette l’aperçut tout de suite.
+
+--Ah! monsieur d’Astyèves!
+
+Les autres tournèrent la tête avec des exclamations. Mais, en cette
+minute, lui ne voyait que Denise. Leurs regards se rencontrèrent. Elle
+comprit pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une douceur
+ardente s’épandit en elle, pareille à une joie, cette joie qui pénètre
+les plus fières quand elles se sentent l’aimée...
+
+Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un sourire de bienvenue:
+
+--C’est une bonne surprise de vous voir surgir ainsi! Est-ce le hasard
+qui vous amène, ou saviez-vous que nous étions ici?
+
+Il ne daigna pas éviter une franche réponse.
+
+--Je le savais; j’ai rencontré ce matin Vanore qui me l’a dit; et, en
+dirigeant ma promenade de ce côté, cette après-midi, j’espérais bien
+avoir quelque chance de vous retrouver.
+
+Naïvement, elle approuva:
+
+--C’est gentil, cela! Une excellente inspiration que vous avez eue là!
+Alors vous recommencerez avec nous l’ascension du Hoheneck?
+
+--Si je ne suis pas indiscret...
+
+--Pas du tout. Quelle idée! N’est-ce pas? Denise. Seulement, je ne vous
+promets pas que Charles et moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne
+sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes. Je vous
+confierai les enfants, du moins les grands, je garderai Huguette. Cela
+dit, je ne vous offre pas de vous asseoir, car il faut nous remettre en
+route. Jean ne tient plus en place.
+
+Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les appels réitérés de son
+fils, et, lentement, elle se reprit à marcher dans le sentier qui, en
+pente insensible, s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne
+paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand et continuait à
+bavarder avec lui. Il l’accompagnait, secoué d’une furieuse impatience
+en voyant, devant lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle
+causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.
+
+Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être attentif au
+caquetage de Mme Vanore. Elle disait:
+
+--Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui cette excursion à la
+Schlucht, afin que Denise en profite avant son départ.
+
+--Avant son départ?...
+
+--Mais oui; vous ne saviez pas?... Mon mari ne vous a pas raconté?... Sa
+mère la réclame et elle est sous le coup d’une lettre qui lui dise quel
+jour elle est attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer par Mme
+Champdray qui espérait la garder jusqu’en octobre.
+
+Il demanda encore:
+
+--Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être rappelée?
+
+--Oh! de la part d’une femme fantasque comme sa mère, rien ne doit la
+surprendre beaucoup! Pourtant, elle ne prévoyait pas ce brusque rappel
+dont elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez comme elle est
+dévouée! Du moment qu’on la demande, elle est prête à partir, à
+sacrifier toute la fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.
+
+Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé toutes les autres de
+son cerveau: elle allait partir, lui échapper...
+
+Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.
+
+--Je ne veux pas la perdre!... Je ne veux pas!
+
+Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer à marcher
+courtoisement auprès de Mme Vanore, de lui répondre, de ne pouvoir aller
+vers Denise dont la présence allait lui être enlevée... Comment
+n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle pas que le regard, les
+mots de bienvenue dont elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau
+pour sa soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes les
+fibres de son être...
+
+Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue des prairies qui
+s’élevaient maintenant jusqu’au sommet du Hoheneck. Les arbres
+disparaissaient, même les buissons de hêtres, courbés par les vents,
+écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes jaunes
+fleurissaient.
+
+Denise s’arrêta, enfin!... Sans doute, pour mieux contempler l’horizon;
+un de ces larges horizons qu’elle adorait, enveloppant la terre de
+Lorraine et ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure des
+sapins; la terre d’Alsace, baignée par son large fleuve qu’enserraient
+et les cimes bleuâtres de la forêt Noire et les sommets arrondis des
+Vosges, marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait en lourdes
+masses floconneuses, à travers l’immensité du ciel.
+
+Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle ne l’entendit et tourna
+un peu la tête vers lui.
+
+Dans les yeux, elle avait cette expression qui illuminait le visage
+comme une flamme. Avant qu’il eût parlé, elle dit:
+
+--C’est beau ici, n’est-ce pas?... Plus encore qu’aux Gouttridos!
+
+--Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on va perdre! Est-ce donc
+vrai que vous allez partir?
+
+La question lui était échappée irrésistiblement.
+
+--Oui, c’est vrai.
+
+--Vous partez..., pourquoi?
+
+Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre ce départ
+inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait. Alors, arrêtant sur lui son
+regard clair, elle expliqua simplement:
+
+--Parce que ma mère est rentrée à Paris, très fatiguée de sa saison
+d’eaux et qu’elle a besoin de moi.
+
+Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle à laquelle il
+n’avait pas songé, vite habitué à l’effleurement délicieux de sa jeune
+vie, cette chose allait s’accomplir! Elle allait s’éloigner, disparaître
+dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe. De nouveau, une
+révolte gronda en lui, l’animant d’une volonté invincible de ne pas la
+laisser lui échapper. Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter
+de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir vivre près de lui,
+de renoncer à l’espoir de l’enivrer enfin du parfum d’amour dont il
+l’enveloppait... Et une prière inconsciente lui jaillit des lèvres:
+
+--Ne partez pas encore! Restez, je vous en supplie...
+
+--Rester..., pourquoi? Je ne puis pas. N’avez-vous pas compris que je
+suis attendue le plus tôt possible?...
+
+Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit pas qu’au fond de ses
+yeux, s’allumait la mystérieuse clarté dont, un soir unique, il avait vu
+déjà le rayonnement. Il entendit seulement l’accent résolu de la belle
+voix grave, et une sorte de colère le bouleversa de la voir calme ainsi,
+alors qu’elle avait soulevé en lui un souffle de tempête.
+
+--Soit, il faut, en effet, que vous partiez... Et peu vous importe!...
+Avec quelle sérénité d’âme vous acceptez de faire souffrir en vous
+éloignant...
+
+--De faire souffrir? Oh! non, je ne ferai souffrir personne. Vous me
+supposez trop de puissance. Tout au plus, pourrais-je peut-être laisser
+quelques regrets, parmi de très bons amis... Mais, heureusement, ces
+regrets-là n’ont rien de douloureux!
+
+--Denise! ah! Denise, est-ce vous, la sincérité même, qui pouvez parler
+ainsi!
+
+Il avait jeté les mots presque violemment. Elle tressaillit et,
+d’instinct, leva les yeux vers lui. Mais ce ne fut qu’une seconde, elle
+avait peur du charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait
+divinement vaincue...
+
+--Denise, pour dire... ce que vous dites, vous n’avez donc pas senti ce
+que vous êtes devenue pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je
+ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin de vous; que l’idée
+de vous laisser partir, ou de ne pas vous suivre, me paraît monstrueuse,
+insensée, impossible enfin à accepter... Car, lorsqu’on est un pauvre
+homme fait de chair, de sang, de passion, non pas un saint! on n’accepte
+pas ce qu’on sait être pour soi un supplice...
+
+Oh! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité d’accent qui faisait
+ses paroles si dangereuses, distillant le vertige... Ah! heureusement,
+elle allait partir... Alors, elle redeviendrait sage... Et lui, il
+oublierait, quoi qu’il en dît...
+
+Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il demandait, avec une
+sorte d’autorité suppliante:
+
+--Denise, vous ne me croyez pas?
+
+--Oh! si je vous crois... Je ne doute pas qu’en ce moment vous...
+n’aimiez la femme séduisante que vous imaginez voir en moi, mais...
+
+--Mais vous n’en prenez guère souci... Ah! quel cœur avez-vous donc pour
+rester ainsi... indifférente et froide!... quand vous devez vous sentir
+aimée follement, au point que, si vous daigniez le vouloir, vous feriez
+votre chose de l’homme qui n’a plus que vous en lui...
+
+Elle devint très pâle et, machinalement, regarda autour d’elle, comme un
+être ébloui qui cherche un appui... La grande solitude des sommets
+l’entourait. Elle avait continué à monter, et bien loin en arrière,
+étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se reposaient de nouveau. En
+avant, Jean avait entraîné sa sœur, et les cheveux d’or blond de
+Madeleine ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse... Elle était
+toute seule avec le tentateur, encore une fois, n’étant protégée que par
+sa science triste de la vie.
+
+Frémissante, elle dit:
+
+--Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant de scepticisme, tant de
+sagesse, si vous saviez combien déjà j’ai entendu de telles paroles!
+combien j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient!... C’est
+pour cela que, maintenant, tous peuvent inutilement me parler d’amour.
+
+--C’est parce que, comme moi, les autres ignorent les mots qui ouvriront
+votre cœur... Ah! vous le gardez bien...
+
+--Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté!
+
+Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée:
+
+--Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je pourrai le faire, non
+seulement avec amour, mais encore avec foi; quand ce sera pour tout
+l’avenir, pour être la femme, porter le nom de celui qui me dira qu’il
+m’aime... Et cela, je sais, sans illusion, qu’à cette heure, ce n’est
+pas un honneur auquel il me soit permis de prétendre!... Aussi, tout ce
+qu’il peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me défendre, autant
+contre les autres que contre moi-même... Car je ne suis ni froide, ni
+indifférente, hélas! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre
+insensible comme je m’y applique, c’est vrai, autant que j’en ai le
+courage... Et je me le reproche! Mais toute la volonté du monde ne peut
+faire qu’à mon âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement
+d’une vieille femme..., ne peut faire qu’on n’ait plus dans l’âme la
+soif,--ah! bien douloureuse, quelquefois!--de connaître le bonheur de
+celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne plus rien
+demander à la vie!... Vous voyez que je suis franche! Seulement...
+
+Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait à coups pressés dans sa
+poitrine.
+
+--... Seulement, grâce à Dieu! j’ai aussi l’horreur invincible de tout
+ce qui salit et l’orgueil de croire que je vaux plus que ce qui m’est
+seulement offert! Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte
+comme je veux, comme je dois l’être!
+
+Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait écoutée, sans un
+geste même pour l’arrêter ou la prier. Cette fois, elle venait de lui
+ouvrir toute, largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune âme de
+passionnée, mais aussi de droite et fière créature. Et, en lui, soudain,
+avait pénétré, avec la certitude que, _jamais_, elle n’accepterait un
+amour qui serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être conduit
+vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche à détrousser une créature
+que nul ne défend...
+
+Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable, d’autant plus
+qu’elle ne voulait pas se donner!... Et, soudain, un irrésistible élan
+abolit en lui sa volonté, un de ces élans qui élèvent un être au-dessus
+de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies dans lesquelles sombrent
+les misérables calculs de l’égoïsme humain... Les mots que criait toute
+son âme lui échappèrent:
+
+--Denise, je vous aimerai comme vous voulez l’être... Soyez mienne...
+Devenez ma femme...
+
+Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les yeux, blanche jusqu’aux
+lèvres. Puis, elle répéta d’un ton bas:
+
+--Que je sois votre femme?... Moi?... c’est là ce que vous me
+demandez?...
+
+Elle s’était arrêtée; lui aussi. Ils se regardaient dans la solitude de
+la montagne, qui les isolait du reste de la terre. Leurs âmes
+s’interrogeaient, palpitantes, à cette heure décisive où s’engageaient
+leurs destinées...
+
+Elle dit, d’une voix qui tremblait:
+
+--Pourquoi essayez-vous de me tenter? C’est mal!
+
+--Denise, je vous veux toute, comme je vous aime toute!
+
+--Vous voulez que je devienne votre femme... Vous le voulez..., depuis
+quand? depuis un moment?...
+
+Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent. C’était une question
+solennelle de créature loyale, en un instant où la vérité seule devait
+être dite.
+
+--Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus tout, je voulais
+votre chère présence pour la vie entière...
+
+Et il était sincère. Le monde était loin, si loin que ses préjugés, ses
+ambitions, ses exigences, lui apparaissaient comme des ombres vaines;
+aussi insignifiantes que le semblaient les lointaines maisons dispersées
+dans la vallée qui, vues de ce sommet, étaient pareilles à de minuscules
+jouets d’enfants... La seule réalité, exquise, divine, c’était cette
+jeune créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation même de
+son bonheur humain; dont, à cette heure, il n’adorait plus seulement la
+grâce de femme, la forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche
+hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge, orgueilleusement
+gardée...
+
+Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir étreignit
+Bertrand.
+
+--Denise, pourquoi vous taisez-vous? Je sais bien que je ne suis rien
+pour vous, à peine plus qu’un étranger... Aussi, ce que je vous demande,
+c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant que j’aie conquis
+votre cœur, pour que nous soyons heureux follement... Et c’est si bon
+d’être heureux! Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas!
+Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre du bonheur en vous
+adorant...
+
+Elle répéta, suppliante:
+
+--Ne me tentez pas!... Soyez généreux puisque je vous ai avoué que
+j’étais faible, que, moi aussi,--comme toutes les jeunes, je
+suppose,--je trouverais... si bon! de me donner toute en me sentant le
+tout d’un autre être!
+
+--Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi vous apprendre cette joie
+que vous ne connaissez pas et que votre jeunesse appelle...
+
+Oh! la redoutable puissance des mots qui effleurent comme des caresses,
+qui jettent dans l’âme l’enivrante certitude d’être l’élue, celle pour
+qui les sacrifices sont des joies... Pourquoi donc ne pouvait-elle s’y
+abandonner, sans regret, sans crainte, sans pensée, dans l’allégresse
+d’un bonheur suprême venu à elle tout à coup? Pourquoi ne pouvait-elle,
+comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant, hostile et
+ironique, prêt à se dresser contre elle si elle se permettait d’oublier
+les lois qu’il formule pour parquer les êtres en castes, selon leur
+fortune...
+
+D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains:
+
+--C’est un rêve irréalisable que vous essayez de me faire faire!
+
+--Irréalisable, pourquoi?
+
+--Parce que tout nous sépare..., tout! et que demain, peut-être même
+dans un moment, vous en aurez conscience aussi clairement que moi, vous
+vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié!
+
+--Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu être infiniment
+heureux par vous?... Ah! Denise, comme vous me jugez!... Vous raisonnez
+parce que vous n’aimez pas! Vous ne parleriez pas ainsi, si j’avais pu
+éveiller en vous une ombre même de la passion que vous m’avez jetée dans
+tout l’être!
+
+La voix lente, elle dit un peu bas:
+
+--Pour que j’aime, il faut que je puisse croire... presque comme on
+croit en Dieu, en s’abandonnant à lui, dans une foi sans limite...
+
+--Et cette foi, vous ne l’avez pas!
+
+--Je voudrais tant l’avoir! Ah! mon ami, pardonnez-moi, si je vous fais
+injure... C’est si cruel pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui
+m’empêche d’aller à vous, comme vous le souhaitez...
+
+--Laquelle? Dites-la-moi, même si en parlant, vous allez vous montrer
+dure...
+
+Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression que jamais
+encore il n’y avait vue, de douceur infinie et tendre, de prière triste:
+
+--Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise... Que sais-je? Oui, je
+crois, je suis certaine que je vous suis chère en ce moment, à vous
+faire oublier tout! pour que nos deux existences se confondent... Mais,
+en même temps, j’ai... si forte!... la conviction décevante que vous
+m’avez parlé dans un élan que vous regretterez quand je serai loin, que
+vous aurez repris l’entière possession de votre jugement... Je crois que
+vous m’aimez avec tout votre être, sauf avec votre raison... Et j’ai
+peur de votre raison...
+
+Oh! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs bas-fonds de son
+âme d’homme, y découvrait l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous
+une rafale de passion... Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle ces
+choses que, confusément, il sentait trop vraies?... Alors que, lui-même,
+tout bas, redoutait, autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse,
+quand il ne subirait plus le charme triomphant de sa présence qui
+enlevait en lui toute autre pensée que celle de la retenir toujours...
+Pourtant, est-ce qu’il pourrait regretter ou souhaiter quelque chose de
+meilleur au monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras, sous
+ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme!... Et il supplia:
+
+--Denise, ne parlez pas ainsi... Ayez pitié de nous... N’écoutez pas
+votre scepticisme. Dites que vous consentez à être ma femme et vous
+ferez de moi un autre homme qui ne méritera plus que vous doutiez de
+lui... Ne vous refusez plus... Laissez-nous essayer d’être heureux,
+comme tous deux nous en avons soif! Vous m’apprendrez à être ce que vous
+voulez que je sois, à valoir plus que je ne vaux, à obtenir votre foi,
+votre amour, vous, mon _unique_...
+
+Elle tressaillit! Et s’il disait vrai? Si la sagesse était de faire du
+bonheur avec la fragilité d’un caprice?... Ah! si elle eût ignoré ses
+ambitions, ses goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son égale
+en fortune devant le monde, comme elle se fût enfin confiée à lui,
+délicieusement conquise! Mais sa délicate fierté de fille pauvre lui
+scellait les lèvres pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir
+d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave, elle dit lentement:
+
+--Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai comment vous êtes
+venu à moi, me recherchant pour moi seule, qui suis pauvre, sans
+relations dans votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens
+maintenant à la classe de celles qui gagnent leur pain. Mais pour cela,
+justement, je ne puis aujourd’hui, oh! non, je ne puis vous promettre
+d’être votre femme comme vous me le demandez... Je ne le dois pas... Ce
+serait mal!
+
+--Denise, prenez garde! C’est peut-être notre bonheur à tous deux que
+vous jouez en ce moment par orgueil!
+
+--Peut-être... Mais je ne veux pas avoir conquis le mien par surprise!
+Mon ami, de toute mon âme, je vous remercie de m’avoir parlé comme vous
+l’avez fait... Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi...
+
+Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa voix. Elle sentait bien
+qu’il avait raison, qu’elle jouait son avenir, mais elle était incapable
+de passer outre le scrupule qui la dominait...
+
+--Denise, que pensez-vous?
+
+--Ceci. Demain ou après, je vais partir... Vous resterez des semaines
+sans me voir, selon toutes prévisions. Puis, la vie de Paris vous
+reprendra comme elle m’aura déjà reprise, alors...
+
+--Alors? Denise.
+
+--Alors, si, à ce moment, je suis encore pour vous... la même, si
+vraiment vous souhaitez que je devienne votre femme, malgré tout ce qui
+est entre nous; après que vous aurez bien réfléchi à ce _tout_!...
+alors, vous pourrez venir me chercher... Je ne me défendrai plus d’aimer
+et je l’apprendrai de vous de tout mon cœur...
+
+Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste:
+
+--Laissez-moi vous dire tout ce que je pense... Si, au contraire, vous
+en venez à trouver, comme moi, que trop nous sépare, je ne m’en
+étonnerai pas, car je vous considère comme libre, autant que moi-même,
+après mon refus aujourd’hui! Je me souviendrai seulement de cette
+heure-ci comme d’un rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous
+resterai reconnaissante de m’avoir donné... oh! bien reconnaissante, mon
+ami...
+
+Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant comme un adieu. Il
+eût voulu la supplier de l’enchaîner à jamais par une de ces promesses
+qu’un homme d’honneur ne peut rompre... Pourtant ses lèvres ne
+prononcèrent pas les mots qui eussent imploré, quoiqu’il jugeât son
+silence misérablement lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop
+pénible pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien! Et le mépris
+qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri d’une sincérité amère:
+
+--Ah! vous avez raison de ne pas vouloir vous confier à moi! Je ne
+mérite guère une femme telle que vous... Et c’est tout ce que vous valez
+qui nous met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables
+questions auxquelles votre générosité a songé!
+
+Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide, elle lui imposait le
+silence; tout près d’eux, arrivait Blanche Vanore.
+
+Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait si bien oublié son
+existence,--comme celle de tous les êtres, hors un seul,--que son
+apparition lui semblait un fait anormal dont le sens lui échappait...
+
+Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait «Denise!» sonna à son
+oreille comme une note discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui
+tenait Huguette par la main, puis d’autres promeneurs, dont les paroles
+vibraient dans l’air vif.
+
+Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement, par sa fatigue,
+qu’elle ne remarquait même pas l’étrange expression qui flottait sur le
+visage de Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie, elle
+s’exclamait:
+
+--Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck! Vous a-t-il assez
+fait disserter! Charles et moi, nous finissions par être tellement
+intrigués de vous voir ainsi immobilisés à la même place, que la
+curiosité nous a rendu des forces pour venir voir à notre tour ce qui
+vous intéressait tant!
+
+Denise dit machinalement:
+
+--La vue est magnifique ici... Il semble qu’on y soit en plein ciel!
+
+Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement, elle
+s’était fermé la porte. L’arrivée de Blanche Vanore la rejetait dans la
+réalité des choses; et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si
+elle n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux lui
+murmuraient encore la même prière éperdue: «Laissez-vous aimer...
+Oubliez votre mortelle sagesse!»
+
+Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper Huguette qui voulait
+courir vers son frère, aperçu un peu plus haut encore, sur le faîte du
+Hoheneck. Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable. Avec un
+rire sonore, il interrogeait:
+
+--Eh bien, on ne monte plus?... Est-ce Mlle Denise qui vous arrête?
+Blanche. Diable! quelle ascension, j’en suis époumoné! Si jamais l’on
+m’y reprend...
+
+--Allons, Charles, un peu de courage... Nous sommes presque arrivés à
+notre but... Il faut bien aller voir ce que deviennent les enfants. Jean
+a entraîné sa sœur, comme toujours... Pourvu qu’elle n’ait pas eu
+froid... L’air est si vif à cette hauteur! Charles, voulez-vous mettre
+le manteau de Huguette?... Oh! pardon, Denise, de vous en donner la
+peine...
+
+La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet, trop heureuse
+d’avoir un prétexte pour se dérober à ceux qui l’entouraient. Mais sa
+tâche remplie, les laissant achever l’ascension, elle continua de monter
+seule; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage de Blanche Vanore,
+aux prosaïques réflexions de Grisel, surtout à la muette supplication de
+Bertrand que tout son cœur entendait...
+
+Là-haut, c’était la paix sereine des sommets. Dans le cirque majestueux
+des montagnes, s’allongeaient des vallées paisibles, des bois, des
+prairies d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini bleu
+s’épandait dans la déchirure des grosses nuées que le vent amenait. A
+ses pieds, bien loin, elle apercevait des villages, des petites villes
+perdues dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres qui, eux
+aussi, sans doute, connaissaient les heures de doute sur la route à
+suivre... Et elle songea encore, meurtrie par l’angoisse:
+
+--Ai-je bien fait ou ai-je mal fait?
+
+Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son âme vibrait encore des
+paroles de Bertrand et elle ne pouvait plus bien lire en elle-même...
+
+D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants et Grisel
+s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente, elle devait écouter,
+répondre, causer; même, pour satisfaire Jean, regarder la table
+d’orientation qui donnait aux touristes curieux les noms des montagnes
+dressées à l’horizon.
+
+Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec une sensation de
+délivrance, elle entendit Mme Vanore demander à redescendre, craignant
+le froid pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement pour se
+rapprocher d’elle.
+
+Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme l’arrêta par une
+question et, comme au départ, se prit à causer avec lui, l’obligeant
+ainsi à cheminer près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras,
+rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse:
+
+--A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en riant, à celui de
+Charles de profiter un peu de la présence de Denise que, jusqu’ici, vous
+avez gardée pour vous tout seul! Mon cher ami, il est heureux qu’elle
+s’en aille, vous finiriez par la compromettre. Vous savez que Grisel
+était tout à fait déconfit de vous voir tant bavarder tous les deux si
+longuement, sans que nous pussions nous mêler à votre conversation, qui
+avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.
+
+Intéressante! Presque un sourire passa sur les lèvres de Bertrand. Cette
+jeune femme était donc à ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait
+rien?...
+
+Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il n’avait pas son
+habituel entrain et descendait, silencieux, avec Jean, après avoir
+marché d’abord auprès de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée
+de son mieux au désir de conversation qu’il manifestait, lui avait, de
+nouveau, échappé et cheminait, en avant de tous, la petite main
+d’Huguette glissée dans la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre
+côté...
+
+Que pensait-elle? De la voir s’éloigner ainsi, devant lui, sans se
+retourner, de ce pas rapide qui, à chaque seconde, mettait entre eux une
+plus grande distance, l’impression décevante s’emparait de lui, qu’ainsi
+elle s’éloignait de sa vie; ombre exquise qu’il n’avait pas su
+retenir...
+
+Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht qu’il se retrouva près
+d’elle enfin, mais dans le milieu bruyant des touristes dont on attelait
+les voitures pour redescendre vers Gérardmer.
+
+Grisel s’agitait pour faire préparer celle de Mme Vanore, occupée du
+goûter des enfants. Il se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la
+souffrance.
+
+--Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi?
+
+--J’avais besoin d’être seule, mon ami; mais j’ai tant pensé à vous, à
+_nous_, que vous ne deviez pas me sentir loin...
+
+--Vous êtes loin, toujours trop loin!
+
+Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles prêtes à s’en
+échapper... Mais ses yeux disaient ce que sa bouche n’articulait pas...
+Une seconde, elle lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie
+douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans leur chaude clarté.
+Puis elle murmura, pour elle-même plus que pour lui:
+
+--Que c’est donc étrange un amour d’homme.
+
+--Pourquoi?...
+
+Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit pas; Jean
+arrivait, lui annonçant que la voiture était attelée et que sa mère
+l’attendait.
+
+--Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous prendre mon manteau dans le
+vestibule de l’hôtel?
+
+Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Pas adieu, au revoir! Vous viendrez ce soir chez Mme Arnales.
+
+--Non... Il y a soirée dansante, et je vais chez elle seulement pour
+chanter! Vous y êtes un invité; moi pas...
+
+Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup d’une secrète
+blessure.
+
+--Un jour viendra où c’est vous qui choisirez parmi ces snobs ceux que
+vous daignerez recevoir.
+
+--Peut-être... Mais ce jour n’est pas encore tout proche, je crois. Au
+revoir...
+
+Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait gardée jalousement
+emprisonnée dans la sienne.
+
+--Au revoir, en attendant que vous me permettiez de vous dire: «A
+toujours...»
+
+Jean reparaissait:
+
+--Denise, j’ai votre manteau. Vous venez?
+
+--Oui, Jean, me voici.
+
+Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée dans le break où elle
+s’affairait pour envelopper ses filles, car la fraîcheur tombait avec le
+soleil, qui s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant les
+chevaux d’un œil distrait.
+
+--Vite, Denise, voulez-vous monter? Il est déjà tard. Nous ne serons à
+Gérardmer qu’à la nuit.
+
+Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos d’adieu avec Mme
+Vanore et Grisel, expliquant:
+
+--Je vais vous suivre de bien près. On prépare mon cheval.
+
+Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise regarda le paysage
+superbe que, peut-être, elle ne reverrait jamais et devant lequel son
+avenir de femme s’était décidé, sans doute. A cette terre d’Alsace, elle
+laissait de sa vie... Même quand des années et des années auraient
+passé, elle se souviendrait encore des lointains bleus qu’elle
+contemplait tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable...
+
+Les chevaux l’emportaient. De plus en plus petite, se découpait sur
+l’horizon clair, la silhouette haute et mince de Bertrand d’Astyèves,
+debout au milieu de la route, immobile à la place où il lui avait dit
+adieu. Puis la distance le fit invisible...
+
+La voiture filait avec un roulement sonore sur la terre très sèche,
+suivant la même route que le matin Denise avait parcourue avec une
+gaieté d’enfant. A peine, maintenant, elle en remarquait le décor
+pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première fois, voyaient fuir
+les sous-bois obscurcis, les allées vertes allongées entre les fûts
+sveltes des sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose,
+s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles. Immobile, elle
+songeait. Blanche Vanore s’étonna.
+
+--Denise, êtes-vous fatiguée? Vous ne causez pas!
+
+Elle fit un effort pour répondre.
+
+--Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend volontiers silencieuse!
+C’est mon heure de prédilection et je résiste mal à la tentation d’en
+jouir en silence.
+
+--Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous assez chaud? Votre
+compositeur ne me pardonnerait pas si je vous ramenais enrhumée!
+
+Presque comme la voiture atteignait Gérardmer, un cavalier la rejoignit;
+d’Astyèves qui, ayant été retardé à la Schlucht, avait mené son cheval
+un rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans la nuit venue, il
+ne pouvait même plus distinguer les traits du visage cher... Non plus,
+il ne lui était plus donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas
+persévérer dans son fier refus!
+
+Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa volonté, il continua
+solitairement sa route, laissant le break derrière lui.
+
+Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche Vanore somnolait;
+près du cocher, Grisel fumait; Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice
+réveillant en elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter
+vers l’amour...
+
+Quand elle entra dans le salon des Xettes, Mme Champdray lui tendit une
+lettre; quelques lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le
+surlendemain...
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.
+
+Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise regarda sa montre. Une
+demi-heure à peine restait avant que son voyage de retour fût achevé.
+
+Quelques heures seulement avaient passé depuis qu’elle avait vu
+disparaître les belles montagnes sombres, les horizons boisés de
+Gérardmer... Et pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays
+des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui demeureraient parmi
+les meilleurs qu’eût connus sa jeunesse sevrée de quiétude et de joie...
+Si loin déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand elle eut,
+de nouveau, le sentiment aigu de cette fuite rapide d’un passé qui
+tombait derrière elle, tout palpitant de sa vie...
+
+Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir l’évoquer plus
+présent, avant que la réalité l’eût définitivement rejeté en arrière. Le
+bruit monotone du train sur les rails berçait sa rêverie; et, à sa
+volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, les
+joyeuses, les inquiètes, mais les autres aussi, plus proches, si
+troublantes que toute son âme tressaillait encore au seul effleurement
+de leur souvenir. Elle revivait son retour le soir du concert sous le
+clair de lune d’argent, puis les inoubliables minutes de la Schlucht, et
+le même jour encore, l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule,
+elle avait senti un regard d’homme fouiller éperdument l’ombre pour la
+revoir encore... Enfin, sa dernière journée là-bas,--la veille
+même!--l’adieu ému de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu
+correctement banal par la présence de Blanche Vanore...
+
+Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment qui les rapprochait,
+quel eût été l’avenir?... Elle avait bien lu dans ses yeux, qui
+l’imploraient avec la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour lui
+l’élue; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus lointaine. Alors,
+pourquoi l’impression lui avait-elle traversé l’âme qu’il l’enveloppait
+de ce regard profond, douloureux, presque violent dans son acuité, dont
+on contemple ceux que l’on n’est pas certain de retrouver jamais? Et la
+foi divine n’était pas entrée en elle quand il lui avait murmuré:
+
+--A Paris, maintenant. Au revoir, Denise...
+
+A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés de toute
+espèce, un instant oubliées; à Paris, où il allait lui falloir
+recommencer la lutte pour la vie, sans le viatique d’une chaude
+tendresse autour d’elle pour la soutenir... Était-il possible que le
+rêve jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité même?...
+Quelle folie d’espérer! alors qu’elle savait si bien combien c’est chose
+vaine,--autant que de se plaindre...
+
+Pourtant, malgré tout, elle espérait... Pourtant, une supplication
+inconsciente jaillissait de tout son être jeune pour que cet avenir dont
+elle avait peur ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même pas
+qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et bon;--les années
+d’épreuves lui avaient appris à n’être pas exigeante, et enseigné le
+courage;--mais seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement...
+
+Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes de Paris, noyé
+dans la brume d’une petite pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante
+et froide. Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant des
+éclairs sur les rails humides; de lourdes silhouettes de wagons
+s’allongeaient de chaque côté du train qui courait d’une allure
+haletante vers la ville immense dont les hautes maisons montraient leurs
+façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. Puis, lourdement,
+il entra en gare.
+
+Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la cohue indifférente que
+déversaient les wagons. Elle suivit le flot, cherchant à distinguer un
+visage ami parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des lampes. Un
+besoin éperdu la poignait, de sentir la chaleur d’une affection à cette
+heure où elle faiblissait devant les tristesses pressenties, pénétrée
+toute par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit froide, sous la
+pluie maussade...
+
+--Denise! Denise! par ici! Nous sommes là!
+
+C’était la voix joyeuse de son jeune frère.
+
+Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le visage
+fatigué,--toujours séduisant,--de son père qui lui souriait, lui
+souhaitant la bienvenue. Tous deux semblaient vraiment heureux de la
+revoir, et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.
+
+--Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse? Non? Ta mine, d’ailleurs,
+répond pour toi. Tu nous reviens toute rose! L’air des montagnes vous a
+réussi, mademoiselle.
+
+Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, de façon
+bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif plaisir de l’homme à la vue
+d’une très jolie femme. Elle demanda tout de suite:
+
+--Comment est maman?
+
+Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, devenu presque
+dur:
+
+--Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant des monstres de tout!
+Elle a eu des ennuis de domestiques.
+
+Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages; mais quand tous trois
+furent dans la voiture qui les conduisait vers la rue de Vigny, il
+laissa son fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur Mme
+Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite chez une vieille
+amie à la campagne... Puis bientôt même, il interrompit le petit garçon,
+et, à son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. Elle lui donna
+tous les détails qu’il désirait; mais, à mesure qu’elle parlait, la
+sensation l’envahissait, que cette Denise dont elle racontait la vie
+souriante et facile, dans un pays très beau, était une autre
+qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle n’avait rien de
+commun.
+
+Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants des sentiers,
+l’éternelle féerie du lac, l’ondulation molle des montagnes bleues, et
+il ne rencontrait que des rues grises dont les magasins avaient, presque
+tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs mouillés, des passants
+qui filaient vite sous les parapluies ruisselants; car la pluie,
+maintenant, s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, la
+lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité de la voiture. Alors, elle
+remarquait l’expression sombre et fiévreuse du regard de son père que
+n’adoucissait plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il se taisait,
+absorbé, laissant Robert questionner sa sœur avec une curiosité gaie.
+Elle n’osait plus parler de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans
+un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop bien, où les
+rapports devenaient si difficiles entre ses parents...
+
+Et seulement quand, avec Robert, elle monta l’escalier étroit, elle
+interrogea:
+
+--Pourrai-je voir maman ce soir?
+
+--Oh! je pense que oui! Elle s’endort si tard... Elle a bien recommandé
+que tu ailles dans sa chambre aussitôt arrivée!
+
+«Madame attend mademoiselle»; ce fut le premier mot de la servante
+inconnue qui lui ouvrait la porte, la débarrassant de ses bagages dans
+la petite antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée au grand
+vestibule clair de la villa des Xettes.
+
+--Maman, voici Denise! annonça joyeusement Robert, entrant dans la
+chambre où sa mère était couchée.
+
+--Ah! enfin!... Il n’est pas trop tôt!
+
+Était-ce un cri affectueux ou un reproche? Denise ne se le demanda pas.
+Elle se pencha vers la mince forme blanche qui se soulevait pour
+l’accueillir, et, très tendre, elle murmura:
+
+--Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin de moi? J’aurais pu
+revenir à Paris, même avant ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas
+seule!...
+
+Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, d’un mouvement lassé:
+
+--A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que tu t’y amusais!
+Robert, va vite dormir maintenant. Il est si tard! Ta sœur va me tenir
+compagnie. Nous avons bien des choses à nous dire...
+
+Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près du lit. Habituée
+maintenant à la faible clarté de la chambre où un abat-jour épais
+voilait la lampe, elle restait saisie de l’altération du visage de sa
+mère qui semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux
+blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea doucement:
+
+--Maman, es-tu contente de ta saison?
+
+--Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu être délivrée de mes
+soucis. Mais ils se font, au contraire, plus lourds encore; trop lourds
+pour moi! Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter
+pauvrement comme nous le faisons depuis des années! C’est au-dessus de
+mes forces! Cela me tue!...
+
+Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se serrèrent dans un
+geste de détresse... Plus vite encore qu’elle ne l’avait prévu, les
+tourments s’abattaient sur elle, dès le premier instant de son retour...
+Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse! Le cri
+d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. Du même accent de tendresse
+profonde, elle dit, de toute son âme:
+
+--Ma pauvre chère maman! que je voudrais n’être pas ainsi impuissante à
+te rendre l’existence qui devait être la tienne!... Accorde-moi un peu
+de temps... Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils passés...
+Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je à te donner une vie moins
+étroite, moins maussade et pénible! Sois patiente encore!
+
+Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains de sa fille, jointes près
+des siennes sur le drap.
+
+--Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais être patiente, comme tu
+dis, mais je ne puis plus... Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai
+souffert à Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si bien de
+notre pitoyable position! Cette incessante nécessité de calculer
+m’exaspérait tant, que j’ai fini par renoncer à compter... De même,
+depuis mon retour... Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état est
+notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à faire pour l’équilibrer
+et ce n’est pas sur ton père que tu pourras compter pour t’y aider. Il
+ne songe qu’à laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu sait
+en quelles spéculations!
+
+--Mère, oh! ce n’est pas possible...
+
+Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que son père était
+capable d’une pareille folie, qu’il était homme à renoncer au poste qui
+était, avec son propre travail, leur unique ressource, pour courir
+l’aventure hardie de recommencer une fortune; cela, sans être arrêté par
+la crainte d’échouer.
+
+Un sourire amer avait contracté la bouche de Mme Muriel.
+
+--C’est, au contraire, tellement possible, que je m’attends d’un jour à
+l’autre à apprendre qu’il a repris sa liberté d’action dont il ne peut
+plus se passer et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de lui,
+à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations qui m’ont édifiée et
+auxquelles j’ai répondu en lui exprimant ma pensée sur cette conduite
+insensée; sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah! j’ai passé,
+depuis une semaine, par des scènes qui n’étaient pas faites pour me
+réconcilier avec ma destinée! Maintenant, je n’en puis plus!... Ton père
+s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance dans le
+succès de ses entreprises financières... C’est vrai, littéralement
+vrai!... Je suis, vois-tu, Denise, broyée par l’idée, la certitude,
+qu’il échouera encore... Alors, pour nous, ce ne sera même plus la gêne,
+ce sera la misère! Car ce n’est pas avec ton chant que tu nous feras
+tous vivre. Comprends-tu qu’une pareille perspective me torture jour et
+nuit?
+
+Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec un emportement
+contenu, dans un besoin aveugle de crier à quelqu’un la crainte qui,
+sans relâche, meurtrissait son être nerveux. Denise sentit que sa mère
+avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant ces dernières journées,
+toujours face à face avec ses inquiétudes trop fondées... Cela, tandis
+qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en plein rêve!
+
+En cette minute, bien plus encore que dans la voiture, elle avait
+l’impression que les lumineuses semaines écoulées à Gérardmer avaient
+été vécues par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien de
+commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, contrainte de se
+débattre dans les difficiles soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves
+adressait, devant un admirable paysage, sa fervente prière d’amour,
+écoutée par un cœur, frémissant d’espoir... Ah! qu’il était donc loin,
+ce passé, vieux de deux journées seulement, et pourtant pareil déjà à
+quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne pourrait pas relire... Que
+la réalité était autre, regardée en face, dans cette chambre sombre, au
+bruit de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès de cette
+femme découragée dont il fallait soutenir la faiblesse!
+
+Le cœur plein de pitié, elle murmura:
+
+--Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. Confie-toi à moi...
+J’obtiendrai de père qu’il soit patient jusqu’à ce que je gagne assez
+pour que nous n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit pas
+malgré ses espérances... J’espère avoir un bon hiver; je commence à être
+connue. Vanore doit me faire chanter au Conservatoire, à Colonne...
+
+Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion même, à l’impérieux
+désir du compositeur de la voir au théâtre. Si elle y entrait,
+rendrait-elle donc à sa mère l’aisance qui lui manquait si péniblement?
+Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se sacrifier toute à
+ce point?... Comme il lui avait semblé être le devoir de ne pas
+consentir à devenir, dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves...
+Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, lui apportant sa
+pauvreté, ses responsabilités, ses charges de famille!
+
+La voix de sa mère s’éleva:
+
+--Denise, à quoi songes-tu silencieusement?
+
+--A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, mère.
+
+--Je suis égoïste! J’aurais dû te donner le temps de te réhabituer à
+l’atmosphère de tristesse qui est désormais la nôtre. Par bonheur, tu es
+une vaillante, toi, tu sais tout supporter!
+
+Une expression d’indicible amertume crispa une seconde la bouche de
+Denise. Quelle ironie de s’entendre dire qu’elle était vaillante, au
+moment même où son énergie faiblissait, alors que des larmes
+alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter follement, comme
+font les enfants, l’étreignait jusqu’à l’angoisse!... Mais elle ne
+devait pas trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu assourdie,
+elle dit, se penchant avec un baiser vers sa mère:
+
+--Je fais de mon mieux pour être brave, mais il faut que tu le sois
+aussi, maman, pour ne pas m’enlever mon courage... Ce soir, nous avons
+assez causé de toutes ces choses qui t’agitent... N’y pense plus puisque
+me voici revenue pour t’alléger un peu ta grosse part de tourments.
+Demain, j’essayerai de voir clairement où nous en sommes...; mais, à
+cette heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer... Je vais te dire
+bonsoir, si tu le veux bien...
+
+--C’est vrai, il est tard! Tu dois être fatiguée de ton voyage. Va
+dormir, Denise, puisque tu le peux... A moi, c’est une consolation qui
+est refusée! Bonsoir, mon enfant.
+
+Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front que lui tendait sa
+fille.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+C’était un commencement de novembre doucement humide, presque tiède
+encore aux heures brèves où le soleil allumait une flambée d’or sur le
+pourpre des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles roussies
+qui s’écrasaient sur la terre humide.
+
+Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor d’automne. Mais, cette
+après-midi-là, revenant de chasser dans les bois qui s’étendaient
+derrière le château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à
+remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage de légende, où les
+arbres étaient d’or. Il se demandait, distrait, quels visiteurs
+annonçait le sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de l’allée
+menant au perron d’entrée. Il fit encore quelques pas. Alors, il
+aperçut, immobilisé dans un angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage
+bien connu des Arnales.
+
+Encore eux! Sans cesse, depuis quelques mois, il les trouvait sur sa
+route; Yvonne, tentation brillante et coquette, redoutable pour un homme
+qui avait, aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes de
+luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la volonté de se défaire.
+
+Et parce qu’il se connaissait bien et savait la mesure de sa fragilité,
+qu’il devinait autour de lui la double complicité de sa mère et de Mme
+Arnales, il voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers une
+petite allée qui fuyait discrètement sous la voûte d’or fauve de ses
+branches pressées.
+
+Trop tard! Du haut de la terrasse sur laquelle s’ouvraient les
+appartements du rez-de-chaussée, une voix claire, d’une froide sonorité
+de cristal, lui jetait:
+
+--Impossible de vous sauver! Monsieur d’Astyèves, je vous ai aperçu...
+
+Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le saluait d’un sourire
+coquet. Habillée d’un costume sombre, artistement taillé, son visage
+menu coiffé d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long boa de
+plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait ainsi une jolie
+vignette de Parisienne blonde dont les yeux connaisseurs de Bertrand
+furent flattés. Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une
+sensation de plaisir anima sa physionomie sans charme.
+
+Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les circonstances:
+
+--Je désirais me dérober parce que ma tenue de chasseur me fermait la
+porte du salon. Mais si vous voulez bien excuser mon accoutrement,
+j’aurai l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir votre très
+aimable visite.
+
+--Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous étiez femme, on pourrait
+justement vous accuser de coquetterie.
+
+--Parce que...?
+
+--Parce que...,--prenez ma déclaration pour ce qu’elle est, la simple
+constatation d’un petit fait,--parce que votre accoutrement, comme vous
+dites, ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables,
+fussent-elles même réunies dans un salon.
+
+Bertrand s’inclina:
+
+--Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.
+
+Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon, une voix s’éleva, celle
+de Mme d’Astyèves:
+
+--Bertrand, est-ce toi? Entre donc et ramène Yvonne, elle va avoir
+froid.
+
+--Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de Mlle Yvonne d’avoir à me
+présenter en tenue de chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de
+Mme Arnales.
+
+--N’importe comment, vous savez que vous êtes toujours le bienvenu.
+C’est pourquoi nous trouvons que vous vous êtes fait un peu rare à la
+Saulaie depuis notre retour! Vous allez avoir à vous prodiguer, si vous
+souhaitez faire oublier votre négligence à vos amis et voisins.
+
+--Madame, je m’y emploierai de mon mieux.
+
+Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette, amincie par le
+costume tailleur bleu foncé, elle semblait vraiment beaucoup plus la
+sœur aînée que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre,
+et ce discret compliment parut lui être très sensible. C’était
+décidément un parfait gentilhomme que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne
+pouvait s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût
+s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir d’autre époux.
+
+--Bertrand, une tasse de thé? proposa sa mère qui avait noté la petite
+scène. Je vais t’en verser.
+
+--Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez pas, je me servirai fort
+bien seul.
+
+--Hum! tu sauras bien user de mon samovar?
+
+--Madame, voulez-vous me permettre de vous remplacer et d’offrir du thé
+à M. d’Astyèves? proposa Yvonne, se levant de la petite banquette où,
+attentive, elle écoutait en silence les propos échangés.
+
+--Mademoiselle, vous me remplissez de confusion. Ne prenez, je vous en
+prie, nul souci de moi. Ma mère me fait injure en me croyant incapable
+de me servir d’un samovar.
+
+--Bah! le dérangement ne vaut même pas la peine qu’il en soit question,
+et verser le thé rentre dans mes attributions de jeune fille.
+
+Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair d’argent de la
+théière, sur la nappe ourlée de guipure; et sa main dégantée versait le
+liquide brûlant, offrait le sucre.
+
+--Un morceau? deux? trois?
+
+Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse flambée de bois, les deux
+mères causaient, liées plus encore par leur commun séjour à Gérardmer.
+Une même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis qu’elles
+échangeaient de menus propos de salon. De la même voix haute, qui était
+si désagréable à Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait:
+
+--Ce que fait mon mari? chère madame. Il est en Italie, attiré par sa
+passion de collectionneur, pour assister à je ne sais quelle vente de
+bibelots anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux. Il en est
+fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de peinture, surtout depuis
+quelques semaines. Elle prétend que les nuances d’automne sont un
+véritable régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent, pour
+elle, toutes les roses de juin!... Et, à ce propos, il paraît que vous
+avez une admirable collection de chrysanthèmes?
+
+--Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était agréable de la voir...
+
+--Chère madame, je vous avoue que je crains beaucoup l’humidité, mais
+Yvonne serait ravie de contempler vos fleurs.
+
+--Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire les honneurs, si vous
+l’y autorisez et si Yvonne le désire.
+
+--J’accepte bien volontiers pour ma fille; n’est-ce pas? Yvonne.
+Monsieur d’Astyèves, je vous la confie. Ne la laissez pas s’éterniser
+dehors. En cette saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.
+
+Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le lui permettait sa froide
+nature, et bien plus encore que sa mère ne le supposait. D’un pas léger,
+elle descendit les marches de la terrasse auprès de Bertrand, qui
+n’avait pas eu un mot pour appuyer l’offre de Mme d’Astyèves.
+
+Un souffle humide les enveloppa d’une averse de feuilles mortes. Au
+passage, Yvonne en saisit une et se mit à rire:
+
+--Ne vous moquez pas de moi, la légende veut qu’une feuille d’automne
+ainsi prise au vol porte bonheur.
+
+--Le bonheur? Mais je pense que vous êtes de celles qui n’ont pas à le
+désirer...
+
+Elle glissa vers lui un regard rapide.
+
+--Qu’en savez-vous?
+
+--Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.
+
+--Dans quelques années, je vous dirai si les apparences étaient justes
+ou non, pour peu qu’il nous soit encore donné de cheminer ainsi
+solitairement, par une tiède après-midi d’automne.
+
+Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle lubie prenait à la
+futile Yvonne de se montrer sentimentale après avoir laissé afficher un
+instant plus tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste...
+Elle, artiste! Éprise de peinture! Quelle comédie jouait-elle là?
+
+Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre par une de ces
+ripostes qui, sous leur forme courtoise, écrasent les rêves, de telle
+sorte que jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut à ses
+côtés, si élégamment svelte et blonde, que, l’œil charmé de nouveau, il
+désarma.
+
+Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait:
+
+--L’automne est votre saison favorite, n’est-ce pas?
+
+--Du moins, je l’ai en sympathie particulière pour tout ce qu’elle
+renferme de poésie mélancolique, pour son charme triste d’adieu, pour
+ses lumières voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages...
+
+Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu par l’étroite cervelle
+de cette petite mondaine. Mais, d’instinct, elle répliqua, cherchant à
+se mettre à l’unisson:
+
+--Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce moment... Et puis, c’est
+joli ce petit bruit de feuilles qui s’écrasent sous les pieds... Joli et
+amusant! je dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car nous
+ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.
+
+--Perspective qui vous est fort agréable?
+
+--Comme vous dites! d’autant que je compte bien profiter de mon dernier
+hiver d’entière liberté.
+
+--Votre dernier hiver?
+
+Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la pointe effilée de sa
+bottine:
+
+--Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père trouve qu’il m’a donné un
+assez long crédit pour me décider à fixer mon avenir... conjugal!
+Qu’enfin il me faut faire un choix...
+
+--Et cela vous effraie?
+
+--Un peu!
+
+Pour éviter un silence, il demanda machinalement:
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j’entends être heureuse à ma guise, que je vois comment je
+puis l’être, mais que je ne suis pas sûre d’obtenir jamais la
+réalisation de mon désir! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas
+toujours de vouloir...
+
+Presque une émotion vibrait dans la voix trop claire d’Yvonne; et son
+visage coquettement mièvre, avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle
+avançait dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient ses pieds
+menus. Il s’étonna; et, si indifférente lui fût-elle, il se demanda,
+avec une curiosité détachée, quel pouvait bien être le rêve de cette
+parfaite poupée de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses lèvres
+minces trahissaient de volonté tenace pour réaliser ses désirs comme ses
+fantaisies.
+
+Sincère, il dit:
+
+--Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit de craindre que ce
+que vous souhaitez ne puisse s’accomplir...
+
+--Le croyez-vous..., vraiment?
+
+--Je le pense, du moins.
+
+Une seconde, elle demeura silencieuse; puis, d’un accent singulier, elle
+dit:
+
+--J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je vous en prie, imaginer,
+parce que votre parc encourage, par sa poésie, aux belles rêvasseries,
+que je suis devenue une langoureuse créature! Personne n’est moins
+sentimentale que moi...
+
+--Vous le regrettez?
+
+--Non. Je tiens le sentiment comme de trop fragile qualité pour tenter
+d’en faire du bonheur.
+
+--Ce qui est infiniment sage de votre part.
+
+Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand. Elle ne s’en aperçut
+pas. Ils arrivaient devant le massif de chrysanthèmes qui lui
+arrachaient une exclamation charmée.
+
+En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves était un artiste, et il
+avait créé là une admirable symphonie de couleurs, une floraison presque
+fabuleuse de pétales soyeux, contournés, touffus, qui composaient de
+grandes fleurs étranges, pareilles à des fleurs de rêve.
+
+--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous offrir quelques-uns de
+ces chrysanthèmes, puisqu’ils vous plaisent? Avez-vous une couleur
+préférée?
+
+--Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète de dépouiller
+ainsi madame votre mère.
+
+Des chrysanthèmes d’or! C’était bien ceux-là, en effet, qu’il fallait à
+une aussi riche héritière. Il lui en cueillit une superbe moisson,
+tandis qu’elle s’exclamait en phrases d’admiration puérile, un peu
+mignarde, exprimée avec des termes de peintre. L’éblouissante gerbe
+enserrée à peine par ses mains gantées de blanc, elle la contemplait;
+contente, bien moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue de
+les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand parc majestueux
+dont les lointains embrumés les isolaient du reste du monde. A travers
+le ciel gris, de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches
+frissonnaient sous leur feuillage de légende. Elle vit qu’il regardait
+les rameaux empourprés; et, aussitôt, dit en souriant:
+
+--Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses aux aiguilles vertes
+des sapins de Gérardmer?
+
+Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix d’Astyèves semblait
+s’être tout à coup assourdie, quand il dit d’un indéfinissable accent:
+
+--J’aimais tout à Gérardmer... J’y ai passé des semaines que je
+n’oublierai jamais, de celles qui vous hantent plus tard quand on a la
+certitude de n’en plus pouvoir revivre de semblables!
+
+Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer vibrait en tout son
+être, évoquant aussitôt, au plus intime de son âme, la vision de la
+jeune fille qui était le fantôme exquis et redouté de ses heures de
+solitude... Elle ne pouvait savoir. Et, revenant auprès de lui, vers la
+terrasse, elle réveillait légèrement le souvenir des jours d’été. Tout à
+coup, très naturelle, elle nomma Denise, expliquant:
+
+--Maman pense reprendre ses quinzaines musicales dès janvier et y faire
+figurer assez souvent Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de
+passer _étoile_. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire et
+aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous offrir, de nouveau, le plaisir
+de l’entendre...
+
+--Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte de chances pour
+n’être pas à Paris cet hiver...
+
+Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.
+
+Il avait toujours son masque de froideur nonchalante, et, comme il
+regardait devant lui, elle ne vit pas l’amertume sombre, presque
+douloureuse de ses yeux.
+
+--Où serez-vous donc?
+
+--Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période des négociations pour
+être attaché à quelque ambassade.
+
+Alors rien n’était perdu! Elle respira plus librement et se reprit à
+marcher. Tout haut, elle dit, redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un
+simple ton de politesse:
+
+--Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous réussissiez dans vos
+négociations.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.
+
+--Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle. Je vous assure que je ne
+mérite pas tant...
+
+Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques pas d’elle, venant à leur
+rencontre, apparaissaient Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta
+et s’exclama d’un accent de reproche aimable:
+
+--Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma confiance en ne me ramenant pas
+Yvonne! Je viens vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous
+n’aurons pas regagné notre _home_ avant la nuit...
+
+Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en effet, les chevaux
+étaient avancés, fouillant le sable d’un sabot impatient. Mme Arnales,
+d’ailleurs, ne paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse, tout
+en se dirigeant vers sa voiture, elle retint Bertrand à causer près
+d’elle. Devant eux, avançait Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un
+geste amical, glissé le bras sous le sien.
+
+--Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu, nous comptons sur vous à
+dîner, jeudi prochain. Madame votre mère a bien voulu me donner sa
+promesse. J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas?
+
+Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie, mais un pli
+presque dur s’était creusé entre ses sourcils. Les adieux
+s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue de démonstrations sympathiques,
+Yvonne correcte, remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.
+
+--Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez jolies, ma petite
+amie.
+
+--Oh! madame, vous êtes trop bonne...
+
+Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée, elle s’inclina sur la
+main que lui tendait Mme d’Astyèves. A Bertrand, elle dit adieu en
+dernier; puis, appelée par sa mère, elle monta en voiture.
+
+L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient les chrysanthèmes
+d’or, la lumineuse nuque blonde dont les cheveux moussaient dans le
+duvet pâle du boa... Puis la vision s’enfonça dans la brume qui voilait
+maintenant la clarté grise tombée du ciel d’automne...
+
+Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée dans la tiédeur du
+salon. Elle s’étonna, voyant que son fils ne l’avait pas suivie.
+Immobile sur la terrasse, il songeait, sa pensée enfuie très loin, car
+il tressaillit quand elle l’appela:
+
+--Bertrand! tu restes dehors à rêver?
+
+--Rêver! Mère, vous savez bien que les diplomates, de mon espèce du
+moins, ne rêvent pas!... Ce sont des gens d’un prosaïsme... pitoyable,
+qui leur donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes, dès
+qu’ils en ont conscience.
+
+Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise. Pour ne pas la retenir au
+froid, il était rentré dans le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil
+distrait, il parlait d’une voix brève et mordante.
+
+--Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité! Et quelle misanthropie!
+Heureusement, mon cher grand, tous,--et toutes surtout!--ne vous jugent
+pas à cette impitoyable mesure...
+
+--C’est que ceux-là--et celles-là!--ne me connaissent pas comme je me
+connais...
+
+Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point il était sincère; et, un
+peu impatientée, elle dit:
+
+--Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais très bien, humilité à part,
+que tu as l’heur de plaire... très fort! non pas seulement à Yvonne,
+mais encore à sa mère qui vient de me le laisser très clairement
+entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez dans le parc.
+
+Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait son visage dans la
+pénombre, et Mme d’Astyèves n’en vit pas la soudaine altération.
+
+--Et quand cela serait? ma mère.
+
+--Cela est, Bertrand! A ce point que, si tu le veux, Yvonne Arnales est
+à toi... Et c’est une fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent
+offert de semblable...
+
+--Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le malheur est que je ne me
+sens nulle disposition pour essayer, en ces conditions, de la vie
+conjugale.
+
+Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide, âprement ironique,
+qui lui était si étrangère dans ses rapports avec sa mère, qu’elle le
+regarda de nouveau, étonnée, un peu inquiète; son beau visage
+d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.
+
+--Yvonne ne te plaît pas?
+
+--Elle m’est trop absolument indifférente pour me déplaire. Si, comme
+vous le désirez, je l’épousais, ce serait sans nul espoir de bonheur
+conjugal, uniquement pour faire un brillant mariage! Et vous m’accordez
+que la perspective n’a rien d’engageant!...
+
+--Je ne la trouve pas, moi, si terrible! En vérité, Bertrand, tu es
+inouï. On t’offre une jolie fille, dotée de neuf cent mille francs, que
+tous recherchent inutilement... Et tu n’as même pas une bonne raison à
+articuler pour te dérober!
+
+Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les yeux arrêtés sur
+l’horizon obscurci des bois, il songeait à la femme qui avait été la
+tentation vivante de ces jours d’été dont le souvenir était, pour
+toujours, entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle n’avait pas
+perdu son charme troublant et délicieux; mais elle lui semblait
+lointaine, pareille à une vision de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore
+en lui, bien puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres une
+folle demande, folle mais si douce...
+
+Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui ce qu’était
+celle-là...
+
+Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être une souffrance. Si
+elle eût été près de lui, il l’eût suppliée de ne plus le repousser, car
+il comprenait qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le serait
+jamais...
+
+Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse:
+
+--Bertrand, à quoi songes-tu? Si tu refuses Yvonne Arnales, est-ce...
+parce que tu lui en préfères une autre?
+
+--Et s’il en était ainsi?
+
+Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de jouer avec le gland
+du coussin sur lequel elle s’accoudait:
+
+--Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une jeune fille que... tu aimes?
+
+--Que j’aime autant que je suis capable d’aimer, avec toute la passion,
+tout l’égoïsme, toute la fragilité d’un homme?... Oui, peut-être!
+
+Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence s’abattit dans la
+pièce. Mme d’Astyèves avait peur de la réponse qu’allait amener la
+question qui lui montait impérieusement aux lèvres:
+
+--C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener, certain que je
+serais heureuse de l’accueillir?
+
+--Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui, vous serez heureuse...
+Autrement, non; la jeune fille dont je parle, qui appartient à notre
+monde par la naissance et l’éducation, est pauvre; pauvre à devoir
+travailler pour gagner sa vie...
+
+Il ne finit pas, «elle est artiste». Car, s’il était possible, il ne
+voulait pas qu’à cette heure encore, sa mère devinât que Denise Muriel
+était en jeu. Bouleversée, elle le regardait.
+
+--Qu’est-ce que cette folie? Bertrand.
+
+--Une folie? Pourquoi? ma mère.
+
+--Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes habitudes, ton ambition,
+tu souffrirais tous les jours, en la moindre occasion, d’avoir sacrifié
+ta vie entière à un caprice sentimental, si séduisant fût-il!
+
+Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui. Aprement, il jeta:
+
+--Vous me jugez bien lâche!
+
+--Dis que je juge de la situation avec mon expérience de mère et de
+vieille femme qui sait que, neuf fois sur dix, un homme qui engage tout
+son avenir dans une heure de passion n’a souvent pas assez de jours
+ensuite pour le regretter!
+
+Elle parlait avec la force de sa conviction, très maîtresse d’elle-même
+en apparence. Mais son cœur battait à grands coups dans sa poitrine et
+ses pommettes se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine du visage.
+Ambitieuse pour ce fils unique à qui son veuvage prématuré l’avait
+donnée toute, elle l’était jalousement; et la brusque révélation la
+meurtrissait d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une pareille
+union...
+
+--Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille?
+
+--A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse d’être ma femme!
+
+--Elle refuse!
+
+Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à un abîme, et une
+sensation irraisonnée de délivrance lui dilata le cœur.
+
+--Elle refuse... Mais alors?...
+
+--Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus auquel je ne me résigne
+pas, parce qu’on ne se résigne pas à perdre son bonheur!
+
+--D’autant, n’est-ce pas,--sois franc!--que ce refus n’a pu être qu’une
+suprême habileté de sa part... Une fille pauvre ne repousse pas un parti
+comme celui que tu lui as follement offert!
+
+Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque avec violence.
+Bertrand devint livide comme si l’insulte eût été lancée contre
+lui-même.
+
+--Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez pas des paroles dont vous ne
+pouvez mesurer la monstrueuse injustice! C’est d’abord parce qu’elle est
+sans fortune qu’elle s’est refusée à moi... Puis aussi, hélas! parce
+qu’elle me juge comme vous-même venez de le faire, qu’elle n’a pas eu
+confiance dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui m’amenait à
+elle..., pourtant avec tout ce qui peut exister de meilleur en moi!
+
+--Et... depuis ce moment... tu ne l’as pas revue?
+
+--Non.
+
+--Eh bien? Bertrand.
+
+--Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout l’être la pensée et le
+regret d’une femme, je ne me sens pas le courage de me laisser jeter
+dans une aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps sans âme!
+
+Doucement, elle répéta:
+
+--Oui, je comprends.
+
+Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse était, à cette
+heure, de ne pas entrer en lutte avec son fils, de laisser l’absence
+accomplir son œuvre dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette
+mystérieuse inconnue avait été assez imprudente pour n’accepter aucune
+promesse...
+
+En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant plus de
+poursuivre,--à cette heure, du moins,--une conversation trop délicate...
+Un domestique entra, apportant les lampes.
+
+Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à s’habiller, et elle
+ne chercha pas à le retenir.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Sur le seuil du magasin de musique, tandis que l’employé fermait la
+porte derrière elle, Denise demeura une seconde immobile. D’un œil
+presque dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, pauvre
+petite unité, dans le nombre formidable des créatures. Elle regardait ce
+décor de grande ville qui lui était si familier, les hautes maisons aux
+façades monotones, la perspective fuyante des rues, des boulevards
+dominés par la coupole de Saint-Augustin; et sur la place, devant
+l’église, la course incessante des voitures, des tramways bruyants, des
+lourds omnibus; comme sur le trottoir poudreux, la marche capricieuse
+des passants, hâtée par l’âpre morsure du froid.
+
+Une rafale courba les branches dévastées des arbres du boulevard, et
+Denise frissonna. Alors elle jeta un dernier regard, à travers les
+vitres du magasin, vers la haute affiche blanche sur laquelle son nom
+s’étalait au programme d’un des premiers grands concerts de la saison.
+Puis, elle reprit sa marche, de ce pas vif qui illuminait son visage
+d’un éclat de fleur rose.
+
+Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine qu’elle allait
+donner, lourde pour elle de préoccupations, de fatigues, d’incertitudes
+énervantes que le succès même ne pourrait lui faire oublier... Et, non
+plus, elle ne songeait pas, en ce moment, aux soucis de toute sorte, qui
+faisaient son foyer si sombre...
+
+Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues en une seule
+impression de mélancolie, devant cet horizon morne qui éveillait en elle
+la nostalgie des lumineuses journées d’été à Gérardmer; journées
+d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, dont les
+meilleures,--elle le savait clairement aujourd’hui!--avaient été
+celles-là mêmes où elle sentait un cœur d’homme appeler souverainement
+le sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure d’amour.
+
+Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que Bertrand lui avait dit
+adieu au seuil du salon des Xettes... Et, depuis, elle ne savait rien de
+lui. Un silence que rien ne semblait plus devoir rompre était tombé
+entre eux. Incidemment, Mme Champdray avait dit devant elle qu’il
+voyageait, puis qu’il chassait dans la propriété de Sologne des
+Arnales...
+
+En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, et elle ne s’en
+étonnait pas. Elle avait déjà, par la force des choses, une expérience
+de femme, et surtout elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour
+l’amenait vers elle...
+
+Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume et de révolte quand
+le souvenir lui revenait de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la
+prière passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire du
+Hoheneck?... Pourquoi, aux premiers jours de son retour à Paris,
+avait-elle vécu avec un obscur espoir qu’elle ne s’avouait pas? Pourquoi
+avait-elle attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre
+d’anxiété? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du dehors, avait-elle
+dans l’esprit, l’idée instinctive qu’elle allait trouver sa carte?...
+Pourquoi donc enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, dans
+l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle voulait l’être, qu’elle
+connût ce bonheur de lui être reconnaissante parce qu’il venait à elle,
+malgré tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde...
+
+Oh! ce _tout_! comme elle en avait l’impitoyable conscience! Que c’était
+triste, affreusement triste de vivre ainsi, sans espérer rien, et
+qu’elle se sentait seule pour suivre son chemin... Comme elle les
+enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, l’être même d’un
+autre être auquel elles se confient toutes et qui, blotties contre lui,
+enveloppées de son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse de
+leur bonheur consacré!...
+
+--Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans même regarder ses vieux
+amis?
+
+Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, lui tendant
+affectueusement la main, sa grosse tête tourmentée éclairée d’un
+sourire. Elle aussi sourit un peu, ramenée de bien loin...
+
+--Je ne vous voyais pas, maître, pardon.
+
+--Eh! parbleu, je m’en apercevais bien, ma petite amie, est-ce qu’il y a
+quelque chose qui ne va pas? Vous aviez, en marchant, une mine grave à
+décourager tous les coureurs d’aventures... Il faut être un vieux brave
+comme moi pour trouver l’audace de vous arrêter!... Plaisanterie à part,
+mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, car j’ai à vous
+parler.
+
+--A me parler?
+
+--Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique...
+
+--Ah!
+
+Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement en arrière. Vanore,
+tout à son idée, ne s’en aperçut pas. Il continuait:
+
+--Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, car vous occupez
+rudement sa cervelle de directeur depuis qu’il vous a entendue à la
+maison. Il m’a dit qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous
+et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait vers la fin de l’hiver
+et qu’il était tout disposé à accepter l’interprète qui me semblerait
+incarner le mieux mon héroïne!
+
+Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait pas, elle contemplait
+un petit enfant qui jouait devant une nourrice enrubannée. Autour d’eux,
+les passants circulaient. Les hommes la regardaient, l’œil attiré par sa
+jeune beauté. Il y eut une seconde de silence entre elle et Vanore.
+Puis, lentement, elle interrogea, une flamme lointaine dans ses
+prunelles:
+
+--Et cette interprète, c’est...
+
+--Vous! fit-il presque impérieusement. Je ne veux que _vous_ parce que
+vous êtes, non pas seulement l’artiste, mais la femme même qui réalisera
+le personnage que j’ai rêvé!... parce que j’ai plus que l’espérance, la
+certitude absolue que le rôle rempli par vous serait notre triomphe à
+tous deux! J’en suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de vous
+tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir de vous pénétrer de la
+foi que j’ai en vous.
+
+Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient:
+
+--C’est un rôle de tentateur que vous jouez près de moi!
+
+Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de défi:
+
+--Ah! si vraiment je réussissais à vous tenter comme j’ai la volonté d’y
+arriver, quelle belle partie nous jouerions tous deux! Croyez-vous donc,
+enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle que la vôtre, d’un
+pur tempérament d’artiste comme celui que vous possédez, on ait le droit
+d’enfouir une pareille richesse? Allons donc!... et ne vous imaginez pas
+que ce soit seulement pour mon bien que je parle; c’est aussi pour le
+vôtre, pour vous que je sais de taille à remplir la destinée que vous
+souhaite ma sincère affection... Votre avenir maintenant dépend de votre
+seule volonté!
+
+Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon? Elle avait eu raison de
+dire qu’il était un tentateur. Il la bouleversait dans toute l’âme avec
+la perspective qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante
+sensation de vertige... Et elle eut un élan de douloureuse envie vers
+deux jeunes femmes qui passaient d’une allure de promeneuses, avec des
+visages gais.
+
+Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère d’angoisse ne se
+cachait pas derrière leur masque souriant? Est-ce qu’elle-même, en cette
+minute où une conversation mettait en jeu tout son avenir de femme,
+n’avait pas l’attitude même qu’elle eût gardée pour parler d’un chiffon
+de toilette, trouvant une ombre de sourire pour répondre?
+
+--Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous sur mon compte?
+
+--Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille expérience qui me permet de
+juger les cantatrices sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le
+lieu de vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est pas un endroit
+précisément commode pour traiter pareille question. Ces jours-ci,
+j’irai, si vous le voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire
+de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant qui m’étonnent...
+Pourquoi ne pas accepter simplement la situation qui vous est offerte,
+en des conditions plus que brillantes pour une débutante, qui vous
+délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci matériel?... Vous êtes
+pourtant parmi les braves qui ne craignent pas la lutte, puisque leur
+destinée est de lutter... Je le remarquais, il y a trois jours encore,
+avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me paraît s’intéresser à vous
+de façon particulière.
+
+--Qui donc?
+
+--Bertrand d’Astyèves.
+
+Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude que ce serait
+celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, elle tressaillit comme sous un
+choc violent.
+
+--Ah! M. d’Astyèves est à Paris?
+
+--De passage, je crois; je l’ai rencontré l’autre soir à l’Opéra où nous
+avons occupé, à causer, les loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne
+se connaît vraiment pas trop mal du tout en musique; il est étonnamment
+artiste même, pour un homme du monde! Nous avons aussi parlé de
+Gérardmer. Voilà un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort de
+vos admirateurs et je ne jurerais pas que...
+
+Elle l’interrompit, incapable de supporter même un badinage qui
+rapprochât son nom de celui de Bertrand.
+
+--Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez rien! Vous savez
+aussi bien que moi la somme d’importance qu’il faut accorder à
+l’enthousiasme des clubmen, fussent-ils des dilettantes.
+
+Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie âpre de son
+accent. Mais il n’insista pas; et, avec une bonté délicate, il changea
+de ton:
+
+--Enfant, vous êtes la sagesse même! Et vous avez le droit de me dire
+que je suis un vieux fou de vous retenir ainsi au froid quand, tout le
+premier, je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, petite;
+et à bientôt, n’est-ce pas?
+
+--Au revoir, maître, à bientôt!
+
+Il serra affectueusement les petits doigts gantés, et reprit sa route de
+cette allure dominatrice qui le distinguait de la foule banale des
+passants. Elle aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les idées se
+heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe sensation, faite de douceur
+et de souffrance, la poignait parce que Bertrand avait parlé d’elle,
+mais parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le premier venu
+même peut exprimer son admiration... Non pas comme de la fiancée qu’on
+espère tout bas...
+
+Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. C’était donc
+qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était! Sa fierté lui avait épargné
+la blessure de le voir regretter une prière insensée. Sans doute, il
+s’était reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se tenait à
+l’écart, afin de se dérober à une irréparable erreur, acceptant un refus
+qui lui rendait, heureusement, sa liberté compromise.
+
+Tout arrivait comme elle l’avait prévu...
+
+Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher qu’elle ne portât en elle,
+depuis que Vanore lui avait parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans
+résurrection possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse à crier
+d’angoisse, broyée par une désespérance infinie... Alors qu’elle se
+rappelait tout à coup tant de détails qui lui avaient révélé la
+séduction qu’elle exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires,
+des regards qui implorent et appellent jalousement l’élue...
+
+Rêve que tout cela! La réalité, c’était la vie que Vanore voulait lui
+donner. Le cercle se resserrait autour d’elle. Puisque celui qui avait
+dit l’aimer par-dessus tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail,
+en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait au théâtre! Elle
+y était entraînée par l’invincible force des choses, par l’influence
+autoritaire du maître, par l’insouciance de son père, par l’égoïsme
+maladif de sa mère que Vanore gagnerait vite, en lui offrant l’espoir
+d’échapper ainsi à la position précaire qui, chaque jour, la faisait
+davantage souffrir...
+
+Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien de temps
+pourrait-elle résister? Et puis, pourquoi résister? A quoi bon?...
+
+Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait même plus s’abandonner
+à sa douloureuse songerie. Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui
+fallait dissimuler l’amertume désespérée qu’elle avait plein le cœur.
+
+Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.
+
+--Ah! c’est mademoiselle! Madame a bien recommandé que mademoiselle
+aille la trouver aussitôt rentrée.
+
+--Est-ce que ma mère est souffrante?
+
+--Oh! non, je ne crois pas. Madame est peut-être un peu fatiguée,
+seulement, parce qu’elle a reçu la longue visite d’un monsieur.
+
+Denise ne fit aucune question; mais un frémissement la secoua,
+bouleversée par une pensée folle, oh! bien folle, sans doute. Dans sa
+chambre, où elle était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle
+s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de fièvre soudain allumée
+au fond de ses prunelles. Alors elle eut un sourire railleur pour la
+romanesque créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla
+frapper chez sa mère.
+
+Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise longue.
+
+--Denise, comme tu reviens tard! Je commençais à croire que tu ne
+reparaîtrais pas avant le dîner... Et j’avais besoin de te parler...
+tranquillement...
+
+Une animation inaccoutumée colorait le visage de Mme Muriel; et le cœur
+de Denise se mit à battre à coups rapides.
+
+--Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là à m’examiner comme si
+j’étais, tout à coup, devenue un phénomène! Je désirais causer avec toi,
+en toute intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui t’était
+destinée beaucoup plus qu’à moi... Et c’est même à ton absence que j’ai
+dû d’apprendre un... détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé
+à propos de nous cacher...
+
+Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement dilatées, sur le
+visage énigmatique de sa mère.
+
+--Un détail? Je ne comprends pas très bien, maman, ce que tu veux
+dire...
+
+--Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de me tenir en dehors de ce
+qui te touche le plus, tu n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu
+t’étais acquis un profond admirateur pendant ton séjour dans les Vosges.
+Il a fallu la visite de cet admirateur, que j’ai reçue par hasard, pour
+que je sache ce qu’il en était.
+
+Une seconde, Denise attendit pour répondre; il ne fallait pas que sa
+voix trahît les battements éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié
+Bertrand en doutant de lui?... Ah! s’il en était ainsi, comme elle
+saurait se donner à lui pour qu’il ne pût regretter rien!...
+
+--Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance à quelques hommages
+sans portée...
+
+--Vraiment? Tu es trop modeste, Denise. Des hommages sans portée! On ne
+peut guère appeler ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la
+femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur de le lui
+dire!...
+
+Humblement! d’Astyèves, humble! Ah! ce n’était pas lui qui pouvait être
+qualifié ainsi! De qui donc parlait Mme Muriel? Qui donc avait songé à
+lui offrir, non pas seulement son amour,--de ceux-là, il s’en
+rencontre,--mais son nom?
+
+--Eh bien, Denise, quel mutisme? Tu ne me dis pas ce qu’il te semble de
+la proposition?
+
+--J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît si invraisemblable
+qu’une demande en mariage me soit adressée, à moi, une chanteuse de
+concert, sans autre fortune que sa voix!
+
+Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, un instant de plus,
+l’involontaire espoir qui s’était allumé en elle, flamme vacillante
+qu’un mot éteindrait, ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit
+aussitôt et interrogea, résolue:
+
+--Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme extraordinairement généreux
+dont tu parles?
+
+--Parce qu’il me semblait que tu devais savoir aussi bien que moi de qui
+il s’agissait. Mais tu demeures fidèle à ton système de silence. Bref,
+puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es demandée par un
+parent de Mme Vanore, un M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à
+Gérardmer une impression assez forte pour que, me trouvant seule tantôt,
+il m’ait avoué ses sentiments à ton égard; ajoutant que sa fortune lui
+permettait de t’offrir un luxe digne de toi... Ce sont ses propres
+paroles.
+
+Denise n’entendit même pas les derniers mots de sa mère, pas plus
+qu’elle ne remarquait le bizarre mélange de satisfaction et de dédain
+que trahissait son accent. La même sensation de mort qui l’avait
+accablée quand elle marchait seule après avoir quitté Vanore,
+l’envahissait de nouveau, tellement intolérable que ses mains se
+crispèrent d’angoisse... Cependant elle n’avait pas vraiment cru que
+Bertrand revenait ainsi à elle; tout son scepticisme lui avait, dès la
+première minute, crié l’inanité d’un tel rêve...
+
+Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel ne vit pas la
+contraction douloureuse qui, tout à coup, creusait son visage.
+
+--Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu impatientée, tu as donc
+achevé de perdre l’usage de la parole?
+
+La jeune fille respira profondément, comme pour retrouver un souffle
+devenu rare.
+
+--Je suis surprise, maman. Cette demande est pour moi tellement
+inattendue...
+
+--A ce point? Il me paraît difficile d’admettre que tu ne soupçonnais
+pas l’impression que tu avais produite sur un homme aussi... expansif
+que M. Grisel!
+
+Elle eut un geste lassé.
+
+--J’avais, en effet, remarqué vaguement que M. Grisel semblait me
+trouver à son gré; mais quelle importance aurais-je attaché à cela?
+Est-ce que, tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se découvrir
+des admirateurs qui, certes, ne songent point à offrir leur nom,--tout
+au plus leur bourse ou leurs phrases... Voilà tout! Et réellement,
+j’aurais été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer jamais plus!
+
+--Denise!
+
+--Quoi? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que je constate une vérité
+que tu connais aussi bien que moi? Ce qui est, est... A quoi bon
+protester, mon Dieu!
+
+--Parce que, justement, tu n’as pas le droit de parler ainsi quand un
+honnête garçon te fait la demande que je te transmets, comme je l’ai
+reçue. Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je ne reviens pas,
+M. Grisel m’a tout à coup révélé la place que tu avais prise dans son
+existence, lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation
+de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise pour franchise et déclaré
+que nous étions aussi absolument ruinés qu’il était possible de l’être;
+que c’était une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu que sa
+fortune lui permettait de choisir la femme qui lui plaisait, sans avoir
+aucune autre préoccupation.
+
+Sa fortune! Comme ce seul mot qu’il prononçait trop souvent dressait,
+vivant, dans la pensée de Denise, ce gros garçon joyeux, bavard,
+vaniteux et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague et qui, la
+jugeant un bibelot précieux, voulait l’acheter parce qu’elle l’avait
+tenté, lui aussi... Mais du moins, il était plus généreux et plus galant
+homme que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation et
+l’intelligence; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle devînt sa femme,
+non pas seulement sa maîtresse, comme l’autre le rêvait, dans les
+obscurs bas-fonds de sa nature d’égoïste viveur... Pourtant, épouser
+Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de se donner au
+premier passant venu...
+
+Avec une gravité ardente, elle interrogea:
+
+--Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel?
+
+--Que je te ferais part de sa demande.
+
+--Dont tu penses... Quoi?
+
+Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.
+
+--Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien déraisonnable de la
+rejeter...
+
+--Même si je me sens incapable, malgré mon... estime pour M. Grisel, de
+l’aimer comme une femme doit aimer son mari pour que l’un et l’autre
+aient quelque chance de bonheur?
+
+--Pourquoi ne l’aimerais-tu pas?
+
+--Pourquoi? Oh! maman, me connais-tu donc si peu que, après avoir causé
+avec M. Grisel, tu ne pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a
+de commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni idées... rien, enfin,
+rien! me comprends-tu? et qu’il me paraisse insensé de songer même à lui
+livrer ma vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, dans une
+existence dont rien ne pourra ensuite me délivrer, même si j’y étouffe!
+
+Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux tordirent l’étoffe
+de sa robe.
+
+--Prends garde, Denise, tu tombes dans le roman! Ne gâche pas ton avenir
+pour une enfantine raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche
+aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, l’homme qui, spontanément,
+pouvait te plaire. Je n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en
+douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder les mérites,--ni les
+dehors,--que tu parais surtout priser... Et après? C’est une telle
+illusion d’espérer que deux êtres atteindront jamais l’unisson absolu.
+Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma pauvre Denise, c’est un rêve
+de pensionnaire! C’est y semer de la douleur en germe... Pas autre
+chose!
+
+--Mère, ne sois pas aussi décevante! Laisse-moi espérer que même les
+pauvres, dont je suis, peuvent avoir leur part de bonheur humain, la
+meilleure, celle qui console de tout...
+
+Les mots lui étaient échappés dans une protestation de toute sa
+jeunesse. Sa mère la regarda surprise, tant c’était chose inaccoutumée
+qu’elle s’abandonnât ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère passa.
+
+--Denise, tu parles comme une enfant... Non comme la femme que tu es par
+la force des circonstances, sachant bien quelle est la réalité. Moi
+aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre en plein roman! Tu
+vois ce qu’il en est advenu de mon roman... Tout à l’heure, tu
+t’effrayais de la vie qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel!
+Pourtant, est-elle même comparable à l’existence mesquine et besogneuse
+dans laquelle tu te débats comme nous, comme moi qui y étouffe autant
+que dans un misérable vêtement trop étroit,... une existence qui ne te
+promet d’autre avenir possible que le théâtre?...
+
+--Mère, je t’en supplie! interrompit-elle, frémissante.
+
+--Pourquoi,--c’est toi-même qui le disais il y a un moment,--ne pas
+regarder les choses telles qu’elles sont? J’ai eu le loisir de réfléchir
+pendant mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. Oui, tu n’as
+pas d’autre avenir que le théâtre, je le répète, si tu ne veux te
+résigner à la monotonie stupide des leçons à donner ou continuer dans
+les salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse qui ne te mènent
+à rien, en somme! Tu ne peux compter ni sur ton père ni sur moi pour
+t’aider à gagner ta vie... Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter de
+n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau!... C’est pourquoi je
+te dis qu’il te faudrait une bien grave raison pour repousser un mariage
+inespéré avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, libre
+des mortels soucis qui sont ta part aujourd’hui et semblent devoir
+continuer à l’être... Ah! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance
+par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque! Parce que tu
+es très jeune encore, tu ne comprends pas les misères, les dégoûts, les
+dangers d’une existence de femme pauvre!... Si tu les connaissais, tu
+n’hésiterais même pas...
+
+Oh! les cruelles vérités que Mme Muriel venait de dire là! En les
+entendant, Denise avait souffert comme si elles tombaient sur son cœur
+même à vif. Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait
+la désespérance de sa mère restait en elle aussi invincible.
+
+Ah! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, bien difficile!
+Oui, elle avancerait dans son chemin de labeur bien souvent froissée,
+meurtrie, quelquefois même tentée... Mais enfin, elle y avancerait
+libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, l’espoir d’un bonheur
+inconnu...
+
+Et pour être délivrée de tout souci matériel,--seulement pour
+cela!--elle se marierait sans amour, sans espérance possible d’aimer
+jamais, se refusant, pour toutes les minutes de sa vie, le droit de
+goûter sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse avait soif!...
+
+Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, le droit de la vouloir
+toute, puisqu’elle se serait donnée toute, volontairement.
+
+Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule de cette espèce de
+marché. Oui, même pour lutter, pour souffrir, elle voulait demeurer
+libre,--libre de faire le don d’elle-même, seulement quand elle
+aimerait... Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un tel aveu.
+Elle ne serait pas comprise; elle et sa mère, à cette heure, ne
+parlaient pas la même langue. Et, simplement, elle dit:
+
+--Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves auxquelles tu fais
+allusion... Les autres..., les autres, je les devine bien. Mais,
+vois-tu, je sens que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que
+je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être mariée avec un
+homme à qui je demeurerais moralement étrangère!... Celle-là, je t’en
+supplie, maman, ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, mon
+repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que tu me le reproches... Je
+réfléchirai encore à tout ce que tu m’as dit... Mais si, ensuite, ma
+réponse à M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra me le
+pardonner... C’est qu’en ma conscience j’aurai compris que je ne pouvais
+pas agir autrement...
+
+Et la sincérité grave de son accent lui donnait tant d’autorité, que Mme
+Muriel n’essaya pas de la contredire, dominée par sa jeune et loyale
+volonté.
+
+
+
+
+XV
+
+
+A travers la phalange pressée des musiciens de l’orchestre massés sur la
+scène, Denise s’avançait jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation
+de Vanore:
+
+--Allez bravement, ma petite, et gagnez notre partie comme vous savez le
+faire!
+
+«Notre» partie! Il parlait justement ainsi, puisque c’était un fragment
+des _Poèmes sylvestres_ qu’elle allait chanter à ce concert dominical,
+devant une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait peut-être
+son avenir...
+
+Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les nerfs tendus par
+cette sorte de fièvre qui l’envahissait toute, quand elle sentait le
+contact du grand public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable
+expression.
+
+Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte et fine dans la
+gaine sombre de sa robe noire toute perlée de jais, dont le corsage
+s’échancrait sur la chaude pâleur des épaules, les manches longues
+suivant étroitement la ligne souple du bras, des lorgnettes, de tous
+côtés se braquèrent sur elle, détaillèrent la silhouette harmonieuse,
+les traits expressifs sous la lumière des yeux, graves comme les lèvres
+de pourpre sanglante, devenues un peu hautaines... Car toute sa fière
+volonté ne pouvait maîtriser un tressaillement de révolte devant cette
+curiosité dont elle était l’objet.
+
+Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir de son impression;
+et, pour se dominer, tandis que l’orchestre préludait, elle regarda son
+auditoire. Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges, sous
+la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli spectacle de femmes
+parées avec leur coquette élégance de Parisiennes. Une vraie salle
+d’hiver, animée de visages connus, peuplée de gens du même monde, la
+plupart mélomanes convaincus, pour qui la reprise des auditions
+dominicales était une véritable fête. Et parmi cette foule dont
+l’attention était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies
+qui lui étaient familières, visages de critiques, d’amis, d’ennemis
+aussi,--rivales envieuses, admirateurs éconduits,--tous attendant les
+premières notes qu’allait donner sa voix presque célèbre déjà.
+
+Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans l’un des premiers
+rangs de fauteuils, la contemplait comme un fervent lève les yeux vers
+sa madone. Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une baignoire,
+elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales qui parlait en souriant, la tête
+un peu penchée, avec un mouvement d’une grâce familière, à un jeune
+homme assis derrière elle. Il avait le visage dans l’ombre. Mais Denise
+n’hésita pas une seconde. C’était bien Bertrand d’Astyèves...
+
+Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans le tulle scintillant de
+sa robe. Comme un torrent, passait en elle le souvenir des jours d’été
+inoubliables, de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui auprès
+d’une riche héritière, lui avait passionnément demandé d’être sa
+femme... Alors c’était ainsi qu’elle devait le revoir?...
+
+L’orchestre continuait le prélude, celui-là même qui, quelques mois plus
+tôt, montait dans le salon de Mme Arnales, le jour où, pour la première
+fois, elle s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves. Une
+seconde, elle songea à cette après-midi-là; elle revit l’expression
+d’admiration ardente qui luisait, ce jour-là, dans ses yeux d’homme.
+Aujourd’hui encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût dû
+pouvoir détacher d’elle son regard.
+
+Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait ces heures mortes,
+qu’il subissait le charme de la musique évocatrice, des harmonies qui
+chantaient la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide sagesse ne
+pouvait abolir en lui la pensée de ce qui avait été, de ce qui aurait pu
+être--et que, peut-être, il regrettait,--des jours d’été enfuis...
+
+Irrémédiablement enfuis! Elle en prenait tout à coup l’impitoyable
+conscience, dans ce seul fait qu’elle était là, debout, sur une scène de
+théâtre, payée pour procurer une jouissance artistique, non seulement à
+une foule étrangère, mais à cette petite fille blonde qui la
+considérait, à travers sa lorgnette, avec une impertinente aisance, à
+cet homme dont l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui,
+redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir en elle qu’une
+artiste à écouter... Elle n’était pas de leur monde. Ils en jugeaient
+ainsi autant qu’elle-même.
+
+Comme un éclair dévorant, cette impression lui traversa le cœur, y
+allumant une soif de se sentir, une fois au moins encore,
+toute-puissante sur cet homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle
+n’avait été pauvre...
+
+Le prélude se mourait avec des modulations pareilles à des appels
+lointains... Puis, tous les instruments se turent. Alors la voix humaine
+s’éleva en un chant grave, si émouvant de vie ardente et douloureuse,
+que les âmes tressaillirent, sans que nul,--pas même d’Astyèves, dont
+tout l’être frémissait,--pût soupçonner le drame muet qui se jouait dans
+le cœur de cette jeune femme, si exquisement pâle, droite sous les mille
+regards que ses prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.
+
+Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé très doux, qui était
+mort. De nouveau, elle marchait sous l’ombre fraîche des arbres, elle
+goûtait la senteur des sapins dont elle voyait les ombres bleues moirer
+l’eau scintillante... Elle entendait la rumeur cristalline des
+sources... Mais surtout, elle écoutait, une dernière fois, le murmure
+d’amour dont s’était enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et
+décevant, si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait son pauvre cœur
+de femme...
+
+Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul autre; plainte
+poignante et passionnée, palpitante de sanglots, cri de révolte d’une
+créature injustement meurtrie... Jamais plus, peut-être, elle ne devait
+chanter le poème de la _Forêt_ comme elle le dit ce jour-là, non pas
+seulement en cantatrice merveilleuse, mais en femme qui a vu l’abîme des
+divines et mortelles tendresses...
+
+Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance, au bruit affolant des
+applaudissements d’une salle soulevée d’enthousiasme, quand ses
+prunelles, dilatées dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand
+d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était accompli. Elle
+seule, une fois encore, existait pour lui! Livide, il la regardait avec
+cette expression qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son
+scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance. Mais elle s’était
+reprise...
+
+Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui l’avaient rappelée et la
+sacraient solennellement grande artiste. Yvonne, comme sa mère,
+applaudissait d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne bougeait pas,
+les yeux toujours rivés vers elle, les traits contractés. Leurs regards
+se croisèrent une seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre, pleins
+de tant de choses!... Puis elle se détourna, sans avoir même remarqué
+Charles Grisel, à demi soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.
+
+Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi frémissant
+qu’elle-même, et, près de lui, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique,
+qui, aussitôt, vint à elle, les deux mains tendues... Mais, comme s’il
+eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était prêt à signer
+avec elle tel engagement qui lui plairait, lui demander la permission
+d’aller, dès le lendemain, en causer avec elle. Machinalement, elle
+répondait, acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure, avec la
+sensation d’être une fragile épave qu’emportait un flot impossible à
+remonter...
+
+Très entourée, elle parlait à tous... Mais, un instant, elle cessa
+d’entendre ce que lui disait Gabriel Bollène, le critique. Une haute
+silhouette, d’aristocratique allure, entrevue soudain, l’avait fait
+tressaillir...
+
+Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves. De nouveau, par son
+absence, il lui signifiait qu’il ne songeait pas à ressusciter le passé
+mort.
+
+Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre qui recommençait à
+jouer. Le concert continuait. Elle y avait rempli son rôle. Maintenant,
+elle n’avait plus qu’à disparaître.
+
+Elle tendit la main à Vanore.
+
+--Vous partez? enfant.
+
+--Oui, je me sens affreusement lasse...
+
+--Et vous avez bien gagné votre repos, car vous vous êtes donnée toute
+dans votre chant! L’avenir est à vous, petite... Vous avez le don de
+Dieu... Ah! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous prenez tout
+entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à abolir en eux toute pensée qui
+n’aille pas à vous!
+
+Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes de Denise.
+
+--N’en croyez rien! M. d’Astyèves est un homme de beaucoup
+d’imagination... Cela seul est vrai... Au revoir, maître.
+
+--Denise, attendez une seconde, je vais vous mettre en voiture.
+
+--Oh! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude d’être accompagnée.
+Ne vous dérangez pas à cause de moi.
+
+--Me déranger! Petite, vous perdez la tête. Allons, l’enfant a
+décidément, comme elle le dit, besoin de repos! Enveloppez-vous bien
+dans votre manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il fait un
+froid de Sibérie!
+
+Avec des soins prévenants, il dressait lui-même le col très haut ourlé
+de plume qui enveloppait doucement la charmante tête brune. Elle se
+laissait faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë de
+détachement, d’infinie lassitude,--morale ou physique, elle ne savait
+plus,--qui lui emplissait la gorge de sanglots; sans que Vanore,
+d’ailleurs, s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes
+pour ne pas connaître cet abattement qui suit les grandes tensions
+nerveuses.
+
+Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture. Elle attendit, la
+pensée vide.
+
+Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de l’appeler un peu bas:
+
+--Mademoiselle Denise!
+
+Elle se détourna, une ondée de sang aux joues... Et, devant elle, alors,
+elle vit Charles Grisel...
+
+Lui! Ah! pourquoi était-ce lui?...
+
+Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le croyait, en
+Lorraine! Il devina cette surprise et parla vite, un peu gauche, presque
+timide.
+
+--J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant vous écouter. J’ai
+vu dans un journal l’annonce de votre concert, et je n’ai pas résisté à
+la tentation de profiter de cette circonstance pour vous revoir...
+
+Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière d’un lustre
+éclairait bizarrement la forme trop ronde du crâne, le front découronné,
+les moustaches longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes,
+la lourde et haute stature.
+
+Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre, il poursuivit
+hâtivement:
+
+--Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas, que je respecterais le
+désir--si naturel!--de réfléchir longtemps à ma demande, que m’a exprimé
+madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien voulu m’écrire tout
+récemment encore!
+
+--Ma mère vous a écrit cela?
+
+Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation où il y avait, non
+seulement de la surprise, mais aussi une sorte d’indignation. Il ne
+pouvait savoir qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant la
+nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son refus, comme elle l’en
+avait priée. Il expliquait:
+
+--Oui, madame votre mère a eu la bonté de me dire qu’il vous fallait du
+temps pour vous habituer à l’idée d’accepter la vie hors de Paris...
+
+Elle le regardait avec des yeux profonds.
+
+--Et vous attendez ainsi, sans vous révolter contre tant d’exigence de
+ma part?
+
+--Me révolter? Comment en aurais-je le droit? Je comprends si bien,
+surtout maintenant, qu’une femme faite pour être, comme vous, admirée de
+tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour la satisfaction
+d’un seul! Tout à l’heure, quand j’ai vu toute cette foule,
+enthousiasmée par votre chant, vous applaudir furieusement, quand j’ai
+entendu répéter, par des centaines de personnes, que vous étiez une
+artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou de prétendre vous enlever
+à la vie brillante qui vous attend. Je me suis, pour la première fois de
+ma vie, peut-être! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis incapable
+de rien comprendre aux beautés de la musique que vous chantez, qui ne
+suis et ne serai jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement à
+gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa grosse fortune...
+
+Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré:
+
+--«Cet homme-là m’aime, lui! Il ne me dédaigne pas parce que je suis
+pauvre; il m’offre un avenir d’indépendance... Et, cependant, il me
+demeure aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent autour de
+moi... L’idée seule d’être sa femme me paraît monstrueuse! Mais il est
+bon, je ne voudrais pas le faire souffrir... Comme tout est compliqué!»
+
+Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il n’avait pas à espérer
+en elle... Mais ce n’était ni le lieu ni l’heure d’un pareil aveu.
+Vanore revenait. Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement:
+
+--Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais très généreux... Merci de
+tout cœur de ce que vous m’avez offert... Vous me pardonnerez, n’est-ce
+pas, si je ne puis l’accepter? C’est moi qui aurai le plus à souffrir de
+ce refus...
+
+Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il l’avait vue acclamée
+par toute une salle, il se sentait timide devant elle, ayant perdu
+confiance en lui-même, dans le prestige de sa fortune. Quand il vit la
+portière de la voiture retomber derrière elle avec un bruit sec, il eut
+l’idée qu’elle était perdue pour lui...
+
+D’un petit geste de la main, elle salua encore les deux hommes,
+immobiles sur le trottoir; puis, le cheval en marche, elle s’adossa dans
+la voiture, abîmée dans une sensation d’immense fatigue qui ne lui
+laissait que le seul désir de ne plus penser... A travers la vitre
+relevée, elle contemplait les passants qui allaient et venaient,
+silhouettes d’ombre dans la brume d’hiver. Certains marchaient,
+rapprochés par la nuit complice; et sa rêverie vague lui rappela un
+retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves assis, en voiture, près
+d’elle, lui parlant un peu bas dans le silence du crépuscule, attentif à
+ce qu’elle fût bien enveloppée dans son manteau...
+
+Rêve d’été... La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves empressé auprès
+d’une brillante héritière, écoutant avec un plaisir de raffiné la
+musique chantée par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait
+un jour fait distinguer...
+
+La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout à coup de bien
+loin...
+
+--Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle.
+
+On l’attendait! Qui?...
+
+Ah! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre toute espérance!
+
+Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa mante...
+
+Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice d’Yvonne qui
+était assise, immobile, la tête un peu penchée, les yeux arrêtés sur les
+braises, si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir.
+
+--Oh! mademoiselle Denise, je vous demande pardon d’être venue vous
+importuner un jour où vous chantiez... Je ne le savais pas. Quand je
+l’ai appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé en même temps
+que vous alliez revenir, et comme j’avais grand besoin de vous voir, je
+me suis permis de vous attendre.
+
+--Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée de l’expression triste
+de ce pâle visage. Vous souhaitez me parler?
+
+Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes du foyer allumèrent
+des éclairs sur sa robe perlée.
+
+--Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin d’aide. Ce que je
+redoutais égoïstement, arrive... Yvonne se marie; il me faut chercher
+une position nouvelle. Et c’est si difficile à trouver!
+
+A peine, Denise entendit l’exclamation désolée de la pauvre fille. Avec
+le regard de l’âme, elle voyait Yvonne penchée familièrement vers
+Bertrand, assis derrière elle, dans la pénombre de la loge. D’un accent
+un peu assourdi, elle répéta:
+
+--Ah! Yvonne se marie?
+
+--Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous prierais de n’en
+rien dire. Mme Arnales m’en a avertie afin que je puisse, dès
+maintenant, me mettre en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet
+été... Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse?
+
+--Bertrand d’Astyèves?
+
+Sa voix montait presque dure.
+
+--Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment éprise de lui et, entre
+nous, c’est elle qui a voulu ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet
+automne. M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble, ils
+montaient à cheval, jouaient au tennis, se promenaient. Lui a fini par
+se laisser convaincre que ce n’était pas bien terrible d’épouser une
+jolie héritière qui l’aimait...
+
+--Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est fait pour goûter.
+
+Machinalement, elle passa la main sur son front comme pour en chasser la
+pensée. Elle ne souffrait pas cependant; toute sensibilité semblait
+disparue en elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux.
+L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît garde, venait de
+prononcer le nom de Gérardmer...
+
+Gérardmer! la Schlucht! le jour de rêve où cet homme qui la dédaignait,
+comme un caprice oublié, lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer
+même la vie sans elle...
+
+L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche. Mlle Dusouy poursuivait,
+sans soupçonner rien, un peu troublée, toutefois, par son silence, par
+l’expression indéfinissable du visage, que la lueur du foyer baignait de
+clartés fugitives.
+
+--Je vous demande pardon d’être venue tout de suite à vous dans mon
+inquiétude. Mais vous avez été si bonne pour moi cet été, si
+compatissante, que je me suis permis de penser à vous comme à une
+amie... J’ai espéré que vous pourriez peut-être me recommander de côtés
+et d’autres, vous qui avez tant de relations!
+
+--Parmi les artistes; non parmi les gens du monde dont je ne fais plus
+partie.
+
+Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice la regarda,
+inquiète, craignant de l’avoir blessée en quelque chose. Timide, elle
+dit:
+
+--Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète en vous occupant ainsi
+de moi. Mais les soucis matériels me font perdre la tête; ils sont si
+graves de conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et qui ai
+charge d’âmes! Ce que je gagne est indispensable, tout à fait
+indispensable à la maison; et c’est pourquoi je suis si tourmentée de
+l’idée d’être sans place! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue me
+recommander à vous?...
+
+Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa propre misère. Elle que
+la désespérance broyait, elle aurait voulu trouver, pour cette pauvre
+créature angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle l’épreuve,
+tout au moins, lui en promettre la fin prochaine. Et de se sentir
+impuissante, misérable atome humain dont se jouait la mystérieuse force
+des choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit ses deux
+mains à la jeune fille:
+
+--Vous avez bien fait de voir en moi une amie. Je m’emploierai de mon
+mieux pour vous; et s’il dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce...
+
+Elle s’arrêta un peu.
+
+--... Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne?
+
+--A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit qu’elle n’aurait plus besoin
+de mes services pendant les semaines qui précéderont le mariage, car
+elle-même, alors, accompagnera partout Yvonne.
+
+--Et le mariage aura lieu quand?
+
+--Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves souhaite avoir sa
+nomination d’attaché d’ambassade avant d’épouser Yvonne. Il tient
+absolument à quitter Paris, paraît-il; et sa fiancée ne s’en effraie
+pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves lui plaît. Vous ne la
+reconnaîtriez pas, tant le bonheur la rend gaie. Elle est transformée!
+Lui est beaucoup plus froid; mais c’est un vrai gentilhomme de ton et de
+manières. Il sera le mari très brillant qu’elle rêvait, par qui elle
+sera fière d’être accompagnée dans le monde... Mme Arnales aussi le juge
+ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas une aussi grande
+fortune qu’Yvonne...
+
+Denise répondit par un vague signe de tête. Un besoin grandissant de
+solitude s’emparait d’elle, aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy,
+la voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse, s’excusant
+encore de sa visite.
+
+Très douce, Denise dit:
+
+--Il faudra revenir et me tenir au courant de vos démarches. De mon
+côté, je penserai beaucoup à vous, et dès que j’entreverrai la
+possibilité de vous aider, je vous avertirai...
+
+Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de l’appartement. Quand
+la porte retomba, un soupir de délivrance souleva sa poitrine. Enfin,
+elle pouvait abandonner son masque, et seule, au moins,--puisqu’il n’y
+avait pas une âme à qui elle pût confier la sienne,--regarder en face sa
+destinée...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui l’avait prise enfin
+après de longues heures d’énervante insomnie.
+
+Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine l’obscurité de la
+chambre. Il devait être tôt, très tôt. C’eût été bienfaisant, pour sa
+pensée meurtrie, de reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à
+une mort...
+
+Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec le sentiment d’avoir
+subi l’étreinte d’un cauchemar; et, dans l’effort instinctif qu’elle
+faisait pour se rappeler, sa pensée se ranimait, chassant le sommeil.
+Les visions confuses du réveil se précisaient. Non, ce n’était pas un
+rêve mauvais qui lui avait jeté dans l’âme la sensation de désespérance
+absolue dont la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le
+souvenir...
+
+Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la présence de Bertrand
+d’Astyèves dans une loge de théâtre, auprès d’une petite fille blonde
+qui était sa fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour
+qu’il lui avait dits à elle-même... Elle n’avait pas rêvé, non plus, la
+visite qui lui avait brutalement appris le dénouement si simple de son
+roman... Ni, le même soir, la terrible scène qu’un incident futile avait
+provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle s’étaient
+prononcées les paroles qu’on ne pardonne pas; une scène qui lui avait
+fait mesurer à quel point sa mère, aigrie et malade, était devenue
+incapable de supporter les conséquences de leur ruine...
+
+Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui s’imposait à elle si
+impérieusement, qu’elle n’essayait plus de s’y dérober. Avec cette
+clairvoyance aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives, elle
+avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la destinée que les
+circonstances lui créaient.
+
+Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais sa veillée, cette
+nuit-là, si douloureuse, que le seul souvenir l’en faisait frissonner...
+Désespérément, elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des
+mots qui consolent et sont un viatique! Comme font les petits, elle
+avait sangloté, écrasée par une impression d’isolement qui brisait son
+énergie. Elle s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait
+lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir qui s’imposait à
+elle, sous cette forme étrange, faire aux siens le sacrifice de se
+donner au théâtre!
+
+Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore une fois, les
+jours d’été de Gérardmer, un paradis fermé où elle n’entrerait plus.
+Avec un mépris amer, où il n’y avait point de désillusion, elle s’était
+rappelé la prière ardente que cet homme, qui la rejetait afin d’épouser
+une héritière, lui avait murmurée pour qu’elle acceptât son amour.
+
+Son amour! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement obtenir sa beauté de
+femme. Mais, par malheur pour lui, elle l’avait mise à trop haut prix
+pour qu’il pût satisfaire son caprice et, sagement, il y avait
+renoncé... Alors qu’elle-même, tout bas,--en entendant annoncer son
+mariage, elle l’avait bien compris!--s’obstinait à espérer en lui, bien
+qu’elle l’eût jugé...
+
+Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire une niaise petite
+pensionnaire. A elle, il n’était pas permis d’oublier qu’un homme riche
+n’épouse pas une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement
+épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à lui demander de devenir
+sa femme... Seul, un Charles Grisel était capable de cet héroïsme!
+
+Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien, à travailler pour
+donner aux autres le bien-être dont ils ne pouvaient se passer. L’heure
+décisive tant redoutée était venue; il ne lui était plus possible
+d’hésiter; mais quelle que fût sa destinée au théâtre, elle ne l’avait
+pas cherchée; la vie avait été plus forte qu’elle...
+
+Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable, d’un seul jet, elle
+avait écrit à Vanore pour lui dire qu’elle acceptait le rôle écrit pour
+elle.
+
+A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait, sur sa table à
+écrire, le buvard où était enfermée cette lettre que, dans quelques
+heures, elle-même allait faire partir, quand elle sortirait pour se
+rendre chez Mme Champdray qui l’attendait, dans la matinée. Mais à cette
+résolution si grave, elle songeait maintenant sans émotion même, comme
+si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité était morte
+en elle.
+
+La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment, elle regardait,
+avec de grands yeux sombres, la lumière envahir peu à peu sa petite
+chambre. L’heure avançait; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits
+de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait son frère se
+préparer pour le collège. L’instant des rêveries, des réflexions était
+passé; elle devait recommencer à agir. C’était chose si vaine de
+s’apitoyer sur son épreuve! Tous les pleurs, toutes les révoltes, toutes
+les prières n’empêcheraient pas que sa destinée ne fût ce qu’elle
+était...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant la glace, mettait
+son chapeau, un coup fut frappé à sa porte. Le courrier lui était
+apporté.
+
+Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée, les éparpillant d’un
+doigt distrait. Mais, tout à coup, une lueur flamba dans ses yeux; sur
+une enveloppe, son nom était tracé par une écriture d’homme qui
+ressemblait... oh! qui ressemblait si fort à celle de Bertrand
+d’Astyèves...
+
+D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut:
+
+ «Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht, dans cette heure
+ dont le souvenir me hante toujours, je vous ai dit que je n’étais pas
+ digne de vous? Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point
+ c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre cette suprême
+ lâcheté de me marier--comme je me marie! Si bas que vous me mettiez
+ dans votre pensée, dans votre cœur que j’ai adorés,--je n’ai plus le
+ droit de dire que j’adore!--vous ne me jugerez jamais avec un mépris
+ plus sincère et plus absolu que je ne le fais moi-même.
+
+ «Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu de pitié! Je paye
+ chèrement ma lâcheté. Si j’en avais douté, je l’aurais senti tantôt
+ quand j’ai revu votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau
+ entendu votre voix... Votre voix qui me jetait vers vous
+ irrésistiblement, pour être votre chose, si vous le vouliez, et qui me
+ prenait ma raison... Qui me l’a prise encore, puisque je fais cette
+ folie de vous écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce que
+ je vaux! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation d’aller à vous
+ encore une fois.
+
+ «Je devrais vous dire adieu; le mot m’est impossible à écrire! Denise,
+ il y a des rêves dont on ne se réveille jamais; quand on les a faits
+ un instant, ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme, votre
+ chair, quoi que vous tentiez désespérément pour les en arracher, tant
+ ils vous torturent! Celui dont vous étiez la vie est bien de ces
+ rêves-là... S’il existe un enfer, comme le pensent les croyants, on
+ n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui, par ma
+ faute!
+
+ «A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que jusqu’à ma dernière
+ minute, vous serez toujours pour moi, malgré tout, _ma_ Denise.»
+
+Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec un visage de cire
+blanche où luisaient des yeux brûlants de fièvre. Dans son cœur, il y
+avait bien le sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense que la
+pitié en devenait facile, cette pitié dont on fait l’aumône à ceux qui
+ont failli.
+
+Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à lui-même, comme
+elle l’avait jugé. A cette heure encore, de tout son être, il la
+souhaitait, il la regrettait, il souffrait de la perdre... Et cependant,
+libre d’aller à elle, alors que rien,--sauf une dot!--ne les séparait,
+assez riche pour s’accorder la fantaisie d’épouser une femme sans
+fortune; de par sa froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce
+de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux de sa demande
+absurde, pour s’en aller vers l’héritière qui assurait le luxe de son
+avenir!
+
+Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira lentement, puis
+elle en jeta les quatre morceaux dans les braises incandescentes du
+foyer... Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit, devint
+roux...
+
+Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une seconde, illumina,
+sur la feuille presque consumée, son nom, Denise, qu’il lui avait donné,
+dans la montagne... avec quel accent! Puis, de la lettre de Bertrand
+d’Astyèves, il ne resta plus que des cendres...
+
+Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après avoir glissé dans
+son manchon le mot pour Vanore, et elle sortit.
+
+Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait les pavés,
+imprégnant l’air d’une humidité glaciale. Denise frissonna. Mais elle
+n’en eut pas conscience. C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle
+sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver qui semblait née
+dans les larmes... Et elle s’en alla droit devant elle à travers le flot
+des passants.
+
+Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat de ses yeux, de sa
+bouche très rouge, beaucoup la remarquaient au passage, si simplement
+qu’elle fût vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards d’hommes
+s’attachaient à elle, cherchant ses yeux qui ne voyaient personne,
+tournés vers l’invisible monde de la pensée.
+
+Désintéressée infiniment d’elle-même à cette heure de crise où elle se
+mouvait avec le calme sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle
+songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées... Combien y en
+avait-il de désolés, d’inquiets, de meurtris comme elle parmi ces
+inconnus dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles qui la
+coudoyaient, accomplissant leur tâche quotidienne, subissant comme elle,
+plus lourdement peut-être encore, la loi du pain à gagner...
+
+De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres, heureuse, riche,
+aimée?... Plus que cette pauvre Henriette Dusouy qu’angoissait
+l’incertitude de l’avenir?... Plus que la pâle fillette qui marchait là
+devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière?... Plus que la
+mendiante infirme qui marmottait sa demande d’aumône, pauvre loque
+humaine inerte sur le pavé?...
+
+Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son talent, son charme de
+femme si puissant--et si faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il
+y a de plus bas dans l’amour... De quoi se plaignait-elle? En la mesure
+seulement de ses forces, elle était atteinte.
+
+Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa deux religieuses qui
+cheminaient, les yeux indifférents aux choses extérieures. Oh! les
+heureuses! les bienheureuses! De toute son âme douloureuse, elle les
+envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel, qui trouvait la vie
+très simple. Mais même eût-elle souhaité une telle existence de paix
+recueillie, sa place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas
+d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des petits ou soigner
+et consoler des souffrances, elle avait un autre devoir...
+
+Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa sur ses lèvres. A
+travers la brume froide, elle apercevait une colonne bariolée d’annonces
+de spectacles... Un jour donc allait venir où elle serait de celles dont
+les passants lisent les noms sur des affiches de théâtre. Rien ne l’en
+sauverait puisque Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne
+voulait pas se vendre en épousant Grisel...
+
+Elle songea, avec une ironie désespérée:
+
+--«Je me suis déjà habituée à tant de choses; à être pauvre, à dépendre
+du bon plaisir des autres, à être à la merci du public, une artiste
+qu’on paye, qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent
+pouvoir acheter... Peut-être, il arrivera aussi un temps où je ne
+souffrirai plus d’être une femme de théâtre, de chanter maquillée,
+costumée sur des planches, de vivre dans un monde pour lequel je n’étais
+pas faite et qui me semble odieux--parce que je n’en suis pas encore
+venue à me dépouiller de tous les préjugés que je tiens sans doute de
+mon éducation d’enfant... Maintenant, à la grâce de Dieu!»
+
+Ces derniers mots étaient sortis de son cœur même, comme une muette
+prière. Elle les répéta une seconde fois, de toute son âme. Elle était
+presque à la porte de Mme Champdray, devant un bureau de poste...
+
+Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment très net que ce
+petit fait, si simple, déposer sa lettre dans la boîte, était pour elle
+l’acte qui scellait sa destinée; un acte sur lequel elle ne reviendrait
+pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les conséquences qu’elle
+acceptait. A tout ce qu’avait désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de
+vierge, à sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu... Puis
+d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe, et la laissa
+tomber dans la foule anonyme des lettres...
+
+
+FIN
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie
+
+rue Garancière, 8
+
+
+
+
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+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***