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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-05-11 06:21:02 -0700 |
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FLAMMARION, ÉDITEUR</h3> +<h4> +26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON)</h4> +<h4> +1895 +</h4> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="A_CHARLES_JOURDAN">A CHARLES JOURDAN.</h2> +</div> + + +<p> +<i>Charles</i>,<br> +</p> + +<p><i>Les terrasses fleuries de Bormes, ma petite +ville aimée, et l'admirable plage de Cavalaire, +dans nos Maures provençales, regardent, par-delà +deux cent lieues de mer azurée, le Djurdjura, +l'Atlas, et tes terrasses de Mont-Riant, enguirlandées +de roses et de bougainvilles.</i></p> + +<p><i>C'est à Cavalaire et à Bormes que j'ai rêvé ce +livre.</i></p> + +<p><i>Les mêmes goélands que suivait de là mon regard, +errant au grand large, tu les as vus parfois, +de tes fenêtres, jouer sur les vagues, dans +ta baie de Mustapha. L'un d'eux a couvert un +instant de l'ombre de ses ailes cette première +page du livre que je te dédie et où peut-être tu +reconnaîtras, flottants du moins entre les lignes, +deux secrets aujourd'hui perdus et qui me sont +chers comme à toi: l'amour de la vie et le respect +de l'amour.</i></p> + +<p> +J. A.<br> +</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="DIAMANT_NOIR">DIAMANT NOIR</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="I">I</h2> +</div> + + +<p>—Allez chercher Nora. Je veux qu'elle voie +sa mère sur le lit de mort.</p> + +<p>L'ordre fut donné d'un ton presque dur, de +volonté farouche.</p> + +<p>Cependant l'institutrice, M<sup>lle</sup> Marthe, une +personne instruite, maigre et avisée, à la fois +très égoïste et très bonne, répliqua avec son +léger accent d'Allemande depuis longtemps +francisée:</p> + +<p>—Oh! monsieur Mitry, l'enfant est si sensible! +Croyez-vous, monsieur, que ce soient là +des émotions à lui donner, à son âge?...</p> + +<p>La petite Nora avait à peine huit ans.</p> + +<p>Le père ne répondit pas tout de suite.</p> + +<p>C'était un homme de trente-cinq ans, très +grand, à larges épaules, et qui, sous sa forme +d'athlète, cachait des faiblesses et des exaltations +de femme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p> + +<p>L'impression que M<sup>lle</sup> Marthe redoutait pour +Nora, il la voulait, lui, pour son enfant. C'était +son idée, à lui, de faire entrer à jamais dans +le souvenir de la fillette adorée, l'image adorée +de la morte. Ils seraient deux à la porter en +eux, à garder d'elle quelque chose d'impérissable.</p> + +<p>Il répéta doucement:</p> + +<p>—Allez chercher Nora.</p> + +<p>L'Allemande désapprouva une seconde fois:</p> + +<p>—Sur une âme d'enfant, prononça-t-elle, +une première impression peut laisser une empreinte +définitive... influencer toute sa vie.</p> + +<p>Mais justement c'était cela que voulait le +pauvre père, et il n'était pas besoin d'insister +pour le confirmer dans sa résolution.</p> + +<p>—Allez chercher Nora, répéta-t-il une troisième +fois, avec un peu d'impatience.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'ajouta plus rien et elle sortit.</p> + +<p>Le malheur qui frappait brusquement François +Mitry le trouvait héroïque. Après neuf +ans d'un bonheur d'amour invraisemblable +à force d'être pur, il se voyait seul tout à +coup. En moins d'une semaine, sa femme, sa +Thérèse, venait de lui être arrachée. Il ne concevait +pas horreur plus grande, mais elle ne +lui était pas imprévue. Quotidiennement, à +toute époque, sa pensée lui avait montré la fragilité +des êtres et des choses. Il était de ceux +qui voient la mort, toujours, sous toutes les +apparences,—même joyeuses,—de la vie. La +foudre l'avait, pour ainsi dire, surpris dans sa<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span> +chair sans étonner son âme. S'il s'étonnait de +quelque chose, c'était de la durée exceptionnelle +de sa joie.... Et pourtant c'était fini, passé, +tout cela, tombé derrière lui, dans le trou sans +fond, à l'inconnu.... Combien de temps avait +duré sa vie heureuse? Neuf années, oui, neuf. +Depuis neuf ans elle était sa femme, son bien, +toute sa vie.... Et maintenant, dans la chambre +voisine, dans cette immense villa qu'il +avait fait bâtir pour elle au bord de la mer avec +tant de soins minutieux, elle dormait froide, +blanche comme le linceul, dans l'immobilité +rigide, définitive.... Elle était présente encore +et déjà absente, à jamais!... Et le grand rythme +de la mer sur l'immense grève de Cavalaire +semblait bercer ce sommeil d'éternité.</p> + +<p>Il regarda en lui-même tout ce néant, et son +œil s'y perdit, devenu vague et morne, comme +reflétant le vide inconnu, l'inexplicable éternité +du rien que nous sommes.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="II">II</h2> +</div> + + +<p>—Il faut vous habiller, mademoiselle Nora.</p> + +<p>—Est-ce que maman est revenue?</p> + +<p>On avait fait croire à l'enfant, depuis la +veille, que sa mère, qu'elle avait vue si malade, +était en voyage. Elle était partie pour se +guérir....</p> + +<p>—Oui, mademoiselle Nora, c'est-à-dire non... +Votre père vous expliquera, répondit M<sup>lle</sup> Marthe +embarrassée.</p> + +<p>Elle était très forte sur les dates, M<sup>lle</sup> Marthe, +mais les questions l'embarrassaient vite quand +elles ne se trouvaient pas dans ses livres de +professeur. Et comme elle était très bonne, elle +se mit à pleurer, tout en habillant la fillette, +avec l'aide de la femme de chambre, Catherine, +que Nora appelait Catri.</p> + +<p>A la hâte, on avait déjà préparé, taillé, cousu, +une petite robe noire. Dès qu'elle la vit:</p> + +<p>—Elle est vilaine! dit Nora, avec une moue +tout à fait expressive.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe se prit à pleurer plus fort.</p> + +<p>—Vous aussi, fit Nora en la regardant de +côté, vous êtes vilaine.... quand vous pleurez!</p> + +<p>Catherine sourit, M<sup>lle</sup> Marthe fit la grimace.</p> + +<p>—Oh! dit Nora, la regardant encore, tout à +fait vilaine.... N'est-ce pas, Catri?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de plaisanter, Nora, fit +l'institutrice. Tout le monde pleure aujourd'hui +dans la maison, parce que votre maman....</p> + +<p>—Est-ce qu'elle est morte? demanda brusquement +Nora, saisie d'un grand trouble et +tout près de pleurer elle-même.</p> + +<p>Certes, elle avait vu des bêtes mortes, mais +cela lui avait semblé l'état naturel et même +désirable des animaux que l'on doit manger. +Pour elle, mourir, c'était devenir immobile, +mais ce mot, appliqué à la personne humaine, +tout en n'appelant dans son esprit aucune image +pénible, entraînait cependant l'idée d'absence +prolongée.</p> + +<p>—Alors, dit-elle, je ne la verrai plus,... puisqu'on +ne voit jamais les morts?</p> + +<p>Elle s'était tournée vers Catri, cette fois, et, +assise sur son lit, ses mignonnes épaules rondes +et blanches sortant des bretelles d'un petit +corset souple, elle attendait la réponse, ouvrant +les yeux démesurément comme pour mieux +comprendre.</p> + +<p>—Allons, dit M<sup>lle</sup> Marthe, mettons la robe à +présent.</p> + +<p>—Non, non! dit Nora, martelant le mot, et<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> +l'appuyant avec malice d'une saccade de sa +jolie tête et de tout son corps.</p> + +<p>Puis, haussant d'un mouvement mutin sa +mignonne épaule:</p> + +<p>—Je veux savoir d'abord où est maman?</p> + +<p>C'était un petit caractère impérieux.</p> + +<p>Elle était toute brune, l'œil très noir, avec +un air volontaire et décidé. Elle n'obéissait vite +qu'à son père et à sa mère, discutant les ordres +de toutes les autres personnes, d'ailleurs traitée +en infante par ses parents.</p> + +<p>Marthe comprit qu'on n'en finirait plus.</p> + +<p>—Votre père vous demande, mademoiselle +Nora, et c'est pour aller voir votre pauvre +mère....</p> + +<p>Alors, tout de suite, Nora se laissa prendre +ses deux petits bras inertes qu'on enfonça +non sans quelque peine dans le fourreau des +deux manches noires.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="III">III</h2> +</div> + + +<p>Ce matin, pendant qu'elle dormait, son père +était venu la voir; il l'avait baisée au front, et +il était reparti sur la pointe du pied.</p> + +<p>Maintenant, il l'attendait, en bas, au salon, +assis, les bras pendants aux deux côtés de son +fauteuil; et, par la fenêtre ouverte, il regardait +l'espace, la mer, dont le grand bruit monotone +rythmait sans cesse la vie de cette grande villa; +il écoutait aussi le murmure pareil des pins +dans le parc clos de grilles.</p> + +<p>Il revoyait tout son passé depuis neuf ans.</p> + +<p>Quand il avait connu Thérèse, fille d'un +éminent avocat de Paris, elle avait seize ans. +Deux années plus tard, il l'avait épousée. Infiniment +docile et aimante, subissant avec une +passivité touchante toutes les volontés de son +mari qui semblait un énergique mais qui était +plutôt un violent, elle ne lui avait résisté—oh! +si peu!—qu'une seule fois. Ç'avait été +lorsqu'il avait voulu lui faire rompre toutes<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +relations avec ce jeune Lucien Houzelot qu'elle +avait connu enfant. François Mitry avait pris +ombrage de cette affection, il en avait exigé +le sacrifice, mais il avait fallu que lui-même +un jour priât le jeune maître (Lucien Houzelot +était avocat) d'espacer un peu ses visites. +L'autre, alors, brusquement, avait disparu. +Thérèse s'en était montrée très affligée, +et François, aujourd'hui, regrettait amèrement +d'avoir fait à sa morte ce chagrin-là, ce chagrin +demeuré unique.</p> + +<p>Cela s'était passé dans les premiers temps de +leur mariage. Et, depuis.... Il avait beau regarder +attentivement la suite des jours, des heures, +il ne voyait que soumission, tendresse, souci +de plaire et joie d'aimer, dans les moindres +actes de la vie de Thérèse. La maison s'était +de bonne heure égayée de la présence de l'enfant; +et dans son hôtel de Paris, où il rentrait +fatigué de mille affaires, dans leur villa de Provence, +sur la plus belle plage du département +du Var, à Cavalaire, où ils passaient chaque +année un mois d'été et deux mois d'hiver, leur +vie avait été un véritable enchantement....</p> + +<p>François Mitry était banquier, mais ce banquier +était, avant tout, un amoureux et un +artiste. L'or n'était pour lui qu'un instrument. +Il jouait de sang-froid avec les affaires les plus +compliquées et les plus graves, les considérant +comme le moyen, ennuyeux parfois, mais certain, +de se procurer les plus délicates jouissances<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> +de la vie. Les chèques, pour lui, c'était +des voyages, de beaux ciels, de beaux tableaux, +des sites émouvants, des fleurs surtout, des +fleurs en toute saison, et jamais Thérèse n'avait +oublié d'en orner à profusion leur table, étincelante +d'un joli luxe choisi.</p> + +<p>Fini, tout cela, maintenant. Mais quoi! il +était un homme et il le ferait bien voir. La vie +est dure pour tous, la destinée est rude aux +hommes plus qu'elle ne l'avait été à lui-même. +Ce bonheur de neuf ans, c'était autant de pris +sur l'ennemi inconnu qui s'acharne à faire le +tourment des êtres, et qui avait permis cependant +que sa première jeunesse fût comme un +beau rêve. Sa fille lui restait, sa Nora, la fleur +vivante du passé, tout son avenir; il allait travailler +pour elle, vaillamment, pour elle seule.</p> + +<p>.... Et puis, qu'elle fût morte, la bien-aimée, +Thérèse, sa chère femme adorée,—au fond il +ne le croyait pas encore.... Est-ce qu'on meurt?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2> +</div> + + +<p>—Voici Nora, monsieur.</p> + +<p>Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit +sa fille sur sa large poitrine, et la pressa contre +lui d'un mouvement lent, inexprimablement +tendre et fort, comme pour la faire entrer tout +entière dans son cœur ouvert.</p> + +<p>S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication: +d'elle, de Thérèse, il restait Nora.</p> + +<p>—Ma fille! mon enfant! oh! ma fille!</p> + +<p>Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout +entière, sa femme, avec ce geste et avec ce cri; +et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre +et de néant, il se sentait rattaché fortement à +la terre parce qu'il tenait cette frêle enfant.</p> + +<p>—Nora! Nora! ma chère petite!</p> + +<p>Oh! la sourde volupté paternelle qui, des +talons, lui remontait au cœur et à la tête comme +si, du fond de la terre où sont les morts, où +plongent nos racines, une électricité lui venait, +fortifiante, des sources mêmes de la vie!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span></p> + +<p>Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière +son dos, inclinait la tête sur la poitrine de +son papa; elle tenait son cou large à deux bras, +et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément, +contre son cœur.</p> + +<p>Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute +seule, la veille; elle le répéta:</p> + +<p>—Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi!</p> + +<p>Pour répondre à cet appel, à ce désir de +protection, il posa un bras sur la tête de l'enfant, +l'enveloppa de sa grande force aimante.</p> + +<p>Alors, elle souffla, dans la barbe, près de +son oreille:</p> + +<p>—Où est maman, dis?</p> + +<p>Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait; +il posa l'enfant sur ses genoux.</p> + +<p>—Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras +pas peur?... tu promets?...</p> + +<p>Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole... +Et cependant il ne voulait pas que la +morte partît sans avoir été embrassée par sa +fille, ni que la petite chérie perdît à jamais sa +mère sans l'avoir embrassée encore.</p> + +<p>—Ta mère, ma chérie...</p> + +<p>Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie, +roula en lui, le secoua, rauque.</p> + +<p>Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point +de paroles à dire; que ce sanglot était pour +l'enfant une préparation suffisante au tragique +spectacle; que la mort ne s'explique à personne, +pas plus aux grands qu'aux tout petits;—et<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span> +puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte, +qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image +ineffaçable, mieux valait la mettre tout de +suite en présence de celle qu'il pleurait...</p> + +<p>—Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la +verras plus... plus jamais... mais je te reste, +moi, je te reste...</p> + +<p>Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant +d'un geste consolant, tendre infiniment, +plus fort que toute la mort...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="V">V</h2> +</div> + + +<p>Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à +foison... Par la fenêtre ouverte, la branche d'un +mimosa entre, offrant aussi des fleurs... La +lumière est blanche et bleue... La grande +ligne de la mer coupe, en plein milieu, le +haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur le +lit frémissent un peu à la brise qui vient du +large, où passent des voiles... L'égal gémissement, +plein de caresse, de la mer sur le sable +de la plage, semble le battement d'un cœur +infini... Près du lit, une flamme brûle, jaune, +perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu et +blanc... Sous les draps, le corps de la morte +se dessine en lignes rigides; les mains sont +croisées sur la poitrine, parmi les fleurs. Les +yeux sont clos; les paupières blanches, toutes +blanches, dardent leurs cils noirs; la face est +belle, d'un blanc mat, irréel, sous les bandeaux +d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil? +Et que dire, dans l'atmosphère vague où<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span> +les paroles, en frappant l'air, perdent tout sens +pour les oreilles humaines?</p> + +<p>Nora, au bras de son père, regarde cela de +tous ses grands yeux, plus ouverts que jamais...</p> + +<p>Elle <i>ne sait pas</i>, l'enfant, mais lui, l'homme, +ne sait pas non plus.</p> + +<p>—Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la +dernière fois.</p> + +<p>Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde +et ne la reconnaît pas.</p> + +<p>Cependant, c'est bien elle... mais elle est +trop blanche... et puis... elle dort sans respirer!</p> + +<p>De cette figure de mère à cette enfant, rien +ne s'élance plus. Nora le sent. Sa mère n'est +donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises +avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de +l'enfant s'arrête, consterné. Nora regarde, insensible +et comme pétrifiée. Elle se voit descendre +vers la figure blanche qui est celle de sa +mère, et où cependant tout lui est étranger! +Voici qu'elle en est tout près, et elle appuie, +sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette +glace dure, mais sèche, ce froid de la vie +morte, immobile, sans réponse!</p> + +<p>—Maman!</p> + +<p>... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle +retourne à son père, plonge sa tête dans la chaleur +du cou, entre la barbe et les cheveux, +prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les +yeux fermés, elle boit, inconsciemment, mais +violemment, la vie retrouvée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span></p> + +<p>—Allons, c'est assez, nous nous en allons, +Nora. Il faut prier le bon Dieu pour elle... Nous +ne la verrons plus, plus jamais.</p> + +<p>Il descend le large escalier de marbre, portant +entre ses bras l'enfant qui pleure, et, au +seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses, +en face de la mer que la grille du parc raye +joyeusement de lignes bleuâtres où s'enchevêtrent +les rosiers et les chèvrefeuilles,—il +lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant:</p> + +<p>—Va jouer avec tes grands chiens qui sont +si bons pour toi. Tiens, voici Junon et voilà ton +vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle +Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc +aujourd'hui.</p> + +<p>Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui +pleure, saisit à deux mains la queue de Jupiter. +Jupiter se retourne et, d'un grand coup de +langue, baise en plein visage l'enfant qui tombe +assise. Elle éclate de rire, et ses larmes, qui +luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche +gaie, ouverte et toute rose.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VI">VI</h2> +</div> + + +<p>Elle avait demandé à être ensevelie dans le +cimetière du Lavandou. Elle avait dit: «Là, +je ne serai pas trop loin de vous, et même je +serai tout près. Je ne veux plus de Paris. C'est +ici surtout que j'ai été heureuse.»</p> + +<p>Et les choses furent faites comme elle l'avait +demandé.</p> + +<p>François Mitry était vraiment stoïque. Ce +qu'il y a de naturel et de fatal dans la mort, de +plus puissant et de plus haut que la volonté +humaine, il se sentait de taille à l'accepter, à +le porter debout. Cette puissante résignation à +ce qui est inévitable, de par la loi des choses, +c'était toute sa religion à lui.</p> + +<p>Il veilla aux moindres détails. Il déposa lui-même +sa morte aimée dans le cercueil, l'y arrangea +doucement, fit rouvrir la terrible boîte, +qu'on avait commencé de fermer, pour y +placer, par un enfantillage pieux, un petit +portrait de Nora fixé dans un médaillon,—et<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span> +il souffrit avec une énergie fière tous les adieux +successifs des jours d'enterrement.</p> + +<p>Quand une exaltation de douleur montait en +lui, trop forte, il courait à Nora, l'enlevait dans +ses bras, la regardait bien, cherchait et retrouvait +en elle la ressemblance, indécise encore, +avec la mère, l'embrassait répétant: «Je reste, +moi, je reste!» puis: «Tout pour toi, pour toi, +pour toi!»</p> + +<p>Et il retournait à ses tristes occupations, +raffermi.</p> + +<p>Une fois, comme il serrait la pauvre mignonne +d'une étreinte mal mesurée, en lui répétant: +«Un papa, dis, ma chérie, c'est bon, +n'est-ce pas?» elle répondit, avec un petit cri de +douleur: «Oh! ça fait mal!» Alors, il se +calma: «Je serai bien sage, lui répondit-il, +pour toi, pour toi, toujours!» et il lui fit sur +les yeux un tout petit baiser, léger, léger,—«comme +un baiser de maman, quand elle +disait qu'elle n'avait plus la force», expliqua +Nora.</p> + +<p>Lorsque la morte fut sous la terre, et le tombeau +commandé,—François Mitry quitta, avec +Nora, Cavalaire pour quelques jours. Puis, il +revint en hâte et trouva une douceur étrange à +faire de la chambre de sa femme une sorte de +sanctuaire du souvenir.</p> + +<p>Il y disposa toutes choses comme si elle allait +rentrer tout à l'heure. Les objets familiers, les +bibelots, furent mis à leur place habituelle.<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> +L'antique table à ouvrage, qui venait de la +grand'mère de Thérèse, fut ouverte, avec ses +soies, ses broderies commencées, près de la causeuse. +Sur la petite table, le livre que lisait Thérèse +huit jours avant de tomber malade, fut posé +avec son signet marquant la page inachevée. +Toutes les armoires visitées, le linge et les +robes y furent laissés dans un ordre vivant.</p> + +<p>Les bijoux seulement, brillant sur les écrins +ouverts, furent placés dans une vitrine à côté +des bibelots précieux. Et à mesure qu'il les y +déposait, il les examinait longtemps un par un, +se rappelant à quelle occasion il avait offert +celui-ci, par quel caprice d'enfant elle avait +exigé celui-là, ce diamant noir, par exemple,—un +joyau rare, monté en tête d'épingle, au +bout de sa rigide et grêle tige d'or. Oh! celui-là, +quels souvenirs premiers il lui rappelait!</p> + +<p>... Le soir même de leur mariage, comme il +contemplait longuement les yeux si noirs et si +limpides de sa Thérèse, lumineux et sombres +dans la blancheur veloutée de la peau, il l'avait +appelée, elle: «mon diamant noir»...</p> + +<p>Il le mit donc, ce joyau, en avant de tous +les autres, au bord de l'étagère, scintillant et +obscur sur le velours blanc de l'écrin... Et il ne +put s'empêcher de se dire que cette pierre précieuse +était comme un symbole indestructible +de ce qu'il avait perdu en Thérèse. La +tendresse de la chère morte, n'avait-elle pas +cette solidité, cet éclat limpide, teinté à jamais<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> +d'une ombre de deuil, de regret, de mort?</p> + +<p>Enfin, sur le lit parfumé, sur les oreillers +frangés de dentelle, tout préparés comme si elle +allait tout à l'heure y plonger encore sa forme +adorée, il déposa un des bouquets qui avaient +veillé près d'elle, et il pensa que, chaque matin, +il renouvellerait les fleurs dans les vases +et dans les coupes de cette chambre sacrée.</p> + +<p>Tout cet arrangement fut si méticuleux, si +attentif, qu'il lui prit plusieurs jours. Il passait +des heures à méditer sur la manière dont +il devait disposer ceci ou cela, tourner le +dossier de ce fauteuil ou les branches de ce +flambeau... Il avait d'abord enlevé le grand +christ d'ivoire qui, sur le fond rouge de son +vieux cadre, occupait le mur au-dessus du lit, +et il l'avait remplacé par un portrait de Thérèse. +Puis il pensa que cette chambre devait +enfermer uniquement les objets qu'elle y avait +connus. Il fit remettre le portrait au salon où il +l'avait pris et le christ à la place où elle l'avait +toujours vu.</p> + +<p>Il s'étonna alors d'avoir pu songer une minute +à une autre disposition et passa un jour entier +à se plaindre de sa sottise.</p> + +<p>De temps en temps il allait chercher Nora, la +consultait gravement:</p> + +<p>—Est-ce que c'est joli comme ça, mignonne?</p> + +<p>—Oh! oui, mais je me rappelle bien: maman +avait dit une fois à Catri: Ne posez jamais +ça comme ça, Catri!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span></p> + +<p>Alors, le père, heureux du renseignement, +restituait aux choses leur vraie disposition, +celle qu'aimait Thérèse.</p> + +<p>—Mais, papa, puisqu'elle ne doit pas revenir?</p> + +<p>—Justement. En voyant les choses en place, +Nora, nous pourrons croire qu'elle est par là, +comprends-tu?... Nous allons l'attendre.... +toujours!</p> + +<p>Il ne s'apercevait pas que tout cela était un +peu trop fort pour l'âme de l'enfant... Il lui +faisait mal—par tendresse.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VII">VII</h2> +</div> + + +<p>Quand tout fut terminé, il regarda son œuvre +un matin avec une satisfaction étrange. Il soupira, +puis, machinalement, ouvrit un dernier +tiroir oublié, un tiroir secret. Dans cette cachette, +il trouva un petit paquet avec ces mots +d'une écriture qui n'était pas celle de Thérèse: +<i>A brûler en cas de mort</i>. Il regarda les cachets: +<span class="allsmcap">L. H.</span></p> + +<p>Il songea machinalement: «<i>Lucien Houzelot</i>». +Rien d'autre.</p> + +<p>—Tiens?</p> + +<p>Il alla, sans réflexion aucune, à la cheminée. +Il alluma le feu tout préparé, déposa le paquet +sur les bûches et regarda.</p> + +<p>Les flammes léchèrent le pli épais, serré dans +les ficelles, compact comme un livre, et le +noircirent seulement; puis la cire s'échauffa, +fondit, coula, s'enflamma, les fils éclatèrent, et +les coins de l'enveloppe, recroquevillés, s'écartèrent. +Les lettres pliées que contenait l'enveloppe<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> +en jaillirent, glissant les unes sur les +autres de divers côtés et quelques-unes tombèrent +hors du foyer jusque sur le tapis, aux +pieds de François Mitry—qui restait immobile, +à regarder.... Une souple tige de bois +vert qui servait de lien à un petit fagot +éclata à son tour, rompue par le feu, et, se +détendant comme un ressort, lança, éparpilla +le reste des lettres en tous sens. Deux ou trois +papiers seulement restèrent pris entre les +bûches, et s'y consumèrent tout à fait, puis, de +lui-même, avec un sifflement, le feu s'éteignit.</p> + +<p>Alors François se baissa, ramassa toutes les +lettres qui lui étaient rendues malgré lui, les +porta sur un coin de table, et sans soupçon +ni crainte d'un malheur, curieux à peine, +plutôt distrait, comme obéissant à la fatalité +des petits faits enchaînés et suggestifs, agissant +comme par conclusion nécessaire à des circonstances +indépendantes de lui, il se mit à lire.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Thérèse l'avait trompé avant le mariage. +L'auteur de ces lettres, dont il reconnaissait +l'écriture, Lucien Houzelot, avait été l'amant +de Thérèse, et Nora, sa Nora, n'était plus sa +Nora... C'était la fille de cet autre, Nora, oui, +Nora, Nora!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VIII">VIII</h2> +</div> + + +<p>Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, +pendant une autre heure, avec le sentiment de +l'ineptie de tout cela, si profond en lui que rien +ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il +fallait relire et qu'il fallait être convaincu, +puisque tout cela était écrit et signé et affirmé +cent fois, mais les affirmations qui sortaient +de ces papiers à demi noircis étaient si absurdes +en regard de l'affirmation contraire +que lui donnaient les moindres objets autour de +lui, les moindres paroles, les moindres gestes +de la morte, inscrits en lui, les traits du visage +de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et +aussi son propre amour pour leur fille,—qu'il +continuait à être insensible, comme un homme, +frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et +reste, étant mort, dans l'attitude de la vie, sans +étonnement ni douleur. Cela était comme si +cela n'était pas.</p> + +<p>Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> +décida au mouvement, il se leva. Et aussitôt, +comme si ce mouvement physique eût déclanché +un ressort dans son esprit, il se rappela +nettement le ton affectueux avec lequel elle lui +parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé +qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre +Lucien!» Et dans son cœur, la voix de la +morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait +plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient +plus se reproduire, plus jamais, jamais,—cette +voix, dans le silence de ce cœur d'homme, résonna +comme au temps où l'oreille pouvait en +percevoir le son, toute pareille, comme un air +musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans la +mémoire d'un muet, et il entendit les mots: +«Ce pauvre Lucien,» si distinctement prononcés, +qu'il ressentit, dans les profondeurs de son +être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment +de détresse,—qui est l'annonce de la +jalousie. Il la ressentit comme aux jours où il +exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. +Et en même temps toute la confiance sortit de +son cœur. Son involontaire et mystérieuse +résistance aux affirmations répétées des horribles +lettres tomba d'un seul coup. Les années +d'amour qui protégeaient Thérèse contre tout +soupçon—furent oubliées. Son cœur à lui, qui +était enveloppé et protégé par ce souvenir +comme par une armure, se trouva nu, et le +soupçon y entra comme une pointe de fer +empoisonnée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span></p> + +<p>Alors, il lui vint, du fond de la mort, un +trouble qui, semble-t-il, ne peut être donné que +par la vie. Il éprouva une envie sauvage de +voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, +pour l'insulter, pour la frapper peut-être! Mais +elle était derrière le grand voile, sauvée dans +l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri +de lui, hors des passions. Il arrivait trop tard. +Elle était dans le lieu où toutes les âmes ont +droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des +tombes. Il n'avait plus qu'à se taire, à subir +l'horreur. La morte saisissait le vif, mais +lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse +l'avait accompagnée, caressée par-delà +la mort,—mais sa fureur, devant la mort, +s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... +Et il n'y avait pas à douter; tout +n'était-il pas écrit, signé, répété? ici: «je vous +aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre +chère enfant, la chère petite», et encore: «ce +pauvre diable de mari...», et plus loin: «que +voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les +explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... +Oh! mon Dieu!</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, +mit sa tête entre ses deux poings crispés qui +arrachaient des touffes de cheveux; ses dents +claquèrent; et celui qui avait été fort devant la +mort se trouva anéanti devant la trahison.</p> + +<p>Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. +Il montait, du fond de sa poitrine, d'horribles<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span> +râles de colosse terrassé. Dans ses yeux +tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient +pas, comme si elles se fussent brûlées elles-mêmes, +et tout à coup elles jaillirent comme +jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....</p> + +<p>Toute sa puissance de penser, de comprendre, +de sentir, était concentrée sur une chose unique, +nouvelle, dont il souffrait éperdument: l'horreur +d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination +d'avoir fait une idole vénérée, d'une +misérable femme....</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, +et c'était: «oh! oh!» le monosyllabe triomphant +qui exprime les angoisses inexprimables, +les terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» +et pendant une heure il le répéta jusqu'à ce +que, par épuisement de ses forces physiques, il +ne le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares +intervalles et sur un ton qui allait s'affaiblissant, +se perdant dans les profondeurs innommées de +sa conscience....</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="IX">IX</h2> +</div> + + +<p>A ce moment, Nora entra, des fleurs et des +verdures tenues à pleins bras. Elle s'arrêta sur +le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne +grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa +et elle vit bien qu'il pleurait. Alors, doucement, +elle s'avança vers lui, bien doucement, +pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise +tout ce qu'elle avait cueilli dans le parc.... +Elle le surprit en effet!.... Elle se jeta contre +lui avec le mot caressant murmuré très bas: +«papa!» Et lui, croyant s'adresser à l'un des +fantômes de son cauchemar, la repoussa, de son +bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière, +sur ses petits talons, tout le chemin +qu'elle venait de faire dans la chambre.... Elle +fut rejetée par une force quasi-surnaturelle.... +En reculant, elle voyait son papa, qui s'était +mis debout, la regarder d'un œil méchant, et +il lui semblait que la distance, toujours augmentée, +les séparait pour toujours comme dans les<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span> +mauvais rêves. Les fleurs, les feuillages, tombaient +de ses bras ouverts, de ses mains crispées, +jonchant son chemin douloureux dans +cette chambre toute pleine encore des affres de +la mort; et enfin elle s'abattit contre l'angle de +la porte, et resta là sur le parquet, évanouie, +le sang coulant de sa pauvre tête, dans ses +longs cheveux noirs; et ses yeux s'étaient fermés, +et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait: +«maman!»</p> + +<p>Le colosse, debout, contemplait, avec un œil +plein de folie, ce spectacle sans nom.... Jupiter +s'était couché près de la petite et léchait son +doux visage...</p> + +<p>François Mitry frissonna de la tête aux pieds, +ramassa l'enfant évanouie, et avec toutes sortes +de précautions tendres et de caresses de pitié, +la porta dans son petit lit,—mais ce retour à +la tendresse était inutile parce qu'elle ne le +sentait pas. En revenant à la vie, hors de la +présence de son père, elle ne se rappela de lui, +et pour jamais, que ce coup, mortel à son âme, +avec lequel, au lendemain de la mort de sa +mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle +pût en comprendre la raison.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="X">X</h2> +</div> + + +<p>Il avait appelé l'Allemande.</p> + +<p>—Faites chercher le médecin.</p> + +<p>Et dès que M<sup>lle</sup> Marthe fut installée au chevet +de l'enfant, il sortit, impatient de retrouver +son martyre, d'examiner sa plaie, d'en +sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans +la solitude. Il s'en alla errer dans les bois et +les rochers des alentours.</p> + +<p>Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte +comme si elle eût été vivante, et même d'un +amour plus impérieux, irrité par l'absence. +Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait, +exaspéré par la rage de ne pouvoir en faire +subir le contre-coup à la disparue. Il lui en +voulait maintenant d'être morte, de lui avoir +échappé! Cet étrange sentiment lui donnait la +peur de devenir fou, mais il ne pouvait s'en +défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui +ôtait cet horrible plaisir, et il croyait la voir +avec un visage tout changé, avec ce visage que<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +les hypocrites portent sous leur masque et qui +sourit en silence d'un air de raillerie et de joie +triomphantes. Il la voyait ainsi, dévoilée dans +la mort, malignement heureuse d'avoir su +tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de +son atteinte, au fond du tombeau. Cauchemar +sans nom, lutte vaine et terrifiante avec un +spectre immobile qui se défend par l'inertie et +le silence, par la toute-puissance de l'insaisissable +et de la mort!</p> + +<p>Il se mit à évoquer tous les souvenirs de +leur belle jeunesse, mais il eut beau faire, il +n'en reconnut pas deux qui lui permissent le +soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers +temps de leur mariage, au goût qu'elle +montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut +avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je +t'assure, lui disait-elle, qu'il ne faut pas; c'est +pour moi un petit camarade d'enfance. Je l'aime +beaucoup, beaucoup.»</p> + +<p>... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer +ce mot «<i>je l'aime</i>,» le déguiser en le faisant +suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait comme +par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry +s'exaltait toujours. Et toujours la voix morte +revivait dans le vaste silence de son cœur vide, +avec des intonations particulières et des nuances +qui le faisaient tressaillir... Comment la voix +de Thérèse lui survivait-elle ainsi? Cette voix, +il l'avait gardée en son cœur bien plus que la +forme de la morte. Souvent il ne revoyait le<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span> +visage qu'imprécis, comme éloigné, fondu déjà +dans le vague éternel,—tandis que la voix +restait jeune, juste, fixée au contraire pour +l'éternité et par elle.</p> + +<p>—Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je +la tuerais!... mais avant, avant, j'interrogerais, +j'entendrais, je verrais, je saurais tout, tout!</p> + +<p>L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait. +Un chien tirant sur des entrailles de bête dont +la peau résiste, s'agite avec des reculs de tout +son corps, des saccades et des secouements de +tête, pour arracher sa proie par lambeaux. +La curiosité jalouse le mordait, l'arrachait ainsi +à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était +une souffrance atroce de tout son être; le corps +se crispait; les orteils se tordaient; un poids +étouffait sa poitrine; ses mains contractées +s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre. +Et, par moment, fermant ses grands poings, il +donnait sur son crâne des coups retentissants +comme pour fendre sa tête, en faire sortir la +bête monstrueuse qui y était entrée et s'y installait. +Tout à l'heure, il avait eu un jaillissement +de larmes. Les larmes ne venaient plus. +Les yeux dilatés s'ouvraient sur un spectacle +invisible et, distinctement, voyaient le couple +coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité, +ce qu'il voulait voir, sa curiosité le créait à +nouveau, le lui montrait, comme vivant, dans +un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la +veille de son mariage, ils l'avaient donc trompé,<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> +avec des mots de moquerie comme il y en avait +dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre +des corridors, derrière les massifs du jardin de +Thérèse,—pendant que lui, le fiancé, était là, +à quelques pas, ignorant et naïf, attendant +qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée, +l'œil bien ouvert et bien clair, et, sur +les joues, la paix de l'innocence; la pureté dans +la ligne suave des paupières abaissées; un sourire +d'enfant, oui, d'enfant ignorante de tout, +au coin de ses lèvres sur lesquelles l'autre, +tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers, +pourquoi cela ne laisse-t-il aucune trace?... +Elle les lui apportait invisibles sur sa bouche, +mais la sensation de ces baisers devait la suivre! +C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en +mordant sa lèvre d'un mouvement habituel, si +joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait épousée!</p> + +<p>Il se rappelait maintenant que ce Lucien +était sans fortune, joueur du reste, gaspilleur, +viveur,—et les théories de la famille de +Thérèse sur la nécessité pour une fille riche +d'épouser la fortune. Que lui importaient, +alors, des théories qui ne le gênaient en rien? +Mais maintenant des paroles lui revenaient qui +expliquaient tout..... oui, oui, Lucien était allé +jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry: +«Je suis bien malheureux. J'aime une jeune +fille dont je suis aimé. Les parents s'opposent +au mariage et les conditions sont telles de part +et d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.»<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +Alors, lui, François, avait répondu qu'une +jeune fille qui se laisse marier contre son gré +n'est pas digne d'être regrettée.</p> + +<p>Et cette jeune fille, voilà que c'était sa +Thérèse, à présent! ah! l'horreur, l'horreur! +quelle horreur!</p> + +<p>Et tout de suite après ce dialogue, peut-être, +il était allé, ce Lucien, «ce pauvre Lucien» +qu'elle plaignait tant de sa voix chantante,—la +saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui +mon enfant, et prends-lui tout; nous nous +retrouverons toujours, toujours!...» Mais ils +avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait +pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure, +mais, à peine marié, il avait eu comme un +pressentiment, il avait éloigné cet homme..... +Le fiancé, oui, on l'avait trompé,—mais le +mari, non pas! c'était toujours ça.... oh! les +infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse!</p> + +<p>Ah! s'il y avait un moyen de douter!..... +mais il n'y en a pas, non, pas l'ombre! rien, +rien où se reprendre, et cela est vrai!.. Et Nora... +croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si +pur est lui-même un mensonge, un mensonge +vivant. J'ai cru y entrevoir parfois—imbécile!—mes +propres traits; et il est fait, composé, +pétri, avec la chair et le sang de l'autre, avec +les baisers de l'autre sur les lèvres de Thérèse!... +Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir? j'ai +pu aimer comme ma chair la chair d'un autre, +la presser contre mon cœur comme une part du<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> +mien, et c'était le cœur d'un autre! on ne reconnaît +pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle +pour moi? moins qu'une étrangère! une +bête d'une autre race qui doit sa vie à la volonté +définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant, +mon existence, ma fortune seront à +elle!...</p> + +<p>Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où +est-il celui-là? ah! oui, en Amérique depuis +huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot +m'a volé ma fiancée, il me volera désormais, +tous les jours, ma fortune pour sa fille, +l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant +le train du monde; on ne prendrait pas +dix sous dans la poche de son voisin,—mais +on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le +bon jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille +pour l'enfant de l'autre,—mais il reste, cet +autre, l'amant, aux yeux du monde, un honnête +homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au +bagne, non, il reste impuni... on le reçoit; les +femmes lui sourient encore,—et le mari trime, +bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs! +voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!... +Et toi, l'homme de loi, avocat ou magistrat, +tu condamnes, après cela, un voleur +pauvre, un affamé qui a eu le courage de voler +à ses risques et périls, en pleine rue!... Mais ils +la feront sauter, les révoltés, cette société de +honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et +qu'est-ce que ça peut me faire à moi, maintenant,<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> +puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant, +plus d'enfant!</p> + +<p>François Mitry se laissa tomber à la renverse +sur les cailloux de la colline, sur les racines +nues des grands pins ou des chênes-lièges, +et, tout à coup, dans son imagination allumée, +il vit Thérèse et Lucien... enlacés....</p> + +<p>—Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce? +Chez qui, où avaient-ils leurs rendez-vous?...</p> + +<p>Et sa pensée s'acheva ainsi:</p> + +<p>—Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant +que j'ai crue mienne?</p> + +<p>En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait +s'en rendre compte. L'horrible vision ne lui +présentait qu'une atmosphère lumineuse, phosphorescente, +au milieu de laquelle les amants, +couchés, se cherchaient des lèvres....</p> + +<p>Alors François se tordit sur la terre rude, +sur les cailloux, et son grand corps puissant, +secoué de rage et tout sursautant, se mit à rouler +la pente de la colline, comme une chose morte +ou comme une bête blessée. Çà et là il s'arrêtait, +retenu par un tronc d'arbre, par une racine +saillante; un sursaut nouveau le rejetait +de côté, car il voulait aider cette descente, +éprouver longtemps la sensation folle de s'en +aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être, +où il retrouverait ceux qu'il cherchait +pour les châtier... sinon ce serait la paix, le +repos, l'oubli définitif.</p> + +<p>Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +avait fait du bien. Tout meurtri, déchiré, piqué +de ronces sur tout son corps, il était ramené +par la douleur physique au monde réel; il était +forcé de donner malgré lui une part d'attention, +même inconsciente, à ses blessures; il avait +moins de force pour se créer des chimères. Il +se releva un peu calmé.</p> + +<p>—On le dit toujours, je n'y voulais pas +croire, que toutes les femmes trompent. +En bien cherchant, on trouvera toujours le +mensonge, la duplicité de la plus pure. Vous +voyez cette vierge? (il se mit à rire) <i>Guarda e +passa!</i></p> + +<p>Il riait méchamment.</p> + +<p>—Je vais leur en donner de l'amour, moi, à +présent! Elles peuvent être tranquilles.... Ah! +elles s'amusent? On s'amusera aussi, à l'occasion!... +saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever, +de ces bêtes malfaisantes! Ça sera du +propre, la fille à Lucien!... En voilà une qui +saura vite où le diable a fait son feu!</p> + +<p>Mais il l'aimait encore, par une douce et +vieille habitude... Ses yeux se voilèrent.</p> + +<p>—Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre +enfant!...</p> + +<p>Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!»</p> + +<p>Et il rugit en lui-même:</p> + +<p>—Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est +plus moi! Va trouver l'autre!... oh! oh! poursuivit-il +parlant tout haut, oh! Thérèse! ma +Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte!<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span> +tu pouvais donc mourir davantage! je ne t'avais +pas perdue par la mort, je le vois bien à présent!... +C'est à présent que je te perds! oh! +ma Thérèse! ma Thérèse! Oh! Dieu! que tu +me fais souffrir, morte!</p> + +<p>Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le +portrait de Thérèse. Il le regarda longuement +sans plus penser ni à Lucien, ni à rien d'autre +qu'à elle, et tout à coup, lentement,—l'esprit +vidé de tout ce qui n'était pas la bonne, la +douce, la fidèle Thérèse,—il baisa le portrait +en fermant les yeux.</p> + +<p>—C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible.</p> + +<p>—Et pourtant cela est! reprit-il après un +silence.</p> + +<p>Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il +s'abattit de tout son long, sans un cri, frappé +de congestion cérébrale.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XI">XI</h2> +</div> + + +<p>Le médecin avait été appelé de Cogolin, en +toute hâte, pour Nora. Il n'arrivait pas.</p> + +<p>Dans la chambre de Nora, M<sup>lle</sup> Marthe, assise, +travaillait. Jupiter était couché sur le tapis, +auprès du petit lit où Nora, très pâle, une compresse +posée en couronne sur ses grands cheveux, +rêvait, attentive à sa pensée embrouillée.</p> + +<p>L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait +d'un œil fixe, démesurément agrandi, dont +la paupière ne battait pas. Elle regardait, par la +fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine +où la mer semble finir et recommence invisible. +Elle entendait, à travers son rêve, le bourdonnement +doux et rythmique de la mer, la respiration +des vagues terribles, qui avait moins +d'importance pour elle que les grands soupirs +du terre-neuve.</p> + +<p>La pauvre petite était là, étonnée, vaincue, +devant l'incompréhensible: «Papa m'a repoussée +de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> +avec cet air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que +va-t-il m'arriver maintenant? est-ce que je suis +une petite fille qu'on n'aime plus?»</p> + +<p>Quand elle se fut bien répété ces questions, +elle cessa de les entendre en elle-même, mais +elle demeura dans l'état d'étonnement et d'incertitude +que ces questions représentent; et, vaguement, +ce qu'il y a de tragique dans les histoires +du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet, +hantait sa mémoire et son cœur.</p> + +<p>Pourtant elle ne disait rien. Sans doute, +avec ce sentiment de la justice si profond au +cœur des petits, elle condamnait son papa et +ne voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait +en elle, c'était dans le mystère de son inconscience +enfantine. Sous son farouche silence, +il y avait surtout la rage et la fierté du faible +injustement frappé. En s'éveillant de l'évanouissement +qui avait suivi la chute, elle n'avait +pas pleuré.</p> + +<p>—Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>Et elle portait sur la blessure sa petite main.</p> + +<p>—Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient +pincées.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—J'ai mal, dit Nora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe avait pansé l'enfant.</p> + +<p>Puis elle avait voulu reprendre la conversation. +Mais Catri était survenue.</p> + +<p>—Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle +Nora! Elle est tombée, la pauvre petite!... +il ne faut pas la faire causer pour l'instant, +mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose +et, si c'est possible, qu'elle dorme.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe, qui était bonne, et qui était +avisée, pensa qu'en effet Nora devait demeurer +bien tranquille et que la vérité sur l'aventure +serait connue nécessairement. Il n'y avait pas +à s'inquiéter là-dessus et sa patience allemande +l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie.</p> + +<p>Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien +blanc, rêve toujours. Ses paupières ne battent +pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde +loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne +de l'horizon... «Oh! maman!» Elle voudrait +tant la revoir, sa mère, mais elle est morte, +partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que +c'est, sinon qu'elle est abandonnée, elle, Nora. +Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais sa +mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé +sa mère morte, tandis que lui, son +père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux +noirs, grands ouverts, de la pâle petite fille, des +larmes roulent en silence. C'est en silence +qu'elle pleure, afin que M<sup>lle</sup> Marthe n'entende +pas... Elle est vilaine, M<sup>lle</sup> Marthe! L'institutrice, +perdue dans sa pensée, est loin de Nora<span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span> +en ce moment. Elle n'entend pas le léger bruit +que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin +de Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son +effort même pour n'être pas entendue. Mais +Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer.... +«On pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera +pas, Jupiter... La petite maîtresse pleure. +Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne +s'oublie pas!—Alors, il se soulève, et très lentement +il remue sa queue pour dire: «Je suis +là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses +pattes de devant, le plus doucement qu'il peut, +sur l'oreiller où il pose enfin sa lourde tête, un +peu de côté, avec un air humain, toujours sans +rien dire.</p> + +<p>—A bas, Jupiter! s'écrie M<sup>lle</sup> Marthe d'un ton +sévère, presque indigné, lorsqu'elle aperçoit +ce spectacle.</p> + +<p>Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là, +près de ce qu'on aime!</p> + +<p>—A bas, Jupiter!</p> + +<p>Nora s'assied sur son lit:</p> + +<p>—Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non, +je le veux!</p> + +<p>Elle étend vers la tête énorme sa petite main, +si petite! Et, sous cette main, l'énorme tête +ferme les yeux avec un air de ravissement.</p> + +<p>—Il faut renvoyer le chien, mademoiselle +Nora. Sa place n'est pas dans votre chambre, +surtout quand vous êtes malade.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe est une personne pleine d'ordre +et de méthode. Tous les bons principes d'éducation +sont formulés, classés, étiquetés, dans +sa chaste cervelle.</p> + +<p>Elle prononce:</p> + +<p>—Les chiens doivent vivre au chenil.</p> + +<p>Et elle ajoute:</p> + +<p>—Dehors, Jupiter!</p> + +<p>—Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante, +toute armée pour la résistance.</p> + +<p>Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été +maltraitée. Un besoin de riposte, de colère, de +vengeance, gronde dans son petit cœur.</p> + +<p>—Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle, +surtout dans l'état où vous êtes, +mais il faut pourtant m'obéir, insiste M<sup>lle</sup> Marthe. +Je vais appeler Antoine qui prendra le +chien.</p> + +<p>—Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora, +l'air farouche.</p> + +<p>—Comme c'est dans votre intérêt, poursuit +la pédante fille, je vais faire ce que j'ai dit.</p> + +<p>Elle sonne le valet de chambre.</p> + +<p>Antoine arrive.</p> + +<p>—Faites sortir Jupiter, commande M<sup>lle</sup> Marthe +avec beaucoup de dignité.</p> + +<p>—Ici, Jupiter! réplique la voix menue de +Nora.</p> + +<p>Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant +très bien ce qui le menace, il fait semblant +de ne pas s'en douter; il avance au contraire +sa tête sur l'oreiller, seulement un peu,<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> +par glissement insensible, comme s'il ne le +faisait pas exprès.</p> + +<p>—Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe +Antoine, gêné.</p> + +<p>—Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine; +c'est moi qui suis chargée de l'éducation +de mademoiselle, n'est-ce pas?</p> + +<p>Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter. +Alors la puissante tête de l'animal se +retourne très doucement; les babines se retroussent. +On aperçoit distinctement les volontés +de Jupiter. Elles sont pointues et solides.</p> + +<p>—J'en demande pardon à mademoiselle, +réplique Antoine plein d'un grand respect pour le +chien, mais mademoiselle fera sortir cette bête +elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est +chargée de faire l'éducation de mademoiselle, +je ne suis pas chargé, moi, de faire l'éducation +des chiens.</p> + +<p>D'un mouvement brusque de sa forte queue, +Jupiter répète ces deux mots éloquents: «Sortir? +jamais!»—Le valet s'en va et M<sup>lle</sup> Marthe, +qui est bonne:</p> + +<p>—C'est bien, mademoiselle, on vous laissera +votre chien... pour aujourd'hui.</p> + +<p>Elle reprend sa broderie et le cours de ses +pensées.</p> + +<p>Nora est un peu consolée.</p> + +<p>Elle vient en un seul jour d'apprendre que +l'injustice existe et la lâcheté aussi, et combien +la force est respectée. Voilà son éducation nouvelle<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> +bien commencée! Sans le chien, comment +saurait-elle qu'une chose existe aussi, qui +console de tout: la force, mise au service de +l'amour fidèle et de la bonté.</p> + +<p>Elle ne pourrait,—à huit ans,—rien se dire +de tout cela, mais les faits agissent profondément +sur les âmes sans être définis, et, si Jupiter +n'était pas là, Nora serait désespérée, +perdue pour toujours!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XII">XII</h2> +</div> + + +<p>Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense +grève déserte, la mer violacée est presque +immobile, comme lasse de l'inutilité de ses +efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se +lamente cependant encore, tout bas, résignée +pour l'heure, mais toujours triste d'être éternellement +seule. Les collines du fond de la baie, +la regardent avec mélancolie; les plus lointaines +semblent se hausser pour voir par-dessus +les plus proches. Les bois de chênes et de pins +sont drapés dans les vastes ombres du soir +comme dans un deuil profond, où çà et là +éclate encore une larme d'or, adieu du soleil +qui, là-bas, expire.</p> + +<p>Au milieu de ce paysage presque sinistre, la +grande villa, entourée de son parc fermé de +grilles, semble un château de légende. Nora ne +se figure pas autrement les palais d'enchanteurs, +dont parlent les contes de ses livres +favoris.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span></p> + +<p>Le médecin est accouru; il a apporté des +remèdes, il ordonne avant tout une potion +calmante.</p> + +<p>—Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>—Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir +rien dire de plus.</p> + +<p>Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais +menti. Elle se contente de répéter: «Je suis +tombée... contre la porte!»</p> + +<p>Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en +plus, la résolution de cacher la chose affreuse, +la colère inexplicable et la brutalité de son +papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne +veut pas qu'on devine. Et qu'elle ait cette volonté +tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et +puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue +pas. L'offense qu'elle ne peut ni venger, ni oublier, +la livre déjà tout entière aux exaltations +solitaires de l'orgueil.</p> + +<p>—Ce n'est rien de grave, dit le docteur.</p> + +<p>Mais il ne voit que la blessure qu'un angle +de porte a faite sur la petite tête protégée par +les grands cheveux;—il ne peut pas voir dans +ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera +toujours.</p> + +<p>Le médecin va se retirer.</p> + +<p>—Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, +il n'est donc pas là? C'est lui peut-être qui +pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez +rien me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il +vous a appelée pour soigner l'enfant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span></p> + +<p>Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de +«Monsieur». On s'inquiète.</p> + +<p>Les domestiques s'interrogent. Antoine va +sonner la cloche du repas, et c'est comme un tocsin, +dans la tranquillité du crépuscule, dans le +silence des collines, noires de chênes-lièges. +Le jardinier a l'idée de tirer des coups de fusil. +De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et ces cris, +ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle +et monotone plainte de la mer. Par la croisée +ouverte, Nora, de son lit, au moment où elle +allait peut-être s'endormir, entend tout cela. +La lampe n'est pas allumée encore. Une grande +tristesse entre par cette fenêtre avec ces tons +sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées +de lueurs rouges, avec ces longs cris d'appel, +ces coups de fusil, ces sons de cloche qui se +répètent,—toujours, toujours accompagnés +en sourdine par le gémissement des vagues.</p> + +<p>—Voilà qui est bien drôle! dit le médecin +à demi-voix.</p> + +<p>Il est descendu sur le perron où les domestiques +l'entourent.</p> + +<p>Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés +enfin. Il semble qu'une voix lointaine ait +répondu dans l'écho de la montagne.</p> + +<p>Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, +ouvre sur la nuit croissante son œil toujours +plus dilaté, aux paupières fixes; M<sup>lle</sup> Marthe l'a +quittée un moment, affolée tout à coup,—mais +Jupiter est toujours là, debout maintenant<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +sur ses quatre pieds, devant le petit lit.</p> + +<p>Tout le monde écoute et attend.</p> + +<p>—Oui! oui! on a répondu!</p> + +<p>Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix +répond... oh! lamentable. C'est Junon qui, dans +la montagne, a retrouvé son maître évanoui, +et son huhulement emplit l'écho des vallons +et de la grève. Elle hurle au perdu, elle aboie à +la mort...</p> + +<p>Nora se soulève dans son lit. Oh! cette +voix!... Elle sait qu'on fait taire les chiens qui +hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa +petite imagination travaille et s'épouvante... +Et comme si, à la plainte lassée et vague de la +mer, la montagne voulait répondre par une +lamentation précise, le hurlement de la bête +devient distinct, prolongé et continu...</p> + +<p>Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il +pose sur l'appui ses deux pattes de devant. Il a +bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait la +rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son +devoir. Sa queue pend à terre, immobile, toute +triste. Sa tête monstrueuse se détache en sombre +sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui +réfléchit le ciel.</p> + +<p>Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être +longtemps dominé, Jupiter n'y tient plus, il +lève lentement la tête, tend vers l'espace +sa gueule ouverte, et répond au hurlement +de Junon par un appel de détresse, infini...</p> + +<p>Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span> +chemise longue, court à Jupiter et prend entre +ses bras la grosse tête. A peine touché, le chien +s'apaise. Son hurlement devient une plainte +douce, brusquement expirante. Il retombe +sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée, +s'assied sur le tapis, le chien se couche +près d'elle, toujours gémissant d'un ton radouci, +et l'enfant se blottit contre la bête +qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros +corps velu, pose sa tête sur le cou puissant +qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu, accablée +par la fatigue de tant d'émotions, dans +la rumeur sinistre de la maison inquiète et de +la mer nocturne,—elle s'endort, parce qu'elle +se sent protégée.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XIII">XIII</h2> +</div> + + +<p>Pendant huit jours, François Mitry fut entre +la vie et la mort.</p> + +<p>Puis on craignit pour sa raison. Le délire le +reprenait à tout instant. Quelques mots, qui +demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant +sur ses lèvres et, même guéri, plus tard, +il devait lui arriver de les répéter encore entre +ses dents... Il disait: «Les chiens courants... +méfiez-vous des chiens courants... les chiens +courants l'ont prise!...»</p> + +<p>Junon, installée dans la chambre de son +maître, n'en bougea pas plus que Jupiter de la +chambre de Nora.</p> + +<p>On insista auprès des deux chiens pour les +décider à rentrer au chenil; ils refusèrent.</p> + +<p>Nora ne demanda pas une seule fois des +nouvelles de son père. L'horreur du traitement +qu'elle avait subi la laissait consternée; +elle demeura repliée sur elle-même, farouche; +quelque chose avait été tué en elle, du coup.<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span> +Si son père était revenu tout de suite, tendre, +repentant, caressant comme Jupiter, peut-être +eût-il ressuscité ce je ne sais quoi d'heureux +qui se mourait, qui était mort en elle; +mais la maladie rejeta François Mitry dans +l'inconscience, l'éloigna de sa fille. Des pires +violences de la colère, de la jalousie, de la passion, +il tombait à l'indifférence égoïste du malade. +Son grand corps appelait la guérison et +le repos. Tout le bon de lui-même sombra +dans cette tourmente morale, suivie de ce chaos +de sensations morbides. Quand il revint à lui, +la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé +aussi la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement, +avait séparé le père de la fille. Lui, il +n'aimait plus rien que l'ombre détestée de +Thérèse. Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XIV">XIV</h2> +</div> + + +<p>Quant à M<sup>lle</sup> Marthe, elle pressentait le +drame. Sur les indices qu'elle avait; sur la +coïncidence de la chute de Nora et de la maladie +de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle +devinait tout, et s'en alla à la découverte. +Elle visita la chambre funèbre, la chambre de +Thérèse, où était tombée Nora. La place où la +pauvre petite tête avait heurté la porte était +marquée d'une tache sanglante. M<sup>lle</sup> Marthe +n'eut aucune peine à voir que le feu avait été +allumé, puis éteint et, sur les bûches, elle +trouva un fragment de lettre qui en disait assez +long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur +savait tout. Il doutait maintenant que Nora fût +sa fille!</p> + +<p>—Ah! la pauvre petite! songea la bonne +Marthe, et elle ajouta: le pauvre homme!</p> + +<p>Elle songea encore: Maintenant il détestera +sa fille et le souvenir de sa femme.... C'est un +homme jeune encore... Je suis dans la place...<span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span> +Il faut s'y maintenir—et qui sait? Dieu est si +bon, il m'aidera sans doute... On pourrait +faire venir ici mon frère, le professeur.</p> + +<p>Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La +maison était confortable, le parc admirable, +les bois d'alentour et la vigne très productifs.</p> + +<p>—Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. +Cela fait quinze ans de différence. J'en ai moi +vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout +cela va très bien... Toutes ces circonstances si +pénibles sont, il en faut convenir, des plus +heureuses pour moi!</p> + +<p>Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, +mais avec un sourire.</p> + +<p>—Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?</p> + +<p>—Merci, mademoiselle, cela va mieux.</p> + +<p>—Je vais voir Nora, monsieur.</p> + +<p>—Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.</p> + +<p>—Et que dois-je dire à mademoiselle, de la +part de monsieur?</p> + +<p>—Rien, mademoiselle, merci.</p> + +<p>—Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va +tout à fait bien, maintenant. Elle a eu si peur... +le soir où l'on a rapporté monsieur...</p> + +<p>C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième +personne, en servante; cela dissimulait mieux +ses intentions, d'ailleurs bien naturelles, n'est-ce +pas?... Qu'on se mette à sa place.</p> + +<p>—Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette +pauvre enfant, disait François Mitry...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span></p> + +<p>Et il soupirait:</p> + +<p>—Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été +longtemps malade?</p> + +<p>—De sa chute, oh non, mais de la peur, à +cause de monsieur. Et puis les chiens hurlaient, +la cloche sonnait... il y avait de grands cris. +Elle a été impressionnée affreusement, et au +lendemain même de la mort de madame... ah! +tout cela est bien triste!</p> + +<p>—Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai +besoin d'un peu de repos.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe arrangeait les oreillers, allumait +la veilleuse, rendait sa présence douce.</p> + +<p>—Catherine est auprès de mademoiselle +Nora, monsieur; je peux rester auprès de vous, +sans parler.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, merci...</p> + +<p>Et de sa voix sourde qui sonnait encore le +délire lointain:</p> + +<p>—Ah! les chiens courants! les chiens courants! +les voilà qui passent... C'est eux qui +l'ont prise!</p> + +<p>Et dans l'ombre, M<sup>lle</sup> Marthe,—tristement +impressionnée, elle aussi,—sourit à son avenir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XV">XV</h2> +</div> + + +<p>François Mitry aurait dû peut-être demander +à la fièvre des affaires la guérison de sa fièvre +de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire, il +conçut l'idée de renoncer à la vie active, de +s'enfermer dans sa villa de Cavalaire, de mourir +à tout ce qui est la vie commune. Pour qui +travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et +pour Nora. Alors, maintenant, à quoi bon? +Pour lui-même, certes, il était bien assez riche! +Et il ne se souciait guère de gagner une dot +princière à la fille de l'autre... Il rumina longtemps +toutes ces choses, durant sa convalescence, +et quand il fut sur pied, sa résolution +était arrêtée, ferme.</p> + +<p>Pas une seule fois il ne s'était fait amener +Nora dans sa chambre. Elle n'avait rien demandé +de son papa, se contentant des nouvelles +qu'échangeaient entre eux les domestiques +et de ce que lui disait M<sup>lle</sup> Marthe. La +fierté en elle s'était éveillée entière, incapable<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span> +de fléchissement, devant le miracle d'injustice +dont elle avait été victime.</p> + +<p>On lui avait fait vaguement comprendre la +mort ou le départ de sa mère comme un événement +auquel personne ne pouvait rien changer. +Préparée par la fatalité de la mort, elle accepta +l'abandon du père comme une seconde chose +fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait +pour l'instant les deux malheurs comme une +catastrophe unique. Seulement elle avait déjà +oublié son père, à force de penser à sa maman.</p> + +<p>Durant de longues heures, assise sur le tapis +de sa chambre, à côté de Jupiter qui, le menton +sur ses pattes, la suivait de son œil mobile, +sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue +un instant,—elle rêvait à sa maman. Ses paupières, +à force d'être ouvertes fixement sur sa +vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais; +ses prunelles noires demeuraient très dilatées, +et, au-dessus de l'iris brun, le blanc de l'œil +apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage +prenait ainsi quelque chose de tragique, qu'il +devait garder. Il y avait déjà un saisissant contraste +entre la gravité, la tristesse, la réflexion +de ce regard noir, immuable, dans ce visage +pâle, et la grâce enfantine, légère, des mouvements +de l'enfant. Le masque d'étonnement +et d'effroi douloureux qu'elle avait pris brusquement +le jour où son père l'avait repoussée, +et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un +abîme,—ce masque d'une minute d'horreur<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span> +stupéfaite avait laissé pour toujours son empreinte +sur le visage. Si petite, elle avait senti +passer déjà autour d'elle et sur elle, les éclats +d'une passion d'homme, et tout de suite elle +avait eu sur son visage quelque chose de la +femme. Cela était pénible à voir, douloureux, +autant qu'inattendu, mais qui donc y songeait?</p> + +<p>François Mitry jugeait que le mieux pour +elle était qu'il essayât de l'oublier, car il se +sentait prêt à lui être cruel.</p> + +<p>L'institutrice se livrait toute à ses grands +projets d'avenir, et son égoïsme ambitieux était +en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et +banale qui était la sienne.</p> + +<p>Catri était la femme d'Antoine. Elle avait +assez à faire de s'occuper de son mari et des +soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais +ne la voyait que rarement. Et que pouvait-elle? +Recoller un jouet cassé, chercher un jouet +perdu... Et c'était tout.</p> + +<p>Les jouets ne l'intéressaient presque plus, +la petite Nora. Elle avait de trop grands chagrins. +Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on +fît rien pour la distraire. Quand on a près de +huit ans, songez donc! on pense, et même +beaucoup!</p> + +<p>A cet âge-là, en effet, un petit incident est un +événement très gros, comme un arbuste paraît +un arbre et une prairie haute une forêt. Dans +les petits faits, l'esprit se perd comme les petites +jambes dans les grandes herbes. Qu'est-ce<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span> +donc lorsqu'on est, comme le Petit Poucet, dans +la forêt véritable ou dans les vrais événements, +en face des choses de la vie qui déconcertent +les grandes personnes, et qui s'appellent la douleur, +l'amour, la mort?</p> + +<p>Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en +présence de ces mots redoutables. Sa pensée +s'étonne, s'effare, revient sur elle-même pour +repartir encore à la découverte. Elle se heurte +à tous ces murs d'airain derrière lesquels il y a +le Mystère, elle s'y meurtrit, et retombe consternée +de son impuissance et de sa solitude... +«Oh! maman!»</p> + +<p>Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus +de maman pour la rassurer d'une caresse, +contre tous les infinis.... Les fantômes passaient +et repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle +ne pouvait plus jeter son visage dans la tiède +poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne +pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur +du corsage finement parfumé, et connu... Et le +chaste buste de M<sup>lle</sup> Marthe n'inspirait à personne +l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller +du petit lit que Nora cachait son visage et ses +yeux, mais la tiédeur et la souplesse des coussins +ne vivaient pas, ne répondaient pas.</p> + +<p>Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers +tout entier avec ses nuits, ses jours, ses mystères, +ses monstres,—de l'autre une petite +fille, mignonne et toute seule....—«Oh! maman, +pourquoi es-tu morte?»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span></p> + +<p>Question profonde et légitime. Pourquoi, en +effet, est-il permis aux mères de mourir? où +iront-ils, de leur pas incertain, les enfants +qu'on laisse seuls? comment aborderont-ils, +eux si petits, les douleurs, les terreurs de la +vie, celles qui rendent faibles les hommes +eux-mêmes? Tous les petits abandonnés réfléchissent +bien plus que les hommes, car leur +pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie +encore et, devant elle, contre elle, se dresse le +même univers, aussi terrible et plus menaçant +que pour les grandes personnes. Ce drame des +petites consciences en formation aux prises +avec le mal, le bien, le juste et l'injuste, l'amour +et la haine, avec les fantômes qui montent dans +les crépuscules, avec ceux qui sortent des +tombes,—personne n'y songe, quand les mères +n'y songent pas. Les hommes transmettent aux +enfants des formules faites pour des hommes, +mais la langue intermédiaire qui ferait passer +les petits bien doucement d'un âge à l'autre, +elle n'est pas inventée encore. Nous laissons +les enfants tout seuls.</p> + +<p>Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison +où l'institutrice la négligeait chaque jour davantage, +seule dans le parc, où Jupiter la suivait de +son pas large qu'il raccourcissait de son mieux +pour demeurer dans les petits pas de l'enfant. +Ah! oui, sans Jupiter, il n'y aurait eu que +terreur dans le monde pour Nora,—mais la +présence de l'amour, même sous la forme d'une<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span> +bête, suffit à faire contrepoids à toutes les +menaces de la nature et de la vie.</p> + +<p>Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la +mer, quand le portail ouvert lui permettait de +s'échapper. Elle marchait regardant le sable, y +cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles, +lançant parfois à la vague un morceau +d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec +des bonds de joie et d'orgueil.</p> + +<p>Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique +un peu par l'étendue, surtout aux +heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse +n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur +regarde la pleine mer inexorablement +vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite +caserne des douaniers surveille le large et la +côte. La terre, tout de suite, se relève en plaine +montueuse, puis en collines superposées, chargées +de bois de pins, et surtout de chênes-lièges +dont les feuillages sombres, les troncs dépouillés +d'écorce, comme ensanglantés, répondent tristement +à la solitude, au désert de la plage et +de la mer. Cela est mélancolique avec grâce et +magnificence. Et l'enfant subissait le charme +pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva +loin de la villa; entraînée à la recherche des +coquilles, elle arriva jusqu'à la maison de +douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait, +elle revint, en courant presque tout le +temps, le long de la mer qui bondissait contre +elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span> +le sable élastique, s'y marquaient, et elle les +retirait avec peine. Il semblait que le sable +voulait la retenir, l'attacher, pour que la mer +puisse la prendre! Elle semblait méchante, la +mer; elle sautait, sautait, et elle grondait.... Ah! +sans Jupiter!... mais Jupiter était toujours là.</p> + +<p>Et puis encore, quand on ne la voyait pas, +Nora s'introduisait dans la chambre de sa +mère. Elle regardait un à un tous les objets +qui avaient appartenu à la morte; elle y touchait, +les retournait en tous sens, les baisait. +Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous +les trésors de cette chambre. Elle baisait les +fleurs desséchées,—levait vers le grand christ +un œil plein de questions—faisait revivre en +elle le visage de la morte dont le portrait était +dans le salon. Et puis aussi, quelquefois, elle +regardait—fixement toujours,—cet angle de +porte contre lequel elle était tombée... «Oh! +maman!»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XVI">XVI</h2> +</div> + + +<p>Depuis deux mois le père et la fille ne se sont +pas vus, et deux mois, pour un petit être, c'est +un très long temps. Il y a des semaines que +Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé +sa vie à elle. Comme elle sait très bien +qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se +rappelle très bien les intonations avec lesquelles +sa maman donnait des ordres à Catri et même +à Marthe, elle a pris, en l'absence de son père, +un petit ton de commandement et un petit air +de supériorité. Elle a entendu une fois Catri la +plaindre avec des expressions qui lui ont paru +humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien +abandonnée, à présent!...» et, pour montrer +qu'elle n'est pas à plaindre autant que cela, elle +a affecté de l'indifférence avec tout le monde, +sauf avec Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa +chaise, à table. Là, durant les repas, elle a cessé +de demander la permission de manger ceci ou +cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span> +des pommes de terre; donnez-moi +encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous +oubliez toujours quelque chose: je ne vois pas +les salières, aujourd'hui!»</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe, très absorbée par ses perpétuelles +réflexions sur l'avenir qu'elle entend se +faire à elle-même, a laissé l'enfant, d'ailleurs +difficile à gouverner, gagner tout ce terrain +presque sans lutte.</p> + +<p>—Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il +de déclarer, on ne fait pas, on ne dit pas ceci +ou cela....</p> + +<p>—Je veux, moi! réplique Nora.</p> + +<p>Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche, +ou elle répète ce qu'elle disait.</p> + +<p>C'est à table surtout que l'air d'importance +et d'orgueil de la petite Nora éclate curieusement. +Elle occupe la place de sa mère. La place +de son père demeure vide, et l'enfant y jette +parfois un coup d'œil étrange, vite détourné. +Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis +si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il +est certain qu'il ne l'aime plus... Pourquoi? +C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si maman +était encore vivante,... elle saurait le lui +dire, elle ferait rendre justice à sa petite fille... +Eh! bien, Nora se défendra toute seule... Il lui +semble quelquefois que sa mère est par là, tout +près d'elle, et lui parle et la soutient.....</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle +Nora ressemble toujours plus à sa mère?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span></p> + +<p>—En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a +frappée depuis plusieurs jours... Il y a surtout +des moments... Et tenez, en ce moment même...</p> + +<p>Nora trône à table, d'un air de petite femme. +Jupiter, assis près d'elle, est toujours tourné +vers elle, comme l'aimant vers le pôle, et le +mouvement continu de sa grosse tête signifie +qu'il suit attentivement de l'œil chaque morceau +que l'enfant porte de son assiette à sa +bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu +qu'on l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il +déjeunerait mieux...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XVII">XVII</h2> +</div> + + +<p>Ce fut deux longs mois après la mort de sa +femme, que François Mitry, faible encore, prit, +à la salle à manger, son premier repas de convalescent. +Depuis quelques jours, il s'efforçait de +se faire, comme on dit, «une raison».</p> + +<p>D'un grand effort sur lui-même, il se dit et +se répéta, plusieurs jours durant, que l'enfant +était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un +homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie, +se laisser vaincre par la passion, jusqu'à en +perdre tout sentiment de justice; que le mouvement +involontaire par lequel, dans une demi-folie, +il avait repoussé, blessé l'enfant, deviendrait +criminel s'il ne la consolait pas, aujourd'hui +qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans +mon droit en ne pardonnant point à Thérèse; +certes, je pourrais, avec l'excuse de ma passion, +la torturer même et me croire excusable;—mais +cette petite... ce serait affreux! +l'atteindre au lieu de la mère, quelle effroyable +injustice!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span></p> + +<p>Quand il arriva à la salle à manger:</p> + +<p>—Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue, +ma pauvre petite, dit-il d'un air contraint, j'ai +été bien malade, tu comprends, il ne faut pas +m'en vouloir.</p> + +<p>Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le +sentit, et le père en fut gêné.</p> + +<p>Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire +qu'il lui eût été pénible de regarder son père. +De tous ses mouvements, aucun n'était voulu; +ils étaient le résultat tel quel des impressions +qu'elle subissait.</p> + +<p>Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle +dit? Il n'y aurait eu du reste, pour une grande +fille, qu'à être froidement polie; ce n'était pas +l'affaire d'une enfant.</p> + +<p>Lui, n'était nullement attiré par elle en ce +moment; il s'était monté l'imagination dans la +solitude de sa chambre de malade. Il revoyait +Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie +vis-à-vis de Thérèse; il oubliait déjà +ses réflexions de tout à l'heure en faveur de +l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme; +il lui faisait porter les coups adressés à Thérèse..... +C'était absurde, injuste et disproportionné, +mais le propre des passions c'est d'être +aveugles et d'être sourdes.</p> + +<p>S'ils se fussent revus dès le lendemain de la +grande scène, sans doute les choses se seraient +passées autrement, mais ces deux mois sans +communication avaient tout empiré. Il y avait,<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span> +des deux côtés, une accumulation énorme de +réflexions, de rêves, de rancunes, de parti pris; +il y avait, des deux côtés, un endurcissement +définitif. Tous deux le sentirent.</p> + +<p>Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime +du cœur de François. Ses résolutions de bonté, +ses raisonnements furent décidément oubliés.</p> + +<p>A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter, +le chien favori de Thérèse.</p> + +<p>Son cœur souffrit.</p> + +<p>—Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a +pris maintenant l'habitude de manger ici? Je +laisse bien Junon dehors, moi.</p> + +<p>Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent +imperceptiblement. Elle les mordit.</p> + +<p>—Il est impossible de nous rendre maîtres +de Jupiter, dit l'institutrice avec un peu d'aigreur. +Il a refusé de quitter la chambre de mademoiselle +l'autre jour encore. Antoine ne +peut plus s'en faire obéir.</p> + +<p>François Mitry, le sourcil froncé, marcha au +chien, le prit par le collier et l'entraîna vers la +porte. La lourde bête se fit pesante, refusant de +mettre un pied devant l'autre, et, la queue +basse, elle tournait la tête du côté de la petite +maîtresse, attendant un signe pour échapper au +poing du maître, d'une saccade, et reconquérir +son droit de chien qui, possédant une petite +amie, ne veut pas s'en séparer.</p> + +<p>Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et +suivit Jupiter d'un regard en dessous, l'air farouche.<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span> +Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux +se gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour +appuyer d'un signe sensible sa volonté contre +elle-même, elle frappa du pied.</p> + +<p>—Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant +avec une étincelle de colère au fond +des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous +cela!... Allons, qu'on nous serve, Catri.</p> + +<p>Nora occupait la place de Thérèse, en face de +son père, M<sup>lle</sup> Marthe à sa droite. Cette disposition +aviva encore les souvenirs poignants du +malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était +leur premier repas en commun. Et c'est là, +autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner, +dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des +fleurs, sous le rayon de midi,—c'est là qu'on +s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des +morts chéris. L'habitude les cherche à la place +aimée, à l'endroit où l'heure les ramenait, où +les fixait le repas... C'est la minute où l'on ne +peut fuir le souvenir.</p> + +<p>On déjeuna. Le silence ne fut interrompu +que par les offres obligeantes, les indications +de service que formulait avec précision et méthode +M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>François Mitry réfléchissait. De temps à autre +il regardait Nora à la dérobée.</p> + +<p>Au dessert, l'enfant refusa des fruits.</p> + +<p>—Je n'ai plus faim, merci.</p> + +<p>C'était le moment où, d'ordinaire, Nora, +à demi levée sur sa chaise, prête à courir au<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span> +dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux, +maman?»</p> + +<p>Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait: +«Va!» Et l'enfant courait, s'élançait +vers son père, lui jetait les bras autour du cou, +et s'enfuyait dans le parc.</p> + +<p>Aujourd'hui, elle restait là, clouée....</p> + +<p>Mitry l'examina attentivement. Il vit sur +son petit visage le ravage de ces quelques semaines +de tourmente. Il comprit combien elle +avait souffert. Elle regardait fixement, par la +fenêtre, la mer, le vague, rien, sa vision. Il remarqua +la fixité bizarre de cet œil si noir, si +grand, le petit cercle sous les yeux qui disait +des fatigues, des insomnies, à l'âge des insouciances. +Alors, un sentiment tendre gonfla son +cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette +pitié ressemblait à l'amour paternel comme la +Nora d'aujourd'hui ressemblait encore, malgré +tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à +l'enfant, la prit sur ses genoux, mit sa main +sur la petite épaule.</p> + +<p>—Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh +bien?</p> + +<p>Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains.</p> + +<p>D'un mouvement lent et invincible, l'enfant +offensée roidit ses jambes, les allongea, et toute +droite, sans que ses pieds touchassent le sol, +elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit. +Elle fit sans rien dire le même mouvement, farouche,<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span> +blessée jusqu'au fond de l'âme, toute +révoltée....</p> + +<p>Pour effacer le souvenir de la grande injustice, +il eût fallu à cette enfant une scène aussi +saisissante d'excuse ou de repentir, de tendresse, +mais lui, qui songeait à la mère,—ne +pouvait pas.</p> + +<p>Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté +réfléchie d'être bon. Elle lui échappa de +nouveau, et de la même manière. Alors impatienté:</p> + +<p>—C'est bien, dit-il brusquement, d'une +voix sèche. On est entêtée? on boude!... Allez +jouer!</p> + +<p>On boude! mot absurde, en regard du grand +sentiment confus qui était au cœur de la toute +petite, plus grand, plus beau, plus respectable +que s'il eût été précis et formulé dans un cœur +de femme.</p> + +<p>François Mitry ne le comprit pas. Il ne +comprenait qu'une chose: il avait voulu être +héroïque; il avait essayé d'être bon,—beaucoup +plus que ne le comportait sa situation,—envers +la fille de Thérèse et de Lucien. L'enfant s'y +était refusée.</p> + +<p>Il partit pour Paris où il passa deux mois, +seul. Il liquida toutes ses affaires, mit toute sa +fortune en portefeuille et revint à Cavalaire +pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de +sa vie gâtée... Il voulait encore sinon du bonheur, +du moins du plaisir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XVIII">XVIII</h2> +</div> + + +<p>On leur donnait depuis quelque temps fort +à penser, à Junon et à Jupiter, et leur cervelle +de chien était en grand travail.</p> + +<p>Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse +et Junon à François,—mais quand il eut compris +que sa maîtresse était partie pour toujours, +Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus +quittée, surtout à partir du moment où il l'avait +vue brutalisée par son père, et blessée. Au fond, +il y a lieu de croire qu'il garda contre François +Mitry une sourde rancune, sous une indifférence +apparente, de convenance, parfaitement +simulée, peut-être politique.</p> + +<p>Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à +modifier ses habitudes et cela lui convint assez, +mais elle aussi, et en même temps que Jupiter, +elle s'aperçut que de grands changements +s'étaient accomplis dans le cœur du maître, +dont elle parut se déclarer le partisan à outrance.<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span> +Et comme les rencontres devinrent +rares ou plutôt brèves entre Nora et son père, +les deux chiens se voyaient peu, et passaient +l'un près de l'autre avec de superbes airs d'indifférence +et de dédain.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XIX">XIX</h2> +</div> + + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe plaignait de tout son cœur +M<sup>lle</sup> Nora. «La pauvre enfant, songeait-elle, est +dans une épouvantable situation. Elle est innocente, +il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre +côté, il est bien naturel que monsieur Mitry ne +puisse plus la voir de sang-froid... Oh! c'est +bien naturel.»</p> + +<p>Quand la bonté de M<sup>lle</sup> Marthe avait déploré +les sentiments de M. Mitry pour Nora, l'égoïsme +de M<sup>lle</sup> Marthe se mettait aussitôt à examiner +les avantages qu'elle en pouvait retirer pour +elle-même. Quels avantages? Tous. Et elle se +gardait bien de rien faire pour mettre fin +à un dissentiment gros de tant d'espérances. +Et cependant, à la seule idée des souffrances +qu'enduraient certainement le père et la fille, +il arrivait que M<sup>lle</sup> Marthe, même lorsqu'elle +était seule, fondait en larmes, mais c'était surtout +quand elle causait de ces choses avec +Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin,<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span> +suffisamment bavard, de la bonté, d'ailleurs +réelle, de son cœur.</p> + +<p>M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il +avait convié, pour novembre et décembre, trois +ou quatre amis à venir, à tour de rôle, chasser +la bécasse à Cavalaire. Il pria M<sup>lle</sup> Marthe de +s'occuper de ces réceptions. Il en faisait une +sorte d'intendante. Elle y avait bien compté... +Elle s'était même proposée.</p> + +<p>Un jour où M. Mitry avait appelé à grands +cris Antoine et lui avait reproché l'état fâcheux +où il trouvait son linge, M<sup>lle</sup> Marthe, pendant +le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait +plaintif:</p> + +<p>—Monsieur a dû se fâcher ce matin?...</p> + +<p>—Ah? vous avez entendu, mademoiselle?</p> + +<p>—J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous +plaisait que ce qui vous a fâché aujourd'hui ne +se renouvelle plus...</p> + +<p>—Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il +faire?</p> + +<p>—M'autoriser à m'en occuper.</p> + +<p>—De tout mon cœur. Mais... ce sont de +nouvelles fonctions, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! monsieur! j'aime assez la maison +aujourd'hui pour vous prier d'accepter simplement +le service que j'offre.</p> + +<p>Le sentiment qui dictait ces paroles parut de +bon aloi à M. Mitry. Depuis la terrible aventure +des lettres, il était devenu, pensait-il, un +de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span> +eût reconnu un mensonge d'âme au seul son +de la voix... Naturellement on lui aurait fait +prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant +plus de facilité qu'il se croyait plus sûr +de sa clairvoyance.</p> + +<p>Il songea qu'il trouverait mille moyens de +récompenser M<sup>lle</sup> Marthe et la présenta aux domestiques +comme chargée désormais de les +diriger.</p> + +<p>Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent +bien vite qu'elle paraissait sévère pour mettre +M. Mitry en confiance et qu'elle leur serait +indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... +Et cela fit une excellente maison.</p> + +<p>M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait +de rien. Pourvu que sa chambre fût en +ordre, son linge en place, ses vêtements sous +la main, ses chiens d'arrêt pansés et ses armes +en bon état, il se montrait satisfait, indifférent +à tout le reste.</p> + +<p>Contre Nora, il exerçait involontairement +une sorte de persécution méticuleuse.</p> + +<p>Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée +de se sentir inutile, l'avait jeté à terre dans des +convulsions, frappé de congestion cérébrale, il +ne sentait plus de grands emportements, mais +il avait pris l'habitude d'exercer contre sa fille +de petites et incessantes vengeances. Il se +croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé +naturel que l'ignorante petite fille le devinât, +vînt au-devant de son désespoir, s'excusât<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span> +d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se +reconnût coupable d'être la fille d'une telle +mère!</p> + +<p>Nora et lui, chacun se considérant comme +l'offensé, gardaient leurs positions respectives. +On eût dit que le malheureux fou ne comptait +avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle +plus de pénétration, plus de sagesse, plus de +direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé +d'une grande personne.</p> + +<p>Il lui arrivait cependant encore de tirer +brusquement de sa poche le portrait de Thérèse, +et de le contempler longtemps.</p> + +<p>—Elle est si belle, avec un air si noble et si +pur!... Et tout cela, c'était fausseté!...</p> + +<p>Puis, en la regardant attentivement, il glissait +aux souvenirs de la tendresse, et tout à coup +baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu de +désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour +enfin.</p> + +<p>Un jour, comme il venait de presser ainsi +sur ses lèvres le portrait chéri et détesté, Nora +passa près de là. Il courut à elle sans rien dire. +Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la +taille, l'enleva de terre et l'embrassa follement, +sur son cou, sur ses cheveux, sur ses joues, +sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa +faire avec une sorte d'épouvante, puis, à peine +remise à terre, elle s'enfuit à toutes jambes. +Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus +tendres que la colère et les coups. Elle avait<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +raison. Ce n'était pas son père qui venait de +l'embrasser, non pas même le mari, mais +l'amant de Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, +cela lui aurait fait moins mal. Mais +elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions +déformait son âme. C'est un amour +viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait dû, +le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander +l'histoire de Cendrillon.</p> + +<p>Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion +noire, ne songeait à rien de tout cela.</p> + +<p>Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle +n'était plus qu'un fantôme. Le fantôme était +traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XX">XX</h2> +</div> + + +<p>Apprendre à lire, à écrire, à compter, un +peu d'histoire sainte et pas beaucoup de géographie, +et à se tenir droite à table,—voilà le +programme d'études de M<sup>lle</sup> Nora.</p> + +<p>Ce programme n'est pas chargé et comme +on a du temps devant soi pour le réaliser, +comme son institutrice n'est pas pressée d'en +finir, M<sup>lle</sup> Nora a beaucoup de temps pour +jouer.</p> + +<p>Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» +dit l'institutrice. A la vérité, c'est une +enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu, à +huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a +été trahie, puis abandonnée par un homme, qui +est son père.</p> + +<p>Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de +Jupiter... Comme on compte sur Jupiter, on +permet à Nora de courir seule dans le parc et +même un peu au dehors. On sait très bien que +Jupiter ne la laisserait pas se perdre dans la<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span> +montagne ou se noyer dans la mer. A preuve +qu'un jour où elle était tombée, le nez contre +terre, il l'a saisie dans sa gueule, et l'a tranquillement +rapportée à la maison. C'était si drôle +qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore +parfois, sans que jamais son œil perde sa +fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.</p> + +<p>Elle se promène dans les bois de chênes-lièges +aux troncs rougeâtres; elle écoute, durant +des heures, assise près de Jupiter, la grande +plainte ondulante des pins, qui répond au bruit +de la mer; elle regarde la grève immense et +triste, où vient mourir la vague roulée sur +elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, +voiles éployées, qui s'en vont tout là-bas, +elle ne sait où, dans des pays que nomme +très bien M<sup>lle</sup> Marthe quand elle ouvre un +atlas... Le vent passe, les arbres chantent, la +mer murmure, les voiles disparaissent, et la +petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert +sur le vide, tout noir sans doute, où vont les +mamans, quand elles sont mortes....</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXI">XXI</h2> +</div> + + +<p>Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de +Fresnay. Il a trente-six ans. C'est un diplomate. +Il est riche, il aime les femmes.. Il en est +aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant +jamais rien promis. Et à travers sa double +carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé +en lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a +héritée de sa mère.</p> + +<p>C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry +l'a rencontré à Paris dernièrement et s'est dit +tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a +ajouté tout haut:—Aimes-tu la chasse à la +bécasse, toi?</p> + +<p>—C'est la seule chasse honorable.</p> + +<p>—Alors, viens me voir à Cavalaire, fin +novembre.</p> + +<p>Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui.</p> + +<p>Il est bien fait de sa personne, ni trop grand +ni trop petit, avec une barbe brune, légère, naturellement<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span> +courte et très souple, sous laquelle +on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il +n'a pas de monocle, et pas d'épingle à ses cravates. +Rien dans son costume ne le distingue +d'un autre homme bien mis. Seulement il y a +dans sa démarche on ne sait quelle grâce ferme +qui révèle sa nature essentielle. On devine que +cet homme fut élevé par des femmes et que, +aimé des femmes, il a su les aimer sans les faire +trop souffrir. Il est sensuel sans rien de brutal.</p> + +<p>Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée. +Le matin il est parti pour la chasse avec +Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour +de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans +le grand hall. Il a des guêtres de cuir, boutonnées +exactement. Une blouse serre sa taille, pas +trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur +la table près de lui. Son fusil est au râtelier au-dessus +de sa tête. Nora entre, suivie, comme +toujours, de Jupiter et de M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>—Ta fille? interroge Guy.</p> + +<p>François Mitry devient pâle... M<sup>lle</sup> Marthe +voit toujours ces choses-là.</p> + +<p>—Oui, dit-il, ma fille.</p> + +<p>Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils +s'aiment bien.</p> + +<p>Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le +trouve à son goût. Il n'a pas l'air d'un monsieur +des villes, d'abord. Son costume va bien avec +tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle +aime, avec les bois, les rochers, les chiens.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span></p> + +<p>Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et +tend les deux siennes, toutes petites, aussitôt +saisies et comme perdues dans les deux mains, +fines pourtant, de son grand ami de tout de +suite.</p> + +<p>—Et vous vous appelez, mademoiselle?...</p> + +<p>—Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance +pleine de fierté.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle! s'exclame M<sup>lle</sup> Marthe +d'un ton de sanglant reproche. Est-ce qu'on +tutoie les messieurs, comme ça, sans même les +connaître?</p> + +<p>—S'ils le veulent bien! réplique effrontément +Nora.</p> + +<p>—Je m'appelle Guy, petite Nora.</p> + +<p>—C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours +assurée.</p> + +<p>Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy! +Guy!...» On dirait un gazouillement.</p> + +<p>Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre +de belles dents, aussi blanches que celles +de Jupiter.... Nora se met à rire également, avec +abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle +n'a pas été aussi heureuse.... Mon Dieu oui! elle +riait ainsi avec sa mère—mais pas depuis....</p> + +<p>Guy trouve Nora charmante; il regarde ses +beaux yeux, passe sa main sur ses beaux cheveux, +embrasse ses joues pâles... il voudrait +bien que Nora fût sa fille.</p> + +<p>—Tu es heureux toi, dit-il avec émotion, +d'avoir à toi ce petit diamant noir....</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p> + +<p>Et il la prend sur ses genoux.</p> + +<p>François Mitry fronce les sourcils.... Que +Guy ait retrouvé cette expression pleine de +tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent +pour lui la fille et la mère, cela le +blesse.</p> + +<p>—Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie... +dit-il. Nora, laissez monsieur!... Allez, laissez-nous, +Nora!</p> + +<p>Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec +force.</p> + +<p>—Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les +beaux enfants... quand ils sont sages, corrige-t-il +bien vite.</p> + +<p>Mais Nora comprend très bien que la sagesse +des enfants, ce n'est pas la même chose pour +Guy et pour M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>Elle est occupée en ce moment, M<sup>lle</sup> Marthe, +à attirer Jupiter au dehors. Elle a renoncé depuis +longtemps à lui donner des ordres. Elle +lui offre des friandises pour le mettre à la porte +avec sécurité.</p> + +<p>Guy s'aperçoit de ce manège.</p> + +<p>—Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut +renvoyer Jupiter? Laissez-le là, je vous en prie. +Mes chiens, à la campagne, ont toujours leur +place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur +qu'un chien.</p> + +<p>Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec +une surprise ravie.... Il y a donc au monde +quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span> +souhaite entendre,—et quelqu'un d'assez fort +pour le faire écouter!</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille....</p> + +<p>—Voyons, Nora! dit François Mitry, nous +voulons causer!</p> + +<p>Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester. +Il sait que les parents veulent être seuls +maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à terre,—et +les deux hommes se lancent dans une conversation +à perte de vue sur les qualités comparées +du gordon-setter et du pointer.</p> + +<p>Tout à coup, M<sup>lle</sup> Marthe pousse un cri +d'horreur.</p> + +<p>—Est-il possible!... Nora!—Nora, finissez!</p> + +<p>Nora est allée prendre, dans la grande coupe, +toutes les violettes fraîches que le jardinier a +cueillies ce matin, et, hissée sur un escabeau, +derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans +le col du jeune homme, sous sa nuque.... Cela +dure depuis un moment et Guy ne dit rien. Il +reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées. +Cela l'empêche bien un peu d'écouter +François Mitry, mais cahin-caha il répond.</p> + +<p>En entendant crier M<sup>lle</sup> Marthe, Nora se +dépêche et une grande poignée de violettes +disparaît tout entière dans le cou de son grand +ami nouveau.</p> + +<p>—Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous +assure, ajoute-t-il en souriant, que cela ne m'a +fait aucun mal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p> + +<p>Et, se retournant, il saisit la mignonne par la +taille dans ses deux mains, la soulève et l'embrasse +sur ses grands yeux qui se ferment.... +Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme, +elle s'y appuie; elle y retrouve l'impression des +caresses paternelles perdues; la petite joue +cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu; +et tout contre l'oreille de cet étranger qui plaît +à son cœur, l'enfant, un peu rusée, de façon à +n'être entendue que de lui, a murmuré:</p> + +<p>—Je vous aime bien, vous!</p> + +<p>—Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de +tendresse féminine.</p> + +<p>Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute, +un peu bas, lui aussi, sans y prendre garde:</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous êtes bon! répond-elle +d'une voix fondue dans la joie d'aimer encore.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Larmes de la morte,—où coulez-vous maintenant?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXII">XXII</h2> +</div> + + +<p>On passa dans la salle à manger. Nora, à sa +place habituelle, celle de sa mère, avait Guy de +Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche.</p> + +<p>C'était la première fois, depuis la mort de +Thérèse, qu'un étranger s'asseyait à cette table. +François Mitry fut surpris de l'importance que +donnait à Nora la présence de Guy à sa droite. +Nora avait pris d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait +quel air de grande personne fière, un peu hautaine +même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était +donc plus la petite fille écrasée sous les justes +sévérités du père outragé! Il sembla à Mitry que +Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie +et l'orgueil le bravaient donc en face! Le +mensonge de Thérèse cessait d'avoir honte!</p> + +<p>—Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à +Marthe tandis que le service commençait, je +ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt donner +à une enfant une place de femme....</p> + +<p>Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span> +sourcil, et attendit. Guy fut frappé de son côté +et devint attentif.</p> + +<p>François Mitry poursuivait:</p> + +<p>—Surtout quand nous avons des invités, +il me paraîtrait naturel autant qu'utile, mademoiselle, +que vous fussiez à la place de Nora, +puisque, maintenant, c'est vous qui dirigez la +maison.</p> + +<p>Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied, +comme un petit cheval en colère. Elle avait, +d'un mouvement imperceptible qui devenait +une insolence d'habitude, haussé son épaule +droite, ou plutôt tressailli de l'épaule, bien +malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni +personne, mais le vide; et ses yeux fixes dardaient +son regard noir.</p> + +<p>Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande +voulait remplacer la mère et elle y +parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la +tourmenterait toujours davantage.... Pauvre +mignonne, si jolie, si petite, si intéressante!... +Il n'était pas avec François Mitry en des termes +d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet +une conversation où il offrirait des conseils; +mais il se souciait peu de déplaire à Mitry et +même de ne plus le revoir....</p> + +<p>Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à +haute voix une réflexion destinée à éclairer le +père, à protéger l'enfant.</p> + +<p>—Mademoiselle Marthe, dit-il,—d'un ton +si gracieux que seule la grâce en était frappante,—mademoiselle<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span> +Marthe ne consentirait +pas, j'en suis sûr, à déposséder l'enfant, qui +paraît tenir à cette bonne place en face de son +papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de +petite reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette +bonne place.</p> + +<p>Il ajouta en souriant:</p> + +<p>—Je suis très fier, moi, d'être à sa droite....</p> + +<p>François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque +chose d'un malheur qu'il voulait cacher, et ne +répondit rien.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe se promit bien de conquérir le +plus tôt possible une place si disputée, et symbolique.</p> + +<p>Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit, +sous la table, se glisser et s'appuyer sa main mignonne.... +Un peu d'hypocrisie lui venait donc, +que lui apprenait la terreur sous laquelle on la +maintenait. Pour éviter les querelles, elle +se mettait donc à se cacher, à mentir en +action!</p> + +<p>Guy, navré, prit cette main, la posa sur la +table et, sans cesser de la presser sous la sienne, +il dit en manière de réflexion générale:</p> + +<p>—Il faut avoir le courage de montrer ce +qu'on pense, toujours!</p> + +<p>Sur le mot <i>toujours</i>, il regarda fixement +Nora qui le regardait aussi. Elle baissa ses +yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite +main pour fuir la sienne. L'enfant avait +compris; il se sentit heureux et porta à ses lèvres<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span> +la main mignonne, en ajoutant encore, sur le +ton dont on parle aux tout petits:</p> + +<p>—On est bien plus fier, après!</p> + +<p>Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse, +l'indomptable petite Nora avait un maître.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora +se retrouva seule. Et son cœur fut bien forcé +d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui +dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne +pas pleurer qu'elle y parvint. Il monta avec +Mitry dans la charrette anglaise qui les emmenait +à Hyères; et quand Guy disparut au tournant +de la route, elle ne retrouva point de larmes. +La révolte et la fierté l'endurcissaient +toujours davantage. Dans ce cœur de diamant, +teinté de sombre, il n'y avait point de molle +tendresse, mais une étincelle d'amour, une +flamme de regret et de désir,—inextinguible,—y +veillait.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXIII">XXIII</h2> +</div> + + +<p>Guy avait fort bien deviné. L'Allemande +avançait sans trop de peine. Elle était même +assez avancée.</p> + +<p>De la confiance d'amour, des sentiments +nobles, du désir de rester digne de ce qu'on +aime, qui sont les fruits de la confiance, François +Mitry, volontairement, n'avait rien gardé. +Il s'était dit, après avoir appris la trahison de +Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout +est mensonge et bassesse, vivons au hasard!» +Il avait quelque chose du malheureux qui, pour +se consoler d'un chagrin domestique, se fait +ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir, +voir, pour soi-même, quelques amis avec leurs +femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec +leurs femmes,»—voyager parfois, courir les +hôtels et les pensions de famille dont les corridors, +la nuit, en voient de si drôles;—rendre +visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,—c'était +là son plan. Il avait même admis l'idée<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span> +de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si +cela lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour. +Nora, il ne tarderait pas à la mettre en pension. +Et M<sup>lle</sup> Marthe s'en irait, ou bien, à sa guise, deviendrait +définitivement son intendante. Elle +avait des idées sur l'ordonnance d'une maison, +M<sup>lle</sup> Marthe; elle lui serait commode, et si elle +se mettait, bien soignée comme elle l'était, à +prendre un peu d'embonpoint, seulement un +peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi n'aurait-elle +pas son heure?</p> + +<p>Il pensait tout cela rageusement. C'était sa +vengeance contre Thérèse. Il s'abandonnait.</p> + +<p>Quant à M<sup>lle</sup> Marthe, il entrait aussi dans ses +projets à elle de prendre quelque embonpoint, +et, en quelques mois, elle y avait presque réussi, +de sorte qu'un beau matin de printemps, après +une nuit bien dormie, à la suite d'une chasse +heureuse et excitante,—M. Mitry s'aperçut que +la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître +anglaise.</p> + +<p>Il communiqua ses réflexions à M<sup>lle</sup> Marthe +en personne, qui rougit, baissa les yeux, et s'en +fut, comme Galatée, derrière le saule, où il +la rattrapa sans peine.</p> + +<p>A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous +aime» dans les trois langues, qui sont: l'allemand, +le français, l'anglais,—et il put se griser à +son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités. +Il trouva, pour l'instant, cela plus +commode, et s'y tint.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p> + +<p>—Elle me trompera avec Antoine peut-être,—ricanait-il +parfois, en se promenant solitaire +sur la grève ou dans la colline,—mais +si elle se fait pincer, vrai, ça sera amusant; je +ne serais pas fâché de faire payer à l'une d'elles, +fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la +fausseté de toutes les autres!</p> + +<p>Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de +la sottise romantique d'un étudiant, son camarade, +qui, trompé par sa maîtresse, payait des +filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses.</p> + +<p>—Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui +être un vrai plaisir!</p> + +<p>Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le +beau, le puissant François Mitry d'autrefois. +Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques chiffons +de papier liés d'une ficelle et vainement +jetés au feu. Il faut croire aussi que la maladie +avait, dans son cerveau, laissé quelque trace +indéfinissable, mais agissante et amoindrissante... +De loin en loin encore, il se surprenait +à répéter, comme on répète un air obsédant, +évocateur de tout un passé, ces mots incohérents: +«... Les chiens courants, les chiens courants +me l'ont prise!» Et, pendant une seconde, +l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur +les choses, était celui d'un véritable fou.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXIV">XXIV</h2> +</div> + + +<p>Guy n'est pas encore oublié, mais son image +s'efface peu à peu dans la mémoire de la fillette. +Il a traversé son petit enfer, comme une apparition +secourable; puis, Nora est retombée à +ses fantômes. Elle doit se défendre toute seule +et, personne n'étant là pour lui faire sentir la +noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper +aux surveillances, elle les trompe par un +mensonge, en fait ou en parole. On corrompt +sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la +fausseté.... Et véritablement est-elle coupable? +Non, pour sûr, et Guy, s'il voyait cela, la +reprendrait sans la gronder trop, la guiderait +avec l'intelligence de la tendresse et de la pitié.</p> + +<p>La grande consolation de Nora ce sont les +promenades dans la colline ou sur la grève +avec Jupiter.</p> + +<p>Grâce à ces promenades elle a fini par connaître +trois ou quatre enfants, garçons ou filles,<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span> +avec qui on joue dans les sables, dans les herbes, +dans les bois... Fréquentations dangereuses. +Ce sont de petits paysans, il est vrai, au corps +sain et robuste, et parlant avec naturel des +choses de la nature, mais de toutes les choses; +et deux ou trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités +s'éveillent décidément, enseignent +leurs petits camarades.</p> + +<p>Pour rejoindre en secret ses compagnons, +aux rendez-vous fixés, tantôt sous le grand +Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous +l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le +ravin profond, qui, descendu de la montagne +aboutit à la grève même, Nora invente mille +stratagèmes, et la parfaite pureté de son +cœur se ternit déjà. Il y a sur le diamant, un +peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle +déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le +brouillard de ces légères souillures,—oh! +très légères!—mais hélas! déjà graves par +rapport à la petitesse et à l'âge de la triste et +jolie enfant.</p> + +<p>Jupiter est naturellement de toutes les parties. +Et comme on ne laisserait pas sortir Nora sans +Jupiter, elle l'aime un peu maintenant par +intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres +amis, et parce qu'il permet qu'on se trompe sur +la vraie raison de ses sorties. Nora, dans sa +solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a +trouvées une à une, puis calculées et combinées. +Oui le diamant noir est terni. L'affection de<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span> +Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même.</p> + +<p>Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable +avec le brave chien, c'est surtout, maintenant, +parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses petites +intrigues.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXV">XXV</h2> +</div> + + +<p>Un matin Nora surprit M<sup>lle</sup> Marthe en train +de faire un coup d'État.</p> + +<p>Après avoir insidieusement consulté M. Mitry, +qui avait répondu: «Faites ce que vous voudrez,» +M<sup>lle</sup> Marthe était allée à la salle à manger, +et elle retirait de leur place habituelle +la timbale d'argent, le couvert et la serviette +de Nora... L'heure, pensait-elle, était venue.</p> + +<p>Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement, +courut remettre les choses en place.</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle, que faites-vous! +s'écria l'Allemande décontenancée à la fois et +furieuse.</p> + +<p>—Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix +pétillante, l'œil étincelant, la bouche mince, les +doigts crispés.</p> + +<p>Et elle s'assit sur sa chaise, résolument.</p> + +<p>—Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner; +on n'a pas sonné la cloche... Quittez la table +tout de suite! ordonna l'institutrice en colère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span></p> + +<p>—Quand vous aurez quitté la salle à manger! +dit l'enfant dont les pieds se crispèrent sur +les barreaux de la chaise.</p> + +<p>Jupiter, impassible, entra et vint se coucher +à ses pieds.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe osa prendre Nora par le bras et +la tirer violemment à elle.</p> + +<p>L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres +et les carafes chancelèrent; deux assiettes glissèrent +et se brisèrent à grand bruit sur le +parquet.</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora +hors d'elle, toute crispée... Ne me touchez +pas!</p> + +<p>Elle trépignait. Et comme M<sup>lle</sup> Marthe, perdant +toute retenue, la saisissait enfin par les +deux épaules:</p> + +<p>—Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme +elle eût crié: «Maman!» ou bien encore +comme elle eût crié: «Guy!»</p> + +<p>Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la +robe neuve de M<sup>lle</sup> Marthe, et il y pratiquait +consciencieusement un trou raisonnable.</p> + +<p>François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra:</p> + +<p>—Mademoiselle a ordonné à son chien de +me mordre, grinça M<sup>lle</sup> Marthe. Voyez plutôt!</p> + +<p>Elle étalait sa robe.</p> + +<p>François Mitry s'avança sur la petite. Le +colosse leva la main. Devant lui, l'enfant, la +tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté, +jetant une flamme sombre, les pieds écartés et<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span> +crispés, sa noire chevelure grésillante sur son +dos, la narine frémissante et bien ouverte, se +planta d'un air de défi.</p> + +<p>—Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement.</p> + +<p>Elle ne tutoyait plus jamais son père. +Dans ce petit visage enfantin, la figure de la +femme faite, le visage de la morte, distinctement +apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il +allait tuer!</p> + +<p>Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter, +debout, aussi grand que l'homme, avait appuyé +ses deux larges pattes sur les deux épaules du +géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage, +montrait toutes ses dents avec un grondement +sourd.</p> + +<p>L'homme, non sans raison, sentit la peur.</p> + +<p>—A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter!</p> + +<p>—Au secours!... Jupiter! hurlait M<sup>lle</sup> Marthe +devant la porte ouverte, par où elle se décida +à fuir, sous couleur d'appeler plus utilement...</p> + +<p>—A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte +voix, François Mitry tout pâle, les deux bras +tendus, les deux mains crispées vainement sur +la gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un +pouce.</p> + +<p>Cela dura quelques secondes, qui furent +longues.</p> + +<p>Alors, la voix fluette et radoucie de Nora +murmura: «Ici, Jupiter!» et la lourde bête,<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span> +retombant paisible sur ses quatre pieds, vint +reprendre sa place derrière l'enfant.</p> + +<p>Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau, +par François Mitry, à des amis qui habitaient +Cannes et qui demandaient depuis longtemps +un fils de Junon et de Jupiter. Un matin, +en s'éveillant, Nora appela son chien et ne le +trouva plus.</p> + +<p>On lui expliqua son absence. Ce fut une crise +terrible. Elle versa, disait Catri, toutes les +larmes de son corps. Elle frappa du pied, poussa +des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains, +finalement tomba en convulsions.</p> + +<p>—Cela passera, dit François Mitry. Je ne +pouvais pourtant pas me laisser dévorer par +un animal enragé, pour faire plaisir à cette +enfant!</p> + +<p>Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se +calmer. Honteuse d'avoir donné à tout le monde +le spectacle de sa douleur et de son humiliation, +elle devint plus farouche, plus sombre que +jamais. Elle chercha les coins les plus obscurs +du parc, car on ne la laissait plus sortir dans la +libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait +en elle, contre tout le monde, une sourde +haine.</p> + +<p>Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans +chien,—pensait à Guy quelquefois encore et +pensait souvent à mourir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXVI">XXVI</h2> +</div> + + +<p>Trois semaines plus tard, un matin, Nora +trouvait grand'ouverte la porte du parc et s'esquivait. +Elle s'assura que personne ne la guettait, +et quand elle en fut certaine, elle se mit à +courir tout d'un trait, afin de mettre beaucoup +d'espace entre elle et les grilles de ce parc qui +lui était devenu une prison.</p> + +<p>Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper +à la leçon de la matinée et à la vue de sa +gouvernante; insouciante des reproches que +devait lui attirer son escapade, puisque, sage +ou non, elle avait toujours à subir les mêmes +remontrances.</p> + +<p>Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses +regards sur la mer, sur les collines les plus lointaines, +afin de reprendre possession du monde +qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu +Jupiter.</p> + +<p>Tout à coup, en reportant ses yeux sur la +grève, elle aperçut, au loin, courant vers elle,<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +un grand chien...—«Junon», pensa-t-elle. +Junon, en effet, se mêlait, depuis le départ de +Jupiter, d'être aimable parfois avec Nora qui, +par distraction sans doute, la caressait un peu, +puis retirait sa main brusquement et la renvoyait.</p> + +<p>... «Mais Junon est à la maison, couchée en +travers de la porte de mon père... Je viens de +la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait +Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais +si, c'est Jupiter!»</p> + +<p>Elle appelle à tue-tête:</p> + +<p>—Jupiter!</p> + +<p>Le chien est maintenant tout proche. Un +bout de grosse corde traîne à son collier... +c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»... +Il est sept heures du matin. Le chien +a dû courir toute la nuit, il a profité de la +pleine lune, il a suivi la mer dans la direction +opposée à celle qu'on lui a fait prendre pour +l'emmener, il s'est dit qu'en suivant toujours, +toujours, le bord des vagues, il retrouverait la +plage chérie où marche sans doute, triste et +pensant à lui, et l'appelant, sa petite maîtresse. +Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans +le sommeil il en rêvait, et ses nouveaux maîtres +le voyaient, alors, pris de petits tressaillements, +aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et +plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!» +Il ne s'était donc pas trompé! Elle l'appelait en +effet, la voix frêle qu'il entendait sans cesse<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span> +dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente +lieues; il est pantelant. Sa langue pendante palpite +et sue. Qui l'aurait vu, de jour, courir +ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de +fusil, comme un animal enragé... Enfin, la +voilà!</p> + +<p>Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute +pâle et toute tremblante. Il la renverse sur le +sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits doigts +crispés d'amour tiennent les grands poils +fauves de la bête. Le petit visage amaigri, si +menu, si blanc, sent le souffle ardent de +l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide +de la langue qui l'enveloppe. Il lèche le +cou délicat. Elle baise le museau noir. Les +dents redoutables, prennent, dans une caresse, +les cheveux, épais, tout épars, et les pressent, +les mâchent, les mordillent. Le nez +de la bête fouille dans la chevelure et la respire. +Un grand bonheur d'aimer secoue ces +deux êtres, l'humble animal et la fille des hommes, +qui, dans cette seconde, ont deux cœurs +tout pareils, fondus, gonflés et crevant d'une +émotion toute semblable. L'enfant qui s'est +relevée retombe sous une nouvelle poussée de +l'animal. De nouveau ils s'enlacent et se roulent +ensemble. M<sup>lle</sup> Marthe accourue s'effraie à +voir, de loin, se tordre sur la grève une +masse bizarre, bondissante et grouillante, où +deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs, +qui battent l'air, apparaissent parfois, mêlés<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span> +aux quatre énormes pattes fauves de Jupiter +qui, se relevant à la fin, jappe,—vers le ciel +et vers la mer,—sa joie retrouvée.</p> + +<p>Alors, M<sup>lle</sup> Marthe approche, et comprend +tout. Elle aide Nora à enlever le bout de corde +rompue que Jupiter traîne à son cou.</p> + +<p>Ce bout de corde, Nora veut le garder...</p> + +<p>—Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe comprend qu'en présence de Jupiter +la prudence est commandée, aujourd'hui +plus que jamais.</p> + +<p>Elle se contente de prier M<sup>lle</sup> Nora d'être +bien sage, maintenant qu'elle a retrouvé son +chien, et de venir changer de vêtements, car +les siens sont tout souillés, déchirés çà et là +par la dent du brave animal...</p> + +<p>Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en +route, M<sup>lle</sup> Marthe raconte plusieurs histoires +de chien, vraiment extraordinaires et parfaitement +authentiques. Elle s'étonne, au fond, de +cette puissance d'amour. Elle n'y comprend +rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont des +bêtes et l'instinct n'est pas la raison».</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe est persuadée qu'elle est un être +supérieur à Jupiter. Des livres le lui ont dit. +Elle l'a cru.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>A midi, quand François Mitry revient de la +chasse, Catri accourt lui dire, à la grille du parc:</p> + +<p>—Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span></p> + +<p>—Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers +m'ont conté la scène, dit François Mitry +désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète +enfin de voir Nora maigrir, dépérir si +rapidement...</p> + +<p>—Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle +dit qu'elle ne se mettra à table avec monsieur +que si monsieur accepte Jupiter, dès aujourd'hui +et pour toujours, dans la salle à manger.</p> + +<p>François Mitry ne peut s'empêcher de sourire +tristement.</p> + +<p>—Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un +ultimatum?</p> + +<p>—Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit +Catri, mais nous connaissons tous mademoiselle, +et si on la contrarie encore aujourd'hui, +pour sûr elle aura des convulsions comme le +jour où Jupiter est parti...</p> + +<p>—C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez +pas.</p> + +<p>Et comme il a besoin d'approbation pour +le passé:</p> + +<p>—Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait +me dévorer, n'est-ce pas Catri?</p> + +<p>—Oh certes, non! monsieur!</p> + +<p>—Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une +bête intelligente... il aura compris. Dites à +mademoiselle que je le pardonne...</p> + +<p>Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora +qui a su défendre et garder la place d'honneur, +celle de sa mère, le grand terre-neuve désormais,<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span> +majestueusement assis sur son derrière,—sa +queue frappant le parquet à petits coups +heureux,—attend la bouchée de pain, mouillée +de sauce odorante, que lui offre de temps en +temps sa petite maîtresse,—satisfaite de +n'être plus assise à côté de M<sup>lle</sup> Marthe, puisqu'elle +en est séparée par l'imposante figure +de Jupiter.</p> + +<p>Seulement François Mitry, à sa droite, fait +asseoir Junon tous les jours. Et, de la sorte, +M<sup>lle</sup> Nora trône, d'un air triste et hautain, +entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans +y mettre malice, «les deux personnes que j'aime +le mieux».</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXVII">XXVII</h2> +</div> + + +<p>Le programme qu'il s'est tracé, François +Mitry l'a suivi. Depuis trois ou quatre ans il +reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de +tous les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes +visites à Monaco; il joue, gagne ou +perd, va revoir Paris où il passe un mois, six +semaines, dans les cafés, les théâtres et les +restaurants de nuit. Sa villa de Cavalaire est +son quartier général; il vient s'y refaire. Un +bruit de bouchons de champagne le suit, ici et +là-bas. M<sup>lle</sup> Marthe est gouvernante-maîtresse +et compte bien se pousser jusqu'au mariage,—mais +la présence de Nora la gêne.</p> + +<p>Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit +trop de choses, au gré de la gouvernante générale. +On rencontre ses yeux dans tous les coins, +et il y a des moments où cela est désagréable. +De plus il est nuisible à la bonne éducation +d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies +<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span>des grandes personnes. M<sup>lle</sup> Marthe le pense et +le dit ingénument. M. Mitry répond qu'il réfléchira.</p> + +<p>Mettre Nora en pension, il y a beau temps +que cette question a été débattue; il y songea +tout de suite après sa terrible découverte, mais +un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de +l'image vivante de Thérèse, aimée à la fois et +haïe. Puis, peu à peu, à mesure que la brouille +sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a +tout de même gardé et désiré garder l'habitude +de voir dans sa maison cette petite figure +blanche et brune, douloureuse et froide, aux +grands yeux. Elle est sa douleur chérie, il la +fait souffrir souvent et c'est avec délices. Sa +vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous +deux tiennent à leur peine, parce qu'elle fait +revivre en eux une morte qui si longtemps +les rendit heureux.</p> + +<p>Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait +à Nora: on lui a appris à aimer la douleur, les +lancinements des blessures, les vains élancements +vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque +le désir des consolations, toutes les images +de volupté qui apparaissent si blanches, comme +éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des +longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie +commune lui est insipide. Le monde, déjà, lui +paraît bête. Elle se sent une petite héroïne de +souffrance et d'amour. Elle appelle le drame +autour d'elle. Elle le fait rêver, elle l'inspire. +Elle fera naître des fatalités sitôt que la vie se<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span> +mettra à la traiter banalement. Son âme est +un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans +la tempête, parce qu'ils l'accompagnent. On peut +croire qu'ils l'annoncent. Allez dire au courlis +de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage +éclate, lorsque le feu du ciel raye les eaux +partout ruisselantes; il ouvre son aile, au contraire, +et tous les horizons déchirés connaissent +sa longue plainte qui est un cri d'amour.</p> + +<p>François Mitry n'entre plus dans la chambre +mortuaire, mais Nora y va bien souvent. +Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette +chambre, quels dialogues peuvent s'échanger, +on ne sait, mais ils durent longtemps. Et Catri +a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup +mademoiselle aujourd'hui. Elle est chez madame.</p> + +<p>Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, +la plupart du temps, disparaît; sauf à l'heure +des repas, on ne la voit guère ces jours-là; +elle est chez madame. Mais, à table, elle continue +à occuper fièrement sa place de maîtresse +de maison.</p> + +<p>Hélas! elle y entend des choses étranges. +Sous prétexte que les enfants ne peuvent pas +comprendre, on raconte en sa présence, à mots +à peine couverts, avec de bons rires, le scandale +à la mode. Et l'amertume de Mitry, son +scepticisme bête formulent souvent des conclusions +comme celle-ci: «Toutes les femmes +sont menteuses, infidèles, intrigantes; la meilleure<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span> +ne vaut rien.» Il se tourne vers M<sup>lle</sup> Marthe +avec une galanterie de sous-officier pour ajouter +platement: «Sauf, bien entendu, celles qui +sont présentes.»</p> + +<p>Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», +que Nora devine; les promenades dans +les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous +des vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. +La petite baronne voisine avec le vicomte, +le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur +avec la colonelle.</p> + +<p>A la suite des femmes mariées, il est venu +des jeunes filles modernes. Elles ont souri de +l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de +la déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des +«colles» sur le baiser, le sourire et le reste. +On lui a raconté le fleurt de Gontran et de +Berthe—un vrai scandale d'enfants. «Pincés +par la grand'maman, ma chère! c'est exquis.» +Les polissonneries de pensionnat ont pénétré +dans le parc entouré de grilles où Nora aurait +dû pousser comme une fleur sauvage, vierge du +vent sali qui a traversé les villes... La saine +nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, +l'amour entier, mais tel que le connaissent +les plantes et les bêtes, simple et grave. La voix +des civilisées lui apprend comment on peut +rire de ce qui fait souffrir et pleurer, naître et +mourir....</p> + +<p>Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» +avant d'être vieille, accident qui arrive aux<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span> +filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce qu'il +faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite +sagesse du monde des preuves trop vagissantes +du goût qu'on a pour le plaisir.</p> + +<p>Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs +mamans, en route pour Monte-Carlo, ont amenées +à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux +commentaires sur bien des choses que les petits +paysans du voisinage et les bêtes lui avaient sainement +apprises. Elle sait aujourd'hui comment +ces choses sont déshonorées par la vie artificielle +des villes et les imaginations citadines. Les +conversations des belles dames lui ont fait plus +de mal que les livres lus en cachette sans choix, +au fond de la bibliothèque où Mitry n'entre +jamais et dont Nora, sournoisement, garde +accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, +une clef dérobée.</p> + +<p>Elle a douze ans, et l'imagination vive et +sombre, l'aspiration vers des bonheurs vagues +qui puissent la payer d'une vie si triste et qui +déjà lui semble longue! Elle a lu <i>Paul et Virginie</i>, +elle a lu <i>Manon Lescaut</i>, elle a pleuré +sur les malheurs de <i>René</i>; et les vastes mélancolies +de Chateaubriand et de Lamartine chantent +pour elle, le soir, dans le bruit des vagues +éternellement entendu.</p> + +<p>Avec ses petits compagnons rustiques, elle +court les bois, elle grimpe au sommet des collines; +et les genêts épineux mordent ses +jambes. Un jour, comme une épine est restée<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span> +sous son bas, au-dessus de sa cheville, il a +fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit +Maurin, le fils du braconnier, qui va sur ses +quatorze ans, un joli gaillard, bien sain et bien +fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu +le sang de la plaie «pour empêcher le mal de +s'envenimer». Un trouble délicieux a oppressé +leur cœur à tous deux. L'existence sauvage +qu'elle mène enseigne à Nora un désir d'aimer +moins dangereux sans doute pour elle que les +conversations des demoiselles «comme il faut», +mais les deux enseignements rapprochés lui en +disent, à son âge, beaucoup trop long sur la +vie et l'amour.</p> + +<p>Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse +des choses, bien douce à l'enfant privée de caresses. +Une volupté tendre lui vient des arbres, +du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé +de les serrer entre ses bras. Il y a, dans le +verger, un pommier vénérable qui a reçu, +lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres +lèvres pâles. Les fleurs, elle y plonge ses narines +palpitantes avec des appels de toute sa +bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, +un soir d'été, à demi nue, avec les garçons et les +autres petites filles... C'était un bain pris en +fraude. Donc point de costume. Elle a gardé +seulement sa fine chemise. Elle a aimé beaucoup +la fluidité de l'eau qui l'enveloppait d'une +pression égale, câline et frissonnante. Les enfants +ont comparé entre eux la force de leurs<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span> +jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant, a renversé dans +l'eau les fillettes. Les bras ont été +pressés sous la bouche de l'adolescent, les +nuques effleurées, parmi les éclaboussements +d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la +gagne, Nora, et la console....</p> + +<p>... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on +beaucoup trop l'enfant sans mère +et sans amis; et peut-être serait-il temps de +l'envoyer dans une «bonne pension».</p> + +<p>C'est l'idée de M<sup>lle</sup> Marthe, qui dit naïvement +à M. Mitry:</p> + +<p>—Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est +pas trop tard!</p> + +<p>S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est +trop tard pour refaire cette âme. Rien n'y sera +effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon +qu'on s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et +trop tôt elle appelle la vie. Et plus rien ne peut +empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre la +ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les +libertés qu'elle se donne, l'amour pourrait la +sauver encore—mais elle a sans doute oublié +Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour +elle.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXVIII">XXVIII</h2> +</div> + + +<p>Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier +fameux dans tout le pays, le fils de Maurin, +dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas +Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son +père l'a envoyé là pour qu'il «apprenne» chez +un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien +de marine, philanthrope aimable et polyglotte, +qui enseigne à Jacques l'histoire, l'allemand et +l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier, Jacques, +grâce à toute cette science, pourra faire de +grandes affaires.</p> + +<p>Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», +Jacques se loue en journée, et l'autre matin il +est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de liège». +A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand +et l'anglais, et qui connaît La Vallière et M<sup>me</sup> de +Pompadour, est charmant, avec son ombre +de moustache à peine marquée, ses vêtements +de toile toujours bien propres et reprisés consciencieusement, +ses jambières de toile à voile, +son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette +de leveur de liège.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span></p> + +<p>—Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, +d'avoir un petit lièvre vivant, que mon père a +rencontré dans le bois?</p> + +<p>—Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!</p> + +<p>—Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du +lait—mais il mange déjà du thym.</p> + +<p>Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, +peut-être un peu jaloux, n'en dit rien. Et puisqu'un +petit lièvre vivant plaît à la maîtresse, +il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez +sur le petit nez mobile du levraut et tous deux +s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le +lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, +balance sa tête de haut en bas, de bas en +haut, flairant; puis, tout à coup, ses longues +oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos +et il se rase contre terre: il craint un danger. +Alors, avec des cris de joie, Nora le cache dans +sa poitrine, sous ses deux bras.</p> + +<p>—Vous allez l'étouffer, mademoiselle!</p> + +<p>Elle le prend à deux mains, l'élève à elle +comme un enfant et, à son tour, baise le joli +museau mobile qui, doucement, se met à rendre +la caresse... Une mignonne langue rose, +chaude, tendre, court sur les lèvres de Nora.</p> + +<p>—Eh bien!... Et moi? dit Jacques.</p> + +<p>Et ils s'embrassent tous trois, frémissants +d'aise, jusqu'à ce que Jupiter avance, d'un +mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, +sa grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXIX">XXIX</h2> +</div> + + +<p>Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une +brusque décision de son père, a dû quitter pour +aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde, et +dans quelle saison, hélas! au commencement +du printemps! quand les rossignols arrivent!...</p> + +<p>Au lieu de la plage et des bois, la cour; au +lieu de la chambre où est cachée la clef de la +bibliothèque, le dortoir aux lits de fer, froidement +alignés; au lieu des caresses du petit +lièvre, les bons points ou les pénitences.</p> + +<p>La régularité de toute cette vie d'écolière +l'exaspère. Pour la conduire ici, on a dû parlementer +beaucoup. Elle a fini par se laisser +convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la +chercher si elle n'était pas contente; elle a espéré +que la nouveauté des choses lui serait +agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir +M<sup>lle</sup> Marthe serait le bonheur, et qu'elle laisserait +là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines.</p> + +<p>Bien au contraire, elle les a emportées toutes<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +avec le regret de ne pas les souffrir au lieu où +elle a coutume, où l'habitude seule lui est une +joie par elle-même.</p> + +<p>Dès le moment où elle a passé la grille du +couvent, elle a éprouvé une grande envie de +pleurer et comme une détresse. Elle a examiné +autour d'elle les choses, les êtres, les murailles, +les visages, et trouvé aux uns comme aux autres +un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité. +Tout le monde était pourtant aimable, +poli, mais cette politesse, de la part de gens +qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas, +ne l'a point touchée, lui a presque semblé moqueuse, +et elle s'en est défiée. C'est une sauvage.</p> + +<p>Nora s'est aperçue alors que les objets qui +nous semblent indifférents nous tiennent parfois +fortement au cœur. Elle se rappelle la <i>figure</i> de +certains arbres du parc. Elle revoit dans sa +pensée leur physionomie particulière, avec tel +trait, tel détail auquel, paraît-il, son affection +était attachée. Elle regarde le grand platane +de la cour du couvent, et il lui fait l'effet d'un +méchant étranger. C'est un intrus dans sa vie. +Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot; +elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse +qui vient lui parler, lui donner certains renseignements. +Nora la regarde et pense à Catri et +même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime +l'une et l'autre, au fond, même Marthe, pour +que le visage inconnu de la sœur renouvelle en<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée +de tout et de tous, qui l'a saisie dès l'entrée +au couvent.... Pourtant, là-bas, à la maison, +Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui +semblaient pas tendres, ne s'occupaient pas +beaucoup d'elle; comment se fait-il qu'elle les +regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages +de là-bas, repassent dans son imagination. +Elle voit Antoine et le jardinier, les remises et +l'office, le perron, le corridor, le salon de la +villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de +sa maison sont toutes dans son cœur, vivantes +et parlantes.... Oh! le salon où est le portrait +de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir +tout à l'heure, si elle en a envie! Et la chambre +mortuaire où sont les chers objets qui ont appartenu +à sa mère, le lit, la broderie, les livres, +et ce diamant noir, le joyau rare devant lequel +elle est restée souvent en extase, tristement +rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir tout +cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui +est intolérable, se présente à elle avec violence, +ne la quitte plus, lui devient une persécution. +Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique, +dure, de son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait +toujours quelque chose de lui,—un +changement brusque, un retour aux tendresses +passées. Il reste, malgré tout, celui qui a tant +pleuré sa mère, qui a voulu la lui montrer +morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras +pour l'incliner sur le visage glacé.... Oh! mon<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span> +Dieu! sa vie d'enfant misérable, pourvu qu'elle +s'écoulât parmi les choses accoutumées, près +des êtres mêmes qui la font souffrir, son existence +de martyre maudite, c'était donc du bonheur,—pourvu +que le nid, que la maison +fussent proches!</p> + +<p>Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il +semble qu'on soit aimé, c'est peut-être tout le +bonheur possible!</p> + +<p>Où es-tu maintenant, bon petit Jacques? +Quel animal sauvage as-tu capturé?</p> + +<p>—Il y a si longtemps que tu m'as promis un +écureuil, Jacques, avait dit Nora en partant,... +je ne l'aurai donc pas!</p> + +<p>Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des +petites, vient d'être punie sévèrement parce +qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau +apprivoisé, qui pépiait et troublait la +classe....</p> + +<p>Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant! +Un chien s'est glissé l'autre jour dans la +cour, on ne sait pas comment,—un bel épagneul +blanc.... on lui a donné la chasse à coups +de balai.... Oh! Jupiter! mon Jupiter! qui me +rendra tes bons grands yeux toujours tournés +vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi, +de chez tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait +voulu te séparer de moi pour toujours..., mais +sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander +à te rejoindre. Je veux te retrouver... Sans +doute, tu passes tes journées assis sur le perron<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +de la villa ou bien devant la grille du parc, à +regarder le chemin par où je suis partie, par +où tu penses que je vais revenir... Il avait fallu +t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes hurlements +de douleur me fendaient l'âme.... Comment +ai-je pu accepter une heure seulement +l'idée de te quitter... mais patience!... je vais +écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher, +avant dimanche.</p> + +<p>Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais +on ne lui répond pas. Elle pleure et pâlit, et +maigrit de jour en jour. Elle est ici comme une +hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni +marcher. Elle manque d'espace, d'air, d'horizon, +de terre même.</p> + +<p>Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient +pas la chercher, Nora ne songe plus qu'à s'évader. +Elle veut aller souffrir encore aux lieux où +elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela. +Surtout, elle veut revoir Jupiter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXX">XXX</h2> +</div> + + +<p>Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,—et le +triste sanctuaire où sa mère est morte.... Elle +profite d'une promenade pour se cacher derrière +une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque +argent. Elle prend tout simplement une voiture +et se fait conduire à Cavalaire. A chaque tour +de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de +sa maison, elle voit tout en beau, maintenant. +Elle n'est pas loin de trouver quelques bonnes +qualités à M<sup>lle</sup> Marthe et même de pardonner à +son père.... Ce qu'elle lui pardonne le moins, +c'est de garder Marthe. Pourtant elle ne croit +pas encore que la rusée Allemande ait pris la +place qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora, +là-dessus, s'est peut-être trompée....</p> + +<p>La voiture arrive au bord de la mer, au +Lavandou, et Nora s'exalte tout de suite au bruit +des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route +suit exactement la mer, les dentelures du rivage. +Dans ce voyage, seule, en voiture, Nora de plus<span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span> +en plus s'excite. Elle a commencé son roman. +Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le +bruit de la mer, battant contre le pied des montagnes +des Maures, du Cap Noir au Dattier, +l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La +liberté la grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et, +à chaque tournant de route, Nora croit découvrir +sa maison... Chaque fois son cœur lui +échappe pour voler au-devant d'elle-même.</p> + +<p>Elle débouche enfin en vue de la plage de +Cavalaire. Il est tard, neuf heures du soir, et +Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une +clarté prestigieuse.</p> + +<p>A son cocher, que cette enfant si petite et si +sûre d'elle-même n'a pas cessé d'étonner, Nora +donne le prix convenu, et gagne à pied le portail +du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle +n'en sait rien. Le mystère lui plaît. Elle veut +surprendre la maison, jouir des étonnements, +des colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité, +elle ne sait pas ce qu'elle espère....</p> + +<p>Elle rencontre une ombre.</p> + +<p>—C'est vous, mademoiselle Nora?</p> + +<p>—C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau, +ici?... Oui, me voilà, je suis bien contente. +Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle....</p> + +<p>Jacques ne peut achever. Nora entend un +sanglot....</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement.</p> + +<p>Et Jacques, suffoqué:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p> + +<p>—Jupiter est mort!</p> + +<p>Nora croit mourir elle-même, tout debout. +Elle chancelle, cherche un appui, n'en trouve +pas et s'assied par terre.</p> + +<p>Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont +passé. Jupiter a été mordu. Il a fallu l'abattre... +Et Junon aussi.</p> + +<p>—Mais c'est horrible, Jacques!</p> + +<p>—C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y +a rien à dire. Les chiens fous, c'est comme ça. +Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé!</p> + +<p>—Tu as refusé, toi, Jacques!</p> + +<p>—Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu. +Alors, on m'a demandé à moi. Monsieur Mitry +m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas: +vous l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je +n'aurais pas pu.</p> + +<p>—Oh! Jacques!</p> + +<p>—Mademoiselle?</p> + +<p>—Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse, +Jacques.</p> + +<p>—Je comprends bien, mademoiselle.</p> + +<p>—Il faudra venir me voir, dis, souvent?</p> + +<p>—Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle.</p> + +<p>Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il +l'embrasse.</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus +faim. Elle est stupéfaite. La nouvelle est si terrible +qu'elle en demeure consternée, muette.<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span> +Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage. +Vraiment, c'est trop, c'est trop de malheur. +Elle ne veut plus réfléchir à rien. La fatigue +est trop forte. Elle voudrait seulement un +peu de repos et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter, +ce soir, toute scène de reproches, de rentrer +dans sa chambre sans être vue, et de dormir, +si c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée +et sans rêve.</p> + +<p>Voici le perron de la villa, tout blanc sous +la lune. La porte est grand'ouverte. Nora s'approche +des fenêtres du sous-sol qui brillent au +ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle +regarde. Les domestiques sont tous à table. Le +moment est donc favorable pour n'être pas +aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement +le perron.... Il n'y a de clarté qu'aux +fenêtres du premier étage, celles de son père. +Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que +fait-elle donc? Elle retire ses chaussures, afin +de marcher sans faire de bruit, et les laisse là, +dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe.</p> + +<p>D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres; +elle connaît si bien la chère maison, la +maison où sa mère est morte!</p> + +<p>La voici au premier étage. La porte de la +chambre où elle a vu, d'en bas, la lumière, est +fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle obscur +du palier, brille comme une étincelle.... +Elle a la curiosité de regarder, par ce trou lumineux +qui s'offre.... Elle approche lentement,<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span> +à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite +pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon +Dieu, pour qu'elle ait fléchi sur ses deux jarrets +où elle a ressenti une douleur vive comme si +on les eût fouettés brusquement d'un coup de +tranchant de hache? En regardant la hachette +de Jacques Maurin frapper le tronc des arbres, +elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de +douleur nerveuse. Elle chancelle et se retient +au mur. En même temps, quelque chose, dans +son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous +ces mouvements intérieurs, c'est de la douleur +déroulée, repliée, tordue sur elle-même. C'est +un mal physique, atroce. C'est le mal que François +Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait +Thérèse si elle voyait ce qu'a vu Nora... et qu'elle +éprouve peut-être, car peut-être la morte est-elle +présente et souffrante au cœur de l'enfant. +Nora souffre comme une épouse trahie. Qu'a-t-elle +donc vu? Elle a vu M<sup>lle</sup> Marthe et son père +ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc +pris enfin la place de Nora, à table, la place de +la maîtresse de maison, «celle de maman»! +Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier, +frapper du pied, pousser des cris aigus, se rouler +à terre, se meurtrir, rouler du haut de l'escalier +jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle +veut leur donner à tous deux le remords de la +voir souffrir ainsi... de la voir mourir peut-être... +«Oh! mourir, pourquoi pas mourir?... Maman, +quand je l'ai embrassée morte, semblait si<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span> +calme, si reposée, presque heureuse... Pourquoi +pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on meurt +pour fuir les peines insupportables, pour oublier, +et aussi, quelquefois, pour désespérer +ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore et de +nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait +horreur et qui l'attire. Non, non, elle ne s'est +pas trompée.... Il l'a prise entre ses bras... et il +l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le +plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre +blanc. Ses petits pieds déchaussés courent vite +et en silence. Sous la clarté lunaire, fantastique, +elle descend le perron, toujours courant. Elle +veut mourir, retrouver sa mère.... La mort est +vaste sans doute, et peuplée, mais sa mère la +voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre.... +Comme la grève est longue!... on dirait une +route, qui ne mène nulle part! Comme la mer +semble froide sous le scintillement diamanté +du reflet de la lune!... Voici le sable, où tant +de fois elle a joué, Nora, avec Jupiter.... «Mon +Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait +de l'apprendre, Nora souffre de la mort de +son chien aimé; alors seulement elle comprend +qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se +fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire +un jour, une heure, une minute, à la bonté de +Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non, non! +personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est +mort!» Et Nora pense que si elle survit, +chaque jour sera désormais un supplice pareil<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span> +à celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant +cette porte. L'image de son père embrassant +Marthe surgit de nouveau dans son esprit, +comme en pleine lumière; de nouveau quelque +chose de mauvais, au plus profond de son cœur, +éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement +de la jalousie crispe sa chair, la rend +folle.... Oui, c'est cela: mourir! il faut mourir.</p> + +<p>Une grande tartane, sur l'eau, près de la +grève, sommeille, haute, profilée en noir sur +le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane +à terre, les <i>lesteurs</i>, les ramasseurs de sable, ont +établi un pont volant fait de longues planches +ajoutées bout à bout, qui portent, au point de +raccord, sur des barriques posées debout +dans la mer... Nora sait que, sur la plage de +Cavalaire, la mer, peu profonde tout au bord, +le devient tout à coup à quelques mètres du +rivage, parce que ces tartanes enlèvent beaucoup +de sable chaque jour.</p> + +<p>A l'endroit où la tartane est mouillée, il y +aura assez d'eau sans doute, pour noyer une +enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle +étroite. Les longues planches fléchissent +et grincent un peu... Ne va-t-on pas la voir, +du bord? Non, le temps est calme. L'homme +qui devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi. +Personne, pas un douanier sur la plage. +La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau. +Arrivée au bout du petit pont, elle a peur... +mais le souvenir lui revient brusquement de<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span> +tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et maintenant +Jupiter est mort!... La fillette de douze +ans se répète la phrase toute faite: «J'ai tant +souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit pas qu'on +puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des +douleurs de femme au cœur d'une enfant sont +plus poignantes, puisque les cœurs d'enfant +sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs +sont les mêmes. Et puis, quand Nora est +résolue à quelque chose, elle l'accomplit; un +dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent +jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de +ses résolutions. Elle a fermé les yeux et s'est +laissée aller dans la mer, par côté, comme +une chose rigide qu'on a poussée... et qui +tombe.</p> + +<p>Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais +sous ce vertige de terreur,—Nora, qui depuis +le matin n'a pris aucune nourriture,—Nora, +au contact de l'eau, au toucher de la +mort, qu'elle a cru reconnaître—si froide!—Nora +s'est évanouie.</p> + +<p>La grande vague paisible la prend aussitôt, +la soulève, maintient, à la surface, son petit +visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe +de sa volute écumeuse comme d'une grande +caresse, et la pousse, d'un seul élan, au rivage +qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a +refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre +encore, petite Nora. La mort ne veut pas de +toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer;<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span> +c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et, +dans sa robe de deuil, dans sa robe noire de +couvent, qui colle sur son petit corps grêle et +nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras +inégalement étendus, ses noirs cheveux dénoués +gardant autour de sa tête l'ondulation de +l'eau qui lentement se retire, Nora dort sous +la lune...</p> + +<p>Quelques minutes, tout cela n'a pas duré +davantage, et l'enfant se réveille... «Oh! qu'il +fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si, +puisque me voilà toute ruisselante et voici la +mer qui tantôt m'a prise... oh! oui, il fait +froid!... mais puisque j'ai encore quelques instants +à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher, +si je le puis, dans le lit de maman, +dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée +morte... oh! maman! maman!»</p> + +<p>Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le +parc. La saison est bonne, c'est le printemps. +Elle a froid pourtant... Elle marche avec peine. +Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne +vers la maison. Là, rien n'a changé depuis +tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe. +Elle monte l'escalier comme tout à l'heure. +Elle remarque que, derrière la porte funeste, +il n'y a plus de lumière; on aura, au +dedans, tiré la portière, mais sa pensée s'embrouille. +L'enfant a sommeil. La lassitude +l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va +droit à la porte du sanctuaire funèbre, et<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span> +l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour, +toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de +fatigue, ses vêtements mouillés. Et voici Nora +toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache au +lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de +satin. Elle sait qu'on a mis là-dessous les plus +beaux draps de sa mère... Les voici, tout +brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y +plonge son pauvre petit corps frissonnant qui +va enfin goûter, croit-elle,—puisqu'elle s'est +noyée,—un repos sans fin. Car Nora, épuisée, +folle de ses grands chagrins, s'est ingénument +couchée pour mourir...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXI">XXXI</h2> +</div> + + +<p>—Il y a là, monsieur, un exprès qui nous +annonce que mademoiselle Nora s'est échappée +hier du couvent!</p> + +<p>C'est une rumeur dans toute la maison. Les +domestiques sont consternés et M<sup>lle</sup> Marthe +elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux, +l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés +d'amour et de pitié. Rien n'est pur d'alliage, +pas même le mal: il ne va pas sans quelque +bien.</p> + +<p>François Mitry donne des ordres. On attelle +pour porter des dépêches au télégraphe de +Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver +au château, il demande M<sup>lle</sup> Nora; on l'interroge.</p> + +<p>—Je l'ai vue hier soir, dit-il.</p> + +<p>Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète +autrement, et quand Jacques explique: +«J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de +Jupiter:»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span></p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses +deux mains sur sa tête. Elle en mourra! elle en +est morte!</p> + +<p>Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, +violente, sombre. Elle a pu,—oui, +avec sa nature!—songer à mourir! On court +sur la plage, et François Mitry le premier... +Hélas! il reconnaît sur le sable la trace des +tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds +mignons de Nora, impossible de s'y tromper. +Jacques les reconnaît bien, lui aussi; il pleure: +«Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur +déchiré. Est-ce qu'il a tué cette enfant? On +s'efforce de lire les traces, mais elles vont et +viennent en divers sens; elles s'embrouillent... +Nora s'est promenée un moment ici, avant de +se décider...</p> + +<p>—Monsieur Mitry! monsieur Mitry!</p> + +<p>C'est encore Jacques qui appelle. Le petit +leveur de pièges est habile à reconnaître dans +les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix +rouge...</p> + +<p>—Ici, ici, voyez!</p> + +<p>Et du doigt il désigne, sur la passerelle de +planches où les lesteurs en ce moment même +vont et viennent, l'empreinte du petit pied +mouillé et terreux... On la retrouve tout contre +le bateau, à l'autre extrémité. Et là, plus de +doute, sur le bateau Jacques a ramassé un +ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux +tressés de Nora... François Mitry l'arrache aux<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span> +mains de Jacques, ce ruban, et il le baise; car, +si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait, +oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, +maintenant qu'il serait trop tard!</p> + +<p>Les lesteurs interrompent leur travail, on +fouille l'eau aux environs; on interroge la mer; +on met le canot de la tartane à flot; les douaniers +accourus proposent leur petite embarcation; +il y a aussi celle de Mitry, et toute la +plage s'anime de la même inquiétude et retentit +du même appel que prolonge l'écho de la colline:</p> + +<p>«Nora! Nora! Nora!»</p> + +<p>—Hélas! monsieur, vient dire M<sup>lle</sup> Marthe, +les petits souliers de mademoiselle sont dans +le corridor, presque cachés sous le bas d'une +portière qui traîne...</p> + +<p>François Mitry regarde Marthe d'un regard +profond... Sa fille est donc entrée hier soir, dans +la maison! Leur porte était bien mal fermée... +ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez +lui, il entre, il ouvre toutes les chambres... Qui +sait?</p> + +<p>Puis, un trait de lumière frappe son esprit... +La chambre de Thérèse!</p> + +<p>Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, +dans cette chambre; il l'a abandonnée. Catri +s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit, +pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère +soigneuse, changer les draps une fois par +<span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span>an, assure M<sup>lle</sup> Marthe, le jour anniversaire de +la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a +aussi une vague idée superstitieuse: il faut +plaire aux morts.</p> + +<p>Pour la première fois depuis cinq ans, il va +entrer dans cette chambre qui est séparée de la +sienne par un spacieux cabinet de toilette, +condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec +un frisson, à entrer dans cette chambre terrible +où elle est morte, où il a tant souffert!...</p> + +<p>Et voici que cette chambre est aujourd'hui le +lieu de sa suprême espérance... Oh! si Nora n'y +était pas! ou si Thérèse allait lui apparaître!.. +Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui +passe aux heures fatales.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXII">XXXII</h2> +</div> + + +<p>Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés, +fait face à la porte et, sur l'oreiller, tout de +suite il aperçoit une tête, une tête pâle aux yeux +fermés,—et qui respire.</p> + +<p>Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse? +La ressemblance, en tous cas, est terrible. +C'est plutôt la mère apparue dans la fillette. +Dans l'enfance de la petite il y a l'expérience +de la mère, et toutes les deux ont souffert par +lui le même supplice, et toutes les deux sont +là, pleines de reproches, et pourtant muettes!</p> + +<p>Il est debout, et il regarde. Autour de lui, +tout est en place comme il l'a voulu. La broderie +commencée, le nécessaire ouvert, le livre +avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant +l'ancienne vie paisible de l'aimée, tant +haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie +sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de +l'époux. Dans la cheminée, les bûches entières, +noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span> +découverte, mais, au-dessus du lit, sous les +rideaux hauts et légers, le grand christ d'ivoire, +sur le fond de pourpre sanglante, appelle le +pardon et les infinis d'amour.</p> + +<p>Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les +cheveux, d'un noir de deuil, entourent la face +endormie, blanche comme le drap brodé qui +couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle, +la petite chaîne d'or, où est suspendue la médaille +bénite que sa mère avait portée aussi tout +enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur +la broderie des draps, le long de son corps, et +ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à +celles de sa maman morte, se sont écartées durant +le sommeil. La paume en l'air, un peu ouvertes, +à demi refermées, elles ont quelque chose +de doux et de pitoyable que jamais on ne leur +a vu, car Nora, à peine éveillée, est toujours +fière, en révolte, et crispe toujours ses petits +doigts prêts à combattre; mais en ce moment, +dans la sincérité du sommeil, ses mains détendues +ont l'air de demander à la vie on ne sait +quelle petite aumône d'amour, de pitié et de +pardon.</p> + +<p>François Mitry voit tout cela et le conçoit +clairement. Sous le viveur déterminé d'aujourd'hui, +sous l'ironique, qu'une blessure +empoisonnée a rendu fou et méchant, l'homme +ancien, l'époux, le père s'éveille; il regarde +Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de +l'enfant, de plus en plus lui semble être celui<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span> +de la mère. Elle est là, morte et vivante, et, +muette comme elle est, il l'entend pourtant +qui lui parle... Langage confus, que rien ne +peut rendre, mais dont le sens est trois fois +limpide:</p> + +<p>«Oh! François!—murmure la morte avec +la voix que les cœurs entendent,—François, +mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi +es-tu si changé?</p> + +<p>«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir +ce visage de dureté, ce cœur sans amour et +sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?... +Il y a des paroles que les morts ne peuvent dire +aux vivants, car il faut, pour des fins inconnues, +que les destinées suivent leur cours, mais il +est des choses que nous pouvons inspirer à ceux +qui souffrent encore la vie, et qui se trompent, +sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher +malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans +l'ombre où sont les rêves des morts. Sur une +enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est +le fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser, +tu frappes des coups de géant, follement acharné +contre la petitesse et l'innocence. Et chacun de +tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur +ma poussière, sur mon rêve de morte, sur la +part de moi-même qui, éternellement, flotte +autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître. +Je ne puis pas la protéger, hélas! car la +mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses +et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +fins inconnues qui veulent le secret. Et vainement +je fais effort, dans mes liens de morte, +pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu +qui fait obscures les destinées, ne veut pas. Il +a ses raisons qu'il faut croire et obéir, et c'est +là, ô cher bourreau plus misérable que moi, +c'est là le martyre des morts qu'on offense, de +se sentir eux-mêmes et de ne pouvoir pas se +communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui, +regarde, je suis tout entière présente, sous le +visage de mon enfant. Elle est venue au-devant +de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme +elle avait fait tout ce chemin,—si petite, perdue +et seule,—j'ai pu la joindre,—elle était +si près!—et me voici en elle...</p> + +<p>«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant? +Le doute seul est quelquefois un crime. La +réalité des preuves peut n'être qu'une apparence +vaine. On a vu des innocents condamnés à tous +les supplices. L'erreur parfois se fonde sur des +réalités saisissantes qui sont le mensonge des +choses, l'invention d'un démon qui guette la +faiblesse de l'esprit des hommes, et qui +s'acharne à leur faire nier l'amour, la foi +d'amour, la sainte confiance... Et si le destin +t'avait tendu un piège, s'il t'avait trompé, qu'en +dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami perdu, regarde-moi +vivre et souffrir sur le visage de cette +enfant. Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis +là, dans le pli de sa lèvre infiniment triste, dans +son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span> +sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô +malheureux... (aimé encore, parce que ton doute +horrible est encore de l'amour, et ta cruauté +de l'amour aussi), quand même tu m'aurais +persécutée justement, que t'avait fait la toute +petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au +pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble +chien que tu as un temps éloigné d'elle, et donné, +en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer et la +protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle +était petite et faible et seule... Il n'avait pas +besoin de parenté avec la fille des hommes... Il +l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes... +Il n'y a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un +cœur dans les univers, qu'un amour dans l'éternel... +et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi +enfin, dans la mort double que tu m'as faite. +Visite-moi dans l'éternelle angoisse... Un baiser, +mon François, sur le front de l'enfant, arrivera +au cœur inconnu que conservent, dans la mort +même, les femmes qui ont su aimer, et toutes +les mères des orphelins...»</p> + +<p>Ce sourd langage de pitié se parle dans le +cœur de François Mitry. Aucune parole ne saurait +le rendre; c'est un murmure infini, et le +timbre des mots ne le transmet pas; il est +pareil à ce bourdonnement de la mer au creux +des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur +universel y est pourtant contenu tout entier.</p> + +<p>Et François Mitry, désarmé une seconde, se +penche sur ce lit qui est un lit funèbre, et baise<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span> +au front l'enfant qui ne se réveille pas. +Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il +ramène sur ses pauvres bras grêles, le drap +souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement +mal. La respiration est tranquille, égale. Il tire +les rideaux, fait de l'obscurité, et puis, rassuré, +il se retire sur la pointe du pied et va +donner des ordres pour que personne ne fasse +de bruit. Il faut qu'elle dorme, l'enfant douloureuse...</p> + +<p>Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau +aux lettres fatales qui gisent, là, dans l'ombre +d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les relire. +Il <i>sait</i> qu'elles existent. Elles sont là, implacable +trace d'un fait que rien ne peut changer. Ce +qu'elles lui ont dit, elles le répéteront obstinément... +Non, il n'a pas besoin de les relire... il +les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre +la précision des mots écrits et des faits, rien, +aucun songe, aucune hallucination, aucun cri +sorti de la tombe.</p> + +<p>Et le cœur de François Mitry, amolli un moment +par la vue de la pauvre enfant endormie, +s'endurcit de nouveau et renie cent fois +l'amour.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXIII">XXXIII</h2> +</div> + + +<p>Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, +le jour même où il l'avait repoussée +brutalement loin de lui, jetée contre terre et +blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas +les retours de tendresse de son père; elle ne +sut pas qu'il l'avait baisée au front. Quand elle +le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, +avec une nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. +Elle en conclut qu'il reconnaissait ses torts, et +que la volonté qu'elle avait montrée de mourir +n'avait pas été inutile: il avait compris.</p> + +<p>A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même +des réflexions inspirées par la mort, +François Mitry résolut, mais froidement, de se +montrer plus indulgent pour Nora. La voix +d'outre-tombe avait remué en lui des profondeurs +trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès +le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être +le malentendu eût-il cessé peu à peu entre +l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y prêter,<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span> +mais elle était d'une fierté plus indomptable que +jamais. Sa résolution de mourir avait effrayé +tout le monde autour d'elle. Cette action, qui +n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle +le sentit, et commença à gouverner tyranniquement, +avec des attitudes d'orgueil et des paroles +d'insolence,—plus marquées que jamais.</p> + +<p>Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, +en revenant de Nice, ne trouva rien de mieux, +pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux, +que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet +de grand prix, le fermoir étant orné d'un +brillant assez gros, et le cercle, çà et là piqué +d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir +que, pour plusieurs raisons, le choix d'un +bijou n'était pas heureux. Nora, en effet, avait +remarqué que M<sup>lle</sup> Marthe, depuis quelque temps, +se parait comme une châsse. L'enfant n'avait +pas eu de peine à deviner que bracelets, colliers, +boucles d'oreilles et chaînes de montre, +offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement +la générosité, mais surtout la reconnaissance de +Mitry. Elle entendait fort bien que tout cet étalage +de bijouterie répondait, comme un remerciement, +à des services exceptionnels. Elle-même, +Nora, ne portait jamais de parure. Elle +n'en avait pas besoin dans ses courses à travers +bois, et son goût de fillette pour ce qui brille +se satisfaisait assez durant les heures qu'elle +passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants +et dormant derrière leur vitrine, et qui<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span> +parlaient, ceux-là!... Le diamant noir, à lui +tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur +de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment +singuliers, pour étonner Nora et pour +la tenter.</p> + +<p>Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit +et il le fut logiquement parce qu'il n'aimait pas +la pauvre petite.</p> + +<p>Après les graves événements dont le souvenir +était entre eux, il l'eût touchée à coup sûr, en +lui offrant un rien, une fleur cueillie pour elle, +une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.</p> + +<p>—Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en +votre absence, dans votre chambre, un petit +souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice. +C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne +déparera pas votre boîte à bijoux quand vous +serez une femme. J'espère qu'il vous fera plaisir.</p> + +<p>Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, +pleins d'indifférence.</p> + +<p>—Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.</p> + +<p>Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, +crut revoir une scène qu'elle n'oublia jamais, +celle qui l'avait poussée à fuir la maison, à +courir vers la mort,—et elle ajouta méchamment, +pâle et les lèvres minces:</p> + +<p>—C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut +donner ces souvenirs-là... Et, avec votre permission, +je lui offrirai celui dont vous me +parlez; il est vraiment trop riche pour une +jeune fille et il lui ira mieux qu'à moi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p> + +<p>Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait +bien faire acte de vengeance, mais elle ne se +doutait pas de toute la portée de ses paroles.</p> + +<p>La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:</p> + +<p>—J'ai, moi, les bijoux de maman!</p> + +<p>Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. +Il s'irrita au contraire:</p> + +<p>—C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise +à offrir à mademoiselle Marthe, le bijou +que vous trouverez dans votre chambre.</p> + +<p>Nora pensait aussi que son père aurait pu lui +remettre ce souvenir au lieu de lui annoncer +qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout simplement, +n'avait pas osé. Il avait senti, sans +y croire, le refus possible.</p> + +<p>Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que +Nora lui avait rapporté... Il en éprouva une sorte +d'humiliation et garda un ressentiment. La +leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible, +qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée +de plusieurs manières. Il n'aurait pas dû traiter +l'enfant tout juste comme il traitait sa maîtresse, +et s'il désirait vraiment la reconquérir, le +moindre témoignage de tendresse vraie aurait +été plus efficace.... Il y songeait un peu tard! +Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était +devenu grossier.</p> + +<p>Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible +qu'un sentiment: la crainte. Il craignit ses +impertinences, ses lubies, son intelligence, ses +divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span> +ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la +place qu'en effet il avait laissé prendre à +l'Allemande.</p> + +<p>Il eut peur surtout, et à chaque instant, de +pousser la révoltée à des résolutions extrêmes.</p> + +<p>Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, +il prit soin de se mieux cacher d'elle, ou +de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite il +était vaincu. Elle en abusa inexorablement, +tous les jours un peu plus. La volonté de +Nora devint souveraine en dépit de M<sup>lle</sup> Marthe +qui fut invitée à «ne pas faire attention»... +Conseil d'ailleurs superflu. Et comme les +communications affectueuses ne s'établirent +pourtant pas entre Nora et son père ni aucune +autre personne de la maison, il advint que la +petite maîtresse du logis n'y commandait pas +au nom de l'amour, mais de la crainte, une +crainte vague et sans cesse pénétrante, qu'on +avait de la violence de ses sentiments, de ses rancunes, +de sa haine.</p> + +<p>Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on +n'aime pas. Bientôt rien ne résista à ses fantaisies, +et elle fut libre.</p> + +<p>Elle eut une petite voiture attelée d'un âne +d'Alger, pas plus grand que Jupiter, et qui l'emmenait +seule, à droite, à gauche, sur les chemins +déserts et charmants qui suivent les caprices +de la côte. Elle eut un petit cheval arabe, +nerveux et souple, qui, enjambant bruyères et +romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span> +montagne les plus ardus ou qui, le long de l'immense +plage de sable, l'emportait en des galops +effrénés, sa longue crinière et sa queue noires +battant son col et son flanc d'un gris rosé et +doré, ses sabots faisant rejaillir l'écume des +vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, +qu'elle apprit à manier et qui lui donnait pour +empire tous les creux des rochers jusqu'au +Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.</p> + +<p>Elle avait treize ans; elle était de taille +exiguë, très bien proportionnée, ce qui faisait +son charme et toute sa grâce;—et, si petite +et si jeunette, elle avait le train d'existence +d'une orpheline riche, qui échappe au tuteur +amoureux et faible.</p> + +<p>Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin +qui les lui avait données.</p> + +<p>Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, +fameuse dans toute la Provence pour les +chevaux qu'on y élève et pour ses courses annuelles, +le petit Maurin, dès l'enfance, avait +gardé les poulains; il montait à cheval comme +un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le +cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le +cheval nu, il le poussait dans les vagues, et il +parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions +sur la bête lancée à la nage, que Nora +voulut les connaître par elle-même. Et il lui +arriva dans un coin désert du rivage, de quitter +tous ses vêtements et, à cheval à la manière +d'un homme, les genoux serrés, les jambes<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span> +pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à +peine naissante, frémissante au souffle du grand +large, ses cheveux flottant sur ses épaules et +noirs comme la crinière de sa bête, elle avait +goûté la volupté d'être libre et nue au plein air, +et d'entrer ainsi dans les vagues qui les enveloppaient +tous deux de caresses fluides, fuyantes +et rapides. La bête, sous elle, ondulait comme +la vague même, et, dirigée vers l'horizon, +donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée +vers les infinis perdus, par un chemin que ne +peuvent suivre que les navires et les monstres +marins. Parfois la bête capricieuse, pour se +débarrasser de l'enfant, baissait brusquement +sa tête enfoncée sous les eaux, plongeait tout +entière, et Nora regagnait la terre à la nage, +seule, heureuse et comme fière d'être semblable +à une bête des eaux ou à quelque fée marine +des <i>Mille et une Nuits</i>.</p> + +<p>On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on +pousse obstinément, malgré eux, vers le large, +s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le rivage +et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à +la mort..... Elle espérait toujours, vaguement, +cette folie. Et, en attendant, elle en réalisait +d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son +petit poing la queue de son cheval qui, après +s'être débarrassé d'elle, retournait au rivage, +elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans +son sillage, roulée cent fois sur elle-même +dans les grondements de l'écume...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p> + +<p>A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que +par des caresses, la volupté de vivre et de +rêver.</p> + +<p>L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces +aventures, lui mettait au cœur et dans l'esprit +un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui l'accompagnait +sans cesse. Elle aimait le vent qui +passe et elle voulait le suivre; l'hirondelle de +mer et la mouette qui rasent la crête des vagues, +y trempent l'aile et remontent; le bruit de +baisers que fait la feuille froissée contre la +feuille et le grésillement des galets que la vague +apporte, remporte, en les choquant par milliers +l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible +aux printemps, aux étés, au rythme des saisons, +aux variations des heures, sons et couleurs, +plus prompte à s'émouvoir des nuances du +temps, qu'une divinité des bois ou des eaux. +Son cœur se creusait pour ainsi dire; un vide +sans fond s'y faisait qui déjà appelait des +joies plus qu'humaines. Apaisée un peu tout +d'abord, mais non consolée par les choses que +M<sup>lle</sup> Marthe appelait ses distractions, Nora conçut +bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y +a de nécessaire et de respectable dans les humbles +occupations des existences ordinaires. Elle +gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd +désespoir, un éternel regret, et, en même temps, +elle avivait en elle une joie de vivre perpétuelle, +un bonheur purement physique, sans fin, +recommencé avec les matins et les soirs.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXIV">XXXIV</h2> +</div> + + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'avait pas tardé à se dire que +puisque M. Mitry renonçait à envoyer Nora +dans un couvent, le mieux était qu'elle prît +ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être, +dans la maison, le témoin gênant; rien de +mieux.</p> + +<p>Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques +objections.</p> + +<p>—Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos +promenades! Mademoiselle Marthe, cette enfant +n'est pas assez surveillée.</p> + +<p>Mitry a des scrupules.... mais M<sup>lle</sup> Marthe a +bientôt fait de les calmer. Elle le persuade aisément; +au fond, voir Nora le moins possible, voilà +tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui +elle est, à quel infâme couple elle doit et la +naissance et le droit odieux de porter traîtreusement +son nom à lui, il ne demande plus rien. +Éloigner Nora afin d'oublier,—faire du bruit, +jouer, recevoir, courir les lieux dits de plaisir,—toujours<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span> +afin d'oublier,—voilà qu'elle était +sa vie, sa volonté fixe.</p> + +<p>Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il +retrouvait ses visions, Thérèse et Lucien, dont +les fantômes hantaient ses cauchemars ou exaspéraient +ses insomnies. Seule, Marthe le consolait +à chacun de ses retours à Cavalaire; en +sorte qu'il avait toujours plus de reconnaissance +pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait +toute sorte de consolations et de soins, +avec des discrétions parfaites; débouchait en +silence à son chevet les flacons de chloral ou +d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes.</p> + +<p>Ses rages ne se calmaient donc pas? Non. +La jalousie avait dans son cœur les caractères +d'une maladie chronique. Et, de temps à autre, +il avait encore à souffrir des crises aiguës.</p> + +<p>Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible +que leur avait donnée Nora, et lorsque, +pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à +la contrarier le moins possible, il eut pourtant +avec elle une scène qui mit entre eux un +nouveau grief, inoubliable.</p> + +<p>Elle chantait, au piano, dans sa chambre. +Mitry, dans la sienne, écrivait des lettres. La +belle voix jeune de Nora sortait par les fenêtres +ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait, +avec toute sa pureté, chez le malheureux +Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix qui +ressemblait singulièrement, depuis quelque<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span> +temps surtout, à celle de sa mère, chantait <i>l'Anneau +d'argent</i>, une des chansons favorites de +Thérèse:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses,</div> + <div class="verse indent0">Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné,</div> + <div class="verse indent0">Lorsque je dormirai très pâle sur des roses,</div> + <div class="verse indent0">Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné,</div> + <div class="verse indent0">Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil +froncé, le regard sombre. L'air et les paroles +de cette chanson l'impressionnaient également. +Il croyait voir Thérèse morte et il croyait +l'entendre vivante! C'était une impression trop +forte pour cet homme que poursuivaient des +visions de folie et qui, parfois, en avait conscience, +et s'épouvantait alors de lui-même.</p> + +<p>Aussi, comme Nora recommençait pour la +troisième fois sa chanson, il n'y tint plus, et, +se levant exaspéré, il appela:</p> + +<p>—Mademoiselle Marthe! mademoiselle +Marthe!</p> + +<p>Marthe se tenait toujours à portée de sa +voix.</p> + +<p>En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre +des platanes, sous les fenêtres de Mitry.</p> + +<p>—Je suis là, monsieur!</p> + +<p>—Ordonnez à Nora de se taire! cria François +brutalement. J'écris. Elle me gêne... +D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix, +ni son piano, dites-le-lui!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p> + +<p>La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en +pleine reprise du premier couplet. Nora avait +donc entendu?</p> + +<p>—Mademoiselle Nora! cria, à son tour, +d'en-bas, M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter +dans la chambre de la jeune fille.</p> + +<p>Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son +piano au milieu de sa chambre, l'avait ouvert, +et, un canif en main, elle en coupait, une à +une, toutes les cordes.</p> + +<p>—Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite. +Dites à mon père, je vous prie, qu'il +n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix, +pas plus que mon piano. Mais dites-lui aussi +qu'en échange, puisque la maison m'est rendue +insupportable, je veux du moins, au dehors, +être de plus en plus libre. On a trouvé mauvais +hier encore que je sois rentrée, de ma promenade +à cheval, après le coucher du soleil. Je +rentrerai, à l'avenir, de mes promenades, +quand bon me semblera... On me laissera tout +à fait libre... En échange, j'irai chanter dans +les bois ou sur la plage...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe rapporta textuellement, deux +secondes plus tard, ces paroles à M. Mitry qui, +furieux, répliqua:</p> + +<p>—Qu'elle aille au diable!</p> + +<p>Nora, qui de sa chambre entendit ces mots, +répondit entre ses dents, pour elle-même:</p> + +<p>—Soyez tranquille; j'irai!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span></p> + +<p>Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les +collines ou sur la plage de Cavalaire, on entendait +au loin une voix qui ne semblait pas d'une +enfant, une voix pleine de charme, de pureté, +émouvante surtout dans les notes graves.... +C'était Nora, exilée de la maison paternelle, +qui chantait sa peine aux arbres, aux rochers, +à l'horizon, à la mer...</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Chante, mon cœur, la revoilà,</div> + <div class="verse indent2">La saison parfumée...</div> + <div class="verse indent0">La douleur qui nous exila</div> + <div class="verse indent2">N'est-elle pas calmée?..</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Chante, mon cœur, le revoici,</div> + <div class="verse indent2">L'été, faiseur de roses!</div> + <div class="verse indent0">Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi,</div> + <div class="verse indent2">Toutes les belles choses!</div> + </div> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="XXXV">XXXV</h2> +</div> + + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe envahit la maison que Nora, de +jour en jour, abandonne davantage.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'a nullement renoncé à ses +projets. Elle veut, tôt ou tard, épouser le maître +du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses +calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. +Elle arrivera. Nora mariée au plus tôt, avec +une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche +à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à +viser son but. Elle a parfaitement compris +qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc +patiente.</p> + +<p>M. Mitry, secoué des grandes passions finales +de la quarantaine, vit follement au dehors. +Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle +prend soin du linge, surveille la table,—et +sourit. Elle sait qu'à l'heure où les tisanes +quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra +indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle +attend le moment de mettre au service des<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span> +lassitudes du quadragénaire, peut-être de ses +infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses +connaissances de Lotte en friandises de malade, +tous ses talents de lectrice et de ménagère qui +sait tout dire en trois langues.</p> + +<p>Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs +reprises, M. Mitry est revenu très fatigué de +ses excursions à Monaco ou à Paris, ou simplement +dans les bois d'alentour, par les mauvais +temps d'hiver. Et il a bien compris que +M<sup>lle</sup> Marthe lui est indispensable.</p> + +<p>—Que deviendrait ma maison sans vous? +Vous êtes vraiment une précieuse et excellente +personne.</p> + +<p>Alors, tout en remerciant, M<sup>lle</sup> Marthe s'est +mise à parler de l'avenir de Nora, qu'elle +aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».</p> + +<p>—Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien +évident. D'abord, le soin de la maison en général +m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre +intendante et l'institutrice d'une grande fille de +cet âge. C'est tout à fait impossible. Et si vous +ne vous décidez pas à vous en séparer....</p> + +<p>—Elle ne voudra jamais, répond le colosse +soumis, le père déchu. Au couvent, bien sûr, +elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore. +Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de +se tuer!... Songez donc! quelles responsabilités! +Non, non, laissons-la libre. Elle ne prendra +jamais son parti de la captivité, à présent +surtout qu'elle a goûté d'une vie si sauvage....<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span> +Après tout, mademoiselle, cela vaut peut-être +mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait +mener aujourd'hui aux petites filles.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, monsieur, poursuit +Marthe qui a son idée fixe et depuis bien longtemps. +Mais il faudrait un guide, un mentor à +cette enfant, un homme sûr, savant et intelligent, +un homme de tact, ayant la main légère, +mais ferme, et qui puisse même être un compagnon +pour elle, un défenseur... Elle sort trop +seule... Un homme de confiance, qui serait un +professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.</p> + +<p>—Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?</p> + +<p>—Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air +de triomphe M<sup>lle</sup> Marthe, ne comprenez-vous +pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, +qui est professeur, chez nous, dans un +lycée de jeunes filles, dans un gymnase.</p> + +<p>—Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre +Mitry... Ah! mademoiselle Marthe, que serais-je +devenu sans vous!... Mais consentirait-il à +quitter une situation comme la sienne?...</p> + +<p>—Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit +quelle cure pédagogique il pourrait réussir chez +vous. Cela le tente. C'est un grand esprit. Il a +publié un livre intitulé: <i>Contribution à l'étude +du système d'éducation des filles dans les gymnases +allemands, considéré au point de vue de +l'amélioration des races du Nord.</i> Il m'a répondu<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span> +qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera +pour vous ce que je lui demanderai.</p> + +<p>—Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. +Je veux accomplir scrupuleusement, malgré +tout, mon devoir envers cette enfant. Un précepteur +pareil, mais c'est un trésor!</p> + +<p>Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur +à tout faire, Allemand, petit, velu et laid,—«pas +dangereux par conséquent,» songe +naïvement M. Mitry,—donne à M<sup>lle</sup> Nora des +leçons de toutes sortes. Il est musicien comme +personne, philologue et historien, mathématicien +et poète. C'est une encyclopédie allemande. +Il parle, à tout propos, de Schopenhauer et de +Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme +un étudiant. Il monte à cheval comme un +uhlan. Il est grossier comme un pain d'orge +et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa +petite élève, pour la récompenser, dit-il, quand +elle a été bien sage. Il lui raconte des histoires +de jeunesse avec des réticences plus laides que +des mots déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et +là une expression d'argot en français, car +Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique +le reproche d'être lourd. Or, la légèreté +française est représentée pour lui par la +langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en +ferais mourir» lui paraissent des choses fines +comme des ailes de papillon, en sorte qu'il +introduit brusquement, dans son pâteux langage +de savant, de ces mots-là, qui font, sur<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span> +ses lèvres tudesques, le plus baroque effet. Il +dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de +sa leçon d'histoire: «Napoléon I<sup>er</sup> désirait un +héritier. Son divorce avec Joséphine n'eut pas +d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise +«décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. +Elle se moque de Gottfried, et le +subit quand elle y trouve intérêt.</p> + +<p>Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. +Il devient «encombrant» et, pour se +débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. +Ainsi il achève de gâter l'enfant trop +libre, trop rusée, trop impérieuse... qu'il +compte bien épouser un jour, quand M<sup>lle</sup> Marthe, +sa chère sœur, épousera le père. C'est chose +convenue entre sa sœur et lui. M. Gottfried +peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.</p> + +<p>M. Gottfried forme sa future.</p> + +<p>Pour commencer, il la réconcilie avec le +piano, tout en lui racontant les amours de +Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus +tard, il arrive à compromettre sa petite élève, +il réparera volontiers.</p> + +<p>Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout +Caliban. Ses ridicules sont tudesques, mais ses +vices n'ont point de patrie. C'est la brute humaine, +armée de raisonnements et masquée de +science. Elle ne déshonore que l'humanité.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXVI">XXXVI</h2> +</div> + + +<p>Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père +qui redoute les violences de son caractère, les +exaltations de son imagination. Elle a réduit +M<sup>lle</sup> Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, +divinateur, et qui se fait devant elle plus +zélée et plus servante que jamais. Elle tient en +laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour +ainsi dire, remplacé Jupiter. Elle fait faire +à Gottfried, le professeur, ses quatre volontés, +car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière +ou à se laisser prendre son petit poignet, +pour que les yeux de l'homme velu se troublent +sous les verres épais de ses lunettes et pour que +sa face se congestionne. Elle a compris cela +clairement, bien vite. Elle en rit comme une +folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours +l'expérience.</p> + +<p>Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il +ne faut pas déplaire à la demoiselle, si l'on ne +veut pas que la maison s'emplisse de cris<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span> +aigus et de trépignements. Cela leur ferait une +méchante affaire avec M<sup>lle</sup> Marthe ou avec +M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en +repos.</p> + +<p>Ainsi la jolie petite créature sait trop que +la peur, la lâcheté, l'intérêt, la luxure guident +les hommes, écrasent à ses pieds les plus forts, +les plus déterminés, les plus rusés.</p> + +<p>C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement +faire ces observations, mais elle les a +faites, et c'est ainsi que la belle eau du diamant +de plus en plus s'est attristée d'une ombre +ineffaçable.</p> + +<p>Elle règne donc sur tout un monde, la petite +reine noire et pâle, dans son vaste palais, dans +son immense parc du bord de la mer. Royaume +triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous +vilains de la politique, parce que la reine mère +est morte et n'a pu l'envelopper dans le manteau +de son amour.</p> + +<p>Comme elle a su se couronner elle-même, +de ses toutes petites mains, l'infante est toujours +plus orgueilleuse. Elle aime railler et +braver les gens.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, +prenez votre Schiller. Nous allons étudier ce +matin le <i>don Carlos</i>.</p> + +<p>Mais Nora a une lubie. Elle réplique:</p> + +<p>—Ce n'est pas une lecture pour une jeune +fille de quatorze ans, monsieur Gottfried! Je +m'étonne que vous me la fassiez faire, avec<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +commentaires surtout! C'est un drame trop +passionné. Tout Schiller, du reste, est dangereux, +séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!</p> + +<p>L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si +rond que le voilà, le docte animal, très ressemblant +à une orfraie. Nora fait cette comparaison +en elle-même et dit à voix très haute:</p> + +<p>—On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie +sent l'huile comme un savant, parce qu'elle boit +l'huile des lampes, dans les églises où elle s'introduit, +j'oserai dire nuitamment!</p> + +<p>—Par où? interroge Gottfried effaré.</p> + +<p>—Par la cheminée, monsieur Gottfried. En +avez-vous vu?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de +cheminées, dans les églises.</p> + +<p>—Parce que vous êtes protestant, mais c'est +des orfraies que je parle. C'est très laid. La +plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil +est rond, très rond, et sans aucune expression.</p> + +<p>Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de +Gottfried.</p> + +<p>Gottfried, ayant réfléchi, prononce:</p> + +<p>—Quant à <i>don Carlos</i>, mademoiselle, vous +l'avez donc lu, puisque vous le trouvez trop +passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient +voyez-vous à le relire avec moi?</p> + +<p>—A le relire avec un homme?... Oh!... fait +Nora, baissant les yeux pour imiter les jeunes +filles bien élevées qu'elle a vues minauder dans<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span> +les romans.—Oh! monsieur Gottfried!....</p> + +<p>Et un sourire d'une inexprimable impertinence +rend sa jolie bouche mille fois plus jolie.</p> + +<p>Elle achève:</p> + +<p>—Vous ne réfléchissez pas... comme ce +serait troublant!</p> + +<p>Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil +s'injecte. On croirait que le bonhomme va éclater.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme +en baudruche, monsieur Gottfried?</p> + +<p>—Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel +les professeurs évitent de se livrer dans les +gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, +mais sans comprendre.</p> + +<p>—Et dans un ballon rouge? avez-vous +soufflé dans un ballon rouge?</p> + +<p>—Jamais. Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je songeais que si on souffle +trop, ça risque de crever.</p> + +<p>—Naturellement!</p> + +<p>—J'ai là un presse-papier qui représente un +ours; c'est l'ours de Berne, monsieur Gottfried. +Êtes-vous allé à Berne?</p> + +<p>—Non, mademoiselle. Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que vous êtes philologue. Et vous +seul pourriez dire si le verbe <i>berner</i>, monsieur +Gottfried, vient directement de Berne.</p> + +<p>—Quelle absurdité! mademoiselle! Si on +peut dire!... ah!... je comprends... c'est un +calembour... mais qui ne présente aucun sens! +dit Gottfried.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p> + +<p>—Berner un ours, ça doit être drôle, mais +il faut être au moins quatre, n'est-ce pas, monsieur +Gottfried?</p> + +<p>—Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.</p> + +<p>—Dame! pour le faire sauter sur une couverture, +comme Sancho Pança, vous savez, il +faut au moins une personne à chaque angle de +la couverture, réfléchissez donc un peu!</p> + +<p>—Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture +n'est pas nécessaire. On peut berner moralement.</p> + +<p>Alors Nora ne se contient plus. Elle est près +d'avoir, à force de rire, une crise de nerfs, mais +l'heure de la leçon est à moitié écoulée. C'est +le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a +un rendez-vous.</p> + +<p>—Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, +monsieur Gottfried? La leçon est finie, +n'est-ce pas? Le verbe <i>berner</i>, ça n'est pas +rien, vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, +mais je croyais qu'il fallait une couverture....</p> + +<p>—Je finirai par croire que vous voulez vous +moquer un peu de moi, mademoiselle; ce n'est +pas bien, je vous aime beaucoup, je vous assure. +Je suis un maître indulgent, et si vous +étiez dans un lycée d'Allemagne, vous connaîtriez +une sévérité....</p> + +<p>—Oh! je les connais, maintenant, vos lycées +d'Allemagne, interrompit Nora. Vous et mademoiselle<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span> +Marthe, qui y a été élevée, vous me les +avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. +On y défend aux petites filles de courir +parce que «ça n'est pas convenable», et les +règlements y sont austères, imposants... comme +vous,... mais en dessous, hein, monsieur Gottfried?</p> + +<p>Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. +On est sur le terrain qui brûle.</p> + +<p>—En dessous... quoi, petite futée?</p> + +<p>Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque +fine, d'un œil toujours injecté et toujours rond.</p> + +<p>—Eh bien, en dessous... vous m'en avez +conté de drôles!</p> + +<p>—Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté +aucune histoire drôle... ou, si je l'ai fait, c'était +pour vous amuser un instant et j'ai eu tort, +vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret +professionnel... Où en serions-nous, si on +avouait, en Allemagne, les défauts et les vices +des institutions nationales? C'est bon pour des +Français, cela. Quant à nos lycées, nous y avons +une expression proverbiale, qui fait loi: <i>Man +darf nie aus der Schule petzen.</i></p> + +<p>—Ce qui veut dire,—interrompit Nora:—«<i>On +ne doit jamais rien rapporter</i>,» ou plutôt: +«<i>moucharder, des scandales de l'école</i>.»</p> + +<p>—C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez +pas. Étant mon élève, vous êtes désormais +des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé. +C'est une belle légende... Tout est dans la Bible.<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span> +Mais voyons, dites-moi un peu... quels scandales +vous ai-je contés?</p> + +<p>—Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, +ce jour où, sachant très bien que votre +élève favorite trouverait en flagrant délit d'embrassade +un de vos honorables confrères et son +élève favorite à lui, vous avez dit à la vôtre: +«Allez donc chercher tel livre dans telle salle, +mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec +certitude, que le confrère, de son côté, embrassait +sa plus jolie élève, et, comme ça, en ayant +surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser +du vôtre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un +air bonhomme et d'ailleurs sincère,—elles sont +toutes jalouses les unes des autres, nos chères +petites, et ce sont des histoires à mourir de +rire. Mais comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer +appelle la <i>volonté de l'espèce</i>, poursuit +pédantesquement Gottfried, agit aussi bien +et peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, +qui commencent à sentir la vie; et du moment +que des filles ont pour professeurs des hommes, +il est aisé de prévoir que ces demoiselles en +abuseront. Ce sont là des inconvénients,—continue +Gottfried,—des inconvénients qu'on +pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, +et compensés d'ailleurs par des avantages +que j'ai énumérés avec soin dans mon livre: +<i>Contribution à l'étude du système d'éducation +des filles dans les lycées allemands, considéré au<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span> +point de vue de l'amélioration des races du Nord.</i></p> + +<p>—Il est long le titre, mais il est beau, monsieur +Gottfried, très beau. Vous me ferez lire +cela, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quand le moment sera venu, mademoiselle, +et il viendra, soyez-en certaine.... En +outre, et pour en finir sur cette question, l'essentiel, +en éducation, est que force reste toujours, +du moins en apparence, au règlement, et que le +manteau d'une décence parfaite, fût-elle superficielle, +recouvre la lie inévitable qui accompagne +toujours le fond des choses!</p> + +<p>Satisfait de cette belle phrase qu'il croit +française, mais dans laquelle les métaphores +s'accordent comme un chien avec la casserole +qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le +petit poignet de Nora et le baise.... respectueusement.</p> + +<p>—Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant +un peu sa manche.</p> + +<p>Elle relève en même temps le menton et +avance la lèvre inférieure d'un air tout à fait +impertinent.</p> + +<p>—On embrasse toujours les enfants sages, +répond hypocritement l'affreux personnage.</p> + +<p>—Alors, la leçon est finie?</p> + +<p>—Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à +condition que je vous accompagnerai aujourd'hui, +à la promenade.</p> + +<p>Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques +Maurin attend au <i>Grand Pin</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p> + +<p>Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable +professeur son petit poignet mince et blanc, le +lui fourre sous le nez dans les vilains poils de +sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de +voir l'angle carré du savant occiput, elle prononce, +en réponse à la condition proposée, un +«non» tout sec, se lève et s'en va.</p> + +<p>M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation +allemande, prétend que ses affaires +avancent.</p> + +<p>Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en +quelles mains est tombée Nora? il ne voit donc +rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne +se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes +les conséquences probables d'une éducation pareille! +Hélas! M. Mitry est un homme qu'une +douleur inattendue et trop violente pour sa force +d'âme a démoralisé; il ne voit rien et ne veut +rien voir. Chaque fois qu'il formule une objection, +un scrupule, un remords, il est ravi de se +voir combattu par les sophismes de Marthe. +Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu; il +est persuadé qu'il a au cerveau une lésion +subtile, mais profonde. Peut-être n'a-t-il pas +tort. «Ah! les chiens courants! les chiens courants +me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé +deux étrangers envahir sa maison, l'envahir +lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au +diable.—Elle y est.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXVII">XXXVII</h2> +</div> + + +<p>Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est +une tout autre leçon.</p> + +<p>Le petit Maurin, qui est un beau gaillard +adolescent, arrive, se balançant un peu sur ses +hanches, non sans grâce, sa chemise de toile +bien propre entr'ouverte montrant sa jeune +poitrine très blanche au-dessous de son cou +bruni par le soleil.</p> + +<p>—Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... +Vous les aimez donc bien, les bêtes?</p> + +<p>—Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si +méchantes que les hommes, pour moi du +moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça +caresse comme les lièvres, les écureuils?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé +encore. Après ça, je ne suis peut-être pas +assez joli, ou bien il caressera plus volontiers +une demoiselle. Essayez, pour voir.</p> + +<p>Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie +le petit museau sur sa lèvre, mais l'animal<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span> +effaré ne montre pas sa mignonne langue.</p> + +<p>—C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.</p> + +<p>—Parce que ça caresse?</p> + +<p>—Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! +Et personne ne m'en faisait à moi, quand +j'étais toute petite.</p> + +<p>—Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, +pourtant, vous savez, mademoiselle Nora?</p> + +<p>—Oui, le soir où tu m'as annoncé que +Jupiter était mort?</p> + +<p>—Et puis bien d'autres fois encore.</p> + +<p>—Le jour où tu m'as apporté le lièvre?</p> + +<p>—Et encore une autre fois, très importante.</p> + +<p>—Je ne me rappelle plus.</p> + +<p>—Cherchez un peu.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—... Une épine vous avait piquée. Elle était +restée dans la chair, là, au bas de votre jambe.</p> + +<p>—Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette +sans aucun embarras.</p> + +<p>Puis, d'une voix toute changée, devenue +mélancolique:</p> + +<p>—Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... +Tu aimes donc bien les caresses, +toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non +plus, quand tu étais tout petit?</p> + +<p>—Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; +ma grand'mère grondait toujours, et les pères +n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».</p> + +<p>Une grande tristesse douce, infiniment +bonne, emplit les grands yeux de Nora. Le<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span> +souvenir de sa petite enfance sans caresse +l'attendrit sur elle-même. On ne sait quel +regret de maternité enfantine gonfle son cœur. +Sa voix se fait tendre, comme voilée:</p> + +<p>—Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, +moi, Jacques, bien gentiment, comme +j'aurais voulu être caressée.</p> + +<p>Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage +étroite, et la cage dans son carnier.</p> + +<p>Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque +sur les grêles genoux de l'enfant qui s'est +assise, le jeune adolescent plein de force, est là, +humble, muet, dans le ravissement de sentir +deux mains très petites qui se posent sur son +front et qui, l'une après l'autre, passent et repassent +sans fin. Elle flatte les cheveux courts. +Elle effleure de temps à autre les paupières +closes, les joues où naît un duvet que le soleil +irise, les lèvres fermes qui répondent par +l'effleurement d'un baiser. Elle répète pour +Jacques les tendresses que lui ont apprises +ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui +semblait si doux, doit être doux aussi, venant +de sa main, à elle Nora.</p> + +<p>Étrange éducation en liberté où les douleurs +lui ont appris le désir de vivre, les sensualités +une certaine tendresse, les animaux un peu de +bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.</p> + +<p>Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses +familiarités intimes avec Nora n'empêchent point +le respect. Son maître à lui est un noble esprit<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span> +qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou +de littérature une haute leçon sur la vie et sur +l'amour. Cette noblesse de pensée agit peu à +peu, passe au cœur du petit paysan, obscur +descendant d'un mélange d'aïeux hellènes et +arabes. Jacques est heureux d'aimer et d'être +aimé comme un chien.</p> + +<p>Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres +maîtres que la nature et le petit Jacques! Pourquoi +faut-il que Gottfried, sophiste et luthérien-jésuite, +mette en formules «<i>ad usum puellæ</i>» +une interprétation personnelle de la science +moderne? «Tous les hommes, dit-il, sont vils +et méchants; il faut leur être supérieur ou par +la force, ou par la ruse qui est le triomphe de +l'esprit. La vie étant mauvaise, on échappe à +la douleur essentielle par le plaisir matériel ou +par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire +par la vision égoïste et solitaire des bonheurs +qu'on n'a pas. Ce dernier moyen est inférieur +au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli +de la douleur des autres. Enfin, ce qui distingue +l'homme de la brute, c'est qu'il peut faire de +l'amour bien compris le plaisir par excellence, +en éludant les conséquences funestes qui sont +la propagation de la douleur par l'enfant. +Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle +s'exerce envers des générations qui, grâce à +elle, ne connaîtront jamais l'horrible malheur +d'être nées!» C'est un essai d'éducation expérimentale. +<i>Is invenit cui prodest.</i></p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXVIII">XXXVIII</h2> +</div> + + +<p>Jusqu'où peut aller la licence de conversation +du professeur Gottfried avec sa jolie petite +élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas de +limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle +du gros petit homme. C'est l'ours germain +qui danse pour plaire. La petite Française brune +a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant +bien vu autour de quel miel il tourne, elle lâche +sur lui quotidiennement tous les mots drôles +de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.</p> + +<p>Il a pour premier principe qu'il ne faut rien +cacher aux enfants, des choses naturelles. C'est +une thèse qui se peut soutenir, mais reste à +savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa +façon à lui, est grossière, viciée par le trouble +de son sang épais. Imaginez Silène avec des +gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, +et jargonnant à Chloé son amour en pathos +physiologico-psychologique. La mignonne enfant, +instruite déjà par tant de choses autour<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span> +d'elle, comprend très bien—oh! mais très +bien!—et les dissertations de Gottfried sur +l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. +Elle a pleine conscience du pouvoir +de femme déjà naissant et agissant dans sa +forme mignonne, étrange et charmante.</p> + +<p>Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés +que lui montre aujourd'hui son père, +elle les attribue à la puissance du «féminin +éternel».</p> + +<p>—On a remarqué, dit Gottfried, que les +mères ont une tendance à aimer mieux leurs +fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous +voyons l'action sourde de la «Volonté», qui +dirige le monde...</p> + +<p>Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances +que François Mitry a eues pour elle, +depuis le soir terrible où il a compris qu'elle +était capable de mourir, Nora, à l'occasion, se +montre avec son père plus impérieuse, plus +hautaine, plus irritée que jamais.</p> + +<p>—Oh! dit François Mitry, je plains celui qui +en héritera. C'est une enfant terrible... Elle ne +sera pas commode à marier!</p> + +<p>—Peut-être, peut-être! dit M<sup>lle</sup> Marthe qui +pense à Gottfried.</p> + +<p>Elle ajoute:</p> + +<p>—Un homme qui la connaîtrait bien, saurait +jouer de ses défauts de caractère, en profiter +même! Et puis, avec le temps, bien des choses +s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span> +défauts disparaîtront sous l'influence lente mais +sûre des leçons de Gottfried... C'est un homme, +vous savez, c'est un homme!</p> + +<p>Ainsi M<sup>lle</sup> Marthe répète, en parlant de son +frère, le mot que Napoléon le Grand disait du +grand Gœthe.</p> + +<p>Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient +dans ses mains l'avenir de l'enfant et son propre +repos par conséquent, M. Mitry, un peu tardivement, +exprime un jour l'intention d'assister +à une leçon. Il prévient tout bonnement +Gottfried, à table, en lui offrant du pâté. Le +buste large de Gottfried se redresse. Il souffle +comme un jeune cachalot. Son épais sourcil +se hérisse et il prononce:</p> + +<p>—Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon +livre sur l'éducation allemande, monsieur, vous +n'auriez pas même songé à exprimer un désir +qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. +Aucun professeur digne de ce nom,—tel +est du moins mon avis formel,—ne doit +accepter la présence d'un étranger à ses leçons. +Élèves et maîtres doivent, à mon sens, former +une famille jalouse où les pères par le sang sont +eux-mêmes considérés comme des étrangers, +car l'esprit est tout et la chair n'est rien. Nous +sommes les pères intellectuels... Si vous avez +cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, +reprenez-moi votre enfant... Je me retirerai +sur-le-champ. Mais quant à laisser porter +une atteinte, que j'estime blessante pour moi,<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span> +à mes droits les plus nobles, jamais, monsieur, +non, non, jamais!</p> + +<p>M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse +comme il peut de n'avoir pas lu le livre de +Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur, +retomber aux embarras et aux soucis +que lui donnerait ce petit diable de Nora. Et +elle, qui sait quel genre de leçons protège le +séduisant personnage avec cet air hérissé, +indigné, austère et fier, pouffe de rire en dedans +et dit tout haut:</p> + +<p>—Je crois bien que monsieur Gottfried +reprendra volontiers du pâté, mon père. N'est-ce +pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; +avec de la bière, beaucoup? Il faut se refaire. +Vous venez de vous fatiguer, monsieur +Gottfried!</p> + +<p>Et le repas se poursuit paisiblement, +M. Mitry ayant promis de ne plus jamais désirer +voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille +lieues de deviner les prétentions et surtout les +manœuvres de Gottfried.</p> + +<p>Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques +Maurin, lui rapporte cette conversation:</p> + +<p>—Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il +m'ennuie, votre professeur! Je ne suis pas jaloux, +mais c'est un peu ça, cependant. C'est un +vilain homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi +vous embrasse-t-il comme ça, ce vilain +museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait +pas qu'il eût dans l'idée de vous épouser un jour.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span></p> + +<p>—Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!</p> + +<p>—Oui, ça serait justement l'hirondelle de +mer, mariée avec le sanglier!</p> + +<p>Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, +et le petit sauvage, véritablement jaloux, +prend la main, le poignet de sa petite amie, et +les couvre de baisers...</p> + +<p>Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme +Gottfried faisait sa sieste lourdement, à l'ombre +des chênes-lièges, et ronflait à côté de son livre +ouvert,—de son propre livre qu'il relit assidûment +et qu'il annote pour en faire une édition +nouvelle,—Jacques, à pas de loup, s'est approché +de lui.</p> + +<p>Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette +bien solide (c'est une ligne de fond), et +le voilà en train d'attacher un bout de la ligne +au pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un +nœud coulant dans lequel, avec d'infinies précautions, +il passe le pied énorme et la jambe +courte du bonhomme. Cela fait, il repose à +terre cette jambe et ce pied; puis, caché derrière +un buisson, le gaillard lance sur le nez de +Gottfried le gland d'un chêne vert... Et +Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:</p> + +<p>—Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous +êtes là? On dit que le feu est à la forêt! Venez-vous +avec moi ouvrir la tranchée? je vous +prêterai ma hache!</p> + +<p>Gottfried n'a pas l'intention de couper du<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span> +bois ni de se laisser cuire comme une andouille +de Souabe—les andouilles de Souabe sont les +meilleures;—il se lève précipitamment et s'élance +sur la pente raboteuse, vers la villa où il +retrouvera la douceur d'un nid de coucou... Il +se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il +veut lancer en avant reste en arrière, et Gottfried +tombe sur le nez...</p> + +<p>Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, +tranche la cordelette et la fait disparaître +dans sa poche...</p> + +<p>—Mon pauvre monsieur Gottfried! comment +cela s'est-il fait? C'est, je parie, cette +maudite ronce! C'est traître, les ronces; on +dirait des ficelles; ça vous prend les jambes... +Voilà votre pauvre nez tout en sang, et vos +mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, +monsieur Gottfried, et avant quinze jours, il +n'y paraîtra plus!... Heureusement vous avez +beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des +yeux! Cela vous a protégé les dents... Mais que +vont dire les demoiselles?... Vous n'êtes pas +beau comme ça!</p> + +<p>Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en +bon chemin. Gottfried souffle et geint, et il boite +légèrement.</p> + +<p>—Vous allez trop vite, aussi! poursuit +Jacques... Et alors, vous savez, comme on dit: +le poids—car vous êtes lourd—multiplié par +la vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça +fait... Allons, adieu, monsieur Gottfried; voyez-vous,<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span> +à quelque chose malheur est bon. Prenez +donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora +n'en dira pas de mal, monsieur Gottfried. Il +faut songer à ça, pour vous consoler... Allons +adieu, monsieur Gottfried;—l'incendie est +peut-être éteint, car je n'entends plus appeler. +Vous savez, par prudence, nous appelons +comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on +arrête vite, en tapant dessus à coups de branches +vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..</p> + +<p>—Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage +m'étourdit un peu.</p> + +<p>Et, par suite de cette aventure, pendant huit +jours, M. Gottfried, plus entouré de bandelettes +que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le +plus grand bonheur de Jacques.</p> + +<p>—J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.</p> + +<p>—J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. +Vous m'auriez trahi, vous, par votre +manière de vous moquer de lui en face!..</p> + +<p>—Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, +tu sais bien qu'avant qu'il comprenne, il faut +qu'il se retourne, et c'est long!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXIX">XXXIX</h2> +</div> + + +<p>Études et conversations avec Gottfried, récréations +avec Jacques, le monde des bêtes à +observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin +et demain la chasse, tout cela prend du +temps, et les quatorze ans de Nora sont derrière +elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son +âge. Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la +fit ainsi pour la faire avec soin.</p> + +<p>Quand elle a voulu son petit fusil, c'est +encore Jacques qui lui a fait tuer sa première +pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible, +puis ils allèrent tous deux sous le grand chêne +et ils attendirent.</p> + +<p>—Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un +ramier, un «favard!»</p> + +<p>—Où? je ne vois pas bien.</p> + +<p>—Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche +brisée.</p> + +<p>Elle épaule, vise, le doigt sur la détente +qu'elle presse lentement... Si forte était son<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span> +émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner +et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec +un grand bruit d'ailes palpitantes au travers +des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques +courut le ramasser.</p> + +<p>—Il est beau, mademoiselle! voyez les belles +plumes de la gorge.</p> + +<p>Elle regardait la tête pendante du ramier, +couché sur le dos, dans la main de Jacques, +ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie...</p> + +<p>—Oh! fit-elle joyeuse,—en plein cœur!</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>—C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute +seule! C'est meilleur, n'est-ce pas, le gibier +qu'on a tué?</p> + +<p>Il ne put s'empêcher de dire:—Ça ne vous +a rien fait, à vous qui aimez les bêtes, l'idée +d'en tuer une si jolie?</p> + +<p>Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête:</p> + +<p>—C'est la vie! prononça-t-elle.</p> + +<p>Elle se tut, puis reprit:—Si on pensait toujours +à tout, on ne pourrait plus rien faire.</p> + +<p>Le lendemain, elle mangea son ramier et le +trouva meilleur que tous les gibiers dont elle +eût jamais goûté...</p> + +<p>Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses, +des faits, le sens qu'il lui convenait, acceptant +la guerre, l'injustice, la malignité, comme des +nécessités haïssables, mais dont les victimes +peuvent faire, à leur tour, un moyen de salut. +Elle était indépendante, alerte, audacieuse, toujours<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span> +sûre d'elle en apparence, avec de secrètes +amertumes de découragement. Bonne envers les +êtres qui, par exception, lui avaient été bons, +comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de +la méchanceté du reste du monde, et n'avait +ni pitiés générales pour les malheureux, ni +apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était +formé sans guide sous la pression des faits et +des circonstances. La mère avait manqué. Elle +n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier. +Enfin, elle ignorait les timidités et même les +pudeurs de la jeune fille.</p> + +<p>—Une vraie sauvage! disait parfois Catri, +avec plus d'admiration que de blâme.</p> + +<p>C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût +pas été, lui aussi, un petit sauvage, il y aurait +eu péril pour Nora à le voir si souvent. Mais ni +l'un ni l'autre n'attachait grande importance +à des choses qui eussent fait pousser les +hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents +que les baisers du petit lièvre étaient ceux +du petit paysan. Et quand Nora se baignait, +à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques +ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne +s'étonnait du vert des feuillages et du bleu des +ciels.</p> + +<p>Cette franchise d'allures était même pour +elle un élément sauveur, mais qui la destinait +sans doute à donner un jour quelque surprise +à l'homme qu'elle aimerait.</p> + +<p>Malgré tout, on peut se demander par quel<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span> +miracle au milieu de tels jeux, la petite sirène +échappait au jeune triton.</p> + +<p>Certainement le vieux professeur de Jacques +y était pour quelque chose. Ce philosophe souriant, +quand il revoit son élève, de temps en +temps, lui demande des nouvelles de ses travaux +de paysan, de ses plaisirs de jeune homme. +Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses, +tant d'amours, tant de femmes, sait interroger +l'adolescent sans l'effaroucher, et il l'amène +toujours aux aveux utiles.</p> + +<p>—Quel bon curé vous auriez fait, monsieur +Rainal, lui dit Jacques, vous me confessez!</p> + +<p>—Dis toujours, petit... Ton père est un diable +d'homme qui a fait de grosses sottises! Je voudrais, +moi, faire de toi un honnête garçon, +dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi +ton cœur... Est-elle jolie, hein, mon +gaillard?</p> + +<p>Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air +de se plaire, pour son compte, aux histoires de +Jacques, le philosophe, toujours souriant, finit +par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt +des deux enfants.</p> + +<p>—Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens, +passe-moi ce <i>Dictionnaire de la Fable</i> et cette +<i>Histoire de l'art antique</i>; je vais te montrer des +bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant +avec des tritons... Ces anciens vous avaient le +sens même de la vie et savaient l'envelopper +sous d'admirables formes, regarde!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span></p> + +<p>Et tandis que l'enfant admire les images:</p> + +<p>—N'empêche qu'il ne faut pas recommencer +ce jeu-là souvent! Monsieur Mitry, que je n'ai +pas l'honneur de connaître, aime certainement +sa fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il +la néglige un peu trop. On a confiance en toi: +tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que jamais +monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait +sa fille en mariage... Elle est gentille pour +toi; tu l'aimes avec ton cœur n'est-ce pas?</p> + +<p>—Avec tout mon cœur, monsieur Rainal.</p> + +<p>—Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel +malheur, mon petit Jacquot! Tu ne pourrais +pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus +en épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion, +à moi, vieux célibataire, sur l'amour,—l'amour, +mon garçon, c'est la meilleure des +choses de la vie. L'amour, le vrai, celui qui +mène à la paternité fière et tranquille, c'est +l'idée principale des hommes. C'est la joie des +joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à +l'être qu'on aime. L'amour, ah! mon petit! c'est +la seule chance de bonheur... Eh bien, ne lui +gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes. +Tu me promets, mon garçon?</p> + +<p>—Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques...</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as à soupirer?</p> + +<p>—Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la +demoiselle, un bon maître comme vous, au lieu +de ce vilain Gottfried... Il y a une différence, +savez-vous!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p> + +<p>—Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien +officier de la marine, redressant sa haute taille +et passant ses doigts nerveux dans ses favoris +blancs comme neige... Il faut aimer à la française, +mon garçon! chaud, chaud! mais franc +et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut avoir +un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire +une conception de générosité, de bonté et de +courtoisie, dont on se sent toujours très loin et +dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher... +Ils peuvent blaguer, les autres! il n'y a encore +que ça!</p> + +<p>Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux +des rochers de la colline, sous les fourrés des +ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au +lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime +et dont il a peur, lui dit parfois simplement:</p> + +<p>—Si vous chantiez, demoiselle? je vous +accompagnerais sur la flûte à trois trous que +mon père m'a faite avec un roseau.</p> + +<p>Et la double harmonie emplit l'espace. On +dirait un chant de sirène ou d'hamadryade +accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait +l'âme des eaux, des feuillages ou des échos qui +s'élève et se répand dans la mélancolie des +soirs ou dans la gaîté des matins:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Il revient, le marin lassé</div> + <div class="verse indent0">Qui regretta la France!</div> + <div class="verse indent0">Elle revient au cœur blessé,</div> + <div class="verse indent0">L'éternelle espérance!</div> + </div> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="XL">XL</h2> +</div> + + +<p>Trop lentement au gré de Marthe et de +Gottfried, le temps coule.</p> + +<p>Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on +rêve, mais il ne faut rien hâter, rien brusquer. +Le frère et la sœur se consolent d'attendre en +échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige +ses épreuves. M<sup>lle</sup> Marthe lui a suggéré l'idée +de publier son livre dans les trois langues. +Elle se chargera de la traduction anglaise. +Pour la traduction française, l'institutrice +aide le professeur; et c'est rendre service à +la France, car M<sup>lle</sup> Marthe relève dans les +essais de son frère des expressions comme +celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner +de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu +se payer la tête de son professeur, ce qui, vraiment, +n'était pas à faire!...»</p> + +<p>Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce +pour la semaine suivante, toute une +fournée d'invités.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<p>Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, +dont il n'a pas fait part à M<sup>lle</sup> Marthe. Vraiment +il ne traite pas M<sup>lle</sup> Marthe avec tous les +égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore +bien indépendant.</p> + +<p>A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, +M. Mitry, plus indifférent, croit-il, à Thérèse, +s'efforce d'être en somme moins dur pour Nora. +Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle +s'était tuée, il a fait le possible, malgré la scène +du piano, pour se montrer meilleur envers +elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à +quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable +un peu de repos de ce côté-là, et d'oubli. Il est +bien vrai aussi que le charme singulier de +la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, +spirituelle, amusante. Il lui arrive de rire de +ses saillies. Ils vivent comme deux étrangers +qui ont commencé par se supporter difficilement, +puis que l'habitude de se voir rend +chaque jour plus tolérants, et même à demi +aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui +est sévère avec lui. Il a parfois des inflexions de +voix caressantes lorsqu'il lui adresse la parole. +Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait +point un souci de ne pas éprouver de sympathie +pour lui. Et lui, il voudrait l'aimer, il l'aime +peut-être par accès, mais il a coupé tous les +liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... +Il ne peut pas les renouer. Il pose sur +elle quelquefois un regard où flottent des regrets,<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span> +des remords même, une incertitude poignante. +Elle n'y prend pas garde, et passe. Quelquefois, +au moment d'un départ, il s'approche d'elle pour +l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la +main. Un jour, presque par surprise, il l'embrasse +et il éprouve en son cœur cette sensation +chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en +embrassant Thérèse, qu'il retrouva en embrassant +Nora toute petite, lorsqu'il la portait serrée +contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire +adieu à la mère sur le lit de mort.</p> + +<p>Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais +pour lui-même comme pour elle, il faut qu'elle +se marie; il veut y songer bien à l'avance; et +c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse +qui résidera à Cavalaire pendant plusieurs +semaines ou même plusieurs mois, tant +qu'on voudra. Cela n'étonne personne de la +maison. Le fait n'est pas inusité.</p> + +<p>Les chambres sont préparées. La villa, de +fond en comble, est visitée, soignée, aménagée, +embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes +à table.</p> + +<p>Parmi les invités se trouvent deux jeunes +hommes qui pourraient bien plaire à Nora, +Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», +instruit et riche, très du monde... On verra, +mon Dieu, on verra.</p> + +<p>Tous les autres sont là pour faire nombre, +pour encadrer les jeunes hommes, prétendants +<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span>possibles. Et François Mitry, sur qui M<sup>lle</sup> Marthe +n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute +l'influence qu'elle désire, n'a rien dit de sa +pensée à personne. Une sorte de pudeur invincible +le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse +et lui... C'est une affaire qu'il veut régler avec +Nora—ou que Nora saura régler toute seule. +Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser +de l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir +un peu, se rendre elle-même responsable de +son avenir?</p> + +<p>«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, +à me reprocher.»</p> + +<p>—Nos invités arrivent demain, mademoiselle. +En voici la liste.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe lit les noms à voix haute. On +est à déjeuner. Nora écoute, distraite.</p> + +<p>Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:</p> + +<p>—C'est un gentleman accompli, dit-il.</p> + +<p>Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon +flair. L'ours également. Ce Louvier ne lui dit +rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:</p> + +<p>—Quel âge?</p> + +<p>—Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.</p> + +<p>Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:</p> + +<p>—C'est un peu jeune!</p> + +<p>—C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! +approuve Gottfried en toute hâte.</p> + +<p>—Avant trente-cinq ans, poursuit Nora +imperturbable, un homme n'est pas un homme.</p> + +<p>Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle +veut agacer Gottfried qui n'a pas plus de<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:</p> + +<p>—Tous ces petits jeunes gens, ça manque +d'expérience!</p> + +<p>On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, +qui, par contenance, s'introduit dans la +bouche une orange tout entière.</p> + +<p>—Ah bien! dit M<sup>lle</sup> Marthe en riant et en +agitant sa liste d'invités, voici donc quelqu'un +à votre goût. Il a l'âge de votre père, celui-là!</p> + +<p>—Et qui donc? demande Nora.</p> + +<p>—Monsieur Guy de Fresnay.</p> + +<p>Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant +lequel Nora rassemble ses souvenirs... Guy? +On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort +bien ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, +lorsqu'elle était enfant, mais elle voudrait se +rappeler son visage, son allure. Impossible.</p> + +<p>—Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si +longtemps? interroge-t-elle.</p> + +<p>—Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique +très accidentée.</p> + +<p>—Je la connais... comme tout le monde, +dit Nora.</p> + +<p>M. Mitry continue:</p> + +<p>—Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât +entre la France et une des grandes puissances +d'Europe... De la présence d'esprit, un mot +heureux, un sourire, l'intervention, dit-on, +d'une femme d'esprit, de cœur et de goût, qui +avait pour lui... une vive admiration... et il +a sauvé le monde d'un grand malheur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span></p> + +<p>—Pourquoi d'un grand malheur?... C'est +pourtant beau, la guerre! dit Nora, qui s'irrite +contre le diplomate ami des femmes.</p> + +<p>Ce qui est vivement excité en elle, par +exemple, c'est la curiosité.</p> + +<p>—Au moment où cela est arrivé, reprend +M. Mitry, la guerre, qui est toujours un malheur, +aurait, plus que jamais, désolé le +monde. C'était du moins l'opinion de Guy de +Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...</p> + +<p>—Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si +j'étais un homme!</p> + +<p>—J'espère, dit sèchement M<sup>lle</sup> Marthe, que +la guerre avec l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, +mademoiselle; vos sentiments pour +mon frère et pour moi nous en sont garants.</p> + +<p>—C'est donc avec l'Allemagne que nous +aurions eu la guerre, sans l'habileté de monsieur +de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit +Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.</p> + +<p>—Et de quelle autre puissance pourrait-il +être question? dit M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>—Ah! réplique Nora...</p> + +<p>Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais +si une bonne guerre pouvait la délivrer de +Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle +n'hésiterait pas à sacrifier des armées...</p> + +<p>Tout le monde fait silence. Cela dure un +temps notable. Et quand il semble que tout le +monde pense à tout autre chose:</p> + +<p>—Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span> +monsieur qui n'aime pas la guerre? demande +Nora brusquement.</p> + +<p>—Il a écrit un livre sur l'Allemagne.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est bien, son livre?</p> + +<p>—Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans +mon pays, dit Gottfried. Les journaux français, +paraît-il, le signalaient comme une œuvre littéraire +de grand mérite, et c'est précisément ce +que les nôtres lui ont reproché.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; +les documents sous le fatras des déclamations +idéalistes en l'honneur d'une impossible +justice, à la manière démodée des Lamartine et +des Michelet. On trouve là-dedans de la mélancolie +et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus! +Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu +pleine justice au caractère de mes compatriotes.</p> + +<p>—C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay +est un bon esprit, conclut François Mitry. Ni +chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre +race et votre pays en toute liberté, affirmant le +bien, mais dénonçant aussi tout le mal. Il a +fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour la +France, et si franchement, si rudement, qu'il doit +à cette belle franchise, une complète disgrâce.</p> + +<p>—Vraiment? dit Nora intéressée.</p> + +<p>—Oui, dit François Mitry, il a donné +fièrement sa démission; il n'est plus dans +la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses +ennuis et son désir de chercher une retraite<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span> +que je lui ai offert une pleine hospitalité. Il +nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, +dit-il, s'il se souvient de ma maison. Il n'y est +pas demeuré huit jours, et voici huit ans.</p> + +<p>—Huit ans, en effet! soupire Marthe.</p> + +<p>Nora regarde, à son habitude, le vide, droit +devant elle, avec son bel œil noir, tout fixe... +Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque +fois qu'elle le prononce, une confuse impression +lointaine de douceur ferme et de bonté... +mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy? +Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom +d'un inconnu, qu'elle a presque oublié, lui rappelle-t-il +des tendresses qu'elle ignore?... «Ah! +oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le +cœur de Nora bondit à ce souvenir.</p> + +<p>L'histoire de la démission lui plaît, de la +part d'un monsieur qui, tout à l'heure, ne lui +plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de ces +hommes qui font, à de certains moments, la +destinée des empires, comme les grands personnages +de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce +que ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit +être fat... un Gottfried français, sans doute, +qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre déclamatoire +intitulé: <i>Les Allemands en Allemagne</i>, +parce qu'il est monsieur Guy de Fresnay), que +toutes les femmes doivent lui sourire! «Il m'ennuie, +leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il +vienne, et l'on verra!—Et qu'il essaie de me +plaire! on lui fera voir! Tiens! je taillerai mes<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span> +crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on +rira, ici, dans huit jours!—Je lui ferai demander +par Gottfried si <i>berner</i> vient de Berne!...</p> + +<p>Tout d'un coup, elle cesse de penser et de +sourire. Dans le mystère de sa mémoire, un +miracle s'est opéré. Comme sous une lueur +d'éclair, Guy, une seconde, lui est apparu, agissant +et parlant, tel qu'elle le vit il y a huit années. +Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau +tout ce qu'elle ressentit alors près de lui. +C'est une émotion ineffable, qui la traverse, une +sorte de bonheur infini et bref,—mais comme +elle s'est revue aussi frémissante et irritée +sous un reproche sévère de Guy, comme elle +s'est revue dominée, domptée par lui,—son +orgueil se révolte. Elle ne veut plus se souvenir! +Elle sait du moins maintenant qu'aux sources +profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce +qui lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, +au sujet de Guy, des souvenirs, vivants en +secret, plus mêlés à l'essence de son âme, +que ses plus vivants souvenirs.</p> + +<p>Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît +à la porte de la salle à manger et dit, d'une +voix haute et claire:</p> + +<p>—Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver +si tôt et à cette heure, et fait demander si +monsieur veut bien le recevoir tout de suite. +Monsieur de Fresnay a déjeuné.</p> + +<p>Nora tressaille et tout le monde se lève...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLI">XLI</h2> +</div> + + +<p>Guy entre, et, après un salut adressé à tout +le monde, va serrer la main de François Mitry, +et, en même temps qu'il dit: «Bonjour, François,» +sans lâcher la main de son ami, il se +tourne vers Nora:</p> + +<p>—Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle?</p> + +<p>—Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond +la très petite personne.</p> + +<p>—Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il.</p> + +<p>Et se tournant vers Mitry:</p> + +<p>—Une figure originale, ta fille.</p> + +<p>Il lâche la main de François, et prenant de sa +main fine et longue, le bas du visage de Nora, +comme celui d'une simple enfant, il l'examine.</p> + +<p>Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de +détourner son visage. Son pied se crispe sur le +parquet. Guy paraît ne faire aucune attention +à ces marques d'impatience; il s'incline, et,<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span> +attirant à lui le petit visage, il l'embrasse sur +les deux joues.</p> + +<p>Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de +taille de Nora, la petitesse gentille de toute sa +personne qui lui a joué ce vilain tour: on ne +l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis +qu'on fait à Guy une place à côté d'elle pour +le café: «Je le déteste, ce monsieur! il me +déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue +en même temps qu'il lui fait un peu peur. Elle +ne sait pas pourquoi.</p> + +<p>Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout, +c'est qu'à cette colère, à cette crainte, que +M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand +attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle +goûte cela comme le souvenir inconscient d'un +songe heureux d'enfance, depuis longtemps +effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant, +toujours plus net.... Le lendemain matin, +dès le réveil, elle songe à Guy avec impatience, +et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au +plus tôt, elle sent bien que la présence de Guy, +parmi tous ces gens dont elle a tant à se plaindre, +l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe son +attention. L'idée de cette présence répand, sur +ses projets de la journée, un charme singulier, +nouveau. C'est comme une clarté d'espérance, +toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la +lumière gaie du matin... Et Nora se lève en +chantant, bien résolue à se montrer sévère pour +M. Guy de Fresnay.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLII">XLII</h2> +</div> + + +<p>Il faut cependant commencer par se montrer +aimable, ne fût-ce que par politesse. Le lendemain +Nora propose à Guy une promenade à +cheval.</p> + +<p>—Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a +dit François Mitry, mais, vous le voyez, Nora +se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon, +mon cher Fresnay. Il y a à l'écurie +deux excellents chevaux du golfe, en très bon +état... Choisissez.</p> + +<p>La minuscule amazone est sur son arabe. Guy +chevauche à ses côtés. Ils vont par le chemin +en corniche qui serpente au flanc des Maures, +de Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou. +Guy admire cette enfant étrange, si petite, +si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand +elle tourne vers lui son visage, il est frappé du +double caractère qu'il y trouve, et un peu ému, +sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire, la +petite femme l'effraie, et le lutin se moque de +lui. Il est gêné, et c'est pour la première fois +de sa vie peut-être!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p> + +<p>Tout à coup, après avoir perdu de vue la +mer, cachée par le cap de Cavalaire et dont ils +n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre:</p> + +<p>—Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la +grande affaire de Guy, aussi bien que la sienne +propre, était de la voir, elle, la mer bleue!</p> + +<p>Elle ajoute:</p> + +<p>—C'est beau, n'est-ce pas?</p> + +<p>De son bras tendu, de son poing qui serre +le pommeau de la fine cravache, elle montre le +large, d'un geste de possession royale. La mer +lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et +ses peines d'enfant. La mer est mêlée à sa vie, +à son âme. Elle en a au cœur quelque chose, +toujours,—le bruissement, la caresse fluide, +l'infini perdu....</p> + +<p>Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle +éprouve, il le sent confusément venir en lui. +Un grand souffle paisible s'élève à ce moment +du large, passe dans leurs cheveux. C'est la +vie et c'est l'inconnu. L'inconnu de leur cœur +à tous deux y répond, ému sourdement.</p> + +<p>—Marchons, dit l'homme.</p> + +<p>En huit ans, il n'a pas changé beaucoup. +Pas un cheveu blanc dans ses cheveux drus; pas +un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être +un peu plus pâle, plus creusé de passions +anciennes, mais la trace vivante des passions, +superposée à celle du temps, la fait oublier; +et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité +aimante des cœurs. Pour la première fois<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span> +de sa vie, cet homme, à qui les femmes ont +toujours offert joyeusement leur sourire, leur +main tendue, leur amour,—vient d'aimer +vainement. La fière M<sup>me</sup> de Z..., veuve et +marquise, avait un amour au cœur, lorsque +Guy s'est présenté. Elle n'a eu pour lui qu'un +caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et +les trois jours de consolation qu'elle lui a accordés +n'ont pas consolé Guy; il a souffert; +peut-être souffre-t-il encore.</p> + +<p>Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui +d'il y a huit ans. Certes, elle ne l'avait pas oublié! +Mais elle se garde bien de le lui dire. Elle +entend le piquer un peu, se venger du passé.</p> + +<p>Comme il l'interroge:</p> + +<p>—Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle, +rien, je vous assure.</p> + +<p>—Comme c'est triste! fait-il.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il semble qu'une impression heureuse +devrait durer dans le souvenir.</p> + +<p>—J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle +avec un sourire ironique.</p> + +<p>—S'il faut en croire ce que vous me disiez, +en ce temps-là.</p> + +<p>—Vous vous en souvenez?... Et je disais, +quoi?</p> + +<p>Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort +bien, l'histoire jolie des violettes que Nora, +toute petite, mettait dans son cou, doucement,—et +comme c'était gentil à sentir. Et les colères<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span> +de M<sup>lle</sup> Marthe, et comment il prit la défense +de Jupiter. Et comment il protesta, lui, Guy, +lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne +place qu'elle avait à table, sa place de maîtresse +de maison.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée, +mademoiselle.</p> + +<p>—Grâce à vous, si je comprends bien! dit +Nora, un peu pâle, en le regardant par-dessus +son épaule.</p> + +<p>A mesure que parle Guy, quelque chose de +singulier se passe dans la tête de Nora. Il lui +semble que chacune des paroles de Guy achève +d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien +que légère, d'un brouillard terne, d'un voile +qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du +fond de ce miroir mystérieux les images qu'il +évoque remontent. Ce sont elles, elles-mêmes. +Il les lui rend, vivantes.</p> + +<p>—Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif... +Oui... je me souviens aussi des violettes!</p> + +<p>Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes. +Elle regarde en elle, tout au fond, à l'endroit +où dorment les lointains du temps qu'elle a +déjà vécu....</p> + +<p>—Je me souviens... attendez un peu.</p> + +<p>Elle demeure immobile. Elle devient très +pâle. Voilà que ses lèvres tremblent. Elle revoit, +elle ressent tout.... Guy lui plaît et il l'embrasse. +Guy la console. Elle l'aime bien. Tout<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span> +le passé lui est présent; un charme l'entraîne à +la sincérité, et tout à coup, riante, elle s'écrie:</p> + +<p>—Il y en avait de blanches, mêlées aux autres. +Ça sentait bon. Je fourrais ma main dans votre +cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos bras.</p> + +<p>—Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy.</p> + +<p>Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de +nouveau tremble imperceptiblement; puis, +prenant son parti:</p> + +<p>—J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!»</p> + +<p>—C'est cela même, répond Guy, tout heureux, +naïvement. J'étais bien fâché, poursuit-il, +que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée +pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a +chérie tout de suite.</p> + +<p>Il lui parle ingénument, imprudemment +peut-être, comme à une fillette, et Nora est +piquée: «C'est agaçant, à la fin!»</p> + +<p>—Ah! dit-elle....</p> + +<p>Elle frappe son cheval et le retient en même +temps. Il a payé pour Guy, le pauvre animal.</p> + +<p>—Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que +vous vous rappelez?</p> + +<p>—Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec.</p> + +<p>Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut +plus se rappeler autre chose.</p> + +<p>—Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre +cause... pour qu'on vous laissât votre place à +table... que fîtes-vous?....</p> + +<p>Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement +qu'elle croit y être encore... Elle<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span> +avance sous la table, en cachette, sa petite +main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la +prend, cette main, la pose, en la gardant toujours +dans la sienne, sur la table blanche, et +il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on +pense, petite Nora, <i>toujours</i>!»—Oh! ce <i>toujours</i>, +comme il retentit à son oreille d'enfant! +Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement. +Elle a compris et veut détourner un peu +la tête, échapper au regard du maître, elle veut +aussi lui retirer sa main, par colère et par +honte. Elle se sent dominée et vaincue.... Cela +est irritant, quoique délicieux. Et c'est ce +qu'elle ne veut pas!</p> + +<p>—Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer +en ma faveur? dit-elle un peu moqueuse, +en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du tout.</p> + +<p>Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit +pas la vérité, que Guy, arrêtant son cheval et +regardant Nora, comme autrefois, d'un œil +profond:</p> + +<p>—Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il +d'une voix grave.</p> + +<p>Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face: +oui, c'est bien le même œil dominateur. Elle +frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy +a surpris un haussement d'épaules. Il retrouve +Nora, la même, un peu grandie, oh! mon Dieu, +pas beaucoup.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant +ainsi? dit-elle violemment.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p> + +<p>—Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli! +avec une enfant! et sur des questions de morale!... +poli!</p> + +<p>Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours +plus fort.... Pourquoi trouve-t-il si drôle +l'idée d'avoir à être poli avec elle?</p> + +<p>Elle a décidément une furieuse envie, Nora, +de lui montrer, au diplomate, qu'elle n'est plus +une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne sait. +En attendant, pour se calmer les nerfs, elle +lance son cheval au galop. Le chemin n'est +qu'une série de tournants. Il faut changer de +pied à toute minute.</p> + +<p>—Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il +de loin, en poussant son cheval pour la rejoindre.</p> + +<p>—Nous verrons bien! riposte-t-elle.</p> + +<p>Ils galopent. La voici lasse.</p> + +<p>—Attachons nos chevaux ici, dit Nora.</p> + +<p>Ils mettent pied à terre, et dans un pli de +ravin qu'elle a choisi, les voilà assis côte à côte +sur des touffes de bruyère, et devisant.</p> + +<p>Tout en parlant, Nora distraite et comme en +rêve, a pris dans les deux siennes la main de +Guy et elle ne la lâche plus.</p> + +<p>Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est +un mouvement bien involontaire. Transportée +au passé, elle vient de reprendre cette main +dans les siennes comme si c'était hier qu'elle +eût été réprimandée à table avec une bonté sévère, +mais si tendre. Le temps est aboli. Nora<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span> +est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier +qu'elle s'est tant amusée à glisser dans son cou +des violettes, par poignées... Il y a donc entre +eux une complète familiarité. Quant à en vouloir +à Guy parce qu'il vient de la traiter en +toute petite fille, Nora n'y songe plus. Nora ne +sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans, +peut-être sept. Son cœur du moins n'est pas plus +vieux, en cette minute. Elle a besoin d'être aimée +en enfant—comme elle ne le fut jamais....</p> + +<p>Sur son genou, elle appuie donc la main de +Guy, et de ses deux mains, elle la caresse. +Comme elle fait au front du petit Jacques, elle +fait à cette main. Guy la retire un peu, tout à +coup, mais Nora la retient. Il se sent charmé et +il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle le +retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir +l'air bien sot, et demeure là, tout étonné. Et le +subtil fluide féminin entre par le bout de ses +doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et, +distinctement, dans ses yeux grands, noirs et +fixes, il voit maintenant la femme apparue, qui +appelle et,—chose étrange!—qui implore +presque.... C'est que Nora, à ce moment, se +rappelle exactement l'impression qu'elle eut, +lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je +vous aime bien, vous!» il l'embrassa avec tendresse. +Il lui rendait les caresses paternelles +perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que, +en se pressant aujourd'hui sur cette poitrine, au +pli de ce cou, en mettant sous cette barbe fine<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span> +sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme +consolant qui lui faisait oublier tant d'affreuses +misères, qui lui restituait toutes les tendresses +que la vie devait et refusa à sa petite enfance?</p> + +<p>—Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il +est temps de rentrer, je crois.</p> + +<p>Mais elle le retient encore, d'une pression si +énergique qu'il ne peut s'y tromper. C'est la +petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent heureux. +Un trouble doux et lourd l'envahit. Un +rêve rapide et fou traverse son cœur. Si c'était +là le dénouement de sa destinée? S'il allait +revivre par là? Si ce printemps allait fleurir +dans la «route au tombeau» qui lui reste à faire? +Et toujours la petite main caresse la sienne, +tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et, +muette depuis longtemps, Nora regarde Guy +d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur indécis, +innommé, le désir tout-puissant d'être +consolée de la vie par l'amour entier.</p> + +<p>En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte +plus qu'il ne saura jamais le dire, Guy se lève +et prépare les chevaux.</p> + +<p>Il est à la droite du sien et tend sa main en +creux, pour aider Nora à se mettre en selle.</p> + +<p>Elle pose un pied dans la main de Guy qui, +arc-bouté sur sa jambe droite, plie un peu le +genou gauche sur lequel il fait porter sa main,—et +quand le petit pied, si petit, est dans cette +main, Nora demeure là un instant; puis, en<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +riant, saute à terre d'où, sans aucune aide, elle +bondit sur sa selle.</p> + +<p>Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence:</p> + +<p>—Toi, si je veux, pense Nora en le regardant +de travers, je te mettrai dans ma poche!</p> + +<p>—Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant +sa propre pensée et répondant sans le +savoir à celle de Nora... cela est bien possible, +mais cela n'est pas encore bien sûr...</p> + +<p>«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller +cela!... Le mieux ne serait-il pas d'avertir Mitry?»</p> + +<p>Il songe encore: «Au train dont les choses +marchent, je devrais certainement prévenir le +père... ou gagner au large.»</p> + +<p>Épouser est invraisemblable, mais fuir est +un peu cruel.</p> + +<p>Guy cependant ne voit que l'un de ces deux +partis à prendre. Tous deux sont extrêmes.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLIII">XLIII</h2> +</div> + + +<p>—Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, +en bas, à l'heure du crépuscule, le soir du +même jour,—pas de piano aujourd'hui, je +vous en prie, monsieur Gottfried.</p> + +<p>Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, +qu'elle a quitté voici bien dix minutes.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, mademoiselle?</p> + +<p>—Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.</p> + +<p>—Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... +Je vous conterai, comme récompense, +les amours de ce grand artiste.</p> + +<p>—Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, +des amours de ce grand artiste... Contez-moi +les vôtres.</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe +du pied et imite l'enfant qui pleure, avec de +jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.</p> + +<p>—Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! +Moi veux pas rester!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span></p> + +<p>Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, +ou pourquoi est-elle venue?</p> + +<p>C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver +Guy tout de suite, et qu'elle fait tous ses +efforts pour s'en empêcher. Sa résolution, +envers lui, n'est pas encore prise. Elle met +entre lui et elle, la personne sans importance +de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle veut +l'envoyer tout simplement promener, oh! ça +n'est pas long!</p> + +<p>—Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur +Gottfried. Je vous embrasserai, là!</p> + +<p>Et elle pouffe de rire.</p> + +<p>—Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la +première fois.</p> + +<p>On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, +toujours riant, et va à Gottfried. Elle lui offre +son visage, il en approche le sien.</p> + +<p>Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, +où est Guy en ce moment, son cœur défaillerait!</p> + +<p>Guy est assis sur un banc du parc, à vingt +pas de la fenêtre du salon qui s'éclaire sous ses +yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre +de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... +Une angoisse atroce saisit son cœur, +le serre comme un étau, le broie d'une pression +lente... Guy est jaloux, mais cela n'est +rien,—il est déçu!—Qu'est-ce que c'est +donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du +cœur? que veut-elle faire de lui?.. Évidemment,<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span> +ce n'est qu'une mauvaise petite nature, +viciée encore par une absurde éducation libre. +Comment lui, Guy, serait aux mains d'une +enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il l'aime +donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. +Des idées contradictoires se heurtent +dans sa cervelle... Se lever et fuir, monter +dans sa chambre, boucler sa valise, quitter +à jamais cette maison où il se sent en danger... +car il y va de l'honneur, puisqu'elle n'est +qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à +cette fenêtre où s'encadrent toujours, clairement +visibles sous la transparence du rideau, +les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés +l'un de l'autre... Oh! la briser du poing, +cette vitre, et dire: Je suis là!</p> + +<p>En ce moment, Gottfried, toujours dans la +même attitude, est en train de répéter:</p> + +<p>—Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, +voyons,—c'est promis.</p> + +<p>—Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai +seulement voulu dire que je me laisserais faire.</p> + +<p>Il en prend son parti, et, la saisissant par les +deux épaules, il baise la joue, puis le cou, et +cherche les lèvres.</p> + +<p>Et Guy,—c'est étrange,—frappe du poing +le dossier du banc sur lequel il est assis. Guy +est malheureux. Il a envie de pleurer.</p> + +<p>—Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, +c'est assez!.. Bonsoir!</p> + +<p>Elle se sauve et disparaît.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span></p> + +<p>Nora s'élance dans le parc à la recherche de +Guy, qu'elle n'a pas trouvé dans la maison. +Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de +lui faire... Oh! si elle pouvait savoir!</p> + +<p>Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, +elle le frôle de sa jupe envolée au vent de la +course. Et quand il sent contre son genou le +frémissement de cette robe, et sur son visage +le frisson de l'air qu'elle a déplacé, il ne sait +plus ce qu'il doit faire, la saisir au passage, la +prendre pour la châtier, ou bien lui crier: +«Vous vous trompez, pauvre enfant... Le +bonheur n'est pas par là...» ou bien encore la +laisser passer—à jamais.</p> + +<p>Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment +d'un amour à la fois naissant et trompé, +il continue à voir distinctement, à travers les +petits rideaux de guipure, légers comme un +nuage, le salon éclairé, et, au milieu, ce hideux +Gottfried en train de ranger avec méthode des +brochures, des cahiers de musique.</p> + +<p>Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble +qu'on vient de lui reprendre quelque chose de +divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne +peut se l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement +qu'il avait de Nora une idée qu'il lui faut +abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au +lieu d'une petite fille singulière, mûrie trop +tôt par le malheur d'avoir grandi sans mère, +encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, +n'a-t-il rencontré qu'une pensionnaire effrontée,<span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span> +maligne, prétentieuse, un peu vicieuse? Il s'interroge +et souffre. Oui, oui, c'est bien cela, mais, +alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il +s'avouer qu'il est jaloux?.. Ce n'est pas la +tendresse qui pousse cette enfant, délicieusement +étrange, à jeter sa joue sur la face lippue +et velue de ce vilain casse-noisette de +Nuremberg! Alors, décidément, quoi?.. quoi? +L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus +cruellement. Sa tête éclate... En si peu de +temps, avait-il donc tant espéré de cette gamine, +aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! +Guy est amoureux! et l'amour, le dégoût et la +colère gonflent son cœur!</p> + +<p>Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous +cette fenêtre; il voulait la voir, jouir de ses +mouvements, les étudier aussi, se faire un jugement. +Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, +puisqu'elle avait attaqué son cœur, la première, +elle, la maligne voleuse?</p> + +<p>Où est-elle maintenant? A quel autre jeu +a-t-elle couru?</p> + +<p>Il se perd en silence dans les allées les plus +étroites du parc, se dissimule à tout instant +derrière les arbres, l'œil aux aguets, l'oreille +tendue, épiant...</p> + +<p>Que croit-il surprendre encore?</p> + +<p>Quel roman compliqué suppose-t-il donc? +Il a honte, lui, à son âge, de s'occuper ainsi des +gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le regarde?.. +Non, il se méprise d'en être là, mais<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span> +une force qu'il ne peut pas vaincre le mène où +il va... il ne sait pas où... Tout à coup, il perçoit +des bruits de pas sur le gravier... Il se cache +dans les bruyères du bord de l'allée...</p> + +<p>Un couple s'avance.</p> + +<p>Est-ce Mitry? Est-ce M<sup>lle</sup> Marthe?</p> + +<p>Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un +jeune homme! Guy ne connaît pas Jacques.</p> + +<p>—Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni +l'autre, entends-tu?</p> + +<p>—Ah! répond Jacques tristement... Je sais, +vous avez du beau monde. Mais pourquoi pas au +grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?</p> + +<p>—Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus +possible; on verra plus tard... Est-ce que tu +n'es plus mon bon chien?</p> + +<p>—Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, +et j'obéirai.</p> + +<p>—Eh bien, adieu.</p> + +<p>Elle est impatiente.</p> + +<p>En silence, Jacques la prend dans ses bras, +sous le regard ardent et invisible de Guy... Il +la presse un moment contre lui, en effleurant +des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!</p> + +<p>—Adieu! adieu, dit-elle.</p> + +<p>Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, +passe par-dessus le mur... Pourquoi pas par +la porte? C'est la question que se pose Guy.</p> + +<p>Nora retourne vers la maison. Le jugement +de Guy sur Nora est fixé, décidément fixé.</p> + +<p>«C'est une vulgaire petite friponne! C'est<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span> +bon, on veillera. Adieu, bonsoir, mon rêve bête! +Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en +cinq minutes, j'avais construit tout un monde +d'espérances! A quoi tiennent pourtant les +choses! Ainsi, quelques heures seulement après +les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux +du ravin, devant la mer, à moi, Guy, elle en est +venue à celles-ci! J'avais pu croire à un amour +naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,—et +le mien avait été remué! Et je me +suis lourdement trompé.»</p> + +<p>Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. +Il ricanait tout haut!</p> + +<p>«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons +plus. A joueuse, joueur et demi... je regarderai +son manège. Ce sera un des passe-temps de cette +vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas +si sot... Adieu, paniers, la grêle a fait vendange!»</p> + +<p>Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au +fond du sentiment qu'il commençait de sentir +pour Nora, il y avait, en même temps que de +l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle +qui vient, même sans objet, au cœur des hommes +de son âge, si sourdement profonde. Gottfried +pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses +en invoquant la Volonté de l'espèce. Guy songe +tout simplement que cette forme enfantine +appelait la protection et qu'il eût été heureux +de la lui donner; que ces yeux de douleur appelaient +la consolation et qu'il les eût fermés<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span> +sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses +bras la toute petite.</p> + +<p>—Eh bien, dit François Mitry, le soir, à +table, êtes-vous content de votre journée, mon +cher Guy?</p> + +<p>—Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, +si froid, si dégagé, que Nora tressaille.</p> + +<p>—Bien vrai? demande-t-elle.</p> + +<p>Guy prend la main droite de l'enfant et la +serre dans sa main gauche d'une pression +douce et ferme. Au toucher de cette main, +cette sorte de tendresse paternelle à laquelle il +songeait tout à l'heure s'éveille en lui, et une +pitié immense lui vient pour un être si jeune, +si petit, si faible, et déjà,—croit-il,—si +perdu! et c'est d'une voix toute timbrée de +caresses qu'il prononce:</p> + +<p>—Non, non, pas enchanté du tout, à la +vérité. J'ai du vrai chagrin, mademoiselle.</p> + +<p>Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, +et pour reprendre tant bien que mal ce qu'il a +dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:</p> + +<p>—C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, +que je suis venu ici; n'est-ce pas, Mitry?</p> + +<p>Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. +Il a du chagrin? tant mieux, cela le rapproche +d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent +monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, +étrange, capricieux et volontaire comme +elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout +son avenir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLIV">XLIV</h2> +</div> + + +<p>A présent qu'elle est sûre de son sentiment, +Nora, avec la franchise hardie de son caractère, +avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer. +Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois, +et elle le fait bien voir.</p> + +<p>Le lendemain matin, au point du jour, on a +réveillé Guy pour la chasse. Il s'habille, et il +est prêt à partir, quand on frappe à sa porte.</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>C'est Nora. Il est stupéfait.</p> + +<p>Elle entre, repousse la porte, sans la refermer.</p> + +<p>—Je viens, dit-elle, vous chercher pour le +déjeuner du départ. Le café nous attend en bas. +J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien, +vous savez?</p> + +<p>Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte +presque fermée, et tout en disant: «Venez,» +elle le regarde toujours fixement, profondément, +sans faire mine de sortir.</p> + +<p>—C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span> +chercher, dans un tiroir, son mouchoir ou ses +gants.</p> + +<p>Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours +là, debout, et il retrouve les deux grands yeux +noirs, ardemment fixés sur les siens.</p> + +<p>Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers +de Gottfried! aux baisers de Jacques! Il pense +qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son tour! +Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner, +lui, Guy, à cette perfidie, d'embrasser, +dans les coins obscurs d'une maison dont il est +l'hôte, la petite fille de son hôte?</p> + +<p>—Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous +suivre... allez, mon enfant.</p> + +<p>Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur +gronde et sa voix tremble.</p> + +<p>Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si +brûlante flamme que Guy est atteint. Un nuage +passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble. +A travers une vapeur, il voit la femme, petite, +toujours debout, ses yeux toujours dardés, sa +lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle veut et que +son visage le dira. Elle a appris,—des bêtes, +des choses, du frisson des bois et des vagues, +des hommes même, de son père,—la puissance +et la fatalité d'aimer. Elle a appris,—sous +les persécutions,—la révolte, les insistances +acharnées. Elle ne craint rien, Nora, rien au +monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance, +ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime. +Elle vient. Voilà tout.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span></p> + +<p>«Pourquoi non? songe alors Guy tout à +coup, avec violence. Pourquoi non, si elle s'impose, +si elle sait, si elle veut, si elle est libre +et consciente,—si c'est ainsi?»</p> + +<p>Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare +de lui et le conseille...</p> + +<p>Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille +en tout homme à l'odeur des forêts, s'éveille +en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui +vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy +éprouve, en coup de sang, l'envie sourde et +terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter +où elle veut, toute mignonne comme elle +est.</p> + +<p>—Allez-vous-en! dit-il irrité.</p> + +<p>C'est maintenant sa voix qui gronde et son +cœur qui tremble.</p> + +<p>Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est +elle qui le fascine. Il n'est plus lui-même! Il +court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins +bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux, +sur sa bouche qu'il écrase, et répète d'une voix +creuse, altérée, en la repoussant de lui avec +violence:</p> + +<p>—Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible! +Il faut t'en aller! Va-t'en!</p> + +<p>Et si dure est la voix, si brutale est la secousse, +qu'elle retrouve, dans la joie du baiser +farouche, toutes les douleurs qu'elle aime. +Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre +homme qu'elle aimait, son père,—aussi brutalement<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span> +la repousse, aujourd'hui, celui-ci qu'elle +aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme, +douleur, colère, haine d'amour! mais, cette fois, +c'est bien à elle que s'adresse tout cela. A elle, +encore enfant, déjà femme. Elle est heureuse, +et elle est sombre.</p> + +<p>Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur +de la petite bondit vers lui. Ne lui a-t-elle pas +dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je +vous aime, parce que vous êtes bon?» Et +n'est-ce pas parce qu'il est bon qu'il la rejette +aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est pour +bien faire, elle le comprend de reste. Elle a +donc tout en lui, dans cette seconde, tout à la +fois: bonté et dureté, tendresse et fureur! Inconsciente +des raisons qui la rendent joyeuse, +sa petite âme retrouve, comme un oiseau des +mers, la tempête qu'elle a coutume de braver, +qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui +la berce.</p> + +<p>Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans +le cœur d'un homme vrai, quelque chose de +semblable aux vents, à la mer, à la force ardente +des choses, à l'âme des éléments.</p> + +<p>Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté +de ce qu'il pense, de ce qu'il voudrait, s'il +s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un +air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle +sent l'humilité du vaincu:</p> + +<p>—Allez-vous-en, je vous en supplie, petite +Nora!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span></p> + +<p>Et telle qu'elle était venue, silencieuse, +comme rigide en sa volonté que trahit sa démarche, +Nora, sans un sourire, regardant devant +elle le vide avec son œil dilaté et noir,—s'éloigne, +emportant dans son cœur l'orgueil du +triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter.</p> + +<p>Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et +qu'il ne faut pas; parce qu'il ne peut ni ne doit +l'épouser, et qu'elle est perdue, pense-t-il, deux +fois perdue, pour lui et pour elle!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLV">XLV</h2> +</div> + + +<p>La vie au château suit son cours. François +Mitry tous les jours amuse ses invités, parmi +lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier, +sur qui sont fondées des espérances ignorées +de lui. C'est un très bel homme, qui vient de +faire trois ans de service militaire, aux dragons, +car il a dédaigné de passer des examens quelconques, +et de se présenter à aucune école. Il +faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment +beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. +Il le sait un peu, et il y paraît quelquefois, rarement, +seulement quand on provoque sa vanité. +Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, +mais il les fait valoir à merveille. Le +nombre de ses épingles de cravate est infini, +et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour +à tour, mais il faut convenir que ce sont des +bijoux du meilleur goût. Il chante avec une +belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il +jette bien son coup de fusil et professe en littérature<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span> +des opinions faisandées—mais c'est +affaire de mode et il changera de théories dès +que le mot d'ordre sera changé. Au demeurant +banal, mais bon garçon et brave, doué en somme +des mêmes défauts, des mêmes qualités que les +hommes quelconques de son âge. Ajoutez que +dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de +vingt ans, le beau mystère de vivre et de désirer +apparaît avec le même attrait que chez tous +les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, +de tous ses regards et de tous ses gestes. Il a +vingt-quatre ans.</p> + +<p>Nora le regarde tout juste avec la même +attention qu'elle prête aux autres invités, y compris +les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros +banquier Legros, trop bien nommé, ni le général +Lagrange, ni leurs femmes, ni l'avocat Poireux, +ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour elle, +c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, +deux Lagrange, une Legros et enfin M<sup>lle</sup> Lairoy, +accompagnée de sa mère, et sœur du jeune +Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, +dans sa pensée, François Mitry met en balance +avec M. Émile Louvier. A ces gens viennent +s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, +et enfin Mitry annonce qu'il ne manque +plus à l'appel que deux amis, M. et M<sup>me</sup> de +Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, +après neuf ou dix ans passés dans tous les +ports de mer du globe, à la recherche de la +fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span> +en France. Morigny lui a écrit voici huit jours +à peine. Mitry a répondu «Venez, l'occasion est +bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle +assemblée.»</p> + +<p>M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» +Ils arrivent en effet. Toute la compagnie annoncée +est maintenant au complet, et chaque +jour ce sont parties nouvelles, tantôt en commun, +tantôt par groupes séparés. Mitry a fait +des programmes à l'avance. Il en propose un +tous les matins. Et M<sup>lle</sup> Marthe aidant (elle se +multiplie), le personnel étant triplé à l'office et +dans les écuries, tout marche à souhait.</p> + +<p>Après les repas bruyants, on se disperse, le +soir, à travers le parc. Les pins bruissent. La +mer leur répond. Tout le monde goûte avec +ravissement le charme des belles soirées du +Midi.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLVI">XLVI</h2> +</div> + + +<p>Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa +guise choisit son compagnon, Guy, lui, recherche +un peu de solitude. Il trouve, au fond +du parc, une petite porte entr'ouverte qui donne +sur la libre colline. Il sort, monte la pente par +le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.</p> + +<p>Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a +suivi... Tout à coup, sur sa main que, par un +geste d'habitude, il porte derrière son dos, il +sent se poser une main très douce, et qui caresse... +Il tressaille; il a compris, mais il ne se +retourne pas; il éprouve un plaisir douloureux, +qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger +et qu'il se reproche.</p> + +<p>Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:</p> + +<p>—Vous ne voulez-vous plus me parler, +monsieur Guy?</p> + +<p>Guy, qui doit être mécontent, se tait.</p> + +<p>La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span></p> + +<p>—Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que +je vous ai donc fait, monsieur Guy?</p> + +<p>Il ne répond rien.</p> + +<p>—Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez +l'air de me fuir, toujours... Vous êtes fâché, +monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.</p> + +<p>Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre +naturel, se retournant enfin:</p> + +<p>—Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, +et je ne suis pas assez sot ni assez impoli pour +refuser de parler à la charmante petite maîtresse +du lieu, mais je ne comprends pas vos questions.</p> + +<p>Nora fait une moue de dépit, invisible dans +l'ombre. Elle hausse l'épaule, et elle frappe du +pied, oh! à peine.</p> + +<p>Elle ne veut pas que cela s'entende.</p> + +<p>—Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons +d'autre chose.</p> + +<p>—Je le veux bien... Comment va monsieur +Gottfried? répond Guy, d'un ton d'innocence.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demande Nora, surprise.</p> + +<p>—Pour rien... pour parler d'autre chose.</p> + +<p>—Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur +Gottfried? interroge-t-elle.</p> + +<p>—Oh! pas du tout!</p> + +<p>—Allons, tant mieux!</p> + +<p>—Et à vous, mademoiselle?</p> + +<p>—La belle question! il me fait horreur.</p> + +<p>—Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme +professeur?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p> + +<p>—Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai +pas choisi; on me l'a imposé.</p> + +<p>—On vous impose donc quelque chose, à +vous? je vous croyais fière, insoumise, et même +indomptable! réplique Guy vivement.</p> + +<p>Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si +elle voulait, ce vilain Gottfried serait bien loin, +depuis longtemps! Elle en convient avec elle-même. +Elle se tait, et Guy reprend:</p> + +<p>—Il ne vous embrasse jamais, cet homme +aimable?</p> + +<p>—Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, +voyons, monsieur Guy, jamais, j'imagine!... +Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez +donc!</p> + +<p>Son indignation est sincère, car ses caresses +à Gottfried ne le sont pas, et elle n'imagine pas +que des caresses de moquerie cela puisse +compter....</p> + +<p>Alors, Guy poursuit, implacable:</p> + +<p>—Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde +sans cesse autour de vous, mademoiselle Nora, +il ne vous embrasse jamais, lui non plus?</p> + +<p>—Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur +Guy!</p> + +<p>La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle +se défend... Aux yeux de Guy, elle sent bien +qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée, +qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce +moment, elle voudrait pleurer. Elle ne peut +pas.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span></p> + +<p>—Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement +Guy: vous mentez encore!</p> + +<p>—Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec +rage. Elle égratigne sa main, dans l'ombre. +Elle pense que, malgré le beau clair de lune, +Guy, par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. +Elle ne répond pas un mot. Elle +écoute la voix sévère qui poursuit:</p> + +<p>—Vous êtes une enfant et vous mentez, +Nora. J'ai regardé votre Gottfried. Je lis sur les +visages et dans les yeux, moi. C'est un don que +j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous +embrasse, et Maurin aussi. Et ils seraient bien +sots, tous deux, de ne pas le faire, puisque vous +le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne +peux pas aimer, moi, une petite fille qui ment, +et sur de pareilles choses! il faut donc oublier +la folie d'une seconde... que vous avez provoquée, +mauvais petit démon...</p> + +<p>Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy +s'est attendrie. Il a mis dans le reproche une +involontaire caresse...</p> + +<p>—Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser +bien tranquille votre ami, qui vous aime,—je +parle de Guy,—sinon vous le forcerez à +partir bien vite, et ce serait dommage pour lui, +car ce pays est beau, petite Nora... très beau, +en vérité.</p> + +<p>Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit +cela parce qu'il le faut.</p> + +<p>—Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +vous engage paternellement, mignonne, à ne +pas entrer de si bonne heure dans la chambre +des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, +si j'étais un malhonnête homme, ou seulement +un homme faible! je serais, à mes +propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, +prenez garde à vous, Nora... gardez-vous du +mensonge... et des démarches inconsidérées...</p> + +<p>Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette +à qui il s'adresse. C'est, en ce moment, comme +il vient de le dire, un sentiment paternel qui +dicte ses paroles.</p> + +<p>—Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! +répète-t-il d'un ton d'affectueuse prière... Rappelez-vous +ce que je vous dis. Il vous arrivera +tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se +pourrait bien que personne au monde ne vous +parlât plus jamais raisonnablement, comme je +le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est +pour vous, pour vous, ce que je dis là,—pas +pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup d'affection +pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais +beaucoup, beaucoup!</p> + +<p>Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, +qu'il devine ou voie tout en elle, ce Guy? +Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques? +C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.</p> + +<p>Sombre, la tête basse, muette, une rage au +cœur, Nora s'éloigne en cherchant dans sa tête +comment elle pourra bien le punir, ce Guy +détesté!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p> + +<p>... Il y a beaucoup de pitié pour Nora +dans le cœur de Guy, mais aucune estime.</p> + +<p>Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, +parce qu'elle a l'habitude de la révolte, +de la colère, du commandement et de la vengeance. +Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a +beau vouloir, elle ne sait pas pleurer parce que, +dans les commencements de ses grandes peines, +elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? +peut-être a-t-elle une de ces natures de feu qui +brûlent et sèchent au dedans la source même +des larmes.</p> + +<p>Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera +avec Émile! avec cet Émile Louvier qui, de +l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus +beau que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! +Guy pourrait être son père!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLVII">XLVII</h2> +</div> + + +<p>François Mitry est enchanté et M<sup>lle</sup> Marthe +désolée. Ouvertement, Nora fait la cour à +Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y +veille, crèvera d'un coup de sang.</p> + +<p>Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, +cette enfant qui fleurte avec tout le monde! +C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh +bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et +que Dieu les bénisse! Moi, me voilà délivré +d'une assez méchante affaire!»</p> + +<p>—Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit +Nora qui cause avec Gottfried dans le parc, si le +verbe <i>berner</i> est venu de Berne.... Monsieur de +Fresnay sait tout.</p> + +<p>—Le verbe <i>berner</i>, réplique Gottfried, vient, +je crois, du mot espagnol <i>bernia</i>, qui veut dire +couverture.... J'ai fait des recherches... Mais il +ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez +donc ce jeune homme?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span></p> + +<p>—Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça +n'est pas un jeune homme....</p> + +<p>—Eh non! ce monsieur Louvier.</p> + +<p>—Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme +je vous aime....</p> + +<p>—Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, +dans tous les coins?</p> + +<p>—Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est +sans conséquence.</p> + +<p>Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez +formé là une excellente élève.</p> + +<p>—Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.</p> + +<p>—Ministre? interroge Nora.</p> + +<p>—Les plénipotentiaires portent ce titre, dit +Gottfried. Et c'est peu de chose pour un homme +tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions, +monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, +et j'osais représenter à mademoiselle qu'elle se +compromet....</p> + +<p>—A moins, riposte Guy vivement, qu'elle +ne désire l'épouser....</p> + +<p>—Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,—vous +êtes méchant!</p> + +<p>Elle lève rageusement les épaules et s'en va.</p> + +<p>Gottfried, interloqué, perd la tête.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur, que le verbe <i>berner</i> +ne vient pas de Berne, mais de <i>bernia</i>? dit-il +étourdiment, ne sachant plus où il en est.</p> + +<p>Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules +comme Nora, et placidement:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span></p> + +<p>—Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried +qui pense:</p> + +<p>«Les voilà, les finesses de la langue française! +Jamais je n'en serai maître!...»</p> + +<p>Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, +d'un bout de la table à l'autre, des toasts fantaisistes, +Nora, qui s'occupe fort peu de son +voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, +et interpellant par son nom Émile Louvier, +assis presque en face d'elle:</p> + +<p>—Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, +dit-elle, à votre santé!</p> + +<p>Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au +moment où elle va boire, Guy, d'un mouvement +que personne n'aperçoit, choque le bras de +Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se +brise...</p> + +<p>—Enfin! dit-elle tout bas.</p> + +<p>Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. +Les autres, que lui importe! Ils ne demanderaient +pas mieux, les autres, et ce serait trop +facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste +et qui est bon.</p> + +<p>Et sa main, restée mignonne comme celle +d'une enfant, se glisse sur le genou de Guy, +bien doucement, bien en secret.</p> + +<p>Alors, exactement comme autrefois, Guy +prend cette main, la pose sur la table et, la +tenant pressée sous la sienne:</p> + +<p>—Il faut toujours montrer tout ce qu'on +pense, petite Nora, toujours!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span></p> + +<p>Dans le brouhaha des conversations d'une fin +de repas, l'incident passe inaperçu ou à peu près, +et, sans être remarqué, Guy peut fixer son +regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle +les détourne tout à coup et veut retirer sa +main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans +d'intervalle, elle retrouve une même impression, +fidèlement reproduite: elle n'est plus +qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère... +et cela décidément est délicieux... Et +tout bas, tout bas:</p> + +<p>—Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.</p> + +<p>Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur +étrange, se sent heureux sans comprendre +pourquoi.</p> + +<p>Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, +de croire indigne d'un amour vrai +l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois la +ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a +pas été maître du mouvement qui lui a fait +briser la coupe de Nora. Il s'en repent. Elle +finirait par le compromettre. Il partira. Pas +demain. Mais après-demain.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLVIII">XLVIII</h2> +</div> + + +<p>Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a +évitée tout le jour, le suit dans le parc, et l'appelle.</p> + +<p>—Monsieur Guy, je vous cherchais....</p> + +<p>Il fait face à l'ennemi.</p> + +<p>—Moi aussi, dit-il.</p> + +<p>Et brusquement:</p> + +<p>—Je pars demain.</p> + +<p>Elle demeure toute saisie et muette. Pour la +première fois il la voit tremblante et intimidée. +Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même; il +veut, d'un seul coup, arracher de son propre +cœur et du cœur de cet enfant, l'amour qui +germe.</p> + +<p>—Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez +monsieur Louvier.</p> + +<p>Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce +n'est pas là ce qu'il fallait dire, il le sent bien. +Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très fin, +naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p> + +<p>—Je comprends, poursuit-il répondant à +ce sourire. Vous avez cru, hier soir, que j'avais +renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher +de porter cette santé?</p> + +<p>Nora relève avec lenteur ses grands beaux +yeux vers Guy. Il y voit clairement la question +qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?» +Et Guy renonce au mensonge qu'il préparait.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il, +mais pas du tout comme vous croyez, car (pensez-en +ce que vous voudrez), ma volonté consentie +n'y était pour rien! La vérité, c'est que je +ne veux pas vous aimer. Je sens que cette minute +où nous voici est grave.... Toute la vérité, +je vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse.... +Le bonheur de votre vie dépend de ce moment-ci +peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant, +vous ne m'inspirez pas la confiance qu'il faut. +Quand on prétend aimer un homme tout de +bon, on n'a pas avec un autre les familiarités +que vous avez depuis trois jours avec ce jeune +Louvier, qui est beau, j'en conviens, et riche,—et +parfaitement digne de vous plaire. Donc, +soyez heureuse, mais laissez-moi, je vous prie, +en repos.—Du reste, pour couper court à tout +ce petit roman,—je vous répète, ma chère +enfant, que je pars demain. Voilà pourquoi je +vous cherchais, moi aussi; je voulais vous l'annoncer.</p> + +<p>A mesure que parle son ami, à mesure que +la réprimande devient plus sévère et plus<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span> +froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ, +Nora sent monter en elle toute la violence +de sa passion, désir, espoir et crainte. Son petit +cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles; +ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent +Guy d'un regard d'appel suprême, de possession +désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et elle +veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher, +s'enrouler à lui!</p> + +<p>—Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement, +d'un air de ne pas croire encore à cette +chose monstrueuse.</p> + +<p>—Oui, dit-il avec calme, demain soir.</p> + +<p>Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée, +qui ne veut pas, et qui cherche à convaincre +par un reproche caressant:</p> + +<p>—Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très +mal....</p> + +<p>Elle ajoute après un silence:</p> + +<p>—Tout serait perdu!</p> + +<p>Puis, sans transition, emportée par l'onde +soudaine des sentiments tumultueux qui s'accumulent +dans son cœur et le débordent, elle +dit, d'un ton net, tranchant, impérieux:</p> + +<p>—Il ne faut pas, je t'assure.</p> + +<p>Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois.</p> + +<p>—C'est impossible, impossible! C'est impossible! +Il ne faut plus <i>me laisser toute seule</i>!... +je vais t'expliquer... Viens ici, écoute!</p> + +<p>Elle lui dit «tu» involontairement, comme +elle lui a dit «tu», l'enfant sauvage, il y a huit<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span> +ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle +l'a vu... Quelque chose de plus puissant que +tout, sort, en ce moment suprême, de ses regards, +de ses moindres gestes... Quand ce ne +serait que par pitié, il faudrait maintenant +l'écouter, lui obéir....</p> + +<p>—Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais +t'expliquer.</p> + +<p>Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou.</p> + +<p>Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les +troènes et les arbousiers, un banc est caché. +Elle fait un signe. Le voilà, docile, qui s'assied +près d'elle.</p> + +<p>—Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois, +et toujours plus pâle.</p> + +<p>Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite. +Cela devient de la volubilité. Elle voudrait tout +dire en même temps. Elle vide son cœur, +tout entier, dans un cœur ami, pour la première +fois de sa vie. Elle veut tout montrer, +tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon +et tout le mauvais. Elle se donne.</p> + +<p>—Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse +souvent, mais il me fait horreur... Si +je l'ai laissé faire, dans les commencements, +c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?—on +s'ennuie tant ici, des fois!—Je voulais +le commander à ma guise—mais il me répugne,—tu +comprends bien?... Tu ne vas pas +croire autre chose, n'est-ce pas?.. Ce serait +atroce!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p> + +<p>Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu.</p> + +<p>Elle poursuit, avec une volubilité toujours +plus grande, de l'air affairé des enfants qui ont +beaucoup de choses à dire et qui semblent +regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les +images qui se succèdent rapidement dans leur +pensée:</p> + +<p>—Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime +comme un chien... oui, je l'embrasse, et de +tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse; +c'est comme un frère. J'étais si seule, si +malheureuse, depuis la mort de Jupiter! Voilà, +je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée, +depuis la mort de maman. Un jour, il m'a +repoussée, renversée à terre, blessée! J'avais +huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai +rien compris à tout ça... Les hommes sont +méchants. Mon père embrasse Marthe; il l'épousera, +tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du +premier coup et tu m'as défendue, un jour, +il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien +des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment +que j'avais oublié?... Non, non! Je me rappelle +tout, tout de toi, tu entends,—tout! Tu as +été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je +t'aime. Et voilà tout. Pourquoi ne veux-tu +pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime +tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai +menti, c'est vrai, l'autre jour... Je mens, +d'habitude, à tout le monde, mais personne +ne le voit: on est trop bête! ou bien personne<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +ne prend la peine de me gronder, parce qu'on +ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon, +je te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es +fort... J'aime la force, comprends-tu? Jupiter +était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait +aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau +chercher, je n'ai jamais su pourquoi. Est-ce +que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien, +et ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est +mauvais. Veux-tu m'aimer encore, dis, comme +tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage! +Je t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux +autres, jamais! mais à toi, oh oui, à toi seul! +si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis que +tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère, +mon dieu, mon maître et mon tout!</p> + +<p>Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent +sur ses joues.</p> + +<p>—Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que, +lorsque je parlerais, tu comprendrais... ce que +je ne comprends pas moi-même... Alors, +tu m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille +à toi, à toi, rien qu'à toi. Je ne suis à personne. +Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu +voudras. Et ce sera bon.</p> + +<p>Et plus bas, tout bas:</p> + +<p>—Tu es le maître, je t'obéirai.</p> + +<p>Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la +poitrine de Guy, et elle se lamente dans un +grand désespoir:</p> + +<p>—Pardon! pardon! je ne le ferai plus,<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span> +bien sûr. J'ai été méchante avec toi, pardon!..</p> + +<p>Il faut croire qu'un remords l'obsède, car +d'une voix plus désespérée, elle crie:</p> + +<p>—Oh! plus méchante que tu ne crois!</p> + +<p>Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à +pleins bras:</p> + +<p>—Mon enfant! mon enfant! ma chère petite! +calme-toi,... je t'aimerai bien... mais tu ne peux +pas être ma femme... comprends-moi... je suis +un trop vieil homme pour toi, pour une enfant +si petite... mais je t'aimerai bien, va, je t'aimerai...</p> + +<p>Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une +voix de prière adorable, qui monte vers lui +avec l'humide regard de ses yeux:</p> + +<p>—Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite!</p> + +<p>—Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui, +je t'aime, certainement.</p> + +<p>Et il baise ses beaux cheveux.</p> + +<p>Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée. +Elle a frappé du pied, elle a tordu ses mains. +Elle baisse la tête.</p> + +<p>Et d'une voix sourde, avec ses belles notes +basses:</p> + +<p>—Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne +m'aimez pas... Il ne faut pas m'aimer! je n'en +suis pas digne! je viens de voler votre amour! +Oh! si vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je +n'ai pas tout dit!</p> + +<p>Elle tombe à genoux devant lui et cache son +visage dans ses deux mains.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p> + +<p>Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais +toute sa grande force n'y parvient pas, parce +qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est +roidie, et résiste, invincible.</p> + +<p>—Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous, +calmez-vous, je vous pardonne d'avance. +Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre +bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout +votre petit cœur; il est bon, Nora, je le +sais..</p> + +<p>—Non! non! il n'est pas bon! Vous ne +savez rien!... Et quand vous saurez tout, vous +ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est +affreux, affreux!.. Mais je vais tout vous dire, +tout... Voyant que vous ne vouliez pas de moi, +j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune +homme. C'était d'abord pour me venger, pour +vous faire de la peine, et puis... et puis...</p> + +<p>Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage +à mesure qu'elle voit la gravité des choses +qu'elle confesse:</p> + +<p>—C'est honteux... honteux! affirme-t-elle +avec une violence extraordinaire... Oui, c'est +vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et ce ne +serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée... +comme vous l'autre matin... comme vous, Guy, +comme vous!</p> + +<p>Elle sanglote.</p> + +<p>—Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y +a quelques minutes, vous n'auriez plus voulu +de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span> +voulu voler votre amour... Est-ce que vous +me pardonnerez jamais?...</p> + +<p>Guy est très grave, très malheureux,—content +aussi.</p> + +<p>—Je vous pardonne, dit-il doucement, je +vous pardonne, Nora. Au fond, pauvre enfant, +vous êtes bonne, je vous assure...</p> + +<p>—Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre, +pleine de colère contre elle-même. Non! je ne +veux pas vous tromper... je suis méchante, +voyez-vous... Et je le serai peut-être encore, +parce qu'il y a des choses plus fortes que moi... +Mais vous serez encore plus fort, vous, n'est-ce +pas?... Vous serez sévère, pour me rendre +bonne tout à fait et digne de vous! Vous me +punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il +ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il +faudra être juste toujours, mais toujours fort,—vous +entendez?—comme on n'a jamais +été avec moi... Ceux qui punissent, ceux-là +aiment.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre +de la nuit qui monte, et qu'éprouvent-ils tous +les deux, si ce n'est pas là de l'amour?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLIX">XLIX</h2> +</div> + + +<p>Le lendemain matin:</p> + +<p>—Si jamais l'envie vous reprend d'approcher +trop de moi votre vilain museau, monsieur +Gottfried, vous recevrez—j'en suis +fâchée,—mon encrier lui-même sur votre +tête. Vous apprendrez que je sais me défendre, +<i>quand je veux</i>; et, selon vos honorables principes,—par +la force comme par la ruse.</p> + +<p>—Mais, mademoiselle...</p> + +<p>—C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne +sais pas ce qui vous agite...</p> + +<p>—Et qu'est-ce, mademoiselle?</p> + +<p>—Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur +Gottfried, achève Nora en éclatant de +rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot! +Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je +bois du vin rouge, moi, et je ne me nourris pas +d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.</p> + +<p>—Celles de Souabe sont les meilleures, dit +Gottfried ingénument.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p> + +<p>Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.</p> + +<p>—Vous seriez tout à fait gentil, monsieur +Gottfried, de renoncer à vos petits projets, et +de donner votre démission. Car je vous ai assez +vu, monsieur Gottfried, et si vous ne vous en +allez pas de bonne grâce, monsieur Gottfried, +je vous en ferai voir de si drôles,—que vous +n'aurez plus qu'un désir...</p> + +<p>—Et lequel, mademoiselle?</p> + +<p>—Celui de Rückert, monsieur Gottfried: +des ailes! des ailes! des ailes!... des ailes pour +filer plus vite!</p> + +<p>Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait +pas commencé du reste, et Gottfried, abasourdi, +s'en va tenir conseil avec sa sœur.</p> + +<p>—Mes affaires marchaient si bien... Tous ces +étrangers qui envahissent le château depuis +plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit +Émile qui a fait tout le mal, pour sûr.</p> + +<p>—Je le crains, dit Marthe.</p> + +<p>Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile +au jardin.</p> + +<p>Il se rapproche d'elle et dit:</p> + +<p>—Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.</p> + +<p>Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le +ciel, en effet, est très bleu.</p> + +<p>—Pas pour vous, non, pas pour vous, +réplique Nora. Le temps s'est gâté pour vous +aujourd'hui.</p> + +<p>—Comment l'entendez-vous, mademoiselle? +dit Émile, piqué.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span></p> + +<p>—Tenez, monsieur Émile, je suis une personne +très petite, mais j'ai une grande volonté... Oh! +vous ne me connaissez pas! je veux ce que je +veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me +déplaisez pas, bien sûr, mais je ne suis pas +folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai +fait la coquette avec vous pour en exciter un +autre! c'est très mal, mais c'est comme ça.</p> + +<p>Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:</p> + +<p>—On est femme, vous savez... nous sommes +toutes comme ça! Ce qui m'amusait hier avec +vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous +dire: Ne me rejoignez plus dans les coins, +n'ayez pas l'air de vous entendre avec moi,—surtout +n'essayez plus de m'embrasser... je ne +veux plus!</p> + +<p>Et d'une voix creuse, Nora ajoute:</p> + +<p>—Ça en fait souffrir un autre!</p> + +<p>—Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai +servi de jouet, tout simplement?</p> + +<p>Elle le regarde d'un air narquois:</p> + +<p>—Ça n'était déjà pas si ennuyeux!</p> + +<p>Puis redevenant sérieuse:</p> + +<p>—Tenez, vous prenez de travers un aveu +très gentil, très bon garçon de ma part, monsieur +Louvier. Vous manquez d'esprit en ce +moment. Vous n'avez qu'à sourire, à me tendre +la main et à me promettre d'agir comme je +vous demande. Est-ce dit?</p> + +<p>Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; +il y a la hussarde, qui n'est pas la moins<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span> +estimable. Elle est très pratiquée, et, pense Louvier, +elle réussit souvent, même aux dragons.</p> + +<p>Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il +est fort, il est sûr de lui, il cherche sa bouche.</p> + +<p>Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, +la nervosité, la rapidité de mouvement de la +petite diablesse noire qui se tortille, glisse sous +son bras, à travers ses mains, crible ses jambes +de menus coups de pied précipités, lui égratigne +les mains et la joue, tire de-ci, de-là, sa +moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi +sur tous les points à la fois. Elle est partout. +En vérité, elle lui a gâté un peu son +plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais +une fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se +plante devant lui, le regarde fixement et dit:</p> + +<p>—Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?</p> + +<p>C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il +la regarde et voit, dans ses yeux, la femme.</p> + +<p>Alors, honteux de lui-même et tirant son +chapeau:</p> + +<p>—Veuillez me pardonner, mademoiselle.</p> + +<p>—Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs +que j'ai eu les premiers torts, monsieur. +Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être franche +avec vous.</p> + +<p>Étourdiment Émile Louvier demande encore:</p> + +<p>—Et quel est mon heureux rival?</p> + +<p>Elle éclate de rire, espiègle:</p> + +<p>—Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant,<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span> +cette fois, au plus vite... Monsieur +Gottfried, que voici!</p> + +<p>Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il +l'aborde et lui dit solennellement:</p> + +<p>—Vos intentions sont-elles pures, monsieur? +j'ai quelque droit de vous le demander.</p> + +<p>Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus +vexé qu'il n'a voulu le paraître, vient tout +justement de recevoir un congé en règle.</p> + +<p>Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que +cet ours mal léché peut avoir la prétention +d'épouser la petite fille, il est pris de la double +envie de mourir de rage et de mourir de +rire.</p> + +<p>Il prend ce dernier parti.</p> + +<p>—Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande +Gottfried avec dignité. Ma question n'a +rien de risible.</p> + +<p>—La question n'est qu'impertinente, dit +Louvier de plus en plus agacé, mais le questionneur +est grotesque... Tenez, fichez-moi +la paix.</p> + +<p>—J'ai quelque droit de vous interroger! +répète Gottfried qui a étudié sa phrase et préparé +la scène.</p> + +<p>Le dragon le regarde de travers et prononce +placidement ces trois ou quatre mots mystérieux +qu'il a rapportés de la caserne:</p> + +<p>—Toi, ferme ton phonographe!</p> + +<p>—Cet instrument n'a aucun rapport avec ce +qui nous occupe, dit Gottfried, qui a juré de<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span> +ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui +ou non, répondre à mes questions?</p> + +<p>—Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, +avec une aimable familiarité.</p> + +<p>—Si elles sont convenables, riposte Gottfried +sans étonnement, mais avec fierté.</p> + +<p>—Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée +d'épouser la fille de la maison?</p> + +<p>—Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai +caressée!</p> + +<p>Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas +de sa barbe épaisse une maîtresse gifle, mais +sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond +simplement:</p> + +<p>—C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, +au plaisir de vous revoir.</p> + +<p>Et il va se mettre en mesure d'envoyer à +Louvier les témoins nécessaires.</p> + +<p>Mais comme il s'éloigne, la figure du petit +Jacques lui apparaît entre deux branches d'un +buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur +Gottfried?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="L">L</h2> +</div> + + +<p>François Mitry est à mille lieues de supposer +ce qui se passe entre Guy et Nora. Et qui pourrait +s'en douter? Guy a bien près de quarante-quatre +ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de +seize.</p> + +<p>Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper +de sa fille; il n'a jamais été si attentif pourtant +aux faits et gestes de l'enfant. Il voit bien +que le jeune Alfred est tout à fait négligé par +elle. Il est persuadé que Louvier est en bonne +voie, et il s'en réjouit.</p> + +<p>Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années +de martyre où il lui a fallu subir la vue +de cette petite, trace vivante de la fourberie de +Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne +peut prononcer ni entendre sans un secret frémissement. +Amour et haine, à ce nom, gonflent +son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours +prêt à lever en lui et à bouillonner.... Enfin, la +petite enfance de Nora appartient au passé. Un<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span> +homme va la prendre, l'emmener loin de lui, +à jamais. Quel soulagement! Oh! il se propose +d'être un beau-père commode: on ne le verra +pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir +strict envers cette petite. Il l'a négligée et laissée +trop libre, c'est vrai,—mais dans une solitude +où elle était à l'abri des mauvaises influences +bien mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. +Ce Gottfried, il faut l'avouer, est un idiot,—mais +qui sait beaucoup de choses. Il n'a +tenu qu'à elle de tout apprendre de lui, et +de Marthe.</p> + +<p>Voilà ce que pense François Mitry, tout en +s'occupant de ses hôtes.</p> + +<p>Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. +Ce sont les Morigny. Comment n'a-t-il pas +pensé que M<sup>me</sup> de Morigny lui parlerait surtout +de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être +leur confidente! Lorsqu'il a reçu la lettre +par laquelle les Morigny lui annonçaient leur +retour en France, et demandaient à le revoir, il +était préoccupé de mille affaires, en train d'écrire +à tous les autres invités,—et il a répondu +étourdiment à M<sup>me</sup> de Morigny par une invitation +aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas +songé, une seconde, que par cette M<sup>me</sup> de Morigny, +il aurait peut-être des détails nouveaux +sur son grand malheur? Quels détails? il sait +tout. Qu'a-t-il besoin de renseignements? Qu'a-t-il +besoin de faire mettre le scalpel dans sa +vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +lorsqu'il a revu cette femme, d'ailleurs distinguée +et qui est encore belle. Elle est triste, elle +aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que +Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle +n'est pas amusante, la pauvre femme.... Encore +une qui a dû tromper son cher mari! +A présent, Mitry doute de toutes les femmes.... +Et depuis l'arrivée de M<sup>me</sup> de Morigny, il évite +avec soin de se trouver seul avec elle pour ne +pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances +et avoir à subir l'éloge, en quatre +points, de sa bonne amie Thérèse!...</p> + +<p>Enfin, M<sup>me</sup> de Morigny lui a demandé, d'une +façon formelle, un entretien particulier. Il n'a +pu refuser.</p> + +<p>—Je vous ai paru préoccupée, depuis deux +jours que je suis ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Un peu, madame.</p> + +<p>—C'est qu'en effet je cherchais, sans la +trouver, une occasion de causer secrètement +avec vous... J'ai dû finir par vous demander +cet entretien.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous +pas une ancienne amie?</p> + +<p>—De votre chère femme, et par conséquent +de vous, oui, cher monsieur Mitry.</p> + +<p>François Mitry pâlit un peu et son front s'est +plissé.</p> + +<p>—Je vous demande pardon de réveiller vos +plus douloureux souvenirs, mais il le faut.... +Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span> +morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, +et la soulagent quelquefois.... Moi, tenez, +j'aime à parler de ma fille!... Nous étions au +Brésil quand elle est morte, deux ans après +notre départ de France. Elle aurait tout juste +l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma +pauvre fillette?</p> + +<p>—Oui, oui, dit François....</p> + +<p>—Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je +ne sais plus comment m'y prendre pour avouer +ce qui me reste à vous dire... J'aimerais +mieux... Il ne faut pas surtout que mon mari +apprenne que nous avons causé secrètement... +car j'ai peur de tout, même après tant d'années....</p> + +<p>Et brusquement, regardant François Mitry +en face:</p> + +<p>—La chambre de votre femme, est-il vrai +que vous y ayez conservé toutes choses en place +comme de son vivant?</p> + +<p>—C'est vrai, dit François Mitry.</p> + +<p>—Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce +sera plus simple....</p> + +<p>—Venez, dit-il, étonné.</p> + +<p>Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; +il est sans inquiétude, du reste. Le plus grand +des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à +redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort +de Thérèse? Cela a changé, gâté sa vie. Il s'est +consolé comme il a pu. Est-il vrai que la plaie +soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, +mais elle est cachée à tous les yeux. Il lui arrive<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +encore de s'attendrir en regardant par hasard +le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui +lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, +depuis longtemps, ni l'enfant, ni le portrait. Il +ne croit plus à l'amour, à la fidélité, aux niaiseries +du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux +célibataire, ami du repos, et qui se donne des +plaisirs réguliers, ordonnés méthodiquement. +Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux. +M<sup>lle</sup> Marthe les réussit à merveille. Il se demande +s'il ne finira pas par épouser cette aimable +personne, afin d'avoir dans ses vieux +jours une servante qui ne lui donne pas son +congé pour aller à d'autres affaires. Il en est +là. Et tout cet arrangement d'existence est si +simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il +ne voit pas trop quel événement ou quelle parole +pourrait le troubler, et faire tressaillir son +cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora +soit mariée, qu'il en soit débarrassé, et il +songera à lui-même, uniquement.</p> + +<p>Il marche devant M<sup>me</sup> de Morigny pour lui +montrer le chemin. Il se sent tranquille, un +peu curieux cependant, malgré tout.</p> + +<p>—Voici la chambre de ma femme, dit-il en +ouvrant la porte.</p> + +<p>Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble +où il a trouvé les horribles lettres.</p> + +<p>Il la regarde, stupéfait.</p> + +<p>—Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?</p> + +<p>Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span> +ouvre. Le tiroir est vide. Elle regarde François +Mitry qui est tout pâle. Il n'ose comprendre sa +propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui +lui vient!</p> + +<p>Il regarde M<sup>me</sup> de Morigny d'un œil fou.</p> + +<p>—Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en +avez-vous fait?</p> + +<p>Ce mot le frappe comme une balle de fusil. +Il chancelle.</p> + +<p>—Vos lettres? murmure-t-il.</p> + +<p>—Oui, mes lettres....</p> + +<p>Il sanglote:</p> + +<p>—Je les ai....</p> + +<p>—Et vous les avez lues!... Ah! monsieur +Mitry! monsieur Mitry! quelle honte m'est infligée +devant vous!...</p> + +<p>Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, +entreprend de se défendre:</p> + +<p>—Je vous demande encore une fois pardon de +vous entretenir d'autre chose que de la morte +bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler +d'une façon si vive, mais je tiens tant à +ces lettres, surtout depuis la mort de Lucien +Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma +chère Thérèse connaissait mon malheureux +amour pour lui, et les affreuses, les inévitables +raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.</p> + +<p>François Mitry a fermé les yeux. M<sup>me</sup> de Morigny +parle à un fantôme. Le malheureux regarde, +en lui-même, le désastre de sa vie, les +ruines fumantes de son cœur!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span></p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny poursuit, et le flot de ses +paroles passe sur lui comme l'eau d'un torrent +sur un homme qui se noie, sans lutte, +attaché aux pierres du fond:</p> + +<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.</p> + +<p>Et ce mot «vous comprenez» sonne aux +oreilles du malheureux comme une infernale +ironie!</p> + +<p>—Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, +voyez-vous! Il y a des circonstances fatales +dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent. +Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils +condamnent. Mais ceux qui souffrent, ceux qui +subissent, ceux qui sont pris, terrassés, vaincus +par les passions et les circonstances, ceux-là +pourraient dire comment ce qui semble impossible +arrive au contraire sans qu'on ait pu +l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, +de grâce, rendez-les-moi bien vite; où +sont-elles? c'est pour les ravoir avant tout que +j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai +contraint à venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... +Je sais bien, on devrait brûler peut-être ces +souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne +pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais +pas. Je vais vous dire pourquoi; je vais tout +vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du +père... Vous ne comprenez pas?... Tant que +ma fille vivait, je voulais avoir, pour elle au +besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span> +d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher +et pauvre Lucien! Thérèse l'aimait, Lucien, +à cause de moi, par pitié pour lui et pour +moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma +faute, l'avait pardonnée, et elle avait daigné en +garder la trace et la preuve,—par pitié pour +moi, à ma demande... pour rendre service à +ma fille, à Lucien, à moi! Où sont mes lettres, +monsieur Mitry?</p> + +<p>François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, +va dans sa chambre et en revient avec les +lettres...</p> + +<p>—Les voici! dit-il.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny ouvre le paquet, l'examine +rapidement.</p> + +<p>—Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?</p> + +<p>Et François, d'une voix d'agonisant:</p> + +<p>—J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les +lettres qui manquent ont été consumées. Alors +seulement... j'ai lu...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny regarde, effarée à son tour, la +blancheur de mort répandue sur le visage de +Mitry... Il garde les yeux fermés.</p> + +<p>Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul +souvenir de Thérèse. Elle comprend maintenant +l'horreur de la vérité.</p> + +<p>—Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.</p> + +<p>François Mitry, anéanti, baisse la tête pour +dire: Oui!</p> + +<p>—Ah! malheureux! malheureux! malheureux!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span></p> + +<p>Elle s'affaisse sur une chaise:</p> + +<p>—Monsieur Mitry, dit-elle après un silence +d'angoisse, j'ai pour devoir maintenant de vous +apporter une lumière complète, qui éclaire +votre affreux malheur jusqu'au fond,—et qui +lave le souvenir de Thérèse. Avec les trois lettres +brûlées, il y avait une note de ma main, à vous +adressée, qui expliquait tout—car j'avais +voulu prévoir une erreur que cependant je +jugeais impossible... Grâce à la précaution que +j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait +conjurée, et cependant, voilà!... Mais, +poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas signées?...</p> + +<p>—Je connaissais, répond Mitry, l'écriture +de Lucien. Et puis, le paquet portait son chiffre.</p> + +<p>—Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle +part, dans ces lettres!...</p> + +<p>—Pas plus que le nom de l'enfant. Les +lettres n'étant pas signées, il était naturel +qu'on n'y nommât personne. Tous les autres +détails, l'âge de l'enfant, tout, pouvaient se +rapporter... à moi!... à Nora!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny éclate en sanglots:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus +de mal après ta mort qu'on n'en peut souffrir +vivante!</p> + +<p>Et d'un accent de rage, elle ajoute:</p> + +<p>—C'est une fatalité sans nom!... Devant +ces infamies de la destinée, il n'y a rien à dire, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Elle regarde encore Mitry. Il est toujours<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +debout, de plus en plus pâle, toujours pareil à +une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses +lèvres maintenant se mettent à trembler...</p> + +<p>—Courage! monsieur, dit la pauvre femme! +courage!</p> + +<p>Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:</p> + +<p>—Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire +aveuglément, car c'était une âme de sainte. +Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah! +monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien +plus qu'aux faits!</p> + +<p>Et François Mitry s'imagine entendre la +morte elle-même lui répéter tout haut ce +qu'elle lui murmurait le matin où il trouva +Nora couchée dans ce lit funèbre qui est là +sous ses yeux. «C'est l'âme seule—disait la +morte,—qui est une vérité, et quand elle est +connue, c'est un crime de s'attacher aux réalités. +Les faits et les réalités sont des apparences. +Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne +mentent point. Seulement, il faut savoir les +approfondir et les connaître. Tu devais croire +en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne +l'avais pas vue, c'est donc que tu ne m'avais pas +assez bien aimée. Tu as douté de l'âme que tu +devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, +et de cela, tu as été puni affreusement!</p> + +<p>«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, +quelle faute avait-elle commise et pourquoi +l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait +pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span> +pas eu pitié de son innocence? Voilà le second +crime qui, aujourd'hui, est puni en toi... François, +François,—répète la morte,—je te +l'avais bien dit: tu t'es séparé de l'amour!»</p> + +<p>Et, en tombant de tout son long sur le lit +tragique de Thérèse, le colosse abattu crie, à +travers ses sanglots:</p> + +<p>—Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! +ma fille! mon enfant! Oh! pourquoi est-il +trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout? +pourquoi? pourquoi? pourquoi?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LI">LI</h2> +</div> + + +<p>Ainsi il y eut—chose horrible—un malheur +plus grand pour Mitry que d'apprendre +que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre +qu'elle ne l'avait pas trahi;—qu'il l'avait à +tort accusée! qu'il a sali, gâté, gâché sa vie, +à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait +croire à un mensonge d'âme!</p> + +<p>Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse, +demandant pardon, à elle et à leur enfant.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny était toujours là, accablée.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait +souffrir!</p> + +<p>Enfin il se ressaisit un peu.</p> + +<p>—Soyez indulgente pour tant de faiblesse, +dit-il, mais c'est horrible, plus horrible que +vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora...</p> + +<p>Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit +à pleurer.</p> + +<p>—J'essaierai, maintenant, de réparer de mon +mieux! mais, je le sens, c'est impossible!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>—Vous nous permettrez de partir seulement +demain matin, cher monsieur Mitry, lui dit +M<sup>me</sup> de Morigny. Un départ précipité, ce soir +même, pourrait éveiller des curiosités...</p> + +<p>Il lui tendit la main.</p> + +<p>—Merci, dit-il.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse! +oh! ma Nora... Je veux la voir, à présent, la +voir tout de suite, cette fille de la douleur!—Je +suis si coupable envers elle!... J'ai été si +dur! Voulez-vous, madame. lui dire de monter +ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois +la revoir pour la première fois après vos révélations +qui m'ont rendu, hélas! à moi-même!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny sortit. Peu d'instants après, +Nora frappait à la porte.</p> + +<p>—Entrez! gémit le malheureux père.</p> + +<p>Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire, +avec un visage un peu mauvais, l'œil +armé pour ainsi dire de résolutions de combat.</p> + +<p>—O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! +ma Nora! ma pauvre Nora!</p> + +<p>Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait +bien le son de la tendresse dans cette voix +en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu +de ces intonations pénétrantes qui s'en vont +caresser le fond de l'âme.</p> + +<p>A présent qu'elle était là, il ne savait plus +que dire, ni que faire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span></p> + +<p>Il eut envie de se mettre à genoux devant +elle, de baiser le bas de sa robe, de baiser ses +pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon! +comme il le murmurait tout à l'heure à +son image évoquée et à l'ombre de Thérèse.</p> + +<p>Il n'osa point; il eut peur de son étonnement, +de ses questions. Il eut envie de lui dire: +«Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi +j'ai été fou, malheureux et méchant. J'ai +douté de ta mère!»</p> + +<p>Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant, +d'avoir pu douter, sur des apparences +que sa raison même, éclairée par son cœur, +aurait dû repousser!</p> + +<p>—Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse! +approche, je t'en prie, que je te regarde!</p> + +<p>Elle se tenait debout devant lui, surprise, +froide. Il la regarda longtemps, longtemps.</p> + +<p>—Comme tu lui ressembles! dit-il enfin... +Et à moi aussi... un peu.</p> + +<p>Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau, +sur le lit, la face contre les coussins, en criant: +«Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora, +Nora, pardon!»</p> + +<p>Alors, sans rien comprendre, sinon que cet +homme si fort, si longtemps dur, méchant pour +elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à +Guy, Nora qui connaît le bonheur d'aimer, +l'heureuse Nora d'aujourd'hui, met sa petite +main tranquille sur l'épaule du géant tombé,<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span> +et, sans beaucoup d'émotion, par pitié seulement, +elle dit: «Mon père!»</p> + +<p>A ce mot, François Mitry, d'un mouvement +emporté se relève et la prend sur son cœur et +l'embrasse à l'étouffer...</p> + +<p>—Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà +lorsqu'elle était toute petite... Oh! vous me +faites mal!</p> + +<p>—Hélas! dit-il, c'est ma destinée!</p> + +<p>Et après un nouveau silence:</p> + +<p>—Allons, va, maintenant, Nora, ma fille... +je ne vais plus penser qu'à ton bonheur...</p> + +<p>Tout de même, elle croit sentir que la destinée, +autour d'elle, se fait déjà meilleure, et, +en sortant, elle a souri à François Mitry un peu +consolé.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle.</p> + +<p>Mais après tout, que lui importe cette scène +d'attendrissement, de la part d'un homme qui +a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop +tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a +aussi un père bien-aimé, dans ce Guy qu'elle +adore. Elle ne pense plus qu'à lui.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LII">LII</h2> +</div> + + +<p>François Mitry a fait appeler aussitôt +M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>—Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie +est changée par un événement que je n'ai pas +à révéler... J'ai seulement le regret de vous +apprendre que vous partez demain... Je sais que +vous aviez certaines espérances. Oubliez-les. +Vous trouverez dans ce portefeuille un certain +dédommagement à la déconvenue que je vous +cause. C'est une petite fortune à partager, si cela +vous convient, avec monsieur votre frère. La +voiture qui vous conduira à la gare sera attelée +demain à deux heures.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle sèchement.</p> + +<p>Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute:</p> + +<p>—Je vais prévenir mon frère.</p> + +<p>Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins, +le général et l'avocat.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span></p> + +<p>Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried, +à qui sa sœur a parlé, leur tient ce langage:</p> + +<p>—Messieurs, je vous prie de m'excuser si je +vous ai dérangés pour rien. Je pars demain. +La cause de mon départ se trouve être, précisément, +ce que je voulais empêcher au +moyen d'un duel... Monsieur Mitry marie sa +fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi +me battrais-je? Du moment que je n'empêcherais +rien, ce duel n'aurait pas le sens commun.</p> + +<p>—Mais, dit le général, je croyais que vous +aviez reçu un soufflet?</p> + +<p>—Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais +désiré. Ça n'est pas une affaire. L'affaire, elle, +se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans les +poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent +surabondamment que l'épée et le sabre ne me +font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer +au dragon ce que je viens de vous dire. C'est +un duel inutile. Donc j'y renonce. Mille excuses, +messieurs. J'ai mes malles à faire...</p> + +<p>L'Allemand était pratique comme un Français +fin de siècle, et plus lourdement, mais il n'était +pas moins brave. Le général et l'avocat parurent +si étonnés, en écoutant le discours de +Gottfried, qu'il devina aisément combien tous +deux se méprenaient sur les motifs de son +changement de résolution.</p> + +<p>—Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler +en vingt minutes, je n'y vois pas grand inconvénient.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span></p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois +au pied de la colline, au fond du parc, Louvier +recevait de Gottfried un fort joli coup d'épée +au beau milieu du front. Le fer ne pénétra +point, mais la blessure resta visible et Gottfried +partit content. Il avait bien tort. L'affaire fut +connue de Nora, qui voua au jeune Émile une +reconnaissance attendrie.</p> + +<p>Il faut croire que la nouvelle du départ de +Gottfried s'est répandue déjà au dehors, car +Jacques Maurin entre chez lui, en coup de +vent.</p> + +<p>—Je viens vous aider, monsieur Gottfried, +pour les malles, vous savez!</p> + +<p>—Ça n'est pas de refus, petite brute! dit +Gottfried. Tu es heureux que je parte; il est +donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles. +Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de +pourboire.</p> + +<p>Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus; +il siffle bien haut, en ficelant les malles de +Gottfried, le vieil air populaire:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Bon voyage, monsieur Dumollet!</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>qu'il n'abandonne que pour chanter:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!</div> + <div class="verse indent0">Va-t'en voir s'ils viennent!</div> + </div> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="LIII">LIII</h2> +</div> + + +<p>Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses. +Il est allé faire, dans les bois, une grande promenade, +afin d'examiner à loisir sa situation +morale. Comment calmer l'exaltation de cette +petite Nora? Comment sortir d'embarras, en +finir avec elle?... L'épouser? quelle folie! S'il +y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans +la folie! D'abord, il y a la différence d'âge!... +Et puis, vraiment, quelle dangereuse, quelle +terrible nature!... «Il y a des choses plus +fortes que moi,» lui a-t-elle dit. C'est qu'elle +se sent elle-même commandée par des instincts +troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera +pas. Malgré la gentillesse de ses aveux, il +croit qu'elle n'a pas tout dit! Sans doute elle +n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et +un diable peut-être; un monstre. Rien n'explique +suffisamment, aux yeux de Guy, les +bizarreries, les témérités, les audaces de cette +fillette. Non, certes, il ne confiera pas l'honneur<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +et le repos de sa noble vie à ce petit Lucifer-là! +Il s'en méfie bien trop; et même dans ses aveux, +il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir +un mari par le moyen qu'elle a jugé le +meilleur. Les larmes même de Nora, ses sanglots, +ses lamentations, tout cela lui est suspect. +Si la femme de César ne doit pas être soupçonnée, +encore moins doit être soupçonnable +la fiancée du plus humble honnête homme. +Qui sait si son grand désespoir, en le supposant +sincère, ne venait pas d'un grand remords, +d'une faute inavouable?</p> + +<p>«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut +Guy de Fresnay... Il se défendra jusqu'au bout +contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en +pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite.</p> + +<p>Au moment où il rentre à la villa, François +Mitry le fait demander. Se douterait-il de +quelque chose? Y aurait-il complot entre le père +et la fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini...</p> + +<p>Pourquoi François Mitry fait-il demander +M. de Fresnay? Écrasé sous le poids de sa +douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets, +de ses remords, de toute sa destinée, il +a besoin d'ouvrir son cœur, de le décharger. +De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît +que Guy est seul digne d'entendre sa confession. +Il le reçoit dans la chambre de Thérèse.</p> + +<p>—Mon cher Fresnay, dit François Mitry, +vous connaissez les hommes, l'amour et la +douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span> +le besoin impérieux de vous livrer le +secret de ma vie et de la vie de Nora... Je n'obéis +pas seulement à un mouvement de faiblesse... +j'aurai aussi à vous demander, en terminant, un +grave conseil, car je n'y vois plus, non, je n'y +vois plus!..</p> + +<p>Et François Mitry conte son histoire, l'histoire +de Nora jusqu'à ce jour où il parle; depuis +la mort de la mère, jusqu'à ce moment +inouï où il vient d'entendre M<sup>me</sup> de Morigny +lui dire «Et mes lettres? qu'avez-vous fait de +mes lettres!»</p> + +<p>—Vous me comprenez bien, mon cher ami! +Ma femme, faussement soupçonnée,—mais +je suis excusable, n'est-ce pas?—reparaît à +mes yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus +pure encore, ennoblie par le martyre de neuf +ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au fond +de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore, +et je m'écrase devant elle, abîmé dans mon +désespoir sans consolation. Elle sort aujourd'hui, +pour moi, de l'enfer que je lui ai fait, +belle et rayonnante comme une sainte... +Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà l'horrible +réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec +des fantômes... J'ai imposé à l'enfant neuf +années de duretés, d'humeur changeante et toujours +sombre, de colère, de rage, d'injustice! +Je vous ai dit tout à l'heure comment je l'ai +repoussée, brutal, furieux, fou... comment elle +est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span> +de cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée, +je la vois encore, je vois son sang!... quelle +horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai pas +su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la +fille de l'autre; c'était la mienne! Elle a aimé +d'abord son chien... au lieu de son père! pour +se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder... +je ne sais avec qui... Que m'importait! +la fille de l'autre!.. Et c'était la mienne! Elle +a voulu se tuer un jour... parce que son chien +était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne +n'a voulu, j'ai dû le tuer moi-même! Ah! +la pauvre petite! Elle a tout souffert... Sans +doute aussi avait-elle surpris quelque chose de +mes faiblesses avec Marthe!.. On remplaçait sa +mère... on déshonorait la maison! Et elle a +voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à +douze ans!... Alors, j'ai eu peur de devenir un +meurtrier, et j'ai cédé devant tous ses caprices, +lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement... +je l'aimais peut-être aussi... je ne sais +plus!... Je me vengeais sur elle, de la mère! mais +pourquoi, sinon parce que je les adorais au +fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi, +j'étais fou! j'ai longtemps été obsédé par une +vision de chiens, de chiens courants, qui poursuivaient +Thérèse et qui me la prenaient... Je +retrouve pourquoi cette vision, maintenant!... +Au moment où je tombai, dans le bois, frappé de +congestion cérébrale,—des chiens courants +passèrent près de moi poursuivant un lièvre,<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span> +et jetant leurs abois continus, comme des +plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé; +je ne suis pas bien sûr, mon ami, de n'avoir +pas été fou neuf années durant. C'est seulement +lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué, +il y a deux heures, que j'ai retrouvé, je crois, la +juste vue des choses. A présent vous savez tout, +car voilà plus d'une heure que je vous parle...—Quel +roman, hein?—Vous savez tout, les faits, +et les réflexions que les faits m'inspirent, et +l'état actuel de mon âme. Eh bien, que croyez-vous? +Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec +Nora? N'est-ce point là un désir romanesque? +Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un soupçon +la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je +veux qu'elle me pardonne! mais, me rendra-t-elle +son affection? Je ne le crois pas. On ne +répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par +un simple aveu des motifs qui vous ont rendu +fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être, +soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah! +quelle horreur!—ajouta Mitry sur un ton d'effroi.—Quelle +horreur, si je l'ai rendue,—ce +qui est bien possible!—incapable d'amour, je +veux dire incapable d'aimer avec simplicité!.. +Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux +de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai +d'avance ravi tout bonheur!.. Où en est-elle +aujourd'hui de ses sentiments,—de ses idées +sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu, +ma fille?.. Je ne te connais pas, mon enfant!<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span> +j'ai vécu près de toi comme un étranger méchant, +et pour toujours j'ai cessé d'être ton +père! Et je ne peux plus le redevenir!</p> + +<p>Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se +fixaient nulle part. Il regardait Guy, puis les +choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et +cherchait partout sa pensée en déroute, son +âme en fuite, et le spectre de Thérèse, et l'image +de Nora.</p> + +<p>Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce +malheureux! Quelle que fût Nora, on n'avait +plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre +petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à +douze ans!... Quelles douleurs avait dû souffrir, +pour en arriver là, une enfant si jeune, à l'âge +où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à +coup comme une petite héroïne lamentable, +une petite victime du mauvais vouloir des événements; +c'était miracle qu'elle ne fût pas +devenue pire!—et il serait beau, sublime, de +l'arracher aux griffes du passé et du destin, de +la douleur et du mal!</p> + +<p>—Il faut la marier, cette enfant, mon cher +Mitry.</p> + +<p>—Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant. +Qui acceptera cette tâche d'essayer de lui +faire comprendre à nouveau la vie et les choses, +les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal? +Qui l'aimera assez, telle qu'elle est, pour supporter +ses violences en les réduisant chaque +jour un peu? Quel jeune homme assez sage<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span> +pourrait entreprendre cette tâche de héros? +quel époux, assez expérimenté à la fois et assez +jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a +traitée en femme? Qui refera son âme? Qui +lui fera un bonheur?</p> + +<p>Alors Guy, très simplement:</p> + +<p>—Moi, si vous le voulez, dit-il.</p> + +<p>—Vous! vous! dit François Mitry stupéfait.</p> + +<p>Il réfléchit longuement.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en +serais heureux et très fier, car il lui faudra +une main ferme pour la soutenir dans la vie, +et un cœur solide!—mais quelle apparence +qu'elle accepte jamais un mari de mon choix?</p> + +<p>Alors Guy, souriant:</p> + +<p>—Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre +ami!.. Et elle me l'a dit... passionnément...</p> + +<p>—Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous +voyez bien qu'il faudra veiller!</p> + +<p>Et, après cette parole qui retentit douloureusement +au cœur de Guy:</p> + +<p>—Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous, +pour moi aussi... comme pour vous... +qu'elle reste digne de sa mère!</p> + +<p>Les deux hommes demeurèrent un instant +sans parler. Tous deux mesuraient la hauteur +des obstacles visibles, la profondeur des abîmes +devinés.</p> + +<p>—Eh bien? soupira enfin Mitry.</p> + +<p>—Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay,<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span> +vous venez de prononcer des paroles effrayantes. +Elles me remettent en présence des difficultés +redoutables que mon amour, prêt au sacrifice, +oublierait trop aisément. Essayons tous deux +d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous? +Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève +de ma pensée et de mon âme. Nous verrons si +le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a +véritablement profondeur et solidité. Je jugerai +aussi, je verrai si le mien est de force à supporter +ses inégalités de caractère, ses lubies, tous +les vices d'une éducation qu'il faut réformer. +Dans six mois, dans un an peut-être, peut-être +plus tôt, nous prendrons une résolution +sagement mûrie et pesée.</p> + +<p>—Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé, +en même temps qu'il écoutait Guy avec l'attention +et la solennité d'un juge, semblait écouter +une voix intérieure.—Soit, je ne peux mieux +faire. Je suis dans une impasse. L'étrangeté +de ma situation me contraint à accepter, sans +plus d'examen, tout ce que me propose un +homme tel que vous, mon cher Guy... Du reste, +pourquoi ne pas vous le dire: pendant que +vous me parliez, la mère me parlait aussi. Le +croirez-vous, moi le sceptique d'hier, je la +sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de +moi, présente, attentive... Et je la vois... Elle +vous sourit.</p> + +<p>Les deux hommes se serrèrent la main, +comme pour un pacte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span></p> + +<p>François Mitry ajouta encore:</p> + +<p>—Soyez son ami, son maître et son père... +Vous êtes un homme, Guy... Moi, je ne suis +plus rien!</p> + +<p>Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit +funèbre sur lequel il s'était assis, il pleura +longtemps.</p> + +<p>Une heure après, comme ils se promenaient +ensemble dans le parc, Mitry tout à coup dit à +M. de Fresnay:</p> + +<p>—Ah! elle vous l'a dit... passionnément?</p> + +<p>Puis il soupira:</p> + +<p>—Hélas!... l'éducation allemande!</p> + +<p>Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et +si drôle qu'ils se prirent tous deux à sourire, +quoique avec tristesse, en songeant à monsieur +Gottfried.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LIV">LIV</h2> +</div> + + +<p>—Monsieur de Fresnay fait demander à +mademoiselle si mademoiselle serait disposée +à causer un instant avec lui.</p> + +<p>Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil +de la chambre de Nora, le mari de Catri, +Antoine, valet de chambre.</p> + +<p>—Où est monsieur de Fresnay? répondit +gravement la petite demoiselle.</p> + +<p>—Monsieur de Fresnay attend au salon la +réponse de mademoiselle.</p> + +<p>—Dites à monsieur de Fresnay que je descends +le rejoindre dans cinq minutes.</p> + +<p>Antoine sortit. La toute petite se haussa sur +la pointe des pieds pour voir, dans la glace de +la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa +ses deux mains mignonnes sur ses cheveux +noirs, lança à son propre regard le regard profond +de ses yeux, sourit à son image comme +l'augure à l'augure, et descendit le large escalier +de marbre avec une dignité calme que rendait<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span> +très gentiment comique l'exiguïté de sa +personne.</p> + +<p>La solennité de l'appel transmis par Antoine +lui ayant donné le ton, elle entra au salon +d'un air très sérieux, très «dame»!...</p> + +<p>Sans doute elle allait apprendre quelque +chose de son père. Il avait chargé Guy d'une +grave communication.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le +seuil.</p> + +<p>Guy avait souri de plaisir en la voyant +entrer d'une allure si... imposante. Elle ressemblait +à un de ces portraits peints par Van Dyck, +où des infantes de cinq ans, un hochet à la +main, marchent princièrement dans des robes +trop longues, dans des brocarts roides et majestueux.</p> + +<p>Guy se leva, la prit par la main, la conduisit +vers un grand fauteuil dont le haut dossier, dès +qu'elle fut assise, la fit paraître plus mignonne +encore, et s'asseyant sur une chaise en face +d'elle:</p> + +<p>—Il y a, depuis hier, de grands changements +dans le cœur de votre père et par suite il +y en aura de très grands dans votre vie, ma +chère enfant. Quelques-uns dépendront de vous, +et nous allons en parler ensemble, si vous le +voulez bien.</p> + +<p>Elle écoutait avidement, plus surprise que +curieuse, car jamais on ne l'avait consultée +sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span> +lumière douce... Et en même temps elle continuait +à jouer, avec un peu d'inconsciente coquetterie, +son rôle nouveau de femme avec qui +on croit devoir parlementer.</p> + +<p>—Causons, dit-elle.</p> + +<p>Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, +enfantine. Vraiment, elle avait l'air de +jouer à la dame en visite.</p> + +<p>—D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se +reproche cruellement de vous avoir mal aimée...</p> + +<p>Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, +qui pétillait comme celle d'un rouge-gorge:</p> + +<p>—Dites maltraitée!</p> + +<p>Et la douceur de son regard disparut. Il devint +terne et dur.</p> + +<p>—Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.</p> + +<p>—Il est un peu tard! accentua-t-elle.</p> + +<p>—C'est entendu... Mais il croyait avoir des +raisons douloureuses...</p> + +<p>De nouveau, elle l'interrompit.</p> + +<p>—De battre une enfant de huit ans? dit-elle, +irritée.</p> + +<p>—Cela s'expliquera pour vous, un peu plus +tard, ma pauvre et chère petite. On ne peut +pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa +du pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire +plus long aujourd'hui sur ce sujet. Ce que j'ai +à vous dire me concerne, moi particulièrement.</p> + +<p>L'œil de Nora redevint doux... Comment le +noir profond de deux yeux peut-il, en restant +lui-même, paraître tout autre, exprimer tour<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span> +à tour nuit et haine ou amour et clarté?</p> + +<p>—Votre père croit donc—il l'avoue avec +douleur—avoir des torts envers vous, qu'il +veut expier.</p> + +<p>—Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.</p> + +<p>Guy ne souriait plus.</p> + +<p>—Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui +pardonner jamais. Il a été cruel, mauvais, méchant... +Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... +Je vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce +à lui, <i>toute ma vie</i>, comme une petite damnée. +Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers. +Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé +avec bonté que deux fois,—une fois quand +j'avais huit ans—et l'autre fois... c'était avant-hier! +vous comprenez? Et c'est vous, Guy, +c'est vous les deux fois! Voilà pourquoi je vous +aime, vous, vous tout seul, par-dessus tout.</p> + +<p>Elle le regarde clairement, bien en face, +simplement. Et elle lui prend la main. Et il +est heureux.</p> + +<p>Elle poursuit:</p> + +<p>—Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi +qu'il fasse, je sens que je ne l'aimerai plus +jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... +Il n'y avait contre moi aucune raison qui permît +certaines choses, non, il n'y en avait pas...</p> + +<p>—On verra plus tard, répond Guy.</p> + +<p>—C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de +colère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span></p> + +<p>Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.</p> + +<p>—On verra, répète Guy doucement, en dégageant +sa main. Une heure viendra, poursuit-il, +où vous pourrez juger en connaissance de +cause, parce que vous ne serez plus une petite +fille.</p> + +<p>Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.</p> + +<p>—Pour l'instant, annonce brusquement Guy, +votre père, résolu à commencer une vie nouvelle, +a congédié mademoiselle Marthe et monsieur +Gottfried.</p> + +<p>Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une +lueur de joie extatique, les deux mains jointes, +dans cette attitude de saisissement que prennent +les enfants devant quelque jouet merveilleux.</p> + +<p>—C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.</p> + +<p>—C'est vrai, répond Guy, se levant à son +tour.</p> + +<p>—Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.</p> + +<p>—Alors, quoi?</p> + +<p>—Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!</p> + +<p>—Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que +je peux vous être un peu utile ici, à vous, Nora, +me prie d'habiter quelque temps la villa...</p> + +<p>Les yeux de Nora jettent des flammes plus +vives... Ses deux mains jointes se posent contre +son épaule gauche et s'y écrasent comme pour<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span> +contenir un élan de tout son être... Elle attend +la fin, car Guy parle toujours.</p> + +<p>—Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai +un peu auprès de vous—oh! sans aucune +comparaison—mademoiselle Marthe et +monsieur Gottfried... C'est-à-dire que nous +travaillerons ensemble... Nous causerons beaucoup. +J'essaierai de vous expliquer mes idées +sur bien des choses, sur les livres et sur la vie. +Nous pourrons faire ensemble un peu de musique. +Bref, vous aurez pour professeur votre +vieil ami... Que dites-vous, mademoiselle, de +cet arrangement-là?</p> + +<p>Quand Guy a achevé une explication qui paraît +interminable à Nora, aussitôt,—d'un mouvement +si prompt que Guy n'a pas eu le temps +de comprendre,—elle bondit sur le fauteuil, +et de là, oubliant sa dignité de dame, dominant +Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les +bras autour du cou en poussant des cris d'enfant +joyeuse, et, parmi les éclats de rire, dans +un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille +ses cheveux, effleure de la bouche son +front et ses yeux, caresse sa barbe et son cou, +lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut +la conjurer d'être calme,—bref, elle fait à +Guy les folles démonstrations d'amour, les +mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour +d'exil.</p> + +<p>—Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! +répète-t-elle, et, à chaque fois, elle reprend la<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span> +tête bien-aimée et l'enveloppe de ses tendresses.</p> + +<p>Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la +tête ballottée, les cheveux ébouriffés, le col +fripé, Guy bêtement heureux, naïvement inquiet, +s'avoue déjà que le rôle de professeur +amoureux d'une pareille petite élève, n'est pas +des plus commodes et pourrait bien devenir +ou ridicule ou dangereux...</p> + +<p>Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour +battre des mains, tout debout dans son fauteuil. +Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy +tout défait et mis à mal:</p> + +<p>—Oh! que vous êtes drôle comme ça!</p> + +<p>Il en prend son parti, et riant aussi:</p> + +<p>—Deux coups de brosse, il n'y paraîtra +plus, mais il ne faudra pas recommencer souvent, +Nora, à traiter de la sorte votre grave et +vieux professeur...</p> + +<p>—Et pourquoi cela? dit-elle.</p> + +<p>—Abandonnez d'abord les sommets que +vous occupez: je demande un armistice. Nous +causerons dans la plaine. Allons, quittez vos +positions.</p> + +<p>—Et si je ne voulais pas?</p> + +<p>—Obéissez, il le faut.</p> + +<p>—Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude +de résistance, et reprenant un air de +révolte sans qu'elle-même en sache la raison.</p> + +<p>Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite +sauvage, l'impulsive, qui apparaît, redoutable. +Nora est pareille à ces petits fauves apprivoisés<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span> +qui parfois, sans songer à mal, griffent ou +mordent le maître, et un beau jour finissent +par le dévorer.</p> + +<p>—Alors, dit-il froidement, je sais ce qui +me reste à faire, Nora.</p> + +<p>—Et quoi donc?</p> + +<p>—Prendre tout simplement le même train +que monsieur Gottfried.</p> + +<p>Nora, sur ce mot, descend en silence de son +fauteuil dans lequel, l'air boudeur, elle s'assied.</p> + +<p>—Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers +sa moue,—pourquoi il ne faudra pas recommencer +à vous montrer ma joie quand je serai +contente?</p> + +<p>Et sans attendre la réponse de Guy:</p> + +<p>—C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel +et tout contristé. C'est si dommage!... C'était +la première fois de ma vie que je me sentais +tout à fait heureuse.</p> + +<p>A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. +Il se met à genoux devant elle, et, d'un +accent plein de caresse:</p> + +<p>—C'était la première fois, Nora? alors, que +vous dirai-je?... c'est bien... c'est très bien...</p> + +<p>Il prend ses deux mains, qu'il baise.</p> + +<p>Il regrette de l'avoir réprimandée.</p> + +<p>—A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, +Nora...</p> + +<p>—Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle +avec un léger retour d'impatience.</p> + +<p>Alors Guy, de cette voix à peine expirée,<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span> +qui ne trouble pas le silence dans l'air et qui +sonne si profondément dans le silence des +cœurs:</p> + +<p>—Parce que je vous aime.</p> + +<p>Elle tressaille, relève sa tête enfantine et +pose sa main sur la tête de Guy comme elle +faisait à Jupiter.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, dans un grand soupir +joyeux.</p> + +<p>—Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi +pour maître?</p> + +<p>—Oh! oui! dit-elle.</p> + +<p>—Eh bien, poursuit le maître à genoux devant +l'élève, je vais vous donner tout le programme +de nos leçons, ma petite Nora. C'est +une assez bonne conclusion à cette première +séance, si vous vous en rappelez tous les +incidents.</p> + +<p>—Et quel est-il, le programme?</p> + +<p>—Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il +n'est pas très commode à exécuter, mais vous +essaierez. Le voici: <i>Être bonne. Aimer. Obéir.</i></p> + +<p>—Je suis sûre seulement de vous aimer, +dit-elle avec son air le plus enfantin.</p> + +<p>—Alors, il faudra m'obéir... Et si vous +m'obéissez,—vous ne pouvez manquer d'être +toujours bonne.</p> + +<p>Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy +agenouillé. Elle lui parle, avec sa bouche si près +de l'oreille, que chaque mouvement de ses +lèvres est presque un baiser; elle murmure:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p> + +<p>—Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...</p> + +<p>Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier +et encore moins à trouver suspect que +Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison; +pas un instant elle ne se demande s'il a informé +son père ou si, au contraire, il le trompe. +Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime +Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc +heureuse et ne demande rien d'autre. Du reste, +tout ce que décide Guy doit être très bien. +Guy peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle +l'a dit et elle sait ce que cela veut dire. Elle +l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra, +quand il voudra.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LV">LV</h2> +</div> + + +<p>Franchement, elle n'est pas commode, la +situation de M. de Fresnay. Il s'en rend bien +compte maintenant. La politique de l'Europe +lui a donné autrefois moins de fil à retordre +que cette petite fille. Le plus difficile, le +voici: il faudra professer, gourmander, raisonner, +il faudra punir peut-être, et ne point +paraître ennuyeux. Il sent très bien que toute +sa science de diplomate ne sera pas de trop ou +plutôt qu'elle ne lui servira de rien! Il devra +inventer, de toutes pièces, un système politique... +Du reste, après en avoir conféré longuement +avec lui-même, il est résolu à donner, +s'il le faut, sa démission d'amoureux, +comme il a donné celle de ministre.</p> + +<p>Les invités de Mitry ne sont pas partis +encore, sauf les Morigny. Louvier a trouvé +spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de +suite et de passer quelques jours encore à la +villa, de se montrer gentil avec Nora, comme<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span> +elle le désire, sans rancune. Il croit que son +rival heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora +le confirme dans cette erreur en se montrant +gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne +pas cette attitude; elle l'a prise d'instinct. +Elle cache son amour pour Guy.</p> + +<p>Avec son père elle est, comme à l'ordinaire, +très froidement polie.</p> + +<p>Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant +qu'il a de grands chagrins, lui témoigner +un peu de sympathie. Elle répond nettement:</p> + +<p>—Je ne peux pas, c'est plus fort que moi. +Ce n'est pas ma faute.</p> + +<p>—Soyez bonne, réplique Guy.</p> + +<p>Elle s'adoucit.</p> + +<p>—J'essaierai pour vous faire plaisir... mais +avec lui, non, je ne pourrai pas.</p> + +<p>—Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir.</p> + +<p>Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un +petit diable apparaît, blotti dans son regard:</p> + +<p>—Oh! il faut toujours promettre! dit-elle.</p> + +<p>Guy demeure interloqué. Elle le regarde +encore d'un air moqueur, et lui échappe en +riant.</p> + +<p>Elle court jouer au tennis.</p> + +<p>Guy assiste à la partie, assis, avec le général, +sous un abri rustique, arrangé pour les spectateurs.</p> + +<p>Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement +familière avec le jeune Alfred. Une fois +elle monte sur un banc pour lui renouer sa<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span> +cravate, et quand c'est fini, elle pince le bout +de sa moustache naissante qu'elle tire un peu, +gentiment... d'un air malicieux. C'est comme +une caresse qui ravit le jeune homme et qui +fait ressentir à Guy un petit coup douloureux +frappé dans son cœur, tout au fond.</p> + +<p>Une autre fois, M. Alfred se baisse en même +temps que Nora pour ramasser la balle. Elle +s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le +bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme +la balle, renvoyée, demeure accrochée dans +une branche de pin, elle prie M. Alfred de la +prendre par la taille et de la soulever, pour +qu'elle puisse y atteindre. Il le fait, mais la +main de Nora n'arrive pas assez haut. Alors ce +sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un +temps qui semble interminable au malheureux +Guy, la mignonne reste entre les bras d'Alfred +qui, visiblement, la presse, très content.</p> + +<p>Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall +où il l'a entraînée, dit à Nora que cela «ne doit +pas se faire...» elle le regarde, étonnée.</p> + +<p>—Tiens! vous êtes donc jaloux?</p> + +<p>—Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela +qu'il s'agit. Ces attitudes garçonnières sont +intolérables.</p> + +<p>—Pour qui?</p> + +<p>—Pour tout le monde. Tout le monde les +blâmera... Et en vous voyant si hardie avec lui, +soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous +donner son fils.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span></p> + +<p>—Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde +de protester contre l'idée qu'elle pourrait bien +épouser ce jeune homme.</p> + +<p>—Alors, pourquoi l'encouragez-vous?</p> + +<p>Elle regarde Guy de travers, et, en haussant +l'épaule:</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon?</p> + +<p>—Je vous ai déjà répondu que oui.</p> + +<p>—Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous +dis que c'est bête... bête et ennuyeux! insiste-t-elle.</p> + +<p>Le visage de Guy s'attriste.</p> + +<p>—Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez +montré beaucoup d'affection. Je vous en suis +reconnaissant, mais l'affection qu'une petite +fille a pour un grand ami n'autorise pas l'enfant +à faire souffrir l'homme, ni à lui manquer de +respect, par pur caprice, pour se démontrer à +elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect +tendre que j'ai pour vous, et qu'il faut +avoir pour moi. Je vois bien où est le mal: +Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et +vous ne respectiez pas monsieur Gottfried.</p> + +<p>—Vous êtes méchant! dit Nora, frappant +du pied.</p> + +<p>C'est son mot et son geste habituels.</p> + +<p>—Mais, poursuit Guy, il y a une grande +différence entre un monsieur Gottfried et moi... +nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le +voulez bien. Je ne vous autorise pas à me montrer +des insolences d'élève indisciplinée. Je<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span> +désire vous traiter comme une jeune fille que +j'aime et que je veux aimer longtemps, et non +pas comme un méchant petit garçon indocile +et insolent, qu'on aurait envie de battre!</p> + +<p>Elle hausse l'épaule violemment:</p> + +<p>—De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle, +comme un petit serpent corail dressé sur sa +queue.</p> + +<p>Guy se met à rire.</p> + +<p>—Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent... +comme un Gottfried... car je me fâcherais +pour sûr. Voyons, dit-il,—riant toujours,—retirez-vous +le mot «<i>bête</i>», qui m'a blessé?</p> + +<p>—Je répète, réplique Nora, que la jalousie, +c'est bête.</p> + +<p>—Au fait, répond-il de l'air d'un homme +qui, convaincu tout à coup par l'adversaire, +renonce à un point de vue personnel... Au fait, +c'est bien possible. Et cela ne vaut pas une +discussion... Revenez-vous au jardin? on sert +le goûter.</p> + +<p>Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de +grandes forces, est toute décontenancée de +n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un +peu inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel. +Et comme, à ce moment même, M. Alfred, +tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy +l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne +s'éloigne que lorsque Nora ne peut quitter sans +impolitesse le jeune homme en train de lui +conter un incident du jeu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span></p> + +<p>Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux +se tournent obstinément vers Guy. Elle n'écoute +plus son interlocuteur. Elle ne tient +plus en place et trépigne dans le gravier. +Quel est donc le spectacle qui l'impressionne +si fort?</p> + +<p>Guy, là-bas, s'est approché de la femme de +l'avocat, et, avec sa jolie aisance, il s'est mis +paisiblement à lui faire la cour. Il n'a aucune +peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme +est, dans le même moment, flattée, charmée, +séduite, et répond, du tac au tac, si gracieusement +que le diplomate lui prend la main +qu'il attire vers ses lèvres, et c'est le poignet +qu'il baise. Nora continue à piaffer sur place +comme un petit cheval.</p> + +<p>Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien +haut, devant tout le monde, avec sa dramatique +audace de petite fille qui a toujours tout affronté, +même la mort:</p> + +<p>—Vous, embrassez-moi! lui dit-elle.</p> + +<p>On n'en est plus à s'étonner des espiègleries +de Nora, et tout le monde se met à rire. Du +reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses témérités. +Elle le sait bien. Si elle était un peu +plus grande, elle n'aurait pas les mêmes droits +aux gamineries. De ce qu'elle croit un désavantage +physique, elle fait une force et un moyen, +la rusée!</p> + +<p>—Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est +une idée que j'ai. Vous verrez.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p> + +<p>Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux, +et reste immobile.</p> + +<p>Et pour répondre à l'air un peu mécontent +de celle qu'elle appelle l'avocate et à qui elle +prend son partenaire:</p> + +<p>—Nous sommes de vieux amis, vous savez, +monsieur de Fresnay et moi. Il y a bien cent +ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais +huit, n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite! +embrassez-moi.</p> + +<p>L'air et le ton autoritaires d'une si petite +personne sont tout à fait réjouissants.</p> + +<p>Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant +la petite tête entre ses deux mains, comme +on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux +joues. Elle, alors, entourant son cou à deux +bras, le retient une seconde et lui glisse à +l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble:</p> + +<p>—Quitte cette femme; je suis jalouse; oui, +c'est <i>bête!</i> mais c'est comme ça.</p> + +<p>Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout +haut:</p> + +<p>—Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement +vous parler à l'oreille. C'est fait.</p> + +<p>Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un +air espiègle:</p> + +<p>—Surtout, n'en dites rien!</p> + +<p>Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se +dire qu'il n'y aura qu'une chose à faire: aimer.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LVI">LVI</h2> +</div> + + +<p>Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt +il se persuade qu'il est le plus heureux des +hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre. +Tantôt il pense que Nora doit enchanter la fin +de sa vie, tantôt qu'elle la désolera. Aujourd'hui, +il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi; +je l'épouserai dans huit jours. Demain, +il s'écriera: Je pars, nous étions fous, je n'ai +ni l'âge, ni le caractère qu'il faut.</p> + +<p>Le temps passe au milieu de ces alternatives +d'espoirs et de craintes.</p> + +<p>Depuis quelque temps, la villa est retombée +à la solitude. Le silence des collines emplit les +allées du parc, et le rythme de la mer voisine +s'y laisse entendre de nouveau.</p> + +<p>Jacques Maurin vient, de temps en temps, +voir sa petite amie. Guy le tolère, celui-là, et +même lui fait bonne mine.</p> + +<p>Nora semble plus gentille avec son père, un +peu, d'une amabilité subtile, qu'on sent, et qu'on<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span> +ne saurait expliquer. Seulement, dès que Guy +essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil, +prête à donner du bec et des ongles.</p> + +<p>Un grave incident survient.</p> + +<p>Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque.</p> + +<p>—Mais, lui dit François Mitry, il y en avait +deux.</p> + +<p>Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les +mains de Nora un roman suspect, vite disparu, +Guy,—qui s'étonne chaque jour d'apprendre +qu'elle a lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé +Prévost,—soupçonne Nora de continuer à +lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres, +et en secret. Il en vient naturellement à conclure +qu'elle pourrait avoir, depuis longtemps, +l'une des deux clefs.</p> + +<p>Il pense à lui demander tout gentiment +d'avouer qu'elle l'a, mais il se dit avec raison +que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de +faire entrer cet aveu dans sa confession générale, +elle ne voudra pas convenir d'un mensonge +ainsi aggravé.</p> + +<p>Alors, il médite un coup d'éclat.</p> + +<p>Une après-midi, il frappe à la porte de la +chambre de Nora; il a son idée.</p> + +<p>Brusquement, sans dire bonjour, il demande:</p> + +<p>—Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque?</p> + +<p>Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur +une gravure de Raphaël, <i>la Vierge à la chaise</i>, +suspendue à la tête de son lit. Ce diable de<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span> +Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En +posant la question, il épiait le petit visage.</p> + +<p>—Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit +Nora, avec le visage froid, puis irrité qu'elle +prend pour mentir, s'imaginant que la dissimulation +est avant tout faite de froideur, et que +la colère, survenant à point, détourne les gens +de leur idée, et (ce qui est juste) leur fait +perdre la minutieuse attention nécessaire aux +juges.</p> + +<p>Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance +exagérée, l'éclat blanc qui force le ton de la sincérité, +et qui trahit les traîtres. Quand Nora +prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent +mourir de tristesse! cela l'éloigne tant de lui, +l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix, un +amoureux ne se méprend jamais; et quand on +n'a pas la preuve du mensonge, dont on a cependant +le sentiment assuré, c'est un atroce +supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la +séparation qui semble définitive...</p> + +<p>De sa voix fausse par excès de netteté, Nora +répète:</p> + +<p>—Je n'ai pas de clef!</p> + +<p>—Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!... +A tout à l'heure, Nora.</p> + +<p>Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne +brusquement, et surprend de nouveau +la direction du regard de Nora, fixé sur le +cadre.</p> + +<p>—La cachette est là, pense-t-il. C'est clair...<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span> +La clef, sans doute, est accrochée derrière ce +cadre.</p> + +<p>Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement. +Le visage de Nora s'efforce d être +calme et sans expression; il imite assez mal le +naturel de l'innocence. Une pâleur légère le +couvre, et les yeux affectent tantôt de supporter +les regards qui pèsent sur eux, tantôt de les +éviter avec indifférence.</p> + +<p>Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton +triste, il lui dit:</p> + +<p>—Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi, +et à moi!... Et vous prétendez m'aimer, Nora? +Qui aime, se donne; par le mensonge, vous +me retirez quelque chose de vous, de votre +esprit, de votre cœur, le meilleur de vous; +vous me retirez, avec votre secret, mon autorité. +Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela, +dites? Pourquoi croyez-vous que je vous gronde, +enfant que vous êtes, sinon pour votre bien? +L'habitude du mensonge n'est pas un des +moyens du bonheur, soyez-en sûre, Nora; +voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On +ment pour échapper à des gens qu'on déteste +ou dont on est détesté, mais à ceux qui vous +aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous +m'avez fait un petit mensonge, j'y pense tout +le jour, ma pensée y revient sans cesse, même +dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je +me dis: Que croire d'elle, puisqu'elle m'a +menti une fois? Et, logiquement, tout, de<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span> +vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus +savoir si vous m'aimez, je doute de vos regards, +de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle est +peut-être fausse, irrémédiablement, par nature, +fausse tout entière! Alors, à quoi bon l'aimer? +C'est un jeu indigne!</p> + +<p>Et d'un ton dur il acheva:</p> + +<p>—Voyons, Nora, donnez-moi cette clef...</p> + +<p>Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres +blanches, prête peut-être à fondre en larmes +de rage, se demandant peut-être, en même +temps, si elle n'allait pas se jeter repentante +au cou de Guy; mais quand il redemande la +clef si rudement, elle devient farouche et, le +front baissé, comme un petit taureau qui va +charger:</p> + +<p>—Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez +toujours de mensonge... <i>Ce sera la vraie +manière de m'apprendre à mentir!</i>... Je n'ai +pas de clef!... je n'en ai jamais eu!...</p> + +<p>Et, comme prise d'une inspiration heureuse, +comme certaine de dissiper tous les doutes par +ce dernier mot:</p> + +<p>—Demandez à Catri! s'écrie-t-elle.</p> + +<p>—Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de +la belle fierté! bravo, Nora! fait Guy... +Ainsi, vous admettez que je peux ne pas +ajouter foi à vos paroles, tandis que je dois, +selon vous, ajouter foi, en votre faveur, sur +votre conseil, au témoignage d'une servante! +J'estimerais donc Catri, avec votre consentement,<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span> +plus que je ne vous estime? Mais, ma +pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira +pour vous plaire... Ah! pauvre, pauvre enfant! +que vous me faites de peine!</p> + +<p>—Vous m'en faites bien plus! dit-elle, +rageuse, humiliée, mais d'autant plus roidie. +Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez +jamais...</p> + +<p>—C'est le châtiment d'un premier mensonge, +poursuit l'impitoyable Guy..... Un mensonge, +Nora, est toujours une lâcheté. On +ment parce qu'on a peur, entendez-vous, peur +d'avouer ce qu'on a fait. Je vous croyais au-dessus +de cela!</p> + +<p>Et la sachant vaillante et fière, et voulant +frapper un coup décisif, il termine ainsi brutalement:</p> + +<p>—Vous mentez, Nora, donc vous êtes +lâche!</p> + +<p>Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il +sent que la scène approche du dénouement. +L'aveu va éclater, insolent sans doute et +rebelle, mais enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il +embrassera l'enfant, la bercera de caresses, +jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une +crise de larmes, détente des nerfs, soulagement +du cœur.</p> + +<p>Voilà les prévisions et le projet de Guy. +Mais l'attitude de Nora, qui semblait tout près +de céder, redevient dure brusquement. Elle est +reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span> +des choses plus fortes que moi.» Et l'écolière, +habituée à mépriser ses maîtres, murmure +entre ses dents:</p> + +<p>—Si je suis lâche, vous êtes stupide!</p> + +<p>Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence +l'exaspère, et qui,—par la taille et la +mine, par la nature même de sa faute, de son +entêtement, de sa sottise,—lui fait l'effet +d'une gamine de dix ans... Ah! s'il avait une +enfant pareille, certes il la punirait!... Comment +la punirait-il?... Il éprouve le mouvement +d'indignation d'un père qui croit, une fois +par hasard, la correction matérielle nécessaire; +et, avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de +paternité où il est, il a levé la main sur Nora... +Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est +levée contre elle..... mais ne retombe point. +Ce n'est qu'une menace un instant suspendue...</p> + +<p>Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant, +Guy s'attend à une scène effroyable. +Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle, +Nora; il vient de l'oublier. N'a-t-elle pas +seize ans et demi? La fierté et la dignité vont +avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux +Guy est compromis. Toute réconciliation +sera impossible entre Guy et Nora...</p> + +<p>Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant +que s'il avait été frappé, s'apaise instantanément. +Un sourire doux et bon détend +les lèvres amollies et humides. Les yeux noirs<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span> +s'emplissent d'une âme attendrie qu'on ne +leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy +avec amour, se jette contre lui, se caresse à la +poitrine du maître, et, du ton dont elle dirait: +«Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle +a murmuré, heureuse, toute câline:</p> + +<p>—Oh! tu es méchant! tu me bats!</p> + +<p>En même temps, le petit bras tendu s'élève, +et la main mignonne désigne un point du mur +que la menteuse aurait honte de regarder... +C'est bien cela! elle indique le cadre derrière +lequel est accrochée la clef, dérobée depuis +longtemps, la clef des bons et des mauvais +livres.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage +caressant, avec un fond de menace sérieuse. +C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il +faudra faire. Nora n'est qu'un petit cheval +rétif... Eh bien, Guy achètera des cravaches +neuves, toutes mignonnes...</p> + +<p>—Non! non! dit Nora, heureuse de n'être +qu'une petite fille entre les bras paternels de +Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai!</p> + +<p>Il la sent glisser irrésistiblement entre ses +bras; elle se met à ses genoux qu'elle enlace. +Il la relève, tout attendri...</p> + +<p>Nora n'a pas connu dans son enfance ces +surveillances et ces châtiments où les petits +sentent très bien la tendresse protectrice. +Alors, un peu tard, elle se rattrape; et elle +crie, dans son cœur, au seul être qu'elle aime:<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span> +«Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la +protection et l'amour qu'on doit à tous les +faibles pour les secourir contre eux-mêmes!»</p> + +<p>Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne +Nora est loin d'être vaincue. Et ce qu'elle +cache dans l'ombre des bras de Guy,—c'est, +déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une +revanche. Le jeune animal instinctif qui est Nora, +déjoué dans sa ruse, se demande curieusement +si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle... +Cela aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy, +ce Guy bien-aimé! Mais il l'a attaquée en +traître, par surprise... Ah! si on voulait!... +ce serait un jeu comme un autre, plus amusant +qu'un autre, de chercher à savoir qui est +le plus malin, de la petite fille ou du diplomate... +Dans l'ombre des bras de Guy où elle +a caché son visage, Nora se sent un sourire...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LVII">LVII</h2> +</div> + + +<p>Peu de temps après, Guy, un soir, dit à +Nora:</p> + +<p>—J'ai passé ma journée à Hyères, Nora, +et j'ai acheté.... devinez quoi?</p> + +<p>Nora le regarde. Il sourit avec une malice +qui parle clairement... Elle a deviné!</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai! dit-elle.</p> + +<p>—Je ne mens jamais, moi! répond Guy.</p> + +<p>—Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil +se fonce.</p> + +<p>Elle hausse l'épaule et frappe du pied.</p> + +<p>—Elle est solide, ma petite cravache, ajoute +Guy... Voyez plutôt.</p> + +<p>Sur la table, près de Nora assise, il pose la +cravache. Nora la regarde un instant de côté, +d'un air farouche, puis la saisit à deux mains +et s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que +la ployer. C'est une excellente cravache. Pourtant, +à force de la tordre en tous sens, elle l'a +mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span></p> + +<p>—Oh! dit placidement le terrible Guy, qui +l'a regardée faire, en souriant,—j'avais, parbleu! +prévu cela et j'en ai rapporté, Nora, toute +une provision.</p> + +<p>Il se lève, prend une autre cravache dans le +tiroir d'un bahut où il les a toutes enfermées, +et va la déposer sous les yeux de Nora, à la +place même où il avait mis la première.</p> + +<p>Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air +farouche, d'un regard de côté, puis s'en empare, +et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement +elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent +sur lequel elle vient de lire: <i>Aimer, Obéir</i>.</p> + +<p>Et comme il s'avance vers elle, elle prend +les deux mains de Guy, et, dévotement, longuement, +les baise, encore et encore!..... Et Guy, +enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer +pour elle!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LVIII">LVIII</h2> +</div> + + +<p>C'est une terrible petite personne que Nora, +un mélange singulier d'instincts impérieux, +d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour, +de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître, +elle le sait et n'en veut point, mais elle a peur +de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase, après les +révoltes, en des humilités inattendues, qui +le charment, l'attendrissent, le rendent tout +entier, d'un seul coup, à celle dont, par instant, +il se croit détaché pour toujours.</p> + +<p>—Je vous ai acheté une poupée, Nora.</p> + +<p>Une poupée! Nora est furieuse!</p> + +<p>—Vous vous moquez toujours de moi, Guy!</p> + +<p>Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé +la mesure... Il change brusquement de +langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand +c'est pour le bien d'une enfant qu'on aime. +Ainsi pense le diplomate.</p> + +<p>—Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi +ma mauvaise plaisanterie.—La<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span> +vérité, c'est que j'ai promis une poupée à +la petite fille d'une personne de mes amies +dont je vous ai parlé et qui habite Hyères en +ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez +bien, pour que mon cadeau soit moins banal, +habiller ma poupée de vos jolies mains.</p> + +<p>—Ça, je veux bien, dit Nora rassurée.</p> + +<p>—En même temps, je vous ai rapporté à +vous un petit cadeau: un nécessaire avec lequel +vous coudrez, j'espère, le trousseau de +mademoiselle Debois... (c'est le nom de la +poupée). Il y a des ciseaux, un dé, un étui, un +poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il +y a cent ans, à quelque douairière en cheveux +poudrés.</p> + +<p>Et voilà Nora qui taille, coud, brode et +repasse même le trousseau de M<sup>lle</sup> Debois.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Debois est une poupée de très grande +taille.</p> + +<p>Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite +maman. C'est, il est vrai, un charmant spectacle.</p> + +<p>Cela dure une semaine, au bout de laquelle +Guy déclare que la poupée est bien pour Nora, +non pas pour une autre, et qu'il est heureux +de la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue. +Il ajoute qu'il a pu juger de l'habileté de Nora +à tailler et à coudre, qu'il en est ravi, et qu'il +la félicite sincèrement.</p> + +<p>Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare +qu'elle n'est plus une petite fille, que Guy l'a<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span> +trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et +enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour +«de vrai!» un enfant à elle... Elle l'élèvera +mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne +mentira pas, comme Guy vient de mentir à +Nora!</p> + +<p>Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux +pieds, et elle lui casse la tête contre le marbre +de la cheminée.</p> + +<p>Guy trouve cette violence déplorable,—mais +Guy est faible, il aime, il est amusé, il +finit par admirer les sottises qu'il prétend +blâmer. Et, en souriant, il conclut à part lui +que Nora pourra faire une excellente petite +mère, et qu'il est temps de demander sa main +à M. Mitry. Sans doute il n'a pas réformé son +éducation. Sans doute il y a, de temps à autre, +dans les yeux de Nora, de brusques montées +d'on ne sait quelles ténèbres où flottent d'inquiétants +appels, peut-être la puissance des trahisons, +à coup sûr l'incertitude de l'instinct, +l'onde trouble du féminin éternel,—mais Guy +a toujours cru que l'amour entier d'un cœur +d'homme, sain et sûr, est plus puissant que +toute la femme, et lorsque Nora sera complètement +sienne, il deviendra, sans peine,—rien +n'est plus certain,—le maître triomphant.</p> + +<p>Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps, +été trop aimé, pour croire autre chose.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LIX">LIX</h2> +</div> + + +<p>Depuis une heure, Guy cause dans le parc +avec Mitry.</p> + +<p>—Mon cher Mitry, ma résolution est prise. +Le professeur vous demande la main de sa petite +élève... J'aurai encore bien de la peine pour +faire de cette enfant une femme à peu près +civilisée, mais cela ne m'effraie plus autant. La +nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, +me la donnez-vous?</p> + +<p>François Mitry était profondément ému.</p> + +<p>—C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez +la chose, n'est-ce pas?</p> + +<p>Après un silence, il ajouta:</p> + +<p>—Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez +tout de suite de cette maison de deuil +où j'achèverai mes jours, je le sens, comme +un vieux misanthrope solitaire, vaincu par la +vie... Mais si jamais elle exprime un désir de +me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie +pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span> +aurez tout expliqué, elle pardonne..... vous me +la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher +Guy?</p> + +<p>Guy serra la main du pauvre homme en silence.</p> + +<p>Le père dit encore:</p> + +<p>—Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon +ami, méfiez-vous de la jalousie..., c'est elle qui +a fait tout mon malheur!</p> + +<p>En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher +de se rappeler celles que le même Mitry +lui avait dites, peu de temps auparavant, à +propos des audaces de Nora: «Vous voyez +bien qu'il faudra se méfier!»</p> + +<p>Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, +et vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de lui-même... +Et c'était là tout le viatique qu'il emportait +dans la difficile route par laquelle il +irait à la recherche du bonheur, pour elle et +pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude, mais +il était brave. Il se comparait secrètement, +non sans orgueil, à ces marins qui mettent à +la voile et quittent le port précisément un jour +de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait +bien qu'il le serait cruellement,—mais +amoureux, il l'était avec délices.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LX">LX</h2> +</div> + + +<p>Nora, en compagnie du petit leveur de +liège, s'avançait. Mitry s'éloigna. Elle s'avançait, +tenant entre ses mains l'écureuil qui, +dans ses faveurs, avait remplacé le lièvre +défunt... Le pauvre petit lièvre, avec ses bonds +désordonnés, avait fini par se casser la tête +contre le plafond de sa cage.</p> + +<p>—Voyez comme elle est jolie, ma petite +bête! dit Nora.</p> + +<p>Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à +la grande queue fauve et noire, qui, provisoirement +familier, une amande entre ses doigts +griffus, grignotait.</p> + +<p>—Nora, dit gravement Guy,—sans s'occuper +de la présence de Jacques pas plus que des +mines drôles de l'écureuil,—Nora, mon enfant, +vous souvenez-vous de tout ce qui a été +dit entre nous, depuis quelques mois?</p> + +<p>—Oh! oui! fit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p> + +<p>Et son beau regard noir se leva, plein d'amour, +sur les yeux de son ami.</p> + +<p>—Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement +de votre père, à qui je viens d'en +parler,—vous deviendrez ma petite femme, +Nora... Est-ce que vous le voulez, dites?</p> + +<p>De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa +tomber ses deux bras, d'où l'écureuil s'échappa; +et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin, il +disparut en quelques bonds au faîte des arbres.</p> + +<p>Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis +il baissa les yeux et les tint fichés en terre.</p> + +<p>—Eh bien, Nora? insista Guy.</p> + +<p>—Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa +voix musicale, fine et pénétrante,—oh Guy!... +je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais +bien trop méchante!</p> + +<p>Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy +vers sa bouche et murmura:</p> + +<p>—Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je +t'ai promis... Je serai si sage, tu verras... si +sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je +t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup!</p> + +<p>Alors, avec un secret mouvement de jalousie, +il s'aperçut que Jacques pleurait.</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il +presque brutalement.</p> + +<p>—C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle +va être heureuse avec vous!.... On a toujours +été si méchant pour elle, excepté Jupiter et +moi!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span></p> + +<p>Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge... +Saura-t-il la rendre heureuse? il le +souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est +seulement certain de souffrir. Elle est si jeune! +Il se sent déjà si jaloux!... Saura-t-il ne pas la +martyriser?...</p> + +<p>Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de +son mariage. Il ne pense pas à autre chose, +tout en admirant une petite Nora nouvelle, +toute blanche, la mine étonnée et grave sous +le grand voile qui l'enveloppe, qui la prend +comme un filet prend un papillon.</p> + +<p>François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé +de Cogolin fait un long sermon, et Catri pleure +aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle +suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine.</p> + +<p>La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et, +sous le voile immense, aux grandes cassures +rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs +fois des mouvements vifs et menus de +petite bête libre, vite réprimés et si drôles, +que, malgré leurs soucis, le père et l'époux +enchantés, échangent un sourire.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXI">LXI</h2> +</div> + + +<p>Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu +de jours.</p> + +<p>Il lui parle.</p> + +<p>Elle écoute avec son air, charmant et grave, +de petite fille qu'on a habillée en dame avec des +robes trop longues.</p> + +<p>Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite +femme tous les détails du roman de Mitry.</p> + +<p>—Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite +Nora? Afin de bien juger, oubliez un instant +que je parle de votre père. Un homme +croit en sa femme; il l'aime passionnément, et +quand elle est morte, il découvre que, pendant +neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne... +Son enfant n'est plus son enfant!...</p> + +<p>—Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible +et je plains le malheureux. Et cependant...</p> + +<p>—Cependant quoi?</p> + +<p>—Il devait croire en lui-même, en lui et en +elle, et brûler les lettres.</p> + +<p>—Mais le feu vite éteint les lui a rendues!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p> + +<p>—Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant +l'épaule.</p> + +<p>—Mais la passion, la jalousie, Nora?</p> + +<p>—Je parle selon ce que vous m'enseignez, +Guy; il devait brûler les lettres. Une femme, une +morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je +le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur +s'en est suivi.</p> + +<p>—Et c'est tout, Nora?</p> + +<p>—Tout?... comment?</p> + +<p>—Vous n'avez rien d'autre à me dire?... +Votre père, Nora, ne vous fait-il pas pitié?...</p> + +<p>—Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque +comme un étranger... C'est à peine du +reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup +parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez, +Guy,—laissons ce sujet.</p> + +<p>Et elle ajoute, d'un air profond:</p> + +<p>—Il y a des choses qu'on ne refait pas.</p> + +<p>Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et +pourtant,—chose étrange!—cette inflexibilité +ne lui déplaît pas absolument. Même dirigée +contre un père, cette sévérité nette sur une +question de devoir, d'amour et d'honneur, lui +semble avoir du bon. Enfin Nora <i>n'aime que +lui</i>, voilà ce qui le charme surtout!</p> + +<p>Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à +coup:</p> + +<p>—Commettriez-vous une infamie pour moi, +Guy?</p> + +<p>—Vous ne la demanderiez pas, dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span></p> + +<p>—Si! si! je veux toutes les preuves d'amour... +Celle-là, je ne la veux pas en ce moment, +mais il faut que je sois sûre que si je le demandais, +vous manqueriez pour moi à vos plus +graves devoirs!</p> + +<p>Avec toutes les peines du monde, Guy empêche +que cette conversation ne dégénère en +querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce +au hasard le nom d'une femme qu'une +aventure retentissante livre en ce moment aux +curiosités publiques... Les débats du procès en +divorce, rapportés par les journaux, révèlent +des intrigues basses, assez compliquées.</p> + +<p>—Avez-vous lu ce procès, Nora?</p> + +<p>—Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est +le ton scandalisé de vos journaux là-dessus... +Tout le monde sait bien pourtant que la plupart +des femmes en sont là!... Le fait,—conclut +Nora,—est aussi fréquent qu'il est naturel!</p> + +<p>Guy est stupéfait de ce ton d'expérience. +Nora professe son opinion avec un calme ingénu, +qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses +anciennes idées de célibataire! Il trouve inouï +que Nora les ait, blessant qu'elle les professe,... +et touchant qu'elle les avoue!</p> + +<p>L'unité morale est loin d'être faite en Nora. +Des volontés parfaitement contradictoires sont +en elle, et il peut être déconcertant de l'écouter. +Sa nature primitive la sollicite vers la passion +pure, amour, haine, colère, rancune; sa<span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span> +nature acquise, celle qui se développe en elle +au contact de l'homme à qui elle veut plaire, +lui donne parfois les attitudes d'une tendresse, +d'une générosité, d'une noblesse qui ne sont +pas siennes encore.</p> + +<p>Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une +petite âme obscure, toute d'égoïsme et de ruse, +formée par les seuls éléments et instruite par +Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment, +naissante encore et nébuleuse, qui lui +vient de Guy... et même de Jupiter.</p> + +<p>Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge +hélas! et parfois s'épouvante.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXII">LXII</h2> +</div> + + +<p>C'est une terrible chose que de s'abandonner +tout entier à l'amour, à la jalousie, aux visions +qui en sortent, fumées de ces grandes flammes.</p> + +<p>Guy, bientôt après les premières ivresses, +après les heures d'oubli infini, éprouva ce qu'on +pourrait appeler la peur d'être heureux, et il +se mit en devoir de gâter son bonheur sous +prétexte de le rendre plus parfait. Vouloir le +parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord +comment et pourquoi il n'était pas complet?</p> + +<p>Nora, il faut le dire, se chargea très vite +d'aviver ses inquiétudes, avec des mots téméraires +ou insolents, avec des entêtements et +des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle +révéla presque tout de suite les fonds les plus +cachés de sa nature d'enfant gâtée, volontaire, +contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain, +qu'elle cherchait à voir si la volonté et les résistances +du maître étaient de bon aloi. Lui, il eut +peur d'abord de se trouver en présence de l'irréductible...<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span> +Et maintenant une lourde porte +s'était refermée derrière lui. Il était pris dans +une cage étroite avec le petit léopard armé de +dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était +au moins compromis. Le regret de n'avoir +plus beaucoup de temps devant lui pour lutter, +aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le +cœur comme une flèche. Il se mit à analyser, +trop subtilement pour sa joie, les moindres +incidents de la vie, les traits les plus fugitifs +du caractère de sa petite femme.</p> + +<p>Guy, bien inutilement, employait toute la +puissance de son imagination à scruter le +passé de Nora, à deviner sous quelles influences, +grâce à quels faits, à quels actes, à quelles +leçons, ce caractère s'était formé. Il maudissait +quotidiennement et Mitry et Jacques et Gottfried,—puis +songeait parfois que si Nora +n'eût pas subi les injustices du père, si elle +n'eût pas reçu une éducation funeste, elle ne +serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas +jetée, réfugiée entre ses bras; et il était forcé +de bénir ce qu'il détestait.</p> + +<p>Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui +revenait trop souvent. Il s'interrogeait sans fin +sur eux, il s'emportait à douter de Nora. Jusqu'où +étaient allées ses curiosités? Alors c'était +en lui des élans de haine contre ceux qui avaient +transmis à cette enfant une expérience qu'il ne +parvenait pas à mesurer.</p> + +<p>Elle lui semblait profonde, cette expérience,<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span> +à en juger par certains regards, par certaines +paroles de Nora, qui contrastaient, même +aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé +encore par la petitesse de sa taille.</p> + +<p>Dans les conditions précises où il se trouvait, +il comprit la vie amoureuse comme un duel +de toutes les secondes, acharné. Laisser prendre +de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de +résister à la passion, gardait pourtant, au plus +fort de ses entraînements, le plus étrange sang-froid, +c'était se vouer par avance à toutes les +défaites. Qui donc allait être terrassé, de la +bête ou du dompteur? Toute sa vie lui parut +résumée dans cette question.</p> + +<p>Il s'était promis à lui-même, il avait promis +au malheureux François Mitry de tout mettre +en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une +éducation trop libre, pour lui faire comprendre +(selon ses propres paroles) les devoirs et l'idéal. +Cette mission qu'il s'était donnée était trop +d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses +volontés de seigneur et maître, avec ses aspirations +de jaloux autoritaire,—pour qu'il y +manquât.</p> + +<p>Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il +engageait, une de ses infériorités serait la surprenante +facilité avec laquelle l'homme oublie +les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut +bien paraître les oublier elle-même. Les plus +lancinantes douleurs physiques sont ainsi abolies +dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span></p> + +<p>Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or, +Guy pensait avoir besoin de se rappeler les +moindres traits du caractère de Nora. Il s'était +surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait +rien. Il s'étonnait parfois de ne plus +tenir aucun compte de tel grief dont il avait +beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait, +l'enchantement lui venait et il ne savait plus +rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément.</p> + +<p>Aussi, afin de s'armer contre les défaillances +de sa mémoire d'amoureux, il prit en habitude +de noter presque chaque soir ses émotions de +la journée.</p> + +<p>Il eut recours plus d'une fois à ce journal +pour y rechercher une raison de s'affermir contre +la terrible petite sorcière, aux heures où elle +prenait des airs attendrissants de petit ange +plein de candeur.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXIII">LXIII</h2> +</div> + +<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY.</h3> + + +<p>La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois +plus. Une sorte de fatalisme se dresse en elle +devant tous mes efforts. Elle a pour mot favori: +«Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa +faute. Elle ne se croit pas libre. Dès lors, elle +ne l'est pas.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le mensonge est chez elle une spontanéité +violente et sereine. Un réflexe. Comment +changer cela? Elle ment comme on cligne des +yeux. L'habitude de se cacher est invétérée chez +elle. Quand elle ment, l'œil se ternit d'un trouble +neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle a +menti, mais, pour que ma certitude fût efficace, +il faudrait chaque fois <i>prouver</i> qu'on sait.<span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span> +Comment le faire, si, tout certain qu'on soit +du mensonge, on est pourtant sans preuves +positives?</p> + +<p>... Et puis comment croire à la menteuse +quand elle dit la vérité!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je l'aime avec découragement.</p> + +<p>Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de +moi toute espérance de la changer selon mon +cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens +aussi que, modifiée à ma guise, je l'adorerais +définitivement comme la chose, l'âme conquises, +comme la femme la plus vraiment à moi de +toutes celles que j'ai connues,—ma création.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Au fond, mon goût des pudeurs délicates, +jolies, lui semble encore un peu bien ridicule. +Elle ne s'en cache pas toujours assez... A l'occasion +une raillerie lui échappe. Elle a alors la +plaisanterie lourde, inutilement grosse, inattendue +en regard de sa gracilité physique. Et +quand on la lui reproche elle insiste, défend sa +phrase, l'aggrave en s'efforçant de la légitimer.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant +notre mariage, en présence d'une faute d'enfant +qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span> +qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié +qu'elle n'est plus une enfant et j'ai levé +la main sur elle!... Elle a attendu la punition +avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme +un témoignage d'amour. Elle en aimait la justice. +Elle aime aussi à sentir que la force qui +marche contre elle a été mise en mouvement +par elle, mais que cela est loin des tendresses +douces que je voudrais!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Doucement, doucement te bercer, faire que +tu sois mon enfant d'esprit, d'âme et de cœur, +n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu +jamais la joie toi-même, à travers moi? Pourquoi, +même dans mes bras, habites-tu un +monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me +suis-tu pas où je t'entraîne? Pourquoi ne m'y +devances-tu pas, même, puisque je t'ai montré +d'avance tous mes chemins?</p> + +<p>Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant, +d'un air méchant, qu'elle était lasse. Pourquoi? +Quel visage m'apportera-t-elle demain matin?</p> + +<p>Petite âme damnée, si tu veux me suivre, +je te donnerai deux ailes fines, des ailes pour +le ciel,—la tendresse et la bonté.</p> + +<p>—«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—«Il faut savoir se commander. Abdiquez,<span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span> +enfant chérie! Laissez-là l'orgueil—pour +l'amour.»</p> + +<p>—«J'ai un si vilain caractère!»</p> + +<p>Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de +renverser les verres (nous étions à table). Ah! +chère petite! combien ce mot a dû vous coûter! +je le bénis.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Si elle laisse échapper une de ces expressions +triviales qui choquent si fort dans une jeune +et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me +plaire, de se rattraper vivement, et il lui est +arrivé d'ajouter alors, bien vite, en se mordant +les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en +fait deux, mais la dernière est si ingénue!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Une véritable enfant, distraite quelquefois +par un rien de choses très importantes qui +devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur +une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle +parlera juste, honorablement, fièrement,..... à +condition que l'amour ne soit pour rien dans +l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté, +alors son jugement se trouble. Ces choses +n'ont pas l'air d'être capitales à ses yeux. Elle +paraît même ne pas voir que la probité est +aussi du domaine de l'amour... Quel supplice!... +Il y a du Gottfried là-dessous.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span></p> + +<p>La déférence mondaine la plus simple qu'on +doit à l'homme âgé ou de quelque marque, elle +paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des +valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant +joli, chez les êtres jeunes, la modestie en +présence de ceux que la vie a instruits, endoloris, +accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance +est, chez elle, d'une précision coupante qui, +en de certains moments, lui ôte du charme, de +la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant, +la virilise, lui donne une allure «garçon», +et cela, en même temps, la vieillit.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Hélas! à propos des plus petits incidents, ne +jamais se trouver en présence d'explications +simples comme la simplicité, droites comme +la ligne droite!.... Ah! Gottfried!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal +que j'ai choisi et toujours suivi. Elle ne peut +être à moi et rester libre de moi.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante, +silencieuse, avec des transparences aux lèvres, +sur les joues.</p> + +<p>—Bonjour, Nora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p> + +<p>Elle a pris un air mutin que son air souffrant +rendait exquis de grâce. Ses petites +révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes. +Je lui ai dit:</p> + +<p>—Ne sois pas malade. De te voir si pâle, +j'ai mal, moi aussi. Tiens, je t'aimerais mieux +méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée +ainsi par le mal... Sois méchante, je t'en supplie!</p> + +<p>Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce +baiser sur ma main me ravit toujours... Il me +semble que je suis le seigneur et qu'elle est +ma petite esclave, dans un pays de rêve, où +l'amour est roi.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais +souffrir. Je dois me méfier de moi, prendre +garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue +d'en faire une belle et noble créature morale +que je la harcèle de mes reproches, que je la +tourmente avec mes chimères? Non, non, je +la veux noble et belle, il est vrai, mais pour +moi. Oh! le sauvage égoïsme d'amour, protecteur +des races!... Oui, je la veux mienne avant +tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur +elle ma marque, ma griffe. A l'idée qu'elle +pourrait m'échapper, je me sens devenir cruel. +Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi, +puisque dans peu d'années,—en mettant les<span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span> +choses au mieux—nos âges brusquement vont +nous séparer!... Cette idée m'est insupportable...</p> + +<p>J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli, +et, comme elle était restée jeune et belle, je +l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma +vie qui prévoit le déclin veut se résumer, se +reconnaître entière, dans une grande seconde +d'amour et d'adieu, afin de recommencer par +un être nouveau... Oh! ce rêve!... Il me semble +que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et +dans le mien.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>La vertu heureuse du mystère d'amour ne +s'éprouve entière que si l'amour est respecté +en tant que mystère.</p> + +<p>Les mots même qui nomment les choses de +la volupté la détruisent en la précisant dans le +sens sacrilège d'une trompeuse connaissance. +Une véritable déchéance commence au calcul +sur le plaisir, à la fausse précision des idées +sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme +et qui contient le secret des immortalités. +Avoir du respect pour l'inconnaissable, c'est +être en règle avec tous les dieux possibles.</p> + +<p>Une expérience raisonnée, fût-elle purement<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span> +théorique, a défloré la vierge, qui ne se retrouvera +vierge «ou virginalement femme» que +par un miracle de l'amour... Puissances inconnues +de la vie, nobles et mystérieuses voluptés +qui créez la forme, ouvrières de toute chair, +matrices de toute pensée, je l'attends de vous, +ce miracle. Rendez à l'enfant le trouble hésitant, +l'incertitude tremblante du cœur... Aux yeux +ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des +faits, sur le net contour des choses, qui nous +en dérobe le sens, rendez la demi-ombre des +lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le +bonheur y habite.</p> + +<hr class="blanc"> + +<p>.... Oh! si tout mon cœur allait lui être +inutile!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés, +elle ne peut être gardée que par l'amour... +Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à +l'endroit profond.... Je me sens roulé par la +grande vague.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXIV">LXIV</h2> +</div> + + +<p>Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment +trop inquiet, se plaignait qu'il la tourmentât +avec mille chimères, mais c'est par là que, +sans y mettre d'habileté, il la séduisait sans +cesse, qu'il allait la tenir en haleine, renouveler +en elle à toute heure cet espoir de faire, au +cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles, +cette curiosité d'amour, qui seuls retardent +les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle +n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée +dans les tempêtes, elle désirait parfois, comme +le mousse des navires de légende, le repos sur +la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait +eu la nostalgie des tourmentes, des horizons +mobiles, perdus et toujours fuyants.</p> + +<p>Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies +de Guy, c'était le silence où elle semblait s'être +retirée de parti pris, depuis la grande effusion +dans laquelle elle s'était donnée tout entière.</p> + +<p>Vainement il l'interrogeait sur elle-même.<span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span> +Elle répondait par monosyllabes, éludant toutes +les questions.</p> + +<p>Cette réserve absolue irritait le malheureux. +Il aurait voulu on ne sait quelle confession +générale qui lui aurait livré tout le passé de +cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette +âme, il aurait voulu l'explorer en tous sens, à +sa guise, à toute heure, y visiter les plus +obscurs recoins, la connaître comme un autre +soi-même, bref, y régner.</p> + +<p>Mais les grandes effusions jamais ne revinrent. +Ce qu'il possédait, c'était bien, de toutes +manières, un trésor enfermé.—On ne lui +donnait ni les moyens, ni le droit de le voir, +de le compter pièce à pièce... Et cependant les +jours, irréparablement, fuyaient...</p> + +<p>—Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle +donc à me cacher?</p> + +<p>Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried, +un Louvier, ou quelque inconnu, plus +heureux que lui-même, avant lui... Alors il +désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible +de s'emparer complètement d'une âme engagée +sitôt en de tels souvenirs premiers...</p> + +<p>Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite, +elle avait compris ce qui déplairait à Guy, dans +l'histoire de sa petite existence personnelle. +A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé +en lui racontant en détail ses promenades +libres avec Jacques, et surtout les vulgaires et +malsaines conversations de Gottfried, ses théories<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span> +corruptrices, ses entreprises de faune qui, +maintenant encore, la faisaient rire au lieu de +lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux +leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu +quelque chose, et craignait de s'amoindrir en +l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui croyait aux +amours durables!), son goût pour la justice, +pour l'honneur et la probité,—qu'il avait su +servir jusqu'à sacrifier sa haute situation dans +les affaires publiques, était si loin de l'idéal que +son professeur velu définissait: «la vision +égoïste et solitaire des plaisirs que l'on souhaite!» +A quoi bon conter certaines choses à +qui devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner +d'elle? Elle éprouvait d'ailleurs quelque +peine encore à admettre les belles idées de son +Guy. Cette enfant trouvait cet homme un peu +bien sentimental, chimérique, puéril dans sa +conception de la justice, de l'amitié, de l'amour. +Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en +excellent français. Cette amoureuse, à la fois +dévouée et indépendante, n'acceptait pas son +Guy tout entier.</p> + +<p>Les leçons de Gottfried avaient agi fortement +sur son cerveau tout jeune, tout malléable. Le +pesant raisonneur lui avait soufflé un tel esprit +de négation, que, malgré l'amour, elle discutait +encore en elle-même les générosités de Guy. +Voilà le fond des résistances qu'il ne s'expliquait +pas complètement. Elles s'ajoutaient aux +rébellions d'une nature de sauvage que rien<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span> +n'avait domptée, qu'on n'avait jamais courbée +à l'obéissance...</p> + +<p>Puis, quand elle commença à porter la +marque de Guy, à retrouver en elle, par instant, +des pensées qu'elle reconnaissait comme +venant de lui,—alors, elle ne voulut pas +avouer sa défaite, l'orgueilleuse petite femme.</p> + +<p>Enfin,—raison suprême des silences de +Nora,—cette enfant bizarre, si prompte à +courir demi-nue sur les plages libres, en plein +soleil, cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même +offerte, chez qui l'époux n'avait trouvé ni +hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse +ignorante des pudeurs physiques, avait +une invincible pudeur d'âme, dont Guy était loin +de se douter! Elle aurait voulu quelquefois +dire à l'aimé bien des choses très jolies, très +douces, nuancées, qui s'exprimaient avec des +mots dans le secret d'elle-même... Une honte +singulière la retenait. La phrase, flottante sur +ses lèvres, retournait vite au silence de son +cœur, comme effarouchée. Montrer son âme, +elle ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait +une sorte d'effroi. Elle l'avait livrée un +jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du +désespoir, comme les femmes noyées livrent +leurs corps.</p> + +<p>Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait +bien qu'elle faisait du chagrin à Guy, et ne pouvait +s'en empêcher. Les mots par lesquels +s'exprime le sentiment avec ses variations, lui<span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span> +paraissaient d'ailleurs si difficiles à assembler! +Cette romanesque avait peur de faire des +phrases de roman... Si elle allait y être gauche, +maladroite, paraître prétentieuse! S'il +allait se moquer d'elle! Certes, elle était plus +sûre de la pureté de contour de ses mignonnes +épaules, que de la correction de sa phrase. +Et, malgré son grand désir de plaire au bien-aimé, +elle lui cachait, la plupart du temps, les +meilleurs mouvements de son âme, dont elle +avait honte parce qu'elle avait appris à n'estimer +que les idées prétendues positives.</p> + +<p>Toutes les autres provoquaient son ironie. Son +sentiment, avoué une fois pour toutes, la violence, +les infinis ondoiements de son amour,—bien +qu'elle en éprouvât dans son cœur la +réalité quotidienne,—lui semblaient des choses +un peu folles dès qu'elles s'expliquaient +au moyen des mots; des choses qu'il fallait +cacher à celui-là même qui, en les exprimant +pour son compte, la charmait!</p> + +<p>Un jour, Guy lui reprocha plus vivement +que de coutume son mutisme obstiné.</p> + +<p>—Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me +parlez plus, Nora. Suis-je aux côtés d'un +spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce +mystère m'est plus précieux encore que votre +personne... Si vous ne me donnez que celle-ci, +si vous reprenez votre personne morale, +si vous séparez l'une de l'autre, que faites-vous +de celle qui ne m'appartient pas?<span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span> +Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque, +pressée entre mes bras, vous demeurez obstinément +silencieuse!... Vous ne savez pas +aimer, Nora! Vous n'êtes pas mienne!</p> + +<p>Une heure après, comme il était dans sa +chambre, elle lui fit porter, à l'heure du courrier, +en même temps que ses journaux, une +lettre.</p> + +<p>... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première +fois qu'elle lui écrivait! Il lut, en souriant +de bonheur:</p> + +<p>«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous +à vous dire des choses que vous devriez +savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas +allée à vous de moi-même? Croyez-vous que +je n'aie pas su ce que je faisais?... Oui, j'ai +parlé une fois sans réserve... Il le fallait alors, +puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce +jour-là je vous ai donné toute mon existence. +Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai donnée +de tout mon cœur, parce que je vous aime,—de +ma volonté absolument libre,—influencée +uniquement par mon amour. Oui, j'ai voulu +être la seule et unique nonne de votre couvent +cloîtré. Je l'ai voulu. Quel meilleur emploi +pourrais-je faire de ma vie, que de vous la consacrer? +Je vous ai dit, un jour où vous vouliez +vous en aller de moi, que je vous aimais, je +l'ai dit, et mon cœur ne changera plus. Cependant +vous doutez toujours, vous doutez de mon<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span> +cœur, de mes sentiments, de mes résolutions. +Et pourquoi, Guy? parce que j'ai reçu une éducation +mauvaise dont je ne suis pas responsable; +parce que j'ai été malheureuse toute +petite, et que j'ai appris de bonne heure à +me défendre par la fausseté, par les mensonges +et au besoin par l'insolence, la révolte et la +menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé devant +vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous +donc pour en douter, ô mon cher malade +d'amour?</p> + +<p>«Vous vous y prenez souvent très mal avec +moi, Guy, quand vous voulez une chose... Vous +répétez trop de fois les mêmes reproches; cela, +à la fin, impatiente, irrite, et je fais alors,—bien +malgré moi, Guy,—tout le contraire +de ce que vous voudriez, de ce que je veux +avec vous, pour vous. Je vous l'ai dit: il y a +des choses plus fortes que moi. Arrangez-vous +pour être plus fort qu'elles! Pourquoi +n'avez-vous pas confiance en vous? je ne connais +rien de plus exaspérant parfois!... Souvent +il arrive,—comme j'ai un diable,—que je ne +peux pas résister au plaisir de discuter vos +idées... Je ne le ferai plus, je vous promets, du +moins dans la limite du possible; je m'appliquerai +à être une chose soumise et résignée. +Seulement il y a des moments où je ne +peux pas.</p> + +<p>«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous +êtes méchant. Vous doutez de mon cœur, de<span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span> +mon amour, de l'amour de Nora, vous en +doutez, Guy! Quelle vilaine imagination il a, +mon Guy! Il doute toujours et encore; il ne +veut pas croire que sa petite est à lui, à lui +toute, comme elle ne pourrait pas l'être plus! +et mon Guy croit qu'un pareil amour se renverse +et finit pour un rien! Mais, mon Guy, +vous me feriez tout ce qu'on peut faire de +vilain,—que je vous aimerais encore toujours +de même, au nom du passé que nous aurions +eu ensemble, des douceurs, des tendresses +infinies que vous m'avez données; et mon Guy +peut croire que l'on oublie tout ça, comme +un oiseau qui part... mais même les oiseaux +reviennent toutes les années au nid... Alors, +vous voyez? Moi, je sais bien: vous n'avez pas +eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et +toute la sève d'amour vous est restée, et voilà, +alors, mon Guy est emporté, mon Guy est violent. +Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu, +j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans, +j'ai voulu mourir, et je vous ai dit pourquoi; +parce que mon père embrassait Marthe... je +l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si +ma mère avait senti par mon cœur! j'ai donc +souffert autant et plus qu'une femme trompée; +j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que +bien des vieilles femmes. Alors, vous, vous +êtes un commencement d'automne avec des +ardeurs de printemps; moi, je suis le printemps +avec des mélancholies douces et tristes<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span> +d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous +nous aimons si bien, tant et tant et si fortement, +quoique vous sembliez croire que je ne +comprends pas.</p> + +<p>«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer +bien; moi, je vous ai donné mon cœur, je vous +l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour +toujours.</p> + +<p>«<span class="smcap">Toujours</span>, ça contient tout, ce petit mot, +toujours... Je vous embrasse de toute mon +âme,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 7em;">«Votre petite <span class="smcap">Nora</span>,</span><br> +qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel.<br> +</p> + +<p>«<i>P.-S.</i>—Et puis, moi, j'aime mon Guy plus +que tout, et je suis à mon Guy comme un singe +enfermé est à sa prison, comme un bateau en +voyage est à la mer, comme une fleur du jardin +est à la terre, comme une mouche qui vole +est à un oiseau qui passe, comme une étoile +est au ciel, comme un chien est à son maître, +comme une souris attrapée est au chat qui la +mange.</p> + +<p>«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit +bateau, la petite fleur, la petite mouche, la +petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite +souris, la petite fille à mon Guy, toujours, +toujours, toujours, toujours.»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXV">LXV</h2> +</div> + +<h3>FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY.</h3> + + +<p>Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; +je tenais la lettre à la main.</p> + +<p>—Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande +lettre.</p> + +<p>Et je commençais à lire tout haut, mais elle +a crié:</p> + +<p>—Non, non! tout bas, tout bas!... et pas +devant moi, pas devant moi!</p> + +<p>J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est +emparée de la lettre. Il a fallu gronder, exiger... +Elle me l'a rendue toute froissée.</p> + +<p>—Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous +tous les jours à me dire, à me donner +de votre bouche, ce que ce papier m'apporte: +l'expression de vos sentiments profonds?</p> + +<p>—Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle +avec ce ton d'enfant gâtée, mal élevée, sauvage... +dont j'enrage, et qui lui va si bien.</p> + +<p>Tout à coup, j'ai dit:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span></p> + +<p>—Tenez, lisez-moi cela vous-même.</p> + +<p>—Non! oh, non!</p> + +<p>—Comment! toujours du refus, Nora? Ah! +qu'il est facile, paraît-il, de donner ses lèvres, +ses bras!—mais sacrifier un peu de son +orgueil, donner son âme, vouloir ce que veut +l'ami, non! c'est trop, cela!</p> + +<p>—Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce +que moi je veux?</p> + +<p>—Parce que je suis l'homme, l'époux, le +grand aîné, la volonté qui dirige; je sais où +je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, +et ce sera peut-être une bonne, une heureuse +petite maman. J'ai besoin de connaître ce qu'il +y a sous votre front, et même de quel style +vous écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.</p> + +<p>—Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement +pour me tourmenter, puisque vous l'avez déjà +lue?</p> + +<p>—Je la comprendrai mieux, lue par vous, +Nora.</p> + +<p>—Non, non!</p> + +<p>—Encore!</p> + +<p>—Non, je vous en prie... Non, je ne veux +pas... Un autre jour!</p> + +<p>—Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la +main ses beaux cheveux (et j'entendais que +ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie, +je ne veux pas trop vous demander. Cette +promesse me suffit... Un autre jour.</p> + +<p>J'étais très ému, je sentais mes yeux se<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span> +mouiller. Elle a vu mes yeux humides, et alors:</p> + +<p>—Tout de suite, si vous voulez, Guy.</p> + +<p>Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, +timidement. On eût juré qu'elle épelait... Oh! +la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité surtout +quand sont venus les passages où elle +parle de printemps et d'automne, d'oiseaux et +de <i>mélancholie</i>, avec un <i>h</i>.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous hésité, Nora?</p> + +<p>—Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est +pas vrai, d'abord, ce que je dis des oiseaux. +C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez +simple, j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... +Et puis... je crois bien que j'ai mis tout cela +pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie, +moi... Je suis contente ou mécontente, et calme +ou en colère,—mais, non, en vérité, je n'ai +point de mélancolie... J'aime bien mieux le +post-scriptum, qui est un enfantillage, pour +vous faire sourire. (Sur le mot enfantillage, elle +a pris un air sérieux, des plus comiques.) Vous +comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire +avec toutes ces belles phrases. J'ai voulu dire +que j'ai connu des tristesses qui me rapprochent +de vous... Vous m'aimez si tristement!... +Pourquoi si tristement, dites, mon Guy? je ne +pourrai donc pas vous rendre heureux, jamais?</p> + +<p>J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, +me devenait une joie suprême.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, <i>pour<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span> +la première fois</i>, sans emportement, livrée à +moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé +avec émotion, entraîné.</p> + +<p>Et,—le voilà, le miracle!—à mesure que +je parlais, ses yeux toujours si hardis se sont +baissés; les paupières,—presque toujours immobiles,—ont +palpité; une rougeur a coloré +ses joues. C'était un exquis spectacle... Pour +la première fois, j'avais l'impression de voir +en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, +hésitante, pudique, aimante, donnée et retenue, +étonnée de ne plus être à elle-même.... +Je soulevais un voile—non pas physique, +bien mieux que cela!—et je voyais un peu du +mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à +elle-même, un peu de l'âme toute nue!</p> + +<p>Je le lui ai dit avec un emportement sourd, +contenu involontairement, j'étais enchanté, +ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant +d'une joie virile, profonde. Ève était là, revenue +pour moi. Je me suis mis à genoux devant +elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient +sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon +triomphe, heureuses pourtant de sa défaite; ses +mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux +brillants nageait dans une tendresse humide... +En vérité, qu'elle était supérieure à elle-même, +ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et je +pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point +d'âme, en toi, que nul n'a touché <i>avant moi</i>! +J'y suis donc arrivé! c'est une minute délicieuse.<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span> +Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement, +savoureusement... Enfin, tu es mienne +comme je l'ai voulu! N'oublie jamais cette +minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu +n'as pas eu ces pudeurs aux paupières abaissées, +le soir où tu devins ma petite épouse, chère +audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante +sans audace, comme soumise, et vraiment +timide.»</p> + +<p>Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux +de cette minute. C'est la première qui ait été +nuptiale.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXVI">LXVI</h2> +</div> + + +<p>Voilà deux années que Guy est marié et, en +deux ans, il a moralement bien changé, le malheureux! +Pendant que, pour lui plaire, sa petite +élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction, +paraît s'être à demi rendue et disciplinée, +il a subi, lui, l'influence de trouble et +d'incertitude que dégage le passé et aussi toute +la petite personne de Nora. De tout temps Guy +avait professé cette opinion que la femme n'est +jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente, +qu'elle ignore la justice. «Elle ne sait +rien, disait-il, des idéals que sa forme,—qui +est son plus beau mensonge,—nous inspire. +Jamais l'idéal et la justice ne lui sont rien, +sinon par rapport à l'homme qu'elle aime. Elle +ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les +subit, parce qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous +lui faire admettre le crime, vous le pourriez, +par l'amour, comme vous lui imposez, +uniquement au moyen de l'amour, la vertu.<span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span> +La femme n'est pour rien dans le bel effort qui, +d'âge en âge, a créé, depuis les commencements, +le rêve du mieux, les tables des lois, l'ordre +dans l'humanité, la civilisation. Se livrer à la +femme sans talisman de domination, sans religion +ou sans mépris, sans avoir, en dehors +d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se +livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se +dissoudre sans retour dans le primordial et +étrange creuset où corruptions et fermentations +renouvellent la vie, mais la vie matérielle +et aveugle!»</p> + +<p>Le malheureux Guy avait donc sincèrement +cru possible la transformation d'une créature +comme Nora, en une sage personne, vouée à +toutes les idées de l'amant ou de l'époux, mais +cela, selon lui, était possible à condition que +l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation, +demeurât, sans nulle défaillance, l'homme fort. +Il n'avait jamais espéré lui créer une âme; mais +il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour +cela, sur l'indomptable petite créature, en qui +les circonstances de sa vie enfantine avaient surrexcité, +d'une si inquiétante façon, les instincts +élémentaux qui sont la femme, Guy pensait +qu'il fallait avoir une quotidienne, une perpétuelle +victoire. A ce prix, Nora pouvait devenir +la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait +une créature d'amour incomparable. Mais il +fallait, à ce petit cheval de pur sang, un dompteur +attentif. Le don d'assimilation par reflet<span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span> +qu'elles ont toutes, était admirable chez Nora, +mais pour qu'elle reflétât des pensées, il fallait +être là, toujours là. Il faut bien «un corps +quelque part, pour que le miroir ait une +ombre». La femme ne peut refléter que des +idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée +pure» font sourire l'homme de ce même sourire +de sphinx qu'on leur voit à elles, lorsqu'elles +nous trompent.</p> + +<p>Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières, +se rappelait tout à coup son âge. Il +venait de retrouver pendant deux ans les émotions +de la vingtième année, et il touchait à la +cinquantaine, quand Nora n'avait pas vingt +ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait +lui donner que des regains.</p> + +<p>Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il +avait toujours songé, lui devint si sensible qu'il +lui parut brusquement tout nouveau, il eut +peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée. +Son humeur devint sombre. Il se sentit perdu.</p> + +<p>Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait +jamais aimé, jamais, en aucun temps! Qu'avaient +été pour lui les autres femmes? Laquelle +avait-il ainsi possédée complètement, à +toute heure? Quand avait-il été le maître absolu? +Il avait connu la galanterie, le caprice, +l'âpre passion,—mais l'amour, l'amour protecteur +et tendre, suave et fort, qu'il éprouvait +aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil +de se dire: Je suis le premier, je serai le<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span> +seul; je ferais tout pour elle, comme elle ferait +tout pour moi? la joie de tenir contre sa poitrine,—dans +sa main, pour ainsi dire, tout +entière dans sa main, tant la bien-aimée était +mignonne,—un être à lui, librement voué à +lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement +sien? Ah! pour garder ce bien suprême, +pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à +elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi, +elle, l'inattendue, l'incomparable amoureuse,—quelles +folies n'eût-il pas faites, le Guy +finissant, qui avait donné sa jeunesse à des +simulacres d'amour!</p> + +<p>Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don +Juan vieilli, la revue sinistre des aimées d'autrefois. +Laquelle eût-il, aujourd'hui même, +préférée à sa chère enfant? aucune. Et il +avait, à présent qu'il n'était plus jeune, une +telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne parvenait +pas à trouver vraisemblable son étrange +bonheur! Il s'en reconnaissait indigne. Il sentait, +dans cette modestie même, la preuve de +son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie +lui fût si bonne et si belle. Et, pris de terreur +superstitieuse, il se croyait parfois à la veille +des catastrophes étranges qui guettent les trop +heureux; il eût volontiers, comme le Denis de +la légende, jeté à la mer un anneau précieux, +pour conjurer les Moires, les divinités funestes.</p> + +<p>—Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme!</p> + +<p>Quand il prononçait ces deux mots, les plus<span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span> +fréquents sur ses lèvres,—son cœur, comme +évanoui, tout entier fondait dans un bien-être +douloureux.</p> + +<p>Guy avait emmené sa petite femme à travers +le monde. Ils avaient, en deux années, +visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à +la mignonne petite dame la beauté des sites +les plus sauvages et les séductions des théâtres +et des salons les plus choisis. En tous pays ses +anciennes relations d'ambassadeur le faisaient +accueillir par des fêtes.</p> + +<p>Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé. +Les étés au nord, les hivers au sud. +Puis, sa première fougue, comme il arrive +d'ailleurs aux plus jeunes, se calma un peu. +Hélas! tandis que les forces se lassent, le désir +ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans +l'homme toujours vieillissant. La satiété n'était +pas venue pour Guy, mais il commençait à se +répéter que le désir est infini et que les énergies +humaines sont bornées. Infini pourtant +restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert dans +le tout petit cœur de la petite Nora. Il y +avait, dans ce cœur d'enfant, tout l'abîme qui, +dans les humanités renaissantes, appelle l'éternel +inconnu, amour ou Dieu.</p> + +<p>Quand l'amour manque, il reste à l'homme +la pensée; il ne reste à la femme que la religion, +un mot qui n'existait pas pour Nora.</p> + +<p>Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup +sa femme aux soirées, aux spectacles, au<span class="pagenum" id="Page_344">[Pg 344]</span> +monde, et renonçant à tout pour l'enfermer, +il vint habiter une villa voisine de celle de +Mitry, à Cavalaire. Il croyait aussi qu'il n'y a +pas de vertu féminine; que l'occasion seule a +manqué aux femmes qui n'ont jamais failli, et +il se mit en tête, pour éloigner d'elle toute +occasion, de l'éloigner de tout.</p> + +<p>Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta +dans son idée fixe. Il lui arriva d'en parler, +bien qu'il eût pris la résolution de la cacher... +Vraiment, il devint un peu ennuyeux. +C'était rendre pire sa situation, ou plutôt +la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy +sincèrement, et les doutes de Guy étaient, +jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses intérêts +d'amant.</p> + +<p>Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux! +il se sentait fort; il se voyait beau; et, jeune, +il était méprisant. «Une de perdue, vingt de +retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec +insolence. Mais aujourd'hui il n'a plus le droit +d'être si fier. Il a bien trop d'esprit pour ne +pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus, +en tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne, +ces gestes et cette voix si près de l'enfance, ce +caractère de révoltée qui a de si vifs retours d'obéissance +et d'abandon, si jolis, si doux. Guy, +en un mot, n'aime pas seulement, en Nora, la +femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora, +son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son +charme et ses défauts à elle, les joies qu'il en<span class="pagenum" id="Page_345">[Pg 345]</span> +espère et le tourment qu'elle lui donne, la +fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain +de crainte et d'espoir qu'elle renouvelle +sans cesse en lui, de par sa personnelle nature. +Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent. +Si elle venait à lui manquer, Guy, sûrement, +aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini d'espérer +et de craindre. Et ce malheur, à toute +heure, lui semble menaçant, bien qu'il ne +puisse dire comment il doit arriver!</p> + +<p>En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même, +le malheureux! ou plutôt en son lendemain,—car +aujourd'hui il est encore dans +toute sa force et il a la haute prestance d'un +homme resté jeune. Ce sont des prévisions qui +le tourmentent. Son cœur seul, son esprit +seul sont malades et défaillants. Guy court le +risque d'attirer sur lui, par ses craintes mêmes, +ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire +songer, de l'inspirer, mais cette considération +ne saurait l'arrêter, car Guy, pour l'instant, +ne s'appartient plus.</p> + +<p>Nora, dans les premiers temps, après avoir +goûté les plaisirs vifs et changeants des voyages, +trouve un peu monotone la vie à la campagne, +mais on a la chasse, le cheval, les excursions, +et quelques visites aux villes voisines. +Et l'amour de Guy, toujours le même, console +des tyrannies, des injustices du Guy inattendu +que Nora a créé, pendant qu'il essayait, +lui, de créer une Nora nouvelle. On<span class="pagenum" id="Page_346">[Pg 346]</span> +va voir quelquefois François Mitry,—à qui elle +n'a pas pardonné,—qui sourit tristement au +couple mélancolique... et qui se demande tous +les jours s'il n'a pas voué Nora à des malheurs +futurs plus sombres que les siens.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXVII">LXVII</h2> +</div> + + +<p>Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause +de la manière même dont Nora s'est donnée +à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un +à un, lui reviennent en mémoire comme des +fautes graves, commises la veille; à cause de +ses fleurts,—Gottfried, Louvier, Jacques; à +cause des sourdes fatalités de sa nature qu'il +connaît à fond. Le malheureux en est à se demander +si la petite femme est sincère en lui présentant +ses propres idées sur l'honneur et le devoir; +si elle ne songe pas à nier quelque jour, +malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il +aurait contre elle; si elle ne prépare pas ainsi +sa défense pour le passé ou même pour l'avenir.</p> + +<p>Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir. +Il croit que Nora lui a caché quelque +chose; il croit que Nora ne pourra manquer, +tout à coup, de le trouver bien vieux, quand +il aura cinquante ans, et qu'elle sera encore +une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour,<span class="pagenum" id="Page_348">[Pg 348]</span> +né d'une fossette, meurt d'une ride? Guy redoute +la ride qui déjà, sur son visage, est marquée +et se creusera demain.</p> + +<p>Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés +d'une femme qui, en rapport d'âge avec lui, +aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie +en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux +gris à l'heure où les siens se seraient mis +à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la petitesse +de taille qui lui donne l'air plus enfant, à +toute heure rappellent à Guy que sa destinée est +de la quitter, fût-ce en restant vivant, de mourir +à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et +en force. La vraie, l'horrible mort pour Guy, +c'est de vieillir.</p> + +<p>L'abandon des femmes est pour l'homme +une raison de mourir sans regret. Et lui, l'amour +l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut +et le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre, +quand cette main mignonne et forte le +rattache à la jeunesse même, à la volonté de +vivre!</p> + +<p>Et comme Guy a abandonné sa carrière, il +n'a plus d'occupation autre que celle d'aimer; +il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle +et de lui. L'amour, son amour final, est toute +son affaire, toute sa vie, toute sa conversation...</p> + +<p>Et stupidement, à toute heure, il revient sur +le passé:</p> + +<p>—Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait, +dites, que votre joue?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_349">[Pg 349]</span></p> + +<p>—Bien sûr, Guy, dit-elle.</p> + +<p>Elle se rappelle pourtant, avec une étrange +émotion, les caresses de Jacques, ce jour surtout +où une guêpe la piqua.</p> + +<p>—Mais vous m'avez conté ces bains libres +dans la mer, ces jeux en bateau... Et c'est +tout?</p> + +<p>—C'est tout, Guy.</p> + +<p>—Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora, +pour que vous sachiez si bien?...</p> + +<p>—Mon petit lièvre, Guy.</p> + +<p>—Et Jacques... jamais?</p> + +<p>—Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens +plus,—dit Nora, qui ment, pense-t-elle, +pour ne pas affliger Guy.—Du reste, mon +bien-aimé, je n'avais pas alors vos idées; je ne +savais pas; j'étais encore la petite élève inconsciente +des arbres, de l'eau et des bêtes.</p> + +<p>—Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement +irrité.</p> + +<p>Nora frappe du pied.</p> + +<p>—Vous êtes méchant, Guy! L'amour est +méchant, je le vois bien! C'est à cause de +l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons, +Guy, ne me tourmentez pas à votre tour... Je +vous aime tant.</p> + +<p>Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde, +criminel presque,—mais il se sent cruel avec +délices, et il réplique:</p> + +<p>—Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous, +Nora? Je ne suis pas l'homme de votre jeunesse,<span class="pagenum" id="Page_350">[Pg 350]</span> +je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous +mon déclin?</p> + +<p>Guy, malade, mordu par la jalousie, songe +que cela n'est pas naturel; il faut qu'elle ait, +sa Nora, des instincts de perversion étranges... +Qui les lui a inspirés?</p> + +<p>Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu +d'ailleurs, se torture lui-même. Toute sa joie +se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de +la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et +l'enchantent, et, en même temps, l'épouvantent; +il les lui reproche et il ne peut vivre sans +les appeler; il en vit et il en meurt.</p> + +<p>Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent +pas toujours, au fond. L'amour, pour +elle, c'est cela, c'est l'orage.</p> + +<p>—Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète +Guy, d'un ton sec, comme s'il interrogeait +l'enfant examinée sur une science exacte.</p> + +<p>Un jour, à cette question, elle répondit adorablement +par l'absurde vérité:</p> + +<p>—Je ne sais pas, Guy.</p> + +<p>Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement:</p> + +<p>—Cherchez un peu.</p> + +<p>Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air +enfantin, qui fait contraste avec les paroles +qu'elle prononce:</p> + +<p>—La nature des choses, Guy, n'a pas besoin +d'être définie.</p> + +<p>Abasourdi,—puis ravi tout à coup, Guy<span class="pagenum" id="Page_351">[Pg 351]</span> +l'attire dans ses bras; il l'embrasse. Et brusquement:</p> + +<p>—Tu ne mens plus jamais, dis?</p> + +<p>—Plus jamais.</p> + +<p>—Jamais?...</p> + +<p>Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir +la fausseté tapie au fond de son grand œil +noir, dont la fixité étrange l'inquiète.</p> + +<p>Son impuissance à pénétrer l'essence même +de la Femme, et la nature particulière de celle-ci +qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer; +et appuyant avec dureté, sur le front charmant +et fragile, son poing fermé:</p> + +<p>—Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front +pour voir dedans! Oh! si jamais je venais à +croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela! +je le briserais, ce front!</p> + +<p>—Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement. +On ne voit qu'avec les yeux de l'amour. +L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas +foi en ta petite fille,—c'est donc aussi en toi +que tu manques de confiance. Sois un bon +maître, Guy, et tu auras toujours une bonne +petite fille.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles? +se demande Guy. Et qu'y a-t-il de moi?</p> + +<p>Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle +ajoute, comme consciente de la fragilité +d'elle-même:</p> + +<p>—Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai +jamais!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_352">[Pg 352]</span></p> + +<p>Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela: +«Soutiens-moi!» mais il faut, pour soutenir, +être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de +Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est +impossible... Ah! quel supplice!</p> + +<p>Il se lève, et, farouche, va et vient par la +chambre.</p> + +<p>—Écoute! si jamais tu me trompais, Nora...</p> + +<p>Ses dents se serrent. Son œil jette une +flamme et il conclut:</p> + +<p>—Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais!</p> + +<p>—Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée; +et, dans le transport de sa joie d'amour, +heureuse de trouver en lui cette sauvage violence +à aimer, elle enlace ses bras autour de +son cou.</p> + +<p>Il la repousse brutalement:</p> + +<p>—Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te +le répète—entends-tu—que je te tuerais!</p> + +<p>—Et moi je dis que tu ferais bien, Guy!</p> + +<p>Il continue à aller et à venir, toujours +sombre. Puis:</p> + +<p>—Je vieillirai... je mourrai... tu resteras +jeune... et tu seras à un autre! C'est notre +fatalité!</p> + +<p>—Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun +autre... Tiens, je me ferai religieuse!</p> + +<p>—Non! tu n'as pas de Dieu... Et,—je +connais la vie—on se console de tout. Oh! ce +sont là des idées que je ne peux pas supporter... +Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque<span class="pagenum" id="Page_353">[Pg 353]</span> +je me sentirai trop vieux, lorsque, vivant encore, +je te sentirai perdue pour moi...</p> + +<p>Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue:</p> + +<p>—Alors, je serai capable, sans autre motif,—oui, +même si tu es sage, entends-tu,—de te +tuer, Nora! de te tuer, je te dis!</p> + +<p>Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend +en lui de la consistance, il la trouve naturelle, +il veut que la mort lui garde Nora, à jamais...</p> + +<p>—Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je +ne veux pas te laisser derrière moi, à d'autres!</p> + +<p>Et elle, d'un ton d'adorable soumission:</p> + +<p>—Je comprends l'amour ainsi, Guy!</p> + +<p>Il s'acharne à son idée:</p> + +<p>—Je le ferai, tu entends?</p> + +<p>—Je te le demande, Guy!</p> + +<p>Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve +joli et doux. Il s'irrite de ne pas trouver de +résistance en elle. Tant de docilité, d'humilité, +de justesse d'amour, dans toutes ses réponses, +le trouble comme l'inquiéterait le son faux +d'une parole hésitante. Il s'inquiète aussi de +la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer +d'amour, jamais il ne l'éteindra, lui seul! Il +brûlera encore longtemps après lui! Cela est +fatal, et alors,—rien n'est plus sûr,—l'autre +viendra, le jeune homme inconnu... Et il ne la +veut que pour lui, Nora, rien que pour lui, aujourd'hui +et demain... Or, demain, c'est la +vieillesse, la mort, le néant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_354">[Pg 354]</span></p> + +<p>Il vient vivement à elle, et s'attendrissant +tout à coup:</p> + +<p>—Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse +me tourmente. Songe donc! Le tableau de la +vie dans la lumière va lentement s'assombrir +pour moi, je quitterai lentement le doux spectacle +des choses, des fleurs, du ciel... Et cela +n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où +tu seras en pleine jeunesse, en pleine beauté. +Par toi, je suis condamné à mourir deux fois! +La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à +moi, et tu m'échappes! En perdant la vie, je +ne perds que le bien commun. En te perdant, +je perds un bien à moi, ma joie à moi, les +divines choses créées pour moi seul, tes lèvres, +tes cheveux, tes épaules, toute ta forme adorée, +qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère +de moi! je m'en vais, quand tu arrives!</p> + +<p>Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la +tête de Guy, puis la force lentement à se poser +sur ses genoux, et, durant des heures, caresse, +de ses deux mains, le visage aimé, comme +autrefois elle faisait à Jacques.... oh! mais +combien plus tendrement!</p> + +<p>Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant +dormir; il sent sur lui son regard doux, +plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux, +il rencontre ceux de Nora, et elle murmure: +«Dors, je suis là.» Et comme il la conjure de +prendre du repos:</p> + +<p>—Je suis heureuse... que veux-tu de plus?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_355">[Pg 355]</span></p> + +<p>—Mais pourquoi me veiller ainsi?</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais +été si heureuse de sentir sur moi, contre moi, +autour de moi, veiller un peu de flamme +d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais +tant aimé, eh bien, moi, Guy, je te le donne!..</p> + +<p>Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux +Guy. Il aimait trop, et, comme une +femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs, +que l'amour.</p> + +<p>Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car +l'ancienne Nora, impérieuse et désobéissante, +se réveillait assez souvent encore. Et quand +cela arrivait, ce n'était jamais que pour un +sujet futile. Jamais, lorsqu'il lui avait demandé +de ne pas danser, de ne pas aller au spectacle, +de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore +à le contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts +d'indépendance, ses habitudes de résistance, il +lui arrivait tout à coup de se refuser, par +exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et +qu'elle aimait pourtant.</p> + +<p>—Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora?</p> + +<p>—Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà +tout! disait-elle d'un air irrité.</p> + +<p>Et, tout de bon, elle était en colère.</p> + +<p>—A propos de quoi cet air furieux?</p> + +<p>—Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous +dis que je n'en veux pas!... J'aime à croire que +je suis libre de manger ce qu'il me plaît...</p> + +<p>Et—faisant, d'un seul mot, son procès à<span class="pagenum" id="Page_356">[Pg 356]</span> +l'institution même du mariage, vraiment trop +humiliante pour les pauvres femmes:</p> + +<p>—Au moins ça, voyons!</p> + +<p>Comme toujours, elle avait haussé l'épaule.</p> + +<p>—Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous +me parlez, Nora. Je vous le répète vingt fois +par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi +avez-vous de l'humeur?</p> + +<p>Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois +fois de suite, et vivement! Lui, d'une légère +chiquenaude, il menaçait, puis frappait le bras +rebelle. Nora trépignait:</p> + +<p>—Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un +air outragé, l'œil en feu, presque méchant.</p> + +<p>—Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas +le dernier.</p> + +<p>Et cela durait ainsi quelques instants. Le +visage de Nora exprimait la rage. Toutes ses +mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude +la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle +n'aimait pas Guy, oh! pas du tout! il le sentait +bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût +voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions +à la fois; et lui, il comprenait bien +que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait +toute autorité sur la femme.</p> + +<p>Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait +contre elle, qui se montrait plus obstinée +encore.</p> + +<p>Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_357">[Pg 357]</span></p> + +<p>—C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite +fille n'est pas à moi. Qu'elle aille où elle voudra! +Elle sait que c'est pour son bien, pour +son bien toujours, que je la contrarie; elle a +l'âge de raison et n'obéit pas; soit j'y renonce...</p> + +<p>Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement +affligé, il laissait voir dans ses yeux, à +propos du petit incident, la tristesse qu'il avait +par crainte des choses graves prévues, dans +l'avenir.</p> + +<p>Au bout de très peu d'instants, le regard de +Nora s'adoucissait; et, baissant la tête, elle +parlait d'une voix d'enfant très petite, qui boude +encore, mais qui veut rentrer en grâce:</p> + +<p>—Guy... J'ai été méchante?</p> + +<p>—Oui, Nora.</p> + +<p>—Mais, Guy, c'est malgré moi!</p> + +<p>—Et voilà, Nora, ce qui m'effraie!</p> + +<p>—Vous m'en voulez, Guy?</p> + +<p>—Beaucoup, de ne pas savoir vous commander, +ni obéir... Obéir, c'est se commander.</p> + +<p>Et tout à coup, heureux d'être paternel, il +fondait en tendresses. Il la prenait dans ses +bras:</p> + +<p>—Obéis-moi, chère petite! je ne veux que +ton bien, et tu le sais! Obéis-moi toujours. +Voyons, promets que tu ne le feras plus?</p> + +<p>Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait +violemment:</p> + +<p>—Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_358">[Pg 358]</span></p> + +<p>Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se +disait que rien n'était fait, qu'il n'avait pas la +victoire; que les lassitudes le gagnaient, et +qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires +à lutter et à triompher tous les jours. Il pâlissait, +serrait les dents, exaspéré:</p> + +<p>—Je te briserai, sais-tu?</p> + +<p>Et elle, riant tout à coup:</p> + +<p>—Je t'aime aussi comme ça, mon Guy! +j'aime ta force, ta volonté, tout ton amour! +punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens, +je vais te dire: je fais la méchante, quelquefois, +pour me donner le plaisir d'avoir peur de tes +mauvais yeux!</p> + +<p>Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en +elle, parfois, un redoutable démon... un démon +d'aventure et de témérité. Elle l'avouait! Mais +bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue, +toute heureuse:</p> + +<p>—Je suis à toi!</p> + +<p>Et, dans un souffle léger, sachant bien ce +qu'il fallait dire pour le fondre dans le bonheur:</p> + +<p>—Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite!</p> + +<p>Quand elle disait ces mots magiques, le +cœur de Guy débordait de joie et d'orgueil. Il +possédait enfin! il créait!</p> + +<p>Et il aimait éperdument.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_359">[Pg 359]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXVIII">LXVIII</h2> +</div> + + +<p>Durant ce séjour d'une année qu'ils firent +dans le pays d'enfance de Nora, elle reprit les +allures libres que, forcément, dans les villes, +elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce +furent des bains sur les plages blanches, dans +les belles vagues bleues.</p> + +<p>Elle le conduisait au fond des calanques +ignorées, qui lui étaient familières. Ils nageaient +côte à côte. Souple comme la vague même, elle +le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour +ainsi dire à l'eau. Elle voulut se baigner nue, +dans des endroits déserts, seulement pour la +joie de retrouver ses mouvements de jeune +bête libre. Quand il commençait à juger ses +folies absurdes, trop hardies, à craindre le +regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment +où ils retournaient à terre, alors, purement +tendre, avec le charme attirant d'une femme +amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante, +elle se mettait à genoux, inclinait la<span class="pagenum" id="Page_360">[Pg 360]</span> +tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame +expirante, les essuyait de ses longs cheveux..... +maligne au fond, jouant les Madeleine, se +sachant très bien désirable ainsi.</p> + +<p>Puis elle sautait comme un enfant.</p> + +<p>Et lui, converti aux joies sensuelles de la +simple nature retrouvée, grondait à peine, ravi +intérieurement, oubliant tout.</p> + +<p>Un jour, comme il venait de reprendre ses +vêtements, il tourna la tête, au cri de Nora.</p> + +<p>Elle s'était rappelé ses anciennes folies de +fée des eaux et des bois. Et elle était toute nue, +adorablement jolie, debout entre les basses +branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire. +Et c'était exquis à voir, ce corps fin, +léger, chaste et blanc, dont le rayonnement +doux faisait, de toute l'ombre du bois, profonde +derrière lui, une ombre sacrée.</p> + +<p>Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles +étaient ces folies? qui les lui avait apprises?»</p> + +<p>—Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait +temps de les oublier! Êtes-vous donc une sauvage!... +Nous ne sommes pas dans un désert, ici?</p> + +<p>Et tandis qu'elle se rhabillait:</p> + +<p>—C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du +ton d'un gamin qui n'a rien cru faire de mal, +ayant mal fait dans l'intention de plaire...</p> + +<p>—Enfin, franchement, trouvez-vous cela +bien, Nora? répondez.</p> + +<p>Elle se tut longtemps.</p> + +<p>—Je ne trouve là rien de mal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_361">[Pg 361]</span></p> + +<p>—Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux +si quelqu'un vous surprenait?</p> + +<p>Elle garda le silence.</p> + +<p>—Veux-tu répondre, à la fin?</p> + +<p>—C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais +jamais ce qu'il faut répondre pour te plaire.</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas +de répondre habilement des mots destinés à +me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut +n'avoir en vous que des pensées qui me plaisent!</p> + +<p>Elle se mit à rire aux éclats.</p> + +<p>—Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec +le temps. Et puis... tu ne t'y prends pas toujours +bien. Tu raisonnes trop!</p> + +<p>Et tous deux riaient ensemble, quand la +saillie de Nora paraissait drôle à Guy désarmé.</p> + +<p>En ce cas, elle en profitait pour prendre ses +revanches et il lui arrivait de dire, sur le ton +du dompteur commandant à ses bêtes préférées:</p> + +<p>—A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!... +Baisez ma main!...</p> + +<p>Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle, +mais ne se courbait jamais moralement à la +traiter comme une femme faite, dont l'âme est +une et distincte. De cela, qu'elle sentait très +bien, elle gardait une sorte d'impatience permanente. +Mais lui, il luttait toujours, et il retombait, +par tous les chemins, à l'idée terrible: +«Que ferait-elle un jour pour d'autres, celle +qui faisait tout ceci pour lui?»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_362">[Pg 362]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXIX">LXIX</h2> +</div> + + +<p>Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps +en temps, un mot de l'argot de Gottfried. Et +les observations de Guy sur ce sujet étaient de +celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce +que l'objet lui paraissait de mince importance.</p> + +<p>Une fois, tout de suite après avoir commis +une faute de ce genre, avant qu'il l'eût reprise, +elle courut à lui:</p> + +<p>—Ne gronde pas! je n'ai rien dit!</p> + +<p>Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc! +Elle se modelait sous sa main. Elle était sienne +de toutes manières!... Puis, quand il croyait +la bien tenir, il la sentait se dérober encore, +glisser, s'affranchir.</p> + +<p>Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai +déjà vieux, et toi si jeune encore, que ferons-nous?» +une lubie la prit, une impatience; +elle exprima une des sincérités de fond, de +celles que l'on cache toujours:</p> + +<p>—On verra! dit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_363">[Pg 363]</span></p> + +<p>Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle +se défendit:</p> + +<p>—Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!... +Tu ferais mieux de m'embrasser tout le temps, +au lieu de gémir parce que le temps passe... +Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me +lâche pas une seconde. Tiens-moi, serre-moi, +du soir au matin!... Je ne demande que ça, +moi, me sentir dans tes bras, toute enveloppée, +comme les enfants qu'on berce... Vrai, réfléchis +comme c'est sot de me demander toujours +ce que je ferai quand sera venu un moment qui +peut-être ne viendra pas... Je mourrai avant +toi, peut-être!</p> + +<p>Il eut dans les yeux une flamme de joie, +effrayante, éteinte aussitôt, qu'elle vit très +bien... et qui la brûla dans son cœur, en des +fonds inconnus d'elle-même.</p> + +<p>—Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis?</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude, +de se gâter le présent réel, en regardant toujours +l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe +pas... Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras +vieux et moi jeune encore, eh bien...</p> + +<p>Elle acheva d'un ton menaçant:</p> + +<p>—... Eh bien, je te lirai Walter Scott!</p> + +<p>Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires, +se poursuivant, se perdant pour se retrouver, +se baisant avec âpreté, se mordant, +s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour +se mieux tenir, comme deux fauves amoureux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_364">[Pg 364]</span></p> + +<p>Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en +lui du moins, l'exquise tendresse.</p> + +<p>Ils avaient espéré, aux premiers temps, +qu'un petit enfant leur viendrait. Espérance +déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait reprendre +et guider, lui donnait aussi des joies +paternelles.</p> + +<p>—Comment l'aurions-nous appelé?</p> + +<p>—Georges.</p> + +<p>Et, un moment, ce souci de paternité devint +obsédant, mêlé à l'autre.</p> + +<p>Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation +de lui-même, comme ce serait bon +de sentir qu'après lui elle serait aimée par +l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût +pas abandonnée à elle-même, la mignonne. +«L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût +gardée de tout autre amour!... C'est moi encore +qui l'aimerais, au cœur de mon fils!... Pourquoi +n'avons-nous pas d'enfant?»</p> + +<p>Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant +désiré ne venait pas.</p> + +<p>Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul +et misanthrope, dans ses grandes collines de +Cavalaire, s'en désolait.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_365">[Pg 365]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXX">LXX</h2> +</div> + + +<p>Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure +joie d'amour lui est arrivée juste à l'heure +où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra +payer maintenant! Il faut expier les joies +comme si elles étaient des crimes... Oh! Dieu +juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir +à soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui +vous est donnée! la posséder, la tenir serrée +contre son cœur, et sentir qu'on lui est irrésistiblement +arraché! Être, grâce à elle, à demi +vivant encore, et, par soi-même, mort à demi!</p> + +<p>Guy était heureux misérablement. La destinée +lui apportait, aux heures où le jour décroît, une +forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait +pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait +en se sentant mourir. Il mettait, dans chacune +de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait +concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme +un voleur qui n'a pas le temps de compter la +somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait,<span class="pagenum" id="Page_366">[Pg 366]</span> +avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse +d'en jouir mal, et la terreur qu'on le lui reprenne! +Son désir l'incendiait. Il se sentait +consumé, tué par l'amour même pour lequel il +aurait voulu durer. Il avait les grandes flammes +de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il +jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement +faisait sa mort.</p> + +<p>Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable +déclin, si fort, si puissant, si heureux, +il s'attendrissait sur lui-même.</p> + +<p>Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas +mourir parce qu'il a épousé la jeunesse!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_367">[Pg 367]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXI">LXXI</h2> +</div> + + +<p>Ce fut une longue et douloureuse crise, mais +Guy, un beau matin, se jugea sévèrement. +Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il +avait promis d'arracher à son destin tragique? +Ne prendrait-il conseil que de la passion?... Il +comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit +honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se +jura de redevenir un homme.</p> + +<p>Tout à coup, après un an de solitude, il annonça +la résolution d'aller passer l'hiver à Paris. +Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent. +A force d'énergie il parvint à se dominer, à +cacher sa souffrance. Il était pareil au Spartiate +qui se laissait dévorer le ventre par le renard +caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et +il souriait; seulement il était pâle, mais cela +lui allait très bien.</p> + +<p>Durant une couple d'années encore, ils vécurent +à peu près comme tout le monde. C'était +le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que<span class="pagenum" id="Page_368">[Pg 368]</span> +l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément +parce qu'il comporte l'absence de douleur. +Nos douleurs ne nous font-elles pas sentir +la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées, +espérer enfin et goûter la mort?</p> + +<p>Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures, +dépassa pourtant la cinquantaine. Il acheta des +chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes +les obstacles; il sortit moins et lut davantage. +L'idée de monter en wagon pour faire quatre +ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une +idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours, +l'air d'une gamine habillée en petite dame.</p> + +<p>Cet apaisement qui vient très vite parfois +aux amoureux jeunes, après les grandes poussées +de la passion, Guy l'éprouvait à la fin. +C'était miracle qu'il le connût si tardivement. +L'élan initial de son amour avait, au bout du +compte, duré cinq années; il se ralentit.</p> + +<p>Non seulement Guy était calmé, mais il voulait +être calme, il avait un grand besoin moral +de se reposer des passions, de s'intéresser aux +idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si +longtemps oublié et qui reprenait pour lui un +intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette désertion +d'amour, et n'en voulait pas.</p> + +<p>Et toujours, au contraire, palpitait, égal à +lui-même, au cœur de la toute petite, le même +appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui +fait les héroïsmes, les dévouements, les folies, +les désespoirs de cet âge fatidique: vingt ans.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_369">[Pg 369]</span></p> + +<p>Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si +elle avait eu la foi. Elle aurait pu tourner vers +Dieu toute la folie d'espérer, de désirer, de prier, +de s'écraser devant la puissance, qui était son +essence de femme, sa sourde fatalité de jeunesse. +Sous le béguin, elle eût été jolie à ravir +les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le +cachot sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge +sacrée, sans l'amant mystique?</p> + +<p>Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille +l'instinct sauvage, irrésistible, qui, il y a +sept ans à peine, sur son petit cheval arabe, la +poussait aux vagues de la mer où elle entrait +avec des cris, toute frémissante et toute +joyeuse.</p> + +<p>Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter +vers le grand large, fût-ce à la mort, par +une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son +souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent +d'un coup d'aile la mer démontée. Elle +ne craint aucune tempête. Tous les orages +éclatent dans son petit cœur, plus puissamment +qu'à travers les vallées, plus grondants +qu'au milieu des échos de montagne. Elle est +toujours la petite sirène glissante des grèves, +la dryade captive des écorces, l'Ève aux petites +jambes lourdes, engagées encore dans le limon +originaire,—au buste gracile, fait pour allaiter +l'idée future qu'elle ignore, c'est-à-dire l'enfant +sauveur, dont l'esprit, éternellement, demeure +étranger à sa mère. Nora est une femme,<span class="pagenum" id="Page_370">[Pg 370]</span> +plus petite que d'autres,—moins saisissable.</p> + +<p>Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente +plus. Il a raisonné, il s'est vaincu; Nora est +fidèle; il était bien fou! Nora est un ange. +N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise +au cœur de Guy; il ne veut plus douter; il +appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient +plus confiant, il est tout près de se trouver +monstrueux d'avoir pu craindre... l'impossible.</p> + +<p>Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à +Paris pour ne pas rentrer dans le monde. Le +salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout +Paris intellectuel, artiste et mondain, y défile, +comme on dit. La rue passe au travers de +l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins, +à cheval, avec sa femme. On y retrouve les +amis qu'on a vus la veille chez eux, chez soi ou +à l'Opéra.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier, +Nora, que nous avons croisé ce matin, +aux Champs-Élysées?</p> + +<p>—Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air +distrait, qui est un mensonge), monsieur Louvier?... +Je crois me rappeler ce nom-là!...</p> + +<p>Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier. +Guy est à mille lieues de soupçonner un +pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité? +Non. Elle vient d'être reprise tout simplement +par ce démon de curiosité et d'indépendance +qui lui faisait cacher autrefois la clef de la +bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct<span class="pagenum" id="Page_371">[Pg 371]</span> +de ruse a agi à sa place. Nora est comme +ces bons chiens fidèles à qui le maître ne +mesure rien, ni le pain, ni les friandises,—et +qui pourtant, revenus un jour aux instincts de +leurs congénères, les renards et les loups, +volent sur la table une proie qu'ils ne mangeront +sans doute pas, mais qu'ils vont enfouir sous +terre, joyeux de la posséder, même inutile et +invisible.</p> + +<p>Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge +d'instinct, une précaution prise inconsciemment +pour assurer à tout hasard la réussite d'une +aventure possible... Mais le mensonge une fois +fait, Nora le regarde en face et l'accepte bravement...</p> + +<p>Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable. +Une surprise des sens serait une trahison +moins complète, puisqu'elle ne serait pas +consentie.</p> + +<p>—Comment! répond Guy en riant de bon +cœur,—voilà un homme qui m'a rendu jaloux... +et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!.. +Émile Louvier? un des invités de votre père!..</p> + +<p>—Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens +d'autrefois...</p> + +<p>Elle fait un geste d'insouciance.</p> + +<p>Guy est tranquille. Nora est songeuse.</p> + +<p>Émile Louvier, bien campé sur un beau et +bon cheval, a reconnu Nora. Elle l'a compris, à +une expression de regard si subtile que seule +la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir<span class="pagenum" id="Page_372">[Pg 372]</span> +au passage. Elle a répondu de même, poussée +par les forces obscures de son cœur. Peut-être, +avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle +blâmée et résistée aussitôt, si, par sa sotte question, +Guy n'avait pas prouvé deux choses: +son incertitude sur l'identité de Louvier et, du +même coup, son manque de clairvoyance. Guy +a été faible. La Femme, aussitôt, a posé sur son +vainqueur tombé, un petit pied victorieux.</p> + +<p>Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile +à deviner:</p> + +<p>«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche +sottise, d'épouser, à son âge, une enfant qui +annonçait un petit tempérament du diable! +Ce pauvre Fresnay! son heure fatale approche, +si elle n'est déjà venue!... Les requins doivent +suivre son navire: il faut en être.» Ainsi +pensait Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se +trouvait pas en mauvaise position. Ils s'étaient +quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans +ses bras plus d'une fois la gentille créature, +et que ses lèvres s'étaient posées sur la bouche +de la mignonne. Il avait toujours compté la +revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce +n'était certes pas une occasion à dédaigner. +<i>All right!</i> Et hurrah pour les dragons!</p> + +<p>Il s'arrangea de façon à passer au large sans +être vu, toutes les fois qu'il aperçut Nora accompagnée +de Guy, et fréquenta les abords de +la route où il les rencontrait habituellement, +jusqu'à ce qu'un jour—c'est ce qu'il espérait—elle<span class="pagenum" id="Page_373">[Pg 373]</span> +lui apparut seule, à cheval, suivie à +bonne distance par l'irréprochable piqueur.</p> + +<p>Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y +avait tant de souvenirs drôles, entre eux! +Les deux anciens amis n'avaient pas même à +renouer connaissance. Le plus difficile était +fait depuis des années. Ils s'abordèrent. Ce fut +très simple.</p> + +<p>—Me permettez-vous de vous présenter mes +humbles respects, madame?</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur.</p> + +<p>Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il +tenait à la main, la main basse, le geste élégant. +Au beau milieu du front, il avait une petite cicatrice, +une légère étoile blanche, la marque du +coup d'épée qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried. +Pour comble de grâce, il n'y songeait pas, +et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse +même et la force;—la force, c'est ce +qu'elle aime! Ses cheveux coupés en brosse +tenaient droits sur sa tête. Son cou était une +colonne. Sa chair tendue disait la santé. L'air +distingué, avec cela, de tenue parfaite, cavalier +merveilleux, il montait un cheval noir tout +piaffant et écumant. On eût dit le général Prim, +dans le tableau célèbre.</p> + +<p>—Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours, +dit-il. Aurais-je la joie de vous y apercevoir +demain encore?</p> + +<p>Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés<span class="pagenum" id="Page_374">[Pg 374]</span> +d'appels. Ceux de Nora devinrent troubles, +comme une eau remuée, où le limon qui +remonte efface le ciel. Non, Guy ne regardait +plus ainsi. C'est bon, la tendresse protectrice, +mais Nora n'est plus une enfant. C'est une +femme passionnée. Et puis, Guy parle trop, à +la fin! Il a quelque chose, toujours, du professeur... +C'est ridicule. Et il faut bien le dire, +c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où +Louvier, l'ayant saisie par la taille, elle se +débattit entre ses mains si vaillamment... +Elles étaient puissantes, les deux mains du +jeune homme. Certainement, elles n'avaient +point lâché Nora par lassitude, mais par respect +pour sa volonté formelle. S'il lui plaisait, +à ce jeune homme, de tenir ferme, on ne pourrait +vraiment pas lutter...</p> + +<p>Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières +ne battent jamais, est ouvert, noir et +morne, sur le vide.</p> + +<p>—A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle.</p> + +<p>Cette brièveté de parole, cet air de distraction +valent mieux, aux regards de Louvier, +qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du +premier coup il s'est emparé de cette femme; +il le croit, du moins, et il s'y connaît.</p> + +<p>—A demain, répète-t-elle. Adieu.</p> + +<p>Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme? +Allons donc! Elle rirait, si on osait le lui dire, +ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera +pas à Guy cette rencontre. Non, non,<span class="pagenum" id="Page_375">[Pg 375]</span> +ce n'est pas ce jeune homme qui l'attire, mais +la jeunesse. Elle est soulevée par un désir +vague d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui +la tourmente à l'ordinaire, et que, durant un +instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au +cheval noir!</p> + +<p>Par sa seule présence, ce jeune homme vient +de lui rendre présents les lieux où elle l'a +connu, où elle était libre, et si jeune, et +consolée, par la tendresse des choses, de +tous ses désespoirs d'enfant. Elle songe; elle +est au passé, et, comme elle était alors, elle +est à l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle +ne lutte pas avec elle-même. Elle ne sait plus +qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce +moment, elle a tout oublié, ses jalousies, ses +colères, ses leçons, ses tendresses, tout. Elle a +en elle, uniquement, le violent regret de choses +lointaines, d'émotions indéterminées.</p> + +<p>Elle a des souvenirs où se mêlent le bruissement +de la mer sur la plage, le frisson que lui +donnaient les caresses du petit lièvre et celles +de Jacques, toute sa vie d'enfance. Une odeur +de bois mouillés, de pins, de romarins et de +cystes, qui l'enivre, flotte autour d'elle. La nature +lointaine la ressaisit avec une puissance +singulière. Elle appartient aux choses qui l'ont +instruite, toute petite, qui lui ont appris les +premiers troubles. Elle est ici comme absente. +Son œil voilé regarde ailleurs que devant elle, +et loin, beaucoup plus loin! Une volonté qui<span class="pagenum" id="Page_376">[Pg 376]</span> +n'est pas la sienne et qui n'est celle de personne, +est en elle et la possède. Et c'est même sans +regarder Louvier, qu'elle enlève sur place son +cheval au galop.</p> + +<p>Elle galope, et le vent de la course l'exalte. +Il lui semble qu'elle entre, sur sa bête ondulante, +dans des vagues profondes, qu'elle est +emportée vers une étendue infinie, à l'inconnu. +Ce n'est pas la mer. C'est la même chose. +L'amour est si vaste!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_377">[Pg 377]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXII">LXXII</h2> +</div> + + +<p>Nora, en grande toilette, est toute prête à +partir pour l'Opéra.</p> + +<p>—Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle à sa +femme de chambre, qui sort aussitôt.</p> + +<p>Nora a son visage des heures mauvaises. On +ne sait quelle pâleur morte est répandue sur +tous ses traits, une expression mal définissable +où l'on sent seulement qu'elle n'est plus en communication +avec rien de ce qui l'entoure. Son âme +s'est comme contractée et retirée au plus profond +d'elle-même. Ses yeux ont cessé d'être les +lumières où apparaît l'émotion plus ou moins +avouée; ils sont comme ces trous d'ombre, ouverts +dans l'écorce des arbres, au fond desquels +recule une forme ignorée, une bête de rêve +qu'on voit menaçante, bien qu'elle reste cachée. +Nora n'est pas à elle-même. Elle est à l'inconnu.</p> + +<p>Debout devant la haute psyché, elle donne, +de ses doigts mignons, un dernier coup léger +sur ses cheveux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_378">[Pg 378]</span></p> + +<p>Guy entre, au moment où elle ouvre une +boîte à bijoux pour y prendre un bracelet préféré.</p> + +<p>Du seuil, il la contemple. Elle est décolletée. +La vieille défense qu'il lui faisait de ne pas +montrer ses épaules, est tombée en désuétude. +Il la laisse maintenant s'habiller à sa guise. +Cela fait partie des concessions de Guy en vue +de ne pas paraître ennuyeux ni ridicule, et où +Nora (bien loin d'être reconnaissante) voit un +signe de défaillance.</p> + +<p>Guy la contemple. Elle a de petites épaules +adorables. Aucune parole n'en peut faire imaginer +l'ondulation suave, pure, que le plus +habile artiste copierait difficilement. Le cou, +délicat, ombré de nuances en colliers, à peine +saisissables, ondoie subtilement, et porte la +grâce de la fine tête avec des grâces restées +virginales. Ces épaules, ce cou, suggèrent au +regard des souvenirs vagues de lys, de fleurs +de pommiers, remuées à peine sous des brises +de printemps.</p> + +<p>Nulle comparaison n'est possible de cette +chair avec une autre, fût-ce la chair des roses +pâles, et pourtant, à la voir, on songe à des +apparitions légères de choses jeunes et blanches, +duvet de cygne, neiges teintées par l'aurore; +c'est la vie même, en fleur, avec de divines +formes féminines.</p> + +<p>Guy regarde, et tout son amour s'émeut en +lui. Il revit, en une seconde, non pas seulement<span class="pagenum" id="Page_379">[Pg 379]</span> +les années durant lesquelles il vient de posséder +tout ce rêve réel, mais il sent ondoyer en +son cœur, sa vie d'homme, tout entière, tous +ses regrets et toutes ses espérances.</p> + +<p>Une folie bouillonne en lui, comme une subite +ivresse.</p> + +<p>—Oh! Nora! dit-il, ma bien-aimée!</p> + +<p>—Ah! tiens! c'est vous? fait-elle, indifférente, +sans même un banal sourire.</p> + +<p>Sa voix ne tremble pas. Elle n'a aucune +émotion. En ce moment, elle n'est plus à Guy. +C'est ainsi. Elle n'y peut rien. Guy n'est qu'une +ombre morte.</p> + +<p>Le contraste est trop vif entre ce qu'il +éprouve et ce qu'elle laisse voir. Guy ne sait +rien de ce qu'elle pense, de ce qu'elle subit +depuis hier, rien de sa rencontre avec le beau +cavalier, rien du mensonge, mais il sent tout +sans rien démêler. Entre elle et lui, il y a, en +ce moment, un abîme profond, un vide d'où +monte un souffle glacé. Il le sent.</p> + +<p>Un mari ne s'apercevrait de rien. Mais lui, +et à cette heure plus que jamais, c'est un +amoureux, c'est l'amant.</p> + +<p>Toutes les variations d'humeur ou de caractère +de sa Nora retentissent en lui. En ce moment +il souffre, mais il dissimule.</p> + +<p>—Nora, dit-il, d'un air tranquille, j'aurais +vraiment préféré aujourd'hui rester chez nous. +Voyons, tenez-vous beaucoup à voir <i>Faust</i> pour +la vingtième fois, ce soir?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_380">[Pg 380]</span></p> + +<p>—J'y tiens! dit-elle tout sec.</p> + +<p>Par contenance, elle regarde dans son miroir +l'effet de sa jupe ondulante qu'elle tapote +à petits coups.</p> + +<p>En réponse à cette froideur, une rumeur de +sourde colère s'élève au cœur de Guy. Le jaloux +qui est en lui, et qu'il a, depuis si longtemps, +réduit au silence, veut crier à la fin. Tout +l'ancien Guy, le malade d'amour, l'homme +vieillissant à qui l'amoureuse pourrait bien +échapper, se révolte et gronde. Est-ce que, +avant même qu'il soit lassé et vaincu par le +temps, il la perdrait, cette chose précieuse, +cette forme adorée, cette jeunesse en qui, pour +lui, la vie se résume!</p> + +<p>Où est l'ennemi? Est-ce seulement le démon +de résistance qui parfois s'empare d'elle? mais +à l'ordinaire, il se trahit, ce démon-là, sur un +prétexte.</p> + +<p>Or, ce soir elle ne se révolte pas, elle ne +joue pas avec les paroles; elle ne donne pas +ses raisons, même futiles; elle ne cherche pas +la lutte; elle s'absente. Elle n'agit pas; elle +est passive. De qui?</p> + +<p>Nora! Nora! où es-tu, Nora?...</p> + +<p>La satiété est-elle venue pour elle? Voilà +longtemps qu'il a tu ses rages de jalousie, +précisément pour ne pas l'irriter, la fatiguer +de lui... Aucun des hommes de leur connaissance +ne la voit fréquemment. Guy ne la quitte +guère. Est-ce cela justement qui l'ennuie? Un<span class="pagenum" id="Page_381">[Pg 381]</span> +désir de changement, d'aventure, lui est donc +venu? Elle a du naturel de l'hirondelle noire et +blanche, sa Nora. Quel appel migrateur la +sollicite donc? Pour qui, pour quel vent qui +passe, pour quel souffle du large, a-t-elle mis +à nu ses épaules chéries, dévoilé la beauté que +seul il veut et doit connaître?</p> + +<p>—Je pensais, Nora, depuis quelque temps, +à vous proposer un grand voyage. Vous +plairait-il, par exemple, d'aller, cet été, au +Cap Nord, voir le soleil de minuit? Ce serait +amusant, cela, dites?</p> + +<p>—Ma foi, non! dit-elle, toujours occupée +de sa robe, nullement de Guy.</p> + +<p>Il fait effort pour contenir sa colère d'amour, +qui bouillonne, terrible en lui.</p> + +<p>—Nora, dit-il doucement, vous me répondez +sans grâce, et j'en souffre; voyons, soyez +bonne, Nora.</p> + +<p>—Ah! vous savez!....—dit-elle en haussant +l'épaule et d'un ton de parfaite impertinence,—il +faut me prendre comme je suis!</p> + +<p>—Cela n'arrivera jamais, Nora,—dit-il +fermement,—je ne cesserai jamais de lutter +avec la mauvaise qui est en vous. Vous vous +transformerez comme je l'entends, je vous +l'affirme. Jamais je n'accepterai vos petites +insolences d'attitude ou de parole.</p> + +<p>—Il faudra bien vous y faire! réplique-t-elle +placidement en tournant vers lui un regard +morne, où il croit voir l'amour mort!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_382">[Pg 382]</span></p> + +<p>Sur ce mot, elle va vers le grand lit bas qui +occupe, sous un dais de soie, le milieu de la +chambre. Ses gants sont sur le lit. Elle les +prend. Mais Guy l'a suivie de près. Il est tout +contre elle, derrière elle, défiguré par la +violence de sa colère, les yeux enflammés, la +bouche irritée.</p> + +<p>—Nora, dit-il brusquement, où est votre +maître?</p> + +<p>C'est la question souvent posée par Guy, en +badinage, et à laquelle, dans les jours heureux, +elle répondait avec bonne humeur:</p> + +<p>—«C'est toi, Guy, c'est toi l'aimé, c'est toi +le maître!»</p> + +<p>Aujourd'hui, la question l'importune. Il ne +lui plaît pas d'y répondre.</p> + +<p>—Comme vous dites cela! fait-elle.</p> + +<p>Elle s'est retournée pour lui faire face. Elle +sent venir un orage. Un peu d'ironie flotte +dans son sourire.</p> + +<p>—Où est votre maître, Nora? redemande +Guy, avec rage.</p> + +<p>—Je n'en ai point! réplique-t-elle, impatientée.</p> + +<p>—Prenez garde, Nora! ceci aujourd'hui +n'est pas une plaisanterie. Aucun homme ne +connaît la Femme: je ne me vante donc point +de connaître à fond votre nature, mais je la +soupçonne, je la sens. Autrefois, vos résistances +étaient des jeux. Ce soir, il y a autre +chose... Qu'y a-t-il, Nora?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_383">[Pg 383]</span></p> + +<p>Elle hausse ses jolies épaules, qui chatoient +aux lumières.</p> + +<p>—Dieu! soupire-t-elle comme écrasée d'un +poids insupportable,—Dieu! que vous êtes +ennuyeux, mon pauvre Guy!</p> + +<p>Elle n'a pas achevé, que la main du «pauvre +Guy» s'abat sur la frêle épaule toute rougissante, +y pèse lourdement et l'écrase. Nora +tombe assise sur son lit.</p> + +<p>—Vous n'irez pas au spectacle, ce soir, dit-il. +En tout cas, pas avec cette robe!</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons! fait-elle, +souriante.</p> + +<p>Et il y a dans son sourire tout ce qu'elle +sait, elle, tout ce qu'il ignore et devine, lui. Ce +sourire d'énigme achève de le mettre en fureur.</p> + +<p>—Ce serait la première fois que vous +désobéiriez jusqu'au bout, dit-il.</p> + +<p>—Ce sera donc, fait-elle, la première fois!</p> + +<p>Il serre les dents, et gronde:</p> + +<p>—Prenez garde, Nora!</p> + +<p>—Oh! vous ne me faites pas peur!</p> + +<p>Le visage de Guy, devenu effrayant, s'approche, +à le toucher, du visage de Nora.</p> + +<p>—En es-tu sûre? dit-il.</p> + +<p>Tout de même, elle commence à redouter +cette colère, aussi trouble que le mystère +de son propre cœur, et elle dit, en rejetant +sa tête un peu en arrière, à demi effarée:</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vous ai donc fait?</p> + +<p>—Je n'en sais rien; mais tu m'échappes. Et<span class="pagenum" id="Page_384">[Pg 384]</span> +je ne veux pas!.. J'aimerais mieux te voir +morte!</p> + +<p>Elle se lève, et, froidement, d'une voix où il +reconnaît la plus parfaite indifférence:</p> + +<p>—Tenez!... j'en ai tout à l'heure assez! +fait-elle.</p> + +<p>C'est le glas de l'amour qui sonne dans cette +voix.... S'il y a un trompeur quelque part, +Guy l'ignore, mais la trompeuse est là. C'est +la vie même, qui le fuit, et qui se moque, avec +ce sourire....</p> + +<p>Et, hors de lui, fou de rage jalouse, l'homme +a renversé sur le lit la jeune femme. Il l'a +saisie par la gorge, à deux mains. Sincèrement +furieux, il se donne, avec une âpre joie, la +comédie, périlleuse d'ailleurs, d'une menace +extrême poussée jusqu'à l'apparence de la +réalisation. Le civilisé, il le sait, contiendra en +lui le sauvage qui est dans tout homme—mais le +sauvage se montre et grince des dents.</p> + +<p>Elle, heureuse, a pâli et fermé les yeux, +heureuse, oui, de la violence de l'étreinte. +C'est qu'elle aime la force, Nora. Elle l'a dit +à Guy, voici sept ans. Elle a besoin de subir. +Elle ne sait que souhaiter le bien, et ne sait pas +le vouloir. C'est une femme. En paroles, elle désavoue +le maître, mais elle reconnaît volontiers son +maître sous la fureur des actes. Elle jouit, +faible et petite, de soulever ces marées soudaines +dans l'océan d'amour. Quand elle +déchaîne contre elle les tempêtes, alors elle se<span class="pagenum" id="Page_385">[Pg 385]</span> +sent grandie; ce qui la domine vient d'elle; +cela est donc à elle; et elle sait qu'au bout du +compte, elle résoudra en pluie, en larmes +quelquefois, tous ces gros nuages noirs qu'un +vent tourmente...</p> + +<p>Le voilà, l'homme qu'elle appelle inconsciemment, +à toute heure, divinateur comme +un dieu, mystérieusement clairvoyant sinon des +faits, du moins des âmes, et fort comme la +nature!... Et lui, il croit étreindre la vie +même.... Oh! s'il pouvait l'arrêter, la fixer, +la tenir ainsi, la vie qui lui échappe, qui le +trahit!</p> + +<p>La petite femme est toute haletante. Il la +tient sous lui pressée et toute secouée d'une +terreur délicieuse... Il la meurtrit..... Une de +ses mains lâche le cou pour saisir à plein poing +la haute chevelure qui s'écroule,—et Nora +suffoque, et vainement se débat; vainement +les petits doigts, trop petits, se crispent sur les +bras de Guy, s'efforcent de les écarter ou de +leur faire lâcher prise en pinçant et tordant la +chair... Et l'homme, à mesure qu'il l'écrase +de sa colère, sent que sa colère, fondue au contact +du jeune corps, l'enveloppe toute de désir.... +Et subitement, vaincu par son propre triomphe, +il la couvre de caresses précipitées et furieuses +qu'elle ne lui rend pas encore. Il l'embrasse et +la mord. Elle crie et rit et sanglote en répétant: +«Pardon! pardon! mon Guy adoré!» Et à +mesure qu'elle parle, plus tendres, amollies,<span class="pagenum" id="Page_386">[Pg 386]</span> +infiniment douces se font les caresses, toujours +plus lentes...</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Elle est loin, la vision d'une loge d'Opéra +d'où l'on sourira à <i>l'autre</i>!... Que chercherait-elle, +Nora, qui réponde mieux à tout son +petit cœur fou de jeunesse? Elle ne raisonne pas +plus en ce moment que tout à l'heure,—mais +ce qu'elle rêvait d'imprécis, il lui semble bien +que c'est cela, c'est cette suprême fureur de Guy, +où l'amour de l'homme éclate et fond comme +l'orage après ces jours énervants où il se préparait, +caché dans un terne ciel de plomb.</p> + +<p>—Oh! Guy! mon roi d'amour, mon maître +adoré! j'ai encore été méchante! pardonne-moi... +je serai bonne... j'obéirai, je le promets, +je le promets; c'est tout de bon, <i>cette fois</i>!</p> + +<p>Guy sait très bien que la promesse ne sera +pas tenue, et il pleure sur Nora.</p> + +<p>Hélas! il y a en elle des énergies irréductibles. +Elle a connu trop tôt les exaltations de +la douleur, les conseils de la solitude et de +l'indépendance. L'éducation de sa volonté n'a +pas été faite; elle ne veut pas être libre; la +nature la domine. Une puissance obscure, une +vague intérieure monte en elle parfois qui, tout +à coup, sans qu'elle y résiste, submerge et abolit +momentanément ses résolutions, ses affections, +sa pensée... Son cœur alors n'est plus qu'un élément, +soumis, comme la mer, au vent qui passe.</p> + +<p>Il faudrait être, toujours, le vent qui passe!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_387">[Pg 387]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXIII">LXXIII</h2> +</div> + + +<p>A l'Opéra, Émile Louvier épiait vainement +l'entrée de Nora; et Guy ne connut jamais ce +détail de sa victoire.</p> + +<p>Ce même soir, un peu plus tard, Nora disait:</p> + +<p>—Vous aviez l'air très méchant, tout à +l'heure, Guy!</p> + +<p>—Vous aussi, Nora.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment vous pourriez me +tuer, dans ces moments-là, dites, ou si c'est +un jeu?</p> + +<p>—C'est un jeu... dangereux, Nora.</p> + +<p>—Ah! fit-elle songeuse, tant mieux!</p> + +<p>—Et pourquoi? dit-il.</p> + +<p>—Je sens tout votre amour, mon Guy bien-aimé, +à vos colères.</p> + +<p>A ce moment, il vit briller quelque chose sur +le tapis. Il quitta son fauteuil, et alla vers cette +étincelle. Il se baissa.</p> + +<p>—Diable! dit-il, vous avez perdu, dans la +lutte, votre bijou le plus précieux!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_388">[Pg 388]</span></p> + +<p>—Le diamant noir? dit-elle. Oh! il ne pouvait +se perdre ici.</p> + +<p>Guy fait rouler entre ses doigts la longue tige +d'or, et le diamant noir, tournoyant, jette tous +les feux de son âme sombre.</p> + +<p>—Il vous ressemble ou vous lui ressemblez, +dit-il lentement.... Restez pareille à lui, ma +Nora, toujours. Soyez un cœur que rien n'entame... +Que les ombres de votre vie fassent +votre noblesse rare... Votre mère, déjà, de +visage et d'âme, ressemblait à ce diamant. +Soyez comme elle, à jamais, Nora,—et +comme lui.</p> + +<p>Il lui tendit le joyau:</p> + +<p>—Que de souvenirs il évoque! dit-il encore, +et que de pensées il suggère!... Ne vous parle-t-il +pas, Nora?</p> + +<p>Elle avait maintenant un visage calme. Une +bonté était dans ses grands yeux. Les démons +avaient fui. Elle était revenue à Guy, tout +entière, comme la petite fille d'autrefois.</p> + +<p>Elle prend le bijou, le regarde, rêveuse, un +long moment.</p> + +<p>Et le diamant noir, en effet, lui parle:</p> + +<p>—Reste à moi pareille, dit-il. Reste semblable +à ta mère. Ton père follement s'est +cru trahi par elle et, à cause de cela, sa vie +et la tienne ont été douloureuses. Qu'est-ce +donc qu'une trahison de femme, pour qu'il +en sorte tant de douleur! Et Guy t'a consolée. +Autant que Jupiter, Guy a été bon pour toi. L'aurais-tu<span class="pagenum" id="Page_389">[Pg 389]</span> +froidement remplacé par un autre, le +fidèle cœur de ton chien? Il y a un amour, Nora, +plus grand que l'amour. Les cœurs qui le conçoivent +sont pareils à moi, un peu sombres sans +doute, mais purs et précieux, rares et beaux.... +Reste, Nora, semblable à ta mère et pareille à +moi.</p> + +<p>—Mon Guy, dit tout à coup Nora, très grave +et très simple, écoutez-moi bien. Je jure sur +ce diamant, souvenir de ma mère, que je resterai +digne de lui, pareille à lui, comme vous +dites. Et plutôt mourir, Guy,—vous m'entendez!—plutôt +mourir que manquer à mon +serment!</p> + +<p>Elle se lève, remet le diamant dans l'écrin et +tendrement revient vers Guy, l'enlace de ses +deux bras, pose la tête sur sa poitrine:</p> + +<p>—Le crois-tu sérieusement, Guy, que cela +serait possible! Que je pourrais aimer quelqu'un +encore, après t'avoir tant aimé, toi, mon +maître, mon guide et mon dieu?</p> + +<p>—La vie est forte, Nora. Elle agit quelquefois +en nous sans le consentement de nos +cœurs!..... Et puis, pourquoi ta jeunesse, après +moi, n'irait-elle pas vers une autre jeunesse?... +Je ne souhaite que ton bonheur!</p> + +<p>Il lisse les cheveux de Nora sous la caresse +lente et tendre de sa main.</p> + +<p>—Moi, je ne peux pas le croire, dit-elle... +Je suis même sûre que non, ô mon maître +adoré!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_390">[Pg 390]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXIV">LXXIV</h2> +</div> + + +<p>Deux belles années s'écoulent encore. Guy +et Nora sont toujours pareils l'un pour l'autre. +Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et +elle le griffe. Ils s'adorent.</p> + +<p>Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail +aux doigts, quand elle se sent effleurer +l'épaule par le toucher, sans doute involontaire, +d'une main d'homme, légère. Au seul +contact, elle a tressailli tout entière. Et sans +savoir pourquoi, elle s'est dit: «Louvier?» Elle +ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne. +C'est lui!</p> + +<p>Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.</p> + +<p>Quand Guy, évadé enfin d'une interminable +partie de whist, accourt auprès de Nora, il la +trouve toute charmante, plus aimable qu'elle +ne le fut jamais. L'expérience lui est venue. +Aucune faute de tactique ne trahira sa préoccupation +secrète. Guy restera sans soupçon.</p> + +<p>Des jours, des semaines se passent. Elle a<span class="pagenum" id="Page_391">[Pg 391]</span> +revu Louvier au spectacle, au Bois. Ils ne se +parlent guère, mais ils s'entendent fort bien. +Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent +frémir. Il est si jeune, d'une jeunesse si saine, +si superbe, si attirante! Et Nora a peur d'elle-même!... +Elle reconnaît en elle quelque chose de +plus fort qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le +malheur de Guy! Elle lutte et se voit vaincue +d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus +les caresses d'un être dont l'âme vous demeure +plus chère que tout!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Or, deux voix parlent, en Nora.</p> + +<p>L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète +ce qu'il enseignait: «De quel droit un être +vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de +jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, +pour aller au plaisir. N'es-tu pas la force jeune? +Sois aussi la ruse. Tout triomphe est légitime. +La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, +c'est le rêve égoïste et solitaire des bonheurs +qu'on ne peut pas se procurer. Qu'il soit la consolation +de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi +les joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun +amour ne dure, mais l'intensité et le nombre +des amours sont plus agréables que la durée +d'une tendresse unique, qui toujours, à la fin, +se lasse! Guy, lui, n'a plus droit qu'à la mort +et à l'oubli..»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_392">[Pg 392]</span></p> + +<p>L'autre voix ressemble à celle de sa mère. +Elle dit: «Souviens-toi de l'épouse qui vécut +et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs +sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, +de la trahison, fût-elle seulement une apparence. +Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même +souffert, le jour où tu vis Marthe dans +les bras de ton père! Tu désiras la mort, souviens-t'en! +Vas-tu courir le risque de désoler un +cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, +choisis celle qui ne désespère personne, qui au +contraire sera bonne à un autre cœur... choisis +l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, +l'égoïsme difficile du sacrifice. Paie de cet +amour-là l'homme qui te donna tous les amours, +toutes les consolations, tous les bonheurs. +Garde, ô petit cœur sombre, la pure solidité +du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un +amour éternel!»</p> + +<p>Ces deux conseils ennemis elle les entendait +même pendant son sommeil. Il lui arrivait alors +d'avoir la vision des deux figures qui les lui +apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle +entrevoyait le spectre d'un Gottfried géant, +d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant, +velu et doctoral. Tantôt, dans un songe +de limbes, elle apercevait sa mère, telle qu'elle +l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme +une âme vierge, toute blanche... Seulement, +sur la parfaite blancheur du fantôme, quelque +chose de sombre et de lumineux errait en scintillant<span class="pagenum" id="Page_393">[Pg 393]</span> +comme une étoile mystérieuse... C'était +le diamant noir, symbole de fidélité dans la +mort.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi +bien dans tes bras, longtemps et longtemps! il +me semble parfois, Guy, que je vais mourir! +Je crois que maman m'appelle!</p> + +<p>Pourquoi est-elle si nerveuse?... «Calme-toi, +mon adorée.»</p> + +<p>—Vous le perdrez à la fin, Nora, ce diamant +noir. Je le vois tous les jours dans vos cheveux. +Ce n'est plus pour vous, ma parole, +qu'une vulgaire épingle à retenir vos chapeaux.</p> + +<p>Elle hoche la tête:</p> + +<p>—Je ne le perdrai pas, Guy, oh! non, soyez +tranquille; c'est mon talisman enchanté... Il +me rappelle tant de choses!.... Il me parle, +Guy, il me parle!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Quelques jours plus tard, la joueuse petite +Nora rentrait chez elle ayant au cou un ornement +bizarre, un collier rouge qui pressait le +col de sa robe, et d'où pendaient des grelots et +une longue cordelette de soie, fine et solide. +Guy, tout d'abord, ne comprit pas.... C'était +un collier de chien!</p> + +<p>Ce que c'est qu'un amour fidèle, inaltérable, +elle le savait très bien, la petite amie du bon +Jupiter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_394">[Pg 394]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXV">LXXV</h2> +</div> + + +<p>Un matin, Guy frappe, comme à l'ordinaire, +à la porte qui sépare leurs deux chambres.</p> + +<p>Il frappe. Rien ne répond. Il entre. Elle +dort. Il s'approche du lit; il est tard; il veut +l'éveiller, d'un baiser tendre, furtif, qui effleure... +Il s'avance, il va poser les lèvres sur sa bouche... +Sa bouche est glacée... Nora! Nora!... L'horrible +soupçon le traverse... Nora! Nora est morte!...</p> + +<p>Il appelle, il emplit de sa douleur la maison +tout entière... Elle est morte, morte!</p> + +<p>—Antoine, vite, allez chercher le docteur! +Vous, Catri, allez chercher des fleurs, beaucoup +de fleurs, Catri!... Oh! Nora, Nora, ma +Nora! Elle est morte, morte!</p> + +<p>Il faut savoir comment et pourquoi. Pieusement +le médecin et l'époux soulèvent le drap, +mettent à nu le corps frêle et charmant... Au-dessous +du sein pâle, ils aperçoivent un diamant +qui brille, la tête de l'épingle d'or qu'elle +s'est enfoncée au cœur...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_395">[Pg 395]</span></p> + +<p>Il a compris! Nora a tenu son serment.</p> + +<p>Elle a eu peur d'elle-même, de ses troubles +impérieux,—du vertige.</p> + +<p>Pour fuir la faute inévitable, elle s'est réfugiée +dans la mort, dans la mort qui lui était familière +et qui sans doute lui sera bonne. Il l'aurait +tuée infidèle; elle s'est tuée avant. Certes, +cela vaut mieux!...</p> + +<p>Plus heureux que Mitry qui aima sa femme +morte tout en la croyant coupable, Guy va +aimer Nora, sauvée par la tombe.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Un désespoir terrible, où se mêle étrangement +une joie féroce, est entré dans le cœur de +Guy. L'ordre de la nature est donc, en sa +faveur, bouleversé! Elle part la première, +contre toute prévision. Rien de ce qu'il redoutait +ne peut plus arriver! Il ne la laissera pas +derrière lui; c'est elle, c'est sa jeunesse, qui a +quitté le monde. Et lui, il vit; c'est lui qui la +contemple, morte. Elle ne sera à personne, +jamais. Il ne la verra plus, il est vrai, mais elle +aurait pu cesser de l'aimer, l'abandonner, +ne plus exister pour lui, et vivre encore, vivre +pour un autre! En regard d'un tel malheur, +qu'elle a voulu lui épargner, sa mort lui semble +secourable, heureuse,—et c'est bien ce qu'elle +a voulu. «Elle m'a donc aimé plus que tout! +plus que la lumière!... O mort qui me la +gardes, sois bénie!...» Jamais les yeux de Guy +ne se sont mieux emparés d'elle, ne l'ont enveloppée<span class="pagenum" id="Page_396">[Pg 396]</span> +d'un plus vaste regard, ne l'ont mieux +possédée. Elle peut disparaître, fondre comme +un nuage, cette forme adorée... Tant que vivra +le cœur de Guy, elle sera! et pour lui seul! +En vérité, sa joie terrible dépasse, en ce moment, +tout son désespoir. C'est demain, demain +seulement, qu'il rugira sous l'aiguillon d'une +inconsolable douleur.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Ainsi finit la tragique histoire d'une petite +créature damnée, qui, ayant conçu l'idéal +d'amour trop tard pour pouvoir le réaliser, +préféra mourir que de l'offenser.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_397">[Pg 397]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXVI">LXXVI</h2> +</div> + + +<p><i>Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré, +je serai morte pour me garder à vous, et pour +que vous gardiez en vous le souvenir d'une +petite Nora qui était devenue telle que vous +l'avez désirée.</i></p> + +<p><i>«La vie est forte; elle peut agir en nous sans +le consentement de nos cœurs.» Ce sont là des +paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites +un jour; mais il y a une chose qui me gardera +mieux à vous que ma volonté et que la vôtre, +et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez +peur, ô mon amour, que le temps change l'un +de nous. Maintenant, Guy, ce n'est plus possible.</i></p> + +<p><i>J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de +votre force noble et fière, de votre âme d'amour, +de votre beau visage, ô mon amant.</i></p> + +<p><i>Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours +jeune et presque enfant; je me suis fixée +pour jamais en toi telle que tu m'as aimée dans +ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme.</i></p> + +<p><i>J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais, +je devais le faire.</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_398">[Pg 398]</span></p> + +<p><i>Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui +s'échappa de mes bras, ce jour béni où tu m'annonças +notre mariage? Tu m'as dit plus tard, +ô mon amant, que cela t'avait paru comme ma +petite âme sauvage, instinctive, qui s'en était +allée de moi pour toujours... Elle était revenue, +Guy! et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il +m'était venu, de toi, une âme tout autre qui a +été la plus forte et qui m'a commandée.</i></p> + +<p><i>Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire, +malgré tes grandes, tes chères violences, je l'ai +fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que +Nora reste tienne!</i></p> + +<p><i>Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente +ans!... mais que pourrais-je te donner de plus, ô +mon dieu d'amour, puisque je te donne ma vie?</i></p> + +<p><i>Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le +temps aurait pu faire de nous, et comme il +est mieux que je te devance,—à l'heure où je +t'aime par-dessus tout et mieux que jamais,—dans +le néant qui nous repose ou près d'un Dieu +qui nous recommence.</i></p> + +<p><i>Voici mon testament</i>:</p> + +<p><i>Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini +par bien comprendre son martyre qui involontairement +a fait le mien.</i></p> + +<p><i>A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit +Jacques, donnez, mon Guy adoré, le souvenir<span class="pagenum" id="Page_399">[Pg 399]</span> +de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon +fusil de chasse.</i></p> + +<p><i>Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé, +déposez le bout de la corde rompue que traînait +à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa +de chez les étrangers pour me rapporter ses +caresses.</i></p> + +<p><i>De vous, ô mon cher époux, je veux emporter +dans la tombe, si mes lèvres mortes vous semblent +trop froides, un baiser dernier sur mes +grands cheveux....</i></p> + +<p><i>Et de mon père et de ma mère, le diamant +noir que j'ai au cœur.</i></p> + + +<p><i>1894-95.</i> +</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76063-h/images/cover.jpg b/76063-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e6be7e0 --- /dev/null +++ b/76063-h/images/cover.jpg |
