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+ Diamant Noir | Project Gutenberg
+ </title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***</div>
+
+<h1>DIAMANT NOIR</h1>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="OEUVRES_DE_JEAN_AICARD">ŒUVRES DE JEAN AICARD</h2>
+</div>
+
+
+<h3>ROMAN</h3>
+
+<p class="center">
+ROI DE CAMARGUE<br>
+PAVÉ D'AMOUR<br>
+L'IBIS BLEU.<br>
+FLEUR D'ABIME<br>
+</p>
+
+
+<h3>POÉSIE</h3>
+
+<p class="center">
+POÈMES DE PROVENCE<br>
+LA CHANSON DE L'ENFANT<br>
+MIETTE ET NORÉ<br>
+LE DIEU DANS L'HOMME<br>
+AU BORD DU DÉSERT<br>
+LE LIVRE DES PETITS<br>
+L'ÉTERNEL CANTIQUE<br>
+VISITE EN HOLLANDE<br>
+LE LIVRE D'HEURES DE L'AMOUR<br>
+</p>
+
+
+<h3>THÉATRE</h3>
+
+<p class="center">
+SMILIS<br>
+PYGMALION<br>
+AU CLAIR DE LA LUNE<br>
+LE PÈRE LEBONNARD<br>
+DANS LE GUIGNOL<br>
+OTHELLO<br>
+DON JUAN<br>
+</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Corbeil.</span> Imprimerie <span class="smcap">Crété</span>.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+
+<div class="chapter">
+<h2>
+JEAN AICARD
+</h2>
+<h1 class="nobreak">
+Diamant Noir
+</h1>
+<h4>
+CINQUIÈME MILLE
+</h4>
+<h4>
+PARIS</h4>
+<h3>
+E. FLAMMARION, ÉDITEUR</h3>
+<h4>
+26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON)</h4>
+<h4>
+1895
+</h4>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="A_CHARLES_JOURDAN">A CHARLES JOURDAN.</h2>
+</div>
+
+
+<p>
+<i>Charles</i>,<br>
+</p>
+
+<p><i>Les terrasses fleuries de Bormes, ma petite
+ville aimée, et l'admirable plage de Cavalaire,
+dans nos Maures provençales, regardent, par-delà
+deux cent lieues de mer azurée, le Djurdjura,
+l'Atlas, et tes terrasses de Mont-Riant, enguirlandées
+de roses et de bougainvilles.</i></p>
+
+<p><i>C'est à Cavalaire et à Bormes que j'ai rêvé ce
+livre.</i></p>
+
+<p><i>Les mêmes goélands que suivait de là mon regard,
+errant au grand large, tu les as vus parfois,
+de tes fenêtres, jouer sur les vagues, dans
+ta baie de Mustapha. L'un d'eux a couvert un
+instant de l'ombre de ses ailes cette première
+page du livre que je te dédie et où peut-être tu
+reconnaîtras, flottants du moins entre les lignes,
+deux secrets aujourd'hui perdus et qui me sont
+chers comme à toi: l'amour de la vie et le respect
+de l'amour.</i></p>
+
+<p>
+J. A.<br>
+</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="DIAMANT_NOIR">DIAMANT NOIR</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="I">I</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Allez chercher Nora. Je veux qu'elle voie
+sa mère sur le lit de mort.</p>
+
+<p>L'ordre fut donné d'un ton presque dur, de
+volonté farouche.</p>
+
+<p>Cependant l'institutrice, M<sup>lle</sup> Marthe, une
+personne instruite, maigre et avisée, à la fois
+très égoïste et très bonne, répliqua avec son
+léger accent d'Allemande depuis longtemps
+francisée:</p>
+
+<p>—Oh! monsieur Mitry, l'enfant est si sensible!
+Croyez-vous, monsieur, que ce soient là
+des émotions à lui donner, à son âge?...</p>
+
+<p>La petite Nora avait à peine huit ans.</p>
+
+<p>Le père ne répondit pas tout de suite.</p>
+
+<p>C'était un homme de trente-cinq ans, très
+grand, à larges épaules, et qui, sous sa forme
+d'athlète, cachait des faiblesses et des exaltations
+de femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p>
+
+<p>L'impression que M<sup>lle</sup> Marthe redoutait pour
+Nora, il la voulait, lui, pour son enfant. C'était
+son idée, à lui, de faire entrer à jamais dans
+le souvenir de la fillette adorée, l'image adorée
+de la morte. Ils seraient deux à la porter en
+eux, à garder d'elle quelque chose d'impérissable.</p>
+
+<p>Il répéta doucement:</p>
+
+<p>—Allez chercher Nora.</p>
+
+<p>L'Allemande désapprouva une seconde fois:</p>
+
+<p>—Sur une âme d'enfant, prononça-t-elle,
+une première impression peut laisser une empreinte
+définitive... influencer toute sa vie.</p>
+
+<p>Mais justement c'était cela que voulait le
+pauvre père, et il n'était pas besoin d'insister
+pour le confirmer dans sa résolution.</p>
+
+<p>—Allez chercher Nora, répéta-t-il une troisième
+fois, avec un peu d'impatience.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'ajouta plus rien et elle sortit.</p>
+
+<p>Le malheur qui frappait brusquement François
+Mitry le trouvait héroïque. Après neuf
+ans d'un bonheur d'amour invraisemblable
+à force d'être pur, il se voyait seul tout à
+coup. En moins d'une semaine, sa femme, sa
+Thérèse, venait de lui être arrachée. Il ne concevait
+pas horreur plus grande, mais elle ne
+lui était pas imprévue. Quotidiennement, à
+toute époque, sa pensée lui avait montré la fragilité
+des êtres et des choses. Il était de ceux
+qui voient la mort, toujours, sous toutes les
+apparences,—même joyeuses,—de la vie. La
+foudre l'avait, pour ainsi dire, surpris dans sa<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span>
+chair sans étonner son âme. S'il s'étonnait de
+quelque chose, c'était de la durée exceptionnelle
+de sa joie.... Et pourtant c'était fini, passé,
+tout cela, tombé derrière lui, dans le trou sans
+fond, à l'inconnu.... Combien de temps avait
+duré sa vie heureuse? Neuf années, oui, neuf.
+Depuis neuf ans elle était sa femme, son bien,
+toute sa vie.... Et maintenant, dans la chambre
+voisine, dans cette immense villa qu'il
+avait fait bâtir pour elle au bord de la mer avec
+tant de soins minutieux, elle dormait froide,
+blanche comme le linceul, dans l'immobilité
+rigide, définitive.... Elle était présente encore
+et déjà absente, à jamais!... Et le grand rythme
+de la mer sur l'immense grève de Cavalaire
+semblait bercer ce sommeil d'éternité.</p>
+
+<p>Il regarda en lui-même tout ce néant, et son
+œil s'y perdit, devenu vague et morne, comme
+reflétant le vide inconnu, l'inexplicable éternité
+du rien que nous sommes.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="II">II</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Il faut vous habiller, mademoiselle Nora.</p>
+
+<p>—Est-ce que maman est revenue?</p>
+
+<p>On avait fait croire à l'enfant, depuis la
+veille, que sa mère, qu'elle avait vue si malade,
+était en voyage. Elle était partie pour se
+guérir....</p>
+
+<p>—Oui, mademoiselle Nora, c'est-à-dire non...
+Votre père vous expliquera, répondit M<sup>lle</sup> Marthe
+embarrassée.</p>
+
+<p>Elle était très forte sur les dates, M<sup>lle</sup> Marthe,
+mais les questions l'embarrassaient vite quand
+elles ne se trouvaient pas dans ses livres de
+professeur. Et comme elle était très bonne, elle
+se mit à pleurer, tout en habillant la fillette,
+avec l'aide de la femme de chambre, Catherine,
+que Nora appelait Catri.</p>
+
+<p>A la hâte, on avait déjà préparé, taillé, cousu,
+une petite robe noire. Dès qu'elle la vit:</p>
+
+<p>—Elle est vilaine! dit Nora, avec une moue
+tout à fait expressive.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span></p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe se prit à pleurer plus fort.</p>
+
+<p>—Vous aussi, fit Nora en la regardant de
+côté, vous êtes vilaine.... quand vous pleurez!</p>
+
+<p>Catherine sourit, M<sup>lle</sup> Marthe fit la grimace.</p>
+
+<p>—Oh! dit Nora, la regardant encore, tout à
+fait vilaine.... N'est-ce pas, Catri?</p>
+
+<p>—Il ne s'agit pas de plaisanter, Nora, fit
+l'institutrice. Tout le monde pleure aujourd'hui
+dans la maison, parce que votre maman....</p>
+
+<p>—Est-ce qu'elle est morte? demanda brusquement
+Nora, saisie d'un grand trouble et
+tout près de pleurer elle-même.</p>
+
+<p>Certes, elle avait vu des bêtes mortes, mais
+cela lui avait semblé l'état naturel et même
+désirable des animaux que l'on doit manger.
+Pour elle, mourir, c'était devenir immobile,
+mais ce mot, appliqué à la personne humaine,
+tout en n'appelant dans son esprit aucune image
+pénible, entraînait cependant l'idée d'absence
+prolongée.</p>
+
+<p>—Alors, dit-elle, je ne la verrai plus,... puisqu'on
+ne voit jamais les morts?</p>
+
+<p>Elle s'était tournée vers Catri, cette fois, et,
+assise sur son lit, ses mignonnes épaules rondes
+et blanches sortant des bretelles d'un petit
+corset souple, elle attendait la réponse, ouvrant
+les yeux démesurément comme pour mieux
+comprendre.</p>
+
+<p>—Allons, dit M<sup>lle</sup> Marthe, mettons la robe à
+présent.</p>
+
+<p>—Non, non! dit Nora, martelant le mot, et<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span>
+l'appuyant avec malice d'une saccade de sa
+jolie tête et de tout son corps.</p>
+
+<p>Puis, haussant d'un mouvement mutin sa
+mignonne épaule:</p>
+
+<p>—Je veux savoir d'abord où est maman?</p>
+
+<p>C'était un petit caractère impérieux.</p>
+
+<p>Elle était toute brune, l'œil très noir, avec
+un air volontaire et décidé. Elle n'obéissait vite
+qu'à son père et à sa mère, discutant les ordres
+de toutes les autres personnes, d'ailleurs traitée
+en infante par ses parents.</p>
+
+<p>Marthe comprit qu'on n'en finirait plus.</p>
+
+<p>—Votre père vous demande, mademoiselle
+Nora, et c'est pour aller voir votre pauvre
+mère....</p>
+
+<p>Alors, tout de suite, Nora se laissa prendre
+ses deux petits bras inertes qu'on enfonça
+non sans quelque peine dans le fourreau des
+deux manches noires.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="III">III</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ce matin, pendant qu'elle dormait, son père
+était venu la voir; il l'avait baisée au front, et
+il était reparti sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>Maintenant, il l'attendait, en bas, au salon,
+assis, les bras pendants aux deux côtés de son
+fauteuil; et, par la fenêtre ouverte, il regardait
+l'espace, la mer, dont le grand bruit monotone
+rythmait sans cesse la vie de cette grande villa;
+il écoutait aussi le murmure pareil des pins
+dans le parc clos de grilles.</p>
+
+<p>Il revoyait tout son passé depuis neuf ans.</p>
+
+<p>Quand il avait connu Thérèse, fille d'un
+éminent avocat de Paris, elle avait seize ans.
+Deux années plus tard, il l'avait épousée. Infiniment
+docile et aimante, subissant avec une
+passivité touchante toutes les volontés de son
+mari qui semblait un énergique mais qui était
+plutôt un violent, elle ne lui avait résisté—oh!
+si peu!—qu'une seule fois. Ç'avait été
+lorsqu'il avait voulu lui faire rompre toutes<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>
+relations avec ce jeune Lucien Houzelot qu'elle
+avait connu enfant. François Mitry avait pris
+ombrage de cette affection, il en avait exigé
+le sacrifice, mais il avait fallu que lui-même
+un jour priât le jeune maître (Lucien Houzelot
+était avocat) d'espacer un peu ses visites.
+L'autre, alors, brusquement, avait disparu.
+Thérèse s'en était montrée très affligée,
+et François, aujourd'hui, regrettait amèrement
+d'avoir fait à sa morte ce chagrin-là, ce chagrin
+demeuré unique.</p>
+
+<p>Cela s'était passé dans les premiers temps de
+leur mariage. Et, depuis.... Il avait beau regarder
+attentivement la suite des jours, des heures,
+il ne voyait que soumission, tendresse, souci
+de plaire et joie d'aimer, dans les moindres
+actes de la vie de Thérèse. La maison s'était
+de bonne heure égayée de la présence de l'enfant;
+et dans son hôtel de Paris, où il rentrait
+fatigué de mille affaires, dans leur villa de Provence,
+sur la plus belle plage du département
+du Var, à Cavalaire, où ils passaient chaque
+année un mois d'été et deux mois d'hiver, leur
+vie avait été un véritable enchantement....</p>
+
+<p>François Mitry était banquier, mais ce banquier
+était, avant tout, un amoureux et un
+artiste. L'or n'était pour lui qu'un instrument.
+Il jouait de sang-froid avec les affaires les plus
+compliquées et les plus graves, les considérant
+comme le moyen, ennuyeux parfois, mais certain,
+de se procurer les plus délicates jouissances<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span>
+de la vie. Les chèques, pour lui, c'était
+des voyages, de beaux ciels, de beaux tableaux,
+des sites émouvants, des fleurs surtout, des
+fleurs en toute saison, et jamais Thérèse n'avait
+oublié d'en orner à profusion leur table, étincelante
+d'un joli luxe choisi.</p>
+
+<p>Fini, tout cela, maintenant. Mais quoi! il
+était un homme et il le ferait bien voir. La vie
+est dure pour tous, la destinée est rude aux
+hommes plus qu'elle ne l'avait été à lui-même.
+Ce bonheur de neuf ans, c'était autant de pris
+sur l'ennemi inconnu qui s'acharne à faire le
+tourment des êtres, et qui avait permis cependant
+que sa première jeunesse fût comme un
+beau rêve. Sa fille lui restait, sa Nora, la fleur
+vivante du passé, tout son avenir; il allait travailler
+pour elle, vaillamment, pour elle seule.</p>
+
+<p>.... Et puis, qu'elle fût morte, la bien-aimée,
+Thérèse, sa chère femme adorée,—au fond il
+ne le croyait pas encore.... Est-ce qu'on meurt?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Voici Nora, monsieur.</p>
+
+<p>Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit
+sa fille sur sa large poitrine, et la pressa contre
+lui d'un mouvement lent, inexprimablement
+tendre et fort, comme pour la faire entrer tout
+entière dans son cœur ouvert.</p>
+
+<p>S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication:
+d'elle, de Thérèse, il restait Nora.</p>
+
+<p>—Ma fille! mon enfant! oh! ma fille!</p>
+
+<p>Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout
+entière, sa femme, avec ce geste et avec ce cri;
+et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre
+et de néant, il se sentait rattaché fortement à
+la terre parce qu'il tenait cette frêle enfant.</p>
+
+<p>—Nora! Nora! ma chère petite!</p>
+
+<p>Oh! la sourde volupté paternelle qui, des
+talons, lui remontait au cœur et à la tête comme
+si, du fond de la terre où sont les morts, où
+plongent nos racines, une électricité lui venait,
+fortifiante, des sources mêmes de la vie!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span></p>
+
+<p>Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière
+son dos, inclinait la tête sur la poitrine de
+son papa; elle tenait son cou large à deux bras,
+et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément,
+contre son cœur.</p>
+
+<p>Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute
+seule, la veille; elle le répéta:</p>
+
+<p>—Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi!</p>
+
+<p>Pour répondre à cet appel, à ce désir de
+protection, il posa un bras sur la tête de l'enfant,
+l'enveloppa de sa grande force aimante.</p>
+
+<p>Alors, elle souffla, dans la barbe, près de
+son oreille:</p>
+
+<p>—Où est maman, dis?</p>
+
+<p>Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait;
+il posa l'enfant sur ses genoux.</p>
+
+<p>—Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras
+pas peur?... tu promets?...</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole...
+Et cependant il ne voulait pas que la
+morte partît sans avoir été embrassée par sa
+fille, ni que la petite chérie perdît à jamais sa
+mère sans l'avoir embrassée encore.</p>
+
+<p>—Ta mère, ma chérie...</p>
+
+<p>Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie,
+roula en lui, le secoua, rauque.</p>
+
+<p>Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point
+de paroles à dire; que ce sanglot était pour
+l'enfant une préparation suffisante au tragique
+spectacle; que la mort ne s'explique à personne,
+pas plus aux grands qu'aux tout petits;—et<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span>
+puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte,
+qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image
+ineffaçable, mieux valait la mettre tout de
+suite en présence de celle qu'il pleurait...</p>
+
+<p>—Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la
+verras plus... plus jamais... mais je te reste,
+moi, je te reste...</p>
+
+<p>Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant
+d'un geste consolant, tendre infiniment,
+plus fort que toute la mort...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="V">V</h2>
+</div>
+
+
+<p>Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à
+foison... Par la fenêtre ouverte, la branche d'un
+mimosa entre, offrant aussi des fleurs... La
+lumière est blanche et bleue... La grande
+ligne de la mer coupe, en plein milieu, le
+haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur le
+lit frémissent un peu à la brise qui vient du
+large, où passent des voiles... L'égal gémissement,
+plein de caresse, de la mer sur le sable
+de la plage, semble le battement d'un cœur
+infini... Près du lit, une flamme brûle, jaune,
+perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu et
+blanc... Sous les draps, le corps de la morte
+se dessine en lignes rigides; les mains sont
+croisées sur la poitrine, parmi les fleurs. Les
+yeux sont clos; les paupières blanches, toutes
+blanches, dardent leurs cils noirs; la face est
+belle, d'un blanc mat, irréel, sous les bandeaux
+d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil?
+Et que dire, dans l'atmosphère vague où<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span>
+les paroles, en frappant l'air, perdent tout sens
+pour les oreilles humaines?</p>
+
+<p>Nora, au bras de son père, regarde cela de
+tous ses grands yeux, plus ouverts que jamais...</p>
+
+<p>Elle <i>ne sait pas</i>, l'enfant, mais lui, l'homme,
+ne sait pas non plus.</p>
+
+<p>—Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la
+dernière fois.</p>
+
+<p>Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde
+et ne la reconnaît pas.</p>
+
+<p>Cependant, c'est bien elle... mais elle est
+trop blanche... et puis... elle dort sans respirer!</p>
+
+<p>De cette figure de mère à cette enfant, rien
+ne s'élance plus. Nora le sent. Sa mère n'est
+donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises
+avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de
+l'enfant s'arrête, consterné. Nora regarde, insensible
+et comme pétrifiée. Elle se voit descendre
+vers la figure blanche qui est celle de sa
+mère, et où cependant tout lui est étranger!
+Voici qu'elle en est tout près, et elle appuie,
+sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette
+glace dure, mais sèche, ce froid de la vie
+morte, immobile, sans réponse!</p>
+
+<p>—Maman!</p>
+
+<p>... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle
+retourne à son père, plonge sa tête dans la chaleur
+du cou, entre la barbe et les cheveux,
+prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les
+yeux fermés, elle boit, inconsciemment, mais
+violemment, la vie retrouvée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span></p>
+
+<p>—Allons, c'est assez, nous nous en allons,
+Nora. Il faut prier le bon Dieu pour elle... Nous
+ne la verrons plus, plus jamais.</p>
+
+<p>Il descend le large escalier de marbre, portant
+entre ses bras l'enfant qui pleure, et, au
+seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses,
+en face de la mer que la grille du parc raye
+joyeusement de lignes bleuâtres où s'enchevêtrent
+les rosiers et les chèvrefeuilles,—il
+lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant:</p>
+
+<p>—Va jouer avec tes grands chiens qui sont
+si bons pour toi. Tiens, voici Junon et voilà ton
+vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle
+Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui
+pleure, saisit à deux mains la queue de Jupiter.
+Jupiter se retourne et, d'un grand coup de
+langue, baise en plein visage l'enfant qui tombe
+assise. Elle éclate de rire, et ses larmes, qui
+luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche
+gaie, ouverte et toute rose.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="VI">VI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Elle avait demandé à être ensevelie dans le
+cimetière du Lavandou. Elle avait dit: «Là,
+je ne serai pas trop loin de vous, et même je
+serai tout près. Je ne veux plus de Paris. C'est
+ici surtout que j'ai été heureuse.»</p>
+
+<p>Et les choses furent faites comme elle l'avait
+demandé.</p>
+
+<p>François Mitry était vraiment stoïque. Ce
+qu'il y a de naturel et de fatal dans la mort, de
+plus puissant et de plus haut que la volonté
+humaine, il se sentait de taille à l'accepter, à
+le porter debout. Cette puissante résignation à
+ce qui est inévitable, de par la loi des choses,
+c'était toute sa religion à lui.</p>
+
+<p>Il veilla aux moindres détails. Il déposa lui-même
+sa morte aimée dans le cercueil, l'y arrangea
+doucement, fit rouvrir la terrible boîte,
+qu'on avait commencé de fermer, pour y
+placer, par un enfantillage pieux, un petit
+portrait de Nora fixé dans un médaillon,—et<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span>
+il souffrit avec une énergie fière tous les adieux
+successifs des jours d'enterrement.</p>
+
+<p>Quand une exaltation de douleur montait en
+lui, trop forte, il courait à Nora, l'enlevait dans
+ses bras, la regardait bien, cherchait et retrouvait
+en elle la ressemblance, indécise encore,
+avec la mère, l'embrassait répétant: «Je reste,
+moi, je reste!» puis: «Tout pour toi, pour toi,
+pour toi!»</p>
+
+<p>Et il retournait à ses tristes occupations,
+raffermi.</p>
+
+<p>Une fois, comme il serrait la pauvre mignonne
+d'une étreinte mal mesurée, en lui répétant:
+«Un papa, dis, ma chérie, c'est bon,
+n'est-ce pas?» elle répondit, avec un petit cri de
+douleur: «Oh! ça fait mal!» Alors, il se
+calma: «Je serai bien sage, lui répondit-il,
+pour toi, pour toi, toujours!» et il lui fit sur
+les yeux un tout petit baiser, léger, léger,—«comme
+un baiser de maman, quand elle
+disait qu'elle n'avait plus la force», expliqua
+Nora.</p>
+
+<p>Lorsque la morte fut sous la terre, et le tombeau
+commandé,—François Mitry quitta, avec
+Nora, Cavalaire pour quelques jours. Puis, il
+revint en hâte et trouva une douceur étrange à
+faire de la chambre de sa femme une sorte de
+sanctuaire du souvenir.</p>
+
+<p>Il y disposa toutes choses comme si elle allait
+rentrer tout à l'heure. Les objets familiers, les
+bibelots, furent mis à leur place habituelle.<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>
+L'antique table à ouvrage, qui venait de la
+grand'mère de Thérèse, fut ouverte, avec ses
+soies, ses broderies commencées, près de la causeuse.
+Sur la petite table, le livre que lisait Thérèse
+huit jours avant de tomber malade, fut posé
+avec son signet marquant la page inachevée.
+Toutes les armoires visitées, le linge et les
+robes y furent laissés dans un ordre vivant.</p>
+
+<p>Les bijoux seulement, brillant sur les écrins
+ouverts, furent placés dans une vitrine à côté
+des bibelots précieux. Et à mesure qu'il les y
+déposait, il les examinait longtemps un par un,
+se rappelant à quelle occasion il avait offert
+celui-ci, par quel caprice d'enfant elle avait
+exigé celui-là, ce diamant noir, par exemple,—un
+joyau rare, monté en tête d'épingle, au
+bout de sa rigide et grêle tige d'or. Oh! celui-là,
+quels souvenirs premiers il lui rappelait!</p>
+
+<p>... Le soir même de leur mariage, comme il
+contemplait longuement les yeux si noirs et si
+limpides de sa Thérèse, lumineux et sombres
+dans la blancheur veloutée de la peau, il l'avait
+appelée, elle: «mon diamant noir»...</p>
+
+<p>Il le mit donc, ce joyau, en avant de tous
+les autres, au bord de l'étagère, scintillant et
+obscur sur le velours blanc de l'écrin... Et il ne
+put s'empêcher de se dire que cette pierre précieuse
+était comme un symbole indestructible
+de ce qu'il avait perdu en Thérèse. La
+tendresse de la chère morte, n'avait-elle pas
+cette solidité, cet éclat limpide, teinté à jamais<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span>
+d'une ombre de deuil, de regret, de mort?</p>
+
+<p>Enfin, sur le lit parfumé, sur les oreillers
+frangés de dentelle, tout préparés comme si elle
+allait tout à l'heure y plonger encore sa forme
+adorée, il déposa un des bouquets qui avaient
+veillé près d'elle, et il pensa que, chaque matin,
+il renouvellerait les fleurs dans les vases
+et dans les coupes de cette chambre sacrée.</p>
+
+<p>Tout cet arrangement fut si méticuleux, si
+attentif, qu'il lui prit plusieurs jours. Il passait
+des heures à méditer sur la manière dont
+il devait disposer ceci ou cela, tourner le
+dossier de ce fauteuil ou les branches de ce
+flambeau... Il avait d'abord enlevé le grand
+christ d'ivoire qui, sur le fond rouge de son
+vieux cadre, occupait le mur au-dessus du lit,
+et il l'avait remplacé par un portrait de Thérèse.
+Puis il pensa que cette chambre devait
+enfermer uniquement les objets qu'elle y avait
+connus. Il fit remettre le portrait au salon où il
+l'avait pris et le christ à la place où elle l'avait
+toujours vu.</p>
+
+<p>Il s'étonna alors d'avoir pu songer une minute
+à une autre disposition et passa un jour entier
+à se plaindre de sa sottise.</p>
+
+<p>De temps en temps il allait chercher Nora, la
+consultait gravement:</p>
+
+<p>—Est-ce que c'est joli comme ça, mignonne?</p>
+
+<p>—Oh! oui, mais je me rappelle bien: maman
+avait dit une fois à Catri: Ne posez jamais
+ça comme ça, Catri!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span></p>
+
+<p>Alors, le père, heureux du renseignement,
+restituait aux choses leur vraie disposition,
+celle qu'aimait Thérèse.</p>
+
+<p>—Mais, papa, puisqu'elle ne doit pas revenir?</p>
+
+<p>—Justement. En voyant les choses en place,
+Nora, nous pourrons croire qu'elle est par là,
+comprends-tu?... Nous allons l'attendre....
+toujours!</p>
+
+<p>Il ne s'apercevait pas que tout cela était un
+peu trop fort pour l'âme de l'enfant... Il lui
+faisait mal—par tendresse.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="VII">VII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Quand tout fut terminé, il regarda son œuvre
+un matin avec une satisfaction étrange. Il soupira,
+puis, machinalement, ouvrit un dernier
+tiroir oublié, un tiroir secret. Dans cette cachette,
+il trouva un petit paquet avec ces mots
+d'une écriture qui n'était pas celle de Thérèse:
+<i>A brûler en cas de mort</i>. Il regarda les cachets:
+<span class="allsmcap">L. H.</span></p>
+
+<p>Il songea machinalement: «<i>Lucien Houzelot</i>».
+Rien d'autre.</p>
+
+<p>—Tiens?</p>
+
+<p>Il alla, sans réflexion aucune, à la cheminée.
+Il alluma le feu tout préparé, déposa le paquet
+sur les bûches et regarda.</p>
+
+<p>Les flammes léchèrent le pli épais, serré dans
+les ficelles, compact comme un livre, et le
+noircirent seulement; puis la cire s'échauffa,
+fondit, coula, s'enflamma, les fils éclatèrent, et
+les coins de l'enveloppe, recroquevillés, s'écartèrent.
+Les lettres pliées que contenait l'enveloppe<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span>
+en jaillirent, glissant les unes sur les
+autres de divers côtés et quelques-unes tombèrent
+hors du foyer jusque sur le tapis, aux
+pieds de François Mitry—qui restait immobile,
+à regarder.... Une souple tige de bois
+vert qui servait de lien à un petit fagot
+éclata à son tour, rompue par le feu, et, se
+détendant comme un ressort, lança, éparpilla
+le reste des lettres en tous sens. Deux ou trois
+papiers seulement restèrent pris entre les
+bûches, et s'y consumèrent tout à fait, puis, de
+lui-même, avec un sifflement, le feu s'éteignit.</p>
+
+<p>Alors François se baissa, ramassa toutes les
+lettres qui lui étaient rendues malgré lui, les
+porta sur un coin de table, et sans soupçon
+ni crainte d'un malheur, curieux à peine,
+plutôt distrait, comme obéissant à la fatalité
+des petits faits enchaînés et suggestifs, agissant
+comme par conclusion nécessaire à des circonstances
+indépendantes de lui, il se mit à lire.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Thérèse l'avait trompé avant le mariage.
+L'auteur de ces lettres, dont il reconnaissait
+l'écriture, Lucien Houzelot, avait été l'amant
+de Thérèse, et Nora, sa Nora, n'était plus sa
+Nora... C'était la fille de cet autre, Nora, oui,
+Nora, Nora!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="VIII">VIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il lut tout, pendant une heure, et relut tout,
+pendant une autre heure, avec le sentiment de
+l'ineptie de tout cela, si profond en lui que rien
+ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il
+fallait relire et qu'il fallait être convaincu,
+puisque tout cela était écrit et signé et affirmé
+cent fois, mais les affirmations qui sortaient
+de ces papiers à demi noircis étaient si absurdes
+en regard de l'affirmation contraire
+que lui donnaient les moindres objets autour de
+lui, les moindres paroles, les moindres gestes
+de la morte, inscrits en lui, les traits du visage
+de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et
+aussi son propre amour pour leur fille,—qu'il
+continuait à être insensible, comme un homme,
+frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et
+reste, étant mort, dans l'attitude de la vie, sans
+étonnement ni douleur. Cela était comme si
+cela n'était pas.</p>
+
+<p>Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span>
+décida au mouvement, il se leva. Et aussitôt,
+comme si ce mouvement physique eût déclanché
+un ressort dans son esprit, il se rappela
+nettement le ton affectueux avec lequel elle lui
+parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé
+qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre
+Lucien!» Et dans son cœur, la voix de la
+morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait
+plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient
+plus se reproduire, plus jamais, jamais,—cette
+voix, dans le silence de ce cœur d'homme, résonna
+comme au temps où l'oreille pouvait en
+percevoir le son, toute pareille, comme un air
+musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans la
+mémoire d'un muet, et il entendit les mots:
+«Ce pauvre Lucien,» si distinctement prononcés,
+qu'il ressentit, dans les profondeurs de son
+être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment
+de détresse,—qui est l'annonce de la
+jalousie. Il la ressentit comme aux jours où il
+exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien.
+Et en même temps toute la confiance sortit de
+son cœur. Son involontaire et mystérieuse
+résistance aux affirmations répétées des horribles
+lettres tomba d'un seul coup. Les années
+d'amour qui protégeaient Thérèse contre tout
+soupçon—furent oubliées. Son cœur à lui, qui
+était enveloppé et protégé par ce souvenir
+comme par une armure, se trouva nu, et le
+soupçon y entra comme une pointe de fer
+empoisonnée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span></p>
+
+<p>Alors, il lui vint, du fond de la mort, un
+trouble qui, semble-t-il, ne peut être donné que
+par la vie. Il éprouva une envie sauvage de
+voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter,
+pour l'insulter, pour la frapper peut-être! Mais
+elle était derrière le grand voile, sauvée dans
+l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri
+de lui, hors des passions. Il arrivait trop tard.
+Elle était dans le lieu où toutes les âmes ont
+droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des
+tombes. Il n'avait plus qu'à se taire, à subir
+l'horreur. La morte saisissait le vif, mais
+lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse
+l'avait accompagnée, caressée par-delà
+la mort,—mais sa fureur, devant la mort,
+s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!...
+Et il n'y avait pas à douter; tout
+n'était-il pas écrit, signé, répété? ici: «je vous
+aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre
+chère enfant, la chère petite», et encore: «ce
+pauvre diable de mari...», et plus loin: «que
+voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les
+explications suivaient, claires, formelles, abondantes....
+Oh! mon Dieu!</p>
+
+<p>Tout à coup, il poussa un hurlement de loup,
+mit sa tête entre ses deux poings crispés qui
+arrachaient des touffes de cheveux; ses dents
+claquèrent; et celui qui avait été fort devant la
+mort se trouva anéanti devant la trahison.</p>
+
+<p>Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore.
+Il montait, du fond de sa poitrine, d'horribles<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span>
+râles de colosse terrassé. Dans ses yeux
+tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient
+pas, comme si elles se fussent brûlées elles-mêmes,
+et tout à coup elles jaillirent comme
+jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....</p>
+
+<p>Toute sa puissance de penser, de comprendre,
+de sentir, était concentrée sur une chose unique,
+nouvelle, dont il souffrait éperdument: l'horreur
+d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination
+d'avoir fait une idole vénérée, d'une
+misérable femme....</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur,
+et c'était: «oh! oh!» le monosyllabe triomphant
+qui exprime les angoisses inexprimables,
+les terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!»
+et pendant une heure il le répéta jusqu'à ce
+que, par épuisement de ses forces physiques, il
+ne le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares
+intervalles et sur un ton qui allait s'affaiblissant,
+se perdant dans les profondeurs innommées de
+sa conscience....</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="IX">IX</h2>
+</div>
+
+
+<p>A ce moment, Nora entra, des fleurs et des
+verdures tenues à pleins bras. Elle s'arrêta sur
+le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne
+grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa
+et elle vit bien qu'il pleurait. Alors, doucement,
+elle s'avança vers lui, bien doucement,
+pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise
+tout ce qu'elle avait cueilli dans le parc....
+Elle le surprit en effet!.... Elle se jeta contre
+lui avec le mot caressant murmuré très bas:
+«papa!» Et lui, croyant s'adresser à l'un des
+fantômes de son cauchemar, la repoussa, de son
+bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière,
+sur ses petits talons, tout le chemin
+qu'elle venait de faire dans la chambre.... Elle
+fut rejetée par une force quasi-surnaturelle....
+En reculant, elle voyait son papa, qui s'était
+mis debout, la regarder d'un œil méchant, et
+il lui semblait que la distance, toujours augmentée,
+les séparait pour toujours comme dans les<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span>
+mauvais rêves. Les fleurs, les feuillages, tombaient
+de ses bras ouverts, de ses mains crispées,
+jonchant son chemin douloureux dans
+cette chambre toute pleine encore des affres de
+la mort; et enfin elle s'abattit contre l'angle de
+la porte, et resta là sur le parquet, évanouie,
+le sang coulant de sa pauvre tête, dans ses
+longs cheveux noirs; et ses yeux s'étaient fermés,
+et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait:
+«maman!»</p>
+
+<p>Le colosse, debout, contemplait, avec un œil
+plein de folie, ce spectacle sans nom.... Jupiter
+s'était couché près de la petite et léchait son
+doux visage...</p>
+
+<p>François Mitry frissonna de la tête aux pieds,
+ramassa l'enfant évanouie, et avec toutes sortes
+de précautions tendres et de caresses de pitié,
+la porta dans son petit lit,—mais ce retour à
+la tendresse était inutile parce qu'elle ne le
+sentait pas. En revenant à la vie, hors de la
+présence de son père, elle ne se rappela de lui,
+et pour jamais, que ce coup, mortel à son âme,
+avec lequel, au lendemain de la mort de sa
+mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle
+pût en comprendre la raison.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="X">X</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il avait appelé l'Allemande.</p>
+
+<p>—Faites chercher le médecin.</p>
+
+<p>Et dès que M<sup>lle</sup> Marthe fut installée au chevet
+de l'enfant, il sortit, impatient de retrouver
+son martyre, d'examiner sa plaie, d'en
+sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans
+la solitude. Il s'en alla errer dans les bois et
+les rochers des alentours.</p>
+
+<p>Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte
+comme si elle eût été vivante, et même d'un
+amour plus impérieux, irrité par l'absence.
+Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait,
+exaspéré par la rage de ne pouvoir en faire
+subir le contre-coup à la disparue. Il lui en
+voulait maintenant d'être morte, de lui avoir
+échappé! Cet étrange sentiment lui donnait la
+peur de devenir fou, mais il ne pouvait s'en
+défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui
+ôtait cet horrible plaisir, et il croyait la voir
+avec un visage tout changé, avec ce visage que<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span>
+les hypocrites portent sous leur masque et qui
+sourit en silence d'un air de raillerie et de joie
+triomphantes. Il la voyait ainsi, dévoilée dans
+la mort, malignement heureuse d'avoir su
+tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de
+son atteinte, au fond du tombeau. Cauchemar
+sans nom, lutte vaine et terrifiante avec un
+spectre immobile qui se défend par l'inertie et
+le silence, par la toute-puissance de l'insaisissable
+et de la mort!</p>
+
+<p>Il se mit à évoquer tous les souvenirs de
+leur belle jeunesse, mais il eut beau faire, il
+n'en reconnut pas deux qui lui permissent le
+soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers
+temps de leur mariage, au goût qu'elle
+montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut
+avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je
+t'assure, lui disait-elle, qu'il ne faut pas; c'est
+pour moi un petit camarade d'enfance. Je l'aime
+beaucoup, beaucoup.»</p>
+
+<p>... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer
+ce mot «<i>je l'aime</i>,» le déguiser en le faisant
+suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait comme
+par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry
+s'exaltait toujours. Et toujours la voix morte
+revivait dans le vaste silence de son cœur vide,
+avec des intonations particulières et des nuances
+qui le faisaient tressaillir... Comment la voix
+de Thérèse lui survivait-elle ainsi? Cette voix,
+il l'avait gardée en son cœur bien plus que la
+forme de la morte. Souvent il ne revoyait le<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span>
+visage qu'imprécis, comme éloigné, fondu déjà
+dans le vague éternel,—tandis que la voix
+restait jeune, juste, fixée au contraire pour
+l'éternité et par elle.</p>
+
+<p>—Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je
+la tuerais!... mais avant, avant, j'interrogerais,
+j'entendrais, je verrais, je saurais tout, tout!</p>
+
+<p>L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait.
+Un chien tirant sur des entrailles de bête dont
+la peau résiste, s'agite avec des reculs de tout
+son corps, des saccades et des secouements de
+tête, pour arracher sa proie par lambeaux.
+La curiosité jalouse le mordait, l'arrachait ainsi
+à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était
+une souffrance atroce de tout son être; le corps
+se crispait; les orteils se tordaient; un poids
+étouffait sa poitrine; ses mains contractées
+s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre.
+Et, par moment, fermant ses grands poings, il
+donnait sur son crâne des coups retentissants
+comme pour fendre sa tête, en faire sortir la
+bête monstrueuse qui y était entrée et s'y installait.
+Tout à l'heure, il avait eu un jaillissement
+de larmes. Les larmes ne venaient plus.
+Les yeux dilatés s'ouvraient sur un spectacle
+invisible et, distinctement, voyaient le couple
+coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité,
+ce qu'il voulait voir, sa curiosité le créait à
+nouveau, le lui montrait, comme vivant, dans
+un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la
+veille de son mariage, ils l'avaient donc trompé,<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span>
+avec des mots de moquerie comme il y en avait
+dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre
+des corridors, derrière les massifs du jardin de
+Thérèse,—pendant que lui, le fiancé, était là,
+à quelques pas, ignorant et naïf, attendant
+qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée,
+l'œil bien ouvert et bien clair, et, sur
+les joues, la paix de l'innocence; la pureté dans
+la ligne suave des paupières abaissées; un sourire
+d'enfant, oui, d'enfant ignorante de tout,
+au coin de ses lèvres sur lesquelles l'autre,
+tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers,
+pourquoi cela ne laisse-t-il aucune trace?...
+Elle les lui apportait invisibles sur sa bouche,
+mais la sensation de ces baisers devait la suivre!
+C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en
+mordant sa lèvre d'un mouvement habituel, si
+joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait épousée!</p>
+
+<p>Il se rappelait maintenant que ce Lucien
+était sans fortune, joueur du reste, gaspilleur,
+viveur,—et les théories de la famille de
+Thérèse sur la nécessité pour une fille riche
+d'épouser la fortune. Que lui importaient,
+alors, des théories qui ne le gênaient en rien?
+Mais maintenant des paroles lui revenaient qui
+expliquaient tout..... oui, oui, Lucien était allé
+jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry:
+«Je suis bien malheureux. J'aime une jeune
+fille dont je suis aimé. Les parents s'opposent
+au mariage et les conditions sont telles de part
+et d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.»<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span>
+Alors, lui, François, avait répondu qu'une
+jeune fille qui se laisse marier contre son gré
+n'est pas digne d'être regrettée.</p>
+
+<p>Et cette jeune fille, voilà que c'était sa
+Thérèse, à présent! ah! l'horreur, l'horreur!
+quelle horreur!</p>
+
+<p>Et tout de suite après ce dialogue, peut-être,
+il était allé, ce Lucien, «ce pauvre Lucien»
+qu'elle plaignait tant de sa voix chantante,—la
+saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui
+mon enfant, et prends-lui tout; nous nous
+retrouverons toujours, toujours!...» Mais ils
+avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait
+pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure,
+mais, à peine marié, il avait eu comme un
+pressentiment, il avait éloigné cet homme.....
+Le fiancé, oui, on l'avait trompé,—mais le
+mari, non pas! c'était toujours ça.... oh! les
+infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse!</p>
+
+<p>Ah! s'il y avait un moyen de douter!.....
+mais il n'y en a pas, non, pas l'ombre! rien,
+rien où se reprendre, et cela est vrai!.. Et Nora...
+croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si
+pur est lui-même un mensonge, un mensonge
+vivant. J'ai cru y entrevoir parfois—imbécile!—mes
+propres traits; et il est fait, composé,
+pétri, avec la chair et le sang de l'autre, avec
+les baisers de l'autre sur les lèvres de Thérèse!...
+Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir? j'ai
+pu aimer comme ma chair la chair d'un autre,
+la presser contre mon cœur comme une part du<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span>
+mien, et c'était le cœur d'un autre! on ne reconnaît
+pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle
+pour moi? moins qu'une étrangère! une
+bête d'une autre race qui doit sa vie à la volonté
+définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant,
+mon existence, ma fortune seront à
+elle!...</p>
+
+<p>Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où
+est-il celui-là? ah! oui, en Amérique depuis
+huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot
+m'a volé ma fiancée, il me volera désormais,
+tous les jours, ma fortune pour sa fille,
+l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant
+le train du monde; on ne prendrait pas
+dix sous dans la poche de son voisin,—mais
+on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le
+bon jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille
+pour l'enfant de l'autre,—mais il reste, cet
+autre, l'amant, aux yeux du monde, un honnête
+homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au
+bagne, non, il reste impuni... on le reçoit; les
+femmes lui sourient encore,—et le mari trime,
+bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs!
+voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!...
+Et toi, l'homme de loi, avocat ou magistrat,
+tu condamnes, après cela, un voleur
+pauvre, un affamé qui a eu le courage de voler
+à ses risques et périls, en pleine rue!... Mais ils
+la feront sauter, les révoltés, cette société de
+honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et
+qu'est-ce que ça peut me faire à moi, maintenant,<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span>
+puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant,
+plus d'enfant!</p>
+
+<p>François Mitry se laissa tomber à la renverse
+sur les cailloux de la colline, sur les racines
+nues des grands pins ou des chênes-lièges,
+et, tout à coup, dans son imagination allumée,
+il vit Thérèse et Lucien... enlacés....</p>
+
+<p>—Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce?
+Chez qui, où avaient-ils leurs rendez-vous?...</p>
+
+<p>Et sa pensée s'acheva ainsi:</p>
+
+<p>—Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant
+que j'ai crue mienne?</p>
+
+<p>En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait
+s'en rendre compte. L'horrible vision ne lui
+présentait qu'une atmosphère lumineuse, phosphorescente,
+au milieu de laquelle les amants,
+couchés, se cherchaient des lèvres....</p>
+
+<p>Alors François se tordit sur la terre rude,
+sur les cailloux, et son grand corps puissant,
+secoué de rage et tout sursautant, se mit à rouler
+la pente de la colline, comme une chose morte
+ou comme une bête blessée. Çà et là il s'arrêtait,
+retenu par un tronc d'arbre, par une racine
+saillante; un sursaut nouveau le rejetait
+de côté, car il voulait aider cette descente,
+éprouver longtemps la sensation folle de s'en
+aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être,
+où il retrouverait ceux qu'il cherchait
+pour les châtier... sinon ce serait la paix, le
+repos, l'oubli définitif.</p>
+
+<p>Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>
+avait fait du bien. Tout meurtri, déchiré, piqué
+de ronces sur tout son corps, il était ramené
+par la douleur physique au monde réel; il était
+forcé de donner malgré lui une part d'attention,
+même inconsciente, à ses blessures; il avait
+moins de force pour se créer des chimères. Il
+se releva un peu calmé.</p>
+
+<p>—On le dit toujours, je n'y voulais pas
+croire, que toutes les femmes trompent.
+En bien cherchant, on trouvera toujours le
+mensonge, la duplicité de la plus pure. Vous
+voyez cette vierge? (il se mit à rire) <i>Guarda e
+passa!</i></p>
+
+<p>Il riait méchamment.</p>
+
+<p>—Je vais leur en donner de l'amour, moi, à
+présent! Elles peuvent être tranquilles.... Ah!
+elles s'amusent? On s'amusera aussi, à l'occasion!...
+saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever,
+de ces bêtes malfaisantes! Ça sera du
+propre, la fille à Lucien!... En voilà une qui
+saura vite où le diable a fait son feu!</p>
+
+<p>Mais il l'aimait encore, par une douce et
+vieille habitude... Ses yeux se voilèrent.</p>
+
+<p>—Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre
+enfant!...</p>
+
+<p>Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!»</p>
+
+<p>Et il rugit en lui-même:</p>
+
+<p>—Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est
+plus moi! Va trouver l'autre!... oh! oh! poursuivit-il
+parlant tout haut, oh! Thérèse! ma
+Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte!<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span>
+tu pouvais donc mourir davantage! je ne t'avais
+pas perdue par la mort, je le vois bien à présent!...
+C'est à présent que je te perds! oh!
+ma Thérèse! ma Thérèse! Oh! Dieu! que tu
+me fais souffrir, morte!</p>
+
+<p>Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le
+portrait de Thérèse. Il le regarda longuement
+sans plus penser ni à Lucien, ni à rien d'autre
+qu'à elle, et tout à coup, lentement,—l'esprit
+vidé de tout ce qui n'était pas la bonne, la
+douce, la fidèle Thérèse,—il baisa le portrait
+en fermant les yeux.</p>
+
+<p>—C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible.</p>
+
+<p>—Et pourtant cela est! reprit-il après un
+silence.</p>
+
+<p>Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il
+s'abattit de tout son long, sans un cri, frappé
+de congestion cérébrale.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XI">XI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le médecin avait été appelé de Cogolin, en
+toute hâte, pour Nora. Il n'arrivait pas.</p>
+
+<p>Dans la chambre de Nora, M<sup>lle</sup> Marthe, assise,
+travaillait. Jupiter était couché sur le tapis,
+auprès du petit lit où Nora, très pâle, une compresse
+posée en couronne sur ses grands cheveux,
+rêvait, attentive à sa pensée embrouillée.</p>
+
+<p>L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait
+d'un œil fixe, démesurément agrandi, dont
+la paupière ne battait pas. Elle regardait, par la
+fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine
+où la mer semble finir et recommence invisible.
+Elle entendait, à travers son rêve, le bourdonnement
+doux et rythmique de la mer, la respiration
+des vagues terribles, qui avait moins
+d'importance pour elle que les grands soupirs
+du terre-neuve.</p>
+
+<p>La pauvre petite était là, étonnée, vaincue,
+devant l'incompréhensible: «Papa m'a repoussée
+de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>
+avec cet air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que
+va-t-il m'arriver maintenant? est-ce que je suis
+une petite fille qu'on n'aime plus?»</p>
+
+<p>Quand elle se fut bien répété ces questions,
+elle cessa de les entendre en elle-même, mais
+elle demeura dans l'état d'étonnement et d'incertitude
+que ces questions représentent; et, vaguement,
+ce qu'il y a de tragique dans les histoires
+du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet,
+hantait sa mémoire et son cœur.</p>
+
+<p>Pourtant elle ne disait rien. Sans doute,
+avec ce sentiment de la justice si profond au
+cœur des petits, elle condamnait son papa et
+ne voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait
+en elle, c'était dans le mystère de son inconscience
+enfantine. Sous son farouche silence,
+il y avait surtout la rage et la fierté du faible
+injustement frappé. En s'éveillant de l'évanouissement
+qui avait suivi la chute, elle n'avait
+pas pleuré.</p>
+
+<p>—Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice.</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Où cela?</p>
+
+<p>—Ici.</p>
+
+<p>Et elle portait sur la blessure sa petite main.</p>
+
+<p>—Comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient
+pincées.</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>—J'ai mal, dit Nora.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe avait pansé l'enfant.</p>
+
+<p>Puis elle avait voulu reprendre la conversation.
+Mais Catri était survenue.</p>
+
+<p>—Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle
+Nora! Elle est tombée, la pauvre petite!...
+il ne faut pas la faire causer pour l'instant,
+mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose
+et, si c'est possible, qu'elle dorme.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe, qui était bonne, et qui était
+avisée, pensa qu'en effet Nora devait demeurer
+bien tranquille et que la vérité sur l'aventure
+serait connue nécessairement. Il n'y avait pas
+à s'inquiéter là-dessus et sa patience allemande
+l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie.</p>
+
+<p>Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien
+blanc, rêve toujours. Ses paupières ne battent
+pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde
+loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne
+de l'horizon... «Oh! maman!» Elle voudrait
+tant la revoir, sa mère, mais elle est morte,
+partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que
+c'est, sinon qu'elle est abandonnée, elle, Nora.
+Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais sa
+mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé
+sa mère morte, tandis que lui, son
+père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux
+noirs, grands ouverts, de la pâle petite fille, des
+larmes roulent en silence. C'est en silence
+qu'elle pleure, afin que M<sup>lle</sup> Marthe n'entende
+pas... Elle est vilaine, M<sup>lle</sup> Marthe! L'institutrice,
+perdue dans sa pensée, est loin de Nora<span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span>
+en ce moment. Elle n'entend pas le léger bruit
+que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin
+de Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son
+effort même pour n'être pas entendue. Mais
+Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer....
+«On pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera
+pas, Jupiter... La petite maîtresse pleure.
+Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne
+s'oublie pas!—Alors, il se soulève, et très lentement
+il remue sa queue pour dire: «Je suis
+là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses
+pattes de devant, le plus doucement qu'il peut,
+sur l'oreiller où il pose enfin sa lourde tête, un
+peu de côté, avec un air humain, toujours sans
+rien dire.</p>
+
+<p>—A bas, Jupiter! s'écrie M<sup>lle</sup> Marthe d'un ton
+sévère, presque indigné, lorsqu'elle aperçoit
+ce spectacle.</p>
+
+<p>Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là,
+près de ce qu'on aime!</p>
+
+<p>—A bas, Jupiter!</p>
+
+<p>Nora s'assied sur son lit:</p>
+
+<p>—Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non,
+je le veux!</p>
+
+<p>Elle étend vers la tête énorme sa petite main,
+si petite! Et, sous cette main, l'énorme tête
+ferme les yeux avec un air de ravissement.</p>
+
+<p>—Il faut renvoyer le chien, mademoiselle
+Nora. Sa place n'est pas dans votre chambre,
+surtout quand vous êtes malade.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe est une personne pleine d'ordre
+et de méthode. Tous les bons principes d'éducation
+sont formulés, classés, étiquetés, dans
+sa chaste cervelle.</p>
+
+<p>Elle prononce:</p>
+
+<p>—Les chiens doivent vivre au chenil.</p>
+
+<p>Et elle ajoute:</p>
+
+<p>—Dehors, Jupiter!</p>
+
+<p>—Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante,
+toute armée pour la résistance.</p>
+
+<p>Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été
+maltraitée. Un besoin de riposte, de colère, de
+vengeance, gronde dans son petit cœur.</p>
+
+<p>—Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle,
+surtout dans l'état où vous êtes,
+mais il faut pourtant m'obéir, insiste M<sup>lle</sup> Marthe.
+Je vais appeler Antoine qui prendra le
+chien.</p>
+
+<p>—Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora,
+l'air farouche.</p>
+
+<p>—Comme c'est dans votre intérêt, poursuit
+la pédante fille, je vais faire ce que j'ai dit.</p>
+
+<p>Elle sonne le valet de chambre.</p>
+
+<p>Antoine arrive.</p>
+
+<p>—Faites sortir Jupiter, commande M<sup>lle</sup> Marthe
+avec beaucoup de dignité.</p>
+
+<p>—Ici, Jupiter! réplique la voix menue de
+Nora.</p>
+
+<p>Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant
+très bien ce qui le menace, il fait semblant
+de ne pas s'en douter; il avance au contraire
+sa tête sur l'oreiller, seulement un peu,<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span>
+par glissement insensible, comme s'il ne le
+faisait pas exprès.</p>
+
+<p>—Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe
+Antoine, gêné.</p>
+
+<p>—Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine;
+c'est moi qui suis chargée de l'éducation
+de mademoiselle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter.
+Alors la puissante tête de l'animal se
+retourne très doucement; les babines se retroussent.
+On aperçoit distinctement les volontés
+de Jupiter. Elles sont pointues et solides.</p>
+
+<p>—J'en demande pardon à mademoiselle,
+réplique Antoine plein d'un grand respect pour le
+chien, mais mademoiselle fera sortir cette bête
+elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est
+chargée de faire l'éducation de mademoiselle,
+je ne suis pas chargé, moi, de faire l'éducation
+des chiens.</p>
+
+<p>D'un mouvement brusque de sa forte queue,
+Jupiter répète ces deux mots éloquents: «Sortir?
+jamais!»—Le valet s'en va et M<sup>lle</sup> Marthe,
+qui est bonne:</p>
+
+<p>—C'est bien, mademoiselle, on vous laissera
+votre chien... pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>Elle reprend sa broderie et le cours de ses
+pensées.</p>
+
+<p>Nora est un peu consolée.</p>
+
+<p>Elle vient en un seul jour d'apprendre que
+l'injustice existe et la lâcheté aussi, et combien
+la force est respectée. Voilà son éducation nouvelle<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span>
+bien commencée! Sans le chien, comment
+saurait-elle qu'une chose existe aussi, qui
+console de tout: la force, mise au service de
+l'amour fidèle et de la bonté.</p>
+
+<p>Elle ne pourrait,—à huit ans,—rien se dire
+de tout cela, mais les faits agissent profondément
+sur les âmes sans être définis, et, si Jupiter
+n'était pas là, Nora serait désespérée,
+perdue pour toujours!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XII">XII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense
+grève déserte, la mer violacée est presque
+immobile, comme lasse de l'inutilité de ses
+efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se
+lamente cependant encore, tout bas, résignée
+pour l'heure, mais toujours triste d'être éternellement
+seule. Les collines du fond de la baie,
+la regardent avec mélancolie; les plus lointaines
+semblent se hausser pour voir par-dessus
+les plus proches. Les bois de chênes et de pins
+sont drapés dans les vastes ombres du soir
+comme dans un deuil profond, où çà et là
+éclate encore une larme d'or, adieu du soleil
+qui, là-bas, expire.</p>
+
+<p>Au milieu de ce paysage presque sinistre, la
+grande villa, entourée de son parc fermé de
+grilles, semble un château de légende. Nora ne
+se figure pas autrement les palais d'enchanteurs,
+dont parlent les contes de ses livres
+favoris.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span></p>
+
+<p>Le médecin est accouru; il a apporté des
+remèdes, il ordonne avant tout une potion
+calmante.</p>
+
+<p>—Comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>—Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir
+rien dire de plus.</p>
+
+<p>Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais
+menti. Elle se contente de répéter: «Je suis
+tombée... contre la porte!»</p>
+
+<p>Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en
+plus, la résolution de cacher la chose affreuse,
+la colère inexplicable et la brutalité de son
+papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne
+veut pas qu'on devine. Et qu'elle ait cette volonté
+tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et
+puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue
+pas. L'offense qu'elle ne peut ni venger, ni oublier,
+la livre déjà tout entière aux exaltations
+solitaires de l'orgueil.</p>
+
+<p>—Ce n'est rien de grave, dit le docteur.</p>
+
+<p>Mais il ne voit que la blessure qu'un angle
+de porte a faite sur la petite tête protégée par
+les grands cheveux;—il ne peut pas voir dans
+ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera
+toujours.</p>
+
+<p>Le médecin va se retirer.</p>
+
+<p>—Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe,
+il n'est donc pas là? C'est lui peut-être qui
+pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez
+rien me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il
+vous a appelée pour soigner l'enfant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span></p>
+
+<p>Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de
+«Monsieur». On s'inquiète.</p>
+
+<p>Les domestiques s'interrogent. Antoine va
+sonner la cloche du repas, et c'est comme un tocsin,
+dans la tranquillité du crépuscule, dans le
+silence des collines, noires de chênes-lièges.
+Le jardinier a l'idée de tirer des coups de fusil.
+De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et ces cris,
+ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle
+et monotone plainte de la mer. Par la croisée
+ouverte, Nora, de son lit, au moment où elle
+allait peut-être s'endormir, entend tout cela.
+La lampe n'est pas allumée encore. Une grande
+tristesse entre par cette fenêtre avec ces tons
+sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées
+de lueurs rouges, avec ces longs cris d'appel,
+ces coups de fusil, ces sons de cloche qui se
+répètent,—toujours, toujours accompagnés
+en sourdine par le gémissement des vagues.</p>
+
+<p>—Voilà qui est bien drôle! dit le médecin
+à demi-voix.</p>
+
+<p>Il est descendu sur le perron où les domestiques
+l'entourent.</p>
+
+<p>Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés
+enfin. Il semble qu'une voix lointaine ait
+répondu dans l'écho de la montagne.</p>
+
+<p>Nora, dans sa chambre, frappée de terreur,
+ouvre sur la nuit croissante son œil toujours
+plus dilaté, aux paupières fixes; M<sup>lle</sup> Marthe l'a
+quittée un moment, affolée tout à coup,—mais
+Jupiter est toujours là, debout maintenant<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>
+sur ses quatre pieds, devant le petit lit.</p>
+
+<p>Tout le monde écoute et attend.</p>
+
+<p>—Oui! oui! on a répondu!</p>
+
+<p>Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix
+répond... oh! lamentable. C'est Junon qui, dans
+la montagne, a retrouvé son maître évanoui,
+et son huhulement emplit l'écho des vallons
+et de la grève. Elle hurle au perdu, elle aboie à
+la mort...</p>
+
+<p>Nora se soulève dans son lit. Oh! cette
+voix!... Elle sait qu'on fait taire les chiens qui
+hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa
+petite imagination travaille et s'épouvante...
+Et comme si, à la plainte lassée et vague de la
+mer, la montagne voulait répondre par une
+lamentation précise, le hurlement de la bête
+devient distinct, prolongé et continu...</p>
+
+<p>Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il
+pose sur l'appui ses deux pattes de devant. Il a
+bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait la
+rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son
+devoir. Sa queue pend à terre, immobile, toute
+triste. Sa tête monstrueuse se détache en sombre
+sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui
+réfléchit le ciel.</p>
+
+<p>Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être
+longtemps dominé, Jupiter n'y tient plus, il
+lève lentement la tête, tend vers l'espace
+sa gueule ouverte, et répond au hurlement
+de Junon par un appel de détresse, infini...</p>
+
+<p>Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span>
+chemise longue, court à Jupiter et prend entre
+ses bras la grosse tête. A peine touché, le chien
+s'apaise. Son hurlement devient une plainte
+douce, brusquement expirante. Il retombe
+sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée,
+s'assied sur le tapis, le chien se couche
+près d'elle, toujours gémissant d'un ton radouci,
+et l'enfant se blottit contre la bête
+qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros
+corps velu, pose sa tête sur le cou puissant
+qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu, accablée
+par la fatigue de tant d'émotions, dans
+la rumeur sinistre de la maison inquiète et de
+la mer nocturne,—elle s'endort, parce qu'elle
+se sent protégée.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XIII">XIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Pendant huit jours, François Mitry fut entre
+la vie et la mort.</p>
+
+<p>Puis on craignit pour sa raison. Le délire le
+reprenait à tout instant. Quelques mots, qui
+demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant
+sur ses lèvres et, même guéri, plus tard,
+il devait lui arriver de les répéter encore entre
+ses dents... Il disait: «Les chiens courants...
+méfiez-vous des chiens courants... les chiens
+courants l'ont prise!...»</p>
+
+<p>Junon, installée dans la chambre de son
+maître, n'en bougea pas plus que Jupiter de la
+chambre de Nora.</p>
+
+<p>On insista auprès des deux chiens pour les
+décider à rentrer au chenil; ils refusèrent.</p>
+
+<p>Nora ne demanda pas une seule fois des
+nouvelles de son père. L'horreur du traitement
+qu'elle avait subi la laissait consternée;
+elle demeura repliée sur elle-même, farouche;
+quelque chose avait été tué en elle, du coup.<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span>
+Si son père était revenu tout de suite, tendre,
+repentant, caressant comme Jupiter, peut-être
+eût-il ressuscité ce je ne sais quoi d'heureux
+qui se mourait, qui était mort en elle;
+mais la maladie rejeta François Mitry dans
+l'inconscience, l'éloigna de sa fille. Des pires
+violences de la colère, de la jalousie, de la passion,
+il tombait à l'indifférence égoïste du malade.
+Son grand corps appelait la guérison et
+le repos. Tout le bon de lui-même sombra
+dans cette tourmente morale, suivie de ce chaos
+de sensations morbides. Quand il revint à lui,
+la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé
+aussi la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement,
+avait séparé le père de la fille. Lui, il
+n'aimait plus rien que l'ombre détestée de
+Thérèse. Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XIV">XIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Quant à M<sup>lle</sup> Marthe, elle pressentait le
+drame. Sur les indices qu'elle avait; sur la
+coïncidence de la chute de Nora et de la maladie
+de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle
+devinait tout, et s'en alla à la découverte.
+Elle visita la chambre funèbre, la chambre de
+Thérèse, où était tombée Nora. La place où la
+pauvre petite tête avait heurté la porte était
+marquée d'une tache sanglante. M<sup>lle</sup> Marthe
+n'eut aucune peine à voir que le feu avait été
+allumé, puis éteint et, sur les bûches, elle
+trouva un fragment de lettre qui en disait assez
+long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur
+savait tout. Il doutait maintenant que Nora fût
+sa fille!</p>
+
+<p>—Ah! la pauvre petite! songea la bonne
+Marthe, et elle ajouta: le pauvre homme!</p>
+
+<p>Elle songea encore: Maintenant il détestera
+sa fille et le souvenir de sa femme.... C'est un
+homme jeune encore... Je suis dans la place...<span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span>
+Il faut s'y maintenir—et qui sait? Dieu est si
+bon, il m'aidera sans doute... On pourrait
+faire venir ici mon frère, le professeur.</p>
+
+<p>Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La
+maison était confortable, le parc admirable,
+les bois d'alentour et la vigne très productifs.</p>
+
+<p>—Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit.
+Cela fait quinze ans de différence. J'en ai moi
+vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout
+cela va très bien... Toutes ces circonstances si
+pénibles sont, il en faut convenir, des plus
+heureuses pour moi!</p>
+
+<p>Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité,
+mais avec un sourire.</p>
+
+<p>—Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?</p>
+
+<p>—Merci, mademoiselle, cela va mieux.</p>
+
+<p>—Je vais voir Nora, monsieur.</p>
+
+<p>—Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.</p>
+
+<p>—Et que dois-je dire à mademoiselle, de la
+part de monsieur?</p>
+
+<p>—Rien, mademoiselle, merci.</p>
+
+<p>—Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va
+tout à fait bien, maintenant. Elle a eu si peur...
+le soir où l'on a rapporté monsieur...</p>
+
+<p>C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième
+personne, en servante; cela dissimulait mieux
+ses intentions, d'ailleurs bien naturelles, n'est-ce
+pas?... Qu'on se mette à sa place.</p>
+
+<p>—Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette
+pauvre enfant, disait François Mitry...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span></p>
+
+<p>Et il soupirait:</p>
+
+<p>—Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été
+longtemps malade?</p>
+
+<p>—De sa chute, oh non, mais de la peur, à
+cause de monsieur. Et puis les chiens hurlaient,
+la cloche sonnait... il y avait de grands cris.
+Elle a été impressionnée affreusement, et au
+lendemain même de la mort de madame... ah!
+tout cela est bien triste!</p>
+
+<p>—Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai
+besoin d'un peu de repos.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe arrangeait les oreillers, allumait
+la veilleuse, rendait sa présence douce.</p>
+
+<p>—Catherine est auprès de mademoiselle
+Nora, monsieur; je peux rester auprès de vous,
+sans parler.</p>
+
+<p>—C'est bien, c'est bien, merci...</p>
+
+<p>Et de sa voix sourde qui sonnait encore le
+délire lointain:</p>
+
+<p>—Ah! les chiens courants! les chiens courants!
+les voilà qui passent... C'est eux qui
+l'ont prise!</p>
+
+<p>Et dans l'ombre, M<sup>lle</sup> Marthe,—tristement
+impressionnée, elle aussi,—sourit à son avenir.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XV">XV</h2>
+</div>
+
+
+<p>François Mitry aurait dû peut-être demander
+à la fièvre des affaires la guérison de sa fièvre
+de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire, il
+conçut l'idée de renoncer à la vie active, de
+s'enfermer dans sa villa de Cavalaire, de mourir
+à tout ce qui est la vie commune. Pour qui
+travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et
+pour Nora. Alors, maintenant, à quoi bon?
+Pour lui-même, certes, il était bien assez riche!
+Et il ne se souciait guère de gagner une dot
+princière à la fille de l'autre... Il rumina longtemps
+toutes ces choses, durant sa convalescence,
+et quand il fut sur pied, sa résolution
+était arrêtée, ferme.</p>
+
+<p>Pas une seule fois il ne s'était fait amener
+Nora dans sa chambre. Elle n'avait rien demandé
+de son papa, se contentant des nouvelles
+qu'échangeaient entre eux les domestiques
+et de ce que lui disait M<sup>lle</sup> Marthe. La
+fierté en elle s'était éveillée entière, incapable<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span>
+de fléchissement, devant le miracle d'injustice
+dont elle avait été victime.</p>
+
+<p>On lui avait fait vaguement comprendre la
+mort ou le départ de sa mère comme un événement
+auquel personne ne pouvait rien changer.
+Préparée par la fatalité de la mort, elle accepta
+l'abandon du père comme une seconde chose
+fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait
+pour l'instant les deux malheurs comme une
+catastrophe unique. Seulement elle avait déjà
+oublié son père, à force de penser à sa maman.</p>
+
+<p>Durant de longues heures, assise sur le tapis
+de sa chambre, à côté de Jupiter qui, le menton
+sur ses pattes, la suivait de son œil mobile,
+sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue
+un instant,—elle rêvait à sa maman. Ses paupières,
+à force d'être ouvertes fixement sur sa
+vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais;
+ses prunelles noires demeuraient très dilatées,
+et, au-dessus de l'iris brun, le blanc de l'œil
+apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage
+prenait ainsi quelque chose de tragique, qu'il
+devait garder. Il y avait déjà un saisissant contraste
+entre la gravité, la tristesse, la réflexion
+de ce regard noir, immuable, dans ce visage
+pâle, et la grâce enfantine, légère, des mouvements
+de l'enfant. Le masque d'étonnement
+et d'effroi douloureux qu'elle avait pris brusquement
+le jour où son père l'avait repoussée,
+et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un
+abîme,—ce masque d'une minute d'horreur<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span>
+stupéfaite avait laissé pour toujours son empreinte
+sur le visage. Si petite, elle avait senti
+passer déjà autour d'elle et sur elle, les éclats
+d'une passion d'homme, et tout de suite elle
+avait eu sur son visage quelque chose de la
+femme. Cela était pénible à voir, douloureux,
+autant qu'inattendu, mais qui donc y songeait?</p>
+
+<p>François Mitry jugeait que le mieux pour
+elle était qu'il essayât de l'oublier, car il se
+sentait prêt à lui être cruel.</p>
+
+<p>L'institutrice se livrait toute à ses grands
+projets d'avenir, et son égoïsme ambitieux était
+en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et
+banale qui était la sienne.</p>
+
+<p>Catri était la femme d'Antoine. Elle avait
+assez à faire de s'occuper de son mari et des
+soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais
+ne la voyait que rarement. Et que pouvait-elle?
+Recoller un jouet cassé, chercher un jouet
+perdu... Et c'était tout.</p>
+
+<p>Les jouets ne l'intéressaient presque plus,
+la petite Nora. Elle avait de trop grands chagrins.
+Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on
+fît rien pour la distraire. Quand on a près de
+huit ans, songez donc! on pense, et même
+beaucoup!</p>
+
+<p>A cet âge-là, en effet, un petit incident est un
+événement très gros, comme un arbuste paraît
+un arbre et une prairie haute une forêt. Dans
+les petits faits, l'esprit se perd comme les petites
+jambes dans les grandes herbes. Qu'est-ce<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span>
+donc lorsqu'on est, comme le Petit Poucet, dans
+la forêt véritable ou dans les vrais événements,
+en face des choses de la vie qui déconcertent
+les grandes personnes, et qui s'appellent la douleur,
+l'amour, la mort?</p>
+
+<p>Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en
+présence de ces mots redoutables. Sa pensée
+s'étonne, s'effare, revient sur elle-même pour
+repartir encore à la découverte. Elle se heurte
+à tous ces murs d'airain derrière lesquels il y a
+le Mystère, elle s'y meurtrit, et retombe consternée
+de son impuissance et de sa solitude...
+«Oh! maman!»</p>
+
+<p>Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus
+de maman pour la rassurer d'une caresse,
+contre tous les infinis.... Les fantômes passaient
+et repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle
+ne pouvait plus jeter son visage dans la tiède
+poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne
+pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur
+du corsage finement parfumé, et connu... Et le
+chaste buste de M<sup>lle</sup> Marthe n'inspirait à personne
+l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller
+du petit lit que Nora cachait son visage et ses
+yeux, mais la tiédeur et la souplesse des coussins
+ne vivaient pas, ne répondaient pas.</p>
+
+<p>Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers
+tout entier avec ses nuits, ses jours, ses mystères,
+ses monstres,—de l'autre une petite
+fille, mignonne et toute seule....—«Oh! maman,
+pourquoi es-tu morte?»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span></p>
+
+<p>Question profonde et légitime. Pourquoi, en
+effet, est-il permis aux mères de mourir? où
+iront-ils, de leur pas incertain, les enfants
+qu'on laisse seuls? comment aborderont-ils,
+eux si petits, les douleurs, les terreurs de la
+vie, celles qui rendent faibles les hommes
+eux-mêmes? Tous les petits abandonnés réfléchissent
+bien plus que les hommes, car leur
+pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie
+encore et, devant elle, contre elle, se dresse le
+même univers, aussi terrible et plus menaçant
+que pour les grandes personnes. Ce drame des
+petites consciences en formation aux prises
+avec le mal, le bien, le juste et l'injuste, l'amour
+et la haine, avec les fantômes qui montent dans
+les crépuscules, avec ceux qui sortent des
+tombes,—personne n'y songe, quand les mères
+n'y songent pas. Les hommes transmettent aux
+enfants des formules faites pour des hommes,
+mais la langue intermédiaire qui ferait passer
+les petits bien doucement d'un âge à l'autre,
+elle n'est pas inventée encore. Nous laissons
+les enfants tout seuls.</p>
+
+<p>Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison
+où l'institutrice la négligeait chaque jour davantage,
+seule dans le parc, où Jupiter la suivait de
+son pas large qu'il raccourcissait de son mieux
+pour demeurer dans les petits pas de l'enfant.
+Ah! oui, sans Jupiter, il n'y aurait eu que
+terreur dans le monde pour Nora,—mais la
+présence de l'amour, même sous la forme d'une<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span>
+bête, suffit à faire contrepoids à toutes les
+menaces de la nature et de la vie.</p>
+
+<p>Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la
+mer, quand le portail ouvert lui permettait de
+s'échapper. Elle marchait regardant le sable, y
+cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles,
+lançant parfois à la vague un morceau
+d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec
+des bonds de joie et d'orgueil.</p>
+
+<p>Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique
+un peu par l'étendue, surtout aux
+heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse
+n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur
+regarde la pleine mer inexorablement
+vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite
+caserne des douaniers surveille le large et la
+côte. La terre, tout de suite, se relève en plaine
+montueuse, puis en collines superposées, chargées
+de bois de pins, et surtout de chênes-lièges
+dont les feuillages sombres, les troncs dépouillés
+d'écorce, comme ensanglantés, répondent tristement
+à la solitude, au désert de la plage et
+de la mer. Cela est mélancolique avec grâce et
+magnificence. Et l'enfant subissait le charme
+pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva
+loin de la villa; entraînée à la recherche des
+coquilles, elle arriva jusqu'à la maison de
+douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait,
+elle revint, en courant presque tout le
+temps, le long de la mer qui bondissait contre
+elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span>
+le sable élastique, s'y marquaient, et elle les
+retirait avec peine. Il semblait que le sable
+voulait la retenir, l'attacher, pour que la mer
+puisse la prendre! Elle semblait méchante, la
+mer; elle sautait, sautait, et elle grondait.... Ah!
+sans Jupiter!... mais Jupiter était toujours là.</p>
+
+<p>Et puis encore, quand on ne la voyait pas,
+Nora s'introduisait dans la chambre de sa
+mère. Elle regardait un à un tous les objets
+qui avaient appartenu à la morte; elle y touchait,
+les retournait en tous sens, les baisait.
+Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous
+les trésors de cette chambre. Elle baisait les
+fleurs desséchées,—levait vers le grand christ
+un œil plein de questions—faisait revivre en
+elle le visage de la morte dont le portrait était
+dans le salon. Et puis aussi, quelquefois, elle
+regardait—fixement toujours,—cet angle de
+porte contre lequel elle était tombée... «Oh!
+maman!»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XVI">XVI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Depuis deux mois le père et la fille ne se sont
+pas vus, et deux mois, pour un petit être, c'est
+un très long temps. Il y a des semaines que
+Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé
+sa vie à elle. Comme elle sait très bien
+qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se
+rappelle très bien les intonations avec lesquelles
+sa maman donnait des ordres à Catri et même
+à Marthe, elle a pris, en l'absence de son père,
+un petit ton de commandement et un petit air
+de supériorité. Elle a entendu une fois Catri la
+plaindre avec des expressions qui lui ont paru
+humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien
+abandonnée, à présent!...» et, pour montrer
+qu'elle n'est pas à plaindre autant que cela, elle
+a affecté de l'indifférence avec tout le monde,
+sauf avec Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa
+chaise, à table. Là, durant les repas, elle a cessé
+de demander la permission de manger ceci ou
+cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span>
+des pommes de terre; donnez-moi
+encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous
+oubliez toujours quelque chose: je ne vois pas
+les salières, aujourd'hui!»</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe, très absorbée par ses perpétuelles
+réflexions sur l'avenir qu'elle entend se
+faire à elle-même, a laissé l'enfant, d'ailleurs
+difficile à gouverner, gagner tout ce terrain
+presque sans lutte.</p>
+
+<p>—Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il
+de déclarer, on ne fait pas, on ne dit pas ceci
+ou cela....</p>
+
+<p>—Je veux, moi! réplique Nora.</p>
+
+<p>Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche,
+ou elle répète ce qu'elle disait.</p>
+
+<p>C'est à table surtout que l'air d'importance
+et d'orgueil de la petite Nora éclate curieusement.
+Elle occupe la place de sa mère. La place
+de son père demeure vide, et l'enfant y jette
+parfois un coup d'œil étrange, vite détourné.
+Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis
+si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il
+est certain qu'il ne l'aime plus... Pourquoi?
+C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si maman
+était encore vivante,... elle saurait le lui
+dire, elle ferait rendre justice à sa petite fille...
+Eh! bien, Nora se défendra toute seule... Il lui
+semble quelquefois que sa mère est par là, tout
+près d'elle, et lui parle et la soutient.....</p>
+
+<p>—Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle
+Nora ressemble toujours plus à sa mère?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span></p>
+
+<p>—En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a
+frappée depuis plusieurs jours... Il y a surtout
+des moments... Et tenez, en ce moment même...</p>
+
+<p>Nora trône à table, d'un air de petite femme.
+Jupiter, assis près d'elle, est toujours tourné
+vers elle, comme l'aimant vers le pôle, et le
+mouvement continu de sa grosse tête signifie
+qu'il suit attentivement de l'œil chaque morceau
+que l'enfant porte de son assiette à sa
+bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu
+qu'on l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il
+déjeunerait mieux...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XVII">XVII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ce fut deux longs mois après la mort de sa
+femme, que François Mitry, faible encore, prit,
+à la salle à manger, son premier repas de convalescent.
+Depuis quelques jours, il s'efforçait de
+se faire, comme on dit, «une raison».</p>
+
+<p>D'un grand effort sur lui-même, il se dit et
+se répéta, plusieurs jours durant, que l'enfant
+était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un
+homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie,
+se laisser vaincre par la passion, jusqu'à en
+perdre tout sentiment de justice; que le mouvement
+involontaire par lequel, dans une demi-folie,
+il avait repoussé, blessé l'enfant, deviendrait
+criminel s'il ne la consolait pas, aujourd'hui
+qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans
+mon droit en ne pardonnant point à Thérèse;
+certes, je pourrais, avec l'excuse de ma passion,
+la torturer même et me croire excusable;—mais
+cette petite... ce serait affreux!
+l'atteindre au lieu de la mère, quelle effroyable
+injustice!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span></p>
+
+<p>Quand il arriva à la salle à manger:</p>
+
+<p>—Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue,
+ma pauvre petite, dit-il d'un air contraint, j'ai
+été bien malade, tu comprends, il ne faut pas
+m'en vouloir.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le
+sentit, et le père en fut gêné.</p>
+
+<p>Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire
+qu'il lui eût été pénible de regarder son père.
+De tous ses mouvements, aucun n'était voulu;
+ils étaient le résultat tel quel des impressions
+qu'elle subissait.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle
+dit? Il n'y aurait eu du reste, pour une grande
+fille, qu'à être froidement polie; ce n'était pas
+l'affaire d'une enfant.</p>
+
+<p>Lui, n'était nullement attiré par elle en ce
+moment; il s'était monté l'imagination dans la
+solitude de sa chambre de malade. Il revoyait
+Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie
+vis-à-vis de Thérèse; il oubliait déjà
+ses réflexions de tout à l'heure en faveur de
+l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme;
+il lui faisait porter les coups adressés à Thérèse.....
+C'était absurde, injuste et disproportionné,
+mais le propre des passions c'est d'être
+aveugles et d'être sourdes.</p>
+
+<p>S'ils se fussent revus dès le lendemain de la
+grande scène, sans doute les choses se seraient
+passées autrement, mais ces deux mois sans
+communication avaient tout empiré. Il y avait,<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span>
+des deux côtés, une accumulation énorme de
+réflexions, de rêves, de rancunes, de parti pris;
+il y avait, des deux côtés, un endurcissement
+définitif. Tous deux le sentirent.</p>
+
+<p>Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime
+du cœur de François. Ses résolutions de bonté,
+ses raisonnements furent décidément oubliés.</p>
+
+<p>A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter,
+le chien favori de Thérèse.</p>
+
+<p>Son cœur souffrit.</p>
+
+<p>—Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a
+pris maintenant l'habitude de manger ici? Je
+laisse bien Junon dehors, moi.</p>
+
+<p>Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent
+imperceptiblement. Elle les mordit.</p>
+
+<p>—Il est impossible de nous rendre maîtres
+de Jupiter, dit l'institutrice avec un peu d'aigreur.
+Il a refusé de quitter la chambre de mademoiselle
+l'autre jour encore. Antoine ne
+peut plus s'en faire obéir.</p>
+
+<p>François Mitry, le sourcil froncé, marcha au
+chien, le prit par le collier et l'entraîna vers la
+porte. La lourde bête se fit pesante, refusant de
+mettre un pied devant l'autre, et, la queue
+basse, elle tournait la tête du côté de la petite
+maîtresse, attendant un signe pour échapper au
+poing du maître, d'une saccade, et reconquérir
+son droit de chien qui, possédant une petite
+amie, ne veut pas s'en séparer.</p>
+
+<p>Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et
+suivit Jupiter d'un regard en dessous, l'air farouche.<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span>
+Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux
+se gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour
+appuyer d'un signe sensible sa volonté contre
+elle-même, elle frappa du pied.</p>
+
+<p>—Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant
+avec une étincelle de colère au fond
+des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous
+cela!... Allons, qu'on nous serve, Catri.</p>
+
+<p>Nora occupait la place de Thérèse, en face de
+son père, M<sup>lle</sup> Marthe à sa droite. Cette disposition
+aviva encore les souvenirs poignants du
+malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était
+leur premier repas en commun. Et c'est là,
+autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner,
+dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des
+fleurs, sous le rayon de midi,—c'est là qu'on
+s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des
+morts chéris. L'habitude les cherche à la place
+aimée, à l'endroit où l'heure les ramenait, où
+les fixait le repas... C'est la minute où l'on ne
+peut fuir le souvenir.</p>
+
+<p>On déjeuna. Le silence ne fut interrompu
+que par les offres obligeantes, les indications
+de service que formulait avec précision et méthode
+M<sup>lle</sup> Marthe.</p>
+
+<p>François Mitry réfléchissait. De temps à autre
+il regardait Nora à la dérobée.</p>
+
+<p>Au dessert, l'enfant refusa des fruits.</p>
+
+<p>—Je n'ai plus faim, merci.</p>
+
+<p>C'était le moment où, d'ordinaire, Nora,
+à demi levée sur sa chaise, prête à courir au<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span>
+dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux,
+maman?»</p>
+
+<p>Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait:
+«Va!» Et l'enfant courait, s'élançait
+vers son père, lui jetait les bras autour du cou,
+et s'enfuyait dans le parc.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, elle restait là, clouée....</p>
+
+<p>Mitry l'examina attentivement. Il vit sur
+son petit visage le ravage de ces quelques semaines
+de tourmente. Il comprit combien elle
+avait souffert. Elle regardait fixement, par la
+fenêtre, la mer, le vague, rien, sa vision. Il remarqua
+la fixité bizarre de cet œil si noir, si
+grand, le petit cercle sous les yeux qui disait
+des fatigues, des insomnies, à l'âge des insouciances.
+Alors, un sentiment tendre gonfla son
+cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette
+pitié ressemblait à l'amour paternel comme la
+Nora d'aujourd'hui ressemblait encore, malgré
+tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à
+l'enfant, la prit sur ses genoux, mit sa main
+sur la petite épaule.</p>
+
+<p>—Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh
+bien?</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains.</p>
+
+<p>D'un mouvement lent et invincible, l'enfant
+offensée roidit ses jambes, les allongea, et toute
+droite, sans que ses pieds touchassent le sol,
+elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit.
+Elle fit sans rien dire le même mouvement, farouche,<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span>
+blessée jusqu'au fond de l'âme, toute
+révoltée....</p>
+
+<p>Pour effacer le souvenir de la grande injustice,
+il eût fallu à cette enfant une scène aussi
+saisissante d'excuse ou de repentir, de tendresse,
+mais lui, qui songeait à la mère,—ne
+pouvait pas.</p>
+
+<p>Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté
+réfléchie d'être bon. Elle lui échappa de
+nouveau, et de la même manière. Alors impatienté:</p>
+
+<p>—C'est bien, dit-il brusquement, d'une
+voix sèche. On est entêtée? on boude!... Allez
+jouer!</p>
+
+<p>On boude! mot absurde, en regard du grand
+sentiment confus qui était au cœur de la toute
+petite, plus grand, plus beau, plus respectable
+que s'il eût été précis et formulé dans un cœur
+de femme.</p>
+
+<p>François Mitry ne le comprit pas. Il ne
+comprenait qu'une chose: il avait voulu être
+héroïque; il avait essayé d'être bon,—beaucoup
+plus que ne le comportait sa situation,—envers
+la fille de Thérèse et de Lucien. L'enfant s'y
+était refusée.</p>
+
+<p>Il partit pour Paris où il passa deux mois,
+seul. Il liquida toutes ses affaires, mit toute sa
+fortune en portefeuille et revint à Cavalaire
+pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de
+sa vie gâtée... Il voulait encore sinon du bonheur,
+du moins du plaisir.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XVIII">XVIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>On leur donnait depuis quelque temps fort
+à penser, à Junon et à Jupiter, et leur cervelle
+de chien était en grand travail.</p>
+
+<p>Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse
+et Junon à François,—mais quand il eut compris
+que sa maîtresse était partie pour toujours,
+Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus
+quittée, surtout à partir du moment où il l'avait
+vue brutalisée par son père, et blessée. Au fond,
+il y a lieu de croire qu'il garda contre François
+Mitry une sourde rancune, sous une indifférence
+apparente, de convenance, parfaitement
+simulée, peut-être politique.</p>
+
+<p>Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à
+modifier ses habitudes et cela lui convint assez,
+mais elle aussi, et en même temps que Jupiter,
+elle s'aperçut que de grands changements
+s'étaient accomplis dans le cœur du maître,
+dont elle parut se déclarer le partisan à outrance.<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span>
+Et comme les rencontres devinrent
+rares ou plutôt brèves entre Nora et son père,
+les deux chiens se voyaient peu, et passaient
+l'un près de l'autre avec de superbes airs d'indifférence
+et de dédain.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XIX">XIX</h2>
+</div>
+
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe plaignait de tout son cœur
+M<sup>lle</sup> Nora. «La pauvre enfant, songeait-elle, est
+dans une épouvantable situation. Elle est innocente,
+il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre
+côté, il est bien naturel que monsieur Mitry ne
+puisse plus la voir de sang-froid... Oh! c'est
+bien naturel.»</p>
+
+<p>Quand la bonté de M<sup>lle</sup> Marthe avait déploré
+les sentiments de M. Mitry pour Nora, l'égoïsme
+de M<sup>lle</sup> Marthe se mettait aussitôt à examiner
+les avantages qu'elle en pouvait retirer pour
+elle-même. Quels avantages? Tous. Et elle se
+gardait bien de rien faire pour mettre fin
+à un dissentiment gros de tant d'espérances.
+Et cependant, à la seule idée des souffrances
+qu'enduraient certainement le père et la fille,
+il arrivait que M<sup>lle</sup> Marthe, même lorsqu'elle
+était seule, fondait en larmes, mais c'était surtout
+quand elle causait de ces choses avec
+Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin,<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span>
+suffisamment bavard, de la bonté, d'ailleurs
+réelle, de son cœur.</p>
+
+<p>M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il
+avait convié, pour novembre et décembre, trois
+ou quatre amis à venir, à tour de rôle, chasser
+la bécasse à Cavalaire. Il pria M<sup>lle</sup> Marthe de
+s'occuper de ces réceptions. Il en faisait une
+sorte d'intendante. Elle y avait bien compté...
+Elle s'était même proposée.</p>
+
+<p>Un jour où M. Mitry avait appelé à grands
+cris Antoine et lui avait reproché l'état fâcheux
+où il trouvait son linge, M<sup>lle</sup> Marthe, pendant
+le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait
+plaintif:</p>
+
+<p>—Monsieur a dû se fâcher ce matin?...</p>
+
+<p>—Ah? vous avez entendu, mademoiselle?</p>
+
+<p>—J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous
+plaisait que ce qui vous a fâché aujourd'hui ne
+se renouvelle plus...</p>
+
+<p>—Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il
+faire?</p>
+
+<p>—M'autoriser à m'en occuper.</p>
+
+<p>—De tout mon cœur. Mais... ce sont de
+nouvelles fonctions, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Oh! monsieur! j'aime assez la maison
+aujourd'hui pour vous prier d'accepter simplement
+le service que j'offre.</p>
+
+<p>Le sentiment qui dictait ces paroles parut de
+bon aloi à M. Mitry. Depuis la terrible aventure
+des lettres, il était devenu, pensait-il, un
+de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span>
+eût reconnu un mensonge d'âme au seul son
+de la voix... Naturellement on lui aurait fait
+prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant
+plus de facilité qu'il se croyait plus sûr
+de sa clairvoyance.</p>
+
+<p>Il songea qu'il trouverait mille moyens de
+récompenser M<sup>lle</sup> Marthe et la présenta aux domestiques
+comme chargée désormais de les
+diriger.</p>
+
+<p>Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent
+bien vite qu'elle paraissait sévère pour mettre
+M. Mitry en confiance et qu'elle leur serait
+indulgente pour ne pas se les rendre hostiles...
+Et cela fit une excellente maison.</p>
+
+<p>M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait
+de rien. Pourvu que sa chambre fût en
+ordre, son linge en place, ses vêtements sous
+la main, ses chiens d'arrêt pansés et ses armes
+en bon état, il se montrait satisfait, indifférent
+à tout le reste.</p>
+
+<p>Contre Nora, il exerçait involontairement
+une sorte de persécution méticuleuse.</p>
+
+<p>Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée
+de se sentir inutile, l'avait jeté à terre dans des
+convulsions, frappé de congestion cérébrale, il
+ne sentait plus de grands emportements, mais
+il avait pris l'habitude d'exercer contre sa fille
+de petites et incessantes vengeances. Il se
+croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé
+naturel que l'ignorante petite fille le devinât,
+vînt au-devant de son désespoir, s'excusât<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span>
+d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se
+reconnût coupable d'être la fille d'une telle
+mère!</p>
+
+<p>Nora et lui, chacun se considérant comme
+l'offensé, gardaient leurs positions respectives.
+On eût dit que le malheureux fou ne comptait
+avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle
+plus de pénétration, plus de sagesse, plus de
+direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé
+d'une grande personne.</p>
+
+<p>Il lui arrivait cependant encore de tirer
+brusquement de sa poche le portrait de Thérèse,
+et de le contempler longtemps.</p>
+
+<p>—Elle est si belle, avec un air si noble et si
+pur!... Et tout cela, c'était fausseté!...</p>
+
+<p>Puis, en la regardant attentivement, il glissait
+aux souvenirs de la tendresse, et tout à coup
+baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu de
+désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour
+enfin.</p>
+
+<p>Un jour, comme il venait de presser ainsi
+sur ses lèvres le portrait chéri et détesté, Nora
+passa près de là. Il courut à elle sans rien dire.
+Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la
+taille, l'enleva de terre et l'embrassa follement,
+sur son cou, sur ses cheveux, sur ses joues,
+sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa
+faire avec une sorte d'épouvante, puis, à peine
+remise à terre, elle s'enfuit à toutes jambes.
+Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus
+tendres que la colère et les coups. Elle avait<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span>
+raison. Ce n'était pas son père qui venait de
+l'embrasser, non pas même le mari, mais
+l'amant de Thérèse. Si elle eût pu le comprendre,
+cela lui aurait fait moins mal. Mais
+elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions
+déformait son âme. C'est un amour
+viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait dû,
+le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander
+l'histoire de Cendrillon.</p>
+
+<p>Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion
+noire, ne songeait à rien de tout cela.</p>
+
+<p>Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle
+n'était plus qu'un fantôme. Le fantôme était
+traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XX">XX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Apprendre à lire, à écrire, à compter, un
+peu d'histoire sainte et pas beaucoup de géographie,
+et à se tenir droite à table,—voilà le
+programme d'études de M<sup>lle</sup> Nora.</p>
+
+<p>Ce programme n'est pas chargé et comme
+on a du temps devant soi pour le réaliser,
+comme son institutrice n'est pas pressée d'en
+finir, M<sup>lle</sup> Nora a beaucoup de temps pour
+jouer.</p>
+
+<p>Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,»
+dit l'institutrice. A la vérité, c'est une
+enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu, à
+huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a
+été trahie, puis abandonnée par un homme, qui
+est son père.</p>
+
+<p>Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de
+Jupiter... Comme on compte sur Jupiter, on
+permet à Nora de courir seule dans le parc et
+même un peu au dehors. On sait très bien que
+Jupiter ne la laisserait pas se perdre dans la<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span>
+montagne ou se noyer dans la mer. A preuve
+qu'un jour où elle était tombée, le nez contre
+terre, il l'a saisie dans sa gueule, et l'a tranquillement
+rapportée à la maison. C'était si drôle
+qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore
+parfois, sans que jamais son œil perde sa
+fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.</p>
+
+<p>Elle se promène dans les bois de chênes-lièges
+aux troncs rougeâtres; elle écoute, durant
+des heures, assise près de Jupiter, la grande
+plainte ondulante des pins, qui répond au bruit
+de la mer; elle regarde la grève immense et
+triste, où vient mourir la vague roulée sur
+elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines,
+voiles éployées, qui s'en vont tout là-bas,
+elle ne sait où, dans des pays que nomme
+très bien M<sup>lle</sup> Marthe quand elle ouvre un
+atlas... Le vent passe, les arbres chantent, la
+mer murmure, les voiles disparaissent, et la
+petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert
+sur le vide, tout noir sans doute, où vont les
+mamans, quand elles sont mortes....</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXI">XXI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de
+Fresnay. Il a trente-six ans. C'est un diplomate.
+Il est riche, il aime les femmes.. Il en est
+aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant
+jamais rien promis. Et à travers sa double
+carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé
+en lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a
+héritée de sa mère.</p>
+
+<p>C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry
+l'a rencontré à Paris dernièrement et s'est dit
+tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a
+ajouté tout haut:—Aimes-tu la chasse à la
+bécasse, toi?</p>
+
+<p>—C'est la seule chasse honorable.</p>
+
+<p>—Alors, viens me voir à Cavalaire, fin
+novembre.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui.</p>
+
+<p>Il est bien fait de sa personne, ni trop grand
+ni trop petit, avec une barbe brune, légère, naturellement<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span>
+courte et très souple, sous laquelle
+on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il
+n'a pas de monocle, et pas d'épingle à ses cravates.
+Rien dans son costume ne le distingue
+d'un autre homme bien mis. Seulement il y a
+dans sa démarche on ne sait quelle grâce ferme
+qui révèle sa nature essentielle. On devine que
+cet homme fut élevé par des femmes et que,
+aimé des femmes, il a su les aimer sans les faire
+trop souffrir. Il est sensuel sans rien de brutal.</p>
+
+<p>Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée.
+Le matin il est parti pour la chasse avec
+Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour
+de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans
+le grand hall. Il a des guêtres de cuir, boutonnées
+exactement. Une blouse serre sa taille, pas
+trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur
+la table près de lui. Son fusil est au râtelier au-dessus
+de sa tête. Nora entre, suivie, comme
+toujours, de Jupiter et de M<sup>lle</sup> Marthe.</p>
+
+<p>—Ta fille? interroge Guy.</p>
+
+<p>François Mitry devient pâle... M<sup>lle</sup> Marthe
+voit toujours ces choses-là.</p>
+
+<p>—Oui, dit-il, ma fille.</p>
+
+<p>Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils
+s'aiment bien.</p>
+
+<p>Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le
+trouve à son goût. Il n'a pas l'air d'un monsieur
+des villes, d'abord. Son costume va bien avec
+tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle
+aime, avec les bois, les rochers, les chiens.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span></p>
+
+<p>Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et
+tend les deux siennes, toutes petites, aussitôt
+saisies et comme perdues dans les deux mains,
+fines pourtant, de son grand ami de tout de
+suite.</p>
+
+<p>—Et vous vous appelez, mademoiselle?...</p>
+
+<p>—Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance
+pleine de fierté.</p>
+
+<p>—Oh! mademoiselle! s'exclame M<sup>lle</sup> Marthe
+d'un ton de sanglant reproche. Est-ce qu'on
+tutoie les messieurs, comme ça, sans même les
+connaître?</p>
+
+<p>—S'ils le veulent bien! réplique effrontément
+Nora.</p>
+
+<p>—Je m'appelle Guy, petite Nora.</p>
+
+<p>—C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours
+assurée.</p>
+
+<p>Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy!
+Guy!...» On dirait un gazouillement.</p>
+
+<p>Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre
+de belles dents, aussi blanches que celles
+de Jupiter.... Nora se met à rire également, avec
+abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle
+n'a pas été aussi heureuse.... Mon Dieu oui! elle
+riait ainsi avec sa mère—mais pas depuis....</p>
+
+<p>Guy trouve Nora charmante; il regarde ses
+beaux yeux, passe sa main sur ses beaux cheveux,
+embrasse ses joues pâles... il voudrait
+bien que Nora fût sa fille.</p>
+
+<p>—Tu es heureux toi, dit-il avec émotion,
+d'avoir à toi ce petit diamant noir....</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p>
+
+<p>Et il la prend sur ses genoux.</p>
+
+<p>François Mitry fronce les sourcils.... Que
+Guy ait retrouvé cette expression pleine de
+tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent
+pour lui la fille et la mère, cela le
+blesse.</p>
+
+<p>—Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie...
+dit-il. Nora, laissez monsieur!... Allez, laissez-nous,
+Nora!</p>
+
+<p>Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec
+force.</p>
+
+<p>—Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les
+beaux enfants... quand ils sont sages, corrige-t-il
+bien vite.</p>
+
+<p>Mais Nora comprend très bien que la sagesse
+des enfants, ce n'est pas la même chose pour
+Guy et pour M<sup>lle</sup> Marthe.</p>
+
+<p>Elle est occupée en ce moment, M<sup>lle</sup> Marthe,
+à attirer Jupiter au dehors. Elle a renoncé depuis
+longtemps à lui donner des ordres. Elle
+lui offre des friandises pour le mettre à la porte
+avec sécurité.</p>
+
+<p>Guy s'aperçoit de ce manège.</p>
+
+<p>—Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut
+renvoyer Jupiter? Laissez-le là, je vous en prie.
+Mes chiens, à la campagne, ont toujours leur
+place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur
+qu'un chien.</p>
+
+<p>Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec
+une surprise ravie.... Il y a donc au monde
+quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span>
+souhaite entendre,—et quelqu'un d'assez fort
+pour le faire écouter!</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille....</p>
+
+<p>—Voyons, Nora! dit François Mitry, nous
+voulons causer!</p>
+
+<p>Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester.
+Il sait que les parents veulent être seuls
+maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à terre,—et
+les deux hommes se lancent dans une conversation
+à perte de vue sur les qualités comparées
+du gordon-setter et du pointer.</p>
+
+<p>Tout à coup, M<sup>lle</sup> Marthe pousse un cri
+d'horreur.</p>
+
+<p>—Est-il possible!... Nora!—Nora, finissez!</p>
+
+<p>Nora est allée prendre, dans la grande coupe,
+toutes les violettes fraîches que le jardinier a
+cueillies ce matin, et, hissée sur un escabeau,
+derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans
+le col du jeune homme, sous sa nuque.... Cela
+dure depuis un moment et Guy ne dit rien. Il
+reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées.
+Cela l'empêche bien un peu d'écouter
+François Mitry, mais cahin-caha il répond.</p>
+
+<p>En entendant crier M<sup>lle</sup> Marthe, Nora se
+dépêche et une grande poignée de violettes
+disparaît tout entière dans le cou de son grand
+ami nouveau.</p>
+
+<p>—Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous
+assure, ajoute-t-il en souriant, que cela ne m'a
+fait aucun mal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p>
+
+<p>Et, se retournant, il saisit la mignonne par la
+taille dans ses deux mains, la soulève et l'embrasse
+sur ses grands yeux qui se ferment....
+Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme,
+elle s'y appuie; elle y retrouve l'impression des
+caresses paternelles perdues; la petite joue
+cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu;
+et tout contre l'oreille de cet étranger qui plaît
+à son cœur, l'enfant, un peu rusée, de façon à
+n'être entendue que de lui, a murmuré:</p>
+
+<p>—Je vous aime bien, vous!</p>
+
+<p>—Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de
+tendresse féminine.</p>
+
+<p>Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute,
+un peu bas, lui aussi, sans y prendre garde:</p>
+
+<p>—Et pourquoi?</p>
+
+<p>—Parce que vous êtes bon! répond-elle
+d'une voix fondue dans la joie d'aimer encore.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Larmes de la morte,—où coulez-vous maintenant?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXII">XXII</h2>
+</div>
+
+
+<p>On passa dans la salle à manger. Nora, à sa
+place habituelle, celle de sa mère, avait Guy de
+Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche.</p>
+
+<p>C'était la première fois, depuis la mort de
+Thérèse, qu'un étranger s'asseyait à cette table.
+François Mitry fut surpris de l'importance que
+donnait à Nora la présence de Guy à sa droite.
+Nora avait pris d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait
+quel air de grande personne fière, un peu hautaine
+même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était
+donc plus la petite fille écrasée sous les justes
+sévérités du père outragé! Il sembla à Mitry que
+Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie
+et l'orgueil le bravaient donc en face! Le
+mensonge de Thérèse cessait d'avoir honte!</p>
+
+<p>—Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à
+Marthe tandis que le service commençait, je
+ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt donner
+à une enfant une place de femme....</p>
+
+<p>Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span>
+sourcil, et attendit. Guy fut frappé de son côté
+et devint attentif.</p>
+
+<p>François Mitry poursuivait:</p>
+
+<p>—Surtout quand nous avons des invités,
+il me paraîtrait naturel autant qu'utile, mademoiselle,
+que vous fussiez à la place de Nora,
+puisque, maintenant, c'est vous qui dirigez la
+maison.</p>
+
+<p>Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied,
+comme un petit cheval en colère. Elle avait,
+d'un mouvement imperceptible qui devenait
+une insolence d'habitude, haussé son épaule
+droite, ou plutôt tressailli de l'épaule, bien
+malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni
+personne, mais le vide; et ses yeux fixes dardaient
+son regard noir.</p>
+
+<p>Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande
+voulait remplacer la mère et elle y
+parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la
+tourmenterait toujours davantage.... Pauvre
+mignonne, si jolie, si petite, si intéressante!...
+Il n'était pas avec François Mitry en des termes
+d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet
+une conversation où il offrirait des conseils;
+mais il se souciait peu de déplaire à Mitry et
+même de ne plus le revoir....</p>
+
+<p>Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à
+haute voix une réflexion destinée à éclairer le
+père, à protéger l'enfant.</p>
+
+<p>—Mademoiselle Marthe, dit-il,—d'un ton
+si gracieux que seule la grâce en était frappante,—mademoiselle<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span>
+Marthe ne consentirait
+pas, j'en suis sûr, à déposséder l'enfant, qui
+paraît tenir à cette bonne place en face de son
+papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de
+petite reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette
+bonne place.</p>
+
+<p>Il ajouta en souriant:</p>
+
+<p>—Je suis très fier, moi, d'être à sa droite....</p>
+
+<p>François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque
+chose d'un malheur qu'il voulait cacher, et ne
+répondit rien.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe se promit bien de conquérir le
+plus tôt possible une place si disputée, et symbolique.</p>
+
+<p>Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit,
+sous la table, se glisser et s'appuyer sa main mignonne....
+Un peu d'hypocrisie lui venait donc,
+que lui apprenait la terreur sous laquelle on la
+maintenait. Pour éviter les querelles, elle
+se mettait donc à se cacher, à mentir en
+action!</p>
+
+<p>Guy, navré, prit cette main, la posa sur la
+table et, sans cesser de la presser sous la sienne,
+il dit en manière de réflexion générale:</p>
+
+<p>—Il faut avoir le courage de montrer ce
+qu'on pense, toujours!</p>
+
+<p>Sur le mot <i>toujours</i>, il regarda fixement
+Nora qui le regardait aussi. Elle baissa ses
+yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite
+main pour fuir la sienne. L'enfant avait
+compris; il se sentit heureux et porta à ses lèvres<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span>
+la main mignonne, en ajoutant encore, sur le
+ton dont on parle aux tout petits:</p>
+
+<p>—On est bien plus fier, après!</p>
+
+<p>Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse,
+l'indomptable petite Nora avait un maître.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora
+se retrouva seule. Et son cœur fut bien forcé
+d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui
+dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne
+pas pleurer qu'elle y parvint. Il monta avec
+Mitry dans la charrette anglaise qui les emmenait
+à Hyères; et quand Guy disparut au tournant
+de la route, elle ne retrouva point de larmes.
+La révolte et la fierté l'endurcissaient
+toujours davantage. Dans ce cœur de diamant,
+teinté de sombre, il n'y avait point de molle
+tendresse, mais une étincelle d'amour, une
+flamme de regret et de désir,—inextinguible,—y
+veillait.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXIII">XXIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Guy avait fort bien deviné. L'Allemande
+avançait sans trop de peine. Elle était même
+assez avancée.</p>
+
+<p>De la confiance d'amour, des sentiments
+nobles, du désir de rester digne de ce qu'on
+aime, qui sont les fruits de la confiance, François
+Mitry, volontairement, n'avait rien gardé.
+Il s'était dit, après avoir appris la trahison de
+Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout
+est mensonge et bassesse, vivons au hasard!»
+Il avait quelque chose du malheureux qui, pour
+se consoler d'un chagrin domestique, se fait
+ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir,
+voir, pour soi-même, quelques amis avec leurs
+femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec
+leurs femmes,»—voyager parfois, courir les
+hôtels et les pensions de famille dont les corridors,
+la nuit, en voient de si drôles;—rendre
+visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,—c'était
+là son plan. Il avait même admis l'idée<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span>
+de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si
+cela lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour.
+Nora, il ne tarderait pas à la mettre en pension.
+Et M<sup>lle</sup> Marthe s'en irait, ou bien, à sa guise, deviendrait
+définitivement son intendante. Elle
+avait des idées sur l'ordonnance d'une maison,
+M<sup>lle</sup> Marthe; elle lui serait commode, et si elle
+se mettait, bien soignée comme elle l'était, à
+prendre un peu d'embonpoint, seulement un
+peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi n'aurait-elle
+pas son heure?</p>
+
+<p>Il pensait tout cela rageusement. C'était sa
+vengeance contre Thérèse. Il s'abandonnait.</p>
+
+<p>Quant à M<sup>lle</sup> Marthe, il entrait aussi dans ses
+projets à elle de prendre quelque embonpoint,
+et, en quelques mois, elle y avait presque réussi,
+de sorte qu'un beau matin de printemps, après
+une nuit bien dormie, à la suite d'une chasse
+heureuse et excitante,—M. Mitry s'aperçut que
+la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître
+anglaise.</p>
+
+<p>Il communiqua ses réflexions à M<sup>lle</sup> Marthe
+en personne, qui rougit, baissa les yeux, et s'en
+fut, comme Galatée, derrière le saule, où il
+la rattrapa sans peine.</p>
+
+<p>A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous
+aime» dans les trois langues, qui sont: l'allemand,
+le français, l'anglais,—et il put se griser à
+son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités.
+Il trouva, pour l'instant, cela plus
+commode, et s'y tint.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p>
+
+<p>—Elle me trompera avec Antoine peut-être,—ricanait-il
+parfois, en se promenant solitaire
+sur la grève ou dans la colline,—mais
+si elle se fait pincer, vrai, ça sera amusant; je
+ne serais pas fâché de faire payer à l'une d'elles,
+fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la
+fausseté de toutes les autres!</p>
+
+<p>Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de
+la sottise romantique d'un étudiant, son camarade,
+qui, trompé par sa maîtresse, payait des
+filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses.</p>
+
+<p>—Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui
+être un vrai plaisir!</p>
+
+<p>Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le
+beau, le puissant François Mitry d'autrefois.
+Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques chiffons
+de papier liés d'une ficelle et vainement
+jetés au feu. Il faut croire aussi que la maladie
+avait, dans son cerveau, laissé quelque trace
+indéfinissable, mais agissante et amoindrissante...
+De loin en loin encore, il se surprenait
+à répéter, comme on répète un air obsédant,
+évocateur de tout un passé, ces mots incohérents:
+«... Les chiens courants, les chiens courants
+me l'ont prise!» Et, pendant une seconde,
+l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur
+les choses, était celui d'un véritable fou.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXIV">XXIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Guy n'est pas encore oublié, mais son image
+s'efface peu à peu dans la mémoire de la fillette.
+Il a traversé son petit enfer, comme une apparition
+secourable; puis, Nora est retombée à
+ses fantômes. Elle doit se défendre toute seule
+et, personne n'étant là pour lui faire sentir la
+noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper
+aux surveillances, elle les trompe par un
+mensonge, en fait ou en parole. On corrompt
+sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la
+fausseté.... Et véritablement est-elle coupable?
+Non, pour sûr, et Guy, s'il voyait cela, la
+reprendrait sans la gronder trop, la guiderait
+avec l'intelligence de la tendresse et de la pitié.</p>
+
+<p>La grande consolation de Nora ce sont les
+promenades dans la colline ou sur la grève
+avec Jupiter.</p>
+
+<p>Grâce à ces promenades elle a fini par connaître
+trois ou quatre enfants, garçons ou filles,<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span>
+avec qui on joue dans les sables, dans les herbes,
+dans les bois... Fréquentations dangereuses.
+Ce sont de petits paysans, il est vrai, au corps
+sain et robuste, et parlant avec naturel des
+choses de la nature, mais de toutes les choses;
+et deux ou trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités
+s'éveillent décidément, enseignent
+leurs petits camarades.</p>
+
+<p>Pour rejoindre en secret ses compagnons,
+aux rendez-vous fixés, tantôt sous le grand
+Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous
+l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le
+ravin profond, qui, descendu de la montagne
+aboutit à la grève même, Nora invente mille
+stratagèmes, et la parfaite pureté de son
+cœur se ternit déjà. Il y a sur le diamant, un
+peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle
+déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le
+brouillard de ces légères souillures,—oh!
+très légères!—mais hélas! déjà graves par
+rapport à la petitesse et à l'âge de la triste et
+jolie enfant.</p>
+
+<p>Jupiter est naturellement de toutes les parties.
+Et comme on ne laisserait pas sortir Nora sans
+Jupiter, elle l'aime un peu maintenant par
+intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres
+amis, et parce qu'il permet qu'on se trompe sur
+la vraie raison de ses sorties. Nora, dans sa
+solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a
+trouvées une à une, puis calculées et combinées.
+Oui le diamant noir est terni. L'affection de<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span>
+Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même.</p>
+
+<p>Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable
+avec le brave chien, c'est surtout, maintenant,
+parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses petites
+intrigues.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXV">XXV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Un matin Nora surprit M<sup>lle</sup> Marthe en train
+de faire un coup d'État.</p>
+
+<p>Après avoir insidieusement consulté M. Mitry,
+qui avait répondu: «Faites ce que vous voudrez,»
+M<sup>lle</sup> Marthe était allée à la salle à manger,
+et elle retirait de leur place habituelle
+la timbale d'argent, le couvert et la serviette
+de Nora... L'heure, pensait-elle, était venue.</p>
+
+<p>Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement,
+courut remettre les choses en place.</p>
+
+<p>—Eh bien, mademoiselle, que faites-vous!
+s'écria l'Allemande décontenancée à la fois et
+furieuse.</p>
+
+<p>—Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix
+pétillante, l'œil étincelant, la bouche mince, les
+doigts crispés.</p>
+
+<p>Et elle s'assit sur sa chaise, résolument.</p>
+
+<p>—Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner;
+on n'a pas sonné la cloche... Quittez la table
+tout de suite! ordonna l'institutrice en colère.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span></p>
+
+<p>—Quand vous aurez quitté la salle à manger!
+dit l'enfant dont les pieds se crispèrent sur
+les barreaux de la chaise.</p>
+
+<p>Jupiter, impassible, entra et vint se coucher
+à ses pieds.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe osa prendre Nora par le bras et
+la tirer violemment à elle.</p>
+
+<p>L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres
+et les carafes chancelèrent; deux assiettes glissèrent
+et se brisèrent à grand bruit sur le
+parquet.</p>
+
+<p>—Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora
+hors d'elle, toute crispée... Ne me touchez
+pas!</p>
+
+<p>Elle trépignait. Et comme M<sup>lle</sup> Marthe, perdant
+toute retenue, la saisissait enfin par les
+deux épaules:</p>
+
+<p>—Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme
+elle eût crié: «Maman!» ou bien encore
+comme elle eût crié: «Guy!»</p>
+
+<p>Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la
+robe neuve de M<sup>lle</sup> Marthe, et il y pratiquait
+consciencieusement un trou raisonnable.</p>
+
+<p>François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra:</p>
+
+<p>—Mademoiselle a ordonné à son chien de
+me mordre, grinça M<sup>lle</sup> Marthe. Voyez plutôt!</p>
+
+<p>Elle étalait sa robe.</p>
+
+<p>François Mitry s'avança sur la petite. Le
+colosse leva la main. Devant lui, l'enfant, la
+tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté,
+jetant une flamme sombre, les pieds écartés et<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span>
+crispés, sa noire chevelure grésillante sur son
+dos, la narine frémissante et bien ouverte, se
+planta d'un air de défi.</p>
+
+<p>—Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement.</p>
+
+<p>Elle ne tutoyait plus jamais son père.
+Dans ce petit visage enfantin, la figure de la
+femme faite, le visage de la morte, distinctement
+apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il
+allait tuer!</p>
+
+<p>Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter,
+debout, aussi grand que l'homme, avait appuyé
+ses deux larges pattes sur les deux épaules du
+géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage,
+montrait toutes ses dents avec un grondement
+sourd.</p>
+
+<p>L'homme, non sans raison, sentit la peur.</p>
+
+<p>—A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter!</p>
+
+<p>—Au secours!... Jupiter! hurlait M<sup>lle</sup> Marthe
+devant la porte ouverte, par où elle se décida
+à fuir, sous couleur d'appeler plus utilement...</p>
+
+<p>—A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte
+voix, François Mitry tout pâle, les deux bras
+tendus, les deux mains crispées vainement sur
+la gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un
+pouce.</p>
+
+<p>Cela dura quelques secondes, qui furent
+longues.</p>
+
+<p>Alors, la voix fluette et radoucie de Nora
+murmura: «Ici, Jupiter!» et la lourde bête,<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span>
+retombant paisible sur ses quatre pieds, vint
+reprendre sa place derrière l'enfant.</p>
+
+<p>Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau,
+par François Mitry, à des amis qui habitaient
+Cannes et qui demandaient depuis longtemps
+un fils de Junon et de Jupiter. Un matin,
+en s'éveillant, Nora appela son chien et ne le
+trouva plus.</p>
+
+<p>On lui expliqua son absence. Ce fut une crise
+terrible. Elle versa, disait Catri, toutes les
+larmes de son corps. Elle frappa du pied, poussa
+des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains,
+finalement tomba en convulsions.</p>
+
+<p>—Cela passera, dit François Mitry. Je ne
+pouvais pourtant pas me laisser dévorer par
+un animal enragé, pour faire plaisir à cette
+enfant!</p>
+
+<p>Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se
+calmer. Honteuse d'avoir donné à tout le monde
+le spectacle de sa douleur et de son humiliation,
+elle devint plus farouche, plus sombre que
+jamais. Elle chercha les coins les plus obscurs
+du parc, car on ne la laissait plus sortir dans la
+libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait
+en elle, contre tout le monde, une sourde
+haine.</p>
+
+<p>Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans
+chien,—pensait à Guy quelquefois encore et
+pensait souvent à mourir.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXVI">XXVI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Trois semaines plus tard, un matin, Nora
+trouvait grand'ouverte la porte du parc et s'esquivait.
+Elle s'assura que personne ne la guettait,
+et quand elle en fut certaine, elle se mit à
+courir tout d'un trait, afin de mettre beaucoup
+d'espace entre elle et les grilles de ce parc qui
+lui était devenu une prison.</p>
+
+<p>Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper
+à la leçon de la matinée et à la vue de sa
+gouvernante; insouciante des reproches que
+devait lui attirer son escapade, puisque, sage
+ou non, elle avait toujours à subir les mêmes
+remontrances.</p>
+
+<p>Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses
+regards sur la mer, sur les collines les plus lointaines,
+afin de reprendre possession du monde
+qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu
+Jupiter.</p>
+
+<p>Tout à coup, en reportant ses yeux sur la
+grève, elle aperçut, au loin, courant vers elle,<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span>
+un grand chien...—«Junon», pensa-t-elle.
+Junon, en effet, se mêlait, depuis le départ de
+Jupiter, d'être aimable parfois avec Nora qui,
+par distraction sans doute, la caressait un peu,
+puis retirait sa main brusquement et la renvoyait.</p>
+
+<p>... «Mais Junon est à la maison, couchée en
+travers de la porte de mon père... Je viens de
+la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait
+Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais
+si, c'est Jupiter!»</p>
+
+<p>Elle appelle à tue-tête:</p>
+
+<p>—Jupiter!</p>
+
+<p>Le chien est maintenant tout proche. Un
+bout de grosse corde traîne à son collier...
+c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»...
+Il est sept heures du matin. Le chien
+a dû courir toute la nuit, il a profité de la
+pleine lune, il a suivi la mer dans la direction
+opposée à celle qu'on lui a fait prendre pour
+l'emmener, il s'est dit qu'en suivant toujours,
+toujours, le bord des vagues, il retrouverait la
+plage chérie où marche sans doute, triste et
+pensant à lui, et l'appelant, sa petite maîtresse.
+Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans
+le sommeil il en rêvait, et ses nouveaux maîtres
+le voyaient, alors, pris de petits tressaillements,
+aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et
+plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!»
+Il ne s'était donc pas trompé! Elle l'appelait en
+effet, la voix frêle qu'il entendait sans cesse<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span>
+dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente
+lieues; il est pantelant. Sa langue pendante palpite
+et sue. Qui l'aurait vu, de jour, courir
+ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de
+fusil, comme un animal enragé... Enfin, la
+voilà!</p>
+
+<p>Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute
+pâle et toute tremblante. Il la renverse sur le
+sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits doigts
+crispés d'amour tiennent les grands poils
+fauves de la bête. Le petit visage amaigri, si
+menu, si blanc, sent le souffle ardent de
+l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide
+de la langue qui l'enveloppe. Il lèche le
+cou délicat. Elle baise le museau noir. Les
+dents redoutables, prennent, dans une caresse,
+les cheveux, épais, tout épars, et les pressent,
+les mâchent, les mordillent. Le nez
+de la bête fouille dans la chevelure et la respire.
+Un grand bonheur d'aimer secoue ces
+deux êtres, l'humble animal et la fille des hommes,
+qui, dans cette seconde, ont deux cœurs
+tout pareils, fondus, gonflés et crevant d'une
+émotion toute semblable. L'enfant qui s'est
+relevée retombe sous une nouvelle poussée de
+l'animal. De nouveau ils s'enlacent et se roulent
+ensemble. M<sup>lle</sup> Marthe accourue s'effraie à
+voir, de loin, se tordre sur la grève une
+masse bizarre, bondissante et grouillante, où
+deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs,
+qui battent l'air, apparaissent parfois, mêlés<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span>
+aux quatre énormes pattes fauves de Jupiter
+qui, se relevant à la fin, jappe,—vers le ciel
+et vers la mer,—sa joie retrouvée.</p>
+
+<p>Alors, M<sup>lle</sup> Marthe approche, et comprend
+tout. Elle aide Nora à enlever le bout de corde
+rompue que Jupiter traîne à son cou.</p>
+
+<p>Ce bout de corde, Nora veut le garder...</p>
+
+<p>—Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe comprend qu'en présence de Jupiter
+la prudence est commandée, aujourd'hui
+plus que jamais.</p>
+
+<p>Elle se contente de prier M<sup>lle</sup> Nora d'être
+bien sage, maintenant qu'elle a retrouvé son
+chien, et de venir changer de vêtements, car
+les siens sont tout souillés, déchirés çà et là
+par la dent du brave animal...</p>
+
+<p>Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en
+route, M<sup>lle</sup> Marthe raconte plusieurs histoires
+de chien, vraiment extraordinaires et parfaitement
+authentiques. Elle s'étonne, au fond, de
+cette puissance d'amour. Elle n'y comprend
+rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont des
+bêtes et l'instinct n'est pas la raison».</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe est persuadée qu'elle est un être
+supérieur à Jupiter. Des livres le lui ont dit.
+Elle l'a cru.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>A midi, quand François Mitry revient de la
+chasse, Catri accourt lui dire, à la grille du parc:</p>
+
+<p>—Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span></p>
+
+<p>—Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers
+m'ont conté la scène, dit François Mitry
+désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète
+enfin de voir Nora maigrir, dépérir si
+rapidement...</p>
+
+<p>—Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle
+dit qu'elle ne se mettra à table avec monsieur
+que si monsieur accepte Jupiter, dès aujourd'hui
+et pour toujours, dans la salle à manger.</p>
+
+<p>François Mitry ne peut s'empêcher de sourire
+tristement.</p>
+
+<p>—Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un
+ultimatum?</p>
+
+<p>—Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit
+Catri, mais nous connaissons tous mademoiselle,
+et si on la contrarie encore aujourd'hui,
+pour sûr elle aura des convulsions comme le
+jour où Jupiter est parti...</p>
+
+<p>—C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez
+pas.</p>
+
+<p>Et comme il a besoin d'approbation pour
+le passé:</p>
+
+<p>—Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait
+me dévorer, n'est-ce pas Catri?</p>
+
+<p>—Oh certes, non! monsieur!</p>
+
+<p>—Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une
+bête intelligente... il aura compris. Dites à
+mademoiselle que je le pardonne...</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora
+qui a su défendre et garder la place d'honneur,
+celle de sa mère, le grand terre-neuve désormais,<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span>
+majestueusement assis sur son derrière,—sa
+queue frappant le parquet à petits coups
+heureux,—attend la bouchée de pain, mouillée
+de sauce odorante, que lui offre de temps en
+temps sa petite maîtresse,—satisfaite de
+n'être plus assise à côté de M<sup>lle</sup> Marthe, puisqu'elle
+en est séparée par l'imposante figure
+de Jupiter.</p>
+
+<p>Seulement François Mitry, à sa droite, fait
+asseoir Junon tous les jours. Et, de la sorte,
+M<sup>lle</sup> Nora trône, d'un air triste et hautain,
+entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans
+y mettre malice, «les deux personnes que j'aime
+le mieux».</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXVII">XXVII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le programme qu'il s'est tracé, François
+Mitry l'a suivi. Depuis trois ou quatre ans il
+reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de
+tous les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes
+visites à Monaco; il joue, gagne ou
+perd, va revoir Paris où il passe un mois, six
+semaines, dans les cafés, les théâtres et les
+restaurants de nuit. Sa villa de Cavalaire est
+son quartier général; il vient s'y refaire. Un
+bruit de bouchons de champagne le suit, ici et
+là-bas. M<sup>lle</sup> Marthe est gouvernante-maîtresse
+et compte bien se pousser jusqu'au mariage,—mais
+la présence de Nora la gêne.</p>
+
+<p>Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit
+trop de choses, au gré de la gouvernante générale.
+On rencontre ses yeux dans tous les coins,
+et il y a des moments où cela est désagréable.
+De plus il est nuisible à la bonne éducation
+d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies
+<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span>des grandes personnes. M<sup>lle</sup> Marthe le pense et
+le dit ingénument. M. Mitry répond qu'il réfléchira.</p>
+
+<p>Mettre Nora en pension, il y a beau temps
+que cette question a été débattue; il y songea
+tout de suite après sa terrible découverte, mais
+un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de
+l'image vivante de Thérèse, aimée à la fois et
+haïe. Puis, peu à peu, à mesure que la brouille
+sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a
+tout de même gardé et désiré garder l'habitude
+de voir dans sa maison cette petite figure
+blanche et brune, douloureuse et froide, aux
+grands yeux. Elle est sa douleur chérie, il la
+fait souffrir souvent et c'est avec délices. Sa
+vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous
+deux tiennent à leur peine, parce qu'elle fait
+revivre en eux une morte qui si longtemps
+les rendit heureux.</p>
+
+<p>Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait
+à Nora: on lui a appris à aimer la douleur, les
+lancinements des blessures, les vains élancements
+vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque
+le désir des consolations, toutes les images
+de volupté qui apparaissent si blanches, comme
+éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des
+longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie
+commune lui est insipide. Le monde, déjà, lui
+paraît bête. Elle se sent une petite héroïne de
+souffrance et d'amour. Elle appelle le drame
+autour d'elle. Elle le fait rêver, elle l'inspire.
+Elle fera naître des fatalités sitôt que la vie se<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span>
+mettra à la traiter banalement. Son âme est
+un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans
+la tempête, parce qu'ils l'accompagnent. On peut
+croire qu'ils l'annoncent. Allez dire au courlis
+de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage
+éclate, lorsque le feu du ciel raye les eaux
+partout ruisselantes; il ouvre son aile, au contraire,
+et tous les horizons déchirés connaissent
+sa longue plainte qui est un cri d'amour.</p>
+
+<p>François Mitry n'entre plus dans la chambre
+mortuaire, mais Nora y va bien souvent.
+Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette
+chambre, quels dialogues peuvent s'échanger,
+on ne sait, mais ils durent longtemps. Et Catri
+a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup
+mademoiselle aujourd'hui. Elle est chez madame.</p>
+
+<p>Quand les étrangers affluent à la villa, Nora,
+la plupart du temps, disparaît; sauf à l'heure
+des repas, on ne la voit guère ces jours-là;
+elle est chez madame. Mais, à table, elle continue
+à occuper fièrement sa place de maîtresse
+de maison.</p>
+
+<p>Hélas! elle y entend des choses étranges.
+Sous prétexte que les enfants ne peuvent pas
+comprendre, on raconte en sa présence, à mots
+à peine couverts, avec de bons rires, le scandale
+à la mode. Et l'amertume de Mitry, son
+scepticisme bête formulent souvent des conclusions
+comme celle-ci: «Toutes les femmes
+sont menteuses, infidèles, intrigantes; la meilleure<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span>
+ne vaut rien.» Il se tourne vers M<sup>lle</sup> Marthe
+avec une galanterie de sous-officier pour ajouter
+platement: «Sauf, bien entendu, celles qui
+sont présentes.»</p>
+
+<p>Et puis, il y a les intrigues de «vie de château»,
+que Nora devine; les promenades dans
+les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous
+des vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit.
+La petite baronne voisine avec le vicomte,
+le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur
+avec la colonelle.</p>
+
+<p>A la suite des femmes mariées, il est venu
+des jeunes filles modernes. Elles ont souri de
+l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de
+la déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des
+«colles» sur le baiser, le sourire et le reste.
+On lui a raconté le fleurt de Gontran et de
+Berthe—un vrai scandale d'enfants. «Pincés
+par la grand'maman, ma chère! c'est exquis.»
+Les polissonneries de pensionnat ont pénétré
+dans le parc entouré de grilles où Nora aurait
+dû pousser comme une fleur sauvage, vierge du
+vent sali qui a traversé les villes... La saine
+nature lui eût appris, de bonne heure peut-être,
+l'amour entier, mais tel que le connaissent
+les plantes et les bêtes, simple et grave. La voix
+des civilisées lui apprend comment on peut
+rire de ce qui fait souffrir et pleurer, naître et
+mourir....</p>
+
+<p>Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser»
+avant d'être vieille, accident qui arrive aux<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span>
+filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce qu'il
+faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite
+sagesse du monde des preuves trop vagissantes
+du goût qu'on a pour le plaisir.</p>
+
+<p>Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs
+mamans, en route pour Monte-Carlo, ont amenées
+à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux
+commentaires sur bien des choses que les petits
+paysans du voisinage et les bêtes lui avaient sainement
+apprises. Elle sait aujourd'hui comment
+ces choses sont déshonorées par la vie artificielle
+des villes et les imaginations citadines. Les
+conversations des belles dames lui ont fait plus
+de mal que les livres lus en cachette sans choix,
+au fond de la bibliothèque où Mitry n'entre
+jamais et dont Nora, sournoisement, garde
+accrochée derrière un cadre, dans sa chambre,
+une clef dérobée.</p>
+
+<p>Elle a douze ans, et l'imagination vive et
+sombre, l'aspiration vers des bonheurs vagues
+qui puissent la payer d'une vie si triste et qui
+déjà lui semble longue! Elle a lu <i>Paul et Virginie</i>,
+elle a lu <i>Manon Lescaut</i>, elle a pleuré
+sur les malheurs de <i>René</i>; et les vastes mélancolies
+de Chateaubriand et de Lamartine chantent
+pour elle, le soir, dans le bruit des vagues
+éternellement entendu.</p>
+
+<p>Avec ses petits compagnons rustiques, elle
+court les bois, elle grimpe au sommet des collines;
+et les genêts épineux mordent ses
+jambes. Un jour, comme une épine est restée<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span>
+sous son bas, au-dessus de sa cheville, il a
+fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit
+Maurin, le fils du braconnier, qui va sur ses
+quatorze ans, un joli gaillard, bien sain et bien
+fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu
+le sang de la plaie «pour empêcher le mal de
+s'envenimer». Un trouble délicieux a oppressé
+leur cœur à tous deux. L'existence sauvage
+qu'elle mène enseigne à Nora un désir d'aimer
+moins dangereux sans doute pour elle que les
+conversations des demoiselles «comme il faut»,
+mais les deux enseignements rapprochés lui en
+disent, à son âge, beaucoup trop long sur la
+vie et l'amour.</p>
+
+<p>Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse
+des choses, bien douce à l'enfant privée de caresses.
+Une volupté tendre lui vient des arbres,
+du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé
+de les serrer entre ses bras. Il y a, dans le
+verger, un pommier vénérable qui a reçu,
+lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres
+lèvres pâles. Les fleurs, elle y plonge ses narines
+palpitantes avec des appels de toute sa
+bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée,
+un soir d'été, à demi nue, avec les garçons et les
+autres petites filles... C'était un bain pris en
+fraude. Donc point de costume. Elle a gardé
+seulement sa fine chemise. Elle a aimé beaucoup
+la fluidité de l'eau qui l'enveloppait d'une
+pression égale, câline et frissonnante. Les enfants
+ont comparé entre eux la force de leurs<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span>
+jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant, a renversé dans
+l'eau les fillettes. Les bras ont été
+pressés sous la bouche de l'adolescent, les
+nuques effleurées, parmi les éclaboussements
+d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la
+gagne, Nora, et la console....</p>
+
+<p>... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on
+beaucoup trop l'enfant sans mère
+et sans amis; et peut-être serait-il temps de
+l'envoyer dans une «bonne pension».</p>
+
+<p>C'est l'idée de M<sup>lle</sup> Marthe, qui dit naïvement
+à M. Mitry:</p>
+
+<p>—Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est
+pas trop tard!</p>
+
+<p>S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est
+trop tard pour refaire cette âme. Rien n'y sera
+effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon
+qu'on s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et
+trop tôt elle appelle la vie. Et plus rien ne peut
+empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre la
+ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les
+libertés qu'elle se donne, l'amour pourrait la
+sauver encore—mais elle a sans doute oublié
+Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour
+elle.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXVIII">XXVIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier
+fameux dans tout le pays, le fils de Maurin,
+dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas
+Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son
+père l'a envoyé là pour qu'il «apprenne» chez
+un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien
+de marine, philanthrope aimable et polyglotte,
+qui enseigne à Jacques l'histoire, l'allemand et
+l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier, Jacques,
+grâce à toute cette science, pourra faire de
+grandes affaires.</p>
+
+<p>Quand il ne travaille pas chez le «monsieur»,
+Jacques se loue en journée, et l'autre matin il
+est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de liège».
+A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand
+et l'anglais, et qui connaît La Vallière et M<sup>me</sup> de
+Pompadour, est charmant, avec son ombre
+de moustache à peine marquée, ses vêtements
+de toile toujours bien propres et reprisés consciencieusement,
+ses jambières de toile à voile,
+son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette
+de leveur de liège.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span></p>
+
+<p>—Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle,
+d'avoir un petit lièvre vivant, que mon père a
+rencontré dans le bois?</p>
+
+<p>—Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!</p>
+
+<p>—Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du
+lait—mais il mange déjà du thym.</p>
+
+<p>Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter,
+peut-être un peu jaloux, n'en dit rien. Et puisqu'un
+petit lièvre vivant plaît à la maîtresse,
+il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez
+sur le petit nez mobile du levraut et tous deux
+s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le
+lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif,
+balance sa tête de haut en bas, de bas en
+haut, flairant; puis, tout à coup, ses longues
+oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos
+et il se rase contre terre: il craint un danger.
+Alors, avec des cris de joie, Nora le cache dans
+sa poitrine, sous ses deux bras.</p>
+
+<p>—Vous allez l'étouffer, mademoiselle!</p>
+
+<p>Elle le prend à deux mains, l'élève à elle
+comme un enfant et, à son tour, baise le joli
+museau mobile qui, doucement, se met à rendre
+la caresse... Une mignonne langue rose,
+chaude, tendre, court sur les lèvres de Nora.</p>
+
+<p>—Eh bien!... Et moi? dit Jacques.</p>
+
+<p>Et ils s'embrassent tous trois, frémissants
+d'aise, jusqu'à ce que Jupiter avance, d'un
+mouvement lent, tranquille, mais irrésistible,
+sa grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXIX">XXIX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une
+brusque décision de son père, a dû quitter pour
+aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde, et
+dans quelle saison, hélas! au commencement
+du printemps! quand les rossignols arrivent!...</p>
+
+<p>Au lieu de la plage et des bois, la cour; au
+lieu de la chambre où est cachée la clef de la
+bibliothèque, le dortoir aux lits de fer, froidement
+alignés; au lieu des caresses du petit
+lièvre, les bons points ou les pénitences.</p>
+
+<p>La régularité de toute cette vie d'écolière
+l'exaspère. Pour la conduire ici, on a dû parlementer
+beaucoup. Elle a fini par se laisser
+convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la
+chercher si elle n'était pas contente; elle a espéré
+que la nouveauté des choses lui serait
+agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir
+M<sup>lle</sup> Marthe serait le bonheur, et qu'elle laisserait
+là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines.</p>
+
+<p>Bien au contraire, elle les a emportées toutes<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>
+avec le regret de ne pas les souffrir au lieu où
+elle a coutume, où l'habitude seule lui est une
+joie par elle-même.</p>
+
+<p>Dès le moment où elle a passé la grille du
+couvent, elle a éprouvé une grande envie de
+pleurer et comme une détresse. Elle a examiné
+autour d'elle les choses, les êtres, les murailles,
+les visages, et trouvé aux uns comme aux autres
+un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité.
+Tout le monde était pourtant aimable,
+poli, mais cette politesse, de la part de gens
+qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas,
+ne l'a point touchée, lui a presque semblé moqueuse,
+et elle s'en est défiée. C'est une sauvage.</p>
+
+<p>Nora s'est aperçue alors que les objets qui
+nous semblent indifférents nous tiennent parfois
+fortement au cœur. Elle se rappelle la <i>figure</i> de
+certains arbres du parc. Elle revoit dans sa
+pensée leur physionomie particulière, avec tel
+trait, tel détail auquel, paraît-il, son affection
+était attachée. Elle regarde le grand platane
+de la cour du couvent, et il lui fait l'effet d'un
+méchant étranger. C'est un intrus dans sa vie.
+Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot;
+elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse
+qui vient lui parler, lui donner certains renseignements.
+Nora la regarde et pense à Catri et
+même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime
+l'une et l'autre, au fond, même Marthe, pour
+que le visage inconnu de la sœur renouvelle en<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>
+son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée
+de tout et de tous, qui l'a saisie dès l'entrée
+au couvent.... Pourtant, là-bas, à la maison,
+Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui
+semblaient pas tendres, ne s'occupaient pas
+beaucoup d'elle; comment se fait-il qu'elle les
+regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages
+de là-bas, repassent dans son imagination.
+Elle voit Antoine et le jardinier, les remises et
+l'office, le perron, le corridor, le salon de la
+villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de
+sa maison sont toutes dans son cœur, vivantes
+et parlantes.... Oh! le salon où est le portrait
+de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir
+tout à l'heure, si elle en a envie! Et la chambre
+mortuaire où sont les chers objets qui ont appartenu
+à sa mère, le lit, la broderie, les livres,
+et ce diamant noir, le joyau rare devant lequel
+elle est restée souvent en extase, tristement
+rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir tout
+cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui
+est intolérable, se présente à elle avec violence,
+ne la quitte plus, lui devient une persécution.
+Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique,
+dure, de son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait
+toujours quelque chose de lui,—un
+changement brusque, un retour aux tendresses
+passées. Il reste, malgré tout, celui qui a tant
+pleuré sa mère, qui a voulu la lui montrer
+morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras
+pour l'incliner sur le visage glacé.... Oh! mon<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span>
+Dieu! sa vie d'enfant misérable, pourvu qu'elle
+s'écoulât parmi les choses accoutumées, près
+des êtres mêmes qui la font souffrir, son existence
+de martyre maudite, c'était donc du bonheur,—pourvu
+que le nid, que la maison
+fussent proches!</p>
+
+<p>Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il
+semble qu'on soit aimé, c'est peut-être tout le
+bonheur possible!</p>
+
+<p>Où es-tu maintenant, bon petit Jacques?
+Quel animal sauvage as-tu capturé?</p>
+
+<p>—Il y a si longtemps que tu m'as promis un
+écureuil, Jacques, avait dit Nora en partant,...
+je ne l'aurai donc pas!</p>
+
+<p>Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des
+petites, vient d'être punie sévèrement parce
+qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau
+apprivoisé, qui pépiait et troublait la
+classe....</p>
+
+<p>Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant!
+Un chien s'est glissé l'autre jour dans la
+cour, on ne sait pas comment,—un bel épagneul
+blanc.... on lui a donné la chasse à coups
+de balai.... Oh! Jupiter! mon Jupiter! qui me
+rendra tes bons grands yeux toujours tournés
+vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi,
+de chez tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait
+voulu te séparer de moi pour toujours..., mais
+sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander
+à te rejoindre. Je veux te retrouver... Sans
+doute, tu passes tes journées assis sur le perron<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span>
+de la villa ou bien devant la grille du parc, à
+regarder le chemin par où je suis partie, par
+où tu penses que je vais revenir... Il avait fallu
+t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes hurlements
+de douleur me fendaient l'âme.... Comment
+ai-je pu accepter une heure seulement
+l'idée de te quitter... mais patience!... je vais
+écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher,
+avant dimanche.</p>
+
+<p>Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais
+on ne lui répond pas. Elle pleure et pâlit, et
+maigrit de jour en jour. Elle est ici comme une
+hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni
+marcher. Elle manque d'espace, d'air, d'horizon,
+de terre même.</p>
+
+<p>Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient
+pas la chercher, Nora ne songe plus qu'à s'évader.
+Elle veut aller souffrir encore aux lieux où
+elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela.
+Surtout, elle veut revoir Jupiter.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXX">XXX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,—et le
+triste sanctuaire où sa mère est morte.... Elle
+profite d'une promenade pour se cacher derrière
+une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque
+argent. Elle prend tout simplement une voiture
+et se fait conduire à Cavalaire. A chaque tour
+de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de
+sa maison, elle voit tout en beau, maintenant.
+Elle n'est pas loin de trouver quelques bonnes
+qualités à M<sup>lle</sup> Marthe et même de pardonner à
+son père.... Ce qu'elle lui pardonne le moins,
+c'est de garder Marthe. Pourtant elle ne croit
+pas encore que la rusée Allemande ait pris la
+place qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora,
+là-dessus, s'est peut-être trompée....</p>
+
+<p>La voiture arrive au bord de la mer, au
+Lavandou, et Nora s'exalte tout de suite au bruit
+des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route
+suit exactement la mer, les dentelures du rivage.
+Dans ce voyage, seule, en voiture, Nora de plus<span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span>
+en plus s'excite. Elle a commencé son roman.
+Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le
+bruit de la mer, battant contre le pied des montagnes
+des Maures, du Cap Noir au Dattier,
+l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La
+liberté la grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et,
+à chaque tournant de route, Nora croit découvrir
+sa maison... Chaque fois son cœur lui
+échappe pour voler au-devant d'elle-même.</p>
+
+<p>Elle débouche enfin en vue de la plage de
+Cavalaire. Il est tard, neuf heures du soir, et
+Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une
+clarté prestigieuse.</p>
+
+<p>A son cocher, que cette enfant si petite et si
+sûre d'elle-même n'a pas cessé d'étonner, Nora
+donne le prix convenu, et gagne à pied le portail
+du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle
+n'en sait rien. Le mystère lui plaît. Elle veut
+surprendre la maison, jouir des étonnements,
+des colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité,
+elle ne sait pas ce qu'elle espère....</p>
+
+<p>Elle rencontre une ombre.</p>
+
+<p>—C'est vous, mademoiselle Nora?</p>
+
+<p>—C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau,
+ici?... Oui, me voilà, je suis bien contente.
+Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle.</p>
+
+<p>—Ah! mademoiselle....</p>
+
+<p>Jacques ne peut achever. Nora entend un
+sanglot....</p>
+
+<p>—Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement.</p>
+
+<p>Et Jacques, suffoqué:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p>
+
+<p>—Jupiter est mort!</p>
+
+<p>Nora croit mourir elle-même, tout debout.
+Elle chancelle, cherche un appui, n'en trouve
+pas et s'assied par terre.</p>
+
+<p>Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont
+passé. Jupiter a été mordu. Il a fallu l'abattre...
+Et Junon aussi.</p>
+
+<p>—Mais c'est horrible, Jacques!</p>
+
+<p>—C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y
+a rien à dire. Les chiens fous, c'est comme ça.
+Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé!</p>
+
+<p>—Tu as refusé, toi, Jacques!</p>
+
+<p>—Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu.
+Alors, on m'a demandé à moi. Monsieur Mitry
+m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas:
+vous l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je
+n'aurais pas pu.</p>
+
+<p>—Oh! Jacques!</p>
+
+<p>—Mademoiselle?</p>
+
+<p>—Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse,
+Jacques.</p>
+
+<p>—Je comprends bien, mademoiselle.</p>
+
+<p>—Il faudra venir me voir, dis, souvent?</p>
+
+<p>—Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle.</p>
+
+<p>Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il
+l'embrasse.</p>
+
+<p>—Adieu.</p>
+
+<p>Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus
+faim. Elle est stupéfaite. La nouvelle est si terrible
+qu'elle en demeure consternée, muette.<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span>
+Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage.
+Vraiment, c'est trop, c'est trop de malheur.
+Elle ne veut plus réfléchir à rien. La fatigue
+est trop forte. Elle voudrait seulement un
+peu de repos et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter,
+ce soir, toute scène de reproches, de rentrer
+dans sa chambre sans être vue, et de dormir,
+si c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée
+et sans rêve.</p>
+
+<p>Voici le perron de la villa, tout blanc sous
+la lune. La porte est grand'ouverte. Nora s'approche
+des fenêtres du sous-sol qui brillent au
+ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle
+regarde. Les domestiques sont tous à table. Le
+moment est donc favorable pour n'être pas
+aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement
+le perron.... Il n'y a de clarté qu'aux
+fenêtres du premier étage, celles de son père.
+Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que
+fait-elle donc? Elle retire ses chaussures, afin
+de marcher sans faire de bruit, et les laisse là,
+dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe.</p>
+
+<p>D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres;
+elle connaît si bien la chère maison, la
+maison où sa mère est morte!</p>
+
+<p>La voici au premier étage. La porte de la
+chambre où elle a vu, d'en bas, la lumière, est
+fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle obscur
+du palier, brille comme une étincelle....
+Elle a la curiosité de regarder, par ce trou lumineux
+qui s'offre.... Elle approche lentement,<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span>
+à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite
+pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon
+Dieu, pour qu'elle ait fléchi sur ses deux jarrets
+où elle a ressenti une douleur vive comme si
+on les eût fouettés brusquement d'un coup de
+tranchant de hache? En regardant la hachette
+de Jacques Maurin frapper le tronc des arbres,
+elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de
+douleur nerveuse. Elle chancelle et se retient
+au mur. En même temps, quelque chose, dans
+son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous
+ces mouvements intérieurs, c'est de la douleur
+déroulée, repliée, tordue sur elle-même. C'est
+un mal physique, atroce. C'est le mal que François
+Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait
+Thérèse si elle voyait ce qu'a vu Nora... et qu'elle
+éprouve peut-être, car peut-être la morte est-elle
+présente et souffrante au cœur de l'enfant.
+Nora souffre comme une épouse trahie. Qu'a-t-elle
+donc vu? Elle a vu M<sup>lle</sup> Marthe et son père
+ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc
+pris enfin la place de Nora, à table, la place de
+la maîtresse de maison, «celle de maman»!
+Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier,
+frapper du pied, pousser des cris aigus, se rouler
+à terre, se meurtrir, rouler du haut de l'escalier
+jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle
+veut leur donner à tous deux le remords de la
+voir souffrir ainsi... de la voir mourir peut-être...
+«Oh! mourir, pourquoi pas mourir?... Maman,
+quand je l'ai embrassée morte, semblait si<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span>
+calme, si reposée, presque heureuse... Pourquoi
+pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on meurt
+pour fuir les peines insupportables, pour oublier,
+et aussi, quelquefois, pour désespérer
+ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore et de
+nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait
+horreur et qui l'attire. Non, non, elle ne s'est
+pas trompée.... Il l'a prise entre ses bras... et il
+l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le
+plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre
+blanc. Ses petits pieds déchaussés courent vite
+et en silence. Sous la clarté lunaire, fantastique,
+elle descend le perron, toujours courant. Elle
+veut mourir, retrouver sa mère.... La mort est
+vaste sans doute, et peuplée, mais sa mère la
+voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre....
+Comme la grève est longue!... on dirait une
+route, qui ne mène nulle part! Comme la mer
+semble froide sous le scintillement diamanté
+du reflet de la lune!... Voici le sable, où tant
+de fois elle a joué, Nora, avec Jupiter.... «Mon
+Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait
+de l'apprendre, Nora souffre de la mort de
+son chien aimé; alors seulement elle comprend
+qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se
+fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire
+un jour, une heure, une minute, à la bonté de
+Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non, non!
+personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est
+mort!» Et Nora pense que si elle survit,
+chaque jour sera désormais un supplice pareil<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span>
+à celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant
+cette porte. L'image de son père embrassant
+Marthe surgit de nouveau dans son esprit,
+comme en pleine lumière; de nouveau quelque
+chose de mauvais, au plus profond de son cœur,
+éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement
+de la jalousie crispe sa chair, la rend
+folle.... Oui, c'est cela: mourir! il faut mourir.</p>
+
+<p>Une grande tartane, sur l'eau, près de la
+grève, sommeille, haute, profilée en noir sur
+le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane
+à terre, les <i>lesteurs</i>, les ramasseurs de sable, ont
+établi un pont volant fait de longues planches
+ajoutées bout à bout, qui portent, au point de
+raccord, sur des barriques posées debout
+dans la mer... Nora sait que, sur la plage de
+Cavalaire, la mer, peu profonde tout au bord,
+le devient tout à coup à quelques mètres du
+rivage, parce que ces tartanes enlèvent beaucoup
+de sable chaque jour.</p>
+
+<p>A l'endroit où la tartane est mouillée, il y
+aura assez d'eau sans doute, pour noyer une
+enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle
+étroite. Les longues planches fléchissent
+et grincent un peu... Ne va-t-on pas la voir,
+du bord? Non, le temps est calme. L'homme
+qui devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi.
+Personne, pas un douanier sur la plage.
+La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau.
+Arrivée au bout du petit pont, elle a peur...
+mais le souvenir lui revient brusquement de<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span>
+tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et maintenant
+Jupiter est mort!... La fillette de douze
+ans se répète la phrase toute faite: «J'ai tant
+souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit pas qu'on
+puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des
+douleurs de femme au cœur d'une enfant sont
+plus poignantes, puisque les cœurs d'enfant
+sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs
+sont les mêmes. Et puis, quand Nora est
+résolue à quelque chose, elle l'accomplit; un
+dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent
+jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de
+ses résolutions. Elle a fermé les yeux et s'est
+laissée aller dans la mer, par côté, comme
+une chose rigide qu'on a poussée... et qui
+tombe.</p>
+
+<p>Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais
+sous ce vertige de terreur,—Nora, qui depuis
+le matin n'a pris aucune nourriture,—Nora,
+au contact de l'eau, au toucher de la
+mort, qu'elle a cru reconnaître—si froide!—Nora
+s'est évanouie.</p>
+
+<p>La grande vague paisible la prend aussitôt,
+la soulève, maintient, à la surface, son petit
+visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe
+de sa volute écumeuse comme d'une grande
+caresse, et la pousse, d'un seul élan, au rivage
+qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a
+refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre
+encore, petite Nora. La mort ne veut pas de
+toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer;<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span>
+c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et,
+dans sa robe de deuil, dans sa robe noire de
+couvent, qui colle sur son petit corps grêle et
+nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras
+inégalement étendus, ses noirs cheveux dénoués
+gardant autour de sa tête l'ondulation de
+l'eau qui lentement se retire, Nora dort sous
+la lune...</p>
+
+<p>Quelques minutes, tout cela n'a pas duré
+davantage, et l'enfant se réveille... «Oh! qu'il
+fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si,
+puisque me voilà toute ruisselante et voici la
+mer qui tantôt m'a prise... oh! oui, il fait
+froid!... mais puisque j'ai encore quelques instants
+à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher,
+si je le puis, dans le lit de maman,
+dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée
+morte... oh! maman! maman!»</p>
+
+<p>Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le
+parc. La saison est bonne, c'est le printemps.
+Elle a froid pourtant... Elle marche avec peine.
+Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne
+vers la maison. Là, rien n'a changé depuis
+tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe.
+Elle monte l'escalier comme tout à l'heure.
+Elle remarque que, derrière la porte funeste,
+il n'y a plus de lumière; on aura, au
+dedans, tiré la portière, mais sa pensée s'embrouille.
+L'enfant a sommeil. La lassitude
+l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va
+droit à la porte du sanctuaire funèbre, et<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span>
+l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour,
+toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de
+fatigue, ses vêtements mouillés. Et voici Nora
+toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache au
+lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de
+satin. Elle sait qu'on a mis là-dessous les plus
+beaux draps de sa mère... Les voici, tout
+brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y
+plonge son pauvre petit corps frissonnant qui
+va enfin goûter, croit-elle,—puisqu'elle s'est
+noyée,—un repos sans fin. Car Nora, épuisée,
+folle de ses grands chagrins, s'est ingénument
+couchée pour mourir...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXI">XXXI</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Il y a là, monsieur, un exprès qui nous
+annonce que mademoiselle Nora s'est échappée
+hier du couvent!</p>
+
+<p>C'est une rumeur dans toute la maison. Les
+domestiques sont consternés et M<sup>lle</sup> Marthe
+elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux,
+l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés
+d'amour et de pitié. Rien n'est pur d'alliage,
+pas même le mal: il ne va pas sans quelque
+bien.</p>
+
+<p>François Mitry donne des ordres. On attelle
+pour porter des dépêches au télégraphe de
+Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver
+au château, il demande M<sup>lle</sup> Nora; on l'interroge.</p>
+
+<p>—Je l'ai vue hier soir, dit-il.</p>
+
+<p>Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète
+autrement, et quand Jacques explique:
+«J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de
+Jupiter:»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span></p>
+
+<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses
+deux mains sur sa tête. Elle en mourra! elle en
+est morte!</p>
+
+<p>Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire,
+violente, sombre. Elle a pu,—oui,
+avec sa nature!—songer à mourir! On court
+sur la plage, et François Mitry le premier...
+Hélas! il reconnaît sur le sable la trace des
+tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds
+mignons de Nora, impossible de s'y tromper.
+Jacques les reconnaît bien, lui aussi; il pleure:
+«Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur
+déchiré. Est-ce qu'il a tué cette enfant? On
+s'efforce de lire les traces, mais elles vont et
+viennent en divers sens; elles s'embrouillent...
+Nora s'est promenée un moment ici, avant de
+se décider...</p>
+
+<p>—Monsieur Mitry! monsieur Mitry!</p>
+
+<p>C'est encore Jacques qui appelle. Le petit
+leveur de pièges est habile à reconnaître dans
+les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix
+rouge...</p>
+
+<p>—Ici, ici, voyez!</p>
+
+<p>Et du doigt il désigne, sur la passerelle de
+planches où les lesteurs en ce moment même
+vont et viennent, l'empreinte du petit pied
+mouillé et terreux... On la retrouve tout contre
+le bateau, à l'autre extrémité. Et là, plus de
+doute, sur le bateau Jacques a ramassé un
+ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux
+tressés de Nora... François Mitry l'arrache aux<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span>
+mains de Jacques, ce ruban, et il le baise; car,
+si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait,
+oui, comme autrefois, il l'aimerait encore,
+maintenant qu'il serait trop tard!</p>
+
+<p>Les lesteurs interrompent leur travail, on
+fouille l'eau aux environs; on interroge la mer;
+on met le canot de la tartane à flot; les douaniers
+accourus proposent leur petite embarcation;
+il y a aussi celle de Mitry, et toute la
+plage s'anime de la même inquiétude et retentit
+du même appel que prolonge l'écho de la colline:</p>
+
+<p>«Nora! Nora! Nora!»</p>
+
+<p>—Hélas! monsieur, vient dire M<sup>lle</sup> Marthe,
+les petits souliers de mademoiselle sont dans
+le corridor, presque cachés sous le bas d'une
+portière qui traîne...</p>
+
+<p>François Mitry regarde Marthe d'un regard
+profond... Sa fille est donc entrée hier soir, dans
+la maison! Leur porte était bien mal fermée...
+ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez
+lui, il entre, il ouvre toutes les chambres... Qui
+sait?</p>
+
+<p>Puis, un trait de lumière frappe son esprit...
+La chambre de Thérèse!</p>
+
+<p>Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps,
+dans cette chambre; il l'a abandonnée. Catri
+s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit,
+pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère
+soigneuse, changer les draps une fois par
+<span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span>an, assure M<sup>lle</sup> Marthe, le jour anniversaire de
+la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a
+aussi une vague idée superstitieuse: il faut
+plaire aux morts.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis cinq ans, il va
+entrer dans cette chambre qui est séparée de la
+sienne par un spacieux cabinet de toilette,
+condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec
+un frisson, à entrer dans cette chambre terrible
+où elle est morte, où il a tant souffert!...</p>
+
+<p>Et voici que cette chambre est aujourd'hui le
+lieu de sa suprême espérance... Oh! si Nora n'y
+était pas! ou si Thérèse allait lui apparaître!..
+Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui
+passe aux heures fatales.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXII">XXXII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés,
+fait face à la porte et, sur l'oreiller, tout de
+suite il aperçoit une tête, une tête pâle aux yeux
+fermés,—et qui respire.</p>
+
+<p>Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse?
+La ressemblance, en tous cas, est terrible.
+C'est plutôt la mère apparue dans la fillette.
+Dans l'enfance de la petite il y a l'expérience
+de la mère, et toutes les deux ont souffert par
+lui le même supplice, et toutes les deux sont
+là, pleines de reproches, et pourtant muettes!</p>
+
+<p>Il est debout, et il regarde. Autour de lui,
+tout est en place comme il l'a voulu. La broderie
+commencée, le nécessaire ouvert, le livre
+avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant
+l'ancienne vie paisible de l'aimée, tant
+haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie
+sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de
+l'époux. Dans la cheminée, les bûches entières,
+noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span>
+découverte, mais, au-dessus du lit, sous les
+rideaux hauts et légers, le grand christ d'ivoire,
+sur le fond de pourpre sanglante, appelle le
+pardon et les infinis d'amour.</p>
+
+<p>Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les
+cheveux, d'un noir de deuil, entourent la face
+endormie, blanche comme le drap brodé qui
+couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle,
+la petite chaîne d'or, où est suspendue la médaille
+bénite que sa mère avait portée aussi tout
+enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur
+la broderie des draps, le long de son corps, et
+ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à
+celles de sa maman morte, se sont écartées durant
+le sommeil. La paume en l'air, un peu ouvertes,
+à demi refermées, elles ont quelque chose
+de doux et de pitoyable que jamais on ne leur
+a vu, car Nora, à peine éveillée, est toujours
+fière, en révolte, et crispe toujours ses petits
+doigts prêts à combattre; mais en ce moment,
+dans la sincérité du sommeil, ses mains détendues
+ont l'air de demander à la vie on ne sait
+quelle petite aumône d'amour, de pitié et de
+pardon.</p>
+
+<p>François Mitry voit tout cela et le conçoit
+clairement. Sous le viveur déterminé d'aujourd'hui,
+sous l'ironique, qu'une blessure
+empoisonnée a rendu fou et méchant, l'homme
+ancien, l'époux, le père s'éveille; il regarde
+Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de
+l'enfant, de plus en plus lui semble être celui<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span>
+de la mère. Elle est là, morte et vivante, et,
+muette comme elle est, il l'entend pourtant
+qui lui parle... Langage confus, que rien ne
+peut rendre, mais dont le sens est trois fois
+limpide:</p>
+
+<p>«Oh! François!—murmure la morte avec
+la voix que les cœurs entendent,—François,
+mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi
+es-tu si changé?</p>
+
+<p>«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir
+ce visage de dureté, ce cœur sans amour et
+sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?...
+Il y a des paroles que les morts ne peuvent dire
+aux vivants, car il faut, pour des fins inconnues,
+que les destinées suivent leur cours, mais il
+est des choses que nous pouvons inspirer à ceux
+qui souffrent encore la vie, et qui se trompent,
+sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher
+malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans
+l'ombre où sont les rêves des morts. Sur une
+enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est
+le fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser,
+tu frappes des coups de géant, follement acharné
+contre la petitesse et l'innocence. Et chacun de
+tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur
+ma poussière, sur mon rêve de morte, sur la
+part de moi-même qui, éternellement, flotte
+autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître.
+Je ne puis pas la protéger, hélas! car la
+mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses
+et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span>
+fins inconnues qui veulent le secret. Et vainement
+je fais effort, dans mes liens de morte,
+pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu
+qui fait obscures les destinées, ne veut pas. Il
+a ses raisons qu'il faut croire et obéir, et c'est
+là, ô cher bourreau plus misérable que moi,
+c'est là le martyre des morts qu'on offense, de
+se sentir eux-mêmes et de ne pouvoir pas se
+communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui,
+regarde, je suis tout entière présente, sous le
+visage de mon enfant. Elle est venue au-devant
+de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme
+elle avait fait tout ce chemin,—si petite, perdue
+et seule,—j'ai pu la joindre,—elle était
+si près!—et me voici en elle...</p>
+
+<p>«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant?
+Le doute seul est quelquefois un crime. La
+réalité des preuves peut n'être qu'une apparence
+vaine. On a vu des innocents condamnés à tous
+les supplices. L'erreur parfois se fonde sur des
+réalités saisissantes qui sont le mensonge des
+choses, l'invention d'un démon qui guette la
+faiblesse de l'esprit des hommes, et qui
+s'acharne à leur faire nier l'amour, la foi
+d'amour, la sainte confiance... Et si le destin
+t'avait tendu un piège, s'il t'avait trompé, qu'en
+dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami perdu, regarde-moi
+vivre et souffrir sur le visage de cette
+enfant. Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis
+là, dans le pli de sa lèvre infiniment triste, dans
+son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span>
+sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô
+malheureux... (aimé encore, parce que ton doute
+horrible est encore de l'amour, et ta cruauté
+de l'amour aussi), quand même tu m'aurais
+persécutée justement, que t'avait fait la toute
+petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au
+pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble
+chien que tu as un temps éloigné d'elle, et donné,
+en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer et la
+protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle
+était petite et faible et seule... Il n'avait pas
+besoin de parenté avec la fille des hommes... Il
+l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes...
+Il n'y a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un
+cœur dans les univers, qu'un amour dans l'éternel...
+et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi
+enfin, dans la mort double que tu m'as faite.
+Visite-moi dans l'éternelle angoisse... Un baiser,
+mon François, sur le front de l'enfant, arrivera
+au cœur inconnu que conservent, dans la mort
+même, les femmes qui ont su aimer, et toutes
+les mères des orphelins...»</p>
+
+<p>Ce sourd langage de pitié se parle dans le
+cœur de François Mitry. Aucune parole ne saurait
+le rendre; c'est un murmure infini, et le
+timbre des mots ne le transmet pas; il est
+pareil à ce bourdonnement de la mer au creux
+des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur
+universel y est pourtant contenu tout entier.</p>
+
+<p>Et François Mitry, désarmé une seconde, se
+penche sur ce lit qui est un lit funèbre, et baise<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span>
+au front l'enfant qui ne se réveille pas.
+Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il
+ramène sur ses pauvres bras grêles, le drap
+souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement
+mal. La respiration est tranquille, égale. Il tire
+les rideaux, fait de l'obscurité, et puis, rassuré,
+il se retire sur la pointe du pied et va
+donner des ordres pour que personne ne fasse
+de bruit. Il faut qu'elle dorme, l'enfant douloureuse...</p>
+
+<p>Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau
+aux lettres fatales qui gisent, là, dans l'ombre
+d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les relire.
+Il <i>sait</i> qu'elles existent. Elles sont là, implacable
+trace d'un fait que rien ne peut changer. Ce
+qu'elles lui ont dit, elles le répéteront obstinément...
+Non, il n'a pas besoin de les relire... il
+les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre
+la précision des mots écrits et des faits, rien,
+aucun songe, aucune hallucination, aucun cri
+sorti de la tombe.</p>
+
+<p>Et le cœur de François Mitry, amolli un moment
+par la vue de la pauvre enfant endormie,
+s'endurcit de nouveau et renie cent fois
+l'amour.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXIII">XXXIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant,
+le jour même où il l'avait repoussée
+brutalement loin de lui, jetée contre terre et
+blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas
+les retours de tendresse de son père; elle ne
+sut pas qu'il l'avait baisée au front. Quand elle
+le revit, il était sombre comme à l'ordinaire,
+avec une nuance d'embarras vis-à-vis d'elle.
+Elle en conclut qu'il reconnaissait ses torts, et
+que la volonté qu'elle avait montrée de mourir
+n'avait pas été inutile: il avait compris.</p>
+
+<p>A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même
+des réflexions inspirées par la mort,
+François Mitry résolut, mais froidement, de se
+montrer plus indulgent pour Nora. La voix
+d'outre-tombe avait remué en lui des profondeurs
+trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès
+le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être
+le malentendu eût-il cessé peu à peu entre
+l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y prêter,<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span>
+mais elle était d'une fierté plus indomptable que
+jamais. Sa résolution de mourir avait effrayé
+tout le monde autour d'elle. Cette action, qui
+n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle
+le sentit, et commença à gouverner tyranniquement,
+avec des attitudes d'orgueil et des paroles
+d'insolence,—plus marquées que jamais.</p>
+
+<p>Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour,
+en revenant de Nice, ne trouva rien de mieux,
+pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux,
+que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet
+de grand prix, le fermoir étant orné d'un
+brillant assez gros, et le cercle, çà et là piqué
+d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir
+que, pour plusieurs raisons, le choix d'un
+bijou n'était pas heureux. Nora, en effet, avait
+remarqué que M<sup>lle</sup> Marthe, depuis quelque temps,
+se parait comme une châsse. L'enfant n'avait
+pas eu de peine à deviner que bracelets, colliers,
+boucles d'oreilles et chaînes de montre,
+offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement
+la générosité, mais surtout la reconnaissance de
+Mitry. Elle entendait fort bien que tout cet étalage
+de bijouterie répondait, comme un remerciement,
+à des services exceptionnels. Elle-même,
+Nora, ne portait jamais de parure. Elle
+n'en avait pas besoin dans ses courses à travers
+bois, et son goût de fillette pour ce qui brille
+se satisfaisait assez durant les heures qu'elle
+passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants
+et dormant derrière leur vitrine, et qui<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span>
+parlaient, ceux-là!... Le diamant noir, à lui
+tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur
+de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment
+singuliers, pour étonner Nora et pour
+la tenter.</p>
+
+<p>Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit
+et il le fut logiquement parce qu'il n'aimait pas
+la pauvre petite.</p>
+
+<p>Après les graves événements dont le souvenir
+était entre eux, il l'eût touchée à coup sûr, en
+lui offrant un rien, une fleur cueillie pour elle,
+une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.</p>
+
+<p>—Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en
+votre absence, dans votre chambre, un petit
+souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice.
+C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne
+déparera pas votre boîte à bijoux quand vous
+serez une femme. J'espère qu'il vous fera plaisir.</p>
+
+<p>Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois,
+pleins d'indifférence.</p>
+
+<p>—Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.</p>
+
+<p>Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe,
+crut revoir une scène qu'elle n'oublia jamais,
+celle qui l'avait poussée à fuir la maison, à
+courir vers la mort,—et elle ajouta méchamment,
+pâle et les lèvres minces:</p>
+
+<p>—C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut
+donner ces souvenirs-là... Et, avec votre permission,
+je lui offrirai celui dont vous me
+parlez; il est vraiment trop riche pour une
+jeune fille et il lui ira mieux qu'à moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p>
+
+<p>Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait
+bien faire acte de vengeance, mais elle ne se
+doutait pas de toute la portée de ses paroles.</p>
+
+<p>La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:</p>
+
+<p>—J'ai, moi, les bijoux de maman!</p>
+
+<p>Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir.
+Il s'irrita au contraire:</p>
+
+<p>—C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise
+à offrir à mademoiselle Marthe, le bijou
+que vous trouverez dans votre chambre.</p>
+
+<p>Nora pensait aussi que son père aurait pu lui
+remettre ce souvenir au lieu de lui annoncer
+qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout simplement,
+n'avait pas osé. Il avait senti, sans
+y croire, le refus possible.</p>
+
+<p>Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que
+Nora lui avait rapporté... Il en éprouva une sorte
+d'humiliation et garda un ressentiment. La
+leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible,
+qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée
+de plusieurs manières. Il n'aurait pas dû traiter
+l'enfant tout juste comme il traitait sa maîtresse,
+et s'il désirait vraiment la reconquérir, le
+moindre témoignage de tendresse vraie aurait
+été plus efficace.... Il y songeait un peu tard!
+Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était
+devenu grossier.</p>
+
+<p>Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible
+qu'un sentiment: la crainte. Il craignit ses
+impertinences, ses lubies, son intelligence, ses
+divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span>
+ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la
+place qu'en effet il avait laissé prendre à
+l'Allemande.</p>
+
+<p>Il eut peur surtout, et à chaque instant, de
+pousser la révoltée à des résolutions extrêmes.</p>
+
+<p>Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier,
+il prit soin de se mieux cacher d'elle, ou
+de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite il
+était vaincu. Elle en abusa inexorablement,
+tous les jours un peu plus. La volonté de
+Nora devint souveraine en dépit de M<sup>lle</sup> Marthe
+qui fut invitée à «ne pas faire attention»...
+Conseil d'ailleurs superflu. Et comme les
+communications affectueuses ne s'établirent
+pourtant pas entre Nora et son père ni aucune
+autre personne de la maison, il advint que la
+petite maîtresse du logis n'y commandait pas
+au nom de l'amour, mais de la crainte, une
+crainte vague et sans cesse pénétrante, qu'on
+avait de la violence de ses sentiments, de ses rancunes,
+de sa haine.</p>
+
+<p>Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on
+n'aime pas. Bientôt rien ne résista à ses fantaisies,
+et elle fut libre.</p>
+
+<p>Elle eut une petite voiture attelée d'un âne
+d'Alger, pas plus grand que Jupiter, et qui l'emmenait
+seule, à droite, à gauche, sur les chemins
+déserts et charmants qui suivent les caprices
+de la côte. Elle eut un petit cheval arabe,
+nerveux et souple, qui, enjambant bruyères et
+romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span>
+montagne les plus ardus ou qui, le long de l'immense
+plage de sable, l'emportait en des galops
+effrénés, sa longue crinière et sa queue noires
+battant son col et son flanc d'un gris rosé et
+doré, ses sabots faisant rejaillir l'écume des
+vagues... Elle eut une petite embarcation à elle,
+qu'elle apprit à manier et qui lui donnait pour
+empire tous les creux des rochers jusqu'au
+Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.</p>
+
+<p>Elle avait treize ans; elle était de taille
+exiguë, très bien proportionnée, ce qui faisait
+son charme et toute sa grâce;—et, si petite
+et si jeunette, elle avait le train d'existence
+d'une orpheline riche, qui échappe au tuteur
+amoureux et faible.</p>
+
+<p>Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin
+qui les lui avait données.</p>
+
+<p>Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud,
+fameuse dans toute la Provence pour les
+chevaux qu'on y élève et pour ses courses annuelles,
+le petit Maurin, dès l'enfance, avait
+gardé les poulains; il montait à cheval comme
+un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le
+cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le
+cheval nu, il le poussait dans les vagues, et il
+parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions
+sur la bête lancée à la nage, que Nora
+voulut les connaître par elle-même. Et il lui
+arriva dans un coin désert du rivage, de quitter
+tous ses vêtements et, à cheval à la manière
+d'un homme, les genoux serrés, les jambes<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span>
+pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à
+peine naissante, frémissante au souffle du grand
+large, ses cheveux flottant sur ses épaules et
+noirs comme la crinière de sa bête, elle avait
+goûté la volupté d'être libre et nue au plein air,
+et d'entrer ainsi dans les vagues qui les enveloppaient
+tous deux de caresses fluides, fuyantes
+et rapides. La bête, sous elle, ondulait comme
+la vague même, et, dirigée vers l'horizon,
+donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée
+vers les infinis perdus, par un chemin que ne
+peuvent suivre que les navires et les monstres
+marins. Parfois la bête capricieuse, pour se
+débarrasser de l'enfant, baissait brusquement
+sa tête enfoncée sous les eaux, plongeait tout
+entière, et Nora regagnait la terre à la nage,
+seule, heureuse et comme fière d'être semblable
+à une bête des eaux ou à quelque fée marine
+des <i>Mille et une Nuits</i>.</p>
+
+<p>On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on
+pousse obstinément, malgré eux, vers le large,
+s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le rivage
+et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à
+la mort..... Elle espérait toujours, vaguement,
+cette folie. Et, en attendant, elle en réalisait
+d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son
+petit poing la queue de son cheval qui, après
+s'être débarrassé d'elle, retournait au rivage,
+elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans
+son sillage, roulée cent fois sur elle-même
+dans les grondements de l'écume...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p>
+
+<p>A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que
+par des caresses, la volupté de vivre et de
+rêver.</p>
+
+<p>L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces
+aventures, lui mettait au cœur et dans l'esprit
+un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui l'accompagnait
+sans cesse. Elle aimait le vent qui
+passe et elle voulait le suivre; l'hirondelle de
+mer et la mouette qui rasent la crête des vagues,
+y trempent l'aile et remontent; le bruit de
+baisers que fait la feuille froissée contre la
+feuille et le grésillement des galets que la vague
+apporte, remporte, en les choquant par milliers
+l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible
+aux printemps, aux étés, au rythme des saisons,
+aux variations des heures, sons et couleurs,
+plus prompte à s'émouvoir des nuances du
+temps, qu'une divinité des bois ou des eaux.
+Son cœur se creusait pour ainsi dire; un vide
+sans fond s'y faisait qui déjà appelait des
+joies plus qu'humaines. Apaisée un peu tout
+d'abord, mais non consolée par les choses que
+M<sup>lle</sup> Marthe appelait ses distractions, Nora conçut
+bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y
+a de nécessaire et de respectable dans les humbles
+occupations des existences ordinaires. Elle
+gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd
+désespoir, un éternel regret, et, en même temps,
+elle avivait en elle une joie de vivre perpétuelle,
+un bonheur purement physique, sans fin,
+recommencé avec les matins et les soirs.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXIV">XXXIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'avait pas tardé à se dire que
+puisque M. Mitry renonçait à envoyer Nora
+dans un couvent, le mieux était qu'elle prît
+ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être,
+dans la maison, le témoin gênant; rien de
+mieux.</p>
+
+<p>Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques
+objections.</p>
+
+<p>—Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos
+promenades! Mademoiselle Marthe, cette enfant
+n'est pas assez surveillée.</p>
+
+<p>Mitry a des scrupules.... mais M<sup>lle</sup> Marthe a
+bientôt fait de les calmer. Elle le persuade aisément;
+au fond, voir Nora le moins possible, voilà
+tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui
+elle est, à quel infâme couple elle doit et la
+naissance et le droit odieux de porter traîtreusement
+son nom à lui, il ne demande plus rien.
+Éloigner Nora afin d'oublier,—faire du bruit,
+jouer, recevoir, courir les lieux dits de plaisir,—toujours<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span>
+afin d'oublier,—voilà qu'elle était
+sa vie, sa volonté fixe.</p>
+
+<p>Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il
+retrouvait ses visions, Thérèse et Lucien, dont
+les fantômes hantaient ses cauchemars ou exaspéraient
+ses insomnies. Seule, Marthe le consolait
+à chacun de ses retours à Cavalaire; en
+sorte qu'il avait toujours plus de reconnaissance
+pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait
+toute sorte de consolations et de soins,
+avec des discrétions parfaites; débouchait en
+silence à son chevet les flacons de chloral ou
+d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes.</p>
+
+<p>Ses rages ne se calmaient donc pas? Non.
+La jalousie avait dans son cœur les caractères
+d'une maladie chronique. Et, de temps à autre,
+il avait encore à souffrir des crises aiguës.</p>
+
+<p>Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible
+que leur avait donnée Nora, et lorsque,
+pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à
+la contrarier le moins possible, il eut pourtant
+avec elle une scène qui mit entre eux un
+nouveau grief, inoubliable.</p>
+
+<p>Elle chantait, au piano, dans sa chambre.
+Mitry, dans la sienne, écrivait des lettres. La
+belle voix jeune de Nora sortait par les fenêtres
+ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait,
+avec toute sa pureté, chez le malheureux
+Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix qui
+ressemblait singulièrement, depuis quelque<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span>
+temps surtout, à celle de sa mère, chantait <i>l'Anneau
+d'argent</i>, une des chansons favorites de
+Thérèse:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses,</div>
+ <div class="verse indent0">Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné,</div>
+ <div class="verse indent0">Lorsque je dormirai très pâle sur des roses,</div>
+ <div class="verse indent0">Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné,</div>
+ <div class="verse indent0">Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil
+froncé, le regard sombre. L'air et les paroles
+de cette chanson l'impressionnaient également.
+Il croyait voir Thérèse morte et il croyait
+l'entendre vivante! C'était une impression trop
+forte pour cet homme que poursuivaient des
+visions de folie et qui, parfois, en avait conscience,
+et s'épouvantait alors de lui-même.</p>
+
+<p>Aussi, comme Nora recommençait pour la
+troisième fois sa chanson, il n'y tint plus, et,
+se levant exaspéré, il appela:</p>
+
+<p>—Mademoiselle Marthe! mademoiselle
+Marthe!</p>
+
+<p>Marthe se tenait toujours à portée de sa
+voix.</p>
+
+<p>En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre
+des platanes, sous les fenêtres de Mitry.</p>
+
+<p>—Je suis là, monsieur!</p>
+
+<p>—Ordonnez à Nora de se taire! cria François
+brutalement. J'écris. Elle me gêne...
+D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix,
+ni son piano, dites-le-lui!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p>
+
+<p>La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en
+pleine reprise du premier couplet. Nora avait
+donc entendu?</p>
+
+<p>—Mademoiselle Nora! cria, à son tour,
+d'en-bas, M<sup>lle</sup> Marthe.</p>
+
+<p>Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter
+dans la chambre de la jeune fille.</p>
+
+<p>Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son
+piano au milieu de sa chambre, l'avait ouvert,
+et, un canif en main, elle en coupait, une à
+une, toutes les cordes.</p>
+
+<p>—Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite.
+Dites à mon père, je vous prie, qu'il
+n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix,
+pas plus que mon piano. Mais dites-lui aussi
+qu'en échange, puisque la maison m'est rendue
+insupportable, je veux du moins, au dehors,
+être de plus en plus libre. On a trouvé mauvais
+hier encore que je sois rentrée, de ma promenade
+à cheval, après le coucher du soleil. Je
+rentrerai, à l'avenir, de mes promenades,
+quand bon me semblera... On me laissera tout
+à fait libre... En échange, j'irai chanter dans
+les bois ou sur la plage...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe rapporta textuellement, deux
+secondes plus tard, ces paroles à M. Mitry qui,
+furieux, répliqua:</p>
+
+<p>—Qu'elle aille au diable!</p>
+
+<p>Nora, qui de sa chambre entendit ces mots,
+répondit entre ses dents, pour elle-même:</p>
+
+<p>—Soyez tranquille; j'irai!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span></p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les
+collines ou sur la plage de Cavalaire, on entendait
+au loin une voix qui ne semblait pas d'une
+enfant, une voix pleine de charme, de pureté,
+émouvante surtout dans les notes graves....
+C'était Nora, exilée de la maison paternelle,
+qui chantait sa peine aux arbres, aux rochers,
+à l'horizon, à la mer...</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Chante, mon cœur, la revoilà,</div>
+ <div class="verse indent2">La saison parfumée...</div>
+ <div class="verse indent0">La douleur qui nous exila</div>
+ <div class="verse indent2">N'est-elle pas calmée?..</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Chante, mon cœur, le revoici,</div>
+ <div class="verse indent2">L'été, faiseur de roses!</div>
+ <div class="verse indent0">Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi,</div>
+ <div class="verse indent2">Toutes les belles choses!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span></p>
+<h2 class="nobreak" id="XXXV">XXXV</h2>
+</div>
+
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe envahit la maison que Nora, de
+jour en jour, abandonne davantage.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'a nullement renoncé à ses
+projets. Elle veut, tôt ou tard, épouser le maître
+du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses
+calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises.
+Elle arrivera. Nora mariée au plus tôt, avec
+une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche
+à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à
+viser son but. Elle a parfaitement compris
+qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc
+patiente.</p>
+
+<p>M. Mitry, secoué des grandes passions finales
+de la quarantaine, vit follement au dehors.
+Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle
+prend soin du linge, surveille la table,—et
+sourit. Elle sait qu'à l'heure où les tisanes
+quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra
+indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle
+attend le moment de mettre au service des<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span>
+lassitudes du quadragénaire, peut-être de ses
+infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses
+connaissances de Lotte en friandises de malade,
+tous ses talents de lectrice et de ménagère qui
+sait tout dire en trois langues.</p>
+
+<p>Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs
+reprises, M. Mitry est revenu très fatigué de
+ses excursions à Monaco ou à Paris, ou simplement
+dans les bois d'alentour, par les mauvais
+temps d'hiver. Et il a bien compris que
+M<sup>lle</sup> Marthe lui est indispensable.</p>
+
+<p>—Que deviendrait ma maison sans vous?
+Vous êtes vraiment une précieuse et excellente
+personne.</p>
+
+<p>Alors, tout en remerciant, M<sup>lle</sup> Marthe s'est
+mise à parler de l'avenir de Nora, qu'elle
+aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».</p>
+
+<p>—Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien
+évident. D'abord, le soin de la maison en général
+m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre
+intendante et l'institutrice d'une grande fille de
+cet âge. C'est tout à fait impossible. Et si vous
+ne vous décidez pas à vous en séparer....</p>
+
+<p>—Elle ne voudra jamais, répond le colosse
+soumis, le père déchu. Au couvent, bien sûr,
+elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore.
+Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de
+se tuer!... Songez donc! quelles responsabilités!
+Non, non, laissons-la libre. Elle ne prendra
+jamais son parti de la captivité, à présent
+surtout qu'elle a goûté d'une vie si sauvage....<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span>
+Après tout, mademoiselle, cela vaut peut-être
+mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait
+mener aujourd'hui aux petites filles.</p>
+
+<p>—Je ne dis pas non, monsieur, poursuit
+Marthe qui a son idée fixe et depuis bien longtemps.
+Mais il faudrait un guide, un mentor à
+cette enfant, un homme sûr, savant et intelligent,
+un homme de tact, ayant la main légère,
+mais ferme, et qui puisse même être un compagnon
+pour elle, un défenseur... Elle sort trop
+seule... Un homme de confiance, qui serait un
+professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.</p>
+
+<p>—Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?</p>
+
+<p>—Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air
+de triomphe M<sup>lle</sup> Marthe, ne comprenez-vous
+pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?</p>
+
+<p>—Allons donc!</p>
+
+<p>—C'est mon frère, mon propre frère, monsieur,
+qui est professeur, chez nous, dans un
+lycée de jeunes filles, dans un gymnase.</p>
+
+<p>—Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre
+Mitry... Ah! mademoiselle Marthe, que serais-je
+devenu sans vous!... Mais consentirait-il à
+quitter une situation comme la sienne?...</p>
+
+<p>—Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit
+quelle cure pédagogique il pourrait réussir chez
+vous. Cela le tente. C'est un grand esprit. Il a
+publié un livre intitulé: <i>Contribution à l'étude
+du système d'éducation des filles dans les gymnases
+allemands, considéré au point de vue de
+l'amélioration des races du Nord.</i> Il m'a répondu<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span>
+qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera
+pour vous ce que je lui demanderai.</p>
+
+<p>—Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe.
+Je veux accomplir scrupuleusement, malgré
+tout, mon devoir envers cette enfant. Un précepteur
+pareil, mais c'est un trésor!</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur
+à tout faire, Allemand, petit, velu et laid,—«pas
+dangereux par conséquent,» songe
+naïvement M. Mitry,—donne à M<sup>lle</sup> Nora des
+leçons de toutes sortes. Il est musicien comme
+personne, philologue et historien, mathématicien
+et poète. C'est une encyclopédie allemande.
+Il parle, à tout propos, de Schopenhauer et de
+Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme
+un étudiant. Il monte à cheval comme un
+uhlan. Il est grossier comme un pain d'orge
+et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa
+petite élève, pour la récompenser, dit-il, quand
+elle a été bien sage. Il lui raconte des histoires
+de jeunesse avec des réticences plus laides que
+des mots déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et
+là une expression d'argot en français, car
+Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique
+le reproche d'être lourd. Or, la légèreté
+française est représentée pour lui par la
+langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en
+ferais mourir» lui paraissent des choses fines
+comme des ailes de papillon, en sorte qu'il
+introduit brusquement, dans son pâteux langage
+de savant, de ces mots-là, qui font, sur<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span>
+ses lèvres tudesques, le plus baroque effet. Il
+dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de
+sa leçon d'histoire: «Napoléon I<sup>er</sup> désirait un
+héritier. Son divorce avec Joséphine n'eut pas
+d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise
+«décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément.
+Elle se moque de Gottfried, et le
+subit quand elle y trouve intérêt.</p>
+
+<p>Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades.
+Il devient «encombrant» et, pour se
+débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons.
+Ainsi il achève de gâter l'enfant trop
+libre, trop rusée, trop impérieuse... qu'il
+compte bien épouser un jour, quand M<sup>lle</sup> Marthe,
+sa chère sœur, épousera le père. C'est chose
+convenue entre sa sœur et lui. M. Gottfried
+peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.</p>
+
+<p>M. Gottfried forme sa future.</p>
+
+<p>Pour commencer, il la réconcilie avec le
+piano, tout en lui racontant les amours de
+Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus
+tard, il arrive à compromettre sa petite élève,
+il réparera volontiers.</p>
+
+<p>Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout
+Caliban. Ses ridicules sont tudesques, mais ses
+vices n'ont point de patrie. C'est la brute humaine,
+armée de raisonnements et masquée de
+science. Elle ne déshonore que l'humanité.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXVI">XXXVI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père
+qui redoute les violences de son caractère, les
+exaltations de son imagination. Elle a réduit
+M<sup>lle</sup> Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant,
+divinateur, et qui se fait devant elle plus
+zélée et plus servante que jamais. Elle tient en
+laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour
+ainsi dire, remplacé Jupiter. Elle fait faire
+à Gottfried, le professeur, ses quatre volontés,
+car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière
+ou à se laisser prendre son petit poignet,
+pour que les yeux de l'homme velu se troublent
+sous les verres épais de ses lunettes et pour que
+sa face se congestionne. Elle a compris cela
+clairement, bien vite. Elle en rit comme une
+folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours
+l'expérience.</p>
+
+<p>Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il
+ne faut pas déplaire à la demoiselle, si l'on ne
+veut pas que la maison s'emplisse de cris<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span>
+aigus et de trépignements. Cela leur ferait une
+méchante affaire avec M<sup>lle</sup> Marthe ou avec
+M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en
+repos.</p>
+
+<p>Ainsi la jolie petite créature sait trop que
+la peur, la lâcheté, l'intérêt, la luxure guident
+les hommes, écrasent à ses pieds les plus forts,
+les plus déterminés, les plus rusés.</p>
+
+<p>C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement
+faire ces observations, mais elle les a
+faites, et c'est ainsi que la belle eau du diamant
+de plus en plus s'est attristée d'une ombre
+ineffaçable.</p>
+
+<p>Elle règne donc sur tout un monde, la petite
+reine noire et pâle, dans son vaste palais, dans
+son immense parc du bord de la mer. Royaume
+triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous
+vilains de la politique, parce que la reine mère
+est morte et n'a pu l'envelopper dans le manteau
+de son amour.</p>
+
+<p>Comme elle a su se couronner elle-même,
+de ses toutes petites mains, l'infante est toujours
+plus orgueilleuse. Elle aime railler et
+braver les gens.</p>
+
+<p>—Mademoiselle, dit le professeur Gottfried,
+prenez votre Schiller. Nous allons étudier ce
+matin le <i>don Carlos</i>.</p>
+
+<p>Mais Nora a une lubie. Elle réplique:</p>
+
+<p>—Ce n'est pas une lecture pour une jeune
+fille de quatorze ans, monsieur Gottfried! Je
+m'étonne que vous me la fassiez faire, avec<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>
+commentaires surtout! C'est un drame trop
+passionné. Tout Schiller, du reste, est dangereux,
+séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!</p>
+
+<p>L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si
+rond que le voilà, le docte animal, très ressemblant
+à une orfraie. Nora fait cette comparaison
+en elle-même et dit à voix très haute:</p>
+
+<p>—On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie
+sent l'huile comme un savant, parce qu'elle boit
+l'huile des lampes, dans les églises où elle s'introduit,
+j'oserai dire nuitamment!</p>
+
+<p>—Par où? interroge Gottfried effaré.</p>
+
+<p>—Par la cheminée, monsieur Gottfried. En
+avez-vous vu?</p>
+
+<p>—Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de
+cheminées, dans les églises.</p>
+
+<p>—Parce que vous êtes protestant, mais c'est
+des orfraies que je parle. C'est très laid. La
+plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil
+est rond, très rond, et sans aucune expression.</p>
+
+<p>Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de
+Gottfried.</p>
+
+<p>Gottfried, ayant réfléchi, prononce:</p>
+
+<p>—Quant à <i>don Carlos</i>, mademoiselle, vous
+l'avez donc lu, puisque vous le trouvez trop
+passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient
+voyez-vous à le relire avec moi?</p>
+
+<p>—A le relire avec un homme?... Oh!... fait
+Nora, baissant les yeux pour imiter les jeunes
+filles bien élevées qu'elle a vues minauder dans<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span>
+les romans.—Oh! monsieur Gottfried!....</p>
+
+<p>Et un sourire d'une inexprimable impertinence
+rend sa jolie bouche mille fois plus jolie.</p>
+
+<p>Elle achève:</p>
+
+<p>—Vous ne réfléchissez pas... comme ce
+serait troublant!</p>
+
+<p>Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil
+s'injecte. On croirait que le bonhomme va éclater.</p>
+
+<p>—Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme
+en baudruche, monsieur Gottfried?</p>
+
+<p>—Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel
+les professeurs évitent de se livrer dans les
+gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin,
+mais sans comprendre.</p>
+
+<p>—Et dans un ballon rouge? avez-vous
+soufflé dans un ballon rouge?</p>
+
+<p>—Jamais. Pourquoi cela?</p>
+
+<p>—Parce que je songeais que si on souffle
+trop, ça risque de crever.</p>
+
+<p>—Naturellement!</p>
+
+<p>—J'ai là un presse-papier qui représente un
+ours; c'est l'ours de Berne, monsieur Gottfried.
+Êtes-vous allé à Berne?</p>
+
+<p>—Non, mademoiselle. Pourquoi cela?</p>
+
+<p>—Parce que vous êtes philologue. Et vous
+seul pourriez dire si le verbe <i>berner</i>, monsieur
+Gottfried, vient directement de Berne.</p>
+
+<p>—Quelle absurdité! mademoiselle! Si on
+peut dire!... ah!... je comprends... c'est un
+calembour... mais qui ne présente aucun sens!
+dit Gottfried.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p>
+
+<p>—Berner un ours, ça doit être drôle, mais
+il faut être au moins quatre, n'est-ce pas, monsieur
+Gottfried?</p>
+
+<p>—Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.</p>
+
+<p>—Dame! pour le faire sauter sur une couverture,
+comme Sancho Pança, vous savez, il
+faut au moins une personne à chaque angle de
+la couverture, réfléchissez donc un peu!</p>
+
+<p>—Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture
+n'est pas nécessaire. On peut berner moralement.</p>
+
+<p>Alors Nora ne se contient plus. Elle est près
+d'avoir, à force de rire, une crise de nerfs, mais
+l'heure de la leçon est à moitié écoulée. C'est
+le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a
+un rendez-vous.</p>
+
+<p>—Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui,
+monsieur Gottfried? La leçon est finie,
+n'est-ce pas? Le verbe <i>berner</i>, ça n'est pas
+rien, vous savez! Je sais ce que c'est maintenant,
+mais je croyais qu'il fallait une couverture....</p>
+
+<p>—Je finirai par croire que vous voulez vous
+moquer un peu de moi, mademoiselle; ce n'est
+pas bien, je vous aime beaucoup, je vous assure.
+Je suis un maître indulgent, et si vous
+étiez dans un lycée d'Allemagne, vous connaîtriez
+une sévérité....</p>
+
+<p>—Oh! je les connais, maintenant, vos lycées
+d'Allemagne, interrompit Nora. Vous et mademoiselle<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span>
+Marthe, qui y a été élevée, vous me les
+avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même.
+On y défend aux petites filles de courir
+parce que «ça n'est pas convenable», et les
+règlements y sont austères, imposants... comme
+vous,... mais en dessous, hein, monsieur Gottfried?</p>
+
+<p>Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté.
+On est sur le terrain qui brûle.</p>
+
+<p>—En dessous... quoi, petite futée?</p>
+
+<p>Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque
+fine, d'un œil toujours injecté et toujours rond.</p>
+
+<p>—Eh bien, en dessous... vous m'en avez
+conté de drôles!</p>
+
+<p>—Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté
+aucune histoire drôle... ou, si je l'ai fait, c'était
+pour vous amuser un instant et j'ai eu tort,
+vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret
+professionnel... Où en serions-nous, si on
+avouait, en Allemagne, les défauts et les vices
+des institutions nationales? C'est bon pour des
+Français, cela. Quant à nos lycées, nous y avons
+une expression proverbiale, qui fait loi: <i>Man
+darf nie aus der Schule petzen.</i></p>
+
+<p>—Ce qui veut dire,—interrompit Nora:—«<i>On
+ne doit jamais rien rapporter</i>,» ou plutôt:
+«<i>moucharder, des scandales de l'école</i>.»</p>
+
+<p>—C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez
+pas. Étant mon élève, vous êtes désormais
+des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé.
+C'est une belle légende... Tout est dans la Bible.<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span>
+Mais voyons, dites-moi un peu... quels scandales
+vous ai-je contés?</p>
+
+<p>—Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher,
+ce jour où, sachant très bien que votre
+élève favorite trouverait en flagrant délit d'embrassade
+un de vos honorables confrères et son
+élève favorite à lui, vous avez dit à la vôtre:
+«Allez donc chercher tel livre dans telle salle,
+mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec
+certitude, que le confrère, de son côté, embrassait
+sa plus jolie élève, et, comme ça, en ayant
+surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser
+du vôtre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?</p>
+
+<p>—C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un
+air bonhomme et d'ailleurs sincère,—elles sont
+toutes jalouses les unes des autres, nos chères
+petites, et ce sont des histoires à mourir de
+rire. Mais comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer
+appelle la <i>volonté de l'espèce</i>, poursuit
+pédantesquement Gottfried, agit aussi bien
+et peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs,
+qui commencent à sentir la vie; et du moment
+que des filles ont pour professeurs des hommes,
+il est aisé de prévoir que ces demoiselles en
+abuseront. Ce sont là des inconvénients,—continue
+Gottfried,—des inconvénients qu'on
+pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables,
+et compensés d'ailleurs par des avantages
+que j'ai énumérés avec soin dans mon livre:
+<i>Contribution à l'étude du système d'éducation
+des filles dans les lycées allemands, considéré au<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span>
+point de vue de l'amélioration des races du Nord.</i></p>
+
+<p>—Il est long le titre, mais il est beau, monsieur
+Gottfried, très beau. Vous me ferez lire
+cela, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Quand le moment sera venu, mademoiselle,
+et il viendra, soyez-en certaine.... En
+outre, et pour en finir sur cette question, l'essentiel,
+en éducation, est que force reste toujours,
+du moins en apparence, au règlement, et que le
+manteau d'une décence parfaite, fût-elle superficielle,
+recouvre la lie inévitable qui accompagne
+toujours le fond des choses!</p>
+
+<p>Satisfait de cette belle phrase qu'il croit
+française, mais dans laquelle les métaphores
+s'accordent comme un chien avec la casserole
+qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le
+petit poignet de Nora et le baise.... respectueusement.</p>
+
+<p>—Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant
+un peu sa manche.</p>
+
+<p>Elle relève en même temps le menton et
+avance la lèvre inférieure d'un air tout à fait
+impertinent.</p>
+
+<p>—On embrasse toujours les enfants sages,
+répond hypocritement l'affreux personnage.</p>
+
+<p>—Alors, la leçon est finie?</p>
+
+<p>—Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à
+condition que je vous accompagnerai aujourd'hui,
+à la promenade.</p>
+
+<p>Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques
+Maurin attend au <i>Grand Pin</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p>
+
+<p>Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable
+professeur son petit poignet mince et blanc, le
+lui fourre sous le nez dans les vilains poils de
+sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de
+voir l'angle carré du savant occiput, elle prononce,
+en réponse à la condition proposée, un
+«non» tout sec, se lève et s'en va.</p>
+
+<p>M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation
+allemande, prétend que ses affaires
+avancent.</p>
+
+<p>Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en
+quelles mains est tombée Nora? il ne voit donc
+rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne
+se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes
+les conséquences probables d'une éducation pareille!
+Hélas! M. Mitry est un homme qu'une
+douleur inattendue et trop violente pour sa force
+d'âme a démoralisé; il ne voit rien et ne veut
+rien voir. Chaque fois qu'il formule une objection,
+un scrupule, un remords, il est ravi de se
+voir combattu par les sophismes de Marthe.
+Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu; il
+est persuadé qu'il a au cerveau une lésion
+subtile, mais profonde. Peut-être n'a-t-il pas
+tort. «Ah! les chiens courants! les chiens courants
+me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé
+deux étrangers envahir sa maison, l'envahir
+lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au
+diable.—Elle y est.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXVII">XXXVII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est
+une tout autre leçon.</p>
+
+<p>Le petit Maurin, qui est un beau gaillard
+adolescent, arrive, se balançant un peu sur ses
+hanches, non sans grâce, sa chemise de toile
+bien propre entr'ouverte montrant sa jeune
+poitrine très blanche au-dessous de son cou
+bruni par le soleil.</p>
+
+<p>—Voici l'écureuil que vous m'avez demandé...
+Vous les aimez donc bien, les bêtes?</p>
+
+<p>—Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si
+méchantes que les hommes, pour moi du
+moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça
+caresse comme les lièvres, les écureuils?</p>
+
+<p>—Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé
+encore. Après ça, je ne suis peut-être pas
+assez joli, ou bien il caressera plus volontiers
+une demoiselle. Essayez, pour voir.</p>
+
+<p>Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie
+le petit museau sur sa lèvre, mais l'animal<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span>
+effaré ne montre pas sa mignonne langue.</p>
+
+<p>—C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.</p>
+
+<p>—Parce que ça caresse?</p>
+
+<p>—Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses!
+Et personne ne m'en faisait à moi, quand
+j'étais toute petite.</p>
+
+<p>—Je vous ai bien embrassée, un jour, moi,
+pourtant, vous savez, mademoiselle Nora?</p>
+
+<p>—Oui, le soir où tu m'as annoncé que
+Jupiter était mort?</p>
+
+<p>—Et puis bien d'autres fois encore.</p>
+
+<p>—Le jour où tu m'as apporté le lièvre?</p>
+
+<p>—Et encore une autre fois, très importante.</p>
+
+<p>—Je ne me rappelle plus.</p>
+
+<p>—Cherchez un peu.</p>
+
+<p>—Je ne sais pas.</p>
+
+<p>—... Une épine vous avait piquée. Elle était
+restée dans la chair, là, au bas de votre jambe.</p>
+
+<p>—Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette
+sans aucun embarras.</p>
+
+<p>Puis, d'une voix toute changée, devenue
+mélancolique:</p>
+
+<p>—Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?...
+Tu aimes donc bien les caresses,
+toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non
+plus, quand tu étais tout petit?</p>
+
+<p>—Non, jamais; je n'ai pas eu de maman;
+ma grand'mère grondait toujours, et les pères
+n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».</p>
+
+<p>Une grande tristesse douce, infiniment
+bonne, emplit les grands yeux de Nora. Le<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span>
+souvenir de sa petite enfance sans caresse
+l'attendrit sur elle-même. On ne sait quel
+regret de maternité enfantine gonfle son cœur.
+Sa voix se fait tendre, comme voilée:</p>
+
+<p>—Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser,
+moi, Jacques, bien gentiment, comme
+j'aurais voulu être caressée.</p>
+
+<p>Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage
+étroite, et la cage dans son carnier.</p>
+
+<p>Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque
+sur les grêles genoux de l'enfant qui s'est
+assise, le jeune adolescent plein de force, est là,
+humble, muet, dans le ravissement de sentir
+deux mains très petites qui se posent sur son
+front et qui, l'une après l'autre, passent et repassent
+sans fin. Elle flatte les cheveux courts.
+Elle effleure de temps à autre les paupières
+closes, les joues où naît un duvet que le soleil
+irise, les lèvres fermes qui répondent par
+l'effleurement d'un baiser. Elle répète pour
+Jacques les tendresses que lui ont apprises
+ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui
+semblait si doux, doit être doux aussi, venant
+de sa main, à elle Nora.</p>
+
+<p>Étrange éducation en liberté où les douleurs
+lui ont appris le désir de vivre, les sensualités
+une certaine tendresse, les animaux un peu de
+bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.</p>
+
+<p>Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses
+familiarités intimes avec Nora n'empêchent point
+le respect. Son maître à lui est un noble esprit<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span>
+qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou
+de littérature une haute leçon sur la vie et sur
+l'amour. Cette noblesse de pensée agit peu à
+peu, passe au cœur du petit paysan, obscur
+descendant d'un mélange d'aïeux hellènes et
+arabes. Jacques est heureux d'aimer et d'être
+aimé comme un chien.</p>
+
+<p>Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres
+maîtres que la nature et le petit Jacques! Pourquoi
+faut-il que Gottfried, sophiste et luthérien-jésuite,
+mette en formules «<i>ad usum puellæ</i>»
+une interprétation personnelle de la science
+moderne? «Tous les hommes, dit-il, sont vils
+et méchants; il faut leur être supérieur ou par
+la force, ou par la ruse qui est le triomphe de
+l'esprit. La vie étant mauvaise, on échappe à
+la douleur essentielle par le plaisir matériel ou
+par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire
+par la vision égoïste et solitaire des bonheurs
+qu'on n'a pas. Ce dernier moyen est inférieur
+au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli
+de la douleur des autres. Enfin, ce qui distingue
+l'homme de la brute, c'est qu'il peut faire de
+l'amour bien compris le plaisir par excellence,
+en éludant les conséquences funestes qui sont
+la propagation de la douleur par l'enfant.
+Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle
+s'exerce envers des générations qui, grâce à
+elle, ne connaîtront jamais l'horrible malheur
+d'être nées!» C'est un essai d'éducation expérimentale.
+<i>Is invenit cui prodest.</i></p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXVIII">XXXVIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Jusqu'où peut aller la licence de conversation
+du professeur Gottfried avec sa jolie petite
+élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas de
+limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle
+du gros petit homme. C'est l'ours germain
+qui danse pour plaire. La petite Française brune
+a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant
+bien vu autour de quel miel il tourne, elle lâche
+sur lui quotidiennement tous les mots drôles
+de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.</p>
+
+<p>Il a pour premier principe qu'il ne faut rien
+cacher aux enfants, des choses naturelles. C'est
+une thèse qui se peut soutenir, mais reste à
+savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa
+façon à lui, est grossière, viciée par le trouble
+de son sang épais. Imaginez Silène avec des
+gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis,
+et jargonnant à Chloé son amour en pathos
+physiologico-psychologique. La mignonne enfant,
+instruite déjà par tant de choses autour<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span>
+d'elle, comprend très bien—oh! mais très
+bien!—et les dissertations de Gottfried sur
+l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires.
+Elle a pleine conscience du pouvoir
+de femme déjà naissant et agissant dans sa
+forme mignonne, étrange et charmante.</p>
+
+<p>Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés
+que lui montre aujourd'hui son père,
+elle les attribue à la puissance du «féminin
+éternel».</p>
+
+<p>—On a remarqué, dit Gottfried, que les
+mères ont une tendance à aimer mieux leurs
+fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous
+voyons l'action sourde de la «Volonté», qui
+dirige le monde...</p>
+
+<p>Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances
+que François Mitry a eues pour elle,
+depuis le soir terrible où il a compris qu'elle
+était capable de mourir, Nora, à l'occasion, se
+montre avec son père plus impérieuse, plus
+hautaine, plus irritée que jamais.</p>
+
+<p>—Oh! dit François Mitry, je plains celui qui
+en héritera. C'est une enfant terrible... Elle ne
+sera pas commode à marier!</p>
+
+<p>—Peut-être, peut-être! dit M<sup>lle</sup> Marthe qui
+pense à Gottfried.</p>
+
+<p>Elle ajoute:</p>
+
+<p>—Un homme qui la connaîtrait bien, saurait
+jouer de ses défauts de caractère, en profiter
+même! Et puis, avec le temps, bien des choses
+s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span>
+défauts disparaîtront sous l'influence lente mais
+sûre des leçons de Gottfried... C'est un homme,
+vous savez, c'est un homme!</p>
+
+<p>Ainsi M<sup>lle</sup> Marthe répète, en parlant de son
+frère, le mot que Napoléon le Grand disait du
+grand Gœthe.</p>
+
+<p>Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient
+dans ses mains l'avenir de l'enfant et son propre
+repos par conséquent, M. Mitry, un peu tardivement,
+exprime un jour l'intention d'assister
+à une leçon. Il prévient tout bonnement
+Gottfried, à table, en lui offrant du pâté. Le
+buste large de Gottfried se redresse. Il souffle
+comme un jeune cachalot. Son épais sourcil
+se hérisse et il prononce:</p>
+
+<p>—Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon
+livre sur l'éducation allemande, monsieur, vous
+n'auriez pas même songé à exprimer un désir
+qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre.
+Aucun professeur digne de ce nom,—tel
+est du moins mon avis formel,—ne doit
+accepter la présence d'un étranger à ses leçons.
+Élèves et maîtres doivent, à mon sens, former
+une famille jalouse où les pères par le sang sont
+eux-mêmes considérés comme des étrangers,
+car l'esprit est tout et la chair n'est rien. Nous
+sommes les pères intellectuels... Si vous avez
+cessé d'avoir confiance en moi, monsieur,
+reprenez-moi votre enfant... Je me retirerai
+sur-le-champ. Mais quant à laisser porter
+une atteinte, que j'estime blessante pour moi,<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span>
+à mes droits les plus nobles, jamais, monsieur,
+non, non, jamais!</p>
+
+<p>M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse
+comme il peut de n'avoir pas lu le livre de
+Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur,
+retomber aux embarras et aux soucis
+que lui donnerait ce petit diable de Nora. Et
+elle, qui sait quel genre de leçons protège le
+séduisant personnage avec cet air hérissé,
+indigné, austère et fier, pouffe de rire en dedans
+et dit tout haut:</p>
+
+<p>—Je crois bien que monsieur Gottfried
+reprendra volontiers du pâté, mon père. N'est-ce
+pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup;
+avec de la bière, beaucoup? Il faut se refaire.
+Vous venez de vous fatiguer, monsieur
+Gottfried!</p>
+
+<p>Et le repas se poursuit paisiblement,
+M. Mitry ayant promis de ne plus jamais désirer
+voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille
+lieues de deviner les prétentions et surtout les
+manœuvres de Gottfried.</p>
+
+<p>Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques
+Maurin, lui rapporte cette conversation:</p>
+
+<p>—Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il
+m'ennuie, votre professeur! Je ne suis pas jaloux,
+mais c'est un peu ça, cependant. C'est un
+vilain homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi
+vous embrasse-t-il comme ça, ce vilain
+museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait
+pas qu'il eût dans l'idée de vous épouser un jour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span></p>
+
+<p>—Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!</p>
+
+<p>—Oui, ça serait justement l'hirondelle de
+mer, mariée avec le sanglier!</p>
+
+<p>Et les deux enfants de rire, follement, longtemps,
+et le petit sauvage, véritablement jaloux,
+prend la main, le poignet de sa petite amie, et
+les couvre de baisers...</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme
+Gottfried faisait sa sieste lourdement, à l'ombre
+des chênes-lièges, et ronflait à côté de son livre
+ouvert,—de son propre livre qu'il relit assidûment
+et qu'il annote pour en faire une édition
+nouvelle,—Jacques, à pas de loup, s'est approché
+de lui.</p>
+
+<p>Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette
+bien solide (c'est une ligne de fond), et
+le voilà en train d'attacher un bout de la ligne
+au pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un
+nœud coulant dans lequel, avec d'infinies précautions,
+il passe le pied énorme et la jambe
+courte du bonhomme. Cela fait, il repose à
+terre cette jambe et ce pied; puis, caché derrière
+un buisson, le gaillard lance sur le nez de
+Gottfried le gland d'un chêne vert... Et
+Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:</p>
+
+<p>—Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous
+êtes là? On dit que le feu est à la forêt! Venez-vous
+avec moi ouvrir la tranchée? je vous
+prêterai ma hache!</p>
+
+<p>Gottfried n'a pas l'intention de couper du<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span>
+bois ni de se laisser cuire comme une andouille
+de Souabe—les andouilles de Souabe sont les
+meilleures;—il se lève précipitamment et s'élance
+sur la pente raboteuse, vers la villa où il
+retrouvera la douceur d'un nid de coucou... Il
+se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il
+veut lancer en avant reste en arrière, et Gottfried
+tombe sur le nez...</p>
+
+<p>Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme,
+tranche la cordelette et la fait disparaître
+dans sa poche...</p>
+
+<p>—Mon pauvre monsieur Gottfried! comment
+cela s'est-il fait? C'est, je parie, cette
+maudite ronce! C'est traître, les ronces; on
+dirait des ficelles; ça vous prend les jambes...
+Voilà votre pauvre nez tout en sang, et vos
+mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus,
+monsieur Gottfried, et avant quinze jours, il
+n'y paraîtra plus!... Heureusement vous avez
+beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des
+yeux! Cela vous a protégé les dents... Mais que
+vont dire les demoiselles?... Vous n'êtes pas
+beau comme ça!</p>
+
+<p>Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en
+bon chemin. Gottfried souffle et geint, et il boite
+légèrement.</p>
+
+<p>—Vous allez trop vite, aussi! poursuit
+Jacques... Et alors, vous savez, comme on dit:
+le poids—car vous êtes lourd—multiplié par
+la vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça
+fait... Allons, adieu, monsieur Gottfried; voyez-vous,<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span>
+à quelque chose malheur est bon. Prenez
+donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora
+n'en dira pas de mal, monsieur Gottfried. Il
+faut songer à ça, pour vous consoler... Allons
+adieu, monsieur Gottfried;—l'incendie est
+peut-être éteint, car je n'entends plus appeler.
+Vous savez, par prudence, nous appelons
+comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on
+arrête vite, en tapant dessus à coups de branches
+vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..</p>
+
+<p>—Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage
+m'étourdit un peu.</p>
+
+<p>Et, par suite de cette aventure, pendant huit
+jours, M. Gottfried, plus entouré de bandelettes
+que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le
+plus grand bonheur de Jacques.</p>
+
+<p>—J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.</p>
+
+<p>—J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle.
+Vous m'auriez trahi, vous, par votre
+manière de vous moquer de lui en face!..</p>
+
+<p>—Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis,
+tu sais bien qu'avant qu'il comprenne, il faut
+qu'il se retourne, et c'est long!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XXXIX">XXXIX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Études et conversations avec Gottfried, récréations
+avec Jacques, le monde des bêtes à
+observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin
+et demain la chasse, tout cela prend du
+temps, et les quatorze ans de Nora sont derrière
+elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son
+âge. Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la
+fit ainsi pour la faire avec soin.</p>
+
+<p>Quand elle a voulu son petit fusil, c'est
+encore Jacques qui lui a fait tuer sa première
+pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible,
+puis ils allèrent tous deux sous le grand chêne
+et ils attendirent.</p>
+
+<p>—Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un
+ramier, un «favard!»</p>
+
+<p>—Où? je ne vois pas bien.</p>
+
+<p>—Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche
+brisée.</p>
+
+<p>Elle épaule, vise, le doigt sur la détente
+qu'elle presse lentement... Si forte était son<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span>
+émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner
+et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec
+un grand bruit d'ailes palpitantes au travers
+des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques
+courut le ramasser.</p>
+
+<p>—Il est beau, mademoiselle! voyez les belles
+plumes de la gorge.</p>
+
+<p>Elle regardait la tête pendante du ramier,
+couché sur le dos, dans la main de Jacques,
+ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie...</p>
+
+<p>—Oh! fit-elle joyeuse,—en plein cœur!</p>
+
+<p>Elle ajouta:</p>
+
+<p>—C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute
+seule! C'est meilleur, n'est-ce pas, le gibier
+qu'on a tué?</p>
+
+<p>Il ne put s'empêcher de dire:—Ça ne vous
+a rien fait, à vous qui aimez les bêtes, l'idée
+d'en tuer une si jolie?</p>
+
+<p>Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête:</p>
+
+<p>—C'est la vie! prononça-t-elle.</p>
+
+<p>Elle se tut, puis reprit:—Si on pensait toujours
+à tout, on ne pourrait plus rien faire.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle mangea son ramier et le
+trouva meilleur que tous les gibiers dont elle
+eût jamais goûté...</p>
+
+<p>Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses,
+des faits, le sens qu'il lui convenait, acceptant
+la guerre, l'injustice, la malignité, comme des
+nécessités haïssables, mais dont les victimes
+peuvent faire, à leur tour, un moyen de salut.
+Elle était indépendante, alerte, audacieuse, toujours<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span>
+sûre d'elle en apparence, avec de secrètes
+amertumes de découragement. Bonne envers les
+êtres qui, par exception, lui avaient été bons,
+comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de
+la méchanceté du reste du monde, et n'avait
+ni pitiés générales pour les malheureux, ni
+apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était
+formé sans guide sous la pression des faits et
+des circonstances. La mère avait manqué. Elle
+n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier.
+Enfin, elle ignorait les timidités et même les
+pudeurs de la jeune fille.</p>
+
+<p>—Une vraie sauvage! disait parfois Catri,
+avec plus d'admiration que de blâme.</p>
+
+<p>C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût
+pas été, lui aussi, un petit sauvage, il y aurait
+eu péril pour Nora à le voir si souvent. Mais ni
+l'un ni l'autre n'attachait grande importance
+à des choses qui eussent fait pousser les
+hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents
+que les baisers du petit lièvre étaient ceux
+du petit paysan. Et quand Nora se baignait,
+à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques
+ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne
+s'étonnait du vert des feuillages et du bleu des
+ciels.</p>
+
+<p>Cette franchise d'allures était même pour
+elle un élément sauveur, mais qui la destinait
+sans doute à donner un jour quelque surprise
+à l'homme qu'elle aimerait.</p>
+
+<p>Malgré tout, on peut se demander par quel<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span>
+miracle au milieu de tels jeux, la petite sirène
+échappait au jeune triton.</p>
+
+<p>Certainement le vieux professeur de Jacques
+y était pour quelque chose. Ce philosophe souriant,
+quand il revoit son élève, de temps en
+temps, lui demande des nouvelles de ses travaux
+de paysan, de ses plaisirs de jeune homme.
+Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses,
+tant d'amours, tant de femmes, sait interroger
+l'adolescent sans l'effaroucher, et il l'amène
+toujours aux aveux utiles.</p>
+
+<p>—Quel bon curé vous auriez fait, monsieur
+Rainal, lui dit Jacques, vous me confessez!</p>
+
+<p>—Dis toujours, petit... Ton père est un diable
+d'homme qui a fait de grosses sottises! Je voudrais,
+moi, faire de toi un honnête garçon,
+dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi
+ton cœur... Est-elle jolie, hein, mon
+gaillard?</p>
+
+<p>Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air
+de se plaire, pour son compte, aux histoires de
+Jacques, le philosophe, toujours souriant, finit
+par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt
+des deux enfants.</p>
+
+<p>—Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens,
+passe-moi ce <i>Dictionnaire de la Fable</i> et cette
+<i>Histoire de l'art antique</i>; je vais te montrer des
+bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant
+avec des tritons... Ces anciens vous avaient le
+sens même de la vie et savaient l'envelopper
+sous d'admirables formes, regarde!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span></p>
+
+<p>Et tandis que l'enfant admire les images:</p>
+
+<p>—N'empêche qu'il ne faut pas recommencer
+ce jeu-là souvent! Monsieur Mitry, que je n'ai
+pas l'honneur de connaître, aime certainement
+sa fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il
+la néglige un peu trop. On a confiance en toi:
+tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que jamais
+monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait
+sa fille en mariage... Elle est gentille pour
+toi; tu l'aimes avec ton cœur n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Avec tout mon cœur, monsieur Rainal.</p>
+
+<p>—Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel
+malheur, mon petit Jacquot! Tu ne pourrais
+pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus
+en épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion,
+à moi, vieux célibataire, sur l'amour,—l'amour,
+mon garçon, c'est la meilleure des
+choses de la vie. L'amour, le vrai, celui qui
+mène à la paternité fière et tranquille, c'est
+l'idée principale des hommes. C'est la joie des
+joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à
+l'être qu'on aime. L'amour, ah! mon petit! c'est
+la seule chance de bonheur... Eh bien, ne lui
+gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes.
+Tu me promets, mon garçon?</p>
+
+<p>—Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques...</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que tu as à soupirer?</p>
+
+<p>—Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la
+demoiselle, un bon maître comme vous, au lieu
+de ce vilain Gottfried... Il y a une différence,
+savez-vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p>
+
+<p>—Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien
+officier de la marine, redressant sa haute taille
+et passant ses doigts nerveux dans ses favoris
+blancs comme neige... Il faut aimer à la française,
+mon garçon! chaud, chaud! mais franc
+et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut avoir
+un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire
+une conception de générosité, de bonté et de
+courtoisie, dont on se sent toujours très loin et
+dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher...
+Ils peuvent blaguer, les autres! il n'y a encore
+que ça!</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux
+des rochers de la colline, sous les fourrés des
+ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au
+lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime
+et dont il a peur, lui dit parfois simplement:</p>
+
+<p>—Si vous chantiez, demoiselle? je vous
+accompagnerais sur la flûte à trois trous que
+mon père m'a faite avec un roseau.</p>
+
+<p>Et la double harmonie emplit l'espace. On
+dirait un chant de sirène ou d'hamadryade
+accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait
+l'âme des eaux, des feuillages ou des échos qui
+s'élève et se répand dans la mélancolie des
+soirs ou dans la gaîté des matins:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Il revient, le marin lassé</div>
+ <div class="verse indent0">Qui regretta la France!</div>
+ <div class="verse indent0">Elle revient au cœur blessé,</div>
+ <div class="verse indent0">L'éternelle espérance!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span></p>
+<h2 class="nobreak" id="XL">XL</h2>
+</div>
+
+
+<p>Trop lentement au gré de Marthe et de
+Gottfried, le temps coule.</p>
+
+<p>Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on
+rêve, mais il ne faut rien hâter, rien brusquer.
+Le frère et la sœur se consolent d'attendre en
+échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige
+ses épreuves. M<sup>lle</sup> Marthe lui a suggéré l'idée
+de publier son livre dans les trois langues.
+Elle se chargera de la traduction anglaise.
+Pour la traduction française, l'institutrice
+aide le professeur; et c'est rendre service à
+la France, car M<sup>lle</sup> Marthe relève dans les
+essais de son frère des expressions comme
+celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner
+de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu
+se payer la tête de son professeur, ce qui, vraiment,
+n'était pas à faire!...»</p>
+
+<p>Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce
+pour la semaine suivante, toute une
+fournée d'invités.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p>
+
+<p>Il a son idée, M. Mitry, une idée importante,
+dont il n'a pas fait part à M<sup>lle</sup> Marthe. Vraiment
+il ne traite pas M<sup>lle</sup> Marthe avec tous les
+égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore
+bien indépendant.</p>
+
+<p>A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée,
+M. Mitry, plus indifférent, croit-il, à Thérèse,
+s'efforce d'être en somme moins dur pour Nora.
+Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle
+s'était tuée, il a fait le possible, malgré la scène
+du piano, pour se montrer meilleur envers
+elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à
+quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable
+un peu de repos de ce côté-là, et d'oubli. Il est
+bien vrai aussi que le charme singulier de
+la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse,
+spirituelle, amusante. Il lui arrive de rire de
+ses saillies. Ils vivent comme deux étrangers
+qui ont commencé par se supporter difficilement,
+puis que l'habitude de se voir rend
+chaque jour plus tolérants, et même à demi
+aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui
+est sévère avec lui. Il a parfois des inflexions de
+voix caressantes lorsqu'il lui adresse la parole.
+Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait
+point un souci de ne pas éprouver de sympathie
+pour lui. Et lui, il voudrait l'aimer, il l'aime
+peut-être par accès, mais il a coupé tous les
+liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant....
+Il ne peut pas les renouer. Il pose sur
+elle quelquefois un regard où flottent des regrets,<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span>
+des remords même, une incertitude poignante.
+Elle n'y prend pas garde, et passe. Quelquefois,
+au moment d'un départ, il s'approche d'elle pour
+l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la
+main. Un jour, presque par surprise, il l'embrasse
+et il éprouve en son cœur cette sensation
+chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en
+embrassant Thérèse, qu'il retrouva en embrassant
+Nora toute petite, lorsqu'il la portait serrée
+contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire
+adieu à la mère sur le lit de mort.</p>
+
+<p>Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais
+pour lui-même comme pour elle, il faut qu'elle
+se marie; il veut y songer bien à l'avance; et
+c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse
+qui résidera à Cavalaire pendant plusieurs
+semaines ou même plusieurs mois, tant
+qu'on voudra. Cela n'étonne personne de la
+maison. Le fait n'est pas inusité.</p>
+
+<p>Les chambres sont préparées. La villa, de
+fond en comble, est visitée, soignée, aménagée,
+embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes
+à table.</p>
+
+<p>Parmi les invités se trouvent deux jeunes
+hommes qui pourraient bien plaire à Nora,
+Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien»,
+instruit et riche, très du monde... On verra,
+mon Dieu, on verra.</p>
+
+<p>Tous les autres sont là pour faire nombre,
+pour encadrer les jeunes hommes, prétendants
+<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span>possibles. Et François Mitry, sur qui M<sup>lle</sup> Marthe
+n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute
+l'influence qu'elle désire, n'a rien dit de sa
+pensée à personne. Une sorte de pudeur invincible
+le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse
+et lui... C'est une affaire qu'il veut régler avec
+Nora—ou que Nora saura régler toute seule.
+Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser
+de l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir
+un peu, se rendre elle-même responsable de
+son avenir?</p>
+
+<p>«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais,
+à me reprocher.»</p>
+
+<p>—Nos invités arrivent demain, mademoiselle.
+En voici la liste.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe lit les noms à voix haute. On
+est à déjeuner. Nora écoute, distraite.</p>
+
+<p>Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:</p>
+
+<p>—C'est un gentleman accompli, dit-il.</p>
+
+<p>Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon
+flair. L'ours également. Ce Louvier ne lui dit
+rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:</p>
+
+<p>—Quel âge?</p>
+
+<p>—Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.</p>
+
+<p>Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:</p>
+
+<p>—C'est un peu jeune!</p>
+
+<p>—C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune!
+approuve Gottfried en toute hâte.</p>
+
+<p>—Avant trente-cinq ans, poursuit Nora
+imperturbable, un homme n'est pas un homme.</p>
+
+<p>Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle
+veut agacer Gottfried qui n'a pas plus de<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span>
+trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:</p>
+
+<p>—Tous ces petits jeunes gens, ça manque
+d'expérience!</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried,
+qui, par contenance, s'introduit dans la
+bouche une orange tout entière.</p>
+
+<p>—Ah bien! dit M<sup>lle</sup> Marthe en riant et en
+agitant sa liste d'invités, voici donc quelqu'un
+à votre goût. Il a l'âge de votre père, celui-là!</p>
+
+<p>—Et qui donc? demande Nora.</p>
+
+<p>—Monsieur Guy de Fresnay.</p>
+
+<p>Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant
+lequel Nora rassemble ses souvenirs... Guy?
+On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort
+bien ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle,
+lorsqu'elle était enfant, mais elle voudrait se
+rappeler son visage, son allure. Impossible.</p>
+
+<p>—Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si
+longtemps? interroge-t-elle.</p>
+
+<p>—Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique
+très accidentée.</p>
+
+<p>—Je la connais... comme tout le monde,
+dit Nora.</p>
+
+<p>M. Mitry continue:</p>
+
+<p>—Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât
+entre la France et une des grandes puissances
+d'Europe... De la présence d'esprit, un mot
+heureux, un sourire, l'intervention, dit-on,
+d'une femme d'esprit, de cœur et de goût, qui
+avait pour lui... une vive admiration... et il
+a sauvé le monde d'un grand malheur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span></p>
+
+<p>—Pourquoi d'un grand malheur?... C'est
+pourtant beau, la guerre! dit Nora, qui s'irrite
+contre le diplomate ami des femmes.</p>
+
+<p>Ce qui est vivement excité en elle, par
+exemple, c'est la curiosité.</p>
+
+<p>—Au moment où cela est arrivé, reprend
+M. Mitry, la guerre, qui est toujours un malheur,
+aurait, plus que jamais, désolé le
+monde. C'était du moins l'opinion de Guy de
+Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...</p>
+
+<p>—Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si
+j'étais un homme!</p>
+
+<p>—J'espère, dit sèchement M<sup>lle</sup> Marthe, que
+la guerre avec l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui,
+mademoiselle; vos sentiments pour
+mon frère et pour moi nous en sont garants.</p>
+
+<p>—C'est donc avec l'Allemagne que nous
+aurions eu la guerre, sans l'habileté de monsieur
+de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit
+Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.</p>
+
+<p>—Et de quelle autre puissance pourrait-il
+être question? dit M<sup>lle</sup> Marthe.</p>
+
+<p>—Ah! réplique Nora...</p>
+
+<p>Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais
+si une bonne guerre pouvait la délivrer de
+Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle
+n'hésiterait pas à sacrifier des armées...</p>
+
+<p>Tout le monde fait silence. Cela dure un
+temps notable. Et quand il semble que tout le
+monde pense à tout autre chose:</p>
+
+<p>—Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span>
+monsieur qui n'aime pas la guerre? demande
+Nora brusquement.</p>
+
+<p>—Il a écrit un livre sur l'Allemagne.</p>
+
+<p>—Est-ce qu'il est bien, son livre?</p>
+
+<p>—Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans
+mon pays, dit Gottfried. Les journaux français,
+paraît-il, le signalaient comme une œuvre littéraire
+de grand mérite, et c'est précisément ce
+que les nôtres lui ont reproché.</p>
+
+<p>—Comment cela?</p>
+
+<p>—Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement;
+les documents sous le fatras des déclamations
+idéalistes en l'honneur d'une impossible
+justice, à la manière démodée des Lamartine et
+des Michelet. On trouve là-dedans de la mélancolie
+et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus!
+Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu
+pleine justice au caractère de mes compatriotes.</p>
+
+<p>—C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay
+est un bon esprit, conclut François Mitry. Ni
+chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre
+race et votre pays en toute liberté, affirmant le
+bien, mais dénonçant aussi tout le mal. Il a
+fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour la
+France, et si franchement, si rudement, qu'il doit
+à cette belle franchise, une complète disgrâce.</p>
+
+<p>—Vraiment? dit Nora intéressée.</p>
+
+<p>—Oui, dit François Mitry, il a donné
+fièrement sa démission; il n'est plus dans
+la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses
+ennuis et son désir de chercher une retraite<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span>
+que je lui ai offert une pleine hospitalité. Il
+nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine,
+dit-il, s'il se souvient de ma maison. Il n'y est
+pas demeuré huit jours, et voici huit ans.</p>
+
+<p>—Huit ans, en effet! soupire Marthe.</p>
+
+<p>Nora regarde, à son habitude, le vide, droit
+devant elle, avec son bel œil noir, tout fixe...
+Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque
+fois qu'elle le prononce, une confuse impression
+lointaine de douceur ferme et de bonté...
+mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy?
+Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom
+d'un inconnu, qu'elle a presque oublié, lui rappelle-t-il
+des tendresses qu'elle ignore?... «Ah!
+oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le
+cœur de Nora bondit à ce souvenir.</p>
+
+<p>L'histoire de la démission lui plaît, de la
+part d'un monsieur qui, tout à l'heure, ne lui
+plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de ces
+hommes qui font, à de certains moments, la
+destinée des empires, comme les grands personnages
+de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce
+que ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit
+être fat... un Gottfried français, sans doute,
+qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre déclamatoire
+intitulé: <i>Les Allemands en Allemagne</i>,
+parce qu'il est monsieur Guy de Fresnay), que
+toutes les femmes doivent lui sourire! «Il m'ennuie,
+leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il
+vienne, et l'on verra!—Et qu'il essaie de me
+plaire! on lui fera voir! Tiens! je taillerai mes<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span>
+crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on
+rira, ici, dans huit jours!—Je lui ferai demander
+par Gottfried si <i>berner</i> vient de Berne!...</p>
+
+<p>Tout d'un coup, elle cesse de penser et de
+sourire. Dans le mystère de sa mémoire, un
+miracle s'est opéré. Comme sous une lueur
+d'éclair, Guy, une seconde, lui est apparu, agissant
+et parlant, tel qu'elle le vit il y a huit années.
+Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau
+tout ce qu'elle ressentit alors près de lui.
+C'est une émotion ineffable, qui la traverse, une
+sorte de bonheur infini et bref,—mais comme
+elle s'est revue aussi frémissante et irritée
+sous un reproche sévère de Guy, comme elle
+s'est revue dominée, domptée par lui,—son
+orgueil se révolte. Elle ne veut plus se souvenir!
+Elle sait du moins maintenant qu'aux sources
+profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce
+qui lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle,
+au sujet de Guy, des souvenirs, vivants en
+secret, plus mêlés à l'essence de son âme,
+que ses plus vivants souvenirs.</p>
+
+<p>Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît
+à la porte de la salle à manger et dit, d'une
+voix haute et claire:</p>
+
+<p>—Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver
+si tôt et à cette heure, et fait demander si
+monsieur veut bien le recevoir tout de suite.
+Monsieur de Fresnay a déjeuné.</p>
+
+<p>Nora tressaille et tout le monde se lève...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLI">XLI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Guy entre, et, après un salut adressé à tout
+le monde, va serrer la main de François Mitry,
+et, en même temps qu'il dit: «Bonjour, François,»
+sans lâcher la main de son ami, il se
+tourne vers Nora:</p>
+
+<p>—Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle?</p>
+
+<p>—Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond
+la très petite personne.</p>
+
+<p>—Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Mitry:</p>
+
+<p>—Une figure originale, ta fille.</p>
+
+<p>Il lâche la main de François, et prenant de sa
+main fine et longue, le bas du visage de Nora,
+comme celui d'une simple enfant, il l'examine.</p>
+
+<p>Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de
+détourner son visage. Son pied se crispe sur le
+parquet. Guy paraît ne faire aucune attention
+à ces marques d'impatience; il s'incline, et,<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span>
+attirant à lui le petit visage, il l'embrasse sur
+les deux joues.</p>
+
+<p>Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de
+taille de Nora, la petitesse gentille de toute sa
+personne qui lui a joué ce vilain tour: on ne
+l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis
+qu'on fait à Guy une place à côté d'elle pour
+le café: «Je le déteste, ce monsieur! il me
+déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue
+en même temps qu'il lui fait un peu peur. Elle
+ne sait pas pourquoi.</p>
+
+<p>Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout,
+c'est qu'à cette colère, à cette crainte, que
+M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand
+attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle
+goûte cela comme le souvenir inconscient d'un
+songe heureux d'enfance, depuis longtemps
+effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant,
+toujours plus net.... Le lendemain matin,
+dès le réveil, elle songe à Guy avec impatience,
+et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au
+plus tôt, elle sent bien que la présence de Guy,
+parmi tous ces gens dont elle a tant à se plaindre,
+l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe son
+attention. L'idée de cette présence répand, sur
+ses projets de la journée, un charme singulier,
+nouveau. C'est comme une clarté d'espérance,
+toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la
+lumière gaie du matin... Et Nora se lève en
+chantant, bien résolue à se montrer sévère pour
+M. Guy de Fresnay.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLII">XLII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il faut cependant commencer par se montrer
+aimable, ne fût-ce que par politesse. Le lendemain
+Nora propose à Guy une promenade à
+cheval.</p>
+
+<p>—Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a
+dit François Mitry, mais, vous le voyez, Nora
+se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon,
+mon cher Fresnay. Il y a à l'écurie
+deux excellents chevaux du golfe, en très bon
+état... Choisissez.</p>
+
+<p>La minuscule amazone est sur son arabe. Guy
+chevauche à ses côtés. Ils vont par le chemin
+en corniche qui serpente au flanc des Maures,
+de Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou.
+Guy admire cette enfant étrange, si petite,
+si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand
+elle tourne vers lui son visage, il est frappé du
+double caractère qu'il y trouve, et un peu ému,
+sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire, la
+petite femme l'effraie, et le lutin se moque de
+lui. Il est gêné, et c'est pour la première fois
+de sa vie peut-être!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p>
+
+<p>Tout à coup, après avoir perdu de vue la
+mer, cachée par le cap de Cavalaire et dont ils
+n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre:</p>
+
+<p>—Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la
+grande affaire de Guy, aussi bien que la sienne
+propre, était de la voir, elle, la mer bleue!</p>
+
+<p>Elle ajoute:</p>
+
+<p>—C'est beau, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>De son bras tendu, de son poing qui serre
+le pommeau de la fine cravache, elle montre le
+large, d'un geste de possession royale. La mer
+lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et
+ses peines d'enfant. La mer est mêlée à sa vie,
+à son âme. Elle en a au cœur quelque chose,
+toujours,—le bruissement, la caresse fluide,
+l'infini perdu....</p>
+
+<p>Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle
+éprouve, il le sent confusément venir en lui.
+Un grand souffle paisible s'élève à ce moment
+du large, passe dans leurs cheveux. C'est la
+vie et c'est l'inconnu. L'inconnu de leur cœur
+à tous deux y répond, ému sourdement.</p>
+
+<p>—Marchons, dit l'homme.</p>
+
+<p>En huit ans, il n'a pas changé beaucoup.
+Pas un cheveu blanc dans ses cheveux drus; pas
+un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être
+un peu plus pâle, plus creusé de passions
+anciennes, mais la trace vivante des passions,
+superposée à celle du temps, la fait oublier;
+et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité
+aimante des cœurs. Pour la première fois<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span>
+de sa vie, cet homme, à qui les femmes ont
+toujours offert joyeusement leur sourire, leur
+main tendue, leur amour,—vient d'aimer
+vainement. La fière M<sup>me</sup> de Z..., veuve et
+marquise, avait un amour au cœur, lorsque
+Guy s'est présenté. Elle n'a eu pour lui qu'un
+caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et
+les trois jours de consolation qu'elle lui a accordés
+n'ont pas consolé Guy; il a souffert;
+peut-être souffre-t-il encore.</p>
+
+<p>Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui
+d'il y a huit ans. Certes, elle ne l'avait pas oublié!
+Mais elle se garde bien de le lui dire. Elle
+entend le piquer un peu, se venger du passé.</p>
+
+<p>Comme il l'interroge:</p>
+
+<p>—Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle,
+rien, je vous assure.</p>
+
+<p>—Comme c'est triste! fait-il.</p>
+
+<p>—Et pourquoi?</p>
+
+<p>—Parce qu'il semble qu'une impression heureuse
+devrait durer dans le souvenir.</p>
+
+<p>—J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle
+avec un sourire ironique.</p>
+
+<p>—S'il faut en croire ce que vous me disiez,
+en ce temps-là.</p>
+
+<p>—Vous vous en souvenez?... Et je disais,
+quoi?</p>
+
+<p>Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort
+bien, l'histoire jolie des violettes que Nora,
+toute petite, mettait dans son cou, doucement,—et
+comme c'était gentil à sentir. Et les colères<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span>
+de M<sup>lle</sup> Marthe, et comment il prit la défense
+de Jupiter. Et comment il protesta, lui, Guy,
+lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne
+place qu'elle avait à table, sa place de maîtresse
+de maison.</p>
+
+<p>—Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée,
+mademoiselle.</p>
+
+<p>—Grâce à vous, si je comprends bien! dit
+Nora, un peu pâle, en le regardant par-dessus
+son épaule.</p>
+
+<p>A mesure que parle Guy, quelque chose de
+singulier se passe dans la tête de Nora. Il lui
+semble que chacune des paroles de Guy achève
+d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien
+que légère, d'un brouillard terne, d'un voile
+qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du
+fond de ce miroir mystérieux les images qu'il
+évoque remontent. Ce sont elles, elles-mêmes.
+Il les lui rend, vivantes.</p>
+
+<p>—Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif...
+Oui... je me souviens aussi des violettes!</p>
+
+<p>Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes.
+Elle regarde en elle, tout au fond, à l'endroit
+où dorment les lointains du temps qu'elle a
+déjà vécu....</p>
+
+<p>—Je me souviens... attendez un peu.</p>
+
+<p>Elle demeure immobile. Elle devient très
+pâle. Voilà que ses lèvres tremblent. Elle revoit,
+elle ressent tout.... Guy lui plaît et il l'embrasse.
+Guy la console. Elle l'aime bien. Tout<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span>
+le passé lui est présent; un charme l'entraîne à
+la sincérité, et tout à coup, riante, elle s'écrie:</p>
+
+<p>—Il y en avait de blanches, mêlées aux autres.
+Ça sentait bon. Je fourrais ma main dans votre
+cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos bras.</p>
+
+<p>—Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy.</p>
+
+<p>Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de
+nouveau tremble imperceptiblement; puis,
+prenant son parti:</p>
+
+<p>—J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!»</p>
+
+<p>—C'est cela même, répond Guy, tout heureux,
+naïvement. J'étais bien fâché, poursuit-il,
+que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée
+pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a
+chérie tout de suite.</p>
+
+<p>Il lui parle ingénument, imprudemment
+peut-être, comme à une fillette, et Nora est
+piquée: «C'est agaçant, à la fin!»</p>
+
+<p>—Ah! dit-elle....</p>
+
+<p>Elle frappe son cheval et le retient en même
+temps. Il a payé pour Guy, le pauvre animal.</p>
+
+<p>—Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que
+vous vous rappelez?</p>
+
+<p>—Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec.</p>
+
+<p>Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut
+plus se rappeler autre chose.</p>
+
+<p>—Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre
+cause... pour qu'on vous laissât votre place à
+table... que fîtes-vous?....</p>
+
+<p>Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement
+qu'elle croit y être encore... Elle<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span>
+avance sous la table, en cachette, sa petite
+main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la
+prend, cette main, la pose, en la gardant toujours
+dans la sienne, sur la table blanche, et
+il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on
+pense, petite Nora, <i>toujours</i>!»—Oh! ce <i>toujours</i>,
+comme il retentit à son oreille d'enfant!
+Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement.
+Elle a compris et veut détourner un peu
+la tête, échapper au regard du maître, elle veut
+aussi lui retirer sa main, par colère et par
+honte. Elle se sent dominée et vaincue.... Cela
+est irritant, quoique délicieux. Et c'est ce
+qu'elle ne veut pas!</p>
+
+<p>—Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer
+en ma faveur? dit-elle un peu moqueuse,
+en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du tout.</p>
+
+<p>Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit
+pas la vérité, que Guy, arrêtant son cheval et
+regardant Nora, comme autrefois, d'un œil
+profond:</p>
+
+<p>—Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il
+d'une voix grave.</p>
+
+<p>Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face:
+oui, c'est bien le même œil dominateur. Elle
+frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy
+a surpris un haussement d'épaules. Il retrouve
+Nora, la même, un peu grandie, oh! mon Dieu,
+pas beaucoup.</p>
+
+<p>—Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant
+ainsi? dit-elle violemment.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p>
+
+<p>—Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli!
+avec une enfant! et sur des questions de morale!...
+poli!</p>
+
+<p>Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours
+plus fort.... Pourquoi trouve-t-il si drôle
+l'idée d'avoir à être poli avec elle?</p>
+
+<p>Elle a décidément une furieuse envie, Nora,
+de lui montrer, au diplomate, qu'elle n'est plus
+une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne sait.
+En attendant, pour se calmer les nerfs, elle
+lance son cheval au galop. Le chemin n'est
+qu'une série de tournants. Il faut changer de
+pied à toute minute.</p>
+
+<p>—Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il
+de loin, en poussant son cheval pour la rejoindre.</p>
+
+<p>—Nous verrons bien! riposte-t-elle.</p>
+
+<p>Ils galopent. La voici lasse.</p>
+
+<p>—Attachons nos chevaux ici, dit Nora.</p>
+
+<p>Ils mettent pied à terre, et dans un pli de
+ravin qu'elle a choisi, les voilà assis côte à côte
+sur des touffes de bruyère, et devisant.</p>
+
+<p>Tout en parlant, Nora distraite et comme en
+rêve, a pris dans les deux siennes la main de
+Guy et elle ne la lâche plus.</p>
+
+<p>Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est
+un mouvement bien involontaire. Transportée
+au passé, elle vient de reprendre cette main
+dans les siennes comme si c'était hier qu'elle
+eût été réprimandée à table avec une bonté sévère,
+mais si tendre. Le temps est aboli. Nora<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span>
+est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier
+qu'elle s'est tant amusée à glisser dans son cou
+des violettes, par poignées... Il y a donc entre
+eux une complète familiarité. Quant à en vouloir
+à Guy parce qu'il vient de la traiter en
+toute petite fille, Nora n'y songe plus. Nora ne
+sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans,
+peut-être sept. Son cœur du moins n'est pas plus
+vieux, en cette minute. Elle a besoin d'être aimée
+en enfant—comme elle ne le fut jamais....</p>
+
+<p>Sur son genou, elle appuie donc la main de
+Guy, et de ses deux mains, elle la caresse.
+Comme elle fait au front du petit Jacques, elle
+fait à cette main. Guy la retire un peu, tout à
+coup, mais Nora la retient. Il se sent charmé et
+il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle le
+retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir
+l'air bien sot, et demeure là, tout étonné. Et le
+subtil fluide féminin entre par le bout de ses
+doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et,
+distinctement, dans ses yeux grands, noirs et
+fixes, il voit maintenant la femme apparue, qui
+appelle et,—chose étrange!—qui implore
+presque.... C'est que Nora, à ce moment, se
+rappelle exactement l'impression qu'elle eut,
+lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je
+vous aime bien, vous!» il l'embrassa avec tendresse.
+Il lui rendait les caresses paternelles
+perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que,
+en se pressant aujourd'hui sur cette poitrine, au
+pli de ce cou, en mettant sous cette barbe fine<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span>
+sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme
+consolant qui lui faisait oublier tant d'affreuses
+misères, qui lui restituait toutes les tendresses
+que la vie devait et refusa à sa petite enfance?</p>
+
+<p>—Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il
+est temps de rentrer, je crois.</p>
+
+<p>Mais elle le retient encore, d'une pression si
+énergique qu'il ne peut s'y tromper. C'est la
+petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent heureux.
+Un trouble doux et lourd l'envahit. Un
+rêve rapide et fou traverse son cœur. Si c'était
+là le dénouement de sa destinée? S'il allait
+revivre par là? Si ce printemps allait fleurir
+dans la «route au tombeau» qui lui reste à faire?
+Et toujours la petite main caresse la sienne,
+tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et,
+muette depuis longtemps, Nora regarde Guy
+d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur indécis,
+innommé, le désir tout-puissant d'être
+consolée de la vie par l'amour entier.</p>
+
+<p>En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte
+plus qu'il ne saura jamais le dire, Guy se lève
+et prépare les chevaux.</p>
+
+<p>Il est à la droite du sien et tend sa main en
+creux, pour aider Nora à se mettre en selle.</p>
+
+<p>Elle pose un pied dans la main de Guy qui,
+arc-bouté sur sa jambe droite, plie un peu le
+genou gauche sur lequel il fait porter sa main,—et
+quand le petit pied, si petit, est dans cette
+main, Nora demeure là un instant; puis, en<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>
+riant, saute à terre d'où, sans aucune aide, elle
+bondit sur sa selle.</p>
+
+<p>Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence:</p>
+
+<p>—Toi, si je veux, pense Nora en le regardant
+de travers, je te mettrai dans ma poche!</p>
+
+<p>—Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant
+sa propre pensée et répondant sans le
+savoir à celle de Nora... cela est bien possible,
+mais cela n'est pas encore bien sûr...</p>
+
+<p>«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller
+cela!... Le mieux ne serait-il pas d'avertir Mitry?»</p>
+
+<p>Il songe encore: «Au train dont les choses
+marchent, je devrais certainement prévenir le
+père... ou gagner au large.»</p>
+
+<p>Épouser est invraisemblable, mais fuir est
+un peu cruel.</p>
+
+<p>Guy cependant ne voit que l'un de ces deux
+partis à prendre. Tous deux sont extrêmes.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLIII">XLIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon,
+en bas, à l'heure du crépuscule, le soir du
+même jour,—pas de piano aujourd'hui, je
+vous en prie, monsieur Gottfried.</p>
+
+<p>Nora est impatiente d'aller retrouver Guy,
+qu'elle a quitté voici bien dix minutes.</p>
+
+<p>—Et pourquoi cela, mademoiselle?</p>
+
+<p>—Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.</p>
+
+<p>—Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle...
+Je vous conterai, comme récompense,
+les amours de ce grand artiste.</p>
+
+<p>—Vous en rabâchez, monsieur Gottfried,
+des amours de ce grand artiste... Contez-moi
+les vôtres.</p>
+
+<p>—Si vous voulez.</p>
+
+<p>Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe
+du pied et imite l'enfant qui pleure, avec de
+jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.</p>
+
+<p>—Non, je m'en vais... je m'en vais, moi!
+Moi veux pas rester!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span></p>
+
+<p>Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas,
+ou pourquoi est-elle venue?</p>
+
+<p>C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver
+Guy tout de suite, et qu'elle fait tous ses
+efforts pour s'en empêcher. Sa résolution,
+envers lui, n'est pas encore prise. Elle met
+entre lui et elle, la personne sans importance
+de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle veut
+l'envoyer tout simplement promener, oh! ça
+n'est pas long!</p>
+
+<p>—Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur
+Gottfried. Je vous embrasserai, là!</p>
+
+<p>Et elle pouffe de rire.</p>
+
+<p>—Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la
+première fois.</p>
+
+<p>On vient d'apporter les lampes. Nora se lève,
+toujours riant, et va à Gottfried. Elle lui offre
+son visage, il en approche le sien.</p>
+
+<p>Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora,
+où est Guy en ce moment, son cœur défaillerait!</p>
+
+<p>Guy est assis sur un banc du parc, à vingt
+pas de la fenêtre du salon qui s'éclaire sous ses
+yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre
+de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher...
+Une angoisse atroce saisit son cœur,
+le serre comme un étau, le broie d'une pression
+lente... Guy est jaloux, mais cela n'est
+rien,—il est déçu!—Qu'est-ce que c'est
+donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du
+cœur? que veut-elle faire de lui?.. Évidemment,<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span>
+ce n'est qu'une mauvaise petite nature,
+viciée encore par une absurde éducation libre.
+Comment lui, Guy, serait aux mains d'une
+enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il l'aime
+donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!..
+Des idées contradictoires se heurtent
+dans sa cervelle... Se lever et fuir, monter
+dans sa chambre, boucler sa valise, quitter
+à jamais cette maison où il se sent en danger...
+car il y va de l'honneur, puisqu'elle n'est
+qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à
+cette fenêtre où s'encadrent toujours, clairement
+visibles sous la transparence du rideau,
+les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés
+l'un de l'autre... Oh! la briser du poing,
+cette vitre, et dire: Je suis là!</p>
+
+<p>En ce moment, Gottfried, toujours dans la
+même attitude, est en train de répéter:</p>
+
+<p>—Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi,
+voyons,—c'est promis.</p>
+
+<p>—Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai
+seulement voulu dire que je me laisserais faire.</p>
+
+<p>Il en prend son parti, et, la saisissant par les
+deux épaules, il baise la joue, puis le cou, et
+cherche les lèvres.</p>
+
+<p>Et Guy,—c'est étrange,—frappe du poing
+le dossier du banc sur lequel il est assis. Guy
+est malheureux. Il a envie de pleurer.</p>
+
+<p>—Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora,
+c'est assez!.. Bonsoir!</p>
+
+<p>Elle se sauve et disparaît.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span></p>
+
+<p>Nora s'élance dans le parc à la recherche de
+Guy, qu'elle n'a pas trouvé dans la maison.
+Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de
+lui faire... Oh! si elle pouvait savoir!</p>
+
+<p>Elle va le chercher bien loin... Sans le voir,
+elle le frôle de sa jupe envolée au vent de la
+course. Et quand il sent contre son genou le
+frémissement de cette robe, et sur son visage
+le frisson de l'air qu'elle a déplacé, il ne sait
+plus ce qu'il doit faire, la saisir au passage, la
+prendre pour la châtier, ou bien lui crier:
+«Vous vous trompez, pauvre enfant... Le
+bonheur n'est pas par là...» ou bien encore la
+laisser passer—à jamais.</p>
+
+<p>Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment
+d'un amour à la fois naissant et trompé,
+il continue à voir distinctement, à travers les
+petits rideaux de guipure, légers comme un
+nuage, le salon éclairé, et, au milieu, ce hideux
+Gottfried en train de ranger avec méthode des
+brochures, des cahiers de musique.</p>
+
+<p>Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble
+qu'on vient de lui reprendre quelque chose de
+divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne
+peut se l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement
+qu'il avait de Nora une idée qu'il lui faut
+abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au
+lieu d'une petite fille singulière, mûrie trop
+tôt par le malheur d'avoir grandi sans mère,
+encore enfant, déjà femme, deux fois attirante,
+n'a-t-il rencontré qu'une pensionnaire effrontée,<span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span>
+maligne, prétentieuse, un peu vicieuse? Il s'interroge
+et souffre. Oui, oui, c'est bien cela, mais,
+alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il
+s'avouer qu'il est jaloux?.. Ce n'est pas la
+tendresse qui pousse cette enfant, délicieusement
+étrange, à jeter sa joue sur la face lippue
+et velue de ce vilain casse-noisette de
+Nuremberg! Alors, décidément, quoi?.. quoi?
+L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus
+cruellement. Sa tête éclate... En si peu de
+temps, avait-il donc tant espéré de cette gamine,
+aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas!
+Guy est amoureux! et l'amour, le dégoût et la
+colère gonflent son cœur!</p>
+
+<p>Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous
+cette fenêtre; il voulait la voir, jouir de ses
+mouvements, les étudier aussi, se faire un jugement.
+Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit,
+puisqu'elle avait attaqué son cœur, la première,
+elle, la maligne voleuse?</p>
+
+<p>Où est-elle maintenant? A quel autre jeu
+a-t-elle couru?</p>
+
+<p>Il se perd en silence dans les allées les plus
+étroites du parc, se dissimule à tout instant
+derrière les arbres, l'œil aux aguets, l'oreille
+tendue, épiant...</p>
+
+<p>Que croit-il surprendre encore?</p>
+
+<p>Quel roman compliqué suppose-t-il donc?
+Il a honte, lui, à son âge, de s'occuper ainsi des
+gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le regarde?..
+Non, il se méprise d'en être là, mais<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span>
+une force qu'il ne peut pas vaincre le mène où
+il va... il ne sait pas où... Tout à coup, il perçoit
+des bruits de pas sur le gravier... Il se cache
+dans les bruyères du bord de l'allée...</p>
+
+<p>Un couple s'avance.</p>
+
+<p>Est-ce Mitry? Est-ce M<sup>lle</sup> Marthe?</p>
+
+<p>Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un
+jeune homme! Guy ne connaît pas Jacques.</p>
+
+<p>—Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni
+l'autre, entends-tu?</p>
+
+<p>—Ah! répond Jacques tristement... Je sais,
+vous avez du beau monde. Mais pourquoi pas au
+grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?</p>
+
+<p>—Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus
+possible; on verra plus tard... Est-ce que tu
+n'es plus mon bon chien?</p>
+
+<p>—Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle,
+et j'obéirai.</p>
+
+<p>—Eh bien, adieu.</p>
+
+<p>Elle est impatiente.</p>
+
+<p>En silence, Jacques la prend dans ses bras,
+sous le regard ardent et invisible de Guy... Il
+la presse un moment contre lui, en effleurant
+des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!</p>
+
+<p>—Adieu! adieu, dit-elle.</p>
+
+<p>Le petit leveur de liège, pour sortir du parc,
+passe par-dessus le mur... Pourquoi pas par
+la porte? C'est la question que se pose Guy.</p>
+
+<p>Nora retourne vers la maison. Le jugement
+de Guy sur Nora est fixé, décidément fixé.</p>
+
+<p>«C'est une vulgaire petite friponne! C'est<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span>
+bon, on veillera. Adieu, bonsoir, mon rêve bête!
+Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en
+cinq minutes, j'avais construit tout un monde
+d'espérances! A quoi tiennent pourtant les
+choses! Ainsi, quelques heures seulement après
+les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux
+du ravin, devant la mer, à moi, Guy, elle en est
+venue à celles-ci! J'avais pu croire à un amour
+naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,—et
+le mien avait été remué! Et je me
+suis lourdement trompé.»</p>
+
+<p>Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire.
+Il ricanait tout haut!</p>
+
+<p>«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons
+plus. A joueuse, joueur et demi... je regarderai
+son manège. Ce sera un des passe-temps de cette
+vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas
+si sot... Adieu, paniers, la grêle a fait vendange!»</p>
+
+<p>Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au
+fond du sentiment qu'il commençait de sentir
+pour Nora, il y avait, en même temps que de
+l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle
+qui vient, même sans objet, au cœur des hommes
+de son âge, si sourdement profonde. Gottfried
+pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses
+en invoquant la Volonté de l'espèce. Guy songe
+tout simplement que cette forme enfantine
+appelait la protection et qu'il eût été heureux
+de la lui donner; que ces yeux de douleur appelaient
+la consolation et qu'il les eût fermés<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span>
+sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses
+bras la toute petite.</p>
+
+<p>—Eh bien, dit François Mitry, le soir, à
+table, êtes-vous content de votre journée, mon
+cher Guy?</p>
+
+<p>—Enchanté! répond Guy d'un ton ironique,
+si froid, si dégagé, que Nora tressaille.</p>
+
+<p>—Bien vrai? demande-t-elle.</p>
+
+<p>Guy prend la main droite de l'enfant et la
+serre dans sa main gauche d'une pression
+douce et ferme. Au toucher de cette main,
+cette sorte de tendresse paternelle à laquelle il
+songeait tout à l'heure s'éveille en lui, et une
+pitié immense lui vient pour un être si jeune,
+si petit, si faible, et déjà,—croit-il,—si
+perdu! et c'est d'une voix toute timbrée de
+caresses qu'il prononce:</p>
+
+<p>—Non, non, pas enchanté du tout, à la
+vérité. J'ai du vrai chagrin, mademoiselle.</p>
+
+<p>Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora,
+et pour reprendre tant bien que mal ce qu'il a
+dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:</p>
+
+<p>—C'est même afin de l'oublier, mon chagrin,
+que je suis venu ici; n'est-ce pas, Mitry?</p>
+
+<p>Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy.
+Il a du chagrin? tant mieux, cela le rapproche
+d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent
+monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif,
+étrange, capricieux et volontaire comme
+elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout
+son avenir.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLIV">XLIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>A présent qu'elle est sûre de son sentiment,
+Nora, avec la franchise hardie de son caractère,
+avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer.
+Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois,
+et elle le fait bien voir.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, au point du jour, on a
+réveillé Guy pour la chasse. Il s'habille, et il
+est prêt à partir, quand on frappe à sa porte.</p>
+
+<p>—Entrez, dit-il.</p>
+
+<p>C'est Nora. Il est stupéfait.</p>
+
+<p>Elle entre, repousse la porte, sans la refermer.</p>
+
+<p>—Je viens, dit-elle, vous chercher pour le
+déjeuner du départ. Le café nous attend en bas.
+J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien,
+vous savez?</p>
+
+<p>Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte
+presque fermée, et tout en disant: «Venez,»
+elle le regarde toujours fixement, profondément,
+sans faire mine de sortir.</p>
+
+<p>—C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span>
+chercher, dans un tiroir, son mouchoir ou ses
+gants.</p>
+
+<p>Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours
+là, debout, et il retrouve les deux grands yeux
+noirs, ardemment fixés sur les siens.</p>
+
+<p>Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers
+de Gottfried! aux baisers de Jacques! Il pense
+qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son tour!
+Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner,
+lui, Guy, à cette perfidie, d'embrasser,
+dans les coins obscurs d'une maison dont il est
+l'hôte, la petite fille de son hôte?</p>
+
+<p>—Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous
+suivre... allez, mon enfant.</p>
+
+<p>Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur
+gronde et sa voix tremble.</p>
+
+<p>Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si
+brûlante flamme que Guy est atteint. Un nuage
+passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble.
+A travers une vapeur, il voit la femme, petite,
+toujours debout, ses yeux toujours dardés, sa
+lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle veut et que
+son visage le dira. Elle a appris,—des bêtes,
+des choses, du frisson des bois et des vagues,
+des hommes même, de son père,—la puissance
+et la fatalité d'aimer. Elle a appris,—sous
+les persécutions,—la révolte, les insistances
+acharnées. Elle ne craint rien, Nora, rien au
+monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance,
+ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime.
+Elle vient. Voilà tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span></p>
+
+<p>«Pourquoi non? songe alors Guy tout à
+coup, avec violence. Pourquoi non, si elle s'impose,
+si elle sait, si elle veut, si elle est libre
+et consciente,—si c'est ainsi?»</p>
+
+<p>Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare
+de lui et le conseille...</p>
+
+<p>Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille
+en tout homme à l'odeur des forêts, s'éveille
+en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui
+vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy
+éprouve, en coup de sang, l'envie sourde et
+terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter
+où elle veut, toute mignonne comme elle
+est.</p>
+
+<p>—Allez-vous-en! dit-il irrité.</p>
+
+<p>C'est maintenant sa voix qui gronde et son
+cœur qui tremble.</p>
+
+<p>Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est
+elle qui le fascine. Il n'est plus lui-même! Il
+court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins
+bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux,
+sur sa bouche qu'il écrase, et répète d'une voix
+creuse, altérée, en la repoussant de lui avec
+violence:</p>
+
+<p>—Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible!
+Il faut t'en aller! Va-t'en!</p>
+
+<p>Et si dure est la voix, si brutale est la secousse,
+qu'elle retrouve, dans la joie du baiser
+farouche, toutes les douleurs qu'elle aime.
+Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre
+homme qu'elle aimait, son père,—aussi brutalement<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span>
+la repousse, aujourd'hui, celui-ci qu'elle
+aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme,
+douleur, colère, haine d'amour! mais, cette fois,
+c'est bien à elle que s'adresse tout cela. A elle,
+encore enfant, déjà femme. Elle est heureuse,
+et elle est sombre.</p>
+
+<p>Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur
+de la petite bondit vers lui. Ne lui a-t-elle pas
+dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je
+vous aime, parce que vous êtes bon?» Et
+n'est-ce pas parce qu'il est bon qu'il la rejette
+aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est pour
+bien faire, elle le comprend de reste. Elle a
+donc tout en lui, dans cette seconde, tout à la
+fois: bonté et dureté, tendresse et fureur! Inconsciente
+des raisons qui la rendent joyeuse,
+sa petite âme retrouve, comme un oiseau des
+mers, la tempête qu'elle a coutume de braver,
+qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui
+la berce.</p>
+
+<p>Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans
+le cœur d'un homme vrai, quelque chose de
+semblable aux vents, à la mer, à la force ardente
+des choses, à l'âme des éléments.</p>
+
+<p>Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté
+de ce qu'il pense, de ce qu'il voudrait, s'il
+s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un
+air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle
+sent l'humilité du vaincu:</p>
+
+<p>—Allez-vous-en, je vous en supplie, petite
+Nora!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span></p>
+
+<p>Et telle qu'elle était venue, silencieuse,
+comme rigide en sa volonté que trahit sa démarche,
+Nora, sans un sourire, regardant devant
+elle le vide avec son œil dilaté et noir,—s'éloigne,
+emportant dans son cœur l'orgueil du
+triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter.</p>
+
+<p>Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et
+qu'il ne faut pas; parce qu'il ne peut ni ne doit
+l'épouser, et qu'elle est perdue, pense-t-il, deux
+fois perdue, pour lui et pour elle!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLV">XLV</h2>
+</div>
+
+
+<p>La vie au château suit son cours. François
+Mitry tous les jours amuse ses invités, parmi
+lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier,
+sur qui sont fondées des espérances ignorées
+de lui. C'est un très bel homme, qui vient de
+faire trois ans de service militaire, aux dragons,
+car il a dédaigné de passer des examens quelconques,
+et de se présenter à aucune école. Il
+faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment
+beau sans ridicule, sans la moindre afféterie.
+Il le sait un peu, et il y paraît quelquefois, rarement,
+seulement quand on provoque sa vanité.
+Il suit trop les modes au gré de certaines personnes,
+mais il les fait valoir à merveille. Le
+nombre de ses épingles de cravate est infini,
+et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour
+à tour, mais il faut convenir que ce sont des
+bijoux du meilleur goût. Il chante avec une
+belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il
+jette bien son coup de fusil et professe en littérature<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span>
+des opinions faisandées—mais c'est
+affaire de mode et il changera de théories dès
+que le mot d'ordre sera changé. Au demeurant
+banal, mais bon garçon et brave, doué en somme
+des mêmes défauts, des mêmes qualités que les
+hommes quelconques de son âge. Ajoutez que
+dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de
+vingt ans, le beau mystère de vivre et de désirer
+apparaît avec le même attrait que chez tous
+les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux,
+de tous ses regards et de tous ses gestes. Il a
+vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>Nora le regarde tout juste avec la même
+attention qu'elle prête aux autres invités, y compris
+les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros
+banquier Legros, trop bien nommé, ni le général
+Lagrange, ni leurs femmes, ni l'avocat Poireux,
+ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour elle,
+c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles,
+deux Lagrange, une Legros et enfin M<sup>lle</sup> Lairoy,
+accompagnée de sa mère, et sœur du jeune
+Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que,
+dans sa pensée, François Mitry met en balance
+avec M. Émile Louvier. A ces gens viennent
+s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance,
+et enfin Mitry annonce qu'il ne manque
+plus à l'appel que deux amis, M. et M<sup>me</sup> de
+Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui,
+après neuf ou dix ans passés dans tous les
+ports de mer du globe, à la recherche de la
+fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span>
+en France. Morigny lui a écrit voici huit jours
+à peine. Mitry a répondu «Venez, l'occasion est
+bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle
+assemblée.»</p>
+
+<p>M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.»
+Ils arrivent en effet. Toute la compagnie annoncée
+est maintenant au complet, et chaque
+jour ce sont parties nouvelles, tantôt en commun,
+tantôt par groupes séparés. Mitry a fait
+des programmes à l'avance. Il en propose un
+tous les matins. Et M<sup>lle</sup> Marthe aidant (elle se
+multiplie), le personnel étant triplé à l'office et
+dans les écuries, tout marche à souhait.</p>
+
+<p>Après les repas bruyants, on se disperse, le
+soir, à travers le parc. Les pins bruissent. La
+mer leur répond. Tout le monde goûte avec
+ravissement le charme des belles soirées du
+Midi.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLVI">XLVI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa
+guise choisit son compagnon, Guy, lui, recherche
+un peu de solitude. Il trouve, au fond
+du parc, une petite porte entr'ouverte qui donne
+sur la libre colline. Il sort, monte la pente par
+le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.</p>
+
+<p>Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a
+suivi... Tout à coup, sur sa main que, par un
+geste d'habitude, il porte derrière son dos, il
+sent se poser une main très douce, et qui caresse...
+Il tressaille; il a compris, mais il ne se
+retourne pas; il éprouve un plaisir douloureux,
+qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger
+et qu'il se reproche.</p>
+
+<p>Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:</p>
+
+<p>—Vous ne voulez-vous plus me parler,
+monsieur Guy?</p>
+
+<p>Guy, qui doit être mécontent, se tait.</p>
+
+<p>La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span></p>
+
+<p>—Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que
+je vous ai donc fait, monsieur Guy?</p>
+
+<p>Il ne répond rien.</p>
+
+<p>—Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez
+l'air de me fuir, toujours... Vous êtes fâché,
+monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.</p>
+
+<p>Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre
+naturel, se retournant enfin:</p>
+
+<p>—Je ne suis pas fâché, ma chère enfant,
+et je ne suis pas assez sot ni assez impoli pour
+refuser de parler à la charmante petite maîtresse
+du lieu, mais je ne comprends pas vos questions.</p>
+
+<p>Nora fait une moue de dépit, invisible dans
+l'ombre. Elle hausse l'épaule, et elle frappe du
+pied, oh! à peine.</p>
+
+<p>Elle ne veut pas que cela s'entende.</p>
+
+<p>—Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons
+d'autre chose.</p>
+
+<p>—Je le veux bien... Comment va monsieur
+Gottfried? répond Guy, d'un ton d'innocence.</p>
+
+<p>—Pourquoi cela? demande Nora, surprise.</p>
+
+<p>—Pour rien... pour parler d'autre chose.</p>
+
+<p>—Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur
+Gottfried? interroge-t-elle.</p>
+
+<p>—Oh! pas du tout!</p>
+
+<p>—Allons, tant mieux!</p>
+
+<p>—Et à vous, mademoiselle?</p>
+
+<p>—La belle question! il me fait horreur.</p>
+
+<p>—Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme
+professeur?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p>
+
+<p>—Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai
+pas choisi; on me l'a imposé.</p>
+
+<p>—On vous impose donc quelque chose, à
+vous? je vous croyais fière, insoumise, et même
+indomptable! réplique Guy vivement.</p>
+
+<p>Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si
+elle voulait, ce vilain Gottfried serait bien loin,
+depuis longtemps! Elle en convient avec elle-même.
+Elle se tait, et Guy reprend:</p>
+
+<p>—Il ne vous embrasse jamais, cet homme
+aimable?</p>
+
+<p>—Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées,
+voyons, monsieur Guy, jamais, j'imagine!...
+Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez
+donc!</p>
+
+<p>Son indignation est sincère, car ses caresses
+à Gottfried ne le sont pas, et elle n'imagine pas
+que des caresses de moquerie cela puisse
+compter....</p>
+
+<p>Alors, Guy poursuit, implacable:</p>
+
+<p>—Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde
+sans cesse autour de vous, mademoiselle Nora,
+il ne vous embrasse jamais, lui non plus?</p>
+
+<p>—Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur
+Guy!</p>
+
+<p>La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle
+se défend... Aux yeux de Guy, elle sent bien
+qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée,
+qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce
+moment, elle voudrait pleurer. Elle ne peut
+pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span></p>
+
+<p>—Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement
+Guy: vous mentez encore!</p>
+
+<p>—Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec
+rage. Elle égratigne sa main, dans l'ombre.
+Elle pense que, malgré le beau clair de lune,
+Guy, par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement.
+Elle ne répond pas un mot. Elle
+écoute la voix sévère qui poursuit:</p>
+
+<p>—Vous êtes une enfant et vous mentez,
+Nora. J'ai regardé votre Gottfried. Je lis sur les
+visages et dans les yeux, moi. C'est un don que
+j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous
+embrasse, et Maurin aussi. Et ils seraient bien
+sots, tous deux, de ne pas le faire, puisque vous
+le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne
+peux pas aimer, moi, une petite fille qui ment,
+et sur de pareilles choses! il faut donc oublier
+la folie d'une seconde... que vous avez provoquée,
+mauvais petit démon...</p>
+
+<p>Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy
+s'est attendrie. Il a mis dans le reproche une
+involontaire caresse...</p>
+
+<p>—Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser
+bien tranquille votre ami, qui vous aime,—je
+parle de Guy,—sinon vous le forcerez à
+partir bien vite, et ce serait dommage pour lui,
+car ce pays est beau, petite Nora... très beau,
+en vérité.</p>
+
+<p>Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit
+cela parce qu'il le faut.</p>
+
+<p>—Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>
+vous engage paternellement, mignonne, à ne
+pas entrer de si bonne heure dans la chambre
+des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi,
+si j'étais un malhonnête homme, ou seulement
+un homme faible! je serais, à mes
+propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez,
+prenez garde à vous, Nora... gardez-vous du
+mensonge... et des démarches inconsidérées...</p>
+
+<p>Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette
+à qui il s'adresse. C'est, en ce moment, comme
+il vient de le dire, un sentiment paternel qui
+dicte ses paroles.</p>
+
+<p>—Prenez garde, pauvre petite! prenez garde!
+répète-t-il d'un ton d'affectueuse prière... Rappelez-vous
+ce que je vous dis. Il vous arrivera
+tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se
+pourrait bien que personne au monde ne vous
+parlât plus jamais raisonnablement, comme je
+le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est
+pour vous, pour vous, ce que je dis là,—pas
+pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup d'affection
+pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais
+beaucoup, beaucoup!</p>
+
+<p>Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même,
+qu'il devine ou voie tout en elle, ce Guy?
+Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques?
+C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.</p>
+
+<p>Sombre, la tête basse, muette, une rage au
+cœur, Nora s'éloigne en cherchant dans sa tête
+comment elle pourra bien le punir, ce Guy
+détesté!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p>
+
+<p>... Il y a beaucoup de pitié pour Nora
+dans le cœur de Guy, mais aucune estime.</p>
+
+<p>Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée,
+parce qu'elle a l'habitude de la révolte,
+de la colère, du commandement et de la vengeance.
+Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a
+beau vouloir, elle ne sait pas pleurer parce que,
+dans les commencements de ses grandes peines,
+elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait?
+peut-être a-t-elle une de ces natures de feu qui
+brûlent et sèchent au dedans la source même
+des larmes.</p>
+
+<p>Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera
+avec Émile! avec cet Émile Louvier qui, de
+l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus
+beau que Guy, pour sûr! Guy? songez donc!
+Guy pourrait être son père!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLVII">XLVII</h2>
+</div>
+
+
+<p>François Mitry est enchanté et M<sup>lle</sup> Marthe
+désolée. Ouvertement, Nora fait la cour à
+Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y
+veille, crèvera d'un coup de sang.</p>
+
+<p>Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il,
+cette enfant qui fleurte avec tout le monde!
+C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh
+bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et
+que Dieu les bénisse! Moi, me voilà délivré
+d'une assez méchante affaire!»</p>
+
+<p>—Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit
+Nora qui cause avec Gottfried dans le parc, si le
+verbe <i>berner</i> est venu de Berne.... Monsieur de
+Fresnay sait tout.</p>
+
+<p>—Le verbe <i>berner</i>, réplique Gottfried, vient,
+je crois, du mot espagnol <i>bernia</i>, qui veut dire
+couverture.... J'ai fait des recherches... Mais il
+ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez
+donc ce jeune homme?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span></p>
+
+<p>—Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça
+n'est pas un jeune homme....</p>
+
+<p>—Eh non! ce monsieur Louvier.</p>
+
+<p>—Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme
+je vous aime....</p>
+
+<p>—Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas,
+dans tous les coins?</p>
+
+<p>—Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est
+sans conséquence.</p>
+
+<p>Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.</p>
+
+<p>—Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez
+formé là une excellente élève.</p>
+
+<p>—Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.</p>
+
+<p>—Ministre? interroge Nora.</p>
+
+<p>—Les plénipotentiaires portent ce titre, dit
+Gottfried. Et c'est peu de chose pour un homme
+tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions,
+monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier,
+et j'osais représenter à mademoiselle qu'elle se
+compromet....</p>
+
+<p>—A moins, riposte Guy vivement, qu'elle
+ne désire l'épouser....</p>
+
+<p>—Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,—vous
+êtes méchant!</p>
+
+<p>Elle lève rageusement les épaules et s'en va.</p>
+
+<p>Gottfried, interloqué, perd la tête.</p>
+
+<p>—N'est-ce pas, monsieur, que le verbe <i>berner</i>
+ne vient pas de Berne, mais de <i>bernia</i>? dit-il
+étourdiment, ne sachant plus où il en est.</p>
+
+<p>Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules
+comme Nora, et placidement:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span></p>
+
+<p>—Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried
+qui pense:</p>
+
+<p>«Les voilà, les finesses de la langue française!
+Jamais je n'en serai maître!...»</p>
+
+<p>Et le soir, à dîner, au moment où se croisent,
+d'un bout de la table à l'autre, des toasts fantaisistes,
+Nora, qui s'occupe fort peu de son
+voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne,
+et interpellant par son nom Émile Louvier,
+assis presque en face d'elle:</p>
+
+<p>—Monsieur Émile Louvier, moi, je bois,
+dit-elle, à votre santé!</p>
+
+<p>Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au
+moment où elle va boire, Guy, d'un mouvement
+que personne n'aperçoit, choque le bras de
+Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se
+brise...</p>
+
+<p>—Enfin! dit-elle tout bas.</p>
+
+<p>Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy.
+Les autres, que lui importe! Ils ne demanderaient
+pas mieux, les autres, et ce serait trop
+facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste
+et qui est bon.</p>
+
+<p>Et sa main, restée mignonne comme celle
+d'une enfant, se glisse sur le genou de Guy,
+bien doucement, bien en secret.</p>
+
+<p>Alors, exactement comme autrefois, Guy
+prend cette main, la pose sur la table et, la
+tenant pressée sous la sienne:</p>
+
+<p>—Il faut toujours montrer tout ce qu'on
+pense, petite Nora, toujours!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span></p>
+
+<p>Dans le brouhaha des conversations d'une fin
+de repas, l'incident passe inaperçu ou à peu près,
+et, sans être remarqué, Guy peut fixer son
+regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle
+les détourne tout à coup et veut retirer sa
+main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans
+d'intervalle, elle retrouve une même impression,
+fidèlement reproduite: elle n'est plus
+qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère...
+et cela décidément est délicieux... Et
+tout bas, tout bas:</p>
+
+<p>—Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.</p>
+
+<p>Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur
+étrange, se sent heureux sans comprendre
+pourquoi.</p>
+
+<p>Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux,
+de croire indigne d'un amour vrai
+l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois la
+ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a
+pas été maître du mouvement qui lui a fait
+briser la coupe de Nora. Il s'en repent. Elle
+finirait par le compromettre. Il partira. Pas
+demain. Mais après-demain.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLVIII">XLVIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a
+évitée tout le jour, le suit dans le parc, et l'appelle.</p>
+
+<p>—Monsieur Guy, je vous cherchais....</p>
+
+<p>Il fait face à l'ennemi.</p>
+
+<p>—Moi aussi, dit-il.</p>
+
+<p>Et brusquement:</p>
+
+<p>—Je pars demain.</p>
+
+<p>Elle demeure toute saisie et muette. Pour la
+première fois il la voit tremblante et intimidée.
+Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même; il
+veut, d'un seul coup, arracher de son propre
+cœur et du cœur de cet enfant, l'amour qui
+germe.</p>
+
+<p>—Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez
+monsieur Louvier.</p>
+
+<p>Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce
+n'est pas là ce qu'il fallait dire, il le sent bien.
+Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très fin,
+naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p>
+
+<p>—Je comprends, poursuit-il répondant à
+ce sourire. Vous avez cru, hier soir, que j'avais
+renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher
+de porter cette santé?</p>
+
+<p>Nora relève avec lenteur ses grands beaux
+yeux vers Guy. Il y voit clairement la question
+qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?»
+Et Guy renonce au mensonge qu'il préparait.</p>
+
+<p>—Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il,
+mais pas du tout comme vous croyez, car (pensez-en
+ce que vous voudrez), ma volonté consentie
+n'y était pour rien! La vérité, c'est que je
+ne veux pas vous aimer. Je sens que cette minute
+où nous voici est grave.... Toute la vérité,
+je vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse....
+Le bonheur de votre vie dépend de ce moment-ci
+peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant,
+vous ne m'inspirez pas la confiance qu'il faut.
+Quand on prétend aimer un homme tout de
+bon, on n'a pas avec un autre les familiarités
+que vous avez depuis trois jours avec ce jeune
+Louvier, qui est beau, j'en conviens, et riche,—et
+parfaitement digne de vous plaire. Donc,
+soyez heureuse, mais laissez-moi, je vous prie,
+en repos.—Du reste, pour couper court à tout
+ce petit roman,—je vous répète, ma chère
+enfant, que je pars demain. Voilà pourquoi je
+vous cherchais, moi aussi; je voulais vous l'annoncer.</p>
+
+<p>A mesure que parle son ami, à mesure que
+la réprimande devient plus sévère et plus<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span>
+froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ,
+Nora sent monter en elle toute la violence
+de sa passion, désir, espoir et crainte. Son petit
+cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles;
+ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent
+Guy d'un regard d'appel suprême, de possession
+désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et elle
+veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher,
+s'enrouler à lui!</p>
+
+<p>—Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement,
+d'un air de ne pas croire encore à cette
+chose monstrueuse.</p>
+
+<p>—Oui, dit-il avec calme, demain soir.</p>
+
+<p>Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée,
+qui ne veut pas, et qui cherche à convaincre
+par un reproche caressant:</p>
+
+<p>—Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très
+mal....</p>
+
+<p>Elle ajoute après un silence:</p>
+
+<p>—Tout serait perdu!</p>
+
+<p>Puis, sans transition, emportée par l'onde
+soudaine des sentiments tumultueux qui s'accumulent
+dans son cœur et le débordent, elle
+dit, d'un ton net, tranchant, impérieux:</p>
+
+<p>—Il ne faut pas, je t'assure.</p>
+
+<p>Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois.</p>
+
+<p>—C'est impossible, impossible! C'est impossible!
+Il ne faut plus <i>me laisser toute seule</i>!...
+je vais t'expliquer... Viens ici, écoute!</p>
+
+<p>Elle lui dit «tu» involontairement, comme
+elle lui a dit «tu», l'enfant sauvage, il y a huit<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span>
+ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle
+l'a vu... Quelque chose de plus puissant que
+tout, sort, en ce moment suprême, de ses regards,
+de ses moindres gestes... Quand ce ne
+serait que par pitié, il faudrait maintenant
+l'écouter, lui obéir....</p>
+
+<p>—Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais
+t'expliquer.</p>
+
+<p>Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou.</p>
+
+<p>Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les
+troènes et les arbousiers, un banc est caché.
+Elle fait un signe. Le voilà, docile, qui s'assied
+près d'elle.</p>
+
+<p>—Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois,
+et toujours plus pâle.</p>
+
+<p>Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite.
+Cela devient de la volubilité. Elle voudrait tout
+dire en même temps. Elle vide son cœur,
+tout entier, dans un cœur ami, pour la première
+fois de sa vie. Elle veut tout montrer,
+tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon
+et tout le mauvais. Elle se donne.</p>
+
+<p>—Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse
+souvent, mais il me fait horreur... Si
+je l'ai laissé faire, dans les commencements,
+c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?—on
+s'ennuie tant ici, des fois!—Je voulais
+le commander à ma guise—mais il me répugne,—tu
+comprends bien?... Tu ne vas pas
+croire autre chose, n'est-ce pas?.. Ce serait
+atroce!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p>
+
+<p>Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu.</p>
+
+<p>Elle poursuit, avec une volubilité toujours
+plus grande, de l'air affairé des enfants qui ont
+beaucoup de choses à dire et qui semblent
+regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les
+images qui se succèdent rapidement dans leur
+pensée:</p>
+
+<p>—Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime
+comme un chien... oui, je l'embrasse, et de
+tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse;
+c'est comme un frère. J'étais si seule, si
+malheureuse, depuis la mort de Jupiter! Voilà,
+je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée,
+depuis la mort de maman. Un jour, il m'a
+repoussée, renversée à terre, blessée! J'avais
+huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai
+rien compris à tout ça... Les hommes sont
+méchants. Mon père embrasse Marthe; il l'épousera,
+tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du
+premier coup et tu m'as défendue, un jour,
+il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien
+des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment
+que j'avais oublié?... Non, non! Je me rappelle
+tout, tout de toi, tu entends,—tout! Tu as
+été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je
+t'aime. Et voilà tout. Pourquoi ne veux-tu
+pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime
+tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai
+menti, c'est vrai, l'autre jour... Je mens,
+d'habitude, à tout le monde, mais personne
+ne le voit: on est trop bête! ou bien personne<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>
+ne prend la peine de me gronder, parce qu'on
+ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon,
+je te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es
+fort... J'aime la force, comprends-tu? Jupiter
+était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait
+aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau
+chercher, je n'ai jamais su pourquoi. Est-ce
+que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien,
+et ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est
+mauvais. Veux-tu m'aimer encore, dis, comme
+tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage!
+Je t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux
+autres, jamais! mais à toi, oh oui, à toi seul!
+si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis que
+tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère,
+mon dieu, mon maître et mon tout!</p>
+
+<p>Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent
+sur ses joues.</p>
+
+<p>—Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que,
+lorsque je parlerais, tu comprendrais... ce que
+je ne comprends pas moi-même... Alors,
+tu m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille
+à toi, à toi, rien qu'à toi. Je ne suis à personne.
+Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu
+voudras. Et ce sera bon.</p>
+
+<p>Et plus bas, tout bas:</p>
+
+<p>—Tu es le maître, je t'obéirai.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la
+poitrine de Guy, et elle se lamente dans un
+grand désespoir:</p>
+
+<p>—Pardon! pardon! je ne le ferai plus,<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span>
+bien sûr. J'ai été méchante avec toi, pardon!..</p>
+
+<p>Il faut croire qu'un remords l'obsède, car
+d'une voix plus désespérée, elle crie:</p>
+
+<p>—Oh! plus méchante que tu ne crois!</p>
+
+<p>Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à
+pleins bras:</p>
+
+<p>—Mon enfant! mon enfant! ma chère petite!
+calme-toi,... je t'aimerai bien... mais tu ne peux
+pas être ma femme... comprends-moi... je suis
+un trop vieil homme pour toi, pour une enfant
+si petite... mais je t'aimerai bien, va, je t'aimerai...</p>
+
+<p>Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une
+voix de prière adorable, qui monte vers lui
+avec l'humide regard de ses yeux:</p>
+
+<p>—Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite!</p>
+
+<p>—Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui,
+je t'aime, certainement.</p>
+
+<p>Et il baise ses beaux cheveux.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée.
+Elle a frappé du pied, elle a tordu ses mains.
+Elle baisse la tête.</p>
+
+<p>Et d'une voix sourde, avec ses belles notes
+basses:</p>
+
+<p>—Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne
+m'aimez pas... Il ne faut pas m'aimer! je n'en
+suis pas digne! je viens de voler votre amour!
+Oh! si vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je
+n'ai pas tout dit!</p>
+
+<p>Elle tombe à genoux devant lui et cache son
+visage dans ses deux mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p>
+
+<p>Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais
+toute sa grande force n'y parvient pas, parce
+qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est
+roidie, et résiste, invincible.</p>
+
+<p>—Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous,
+calmez-vous, je vous pardonne d'avance.
+Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre
+bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout
+votre petit cœur; il est bon, Nora, je le
+sais..</p>
+
+<p>—Non! non! il n'est pas bon! Vous ne
+savez rien!... Et quand vous saurez tout, vous
+ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est
+affreux, affreux!.. Mais je vais tout vous dire,
+tout... Voyant que vous ne vouliez pas de moi,
+j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune
+homme. C'était d'abord pour me venger, pour
+vous faire de la peine, et puis... et puis...</p>
+
+<p>Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage
+à mesure qu'elle voit la gravité des choses
+qu'elle confesse:</p>
+
+<p>—C'est honteux... honteux! affirme-t-elle
+avec une violence extraordinaire... Oui, c'est
+vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et ce ne
+serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée...
+comme vous l'autre matin... comme vous, Guy,
+comme vous!</p>
+
+<p>Elle sanglote.</p>
+
+<p>—Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y
+a quelques minutes, vous n'auriez plus voulu
+de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span>
+voulu voler votre amour... Est-ce que vous
+me pardonnerez jamais?...</p>
+
+<p>Guy est très grave, très malheureux,—content
+aussi.</p>
+
+<p>—Je vous pardonne, dit-il doucement, je
+vous pardonne, Nora. Au fond, pauvre enfant,
+vous êtes bonne, je vous assure...</p>
+
+<p>—Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre,
+pleine de colère contre elle-même. Non! je ne
+veux pas vous tromper... je suis méchante,
+voyez-vous... Et je le serai peut-être encore,
+parce qu'il y a des choses plus fortes que moi...
+Mais vous serez encore plus fort, vous, n'est-ce
+pas?... Vous serez sévère, pour me rendre
+bonne tout à fait et digne de vous! Vous me
+punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il
+ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il
+faudra être juste toujours, mais toujours fort,—vous
+entendez?—comme on n'a jamais
+été avec moi... Ceux qui punissent, ceux-là
+aiment.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre
+de la nuit qui monte, et qu'éprouvent-ils tous
+les deux, si ce n'est pas là de l'amour?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="XLIX">XLIX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le lendemain matin:</p>
+
+<p>—Si jamais l'envie vous reprend d'approcher
+trop de moi votre vilain museau, monsieur
+Gottfried, vous recevrez—j'en suis
+fâchée,—mon encrier lui-même sur votre
+tête. Vous apprendrez que je sais me défendre,
+<i>quand je veux</i>; et, selon vos honorables principes,—par
+la force comme par la ruse.</p>
+
+<p>—Mais, mademoiselle...</p>
+
+<p>—C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne
+sais pas ce qui vous agite...</p>
+
+<p>—Et qu'est-ce, mademoiselle?</p>
+
+<p>—Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur
+Gottfried, achève Nora en éclatant de
+rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot!
+Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je
+bois du vin rouge, moi, et je ne me nourris pas
+d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.</p>
+
+<p>—Celles de Souabe sont les meilleures, dit
+Gottfried ingénument.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p>
+
+<p>Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.</p>
+
+<p>—Vous seriez tout à fait gentil, monsieur
+Gottfried, de renoncer à vos petits projets, et
+de donner votre démission. Car je vous ai assez
+vu, monsieur Gottfried, et si vous ne vous en
+allez pas de bonne grâce, monsieur Gottfried,
+je vous en ferai voir de si drôles,—que vous
+n'aurez plus qu'un désir...</p>
+
+<p>—Et lequel, mademoiselle?</p>
+
+<p>—Celui de Rückert, monsieur Gottfried:
+des ailes! des ailes! des ailes!... des ailes pour
+filer plus vite!</p>
+
+<p>Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait
+pas commencé du reste, et Gottfried, abasourdi,
+s'en va tenir conseil avec sa sœur.</p>
+
+<p>—Mes affaires marchaient si bien... Tous ces
+étrangers qui envahissent le château depuis
+plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit
+Émile qui a fait tout le mal, pour sûr.</p>
+
+<p>—Je le crains, dit Marthe.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile
+au jardin.</p>
+
+<p>Il se rapproche d'elle et dit:</p>
+
+<p>—Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.</p>
+
+<p>Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le
+ciel, en effet, est très bleu.</p>
+
+<p>—Pas pour vous, non, pas pour vous,
+réplique Nora. Le temps s'est gâté pour vous
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>—Comment l'entendez-vous, mademoiselle?
+dit Émile, piqué.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span></p>
+
+<p>—Tenez, monsieur Émile, je suis une personne
+très petite, mais j'ai une grande volonté... Oh!
+vous ne me connaissez pas! je veux ce que je
+veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me
+déplaisez pas, bien sûr, mais je ne suis pas
+folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai
+fait la coquette avec vous pour en exciter un
+autre! c'est très mal, mais c'est comme ça.</p>
+
+<p>Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:</p>
+
+<p>—On est femme, vous savez... nous sommes
+toutes comme ça! Ce qui m'amusait hier avec
+vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous
+dire: Ne me rejoignez plus dans les coins,
+n'ayez pas l'air de vous entendre avec moi,—surtout
+n'essayez plus de m'embrasser... je ne
+veux plus!</p>
+
+<p>Et d'une voix creuse, Nora ajoute:</p>
+
+<p>—Ça en fait souffrir un autre!</p>
+
+<p>—Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai
+servi de jouet, tout simplement?</p>
+
+<p>Elle le regarde d'un air narquois:</p>
+
+<p>—Ça n'était déjà pas si ennuyeux!</p>
+
+<p>Puis redevenant sérieuse:</p>
+
+<p>—Tenez, vous prenez de travers un aveu
+très gentil, très bon garçon de ma part, monsieur
+Louvier. Vous manquez d'esprit en ce
+moment. Vous n'avez qu'à sourire, à me tendre
+la main et à me promettre d'agir comme je
+vous demande. Est-ce dit?</p>
+
+<p>Il y a, en amour, différentes méthodes françaises;
+il y a la hussarde, qui n'est pas la moins<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span>
+estimable. Elle est très pratiquée, et, pense Louvier,
+elle réussit souvent, même aux dragons.</p>
+
+<p>Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il
+est fort, il est sûr de lui, il cherche sa bouche.</p>
+
+<p>Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité,
+la nervosité, la rapidité de mouvement de la
+petite diablesse noire qui se tortille, glisse sous
+son bras, à travers ses mains, crible ses jambes
+de menus coups de pied précipités, lui égratigne
+les mains et la joue, tire de-ci, de-là, sa
+moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi
+sur tous les points à la fois. Elle est partout.
+En vérité, elle lui a gâté un peu son
+plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais
+une fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se
+plante devant lui, le regarde fixement et dit:</p>
+
+<p>—Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?</p>
+
+<p>C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il
+la regarde et voit, dans ses yeux, la femme.</p>
+
+<p>Alors, honteux de lui-même et tirant son
+chapeau:</p>
+
+<p>—Veuillez me pardonner, mademoiselle.</p>
+
+<p>—Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs
+que j'ai eu les premiers torts, monsieur.
+Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être franche
+avec vous.</p>
+
+<p>Étourdiment Émile Louvier demande encore:</p>
+
+<p>—Et quel est mon heureux rival?</p>
+
+<p>Elle éclate de rire, espiègle:</p>
+
+<p>—Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant,<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>
+cette fois, au plus vite... Monsieur
+Gottfried, que voici!</p>
+
+<p>Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il
+l'aborde et lui dit solennellement:</p>
+
+<p>—Vos intentions sont-elles pures, monsieur?
+j'ai quelque droit de vous le demander.</p>
+
+<p>Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus
+vexé qu'il n'a voulu le paraître, vient tout
+justement de recevoir un congé en règle.</p>
+
+<p>Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que
+cet ours mal léché peut avoir la prétention
+d'épouser la petite fille, il est pris de la double
+envie de mourir de rage et de mourir de
+rire.</p>
+
+<p>Il prend ce dernier parti.</p>
+
+<p>—Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande
+Gottfried avec dignité. Ma question n'a
+rien de risible.</p>
+
+<p>—La question n'est qu'impertinente, dit
+Louvier de plus en plus agacé, mais le questionneur
+est grotesque... Tenez, fichez-moi
+la paix.</p>
+
+<p>—J'ai quelque droit de vous interroger!
+répète Gottfried qui a étudié sa phrase et préparé
+la scène.</p>
+
+<p>Le dragon le regarde de travers et prononce
+placidement ces trois ou quatre mots mystérieux
+qu'il a rapportés de la caserne:</p>
+
+<p>—Toi, ferme ton phonographe!</p>
+
+<p>—Cet instrument n'a aucun rapport avec ce
+qui nous occupe, dit Gottfried, qui a juré de<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span>
+ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui
+ou non, répondre à mes questions?</p>
+
+<p>—Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier,
+avec une aimable familiarité.</p>
+
+<p>—Si elles sont convenables, riposte Gottfried
+sans étonnement, mais avec fierté.</p>
+
+<p>—Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée
+d'épouser la fille de la maison?</p>
+
+<p>—Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai
+caressée!</p>
+
+<p>Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas
+de sa barbe épaisse une maîtresse gifle, mais
+sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond
+simplement:</p>
+
+<p>—C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur,
+au plaisir de vous revoir.</p>
+
+<p>Et il va se mettre en mesure d'envoyer à
+Louvier les témoins nécessaires.</p>
+
+<p>Mais comme il s'éloigne, la figure du petit
+Jacques lui apparaît entre deux branches d'un
+buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:</p>
+
+<p>—Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur
+Gottfried?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="L">L</h2>
+</div>
+
+
+<p>François Mitry est à mille lieues de supposer
+ce qui se passe entre Guy et Nora. Et qui pourrait
+s'en douter? Guy a bien près de quarante-quatre
+ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de
+seize.</p>
+
+<p>Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper
+de sa fille; il n'a jamais été si attentif pourtant
+aux faits et gestes de l'enfant. Il voit bien
+que le jeune Alfred est tout à fait négligé par
+elle. Il est persuadé que Louvier est en bonne
+voie, et il s'en réjouit.</p>
+
+<p>Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années
+de martyre où il lui a fallu subir la vue
+de cette petite, trace vivante de la fourberie de
+Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne
+peut prononcer ni entendre sans un secret frémissement.
+Amour et haine, à ce nom, gonflent
+son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours
+prêt à lever en lui et à bouillonner.... Enfin, la
+petite enfance de Nora appartient au passé. Un<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span>
+homme va la prendre, l'emmener loin de lui,
+à jamais. Quel soulagement! Oh! il se propose
+d'être un beau-père commode: on ne le verra
+pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir
+strict envers cette petite. Il l'a négligée et laissée
+trop libre, c'est vrai,—mais dans une solitude
+où elle était à l'abri des mauvaises influences
+bien mieux qu'on ne peut l'être dans les villes.
+Ce Gottfried, il faut l'avouer, est un idiot,—mais
+qui sait beaucoup de choses. Il n'a
+tenu qu'à elle de tout apprendre de lui, et
+de Marthe.</p>
+
+<p>Voilà ce que pense François Mitry, tout en
+s'occupant de ses hôtes.</p>
+
+<p>Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables.
+Ce sont les Morigny. Comment n'a-t-il pas
+pensé que M<sup>me</sup> de Morigny lui parlerait surtout
+de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être
+leur confidente! Lorsqu'il a reçu la lettre
+par laquelle les Morigny lui annonçaient leur
+retour en France, et demandaient à le revoir, il
+était préoccupé de mille affaires, en train d'écrire
+à tous les autres invités,—et il a répondu
+étourdiment à M<sup>me</sup> de Morigny par une invitation
+aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas
+songé, une seconde, que par cette M<sup>me</sup> de Morigny,
+il aurait peut-être des détails nouveaux
+sur son grand malheur? Quels détails? il sait
+tout. Qu'a-t-il besoin de renseignements? Qu'a-t-il
+besoin de faire mettre le scalpel dans sa
+vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span>
+lorsqu'il a revu cette femme, d'ailleurs distinguée
+et qui est encore belle. Elle est triste, elle
+aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que
+Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle
+n'est pas amusante, la pauvre femme.... Encore
+une qui a dû tromper son cher mari!
+A présent, Mitry doute de toutes les femmes....
+Et depuis l'arrivée de M<sup>me</sup> de Morigny, il évite
+avec soin de se trouver seul avec elle pour ne
+pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances
+et avoir à subir l'éloge, en quatre
+points, de sa bonne amie Thérèse!...</p>
+
+<p>Enfin, M<sup>me</sup> de Morigny lui a demandé, d'une
+façon formelle, un entretien particulier. Il n'a
+pu refuser.</p>
+
+<p>—Je vous ai paru préoccupée, depuis deux
+jours que je suis ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Un peu, madame.</p>
+
+<p>—C'est qu'en effet je cherchais, sans la
+trouver, une occasion de causer secrètement
+avec vous... J'ai dû finir par vous demander
+cet entretien.</p>
+
+<p>—Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous
+pas une ancienne amie?</p>
+
+<p>—De votre chère femme, et par conséquent
+de vous, oui, cher monsieur Mitry.</p>
+
+<p>François Mitry pâlit un peu et son front s'est
+plissé.</p>
+
+<p>—Je vous demande pardon de réveiller vos
+plus douloureux souvenirs, mais il le faut....
+Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span>
+morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur,
+et la soulagent quelquefois.... Moi, tenez,
+j'aime à parler de ma fille!... Nous étions au
+Brésil quand elle est morte, deux ans après
+notre départ de France. Elle aurait tout juste
+l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma
+pauvre fillette?</p>
+
+<p>—Oui, oui, dit François....</p>
+
+<p>—Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je
+ne sais plus comment m'y prendre pour avouer
+ce qui me reste à vous dire... J'aimerais
+mieux... Il ne faut pas surtout que mon mari
+apprenne que nous avons causé secrètement...
+car j'ai peur de tout, même après tant d'années....</p>
+
+<p>Et brusquement, regardant François Mitry
+en face:</p>
+
+<p>—La chambre de votre femme, est-il vrai
+que vous y ayez conservé toutes choses en place
+comme de son vivant?</p>
+
+<p>—C'est vrai, dit François Mitry.</p>
+
+<p>—Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce
+sera plus simple....</p>
+
+<p>—Venez, dit-il, étonné.</p>
+
+<p>Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle;
+il est sans inquiétude, du reste. Le plus grand
+des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à
+redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort
+de Thérèse? Cela a changé, gâté sa vie. Il s'est
+consolé comme il a pu. Est-il vrai que la plaie
+soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond,
+mais elle est cachée à tous les yeux. Il lui arrive<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span>
+encore de s'attendrir en regardant par hasard
+le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui
+lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé,
+depuis longtemps, ni l'enfant, ni le portrait. Il
+ne croit plus à l'amour, à la fidélité, aux niaiseries
+du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux
+célibataire, ami du repos, et qui se donne des
+plaisirs réguliers, ordonnés méthodiquement.
+Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux.
+M<sup>lle</sup> Marthe les réussit à merveille. Il se demande
+s'il ne finira pas par épouser cette aimable
+personne, afin d'avoir dans ses vieux
+jours une servante qui ne lui donne pas son
+congé pour aller à d'autres affaires. Il en est
+là. Et tout cet arrangement d'existence est si
+simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il
+ne voit pas trop quel événement ou quelle parole
+pourrait le troubler, et faire tressaillir son
+cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora
+soit mariée, qu'il en soit débarrassé, et il
+songera à lui-même, uniquement.</p>
+
+<p>Il marche devant M<sup>me</sup> de Morigny pour lui
+montrer le chemin. Il se sent tranquille, un
+peu curieux cependant, malgré tout.</p>
+
+<p>—Voici la chambre de ma femme, dit-il en
+ouvrant la porte.</p>
+
+<p>Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble
+où il a trouvé les horribles lettres.</p>
+
+<p>Il la regarde, stupéfait.</p>
+
+<p>—Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?</p>
+
+<p>Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span>
+ouvre. Le tiroir est vide. Elle regarde François
+Mitry qui est tout pâle. Il n'ose comprendre sa
+propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui
+lui vient!</p>
+
+<p>Il regarde M<sup>me</sup> de Morigny d'un œil fou.</p>
+
+<p>—Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en
+avez-vous fait?</p>
+
+<p>Ce mot le frappe comme une balle de fusil.
+Il chancelle.</p>
+
+<p>—Vos lettres? murmure-t-il.</p>
+
+<p>—Oui, mes lettres....</p>
+
+<p>Il sanglote:</p>
+
+<p>—Je les ai....</p>
+
+<p>—Et vous les avez lues!... Ah! monsieur
+Mitry! monsieur Mitry! quelle honte m'est infligée
+devant vous!...</p>
+
+<p>Et alors, la pauvre femme, tout en larmes,
+entreprend de se défendre:</p>
+
+<p>—Je vous demande encore une fois pardon de
+vous entretenir d'autre chose que de la morte
+bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler
+d'une façon si vive, mais je tiens tant à
+ces lettres, surtout depuis la mort de Lucien
+Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma
+chère Thérèse connaissait mon malheureux
+amour pour lui, et les affreuses, les inévitables
+raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.</p>
+
+<p>François Mitry a fermé les yeux. M<sup>me</sup> de Morigny
+parle à un fantôme. Le malheureux regarde,
+en lui-même, le désastre de sa vie, les
+ruines fumantes de son cœur!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span></p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Morigny poursuit, et le flot de ses
+paroles passe sur lui comme l'eau d'un torrent
+sur un homme qui se noie, sans lutte,
+attaché aux pierres du fond:</p>
+
+<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.</p>
+
+<p>Et ce mot «vous comprenez» sonne aux
+oreilles du malheureux comme une infernale
+ironie!</p>
+
+<p>—Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible,
+voyez-vous! Il y a des circonstances fatales
+dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent.
+Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils
+condamnent. Mais ceux qui souffrent, ceux qui
+subissent, ceux qui sont pris, terrassés, vaincus
+par les passions et les circonstances, ceux-là
+pourraient dire comment ce qui semble impossible
+arrive au contraire sans qu'on ait pu
+l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle,
+de grâce, rendez-les-moi bien vite; où
+sont-elles? c'est pour les ravoir avant tout que
+j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai
+contraint à venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?...
+Je sais bien, on devrait brûler peut-être ces
+souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne
+pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais
+pas. Je vais vous dire pourquoi; je vais tout
+vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du
+père... Vous ne comprenez pas?... Tant que
+ma fille vivait, je voulais avoir, pour elle au
+besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span>
+d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher
+et pauvre Lucien! Thérèse l'aimait, Lucien,
+à cause de moi, par pitié pour lui et pour
+moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma
+faute, l'avait pardonnée, et elle avait daigné en
+garder la trace et la preuve,—par pitié pour
+moi, à ma demande... pour rendre service à
+ma fille, à Lucien, à moi! Où sont mes lettres,
+monsieur Mitry?</p>
+
+<p>François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne,
+va dans sa chambre et en revient avec les
+lettres...</p>
+
+<p>—Les voici! dit-il.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Morigny ouvre le paquet, l'examine
+rapidement.</p>
+
+<p>—Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?</p>
+
+<p>Et François, d'une voix d'agonisant:</p>
+
+<p>—J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les
+lettres qui manquent ont été consumées. Alors
+seulement... j'ai lu...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Morigny regarde, effarée à son tour, la
+blancheur de mort répandue sur le visage de
+Mitry... Il garde les yeux fermés.</p>
+
+<p>Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul
+souvenir de Thérèse. Elle comprend maintenant
+l'horreur de la vérité.</p>
+
+<p>—Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.</p>
+
+<p>François Mitry, anéanti, baisse la tête pour
+dire: Oui!</p>
+
+<p>—Ah! malheureux! malheureux! malheureux!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span></p>
+
+<p>Elle s'affaisse sur une chaise:</p>
+
+<p>—Monsieur Mitry, dit-elle après un silence
+d'angoisse, j'ai pour devoir maintenant de vous
+apporter une lumière complète, qui éclaire
+votre affreux malheur jusqu'au fond,—et qui
+lave le souvenir de Thérèse. Avec les trois lettres
+brûlées, il y avait une note de ma main, à vous
+adressée, qui expliquait tout—car j'avais
+voulu prévoir une erreur que cependant je
+jugeais impossible... Grâce à la précaution que
+j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait
+conjurée, et cependant, voilà!... Mais,
+poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas signées?...</p>
+
+<p>—Je connaissais, répond Mitry, l'écriture
+de Lucien. Et puis, le paquet portait son chiffre.</p>
+
+<p>—Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle
+part, dans ces lettres!...</p>
+
+<p>—Pas plus que le nom de l'enfant. Les
+lettres n'étant pas signées, il était naturel
+qu'on n'y nommât personne. Tous les autres
+détails, l'âge de l'enfant, tout, pouvaient se
+rapporter... à moi!... à Nora!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Morigny éclate en sanglots:</p>
+
+<p>—Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus
+de mal après ta mort qu'on n'en peut souffrir
+vivante!</p>
+
+<p>Et d'un accent de rage, elle ajoute:</p>
+
+<p>—C'est une fatalité sans nom!... Devant
+ces infamies de la destinée, il n'y a rien à dire,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Elle regarde encore Mitry. Il est toujours<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span>
+debout, de plus en plus pâle, toujours pareil à
+une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses
+lèvres maintenant se mettent à trembler...</p>
+
+<p>—Courage! monsieur, dit la pauvre femme!
+courage!</p>
+
+<p>Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:</p>
+
+<p>—Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire
+aveuglément, car c'était une âme de sainte.
+Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah!
+monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien
+plus qu'aux faits!</p>
+
+<p>Et François Mitry s'imagine entendre la
+morte elle-même lui répéter tout haut ce
+qu'elle lui murmurait le matin où il trouva
+Nora couchée dans ce lit funèbre qui est là
+sous ses yeux. «C'est l'âme seule—disait la
+morte,—qui est une vérité, et quand elle est
+connue, c'est un crime de s'attacher aux réalités.
+Les faits et les réalités sont des apparences.
+Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne
+mentent point. Seulement, il faut savoir les
+approfondir et les connaître. Tu devais croire
+en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne
+l'avais pas vue, c'est donc que tu ne m'avais pas
+assez bien aimée. Tu as douté de l'âme que tu
+devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour,
+et de cela, tu as été puni affreusement!</p>
+
+<p>«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille,
+quelle faute avait-elle commise et pourquoi
+l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait
+pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span>
+pas eu pitié de son innocence? Voilà le second
+crime qui, aujourd'hui, est puni en toi... François,
+François,—répète la morte,—je te
+l'avais bien dit: tu t'es séparé de l'amour!»</p>
+
+<p>Et, en tombant de tout son long sur le lit
+tragique de Thérèse, le colosse abattu crie, à
+travers ses sanglots:</p>
+
+<p>—Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora!
+ma fille! mon enfant! Oh! pourquoi est-il
+trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout?
+pourquoi? pourquoi? pourquoi?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LI">LI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ainsi il y eut—chose horrible—un malheur
+plus grand pour Mitry que d'apprendre
+que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre
+qu'elle ne l'avait pas trahi;—qu'il l'avait à
+tort accusée! qu'il a sali, gâté, gâché sa vie,
+à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait
+croire à un mensonge d'âme!</p>
+
+<p>Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse,
+demandant pardon, à elle et à leur enfant.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Morigny était toujours là, accablée.</p>
+
+<p>—Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait
+souffrir!</p>
+
+<p>Enfin il se ressaisit un peu.</p>
+
+<p>—Soyez indulgente pour tant de faiblesse,
+dit-il, mais c'est horrible, plus horrible que
+vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora...</p>
+
+<p>Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit
+à pleurer.</p>
+
+<p>—J'essaierai, maintenant, de réparer de mon
+mieux! mais, je le sens, c'est impossible!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>—Vous nous permettrez de partir seulement
+demain matin, cher monsieur Mitry, lui dit
+M<sup>me</sup> de Morigny. Un départ précipité, ce soir
+même, pourrait éveiller des curiosités...</p>
+
+<p>Il lui tendit la main.</p>
+
+<p>—Merci, dit-il.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>—C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse!
+oh! ma Nora... Je veux la voir, à présent, la
+voir tout de suite, cette fille de la douleur!—Je
+suis si coupable envers elle!... J'ai été si
+dur! Voulez-vous, madame. lui dire de monter
+ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois
+la revoir pour la première fois après vos révélations
+qui m'ont rendu, hélas! à moi-même!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Morigny sortit. Peu d'instants après,
+Nora frappait à la porte.</p>
+
+<p>—Entrez! gémit le malheureux père.</p>
+
+<p>Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire,
+avec un visage un peu mauvais, l'œil
+armé pour ainsi dire de résolutions de combat.</p>
+
+<p>—O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!
+ma Nora! ma pauvre Nora!</p>
+
+<p>Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait
+bien le son de la tendresse dans cette voix
+en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu
+de ces intonations pénétrantes qui s'en vont
+caresser le fond de l'âme.</p>
+
+<p>A présent qu'elle était là, il ne savait plus
+que dire, ni que faire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span></p>
+
+<p>Il eut envie de se mettre à genoux devant
+elle, de baiser le bas de sa robe, de baiser ses
+pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon!
+comme il le murmurait tout à l'heure à
+son image évoquée et à l'ombre de Thérèse.</p>
+
+<p>Il n'osa point; il eut peur de son étonnement,
+de ses questions. Il eut envie de lui dire:
+«Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi
+j'ai été fou, malheureux et méchant. J'ai
+douté de ta mère!»</p>
+
+<p>Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant,
+d'avoir pu douter, sur des apparences
+que sa raison même, éclairée par son cœur,
+aurait dû repousser!</p>
+
+<p>—Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse!
+approche, je t'en prie, que je te regarde!</p>
+
+<p>Elle se tenait debout devant lui, surprise,
+froide. Il la regarda longtemps, longtemps.</p>
+
+<p>—Comme tu lui ressembles! dit-il enfin...
+Et à moi aussi... un peu.</p>
+
+<p>Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau,
+sur le lit, la face contre les coussins, en criant:
+«Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora,
+Nora, pardon!»</p>
+
+<p>Alors, sans rien comprendre, sinon que cet
+homme si fort, si longtemps dur, méchant pour
+elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à
+Guy, Nora qui connaît le bonheur d'aimer,
+l'heureuse Nora d'aujourd'hui, met sa petite
+main tranquille sur l'épaule du géant tombé,<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span>
+et, sans beaucoup d'émotion, par pitié seulement,
+elle dit: «Mon père!»</p>
+
+<p>A ce mot, François Mitry, d'un mouvement
+emporté se relève et la prend sur son cœur et
+l'embrasse à l'étouffer...</p>
+
+<p>—Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà
+lorsqu'elle était toute petite... Oh! vous me
+faites mal!</p>
+
+<p>—Hélas! dit-il, c'est ma destinée!</p>
+
+<p>Et après un nouveau silence:</p>
+
+<p>—Allons, va, maintenant, Nora, ma fille...
+je ne vais plus penser qu'à ton bonheur...</p>
+
+<p>Tout de même, elle croit sentir que la destinée,
+autour d'elle, se fait déjà meilleure, et,
+en sortant, elle a souri à François Mitry un peu
+consolé.</p>
+
+<p>—Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle.</p>
+
+<p>Mais après tout, que lui importe cette scène
+d'attendrissement, de la part d'un homme qui
+a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop
+tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a
+aussi un père bien-aimé, dans ce Guy qu'elle
+adore. Elle ne pense plus qu'à lui.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LII">LII</h2>
+</div>
+
+
+<p>François Mitry a fait appeler aussitôt
+M<sup>lle</sup> Marthe.</p>
+
+<p>—Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie
+est changée par un événement que je n'ai pas
+à révéler... J'ai seulement le regret de vous
+apprendre que vous partez demain... Je sais que
+vous aviez certaines espérances. Oubliez-les.
+Vous trouverez dans ce portefeuille un certain
+dédommagement à la déconvenue que je vous
+cause. C'est une petite fortune à partager, si cela
+vous convient, avec monsieur votre frère. La
+voiture qui vous conduira à la gare sera attelée
+demain à deux heures.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister.</p>
+
+<p>—C'est bien, dit-elle sèchement.</p>
+
+<p>Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute:</p>
+
+<p>—Je vais prévenir mon frère.</p>
+
+<p>Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins,
+le général et l'avocat.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span></p>
+
+<p>Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried,
+à qui sa sœur a parlé, leur tient ce langage:</p>
+
+<p>—Messieurs, je vous prie de m'excuser si je
+vous ai dérangés pour rien. Je pars demain.
+La cause de mon départ se trouve être, précisément,
+ce que je voulais empêcher au
+moyen d'un duel... Monsieur Mitry marie sa
+fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi
+me battrais-je? Du moment que je n'empêcherais
+rien, ce duel n'aurait pas le sens commun.</p>
+
+<p>—Mais, dit le général, je croyais que vous
+aviez reçu un soufflet?</p>
+
+<p>—Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais
+désiré. Ça n'est pas une affaire. L'affaire, elle,
+se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans les
+poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent
+surabondamment que l'épée et le sabre ne me
+font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer
+au dragon ce que je viens de vous dire. C'est
+un duel inutile. Donc j'y renonce. Mille excuses,
+messieurs. J'ai mes malles à faire...</p>
+
+<p>L'Allemand était pratique comme un Français
+fin de siècle, et plus lourdement, mais il n'était
+pas moins brave. Le général et l'avocat parurent
+si étonnés, en écoutant le discours de
+Gottfried, qu'il devina aisément combien tous
+deux se méprenaient sur les motifs de son
+changement de résolution.</p>
+
+<p>—Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler
+en vingt minutes, je n'y vois pas grand inconvénient.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span></p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois
+au pied de la colline, au fond du parc, Louvier
+recevait de Gottfried un fort joli coup d'épée
+au beau milieu du front. Le fer ne pénétra
+point, mais la blessure resta visible et Gottfried
+partit content. Il avait bien tort. L'affaire fut
+connue de Nora, qui voua au jeune Émile une
+reconnaissance attendrie.</p>
+
+<p>Il faut croire que la nouvelle du départ de
+Gottfried s'est répandue déjà au dehors, car
+Jacques Maurin entre chez lui, en coup de
+vent.</p>
+
+<p>—Je viens vous aider, monsieur Gottfried,
+pour les malles, vous savez!</p>
+
+<p>—Ça n'est pas de refus, petite brute! dit
+Gottfried. Tu es heureux que je parte; il est
+donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles.
+Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de
+pourboire.</p>
+
+<p>Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus;
+il siffle bien haut, en ficelant les malles de
+Gottfried, le vieil air populaire:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Bon voyage, monsieur Dumollet!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>qu'il n'abandonne que pour chanter:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!</div>
+ <div class="verse indent0">Va-t'en voir s'ils viennent!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p>
+<h2 class="nobreak" id="LIII">LIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses.
+Il est allé faire, dans les bois, une grande promenade,
+afin d'examiner à loisir sa situation
+morale. Comment calmer l'exaltation de cette
+petite Nora? Comment sortir d'embarras, en
+finir avec elle?... L'épouser? quelle folie! S'il
+y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans
+la folie! D'abord, il y a la différence d'âge!...
+Et puis, vraiment, quelle dangereuse, quelle
+terrible nature!... «Il y a des choses plus
+fortes que moi,» lui a-t-elle dit. C'est qu'elle
+se sent elle-même commandée par des instincts
+troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera
+pas. Malgré la gentillesse de ses aveux, il
+croit qu'elle n'a pas tout dit! Sans doute elle
+n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et
+un diable peut-être; un monstre. Rien n'explique
+suffisamment, aux yeux de Guy, les
+bizarreries, les témérités, les audaces de cette
+fillette. Non, certes, il ne confiera pas l'honneur<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>
+et le repos de sa noble vie à ce petit Lucifer-là!
+Il s'en méfie bien trop; et même dans ses aveux,
+il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir
+un mari par le moyen qu'elle a jugé le
+meilleur. Les larmes même de Nora, ses sanglots,
+ses lamentations, tout cela lui est suspect.
+Si la femme de César ne doit pas être soupçonnée,
+encore moins doit être soupçonnable
+la fiancée du plus humble honnête homme.
+Qui sait si son grand désespoir, en le supposant
+sincère, ne venait pas d'un grand remords,
+d'une faute inavouable?</p>
+
+<p>«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut
+Guy de Fresnay... Il se défendra jusqu'au bout
+contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en
+pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite.</p>
+
+<p>Au moment où il rentre à la villa, François
+Mitry le fait demander. Se douterait-il de
+quelque chose? Y aurait-il complot entre le père
+et la fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini...</p>
+
+<p>Pourquoi François Mitry fait-il demander
+M. de Fresnay? Écrasé sous le poids de sa
+douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets,
+de ses remords, de toute sa destinée, il
+a besoin d'ouvrir son cœur, de le décharger.
+De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît
+que Guy est seul digne d'entendre sa confession.
+Il le reçoit dans la chambre de Thérèse.</p>
+
+<p>—Mon cher Fresnay, dit François Mitry,
+vous connaissez les hommes, l'amour et la
+douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span>
+le besoin impérieux de vous livrer le
+secret de ma vie et de la vie de Nora... Je n'obéis
+pas seulement à un mouvement de faiblesse...
+j'aurai aussi à vous demander, en terminant, un
+grave conseil, car je n'y vois plus, non, je n'y
+vois plus!..</p>
+
+<p>Et François Mitry conte son histoire, l'histoire
+de Nora jusqu'à ce jour où il parle; depuis
+la mort de la mère, jusqu'à ce moment
+inouï où il vient d'entendre M<sup>me</sup> de Morigny
+lui dire «Et mes lettres? qu'avez-vous fait de
+mes lettres!»</p>
+
+<p>—Vous me comprenez bien, mon cher ami!
+Ma femme, faussement soupçonnée,—mais
+je suis excusable, n'est-ce pas?—reparaît à
+mes yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus
+pure encore, ennoblie par le martyre de neuf
+ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au fond
+de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore,
+et je m'écrase devant elle, abîmé dans mon
+désespoir sans consolation. Elle sort aujourd'hui,
+pour moi, de l'enfer que je lui ai fait,
+belle et rayonnante comme une sainte...
+Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà l'horrible
+réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec
+des fantômes... J'ai imposé à l'enfant neuf
+années de duretés, d'humeur changeante et toujours
+sombre, de colère, de rage, d'injustice!
+Je vous ai dit tout à l'heure comment je l'ai
+repoussée, brutal, furieux, fou... comment elle
+est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span>
+de cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée,
+je la vois encore, je vois son sang!... quelle
+horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai pas
+su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la
+fille de l'autre; c'était la mienne! Elle a aimé
+d'abord son chien... au lieu de son père! pour
+se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder...
+je ne sais avec qui... Que m'importait!
+la fille de l'autre!.. Et c'était la mienne! Elle
+a voulu se tuer un jour... parce que son chien
+était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne
+n'a voulu, j'ai dû le tuer moi-même! Ah!
+la pauvre petite! Elle a tout souffert... Sans
+doute aussi avait-elle surpris quelque chose de
+mes faiblesses avec Marthe!.. On remplaçait sa
+mère... on déshonorait la maison! Et elle a
+voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à
+douze ans!... Alors, j'ai eu peur de devenir un
+meurtrier, et j'ai cédé devant tous ses caprices,
+lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement...
+je l'aimais peut-être aussi... je ne sais
+plus!... Je me vengeais sur elle, de la mère! mais
+pourquoi, sinon parce que je les adorais au
+fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi,
+j'étais fou! j'ai longtemps été obsédé par une
+vision de chiens, de chiens courants, qui poursuivaient
+Thérèse et qui me la prenaient... Je
+retrouve pourquoi cette vision, maintenant!...
+Au moment où je tombai, dans le bois, frappé de
+congestion cérébrale,—des chiens courants
+passèrent près de moi poursuivant un lièvre,<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span>
+et jetant leurs abois continus, comme des
+plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé;
+je ne suis pas bien sûr, mon ami, de n'avoir
+pas été fou neuf années durant. C'est seulement
+lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué,
+il y a deux heures, que j'ai retrouvé, je crois, la
+juste vue des choses. A présent vous savez tout,
+car voilà plus d'une heure que je vous parle...—Quel
+roman, hein?—Vous savez tout, les faits,
+et les réflexions que les faits m'inspirent, et
+l'état actuel de mon âme. Eh bien, que croyez-vous?
+Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec
+Nora? N'est-ce point là un désir romanesque?
+Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un soupçon
+la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je
+veux qu'elle me pardonne! mais, me rendra-t-elle
+son affection? Je ne le crois pas. On ne
+répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par
+un simple aveu des motifs qui vous ont rendu
+fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être,
+soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah!
+quelle horreur!—ajouta Mitry sur un ton d'effroi.—Quelle
+horreur, si je l'ai rendue,—ce
+qui est bien possible!—incapable d'amour, je
+veux dire incapable d'aimer avec simplicité!..
+Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux
+de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai
+d'avance ravi tout bonheur!.. Où en est-elle
+aujourd'hui de ses sentiments,—de ses idées
+sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu,
+ma fille?.. Je ne te connais pas, mon enfant!<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span>
+j'ai vécu près de toi comme un étranger méchant,
+et pour toujours j'ai cessé d'être ton
+père! Et je ne peux plus le redevenir!</p>
+
+<p>Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se
+fixaient nulle part. Il regardait Guy, puis les
+choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et
+cherchait partout sa pensée en déroute, son
+âme en fuite, et le spectre de Thérèse, et l'image
+de Nora.</p>
+
+<p>Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce
+malheureux! Quelle que fût Nora, on n'avait
+plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre
+petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à
+douze ans!... Quelles douleurs avait dû souffrir,
+pour en arriver là, une enfant si jeune, à l'âge
+où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à
+coup comme une petite héroïne lamentable,
+une petite victime du mauvais vouloir des événements;
+c'était miracle qu'elle ne fût pas
+devenue pire!—et il serait beau, sublime, de
+l'arracher aux griffes du passé et du destin, de
+la douleur et du mal!</p>
+
+<p>—Il faut la marier, cette enfant, mon cher
+Mitry.</p>
+
+<p>—Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant.
+Qui acceptera cette tâche d'essayer de lui
+faire comprendre à nouveau la vie et les choses,
+les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal?
+Qui l'aimera assez, telle qu'elle est, pour supporter
+ses violences en les réduisant chaque
+jour un peu? Quel jeune homme assez sage<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span>
+pourrait entreprendre cette tâche de héros?
+quel époux, assez expérimenté à la fois et assez
+jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a
+traitée en femme? Qui refera son âme? Qui
+lui fera un bonheur?</p>
+
+<p>Alors Guy, très simplement:</p>
+
+<p>—Moi, si vous le voulez, dit-il.</p>
+
+<p>—Vous! vous! dit François Mitry stupéfait.</p>
+
+<p>Il réfléchit longuement.</p>
+
+<p>—Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en
+serais heureux et très fier, car il lui faudra
+une main ferme pour la soutenir dans la vie,
+et un cœur solide!—mais quelle apparence
+qu'elle accepte jamais un mari de mon choix?</p>
+
+<p>Alors Guy, souriant:</p>
+
+<p>—Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre
+ami!.. Et elle me l'a dit... passionnément...</p>
+
+<p>—Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous
+voyez bien qu'il faudra veiller!</p>
+
+<p>Et, après cette parole qui retentit douloureusement
+au cœur de Guy:</p>
+
+<p>—Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous,
+pour moi aussi... comme pour vous...
+qu'elle reste digne de sa mère!</p>
+
+<p>Les deux hommes demeurèrent un instant
+sans parler. Tous deux mesuraient la hauteur
+des obstacles visibles, la profondeur des abîmes
+devinés.</p>
+
+<p>—Eh bien? soupira enfin Mitry.</p>
+
+<p>—Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay,<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span>
+vous venez de prononcer des paroles effrayantes.
+Elles me remettent en présence des difficultés
+redoutables que mon amour, prêt au sacrifice,
+oublierait trop aisément. Essayons tous deux
+d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous?
+Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève
+de ma pensée et de mon âme. Nous verrons si
+le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a
+véritablement profondeur et solidité. Je jugerai
+aussi, je verrai si le mien est de force à supporter
+ses inégalités de caractère, ses lubies, tous
+les vices d'une éducation qu'il faut réformer.
+Dans six mois, dans un an peut-être, peut-être
+plus tôt, nous prendrons une résolution
+sagement mûrie et pesée.</p>
+
+<p>—Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé,
+en même temps qu'il écoutait Guy avec l'attention
+et la solennité d'un juge, semblait écouter
+une voix intérieure.—Soit, je ne peux mieux
+faire. Je suis dans une impasse. L'étrangeté
+de ma situation me contraint à accepter, sans
+plus d'examen, tout ce que me propose un
+homme tel que vous, mon cher Guy... Du reste,
+pourquoi ne pas vous le dire: pendant que
+vous me parliez, la mère me parlait aussi. Le
+croirez-vous, moi le sceptique d'hier, je la
+sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de
+moi, présente, attentive... Et je la vois... Elle
+vous sourit.</p>
+
+<p>Les deux hommes se serrèrent la main,
+comme pour un pacte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span></p>
+
+<p>François Mitry ajouta encore:</p>
+
+<p>—Soyez son ami, son maître et son père...
+Vous êtes un homme, Guy... Moi, je ne suis
+plus rien!</p>
+
+<p>Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit
+funèbre sur lequel il s'était assis, il pleura
+longtemps.</p>
+
+<p>Une heure après, comme ils se promenaient
+ensemble dans le parc, Mitry tout à coup dit à
+M. de Fresnay:</p>
+
+<p>—Ah! elle vous l'a dit... passionnément?</p>
+
+<p>Puis il soupira:</p>
+
+<p>—Hélas!... l'éducation allemande!</p>
+
+<p>Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et
+si drôle qu'ils se prirent tous deux à sourire,
+quoique avec tristesse, en songeant à monsieur
+Gottfried.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LIV">LIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Monsieur de Fresnay fait demander à
+mademoiselle si mademoiselle serait disposée
+à causer un instant avec lui.</p>
+
+<p>Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil
+de la chambre de Nora, le mari de Catri,
+Antoine, valet de chambre.</p>
+
+<p>—Où est monsieur de Fresnay? répondit
+gravement la petite demoiselle.</p>
+
+<p>—Monsieur de Fresnay attend au salon la
+réponse de mademoiselle.</p>
+
+<p>—Dites à monsieur de Fresnay que je descends
+le rejoindre dans cinq minutes.</p>
+
+<p>Antoine sortit. La toute petite se haussa sur
+la pointe des pieds pour voir, dans la glace de
+la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa
+ses deux mains mignonnes sur ses cheveux
+noirs, lança à son propre regard le regard profond
+de ses yeux, sourit à son image comme
+l'augure à l'augure, et descendit le large escalier
+de marbre avec une dignité calme que rendait<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span>
+très gentiment comique l'exiguïté de sa
+personne.</p>
+
+<p>La solennité de l'appel transmis par Antoine
+lui ayant donné le ton, elle entra au salon
+d'un air très sérieux, très «dame»!...</p>
+
+<p>Sans doute elle allait apprendre quelque
+chose de son père. Il avait chargé Guy d'une
+grave communication.</p>
+
+<p>—Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le
+seuil.</p>
+
+<p>Guy avait souri de plaisir en la voyant
+entrer d'une allure si... imposante. Elle ressemblait
+à un de ces portraits peints par Van Dyck,
+où des infantes de cinq ans, un hochet à la
+main, marchent princièrement dans des robes
+trop longues, dans des brocarts roides et majestueux.</p>
+
+<p>Guy se leva, la prit par la main, la conduisit
+vers un grand fauteuil dont le haut dossier, dès
+qu'elle fut assise, la fit paraître plus mignonne
+encore, et s'asseyant sur une chaise en face
+d'elle:</p>
+
+<p>—Il y a, depuis hier, de grands changements
+dans le cœur de votre père et par suite il
+y en aura de très grands dans votre vie, ma
+chère enfant. Quelques-uns dépendront de vous,
+et nous allons en parler ensemble, si vous le
+voulez bien.</p>
+
+<p>Elle écoutait avidement, plus surprise que
+curieuse, car jamais on ne l'avait consultée
+sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span>
+lumière douce... Et en même temps elle continuait
+à jouer, avec un peu d'inconsciente coquetterie,
+son rôle nouveau de femme avec qui
+on croit devoir parlementer.</p>
+
+<p>—Causons, dit-elle.</p>
+
+<p>Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne,
+enfantine. Vraiment, elle avait l'air de
+jouer à la dame en visite.</p>
+
+<p>—D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se
+reproche cruellement de vous avoir mal aimée...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit d'une voix menue, nette,
+qui pétillait comme celle d'un rouge-gorge:</p>
+
+<p>—Dites maltraitée!</p>
+
+<p>Et la douceur de son regard disparut. Il devint
+terne et dur.</p>
+
+<p>—Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.</p>
+
+<p>—Il est un peu tard! accentua-t-elle.</p>
+
+<p>—C'est entendu... Mais il croyait avoir des
+raisons douloureuses...</p>
+
+<p>De nouveau, elle l'interrompit.</p>
+
+<p>—De battre une enfant de huit ans? dit-elle,
+irritée.</p>
+
+<p>—Cela s'expliquera pour vous, un peu plus
+tard, ma pauvre et chère petite. On ne peut
+pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa
+du pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire
+plus long aujourd'hui sur ce sujet. Ce que j'ai
+à vous dire me concerne, moi particulièrement.</p>
+
+<p>L'œil de Nora redevint doux... Comment le
+noir profond de deux yeux peut-il, en restant
+lui-même, paraître tout autre, exprimer tour<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span>
+à tour nuit et haine ou amour et clarté?</p>
+
+<p>—Votre père croit donc—il l'avoue avec
+douleur—avoir des torts envers vous, qu'il
+veut expier.</p>
+
+<p>—Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.</p>
+
+<p>Guy ne souriait plus.</p>
+
+<p>—Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui
+pardonner jamais. Il a été cruel, mauvais, méchant...
+Je vous l'ai un peu dit l'autre jour...
+Je vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce
+à lui, <i>toute ma vie</i>, comme une petite damnée.
+Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers.
+Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé
+avec bonté que deux fois,—une fois quand
+j'avais huit ans—et l'autre fois... c'était avant-hier!
+vous comprenez? Et c'est vous, Guy,
+c'est vous les deux fois! Voilà pourquoi je vous
+aime, vous, vous tout seul, par-dessus tout.</p>
+
+<p>Elle le regarde clairement, bien en face,
+simplement. Et elle lui prend la main. Et il
+est heureux.</p>
+
+<p>Elle poursuit:</p>
+
+<p>—Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi
+qu'il fasse, je sens que je ne l'aimerai plus
+jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous...
+Il n'y avait contre moi aucune raison qui permît
+certaines choses, non, il n'y en avait pas...</p>
+
+<p>—On verra plus tard, répond Guy.</p>
+
+<p>—C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de
+colère.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span></p>
+
+<p>Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.</p>
+
+<p>—On verra, répète Guy doucement, en dégageant
+sa main. Une heure viendra, poursuit-il,
+où vous pourrez juger en connaissance de
+cause, parce que vous ne serez plus une petite
+fille.</p>
+
+<p>Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.</p>
+
+<p>—Pour l'instant, annonce brusquement Guy,
+votre père, résolu à commencer une vie nouvelle,
+a congédié mademoiselle Marthe et monsieur
+Gottfried.</p>
+
+<p>Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une
+lueur de joie extatique, les deux mains jointes,
+dans cette attitude de saisissement que prennent
+les enfants devant quelque jouet merveilleux.</p>
+
+<p>—C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.</p>
+
+<p>—C'est vrai, répond Guy, se levant à son
+tour.</p>
+
+<p>—Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.</p>
+
+<p>—Alors, quoi?</p>
+
+<p>—Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!</p>
+
+<p>—Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que
+je peux vous être un peu utile ici, à vous, Nora,
+me prie d'habiter quelque temps la villa...</p>
+
+<p>Les yeux de Nora jettent des flammes plus
+vives... Ses deux mains jointes se posent contre
+son épaule gauche et s'y écrasent comme pour<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span>
+contenir un élan de tout son être... Elle attend
+la fin, car Guy parle toujours.</p>
+
+<p>—Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai
+un peu auprès de vous—oh! sans aucune
+comparaison—mademoiselle Marthe et
+monsieur Gottfried... C'est-à-dire que nous
+travaillerons ensemble... Nous causerons beaucoup.
+J'essaierai de vous expliquer mes idées
+sur bien des choses, sur les livres et sur la vie.
+Nous pourrons faire ensemble un peu de musique.
+Bref, vous aurez pour professeur votre
+vieil ami... Que dites-vous, mademoiselle, de
+cet arrangement-là?</p>
+
+<p>Quand Guy a achevé une explication qui paraît
+interminable à Nora, aussitôt,—d'un mouvement
+si prompt que Guy n'a pas eu le temps
+de comprendre,—elle bondit sur le fauteuil,
+et de là, oubliant sa dignité de dame, dominant
+Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les
+bras autour du cou en poussant des cris d'enfant
+joyeuse, et, parmi les éclats de rire, dans
+un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille
+ses cheveux, effleure de la bouche son
+front et ses yeux, caresse sa barbe et son cou,
+lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut
+la conjurer d'être calme,—bref, elle fait à
+Guy les folles démonstrations d'amour, les
+mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour
+d'exil.</p>
+
+<p>—Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça!
+répète-t-elle, et, à chaque fois, elle reprend la<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span>
+tête bien-aimée et l'enveloppe de ses tendresses.</p>
+
+<p>Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la
+tête ballottée, les cheveux ébouriffés, le col
+fripé, Guy bêtement heureux, naïvement inquiet,
+s'avoue déjà que le rôle de professeur
+amoureux d'une pareille petite élève, n'est pas
+des plus commodes et pourrait bien devenir
+ou ridicule ou dangereux...</p>
+
+<p>Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour
+battre des mains, tout debout dans son fauteuil.
+Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy
+tout défait et mis à mal:</p>
+
+<p>—Oh! que vous êtes drôle comme ça!</p>
+
+<p>Il en prend son parti, et riant aussi:</p>
+
+<p>—Deux coups de brosse, il n'y paraîtra
+plus, mais il ne faudra pas recommencer souvent,
+Nora, à traiter de la sorte votre grave et
+vieux professeur...</p>
+
+<p>—Et pourquoi cela? dit-elle.</p>
+
+<p>—Abandonnez d'abord les sommets que
+vous occupez: je demande un armistice. Nous
+causerons dans la plaine. Allons, quittez vos
+positions.</p>
+
+<p>—Et si je ne voulais pas?</p>
+
+<p>—Obéissez, il le faut.</p>
+
+<p>—Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude
+de résistance, et reprenant un air de
+révolte sans qu'elle-même en sache la raison.</p>
+
+<p>Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite
+sauvage, l'impulsive, qui apparaît, redoutable.
+Nora est pareille à ces petits fauves apprivoisés<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span>
+qui parfois, sans songer à mal, griffent ou
+mordent le maître, et un beau jour finissent
+par le dévorer.</p>
+
+<p>—Alors, dit-il froidement, je sais ce qui
+me reste à faire, Nora.</p>
+
+<p>—Et quoi donc?</p>
+
+<p>—Prendre tout simplement le même train
+que monsieur Gottfried.</p>
+
+<p>Nora, sur ce mot, descend en silence de son
+fauteuil dans lequel, l'air boudeur, elle s'assied.</p>
+
+<p>—Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers
+sa moue,—pourquoi il ne faudra pas recommencer
+à vous montrer ma joie quand je serai
+contente?</p>
+
+<p>Et sans attendre la réponse de Guy:</p>
+
+<p>—C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel
+et tout contristé. C'est si dommage!... C'était
+la première fois de ma vie que je me sentais
+tout à fait heureuse.</p>
+
+<p>A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine.
+Il se met à genoux devant elle, et, d'un
+accent plein de caresse:</p>
+
+<p>—C'était la première fois, Nora? alors, que
+vous dirai-je?... c'est bien... c'est très bien...</p>
+
+<p>Il prend ses deux mains, qu'il baise.</p>
+
+<p>Il regrette de l'avoir réprimandée.</p>
+
+<p>—A l'avenir, cependant, il ne faudra plus,
+Nora...</p>
+
+<p>—Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle
+avec un léger retour d'impatience.</p>
+
+<p>Alors Guy, de cette voix à peine expirée,<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span>
+qui ne trouble pas le silence dans l'air et qui
+sonne si profondément dans le silence des
+cœurs:</p>
+
+<p>—Parce que je vous aime.</p>
+
+<p>Elle tressaille, relève sa tête enfantine et
+pose sa main sur la tête de Guy comme elle
+faisait à Jupiter.</p>
+
+<p>—Ah! dit-elle, dans un grand soupir
+joyeux.</p>
+
+<p>—Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi
+pour maître?</p>
+
+<p>—Oh! oui! dit-elle.</p>
+
+<p>—Eh bien, poursuit le maître à genoux devant
+l'élève, je vais vous donner tout le programme
+de nos leçons, ma petite Nora. C'est
+une assez bonne conclusion à cette première
+séance, si vous vous en rappelez tous les
+incidents.</p>
+
+<p>—Et quel est-il, le programme?</p>
+
+<p>—Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il
+n'est pas très commode à exécuter, mais vous
+essaierez. Le voici: <i>Être bonne. Aimer. Obéir.</i></p>
+
+<p>—Je suis sûre seulement de vous aimer,
+dit-elle avec son air le plus enfantin.</p>
+
+<p>—Alors, il faudra m'obéir... Et si vous
+m'obéissez,—vous ne pouvez manquer d'être
+toujours bonne.</p>
+
+<p>Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy
+agenouillé. Elle lui parle, avec sa bouche si près
+de l'oreille, que chaque mouvement de ses
+lèvres est presque un baiser; elle murmure:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p>
+
+<p>—Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...</p>
+
+<p>Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier
+et encore moins à trouver suspect que
+Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison;
+pas un instant elle ne se demande s'il a informé
+son père ou si, au contraire, il le trompe.
+Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime
+Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc
+heureuse et ne demande rien d'autre. Du reste,
+tout ce que décide Guy doit être très bien.
+Guy peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle
+l'a dit et elle sait ce que cela veut dire. Elle
+l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra,
+quand il voudra.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LV">LV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Franchement, elle n'est pas commode, la
+situation de M. de Fresnay. Il s'en rend bien
+compte maintenant. La politique de l'Europe
+lui a donné autrefois moins de fil à retordre
+que cette petite fille. Le plus difficile, le
+voici: il faudra professer, gourmander, raisonner,
+il faudra punir peut-être, et ne point
+paraître ennuyeux. Il sent très bien que toute
+sa science de diplomate ne sera pas de trop ou
+plutôt qu'elle ne lui servira de rien! Il devra
+inventer, de toutes pièces, un système politique...
+Du reste, après en avoir conféré longuement
+avec lui-même, il est résolu à donner,
+s'il le faut, sa démission d'amoureux,
+comme il a donné celle de ministre.</p>
+
+<p>Les invités de Mitry ne sont pas partis
+encore, sauf les Morigny. Louvier a trouvé
+spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de
+suite et de passer quelques jours encore à la
+villa, de se montrer gentil avec Nora, comme<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span>
+elle le désire, sans rancune. Il croit que son
+rival heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora
+le confirme dans cette erreur en se montrant
+gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne
+pas cette attitude; elle l'a prise d'instinct.
+Elle cache son amour pour Guy.</p>
+
+<p>Avec son père elle est, comme à l'ordinaire,
+très froidement polie.</p>
+
+<p>Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant
+qu'il a de grands chagrins, lui témoigner
+un peu de sympathie. Elle répond nettement:</p>
+
+<p>—Je ne peux pas, c'est plus fort que moi.
+Ce n'est pas ma faute.</p>
+
+<p>—Soyez bonne, réplique Guy.</p>
+
+<p>Elle s'adoucit.</p>
+
+<p>—J'essaierai pour vous faire plaisir... mais
+avec lui, non, je ne pourrai pas.</p>
+
+<p>—Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir.</p>
+
+<p>Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un
+petit diable apparaît, blotti dans son regard:</p>
+
+<p>—Oh! il faut toujours promettre! dit-elle.</p>
+
+<p>Guy demeure interloqué. Elle le regarde
+encore d'un air moqueur, et lui échappe en
+riant.</p>
+
+<p>Elle court jouer au tennis.</p>
+
+<p>Guy assiste à la partie, assis, avec le général,
+sous un abri rustique, arrangé pour les spectateurs.</p>
+
+<p>Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement
+familière avec le jeune Alfred. Une fois
+elle monte sur un banc pour lui renouer sa<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span>
+cravate, et quand c'est fini, elle pince le bout
+de sa moustache naissante qu'elle tire un peu,
+gentiment... d'un air malicieux. C'est comme
+une caresse qui ravit le jeune homme et qui
+fait ressentir à Guy un petit coup douloureux
+frappé dans son cœur, tout au fond.</p>
+
+<p>Une autre fois, M. Alfred se baisse en même
+temps que Nora pour ramasser la balle. Elle
+s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le
+bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme
+la balle, renvoyée, demeure accrochée dans
+une branche de pin, elle prie M. Alfred de la
+prendre par la taille et de la soulever, pour
+qu'elle puisse y atteindre. Il le fait, mais la
+main de Nora n'arrive pas assez haut. Alors ce
+sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un
+temps qui semble interminable au malheureux
+Guy, la mignonne reste entre les bras d'Alfred
+qui, visiblement, la presse, très content.</p>
+
+<p>Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall
+où il l'a entraînée, dit à Nora que cela «ne doit
+pas se faire...» elle le regarde, étonnée.</p>
+
+<p>—Tiens! vous êtes donc jaloux?</p>
+
+<p>—Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela
+qu'il s'agit. Ces attitudes garçonnières sont
+intolérables.</p>
+
+<p>—Pour qui?</p>
+
+<p>—Pour tout le monde. Tout le monde les
+blâmera... Et en vous voyant si hardie avec lui,
+soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous
+donner son fils.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span></p>
+
+<p>—Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde
+de protester contre l'idée qu'elle pourrait bien
+épouser ce jeune homme.</p>
+
+<p>—Alors, pourquoi l'encouragez-vous?</p>
+
+<p>Elle regarde Guy de travers, et, en haussant
+l'épaule:</p>
+
+<p>—Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon?</p>
+
+<p>—Je vous ai déjà répondu que oui.</p>
+
+<p>—Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous
+dis que c'est bête... bête et ennuyeux! insiste-t-elle.</p>
+
+<p>Le visage de Guy s'attriste.</p>
+
+<p>—Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez
+montré beaucoup d'affection. Je vous en suis
+reconnaissant, mais l'affection qu'une petite
+fille a pour un grand ami n'autorise pas l'enfant
+à faire souffrir l'homme, ni à lui manquer de
+respect, par pur caprice, pour se démontrer à
+elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect
+tendre que j'ai pour vous, et qu'il faut
+avoir pour moi. Je vois bien où est le mal:
+Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et
+vous ne respectiez pas monsieur Gottfried.</p>
+
+<p>—Vous êtes méchant! dit Nora, frappant
+du pied.</p>
+
+<p>C'est son mot et son geste habituels.</p>
+
+<p>—Mais, poursuit Guy, il y a une grande
+différence entre un monsieur Gottfried et moi...
+nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le
+voulez bien. Je ne vous autorise pas à me montrer
+des insolences d'élève indisciplinée. Je<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span>
+désire vous traiter comme une jeune fille que
+j'aime et que je veux aimer longtemps, et non
+pas comme un méchant petit garçon indocile
+et insolent, qu'on aurait envie de battre!</p>
+
+<p>Elle hausse l'épaule violemment:</p>
+
+<p>—De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle,
+comme un petit serpent corail dressé sur sa
+queue.</p>
+
+<p>Guy se met à rire.</p>
+
+<p>—Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent...
+comme un Gottfried... car je me fâcherais
+pour sûr. Voyons, dit-il,—riant toujours,—retirez-vous
+le mot «<i>bête</i>», qui m'a blessé?</p>
+
+<p>—Je répète, réplique Nora, que la jalousie,
+c'est bête.</p>
+
+<p>—Au fait, répond-il de l'air d'un homme
+qui, convaincu tout à coup par l'adversaire,
+renonce à un point de vue personnel... Au fait,
+c'est bien possible. Et cela ne vaut pas une
+discussion... Revenez-vous au jardin? on sert
+le goûter.</p>
+
+<p>Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de
+grandes forces, est toute décontenancée de
+n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un
+peu inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel.
+Et comme, à ce moment même, M. Alfred,
+tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy
+l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne
+s'éloigne que lorsque Nora ne peut quitter sans
+impolitesse le jeune homme en train de lui
+conter un incident du jeu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span></p>
+
+<p>Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux
+se tournent obstinément vers Guy. Elle n'écoute
+plus son interlocuteur. Elle ne tient
+plus en place et trépigne dans le gravier.
+Quel est donc le spectacle qui l'impressionne
+si fort?</p>
+
+<p>Guy, là-bas, s'est approché de la femme de
+l'avocat, et, avec sa jolie aisance, il s'est mis
+paisiblement à lui faire la cour. Il n'a aucune
+peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme
+est, dans le même moment, flattée, charmée,
+séduite, et répond, du tac au tac, si gracieusement
+que le diplomate lui prend la main
+qu'il attire vers ses lèvres, et c'est le poignet
+qu'il baise. Nora continue à piaffer sur place
+comme un petit cheval.</p>
+
+<p>Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien
+haut, devant tout le monde, avec sa dramatique
+audace de petite fille qui a toujours tout affronté,
+même la mort:</p>
+
+<p>—Vous, embrassez-moi! lui dit-elle.</p>
+
+<p>On n'en est plus à s'étonner des espiègleries
+de Nora, et tout le monde se met à rire. Du
+reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses témérités.
+Elle le sait bien. Si elle était un peu
+plus grande, elle n'aurait pas les mêmes droits
+aux gamineries. De ce qu'elle croit un désavantage
+physique, elle fait une force et un moyen,
+la rusée!</p>
+
+<p>—Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est
+une idée que j'ai. Vous verrez.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p>
+
+<p>Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux,
+et reste immobile.</p>
+
+<p>Et pour répondre à l'air un peu mécontent
+de celle qu'elle appelle l'avocate et à qui elle
+prend son partenaire:</p>
+
+<p>—Nous sommes de vieux amis, vous savez,
+monsieur de Fresnay et moi. Il y a bien cent
+ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais
+huit, n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite!
+embrassez-moi.</p>
+
+<p>L'air et le ton autoritaires d'une si petite
+personne sont tout à fait réjouissants.</p>
+
+<p>Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant
+la petite tête entre ses deux mains, comme
+on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux
+joues. Elle, alors, entourant son cou à deux
+bras, le retient une seconde et lui glisse à
+l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble:</p>
+
+<p>—Quitte cette femme; je suis jalouse; oui,
+c'est <i>bête!</i> mais c'est comme ça.</p>
+
+<p>Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout
+haut:</p>
+
+<p>—Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement
+vous parler à l'oreille. C'est fait.</p>
+
+<p>Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un
+air espiègle:</p>
+
+<p>—Surtout, n'en dites rien!</p>
+
+<p>Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se
+dire qu'il n'y aura qu'une chose à faire: aimer.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LVI">LVI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt
+il se persuade qu'il est le plus heureux des
+hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre.
+Tantôt il pense que Nora doit enchanter la fin
+de sa vie, tantôt qu'elle la désolera. Aujourd'hui,
+il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi;
+je l'épouserai dans huit jours. Demain,
+il s'écriera: Je pars, nous étions fous, je n'ai
+ni l'âge, ni le caractère qu'il faut.</p>
+
+<p>Le temps passe au milieu de ces alternatives
+d'espoirs et de craintes.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, la villa est retombée
+à la solitude. Le silence des collines emplit les
+allées du parc, et le rythme de la mer voisine
+s'y laisse entendre de nouveau.</p>
+
+<p>Jacques Maurin vient, de temps en temps,
+voir sa petite amie. Guy le tolère, celui-là, et
+même lui fait bonne mine.</p>
+
+<p>Nora semble plus gentille avec son père, un
+peu, d'une amabilité subtile, qu'on sent, et qu'on<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span>
+ne saurait expliquer. Seulement, dès que Guy
+essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil,
+prête à donner du bec et des ongles.</p>
+
+<p>Un grave incident survient.</p>
+
+<p>Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque.</p>
+
+<p>—Mais, lui dit François Mitry, il y en avait
+deux.</p>
+
+<p>Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les
+mains de Nora un roman suspect, vite disparu,
+Guy,—qui s'étonne chaque jour d'apprendre
+qu'elle a lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé
+Prévost,—soupçonne Nora de continuer à
+lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres,
+et en secret. Il en vient naturellement à conclure
+qu'elle pourrait avoir, depuis longtemps,
+l'une des deux clefs.</p>
+
+<p>Il pense à lui demander tout gentiment
+d'avouer qu'elle l'a, mais il se dit avec raison
+que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de
+faire entrer cet aveu dans sa confession générale,
+elle ne voudra pas convenir d'un mensonge
+ainsi aggravé.</p>
+
+<p>Alors, il médite un coup d'éclat.</p>
+
+<p>Une après-midi, il frappe à la porte de la
+chambre de Nora; il a son idée.</p>
+
+<p>Brusquement, sans dire bonjour, il demande:</p>
+
+<p>—Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque?</p>
+
+<p>Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur
+une gravure de Raphaël, <i>la Vierge à la chaise</i>,
+suspendue à la tête de son lit. Ce diable de<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span>
+Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En
+posant la question, il épiait le petit visage.</p>
+
+<p>—Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit
+Nora, avec le visage froid, puis irrité qu'elle
+prend pour mentir, s'imaginant que la dissimulation
+est avant tout faite de froideur, et que
+la colère, survenant à point, détourne les gens
+de leur idée, et (ce qui est juste) leur fait
+perdre la minutieuse attention nécessaire aux
+juges.</p>
+
+<p>Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance
+exagérée, l'éclat blanc qui force le ton de la sincérité,
+et qui trahit les traîtres. Quand Nora
+prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent
+mourir de tristesse! cela l'éloigne tant de lui,
+l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix, un
+amoureux ne se méprend jamais; et quand on
+n'a pas la preuve du mensonge, dont on a cependant
+le sentiment assuré, c'est un atroce
+supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la
+séparation qui semble définitive...</p>
+
+<p>De sa voix fausse par excès de netteté, Nora
+répète:</p>
+
+<p>—Je n'ai pas de clef!</p>
+
+<p>—Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!...
+A tout à l'heure, Nora.</p>
+
+<p>Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne
+brusquement, et surprend de nouveau
+la direction du regard de Nora, fixé sur le
+cadre.</p>
+
+<p>—La cachette est là, pense-t-il. C'est clair...<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span>
+La clef, sans doute, est accrochée derrière ce
+cadre.</p>
+
+<p>Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement.
+Le visage de Nora s'efforce d être
+calme et sans expression; il imite assez mal le
+naturel de l'innocence. Une pâleur légère le
+couvre, et les yeux affectent tantôt de supporter
+les regards qui pèsent sur eux, tantôt de les
+éviter avec indifférence.</p>
+
+<p>Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton
+triste, il lui dit:</p>
+
+<p>—Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi,
+et à moi!... Et vous prétendez m'aimer, Nora?
+Qui aime, se donne; par le mensonge, vous
+me retirez quelque chose de vous, de votre
+esprit, de votre cœur, le meilleur de vous;
+vous me retirez, avec votre secret, mon autorité.
+Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela,
+dites? Pourquoi croyez-vous que je vous gronde,
+enfant que vous êtes, sinon pour votre bien?
+L'habitude du mensonge n'est pas un des
+moyens du bonheur, soyez-en sûre, Nora;
+voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On
+ment pour échapper à des gens qu'on déteste
+ou dont on est détesté, mais à ceux qui vous
+aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous
+m'avez fait un petit mensonge, j'y pense tout
+le jour, ma pensée y revient sans cesse, même
+dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je
+me dis: Que croire d'elle, puisqu'elle m'a
+menti une fois? Et, logiquement, tout, de<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span>
+vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus
+savoir si vous m'aimez, je doute de vos regards,
+de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle est
+peut-être fausse, irrémédiablement, par nature,
+fausse tout entière! Alors, à quoi bon l'aimer?
+C'est un jeu indigne!</p>
+
+<p>Et d'un ton dur il acheva:</p>
+
+<p>—Voyons, Nora, donnez-moi cette clef...</p>
+
+<p>Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres
+blanches, prête peut-être à fondre en larmes
+de rage, se demandant peut-être, en même
+temps, si elle n'allait pas se jeter repentante
+au cou de Guy; mais quand il redemande la
+clef si rudement, elle devient farouche et, le
+front baissé, comme un petit taureau qui va
+charger:</p>
+
+<p>—Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez
+toujours de mensonge... <i>Ce sera la vraie
+manière de m'apprendre à mentir!</i>... Je n'ai
+pas de clef!... je n'en ai jamais eu!...</p>
+
+<p>Et, comme prise d'une inspiration heureuse,
+comme certaine de dissiper tous les doutes par
+ce dernier mot:</p>
+
+<p>—Demandez à Catri! s'écrie-t-elle.</p>
+
+<p>—Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de
+la belle fierté! bravo, Nora! fait Guy...
+Ainsi, vous admettez que je peux ne pas
+ajouter foi à vos paroles, tandis que je dois,
+selon vous, ajouter foi, en votre faveur, sur
+votre conseil, au témoignage d'une servante!
+J'estimerais donc Catri, avec votre consentement,<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span>
+plus que je ne vous estime? Mais, ma
+pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira
+pour vous plaire... Ah! pauvre, pauvre enfant!
+que vous me faites de peine!</p>
+
+<p>—Vous m'en faites bien plus! dit-elle,
+rageuse, humiliée, mais d'autant plus roidie.
+Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez
+jamais...</p>
+
+<p>—C'est le châtiment d'un premier mensonge,
+poursuit l'impitoyable Guy..... Un mensonge,
+Nora, est toujours une lâcheté. On
+ment parce qu'on a peur, entendez-vous, peur
+d'avouer ce qu'on a fait. Je vous croyais au-dessus
+de cela!</p>
+
+<p>Et la sachant vaillante et fière, et voulant
+frapper un coup décisif, il termine ainsi brutalement:</p>
+
+<p>—Vous mentez, Nora, donc vous êtes
+lâche!</p>
+
+<p>Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il
+sent que la scène approche du dénouement.
+L'aveu va éclater, insolent sans doute et
+rebelle, mais enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il
+embrassera l'enfant, la bercera de caresses,
+jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une
+crise de larmes, détente des nerfs, soulagement
+du cœur.</p>
+
+<p>Voilà les prévisions et le projet de Guy.
+Mais l'attitude de Nora, qui semblait tout près
+de céder, redevient dure brusquement. Elle est
+reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span>
+des choses plus fortes que moi.» Et l'écolière,
+habituée à mépriser ses maîtres, murmure
+entre ses dents:</p>
+
+<p>—Si je suis lâche, vous êtes stupide!</p>
+
+<p>Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence
+l'exaspère, et qui,—par la taille et la
+mine, par la nature même de sa faute, de son
+entêtement, de sa sottise,—lui fait l'effet
+d'une gamine de dix ans... Ah! s'il avait une
+enfant pareille, certes il la punirait!... Comment
+la punirait-il?... Il éprouve le mouvement
+d'indignation d'un père qui croit, une fois
+par hasard, la correction matérielle nécessaire;
+et, avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de
+paternité où il est, il a levé la main sur Nora...
+Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est
+levée contre elle..... mais ne retombe point.
+Ce n'est qu'une menace un instant suspendue...</p>
+
+<p>Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant,
+Guy s'attend à une scène effroyable.
+Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle,
+Nora; il vient de l'oublier. N'a-t-elle pas
+seize ans et demi? La fierté et la dignité vont
+avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux
+Guy est compromis. Toute réconciliation
+sera impossible entre Guy et Nora...</p>
+
+<p>Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant
+que s'il avait été frappé, s'apaise instantanément.
+Un sourire doux et bon détend
+les lèvres amollies et humides. Les yeux noirs<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span>
+s'emplissent d'une âme attendrie qu'on ne
+leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy
+avec amour, se jette contre lui, se caresse à la
+poitrine du maître, et, du ton dont elle dirait:
+«Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle
+a murmuré, heureuse, toute câline:</p>
+
+<p>—Oh! tu es méchant! tu me bats!</p>
+
+<p>En même temps, le petit bras tendu s'élève,
+et la main mignonne désigne un point du mur
+que la menteuse aurait honte de regarder...
+C'est bien cela! elle indique le cadre derrière
+lequel est accrochée la clef, dérobée depuis
+longtemps, la clef des bons et des mauvais
+livres.</p>
+
+<p>—C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage
+caressant, avec un fond de menace sérieuse.
+C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il
+faudra faire. Nora n'est qu'un petit cheval
+rétif... Eh bien, Guy achètera des cravaches
+neuves, toutes mignonnes...</p>
+
+<p>—Non! non! dit Nora, heureuse de n'être
+qu'une petite fille entre les bras paternels de
+Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai!</p>
+
+<p>Il la sent glisser irrésistiblement entre ses
+bras; elle se met à ses genoux qu'elle enlace.
+Il la relève, tout attendri...</p>
+
+<p>Nora n'a pas connu dans son enfance ces
+surveillances et ces châtiments où les petits
+sentent très bien la tendresse protectrice.
+Alors, un peu tard, elle se rattrape; et elle
+crie, dans son cœur, au seul être qu'elle aime:<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span>
+«Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la
+protection et l'amour qu'on doit à tous les
+faibles pour les secourir contre eux-mêmes!»</p>
+
+<p>Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne
+Nora est loin d'être vaincue. Et ce qu'elle
+cache dans l'ombre des bras de Guy,—c'est,
+déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une
+revanche. Le jeune animal instinctif qui est Nora,
+déjoué dans sa ruse, se demande curieusement
+si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle...
+Cela aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy,
+ce Guy bien-aimé! Mais il l'a attaquée en
+traître, par surprise... Ah! si on voulait!...
+ce serait un jeu comme un autre, plus amusant
+qu'un autre, de chercher à savoir qui est
+le plus malin, de la petite fille ou du diplomate...
+Dans l'ombre des bras de Guy où elle
+a caché son visage, Nora se sent un sourire...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LVII">LVII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Peu de temps après, Guy, un soir, dit à
+Nora:</p>
+
+<p>—J'ai passé ma journée à Hyères, Nora,
+et j'ai acheté.... devinez quoi?</p>
+
+<p>Nora le regarde. Il sourit avec une malice
+qui parle clairement... Elle a deviné!</p>
+
+<p>—Ce n'est pas vrai! dit-elle.</p>
+
+<p>—Je ne mens jamais, moi! répond Guy.</p>
+
+<p>—Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil
+se fonce.</p>
+
+<p>Elle hausse l'épaule et frappe du pied.</p>
+
+<p>—Elle est solide, ma petite cravache, ajoute
+Guy... Voyez plutôt.</p>
+
+<p>Sur la table, près de Nora assise, il pose la
+cravache. Nora la regarde un instant de côté,
+d'un air farouche, puis la saisit à deux mains
+et s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que
+la ployer. C'est une excellente cravache. Pourtant,
+à force de la tordre en tous sens, elle l'a
+mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span></p>
+
+<p>—Oh! dit placidement le terrible Guy, qui
+l'a regardée faire, en souriant,—j'avais, parbleu!
+prévu cela et j'en ai rapporté, Nora, toute
+une provision.</p>
+
+<p>Il se lève, prend une autre cravache dans le
+tiroir d'un bahut où il les a toutes enfermées,
+et va la déposer sous les yeux de Nora, à la
+place même où il avait mis la première.</p>
+
+<p>Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air
+farouche, d'un regard de côté, puis s'en empare,
+et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement
+elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent
+sur lequel elle vient de lire: <i>Aimer, Obéir</i>.</p>
+
+<p>Et comme il s'avance vers elle, elle prend
+les deux mains de Guy, et, dévotement, longuement,
+les baise, encore et encore!..... Et Guy,
+enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer
+pour elle!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LVIII">LVIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>C'est une terrible petite personne que Nora,
+un mélange singulier d'instincts impérieux,
+d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour,
+de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître,
+elle le sait et n'en veut point, mais elle a peur
+de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase, après les
+révoltes, en des humilités inattendues, qui
+le charment, l'attendrissent, le rendent tout
+entier, d'un seul coup, à celle dont, par instant,
+il se croit détaché pour toujours.</p>
+
+<p>—Je vous ai acheté une poupée, Nora.</p>
+
+<p>Une poupée! Nora est furieuse!</p>
+
+<p>—Vous vous moquez toujours de moi, Guy!</p>
+
+<p>Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé
+la mesure... Il change brusquement de
+langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand
+c'est pour le bien d'une enfant qu'on aime.
+Ainsi pense le diplomate.</p>
+
+<p>—Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi
+ma mauvaise plaisanterie.—La<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span>
+vérité, c'est que j'ai promis une poupée à
+la petite fille d'une personne de mes amies
+dont je vous ai parlé et qui habite Hyères en
+ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez
+bien, pour que mon cadeau soit moins banal,
+habiller ma poupée de vos jolies mains.</p>
+
+<p>—Ça, je veux bien, dit Nora rassurée.</p>
+
+<p>—En même temps, je vous ai rapporté à
+vous un petit cadeau: un nécessaire avec lequel
+vous coudrez, j'espère, le trousseau de
+mademoiselle Debois... (c'est le nom de la
+poupée). Il y a des ciseaux, un dé, un étui, un
+poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il
+y a cent ans, à quelque douairière en cheveux
+poudrés.</p>
+
+<p>Et voilà Nora qui taille, coud, brode et
+repasse même le trousseau de M<sup>lle</sup> Debois.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Debois est une poupée de très grande
+taille.</p>
+
+<p>Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite
+maman. C'est, il est vrai, un charmant spectacle.</p>
+
+<p>Cela dure une semaine, au bout de laquelle
+Guy déclare que la poupée est bien pour Nora,
+non pas pour une autre, et qu'il est heureux
+de la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue.
+Il ajoute qu'il a pu juger de l'habileté de Nora
+à tailler et à coudre, qu'il en est ravi, et qu'il
+la félicite sincèrement.</p>
+
+<p>Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare
+qu'elle n'est plus une petite fille, que Guy l'a<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span>
+trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et
+enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour
+«de vrai!» un enfant à elle... Elle l'élèvera
+mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne
+mentira pas, comme Guy vient de mentir à
+Nora!</p>
+
+<p>Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux
+pieds, et elle lui casse la tête contre le marbre
+de la cheminée.</p>
+
+<p>Guy trouve cette violence déplorable,—mais
+Guy est faible, il aime, il est amusé, il
+finit par admirer les sottises qu'il prétend
+blâmer. Et, en souriant, il conclut à part lui
+que Nora pourra faire une excellente petite
+mère, et qu'il est temps de demander sa main
+à M. Mitry. Sans doute il n'a pas réformé son
+éducation. Sans doute il y a, de temps à autre,
+dans les yeux de Nora, de brusques montées
+d'on ne sait quelles ténèbres où flottent d'inquiétants
+appels, peut-être la puissance des trahisons,
+à coup sûr l'incertitude de l'instinct,
+l'onde trouble du féminin éternel,—mais Guy
+a toujours cru que l'amour entier d'un cœur
+d'homme, sain et sûr, est plus puissant que
+toute la femme, et lorsque Nora sera complètement
+sienne, il deviendra, sans peine,—rien
+n'est plus certain,—le maître triomphant.</p>
+
+<p>Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps,
+été trop aimé, pour croire autre chose.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LIX">LIX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Depuis une heure, Guy cause dans le parc
+avec Mitry.</p>
+
+<p>—Mon cher Mitry, ma résolution est prise.
+Le professeur vous demande la main de sa petite
+élève... J'aurai encore bien de la peine pour
+faire de cette enfant une femme à peu près
+civilisée, mais cela ne m'effraie plus autant. La
+nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous,
+me la donnez-vous?</p>
+
+<p>François Mitry était profondément ému.</p>
+
+<p>—C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez
+la chose, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Après un silence, il ajouta:</p>
+
+<p>—Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez
+tout de suite de cette maison de deuil
+où j'achèverai mes jours, je le sens, comme
+un vieux misanthrope solitaire, vaincu par la
+vie... Mais si jamais elle exprime un désir de
+me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie
+pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span>
+aurez tout expliqué, elle pardonne..... vous me
+la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher
+Guy?</p>
+
+<p>Guy serra la main du pauvre homme en silence.</p>
+
+<p>Le père dit encore:</p>
+
+<p>—Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon
+ami, méfiez-vous de la jalousie..., c'est elle qui
+a fait tout mon malheur!</p>
+
+<p>En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher
+de se rappeler celles que le même Mitry
+lui avait dites, peu de temps auparavant, à
+propos des audaces de Nora: «Vous voyez
+bien qu'il faudra se méfier!»</p>
+
+<p>Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance,
+et vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de lui-même...
+Et c'était là tout le viatique qu'il emportait
+dans la difficile route par laquelle il
+irait à la recherche du bonheur, pour elle et
+pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude, mais
+il était brave. Il se comparait secrètement,
+non sans orgueil, à ces marins qui mettent à
+la voile et quittent le port précisément un jour
+de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait
+bien qu'il le serait cruellement,—mais
+amoureux, il l'était avec délices.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LX">LX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nora, en compagnie du petit leveur de
+liège, s'avançait. Mitry s'éloigna. Elle s'avançait,
+tenant entre ses mains l'écureuil qui,
+dans ses faveurs, avait remplacé le lièvre
+défunt... Le pauvre petit lièvre, avec ses bonds
+désordonnés, avait fini par se casser la tête
+contre le plafond de sa cage.</p>
+
+<p>—Voyez comme elle est jolie, ma petite
+bête! dit Nora.</p>
+
+<p>Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à
+la grande queue fauve et noire, qui, provisoirement
+familier, une amande entre ses doigts
+griffus, grignotait.</p>
+
+<p>—Nora, dit gravement Guy,—sans s'occuper
+de la présence de Jacques pas plus que des
+mines drôles de l'écureuil,—Nora, mon enfant,
+vous souvenez-vous de tout ce qui a été
+dit entre nous, depuis quelques mois?</p>
+
+<p>—Oh! oui! fit-elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p>
+
+<p>Et son beau regard noir se leva, plein d'amour,
+sur les yeux de son ami.</p>
+
+<p>—Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement
+de votre père, à qui je viens d'en
+parler,—vous deviendrez ma petite femme,
+Nora... Est-ce que vous le voulez, dites?</p>
+
+<p>De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa
+tomber ses deux bras, d'où l'écureuil s'échappa;
+et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin, il
+disparut en quelques bonds au faîte des arbres.</p>
+
+<p>Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis
+il baissa les yeux et les tint fichés en terre.</p>
+
+<p>—Eh bien, Nora? insista Guy.</p>
+
+<p>—Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa
+voix musicale, fine et pénétrante,—oh Guy!...
+je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais
+bien trop méchante!</p>
+
+<p>Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy
+vers sa bouche et murmura:</p>
+
+<p>—Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je
+t'ai promis... Je serai si sage, tu verras... si
+sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je
+t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup!</p>
+
+<p>Alors, avec un secret mouvement de jalousie,
+il s'aperçut que Jacques pleurait.</p>
+
+<p>—Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il
+presque brutalement.</p>
+
+<p>—C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle
+va être heureuse avec vous!.... On a toujours
+été si méchant pour elle, excepté Jupiter et
+moi!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span></p>
+
+<p>Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge...
+Saura-t-il la rendre heureuse? il le
+souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est
+seulement certain de souffrir. Elle est si jeune!
+Il se sent déjà si jaloux!... Saura-t-il ne pas la
+martyriser?...</p>
+
+<p>Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de
+son mariage. Il ne pense pas à autre chose,
+tout en admirant une petite Nora nouvelle,
+toute blanche, la mine étonnée et grave sous
+le grand voile qui l'enveloppe, qui la prend
+comme un filet prend un papillon.</p>
+
+<p>François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé
+de Cogolin fait un long sermon, et Catri pleure
+aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle
+suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine.</p>
+
+<p>La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et,
+sous le voile immense, aux grandes cassures
+rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs
+fois des mouvements vifs et menus de
+petite bête libre, vite réprimés et si drôles,
+que, malgré leurs soucis, le père et l'époux
+enchantés, échangent un sourire.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXI">LXI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu
+de jours.</p>
+
+<p>Il lui parle.</p>
+
+<p>Elle écoute avec son air, charmant et grave,
+de petite fille qu'on a habillée en dame avec des
+robes trop longues.</p>
+
+<p>Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite
+femme tous les détails du roman de Mitry.</p>
+
+<p>—Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite
+Nora? Afin de bien juger, oubliez un instant
+que je parle de votre père. Un homme
+croit en sa femme; il l'aime passionnément, et
+quand elle est morte, il découvre que, pendant
+neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne...
+Son enfant n'est plus son enfant!...</p>
+
+<p>—Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible
+et je plains le malheureux. Et cependant...</p>
+
+<p>—Cependant quoi?</p>
+
+<p>—Il devait croire en lui-même, en lui et en
+elle, et brûler les lettres.</p>
+
+<p>—Mais le feu vite éteint les lui a rendues!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p>
+
+<p>—Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant
+l'épaule.</p>
+
+<p>—Mais la passion, la jalousie, Nora?</p>
+
+<p>—Je parle selon ce que vous m'enseignez,
+Guy; il devait brûler les lettres. Une femme, une
+morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je
+le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur
+s'en est suivi.</p>
+
+<p>—Et c'est tout, Nora?</p>
+
+<p>—Tout?... comment?</p>
+
+<p>—Vous n'avez rien d'autre à me dire?...
+Votre père, Nora, ne vous fait-il pas pitié?...</p>
+
+<p>—Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque
+comme un étranger... C'est à peine du
+reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup
+parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez,
+Guy,—laissons ce sujet.</p>
+
+<p>Et elle ajoute, d'un air profond:</p>
+
+<p>—Il y a des choses qu'on ne refait pas.</p>
+
+<p>Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et
+pourtant,—chose étrange!—cette inflexibilité
+ne lui déplaît pas absolument. Même dirigée
+contre un père, cette sévérité nette sur une
+question de devoir, d'amour et d'honneur, lui
+semble avoir du bon. Enfin Nora <i>n'aime que
+lui</i>, voilà ce qui le charme surtout!</p>
+
+<p>Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à
+coup:</p>
+
+<p>—Commettriez-vous une infamie pour moi,
+Guy?</p>
+
+<p>—Vous ne la demanderiez pas, dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span></p>
+
+<p>—Si! si! je veux toutes les preuves d'amour...
+Celle-là, je ne la veux pas en ce moment,
+mais il faut que je sois sûre que si je le demandais,
+vous manqueriez pour moi à vos plus
+graves devoirs!</p>
+
+<p>Avec toutes les peines du monde, Guy empêche
+que cette conversation ne dégénère en
+querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce
+au hasard le nom d'une femme qu'une
+aventure retentissante livre en ce moment aux
+curiosités publiques... Les débats du procès en
+divorce, rapportés par les journaux, révèlent
+des intrigues basses, assez compliquées.</p>
+
+<p>—Avez-vous lu ce procès, Nora?</p>
+
+<p>—Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est
+le ton scandalisé de vos journaux là-dessus...
+Tout le monde sait bien pourtant que la plupart
+des femmes en sont là!... Le fait,—conclut
+Nora,—est aussi fréquent qu'il est naturel!</p>
+
+<p>Guy est stupéfait de ce ton d'expérience.
+Nora professe son opinion avec un calme ingénu,
+qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses
+anciennes idées de célibataire! Il trouve inouï
+que Nora les ait, blessant qu'elle les professe,...
+et touchant qu'elle les avoue!</p>
+
+<p>L'unité morale est loin d'être faite en Nora.
+Des volontés parfaitement contradictoires sont
+en elle, et il peut être déconcertant de l'écouter.
+Sa nature primitive la sollicite vers la passion
+pure, amour, haine, colère, rancune; sa<span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span>
+nature acquise, celle qui se développe en elle
+au contact de l'homme à qui elle veut plaire,
+lui donne parfois les attitudes d'une tendresse,
+d'une générosité, d'une noblesse qui ne sont
+pas siennes encore.</p>
+
+<p>Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une
+petite âme obscure, toute d'égoïsme et de ruse,
+formée par les seuls éléments et instruite par
+Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment,
+naissante encore et nébuleuse, qui lui
+vient de Guy... et même de Jupiter.</p>
+
+<p>Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge
+hélas! et parfois s'épouvante.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXII">LXII</h2>
+</div>
+
+
+<p>C'est une terrible chose que de s'abandonner
+tout entier à l'amour, à la jalousie, aux visions
+qui en sortent, fumées de ces grandes flammes.</p>
+
+<p>Guy, bientôt après les premières ivresses,
+après les heures d'oubli infini, éprouva ce qu'on
+pourrait appeler la peur d'être heureux, et il
+se mit en devoir de gâter son bonheur sous
+prétexte de le rendre plus parfait. Vouloir le
+parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord
+comment et pourquoi il n'était pas complet?</p>
+
+<p>Nora, il faut le dire, se chargea très vite
+d'aviver ses inquiétudes, avec des mots téméraires
+ou insolents, avec des entêtements et
+des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle
+révéla presque tout de suite les fonds les plus
+cachés de sa nature d'enfant gâtée, volontaire,
+contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain,
+qu'elle cherchait à voir si la volonté et les résistances
+du maître étaient de bon aloi. Lui, il eut
+peur d'abord de se trouver en présence de l'irréductible...<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span>
+Et maintenant une lourde porte
+s'était refermée derrière lui. Il était pris dans
+une cage étroite avec le petit léopard armé de
+dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était
+au moins compromis. Le regret de n'avoir
+plus beaucoup de temps devant lui pour lutter,
+aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le
+cœur comme une flèche. Il se mit à analyser,
+trop subtilement pour sa joie, les moindres
+incidents de la vie, les traits les plus fugitifs
+du caractère de sa petite femme.</p>
+
+<p>Guy, bien inutilement, employait toute la
+puissance de son imagination à scruter le
+passé de Nora, à deviner sous quelles influences,
+grâce à quels faits, à quels actes, à quelles
+leçons, ce caractère s'était formé. Il maudissait
+quotidiennement et Mitry et Jacques et Gottfried,—puis
+songeait parfois que si Nora
+n'eût pas subi les injustices du père, si elle
+n'eût pas reçu une éducation funeste, elle ne
+serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas
+jetée, réfugiée entre ses bras; et il était forcé
+de bénir ce qu'il détestait.</p>
+
+<p>Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui
+revenait trop souvent. Il s'interrogeait sans fin
+sur eux, il s'emportait à douter de Nora. Jusqu'où
+étaient allées ses curiosités? Alors c'était
+en lui des élans de haine contre ceux qui avaient
+transmis à cette enfant une expérience qu'il ne
+parvenait pas à mesurer.</p>
+
+<p>Elle lui semblait profonde, cette expérience,<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span>
+à en juger par certains regards, par certaines
+paroles de Nora, qui contrastaient, même
+aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé
+encore par la petitesse de sa taille.</p>
+
+<p>Dans les conditions précises où il se trouvait,
+il comprit la vie amoureuse comme un duel
+de toutes les secondes, acharné. Laisser prendre
+de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de
+résister à la passion, gardait pourtant, au plus
+fort de ses entraînements, le plus étrange sang-froid,
+c'était se vouer par avance à toutes les
+défaites. Qui donc allait être terrassé, de la
+bête ou du dompteur? Toute sa vie lui parut
+résumée dans cette question.</p>
+
+<p>Il s'était promis à lui-même, il avait promis
+au malheureux François Mitry de tout mettre
+en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une
+éducation trop libre, pour lui faire comprendre
+(selon ses propres paroles) les devoirs et l'idéal.
+Cette mission qu'il s'était donnée était trop
+d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses
+volontés de seigneur et maître, avec ses aspirations
+de jaloux autoritaire,—pour qu'il y
+manquât.</p>
+
+<p>Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il
+engageait, une de ses infériorités serait la surprenante
+facilité avec laquelle l'homme oublie
+les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut
+bien paraître les oublier elle-même. Les plus
+lancinantes douleurs physiques sont ainsi abolies
+dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span></p>
+
+<p>Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or,
+Guy pensait avoir besoin de se rappeler les
+moindres traits du caractère de Nora. Il s'était
+surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait
+rien. Il s'étonnait parfois de ne plus
+tenir aucun compte de tel grief dont il avait
+beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait,
+l'enchantement lui venait et il ne savait plus
+rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément.</p>
+
+<p>Aussi, afin de s'armer contre les défaillances
+de sa mémoire d'amoureux, il prit en habitude
+de noter presque chaque soir ses émotions de
+la journée.</p>
+
+<p>Il eut recours plus d'une fois à ce journal
+pour y rechercher une raison de s'affermir contre
+la terrible petite sorcière, aux heures où elle
+prenait des airs attendrissants de petit ange
+plein de candeur.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXIII">LXIII</h2>
+</div>
+
+<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY.</h3>
+
+
+<p>La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois
+plus. Une sorte de fatalisme se dresse en elle
+devant tous mes efforts. Elle a pour mot favori:
+«Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa
+faute. Elle ne se croit pas libre. Dès lors, elle
+ne l'est pas.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le mensonge est chez elle une spontanéité
+violente et sereine. Un réflexe. Comment
+changer cela? Elle ment comme on cligne des
+yeux. L'habitude de se cacher est invétérée chez
+elle. Quand elle ment, l'œil se ternit d'un trouble
+neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle a
+menti, mais, pour que ma certitude fût efficace,
+il faudrait chaque fois <i>prouver</i> qu'on sait.<span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span>
+Comment le faire, si, tout certain qu'on soit
+du mensonge, on est pourtant sans preuves
+positives?</p>
+
+<p>... Et puis comment croire à la menteuse
+quand elle dit la vérité!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Je l'aime avec découragement.</p>
+
+<p>Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de
+moi toute espérance de la changer selon mon
+cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens
+aussi que, modifiée à ma guise, je l'adorerais
+définitivement comme la chose, l'âme conquises,
+comme la femme la plus vraiment à moi de
+toutes celles que j'ai connues,—ma création.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Au fond, mon goût des pudeurs délicates,
+jolies, lui semble encore un peu bien ridicule.
+Elle ne s'en cache pas toujours assez... A l'occasion
+une raillerie lui échappe. Elle a alors la
+plaisanterie lourde, inutilement grosse, inattendue
+en regard de sa gracilité physique. Et
+quand on la lui reproche elle insiste, défend sa
+phrase, l'aggrave en s'efforçant de la légitimer.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant
+notre mariage, en présence d'une faute d'enfant
+qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span>
+qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié
+qu'elle n'est plus une enfant et j'ai levé
+la main sur elle!... Elle a attendu la punition
+avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme
+un témoignage d'amour. Elle en aimait la justice.
+Elle aime aussi à sentir que la force qui
+marche contre elle a été mise en mouvement
+par elle, mais que cela est loin des tendresses
+douces que je voudrais!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Doucement, doucement te bercer, faire que
+tu sois mon enfant d'esprit, d'âme et de cœur,
+n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu
+jamais la joie toi-même, à travers moi? Pourquoi,
+même dans mes bras, habites-tu un
+monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me
+suis-tu pas où je t'entraîne? Pourquoi ne m'y
+devances-tu pas, même, puisque je t'ai montré
+d'avance tous mes chemins?</p>
+
+<p>Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant,
+d'un air méchant, qu'elle était lasse. Pourquoi?
+Quel visage m'apportera-t-elle demain matin?</p>
+
+<p>Petite âme damnée, si tu veux me suivre,
+je te donnerai deux ailes fines, des ailes pour
+le ciel,—la tendresse et la bonté.</p>
+
+<p>—«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>—«Il faut savoir se commander. Abdiquez,<span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span>
+enfant chérie! Laissez-là l'orgueil—pour
+l'amour.»</p>
+
+<p>—«J'ai un si vilain caractère!»</p>
+
+<p>Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de
+renverser les verres (nous étions à table). Ah!
+chère petite! combien ce mot a dû vous coûter!
+je le bénis.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Si elle laisse échapper une de ces expressions
+triviales qui choquent si fort dans une jeune
+et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me
+plaire, de se rattraper vivement, et il lui est
+arrivé d'ajouter alors, bien vite, en se mordant
+les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en
+fait deux, mais la dernière est si ingénue!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Une véritable enfant, distraite quelquefois
+par un rien de choses très importantes qui
+devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur
+une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle
+parlera juste, honorablement, fièrement,..... à
+condition que l'amour ne soit pour rien dans
+l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté,
+alors son jugement se trouble. Ces choses
+n'ont pas l'air d'être capitales à ses yeux. Elle
+paraît même ne pas voir que la probité est
+aussi du domaine de l'amour... Quel supplice!...
+Il y a du Gottfried là-dessous.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span></p>
+
+<p>La déférence mondaine la plus simple qu'on
+doit à l'homme âgé ou de quelque marque, elle
+paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des
+valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant
+joli, chez les êtres jeunes, la modestie en
+présence de ceux que la vie a instruits, endoloris,
+accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance
+est, chez elle, d'une précision coupante qui,
+en de certains moments, lui ôte du charme, de
+la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant,
+la virilise, lui donne une allure «garçon»,
+et cela, en même temps, la vieillit.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Hélas! à propos des plus petits incidents, ne
+jamais se trouver en présence d'explications
+simples comme la simplicité, droites comme
+la ligne droite!.... Ah! Gottfried!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal
+que j'ai choisi et toujours suivi. Elle ne peut
+être à moi et rester libre de moi.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante,
+silencieuse, avec des transparences aux lèvres,
+sur les joues.</p>
+
+<p>—Bonjour, Nora.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p>
+
+<p>Elle a pris un air mutin que son air souffrant
+rendait exquis de grâce. Ses petites
+révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes.
+Je lui ai dit:</p>
+
+<p>—Ne sois pas malade. De te voir si pâle,
+j'ai mal, moi aussi. Tiens, je t'aimerais mieux
+méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée
+ainsi par le mal... Sois méchante, je t'en supplie!</p>
+
+<p>Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce
+baiser sur ma main me ravit toujours... Il me
+semble que je suis le seigneur et qu'elle est
+ma petite esclave, dans un pays de rêve, où
+l'amour est roi.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais
+souffrir. Je dois me méfier de moi, prendre
+garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue
+d'en faire une belle et noble créature morale
+que je la harcèle de mes reproches, que je la
+tourmente avec mes chimères? Non, non, je
+la veux noble et belle, il est vrai, mais pour
+moi. Oh! le sauvage égoïsme d'amour, protecteur
+des races!... Oui, je la veux mienne avant
+tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur
+elle ma marque, ma griffe. A l'idée qu'elle
+pourrait m'échapper, je me sens devenir cruel.
+Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi,
+puisque dans peu d'années,—en mettant les<span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span>
+choses au mieux—nos âges brusquement vont
+nous séparer!... Cette idée m'est insupportable...</p>
+
+<p>J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli,
+et, comme elle était restée jeune et belle, je
+l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma
+vie qui prévoit le déclin veut se résumer, se
+reconnaître entière, dans une grande seconde
+d'amour et d'adieu, afin de recommencer par
+un être nouveau... Oh! ce rêve!... Il me semble
+que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et
+dans le mien.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>La vertu heureuse du mystère d'amour ne
+s'éprouve entière que si l'amour est respecté
+en tant que mystère.</p>
+
+<p>Les mots même qui nomment les choses de
+la volupté la détruisent en la précisant dans le
+sens sacrilège d'une trompeuse connaissance.
+Une véritable déchéance commence au calcul
+sur le plaisir, à la fausse précision des idées
+sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme
+et qui contient le secret des immortalités.
+Avoir du respect pour l'inconnaissable, c'est
+être en règle avec tous les dieux possibles.</p>
+
+<p>Une expérience raisonnée, fût-elle purement<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span>
+théorique, a défloré la vierge, qui ne se retrouvera
+vierge «ou virginalement femme» que
+par un miracle de l'amour... Puissances inconnues
+de la vie, nobles et mystérieuses voluptés
+qui créez la forme, ouvrières de toute chair,
+matrices de toute pensée, je l'attends de vous,
+ce miracle. Rendez à l'enfant le trouble hésitant,
+l'incertitude tremblante du cœur... Aux yeux
+ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des
+faits, sur le net contour des choses, qui nous
+en dérobe le sens, rendez la demi-ombre des
+lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le
+bonheur y habite.</p>
+
+<hr class="blanc">
+
+<p>.... Oh! si tout mon cœur allait lui être
+inutile!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés,
+elle ne peut être gardée que par l'amour...
+Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à
+l'endroit profond.... Je me sens roulé par la
+grande vague.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXIV">LXIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment
+trop inquiet, se plaignait qu'il la tourmentât
+avec mille chimères, mais c'est par là que,
+sans y mettre d'habileté, il la séduisait sans
+cesse, qu'il allait la tenir en haleine, renouveler
+en elle à toute heure cet espoir de faire, au
+cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles,
+cette curiosité d'amour, qui seuls retardent
+les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle
+n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée
+dans les tempêtes, elle désirait parfois, comme
+le mousse des navires de légende, le repos sur
+la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait
+eu la nostalgie des tourmentes, des horizons
+mobiles, perdus et toujours fuyants.</p>
+
+<p>Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies
+de Guy, c'était le silence où elle semblait s'être
+retirée de parti pris, depuis la grande effusion
+dans laquelle elle s'était donnée tout entière.</p>
+
+<p>Vainement il l'interrogeait sur elle-même.<span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span>
+Elle répondait par monosyllabes, éludant toutes
+les questions.</p>
+
+<p>Cette réserve absolue irritait le malheureux.
+Il aurait voulu on ne sait quelle confession
+générale qui lui aurait livré tout le passé de
+cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette
+âme, il aurait voulu l'explorer en tous sens, à
+sa guise, à toute heure, y visiter les plus
+obscurs recoins, la connaître comme un autre
+soi-même, bref, y régner.</p>
+
+<p>Mais les grandes effusions jamais ne revinrent.
+Ce qu'il possédait, c'était bien, de toutes
+manières, un trésor enfermé.—On ne lui
+donnait ni les moyens, ni le droit de le voir,
+de le compter pièce à pièce... Et cependant les
+jours, irréparablement, fuyaient...</p>
+
+<p>—Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle
+donc à me cacher?</p>
+
+<p>Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried,
+un Louvier, ou quelque inconnu, plus
+heureux que lui-même, avant lui... Alors il
+désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible
+de s'emparer complètement d'une âme engagée
+sitôt en de tels souvenirs premiers...</p>
+
+<p>Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite,
+elle avait compris ce qui déplairait à Guy, dans
+l'histoire de sa petite existence personnelle.
+A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé
+en lui racontant en détail ses promenades
+libres avec Jacques, et surtout les vulgaires et
+malsaines conversations de Gottfried, ses théories<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span>
+corruptrices, ses entreprises de faune qui,
+maintenant encore, la faisaient rire au lieu de
+lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux
+leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu
+quelque chose, et craignait de s'amoindrir en
+l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui croyait aux
+amours durables!), son goût pour la justice,
+pour l'honneur et la probité,—qu'il avait su
+servir jusqu'à sacrifier sa haute situation dans
+les affaires publiques, était si loin de l'idéal que
+son professeur velu définissait: «la vision
+égoïste et solitaire des plaisirs que l'on souhaite!»
+A quoi bon conter certaines choses à
+qui devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner
+d'elle? Elle éprouvait d'ailleurs quelque
+peine encore à admettre les belles idées de son
+Guy. Cette enfant trouvait cet homme un peu
+bien sentimental, chimérique, puéril dans sa
+conception de la justice, de l'amitié, de l'amour.
+Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en
+excellent français. Cette amoureuse, à la fois
+dévouée et indépendante, n'acceptait pas son
+Guy tout entier.</p>
+
+<p>Les leçons de Gottfried avaient agi fortement
+sur son cerveau tout jeune, tout malléable. Le
+pesant raisonneur lui avait soufflé un tel esprit
+de négation, que, malgré l'amour, elle discutait
+encore en elle-même les générosités de Guy.
+Voilà le fond des résistances qu'il ne s'expliquait
+pas complètement. Elles s'ajoutaient aux
+rébellions d'une nature de sauvage que rien<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span>
+n'avait domptée, qu'on n'avait jamais courbée
+à l'obéissance...</p>
+
+<p>Puis, quand elle commença à porter la
+marque de Guy, à retrouver en elle, par instant,
+des pensées qu'elle reconnaissait comme
+venant de lui,—alors, elle ne voulut pas
+avouer sa défaite, l'orgueilleuse petite femme.</p>
+
+<p>Enfin,—raison suprême des silences de
+Nora,—cette enfant bizarre, si prompte à
+courir demi-nue sur les plages libres, en plein
+soleil, cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même
+offerte, chez qui l'époux n'avait trouvé ni
+hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse
+ignorante des pudeurs physiques, avait
+une invincible pudeur d'âme, dont Guy était loin
+de se douter! Elle aurait voulu quelquefois
+dire à l'aimé bien des choses très jolies, très
+douces, nuancées, qui s'exprimaient avec des
+mots dans le secret d'elle-même... Une honte
+singulière la retenait. La phrase, flottante sur
+ses lèvres, retournait vite au silence de son
+cœur, comme effarouchée. Montrer son âme,
+elle ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait
+une sorte d'effroi. Elle l'avait livrée un
+jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du
+désespoir, comme les femmes noyées livrent
+leurs corps.</p>
+
+<p>Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait
+bien qu'elle faisait du chagrin à Guy, et ne pouvait
+s'en empêcher. Les mots par lesquels
+s'exprime le sentiment avec ses variations, lui<span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span>
+paraissaient d'ailleurs si difficiles à assembler!
+Cette romanesque avait peur de faire des
+phrases de roman... Si elle allait y être gauche,
+maladroite, paraître prétentieuse! S'il
+allait se moquer d'elle! Certes, elle était plus
+sûre de la pureté de contour de ses mignonnes
+épaules, que de la correction de sa phrase.
+Et, malgré son grand désir de plaire au bien-aimé,
+elle lui cachait, la plupart du temps, les
+meilleurs mouvements de son âme, dont elle
+avait honte parce qu'elle avait appris à n'estimer
+que les idées prétendues positives.</p>
+
+<p>Toutes les autres provoquaient son ironie. Son
+sentiment, avoué une fois pour toutes, la violence,
+les infinis ondoiements de son amour,—bien
+qu'elle en éprouvât dans son cœur la
+réalité quotidienne,—lui semblaient des choses
+un peu folles dès qu'elles s'expliquaient
+au moyen des mots; des choses qu'il fallait
+cacher à celui-là même qui, en les exprimant
+pour son compte, la charmait!</p>
+
+<p>Un jour, Guy lui reprocha plus vivement
+que de coutume son mutisme obstiné.</p>
+
+<p>—Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me
+parlez plus, Nora. Suis-je aux côtés d'un
+spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce
+mystère m'est plus précieux encore que votre
+personne... Si vous ne me donnez que celle-ci,
+si vous reprenez votre personne morale,
+si vous séparez l'une de l'autre, que faites-vous
+de celle qui ne m'appartient pas?<span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span>
+Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque,
+pressée entre mes bras, vous demeurez obstinément
+silencieuse!... Vous ne savez pas
+aimer, Nora! Vous n'êtes pas mienne!</p>
+
+<p>Une heure après, comme il était dans sa
+chambre, elle lui fit porter, à l'heure du courrier,
+en même temps que ses journaux, une
+lettre.</p>
+
+<p>... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première
+fois qu'elle lui écrivait! Il lut, en souriant
+de bonheur:</p>
+
+<p>«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous
+à vous dire des choses que vous devriez
+savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas
+allée à vous de moi-même? Croyez-vous que
+je n'aie pas su ce que je faisais?... Oui, j'ai
+parlé une fois sans réserve... Il le fallait alors,
+puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce
+jour-là je vous ai donné toute mon existence.
+Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai donnée
+de tout mon cœur, parce que je vous aime,—de
+ma volonté absolument libre,—influencée
+uniquement par mon amour. Oui, j'ai voulu
+être la seule et unique nonne de votre couvent
+cloîtré. Je l'ai voulu. Quel meilleur emploi
+pourrais-je faire de ma vie, que de vous la consacrer?
+Je vous ai dit, un jour où vous vouliez
+vous en aller de moi, que je vous aimais, je
+l'ai dit, et mon cœur ne changera plus. Cependant
+vous doutez toujours, vous doutez de mon<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span>
+cœur, de mes sentiments, de mes résolutions.
+Et pourquoi, Guy? parce que j'ai reçu une éducation
+mauvaise dont je ne suis pas responsable;
+parce que j'ai été malheureuse toute
+petite, et que j'ai appris de bonne heure à
+me défendre par la fausseté, par les mensonges
+et au besoin par l'insolence, la révolte et la
+menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé devant
+vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous
+donc pour en douter, ô mon cher malade
+d'amour?</p>
+
+<p>«Vous vous y prenez souvent très mal avec
+moi, Guy, quand vous voulez une chose... Vous
+répétez trop de fois les mêmes reproches; cela,
+à la fin, impatiente, irrite, et je fais alors,—bien
+malgré moi, Guy,—tout le contraire
+de ce que vous voudriez, de ce que je veux
+avec vous, pour vous. Je vous l'ai dit: il y a
+des choses plus fortes que moi. Arrangez-vous
+pour être plus fort qu'elles! Pourquoi
+n'avez-vous pas confiance en vous? je ne connais
+rien de plus exaspérant parfois!... Souvent
+il arrive,—comme j'ai un diable,—que je ne
+peux pas résister au plaisir de discuter vos
+idées... Je ne le ferai plus, je vous promets, du
+moins dans la limite du possible; je m'appliquerai
+à être une chose soumise et résignée.
+Seulement il y a des moments où je ne
+peux pas.</p>
+
+<p>«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous
+êtes méchant. Vous doutez de mon cœur, de<span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span>
+mon amour, de l'amour de Nora, vous en
+doutez, Guy! Quelle vilaine imagination il a,
+mon Guy! Il doute toujours et encore; il ne
+veut pas croire que sa petite est à lui, à lui
+toute, comme elle ne pourrait pas l'être plus!
+et mon Guy croit qu'un pareil amour se renverse
+et finit pour un rien! Mais, mon Guy,
+vous me feriez tout ce qu'on peut faire de
+vilain,—que je vous aimerais encore toujours
+de même, au nom du passé que nous aurions
+eu ensemble, des douceurs, des tendresses
+infinies que vous m'avez données; et mon Guy
+peut croire que l'on oublie tout ça, comme
+un oiseau qui part... mais même les oiseaux
+reviennent toutes les années au nid... Alors,
+vous voyez? Moi, je sais bien: vous n'avez pas
+eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et
+toute la sève d'amour vous est restée, et voilà,
+alors, mon Guy est emporté, mon Guy est violent.
+Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu,
+j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans,
+j'ai voulu mourir, et je vous ai dit pourquoi;
+parce que mon père embrassait Marthe... je
+l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si
+ma mère avait senti par mon cœur! j'ai donc
+souffert autant et plus qu'une femme trompée;
+j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que
+bien des vieilles femmes. Alors, vous, vous
+êtes un commencement d'automne avec des
+ardeurs de printemps; moi, je suis le printemps
+avec des mélancholies douces et tristes<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span>
+d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous
+nous aimons si bien, tant et tant et si fortement,
+quoique vous sembliez croire que je ne
+comprends pas.</p>
+
+<p>«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer
+bien; moi, je vous ai donné mon cœur, je vous
+l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour
+toujours.</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Toujours</span>, ça contient tout, ce petit mot,
+toujours... Je vous embrasse de toute mon
+âme,</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 7em;">«Votre petite <span class="smcap">Nora</span>,</span><br>
+qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel.<br>
+</p>
+
+<p>«<i>P.-S.</i>—Et puis, moi, j'aime mon Guy plus
+que tout, et je suis à mon Guy comme un singe
+enfermé est à sa prison, comme un bateau en
+voyage est à la mer, comme une fleur du jardin
+est à la terre, comme une mouche qui vole
+est à un oiseau qui passe, comme une étoile
+est au ciel, comme un chien est à son maître,
+comme une souris attrapée est au chat qui la
+mange.</p>
+
+<p>«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit
+bateau, la petite fleur, la petite mouche, la
+petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite
+souris, la petite fille à mon Guy, toujours,
+toujours, toujours, toujours.»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXV">LXV</h2>
+</div>
+
+<h3>FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY.</h3>
+
+
+<p>Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle;
+je tenais la lettre à la main.</p>
+
+<p>—Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande
+lettre.</p>
+
+<p>Et je commençais à lire tout haut, mais elle
+a crié:</p>
+
+<p>—Non, non! tout bas, tout bas!... et pas
+devant moi, pas devant moi!</p>
+
+<p>J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est
+emparée de la lettre. Il a fallu gronder, exiger...
+Elle me l'a rendue toute froissée.</p>
+
+<p>—Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous
+tous les jours à me dire, à me donner
+de votre bouche, ce que ce papier m'apporte:
+l'expression de vos sentiments profonds?</p>
+
+<p>—Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle
+avec ce ton d'enfant gâtée, mal élevée, sauvage...
+dont j'enrage, et qui lui va si bien.</p>
+
+<p>Tout à coup, j'ai dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span></p>
+
+<p>—Tenez, lisez-moi cela vous-même.</p>
+
+<p>—Non! oh, non!</p>
+
+<p>—Comment! toujours du refus, Nora? Ah!
+qu'il est facile, paraît-il, de donner ses lèvres,
+ses bras!—mais sacrifier un peu de son
+orgueil, donner son âme, vouloir ce que veut
+l'ami, non! c'est trop, cela!</p>
+
+<p>—Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce
+que moi je veux?</p>
+
+<p>—Parce que je suis l'homme, l'époux, le
+grand aîné, la volonté qui dirige; je sais où
+je vais, j'ai quelque chose à faire de vous,
+et ce sera peut-être une bonne, une heureuse
+petite maman. J'ai besoin de connaître ce qu'il
+y a sous votre front, et même de quel style
+vous écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.</p>
+
+<p>—Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement
+pour me tourmenter, puisque vous l'avez déjà
+lue?</p>
+
+<p>—Je la comprendrai mieux, lue par vous,
+Nora.</p>
+
+<p>—Non, non!</p>
+
+<p>—Encore!</p>
+
+<p>—Non, je vous en prie... Non, je ne veux
+pas... Un autre jour!</p>
+
+<p>—Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la
+main ses beaux cheveux (et j'entendais que
+ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie,
+je ne veux pas trop vous demander. Cette
+promesse me suffit... Un autre jour.</p>
+
+<p>J'étais très ému, je sentais mes yeux se<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span>
+mouiller. Elle a vu mes yeux humides, et alors:</p>
+
+<p>—Tout de suite, si vous voulez, Guy.</p>
+
+<p>Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement,
+timidement. On eût juré qu'elle épelait... Oh!
+la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité surtout
+quand sont venus les passages où elle
+parle de printemps et d'automne, d'oiseaux et
+de <i>mélancholie</i>, avec un <i>h</i>.</p>
+
+<p>—Pourquoi avez-vous hésité, Nora?</p>
+
+<p>—Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est
+pas vrai, d'abord, ce que je dis des oiseaux.
+C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez
+simple, j'ai voulu trop bien faire, mon Guy...
+Et puis... je crois bien que j'ai mis tout cela
+pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie,
+moi... Je suis contente ou mécontente, et calme
+ou en colère,—mais, non, en vérité, je n'ai
+point de mélancolie... J'aime bien mieux le
+post-scriptum, qui est un enfantillage, pour
+vous faire sourire. (Sur le mot enfantillage, elle
+a pris un air sérieux, des plus comiques.) Vous
+comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire
+avec toutes ces belles phrases. J'ai voulu dire
+que j'ai connu des tristesses qui me rapprochent
+de vous... Vous m'aimez si tristement!...
+Pourquoi si tristement, dites, mon Guy? je ne
+pourrai donc pas vous rendre heureux, jamais?</p>
+
+<p>J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde,
+me devenait une joie suprême.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, <i>pour<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span>
+la première fois</i>, sans emportement, livrée à
+moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé
+avec émotion, entraîné.</p>
+
+<p>Et,—le voilà, le miracle!—à mesure que
+je parlais, ses yeux toujours si hardis se sont
+baissés; les paupières,—presque toujours immobiles,—ont
+palpité; une rougeur a coloré
+ses joues. C'était un exquis spectacle... Pour
+la première fois, j'avais l'impression de voir
+en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse,
+hésitante, pudique, aimante, donnée et retenue,
+étonnée de ne plus être à elle-même....
+Je soulevais un voile—non pas physique,
+bien mieux que cela!—et je voyais un peu du
+mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à
+elle-même, un peu de l'âme toute nue!</p>
+
+<p>Je le lui ai dit avec un emportement sourd,
+contenu involontairement, j'étais enchanté,
+ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant
+d'une joie virile, profonde. Ève était là, revenue
+pour moi. Je me suis mis à genoux devant
+elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient
+sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon
+triomphe, heureuses pourtant de sa défaite; ses
+mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux
+brillants nageait dans une tendresse humide...
+En vérité, qu'elle était supérieure à elle-même,
+ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et je
+pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point
+d'âme, en toi, que nul n'a touché <i>avant moi</i>!
+J'y suis donc arrivé! c'est une minute délicieuse.<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span>
+Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement,
+savoureusement... Enfin, tu es mienne
+comme je l'ai voulu! N'oublie jamais cette
+minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu
+n'as pas eu ces pudeurs aux paupières abaissées,
+le soir où tu devins ma petite épouse, chère
+audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante
+sans audace, comme soumise, et vraiment
+timide.»</p>
+
+<p>Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux
+de cette minute. C'est la première qui ait été
+nuptiale.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXVI">LXVI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Voilà deux années que Guy est marié et, en
+deux ans, il a moralement bien changé, le malheureux!
+Pendant que, pour lui plaire, sa petite
+élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction,
+paraît s'être à demi rendue et disciplinée,
+il a subi, lui, l'influence de trouble et
+d'incertitude que dégage le passé et aussi toute
+la petite personne de Nora. De tout temps Guy
+avait professé cette opinion que la femme n'est
+jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente,
+qu'elle ignore la justice. «Elle ne sait
+rien, disait-il, des idéals que sa forme,—qui
+est son plus beau mensonge,—nous inspire.
+Jamais l'idéal et la justice ne lui sont rien,
+sinon par rapport à l'homme qu'elle aime. Elle
+ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les
+subit, parce qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous
+lui faire admettre le crime, vous le pourriez,
+par l'amour, comme vous lui imposez,
+uniquement au moyen de l'amour, la vertu.<span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span>
+La femme n'est pour rien dans le bel effort qui,
+d'âge en âge, a créé, depuis les commencements,
+le rêve du mieux, les tables des lois, l'ordre
+dans l'humanité, la civilisation. Se livrer à la
+femme sans talisman de domination, sans religion
+ou sans mépris, sans avoir, en dehors
+d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se
+livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se
+dissoudre sans retour dans le primordial et
+étrange creuset où corruptions et fermentations
+renouvellent la vie, mais la vie matérielle
+et aveugle!»</p>
+
+<p>Le malheureux Guy avait donc sincèrement
+cru possible la transformation d'une créature
+comme Nora, en une sage personne, vouée à
+toutes les idées de l'amant ou de l'époux, mais
+cela, selon lui, était possible à condition que
+l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation,
+demeurât, sans nulle défaillance, l'homme fort.
+Il n'avait jamais espéré lui créer une âme; mais
+il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour
+cela, sur l'indomptable petite créature, en qui
+les circonstances de sa vie enfantine avaient surrexcité,
+d'une si inquiétante façon, les instincts
+élémentaux qui sont la femme, Guy pensait
+qu'il fallait avoir une quotidienne, une perpétuelle
+victoire. A ce prix, Nora pouvait devenir
+la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait
+une créature d'amour incomparable. Mais il
+fallait, à ce petit cheval de pur sang, un dompteur
+attentif. Le don d'assimilation par reflet<span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span>
+qu'elles ont toutes, était admirable chez Nora,
+mais pour qu'elle reflétât des pensées, il fallait
+être là, toujours là. Il faut bien «un corps
+quelque part, pour que le miroir ait une
+ombre». La femme ne peut refléter que des
+idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée
+pure» font sourire l'homme de ce même sourire
+de sphinx qu'on leur voit à elles, lorsqu'elles
+nous trompent.</p>
+
+<p>Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières,
+se rappelait tout à coup son âge. Il
+venait de retrouver pendant deux ans les émotions
+de la vingtième année, et il touchait à la
+cinquantaine, quand Nora n'avait pas vingt
+ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait
+lui donner que des regains.</p>
+
+<p>Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il
+avait toujours songé, lui devint si sensible qu'il
+lui parut brusquement tout nouveau, il eut
+peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée.
+Son humeur devint sombre. Il se sentit perdu.</p>
+
+<p>Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait
+jamais aimé, jamais, en aucun temps! Qu'avaient
+été pour lui les autres femmes? Laquelle
+avait-il ainsi possédée complètement, à
+toute heure? Quand avait-il été le maître absolu?
+Il avait connu la galanterie, le caprice,
+l'âpre passion,—mais l'amour, l'amour protecteur
+et tendre, suave et fort, qu'il éprouvait
+aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil
+de se dire: Je suis le premier, je serai le<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span>
+seul; je ferais tout pour elle, comme elle ferait
+tout pour moi? la joie de tenir contre sa poitrine,—dans
+sa main, pour ainsi dire, tout
+entière dans sa main, tant la bien-aimée était
+mignonne,—un être à lui, librement voué à
+lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement
+sien? Ah! pour garder ce bien suprême,
+pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à
+elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi,
+elle, l'inattendue, l'incomparable amoureuse,—quelles
+folies n'eût-il pas faites, le Guy
+finissant, qui avait donné sa jeunesse à des
+simulacres d'amour!</p>
+
+<p>Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don
+Juan vieilli, la revue sinistre des aimées d'autrefois.
+Laquelle eût-il, aujourd'hui même,
+préférée à sa chère enfant? aucune. Et il
+avait, à présent qu'il n'était plus jeune, une
+telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne parvenait
+pas à trouver vraisemblable son étrange
+bonheur! Il s'en reconnaissait indigne. Il sentait,
+dans cette modestie même, la preuve de
+son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie
+lui fût si bonne et si belle. Et, pris de terreur
+superstitieuse, il se croyait parfois à la veille
+des catastrophes étranges qui guettent les trop
+heureux; il eût volontiers, comme le Denis de
+la légende, jeté à la mer un anneau précieux,
+pour conjurer les Moires, les divinités funestes.</p>
+
+<p>—Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme!</p>
+
+<p>Quand il prononçait ces deux mots, les plus<span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span>
+fréquents sur ses lèvres,—son cœur, comme
+évanoui, tout entier fondait dans un bien-être
+douloureux.</p>
+
+<p>Guy avait emmené sa petite femme à travers
+le monde. Ils avaient, en deux années,
+visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à
+la mignonne petite dame la beauté des sites
+les plus sauvages et les séductions des théâtres
+et des salons les plus choisis. En tous pays ses
+anciennes relations d'ambassadeur le faisaient
+accueillir par des fêtes.</p>
+
+<p>Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé.
+Les étés au nord, les hivers au sud.
+Puis, sa première fougue, comme il arrive
+d'ailleurs aux plus jeunes, se calma un peu.
+Hélas! tandis que les forces se lassent, le désir
+ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans
+l'homme toujours vieillissant. La satiété n'était
+pas venue pour Guy, mais il commençait à se
+répéter que le désir est infini et que les énergies
+humaines sont bornées. Infini pourtant
+restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert dans
+le tout petit cœur de la petite Nora. Il y
+avait, dans ce cœur d'enfant, tout l'abîme qui,
+dans les humanités renaissantes, appelle l'éternel
+inconnu, amour ou Dieu.</p>
+
+<p>Quand l'amour manque, il reste à l'homme
+la pensée; il ne reste à la femme que la religion,
+un mot qui n'existait pas pour Nora.</p>
+
+<p>Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup
+sa femme aux soirées, aux spectacles, au<span class="pagenum" id="Page_344">[Pg 344]</span>
+monde, et renonçant à tout pour l'enfermer,
+il vint habiter une villa voisine de celle de
+Mitry, à Cavalaire. Il croyait aussi qu'il n'y a
+pas de vertu féminine; que l'occasion seule a
+manqué aux femmes qui n'ont jamais failli, et
+il se mit en tête, pour éloigner d'elle toute
+occasion, de l'éloigner de tout.</p>
+
+<p>Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta
+dans son idée fixe. Il lui arriva d'en parler,
+bien qu'il eût pris la résolution de la cacher...
+Vraiment, il devint un peu ennuyeux.
+C'était rendre pire sa situation, ou plutôt
+la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy
+sincèrement, et les doutes de Guy étaient,
+jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses intérêts
+d'amant.</p>
+
+<p>Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux!
+il se sentait fort; il se voyait beau; et, jeune,
+il était méprisant. «Une de perdue, vingt de
+retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec
+insolence. Mais aujourd'hui il n'a plus le droit
+d'être si fier. Il a bien trop d'esprit pour ne
+pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus,
+en tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne,
+ces gestes et cette voix si près de l'enfance, ce
+caractère de révoltée qui a de si vifs retours d'obéissance
+et d'abandon, si jolis, si doux. Guy,
+en un mot, n'aime pas seulement, en Nora, la
+femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora,
+son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son
+charme et ses défauts à elle, les joies qu'il en<span class="pagenum" id="Page_345">[Pg 345]</span>
+espère et le tourment qu'elle lui donne, la
+fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain
+de crainte et d'espoir qu'elle renouvelle
+sans cesse en lui, de par sa personnelle nature.
+Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent.
+Si elle venait à lui manquer, Guy, sûrement,
+aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini d'espérer
+et de craindre. Et ce malheur, à toute
+heure, lui semble menaçant, bien qu'il ne
+puisse dire comment il doit arriver!</p>
+
+<p>En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même,
+le malheureux! ou plutôt en son lendemain,—car
+aujourd'hui il est encore dans
+toute sa force et il a la haute prestance d'un
+homme resté jeune. Ce sont des prévisions qui
+le tourmentent. Son cœur seul, son esprit
+seul sont malades et défaillants. Guy court le
+risque d'attirer sur lui, par ses craintes mêmes,
+ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire
+songer, de l'inspirer, mais cette considération
+ne saurait l'arrêter, car Guy, pour l'instant,
+ne s'appartient plus.</p>
+
+<p>Nora, dans les premiers temps, après avoir
+goûté les plaisirs vifs et changeants des voyages,
+trouve un peu monotone la vie à la campagne,
+mais on a la chasse, le cheval, les excursions,
+et quelques visites aux villes voisines.
+Et l'amour de Guy, toujours le même, console
+des tyrannies, des injustices du Guy inattendu
+que Nora a créé, pendant qu'il essayait,
+lui, de créer une Nora nouvelle. On<span class="pagenum" id="Page_346">[Pg 346]</span>
+va voir quelquefois François Mitry,—à qui elle
+n'a pas pardonné,—qui sourit tristement au
+couple mélancolique... et qui se demande tous
+les jours s'il n'a pas voué Nora à des malheurs
+futurs plus sombres que les siens.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXVII">LXVII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause
+de la manière même dont Nora s'est donnée
+à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un
+à un, lui reviennent en mémoire comme des
+fautes graves, commises la veille; à cause de
+ses fleurts,—Gottfried, Louvier, Jacques; à
+cause des sourdes fatalités de sa nature qu'il
+connaît à fond. Le malheureux en est à se demander
+si la petite femme est sincère en lui présentant
+ses propres idées sur l'honneur et le devoir;
+si elle ne songe pas à nier quelque jour,
+malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il
+aurait contre elle; si elle ne prépare pas ainsi
+sa défense pour le passé ou même pour l'avenir.</p>
+
+<p>Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir.
+Il croit que Nora lui a caché quelque
+chose; il croit que Nora ne pourra manquer,
+tout à coup, de le trouver bien vieux, quand
+il aura cinquante ans, et qu'elle sera encore
+une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour,<span class="pagenum" id="Page_348">[Pg 348]</span>
+né d'une fossette, meurt d'une ride? Guy redoute
+la ride qui déjà, sur son visage, est marquée
+et se creusera demain.</p>
+
+<p>Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés
+d'une femme qui, en rapport d'âge avec lui,
+aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie
+en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux
+gris à l'heure où les siens se seraient mis
+à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la petitesse
+de taille qui lui donne l'air plus enfant, à
+toute heure rappellent à Guy que sa destinée est
+de la quitter, fût-ce en restant vivant, de mourir
+à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et
+en force. La vraie, l'horrible mort pour Guy,
+c'est de vieillir.</p>
+
+<p>L'abandon des femmes est pour l'homme
+une raison de mourir sans regret. Et lui, l'amour
+l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut
+et le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre,
+quand cette main mignonne et forte le
+rattache à la jeunesse même, à la volonté de
+vivre!</p>
+
+<p>Et comme Guy a abandonné sa carrière, il
+n'a plus d'occupation autre que celle d'aimer;
+il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle
+et de lui. L'amour, son amour final, est toute
+son affaire, toute sa vie, toute sa conversation...</p>
+
+<p>Et stupidement, à toute heure, il revient sur
+le passé:</p>
+
+<p>—Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait,
+dites, que votre joue?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_349">[Pg 349]</span></p>
+
+<p>—Bien sûr, Guy, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle se rappelle pourtant, avec une étrange
+émotion, les caresses de Jacques, ce jour surtout
+où une guêpe la piqua.</p>
+
+<p>—Mais vous m'avez conté ces bains libres
+dans la mer, ces jeux en bateau... Et c'est
+tout?</p>
+
+<p>—C'est tout, Guy.</p>
+
+<p>—Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora,
+pour que vous sachiez si bien?...</p>
+
+<p>—Mon petit lièvre, Guy.</p>
+
+<p>—Et Jacques... jamais?</p>
+
+<p>—Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens
+plus,—dit Nora, qui ment, pense-t-elle,
+pour ne pas affliger Guy.—Du reste, mon
+bien-aimé, je n'avais pas alors vos idées; je ne
+savais pas; j'étais encore la petite élève inconsciente
+des arbres, de l'eau et des bêtes.</p>
+
+<p>—Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement
+irrité.</p>
+
+<p>Nora frappe du pied.</p>
+
+<p>—Vous êtes méchant, Guy! L'amour est
+méchant, je le vois bien! C'est à cause de
+l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons,
+Guy, ne me tourmentez pas à votre tour... Je
+vous aime tant.</p>
+
+<p>Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde,
+criminel presque,—mais il se sent cruel avec
+délices, et il réplique:</p>
+
+<p>—Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous,
+Nora? Je ne suis pas l'homme de votre jeunesse,<span class="pagenum" id="Page_350">[Pg 350]</span>
+je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous
+mon déclin?</p>
+
+<p>Guy, malade, mordu par la jalousie, songe
+que cela n'est pas naturel; il faut qu'elle ait,
+sa Nora, des instincts de perversion étranges...
+Qui les lui a inspirés?</p>
+
+<p>Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu
+d'ailleurs, se torture lui-même. Toute sa joie
+se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de
+la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et
+l'enchantent, et, en même temps, l'épouvantent;
+il les lui reproche et il ne peut vivre sans
+les appeler; il en vit et il en meurt.</p>
+
+<p>Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent
+pas toujours, au fond. L'amour, pour
+elle, c'est cela, c'est l'orage.</p>
+
+<p>—Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète
+Guy, d'un ton sec, comme s'il interrogeait
+l'enfant examinée sur une science exacte.</p>
+
+<p>Un jour, à cette question, elle répondit adorablement
+par l'absurde vérité:</p>
+
+<p>—Je ne sais pas, Guy.</p>
+
+<p>Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement:</p>
+
+<p>—Cherchez un peu.</p>
+
+<p>Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air
+enfantin, qui fait contraste avec les paroles
+qu'elle prononce:</p>
+
+<p>—La nature des choses, Guy, n'a pas besoin
+d'être définie.</p>
+
+<p>Abasourdi,—puis ravi tout à coup, Guy<span class="pagenum" id="Page_351">[Pg 351]</span>
+l'attire dans ses bras; il l'embrasse. Et brusquement:</p>
+
+<p>—Tu ne mens plus jamais, dis?</p>
+
+<p>—Plus jamais.</p>
+
+<p>—Jamais?...</p>
+
+<p>Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir
+la fausseté tapie au fond de son grand œil
+noir, dont la fixité étrange l'inquiète.</p>
+
+<p>Son impuissance à pénétrer l'essence même
+de la Femme, et la nature particulière de celle-ci
+qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer;
+et appuyant avec dureté, sur le front charmant
+et fragile, son poing fermé:</p>
+
+<p>—Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front
+pour voir dedans! Oh! si jamais je venais à
+croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela!
+je le briserais, ce front!</p>
+
+<p>—Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement.
+On ne voit qu'avec les yeux de l'amour.
+L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas
+foi en ta petite fille,—c'est donc aussi en toi
+que tu manques de confiance. Sois un bon
+maître, Guy, et tu auras toujours une bonne
+petite fille.</p>
+
+<p>—Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles?
+se demande Guy. Et qu'y a-t-il de moi?</p>
+
+<p>Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle
+ajoute, comme consciente de la fragilité
+d'elle-même:</p>
+
+<p>—Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai
+jamais!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_352">[Pg 352]</span></p>
+
+<p>Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela:
+«Soutiens-moi!» mais il faut, pour soutenir,
+être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de
+Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est
+impossible... Ah! quel supplice!</p>
+
+<p>Il se lève, et, farouche, va et vient par la
+chambre.</p>
+
+<p>—Écoute! si jamais tu me trompais, Nora...</p>
+
+<p>Ses dents se serrent. Son œil jette une
+flamme et il conclut:</p>
+
+<p>—Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais!</p>
+
+<p>—Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée;
+et, dans le transport de sa joie d'amour,
+heureuse de trouver en lui cette sauvage violence
+à aimer, elle enlace ses bras autour de
+son cou.</p>
+
+<p>Il la repousse brutalement:</p>
+
+<p>—Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te
+le répète—entends-tu—que je te tuerais!</p>
+
+<p>—Et moi je dis que tu ferais bien, Guy!</p>
+
+<p>Il continue à aller et à venir, toujours
+sombre. Puis:</p>
+
+<p>—Je vieillirai... je mourrai... tu resteras
+jeune... et tu seras à un autre! C'est notre
+fatalité!</p>
+
+<p>—Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun
+autre... Tiens, je me ferai religieuse!</p>
+
+<p>—Non! tu n'as pas de Dieu... Et,—je
+connais la vie—on se console de tout. Oh! ce
+sont là des idées que je ne peux pas supporter...
+Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque<span class="pagenum" id="Page_353">[Pg 353]</span>
+je me sentirai trop vieux, lorsque, vivant encore,
+je te sentirai perdue pour moi...</p>
+
+<p>Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue:</p>
+
+<p>—Alors, je serai capable, sans autre motif,—oui,
+même si tu es sage, entends-tu,—de te
+tuer, Nora! de te tuer, je te dis!</p>
+
+<p>Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend
+en lui de la consistance, il la trouve naturelle,
+il veut que la mort lui garde Nora, à jamais...</p>
+
+<p>—Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je
+ne veux pas te laisser derrière moi, à d'autres!</p>
+
+<p>Et elle, d'un ton d'adorable soumission:</p>
+
+<p>—Je comprends l'amour ainsi, Guy!</p>
+
+<p>Il s'acharne à son idée:</p>
+
+<p>—Je le ferai, tu entends?</p>
+
+<p>—Je te le demande, Guy!</p>
+
+<p>Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve
+joli et doux. Il s'irrite de ne pas trouver de
+résistance en elle. Tant de docilité, d'humilité,
+de justesse d'amour, dans toutes ses réponses,
+le trouble comme l'inquiéterait le son faux
+d'une parole hésitante. Il s'inquiète aussi de
+la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer
+d'amour, jamais il ne l'éteindra, lui seul! Il
+brûlera encore longtemps après lui! Cela est
+fatal, et alors,—rien n'est plus sûr,—l'autre
+viendra, le jeune homme inconnu... Et il ne la
+veut que pour lui, Nora, rien que pour lui, aujourd'hui
+et demain... Or, demain, c'est la
+vieillesse, la mort, le néant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_354">[Pg 354]</span></p>
+
+<p>Il vient vivement à elle, et s'attendrissant
+tout à coup:</p>
+
+<p>—Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse
+me tourmente. Songe donc! Le tableau de la
+vie dans la lumière va lentement s'assombrir
+pour moi, je quitterai lentement le doux spectacle
+des choses, des fleurs, du ciel... Et cela
+n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où
+tu seras en pleine jeunesse, en pleine beauté.
+Par toi, je suis condamné à mourir deux fois!
+La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à
+moi, et tu m'échappes! En perdant la vie, je
+ne perds que le bien commun. En te perdant,
+je perds un bien à moi, ma joie à moi, les
+divines choses créées pour moi seul, tes lèvres,
+tes cheveux, tes épaules, toute ta forme adorée,
+qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère
+de moi! je m'en vais, quand tu arrives!</p>
+
+<p>Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la
+tête de Guy, puis la force lentement à se poser
+sur ses genoux, et, durant des heures, caresse,
+de ses deux mains, le visage aimé, comme
+autrefois elle faisait à Jacques.... oh! mais
+combien plus tendrement!</p>
+
+<p>Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant
+dormir; il sent sur lui son regard doux,
+plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux,
+il rencontre ceux de Nora, et elle murmure:
+«Dors, je suis là.» Et comme il la conjure de
+prendre du repos:</p>
+
+<p>—Je suis heureuse... que veux-tu de plus?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_355">[Pg 355]</span></p>
+
+<p>—Mais pourquoi me veiller ainsi?</p>
+
+<p>—C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais
+été si heureuse de sentir sur moi, contre moi,
+autour de moi, veiller un peu de flamme
+d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais
+tant aimé, eh bien, moi, Guy, je te le donne!..</p>
+
+<p>Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux
+Guy. Il aimait trop, et, comme une
+femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs,
+que l'amour.</p>
+
+<p>Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car
+l'ancienne Nora, impérieuse et désobéissante,
+se réveillait assez souvent encore. Et quand
+cela arrivait, ce n'était jamais que pour un
+sujet futile. Jamais, lorsqu'il lui avait demandé
+de ne pas danser, de ne pas aller au spectacle,
+de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore
+à le contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts
+d'indépendance, ses habitudes de résistance, il
+lui arrivait tout à coup de se refuser, par
+exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et
+qu'elle aimait pourtant.</p>
+
+<p>—Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora?</p>
+
+<p>—Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà
+tout! disait-elle d'un air irrité.</p>
+
+<p>Et, tout de bon, elle était en colère.</p>
+
+<p>—A propos de quoi cet air furieux?</p>
+
+<p>—Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous
+dis que je n'en veux pas!... J'aime à croire que
+je suis libre de manger ce qu'il me plaît...</p>
+
+<p>Et—faisant, d'un seul mot, son procès à<span class="pagenum" id="Page_356">[Pg 356]</span>
+l'institution même du mariage, vraiment trop
+humiliante pour les pauvres femmes:</p>
+
+<p>—Au moins ça, voyons!</p>
+
+<p>Comme toujours, elle avait haussé l'épaule.</p>
+
+<p>—Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous
+me parlez, Nora. Je vous le répète vingt fois
+par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi
+avez-vous de l'humeur?</p>
+
+<p>Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois
+fois de suite, et vivement! Lui, d'une légère
+chiquenaude, il menaçait, puis frappait le bras
+rebelle. Nora trépignait:</p>
+
+<p>—Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un
+air outragé, l'œil en feu, presque méchant.</p>
+
+<p>—Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas
+le dernier.</p>
+
+<p>Et cela durait ainsi quelques instants. Le
+visage de Nora exprimait la rage. Toutes ses
+mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude
+la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle
+n'aimait pas Guy, oh! pas du tout! il le sentait
+bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût
+voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions
+à la fois; et lui, il comprenait bien
+que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait
+toute autorité sur la femme.</p>
+
+<p>Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait
+contre elle, qui se montrait plus obstinée
+encore.</p>
+
+<p>Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_357">[Pg 357]</span></p>
+
+<p>—C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite
+fille n'est pas à moi. Qu'elle aille où elle voudra!
+Elle sait que c'est pour son bien, pour
+son bien toujours, que je la contrarie; elle a
+l'âge de raison et n'obéit pas; soit j'y renonce...</p>
+
+<p>Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement
+affligé, il laissait voir dans ses yeux, à
+propos du petit incident, la tristesse qu'il avait
+par crainte des choses graves prévues, dans
+l'avenir.</p>
+
+<p>Au bout de très peu d'instants, le regard de
+Nora s'adoucissait; et, baissant la tête, elle
+parlait d'une voix d'enfant très petite, qui boude
+encore, mais qui veut rentrer en grâce:</p>
+
+<p>—Guy... J'ai été méchante?</p>
+
+<p>—Oui, Nora.</p>
+
+<p>—Mais, Guy, c'est malgré moi!</p>
+
+<p>—Et voilà, Nora, ce qui m'effraie!</p>
+
+<p>—Vous m'en voulez, Guy?</p>
+
+<p>—Beaucoup, de ne pas savoir vous commander,
+ni obéir... Obéir, c'est se commander.</p>
+
+<p>Et tout à coup, heureux d'être paternel, il
+fondait en tendresses. Il la prenait dans ses
+bras:</p>
+
+<p>—Obéis-moi, chère petite! je ne veux que
+ton bien, et tu le sais! Obéis-moi toujours.
+Voyons, promets que tu ne le feras plus?</p>
+
+<p>Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait
+violemment:</p>
+
+<p>—Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_358">[Pg 358]</span></p>
+
+<p>Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se
+disait que rien n'était fait, qu'il n'avait pas la
+victoire; que les lassitudes le gagnaient, et
+qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires
+à lutter et à triompher tous les jours. Il pâlissait,
+serrait les dents, exaspéré:</p>
+
+<p>—Je te briserai, sais-tu?</p>
+
+<p>Et elle, riant tout à coup:</p>
+
+<p>—Je t'aime aussi comme ça, mon Guy!
+j'aime ta force, ta volonté, tout ton amour!
+punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens,
+je vais te dire: je fais la méchante, quelquefois,
+pour me donner le plaisir d'avoir peur de tes
+mauvais yeux!</p>
+
+<p>Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en
+elle, parfois, un redoutable démon... un démon
+d'aventure et de témérité. Elle l'avouait! Mais
+bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue,
+toute heureuse:</p>
+
+<p>—Je suis à toi!</p>
+
+<p>Et, dans un souffle léger, sachant bien ce
+qu'il fallait dire pour le fondre dans le bonheur:</p>
+
+<p>—Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite!</p>
+
+<p>Quand elle disait ces mots magiques, le
+cœur de Guy débordait de joie et d'orgueil. Il
+possédait enfin! il créait!</p>
+
+<p>Et il aimait éperdument.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_359">[Pg 359]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXVIII">LXVIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Durant ce séjour d'une année qu'ils firent
+dans le pays d'enfance de Nora, elle reprit les
+allures libres que, forcément, dans les villes,
+elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce
+furent des bains sur les plages blanches, dans
+les belles vagues bleues.</p>
+
+<p>Elle le conduisait au fond des calanques
+ignorées, qui lui étaient familières. Ils nageaient
+côte à côte. Souple comme la vague même, elle
+le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour
+ainsi dire à l'eau. Elle voulut se baigner nue,
+dans des endroits déserts, seulement pour la
+joie de retrouver ses mouvements de jeune
+bête libre. Quand il commençait à juger ses
+folies absurdes, trop hardies, à craindre le
+regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment
+où ils retournaient à terre, alors, purement
+tendre, avec le charme attirant d'une femme
+amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante,
+elle se mettait à genoux, inclinait la<span class="pagenum" id="Page_360">[Pg 360]</span>
+tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame
+expirante, les essuyait de ses longs cheveux.....
+maligne au fond, jouant les Madeleine, se
+sachant très bien désirable ainsi.</p>
+
+<p>Puis elle sautait comme un enfant.</p>
+
+<p>Et lui, converti aux joies sensuelles de la
+simple nature retrouvée, grondait à peine, ravi
+intérieurement, oubliant tout.</p>
+
+<p>Un jour, comme il venait de reprendre ses
+vêtements, il tourna la tête, au cri de Nora.</p>
+
+<p>Elle s'était rappelé ses anciennes folies de
+fée des eaux et des bois. Et elle était toute nue,
+adorablement jolie, debout entre les basses
+branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire.
+Et c'était exquis à voir, ce corps fin,
+léger, chaste et blanc, dont le rayonnement
+doux faisait, de toute l'ombre du bois, profonde
+derrière lui, une ombre sacrée.</p>
+
+<p>Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles
+étaient ces folies? qui les lui avait apprises?»</p>
+
+<p>—Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait
+temps de les oublier! Êtes-vous donc une sauvage!...
+Nous ne sommes pas dans un désert, ici?</p>
+
+<p>Et tandis qu'elle se rhabillait:</p>
+
+<p>—C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du
+ton d'un gamin qui n'a rien cru faire de mal,
+ayant mal fait dans l'intention de plaire...</p>
+
+<p>—Enfin, franchement, trouvez-vous cela
+bien, Nora? répondez.</p>
+
+<p>Elle se tut longtemps.</p>
+
+<p>—Je ne trouve là rien de mal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_361">[Pg 361]</span></p>
+
+<p>—Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux
+si quelqu'un vous surprenait?</p>
+
+<p>Elle garda le silence.</p>
+
+<p>—Veux-tu répondre, à la fin?</p>
+
+<p>—C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais
+jamais ce qu'il faut répondre pour te plaire.</p>
+
+<p>—Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas
+de répondre habilement des mots destinés à
+me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut
+n'avoir en vous que des pensées qui me plaisent!</p>
+
+<p>Elle se mit à rire aux éclats.</p>
+
+<p>—Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec
+le temps. Et puis... tu ne t'y prends pas toujours
+bien. Tu raisonnes trop!</p>
+
+<p>Et tous deux riaient ensemble, quand la
+saillie de Nora paraissait drôle à Guy désarmé.</p>
+
+<p>En ce cas, elle en profitait pour prendre ses
+revanches et il lui arrivait de dire, sur le ton
+du dompteur commandant à ses bêtes préférées:</p>
+
+<p>—A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!...
+Baisez ma main!...</p>
+
+<p>Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle,
+mais ne se courbait jamais moralement à la
+traiter comme une femme faite, dont l'âme est
+une et distincte. De cela, qu'elle sentait très
+bien, elle gardait une sorte d'impatience permanente.
+Mais lui, il luttait toujours, et il retombait,
+par tous les chemins, à l'idée terrible:
+«Que ferait-elle un jour pour d'autres, celle
+qui faisait tout ceci pour lui?»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_362">[Pg 362]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXIX">LXIX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps
+en temps, un mot de l'argot de Gottfried. Et
+les observations de Guy sur ce sujet étaient de
+celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce
+que l'objet lui paraissait de mince importance.</p>
+
+<p>Une fois, tout de suite après avoir commis
+une faute de ce genre, avant qu'il l'eût reprise,
+elle courut à lui:</p>
+
+<p>—Ne gronde pas! je n'ai rien dit!</p>
+
+<p>Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc!
+Elle se modelait sous sa main. Elle était sienne
+de toutes manières!... Puis, quand il croyait
+la bien tenir, il la sentait se dérober encore,
+glisser, s'affranchir.</p>
+
+<p>Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai
+déjà vieux, et toi si jeune encore, que ferons-nous?»
+une lubie la prit, une impatience;
+elle exprima une des sincérités de fond, de
+celles que l'on cache toujours:</p>
+
+<p>—On verra! dit-elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_363">[Pg 363]</span></p>
+
+<p>Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle
+se défendit:</p>
+
+<p>—Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!...
+Tu ferais mieux de m'embrasser tout le temps,
+au lieu de gémir parce que le temps passe...
+Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me
+lâche pas une seconde. Tiens-moi, serre-moi,
+du soir au matin!... Je ne demande que ça,
+moi, me sentir dans tes bras, toute enveloppée,
+comme les enfants qu'on berce... Vrai, réfléchis
+comme c'est sot de me demander toujours
+ce que je ferai quand sera venu un moment qui
+peut-être ne viendra pas... Je mourrai avant
+toi, peut-être!</p>
+
+<p>Il eut dans les yeux une flamme de joie,
+effrayante, éteinte aussitôt, qu'elle vit très
+bien... et qui la brûla dans son cœur, en des
+fonds inconnus d'elle-même.</p>
+
+<p>—Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis?</p>
+
+<p>—Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude,
+de se gâter le présent réel, en regardant toujours
+l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe
+pas... Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras
+vieux et moi jeune encore, eh bien...</p>
+
+<p>Elle acheva d'un ton menaçant:</p>
+
+<p>—... Eh bien, je te lirai Walter Scott!</p>
+
+<p>Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires,
+se poursuivant, se perdant pour se retrouver,
+se baisant avec âpreté, se mordant,
+s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour
+se mieux tenir, comme deux fauves amoureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_364">[Pg 364]</span></p>
+
+<p>Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en
+lui du moins, l'exquise tendresse.</p>
+
+<p>Ils avaient espéré, aux premiers temps,
+qu'un petit enfant leur viendrait. Espérance
+déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait reprendre
+et guider, lui donnait aussi des joies
+paternelles.</p>
+
+<p>—Comment l'aurions-nous appelé?</p>
+
+<p>—Georges.</p>
+
+<p>Et, un moment, ce souci de paternité devint
+obsédant, mêlé à l'autre.</p>
+
+<p>Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation
+de lui-même, comme ce serait bon
+de sentir qu'après lui elle serait aimée par
+l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût
+pas abandonnée à elle-même, la mignonne.
+«L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût
+gardée de tout autre amour!... C'est moi encore
+qui l'aimerais, au cœur de mon fils!... Pourquoi
+n'avons-nous pas d'enfant?»</p>
+
+<p>Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant
+désiré ne venait pas.</p>
+
+<p>Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul
+et misanthrope, dans ses grandes collines de
+Cavalaire, s'en désolait.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_365">[Pg 365]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXX">LXX</h2>
+</div>
+
+
+<p>Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure
+joie d'amour lui est arrivée juste à l'heure
+où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra
+payer maintenant! Il faut expier les joies
+comme si elles étaient des crimes... Oh! Dieu
+juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir
+à soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui
+vous est donnée! la posséder, la tenir serrée
+contre son cœur, et sentir qu'on lui est irrésistiblement
+arraché! Être, grâce à elle, à demi
+vivant encore, et, par soi-même, mort à demi!</p>
+
+<p>Guy était heureux misérablement. La destinée
+lui apportait, aux heures où le jour décroît, une
+forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait
+pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait
+en se sentant mourir. Il mettait, dans chacune
+de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait
+concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme
+un voleur qui n'a pas le temps de compter la
+somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait,<span class="pagenum" id="Page_366">[Pg 366]</span>
+avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse
+d'en jouir mal, et la terreur qu'on le lui reprenne!
+Son désir l'incendiait. Il se sentait
+consumé, tué par l'amour même pour lequel il
+aurait voulu durer. Il avait les grandes flammes
+de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il
+jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement
+faisait sa mort.</p>
+
+<p>Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable
+déclin, si fort, si puissant, si heureux,
+il s'attendrissait sur lui-même.</p>
+
+<p>Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas
+mourir parce qu'il a épousé la jeunesse!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_367">[Pg 367]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXXI">LXXI</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ce fut une longue et douloureuse crise, mais
+Guy, un beau matin, se jugea sévèrement.
+Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il
+avait promis d'arracher à son destin tragique?
+Ne prendrait-il conseil que de la passion?... Il
+comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit
+honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se
+jura de redevenir un homme.</p>
+
+<p>Tout à coup, après un an de solitude, il annonça
+la résolution d'aller passer l'hiver à Paris.
+Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent.
+A force d'énergie il parvint à se dominer, à
+cacher sa souffrance. Il était pareil au Spartiate
+qui se laissait dévorer le ventre par le renard
+caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et
+il souriait; seulement il était pâle, mais cela
+lui allait très bien.</p>
+
+<p>Durant une couple d'années encore, ils vécurent
+à peu près comme tout le monde. C'était
+le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que<span class="pagenum" id="Page_368">[Pg 368]</span>
+l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément
+parce qu'il comporte l'absence de douleur.
+Nos douleurs ne nous font-elles pas sentir
+la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées,
+espérer enfin et goûter la mort?</p>
+
+<p>Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures,
+dépassa pourtant la cinquantaine. Il acheta des
+chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes
+les obstacles; il sortit moins et lut davantage.
+L'idée de monter en wagon pour faire quatre
+ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une
+idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours,
+l'air d'une gamine habillée en petite dame.</p>
+
+<p>Cet apaisement qui vient très vite parfois
+aux amoureux jeunes, après les grandes poussées
+de la passion, Guy l'éprouvait à la fin.
+C'était miracle qu'il le connût si tardivement.
+L'élan initial de son amour avait, au bout du
+compte, duré cinq années; il se ralentit.</p>
+
+<p>Non seulement Guy était calmé, mais il voulait
+être calme, il avait un grand besoin moral
+de se reposer des passions, de s'intéresser aux
+idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si
+longtemps oublié et qui reprenait pour lui un
+intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette désertion
+d'amour, et n'en voulait pas.</p>
+
+<p>Et toujours, au contraire, palpitait, égal à
+lui-même, au cœur de la toute petite, le même
+appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui
+fait les héroïsmes, les dévouements, les folies,
+les désespoirs de cet âge fatidique: vingt ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_369">[Pg 369]</span></p>
+
+<p>Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si
+elle avait eu la foi. Elle aurait pu tourner vers
+Dieu toute la folie d'espérer, de désirer, de prier,
+de s'écraser devant la puissance, qui était son
+essence de femme, sa sourde fatalité de jeunesse.
+Sous le béguin, elle eût été jolie à ravir
+les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le
+cachot sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge
+sacrée, sans l'amant mystique?</p>
+
+<p>Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille
+l'instinct sauvage, irrésistible, qui, il y a
+sept ans à peine, sur son petit cheval arabe, la
+poussait aux vagues de la mer où elle entrait
+avec des cris, toute frémissante et toute
+joyeuse.</p>
+
+<p>Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter
+vers le grand large, fût-ce à la mort, par
+une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son
+souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent
+d'un coup d'aile la mer démontée. Elle
+ne craint aucune tempête. Tous les orages
+éclatent dans son petit cœur, plus puissamment
+qu'à travers les vallées, plus grondants
+qu'au milieu des échos de montagne. Elle est
+toujours la petite sirène glissante des grèves,
+la dryade captive des écorces, l'Ève aux petites
+jambes lourdes, engagées encore dans le limon
+originaire,—au buste gracile, fait pour allaiter
+l'idée future qu'elle ignore, c'est-à-dire l'enfant
+sauveur, dont l'esprit, éternellement, demeure
+étranger à sa mère. Nora est une femme,<span class="pagenum" id="Page_370">[Pg 370]</span>
+plus petite que d'autres,—moins saisissable.</p>
+
+<p>Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente
+plus. Il a raisonné, il s'est vaincu; Nora est
+fidèle; il était bien fou! Nora est un ange.
+N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise
+au cœur de Guy; il ne veut plus douter; il
+appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient
+plus confiant, il est tout près de se trouver
+monstrueux d'avoir pu craindre... l'impossible.</p>
+
+<p>Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à
+Paris pour ne pas rentrer dans le monde. Le
+salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout
+Paris intellectuel, artiste et mondain, y défile,
+comme on dit. La rue passe au travers de
+l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins,
+à cheval, avec sa femme. On y retrouve les
+amis qu'on a vus la veille chez eux, chez soi ou
+à l'Opéra.</p>
+
+<p>—Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier,
+Nora, que nous avons croisé ce matin,
+aux Champs-Élysées?</p>
+
+<p>—Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air
+distrait, qui est un mensonge), monsieur Louvier?...
+Je crois me rappeler ce nom-là!...</p>
+
+<p>Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier.
+Guy est à mille lieues de soupçonner un
+pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité?
+Non. Elle vient d'être reprise tout simplement
+par ce démon de curiosité et d'indépendance
+qui lui faisait cacher autrefois la clef de la
+bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct<span class="pagenum" id="Page_371">[Pg 371]</span>
+de ruse a agi à sa place. Nora est comme
+ces bons chiens fidèles à qui le maître ne
+mesure rien, ni le pain, ni les friandises,—et
+qui pourtant, revenus un jour aux instincts de
+leurs congénères, les renards et les loups,
+volent sur la table une proie qu'ils ne mangeront
+sans doute pas, mais qu'ils vont enfouir sous
+terre, joyeux de la posséder, même inutile et
+invisible.</p>
+
+<p>Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge
+d'instinct, une précaution prise inconsciemment
+pour assurer à tout hasard la réussite d'une
+aventure possible... Mais le mensonge une fois
+fait, Nora le regarde en face et l'accepte bravement...</p>
+
+<p>Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable.
+Une surprise des sens serait une trahison
+moins complète, puisqu'elle ne serait pas
+consentie.</p>
+
+<p>—Comment! répond Guy en riant de bon
+cœur,—voilà un homme qui m'a rendu jaloux...
+et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!..
+Émile Louvier? un des invités de votre père!..</p>
+
+<p>—Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens
+d'autrefois...</p>
+
+<p>Elle fait un geste d'insouciance.</p>
+
+<p>Guy est tranquille. Nora est songeuse.</p>
+
+<p>Émile Louvier, bien campé sur un beau et
+bon cheval, a reconnu Nora. Elle l'a compris, à
+une expression de regard si subtile que seule
+la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir<span class="pagenum" id="Page_372">[Pg 372]</span>
+au passage. Elle a répondu de même, poussée
+par les forces obscures de son cœur. Peut-être,
+avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle
+blâmée et résistée aussitôt, si, par sa sotte question,
+Guy n'avait pas prouvé deux choses:
+son incertitude sur l'identité de Louvier et, du
+même coup, son manque de clairvoyance. Guy
+a été faible. La Femme, aussitôt, a posé sur son
+vainqueur tombé, un petit pied victorieux.</p>
+
+<p>Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile
+à deviner:</p>
+
+<p>«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche
+sottise, d'épouser, à son âge, une enfant qui
+annonçait un petit tempérament du diable!
+Ce pauvre Fresnay! son heure fatale approche,
+si elle n'est déjà venue!... Les requins doivent
+suivre son navire: il faut en être.» Ainsi
+pensait Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se
+trouvait pas en mauvaise position. Ils s'étaient
+quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans
+ses bras plus d'une fois la gentille créature,
+et que ses lèvres s'étaient posées sur la bouche
+de la mignonne. Il avait toujours compté la
+revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce
+n'était certes pas une occasion à dédaigner.
+<i>All right!</i> Et hurrah pour les dragons!</p>
+
+<p>Il s'arrangea de façon à passer au large sans
+être vu, toutes les fois qu'il aperçut Nora accompagnée
+de Guy, et fréquenta les abords de
+la route où il les rencontrait habituellement,
+jusqu'à ce qu'un jour—c'est ce qu'il espérait—elle<span class="pagenum" id="Page_373">[Pg 373]</span>
+lui apparut seule, à cheval, suivie à
+bonne distance par l'irréprochable piqueur.</p>
+
+<p>Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y
+avait tant de souvenirs drôles, entre eux!
+Les deux anciens amis n'avaient pas même à
+renouer connaissance. Le plus difficile était
+fait depuis des années. Ils s'abordèrent. Ce fut
+très simple.</p>
+
+<p>—Me permettez-vous de vous présenter mes
+humbles respects, madame?</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>—Bonjour, monsieur.</p>
+
+<p>Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il
+tenait à la main, la main basse, le geste élégant.
+Au beau milieu du front, il avait une petite cicatrice,
+une légère étoile blanche, la marque du
+coup d'épée qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried.
+Pour comble de grâce, il n'y songeait pas,
+et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse
+même et la force;—la force, c'est ce
+qu'elle aime! Ses cheveux coupés en brosse
+tenaient droits sur sa tête. Son cou était une
+colonne. Sa chair tendue disait la santé. L'air
+distingué, avec cela, de tenue parfaite, cavalier
+merveilleux, il montait un cheval noir tout
+piaffant et écumant. On eût dit le général Prim,
+dans le tableau célèbre.</p>
+
+<p>—Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours,
+dit-il. Aurais-je la joie de vous y apercevoir
+demain encore?</p>
+
+<p>Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés<span class="pagenum" id="Page_374">[Pg 374]</span>
+d'appels. Ceux de Nora devinrent troubles,
+comme une eau remuée, où le limon qui
+remonte efface le ciel. Non, Guy ne regardait
+plus ainsi. C'est bon, la tendresse protectrice,
+mais Nora n'est plus une enfant. C'est une
+femme passionnée. Et puis, Guy parle trop, à
+la fin! Il a quelque chose, toujours, du professeur...
+C'est ridicule. Et il faut bien le dire,
+c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où
+Louvier, l'ayant saisie par la taille, elle se
+débattit entre ses mains si vaillamment...
+Elles étaient puissantes, les deux mains du
+jeune homme. Certainement, elles n'avaient
+point lâché Nora par lassitude, mais par respect
+pour sa volonté formelle. S'il lui plaisait,
+à ce jeune homme, de tenir ferme, on ne pourrait
+vraiment pas lutter...</p>
+
+<p>Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières
+ne battent jamais, est ouvert, noir et
+morne, sur le vide.</p>
+
+<p>—A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle.</p>
+
+<p>Cette brièveté de parole, cet air de distraction
+valent mieux, aux regards de Louvier,
+qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du
+premier coup il s'est emparé de cette femme;
+il le croit, du moins, et il s'y connaît.</p>
+
+<p>—A demain, répète-t-elle. Adieu.</p>
+
+<p>Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme?
+Allons donc! Elle rirait, si on osait le lui dire,
+ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera
+pas à Guy cette rencontre. Non, non,<span class="pagenum" id="Page_375">[Pg 375]</span>
+ce n'est pas ce jeune homme qui l'attire, mais
+la jeunesse. Elle est soulevée par un désir
+vague d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui
+la tourmente à l'ordinaire, et que, durant un
+instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au
+cheval noir!</p>
+
+<p>Par sa seule présence, ce jeune homme vient
+de lui rendre présents les lieux où elle l'a
+connu, où elle était libre, et si jeune, et
+consolée, par la tendresse des choses, de
+tous ses désespoirs d'enfant. Elle songe; elle
+est au passé, et, comme elle était alors, elle
+est à l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle
+ne lutte pas avec elle-même. Elle ne sait plus
+qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce
+moment, elle a tout oublié, ses jalousies, ses
+colères, ses leçons, ses tendresses, tout. Elle a
+en elle, uniquement, le violent regret de choses
+lointaines, d'émotions indéterminées.</p>
+
+<p>Elle a des souvenirs où se mêlent le bruissement
+de la mer sur la plage, le frisson que lui
+donnaient les caresses du petit lièvre et celles
+de Jacques, toute sa vie d'enfance. Une odeur
+de bois mouillés, de pins, de romarins et de
+cystes, qui l'enivre, flotte autour d'elle. La nature
+lointaine la ressaisit avec une puissance
+singulière. Elle appartient aux choses qui l'ont
+instruite, toute petite, qui lui ont appris les
+premiers troubles. Elle est ici comme absente.
+Son œil voilé regarde ailleurs que devant elle,
+et loin, beaucoup plus loin! Une volonté qui<span class="pagenum" id="Page_376">[Pg 376]</span>
+n'est pas la sienne et qui n'est celle de personne,
+est en elle et la possède. Et c'est même sans
+regarder Louvier, qu'elle enlève sur place son
+cheval au galop.</p>
+
+<p>Elle galope, et le vent de la course l'exalte.
+Il lui semble qu'elle entre, sur sa bête ondulante,
+dans des vagues profondes, qu'elle est
+emportée vers une étendue infinie, à l'inconnu.
+Ce n'est pas la mer. C'est la même chose.
+L'amour est si vaste!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_377">[Pg 377]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXXII">LXXII</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nora, en grande toilette, est toute prête à
+partir pour l'Opéra.</p>
+
+<p>—Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle à sa
+femme de chambre, qui sort aussitôt.</p>
+
+<p>Nora a son visage des heures mauvaises. On
+ne sait quelle pâleur morte est répandue sur
+tous ses traits, une expression mal définissable
+où l'on sent seulement qu'elle n'est plus en communication
+avec rien de ce qui l'entoure. Son âme
+s'est comme contractée et retirée au plus profond
+d'elle-même. Ses yeux ont cessé d'être les
+lumières où apparaît l'émotion plus ou moins
+avouée; ils sont comme ces trous d'ombre, ouverts
+dans l'écorce des arbres, au fond desquels
+recule une forme ignorée, une bête de rêve
+qu'on voit menaçante, bien qu'elle reste cachée.
+Nora n'est pas à elle-même. Elle est à l'inconnu.</p>
+
+<p>Debout devant la haute psyché, elle donne,
+de ses doigts mignons, un dernier coup léger
+sur ses cheveux.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_378">[Pg 378]</span></p>
+
+<p>Guy entre, au moment où elle ouvre une
+boîte à bijoux pour y prendre un bracelet préféré.</p>
+
+<p>Du seuil, il la contemple. Elle est décolletée.
+La vieille défense qu'il lui faisait de ne pas
+montrer ses épaules, est tombée en désuétude.
+Il la laisse maintenant s'habiller à sa guise.
+Cela fait partie des concessions de Guy en vue
+de ne pas paraître ennuyeux ni ridicule, et où
+Nora (bien loin d'être reconnaissante) voit un
+signe de défaillance.</p>
+
+<p>Guy la contemple. Elle a de petites épaules
+adorables. Aucune parole n'en peut faire imaginer
+l'ondulation suave, pure, que le plus
+habile artiste copierait difficilement. Le cou,
+délicat, ombré de nuances en colliers, à peine
+saisissables, ondoie subtilement, et porte la
+grâce de la fine tête avec des grâces restées
+virginales. Ces épaules, ce cou, suggèrent au
+regard des souvenirs vagues de lys, de fleurs
+de pommiers, remuées à peine sous des brises
+de printemps.</p>
+
+<p>Nulle comparaison n'est possible de cette
+chair avec une autre, fût-ce la chair des roses
+pâles, et pourtant, à la voir, on songe à des
+apparitions légères de choses jeunes et blanches,
+duvet de cygne, neiges teintées par l'aurore;
+c'est la vie même, en fleur, avec de divines
+formes féminines.</p>
+
+<p>Guy regarde, et tout son amour s'émeut en
+lui. Il revit, en une seconde, non pas seulement<span class="pagenum" id="Page_379">[Pg 379]</span>
+les années durant lesquelles il vient de posséder
+tout ce rêve réel, mais il sent ondoyer en
+son cœur, sa vie d'homme, tout entière, tous
+ses regrets et toutes ses espérances.</p>
+
+<p>Une folie bouillonne en lui, comme une subite
+ivresse.</p>
+
+<p>—Oh! Nora! dit-il, ma bien-aimée!</p>
+
+<p>—Ah! tiens! c'est vous? fait-elle, indifférente,
+sans même un banal sourire.</p>
+
+<p>Sa voix ne tremble pas. Elle n'a aucune
+émotion. En ce moment, elle n'est plus à Guy.
+C'est ainsi. Elle n'y peut rien. Guy n'est qu'une
+ombre morte.</p>
+
+<p>Le contraste est trop vif entre ce qu'il
+éprouve et ce qu'elle laisse voir. Guy ne sait
+rien de ce qu'elle pense, de ce qu'elle subit
+depuis hier, rien de sa rencontre avec le beau
+cavalier, rien du mensonge, mais il sent tout
+sans rien démêler. Entre elle et lui, il y a, en
+ce moment, un abîme profond, un vide d'où
+monte un souffle glacé. Il le sent.</p>
+
+<p>Un mari ne s'apercevrait de rien. Mais lui,
+et à cette heure plus que jamais, c'est un
+amoureux, c'est l'amant.</p>
+
+<p>Toutes les variations d'humeur ou de caractère
+de sa Nora retentissent en lui. En ce moment
+il souffre, mais il dissimule.</p>
+
+<p>—Nora, dit-il, d'un air tranquille, j'aurais
+vraiment préféré aujourd'hui rester chez nous.
+Voyons, tenez-vous beaucoup à voir <i>Faust</i> pour
+la vingtième fois, ce soir?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_380">[Pg 380]</span></p>
+
+<p>—J'y tiens! dit-elle tout sec.</p>
+
+<p>Par contenance, elle regarde dans son miroir
+l'effet de sa jupe ondulante qu'elle tapote
+à petits coups.</p>
+
+<p>En réponse à cette froideur, une rumeur de
+sourde colère s'élève au cœur de Guy. Le jaloux
+qui est en lui, et qu'il a, depuis si longtemps,
+réduit au silence, veut crier à la fin. Tout
+l'ancien Guy, le malade d'amour, l'homme
+vieillissant à qui l'amoureuse pourrait bien
+échapper, se révolte et gronde. Est-ce que,
+avant même qu'il soit lassé et vaincu par le
+temps, il la perdrait, cette chose précieuse,
+cette forme adorée, cette jeunesse en qui, pour
+lui, la vie se résume!</p>
+
+<p>Où est l'ennemi? Est-ce seulement le démon
+de résistance qui parfois s'empare d'elle? mais
+à l'ordinaire, il se trahit, ce démon-là, sur un
+prétexte.</p>
+
+<p>Or, ce soir elle ne se révolte pas, elle ne
+joue pas avec les paroles; elle ne donne pas
+ses raisons, même futiles; elle ne cherche pas
+la lutte; elle s'absente. Elle n'agit pas; elle
+est passive. De qui?</p>
+
+<p>Nora! Nora! où es-tu, Nora?...</p>
+
+<p>La satiété est-elle venue pour elle? Voilà
+longtemps qu'il a tu ses rages de jalousie,
+précisément pour ne pas l'irriter, la fatiguer
+de lui... Aucun des hommes de leur connaissance
+ne la voit fréquemment. Guy ne la quitte
+guère. Est-ce cela justement qui l'ennuie? Un<span class="pagenum" id="Page_381">[Pg 381]</span>
+désir de changement, d'aventure, lui est donc
+venu? Elle a du naturel de l'hirondelle noire et
+blanche, sa Nora. Quel appel migrateur la
+sollicite donc? Pour qui, pour quel vent qui
+passe, pour quel souffle du large, a-t-elle mis
+à nu ses épaules chéries, dévoilé la beauté que
+seul il veut et doit connaître?</p>
+
+<p>—Je pensais, Nora, depuis quelque temps,
+à vous proposer un grand voyage. Vous
+plairait-il, par exemple, d'aller, cet été, au
+Cap Nord, voir le soleil de minuit? Ce serait
+amusant, cela, dites?</p>
+
+<p>—Ma foi, non! dit-elle, toujours occupée
+de sa robe, nullement de Guy.</p>
+
+<p>Il fait effort pour contenir sa colère d'amour,
+qui bouillonne, terrible en lui.</p>
+
+<p>—Nora, dit-il doucement, vous me répondez
+sans grâce, et j'en souffre; voyons, soyez
+bonne, Nora.</p>
+
+<p>—Ah! vous savez!....—dit-elle en haussant
+l'épaule et d'un ton de parfaite impertinence,—il
+faut me prendre comme je suis!</p>
+
+<p>—Cela n'arrivera jamais, Nora,—dit-il
+fermement,—je ne cesserai jamais de lutter
+avec la mauvaise qui est en vous. Vous vous
+transformerez comme je l'entends, je vous
+l'affirme. Jamais je n'accepterai vos petites
+insolences d'attitude ou de parole.</p>
+
+<p>—Il faudra bien vous y faire! réplique-t-elle
+placidement en tournant vers lui un regard
+morne, où il croit voir l'amour mort!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_382">[Pg 382]</span></p>
+
+<p>Sur ce mot, elle va vers le grand lit bas qui
+occupe, sous un dais de soie, le milieu de la
+chambre. Ses gants sont sur le lit. Elle les
+prend. Mais Guy l'a suivie de près. Il est tout
+contre elle, derrière elle, défiguré par la
+violence de sa colère, les yeux enflammés, la
+bouche irritée.</p>
+
+<p>—Nora, dit-il brusquement, où est votre
+maître?</p>
+
+<p>C'est la question souvent posée par Guy, en
+badinage, et à laquelle, dans les jours heureux,
+elle répondait avec bonne humeur:</p>
+
+<p>—«C'est toi, Guy, c'est toi l'aimé, c'est toi
+le maître!»</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la question l'importune. Il ne
+lui plaît pas d'y répondre.</p>
+
+<p>—Comme vous dites cela! fait-elle.</p>
+
+<p>Elle s'est retournée pour lui faire face. Elle
+sent venir un orage. Un peu d'ironie flotte
+dans son sourire.</p>
+
+<p>—Où est votre maître, Nora? redemande
+Guy, avec rage.</p>
+
+<p>—Je n'en ai point! réplique-t-elle, impatientée.</p>
+
+<p>—Prenez garde, Nora! ceci aujourd'hui
+n'est pas une plaisanterie. Aucun homme ne
+connaît la Femme: je ne me vante donc point
+de connaître à fond votre nature, mais je la
+soupçonne, je la sens. Autrefois, vos résistances
+étaient des jeux. Ce soir, il y a autre
+chose... Qu'y a-t-il, Nora?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_383">[Pg 383]</span></p>
+
+<p>Elle hausse ses jolies épaules, qui chatoient
+aux lumières.</p>
+
+<p>—Dieu! soupire-t-elle comme écrasée d'un
+poids insupportable,—Dieu! que vous êtes
+ennuyeux, mon pauvre Guy!</p>
+
+<p>Elle n'a pas achevé, que la main du «pauvre
+Guy» s'abat sur la frêle épaule toute rougissante,
+y pèse lourdement et l'écrase. Nora
+tombe assise sur son lit.</p>
+
+<p>—Vous n'irez pas au spectacle, ce soir, dit-il.
+En tout cas, pas avec cette robe!</p>
+
+<p>—C'est ce que nous verrons! fait-elle,
+souriante.</p>
+
+<p>Et il y a dans son sourire tout ce qu'elle
+sait, elle, tout ce qu'il ignore et devine, lui. Ce
+sourire d'énigme achève de le mettre en fureur.</p>
+
+<p>—Ce serait la première fois que vous
+désobéiriez jusqu'au bout, dit-il.</p>
+
+<p>—Ce sera donc, fait-elle, la première fois!</p>
+
+<p>Il serre les dents, et gronde:</p>
+
+<p>—Prenez garde, Nora!</p>
+
+<p>—Oh! vous ne me faites pas peur!</p>
+
+<p>Le visage de Guy, devenu effrayant, s'approche,
+à le toucher, du visage de Nora.</p>
+
+<p>—En es-tu sûre? dit-il.</p>
+
+<p>Tout de même, elle commence à redouter
+cette colère, aussi trouble que le mystère
+de son propre cœur, et elle dit, en rejetant
+sa tête un peu en arrière, à demi effarée:</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que je vous ai donc fait?</p>
+
+<p>—Je n'en sais rien; mais tu m'échappes. Et<span class="pagenum" id="Page_384">[Pg 384]</span>
+je ne veux pas!.. J'aimerais mieux te voir
+morte!</p>
+
+<p>Elle se lève, et, froidement, d'une voix où il
+reconnaît la plus parfaite indifférence:</p>
+
+<p>—Tenez!... j'en ai tout à l'heure assez!
+fait-elle.</p>
+
+<p>C'est le glas de l'amour qui sonne dans cette
+voix.... S'il y a un trompeur quelque part,
+Guy l'ignore, mais la trompeuse est là. C'est
+la vie même, qui le fuit, et qui se moque, avec
+ce sourire....</p>
+
+<p>Et, hors de lui, fou de rage jalouse, l'homme
+a renversé sur le lit la jeune femme. Il l'a
+saisie par la gorge, à deux mains. Sincèrement
+furieux, il se donne, avec une âpre joie, la
+comédie, périlleuse d'ailleurs, d'une menace
+extrême poussée jusqu'à l'apparence de la
+réalisation. Le civilisé, il le sait, contiendra en
+lui le sauvage qui est dans tout homme—mais le
+sauvage se montre et grince des dents.</p>
+
+<p>Elle, heureuse, a pâli et fermé les yeux,
+heureuse, oui, de la violence de l'étreinte.
+C'est qu'elle aime la force, Nora. Elle l'a dit
+à Guy, voici sept ans. Elle a besoin de subir.
+Elle ne sait que souhaiter le bien, et ne sait pas
+le vouloir. C'est une femme. En paroles, elle désavoue
+le maître, mais elle reconnaît volontiers son
+maître sous la fureur des actes. Elle jouit,
+faible et petite, de soulever ces marées soudaines
+dans l'océan d'amour. Quand elle
+déchaîne contre elle les tempêtes, alors elle se<span class="pagenum" id="Page_385">[Pg 385]</span>
+sent grandie; ce qui la domine vient d'elle;
+cela est donc à elle; et elle sait qu'au bout du
+compte, elle résoudra en pluie, en larmes
+quelquefois, tous ces gros nuages noirs qu'un
+vent tourmente...</p>
+
+<p>Le voilà, l'homme qu'elle appelle inconsciemment,
+à toute heure, divinateur comme
+un dieu, mystérieusement clairvoyant sinon des
+faits, du moins des âmes, et fort comme la
+nature!... Et lui, il croit étreindre la vie
+même.... Oh! s'il pouvait l'arrêter, la fixer,
+la tenir ainsi, la vie qui lui échappe, qui le
+trahit!</p>
+
+<p>La petite femme est toute haletante. Il la
+tient sous lui pressée et toute secouée d'une
+terreur délicieuse... Il la meurtrit..... Une de
+ses mains lâche le cou pour saisir à plein poing
+la haute chevelure qui s'écroule,—et Nora
+suffoque, et vainement se débat; vainement
+les petits doigts, trop petits, se crispent sur les
+bras de Guy, s'efforcent de les écarter ou de
+leur faire lâcher prise en pinçant et tordant la
+chair... Et l'homme, à mesure qu'il l'écrase
+de sa colère, sent que sa colère, fondue au contact
+du jeune corps, l'enveloppe toute de désir....
+Et subitement, vaincu par son propre triomphe,
+il la couvre de caresses précipitées et furieuses
+qu'elle ne lui rend pas encore. Il l'embrasse et
+la mord. Elle crie et rit et sanglote en répétant:
+«Pardon! pardon! mon Guy adoré!» Et à
+mesure qu'elle parle, plus tendres, amollies,<span class="pagenum" id="Page_386">[Pg 386]</span>
+infiniment douces se font les caresses, toujours
+plus lentes...</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Elle est loin, la vision d'une loge d'Opéra
+d'où l'on sourira à <i>l'autre</i>!... Que chercherait-elle,
+Nora, qui réponde mieux à tout son
+petit cœur fou de jeunesse? Elle ne raisonne pas
+plus en ce moment que tout à l'heure,—mais
+ce qu'elle rêvait d'imprécis, il lui semble bien
+que c'est cela, c'est cette suprême fureur de Guy,
+où l'amour de l'homme éclate et fond comme
+l'orage après ces jours énervants où il se préparait,
+caché dans un terne ciel de plomb.</p>
+
+<p>—Oh! Guy! mon roi d'amour, mon maître
+adoré! j'ai encore été méchante! pardonne-moi...
+je serai bonne... j'obéirai, je le promets,
+je le promets; c'est tout de bon, <i>cette fois</i>!</p>
+
+<p>Guy sait très bien que la promesse ne sera
+pas tenue, et il pleure sur Nora.</p>
+
+<p>Hélas! il y a en elle des énergies irréductibles.
+Elle a connu trop tôt les exaltations de
+la douleur, les conseils de la solitude et de
+l'indépendance. L'éducation de sa volonté n'a
+pas été faite; elle ne veut pas être libre; la
+nature la domine. Une puissance obscure, une
+vague intérieure monte en elle parfois qui, tout
+à coup, sans qu'elle y résiste, submerge et abolit
+momentanément ses résolutions, ses affections,
+sa pensée... Son cœur alors n'est plus qu'un élément,
+soumis, comme la mer, au vent qui passe.</p>
+
+<p>Il faudrait être, toujours, le vent qui passe!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_387">[Pg 387]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXXIII">LXXIII</h2>
+</div>
+
+
+<p>A l'Opéra, Émile Louvier épiait vainement
+l'entrée de Nora; et Guy ne connut jamais ce
+détail de sa victoire.</p>
+
+<p>Ce même soir, un peu plus tard, Nora disait:</p>
+
+<p>—Vous aviez l'air très méchant, tout à
+l'heure, Guy!</p>
+
+<p>—Vous aussi, Nora.</p>
+
+<p>—Est-ce que vraiment vous pourriez me
+tuer, dans ces moments-là, dites, ou si c'est
+un jeu?</p>
+
+<p>—C'est un jeu... dangereux, Nora.</p>
+
+<p>—Ah! fit-elle songeuse, tant mieux!</p>
+
+<p>—Et pourquoi? dit-il.</p>
+
+<p>—Je sens tout votre amour, mon Guy bien-aimé,
+à vos colères.</p>
+
+<p>A ce moment, il vit briller quelque chose sur
+le tapis. Il quitta son fauteuil, et alla vers cette
+étincelle. Il se baissa.</p>
+
+<p>—Diable! dit-il, vous avez perdu, dans la
+lutte, votre bijou le plus précieux!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_388">[Pg 388]</span></p>
+
+<p>—Le diamant noir? dit-elle. Oh! il ne pouvait
+se perdre ici.</p>
+
+<p>Guy fait rouler entre ses doigts la longue tige
+d'or, et le diamant noir, tournoyant, jette tous
+les feux de son âme sombre.</p>
+
+<p>—Il vous ressemble ou vous lui ressemblez,
+dit-il lentement.... Restez pareille à lui, ma
+Nora, toujours. Soyez un cœur que rien n'entame...
+Que les ombres de votre vie fassent
+votre noblesse rare... Votre mère, déjà, de
+visage et d'âme, ressemblait à ce diamant.
+Soyez comme elle, à jamais, Nora,—et
+comme lui.</p>
+
+<p>Il lui tendit le joyau:</p>
+
+<p>—Que de souvenirs il évoque! dit-il encore,
+et que de pensées il suggère!... Ne vous parle-t-il
+pas, Nora?</p>
+
+<p>Elle avait maintenant un visage calme. Une
+bonté était dans ses grands yeux. Les démons
+avaient fui. Elle était revenue à Guy, tout
+entière, comme la petite fille d'autrefois.</p>
+
+<p>Elle prend le bijou, le regarde, rêveuse, un
+long moment.</p>
+
+<p>Et le diamant noir, en effet, lui parle:</p>
+
+<p>—Reste à moi pareille, dit-il. Reste semblable
+à ta mère. Ton père follement s'est
+cru trahi par elle et, à cause de cela, sa vie
+et la tienne ont été douloureuses. Qu'est-ce
+donc qu'une trahison de femme, pour qu'il
+en sorte tant de douleur! Et Guy t'a consolée.
+Autant que Jupiter, Guy a été bon pour toi. L'aurais-tu<span class="pagenum" id="Page_389">[Pg 389]</span>
+froidement remplacé par un autre, le
+fidèle cœur de ton chien? Il y a un amour, Nora,
+plus grand que l'amour. Les cœurs qui le conçoivent
+sont pareils à moi, un peu sombres sans
+doute, mais purs et précieux, rares et beaux....
+Reste, Nora, semblable à ta mère et pareille à
+moi.</p>
+
+<p>—Mon Guy, dit tout à coup Nora, très grave
+et très simple, écoutez-moi bien. Je jure sur
+ce diamant, souvenir de ma mère, que je resterai
+digne de lui, pareille à lui, comme vous
+dites. Et plutôt mourir, Guy,—vous m'entendez!—plutôt
+mourir que manquer à mon
+serment!</p>
+
+<p>Elle se lève, remet le diamant dans l'écrin et
+tendrement revient vers Guy, l'enlace de ses
+deux bras, pose la tête sur sa poitrine:</p>
+
+<p>—Le crois-tu sérieusement, Guy, que cela
+serait possible! Que je pourrais aimer quelqu'un
+encore, après t'avoir tant aimé, toi, mon
+maître, mon guide et mon dieu?</p>
+
+<p>—La vie est forte, Nora. Elle agit quelquefois
+en nous sans le consentement de nos
+cœurs!..... Et puis, pourquoi ta jeunesse, après
+moi, n'irait-elle pas vers une autre jeunesse?...
+Je ne souhaite que ton bonheur!</p>
+
+<p>Il lisse les cheveux de Nora sous la caresse
+lente et tendre de sa main.</p>
+
+<p>—Moi, je ne peux pas le croire, dit-elle...
+Je suis même sûre que non, ô mon maître
+adoré!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_390">[Pg 390]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXXIV">LXXIV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Deux belles années s'écoulent encore. Guy
+et Nora sont toujours pareils l'un pour l'autre.
+Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et
+elle le griffe. Ils s'adorent.</p>
+
+<p>Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail
+aux doigts, quand elle se sent effleurer
+l'épaule par le toucher, sans doute involontaire,
+d'une main d'homme, légère. Au seul
+contact, elle a tressailli tout entière. Et sans
+savoir pourquoi, elle s'est dit: «Louvier?» Elle
+ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne.
+C'est lui!</p>
+
+<p>Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.</p>
+
+<p>Quand Guy, évadé enfin d'une interminable
+partie de whist, accourt auprès de Nora, il la
+trouve toute charmante, plus aimable qu'elle
+ne le fut jamais. L'expérience lui est venue.
+Aucune faute de tactique ne trahira sa préoccupation
+secrète. Guy restera sans soupçon.</p>
+
+<p>Des jours, des semaines se passent. Elle a<span class="pagenum" id="Page_391">[Pg 391]</span>
+revu Louvier au spectacle, au Bois. Ils ne se
+parlent guère, mais ils s'entendent fort bien.
+Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent
+frémir. Il est si jeune, d'une jeunesse si saine,
+si superbe, si attirante! Et Nora a peur d'elle-même!...
+Elle reconnaît en elle quelque chose de
+plus fort qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le
+malheur de Guy! Elle lutte et se voit vaincue
+d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus
+les caresses d'un être dont l'âme vous demeure
+plus chère que tout!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Or, deux voix parlent, en Nora.</p>
+
+<p>L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète
+ce qu'il enseignait: «De quel droit un être
+vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de
+jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus,
+pour aller au plaisir. N'es-tu pas la force jeune?
+Sois aussi la ruse. Tout triomphe est légitime.
+La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal,
+c'est le rêve égoïste et solitaire des bonheurs
+qu'on ne peut pas se procurer. Qu'il soit la consolation
+de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi
+les joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun
+amour ne dure, mais l'intensité et le nombre
+des amours sont plus agréables que la durée
+d'une tendresse unique, qui toujours, à la fin,
+se lasse! Guy, lui, n'a plus droit qu'à la mort
+et à l'oubli..»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_392">[Pg 392]</span></p>
+
+<p>L'autre voix ressemble à celle de sa mère.
+Elle dit: «Souviens-toi de l'épouse qui vécut
+et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs
+sortent du doute, des jalousies qu'on inspire,
+de la trahison, fût-elle seulement une apparence.
+Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même
+souffert, le jour où tu vis Marthe dans
+les bras de ton père! Tu désiras la mort, souviens-t'en!
+Vas-tu courir le risque de désoler un
+cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes,
+choisis celle qui ne désespère personne, qui au
+contraire sera bonne à un autre cœur... choisis
+l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement,
+l'égoïsme difficile du sacrifice. Paie de cet
+amour-là l'homme qui te donna tous les amours,
+toutes les consolations, tous les bonheurs.
+Garde, ô petit cœur sombre, la pure solidité
+du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un
+amour éternel!»</p>
+
+<p>Ces deux conseils ennemis elle les entendait
+même pendant son sommeil. Il lui arrivait alors
+d'avoir la vision des deux figures qui les lui
+apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle
+entrevoyait le spectre d'un Gottfried géant,
+d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant,
+velu et doctoral. Tantôt, dans un songe
+de limbes, elle apercevait sa mère, telle qu'elle
+l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme
+une âme vierge, toute blanche... Seulement,
+sur la parfaite blancheur du fantôme, quelque
+chose de sombre et de lumineux errait en scintillant<span class="pagenum" id="Page_393">[Pg 393]</span>
+comme une étoile mystérieuse... C'était
+le diamant noir, symbole de fidélité dans la
+mort.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>—Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi
+bien dans tes bras, longtemps et longtemps! il
+me semble parfois, Guy, que je vais mourir!
+Je crois que maman m'appelle!</p>
+
+<p>Pourquoi est-elle si nerveuse?... «Calme-toi,
+mon adorée.»</p>
+
+<p>—Vous le perdrez à la fin, Nora, ce diamant
+noir. Je le vois tous les jours dans vos cheveux.
+Ce n'est plus pour vous, ma parole,
+qu'une vulgaire épingle à retenir vos chapeaux.</p>
+
+<p>Elle hoche la tête:</p>
+
+<p>—Je ne le perdrai pas, Guy, oh! non, soyez
+tranquille; c'est mon talisman enchanté... Il
+me rappelle tant de choses!.... Il me parle,
+Guy, il me parle!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Quelques jours plus tard, la joueuse petite
+Nora rentrait chez elle ayant au cou un ornement
+bizarre, un collier rouge qui pressait le
+col de sa robe, et d'où pendaient des grelots et
+une longue cordelette de soie, fine et solide.
+Guy, tout d'abord, ne comprit pas.... C'était
+un collier de chien!</p>
+
+<p>Ce que c'est qu'un amour fidèle, inaltérable,
+elle le savait très bien, la petite amie du bon
+Jupiter.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_394">[Pg 394]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXXV">LXXV</h2>
+</div>
+
+
+<p>Un matin, Guy frappe, comme à l'ordinaire,
+à la porte qui sépare leurs deux chambres.</p>
+
+<p>Il frappe. Rien ne répond. Il entre. Elle
+dort. Il s'approche du lit; il est tard; il veut
+l'éveiller, d'un baiser tendre, furtif, qui effleure...
+Il s'avance, il va poser les lèvres sur sa bouche...
+Sa bouche est glacée... Nora! Nora!... L'horrible
+soupçon le traverse... Nora! Nora est morte!...</p>
+
+<p>Il appelle, il emplit de sa douleur la maison
+tout entière... Elle est morte, morte!</p>
+
+<p>—Antoine, vite, allez chercher le docteur!
+Vous, Catri, allez chercher des fleurs, beaucoup
+de fleurs, Catri!... Oh! Nora, Nora, ma
+Nora! Elle est morte, morte!</p>
+
+<p>Il faut savoir comment et pourquoi. Pieusement
+le médecin et l'époux soulèvent le drap,
+mettent à nu le corps frêle et charmant... Au-dessous
+du sein pâle, ils aperçoivent un diamant
+qui brille, la tête de l'épingle d'or qu'elle
+s'est enfoncée au cœur...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_395">[Pg 395]</span></p>
+
+<p>Il a compris! Nora a tenu son serment.</p>
+
+<p>Elle a eu peur d'elle-même, de ses troubles
+impérieux,—du vertige.</p>
+
+<p>Pour fuir la faute inévitable, elle s'est réfugiée
+dans la mort, dans la mort qui lui était familière
+et qui sans doute lui sera bonne. Il l'aurait
+tuée infidèle; elle s'est tuée avant. Certes,
+cela vaut mieux!...</p>
+
+<p>Plus heureux que Mitry qui aima sa femme
+morte tout en la croyant coupable, Guy va
+aimer Nora, sauvée par la tombe.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Un désespoir terrible, où se mêle étrangement
+une joie féroce, est entré dans le cœur de
+Guy. L'ordre de la nature est donc, en sa
+faveur, bouleversé! Elle part la première,
+contre toute prévision. Rien de ce qu'il redoutait
+ne peut plus arriver! Il ne la laissera pas
+derrière lui; c'est elle, c'est sa jeunesse, qui a
+quitté le monde. Et lui, il vit; c'est lui qui la
+contemple, morte. Elle ne sera à personne,
+jamais. Il ne la verra plus, il est vrai, mais elle
+aurait pu cesser de l'aimer, l'abandonner,
+ne plus exister pour lui, et vivre encore, vivre
+pour un autre! En regard d'un tel malheur,
+qu'elle a voulu lui épargner, sa mort lui semble
+secourable, heureuse,—et c'est bien ce qu'elle
+a voulu. «Elle m'a donc aimé plus que tout!
+plus que la lumière!... O mort qui me la
+gardes, sois bénie!...» Jamais les yeux de Guy
+ne se sont mieux emparés d'elle, ne l'ont enveloppée<span class="pagenum" id="Page_396">[Pg 396]</span>
+d'un plus vaste regard, ne l'ont mieux
+possédée. Elle peut disparaître, fondre comme
+un nuage, cette forme adorée... Tant que vivra
+le cœur de Guy, elle sera! et pour lui seul!
+En vérité, sa joie terrible dépasse, en ce moment,
+tout son désespoir. C'est demain, demain
+seulement, qu'il rugira sous l'aiguillon d'une
+inconsolable douleur.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Ainsi finit la tragique histoire d'une petite
+créature damnée, qui, ayant conçu l'idéal
+d'amour trop tard pour pouvoir le réaliser,
+préféra mourir que de l'offenser.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_397">[Pg 397]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LXXVI">LXXVI</h2>
+</div>
+
+
+<p><i>Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré,
+je serai morte pour me garder à vous, et pour
+que vous gardiez en vous le souvenir d'une
+petite Nora qui était devenue telle que vous
+l'avez désirée.</i></p>
+
+<p><i>«La vie est forte; elle peut agir en nous sans
+le consentement de nos cœurs.» Ce sont là des
+paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites
+un jour; mais il y a une chose qui me gardera
+mieux à vous que ma volonté et que la vôtre,
+et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez
+peur, ô mon amour, que le temps change l'un
+de nous. Maintenant, Guy, ce n'est plus possible.</i></p>
+
+<p><i>J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de
+votre force noble et fière, de votre âme d'amour,
+de votre beau visage, ô mon amant.</i></p>
+
+<p><i>Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours
+jeune et presque enfant; je me suis fixée
+pour jamais en toi telle que tu m'as aimée dans
+ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme.</i></p>
+
+<p><i>J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais,
+je devais le faire.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_398">[Pg 398]</span></p>
+
+<p><i>Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui
+s'échappa de mes bras, ce jour béni où tu m'annonças
+notre mariage? Tu m'as dit plus tard,
+ô mon amant, que cela t'avait paru comme ma
+petite âme sauvage, instinctive, qui s'en était
+allée de moi pour toujours... Elle était revenue,
+Guy! et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il
+m'était venu, de toi, une âme tout autre qui a
+été la plus forte et qui m'a commandée.</i></p>
+
+<p><i>Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire,
+malgré tes grandes, tes chères violences, je l'ai
+fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que
+Nora reste tienne!</i></p>
+
+<p><i>Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente
+ans!... mais que pourrais-je te donner de plus, ô
+mon dieu d'amour, puisque je te donne ma vie?</i></p>
+
+<p><i>Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le
+temps aurait pu faire de nous, et comme il
+est mieux que je te devance,—à l'heure où je
+t'aime par-dessus tout et mieux que jamais,—dans
+le néant qui nous repose ou près d'un Dieu
+qui nous recommence.</i></p>
+
+<p><i>Voici mon testament</i>:</p>
+
+<p><i>Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini
+par bien comprendre son martyre qui involontairement
+a fait le mien.</i></p>
+
+<p><i>A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit
+Jacques, donnez, mon Guy adoré, le souvenir<span class="pagenum" id="Page_399">[Pg 399]</span>
+de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon
+fusil de chasse.</i></p>
+
+<p><i>Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé,
+déposez le bout de la corde rompue que traînait
+à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa
+de chez les étrangers pour me rapporter ses
+caresses.</i></p>
+
+<p><i>De vous, ô mon cher époux, je veux emporter
+dans la tombe, si mes lèvres mortes vous semblent
+trop froides, un baiser dernier sur mes
+grands cheveux....</i></p>
+
+<p><i>Et de mon père et de ma mère, le diamant
+noir que j'ai au cœur.</i></p>
+
+
+<p><i>1894-95.</i>
+</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***</div>
+</body>
+</html>
+