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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-05-11 06:21:02 -0700 |
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FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON) + + 1895 + + + + +A CHARLES JOURDAN. + + + _Charles_, + +_Les terrasses fleuries de Bormes, ma petite ville aimée, et +l'admirable plage de Cavalaire, dans nos Maures provençales, regardent, +par-delà deux cent lieues de mer azurée, le Djurdjura, l'Atlas, et tes +terrasses de Mont-Riant, enguirlandées de roses et de bougainvilles._ + +_C'est à Cavalaire et à Bormes que j'ai rêvé ce livre._ + +_Les mêmes goélands que suivait de là mon regard, errant au grand +large, tu les as vus parfois, de tes fenêtres, jouer sur les vagues, +dans ta baie de Mustapha. L'un d'eux a couvert un instant de l'ombre de +ses ailes cette première page du livre que je te dédie et où peut-être +tu reconnaîtras, flottants du moins entre les lignes, deux secrets +aujourd'hui perdus et qui me sont chers comme à toi: l'amour de la vie +et le respect de l'amour._ + + J. A. + + + + +DIAMANT NOIR + + + + +I + + +--Allez chercher Nora. Je veux qu'elle voie sa mère sur le lit de mort. + +L'ordre fut donné d'un ton presque dur, de volonté farouche. + +Cependant l'institutrice, Mlle Marthe, une personne instruite, +maigre et avisée, à la fois très égoïste et très bonne, répliqua avec +son léger accent d'Allemande depuis longtemps francisée: + +--Oh! monsieur Mitry, l'enfant est si sensible! Croyez-vous, monsieur, +que ce soient là des émotions à lui donner, à son âge?... + +La petite Nora avait à peine huit ans. + +Le père ne répondit pas tout de suite. + +C'était un homme de trente-cinq ans, très grand, à larges épaules, et +qui, sous sa forme d'athlète, cachait des faiblesses et des exaltations +de femme. + +L'impression que Mlle Marthe redoutait pour Nora, il la voulait, +lui, pour son enfant. C'était son idée, à lui, de faire entrer à jamais +dans le souvenir de la fillette adorée, l'image adorée de la morte. +Ils seraient deux à la porter en eux, à garder d'elle quelque chose +d'impérissable. + +Il répéta doucement: + +--Allez chercher Nora. + +L'Allemande désapprouva une seconde fois: + +--Sur une âme d'enfant, prononça-t-elle, une première impression peut +laisser une empreinte définitive... influencer toute sa vie. + +Mais justement c'était cela que voulait le pauvre père, et il n'était +pas besoin d'insister pour le confirmer dans sa résolution. + +--Allez chercher Nora, répéta-t-il une troisième fois, avec un peu +d'impatience. + +Mlle Marthe n'ajouta plus rien et elle sortit. + +Le malheur qui frappait brusquement François Mitry le trouvait +héroïque. Après neuf ans d'un bonheur d'amour invraisemblable à +force d'être pur, il se voyait seul tout à coup. En moins d'une +semaine, sa femme, sa Thérèse, venait de lui être arrachée. Il +ne concevait pas horreur plus grande, mais elle ne lui était pas +imprévue. Quotidiennement, à toute époque, sa pensée lui avait montré +la fragilité des êtres et des choses. Il était de ceux qui voient +la mort, toujours, sous toutes les apparences,--même joyeuses,--de +la vie. La foudre l'avait, pour ainsi dire, surpris dans sa chair +sans étonner son âme. S'il s'étonnait de quelque chose, c'était de +la durée exceptionnelle de sa joie.... Et pourtant c'était fini, +passé, tout cela, tombé derrière lui, dans le trou sans fond, à +l'inconnu.... Combien de temps avait duré sa vie heureuse? Neuf années, +oui, neuf. Depuis neuf ans elle était sa femme, son bien, toute sa +vie.... Et maintenant, dans la chambre voisine, dans cette immense +villa qu'il avait fait bâtir pour elle au bord de la mer avec tant de +soins minutieux, elle dormait froide, blanche comme le linceul, dans +l'immobilité rigide, définitive.... Elle était présente encore et déjà +absente, à jamais!... Et le grand rythme de la mer sur l'immense grève +de Cavalaire semblait bercer ce sommeil d'éternité. + +Il regarda en lui-même tout ce néant, et son œil s'y perdit, devenu +vague et morne, comme reflétant le vide inconnu, l'inexplicable +éternité du rien que nous sommes. + + + + +II + + +--Il faut vous habiller, mademoiselle Nora. + +--Est-ce que maman est revenue? + +On avait fait croire à l'enfant, depuis la veille, que sa mère, qu'elle +avait vue si malade, était en voyage. Elle était partie pour se +guérir.... + +--Oui, mademoiselle Nora, c'est-à-dire non... Votre père vous +expliquera, répondit Mlle Marthe embarrassée. + +Elle était très forte sur les dates, Mlle Marthe, mais les questions +l'embarrassaient vite quand elles ne se trouvaient pas dans ses livres +de professeur. Et comme elle était très bonne, elle se mit à pleurer, +tout en habillant la fillette, avec l'aide de la femme de chambre, +Catherine, que Nora appelait Catri. + +A la hâte, on avait déjà préparé, taillé, cousu, une petite robe noire. +Dès qu'elle la vit: + +--Elle est vilaine! dit Nora, avec une moue tout à fait expressive. + +Mlle Marthe se prit à pleurer plus fort. + +--Vous aussi, fit Nora en la regardant de côté, vous êtes vilaine.... +quand vous pleurez! + +Catherine sourit, Mlle Marthe fit la grimace. + +--Oh! dit Nora, la regardant encore, tout à fait vilaine.... N'est-ce +pas, Catri? + +--Il ne s'agit pas de plaisanter, Nora, fit l'institutrice. Tout le +monde pleure aujourd'hui dans la maison, parce que votre maman.... + +--Est-ce qu'elle est morte? demanda brusquement Nora, saisie d'un grand +trouble et tout près de pleurer elle-même. + +Certes, elle avait vu des bêtes mortes, mais cela lui avait semblé +l'état naturel et même désirable des animaux que l'on doit manger. +Pour elle, mourir, c'était devenir immobile, mais ce mot, appliqué à +la personne humaine, tout en n'appelant dans son esprit aucune image +pénible, entraînait cependant l'idée d'absence prolongée. + +--Alors, dit-elle, je ne la verrai plus,... puisqu'on ne voit jamais +les morts? + +Elle s'était tournée vers Catri, cette fois, et, assise sur son lit, +ses mignonnes épaules rondes et blanches sortant des bretelles d'un +petit corset souple, elle attendait la réponse, ouvrant les yeux +démesurément comme pour mieux comprendre. + +--Allons, dit Mlle Marthe, mettons la robe à présent. + +--Non, non! dit Nora, martelant le mot, et l'appuyant avec malice +d'une saccade de sa jolie tête et de tout son corps. + +Puis, haussant d'un mouvement mutin sa mignonne épaule: + +--Je veux savoir d'abord où est maman? + +C'était un petit caractère impérieux. + +Elle était toute brune, l'œil très noir, avec un air volontaire et +décidé. Elle n'obéissait vite qu'à son père et à sa mère, discutant les +ordres de toutes les autres personnes, d'ailleurs traitée en infante +par ses parents. + +Marthe comprit qu'on n'en finirait plus. + +--Votre père vous demande, mademoiselle Nora, et c'est pour aller voir +votre pauvre mère.... + +Alors, tout de suite, Nora se laissa prendre ses deux petits bras +inertes qu'on enfonça non sans quelque peine dans le fourreau des deux +manches noires. + + + + +III + + +Ce matin, pendant qu'elle dormait, son père était venu la voir; il +l'avait baisée au front, et il était reparti sur la pointe du pied. + +Maintenant, il l'attendait, en bas, au salon, assis, les bras pendants +aux deux côtés de son fauteuil; et, par la fenêtre ouverte, il +regardait l'espace, la mer, dont le grand bruit monotone rythmait sans +cesse la vie de cette grande villa; il écoutait aussi le murmure pareil +des pins dans le parc clos de grilles. + +Il revoyait tout son passé depuis neuf ans. + +Quand il avait connu Thérèse, fille d'un éminent avocat de Paris, elle +avait seize ans. Deux années plus tard, il l'avait épousée. Infiniment +docile et aimante, subissant avec une passivité touchante toutes les +volontés de son mari qui semblait un énergique mais qui était plutôt +un violent, elle ne lui avait résisté--oh! si peu!--qu'une seule fois. +Ç'avait été lorsqu'il avait voulu lui faire rompre toutes relations +avec ce jeune Lucien Houzelot qu'elle avait connu enfant. François +Mitry avait pris ombrage de cette affection, il en avait exigé le +sacrifice, mais il avait fallu que lui-même un jour priât le jeune +maître (Lucien Houzelot était avocat) d'espacer un peu ses visites. +L'autre, alors, brusquement, avait disparu. Thérèse s'en était montrée +très affligée, et François, aujourd'hui, regrettait amèrement d'avoir +fait à sa morte ce chagrin-là, ce chagrin demeuré unique. + +Cela s'était passé dans les premiers temps de leur mariage. Et, +depuis.... Il avait beau regarder attentivement la suite des jours, +des heures, il ne voyait que soumission, tendresse, souci de plaire et +joie d'aimer, dans les moindres actes de la vie de Thérèse. La maison +s'était de bonne heure égayée de la présence de l'enfant; et dans son +hôtel de Paris, où il rentrait fatigué de mille affaires, dans leur +villa de Provence, sur la plus belle plage du département du Var, à +Cavalaire, où ils passaient chaque année un mois d'été et deux mois +d'hiver, leur vie avait été un véritable enchantement.... + +François Mitry était banquier, mais ce banquier était, avant tout, un +amoureux et un artiste. L'or n'était pour lui qu'un instrument. Il +jouait de sang-froid avec les affaires les plus compliquées et les plus +graves, les considérant comme le moyen, ennuyeux parfois, mais certain, +de se procurer les plus délicates jouissances de la vie. Les chèques, +pour lui, c'était des voyages, de beaux ciels, de beaux tableaux, +des sites émouvants, des fleurs surtout, des fleurs en toute saison, +et jamais Thérèse n'avait oublié d'en orner à profusion leur table, +étincelante d'un joli luxe choisi. + +Fini, tout cela, maintenant. Mais quoi! il était un homme et il le +ferait bien voir. La vie est dure pour tous, la destinée est rude aux +hommes plus qu'elle ne l'avait été à lui-même. Ce bonheur de neuf ans, +c'était autant de pris sur l'ennemi inconnu qui s'acharne à faire le +tourment des êtres, et qui avait permis cependant que sa première +jeunesse fût comme un beau rêve. Sa fille lui restait, sa Nora, la +fleur vivante du passé, tout son avenir; il allait travailler pour +elle, vaillamment, pour elle seule. + +.... Et puis, qu'elle fût morte, la bien-aimée, Thérèse, sa chère femme +adorée,--au fond il ne le croyait pas encore.... Est-ce qu'on meurt? + + + + +IV + + +--Voici Nora, monsieur. + +Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit sa fille sur sa large +poitrine, et la pressa contre lui d'un mouvement lent, inexprimablement +tendre et fort, comme pour la faire entrer tout entière dans son cœur +ouvert. + +S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication: d'elle, de +Thérèse, il restait Nora. + +--Ma fille! mon enfant! oh! ma fille! + +Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout entière, sa femme, avec +ce geste et avec ce cri; et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre +et de néant, il se sentait rattaché fortement à la terre parce qu'il +tenait cette frêle enfant. + +--Nora! Nora! ma chère petite! + +Oh! la sourde volupté paternelle qui, des talons, lui remontait au +cœur et à la tête comme si, du fond de la terre où sont les morts, où +plongent nos racines, une électricité lui venait, fortifiante, des +sources mêmes de la vie! + +Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière son dos, inclinait +la tête sur la poitrine de son papa; elle tenait son cou large à deux +bras, et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément, contre son +cœur. + +Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute seule, la veille; elle +le répéta: + +--Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi! + +Pour répondre à cet appel, à ce désir de protection, il posa un bras +sur la tête de l'enfant, l'enveloppa de sa grande force aimante. + +Alors, elle souffla, dans la barbe, près de son oreille: + +--Où est maman, dis? + +Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait; il posa l'enfant +sur ses genoux. + +--Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras pas peur?... tu promets?... + +Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole... Et cependant il ne +voulait pas que la morte partît sans avoir été embrassée par sa fille, +ni que la petite chérie perdît à jamais sa mère sans l'avoir embrassée +encore. + +--Ta mère, ma chérie... + +Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie, roula en lui, le secoua, +rauque. + +Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point de paroles à dire; que +ce sanglot était pour l'enfant une préparation suffisante au tragique +spectacle; que la mort ne s'explique à personne, pas plus aux grands +qu'aux tout petits;--et puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte, +qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image ineffaçable, mieux valait la +mettre tout de suite en présence de celle qu'il pleurait... + +--Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la verras plus... plus +jamais... mais je te reste, moi, je te reste... + +Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant d'un geste consolant, +tendre infiniment, plus fort que toute la mort... + + + + +V + + +Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à foison... Par la +fenêtre ouverte, la branche d'un mimosa entre, offrant aussi des +fleurs... La lumière est blanche et bleue... La grande ligne de la mer +coupe, en plein milieu, le haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur +le lit frémissent un peu à la brise qui vient du large, où passent des +voiles... L'égal gémissement, plein de caresse, de la mer sur le sable +de la plage, semble le battement d'un cœur infini... Près du lit, une +flamme brûle, jaune, perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu +et blanc... Sous les draps, le corps de la morte se dessine en lignes +rigides; les mains sont croisées sur la poitrine, parmi les fleurs. +Les yeux sont clos; les paupières blanches, toutes blanches, dardent +leurs cils noirs; la face est belle, d'un blanc mat, irréel, sous les +bandeaux d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil? Et que +dire, dans l'atmosphère vague où les paroles, en frappant l'air, +perdent tout sens pour les oreilles humaines? + +Nora, au bras de son père, regarde cela de tous ses grands yeux, plus +ouverts que jamais... + +Elle _ne sait pas_, l'enfant, mais lui, l'homme, ne sait pas non plus. + +--Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la dernière fois. + +Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde et ne la reconnaît +pas. + +Cependant, c'est bien elle... mais elle est trop blanche... et puis... +elle dort sans respirer! + +De cette figure de mère à cette enfant, rien ne s'élance plus. Nora +le sent. Sa mère n'est donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises +avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de l'enfant s'arrête, +consterné. Nora regarde, insensible et comme pétrifiée. Elle se voit +descendre vers la figure blanche qui est celle de sa mère, et où +cependant tout lui est étranger! Voici qu'elle en est tout près, et +elle appuie, sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette glace +dure, mais sèche, ce froid de la vie morte, immobile, sans réponse! + +--Maman! + +... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle retourne à son père, +plonge sa tête dans la chaleur du cou, entre la barbe et les cheveux, +prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les yeux fermés, elle boit, +inconsciemment, mais violemment, la vie retrouvée. + +--Allons, c'est assez, nous nous en allons, Nora. Il faut prier le bon +Dieu pour elle... Nous ne la verrons plus, plus jamais. + +Il descend le large escalier de marbre, portant entre ses bras l'enfant +qui pleure, et, au seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses, +en face de la mer que la grille du parc raye joyeusement de lignes +bleuâtres où s'enchevêtrent les rosiers et les chèvrefeuilles,--il +lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant: + +--Va jouer avec tes grands chiens qui sont si bons pour toi. Tiens, +voici Junon et voilà ton vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle +Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc aujourd'hui. + +Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui pleure, saisit à deux mains +la queue de Jupiter. Jupiter se retourne et, d'un grand coup de langue, +baise en plein visage l'enfant qui tombe assise. Elle éclate de rire, +et ses larmes, qui luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche +gaie, ouverte et toute rose. + + + + +VI + + +Elle avait demandé à être ensevelie dans le cimetière du Lavandou. Elle +avait dit: «Là, je ne serai pas trop loin de vous, et même je serai +tout près. Je ne veux plus de Paris. C'est ici surtout que j'ai été +heureuse.» + +Et les choses furent faites comme elle l'avait demandé. + +François Mitry était vraiment stoïque. Ce qu'il y a de naturel et de +fatal dans la mort, de plus puissant et de plus haut que la volonté +humaine, il se sentait de taille à l'accepter, à le porter debout. +Cette puissante résignation à ce qui est inévitable, de par la loi des +choses, c'était toute sa religion à lui. + +Il veilla aux moindres détails. Il déposa lui-même sa morte aimée dans +le cercueil, l'y arrangea doucement, fit rouvrir la terrible boîte, +qu'on avait commencé de fermer, pour y placer, par un enfantillage +pieux, un petit portrait de Nora fixé dans un médaillon,--et il +souffrit avec une énergie fière tous les adieux successifs des jours +d'enterrement. + +Quand une exaltation de douleur montait en lui, trop forte, il courait +à Nora, l'enlevait dans ses bras, la regardait bien, cherchait et +retrouvait en elle la ressemblance, indécise encore, avec la mère, +l'embrassait répétant: «Je reste, moi, je reste!» puis: «Tout pour toi, +pour toi, pour toi!» + +Et il retournait à ses tristes occupations, raffermi. + +Une fois, comme il serrait la pauvre mignonne d'une étreinte mal +mesurée, en lui répétant: «Un papa, dis, ma chérie, c'est bon, n'est-ce +pas?» elle répondit, avec un petit cri de douleur: «Oh! ça fait mal!» +Alors, il se calma: «Je serai bien sage, lui répondit-il, pour toi, +pour toi, toujours!» et il lui fit sur les yeux un tout petit baiser, +léger, léger,--«comme un baiser de maman, quand elle disait qu'elle +n'avait plus la force», expliqua Nora. + +Lorsque la morte fut sous la terre, et le tombeau commandé,--François +Mitry quitta, avec Nora, Cavalaire pour quelques jours. Puis, il revint +en hâte et trouva une douceur étrange à faire de la chambre de sa femme +une sorte de sanctuaire du souvenir. + +Il y disposa toutes choses comme si elle allait rentrer tout à +l'heure. Les objets familiers, les bibelots, furent mis à leur place +habituelle. L'antique table à ouvrage, qui venait de la grand'mère de +Thérèse, fut ouverte, avec ses soies, ses broderies commencées, près +de la causeuse. Sur la petite table, le livre que lisait Thérèse huit +jours avant de tomber malade, fut posé avec son signet marquant la page +inachevée. Toutes les armoires visitées, le linge et les robes y furent +laissés dans un ordre vivant. + +Les bijoux seulement, brillant sur les écrins ouverts, furent placés +dans une vitrine à côté des bibelots précieux. Et à mesure qu'il les y +déposait, il les examinait longtemps un par un, se rappelant à quelle +occasion il avait offert celui-ci, par quel caprice d'enfant elle avait +exigé celui-là, ce diamant noir, par exemple,--un joyau rare, monté en +tête d'épingle, au bout de sa rigide et grêle tige d'or. Oh! celui-là, +quels souvenirs premiers il lui rappelait! + +... Le soir même de leur mariage, comme il contemplait longuement les +yeux si noirs et si limpides de sa Thérèse, lumineux et sombres dans la +blancheur veloutée de la peau, il l'avait appelée, elle: «mon diamant +noir»... + +Il le mit donc, ce joyau, en avant de tous les autres, au bord de +l'étagère, scintillant et obscur sur le velours blanc de l'écrin... +Et il ne put s'empêcher de se dire que cette pierre précieuse était +comme un symbole indestructible de ce qu'il avait perdu en Thérèse. La +tendresse de la chère morte, n'avait-elle pas cette solidité, cet éclat +limpide, teinté à jamais d'une ombre de deuil, de regret, de mort? + +Enfin, sur le lit parfumé, sur les oreillers frangés de dentelle, tout +préparés comme si elle allait tout à l'heure y plonger encore sa forme +adorée, il déposa un des bouquets qui avaient veillé près d'elle, et il +pensa que, chaque matin, il renouvellerait les fleurs dans les vases et +dans les coupes de cette chambre sacrée. + +Tout cet arrangement fut si méticuleux, si attentif, qu'il lui prit +plusieurs jours. Il passait des heures à méditer sur la manière dont +il devait disposer ceci ou cela, tourner le dossier de ce fauteuil ou +les branches de ce flambeau... Il avait d'abord enlevé le grand christ +d'ivoire qui, sur le fond rouge de son vieux cadre, occupait le mur +au-dessus du lit, et il l'avait remplacé par un portrait de Thérèse. +Puis il pensa que cette chambre devait enfermer uniquement les objets +qu'elle y avait connus. Il fit remettre le portrait au salon où il +l'avait pris et le christ à la place où elle l'avait toujours vu. + +Il s'étonna alors d'avoir pu songer une minute à une autre disposition +et passa un jour entier à se plaindre de sa sottise. + +De temps en temps il allait chercher Nora, la consultait gravement: + +--Est-ce que c'est joli comme ça, mignonne? + +--Oh! oui, mais je me rappelle bien: maman avait dit une fois à Catri: +Ne posez jamais ça comme ça, Catri! + +Alors, le père, heureux du renseignement, restituait aux choses leur +vraie disposition, celle qu'aimait Thérèse. + +--Mais, papa, puisqu'elle ne doit pas revenir? + +--Justement. En voyant les choses en place, Nora, nous pourrons croire +qu'elle est par là, comprends-tu?... Nous allons l'attendre.... +toujours! + +Il ne s'apercevait pas que tout cela était un peu trop fort pour l'âme +de l'enfant... Il lui faisait mal--par tendresse. + + + + +VII + + +Quand tout fut terminé, il regarda son œuvre un matin avec une +satisfaction étrange. Il soupira, puis, machinalement, ouvrit un +dernier tiroir oublié, un tiroir secret. Dans cette cachette, il trouva +un petit paquet avec ces mots d'une écriture qui n'était pas celle de +Thérèse: _A brûler en cas de mort_. Il regarda les cachets: L. H. + +Il songea machinalement: «_Lucien Houzelot_». Rien d'autre. + +--Tiens? + +Il alla, sans réflexion aucune, à la cheminée. Il alluma le feu tout +préparé, déposa le paquet sur les bûches et regarda. + +Les flammes léchèrent le pli épais, serré dans les ficelles, compact +comme un livre, et le noircirent seulement; puis la cire s'échauffa, +fondit, coula, s'enflamma, les fils éclatèrent, et les coins de +l'enveloppe, recroquevillés, s'écartèrent. Les lettres pliées que +contenait l'enveloppe en jaillirent, glissant les unes sur les autres +de divers côtés et quelques-unes tombèrent hors du foyer jusque +sur le tapis, aux pieds de François Mitry--qui restait immobile, à +regarder.... Une souple tige de bois vert qui servait de lien à un +petit fagot éclata à son tour, rompue par le feu, et, se détendant +comme un ressort, lança, éparpilla le reste des lettres en tous sens. +Deux ou trois papiers seulement restèrent pris entre les bûches, et s'y +consumèrent tout à fait, puis, de lui-même, avec un sifflement, le feu +s'éteignit. + +Alors François se baissa, ramassa toutes les lettres qui lui étaient +rendues malgré lui, les porta sur un coin de table, et sans soupçon ni +crainte d'un malheur, curieux à peine, plutôt distrait, comme obéissant +à la fatalité des petits faits enchaînés et suggestifs, agissant comme +par conclusion nécessaire à des circonstances indépendantes de lui, il +se mit à lire. + + * * * * * + +Thérèse l'avait trompé avant le mariage. L'auteur de ces lettres, dont +il reconnaissait l'écriture, Lucien Houzelot, avait été l'amant de +Thérèse, et Nora, sa Nora, n'était plus sa Nora... C'était la fille de +cet autre, Nora, oui, Nora, Nora! + + + + +VIII + + +Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, pendant une autre heure, +avec le sentiment de l'ineptie de tout cela, si profond en lui que +rien ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il fallait relire +et qu'il fallait être convaincu, puisque tout cela était écrit et +signé et affirmé cent fois, mais les affirmations qui sortaient de ces +papiers à demi noircis étaient si absurdes en regard de l'affirmation +contraire que lui donnaient les moindres objets autour de lui, les +moindres paroles, les moindres gestes de la morte, inscrits en lui, les +traits du visage de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et aussi +son propre amour pour leur fille,--qu'il continuait à être insensible, +comme un homme, frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et reste, +étant mort, dans l'attitude de la vie, sans étonnement ni douleur. Cela +était comme si cela n'était pas. + +Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se décida au mouvement, +il se leva. Et aussitôt, comme si ce mouvement physique eût déclanché +un ressort dans son esprit, il se rappela nettement le ton affectueux +avec lequel elle lui parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé +qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre Lucien!» Et dans son +cœur, la voix de la morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait +plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient plus se reproduire, +plus jamais, jamais,--cette voix, dans le silence de ce cœur d'homme, +résonna comme au temps où l'oreille pouvait en percevoir le son, toute +pareille, comme un air musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans +la mémoire d'un muet, et il entendit les mots: «Ce pauvre Lucien,» +si distinctement prononcés, qu'il ressentit, dans les profondeurs +de son être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment de +détresse,--qui est l'annonce de la jalousie. Il la ressentit comme +aux jours où il exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. Et +en même temps toute la confiance sortit de son cœur. Son involontaire +et mystérieuse résistance aux affirmations répétées des horribles +lettres tomba d'un seul coup. Les années d'amour qui protégeaient +Thérèse contre tout soupçon--furent oubliées. Son cœur à lui, qui était +enveloppé et protégé par ce souvenir comme par une armure, se trouva +nu, et le soupçon y entra comme une pointe de fer empoisonnée. + +Alors, il lui vint, du fond de la mort, un trouble qui, semble-t-il, +ne peut être donné que par la vie. Il éprouva une envie sauvage de +voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, pour l'insulter, pour +la frapper peut-être! Mais elle était derrière le grand voile, sauvée +dans l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri de lui, hors des +passions. Il arrivait trop tard. Elle était dans le lieu où toutes +les âmes ont droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des tombes. +Il n'avait plus qu'à se taire, à subir l'horreur. La morte saisissait +le vif, mais lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse +l'avait accompagnée, caressée par-delà la mort,--mais sa fureur, devant +la mort, s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... Et +il n'y avait pas à douter; tout n'était-il pas écrit, signé, répété? +ici: «je vous aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre chère +enfant, la chère petite», et encore: «ce pauvre diable de mari...», +et plus loin: «que voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les +explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... Oh! mon Dieu! + +Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, mit sa tête entre ses +deux poings crispés qui arrachaient des touffes de cheveux; ses dents +claquèrent; et celui qui avait été fort devant la mort se trouva +anéanti devant la trahison. + +Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. Il montait, du fond +de sa poitrine, d'horribles râles de colosse terrassé. Dans ses yeux +tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient pas, comme si elles se +fussent brûlées elles-mêmes, et tout à coup elles jaillirent comme +jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte.... + +Toute sa puissance de penser, de comprendre, de sentir, était +concentrée sur une chose unique, nouvelle, dont il souffrait +éperdument: l'horreur d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination +d'avoir fait une idole vénérée, d'une misérable femme.... + +Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, et c'était: «oh! oh!» le +monosyllabe triomphant qui exprime les angoisses inexprimables, les +terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» et pendant une heure il le +répéta jusqu'à ce que, par épuisement de ses forces physiques, il ne +le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares intervalles et sur +un ton qui allait s'affaiblissant, se perdant dans les profondeurs +innommées de sa conscience.... + + + + +IX + + +A ce moment, Nora entra, des fleurs et des verdures tenues à pleins +bras. Elle s'arrêta sur le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne +grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa et elle vit bien qu'il +pleurait. Alors, doucement, elle s'avança vers lui, bien doucement, +pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise tout ce qu'elle +avait cueilli dans le parc.... Elle le surprit en effet!.... Elle +se jeta contre lui avec le mot caressant murmuré très bas: «papa!» +Et lui, croyant s'adresser à l'un des fantômes de son cauchemar, la +repoussa, de son bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière, +sur ses petits talons, tout le chemin qu'elle venait de faire dans la +chambre.... Elle fut rejetée par une force quasi-surnaturelle.... En +reculant, elle voyait son papa, qui s'était mis debout, la regarder +d'un œil méchant, et il lui semblait que la distance, toujours +augmentée, les séparait pour toujours comme dans les mauvais rêves. +Les fleurs, les feuillages, tombaient de ses bras ouverts, de ses mains +crispées, jonchant son chemin douloureux dans cette chambre toute +pleine encore des affres de la mort; et enfin elle s'abattit contre +l'angle de la porte, et resta là sur le parquet, évanouie, le sang +coulant de sa pauvre tête, dans ses longs cheveux noirs; et ses yeux +s'étaient fermés, et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait: «maman!» + +Le colosse, debout, contemplait, avec un œil plein de folie, ce +spectacle sans nom.... Jupiter s'était couché près de la petite et +léchait son doux visage... + +François Mitry frissonna de la tête aux pieds, ramassa l'enfant +évanouie, et avec toutes sortes de précautions tendres et de caresses +de pitié, la porta dans son petit lit,--mais ce retour à la tendresse +était inutile parce qu'elle ne le sentait pas. En revenant à la vie, +hors de la présence de son père, elle ne se rappela de lui, et pour +jamais, que ce coup, mortel à son âme, avec lequel, au lendemain de +la mort de sa mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle pût en +comprendre la raison. + + + + +X + + +Il avait appelé l'Allemande. + +--Faites chercher le médecin. + +Et dès que Mlle Marthe fut installée au chevet de l'enfant, il +sortit, impatient de retrouver son martyre, d'examiner sa plaie, d'en +sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans la solitude. Il s'en +alla errer dans les bois et les rochers des alentours. + +Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte comme si elle eût été +vivante, et même d'un amour plus impérieux, irrité par l'absence. +Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait, exaspéré par +la rage de ne pouvoir en faire subir le contre-coup à la disparue. +Il lui en voulait maintenant d'être morte, de lui avoir échappé! Cet +étrange sentiment lui donnait la peur de devenir fou, mais il ne +pouvait s'en défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui ôtait cet +horrible plaisir, et il croyait la voir avec un visage tout changé, +avec ce visage que les hypocrites portent sous leur masque et qui +sourit en silence d'un air de raillerie et de joie triomphantes. Il +la voyait ainsi, dévoilée dans la mort, malignement heureuse d'avoir +su tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de son atteinte, au +fond du tombeau. Cauchemar sans nom, lutte vaine et terrifiante avec +un spectre immobile qui se défend par l'inertie et le silence, par la +toute-puissance de l'insaisissable et de la mort! + +Il se mit à évoquer tous les souvenirs de leur belle jeunesse, mais +il eut beau faire, il n'en reconnut pas deux qui lui permissent le +soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers temps de leur +mariage, au goût qu'elle montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut +avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je t'assure, lui disait-elle, +qu'il ne faut pas; c'est pour moi un petit camarade d'enfance. Je +l'aime beaucoup, beaucoup.» + +... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer ce mot «_je l'aime_,» +le déguiser en le faisant suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait +comme par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry s'exaltait +toujours. Et toujours la voix morte revivait dans le vaste silence de +son cœur vide, avec des intonations particulières et des nuances qui le +faisaient tressaillir... Comment la voix de Thérèse lui survivait-elle +ainsi? Cette voix, il l'avait gardée en son cœur bien plus que la forme +de la morte. Souvent il ne revoyait le visage qu'imprécis, comme +éloigné, fondu déjà dans le vague éternel,--tandis que la voix restait +jeune, juste, fixée au contraire pour l'éternité et par elle. + +--Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je la tuerais!... mais +avant, avant, j'interrogerais, j'entendrais, je verrais, je saurais +tout, tout! + +L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait. Un chien tirant sur +des entrailles de bête dont la peau résiste, s'agite avec des reculs +de tout son corps, des saccades et des secouements de tête, pour +arracher sa proie par lambeaux. La curiosité jalouse le mordait, +l'arrachait ainsi à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était une +souffrance atroce de tout son être; le corps se crispait; les orteils +se tordaient; un poids étouffait sa poitrine; ses mains contractées +s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre. Et, par moment, fermant +ses grands poings, il donnait sur son crâne des coups retentissants +comme pour fendre sa tête, en faire sortir la bête monstrueuse qui +y était entrée et s'y installait. Tout à l'heure, il avait eu un +jaillissement de larmes. Les larmes ne venaient plus. Les yeux dilatés +s'ouvraient sur un spectacle invisible et, distinctement, voyaient +le couple coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité, ce qu'il +voulait voir, sa curiosité le créait à nouveau, le lui montrait, comme +vivant, dans un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la veille +de son mariage, ils l'avaient donc trompé, avec des mots de moquerie +comme il y en avait dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre +des corridors, derrière les massifs du jardin de Thérèse,--pendant que +lui, le fiancé, était là, à quelques pas, ignorant et naïf, attendant +qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée, l'œil bien ouvert +et bien clair, et, sur les joues, la paix de l'innocence; la pureté +dans la ligne suave des paupières abaissées; un sourire d'enfant, +oui, d'enfant ignorante de tout, au coin de ses lèvres sur lesquelles +l'autre, tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers, pourquoi +cela ne laisse-t-il aucune trace?... Elle les lui apportait invisibles +sur sa bouche, mais la sensation de ces baisers devait la suivre! +C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en mordant sa lèvre d'un +mouvement habituel, si joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait +épousée! + +Il se rappelait maintenant que ce Lucien était sans fortune, joueur du +reste, gaspilleur, viveur,--et les théories de la famille de Thérèse +sur la nécessité pour une fille riche d'épouser la fortune. Que lui +importaient, alors, des théories qui ne le gênaient en rien? Mais +maintenant des paroles lui revenaient qui expliquaient tout..... oui, +oui, Lucien était allé jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry: +«Je suis bien malheureux. J'aime une jeune fille dont je suis aimé. Les +parents s'opposent au mariage et les conditions sont telles de part et +d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.» Alors, lui, François, +avait répondu qu'une jeune fille qui se laisse marier contre son gré +n'est pas digne d'être regrettée. + +Et cette jeune fille, voilà que c'était sa Thérèse, à présent! ah! +l'horreur, l'horreur! quelle horreur! + +Et tout de suite après ce dialogue, peut-être, il était allé, +ce Lucien, «ce pauvre Lucien» qu'elle plaignait tant de sa voix +chantante,--la saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui +mon enfant, et prends-lui tout; nous nous retrouverons toujours, +toujours!...» Mais ils avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait +pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure, mais, à peine marié, +il avait eu comme un pressentiment, il avait éloigné cet homme..... +Le fiancé, oui, on l'avait trompé,--mais le mari, non pas! c'était +toujours ça.... oh! les infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse! + +Ah! s'il y avait un moyen de douter!..... mais il n'y en a pas, +non, pas l'ombre! rien, rien où se reprendre, et cela est vrai!.. +Et Nora... croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si pur est +lui-même un mensonge, un mensonge vivant. J'ai cru y entrevoir +parfois--imbécile!--mes propres traits; et il est fait, composé, pétri, +avec la chair et le sang de l'autre, avec les baisers de l'autre sur +les lèvres de Thérèse!... Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir? +j'ai pu aimer comme ma chair la chair d'un autre, la presser contre +mon cœur comme une part du mien, et c'était le cœur d'un autre! on +ne reconnaît pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle pour moi? +moins qu'une étrangère! une bête d'une autre race qui doit sa vie à +la volonté définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant, mon +existence, ma fortune seront à elle!... + +Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où est-il celui-là? ah! oui, en +Amérique depuis huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot m'a +volé ma fiancée, il me volera désormais, tous les jours, ma fortune +pour sa fille, l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant le +train du monde; on ne prendrait pas dix sous dans la poche de son +voisin,--mais on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le bon +jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille pour l'enfant de +l'autre,--mais il reste, cet autre, l'amant, aux yeux du monde, un +honnête homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au bagne, non, +il reste impuni... on le reçoit; les femmes lui sourient encore,--et +le mari trime, bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs! +voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!... Et toi, l'homme de loi, +avocat ou magistrat, tu condamnes, après cela, un voleur pauvre, un +affamé qui a eu le courage de voler à ses risques et périls, en pleine +rue!... Mais ils la feront sauter, les révoltés, cette société de +honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et qu'est-ce que ça peut me +faire à moi, maintenant, puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant, +plus d'enfant! + +François Mitry se laissa tomber à la renverse sur les cailloux de la +colline, sur les racines nues des grands pins ou des chênes-lièges, et, +tout à coup, dans son imagination allumée, il vit Thérèse et Lucien... +enlacés.... + +--Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce? Chez qui, où avaient-ils +leurs rendez-vous?... + +Et sa pensée s'acheva ainsi: + +--Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant que j'ai crue mienne? + +En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait s'en rendre compte. +L'horrible vision ne lui présentait qu'une atmosphère lumineuse, +phosphorescente, au milieu de laquelle les amants, couchés, se +cherchaient des lèvres.... + +Alors François se tordit sur la terre rude, sur les cailloux, et son +grand corps puissant, secoué de rage et tout sursautant, se mit à +rouler la pente de la colline, comme une chose morte ou comme une +bête blessée. Çà et là il s'arrêtait, retenu par un tronc d'arbre, +par une racine saillante; un sursaut nouveau le rejetait de côté, +car il voulait aider cette descente, éprouver longtemps la sensation +folle de s'en aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être, où il +retrouverait ceux qu'il cherchait pour les châtier... sinon ce serait +la paix, le repos, l'oubli définitif. + +Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui avait fait du bien. Tout +meurtri, déchiré, piqué de ronces sur tout son corps, il était ramené +par la douleur physique au monde réel; il était forcé de donner malgré +lui une part d'attention, même inconsciente, à ses blessures; il avait +moins de force pour se créer des chimères. Il se releva un peu calmé. + +--On le dit toujours, je n'y voulais pas croire, que toutes les femmes +trompent. En bien cherchant, on trouvera toujours le mensonge, la +duplicité de la plus pure. Vous voyez cette vierge? (il se mit à rire) +_Guarda e passa!_ + +Il riait méchamment. + +--Je vais leur en donner de l'amour, moi, à présent! Elles peuvent +être tranquilles.... Ah! elles s'amusent? On s'amusera aussi, à +l'occasion!... saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever, de ces +bêtes malfaisantes! Ça sera du propre, la fille à Lucien!... En voilà +une qui saura vite où le diable a fait son feu! + +Mais il l'aimait encore, par une douce et vieille habitude... Ses yeux +se voilèrent. + +--Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre enfant!... + +Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!» + +Et il rugit en lui-même: + +--Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est plus moi! Va trouver +l'autre!... oh! oh! poursuivit-il parlant tout haut, oh! Thérèse! ma +Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte! tu pouvais donc +mourir davantage! je ne t'avais pas perdue par la mort, je le vois +bien à présent!... C'est à présent que je te perds! oh! ma Thérèse! ma +Thérèse! Oh! Dieu! que tu me fais souffrir, morte! + +Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le portrait de Thérèse. +Il le regarda longuement sans plus penser ni à Lucien, ni à rien +d'autre qu'à elle, et tout à coup, lentement,--l'esprit vidé de tout +ce qui n'était pas la bonne, la douce, la fidèle Thérèse,--il baisa le +portrait en fermant les yeux. + +--C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible. + +--Et pourtant cela est! reprit-il après un silence. + +Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il s'abattit de tout son +long, sans un cri, frappé de congestion cérébrale. + + + + +XI + + +Le médecin avait été appelé de Cogolin, en toute hâte, pour Nora. Il +n'arrivait pas. + +Dans la chambre de Nora, Mlle Marthe, assise, travaillait. Jupiter +était couché sur le tapis, auprès du petit lit où Nora, très pâle, une +compresse posée en couronne sur ses grands cheveux, rêvait, attentive à +sa pensée embrouillée. + +L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait d'un œil fixe, +démesurément agrandi, dont la paupière ne battait pas. Elle regardait, +par la fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine où la mer +semble finir et recommence invisible. Elle entendait, à travers son +rêve, le bourdonnement doux et rythmique de la mer, la respiration des +vagues terribles, qui avait moins d'importance pour elle que les grands +soupirs du terre-neuve. + +La pauvre petite était là, étonnée, vaincue, devant l'incompréhensible: +«Papa m'a repoussée de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu avec cet +air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que va-t-il m'arriver maintenant? +est-ce que je suis une petite fille qu'on n'aime plus?» + +Quand elle se fut bien répété ces questions, elle cessa de les +entendre en elle-même, mais elle demeura dans l'état d'étonnement et +d'incertitude que ces questions représentent; et, vaguement, ce qu'il y +a de tragique dans les histoires du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet, +hantait sa mémoire et son cœur. + +Pourtant elle ne disait rien. Sans doute, avec ce sentiment de la +justice si profond au cœur des petits, elle condamnait son papa et ne +voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait en elle, c'était +dans le mystère de son inconscience enfantine. Sous son farouche +silence, il y avait surtout la rage et la fierté du faible injustement +frappé. En s'éveillant de l'évanouissement qui avait suivi la chute, +elle n'avait pas pleuré. + +--Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice. + +--Oui. + +--Où cela? + +--Ici. + +Et elle portait sur la blessure sa petite main. + +--Comment cela est-il arrivé? + +L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient pincées. + +--Eh bien? + +--J'ai mal, dit Nora. + +Mlle Marthe avait pansé l'enfant. + +Puis elle avait voulu reprendre la conversation. Mais Catri était +survenue. + +--Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle Nora! Elle est tombée, +la pauvre petite!... il ne faut pas la faire causer pour l'instant, +mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose et, si c'est possible, +qu'elle dorme. + +Mlle Marthe, qui était bonne, et qui était avisée, pensa qu'en effet +Nora devait demeurer bien tranquille et que la vérité sur l'aventure +serait connue nécessairement. Il n'y avait pas à s'inquiéter là-dessus +et sa patience allemande l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie. + +Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien blanc, rêve toujours. Ses +paupières ne battent pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde +loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne de l'horizon... «Oh! +maman!» Elle voudrait tant la revoir, sa mère, mais elle est morte, +partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que c'est, sinon qu'elle est +abandonnée, elle, Nora. Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais +sa mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé sa mère morte, +tandis que lui, son père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux noirs, +grands ouverts, de la pâle petite fille, des larmes roulent en silence. +C'est en silence qu'elle pleure, afin que Mlle Marthe n'entende +pas... Elle est vilaine, Mlle Marthe! L'institutrice, perdue dans +sa pensée, est loin de Nora en ce moment. Elle n'entend pas le +léger bruit que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin de +Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son effort même pour n'être pas +entendue. Mais Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer.... «On +pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera pas, Jupiter... La petite +maîtresse pleure. Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne s'oublie +pas!--Alors, il se soulève, et très lentement il remue sa queue pour +dire: «Je suis là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses pattes de +devant, le plus doucement qu'il peut, sur l'oreiller où il pose enfin +sa lourde tête, un peu de côté, avec un air humain, toujours sans rien +dire. + +--A bas, Jupiter! s'écrie Mlle Marthe d'un ton sévère, presque +indigné, lorsqu'elle aperçoit ce spectacle. + +Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là, près de ce qu'on aime! + +--A bas, Jupiter! + +Nora s'assied sur son lit: + +--Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non, je le veux! + +Elle étend vers la tête énorme sa petite main, si petite! Et, sous +cette main, l'énorme tête ferme les yeux avec un air de ravissement. + +--Il faut renvoyer le chien, mademoiselle Nora. Sa place n'est pas dans +votre chambre, surtout quand vous êtes malade. + +Mlle Marthe est une personne pleine d'ordre et de méthode. Tous les +bons principes d'éducation sont formulés, classés, étiquetés, dans sa +chaste cervelle. + +Elle prononce: + +--Les chiens doivent vivre au chenil. + +Et elle ajoute: + +--Dehors, Jupiter! + +--Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante, toute armée pour la +résistance. + +Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été maltraitée. Un besoin +de riposte, de colère, de vengeance, gronde dans son petit cœur. + +--Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle, surtout dans l'état +où vous êtes, mais il faut pourtant m'obéir, insiste Mlle Marthe. Je +vais appeler Antoine qui prendra le chien. + +--Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora, l'air farouche. + +--Comme c'est dans votre intérêt, poursuit la pédante fille, je vais +faire ce que j'ai dit. + +Elle sonne le valet de chambre. + +Antoine arrive. + +--Faites sortir Jupiter, commande Mlle Marthe avec beaucoup de +dignité. + +--Ici, Jupiter! réplique la voix menue de Nora. + +Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant très bien ce qui le +menace, il fait semblant de ne pas s'en douter; il avance au contraire +sa tête sur l'oreiller, seulement un peu, par glissement insensible, +comme s'il ne le faisait pas exprès. + +--Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe Antoine, gêné. + +--Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine; c'est moi qui suis +chargée de l'éducation de mademoiselle, n'est-ce pas? + +Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter. Alors la puissante +tête de l'animal se retourne très doucement; les babines se +retroussent. On aperçoit distinctement les volontés de Jupiter. Elles +sont pointues et solides. + +--J'en demande pardon à mademoiselle, réplique Antoine plein d'un +grand respect pour le chien, mais mademoiselle fera sortir cette +bête elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est chargée de faire +l'éducation de mademoiselle, je ne suis pas chargé, moi, de faire +l'éducation des chiens. + +D'un mouvement brusque de sa forte queue, Jupiter répète ces deux mots +éloquents: «Sortir? jamais!»--Le valet s'en va et Mlle Marthe, qui +est bonne: + +--C'est bien, mademoiselle, on vous laissera votre chien... pour +aujourd'hui. + +Elle reprend sa broderie et le cours de ses pensées. + +Nora est un peu consolée. + +Elle vient en un seul jour d'apprendre que l'injustice existe et la +lâcheté aussi, et combien la force est respectée. Voilà son éducation +nouvelle bien commencée! Sans le chien, comment saurait-elle qu'une +chose existe aussi, qui console de tout: la force, mise au service de +l'amour fidèle et de la bonté. + +Elle ne pourrait,--à huit ans,--rien se dire de tout cela, mais les +faits agissent profondément sur les âmes sans être définis, et, si +Jupiter n'était pas là, Nora serait désespérée, perdue pour toujours! + + + + +XII + + +Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense grève déserte, la +mer violacée est presque immobile, comme lasse de l'inutilité de ses +efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se lamente cependant +encore, tout bas, résignée pour l'heure, mais toujours triste d'être +éternellement seule. Les collines du fond de la baie, la regardent +avec mélancolie; les plus lointaines semblent se hausser pour voir +par-dessus les plus proches. Les bois de chênes et de pins sont drapés +dans les vastes ombres du soir comme dans un deuil profond, où çà et là +éclate encore une larme d'or, adieu du soleil qui, là-bas, expire. + +Au milieu de ce paysage presque sinistre, la grande villa, entourée de +son parc fermé de grilles, semble un château de légende. Nora ne se +figure pas autrement les palais d'enchanteurs, dont parlent les contes +de ses livres favoris. + +Le médecin est accouru; il a apporté des remèdes, il ordonne avant tout +une potion calmante. + +--Comment cela est-il arrivé? + +--Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir rien dire de plus. + +Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais menti. Elle se +contente de répéter: «Je suis tombée... contre la porte!» + +Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en plus, la résolution de +cacher la chose affreuse, la colère inexplicable et la brutalité de +son papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne veut pas qu'on devine. +Et qu'elle ait cette volonté tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et +puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue pas. L'offense qu'elle ne +peut ni venger, ni oublier, la livre déjà tout entière aux exaltations +solitaires de l'orgueil. + +--Ce n'est rien de grave, dit le docteur. + +Mais il ne voit que la blessure qu'un angle de porte a faite sur la +petite tête protégée par les grands cheveux;--il ne peut pas voir dans +ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera toujours. + +Le médecin va se retirer. + +--Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, il n'est donc pas là? C'est +lui peut-être qui pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez rien +me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il vous a appelée pour soigner +l'enfant. + +Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de «Monsieur». On s'inquiète. + +Les domestiques s'interrogent. Antoine va sonner la cloche du repas, +et c'est comme un tocsin, dans la tranquillité du crépuscule, dans le +silence des collines, noires de chênes-lièges. Le jardinier a l'idée de +tirer des coups de fusil. De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et +ces cris, ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle et monotone +plainte de la mer. Par la croisée ouverte, Nora, de son lit, au moment +où elle allait peut-être s'endormir, entend tout cela. La lampe n'est +pas allumée encore. Une grande tristesse entre par cette fenêtre avec +ces tons sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées de lueurs +rouges, avec ces longs cris d'appel, ces coups de fusil, ces sons de +cloche qui se répètent,--toujours, toujours accompagnés en sourdine par +le gémissement des vagues. + +--Voilà qui est bien drôle! dit le médecin à demi-voix. + +Il est descendu sur le perron où les domestiques l'entourent. + +Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés enfin. Il semble +qu'une voix lointaine ait répondu dans l'écho de la montagne. + +Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, ouvre sur la nuit croissante +son œil toujours plus dilaté, aux paupières fixes; Mlle Marthe l'a +quittée un moment, affolée tout à coup,--mais Jupiter est toujours là, +debout maintenant sur ses quatre pieds, devant le petit lit. + +Tout le monde écoute et attend. + +--Oui! oui! on a répondu! + +Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix répond... oh! lamentable. +C'est Junon qui, dans la montagne, a retrouvé son maître évanoui, et +son huhulement emplit l'écho des vallons et de la grève. Elle hurle au +perdu, elle aboie à la mort... + +Nora se soulève dans son lit. Oh! cette voix!... Elle sait qu'on fait +taire les chiens qui hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa +petite imagination travaille et s'épouvante... Et comme si, à la +plainte lassée et vague de la mer, la montagne voulait répondre par une +lamentation précise, le hurlement de la bête devient distinct, prolongé +et continu... + +Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il pose sur l'appui ses +deux pattes de devant. Il a bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait +la rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son devoir. Sa queue +pend à terre, immobile, toute triste. Sa tête monstrueuse se détache en +sombre sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui réfléchit le ciel. + +Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être longtemps dominé, Jupiter +n'y tient plus, il lève lentement la tête, tend vers l'espace sa gueule +ouverte, et répond au hurlement de Junon par un appel de détresse, +infini... + +Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa chemise longue, court +à Jupiter et prend entre ses bras la grosse tête. A peine touché, le +chien s'apaise. Son hurlement devient une plainte douce, brusquement +expirante. Il retombe sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée, +s'assied sur le tapis, le chien se couche près d'elle, toujours +gémissant d'un ton radouci, et l'enfant se blottit contre la bête +qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros corps velu, pose sa +tête sur le cou puissant qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu, +accablée par la fatigue de tant d'émotions, dans la rumeur sinistre de +la maison inquiète et de la mer nocturne,--elle s'endort, parce qu'elle +se sent protégée. + + + + +XIII + + +Pendant huit jours, François Mitry fut entre la vie et la mort. + +Puis on craignit pour sa raison. Le délire le reprenait à tout instant. +Quelques mots, qui demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant +sur ses lèvres et, même guéri, plus tard, il devait lui arriver de les +répéter encore entre ses dents... Il disait: «Les chiens courants... +méfiez-vous des chiens courants... les chiens courants l'ont prise!...» + +Junon, installée dans la chambre de son maître, n'en bougea pas plus +que Jupiter de la chambre de Nora. + +On insista auprès des deux chiens pour les décider à rentrer au chenil; +ils refusèrent. + +Nora ne demanda pas une seule fois des nouvelles de son père. L'horreur +du traitement qu'elle avait subi la laissait consternée; elle demeura +repliée sur elle-même, farouche; quelque chose avait été tué en elle, +du coup. Si son père était revenu tout de suite, tendre, repentant, +caressant comme Jupiter, peut-être eût-il ressuscité ce je ne sais +quoi d'heureux qui se mourait, qui était mort en elle; mais la maladie +rejeta François Mitry dans l'inconscience, l'éloigna de sa fille. +Des pires violences de la colère, de la jalousie, de la passion, il +tombait à l'indifférence égoïste du malade. Son grand corps appelait +la guérison et le repos. Tout le bon de lui-même sombra dans cette +tourmente morale, suivie de ce chaos de sensations morbides. Quand il +revint à lui, la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé aussi +la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement, avait séparé le père de +la fille. Lui, il n'aimait plus rien que l'ombre détestée de Thérèse. +Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter. + + + + +XIV + + +Quant à Mlle Marthe, elle pressentait le drame. Sur les indices +qu'elle avait; sur la coïncidence de la chute de Nora et de la maladie +de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle devinait tout, et s'en +alla à la découverte. Elle visita la chambre funèbre, la chambre de +Thérèse, où était tombée Nora. La place où la pauvre petite tête avait +heurté la porte était marquée d'une tache sanglante. Mlle Marthe +n'eut aucune peine à voir que le feu avait été allumé, puis éteint et, +sur les bûches, elle trouva un fragment de lettre qui en disait assez +long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur savait tout. Il doutait +maintenant que Nora fût sa fille! + +--Ah! la pauvre petite! songea la bonne Marthe, et elle ajouta: le +pauvre homme! + +Elle songea encore: Maintenant il détestera sa fille et le souvenir de +sa femme.... C'est un homme jeune encore... Je suis dans la place... +Il faut s'y maintenir--et qui sait? Dieu est si bon, il m'aidera sans +doute... On pourrait faire venir ici mon frère, le professeur. + +Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La maison était confortable, +le parc admirable, les bois d'alentour et la vigne très productifs. + +--Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. Cela fait quinze ans de +différence. J'en ai moi vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout +cela va très bien... Toutes ces circonstances si pénibles sont, il en +faut convenir, des plus heureuses pour moi! + +Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, mais avec un sourire. + +--Voulez-vous boire encore un peu, monsieur? + +--Merci, mademoiselle, cela va mieux. + +--Je vais voir Nora, monsieur. + +--Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire. + +--Et que dois-je dire à mademoiselle, de la part de monsieur? + +--Rien, mademoiselle, merci. + +--Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va tout à fait bien, +maintenant. Elle a eu si peur... le soir où l'on a rapporté monsieur... + +C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième personne, en +servante; cela dissimulait mieux ses intentions, d'ailleurs bien +naturelles, n'est-ce pas?... Qu'on se mette à sa place. + +--Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette pauvre enfant, disait +François Mitry... + +Et il soupirait: + +--Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été longtemps malade? + +--De sa chute, oh non, mais de la peur, à cause de monsieur. Et puis +les chiens hurlaient, la cloche sonnait... il y avait de grands cris. +Elle a été impressionnée affreusement, et au lendemain même de la mort +de madame... ah! tout cela est bien triste! + +--Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai besoin d'un peu de repos. + +Mlle Marthe arrangeait les oreillers, allumait la veilleuse, rendait +sa présence douce. + +--Catherine est auprès de mademoiselle Nora, monsieur; je peux rester +auprès de vous, sans parler. + +--C'est bien, c'est bien, merci... + +Et de sa voix sourde qui sonnait encore le délire lointain: + +--Ah! les chiens courants! les chiens courants! les voilà qui +passent... C'est eux qui l'ont prise! + +Et dans l'ombre, Mlle Marthe,--tristement impressionnée, elle +aussi,--sourit à son avenir. + + + + +XV + + +François Mitry aurait dû peut-être demander à la fièvre des affaires +la guérison de sa fièvre de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire, +il conçut l'idée de renoncer à la vie active, de s'enfermer dans sa +villa de Cavalaire, de mourir à tout ce qui est la vie commune. Pour +qui travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et pour Nora. Alors, +maintenant, à quoi bon? Pour lui-même, certes, il était bien assez +riche! Et il ne se souciait guère de gagner une dot princière à la +fille de l'autre... Il rumina longtemps toutes ces choses, durant sa +convalescence, et quand il fut sur pied, sa résolution était arrêtée, +ferme. + +Pas une seule fois il ne s'était fait amener Nora dans sa chambre. +Elle n'avait rien demandé de son papa, se contentant des nouvelles +qu'échangeaient entre eux les domestiques et de ce que lui disait +Mlle Marthe. La fierté en elle s'était éveillée entière, incapable +de fléchissement, devant le miracle d'injustice dont elle avait été +victime. + +On lui avait fait vaguement comprendre la mort ou le départ de sa mère +comme un événement auquel personne ne pouvait rien changer. Préparée +par la fatalité de la mort, elle accepta l'abandon du père comme une +seconde chose fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait pour +l'instant les deux malheurs comme une catastrophe unique. Seulement +elle avait déjà oublié son père, à force de penser à sa maman. + +Durant de longues heures, assise sur le tapis de sa chambre, à côté de +Jupiter qui, le menton sur ses pattes, la suivait de son œil mobile, +sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue un instant,--elle +rêvait à sa maman. Ses paupières, à force d'être ouvertes fixement sur +sa vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais; ses prunelles +noires demeuraient très dilatées, et, au-dessus de l'iris brun, le +blanc de l'œil apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage prenait +ainsi quelque chose de tragique, qu'il devait garder. Il y avait déjà +un saisissant contraste entre la gravité, la tristesse, la réflexion de +ce regard noir, immuable, dans ce visage pâle, et la grâce enfantine, +légère, des mouvements de l'enfant. Le masque d'étonnement et d'effroi +douloureux qu'elle avait pris brusquement le jour où son père l'avait +repoussée, et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un abîme,--ce +masque d'une minute d'horreur stupéfaite avait laissé pour toujours +son empreinte sur le visage. Si petite, elle avait senti passer déjà +autour d'elle et sur elle, les éclats d'une passion d'homme, et tout +de suite elle avait eu sur son visage quelque chose de la femme. Cela +était pénible à voir, douloureux, autant qu'inattendu, mais qui donc y +songeait? + +François Mitry jugeait que le mieux pour elle était qu'il essayât de +l'oublier, car il se sentait prêt à lui être cruel. + +L'institutrice se livrait toute à ses grands projets d'avenir, et son +égoïsme ambitieux était en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et +banale qui était la sienne. + +Catri était la femme d'Antoine. Elle avait assez à faire de s'occuper +de son mari et des soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais ne +la voyait que rarement. Et que pouvait-elle? Recoller un jouet cassé, +chercher un jouet perdu... Et c'était tout. + +Les jouets ne l'intéressaient presque plus, la petite Nora. Elle avait +de trop grands chagrins. Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on +fît rien pour la distraire. Quand on a près de huit ans, songez donc! +on pense, et même beaucoup! + +A cet âge-là, en effet, un petit incident est un événement très gros, +comme un arbuste paraît un arbre et une prairie haute une forêt. Dans +les petits faits, l'esprit se perd comme les petites jambes dans +les grandes herbes. Qu'est-ce donc lorsqu'on est, comme le Petit +Poucet, dans la forêt véritable ou dans les vrais événements, en face +des choses de la vie qui déconcertent les grandes personnes, et qui +s'appellent la douleur, l'amour, la mort? + +Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en présence de ces mots +redoutables. Sa pensée s'étonne, s'effare, revient sur elle-même +pour repartir encore à la découverte. Elle se heurte à tous ces murs +d'airain derrière lesquels il y a le Mystère, elle s'y meurtrit, et +retombe consternée de son impuissance et de sa solitude... «Oh! maman!» + +Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus de maman pour la rassurer +d'une caresse, contre tous les infinis.... Les fantômes passaient et +repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle ne pouvait plus jeter +son visage dans la tiède poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne +pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur du corsage finement +parfumé, et connu... Et le chaste buste de Mlle Marthe n'inspirait +à personne l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller du petit +lit que Nora cachait son visage et ses yeux, mais la tiédeur et la +souplesse des coussins ne vivaient pas, ne répondaient pas. + +Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers tout entier avec ses +nuits, ses jours, ses mystères, ses monstres,--de l'autre une petite +fille, mignonne et toute seule....--«Oh! maman, pourquoi es-tu morte?» + +Question profonde et légitime. Pourquoi, en effet, est-il permis aux +mères de mourir? où iront-ils, de leur pas incertain, les enfants qu'on +laisse seuls? comment aborderont-ils, eux si petits, les douleurs, les +terreurs de la vie, celles qui rendent faibles les hommes eux-mêmes? +Tous les petits abandonnés réfléchissent bien plus que les hommes, +car leur pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie encore et, +devant elle, contre elle, se dresse le même univers, aussi terrible +et plus menaçant que pour les grandes personnes. Ce drame des petites +consciences en formation aux prises avec le mal, le bien, le juste et +l'injuste, l'amour et la haine, avec les fantômes qui montent dans les +crépuscules, avec ceux qui sortent des tombes,--personne n'y songe, +quand les mères n'y songent pas. Les hommes transmettent aux enfants +des formules faites pour des hommes, mais la langue intermédiaire qui +ferait passer les petits bien doucement d'un âge à l'autre, elle n'est +pas inventée encore. Nous laissons les enfants tout seuls. + +Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison où l'institutrice +la négligeait chaque jour davantage, seule dans le parc, où Jupiter +la suivait de son pas large qu'il raccourcissait de son mieux pour +demeurer dans les petits pas de l'enfant. Ah! oui, sans Jupiter, il n'y +aurait eu que terreur dans le monde pour Nora,--mais la présence de +l'amour, même sous la forme d'une bête, suffit à faire contrepoids à +toutes les menaces de la nature et de la vie. + +Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la mer, quand le portail +ouvert lui permettait de s'échapper. Elle marchait regardant le sable, +y cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles, lançant parfois à +la vague un morceau d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec +des bonds de joie et d'orgueil. + +Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique un peu par +l'étendue, surtout aux heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse +n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur regarde la pleine +mer inexorablement vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite +caserne des douaniers surveille le large et la côte. La terre, tout de +suite, se relève en plaine montueuse, puis en collines superposées, +chargées de bois de pins, et surtout de chênes-lièges dont les +feuillages sombres, les troncs dépouillés d'écorce, comme ensanglantés, +répondent tristement à la solitude, au désert de la plage et de la mer. +Cela est mélancolique avec grâce et magnificence. Et l'enfant subissait +le charme pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva loin de la +villa; entraînée à la recherche des coquilles, elle arriva jusqu'à +la maison de douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait, +elle revint, en courant presque tout le temps, le long de la mer qui +bondissait contre elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans +le sable élastique, s'y marquaient, et elle les retirait avec peine. +Il semblait que le sable voulait la retenir, l'attacher, pour que la +mer puisse la prendre! Elle semblait méchante, la mer; elle sautait, +sautait, et elle grondait.... Ah! sans Jupiter!... mais Jupiter était +toujours là. + +Et puis encore, quand on ne la voyait pas, Nora s'introduisait dans la +chambre de sa mère. Elle regardait un à un tous les objets qui avaient +appartenu à la morte; elle y touchait, les retournait en tous sens, les +baisait. Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous les trésors +de cette chambre. Elle baisait les fleurs desséchées,--levait vers le +grand christ un œil plein de questions--faisait revivre en elle le +visage de la morte dont le portrait était dans le salon. Et puis aussi, +quelquefois, elle regardait--fixement toujours,--cet angle de porte +contre lequel elle était tombée... «Oh! maman!» + + + + +XVI + + +Depuis deux mois le père et la fille ne se sont pas vus, et deux mois, +pour un petit être, c'est un très long temps. Il y a des semaines que +Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé sa vie à elle. Comme +elle sait très bien qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se +rappelle très bien les intonations avec lesquelles sa maman donnait +des ordres à Catri et même à Marthe, elle a pris, en l'absence de son +père, un petit ton de commandement et un petit air de supériorité. Elle +a entendu une fois Catri la plaindre avec des expressions qui lui ont +paru humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien abandonnée, à +présent!...» et, pour montrer qu'elle n'est pas à plaindre autant que +cela, elle a affecté de l'indifférence avec tout le monde, sauf avec +Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa chaise, à table. Là, durant +les repas, elle a cessé de demander la permission de manger ceci ou +cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi des pommes de terre; +donnez-moi encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous oubliez toujours +quelque chose: je ne vois pas les salières, aujourd'hui!» + +Mlle Marthe, très absorbée par ses perpétuelles réflexions sur +l'avenir qu'elle entend se faire à elle-même, a laissé l'enfant, +d'ailleurs difficile à gouverner, gagner tout ce terrain presque sans +lutte. + +--Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il de déclarer, on ne fait pas, +on ne dit pas ceci ou cela.... + +--Je veux, moi! réplique Nora. + +Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche, ou elle répète ce +qu'elle disait. + +C'est à table surtout que l'air d'importance et d'orgueil de la petite +Nora éclate curieusement. Elle occupe la place de sa mère. La place +de son père demeure vide, et l'enfant y jette parfois un coup d'œil +étrange, vite détourné. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis +si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il est certain qu'il ne +l'aime plus... Pourquoi? C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si +maman était encore vivante,... elle saurait le lui dire, elle ferait +rendre justice à sa petite fille... Eh! bien, Nora se défendra toute +seule... Il lui semble quelquefois que sa mère est par là, tout près +d'elle, et lui parle et la soutient..... + +--Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle Nora ressemble toujours +plus à sa mère? + +--En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a frappée depuis plusieurs +jours... Il y a surtout des moments... Et tenez, en ce moment même... + +Nora trône à table, d'un air de petite femme. Jupiter, assis près +d'elle, est toujours tourné vers elle, comme l'aimant vers le pôle, +et le mouvement continu de sa grosse tête signifie qu'il suit +attentivement de l'œil chaque morceau que l'enfant porte de son +assiette à sa bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu qu'on +l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il déjeunerait mieux... + + + + +XVII + + +Ce fut deux longs mois après la mort de sa femme, que François Mitry, +faible encore, prit, à la salle à manger, son premier repas de +convalescent. Depuis quelques jours, il s'efforçait de se faire, comme +on dit, «une raison». + +D'un grand effort sur lui-même, il se dit et se répéta, plusieurs jours +durant, que l'enfant était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un +homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie, se laisser vaincre +par la passion, jusqu'à en perdre tout sentiment de justice; que le +mouvement involontaire par lequel, dans une demi-folie, il avait +repoussé, blessé l'enfant, deviendrait criminel s'il ne la consolait +pas, aujourd'hui qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans mon +droit en ne pardonnant point à Thérèse; certes, je pourrais, avec +l'excuse de ma passion, la torturer même et me croire excusable;--mais +cette petite... ce serait affreux! l'atteindre au lieu de la mère, +quelle effroyable injustice! + +Quand il arriva à la salle à manger: + +--Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue, ma pauvre petite, dit-il +d'un air contraint, j'ai été bien malade, tu comprends, il ne faut pas +m'en vouloir. + +Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le sentit, et le père en +fut gêné. + +Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire qu'il lui eût été pénible +de regarder son père. De tous ses mouvements, aucun n'était voulu; ils +étaient le résultat tel quel des impressions qu'elle subissait. + +Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle dit? Il n'y aurait eu du +reste, pour une grande fille, qu'à être froidement polie; ce n'était +pas l'affaire d'une enfant. + +Lui, n'était nullement attiré par elle en ce moment; il s'était +monté l'imagination dans la solitude de sa chambre de malade. Il +revoyait Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie vis-à-vis de +Thérèse; il oubliait déjà ses réflexions de tout à l'heure en faveur +de l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme; il lui faisait +porter les coups adressés à Thérèse..... C'était absurde, injuste et +disproportionné, mais le propre des passions c'est d'être aveugles et +d'être sourdes. + +S'ils se fussent revus dès le lendemain de la grande scène, sans doute +les choses se seraient passées autrement, mais ces deux mois sans +communication avaient tout empiré. Il y avait, des deux côtés, une +accumulation énorme de réflexions, de rêves, de rancunes, de parti +pris; il y avait, des deux côtés, un endurcissement définitif. Tous +deux le sentirent. + +Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime du cœur de François. +Ses résolutions de bonté, ses raisonnements furent décidément oubliés. + +A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter, le chien favori de Thérèse. + +Son cœur souffrit. + +--Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a pris maintenant l'habitude +de manger ici? Je laisse bien Junon dehors, moi. + +Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent imperceptiblement. Elle +les mordit. + +--Il est impossible de nous rendre maîtres de Jupiter, dit +l'institutrice avec un peu d'aigreur. Il a refusé de quitter la chambre +de mademoiselle l'autre jour encore. Antoine ne peut plus s'en faire +obéir. + +François Mitry, le sourcil froncé, marcha au chien, le prit par le +collier et l'entraîna vers la porte. La lourde bête se fit pesante, +refusant de mettre un pied devant l'autre, et, la queue basse, elle +tournait la tête du côté de la petite maîtresse, attendant un signe +pour échapper au poing du maître, d'une saccade, et reconquérir son +droit de chien qui, possédant une petite amie, ne veut pas s'en séparer. + +Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et suivit Jupiter d'un regard +en dessous, l'air farouche. Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux se +gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour appuyer d'un signe sensible +sa volonté contre elle-même, elle frappa du pied. + +--Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant avec une étincelle de +colère au fond des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous cela!... +Allons, qu'on nous serve, Catri. + +Nora occupait la place de Thérèse, en face de son père, Mlle Marthe +à sa droite. Cette disposition aviva encore les souvenirs poignants +du malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était leur premier repas en +commun. Et c'est là, autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner, +dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des fleurs, sous le rayon de +midi,--c'est là qu'on s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des +morts chéris. L'habitude les cherche à la place aimée, à l'endroit où +l'heure les ramenait, où les fixait le repas... C'est la minute où l'on +ne peut fuir le souvenir. + +On déjeuna. Le silence ne fut interrompu que par les offres +obligeantes, les indications de service que formulait avec précision et +méthode Mlle Marthe. + +François Mitry réfléchissait. De temps à autre il regardait Nora à la +dérobée. + +Au dessert, l'enfant refusa des fruits. + +--Je n'ai plus faim, merci. + +C'était le moment où, d'ordinaire, Nora, à demi levée sur sa chaise, +prête à courir au dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux, +maman?» + +Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait: «Va!» Et l'enfant +courait, s'élançait vers son père, lui jetait les bras autour du cou, +et s'enfuyait dans le parc. + +Aujourd'hui, elle restait là, clouée.... + +Mitry l'examina attentivement. Il vit sur son petit visage le ravage +de ces quelques semaines de tourmente. Il comprit combien elle avait +souffert. Elle regardait fixement, par la fenêtre, la mer, le vague, +rien, sa vision. Il remarqua la fixité bizarre de cet œil si noir, +si grand, le petit cercle sous les yeux qui disait des fatigues, des +insomnies, à l'âge des insouciances. Alors, un sentiment tendre gonfla +son cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette pitié ressemblait +à l'amour paternel comme la Nora d'aujourd'hui ressemblait encore, +malgré tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à l'enfant, +la prit sur ses genoux, mit sa main sur la petite épaule. + +--Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh bien? + +Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains. + +D'un mouvement lent et invincible, l'enfant offensée roidit ses jambes, +les allongea, et toute droite, sans que ses pieds touchassent le sol, +elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit. Elle fit sans rien +dire le même mouvement, farouche, blessée jusqu'au fond de l'âme, +toute révoltée.... + +Pour effacer le souvenir de la grande injustice, il eût fallu à +cette enfant une scène aussi saisissante d'excuse ou de repentir, de +tendresse, mais lui, qui songeait à la mère,--ne pouvait pas. + +Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté réfléchie d'être +bon. Elle lui échappa de nouveau, et de la même manière. Alors +impatienté: + +--C'est bien, dit-il brusquement, d'une voix sèche. On est entêtée? on +boude!... Allez jouer! + +On boude! mot absurde, en regard du grand sentiment confus qui était au +cœur de la toute petite, plus grand, plus beau, plus respectable que +s'il eût été précis et formulé dans un cœur de femme. + +François Mitry ne le comprit pas. Il ne comprenait qu'une chose: il +avait voulu être héroïque; il avait essayé d'être bon,--beaucoup plus +que ne le comportait sa situation,--envers la fille de Thérèse et de +Lucien. L'enfant s'y était refusée. + +Il partit pour Paris où il passa deux mois, seul. Il liquida toutes ses +affaires, mit toute sa fortune en portefeuille et revint à Cavalaire +pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de sa vie gâtée... Il +voulait encore sinon du bonheur, du moins du plaisir. + + + + +XVIII + + +On leur donnait depuis quelque temps fort à penser, à Junon et à +Jupiter, et leur cervelle de chien était en grand travail. + +Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse et Junon à +François,--mais quand il eut compris que sa maîtresse était partie +pour toujours, Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus quittée, +surtout à partir du moment où il l'avait vue brutalisée par son +père, et blessée. Au fond, il y a lieu de croire qu'il garda contre +François Mitry une sourde rancune, sous une indifférence apparente, de +convenance, parfaitement simulée, peut-être politique. + +Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à modifier ses habitudes et +cela lui convint assez, mais elle aussi, et en même temps que Jupiter, +elle s'aperçut que de grands changements s'étaient accomplis dans le +cœur du maître, dont elle parut se déclarer le partisan à outrance. +Et comme les rencontres devinrent rares ou plutôt brèves entre Nora et +son père, les deux chiens se voyaient peu, et passaient l'un près de +l'autre avec de superbes airs d'indifférence et de dédain. + + + + +XIX + + +Mlle Marthe plaignait de tout son cœur Mlle Nora. «La pauvre +enfant, songeait-elle, est dans une épouvantable situation. Elle est +innocente, il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre côté, il est bien +naturel que monsieur Mitry ne puisse plus la voir de sang-froid... Oh! +c'est bien naturel.» + +Quand la bonté de Mlle Marthe avait déploré les sentiments de M. +Mitry pour Nora, l'égoïsme de Mlle Marthe se mettait aussitôt à +examiner les avantages qu'elle en pouvait retirer pour elle-même. Quels +avantages? Tous. Et elle se gardait bien de rien faire pour mettre fin +à un dissentiment gros de tant d'espérances. Et cependant, à la seule +idée des souffrances qu'enduraient certainement le père et la fille, +il arrivait que Mlle Marthe, même lorsqu'elle était seule, fondait +en larmes, mais c'était surtout quand elle causait de ces choses avec +Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin, suffisamment +bavard, de la bonté, d'ailleurs réelle, de son cœur. + +M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il avait convié, pour +novembre et décembre, trois ou quatre amis à venir, à tour de rôle, +chasser la bécasse à Cavalaire. Il pria Mlle Marthe de s'occuper de +ces réceptions. Il en faisait une sorte d'intendante. Elle y avait bien +compté... Elle s'était même proposée. + +Un jour où M. Mitry avait appelé à grands cris Antoine et lui avait +reproché l'état fâcheux où il trouvait son linge, Mlle Marthe, +pendant le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait plaintif: + +--Monsieur a dû se fâcher ce matin?... + +--Ah? vous avez entendu, mademoiselle? + +--J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous plaisait que ce qui vous a +fâché aujourd'hui ne se renouvelle plus... + +--Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il faire? + +--M'autoriser à m'en occuper. + +--De tout mon cœur. Mais... ce sont de nouvelles fonctions, n'est-ce +pas? + +--Oh! monsieur! j'aime assez la maison aujourd'hui pour vous prier +d'accepter simplement le service que j'offre. + +Le sentiment qui dictait ces paroles parut de bon aloi à M. Mitry. +Depuis la terrible aventure des lettres, il était devenu, pensait-il, +un de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il eût reconnu un +mensonge d'âme au seul son de la voix... Naturellement on lui aurait +fait prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant plus de facilité +qu'il se croyait plus sûr de sa clairvoyance. + +Il songea qu'il trouverait mille moyens de récompenser Mlle Marthe +et la présenta aux domestiques comme chargée désormais de les diriger. + +Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent bien vite qu'elle +paraissait sévère pour mettre M. Mitry en confiance et qu'elle leur +serait indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... Et cela fit une +excellente maison. + +M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait de rien. Pourvu que sa +chambre fût en ordre, son linge en place, ses vêtements sous la main, +ses chiens d'arrêt pansés et ses armes en bon état, il se montrait +satisfait, indifférent à tout le reste. + +Contre Nora, il exerçait involontairement une sorte de persécution +méticuleuse. + +Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée de se sentir inutile, +l'avait jeté à terre dans des convulsions, frappé de congestion +cérébrale, il ne sentait plus de grands emportements, mais il avait +pris l'habitude d'exercer contre sa fille de petites et incessantes +vengeances. Il se croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé +naturel que l'ignorante petite fille le devinât, vînt au-devant de son +désespoir, s'excusât d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se +reconnût coupable d'être la fille d'une telle mère! + +Nora et lui, chacun se considérant comme l'offensé, gardaient leurs +positions respectives. On eût dit que le malheureux fou ne comptait +avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle plus de pénétration, +plus de sagesse, plus de direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé +d'une grande personne. + +Il lui arrivait cependant encore de tirer brusquement de sa poche le +portrait de Thérèse, et de le contempler longtemps. + +--Elle est si belle, avec un air si noble et si pur!... Et tout cela, +c'était fausseté!... + +Puis, en la regardant attentivement, il glissait aux souvenirs de la +tendresse, et tout à coup baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu +de désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour enfin. + +Un jour, comme il venait de presser ainsi sur ses lèvres le portrait +chéri et détesté, Nora passa près de là. Il courut à elle sans rien +dire. Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la taille, l'enleva +de terre et l'embrassa follement, sur son cou, sur ses cheveux, sur ses +joues, sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa faire avec +une sorte d'épouvante, puis, à peine remise à terre, elle s'enfuit à +toutes jambes. Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus tendres +que la colère et les coups. Elle avait raison. Ce n'était pas son +père qui venait de l'embrasser, non pas même le mari, mais l'amant de +Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, cela lui aurait fait moins mal. +Mais elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions déformait +son âme. C'est un amour viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait +dû, le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander l'histoire de +Cendrillon. + +Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion noire, ne songeait à rien +de tout cela. + +Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle n'était plus qu'un fantôme. +Le fantôme était traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant. + + + + +XX + + +Apprendre à lire, à écrire, à compter, un peu d'histoire sainte et +pas beaucoup de géographie, et à se tenir droite à table,--voilà le +programme d'études de Mlle Nora. + +Ce programme n'est pas chargé et comme on a du temps devant soi pour le +réaliser, comme son institutrice n'est pas pressée d'en finir, Mlle +Nora a beaucoup de temps pour jouer. + +Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» dit l'institutrice. +A la vérité, c'est une enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu, +à huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a été trahie, puis +abandonnée par un homme, qui est son père. + +Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de Jupiter... Comme on compte +sur Jupiter, on permet à Nora de courir seule dans le parc et même +un peu au dehors. On sait très bien que Jupiter ne la laisserait pas +se perdre dans la montagne ou se noyer dans la mer. A preuve qu'un +jour où elle était tombée, le nez contre terre, il l'a saisie dans sa +gueule, et l'a tranquillement rapportée à la maison. C'était si drôle +qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore parfois, sans que +jamais son œil perde sa fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà. + +Elle se promène dans les bois de chênes-lièges aux troncs rougeâtres; +elle écoute, durant des heures, assise près de Jupiter, la grande +plainte ondulante des pins, qui répond au bruit de la mer; elle regarde +la grève immense et triste, où vient mourir la vague roulée sur +elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, voiles éployées, +qui s'en vont tout là-bas, elle ne sait où, dans des pays que nomme +très bien Mlle Marthe quand elle ouvre un atlas... Le vent passe, +les arbres chantent, la mer murmure, les voiles disparaissent, et la +petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert sur le vide, tout noir +sans doute, où vont les mamans, quand elles sont mortes.... + + + + +XXI + + +Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de Fresnay. Il a trente-six +ans. C'est un diplomate. Il est riche, il aime les femmes.. Il en est +aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant jamais rien promis. Et +à travers sa double carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé en +lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a héritée de sa mère. + +C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry l'a rencontré à Paris +dernièrement et s'est dit tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a +ajouté tout haut:--Aimes-tu la chasse à la bécasse, toi? + +--C'est la seule chasse honorable. + +--Alors, viens me voir à Cavalaire, fin novembre. + +Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui. + +Il est bien fait de sa personne, ni trop grand ni trop petit, avec +une barbe brune, légère, naturellement courte et très souple, sous +laquelle on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il n'a pas de +monocle, et pas d'épingle à ses cravates. Rien dans son costume ne le +distingue d'un autre homme bien mis. Seulement il y a dans sa démarche +on ne sait quelle grâce ferme qui révèle sa nature essentielle. On +devine que cet homme fut élevé par des femmes et que, aimé des femmes, +il a su les aimer sans les faire trop souffrir. Il est sensuel sans +rien de brutal. + +Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée. Le matin il est parti +pour la chasse avec Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour +de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans le grand hall. Il a des +guêtres de cuir, boutonnées exactement. Une blouse serre sa taille, pas +trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur la table près de lui. +Son fusil est au râtelier au-dessus de sa tête. Nora entre, suivie, +comme toujours, de Jupiter et de Mlle Marthe. + +--Ta fille? interroge Guy. + +François Mitry devient pâle... Mlle Marthe voit toujours ces +choses-là. + +--Oui, dit-il, ma fille. + +Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils s'aiment bien. + +Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le trouve à son goût. Il n'a +pas l'air d'un monsieur des villes, d'abord. Son costume va bien avec +tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle aime, avec les bois, les +rochers, les chiens. + +Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et tend les deux siennes, +toutes petites, aussitôt saisies et comme perdues dans les deux mains, +fines pourtant, de son grand ami de tout de suite. + +--Et vous vous appelez, mademoiselle?... + +--Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance pleine de fierté. + +--Oh! mademoiselle! s'exclame Mlle Marthe d'un ton de sanglant +reproche. Est-ce qu'on tutoie les messieurs, comme ça, sans même les +connaître? + +--S'ils le veulent bien! réplique effrontément Nora. + +--Je m'appelle Guy, petite Nora. + +--C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours assurée. + +Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy! Guy!...» On dirait un +gazouillement. + +Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre de belles dents, +aussi blanches que celles de Jupiter.... Nora se met à rire également, +avec abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle n'a pas été aussi +heureuse.... Mon Dieu oui! elle riait ainsi avec sa mère--mais pas +depuis.... + +Guy trouve Nora charmante; il regarde ses beaux yeux, passe sa main sur +ses beaux cheveux, embrasse ses joues pâles... il voudrait bien que +Nora fût sa fille. + +--Tu es heureux toi, dit-il avec émotion, d'avoir à toi ce petit +diamant noir.... + +Et il la prend sur ses genoux. + +François Mitry fronce les sourcils.... Que Guy ait retrouvé cette +expression pleine de tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent +pour lui la fille et la mère, cela le blesse. + +--Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie... dit-il. Nora, laissez +monsieur!... Allez, laissez-nous, Nora! + +Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec force. + +--Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les beaux enfants... quand ils +sont sages, corrige-t-il bien vite. + +Mais Nora comprend très bien que la sagesse des enfants, ce n'est pas +la même chose pour Guy et pour Mlle Marthe. + +Elle est occupée en ce moment, Mlle Marthe, à attirer Jupiter au +dehors. Elle a renoncé depuis longtemps à lui donner des ordres. Elle +lui offre des friandises pour le mettre à la porte avec sécurité. + +Guy s'aperçoit de ce manège. + +--Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut renvoyer Jupiter? +Laissez-le là, je vous en prie. Mes chiens, à la campagne, ont toujours +leur place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur qu'un chien. + +Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec une surprise ravie.... Il +y a donc au monde quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle +souhaite entendre,--et quelqu'un d'assez fort pour le faire écouter! + +Mlle Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille.... + +--Voyons, Nora! dit François Mitry, nous voulons causer! + +Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester. Il sait que les +parents veulent être seuls maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à +terre,--et les deux hommes se lancent dans une conversation à perte de +vue sur les qualités comparées du gordon-setter et du pointer. + +Tout à coup, Mlle Marthe pousse un cri d'horreur. + +--Est-il possible!... Nora!--Nora, finissez! + +Nora est allée prendre, dans la grande coupe, toutes les violettes +fraîches que le jardinier a cueillies ce matin, et, hissée sur un +escabeau, derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans le col +du jeune homme, sous sa nuque.... Cela dure depuis un moment et Guy +ne dit rien. Il reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées. +Cela l'empêche bien un peu d'écouter François Mitry, mais cahin-caha il +répond. + +En entendant crier Mlle Marthe, Nora se dépêche et une grande +poignée de violettes disparaît tout entière dans le cou de son grand +ami nouveau. + +--Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous assure, ajoute-t-il en +souriant, que cela ne m'a fait aucun mal. + +Et, se retournant, il saisit la mignonne par la taille dans ses deux +mains, la soulève et l'embrasse sur ses grands yeux qui se ferment.... +Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme, elle s'y appuie; elle +y retrouve l'impression des caresses paternelles perdues; la petite +joue cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu; et tout contre +l'oreille de cet étranger qui plaît à son cœur, l'enfant, un peu rusée, +de façon à n'être entendue que de lui, a murmuré: + +--Je vous aime bien, vous! + +--Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de tendresse féminine. + +Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute, un peu bas, lui aussi, +sans y prendre garde: + +--Et pourquoi? + +--Parce que vous êtes bon! répond-elle d'une voix fondue dans la joie +d'aimer encore. + + * * * * * + +Larmes de la morte,--où coulez-vous maintenant? + + + + +XXII + + +On passa dans la salle à manger. Nora, à sa place habituelle, celle de +sa mère, avait Guy de Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche. + +C'était la première fois, depuis la mort de Thérèse, qu'un étranger +s'asseyait à cette table. François Mitry fut surpris de l'importance +que donnait à Nora la présence de Guy à sa droite. Nora avait pris +d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait quel air de grande personne fière, +un peu hautaine même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était donc plus +la petite fille écrasée sous les justes sévérités du père outragé! Il +sembla à Mitry que Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie +et l'orgueil le bravaient donc en face! Le mensonge de Thérèse cessait +d'avoir honte! + +--Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à Marthe tandis que le +service commençait, je ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt +donner à une enfant une place de femme.... + +Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le sourcil, et attendit. Guy +fut frappé de son côté et devint attentif. + +François Mitry poursuivait: + +--Surtout quand nous avons des invités, il me paraîtrait naturel autant +qu'utile, mademoiselle, que vous fussiez à la place de Nora, puisque, +maintenant, c'est vous qui dirigez la maison. + +Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied, comme un petit cheval +en colère. Elle avait, d'un mouvement imperceptible qui devenait une +insolence d'habitude, haussé son épaule droite, ou plutôt tressailli de +l'épaule, bien malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni personne, +mais le vide; et ses yeux fixes dardaient son regard noir. + +Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande voulait remplacer +la mère et elle y parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la +tourmenterait toujours davantage.... Pauvre mignonne, si jolie, si +petite, si intéressante!... Il n'était pas avec François Mitry en +des termes d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet une +conversation où il offrirait des conseils; mais il se souciait peu de +déplaire à Mitry et même de ne plus le revoir.... + +Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à haute voix une réflexion +destinée à éclairer le père, à protéger l'enfant. + +--Mademoiselle Marthe, dit-il,--d'un ton si gracieux que seule la grâce +en était frappante,--mademoiselle Marthe ne consentirait pas, j'en +suis sûr, à déposséder l'enfant, qui paraît tenir à cette bonne place +en face de son papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de petite +reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette bonne place. + +Il ajouta en souriant: + +--Je suis très fier, moi, d'être à sa droite.... + +François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque chose d'un malheur qu'il +voulait cacher, et ne répondit rien. + +Mlle Marthe se promit bien de conquérir le plus tôt possible une +place si disputée, et symbolique. + +Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit, sous la table, se glisser et +s'appuyer sa main mignonne.... Un peu d'hypocrisie lui venait donc, que +lui apprenait la terreur sous laquelle on la maintenait. Pour éviter +les querelles, elle se mettait donc à se cacher, à mentir en action! + +Guy, navré, prit cette main, la posa sur la table et, sans cesser de la +presser sous la sienne, il dit en manière de réflexion générale: + +--Il faut avoir le courage de montrer ce qu'on pense, toujours! + +Sur le mot _toujours_, il regarda fixement Nora qui le regardait aussi. +Elle baissa ses yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite +main pour fuir la sienne. L'enfant avait compris; il se sentit heureux +et porta à ses lèvres la main mignonne, en ajoutant encore, sur le ton +dont on parle aux tout petits: + +--On est bien plus fier, après! + +Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse, l'indomptable petite Nora +avait un maître. + + * * * * * + +Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora se retrouva seule. Et +son cœur fut bien forcé d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui +dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne pas pleurer qu'elle +y parvint. Il monta avec Mitry dans la charrette anglaise qui les +emmenait à Hyères; et quand Guy disparut au tournant de la route, elle +ne retrouva point de larmes. La révolte et la fierté l'endurcissaient +toujours davantage. Dans ce cœur de diamant, teinté de sombre, il n'y +avait point de molle tendresse, mais une étincelle d'amour, une flamme +de regret et de désir,--inextinguible,--y veillait. + + + + +XXIII + + +Guy avait fort bien deviné. L'Allemande avançait sans trop de peine. +Elle était même assez avancée. + +De la confiance d'amour, des sentiments nobles, du désir de rester +digne de ce qu'on aime, qui sont les fruits de la confiance, François +Mitry, volontairement, n'avait rien gardé. Il s'était dit, après avoir +appris la trahison de Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout +est mensonge et bassesse, vivons au hasard!» Il avait quelque chose +du malheureux qui, pour se consoler d'un chagrin domestique, se fait +ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir, voir, pour soi-même, +quelques amis avec leurs femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec +leurs femmes,»--voyager parfois, courir les hôtels et les pensions de +famille dont les corridors, la nuit, en voient de si drôles;--rendre +visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,--c'était là son plan. Il avait +même admis l'idée de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si cela +lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour. Nora, il ne tarderait pas +à la mettre en pension. Et Mlle Marthe s'en irait, ou bien, à sa +guise, deviendrait définitivement son intendante. Elle avait des idées +sur l'ordonnance d'une maison, Mlle Marthe; elle lui serait commode, +et si elle se mettait, bien soignée comme elle l'était, à prendre +un peu d'embonpoint, seulement un peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi +n'aurait-elle pas son heure? + +Il pensait tout cela rageusement. C'était sa vengeance contre Thérèse. +Il s'abandonnait. + +Quant à Mlle Marthe, il entrait aussi dans ses projets à elle de +prendre quelque embonpoint, et, en quelques mois, elle y avait presque +réussi, de sorte qu'un beau matin de printemps, après une nuit bien +dormie, à la suite d'une chasse heureuse et excitante,--M. Mitry +s'aperçut que la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître +anglaise. + +Il communiqua ses réflexions à Mlle Marthe en personne, qui rougit, +baissa les yeux, et s'en fut, comme Galatée, derrière le saule, où il +la rattrapa sans peine. + +A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous aime» dans les trois +langues, qui sont: l'allemand, le français, l'anglais,--et il put +se griser à son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités. Il +trouva, pour l'instant, cela plus commode, et s'y tint. + +--Elle me trompera avec Antoine peut-être,--ricanait-il parfois, en se +promenant solitaire sur la grève ou dans la colline,--mais si elle se +fait pincer, vrai, ça sera amusant; je ne serais pas fâché de faire +payer à l'une d'elles, fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la +fausseté de toutes les autres! + +Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de la sottise romantique +d'un étudiant, son camarade, qui, trompé par sa maîtresse, payait des +filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses. + +--Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui être un vrai plaisir! + +Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le beau, le puissant +François Mitry d'autrefois. Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques +chiffons de papier liés d'une ficelle et vainement jetés au feu. Il +faut croire aussi que la maladie avait, dans son cerveau, laissé +quelque trace indéfinissable, mais agissante et amoindrissante... De +loin en loin encore, il se surprenait à répéter, comme on répète un air +obsédant, évocateur de tout un passé, ces mots incohérents: «... Les +chiens courants, les chiens courants me l'ont prise!» Et, pendant une +seconde, l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur les choses, +était celui d'un véritable fou. + + + + +XXIV + + +Guy n'est pas encore oublié, mais son image s'efface peu à peu dans +la mémoire de la fillette. Il a traversé son petit enfer, comme une +apparition secourable; puis, Nora est retombée à ses fantômes. Elle +doit se défendre toute seule et, personne n'étant là pour lui faire +sentir la noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper aux +surveillances, elle les trompe par un mensonge, en fait ou en parole. +On corrompt sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la fausseté.... +Et véritablement est-elle coupable? Non, pour sûr, et Guy, s'il +voyait cela, la reprendrait sans la gronder trop, la guiderait avec +l'intelligence de la tendresse et de la pitié. + +La grande consolation de Nora ce sont les promenades dans la colline ou +sur la grève avec Jupiter. + +Grâce à ces promenades elle a fini par connaître trois ou quatre +enfants, garçons ou filles, avec qui on joue dans les sables, dans +les herbes, dans les bois... Fréquentations dangereuses. Ce sont de +petits paysans, il est vrai, au corps sain et robuste, et parlant avec +naturel des choses de la nature, mais de toutes les choses; et deux ou +trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités s'éveillent décidément, +enseignent leurs petits camarades. + +Pour rejoindre en secret ses compagnons, aux rendez-vous fixés, +tantôt sous le grand Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous +l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le ravin profond, qui, +descendu de la montagne aboutit à la grève même, Nora invente mille +stratagèmes, et la parfaite pureté de son cœur se ternit déjà. Il y a +sur le diamant, un peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle +déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le brouillard de ces légères +souillures,--oh! très légères!--mais hélas! déjà graves par rapport à +la petitesse et à l'âge de la triste et jolie enfant. + +Jupiter est naturellement de toutes les parties. Et comme on ne +laisserait pas sortir Nora sans Jupiter, elle l'aime un peu maintenant +par intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres amis, et parce qu'il +permet qu'on se trompe sur la vraie raison de ses sorties. Nora, dans +sa solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a trouvées une +à une, puis calculées et combinées. Oui le diamant noir est terni. +L'affection de Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même. + +Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable avec le brave chien, c'est +surtout, maintenant, parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses +petites intrigues. + + + + +XXV + + +Un matin Nora surprit Mlle Marthe en train de faire un coup d'État. + +Après avoir insidieusement consulté M. Mitry, qui avait répondu: +«Faites ce que vous voudrez,» Mlle Marthe était allée à la salle à +manger, et elle retirait de leur place habituelle la timbale d'argent, +le couvert et la serviette de Nora... L'heure, pensait-elle, était +venue. + +Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement, courut remettre +les choses en place. + +--Eh bien, mademoiselle, que faites-vous! s'écria l'Allemande +décontenancée à la fois et furieuse. + +--Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix pétillante, l'œil étincelant, +la bouche mince, les doigts crispés. + +Et elle s'assit sur sa chaise, résolument. + +--Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner; on n'a pas sonné la +cloche... Quittez la table tout de suite! ordonna l'institutrice en +colère. + +--Quand vous aurez quitté la salle à manger! dit l'enfant dont les +pieds se crispèrent sur les barreaux de la chaise. + +Jupiter, impassible, entra et vint se coucher à ses pieds. + +Mlle Marthe osa prendre Nora par le bras et la tirer violemment à +elle. + +L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres et les carafes chancelèrent; +deux assiettes glissèrent et se brisèrent à grand bruit sur le parquet. + +--Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora hors d'elle, toute crispée... +Ne me touchez pas! + +Elle trépignait. Et comme Mlle Marthe, perdant toute retenue, la +saisissait enfin par les deux épaules: + +--Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme elle eût crié: «Maman!» ou bien +encore comme elle eût crié: «Guy!» + +Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la robe neuve de Mlle +Marthe, et il y pratiquait consciencieusement un trou raisonnable. + +François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra: + +--Mademoiselle a ordonné à son chien de me mordre, grinça Mlle +Marthe. Voyez plutôt! + +Elle étalait sa robe. + +François Mitry s'avança sur la petite. Le colosse leva la main. Devant +lui, l'enfant, la tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté, jetant +une flamme sombre, les pieds écartés et crispés, sa noire chevelure +grésillante sur son dos, la narine frémissante et bien ouverte, se +planta d'un air de défi. + +--Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement. + +Elle ne tutoyait plus jamais son père. Dans ce petit visage enfantin, +la figure de la femme faite, le visage de la morte, distinctement +apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il allait tuer! + +Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter, debout, aussi grand que +l'homme, avait appuyé ses deux larges pattes sur les deux épaules du +géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage, montrait toutes ses +dents avec un grondement sourd. + +L'homme, non sans raison, sentit la peur. + +--A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter! + +--Au secours!... Jupiter! hurlait Mlle Marthe devant la porte +ouverte, par où elle se décida à fuir, sous couleur d'appeler plus +utilement... + +--A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte voix, François Mitry tout +pâle, les deux bras tendus, les deux mains crispées vainement sur la +gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un pouce. + +Cela dura quelques secondes, qui furent longues. + +Alors, la voix fluette et radoucie de Nora murmura: «Ici, Jupiter!» +et la lourde bête, retombant paisible sur ses quatre pieds, vint +reprendre sa place derrière l'enfant. + +Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau, par François Mitry, à +des amis qui habitaient Cannes et qui demandaient depuis longtemps un +fils de Junon et de Jupiter. Un matin, en s'éveillant, Nora appela son +chien et ne le trouva plus. + +On lui expliqua son absence. Ce fut une crise terrible. Elle versa, +disait Catri, toutes les larmes de son corps. Elle frappa du pied, +poussa des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains, finalement +tomba en convulsions. + +--Cela passera, dit François Mitry. Je ne pouvais pourtant pas me +laisser dévorer par un animal enragé, pour faire plaisir à cette enfant! + +Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se calmer. Honteuse d'avoir +donné à tout le monde le spectacle de sa douleur et de son humiliation, +elle devint plus farouche, plus sombre que jamais. Elle chercha les +coins les plus obscurs du parc, car on ne la laissait plus sortir dans +la libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait en elle, contre tout +le monde, une sourde haine. + +Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans chien,--pensait à Guy +quelquefois encore et pensait souvent à mourir. + + + + +XXVI + + +Trois semaines plus tard, un matin, Nora trouvait grand'ouverte +la porte du parc et s'esquivait. Elle s'assura que personne ne la +guettait, et quand elle en fut certaine, elle se mit à courir tout d'un +trait, afin de mettre beaucoup d'espace entre elle et les grilles de ce +parc qui lui était devenu une prison. + +Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper à la leçon de la matinée +et à la vue de sa gouvernante; insouciante des reproches que devait lui +attirer son escapade, puisque, sage ou non, elle avait toujours à subir +les mêmes remontrances. + +Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses regards sur la mer, sur +les collines les plus lointaines, afin de reprendre possession du monde +qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu Jupiter. + +Tout à coup, en reportant ses yeux sur la grève, elle aperçut, au loin, +courant vers elle, un grand chien...--«Junon», pensa-t-elle. Junon, en +effet, se mêlait, depuis le départ de Jupiter, d'être aimable parfois +avec Nora qui, par distraction sans doute, la caressait un peu, puis +retirait sa main brusquement et la renvoyait. + +... «Mais Junon est à la maison, couchée en travers de la porte de mon +père... Je viens de la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait +Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais si, c'est Jupiter!» + +Elle appelle à tue-tête: + +--Jupiter! + +Le chien est maintenant tout proche. Un bout de grosse corde traîne à +son collier... c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»... Il est +sept heures du matin. Le chien a dû courir toute la nuit, il a profité +de la pleine lune, il a suivi la mer dans la direction opposée à celle +qu'on lui a fait prendre pour l'emmener, il s'est dit qu'en suivant +toujours, toujours, le bord des vagues, il retrouverait la plage chérie +où marche sans doute, triste et pensant à lui, et l'appelant, sa petite +maîtresse. Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans le sommeil +il en rêvait, et ses nouveaux maîtres le voyaient, alors, pris de +petits tressaillements, aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et +plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!» Il ne s'était donc pas +trompé! Elle l'appelait en effet, la voix frêle qu'il entendait sans +cesse dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente lieues; il est +pantelant. Sa langue pendante palpite et sue. Qui l'aurait vu, de jour, +courir ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de fusil, comme un +animal enragé... Enfin, la voilà! + +Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute pâle et toute tremblante. +Il la renverse sur le sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits +doigts crispés d'amour tiennent les grands poils fauves de la bête. +Le petit visage amaigri, si menu, si blanc, sent le souffle ardent +de l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide de la langue qui +l'enveloppe. Il lèche le cou délicat. Elle baise le museau noir. Les +dents redoutables, prennent, dans une caresse, les cheveux, épais, +tout épars, et les pressent, les mâchent, les mordillent. Le nez de +la bête fouille dans la chevelure et la respire. Un grand bonheur +d'aimer secoue ces deux êtres, l'humble animal et la fille des +hommes, qui, dans cette seconde, ont deux cœurs tout pareils, fondus, +gonflés et crevant d'une émotion toute semblable. L'enfant qui s'est +relevée retombe sous une nouvelle poussée de l'animal. De nouveau ils +s'enlacent et se roulent ensemble. Mlle Marthe accourue s'effraie à +voir, de loin, se tordre sur la grève une masse bizarre, bondissante et +grouillante, où deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs, qui +battent l'air, apparaissent parfois, mêlés aux quatre énormes pattes +fauves de Jupiter qui, se relevant à la fin, jappe,--vers le ciel et +vers la mer,--sa joie retrouvée. + +Alors, Mlle Marthe approche, et comprend tout. Elle aide Nora à +enlever le bout de corde rompue que Jupiter traîne à son cou. + +Ce bout de corde, Nora veut le garder... + +--Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement. + +Mlle Marthe comprend qu'en présence de Jupiter la prudence est +commandée, aujourd'hui plus que jamais. + +Elle se contente de prier Mlle Nora d'être bien sage, maintenant +qu'elle a retrouvé son chien, et de venir changer de vêtements, car +les siens sont tout souillés, déchirés çà et là par la dent du brave +animal... + +Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en route, Mlle Marthe +raconte plusieurs histoires de chien, vraiment extraordinaires et +parfaitement authentiques. Elle s'étonne, au fond, de cette puissance +d'amour. Elle n'y comprend rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont +des bêtes et l'instinct n'est pas la raison». + +Mlle Marthe est persuadée qu'elle est un être supérieur à Jupiter. +Des livres le lui ont dit. Elle l'a cru. + + * * * * * + +A midi, quand François Mitry revient de la chasse, Catri accourt lui +dire, à la grille du parc: + +--Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter. + +--Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers m'ont conté la scène, +dit François Mitry désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète +enfin de voir Nora maigrir, dépérir si rapidement... + +--Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle dit qu'elle ne se +mettra à table avec monsieur que si monsieur accepte Jupiter, dès +aujourd'hui et pour toujours, dans la salle à manger. + +François Mitry ne peut s'empêcher de sourire tristement. + +--Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un ultimatum? + +--Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit Catri, mais nous +connaissons tous mademoiselle, et si on la contrarie encore +aujourd'hui, pour sûr elle aura des convulsions comme le jour où +Jupiter est parti... + +--C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez pas. + +Et comme il a besoin d'approbation pour le passé: + +--Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait me dévorer, n'est-ce +pas Catri? + +--Oh certes, non! monsieur! + +--Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une bête intelligente... il +aura compris. Dites à mademoiselle que je le pardonne... + +Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora qui a su défendre et +garder la place d'honneur, celle de sa mère, le grand terre-neuve +désormais, majestueusement assis sur son derrière,--sa queue frappant +le parquet à petits coups heureux,--attend la bouchée de pain, +mouillée de sauce odorante, que lui offre de temps en temps sa petite +maîtresse,--satisfaite de n'être plus assise à côté de Mlle Marthe, +puisqu'elle en est séparée par l'imposante figure de Jupiter. + +Seulement François Mitry, à sa droite, fait asseoir Junon tous les +jours. Et, de la sorte, Mlle Nora trône, d'un air triste et hautain, +entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans y mettre malice, «les +deux personnes que j'aime le mieux». + + + + +XXVII + + +Le programme qu'il s'est tracé, François Mitry l'a suivi. Depuis trois +ou quatre ans il reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de tous +les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes visites à Monaco; il +joue, gagne ou perd, va revoir Paris où il passe un mois, six semaines, +dans les cafés, les théâtres et les restaurants de nuit. Sa villa de +Cavalaire est son quartier général; il vient s'y refaire. Un bruit +de bouchons de champagne le suit, ici et là-bas. Mlle Marthe est +gouvernante-maîtresse et compte bien se pousser jusqu'au mariage,--mais +la présence de Nora la gêne. + +Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit trop de choses, au gré de +la gouvernante générale. On rencontre ses yeux dans tous les coins, et +il y a des moments où cela est désagréable. De plus il est nuisible à +la bonne éducation d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies des +grandes personnes. Mlle Marthe le pense et le dit ingénument. M. +Mitry répond qu'il réfléchira. + +Mettre Nora en pension, il y a beau temps que cette question a été +débattue; il y songea tout de suite après sa terrible découverte, +mais un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de l'image vivante +de Thérèse, aimée à la fois et haïe. Puis, peu à peu, à mesure que +la brouille sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a tout de +même gardé et désiré garder l'habitude de voir dans sa maison cette +petite figure blanche et brune, douloureuse et froide, aux grands +yeux. Elle est sa douleur chérie, il la fait souffrir souvent et c'est +avec délices. Sa vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous deux +tiennent à leur peine, parce qu'elle fait revivre en eux une morte qui +si longtemps les rendit heureux. + +Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait à Nora: on lui a +appris à aimer la douleur, les lancinements des blessures, les vains +élancements vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque le désir +des consolations, toutes les images de volupté qui apparaissent si +blanches, comme éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des +longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie commune lui est +insipide. Le monde, déjà, lui paraît bête. Elle se sent une petite +héroïne de souffrance et d'amour. Elle appelle le drame autour d'elle. +Elle le fait rêver, elle l'inspire. Elle fera naître des fatalités +sitôt que la vie se mettra à la traiter banalement. Son âme est +un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans la tempête, parce +qu'ils l'accompagnent. On peut croire qu'ils l'annoncent. Allez dire +au courlis de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage éclate, +lorsque le feu du ciel raye les eaux partout ruisselantes; il ouvre son +aile, au contraire, et tous les horizons déchirés connaissent sa longue +plainte qui est un cri d'amour. + +François Mitry n'entre plus dans la chambre mortuaire, mais Nora y va +bien souvent. Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette chambre, quels +dialogues peuvent s'échanger, on ne sait, mais ils durent longtemps. +Et Catri a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup mademoiselle +aujourd'hui. Elle est chez madame. + +Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, la plupart du temps, +disparaît; sauf à l'heure des repas, on ne la voit guère ces jours-là; +elle est chez madame. Mais, à table, elle continue à occuper fièrement +sa place de maîtresse de maison. + +Hélas! elle y entend des choses étranges. Sous prétexte que les enfants +ne peuvent pas comprendre, on raconte en sa présence, à mots à peine +couverts, avec de bons rires, le scandale à la mode. Et l'amertume de +Mitry, son scepticisme bête formulent souvent des conclusions comme +celle-ci: «Toutes les femmes sont menteuses, infidèles, intrigantes; +la meilleure ne vaut rien.» Il se tourne vers Mlle Marthe avec +une galanterie de sous-officier pour ajouter platement: «Sauf, bien +entendu, celles qui sont présentes.» + +Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», que Nora devine; les +promenades dans les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous des +vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. La petite baronne +voisine avec le vicomte, le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur +avec la colonelle. + +A la suite des femmes mariées, il est venu des jeunes filles modernes. +Elles ont souri de l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de la +déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des «colles» sur le baiser, +le sourire et le reste. On lui a raconté le fleurt de Gontran et de +Berthe--un vrai scandale d'enfants. «Pincés par la grand'maman, ma +chère! c'est exquis.» Les polissonneries de pensionnat ont pénétré dans +le parc entouré de grilles où Nora aurait dû pousser comme une fleur +sauvage, vierge du vent sali qui a traversé les villes... La saine +nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, l'amour entier, mais +tel que le connaissent les plantes et les bêtes, simple et grave. La +voix des civilisées lui apprend comment on peut rire de ce qui fait +souffrir et pleurer, naître et mourir.... + +Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» avant d'être vieille, +accident qui arrive aux filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce +qu'il faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite sagesse du monde des +preuves trop vagissantes du goût qu'on a pour le plaisir. + +Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs mamans, en route pour +Monte-Carlo, ont amenées à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux +commentaires sur bien des choses que les petits paysans du voisinage et +les bêtes lui avaient sainement apprises. Elle sait aujourd'hui comment +ces choses sont déshonorées par la vie artificielle des villes et les +imaginations citadines. Les conversations des belles dames lui ont fait +plus de mal que les livres lus en cachette sans choix, au fond de la +bibliothèque où Mitry n'entre jamais et dont Nora, sournoisement, garde +accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, une clef dérobée. + +Elle a douze ans, et l'imagination vive et sombre, l'aspiration vers +des bonheurs vagues qui puissent la payer d'une vie si triste et qui +déjà lui semble longue! Elle a lu _Paul et Virginie_, elle a lu _Manon +Lescaut_, elle a pleuré sur les malheurs de _René_; et les vastes +mélancolies de Chateaubriand et de Lamartine chantent pour elle, le +soir, dans le bruit des vagues éternellement entendu. + +Avec ses petits compagnons rustiques, elle court les bois, elle grimpe +au sommet des collines; et les genêts épineux mordent ses jambes. +Un jour, comme une épine est restée sous son bas, au-dessus de sa +cheville, il a fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit Maurin, +le fils du braconnier, qui va sur ses quatorze ans, un joli gaillard, +bien sain et bien fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu le +sang de la plaie «pour empêcher le mal de s'envenimer». Un trouble +délicieux a oppressé leur cœur à tous deux. L'existence sauvage qu'elle +mène enseigne à Nora un désir d'aimer moins dangereux sans doute pour +elle que les conversations des demoiselles «comme il faut», mais les +deux enseignements rapprochés lui en disent, à son âge, beaucoup trop +long sur la vie et l'amour. + +Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse des choses, bien douce à +l'enfant privée de caresses. Une volupté tendre lui vient des arbres, +du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé de les serrer entre +ses bras. Il y a, dans le verger, un pommier vénérable qui a reçu, +lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres lèvres pâles. Les +fleurs, elle y plonge ses narines palpitantes avec des appels de toute +sa bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, un soir d'été, à demi +nue, avec les garçons et les autres petites filles... C'était un bain +pris en fraude. Donc point de costume. Elle a gardé seulement sa fine +chemise. Elle a aimé beaucoup la fluidité de l'eau qui l'enveloppait +d'une pression égale, câline et frissonnante. Les enfants ont comparé +entre eux la force de leurs jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant, +a renversé dans l'eau les fillettes. Les bras ont été pressés +sous la bouche de l'adolescent, les nuques effleurées, parmi les +éclaboussements d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la gagne, +Nora, et la console.... + +... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on beaucoup +trop l'enfant sans mère et sans amis; et peut-être serait-il temps de +l'envoyer dans une «bonne pension». + +C'est l'idée de Mlle Marthe, qui dit naïvement à M. Mitry: + +--Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est pas trop tard! + +S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est trop tard pour refaire cette +âme. Rien n'y sera effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon qu'on +s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et trop tôt elle appelle la +vie. Et plus rien ne peut empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre +la ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les libertés qu'elle se +donne, l'amour pourrait la sauver encore--mais elle a sans doute oublié +Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour elle. + + + + +XXVIII + + +Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier fameux dans tout le +pays, le fils de Maurin, dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas +Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son père l'a envoyé là pour +qu'il «apprenne» chez un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien +de marine, philanthrope aimable et polyglotte, qui enseigne à Jacques +l'histoire, l'allemand et l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier, +Jacques, grâce à toute cette science, pourra faire de grandes affaires. + +Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», Jacques se loue en +journée, et l'autre matin il est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de +liège». A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand et l'anglais, +et qui connaît La Vallière et Mme de Pompadour, est charmant, avec +son ombre de moustache à peine marquée, ses vêtements de toile toujours +bien propres et reprisés consciencieusement, ses jambières de toile à +voile, son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette de leveur de +liège. + +--Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, d'avoir un petit lièvre +vivant, que mon père a rencontré dans le bois? + +--Oh! oui, Jacques, un grand plaisir! + +--Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du lait--mais il mange déjà du +thym. + +Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, peut-être un peu jaloux, +n'en dit rien. Et puisqu'un petit lièvre vivant plaît à la maîtresse, +il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez sur le petit nez mobile +du levraut et tous deux s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le +lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, balance sa tête +de haut en bas, de bas en haut, flairant; puis, tout à coup, ses +longues oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos et il se rase +contre terre: il craint un danger. Alors, avec des cris de joie, Nora +le cache dans sa poitrine, sous ses deux bras. + +--Vous allez l'étouffer, mademoiselle! + +Elle le prend à deux mains, l'élève à elle comme un enfant et, à son +tour, baise le joli museau mobile qui, doucement, se met à rendre la +caresse... Une mignonne langue rose, chaude, tendre, court sur les +lèvres de Nora. + +--Eh bien!... Et moi? dit Jacques. + +Et ils s'embrassent tous trois, frémissants d'aise, jusqu'à ce que +Jupiter avance, d'un mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, sa +grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare. + + + + +XXIX + + +Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une brusque décision de son +père, a dû quitter pour aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde, +et dans quelle saison, hélas! au commencement du printemps! quand les +rossignols arrivent!... + +Au lieu de la plage et des bois, la cour; au lieu de la chambre où +est cachée la clef de la bibliothèque, le dortoir aux lits de fer, +froidement alignés; au lieu des caresses du petit lièvre, les bons +points ou les pénitences. + +La régularité de toute cette vie d'écolière l'exaspère. Pour la +conduire ici, on a dû parlementer beaucoup. Elle a fini par se laisser +convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la chercher si elle n'était +pas contente; elle a espéré que la nouveauté des choses lui serait +agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir Mlle Marthe serait le +bonheur, et qu'elle laisserait là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines. + +Bien au contraire, elle les a emportées toutes avec le regret de ne +pas les souffrir au lieu où elle a coutume, où l'habitude seule lui est +une joie par elle-même. + +Dès le moment où elle a passé la grille du couvent, elle a éprouvé une +grande envie de pleurer et comme une détresse. Elle a examiné autour +d'elle les choses, les êtres, les murailles, les visages, et trouvé aux +uns comme aux autres un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité. +Tout le monde était pourtant aimable, poli, mais cette politesse, de +la part de gens qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas, ne l'a +point touchée, lui a presque semblé moqueuse, et elle s'en est défiée. +C'est une sauvage. + +Nora s'est aperçue alors que les objets qui nous semblent indifférents +nous tiennent parfois fortement au cœur. Elle se rappelle la _figure_ +de certains arbres du parc. Elle revoit dans sa pensée leur physionomie +particulière, avec tel trait, tel détail auquel, paraît-il, son +affection était attachée. Elle regarde le grand platane de la cour +du couvent, et il lui fait l'effet d'un méchant étranger. C'est un +intrus dans sa vie. Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot; +elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse qui vient lui parler, +lui donner certains renseignements. Nora la regarde et pense à Catri +et même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime l'une et l'autre, au +fond, même Marthe, pour que le visage inconnu de la sœur renouvelle +en son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée de tout et +de tous, qui l'a saisie dès l'entrée au couvent.... Pourtant, là-bas, +à la maison, Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui semblaient +pas tendres, ne s'occupaient pas beaucoup d'elle; comment se fait-il +qu'elle les regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages +de là-bas, repassent dans son imagination. Elle voit Antoine et le +jardinier, les remises et l'office, le perron, le corridor, le salon +de la villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de sa maison +sont toutes dans son cœur, vivantes et parlantes.... Oh! le salon où +est le portrait de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir tout à +l'heure, si elle en a envie! Et la chambre mortuaire où sont les chers +objets qui ont appartenu à sa mère, le lit, la broderie, les livres, et +ce diamant noir, le joyau rare devant lequel elle est restée souvent +en extase, tristement rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir +tout cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui est intolérable, +se présente à elle avec violence, ne la quitte plus, lui devient une +persécution. Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique, dure, de +son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait toujours quelque chose +de lui,--un changement brusque, un retour aux tendresses passées. Il +reste, malgré tout, celui qui a tant pleuré sa mère, qui a voulu la lui +montrer morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras pour l'incliner +sur le visage glacé.... Oh! mon Dieu! sa vie d'enfant misérable, +pourvu qu'elle s'écoulât parmi les choses accoutumées, près des êtres +mêmes qui la font souffrir, son existence de martyre maudite, c'était +donc du bonheur,--pourvu que le nid, que la maison fussent proches! + +Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il semble qu'on soit aimé, +c'est peut-être tout le bonheur possible! + +Où es-tu maintenant, bon petit Jacques? Quel animal sauvage as-tu +capturé? + +--Il y a si longtemps que tu m'as promis un écureuil, Jacques, avait +dit Nora en partant,... je ne l'aurai donc pas! + +Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des petites, vient d'être +punie sévèrement parce qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau +apprivoisé, qui pépiait et troublait la classe.... + +Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant! Un chien s'est +glissé l'autre jour dans la cour, on ne sait pas comment,--un bel +épagneul blanc.... on lui a donné la chasse à coups de balai.... Oh! +Jupiter! mon Jupiter! qui me rendra tes bons grands yeux toujours +tournés vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi, de chez +tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait voulu te séparer de moi pour +toujours..., mais sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander à te +rejoindre. Je veux te retrouver... Sans doute, tu passes tes journées +assis sur le perron de la villa ou bien devant la grille du parc, à +regarder le chemin par où je suis partie, par où tu penses que je vais +revenir... Il avait fallu t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes +hurlements de douleur me fendaient l'âme.... Comment ai-je pu accepter +une heure seulement l'idée de te quitter... mais patience!... je vais +écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher, avant dimanche. + +Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais on ne lui répond pas. +Elle pleure et pâlit, et maigrit de jour en jour. Elle est ici comme +une hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni marcher. Elle manque +d'espace, d'air, d'horizon, de terre même. + +Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient pas la chercher, Nora ne +songe plus qu'à s'évader. Elle veut aller souffrir encore aux lieux où +elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela. Surtout, elle veut +revoir Jupiter. + + + + +XXX + + +Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,--et le triste sanctuaire où +sa mère est morte.... Elle profite d'une promenade pour se cacher +derrière une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque argent. Elle prend +tout simplement une voiture et se fait conduire à Cavalaire. A chaque +tour de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de sa maison, elle +voit tout en beau, maintenant. Elle n'est pas loin de trouver quelques +bonnes qualités à Mlle Marthe et même de pardonner à son père.... +Ce qu'elle lui pardonne le moins, c'est de garder Marthe. Pourtant +elle ne croit pas encore que la rusée Allemande ait pris la place +qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora, là-dessus, s'est peut-être +trompée.... + +La voiture arrive au bord de la mer, au Lavandou, et Nora s'exalte +tout de suite au bruit des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route +suit exactement la mer, les dentelures du rivage. Dans ce voyage, +seule, en voiture, Nora de plus en plus s'excite. Elle a commencé son +roman. Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le bruit de +la mer, battant contre le pied des montagnes des Maures, du Cap Noir +au Dattier, l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La liberté la +grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et, à chaque tournant de route, +Nora croit découvrir sa maison... Chaque fois son cœur lui échappe pour +voler au-devant d'elle-même. + +Elle débouche enfin en vue de la plage de Cavalaire. Il est tard, neuf +heures du soir, et Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une +clarté prestigieuse. + +A son cocher, que cette enfant si petite et si sûre d'elle-même n'a pas +cessé d'étonner, Nora donne le prix convenu, et gagne à pied le portail +du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle n'en sait rien. Le mystère +lui plaît. Elle veut surprendre la maison, jouir des étonnements, des +colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité, elle ne sait pas ce +qu'elle espère.... + +Elle rencontre une ombre. + +--C'est vous, mademoiselle Nora? + +--C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau, ici?... Oui, me voilà, je +suis bien contente. Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle. + +--Ah! mademoiselle.... + +Jacques ne peut achever. Nora entend un sanglot.... + +--Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement. + +Et Jacques, suffoqué: + +--Jupiter est mort! + +Nora croit mourir elle-même, tout debout. Elle chancelle, cherche un +appui, n'en trouve pas et s'assied par terre. + +Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont passé. Jupiter a été mordu. +Il a fallu l'abattre... Et Junon aussi. + +--Mais c'est horrible, Jacques! + +--C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y a rien à dire. Les chiens +fous, c'est comme ça. Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé! + +--Tu as refusé, toi, Jacques! + +--Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu. Alors, on m'a demandé à +moi. Monsieur Mitry m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas: vous +l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je n'aurais pas pu. + +--Oh! Jacques! + +--Mademoiselle? + +--Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse, Jacques. + +--Je comprends bien, mademoiselle. + +--Il faudra venir me voir, dis, souvent? + +--Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle. + +Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il l'embrasse. + +--Adieu. + +Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus faim. Elle est stupéfaite. +La nouvelle est si terrible qu'elle en demeure consternée, muette. +Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage. Vraiment, c'est +trop, c'est trop de malheur. Elle ne veut plus réfléchir à rien. +La fatigue est trop forte. Elle voudrait seulement un peu de repos +et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter, ce soir, toute scène de +reproches, de rentrer dans sa chambre sans être vue, et de dormir, si +c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée et sans rêve. + +Voici le perron de la villa, tout blanc sous la lune. La porte est +grand'ouverte. Nora s'approche des fenêtres du sous-sol qui brillent au +ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle regarde. Les domestiques +sont tous à table. Le moment est donc favorable pour n'être pas +aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement le perron.... Il +n'y a de clarté qu'aux fenêtres du premier étage, celles de son père. +Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que fait-elle donc? Elle +retire ses chaussures, afin de marcher sans faire de bruit, et les +laisse là, dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe. + +D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres; elle connaît si bien la +chère maison, la maison où sa mère est morte! + +La voici au premier étage. La porte de la chambre où elle a vu, d'en +bas, la lumière, est fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle +obscur du palier, brille comme une étincelle.... Elle a la curiosité +de regarder, par ce trou lumineux qui s'offre.... Elle approche +lentement, à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite +pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon Dieu, pour qu'elle +ait fléchi sur ses deux jarrets où elle a ressenti une douleur vive +comme si on les eût fouettés brusquement d'un coup de tranchant de +hache? En regardant la hachette de Jacques Maurin frapper le tronc +des arbres, elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de douleur +nerveuse. Elle chancelle et se retient au mur. En même temps, quelque +chose, dans son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous ces +mouvements intérieurs, c'est de la douleur déroulée, repliée, tordue +sur elle-même. C'est un mal physique, atroce. C'est le mal que François +Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait Thérèse si elle voyait ce +qu'a vu Nora... et qu'elle éprouve peut-être, car peut-être la morte +est-elle présente et souffrante au cœur de l'enfant. Nora souffre comme +une épouse trahie. Qu'a-t-elle donc vu? Elle a vu Mlle Marthe et +son père ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc pris enfin +la place de Nora, à table, la place de la maîtresse de maison, «celle +de maman»! Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier, frapper du +pied, pousser des cris aigus, se rouler à terre, se meurtrir, rouler +du haut de l'escalier jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle +veut leur donner à tous deux le remords de la voir souffrir ainsi... +de la voir mourir peut-être... «Oh! mourir, pourquoi pas mourir?... +Maman, quand je l'ai embrassée morte, semblait si calme, si reposée, +presque heureuse... Pourquoi pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on +meurt pour fuir les peines insupportables, pour oublier, et aussi, +quelquefois, pour désespérer ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore +et de nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait horreur et qui +l'attire. Non, non, elle ne s'est pas trompée.... Il l'a prise entre +ses bras... et il l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le +plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre blanc. Ses petits +pieds déchaussés courent vite et en silence. Sous la clarté lunaire, +fantastique, elle descend le perron, toujours courant. Elle veut +mourir, retrouver sa mère.... La mort est vaste sans doute, et peuplée, +mais sa mère la voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre.... Comme +la grève est longue!... on dirait une route, qui ne mène nulle part! +Comme la mer semble froide sous le scintillement diamanté du reflet de +la lune!... Voici le sable, où tant de fois elle a joué, Nora, avec +Jupiter.... «Mon Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait de +l'apprendre, Nora souffre de la mort de son chien aimé; alors seulement +elle comprend qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se +fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire un jour, une heure, +une minute, à la bonté de Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non, +non! personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est mort!» Et Nora pense +que si elle survit, chaque jour sera désormais un supplice pareil à +celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant cette porte. L'image de +son père embrassant Marthe surgit de nouveau dans son esprit, comme en +pleine lumière; de nouveau quelque chose de mauvais, au plus profond de +son cœur, éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement de la +jalousie crispe sa chair, la rend folle.... Oui, c'est cela: mourir! il +faut mourir. + +Une grande tartane, sur l'eau, près de la grève, sommeille, haute, +profilée en noir sur le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane +à terre, les _lesteurs_, les ramasseurs de sable, ont établi un pont +volant fait de longues planches ajoutées bout à bout, qui portent, +au point de raccord, sur des barriques posées debout dans la mer... +Nora sait que, sur la plage de Cavalaire, la mer, peu profonde tout au +bord, le devient tout à coup à quelques mètres du rivage, parce que ces +tartanes enlèvent beaucoup de sable chaque jour. + +A l'endroit où la tartane est mouillée, il y aura assez d'eau sans +doute, pour noyer une enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle +étroite. Les longues planches fléchissent et grincent un peu... Ne +va-t-on pas la voir, du bord? Non, le temps est calme. L'homme qui +devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi. Personne, pas un +douanier sur la plage. La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau. +Arrivée au bout du petit pont, elle a peur... mais le souvenir lui +revient brusquement de tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et +maintenant Jupiter est mort!... La fillette de douze ans se répète la +phrase toute faite: «J'ai tant souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit +pas qu'on puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des douleurs +de femme au cœur d'une enfant sont plus poignantes, puisque les cœurs +d'enfant sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs sont +les mêmes. Et puis, quand Nora est résolue à quelque chose, elle +l'accomplit; un dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent +jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de ses résolutions. Elle a +fermé les yeux et s'est laissée aller dans la mer, par côté, comme une +chose rigide qu'on a poussée... et qui tombe. + +Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais sous ce vertige de +terreur,--Nora, qui depuis le matin n'a pris aucune nourriture,--Nora, +au contact de l'eau, au toucher de la mort, qu'elle a cru +reconnaître--si froide!--Nora s'est évanouie. + +La grande vague paisible la prend aussitôt, la soulève, maintient, à +la surface, son petit visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe +de sa volute écumeuse comme d'une grande caresse, et la pousse, d'un +seul élan, au rivage qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a +refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre encore, petite Nora. +La mort ne veut pas de toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer; +c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et, dans sa robe de deuil, +dans sa robe noire de couvent, qui colle sur son petit corps grêle et +nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras inégalement étendus, ses +noirs cheveux dénoués gardant autour de sa tête l'ondulation de l'eau +qui lentement se retire, Nora dort sous la lune... + +Quelques minutes, tout cela n'a pas duré davantage, et l'enfant se +réveille... «Oh! qu'il fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si, +puisque me voilà toute ruisselante et voici la mer qui tantôt m'a +prise... oh! oui, il fait froid!... mais puisque j'ai encore quelques +instants à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher, si je le puis, dans +le lit de maman, dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée +morte... oh! maman! maman!» + +Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le parc. La saison est +bonne, c'est le printemps. Elle a froid pourtant... Elle marche avec +peine. Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne vers la maison. +Là, rien n'a changé depuis tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe. +Elle monte l'escalier comme tout à l'heure. Elle remarque que, derrière +la porte funeste, il n'y a plus de lumière; on aura, au dedans, tiré la +portière, mais sa pensée s'embrouille. L'enfant a sommeil. La lassitude +l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va droit à la porte du +sanctuaire funèbre, et l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour, +toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de fatigue, ses vêtements +mouillés. Et voici Nora toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache +au lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de satin. Elle sait qu'on +a mis là-dessous les plus beaux draps de sa mère... Les voici, tout +brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y plonge son pauvre petit +corps frissonnant qui va enfin goûter, croit-elle,--puisqu'elle s'est +noyée,--un repos sans fin. Car Nora, épuisée, folle de ses grands +chagrins, s'est ingénument couchée pour mourir... + + + + +XXXI + + +--Il y a là, monsieur, un exprès qui nous annonce que mademoiselle Nora +s'est échappée hier du couvent! + +C'est une rumeur dans toute la maison. Les domestiques sont consternés +et Mlle Marthe elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux, +l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés d'amour et de pitié. +Rien n'est pur d'alliage, pas même le mal: il ne va pas sans quelque +bien. + +François Mitry donne des ordres. On attelle pour porter des dépêches au +télégraphe de Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver au château, +il demande Mlle Nora; on l'interroge. + +--Je l'ai vue hier soir, dit-il. + +Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète autrement, et quand +Jacques explique: «J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de +Jupiter:» + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses deux mains sur sa tête. Elle +en mourra! elle en est morte! + +Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, violente, sombre. +Elle a pu,--oui, avec sa nature!--songer à mourir! On court sur la +plage, et François Mitry le premier... Hélas! il reconnaît sur le sable +la trace des tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds mignons de +Nora, impossible de s'y tromper. Jacques les reconnaît bien, lui aussi; +il pleure: «Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur déchiré. Est-ce +qu'il a tué cette enfant? On s'efforce de lire les traces, mais elles +vont et viennent en divers sens; elles s'embrouillent... Nora s'est +promenée un moment ici, avant de se décider... + +--Monsieur Mitry! monsieur Mitry! + +C'est encore Jacques qui appelle. Le petit leveur de pièges est habile +à reconnaître dans les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix +rouge... + +--Ici, ici, voyez! + +Et du doigt il désigne, sur la passerelle de planches où les lesteurs +en ce moment même vont et viennent, l'empreinte du petit pied mouillé +et terreux... On la retrouve tout contre le bateau, à l'autre +extrémité. Et là, plus de doute, sur le bateau Jacques a ramassé un +ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux tressés de Nora... +François Mitry l'arrache aux mains de Jacques, ce ruban, et il le +baise; car, si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait, +oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, maintenant qu'il serait +trop tard! + +Les lesteurs interrompent leur travail, on fouille l'eau aux environs; +on interroge la mer; on met le canot de la tartane à flot; les +douaniers accourus proposent leur petite embarcation; il y a aussi +celle de Mitry, et toute la plage s'anime de la même inquiétude et +retentit du même appel que prolonge l'écho de la colline: + +«Nora! Nora! Nora!» + +--Hélas! monsieur, vient dire Mlle Marthe, les petits souliers de +mademoiselle sont dans le corridor, presque cachés sous le bas d'une +portière qui traîne... + +François Mitry regarde Marthe d'un regard profond... Sa fille est donc +entrée hier soir, dans la maison! Leur porte était bien mal fermée... +ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez lui, il entre, il +ouvre toutes les chambres... Qui sait? + +Puis, un trait de lumière frappe son esprit... La chambre de Thérèse! + +Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, dans cette chambre; il +l'a abandonnée. Catri s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit, +pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère soigneuse, changer +les draps une fois par an, assure Mlle Marthe, le jour anniversaire +de la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a aussi une vague idée +superstitieuse: il faut plaire aux morts. + +Pour la première fois depuis cinq ans, il va entrer dans cette chambre +qui est séparée de la sienne par un spacieux cabinet de toilette, +condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec un frisson, à entrer +dans cette chambre terrible où elle est morte, où il a tant souffert!... + +Et voici que cette chambre est aujourd'hui le lieu de sa suprême +espérance... Oh! si Nora n'y était pas! ou si Thérèse allait lui +apparaître!.. Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui passe +aux heures fatales. + + + + +XXXII + + +Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés, fait face à la porte +et, sur l'oreiller, tout de suite il aperçoit une tête, une tête pâle +aux yeux fermés,--et qui respire. + +Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse? La ressemblance, en tous +cas, est terrible. C'est plutôt la mère apparue dans la fillette. Dans +l'enfance de la petite il y a l'expérience de la mère, et toutes les +deux ont souffert par lui le même supplice, et toutes les deux sont là, +pleines de reproches, et pourtant muettes! + +Il est debout, et il regarde. Autour de lui, tout est en place comme +il l'a voulu. La broderie commencée, le nécessaire ouvert, le livre +avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant l'ancienne vie +paisible de l'aimée, tant haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie +sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de l'époux. Dans la cheminée, +les bûches entières, noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible +découverte, mais, au-dessus du lit, sous les rideaux hauts et légers, +le grand christ d'ivoire, sur le fond de pourpre sanglante, appelle le +pardon et les infinis d'amour. + +Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les cheveux, d'un noir +de deuil, entourent la face endormie, blanche comme le drap brodé qui +couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle, la petite chaîne d'or, +où est suspendue la médaille bénite que sa mère avait portée aussi tout +enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur la broderie des draps, +le long de son corps, et ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à +celles de sa maman morte, se sont écartées durant le sommeil. La paume +en l'air, un peu ouvertes, à demi refermées, elles ont quelque chose +de doux et de pitoyable que jamais on ne leur a vu, car Nora, à peine +éveillée, est toujours fière, en révolte, et crispe toujours ses petits +doigts prêts à combattre; mais en ce moment, dans la sincérité du +sommeil, ses mains détendues ont l'air de demander à la vie on ne sait +quelle petite aumône d'amour, de pitié et de pardon. + +François Mitry voit tout cela et le conçoit clairement. Sous le viveur +déterminé d'aujourd'hui, sous l'ironique, qu'une blessure empoisonnée +a rendu fou et méchant, l'homme ancien, l'époux, le père s'éveille; +il regarde Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de l'enfant, +de plus en plus lui semble être celui de la mère. Elle est là, morte +et vivante, et, muette comme elle est, il l'entend pourtant qui lui +parle... Langage confus, que rien ne peut rendre, mais dont le sens est +trois fois limpide: + +«Oh! François!--murmure la morte avec la voix que les cœurs +entendent,--François, mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi es-tu +si changé? + +«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir ce visage de dureté, ce +cœur sans amour et sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?... Il y +a des paroles que les morts ne peuvent dire aux vivants, car il faut, +pour des fins inconnues, que les destinées suivent leur cours, mais il +est des choses que nous pouvons inspirer à ceux qui souffrent encore la +vie, et qui se trompent, sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher +malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans l'ombre où sont les rêves +des morts. Sur une enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est le +fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser, tu frappes des coups de +géant, follement acharné contre la petitesse et l'innocence. Et chacun +de tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur ma poussière, sur +mon rêve de morte, sur la part de moi-même qui, éternellement, flotte +autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître. Je ne puis pas la +protéger, hélas! car la mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses +et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des fins inconnues qui +veulent le secret. Et vainement je fais effort, dans mes liens de +morte, pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu qui fait obscures +les destinées, ne veut pas. Il a ses raisons qu'il faut croire et +obéir, et c'est là, ô cher bourreau plus misérable que moi, c'est là +le martyre des morts qu'on offense, de se sentir eux-mêmes et de ne +pouvoir pas se communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui, regarde, je +suis tout entière présente, sous le visage de mon enfant. Elle est +venue au-devant de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme elle +avait fait tout ce chemin,--si petite, perdue et seule,--j'ai pu la +joindre,--elle était si près!--et me voici en elle... + +«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant? Le doute seul est +quelquefois un crime. La réalité des preuves peut n'être qu'une +apparence vaine. On a vu des innocents condamnés à tous les supplices. +L'erreur parfois se fonde sur des réalités saisissantes qui sont le +mensonge des choses, l'invention d'un démon qui guette la faiblesse +de l'esprit des hommes, et qui s'acharne à leur faire nier l'amour, +la foi d'amour, la sainte confiance... Et si le destin t'avait tendu +un piège, s'il t'avait trompé, qu'en dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami +perdu, regarde-moi vivre et souffrir sur le visage de cette enfant. +Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis là, dans le pli de sa lèvre +infiniment triste, dans son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie +sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô malheureux... (aimé +encore, parce que ton doute horrible est encore de l'amour, et ta +cruauté de l'amour aussi), quand même tu m'aurais persécutée justement, +que t'avait fait la toute petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au +pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble chien que tu as un temps +éloigné d'elle, et donné, en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer +et la protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle était petite et +faible et seule... Il n'avait pas besoin de parenté avec la fille des +hommes... Il l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes... Il n'y +a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un cœur dans les univers, qu'un +amour dans l'éternel... et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi enfin, +dans la mort double que tu m'as faite. Visite-moi dans l'éternelle +angoisse... Un baiser, mon François, sur le front de l'enfant, arrivera +au cœur inconnu que conservent, dans la mort même, les femmes qui ont +su aimer, et toutes les mères des orphelins...» + +Ce sourd langage de pitié se parle dans le cœur de François Mitry. +Aucune parole ne saurait le rendre; c'est un murmure infini, et le +timbre des mots ne le transmet pas; il est pareil à ce bourdonnement +de la mer au creux des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur +universel y est pourtant contenu tout entier. + +Et François Mitry, désarmé une seconde, se penche sur ce lit qui est +un lit funèbre, et baise au front l'enfant qui ne se réveille pas. +Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il ramène sur ses pauvres +bras grêles, le drap souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement mal. +La respiration est tranquille, égale. Il tire les rideaux, fait de +l'obscurité, et puis, rassuré, il se retire sur la pointe du pied et va +donner des ordres pour que personne ne fasse de bruit. Il faut qu'elle +dorme, l'enfant douloureuse... + +Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau aux lettres fatales qui +gisent, là, dans l'ombre d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les +relire. Il _sait_ qu'elles existent. Elles sont là, implacable trace +d'un fait que rien ne peut changer. Ce qu'elles lui ont dit, elles le +répéteront obstinément... Non, il n'a pas besoin de les relire... il +les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre la précision des mots +écrits et des faits, rien, aucun songe, aucune hallucination, aucun cri +sorti de la tombe. + +Et le cœur de François Mitry, amolli un moment par la vue de la pauvre +enfant endormie, s'endurcit de nouveau et renie cent fois l'amour. + + + + +XXXIII + + +Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, le jour même où +il l'avait repoussée brutalement loin de lui, jetée contre terre +et blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas les retours de +tendresse de son père; elle ne sut pas qu'il l'avait baisée au front. +Quand elle le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, avec une +nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. Elle en conclut qu'il reconnaissait +ses torts, et que la volonté qu'elle avait montrée de mourir n'avait +pas été inutile: il avait compris. + +A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même des réflexions +inspirées par la mort, François Mitry résolut, mais froidement, de se +montrer plus indulgent pour Nora. La voix d'outre-tombe avait remué +en lui des profondeurs trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès +le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être le malentendu +eût-il cessé peu à peu entre l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y +prêter, mais elle était d'une fierté plus indomptable que jamais. Sa +résolution de mourir avait effrayé tout le monde autour d'elle. Cette +action, qui n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle le sentit, +et commença à gouverner tyranniquement, avec des attitudes d'orgueil et +des paroles d'insolence,--plus marquées que jamais. + +Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, en revenant de Nice, ne +trouva rien de mieux, pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux, +que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet de grand prix, le +fermoir étant orné d'un brillant assez gros, et le cercle, çà et là +piqué d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir que, pour +plusieurs raisons, le choix d'un bijou n'était pas heureux. Nora, en +effet, avait remarqué que Mlle Marthe, depuis quelque temps, se +parait comme une châsse. L'enfant n'avait pas eu de peine à deviner +que bracelets, colliers, boucles d'oreilles et chaînes de montre, +offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement la générosité, mais +surtout la reconnaissance de Mitry. Elle entendait fort bien que tout +cet étalage de bijouterie répondait, comme un remerciement, à des +services exceptionnels. Elle-même, Nora, ne portait jamais de parure. +Elle n'en avait pas besoin dans ses courses à travers bois, et son +goût de fillette pour ce qui brille se satisfaisait assez durant les +heures qu'elle passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants +et dormant derrière leur vitrine, et qui parlaient, ceux-là!... Le +diamant noir, à lui tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur +de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment singuliers, pour +étonner Nora et pour la tenter. + +Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit et il le fut logiquement +parce qu'il n'aimait pas la pauvre petite. + +Après les graves événements dont le souvenir était entre eux, il l'eût +touchée à coup sûr, en lui offrant un rien, une fleur cueillie pour +elle, une simple fleur sauvage... Il n'y songea point. + +--Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en votre absence, dans +votre chambre, un petit souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice. +C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne déparera pas votre +boîte à bijoux quand vous serez une femme. J'espère qu'il vous fera +plaisir. + +Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, pleins d'indifférence. + +--Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais. + +Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, crut revoir une scène +qu'elle n'oublia jamais, celle qui l'avait poussée à fuir la maison, +à courir vers la mort,--et elle ajouta méchamment, pâle et les lèvres +minces: + +--C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut donner ces souvenirs-là... Et, +avec votre permission, je lui offrirai celui dont vous me parlez; il +est vraiment trop riche pour une jeune fille et il lui ira mieux qu'à +moi. + +Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait bien faire acte de +vengeance, mais elle ne se doutait pas de toute la portée de ses +paroles. + +La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta: + +--J'ai, moi, les bijoux de maman! + +Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. Il s'irrita au contraire: + +--C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise à offrir à mademoiselle +Marthe, le bijou que vous trouverez dans votre chambre. + +Nora pensait aussi que son père aurait pu lui remettre ce souvenir +au lieu de lui annoncer qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout +simplement, n'avait pas osé. Il avait senti, sans y croire, le refus +possible. + +Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que Nora lui avait +rapporté... Il en éprouva une sorte d'humiliation et garda un +ressentiment. La leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible, +qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée de plusieurs manières. +Il n'aurait pas dû traiter l'enfant tout juste comme il traitait +sa maîtresse, et s'il désirait vraiment la reconquérir, le moindre +témoignage de tendresse vraie aurait été plus efficace.... Il y +songeait un peu tard! Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était +devenu grossier. + +Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible qu'un sentiment: +la crainte. Il craignit ses impertinences, ses lubies, son +intelligence, ses divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât +ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la place qu'en effet il +avait laissé prendre à l'Allemande. + +Il eut peur surtout, et à chaque instant, de pousser la révoltée à des +résolutions extrêmes. + +Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, il prit soin de se +mieux cacher d'elle, ou de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite +il était vaincu. Elle en abusa inexorablement, tous les jours un peu +plus. La volonté de Nora devint souveraine en dépit de Mlle Marthe +qui fut invitée à «ne pas faire attention»... Conseil d'ailleurs +superflu. Et comme les communications affectueuses ne s'établirent +pourtant pas entre Nora et son père ni aucune autre personne de la +maison, il advint que la petite maîtresse du logis n'y commandait +pas au nom de l'amour, mais de la crainte, une crainte vague et sans +cesse pénétrante, qu'on avait de la violence de ses sentiments, de ses +rancunes, de sa haine. + +Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on n'aime pas. Bientôt rien ne +résista à ses fantaisies, et elle fut libre. + +Elle eut une petite voiture attelée d'un âne d'Alger, pas plus grand +que Jupiter, et qui l'emmenait seule, à droite, à gauche, sur les +chemins déserts et charmants qui suivent les caprices de la côte. Elle +eut un petit cheval arabe, nerveux et souple, qui, enjambant bruyères +et romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la montagne les plus +ardus ou qui, le long de l'immense plage de sable, l'emportait en des +galops effrénés, sa longue crinière et sa queue noires battant son +col et son flanc d'un gris rosé et doré, ses sabots faisant rejaillir +l'écume des vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, qu'elle +apprit à manier et qui lui donnait pour empire tous les creux des +rochers jusqu'au Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est. + +Elle avait treize ans; elle était de taille exiguë, très bien +proportionnée, ce qui faisait son charme et toute sa grâce;--et, si +petite et si jeunette, elle avait le train d'existence d'une orpheline +riche, qui échappe au tuteur amoureux et faible. + +Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin qui les lui avait données. + +Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, fameuse dans +toute la Provence pour les chevaux qu'on y élève et pour ses courses +annuelles, le petit Maurin, dès l'enfance, avait gardé les poulains; il +montait à cheval comme un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le +cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le cheval nu, il le poussait dans +les vagues, et il parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions +sur la bête lancée à la nage, que Nora voulut les connaître par +elle-même. Et il lui arriva dans un coin désert du rivage, de quitter +tous ses vêtements et, à cheval à la manière d'un homme, les genoux +serrés, les jambes pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à peine +naissante, frémissante au souffle du grand large, ses cheveux flottant +sur ses épaules et noirs comme la crinière de sa bête, elle avait goûté +la volupté d'être libre et nue au plein air, et d'entrer ainsi dans les +vagues qui les enveloppaient tous deux de caresses fluides, fuyantes et +rapides. La bête, sous elle, ondulait comme la vague même, et, dirigée +vers l'horizon, donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée +vers les infinis perdus, par un chemin que ne peuvent suivre que les +navires et les monstres marins. Parfois la bête capricieuse, pour se +débarrasser de l'enfant, baissait brusquement sa tête enfoncée sous les +eaux, plongeait tout entière, et Nora regagnait la terre à la nage, +seule, heureuse et comme fière d'être semblable à une bête des eaux ou +à quelque fée marine des _Mille et une Nuits_. + +On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on pousse obstinément, +malgré eux, vers le large, s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le +rivage et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à la mort..... Elle +espérait toujours, vaguement, cette folie. Et, en attendant, elle en +réalisait d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son petit +poing la queue de son cheval qui, après s'être débarrassé d'elle, +retournait au rivage, elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans +son sillage, roulée cent fois sur elle-même dans les grondements de +l'écume... + +A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que par des caresses, la +volupté de vivre et de rêver. + +L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces aventures, lui mettait +au cœur et dans l'esprit un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui +l'accompagnait sans cesse. Elle aimait le vent qui passe et elle +voulait le suivre; l'hirondelle de mer et la mouette qui rasent la +crête des vagues, y trempent l'aile et remontent; le bruit de baisers +que fait la feuille froissée contre la feuille et le grésillement des +galets que la vague apporte, remporte, en les choquant par milliers +l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible aux printemps, +aux étés, au rythme des saisons, aux variations des heures, sons et +couleurs, plus prompte à s'émouvoir des nuances du temps, qu'une +divinité des bois ou des eaux. Son cœur se creusait pour ainsi dire; +un vide sans fond s'y faisait qui déjà appelait des joies plus +qu'humaines. Apaisée un peu tout d'abord, mais non consolée par les +choses que Mlle Marthe appelait ses distractions, Nora conçut +bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y a de nécessaire et de +respectable dans les humbles occupations des existences ordinaires. +Elle gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd désespoir, un éternel +regret, et, en même temps, elle avivait en elle une joie de vivre +perpétuelle, un bonheur purement physique, sans fin, recommencé avec +les matins et les soirs. + + + + +XXXIV + + +Mlle Marthe n'avait pas tardé à se dire que puisque M. Mitry +renonçait à envoyer Nora dans un couvent, le mieux était qu'elle prît +ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être, dans la maison, le +témoin gênant; rien de mieux. + +Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques objections. + +--Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos promenades! +Mademoiselle Marthe, cette enfant n'est pas assez surveillée. + +Mitry a des scrupules.... mais Mlle Marthe a bientôt fait de +les calmer. Elle le persuade aisément; au fond, voir Nora le moins +possible, voilà tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui elle est, +à quel infâme couple elle doit et la naissance et le droit odieux de +porter traîtreusement son nom à lui, il ne demande plus rien. Éloigner +Nora afin d'oublier,--faire du bruit, jouer, recevoir, courir les lieux +dits de plaisir,--toujours afin d'oublier,--voilà qu'elle était sa +vie, sa volonté fixe. + +Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il retrouvait ses visions, +Thérèse et Lucien, dont les fantômes hantaient ses cauchemars ou +exaspéraient ses insomnies. Seule, Marthe le consolait à chacun +de ses retours à Cavalaire; en sorte qu'il avait toujours plus de +reconnaissance pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait +toute sorte de consolations et de soins, avec des discrétions +parfaites; débouchait en silence à son chevet les flacons de chloral ou +d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes. + +Ses rages ne se calmaient donc pas? Non. La jalousie avait dans son +cœur les caractères d'une maladie chronique. Et, de temps à autre, il +avait encore à souffrir des crises aiguës. + +Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible que leur avait donnée +Nora, et lorsque, pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à la +contrarier le moins possible, il eut pourtant avec elle une scène qui +mit entre eux un nouveau grief, inoubliable. + +Elle chantait, au piano, dans sa chambre. Mitry, dans la sienne, +écrivait des lettres. La belle voix jeune de Nora sortait par les +fenêtres ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait, avec toute sa +pureté, chez le malheureux Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix +qui ressemblait singulièrement, depuis quelque temps surtout, à celle +de sa mère, chantait _l'Anneau d'argent_, une des chansons favorites de +Thérèse: + + Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses, + Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné, + Lorsque je dormirai très pâle sur des roses, + Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné, + Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné. + +Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil froncé, le regard +sombre. L'air et les paroles de cette chanson l'impressionnaient +également. Il croyait voir Thérèse morte et il croyait l'entendre +vivante! C'était une impression trop forte pour cet homme que +poursuivaient des visions de folie et qui, parfois, en avait +conscience, et s'épouvantait alors de lui-même. + +Aussi, comme Nora recommençait pour la troisième fois sa chanson, il +n'y tint plus, et, se levant exaspéré, il appela: + +--Mademoiselle Marthe! mademoiselle Marthe! + +Marthe se tenait toujours à portée de sa voix. + +En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre des platanes, sous les +fenêtres de Mitry. + +--Je suis là, monsieur! + +--Ordonnez à Nora de se taire! cria François brutalement. J'écris. Elle +me gêne... D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix, ni son +piano, dites-le-lui! + +La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en pleine reprise du premier +couplet. Nora avait donc entendu? + +--Mademoiselle Nora! cria, à son tour, d'en-bas, Mlle Marthe. + +Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter dans la chambre de la +jeune fille. + +Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son piano au milieu de sa +chambre, l'avait ouvert, et, un canif en main, elle en coupait, une à +une, toutes les cordes. + +--Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite. Dites à mon père, je +vous prie, qu'il n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix, pas plus +que mon piano. Mais dites-lui aussi qu'en échange, puisque la maison +m'est rendue insupportable, je veux du moins, au dehors, être de plus +en plus libre. On a trouvé mauvais hier encore que je sois rentrée, +de ma promenade à cheval, après le coucher du soleil. Je rentrerai, à +l'avenir, de mes promenades, quand bon me semblera... On me laissera +tout à fait libre... En échange, j'irai chanter dans les bois ou sur la +plage... + +Mlle Marthe rapporta textuellement, deux secondes plus tard, ces +paroles à M. Mitry qui, furieux, répliqua: + +--Qu'elle aille au diable! + +Nora, qui de sa chambre entendit ces mots, répondit entre ses dents, +pour elle-même: + +--Soyez tranquille; j'irai! + +Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les collines ou sur la plage de +Cavalaire, on entendait au loin une voix qui ne semblait pas d'une +enfant, une voix pleine de charme, de pureté, émouvante surtout dans +les notes graves.... C'était Nora, exilée de la maison paternelle, qui +chantait sa peine aux arbres, aux rochers, à l'horizon, à la mer... + + Chante, mon cœur, la revoilà, + La saison parfumée... + La douleur qui nous exila + N'est-elle pas calmée?.. + + Chante, mon cœur, le revoici, + L'été, faiseur de roses! + Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi, + Toutes les belles choses! + + + + +XXXV + + +Mlle Marthe envahit la maison que Nora, de jour en jour, abandonne +davantage. + +Mlle Marthe n'a nullement renoncé à ses projets. Elle veut, tôt ou +tard, épouser le maître du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses +calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. Elle arrivera. Nora +mariée au plus tôt, avec une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche +à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à viser son but. Elle a +parfaitement compris qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc +patiente. + +M. Mitry, secoué des grandes passions finales de la quarantaine, vit +follement au dehors. Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle +prend soin du linge, surveille la table,--et sourit. Elle sait qu'à +l'heure où les tisanes quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra +indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle attend le moment +de mettre au service des lassitudes du quadragénaire, peut-être de +ses infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses connaissances +de Lotte en friandises de malade, tous ses talents de lectrice et de +ménagère qui sait tout dire en trois langues. + +Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs reprises, M. Mitry +est revenu très fatigué de ses excursions à Monaco ou à Paris, ou +simplement dans les bois d'alentour, par les mauvais temps d'hiver. Et +il a bien compris que Mlle Marthe lui est indispensable. + +--Que deviendrait ma maison sans vous? Vous êtes vraiment une précieuse +et excellente personne. + +Alors, tout en remerciant, Mlle Marthe s'est mise à parler de +l'avenir de Nora, qu'elle aime tant, «malgré ses inquiétants défauts». + +--Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien évident. D'abord, le soin +de la maison en général m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre +intendante et l'institutrice d'une grande fille de cet âge. C'est tout +à fait impossible. Et si vous ne vous décidez pas à vous en séparer.... + +--Elle ne voudra jamais, répond le colosse soumis, le père déchu. Au +couvent, bien sûr, elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore. +Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de se tuer!... Songez +donc! quelles responsabilités! Non, non, laissons-la libre. Elle ne +prendra jamais son parti de la captivité, à présent surtout qu'elle a +goûté d'une vie si sauvage.... Après tout, mademoiselle, cela vaut +peut-être mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait mener +aujourd'hui aux petites filles. + +--Je ne dis pas non, monsieur, poursuit Marthe qui a son idée fixe et +depuis bien longtemps. Mais il faudrait un guide, un mentor à cette +enfant, un homme sûr, savant et intelligent, un homme de tact, ayant +la main légère, mais ferme, et qui puisse même être un compagnon pour +elle, un défenseur... Elle sort trop seule... Un homme de confiance, +qui serait un professeur, voilà ce qu'il vous faudrait. + +--Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix? + +--Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air de triomphe Mlle Marthe, +ne comprenez-vous pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main? + +--Allons donc! + +--C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, qui est professeur, chez +nous, dans un lycée de jeunes filles, dans un gymnase. + +--Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre Mitry... Ah! mademoiselle +Marthe, que serais-je devenu sans vous!... Mais consentirait-il à +quitter une situation comme la sienne?... + +--Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit quelle cure pédagogique +il pourrait réussir chez vous. Cela le tente. C'est un grand esprit. +Il a publié un livre intitulé: _Contribution à l'étude du système +d'éducation des filles dans les gymnases allemands, considéré au +point de vue de l'amélioration des races du Nord._ Il m'a répondu +qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera pour vous ce que je lui +demanderai. + +--Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. Je veux accomplir +scrupuleusement, malgré tout, mon devoir envers cette enfant. Un +précepteur pareil, mais c'est un trésor! + +Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur à tout faire, Allemand, +petit, velu et laid,--«pas dangereux par conséquent,» songe naïvement +M. Mitry,--donne à Mlle Nora des leçons de toutes sortes. Il est +musicien comme personne, philologue et historien, mathématicien et +poète. C'est une encyclopédie allemande. Il parle, à tout propos, de +Schopenhauer et de Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme un +étudiant. Il monte à cheval comme un uhlan. Il est grossier comme un +pain d'orge et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa petite élève, +pour la récompenser, dit-il, quand elle a été bien sage. Il lui raconte +des histoires de jeunesse avec des réticences plus laides que des mots +déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et là une expression d'argot en +français, car Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique +le reproche d'être lourd. Or, la légèreté française est représentée +pour lui par la langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en ferais +mourir» lui paraissent des choses fines comme des ailes de papillon, +en sorte qu'il introduit brusquement, dans son pâteux langage de +savant, de ces mots-là, qui font, sur ses lèvres tudesques, le plus +baroque effet. Il dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de sa +leçon d'histoire: «Napoléon Ier désirait un héritier. Son divorce +avec Joséphine n'eut pas d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise +«décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. Elle se moque de +Gottfried, et le subit quand elle y trouve intérêt. + +Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. Il devient «encombrant» +et, pour se débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. Ainsi +il achève de gâter l'enfant trop libre, trop rusée, trop impérieuse... +qu'il compte bien épouser un jour, quand Mlle Marthe, sa chère +sœur, épousera le père. C'est chose convenue entre sa sœur et lui. M. +Gottfried peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans. + +M. Gottfried forme sa future. + +Pour commencer, il la réconcilie avec le piano, tout en lui racontant +les amours de Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus tard, il +arrive à compromettre sa petite élève, il réparera volontiers. + +Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout Caliban. Ses ridicules +sont tudesques, mais ses vices n'ont point de patrie. C'est la brute +humaine, armée de raisonnements et masquée de science. Elle ne +déshonore que l'humanité. + + + + +XXXVI + + +Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père qui redoute les violences +de son caractère, les exaltations de son imagination. Elle a réduit +Mlle Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, divinateur, et +qui se fait devant elle plus zélée et plus servante que jamais. Elle +tient en laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour ainsi dire, +remplacé Jupiter. Elle fait faire à Gottfried, le professeur, ses +quatre volontés, car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière +ou à se laisser prendre son petit poignet, pour que les yeux de l'homme +velu se troublent sous les verres épais de ses lunettes et pour que sa +face se congestionne. Elle a compris cela clairement, bien vite. Elle +en rit comme une folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours +l'expérience. + +Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il ne faut pas déplaire à la +demoiselle, si l'on ne veut pas que la maison s'emplisse de cris aigus +et de trépignements. Cela leur ferait une méchante affaire avec Mlle +Marthe ou avec M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en repos. + +Ainsi la jolie petite créature sait trop que la peur, la lâcheté, +l'intérêt, la luxure guident les hommes, écrasent à ses pieds les plus +forts, les plus déterminés, les plus rusés. + +C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement faire ces +observations, mais elle les a faites, et c'est ainsi que la belle eau +du diamant de plus en plus s'est attristée d'une ombre ineffaçable. + +Elle règne donc sur tout un monde, la petite reine noire et pâle, dans +son vaste palais, dans son immense parc du bord de la mer. Royaume +triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous vilains de la +politique, parce que la reine mère est morte et n'a pu l'envelopper +dans le manteau de son amour. + +Comme elle a su se couronner elle-même, de ses toutes petites mains, +l'infante est toujours plus orgueilleuse. Elle aime railler et braver +les gens. + +--Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, prenez votre Schiller. +Nous allons étudier ce matin le _don Carlos_. + +Mais Nora a une lubie. Elle réplique: + +--Ce n'est pas une lecture pour une jeune fille de quatorze ans, +monsieur Gottfried! Je m'étonne que vous me la fassiez faire, avec +commentaires surtout! C'est un drame trop passionné. Tout Schiller, du +reste, est dangereux, séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried! + +L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si rond que le voilà, +le docte animal, très ressemblant à une orfraie. Nora fait cette +comparaison en elle-même et dit à voix très haute: + +--On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie sent l'huile comme un +savant, parce qu'elle boit l'huile des lampes, dans les églises où elle +s'introduit, j'oserai dire nuitamment! + +--Par où? interroge Gottfried effaré. + +--Par la cheminée, monsieur Gottfried. En avez-vous vu? + +--Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de cheminées, dans les églises. + +--Parce que vous êtes protestant, mais c'est des orfraies que je parle. +C'est très laid. La plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil est +rond, très rond, et sans aucune expression. + +Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de Gottfried. + +Gottfried, ayant réfléchi, prononce: + +--Quant à _don Carlos_, mademoiselle, vous l'avez donc lu, puisque vous +le trouvez trop passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient +voyez-vous à le relire avec moi? + +--A le relire avec un homme?... Oh!... fait Nora, baissant les yeux +pour imiter les jeunes filles bien élevées qu'elle a vues minauder +dans les romans.--Oh! monsieur Gottfried!.... + +Et un sourire d'une inexprimable impertinence rend sa jolie bouche +mille fois plus jolie. + +Elle achève: + +--Vous ne réfléchissez pas... comme ce serait troublant! + +Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil s'injecte. On croirait que +le bonhomme va éclater. + +--Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme en baudruche, monsieur +Gottfried? + +--Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel les professeurs évitent +de se livrer dans les gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, mais +sans comprendre. + +--Et dans un ballon rouge? avez-vous soufflé dans un ballon rouge? + +--Jamais. Pourquoi cela? + +--Parce que je songeais que si on souffle trop, ça risque de crever. + +--Naturellement! + +--J'ai là un presse-papier qui représente un ours; c'est l'ours de +Berne, monsieur Gottfried. Êtes-vous allé à Berne? + +--Non, mademoiselle. Pourquoi cela? + +--Parce que vous êtes philologue. Et vous seul pourriez dire si le +verbe _berner_, monsieur Gottfried, vient directement de Berne. + +--Quelle absurdité! mademoiselle! Si on peut dire!... ah!... je +comprends... c'est un calembour... mais qui ne présente aucun sens! dit +Gottfried. + +--Berner un ours, ça doit être drôle, mais il faut être au moins +quatre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried? + +--Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle. + +--Dame! pour le faire sauter sur une couverture, comme Sancho Pança, +vous savez, il faut au moins une personne à chaque angle de la +couverture, réfléchissez donc un peu! + +--Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture n'est pas nécessaire. On +peut berner moralement. + +Alors Nora ne se contient plus. Elle est près d'avoir, à force de rire, +une crise de nerfs, mais l'heure de la leçon est à moitié écoulée. +C'est le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a un rendez-vous. + +--Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, monsieur Gottfried? La +leçon est finie, n'est-ce pas? Le verbe _berner_, ça n'est pas rien, +vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, mais je croyais qu'il +fallait une couverture.... + +--Je finirai par croire que vous voulez vous moquer un peu de moi, +mademoiselle; ce n'est pas bien, je vous aime beaucoup, je vous +assure. Je suis un maître indulgent, et si vous étiez dans un lycée +d'Allemagne, vous connaîtriez une sévérité.... + +--Oh! je les connais, maintenant, vos lycées d'Allemagne, interrompit +Nora. Vous et mademoiselle Marthe, qui y a été élevée, vous me les +avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. On y défend aux +petites filles de courir parce que «ça n'est pas convenable», et +les règlements y sont austères, imposants... comme vous,... mais en +dessous, hein, monsieur Gottfried? + +Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. On est sur le terrain qui +brûle. + +--En dessous... quoi, petite futée? + +Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque fine, d'un œil toujours +injecté et toujours rond. + +--Eh bien, en dessous... vous m'en avez conté de drôles! + +--Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté aucune histoire drôle... ou, +si je l'ai fait, c'était pour vous amuser un instant et j'ai eu tort, +vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret professionnel... Où +en serions-nous, si on avouait, en Allemagne, les défauts et les vices +des institutions nationales? C'est bon pour des Français, cela. Quant à +nos lycées, nous y avons une expression proverbiale, qui fait loi: _Man +darf nie aus der Schule petzen._ + +--Ce qui veut dire,--interrompit Nora:--«_On ne doit jamais rien +rapporter_,» ou plutôt: «_moucharder, des scandales de l'école_.» + +--C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez pas. Étant mon élève, +vous êtes désormais des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé. +C'est une belle légende... Tout est dans la Bible. Mais voyons, +dites-moi un peu... quels scandales vous ai-je contés? + +--Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, ce jour où, sachant +très bien que votre élève favorite trouverait en flagrant délit +d'embrassade un de vos honorables confrères et son élève favorite à +lui, vous avez dit à la vôtre: «Allez donc chercher tel livre dans +telle salle, mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec certitude, que +le confrère, de son côté, embrassait sa plus jolie élève, et, comme ça, +en ayant surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser du vôtre, +n'est-ce pas, monsieur Gottfried? + +--C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un air bonhomme et +d'ailleurs sincère,--elles sont toutes jalouses les unes des autres, +nos chères petites, et ce sont des histoires à mourir de rire. Mais +comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer appelle la _volonté de +l'espèce_, poursuit pédantesquement Gottfried, agit aussi bien et +peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, qui commencent à sentir +la vie; et du moment que des filles ont pour professeurs des hommes, +il est aisé de prévoir que ces demoiselles en abuseront. Ce sont là +des inconvénients,--continue Gottfried,--des inconvénients qu'on +pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, et compensés +d'ailleurs par des avantages que j'ai énumérés avec soin dans mon +livre: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans +les lycées allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des +races du Nord._ + +--Il est long le titre, mais il est beau, monsieur Gottfried, très +beau. Vous me ferez lire cela, n'est-ce pas? + +--Quand le moment sera venu, mademoiselle, et il viendra, soyez-en +certaine.... En outre, et pour en finir sur cette question, +l'essentiel, en éducation, est que force reste toujours, du moins en +apparence, au règlement, et que le manteau d'une décence parfaite, +fût-elle superficielle, recouvre la lie inévitable qui accompagne +toujours le fond des choses! + +Satisfait de cette belle phrase qu'il croit française, mais dans +laquelle les métaphores s'accordent comme un chien avec la casserole +qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le petit poignet de Nora +et le baise.... respectueusement. + +--Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant un peu sa manche. + +Elle relève en même temps le menton et avance la lèvre inférieure d'un +air tout à fait impertinent. + +--On embrasse toujours les enfants sages, répond hypocritement +l'affreux personnage. + +--Alors, la leçon est finie? + +--Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à condition que je vous +accompagnerai aujourd'hui, à la promenade. + +Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques Maurin attend au _Grand +Pin_. + +Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable professeur son petit +poignet mince et blanc, le lui fourre sous le nez dans les vilains +poils de sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de voir l'angle +carré du savant occiput, elle prononce, en réponse à la condition +proposée, un «non» tout sec, se lève et s'en va. + +M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation allemande, prétend que +ses affaires avancent. + +Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en quelles mains est tombée +Nora? il ne voit donc rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne +se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes les conséquences +probables d'une éducation pareille! Hélas! M. Mitry est un homme qu'une +douleur inattendue et trop violente pour sa force d'âme a démoralisé; +il ne voit rien et ne veut rien voir. Chaque fois qu'il formule une +objection, un scrupule, un remords, il est ravi de se voir combattu par +les sophismes de Marthe. Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu; +il est persuadé qu'il a au cerveau une lésion subtile, mais profonde. +Peut-être n'a-t-il pas tort. «Ah! les chiens courants! les chiens +courants me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé deux étrangers +envahir sa maison, l'envahir lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au +diable.--Elle y est. + + + + +XXXVII + + +Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est une tout autre leçon. + +Le petit Maurin, qui est un beau gaillard adolescent, arrive, se +balançant un peu sur ses hanches, non sans grâce, sa chemise de toile +bien propre entr'ouverte montrant sa jeune poitrine très blanche +au-dessous de son cou bruni par le soleil. + +--Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... Vous les aimez donc bien, +les bêtes? + +--Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si méchantes que les hommes, +pour moi du moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça caresse +comme les lièvres, les écureuils? + +--Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé encore. Après ça, je ne +suis peut-être pas assez joli, ou bien il caressera plus volontiers une +demoiselle. Essayez, pour voir. + +Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie le petit museau sur sa +lèvre, mais l'animal effaré ne montre pas sa mignonne langue. + +--C'est dommage! J'aime mieux les lièvres. + +--Parce que ça caresse? + +--Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! Et personne ne m'en faisait +à moi, quand j'étais toute petite. + +--Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, pourtant, vous savez, +mademoiselle Nora? + +--Oui, le soir où tu m'as annoncé que Jupiter était mort? + +--Et puis bien d'autres fois encore. + +--Le jour où tu m'as apporté le lièvre? + +--Et encore une autre fois, très importante. + +--Je ne me rappelle plus. + +--Cherchez un peu. + +--Je ne sais pas. + +--... Une épine vous avait piquée. Elle était restée dans la chair, là, +au bas de votre jambe. + +--Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette sans aucun embarras. + +Puis, d'une voix toute changée, devenue mélancolique: + +--Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... Tu aimes donc +bien les caresses, toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non plus, +quand tu étais tout petit? + +--Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; ma grand'mère grondait +toujours, et les pères n'embrassent pas, surtout dans «notre classe». + +Une grande tristesse douce, infiniment bonne, emplit les grands yeux de +Nora. Le souvenir de sa petite enfance sans caresse l'attendrit sur +elle-même. On ne sait quel regret de maternité enfantine gonfle son +cœur. Sa voix se fait tendre, comme voilée: + +--Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, moi, Jacques, bien +gentiment, comme j'aurais voulu être caressée. + +Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage étroite, et la cage dans son +carnier. + +Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque sur les grêles genoux de +l'enfant qui s'est assise, le jeune adolescent plein de force, est là, +humble, muet, dans le ravissement de sentir deux mains très petites +qui se posent sur son front et qui, l'une après l'autre, passent et +repassent sans fin. Elle flatte les cheveux courts. Elle effleure de +temps à autre les paupières closes, les joues où naît un duvet que le +soleil irise, les lèvres fermes qui répondent par l'effleurement d'un +baiser. Elle répète pour Jacques les tendresses que lui ont apprises +ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui semblait si doux, +doit être doux aussi, venant de sa main, à elle Nora. + +Étrange éducation en liberté où les douleurs lui ont appris le désir de +vivre, les sensualités une certaine tendresse, les animaux un peu de +bonté, les gens civilisés la colère et le mépris. + +Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses familiarités intimes avec +Nora n'empêchent point le respect. Son maître à lui est un noble +esprit qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou de littérature +une haute leçon sur la vie et sur l'amour. Cette noblesse de pensée +agit peu à peu, passe au cœur du petit paysan, obscur descendant d'un +mélange d'aïeux hellènes et arabes. Jacques est heureux d'aimer et +d'être aimé comme un chien. + +Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres maîtres que la nature +et le petit Jacques! Pourquoi faut-il que Gottfried, sophiste +et luthérien-jésuite, mette en formules «_ad usum puellæ_» une +interprétation personnelle de la science moderne? «Tous les hommes, +dit-il, sont vils et méchants; il faut leur être supérieur ou par la +force, ou par la ruse qui est le triomphe de l'esprit. La vie étant +mauvaise, on échappe à la douleur essentielle par le plaisir matériel +ou par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire par la vision +égoïste et solitaire des bonheurs qu'on n'a pas. Ce dernier moyen +est inférieur au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli de la +douleur des autres. Enfin, ce qui distingue l'homme de la brute, c'est +qu'il peut faire de l'amour bien compris le plaisir par excellence, +en éludant les conséquences funestes qui sont la propagation de la +douleur par l'enfant. Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle +s'exerce envers des générations qui, grâce à elle, ne connaîtront +jamais l'horrible malheur d'être nées!» C'est un essai d'éducation +expérimentale. _Is invenit cui prodest._ + + + + +XXXVIII + + +Jusqu'où peut aller la licence de conversation du professeur Gottfried +avec sa jolie petite élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas +de limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle du gros petit +homme. C'est l'ours germain qui danse pour plaire. La petite Française +brune a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant bien vu autour de +quel miel il tourne, elle lâche sur lui quotidiennement tous les mots +drôles de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche. + +Il a pour premier principe qu'il ne faut rien cacher aux enfants, des +choses naturelles. C'est une thèse qui se peut soutenir, mais reste +à savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa façon à lui, est +grossière, viciée par le trouble de son sang épais. Imaginez Silène +avec des gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, et jargonnant +à Chloé son amour en pathos physiologico-psychologique. La mignonne +enfant, instruite déjà par tant de choses autour d'elle, comprend +très bien--oh! mais très bien!--et les dissertations de Gottfried sur +l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. Elle a pleine +conscience du pouvoir de femme déjà naissant et agissant dans sa forme +mignonne, étrange et charmante. + +Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés que lui montre +aujourd'hui son père, elle les attribue à la puissance du «féminin +éternel». + +--On a remarqué, dit Gottfried, que les mères ont une tendance à aimer +mieux leurs fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous voyons +l'action sourde de la «Volonté», qui dirige le monde... + +Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances que François Mitry +a eues pour elle, depuis le soir terrible où il a compris qu'elle était +capable de mourir, Nora, à l'occasion, se montre avec son père plus +impérieuse, plus hautaine, plus irritée que jamais. + +--Oh! dit François Mitry, je plains celui qui en héritera. C'est une +enfant terrible... Elle ne sera pas commode à marier! + +--Peut-être, peut-être! dit Mlle Marthe qui pense à Gottfried. + +Elle ajoute: + +--Un homme qui la connaîtrait bien, saurait jouer de ses défauts de +caractère, en profiter même! Et puis, avec le temps, bien des choses +s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces défauts disparaîtront +sous l'influence lente mais sûre des leçons de Gottfried... C'est un +homme, vous savez, c'est un homme! + +Ainsi Mlle Marthe répète, en parlant de son frère, le mot que +Napoléon le Grand disait du grand Gœthe. + +Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient dans ses mains l'avenir +de l'enfant et son propre repos par conséquent, M. Mitry, un peu +tardivement, exprime un jour l'intention d'assister à une leçon. Il +prévient tout bonnement Gottfried, à table, en lui offrant du pâté. +Le buste large de Gottfried se redresse. Il souffle comme un jeune +cachalot. Son épais sourcil se hérisse et il prononce: + +--Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon livre sur l'éducation +allemande, monsieur, vous n'auriez pas même songé à exprimer un désir +qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. Aucun professeur +digne de ce nom,--tel est du moins mon avis formel,--ne doit accepter +la présence d'un étranger à ses leçons. Élèves et maîtres doivent, à +mon sens, former une famille jalouse où les pères par le sang sont +eux-mêmes considérés comme des étrangers, car l'esprit est tout et la +chair n'est rien. Nous sommes les pères intellectuels... Si vous avez +cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, reprenez-moi votre enfant... +Je me retirerai sur-le-champ. Mais quant à laisser porter une atteinte, +que j'estime blessante pour moi, à mes droits les plus nobles, jamais, +monsieur, non, non, jamais! + +M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse comme il peut de n'avoir pas +lu le livre de Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur, +retomber aux embarras et aux soucis que lui donnerait ce petit diable +de Nora. Et elle, qui sait quel genre de leçons protège le séduisant +personnage avec cet air hérissé, indigné, austère et fier, pouffe de +rire en dedans et dit tout haut: + +--Je crois bien que monsieur Gottfried reprendra volontiers du pâté, +mon père. N'est-ce pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; avec de +la bière, beaucoup? Il faut se refaire. Vous venez de vous fatiguer, +monsieur Gottfried! + +Et le repas se poursuit paisiblement, M. Mitry ayant promis de ne plus +jamais désirer voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille lieues de +deviner les prétentions et surtout les manœuvres de Gottfried. + +Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques Maurin, lui rapporte cette +conversation: + +--Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il m'ennuie, votre professeur! +Je ne suis pas jaloux, mais c'est un peu ça, cependant. C'est un vilain +homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi vous embrasse-t-il comme ça, +ce vilain museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait pas qu'il eût +dans l'idée de vous épouser un jour. + +--Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le! + +--Oui, ça serait justement l'hirondelle de mer, mariée avec le sanglier! + +Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, et le petit sauvage, +véritablement jaloux, prend la main, le poignet de sa petite amie, et +les couvre de baisers... + +Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme Gottfried faisait sa sieste +lourdement, à l'ombre des chênes-lièges, et ronflait à côté de son +livre ouvert,--de son propre livre qu'il relit assidûment et qu'il +annote pour en faire une édition nouvelle,--Jacques, à pas de loup, +s'est approché de lui. + +Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette bien solide (c'est une +ligne de fond), et le voilà en train d'attacher un bout de la ligne au +pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un nœud coulant dans lequel, +avec d'infinies précautions, il passe le pied énorme et la jambe courte +du bonhomme. Cela fait, il repose à terre cette jambe et ce pied; puis, +caché derrière un buisson, le gaillard lance sur le nez de Gottfried le +gland d'un chêne vert... Et Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt: + +--Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous êtes là? On dit que le +feu est à la forêt! Venez-vous avec moi ouvrir la tranchée? je vous +prêterai ma hache! + +Gottfried n'a pas l'intention de couper du bois ni de se laisser +cuire comme une andouille de Souabe--les andouilles de Souabe sont +les meilleures;--il se lève précipitamment et s'élance sur la pente +raboteuse, vers la villa où il retrouvera la douceur d'un nid de +coucou... Il se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il veut lancer +en avant reste en arrière, et Gottfried tombe sur le nez... + +Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, tranche la +cordelette et la fait disparaître dans sa poche... + +--Mon pauvre monsieur Gottfried! comment cela s'est-il fait? C'est, je +parie, cette maudite ronce! C'est traître, les ronces; on dirait des +ficelles; ça vous prend les jambes... Voilà votre pauvre nez tout en +sang, et vos mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, monsieur +Gottfried, et avant quinze jours, il n'y paraîtra plus!... Heureusement +vous avez beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des yeux! Cela vous +a protégé les dents... Mais que vont dire les demoiselles?... Vous +n'êtes pas beau comme ça! + +Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en bon chemin. Gottfried +souffle et geint, et il boite légèrement. + +--Vous allez trop vite, aussi! poursuit Jacques... Et alors, vous +savez, comme on dit: le poids--car vous êtes lourd--multiplié par la +vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça fait... Allons, adieu, +monsieur Gottfried; voyez-vous, à quelque chose malheur est bon. +Prenez donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora n'en dira pas de +mal, monsieur Gottfried. Il faut songer à ça, pour vous consoler... +Allons adieu, monsieur Gottfried;--l'incendie est peut-être éteint, +car je n'entends plus appeler. Vous savez, par prudence, nous appelons +comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on arrête vite, en tapant +dessus à coups de branches vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?.. + +--Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage m'étourdit un peu. + +Et, par suite de cette aventure, pendant huit jours, M. Gottfried, plus +entouré de bandelettes que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le +plus grand bonheur de Jacques. + +--J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle. + +--J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. Vous m'auriez +trahi, vous, par votre manière de vous moquer de lui en face!.. + +--Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, tu sais bien qu'avant +qu'il comprenne, il faut qu'il se retourne, et c'est long! + + + + +XXXIX + + +Études et conversations avec Gottfried, récréations avec Jacques, le +monde des bêtes à observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin et +demain la chasse, tout cela prend du temps, et les quatorze ans de Nora +sont derrière elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son âge. +Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la fit ainsi pour la faire avec +soin. + +Quand elle a voulu son petit fusil, c'est encore Jacques qui lui a fait +tuer sa première pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible, puis +ils allèrent tous deux sous le grand chêne et ils attendirent. + +--Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un ramier, un «favard!» + +--Où? je ne vois pas bien. + +--Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche brisée. + +Elle épaule, vise, le doigt sur la détente qu'elle presse lentement... +Si forte était son émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner +et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec un grand bruit d'ailes +palpitantes au travers des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques +courut le ramasser. + +--Il est beau, mademoiselle! voyez les belles plumes de la gorge. + +Elle regardait la tête pendante du ramier, couché sur le dos, dans la +main de Jacques, ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie... + +--Oh! fit-elle joyeuse,--en plein cœur! + +Elle ajouta: + +--C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute seule! C'est meilleur, +n'est-ce pas, le gibier qu'on a tué? + +Il ne put s'empêcher de dire:--Ça ne vous a rien fait, à vous qui aimez +les bêtes, l'idée d'en tuer une si jolie? + +Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête: + +--C'est la vie! prononça-t-elle. + +Elle se tut, puis reprit:--Si on pensait toujours à tout, on ne +pourrait plus rien faire. + +Le lendemain, elle mangea son ramier et le trouva meilleur que tous les +gibiers dont elle eût jamais goûté... + +Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses, des faits, le sens qu'il +lui convenait, acceptant la guerre, l'injustice, la malignité, comme +des nécessités haïssables, mais dont les victimes peuvent faire, à leur +tour, un moyen de salut. Elle était indépendante, alerte, audacieuse, +toujours sûre d'elle en apparence, avec de secrètes amertumes de +découragement. Bonne envers les êtres qui, par exception, lui avaient +été bons, comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de la méchanceté du +reste du monde, et n'avait ni pitiés générales pour les malheureux, ni +apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était formé sans guide sous +la pression des faits et des circonstances. La mère avait manqué. Elle +n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier. Enfin, elle ignorait +les timidités et même les pudeurs de la jeune fille. + +--Une vraie sauvage! disait parfois Catri, avec plus d'admiration que +de blâme. + +C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût pas été, lui aussi, +un petit sauvage, il y aurait eu péril pour Nora à le voir si souvent. +Mais ni l'un ni l'autre n'attachait grande importance à des choses qui +eussent fait pousser les hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents +que les baisers du petit lièvre étaient ceux du petit paysan. Et +quand Nora se baignait, à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques +ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne s'étonnait du vert des +feuillages et du bleu des ciels. + +Cette franchise d'allures était même pour elle un élément sauveur, mais +qui la destinait sans doute à donner un jour quelque surprise à l'homme +qu'elle aimerait. + +Malgré tout, on peut se demander par quel miracle au milieu de tels +jeux, la petite sirène échappait au jeune triton. + +Certainement le vieux professeur de Jacques y était pour quelque +chose. Ce philosophe souriant, quand il revoit son élève, de temps +en temps, lui demande des nouvelles de ses travaux de paysan, de ses +plaisirs de jeune homme. Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses, +tant d'amours, tant de femmes, sait interroger l'adolescent sans +l'effaroucher, et il l'amène toujours aux aveux utiles. + +--Quel bon curé vous auriez fait, monsieur Rainal, lui dit Jacques, +vous me confessez! + +--Dis toujours, petit... Ton père est un diable d'homme qui a fait de +grosses sottises! Je voudrais, moi, faire de toi un honnête garçon, +dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi ton cœur... Est-elle +jolie, hein, mon gaillard? + +Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air de se plaire, pour son +compte, aux histoires de Jacques, le philosophe, toujours souriant, +finit par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt des deux +enfants. + +--Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens, passe-moi ce _Dictionnaire +de la Fable_ et cette _Histoire de l'art antique_; je vais te +montrer des bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant avec des +tritons... Ces anciens vous avaient le sens même de la vie et savaient +l'envelopper sous d'admirables formes, regarde! + +Et tandis que l'enfant admire les images: + +--N'empêche qu'il ne faut pas recommencer ce jeu-là souvent! Monsieur +Mitry, que je n'ai pas l'honneur de connaître, aime certainement sa +fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il la néglige un peu +trop. On a confiance en toi: tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que +jamais monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait sa fille +en mariage... Elle est gentille pour toi; tu l'aimes avec ton cœur +n'est-ce pas? + +--Avec tout mon cœur, monsieur Rainal. + +--Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel malheur, mon petit Jacquot! +Tu ne pourrais pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus en +épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion, à moi, vieux célibataire, +sur l'amour,--l'amour, mon garçon, c'est la meilleure des choses de +la vie. L'amour, le vrai, celui qui mène à la paternité fière et +tranquille, c'est l'idée principale des hommes. C'est la joie des +joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à l'être qu'on aime. +L'amour, ah! mon petit! c'est la seule chance de bonheur... Eh bien, ne +lui gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes. Tu me promets, +mon garçon? + +--Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques... + +--Qu'est-ce que tu as à soupirer? + +--Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la demoiselle, un bon maître +comme vous, au lieu de ce vilain Gottfried... Il y a une différence, +savez-vous! + +--Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien officier de la marine, +redressant sa haute taille et passant ses doigts nerveux dans ses +favoris blancs comme neige... Il faut aimer à la française, mon garçon! +chaud, chaud! mais franc et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut +avoir un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire une conception de +générosité, de bonté et de courtoisie, dont on se sent toujours très +loin et dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher... Ils peuvent +blaguer, les autres! il n'y a encore que ça! + +Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux des rochers de la colline, +sous les fourrés des ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au +lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime et dont il a peur, lui +dit parfois simplement: + +--Si vous chantiez, demoiselle? je vous accompagnerais sur la flûte à +trois trous que mon père m'a faite avec un roseau. + +Et la double harmonie emplit l'espace. On dirait un chant de sirène +ou d'hamadryade accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait l'âme +des eaux, des feuillages ou des échos qui s'élève et se répand dans la +mélancolie des soirs ou dans la gaîté des matins: + + Il revient, le marin lassé + Qui regretta la France! + Elle revient au cœur blessé, + L'éternelle espérance! + + + + +XL + + +Trop lentement au gré de Marthe et de Gottfried, le temps coule. + +Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on rêve, mais il ne faut rien +hâter, rien brusquer. Le frère et la sœur se consolent d'attendre en +échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige ses épreuves. Mlle +Marthe lui a suggéré l'idée de publier son livre dans les trois +langues. Elle se chargera de la traduction anglaise. Pour la traduction +française, l'institutrice aide le professeur; et c'est rendre service +à la France, car Mlle Marthe relève dans les essais de son frère +des expressions comme celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner +de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu se payer la tête de son +professeur, ce qui, vraiment, n'était pas à faire!...» + +Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce pour la semaine suivante, +toute une fournée d'invités. + +Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, dont il n'a pas fait part +à Mlle Marthe. Vraiment il ne traite pas Mlle Marthe avec tous +les égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore bien indépendant. + +A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, M. Mitry, plus +indifférent, croit-il, à Thérèse, s'efforce d'être en somme moins dur +pour Nora. Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle s'était +tuée, il a fait le possible, malgré la scène du piano, pour se montrer +meilleur envers elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à +quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable un peu de repos de +ce côté-là, et d'oubli. Il est bien vrai aussi que le charme singulier +de la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, spirituelle, +amusante. Il lui arrive de rire de ses saillies. Ils vivent comme +deux étrangers qui ont commencé par se supporter difficilement, puis +que l'habitude de se voir rend chaque jour plus tolérants, et même +à demi aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui est sévère +avec lui. Il a parfois des inflexions de voix caressantes lorsqu'il +lui adresse la parole. Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait +point un souci de ne pas éprouver de sympathie pour lui. Et lui, il +voudrait l'aimer, il l'aime peut-être par accès, mais il a coupé tous +les liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... Il ne peut pas +les renouer. Il pose sur elle quelquefois un regard où flottent des +regrets, des remords même, une incertitude poignante. Elle n'y prend +pas garde, et passe. Quelquefois, au moment d'un départ, il s'approche +d'elle pour l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la main. Un +jour, presque par surprise, il l'embrasse et il éprouve en son cœur +cette sensation chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en embrassant +Thérèse, qu'il retrouva en embrassant Nora toute petite, lorsqu'il la +portait serrée contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire adieu à +la mère sur le lit de mort. + +Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais pour lui-même comme pour +elle, il faut qu'elle se marie; il veut y songer bien à l'avance; et +c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse qui résidera à +Cavalaire pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois, tant qu'on +voudra. Cela n'étonne personne de la maison. Le fait n'est pas inusité. + +Les chambres sont préparées. La villa, de fond en comble, est visitée, +soignée, aménagée, embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes à +table. + +Parmi les invités se trouvent deux jeunes hommes qui pourraient bien +plaire à Nora, Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», instruit +et riche, très du monde... On verra, mon Dieu, on verra. + +Tous les autres sont là pour faire nombre, pour encadrer les jeunes +hommes, prétendants possibles. Et François Mitry, sur qui Mlle +Marthe n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute l'influence +qu'elle désire, n'a rien dit de sa pensée à personne. Une sorte de +pudeur invincible le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse et lui... +C'est une affaire qu'il veut régler avec Nora--ou que Nora saura régler +toute seule. Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser de +l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir un peu, se rendre elle-même +responsable de son avenir? + +«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, à me reprocher.» + +--Nos invités arrivent demain, mademoiselle. En voici la liste. + +Mlle Marthe lit les noms à voix haute. On est à déjeuner. Nora +écoute, distraite. + +Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie: + +--C'est un gentleman accompli, dit-il. + +Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon flair. L'ours également. +Ce Louvier ne lui dit rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit: + +--Quel âge? + +--Vingt-quatre ans, répond M. Mitry. + +Elle fait la moue et prononce, d'un air capable: + +--C'est un peu jeune! + +--C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! approuve Gottfried en toute +hâte. + +--Avant trente-cinq ans, poursuit Nora imperturbable, un homme n'est +pas un homme. + +Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle veut agacer Gottfried qui +n'a pas plus de trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique: + +--Tous ces petits jeunes gens, ça manque d'expérience! + +On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, qui, par contenance, +s'introduit dans la bouche une orange tout entière. + +--Ah bien! dit Mlle Marthe en riant et en agitant sa liste +d'invités, voici donc quelqu'un à votre goût. Il a l'âge de votre père, +celui-là! + +--Et qui donc? demande Nora. + +--Monsieur Guy de Fresnay. + +Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant lequel Nora rassemble ses +souvenirs... Guy? On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort bien +ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, lorsqu'elle était enfant, +mais elle voudrait se rappeler son visage, son allure. Impossible. + +--Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si longtemps? interroge-t-elle. + +--Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique très accidentée. + +--Je la connais... comme tout le monde, dit Nora. + +M. Mitry continue: + +--Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât entre la France et une des +grandes puissances d'Europe... De la présence d'esprit, un mot heureux, +un sourire, l'intervention, dit-on, d'une femme d'esprit, de cœur et +de goût, qui avait pour lui... une vive admiration... et il a sauvé le +monde d'un grand malheur. + +--Pourquoi d'un grand malheur?... C'est pourtant beau, la guerre! dit +Nora, qui s'irrite contre le diplomate ami des femmes. + +Ce qui est vivement excité en elle, par exemple, c'est la curiosité. + +--Au moment où cela est arrivé, reprend M. Mitry, la guerre, qui est +toujours un malheur, aurait, plus que jamais, désolé le monde. C'était +du moins l'opinion de Guy de Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui... + +--Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si j'étais un homme! + +--J'espère, dit sèchement Mlle Marthe, que la guerre avec +l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, mademoiselle; vos sentiments +pour mon frère et pour moi nous en sont garants. + +--C'est donc avec l'Allemagne que nous aurions eu la guerre, sans +l'habileté de monsieur de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit +Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant. + +--Et de quelle autre puissance pourrait-il être question? dit Mlle +Marthe. + +--Ah! réplique Nora... + +Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais si une bonne guerre +pouvait la délivrer de Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle +n'hésiterait pas à sacrifier des armées... + +Tout le monde fait silence. Cela dure un temps notable. Et quand il +semble que tout le monde pense à tout autre chose: + +--Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon monsieur qui n'aime pas la +guerre? demande Nora brusquement. + +--Il a écrit un livre sur l'Allemagne. + +--Est-ce qu'il est bien, son livre? + +--Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans mon pays, dit Gottfried. +Les journaux français, paraît-il, le signalaient comme une œuvre +littéraire de grand mérite, et c'est précisément ce que les nôtres lui +ont reproché. + +--Comment cela? + +--Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; les documents sous +le fatras des déclamations idéalistes en l'honneur d'une impossible +justice, à la manière démodée des Lamartine et des Michelet. On trouve +là-dedans de la mélancolie et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus! +Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu pleine justice au +caractère de mes compatriotes. + +--C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay est un bon esprit, conclut +François Mitry. Ni chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre race et +votre pays en toute liberté, affirmant le bien, mais dénonçant aussi +tout le mal. Il a fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour +la France, et si franchement, si rudement, qu'il doit à cette belle +franchise, une complète disgrâce. + +--Vraiment? dit Nora intéressée. + +--Oui, dit François Mitry, il a donné fièrement sa démission; il n'est +plus dans la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses ennuis et +son désir de chercher une retraite que je lui ai offert une pleine +hospitalité. Il nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, dit-il, +s'il se souvient de ma maison. Il n'y est pas demeuré huit jours, et +voici huit ans. + +--Huit ans, en effet! soupire Marthe. + +Nora regarde, à son habitude, le vide, droit devant elle, avec son bel +œil noir, tout fixe... Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque +fois qu'elle le prononce, une confuse impression lointaine de douceur +ferme et de bonté... mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy? +Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom d'un inconnu, qu'elle a +presque oublié, lui rappelle-t-il des tendresses qu'elle ignore?... +«Ah! oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le cœur de Nora bondit +à ce souvenir. + +L'histoire de la démission lui plaît, de la part d'un monsieur qui, +tout à l'heure, ne lui plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de +ces hommes qui font, à de certains moments, la destinée des empires, +comme les grands personnages de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce que +ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit être fat... un Gottfried +français, sans doute, qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre +déclamatoire intitulé: _Les Allemands en Allemagne_, parce qu'il est +monsieur Guy de Fresnay), que toutes les femmes doivent lui sourire! +«Il m'ennuie, leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il vienne, et l'on +verra!--Et qu'il essaie de me plaire! on lui fera voir! Tiens! je +taillerai mes crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on rira, +ici, dans huit jours!--Je lui ferai demander par Gottfried si _berner_ +vient de Berne!... + +Tout d'un coup, elle cesse de penser et de sourire. Dans le mystère de +sa mémoire, un miracle s'est opéré. Comme sous une lueur d'éclair, Guy, +une seconde, lui est apparu, agissant et parlant, tel qu'elle le vit il +y a huit années. Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau tout +ce qu'elle ressentit alors près de lui. C'est une émotion ineffable, +qui la traverse, une sorte de bonheur infini et bref,--mais comme elle +s'est revue aussi frémissante et irritée sous un reproche sévère de +Guy, comme elle s'est revue dominée, domptée par lui,--son orgueil se +révolte. Elle ne veut plus se souvenir! Elle sait du moins maintenant +qu'aux sources profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce qui +lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, au sujet de Guy, des +souvenirs, vivants en secret, plus mêlés à l'essence de son âme, que +ses plus vivants souvenirs. + +Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît à la porte de la salle à +manger et dit, d'une voix haute et claire: + +--Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver si tôt et à cette heure, +et fait demander si monsieur veut bien le recevoir tout de suite. +Monsieur de Fresnay a déjeuné. + +Nora tressaille et tout le monde se lève... + + + + +XLI + + +Guy entre, et, après un salut adressé à tout le monde, va serrer +la main de François Mitry, et, en même temps qu'il dit: «Bonjour, +François,» sans lâcher la main de son ami, il se tourne vers Nora: + +--Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle? + +--Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond la très petite personne. + +--Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il. + +Et se tournant vers Mitry: + +--Une figure originale, ta fille. + +Il lâche la main de François, et prenant de sa main fine et longue, le +bas du visage de Nora, comme celui d'une simple enfant, il l'examine. + +Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de détourner son visage. +Son pied se crispe sur le parquet. Guy paraît ne faire aucune attention +à ces marques d'impatience; il s'incline, et, attirant à lui le petit +visage, il l'embrasse sur les deux joues. + +Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de taille de Nora, la +petitesse gentille de toute sa personne qui lui a joué ce vilain tour: +on ne l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis qu'on fait à Guy +une place à côté d'elle pour le café: «Je le déteste, ce monsieur! il +me déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue en même temps +qu'il lui fait un peu peur. Elle ne sait pas pourquoi. + +Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout, c'est qu'à cette colère, à +cette crainte, que M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand +attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle goûte cela comme le +souvenir inconscient d'un songe heureux d'enfance, depuis longtemps +effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant, toujours plus +net.... Le lendemain matin, dès le réveil, elle songe à Guy avec +impatience, et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au plus +tôt, elle sent bien que la présence de Guy, parmi tous ces gens dont +elle a tant à se plaindre, l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe +son attention. L'idée de cette présence répand, sur ses projets de +la journée, un charme singulier, nouveau. C'est comme une clarté +d'espérance, toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la lumière gaie +du matin... Et Nora se lève en chantant, bien résolue à se montrer +sévère pour M. Guy de Fresnay. + + + + +XLII + + +Il faut cependant commencer par se montrer aimable, ne fût-ce que par +politesse. Le lendemain Nora propose à Guy une promenade à cheval. + +--Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a dit François Mitry, mais, vous +le voyez, Nora se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon, mon +cher Fresnay. Il y a à l'écurie deux excellents chevaux du golfe, en +très bon état... Choisissez. + +La minuscule amazone est sur son arabe. Guy chevauche à ses côtés. Ils +vont par le chemin en corniche qui serpente au flanc des Maures, de +Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou. Guy admire cette enfant +étrange, si petite, si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand elle +tourne vers lui son visage, il est frappé du double caractère qu'il y +trouve, et un peu ému, sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire, +la petite femme l'effraie, et le lutin se moque de lui. Il est gêné, et +c'est pour la première fois de sa vie peut-être! + +Tout à coup, après avoir perdu de vue la mer, cachée par le cap de +Cavalaire et dont ils n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre: + +--Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la grande affaire de Guy, aussi +bien que la sienne propre, était de la voir, elle, la mer bleue! + +Elle ajoute: + +--C'est beau, n'est-ce pas? + +De son bras tendu, de son poing qui serre le pommeau de la fine +cravache, elle montre le large, d'un geste de possession royale. La mer +lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et ses peines d'enfant. +La mer est mêlée à sa vie, à son âme. Elle en a au cœur quelque chose, +toujours,--le bruissement, la caresse fluide, l'infini perdu.... + +Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle éprouve, il le sent +confusément venir en lui. Un grand souffle paisible s'élève à ce moment +du large, passe dans leurs cheveux. C'est la vie et c'est l'inconnu. +L'inconnu de leur cœur à tous deux y répond, ému sourdement. + +--Marchons, dit l'homme. + +En huit ans, il n'a pas changé beaucoup. Pas un cheveu blanc dans ses +cheveux drus; pas un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être +un peu plus pâle, plus creusé de passions anciennes, mais la trace +vivante des passions, superposée à celle du temps, la fait oublier; +et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité aimante des +cœurs. Pour la première fois de sa vie, cet homme, à qui les femmes +ont toujours offert joyeusement leur sourire, leur main tendue, leur +amour,--vient d'aimer vainement. La fière Mme de Z..., veuve et +marquise, avait un amour au cœur, lorsque Guy s'est présenté. Elle n'a +eu pour lui qu'un caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et les +trois jours de consolation qu'elle lui a accordés n'ont pas consolé +Guy; il a souffert; peut-être souffre-t-il encore. + +Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui d'il y a huit ans. Certes, +elle ne l'avait pas oublié! Mais elle se garde bien de le lui dire. +Elle entend le piquer un peu, se venger du passé. + +Comme il l'interroge: + +--Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle, rien, je vous assure. + +--Comme c'est triste! fait-il. + +--Et pourquoi? + +--Parce qu'il semble qu'une impression heureuse devrait durer dans le +souvenir. + +--J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle avec un sourire +ironique. + +--S'il faut en croire ce que vous me disiez, en ce temps-là. + +--Vous vous en souvenez?... Et je disais, quoi? + +Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort bien, l'histoire jolie des +violettes que Nora, toute petite, mettait dans son cou, doucement,--et +comme c'était gentil à sentir. Et les colères de Mlle Marthe, et +comment il prit la défense de Jupiter. Et comment il protesta, lui, +Guy, lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne place qu'elle +avait à table, sa place de maîtresse de maison. + +--Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée, mademoiselle. + +--Grâce à vous, si je comprends bien! dit Nora, un peu pâle, en le +regardant par-dessus son épaule. + +A mesure que parle Guy, quelque chose de singulier se passe dans la +tête de Nora. Il lui semble que chacune des paroles de Guy achève +d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien que légère, d'un brouillard +terne, d'un voile qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du fond de +ce miroir mystérieux les images qu'il évoque remontent. Ce sont elles, +elles-mêmes. Il les lui rend, vivantes. + +--Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif... Oui... je me +souviens aussi des violettes! + +Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes. Elle regarde en elle, tout +au fond, à l'endroit où dorment les lointains du temps qu'elle a déjà +vécu.... + +--Je me souviens... attendez un peu. + +Elle demeure immobile. Elle devient très pâle. Voilà que ses lèvres +tremblent. Elle revoit, elle ressent tout.... Guy lui plaît et il +l'embrasse. Guy la console. Elle l'aime bien. Tout le passé lui est +présent; un charme l'entraîne à la sincérité, et tout à coup, riante, +elle s'écrie: + +--Il y en avait de blanches, mêlées aux autres. Ça sentait bon. Je +fourrais ma main dans votre cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos +bras. + +--Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy. + +Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de nouveau tremble +imperceptiblement; puis, prenant son parti: + +--J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!» + +--C'est cela même, répond Guy, tout heureux, naïvement. J'étais bien +fâché, poursuit-il, que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée +pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a chérie tout de suite. + +Il lui parle ingénument, imprudemment peut-être, comme à une fillette, +et Nora est piquée: «C'est agaçant, à la fin!» + +--Ah! dit-elle.... + +Elle frappe son cheval et le retient en même temps. Il a payé pour Guy, +le pauvre animal. + +--Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que vous vous rappelez? + +--Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec. + +Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut plus se rappeler autre +chose. + +--Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre cause... pour qu'on vous +laissât votre place à table... que fîtes-vous?.... + +Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement qu'elle croit +y être encore... Elle avance sous la table, en cachette, sa petite +main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la prend, cette main, la +pose, en la gardant toujours dans la sienne, sur la table blanche, +et il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on pense, petite Nora, +_toujours_!»--Oh! ce _toujours_, comme il retentit à son oreille +d'enfant! Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement. Elle a +compris et veut détourner un peu la tête, échapper au regard du maître, +elle veut aussi lui retirer sa main, par colère et par honte. Elle se +sent dominée et vaincue.... Cela est irritant, quoique délicieux. Et +c'est ce qu'elle ne veut pas! + +--Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer en ma faveur? +dit-elle un peu moqueuse, en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du +tout. + +Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit pas la vérité, que +Guy, arrêtant son cheval et regardant Nora, comme autrefois, d'un œil +profond: + +--Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il d'une voix grave. + +Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face: oui, c'est bien le même +œil dominateur. Elle frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy a +surpris un haussement d'épaules. Il retrouve Nora, la même, un peu +grandie, oh! mon Dieu, pas beaucoup. + +--Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant ainsi? dit-elle violemment. + +--Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli! avec une enfant! et sur +des questions de morale!... poli! + +Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours plus fort.... Pourquoi +trouve-t-il si drôle l'idée d'avoir à être poli avec elle? + +Elle a décidément une furieuse envie, Nora, de lui montrer, au +diplomate, qu'elle n'est plus une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne +sait. En attendant, pour se calmer les nerfs, elle lance son cheval au +galop. Le chemin n'est qu'une série de tournants. Il faut changer de +pied à toute minute. + +--Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il de loin, en poussant son +cheval pour la rejoindre. + +--Nous verrons bien! riposte-t-elle. + +Ils galopent. La voici lasse. + +--Attachons nos chevaux ici, dit Nora. + +Ils mettent pied à terre, et dans un pli de ravin qu'elle a choisi, les +voilà assis côte à côte sur des touffes de bruyère, et devisant. + +Tout en parlant, Nora distraite et comme en rêve, a pris dans les deux +siennes la main de Guy et elle ne la lâche plus. + +Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est un mouvement bien +involontaire. Transportée au passé, elle vient de reprendre cette main +dans les siennes comme si c'était hier qu'elle eût été réprimandée à +table avec une bonté sévère, mais si tendre. Le temps est aboli. Nora +est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier qu'elle s'est tant +amusée à glisser dans son cou des violettes, par poignées... Il y a +donc entre eux une complète familiarité. Quant à en vouloir à Guy parce +qu'il vient de la traiter en toute petite fille, Nora n'y songe plus. +Nora ne sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans, peut-être sept. +Son cœur du moins n'est pas plus vieux, en cette minute. Elle a besoin +d'être aimée en enfant--comme elle ne le fut jamais.... + +Sur son genou, elle appuie donc la main de Guy, et de ses deux mains, +elle la caresse. Comme elle fait au front du petit Jacques, elle fait +à cette main. Guy la retire un peu, tout à coup, mais Nora la retient. +Il se sent charmé et il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle +le retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir l'air bien sot, et +demeure là, tout étonné. Et le subtil fluide féminin entre par le bout +de ses doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et, distinctement, +dans ses yeux grands, noirs et fixes, il voit maintenant la femme +apparue, qui appelle et,--chose étrange!--qui implore presque.... C'est +que Nora, à ce moment, se rappelle exactement l'impression qu'elle eut, +lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je vous aime bien, vous!» il +l'embrassa avec tendresse. Il lui rendait les caresses paternelles +perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que, en se pressant +aujourd'hui sur cette poitrine, au pli de ce cou, en mettant sous cette +barbe fine sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme consolant +qui lui faisait oublier tant d'affreuses misères, qui lui restituait +toutes les tendresses que la vie devait et refusa à sa petite enfance? + +--Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il est temps de rentrer, je +crois. + +Mais elle le retient encore, d'une pression si énergique qu'il ne peut +s'y tromper. C'est la petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent +heureux. Un trouble doux et lourd l'envahit. Un rêve rapide et fou +traverse son cœur. Si c'était là le dénouement de sa destinée? S'il +allait revivre par là? Si ce printemps allait fleurir dans la «route +au tombeau» qui lui reste à faire? Et toujours la petite main caresse +la sienne, tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et, muette depuis +longtemps, Nora regarde Guy d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur +indécis, innommé, le désir tout-puissant d'être consolée de la vie par +l'amour entier. + +En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte plus qu'il ne saura +jamais le dire, Guy se lève et prépare les chevaux. + +Il est à la droite du sien et tend sa main en creux, pour aider Nora à +se mettre en selle. + +Elle pose un pied dans la main de Guy qui, arc-bouté sur sa jambe +droite, plie un peu le genou gauche sur lequel il fait porter sa +main,--et quand le petit pied, si petit, est dans cette main, Nora +demeure là un instant; puis, en riant, saute à terre d'où, sans aucune +aide, elle bondit sur sa selle. + +Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence: + +--Toi, si je veux, pense Nora en le regardant de travers, je te mettrai +dans ma poche! + +--Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant sa propre pensée et +répondant sans le savoir à celle de Nora... cela est bien possible, +mais cela n'est pas encore bien sûr... + +«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller cela!... Le mieux ne +serait-il pas d'avertir Mitry?» + +Il songe encore: «Au train dont les choses marchent, je devrais +certainement prévenir le père... ou gagner au large.» + +Épouser est invraisemblable, mais fuir est un peu cruel. + +Guy cependant ne voit que l'un de ces deux partis à prendre. Tous deux +sont extrêmes. + + + + +XLIII + + +--Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, en bas, à l'heure du +crépuscule, le soir du même jour,--pas de piano aujourd'hui, je vous en +prie, monsieur Gottfried. + +Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, qu'elle a quitté voici bien +dix minutes. + +--Et pourquoi cela, mademoiselle? + +--Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout. + +--Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... Je vous conterai, +comme récompense, les amours de ce grand artiste. + +--Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, des amours de ce grand +artiste... Contez-moi les vôtres. + +--Si vous voulez. + +Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe du pied et imite l'enfant +qui pleure, avec de jolis sons perlés dans sa voix larmoyante. + +--Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! Moi veux pas rester! + +Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, ou pourquoi est-elle venue? + +C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver Guy tout de suite, +et qu'elle fait tous ses efforts pour s'en empêcher. Sa résolution, +envers lui, n'est pas encore prise. Elle met entre lui et elle, la +personne sans importance de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle +veut l'envoyer tout simplement promener, oh! ça n'est pas long! + +--Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur Gottfried. Je vous +embrasserai, là! + +Et elle pouffe de rire. + +--Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la première fois. + +On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, toujours riant, et va à +Gottfried. Elle lui offre son visage, il en approche le sien. + +Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, où est Guy en ce moment, +son cœur défaillerait! + +Guy est assis sur un banc du parc, à vingt pas de la fenêtre du salon +qui s'éclaire sous ses yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre +de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... Une angoisse +atroce saisit son cœur, le serre comme un étau, le broie d'une pression +lente... Guy est jaloux, mais cela n'est rien,--il est déçu!--Qu'est-ce +que c'est donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du cœur? que +veut-elle faire de lui?.. Évidemment, ce n'est qu'une mauvaise petite +nature, viciée encore par une absurde éducation libre. Comment lui, +Guy, serait aux mains d'une enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il +l'aime donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. Des +idées contradictoires se heurtent dans sa cervelle... Se lever et fuir, +monter dans sa chambre, boucler sa valise, quitter à jamais cette +maison où il se sent en danger... car il y va de l'honneur, puisqu'elle +n'est qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à cette fenêtre où +s'encadrent toujours, clairement visibles sous la transparence du +rideau, les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés l'un de +l'autre... Oh! la briser du poing, cette vitre, et dire: Je suis là! + +En ce moment, Gottfried, toujours dans la même attitude, est en train +de répéter: + +--Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, voyons,--c'est promis. + +--Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai seulement voulu dire +que je me laisserais faire. + +Il en prend son parti, et, la saisissant par les deux épaules, il baise +la joue, puis le cou, et cherche les lèvres. + +Et Guy,--c'est étrange,--frappe du poing le dossier du banc sur lequel +il est assis. Guy est malheureux. Il a envie de pleurer. + +--Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, c'est assez!.. Bonsoir! + +Elle se sauve et disparaît. + +Nora s'élance dans le parc à la recherche de Guy, qu'elle n'a pas +trouvé dans la maison. Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de lui +faire... Oh! si elle pouvait savoir! + +Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, elle le frôle de sa +jupe envolée au vent de la course. Et quand il sent contre son genou +le frémissement de cette robe, et sur son visage le frisson de l'air +qu'elle a déplacé, il ne sait plus ce qu'il doit faire, la saisir au +passage, la prendre pour la châtier, ou bien lui crier: «Vous vous +trompez, pauvre enfant... Le bonheur n'est pas par là...» ou bien +encore la laisser passer--à jamais. + +Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment d'un amour à la fois +naissant et trompé, il continue à voir distinctement, à travers les +petits rideaux de guipure, légers comme un nuage, le salon éclairé, +et, au milieu, ce hideux Gottfried en train de ranger avec méthode des +brochures, des cahiers de musique. + +Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble qu'on vient de lui reprendre +quelque chose de divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne peut se +l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement qu'il avait de Nora une idée +qu'il lui faut abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au lieu d'une +petite fille singulière, mûrie trop tôt par le malheur d'avoir grandi +sans mère, encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, n'a-t-il +rencontré qu'une pensionnaire effrontée, maligne, prétentieuse, un +peu vicieuse? Il s'interroge et souffre. Oui, oui, c'est bien cela, +mais, alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il s'avouer qu'il +est jaloux?.. Ce n'est pas la tendresse qui pousse cette enfant, +délicieusement étrange, à jeter sa joue sur la face lippue et velue +de ce vilain casse-noisette de Nuremberg! Alors, décidément, quoi?.. +quoi? L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus cruellement. Sa +tête éclate... En si peu de temps, avait-il donc tant espéré de cette +gamine, aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! Guy est amoureux! et +l'amour, le dégoût et la colère gonflent son cœur! + +Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous cette fenêtre; il voulait +la voir, jouir de ses mouvements, les étudier aussi, se faire un +jugement. Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, puisqu'elle avait +attaqué son cœur, la première, elle, la maligne voleuse? + +Où est-elle maintenant? A quel autre jeu a-t-elle couru? + +Il se perd en silence dans les allées les plus étroites du parc, +se dissimule à tout instant derrière les arbres, l'œil aux aguets, +l'oreille tendue, épiant... + +Que croit-il surprendre encore? + +Quel roman compliqué suppose-t-il donc? Il a honte, lui, à son âge, +de s'occuper ainsi des gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le +regarde?.. Non, il se méprise d'en être là, mais une force qu'il ne +peut pas vaincre le mène où il va... il ne sait pas où... Tout à coup, +il perçoit des bruits de pas sur le gravier... Il se cache dans les +bruyères du bord de l'allée... + +Un couple s'avance. + +Est-ce Mitry? Est-ce Mlle Marthe? + +Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un jeune homme! Guy ne +connaît pas Jacques. + +--Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni l'autre, entends-tu? + +--Ah! répond Jacques tristement... Je sais, vous avez du beau monde. +Mais pourquoi pas au grand Pin, une fois la semaine, comme toujours? + +--Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus possible; on verra plus +tard... Est-ce que tu n'es plus mon bon chien? + +--Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, et j'obéirai. + +--Eh bien, adieu. + +Elle est impatiente. + +En silence, Jacques la prend dans ses bras, sous le regard ardent et +invisible de Guy... Il la presse un moment contre lui, en effleurant +des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche! + +--Adieu! adieu, dit-elle. + +Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, passe par-dessus le +mur... Pourquoi pas par la porte? C'est la question que se pose Guy. + +Nora retourne vers la maison. Le jugement de Guy sur Nora est fixé, +décidément fixé. + +«C'est une vulgaire petite friponne! C'est bon, on veillera. Adieu, +bonsoir, mon rêve bête! Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en +cinq minutes, j'avais construit tout un monde d'espérances! A quoi +tiennent pourtant les choses! Ainsi, quelques heures seulement après +les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux du ravin, devant la +mer, à moi, Guy, elle en est venue à celles-ci! J'avais pu croire à un +amour naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,--et le mien +avait été remué! Et je me suis lourdement trompé.» + +Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. Il ricanait tout haut! + +«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons plus. A joueuse, joueur +et demi... je regarderai son manège. Ce sera un des passe-temps de +cette vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas si sot... Adieu, +paniers, la grêle a fait vendange!» + +Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au fond du sentiment qu'il +commençait de sentir pour Nora, il y avait, en même temps que de +l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle qui vient, même sans +objet, au cœur des hommes de son âge, si sourdement profonde. Gottfried +pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses en invoquant la +Volonté de l'espèce. Guy songe tout simplement que cette forme +enfantine appelait la protection et qu'il eût été heureux de la lui +donner; que ces yeux de douleur appelaient la consolation et qu'il les +eût fermés sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses bras la +toute petite. + +--Eh bien, dit François Mitry, le soir, à table, êtes-vous content de +votre journée, mon cher Guy? + +--Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, si froid, si dégagé, que Nora +tressaille. + +--Bien vrai? demande-t-elle. + +Guy prend la main droite de l'enfant et la serre dans sa main gauche +d'une pression douce et ferme. Au toucher de cette main, cette sorte de +tendresse paternelle à laquelle il songeait tout à l'heure s'éveille en +lui, et une pitié immense lui vient pour un être si jeune, si petit, +si faible, et déjà,--croit-il,--si perdu! et c'est d'une voix toute +timbrée de caresses qu'il prononce: + +--Non, non, pas enchanté du tout, à la vérité. J'ai du vrai chagrin, +mademoiselle. + +Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, et pour reprendre tant bien +que mal ce qu'il a dit, pour la tromper sur le motif de sa peine: + +--C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, que je suis venu ici; +n'est-ce pas, Mitry? + +Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. Il a du chagrin? tant +mieux, cela le rapproche d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent +monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, étrange, capricieux +et volontaire comme elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout +son avenir. + + + + +XLIV + + +A présent qu'elle est sûre de son sentiment, Nora, avec la franchise +hardie de son caractère, avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer. +Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois, et elle le fait +bien voir. + +Le lendemain matin, au point du jour, on a réveillé Guy pour la chasse. +Il s'habille, et il est prêt à partir, quand on frappe à sa porte. + +--Entrez, dit-il. + +C'est Nora. Il est stupéfait. + +Elle entre, repousse la porte, sans la refermer. + +--Je viens, dit-elle, vous chercher pour le déjeuner du départ. Le café +nous attend en bas. J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien, +vous savez? + +Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte presque fermée, +et tout en disant: «Venez,» elle le regarde toujours fixement, +profondément, sans faire mine de sortir. + +--C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de chercher, dans un +tiroir, son mouchoir ou ses gants. + +Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours là, debout, et il +retrouve les deux grands yeux noirs, ardemment fixés sur les siens. + +Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers de Gottfried! aux +baisers de Jacques! Il pense qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son +tour! Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner, lui, Guy, à +cette perfidie, d'embrasser, dans les coins obscurs d'une maison dont +il est l'hôte, la petite fille de son hôte? + +--Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous suivre... allez, mon +enfant. + +Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur gronde et sa voix tremble. + +Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si brûlante flamme que Guy +est atteint. Un nuage passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble. +A travers une vapeur, il voit la femme, petite, toujours debout, ses +yeux toujours dardés, sa lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle +veut et que son visage le dira. Elle a appris,--des bêtes, des +choses, du frisson des bois et des vagues, des hommes même, de son +père,--la puissance et la fatalité d'aimer. Elle a appris,--sous les +persécutions,--la révolte, les insistances acharnées. Elle ne craint +rien, Nora, rien au monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance, +ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime. Elle vient. Voilà tout. + +«Pourquoi non? songe alors Guy tout à coup, avec violence. Pourquoi +non, si elle s'impose, si elle sait, si elle veut, si elle est libre et +consciente,--si c'est ainsi?» + +Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare de lui et le conseille... + +Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille en tout homme à l'odeur +des forêts, s'éveille en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui +vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy éprouve, en coup de sang, +l'envie sourde et terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter +où elle veut, toute mignonne comme elle est. + +--Allez-vous-en! dit-il irrité. + +C'est maintenant sa voix qui gronde et son cœur qui tremble. + +Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est elle qui le fascine. Il +n'est plus lui-même! Il court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins +bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux, sur sa bouche qu'il +écrase, et répète d'une voix creuse, altérée, en la repoussant de lui +avec violence: + +--Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible! Il faut t'en aller! +Va-t'en! + +Et si dure est la voix, si brutale est la secousse, qu'elle retrouve, +dans la joie du baiser farouche, toutes les douleurs qu'elle aime. +Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre homme qu'elle aimait, +son père,--aussi brutalement la repousse, aujourd'hui, celui-ci +qu'elle aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme, douleur, +colère, haine d'amour! mais, cette fois, c'est bien à elle que +s'adresse tout cela. A elle, encore enfant, déjà femme. Elle est +heureuse, et elle est sombre. + +Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur de la petite bondit vers +lui. Ne lui a-t-elle pas dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je +vous aime, parce que vous êtes bon?» Et n'est-ce pas parce qu'il est +bon qu'il la rejette aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est +pour bien faire, elle le comprend de reste. Elle a donc tout en lui, +dans cette seconde, tout à la fois: bonté et dureté, tendresse et +fureur! Inconsciente des raisons qui la rendent joyeuse, sa petite âme +retrouve, comme un oiseau des mers, la tempête qu'elle a coutume de +braver, qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui la berce. + +Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans le cœur d'un homme vrai, +quelque chose de semblable aux vents, à la mer, à la force ardente des +choses, à l'âme des éléments. + +Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté de ce qu'il pense, de ce +qu'il voudrait, s'il s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un +air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle sent l'humilité du +vaincu: + +--Allez-vous-en, je vous en supplie, petite Nora! + +Et telle qu'elle était venue, silencieuse, comme rigide en sa volonté +que trahit sa démarche, Nora, sans un sourire, regardant devant elle le +vide avec son œil dilaté et noir,--s'éloigne, emportant dans son cœur +l'orgueil du triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter. + +Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et qu'il ne faut pas; +parce qu'il ne peut ni ne doit l'épouser, et qu'elle est perdue, +pense-t-il, deux fois perdue, pour lui et pour elle! + + + + +XLV + + +La vie au château suit son cours. François Mitry tous les jours amuse +ses invités, parmi lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier, +sur qui sont fondées des espérances ignorées de lui. C'est un très bel +homme, qui vient de faire trois ans de service militaire, aux dragons, +car il a dédaigné de passer des examens quelconques, et de se présenter +à aucune école. Il faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment +beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. Il le sait un peu, et il +y paraît quelquefois, rarement, seulement quand on provoque sa vanité. +Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, mais il les fait +valoir à merveille. Le nombre de ses épingles de cravate est infini, +et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour à tour, mais il faut +convenir que ce sont des bijoux du meilleur goût. Il chante avec une +belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il jette bien son coup de +fusil et professe en littérature des opinions faisandées--mais c'est +affaire de mode et il changera de théories dès que le mot d'ordre sera +changé. Au demeurant banal, mais bon garçon et brave, doué en somme des +mêmes défauts, des mêmes qualités que les hommes quelconques de son +âge. Ajoutez que dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de vingt ans, +le beau mystère de vivre et de désirer apparaît avec le même attrait +que chez tous les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, de tous +ses regards et de tous ses gestes. Il a vingt-quatre ans. + +Nora le regarde tout juste avec la même attention qu'elle prête aux +autres invités, y compris les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros +banquier Legros, trop bien nommé, ni le général Lagrange, ni leurs +femmes, ni l'avocat Poireux, ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour +elle, c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, deux Lagrange, +une Legros et enfin Mlle Lairoy, accompagnée de sa mère, et sœur +du jeune Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, dans sa pensée, +François Mitry met en balance avec M. Émile Louvier. A ces gens +viennent s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, et +enfin Mitry annonce qu'il ne manque plus à l'appel que deux amis, M. et +Mme de Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, après neuf +ou dix ans passés dans tous les ports de mer du globe, à la recherche +de la fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer en France. +Morigny lui a écrit voici huit jours à peine. Mitry a répondu «Venez, +l'occasion est bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle assemblée.» + +M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» Ils arrivent en effet. Toute +la compagnie annoncée est maintenant au complet, et chaque jour ce sont +parties nouvelles, tantôt en commun, tantôt par groupes séparés. Mitry +a fait des programmes à l'avance. Il en propose un tous les matins. Et +Mlle Marthe aidant (elle se multiplie), le personnel étant triplé à +l'office et dans les écuries, tout marche à souhait. + +Après les repas bruyants, on se disperse, le soir, à travers le parc. +Les pins bruissent. La mer leur répond. Tout le monde goûte avec +ravissement le charme des belles soirées du Midi. + + + + +XLVI + + +Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa guise choisit son compagnon, +Guy, lui, recherche un peu de solitude. Il trouve, au fond du parc, +une petite porte entr'ouverte qui donne sur la libre colline. Il sort, +monte la pente par le sentier bien tracé, éclairé sous la lune. + +Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a suivi... Tout à coup, sur +sa main que, par un geste d'habitude, il porte derrière son dos, il +sent se poser une main très douce, et qui caresse... Il tressaille; +il a compris, mais il ne se retourne pas; il éprouve un plaisir +douloureux, qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger et +qu'il se reproche. + +Une voix enfantine parle d'un ton boudeur: + +--Vous ne voulez-vous plus me parler, monsieur Guy? + +Guy, qui doit être mécontent, se tait. + +La voix plaintive, toujours boudeuse, continue: + +--Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que je vous ai donc fait, +monsieur Guy? + +Il ne répond rien. + +--Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez l'air de me fuir, +toujours... Vous êtes fâché, monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a. + +Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre naturel, se retournant +enfin: + +--Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, et je ne suis pas assez sot ni +assez impoli pour refuser de parler à la charmante petite maîtresse du +lieu, mais je ne comprends pas vos questions. + +Nora fait une moue de dépit, invisible dans l'ombre. Elle hausse +l'épaule, et elle frappe du pied, oh! à peine. + +Elle ne veut pas que cela s'entende. + +--Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons d'autre chose. + +--Je le veux bien... Comment va monsieur Gottfried? répond Guy, d'un +ton d'innocence. + +--Pourquoi cela? demande Nora, surprise. + +--Pour rien... pour parler d'autre chose. + +--Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur Gottfried? interroge-t-elle. + +--Oh! pas du tout! + +--Allons, tant mieux! + +--Et à vous, mademoiselle? + +--La belle question! il me fait horreur. + +--Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme professeur? + +--Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai pas choisi; on me l'a +imposé. + +--On vous impose donc quelque chose, à vous? je vous croyais fière, +insoumise, et même indomptable! réplique Guy vivement. + +Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si elle voulait, ce vilain +Gottfried serait bien loin, depuis longtemps! Elle en convient avec +elle-même. Elle se tait, et Guy reprend: + +--Il ne vous embrasse jamais, cet homme aimable? + +--Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, voyons, monsieur Guy, +jamais, j'imagine!... Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez donc! + +Son indignation est sincère, car ses caresses à Gottfried ne le sont +pas, et elle n'imagine pas que des caresses de moquerie cela puisse +compter.... + +Alors, Guy poursuit, implacable: + +--Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde sans cesse autour de +vous, mademoiselle Nora, il ne vous embrasse jamais, lui non plus? + +--Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur Guy! + +La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle se défend... Aux yeux de +Guy, elle sent bien qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée, +qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce moment, elle voudrait +pleurer. Elle ne peut pas. + +--Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement Guy: vous mentez encore! + +--Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec rage. Elle égratigne sa +main, dans l'ombre. Elle pense que, malgré le beau clair de lune, Guy, +par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. Elle ne répond pas +un mot. Elle écoute la voix sévère qui poursuit: + +--Vous êtes une enfant et vous mentez, Nora. J'ai regardé votre +Gottfried. Je lis sur les visages et dans les yeux, moi. C'est un don +que j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous embrasse, et +Maurin aussi. Et ils seraient bien sots, tous deux, de ne pas le faire, +puisque vous le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne peux pas +aimer, moi, une petite fille qui ment, et sur de pareilles choses! il +faut donc oublier la folie d'une seconde... que vous avez provoquée, +mauvais petit démon... + +Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy s'est attendrie. Il a mis +dans le reproche une involontaire caresse... + +--Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser bien tranquille votre +ami, qui vous aime,--je parle de Guy,--sinon vous le forcerez à partir +bien vite, et ce serait dommage pour lui, car ce pays est beau, petite +Nora... très beau, en vérité. + +Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit cela parce qu'il le faut. + +--Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je vous engage +paternellement, mignonne, à ne pas entrer de si bonne heure dans la +chambre des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, si j'étais +un malhonnête homme, ou seulement un homme faible! je serais, à mes +propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, prenez garde à vous, +Nora... gardez-vous du mensonge... et des démarches inconsidérées... + +Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette à qui il s'adresse. +C'est, en ce moment, comme il vient de le dire, un sentiment paternel +qui dicte ses paroles. + +--Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! répète-t-il d'un ton +d'affectueuse prière... Rappelez-vous ce que je vous dis. Il vous +arrivera tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se pourrait bien +que personne au monde ne vous parlât plus jamais raisonnablement, comme +je le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est pour vous, pour +vous, ce que je dis là,--pas pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup +d'affection pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais beaucoup, +beaucoup! + +Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, qu'il devine ou voie +tout en elle, ce Guy? Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques? +C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge. + +Sombre, la tête basse, muette, une rage au cœur, Nora s'éloigne en +cherchant dans sa tête comment elle pourra bien le punir, ce Guy +détesté! + +... Il y a beaucoup de pitié pour Nora dans le cœur de Guy, mais aucune +estime. + +Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, parce qu'elle a +l'habitude de la révolte, de la colère, du commandement et de la +vengeance. Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a beau vouloir, elle +ne sait pas pleurer parce que, dans les commencements de ses grandes +peines, elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? peut-être +a-t-elle une de ces natures de feu qui brûlent et sèchent au dedans la +source même des larmes. + +Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera avec Émile! avec cet Émile +Louvier qui, de l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus beau +que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! Guy pourrait être son père! + + + + +XLVII + + +François Mitry est enchanté et Mlle Marthe désolée. Ouvertement, +Nora fait la cour à Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y +veille, crèvera d'un coup de sang. + +Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, cette enfant qui fleurte +avec tout le monde! C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh +bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et que Dieu les bénisse! +Moi, me voilà délivré d'une assez méchante affaire!» + +--Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit Nora qui cause avec +Gottfried dans le parc, si le verbe _berner_ est venu de Berne.... +Monsieur de Fresnay sait tout. + +--Le verbe _berner_, réplique Gottfried, vient, je crois, du mot +espagnol _bernia_, qui veut dire couverture.... J'ai fait des +recherches... Mais il ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez +donc ce jeune homme? + +--Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça n'est pas un jeune homme.... + +--Eh non! ce monsieur Louvier. + +--Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme je vous aime.... + +--Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, dans tous les coins? + +--Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est sans conséquence. + +Une voix les interrompt. C'est celle de Guy. + +--Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez formé là une excellente élève. + +--Monsieur le ministre, vous êtes trop bon. + +--Ministre? interroge Nora. + +--Les plénipotentiaires portent ce titre, dit Gottfried. Et c'est peu +de chose pour un homme tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions, +monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, et j'osais représenter à +mademoiselle qu'elle se compromet.... + +--A moins, riposte Guy vivement, qu'elle ne désire l'épouser.... + +--Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,--vous êtes méchant! + +Elle lève rageusement les épaules et s'en va. + +Gottfried, interloqué, perd la tête. + +--N'est-ce pas, monsieur, que le verbe _berner_ ne vient pas de Berne, +mais de _bernia_? dit-il étourdiment, ne sachant plus où il en est. + +Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules comme Nora, et placidement: + +--Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried qui pense: + +«Les voilà, les finesses de la langue française! Jamais je n'en serai +maître!...» + +Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, d'un bout de la table à +l'autre, des toasts fantaisistes, Nora, qui s'occupe fort peu de son +voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, et interpellant par +son nom Émile Louvier, assis presque en face d'elle: + +--Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, dit-elle, à votre santé! + +Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au moment où elle va +boire, Guy, d'un mouvement que personne n'aperçoit, choque le bras de +Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se brise... + +--Enfin! dit-elle tout bas. + +Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. Les autres, que lui +importe! Ils ne demanderaient pas mieux, les autres, et ce serait trop +facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste et qui est bon. + +Et sa main, restée mignonne comme celle d'une enfant, se glisse sur le +genou de Guy, bien doucement, bien en secret. + +Alors, exactement comme autrefois, Guy prend cette main, la pose sur la +table et, la tenant pressée sous la sienne: + +--Il faut toujours montrer tout ce qu'on pense, petite Nora, toujours! + +Dans le brouhaha des conversations d'une fin de repas, l'incident passe +inaperçu ou à peu près, et, sans être remarqué, Guy peut fixer son +regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle les détourne tout à +coup et veut retirer sa main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans +d'intervalle, elle retrouve une même impression, fidèlement reproduite: +elle n'est plus qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère... +et cela décidément est délicieux... Et tout bas, tout bas: + +--Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle. + +Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur étrange, se sent heureux sans +comprendre pourquoi. + +Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, de croire +indigne d'un amour vrai l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois +la ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a pas été maître +du mouvement qui lui a fait briser la coupe de Nora. Il s'en repent. +Elle finirait par le compromettre. Il partira. Pas demain. Mais +après-demain. + + + + +XLVIII + + +Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a évitée tout le jour, le +suit dans le parc, et l'appelle. + +--Monsieur Guy, je vous cherchais.... + +Il fait face à l'ennemi. + +--Moi aussi, dit-il. + +Et brusquement: + +--Je pars demain. + +Elle demeure toute saisie et muette. Pour la première fois il la voit +tremblante et intimidée. Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même; +il veut, d'un seul coup, arracher de son propre cœur et du cœur de cet +enfant, l'amour qui germe. + +--Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez monsieur Louvier. + +Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce n'est pas là ce qu'il fallait +dire, il le sent bien. Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très +fin, naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora. + +--Je comprends, poursuit-il répondant à ce sourire. Vous avez cru, hier +soir, que j'avais renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher de +porter cette santé? + +Nora relève avec lenteur ses grands beaux yeux vers Guy. Il y voit +clairement la question qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?» Et +Guy renonce au mensonge qu'il préparait. + +--Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il, mais pas du tout comme +vous croyez, car (pensez-en ce que vous voudrez), ma volonté consentie +n'y était pour rien! La vérité, c'est que je ne veux pas vous aimer. Je +sens que cette minute où nous voici est grave.... Toute la vérité, je +vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse.... Le bonheur de votre vie +dépend de ce moment-ci peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant, vous ne +m'inspirez pas la confiance qu'il faut. Quand on prétend aimer un homme +tout de bon, on n'a pas avec un autre les familiarités que vous avez +depuis trois jours avec ce jeune Louvier, qui est beau, j'en conviens, +et riche,--et parfaitement digne de vous plaire. Donc, soyez heureuse, +mais laissez-moi, je vous prie, en repos.--Du reste, pour couper court +à tout ce petit roman,--je vous répète, ma chère enfant, que je pars +demain. Voilà pourquoi je vous cherchais, moi aussi; je voulais vous +l'annoncer. + +A mesure que parle son ami, à mesure que la réprimande devient plus +sévère et plus froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ, +Nora sent monter en elle toute la violence de sa passion, désir, espoir +et crainte. Son petit cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles; +ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent Guy d'un regard d'appel +suprême, de possession désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et +elle veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher, s'enrouler à lui! + +--Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement, d'un air de ne pas +croire encore à cette chose monstrueuse. + +--Oui, dit-il avec calme, demain soir. + +Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée, qui ne veut pas, et qui +cherche à convaincre par un reproche caressant: + +--Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très mal.... + +Elle ajoute après un silence: + +--Tout serait perdu! + +Puis, sans transition, emportée par l'onde soudaine des sentiments +tumultueux qui s'accumulent dans son cœur et le débordent, elle dit, +d'un ton net, tranchant, impérieux: + +--Il ne faut pas, je t'assure. + +Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois. + +--C'est impossible, impossible! C'est impossible! Il ne faut plus _me +laisser toute seule_!... je vais t'expliquer... Viens ici, écoute! + +Elle lui dit «tu» involontairement, comme elle lui a dit «tu», l'enfant +sauvage, il y a huit ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle +l'a vu... Quelque chose de plus puissant que tout, sort, en ce moment +suprême, de ses regards, de ses moindres gestes... Quand ce ne serait +que par pitié, il faudrait maintenant l'écouter, lui obéir.... + +--Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais t'expliquer. + +Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou. + +Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les troènes et les +arbousiers, un banc est caché. Elle fait un signe. Le voilà, docile, +qui s'assied près d'elle. + +--Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois, et toujours plus pâle. + +Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite. Cela devient de la +volubilité. Elle voudrait tout dire en même temps. Elle vide son cœur, +tout entier, dans un cœur ami, pour la première fois de sa vie. Elle +veut tout montrer, tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon et +tout le mauvais. Elle se donne. + +--Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse souvent, mais il me +fait horreur... Si je l'ai laissé faire, dans les commencements, +c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?--on s'ennuie +tant ici, des fois!--Je voulais le commander à ma guise--mais il me +répugne,--tu comprends bien?... Tu ne vas pas croire autre chose, +n'est-ce pas?.. Ce serait atroce! + +Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu. + +Elle poursuit, avec une volubilité toujours plus grande, de l'air +affairé des enfants qui ont beaucoup de choses à dire et qui semblent +regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les images qui se succèdent +rapidement dans leur pensée: + +--Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime comme un chien... oui, +je l'embrasse, et de tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse; c'est +comme un frère. J'étais si seule, si malheureuse, depuis la mort de +Jupiter! Voilà, je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée, depuis la +mort de maman. Un jour, il m'a repoussée, renversée à terre, blessée! +J'avais huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai rien compris à +tout ça... Les hommes sont méchants. Mon père embrasse Marthe; il +l'épousera, tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du premier coup et tu +m'as défendue, un jour, il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien +des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment que j'avais oublié?... +Non, non! Je me rappelle tout, tout de toi, tu entends,--tout! Tu as +été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je t'aime. Et voilà tout. +Pourquoi ne veux-tu pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime +tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai menti, c'est vrai, l'autre +jour... Je mens, d'habitude, à tout le monde, mais personne ne le +voit: on est trop bête! ou bien personne ne prend la peine de me +gronder, parce qu'on ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon, je +te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es fort... J'aime la force, +comprends-tu? Jupiter était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait +aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau chercher, je n'ai jamais su +pourquoi. Est-ce que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien, et +ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est mauvais. Veux-tu m'aimer +encore, dis, comme tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage! Je +t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux autres, jamais! mais à +toi, oh oui, à toi seul! si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis +que tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère, mon dieu, mon maître +et mon tout! + +Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent sur ses joues. + +--Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que, lorsque je parlerais, +tu comprendrais... ce que je ne comprends pas moi-même... Alors, tu +m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille à toi, à toi, rien qu'à +toi. Je ne suis à personne. Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu +voudras. Et ce sera bon. + +Et plus bas, tout bas: + +--Tu es le maître, je t'obéirai. + +Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la poitrine de Guy, et elle +se lamente dans un grand désespoir: + +--Pardon! pardon! je ne le ferai plus, bien sûr. J'ai été méchante +avec toi, pardon!.. + +Il faut croire qu'un remords l'obsède, car d'une voix plus désespérée, +elle crie: + +--Oh! plus méchante que tu ne crois! + +Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à pleins bras: + +--Mon enfant! mon enfant! ma chère petite! calme-toi,... je t'aimerai +bien... mais tu ne peux pas être ma femme... comprends-moi... je suis +un trop vieil homme pour toi, pour une enfant si petite... mais je +t'aimerai bien, va, je t'aimerai... + +Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une voix de prière adorable, +qui monte vers lui avec l'humide regard de ses yeux: + +--Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite! + +--Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui, je t'aime, certainement. + +Et il baise ses beaux cheveux. + +Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée. Elle a frappé du pied, +elle a tordu ses mains. Elle baisse la tête. + +Et d'une voix sourde, avec ses belles notes basses: + +--Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne m'aimez pas... Il ne faut pas +m'aimer! je n'en suis pas digne! je viens de voler votre amour! Oh! si +vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je n'ai pas tout dit! + +Elle tombe à genoux devant lui et cache son visage dans ses deux mains. + +Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais toute sa grande force +n'y parvient pas, parce qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est +roidie, et résiste, invincible. + +--Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous, calmez-vous, je vous +pardonne d'avance. Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre +bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout votre petit cœur; il est +bon, Nora, je le sais.. + +--Non! non! il n'est pas bon! Vous ne savez rien!... Et quand vous +saurez tout, vous ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est affreux, +affreux!.. Mais je vais tout vous dire, tout... Voyant que vous ne +vouliez pas de moi, j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune +homme. C'était d'abord pour me venger, pour vous faire de la peine, et +puis... et puis... + +Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage à mesure qu'elle voit +la gravité des choses qu'elle confesse: + +--C'est honteux... honteux! affirme-t-elle avec une violence +extraordinaire... Oui, c'est vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et +ce ne serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée... comme vous l'autre +matin... comme vous, Guy, comme vous! + +Elle sanglote. + +--Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y a quelques minutes, vous +n'auriez plus voulu de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai +voulu voler votre amour... Est-ce que vous me pardonnerez jamais?... + +Guy est très grave, très malheureux,--content aussi. + +--Je vous pardonne, dit-il doucement, je vous pardonne, Nora. Au fond, +pauvre enfant, vous êtes bonne, je vous assure... + +--Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre, pleine de colère contre +elle-même. Non! je ne veux pas vous tromper... je suis méchante, +voyez-vous... Et je le serai peut-être encore, parce qu'il y a des +choses plus fortes que moi... Mais vous serez encore plus fort, vous, +n'est-ce pas?... Vous serez sévère, pour me rendre bonne tout à fait et +digne de vous! Vous me punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il +ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il faudra être juste toujours, +mais toujours fort,--vous entendez?--comme on n'a jamais été avec +moi... Ceux qui punissent, ceux-là aiment. + + * * * * * + +Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre de la nuit qui monte, +et qu'éprouvent-ils tous les deux, si ce n'est pas là de l'amour? + + + + +XLIX + + +Le lendemain matin: + +--Si jamais l'envie vous reprend d'approcher trop de moi votre vilain +museau, monsieur Gottfried, vous recevrez--j'en suis fâchée,--mon +encrier lui-même sur votre tête. Vous apprendrez que je sais me +défendre, _quand je veux_; et, selon vos honorables principes,--par la +force comme par la ruse. + +--Mais, mademoiselle... + +--C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne sais pas ce qui vous agite... + +--Et qu'est-ce, mademoiselle? + +--Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur Gottfried, achève +Nora en éclatant de rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot! +Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je bois du vin rouge, moi, +et je ne me nourris pas d'andouilles, quand elles seraient de Souabe. + +--Celles de Souabe sont les meilleures, dit Gottfried ingénument. + +Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion. + +--Vous seriez tout à fait gentil, monsieur Gottfried, de renoncer à vos +petits projets, et de donner votre démission. Car je vous ai assez vu, +monsieur Gottfried, et si vous ne vous en allez pas de bonne grâce, +monsieur Gottfried, je vous en ferai voir de si drôles,--que vous +n'aurez plus qu'un désir... + +--Et lequel, mademoiselle? + +--Celui de Rückert, monsieur Gottfried: des ailes! des ailes! des +ailes!... des ailes pour filer plus vite! + +Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait pas commencé du reste, et +Gottfried, abasourdi, s'en va tenir conseil avec sa sœur. + +--Mes affaires marchaient si bien... Tous ces étrangers qui envahissent +le château depuis plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit Émile +qui a fait tout le mal, pour sûr. + +--Je le crains, dit Marthe. + +Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile au jardin. + +Il se rapproche d'elle et dit: + +--Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora. + +Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le ciel, en effet, est très +bleu. + +--Pas pour vous, non, pas pour vous, réplique Nora. Le temps s'est gâté +pour vous aujourd'hui. + +--Comment l'entendez-vous, mademoiselle? dit Émile, piqué. + +--Tenez, monsieur Émile, je suis une personne très petite, mais j'ai +une grande volonté... Oh! vous ne me connaissez pas! je veux ce que je +veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me déplaisez pas, bien sûr, +mais je ne suis pas folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai +fait la coquette avec vous pour en exciter un autre! c'est très mal, +mais c'est comme ça. + +Et d'un petit air entendu, tout à fait risible: + +--On est femme, vous savez... nous sommes toutes comme ça! Ce qui +m'amusait hier avec vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous dire: Ne +me rejoignez plus dans les coins, n'ayez pas l'air de vous entendre +avec moi,--surtout n'essayez plus de m'embrasser... je ne veux plus! + +Et d'une voix creuse, Nora ajoute: + +--Ça en fait souffrir un autre! + +--Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai servi de jouet, tout +simplement? + +Elle le regarde d'un air narquois: + +--Ça n'était déjà pas si ennuyeux! + +Puis redevenant sérieuse: + +--Tenez, vous prenez de travers un aveu très gentil, très bon garçon +de ma part, monsieur Louvier. Vous manquez d'esprit en ce moment. Vous +n'avez qu'à sourire, à me tendre la main et à me promettre d'agir comme +je vous demande. Est-ce dit? + +Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; il y a la hussarde, +qui n'est pas la moins estimable. Elle est très pratiquée, et, pense +Louvier, elle réussit souvent, même aux dragons. + +Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il est fort, il est sûr +de lui, il cherche sa bouche. + +Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, la nervosité, la +rapidité de mouvement de la petite diablesse noire qui se tortille, +glisse sous son bras, à travers ses mains, crible ses jambes de menus +coups de pied précipités, lui égratigne les mains et la joue, tire +de-ci, de-là, sa moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi sur +tous les points à la fois. Elle est partout. En vérité, elle lui a gâté +un peu son plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais une +fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se plante devant lui, le regarde +fixement et dit: + +--Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons? + +C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il la regarde et voit, dans +ses yeux, la femme. + +Alors, honteux de lui-même et tirant son chapeau: + +--Veuillez me pardonner, mademoiselle. + +--Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs que j'ai eu les +premiers torts, monsieur. Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être +franche avec vous. + +Étourdiment Émile Louvier demande encore: + +--Et quel est mon heureux rival? + +Elle éclate de rire, espiègle: + +--Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant, cette fois, au +plus vite... Monsieur Gottfried, que voici! + +Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il l'aborde et lui dit +solennellement: + +--Vos intentions sont-elles pures, monsieur? j'ai quelque droit de vous +le demander. + +Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus vexé qu'il n'a voulu le +paraître, vient tout justement de recevoir un congé en règle. + +Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que cet ours mal léché peut +avoir la prétention d'épouser la petite fille, il est pris de la double +envie de mourir de rage et de mourir de rire. + +Il prend ce dernier parti. + +--Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande Gottfried avec dignité. Ma +question n'a rien de risible. + +--La question n'est qu'impertinente, dit Louvier de plus en plus agacé, +mais le questionneur est grotesque... Tenez, fichez-moi la paix. + +--J'ai quelque droit de vous interroger! répète Gottfried qui a étudié +sa phrase et préparé la scène. + +Le dragon le regarde de travers et prononce placidement ces trois ou +quatre mots mystérieux qu'il a rapportés de la caserne: + +--Toi, ferme ton phonographe! + +--Cet instrument n'a aucun rapport avec ce qui nous occupe, dit +Gottfried, qui a juré de ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui +ou non, répondre à mes questions? + +--Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, avec une aimable +familiarité. + +--Si elles sont convenables, riposte Gottfried sans étonnement, mais +avec fierté. + +--Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée d'épouser la fille de la maison? + +--Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai caressée! + +Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas de sa barbe épaisse une +maîtresse gifle, mais sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond +simplement: + +--C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, au plaisir de vous +revoir. + +Et il va se mettre en mesure d'envoyer à Louvier les témoins +nécessaires. + +Mais comme il s'éloigne, la figure du petit Jacques lui apparaît entre +deux branches d'un buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit: + +--Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur Gottfried? + + + + +L + + +François Mitry est à mille lieues de supposer ce qui se passe +entre Guy et Nora. Et qui pourrait s'en douter? Guy a bien près de +quarante-quatre ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de seize. + +Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper de sa fille; il n'a +jamais été si attentif pourtant aux faits et gestes de l'enfant. Il +voit bien que le jeune Alfred est tout à fait négligé par elle. Il est +persuadé que Louvier est en bonne voie, et il s'en réjouit. + +Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années de martyre où il lui +a fallu subir la vue de cette petite, trace vivante de la fourberie +de Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne peut prononcer ni +entendre sans un secret frémissement. Amour et haine, à ce nom, +gonflent son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours prêt à lever en +lui et à bouillonner.... Enfin, la petite enfance de Nora appartient au +passé. Un homme va la prendre, l'emmener loin de lui, à jamais. Quel +soulagement! Oh! il se propose d'être un beau-père commode: on ne le +verra pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir strict envers +cette petite. Il l'a négligée et laissée trop libre, c'est vrai,--mais +dans une solitude où elle était à l'abri des mauvaises influences bien +mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. Ce Gottfried, il faut +l'avouer, est un idiot,--mais qui sait beaucoup de choses. Il n'a tenu +qu'à elle de tout apprendre de lui, et de Marthe. + +Voilà ce que pense François Mitry, tout en s'occupant de ses hôtes. + +Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. Ce sont les Morigny. +Comment n'a-t-il pas pensé que Mme de Morigny lui parlerait surtout +de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être leur confidente! +Lorsqu'il a reçu la lettre par laquelle les Morigny lui annonçaient +leur retour en France, et demandaient à le revoir, il était préoccupé +de mille affaires, en train d'écrire à tous les autres invités,--et +il a répondu étourdiment à Mme de Morigny par une invitation +aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas songé, une seconde, que par +cette Mme de Morigny, il aurait peut-être des détails nouveaux +sur son grand malheur? Quels détails? il sait tout. Qu'a-t-il besoin +de renseignements? Qu'a-t-il besoin de faire mettre le scalpel dans +sa vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit lorsqu'il a revu +cette femme, d'ailleurs distinguée et qui est encore belle. Elle est +triste, elle aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que +Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle n'est pas amusante, la +pauvre femme.... Encore une qui a dû tromper son cher mari! A présent, +Mitry doute de toutes les femmes.... Et depuis l'arrivée de Mme +de Morigny, il évite avec soin de se trouver seul avec elle pour ne +pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances et avoir à subir +l'éloge, en quatre points, de sa bonne amie Thérèse!... + +Enfin, Mme de Morigny lui a demandé, d'une façon formelle, un +entretien particulier. Il n'a pu refuser. + +--Je vous ai paru préoccupée, depuis deux jours que je suis ici, +n'est-ce pas? + +--Un peu, madame. + +--C'est qu'en effet je cherchais, sans la trouver, une occasion de +causer secrètement avec vous... J'ai dû finir par vous demander cet +entretien. + +--Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous pas une ancienne amie? + +--De votre chère femme, et par conséquent de vous, oui, cher monsieur +Mitry. + +François Mitry pâlit un peu et son front s'est plissé. + +--Je vous demande pardon de réveiller vos plus douloureux souvenirs, +mais il le faut.... Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos +morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, et la soulagent +quelquefois.... Moi, tenez, j'aime à parler de ma fille!... Nous étions +au Brésil quand elle est morte, deux ans après notre départ de France. +Elle aurait tout juste l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma +pauvre fillette? + +--Oui, oui, dit François.... + +--Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je ne sais plus comment m'y +prendre pour avouer ce qui me reste à vous dire... J'aimerais mieux... +Il ne faut pas surtout que mon mari apprenne que nous avons causé +secrètement... car j'ai peur de tout, même après tant d'années.... + +Et brusquement, regardant François Mitry en face: + +--La chambre de votre femme, est-il vrai que vous y ayez conservé +toutes choses en place comme de son vivant? + +--C'est vrai, dit François Mitry. + +--Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce sera plus simple.... + +--Venez, dit-il, étonné. + +Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; il est sans inquiétude, +du reste. Le plus grand des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à +redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort de Thérèse? Cela a +changé, gâté sa vie. Il s'est consolé comme il a pu. Est-il vrai que +la plaie soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, mais elle +est cachée à tous les yeux. Il lui arrive encore de s'attendrir en +regardant par hasard le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui +lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, depuis longtemps, ni +l'enfant, ni le portrait. Il ne croit plus à l'amour, à la fidélité, +aux niaiseries du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux célibataire, +ami du repos, et qui se donne des plaisirs réguliers, ordonnés +méthodiquement. Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux. +Mlle Marthe les réussit à merveille. Il se demande s'il ne finira +pas par épouser cette aimable personne, afin d'avoir dans ses vieux +jours une servante qui ne lui donne pas son congé pour aller à d'autres +affaires. Il en est là. Et tout cet arrangement d'existence est si +simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il ne voit pas trop quel +événement ou quelle parole pourrait le troubler, et faire tressaillir +son cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora soit mariée, qu'il en +soit débarrassé, et il songera à lui-même, uniquement. + +Il marche devant Mme de Morigny pour lui montrer le chemin. Il se +sent tranquille, un peu curieux cependant, malgré tout. + +--Voici la chambre de ma femme, dit-il en ouvrant la porte. + +Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble où il a trouvé les +horribles lettres. + +Il la regarde, stupéfait. + +--Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret? + +Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle ouvre. Le tiroir +est vide. Elle regarde François Mitry qui est tout pâle. Il n'ose +comprendre sa propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui lui vient! + +Il regarde Mme de Morigny d'un œil fou. + +--Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en avez-vous fait? + +Ce mot le frappe comme une balle de fusil. Il chancelle. + +--Vos lettres? murmure-t-il. + +--Oui, mes lettres.... + +Il sanglote: + +--Je les ai.... + +--Et vous les avez lues!... Ah! monsieur Mitry! monsieur Mitry! quelle +honte m'est infligée devant vous!... + +Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, entreprend de se défendre: + +--Je vous demande encore une fois pardon de vous entretenir d'autre +chose que de la morte bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler +d'une façon si vive, mais je tiens tant à ces lettres, surtout depuis +la mort de Lucien Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma chère +Thérèse connaissait mon malheureux amour pour lui, et les affreuses, +les inévitables raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny. + +François Mitry a fermé les yeux. Mme de Morigny parle à un fantôme. +Le malheureux regarde, en lui-même, le désastre de sa vie, les ruines +fumantes de son cœur! + +Mme de Morigny poursuit, et le flot de ses paroles passe sur lui +comme l'eau d'un torrent sur un homme qui se noie, sans lutte, attaché +aux pierres du fond: + +--Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle. + +Et ce mot «vous comprenez» sonne aux oreilles du malheureux comme une +infernale ironie! + +--Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, voyez-vous! Il y a des +circonstances fatales dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent. +Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils condamnent. Mais ceux +qui souffrent, ceux qui subissent, ceux qui sont pris, terrassés, +vaincus par les passions et les circonstances, ceux-là pourraient +dire comment ce qui semble impossible arrive au contraire sans qu'on +ait pu l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, de grâce, +rendez-les-moi bien vite; où sont-elles? c'est pour les ravoir avant +tout que j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai contraint à +venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... Je sais bien, on devrait +brûler peut-être ces souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne +pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais pas. Je vais vous dire +pourquoi; je vais tout vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du +père... Vous ne comprenez pas?... Tant que ma fille vivait, je voulais +avoir, pour elle au besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait +d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher et pauvre Lucien! +Thérèse l'aimait, Lucien, à cause de moi, par pitié pour lui et pour +moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma faute, l'avait pardonnée, et +elle avait daigné en garder la trace et la preuve,--par pitié pour moi, +à ma demande... pour rendre service à ma fille, à Lucien, à moi! Où +sont mes lettres, monsieur Mitry? + +François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, va dans sa chambre et +en revient avec les lettres... + +--Les voici! dit-il. + +Mme de Morigny ouvre le paquet, l'examine rapidement. + +--Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi? + +Et François, d'une voix d'agonisant: + +--J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les lettres qui manquent ont +été consumées. Alors seulement... j'ai lu... + +Mme de Morigny regarde, effarée à son tour, la blancheur de mort +répandue sur le visage de Mitry... Il garde les yeux fermés. + +Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul souvenir de Thérèse. +Elle comprend maintenant l'horreur de la vérité. + +--Et vous avez cru?... Elle n'achève pas. + +François Mitry, anéanti, baisse la tête pour dire: Oui! + +--Ah! malheureux! malheureux! malheureux! + +Elle s'affaisse sur une chaise: + +--Monsieur Mitry, dit-elle après un silence d'angoisse, j'ai pour +devoir maintenant de vous apporter une lumière complète, qui éclaire +votre affreux malheur jusqu'au fond,--et qui lave le souvenir de +Thérèse. Avec les trois lettres brûlées, il y avait une note de ma +main, à vous adressée, qui expliquait tout--car j'avais voulu prévoir +une erreur que cependant je jugeais impossible... Grâce à la précaution +que j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait conjurée, et +cependant, voilà!... Mais, poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas +signées?... + +--Je connaissais, répond Mitry, l'écriture de Lucien. Et puis, le +paquet portait son chiffre. + +--Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle part, dans ces lettres!... + +--Pas plus que le nom de l'enfant. Les lettres n'étant pas signées, il +était naturel qu'on n'y nommât personne. Tous les autres détails, l'âge +de l'enfant, tout, pouvaient se rapporter... à moi!... à Nora! + +Mme de Morigny éclate en sanglots: + +--Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus de mal après ta mort qu'on +n'en peut souffrir vivante! + +Et d'un accent de rage, elle ajoute: + +--C'est une fatalité sans nom!... Devant ces infamies de la destinée, +il n'y a rien à dire, n'est-ce pas? + +Elle regarde encore Mitry. Il est toujours debout, de plus en plus +pâle, toujours pareil à une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses +lèvres maintenant se mettent à trembler... + +--Courage! monsieur, dit la pauvre femme! courage! + +Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute: + +--Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire aveuglément, car +c'était une âme de sainte. Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah! +monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien plus qu'aux faits! + +Et François Mitry s'imagine entendre la morte elle-même lui répéter +tout haut ce qu'elle lui murmurait le matin où il trouva Nora +couchée dans ce lit funèbre qui est là sous ses yeux. «C'est l'âme +seule--disait la morte,--qui est une vérité, et quand elle est connue, +c'est un crime de s'attacher aux réalités. Les faits et les réalités +sont des apparences. Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne mentent +point. Seulement, il faut savoir les approfondir et les connaître. Tu +devais croire en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne l'avais pas +vue, c'est donc que tu ne m'avais pas assez bien aimée. Tu as douté de +l'âme que tu devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, et de +cela, tu as été puni affreusement! + +«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, quelle faute avait-elle +commise et pourquoi l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait +pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu pas eu pitié de son +innocence? Voilà le second crime qui, aujourd'hui, est puni en toi... +François, François,--répète la morte,--je te l'avais bien dit: tu t'es +séparé de l'amour!» + +Et, en tombant de tout son long sur le lit tragique de Thérèse, le +colosse abattu crie, à travers ses sanglots: + +--Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! ma fille! mon enfant! Oh! +pourquoi est-il trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout? +pourquoi? pourquoi? pourquoi? + + + + +LI + + +Ainsi il y eut--chose horrible--un malheur plus grand pour Mitry que +d'apprendre que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre qu'elle ne +l'avait pas trahi;--qu'il l'avait à tort accusée! qu'il a sali, gâté, +gâché sa vie, à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait croire à +un mensonge d'âme! + +Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse, demandant pardon, à elle +et à leur enfant. + +Mme de Morigny était toujours là, accablée. + +--Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait souffrir! + +Enfin il se ressaisit un peu. + +--Soyez indulgente pour tant de faiblesse, dit-il, mais c'est horrible, +plus horrible que vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora... + +Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit à pleurer. + +--J'essaierai, maintenant, de réparer de mon mieux! mais, je le sens, +c'est impossible! + +Il se leva. + +--Vous nous permettrez de partir seulement demain matin, cher monsieur +Mitry, lui dit Mme de Morigny. Un départ précipité, ce soir même, +pourrait éveiller des curiosités... + +Il lui tendit la main. + +--Merci, dit-il. + +Il ajouta: + +--C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse! oh! ma Nora... Je veux la +voir, à présent, la voir tout de suite, cette fille de la douleur!--Je +suis si coupable envers elle!... J'ai été si dur! Voulez-vous, madame. +lui dire de monter ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois la +revoir pour la première fois après vos révélations qui m'ont rendu, +hélas! à moi-même! + +Mme de Morigny sortit. Peu d'instants après, Nora frappait à la +porte. + +--Entrez! gémit le malheureux père. + +Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire, avec un visage un +peu mauvais, l'œil armé pour ainsi dire de résolutions de combat. + +--O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! ma Nora! ma pauvre Nora! + +Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait bien le son de la +tendresse dans cette voix en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu +de ces intonations pénétrantes qui s'en vont caresser le fond de l'âme. + +A présent qu'elle était là, il ne savait plus que dire, ni que faire. + +Il eut envie de se mettre à genoux devant elle, de baiser le bas de sa +robe, de baiser ses pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon! +comme il le murmurait tout à l'heure à son image évoquée et à l'ombre +de Thérèse. + +Il n'osa point; il eut peur de son étonnement, de ses questions. Il eut +envie de lui dire: «Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi j'ai +été fou, malheureux et méchant. J'ai douté de ta mère!» + +Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant, d'avoir pu douter, +sur des apparences que sa raison même, éclairée par son cœur, aurait dû +repousser! + +--Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse! approche, je t'en +prie, que je te regarde! + +Elle se tenait debout devant lui, surprise, froide. Il la regarda +longtemps, longtemps. + +--Comme tu lui ressembles! dit-il enfin... Et à moi aussi... un peu. + +Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau, sur le lit, la face contre +les coussins, en criant: «Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora, Nora, +pardon!» + +Alors, sans rien comprendre, sinon que cet homme si fort, si longtemps +dur, méchant pour elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à Guy, +Nora qui connaît le bonheur d'aimer, l'heureuse Nora d'aujourd'hui, +met sa petite main tranquille sur l'épaule du géant tombé, et, sans +beaucoup d'émotion, par pitié seulement, elle dit: «Mon père!» + +A ce mot, François Mitry, d'un mouvement emporté se relève et la prend +sur son cœur et l'embrasse à l'étouffer... + +--Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà lorsqu'elle était toute +petite... Oh! vous me faites mal! + +--Hélas! dit-il, c'est ma destinée! + +Et après un nouveau silence: + +--Allons, va, maintenant, Nora, ma fille... je ne vais plus penser qu'à +ton bonheur... + +Tout de même, elle croit sentir que la destinée, autour d'elle, se fait +déjà meilleure, et, en sortant, elle a souri à François Mitry un peu +consolé. + +--Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle. + +Mais après tout, que lui importe cette scène d'attendrissement, de la +part d'un homme qui a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop +tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a aussi un père bien-aimé, +dans ce Guy qu'elle adore. Elle ne pense plus qu'à lui. + + + + +LII + + +François Mitry a fait appeler aussitôt Mlle Marthe. + +--Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie est changée par un événement +que je n'ai pas à révéler... J'ai seulement le regret de vous +apprendre que vous partez demain... Je sais que vous aviez certaines +espérances. Oubliez-les. Vous trouverez dans ce portefeuille un certain +dédommagement à la déconvenue que je vous cause. C'est une petite +fortune à partager, si cela vous convient, avec monsieur votre frère. +La voiture qui vous conduira à la gare sera attelée demain à deux +heures. + +Mlle Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister. + +--C'est bien, dit-elle sèchement. + +Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute: + +--Je vais prévenir mon frère. + +Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins, le général et +l'avocat. + +Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried, à qui sa sœur a parlé, +leur tient ce langage: + +--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je vous ai dérangés +pour rien. Je pars demain. La cause de mon départ se trouve être, +précisément, ce que je voulais empêcher au moyen d'un duel... Monsieur +Mitry marie sa fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi me +battrais-je? Du moment que je n'empêcherais rien, ce duel n'aurait pas +le sens commun. + +--Mais, dit le général, je croyais que vous aviez reçu un soufflet? + +--Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais désiré. Ça n'est pas une +affaire. L'affaire, elle, se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans +les poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent surabondamment que +l'épée et le sabre ne me font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer +au dragon ce que je viens de vous dire. C'est un duel inutile. Donc j'y +renonce. Mille excuses, messieurs. J'ai mes malles à faire... + +L'Allemand était pratique comme un Français fin de siècle, et plus +lourdement, mais il n'était pas moins brave. Le général et l'avocat +parurent si étonnés, en écoutant le discours de Gottfried, qu'il +devina aisément combien tous deux se méprenaient sur les motifs de son +changement de résolution. + +--Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler en vingt minutes, je +n'y vois pas grand inconvénient. + +Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois au pied de la colline, +au fond du parc, Louvier recevait de Gottfried un fort joli coup +d'épée au beau milieu du front. Le fer ne pénétra point, mais la +blessure resta visible et Gottfried partit content. Il avait bien +tort. L'affaire fut connue de Nora, qui voua au jeune Émile une +reconnaissance attendrie. + +Il faut croire que la nouvelle du départ de Gottfried s'est répandue +déjà au dehors, car Jacques Maurin entre chez lui, en coup de vent. + +--Je viens vous aider, monsieur Gottfried, pour les malles, vous savez! + +--Ça n'est pas de refus, petite brute! dit Gottfried. Tu es heureux +que je parte; il est donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles. +Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de pourboire. + +Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus; il siffle bien haut, en +ficelant les malles de Gottfried, le vieil air populaire: + + Bon voyage, monsieur Dumollet! + +qu'il n'abandonne que pour chanter: + + Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! + Va-t'en voir s'ils viennent! + + + + +LIII + + +Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses. Il est allé faire, dans +les bois, une grande promenade, afin d'examiner à loisir sa situation +morale. Comment calmer l'exaltation de cette petite Nora? Comment +sortir d'embarras, en finir avec elle?... L'épouser? quelle folie! +S'il y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans la folie! D'abord, +il y a la différence d'âge!... Et puis, vraiment, quelle dangereuse, +quelle terrible nature!... «Il y a des choses plus fortes que moi,» +lui a-t-elle dit. C'est qu'elle se sent elle-même commandée par des +instincts troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera pas. +Malgré la gentillesse de ses aveux, il croit qu'elle n'a pas tout dit! +Sans doute elle n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et un +diable peut-être; un monstre. Rien n'explique suffisamment, aux yeux +de Guy, les bizarreries, les témérités, les audaces de cette fillette. +Non, certes, il ne confiera pas l'honneur et le repos de sa noble +vie à ce petit Lucifer-là! Il s'en méfie bien trop; et même dans ses +aveux, il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir un mari +par le moyen qu'elle a jugé le meilleur. Les larmes même de Nora, ses +sanglots, ses lamentations, tout cela lui est suspect. Si la femme de +César ne doit pas être soupçonnée, encore moins doit être soupçonnable +la fiancée du plus humble honnête homme. Qui sait si son grand +désespoir, en le supposant sincère, ne venait pas d'un grand remords, +d'une faute inavouable? + +«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut Guy de Fresnay... Il se +défendra jusqu'au bout contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en +pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite. + +Au moment où il rentre à la villa, François Mitry le fait demander. Se +douterait-il de quelque chose? Y aurait-il complot entre le père et la +fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini... + +Pourquoi François Mitry fait-il demander M. de Fresnay? Écrasé sous le +poids de sa douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets, de ses +remords, de toute sa destinée, il a besoin d'ouvrir son cœur, de le +décharger. De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît que Guy est +seul digne d'entendre sa confession. Il le reçoit dans la chambre de +Thérèse. + +--Mon cher Fresnay, dit François Mitry, vous connaissez les hommes, +l'amour et la douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve le +besoin impérieux de vous livrer le secret de ma vie et de la vie de +Nora... Je n'obéis pas seulement à un mouvement de faiblesse... j'aurai +aussi à vous demander, en terminant, un grave conseil, car je n'y vois +plus, non, je n'y vois plus!.. + +Et François Mitry conte son histoire, l'histoire de Nora jusqu'à ce +jour où il parle; depuis la mort de la mère, jusqu'à ce moment inouï +où il vient d'entendre Mme de Morigny lui dire «Et mes lettres? +qu'avez-vous fait de mes lettres!» + +--Vous me comprenez bien, mon cher ami! Ma femme, faussement +soupçonnée,--mais je suis excusable, n'est-ce pas?--reparaît à mes +yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus pure encore, ennoblie +par le martyre de neuf ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au +fond de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore, et je m'écrase +devant elle, abîmé dans mon désespoir sans consolation. Elle sort +aujourd'hui, pour moi, de l'enfer que je lui ai fait, belle et +rayonnante comme une sainte... Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà +l'horrible réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec des fantômes... +J'ai imposé à l'enfant neuf années de duretés, d'humeur changeante +et toujours sombre, de colère, de rage, d'injustice! Je vous ai dit +tout à l'heure comment je l'ai repoussée, brutal, furieux, fou... +comment elle est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle de +cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée, je la vois encore, je +vois son sang!... quelle horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai +pas su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la fille de l'autre; +c'était la mienne! Elle a aimé d'abord son chien... au lieu de son +père! pour se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder... +je ne sais avec qui... Que m'importait! la fille de l'autre!.. Et +c'était la mienne! Elle a voulu se tuer un jour... parce que son chien +était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne n'a voulu, j'ai +dû le tuer moi-même! Ah! la pauvre petite! Elle a tout souffert... +Sans doute aussi avait-elle surpris quelque chose de mes faiblesses +avec Marthe!.. On remplaçait sa mère... on déshonorait la maison! +Et elle a voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à douze ans!... +Alors, j'ai eu peur de devenir un meurtrier, et j'ai cédé devant tous +ses caprices, lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement... +je l'aimais peut-être aussi... je ne sais plus!... Je me vengeais +sur elle, de la mère! mais pourquoi, sinon parce que je les adorais +au fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi, j'étais fou! j'ai +longtemps été obsédé par une vision de chiens, de chiens courants, qui +poursuivaient Thérèse et qui me la prenaient... Je retrouve pourquoi +cette vision, maintenant!... Au moment où je tombai, dans le bois, +frappé de congestion cérébrale,--des chiens courants passèrent près +de moi poursuivant un lièvre, et jetant leurs abois continus, comme +des plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé; je ne suis pas +bien sûr, mon ami, de n'avoir pas été fou neuf années durant. C'est +seulement lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué, il y a deux +heures, que j'ai retrouvé, je crois, la juste vue des choses. A présent +vous savez tout, car voilà plus d'une heure que je vous parle...--Quel +roman, hein?--Vous savez tout, les faits, et les réflexions que +les faits m'inspirent, et l'état actuel de mon âme. Eh bien, que +croyez-vous? Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec Nora? N'est-ce +point là un désir romanesque? Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un +soupçon la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je veux qu'elle me +pardonne! mais, me rendra-t-elle son affection? Je ne le crois pas. On +ne répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par un simple aveu des +motifs qui vous ont rendu fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être, +soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah! quelle horreur!--ajouta +Mitry sur un ton d'effroi.--Quelle horreur, si je l'ai rendue,--ce qui +est bien possible!--incapable d'amour, je veux dire incapable d'aimer +avec simplicité!.. Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux +de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai d'avance ravi tout +bonheur!.. Où en est-elle aujourd'hui de ses sentiments,--de ses idées +sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu, ma fille?.. Je ne +te connais pas, mon enfant! j'ai vécu près de toi comme un étranger +méchant, et pour toujours j'ai cessé d'être ton père! Et je ne peux +plus le redevenir! + +Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se fixaient nulle part. Il +regardait Guy, puis les choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et +cherchait partout sa pensée en déroute, son âme en fuite, et le spectre +de Thérèse, et l'image de Nora. + +Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce malheureux! Quelle que +fût Nora, on n'avait plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre +petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à douze ans!... Quelles +douleurs avait dû souffrir, pour en arriver là, une enfant si jeune, +à l'âge où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à coup comme +une petite héroïne lamentable, une petite victime du mauvais vouloir +des événements; c'était miracle qu'elle ne fût pas devenue pire!--et il +serait beau, sublime, de l'arracher aux griffes du passé et du destin, +de la douleur et du mal! + +--Il faut la marier, cette enfant, mon cher Mitry. + +--Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant. Qui acceptera cette +tâche d'essayer de lui faire comprendre à nouveau la vie et les choses, +les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal? Qui l'aimera +assez, telle qu'elle est, pour supporter ses violences en les réduisant +chaque jour un peu? Quel jeune homme assez sage pourrait entreprendre +cette tâche de héros? quel époux, assez expérimenté à la fois et assez +jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a traitée en femme? Qui +refera son âme? Qui lui fera un bonheur? + +Alors Guy, très simplement: + +--Moi, si vous le voulez, dit-il. + +--Vous! vous! dit François Mitry stupéfait. + +Il réfléchit longuement. + +--Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en serais heureux et très fier, +car il lui faudra une main ferme pour la soutenir dans la vie, et un +cœur solide!--mais quelle apparence qu'elle accepte jamais un mari de +mon choix? + +Alors Guy, souriant: + +--Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre ami!.. Et elle me l'a dit... +passionnément... + +--Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous voyez bien qu'il faudra +veiller! + +Et, après cette parole qui retentit douloureusement au cœur de Guy: + +--Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous, pour moi aussi... +comme pour vous... qu'elle reste digne de sa mère! + +Les deux hommes demeurèrent un instant sans parler. Tous deux +mesuraient la hauteur des obstacles visibles, la profondeur des abîmes +devinés. + +--Eh bien? soupira enfin Mitry. + +--Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay, vous venez de prononcer des +paroles effrayantes. Elles me remettent en présence des difficultés +redoutables que mon amour, prêt au sacrifice, oublierait trop aisément. +Essayons tous deux d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous? +Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève de ma pensée et de +mon âme. Nous verrons si le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a +véritablement profondeur et solidité. Je jugerai aussi, je verrai si le +mien est de force à supporter ses inégalités de caractère, ses lubies, +tous les vices d'une éducation qu'il faut réformer. Dans six mois, dans +un an peut-être, peut-être plus tôt, nous prendrons une résolution +sagement mûrie et pesée. + +--Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé, en même temps qu'il +écoutait Guy avec l'attention et la solennité d'un juge, semblait +écouter une voix intérieure.--Soit, je ne peux mieux faire. Je suis +dans une impasse. L'étrangeté de ma situation me contraint à accepter, +sans plus d'examen, tout ce que me propose un homme tel que vous, mon +cher Guy... Du reste, pourquoi ne pas vous le dire: pendant que vous me +parliez, la mère me parlait aussi. Le croirez-vous, moi le sceptique +d'hier, je la sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de moi, +présente, attentive... Et je la vois... Elle vous sourit. + +Les deux hommes se serrèrent la main, comme pour un pacte. + +François Mitry ajouta encore: + +--Soyez son ami, son maître et son père... Vous êtes un homme, Guy... +Moi, je ne suis plus rien! + +Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit funèbre sur lequel il +s'était assis, il pleura longtemps. + +Une heure après, comme ils se promenaient ensemble dans le parc, Mitry +tout à coup dit à M. de Fresnay: + +--Ah! elle vous l'a dit... passionnément? + +Puis il soupira: + +--Hélas!... l'éducation allemande! + +Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et si drôle qu'ils se prirent +tous deux à sourire, quoique avec tristesse, en songeant à monsieur +Gottfried. + + + + +LIV + + +--Monsieur de Fresnay fait demander à mademoiselle si mademoiselle +serait disposée à causer un instant avec lui. + +Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil de la chambre de Nora, le +mari de Catri, Antoine, valet de chambre. + +--Où est monsieur de Fresnay? répondit gravement la petite demoiselle. + +--Monsieur de Fresnay attend au salon la réponse de mademoiselle. + +--Dites à monsieur de Fresnay que je descends le rejoindre dans cinq +minutes. + +Antoine sortit. La toute petite se haussa sur la pointe des pieds pour +voir, dans la glace de la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa ses +deux mains mignonnes sur ses cheveux noirs, lança à son propre regard +le regard profond de ses yeux, sourit à son image comme l'augure à +l'augure, et descendit le large escalier de marbre avec une dignité +calme que rendait très gentiment comique l'exiguïté de sa personne. + +La solennité de l'appel transmis par Antoine lui ayant donné le ton, +elle entra au salon d'un air très sérieux, très «dame»!... + +Sans doute elle allait apprendre quelque chose de son père. Il avait +chargé Guy d'une grave communication. + +--Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le seuil. + +Guy avait souri de plaisir en la voyant entrer d'une allure si... +imposante. Elle ressemblait à un de ces portraits peints par Van +Dyck, où des infantes de cinq ans, un hochet à la main, marchent +princièrement dans des robes trop longues, dans des brocarts roides et +majestueux. + +Guy se leva, la prit par la main, la conduisit vers un grand fauteuil +dont le haut dossier, dès qu'elle fut assise, la fit paraître plus +mignonne encore, et s'asseyant sur une chaise en face d'elle: + +--Il y a, depuis hier, de grands changements dans le cœur de votre +père et par suite il y en aura de très grands dans votre vie, ma chère +enfant. Quelques-uns dépendront de vous, et nous allons en parler +ensemble, si vous le voulez bien. + +Elle écoutait avidement, plus surprise que curieuse, car jamais on +ne l'avait consultée sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une +lumière douce... Et en même temps elle continuait à jouer, avec un peu +d'inconsciente coquetterie, son rôle nouveau de femme avec qui on croit +devoir parlementer. + +--Causons, dit-elle. + +Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, enfantine. Vraiment, +elle avait l'air de jouer à la dame en visite. + +--D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se reproche cruellement de +vous avoir mal aimée... + +Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, qui pétillait comme celle +d'un rouge-gorge: + +--Dites maltraitée! + +Et la douceur de son regard disparut. Il devint terne et dur. + +--Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je. + +--Il est un peu tard! accentua-t-elle. + +--C'est entendu... Mais il croyait avoir des raisons douloureuses... + +De nouveau, elle l'interrompit. + +--De battre une enfant de huit ans? dit-elle, irritée. + +--Cela s'expliquera pour vous, un peu plus tard, ma pauvre et chère +petite. On ne peut pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa du +pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire plus long aujourd'hui sur +ce sujet. Ce que j'ai à vous dire me concerne, moi particulièrement. + +L'œil de Nora redevint doux... Comment le noir profond de deux yeux +peut-il, en restant lui-même, paraître tout autre, exprimer tour à +tour nuit et haine ou amour et clarté? + +--Votre père croit donc--il l'avoue avec douleur--avoir des torts +envers vous, qu'il veut expier. + +--Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique. + +Guy ne souriait plus. + +--Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui pardonner jamais. Il a été +cruel, mauvais, méchant... Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... Je +vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce à lui, _toute ma vie_, +comme une petite damnée. Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers. +Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé avec bonté que deux +fois,--une fois quand j'avais huit ans--et l'autre fois... c'était +avant-hier! vous comprenez? Et c'est vous, Guy, c'est vous les deux +fois! Voilà pourquoi je vous aime, vous, vous tout seul, par-dessus +tout. + +Elle le regarde clairement, bien en face, simplement. Et elle lui prend +la main. Et il est heureux. + +Elle poursuit: + +--Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, je sens que je +ne l'aimerai plus jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... Il n'y +avait contre moi aucune raison qui permît certaines choses, non, il n'y +en avait pas... + +--On verra plus tard, répond Guy. + +--C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de colère. + +Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant. + +--On verra, répète Guy doucement, en dégageant sa main. Une heure +viendra, poursuit-il, où vous pourrez juger en connaissance de cause, +parce que vous ne serez plus une petite fille. + +Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience. + +--Pour l'instant, annonce brusquement Guy, votre père, résolu à +commencer une vie nouvelle, a congédié mademoiselle Marthe et monsieur +Gottfried. + +Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une lueur de joie extatique, +les deux mains jointes, dans cette attitude de saisissement que +prennent les enfants devant quelque jouet merveilleux. + +--C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile. + +--C'est vrai, répond Guy, se levant à son tour. + +--Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée. + +--Alors, quoi? + +--Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements! + +--Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que je peux vous être un peu +utile ici, à vous, Nora, me prie d'habiter quelque temps la villa... + +Les yeux de Nora jettent des flammes plus vives... Ses deux mains +jointes se posent contre son épaule gauche et s'y écrasent comme pour +contenir un élan de tout son être... Elle attend la fin, car Guy parle +toujours. + +--Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai un peu auprès de +vous--oh! sans aucune comparaison--mademoiselle Marthe et monsieur +Gottfried... C'est-à-dire que nous travaillerons ensemble... Nous +causerons beaucoup. J'essaierai de vous expliquer mes idées sur bien +des choses, sur les livres et sur la vie. Nous pourrons faire ensemble +un peu de musique. Bref, vous aurez pour professeur votre vieil ami... +Que dites-vous, mademoiselle, de cet arrangement-là? + +Quand Guy a achevé une explication qui paraît interminable à Nora, +aussitôt,--d'un mouvement si prompt que Guy n'a pas eu le temps de +comprendre,--elle bondit sur le fauteuil, et de là, oubliant sa dignité +de dame, dominant Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les +bras autour du cou en poussant des cris d'enfant joyeuse, et, parmi les +éclats de rire, dans un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille +ses cheveux, effleure de la bouche son front et ses yeux, caresse sa +barbe et son cou, lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut la +conjurer d'être calme,--bref, elle fait à Guy les folles démonstrations +d'amour, les mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour d'exil. + +--Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! répète-t-elle, et, à +chaque fois, elle reprend la tête bien-aimée et l'enveloppe de ses +tendresses. + +Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la tête ballottée, les +cheveux ébouriffés, le col fripé, Guy bêtement heureux, naïvement +inquiet, s'avoue déjà que le rôle de professeur amoureux d'une pareille +petite élève, n'est pas des plus commodes et pourrait bien devenir ou +ridicule ou dangereux... + +Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour battre des mains, tout +debout dans son fauteuil. Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy +tout défait et mis à mal: + +--Oh! que vous êtes drôle comme ça! + +Il en prend son parti, et riant aussi: + +--Deux coups de brosse, il n'y paraîtra plus, mais il ne faudra pas +recommencer souvent, Nora, à traiter de la sorte votre grave et vieux +professeur... + +--Et pourquoi cela? dit-elle. + +--Abandonnez d'abord les sommets que vous occupez: je demande un +armistice. Nous causerons dans la plaine. Allons, quittez vos positions. + +--Et si je ne voulais pas? + +--Obéissez, il le faut. + +--Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude de résistance, et +reprenant un air de révolte sans qu'elle-même en sache la raison. + +Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite sauvage, l'impulsive, +qui apparaît, redoutable. Nora est pareille à ces petits fauves +apprivoisés qui parfois, sans songer à mal, griffent ou mordent le +maître, et un beau jour finissent par le dévorer. + +--Alors, dit-il froidement, je sais ce qui me reste à faire, Nora. + +--Et quoi donc? + +--Prendre tout simplement le même train que monsieur Gottfried. + +Nora, sur ce mot, descend en silence de son fauteuil dans lequel, l'air +boudeur, elle s'assied. + +--Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers sa moue,--pourquoi il ne +faudra pas recommencer à vous montrer ma joie quand je serai contente? + +Et sans attendre la réponse de Guy: + +--C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel et tout contristé. C'est +si dommage!... C'était la première fois de ma vie que je me sentais +tout à fait heureuse. + +A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. Il se met à genoux +devant elle, et, d'un accent plein de caresse: + +--C'était la première fois, Nora? alors, que vous dirai-je?... c'est +bien... c'est très bien... + +Il prend ses deux mains, qu'il baise. + +Il regrette de l'avoir réprimandée. + +--A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, Nora... + +--Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle avec un léger retour +d'impatience. + +Alors Guy, de cette voix à peine expirée, qui ne trouble pas le +silence dans l'air et qui sonne si profondément dans le silence des +cœurs: + +--Parce que je vous aime. + +Elle tressaille, relève sa tête enfantine et pose sa main sur la tête +de Guy comme elle faisait à Jupiter. + +--Ah! dit-elle, dans un grand soupir joyeux. + +--Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi pour maître? + +--Oh! oui! dit-elle. + +--Eh bien, poursuit le maître à genoux devant l'élève, je vais vous +donner tout le programme de nos leçons, ma petite Nora. C'est une assez +bonne conclusion à cette première séance, si vous vous en rappelez tous +les incidents. + +--Et quel est-il, le programme? + +--Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il n'est pas très commode à +exécuter, mais vous essaierez. Le voici: _Être bonne. Aimer. Obéir._ + +--Je suis sûre seulement de vous aimer, dit-elle avec son air le plus +enfantin. + +--Alors, il faudra m'obéir... Et si vous m'obéissez,--vous ne pouvez +manquer d'être toujours bonne. + +Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy agenouillé. Elle lui parle, +avec sa bouche si près de l'oreille, que chaque mouvement de ses lèvres +est presque un baiser; elle murmure: + +--Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime... + +Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier et encore moins à +trouver suspect que Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison; +pas un instant elle ne se demande s'il a informé son père ou si, au +contraire, il le trompe. Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime +Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc heureuse et ne demande +rien d'autre. Du reste, tout ce que décide Guy doit être très bien. Guy +peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle l'a dit et elle sait ce +que cela veut dire. Elle l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra, +quand il voudra. + + + + +LV + + +Franchement, elle n'est pas commode, la situation de M. de Fresnay. +Il s'en rend bien compte maintenant. La politique de l'Europe lui a +donné autrefois moins de fil à retordre que cette petite fille. Le +plus difficile, le voici: il faudra professer, gourmander, raisonner, +il faudra punir peut-être, et ne point paraître ennuyeux. Il sent très +bien que toute sa science de diplomate ne sera pas de trop ou plutôt +qu'elle ne lui servira de rien! Il devra inventer, de toutes pièces, +un système politique... Du reste, après en avoir conféré longuement +avec lui-même, il est résolu à donner, s'il le faut, sa démission +d'amoureux, comme il a donné celle de ministre. + +Les invités de Mitry ne sont pas partis encore, sauf les Morigny. +Louvier a trouvé spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de suite +et de passer quelques jours encore à la villa, de se montrer gentil +avec Nora, comme elle le désire, sans rancune. Il croit que son rival +heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora le confirme dans cette erreur en +se montrant gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne pas +cette attitude; elle l'a prise d'instinct. Elle cache son amour pour +Guy. + +Avec son père elle est, comme à l'ordinaire, très froidement polie. + +Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant qu'il a de grands +chagrins, lui témoigner un peu de sympathie. Elle répond nettement: + +--Je ne peux pas, c'est plus fort que moi. Ce n'est pas ma faute. + +--Soyez bonne, réplique Guy. + +Elle s'adoucit. + +--J'essaierai pour vous faire plaisir... mais avec lui, non, je ne +pourrai pas. + +--Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir. + +Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un petit diable apparaît, +blotti dans son regard: + +--Oh! il faut toujours promettre! dit-elle. + +Guy demeure interloqué. Elle le regarde encore d'un air moqueur, et lui +échappe en riant. + +Elle court jouer au tennis. + +Guy assiste à la partie, assis, avec le général, sous un abri rustique, +arrangé pour les spectateurs. + +Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement familière avec le jeune +Alfred. Une fois elle monte sur un banc pour lui renouer sa cravate, +et quand c'est fini, elle pince le bout de sa moustache naissante +qu'elle tire un peu, gentiment... d'un air malicieux. C'est comme une +caresse qui ravit le jeune homme et qui fait ressentir à Guy un petit +coup douloureux frappé dans son cœur, tout au fond. + +Une autre fois, M. Alfred se baisse en même temps que Nora pour +ramasser la balle. Elle s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le +bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme la balle, renvoyée, +demeure accrochée dans une branche de pin, elle prie M. Alfred de +la prendre par la taille et de la soulever, pour qu'elle puisse y +atteindre. Il le fait, mais la main de Nora n'arrive pas assez haut. +Alors ce sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un temps qui +semble interminable au malheureux Guy, la mignonne reste entre les bras +d'Alfred qui, visiblement, la presse, très content. + +Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall où il l'a entraînée, dit à +Nora que cela «ne doit pas se faire...» elle le regarde, étonnée. + +--Tiens! vous êtes donc jaloux? + +--Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ces +attitudes garçonnières sont intolérables. + +--Pour qui? + +--Pour tout le monde. Tout le monde les blâmera... Et en vous voyant +si hardie avec lui, soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous +donner son fils. + +--Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde de protester contre l'idée +qu'elle pourrait bien épouser ce jeune homme. + +--Alors, pourquoi l'encouragez-vous? + +Elle regarde Guy de travers, et, en haussant l'épaule: + +--Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon? + +--Je vous ai déjà répondu que oui. + +--Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous dis que c'est bête... bête +et ennuyeux! insiste-t-elle. + +Le visage de Guy s'attriste. + +--Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez montré beaucoup d'affection. +Je vous en suis reconnaissant, mais l'affection qu'une petite fille a +pour un grand ami n'autorise pas l'enfant à faire souffrir l'homme, +ni à lui manquer de respect, par pur caprice, pour se démontrer à +elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect tendre que j'ai +pour vous, et qu'il faut avoir pour moi. Je vois bien où est le mal: +Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et vous ne respectiez pas +monsieur Gottfried. + +--Vous êtes méchant! dit Nora, frappant du pied. + +C'est son mot et son geste habituels. + +--Mais, poursuit Guy, il y a une grande différence entre un monsieur +Gottfried et moi... nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le voulez +bien. Je ne vous autorise pas à me montrer des insolences d'élève +indisciplinée. Je désire vous traiter comme une jeune fille que j'aime +et que je veux aimer longtemps, et non pas comme un méchant petit +garçon indocile et insolent, qu'on aurait envie de battre! + +Elle hausse l'épaule violemment: + +--De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle, comme un petit serpent +corail dressé sur sa queue. + +Guy se met à rire. + +--Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent... comme un +Gottfried... car je me fâcherais pour sûr. Voyons, dit-il,--riant +toujours,--retirez-vous le mot «_bête_», qui m'a blessé? + +--Je répète, réplique Nora, que la jalousie, c'est bête. + +--Au fait, répond-il de l'air d'un homme qui, convaincu tout à coup par +l'adversaire, renonce à un point de vue personnel... Au fait, c'est +bien possible. Et cela ne vaut pas une discussion... Revenez-vous au +jardin? on sert le goûter. + +Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de grandes forces, est toute +décontenancée de n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un peu +inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel. Et comme, à ce +moment même, M. Alfred, tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy +l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne s'éloigne que lorsque Nora +ne peut quitter sans impolitesse le jeune homme en train de lui conter +un incident du jeu. + +Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux se tournent obstinément vers +Guy. Elle n'écoute plus son interlocuteur. Elle ne tient plus en +place et trépigne dans le gravier. Quel est donc le spectacle qui +l'impressionne si fort? + +Guy, là-bas, s'est approché de la femme de l'avocat, et, avec sa +jolie aisance, il s'est mis paisiblement à lui faire la cour. Il n'a +aucune peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme est, dans le +même moment, flattée, charmée, séduite, et répond, du tac au tac, si +gracieusement que le diplomate lui prend la main qu'il attire vers ses +lèvres, et c'est le poignet qu'il baise. Nora continue à piaffer sur +place comme un petit cheval. + +Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien haut, devant tout le +monde, avec sa dramatique audace de petite fille qui a toujours tout +affronté, même la mort: + +--Vous, embrassez-moi! lui dit-elle. + +On n'en est plus à s'étonner des espiègleries de Nora, et tout le +monde se met à rire. Du reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses +témérités. Elle le sait bien. Si elle était un peu plus grande, elle +n'aurait pas les mêmes droits aux gamineries. De ce qu'elle croit un +désavantage physique, elle fait une force et un moyen, la rusée! + +--Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est une idée que j'ai. Vous +verrez. + +Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux, et reste immobile. + +Et pour répondre à l'air un peu mécontent de celle qu'elle appelle +l'avocate et à qui elle prend son partenaire: + +--Nous sommes de vieux amis, vous savez, monsieur de Fresnay et moi. +Il y a bien cent ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais huit, +n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite! embrassez-moi. + +L'air et le ton autoritaires d'une si petite personne sont tout à fait +réjouissants. + +Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant la petite tête entre +ses deux mains, comme on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux +joues. Elle, alors, entourant son cou à deux bras, le retient une +seconde et lui glisse à l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble: + +--Quitte cette femme; je suis jalouse; oui, c'est _bête!_ mais c'est +comme ça. + +Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout haut: + +--Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement vous parler à +l'oreille. C'est fait. + +Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un air espiègle: + +--Surtout, n'en dites rien! + +Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se dire qu'il n'y aura qu'une +chose à faire: aimer. + + + + +LVI + + +Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt il se persuade qu'il est le +plus heureux des hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre. Tantôt +il pense que Nora doit enchanter la fin de sa vie, tantôt qu'elle la +désolera. Aujourd'hui, il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi; je +l'épouserai dans huit jours. Demain, il s'écriera: Je pars, nous étions +fous, je n'ai ni l'âge, ni le caractère qu'il faut. + +Le temps passe au milieu de ces alternatives d'espoirs et de craintes. + +Depuis quelque temps, la villa est retombée à la solitude. Le silence +des collines emplit les allées du parc, et le rythme de la mer voisine +s'y laisse entendre de nouveau. + +Jacques Maurin vient, de temps en temps, voir sa petite amie. Guy le +tolère, celui-là, et même lui fait bonne mine. + +Nora semble plus gentille avec son père, un peu, d'une amabilité +subtile, qu'on sent, et qu'on ne saurait expliquer. Seulement, dès que +Guy essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil, prête à donner +du bec et des ongles. + +Un grave incident survient. + +Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque. + +--Mais, lui dit François Mitry, il y en avait deux. + +Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les mains de Nora un roman suspect, +vite disparu, Guy,--qui s'étonne chaque jour d'apprendre qu'elle a +lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé Prévost,--soupçonne Nora de +continuer à lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres, et en +secret. Il en vient naturellement à conclure qu'elle pourrait avoir, +depuis longtemps, l'une des deux clefs. + +Il pense à lui demander tout gentiment d'avouer qu'elle l'a, mais +il se dit avec raison que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de +faire entrer cet aveu dans sa confession générale, elle ne voudra pas +convenir d'un mensonge ainsi aggravé. + +Alors, il médite un coup d'éclat. + +Une après-midi, il frappe à la porte de la chambre de Nora; il a son +idée. + +Brusquement, sans dire bonjour, il demande: + +--Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque? + +Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur une gravure de Raphaël, +_la Vierge à la chaise_, suspendue à la tête de son lit. Ce diable de +Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En posant la question, il +épiait le petit visage. + +--Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit Nora, avec le visage +froid, puis irrité qu'elle prend pour mentir, s'imaginant que la +dissimulation est avant tout faite de froideur, et que la colère, +survenant à point, détourne les gens de leur idée, et (ce qui est +juste) leur fait perdre la minutieuse attention nécessaire aux juges. + +Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance exagérée, l'éclat blanc +qui force le ton de la sincérité, et qui trahit les traîtres. Quand +Nora prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent mourir de tristesse! +cela l'éloigne tant de lui, l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix, +un amoureux ne se méprend jamais; et quand on n'a pas la preuve du +mensonge, dont on a cependant le sentiment assuré, c'est un atroce +supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la séparation qui semble +définitive... + +De sa voix fausse par excès de netteté, Nora répète: + +--Je n'ai pas de clef! + +--Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!... A tout à l'heure, +Nora. + +Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne brusquement, et +surprend de nouveau la direction du regard de Nora, fixé sur le cadre. + +--La cachette est là, pense-t-il. C'est clair... La clef, sans doute, +est accrochée derrière ce cadre. + +Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement. Le visage de +Nora s'efforce d être calme et sans expression; il imite assez mal +le naturel de l'innocence. Une pâleur légère le couvre, et les yeux +affectent tantôt de supporter les regards qui pèsent sur eux, tantôt de +les éviter avec indifférence. + +Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton triste, il lui dit: + +--Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi, et à moi!... Et vous +prétendez m'aimer, Nora? Qui aime, se donne; par le mensonge, vous +me retirez quelque chose de vous, de votre esprit, de votre cœur, le +meilleur de vous; vous me retirez, avec votre secret, mon autorité. +Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela, dites? Pourquoi croyez-vous +que je vous gronde, enfant que vous êtes, sinon pour votre bien? +L'habitude du mensonge n'est pas un des moyens du bonheur, soyez-en +sûre, Nora; voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On ment pour +échapper à des gens qu'on déteste ou dont on est détesté, mais à ceux +qui vous aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous m'avez fait un petit +mensonge, j'y pense tout le jour, ma pensée y revient sans cesse, même +dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je me dis: Que croire +d'elle, puisqu'elle m'a menti une fois? Et, logiquement, tout, de +vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus savoir si vous m'aimez, +je doute de vos regards, de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle +est peut-être fausse, irrémédiablement, par nature, fausse tout +entière! Alors, à quoi bon l'aimer? C'est un jeu indigne! + +Et d'un ton dur il acheva: + +--Voyons, Nora, donnez-moi cette clef... + +Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres blanches, prête +peut-être à fondre en larmes de rage, se demandant peut-être, en même +temps, si elle n'allait pas se jeter repentante au cou de Guy; mais +quand il redemande la clef si rudement, elle devient farouche et, le +front baissé, comme un petit taureau qui va charger: + +--Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez toujours de +mensonge... _Ce sera la vraie manière de m'apprendre à mentir!_... Je +n'ai pas de clef!... je n'en ai jamais eu!... + +Et, comme prise d'une inspiration heureuse, comme certaine de dissiper +tous les doutes par ce dernier mot: + +--Demandez à Catri! s'écrie-t-elle. + +--Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de la belle fierté! bravo, +Nora! fait Guy... Ainsi, vous admettez que je peux ne pas ajouter foi +à vos paroles, tandis que je dois, selon vous, ajouter foi, en votre +faveur, sur votre conseil, au témoignage d'une servante! J'estimerais +donc Catri, avec votre consentement, plus que je ne vous estime? Mais, +ma pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira pour vous plaire... +Ah! pauvre, pauvre enfant! que vous me faites de peine! + +--Vous m'en faites bien plus! dit-elle, rageuse, humiliée, mais +d'autant plus roidie. Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez jamais... + +--C'est le châtiment d'un premier mensonge, poursuit l'impitoyable +Guy..... Un mensonge, Nora, est toujours une lâcheté. On ment parce +qu'on a peur, entendez-vous, peur d'avouer ce qu'on a fait. Je vous +croyais au-dessus de cela! + +Et la sachant vaillante et fière, et voulant frapper un coup décisif, +il termine ainsi brutalement: + +--Vous mentez, Nora, donc vous êtes lâche! + +Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il sent que la scène approche +du dénouement. L'aveu va éclater, insolent sans doute et rebelle, mais +enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il embrassera l'enfant, la bercera de +caresses, jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une crise de larmes, +détente des nerfs, soulagement du cœur. + +Voilà les prévisions et le projet de Guy. Mais l'attitude de Nora, +qui semblait tout près de céder, redevient dure brusquement. Elle est +reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a des choses plus fortes +que moi.» Et l'écolière, habituée à mépriser ses maîtres, murmure entre +ses dents: + +--Si je suis lâche, vous êtes stupide! + +Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence l'exaspère, et qui,--par +la taille et la mine, par la nature même de sa faute, de son +entêtement, de sa sottise,--lui fait l'effet d'une gamine de dix ans... +Ah! s'il avait une enfant pareille, certes il la punirait!... Comment +la punirait-il?... Il éprouve le mouvement d'indignation d'un père qui +croit, une fois par hasard, la correction matérielle nécessaire; et, +avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de paternité où il est, il a +levé la main sur Nora... Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est +levée contre elle..... mais ne retombe point. Ce n'est qu'une menace un +instant suspendue... + +Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant, Guy s'attend à une scène +effroyable. Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle, Nora; il +vient de l'oublier. N'a-t-elle pas seize ans et demi? La fierté et la +dignité vont avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux Guy est +compromis. Toute réconciliation sera impossible entre Guy et Nora... + +Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant que s'il avait été +frappé, s'apaise instantanément. Un sourire doux et bon détend les +lèvres amollies et humides. Les yeux noirs s'emplissent d'une âme +attendrie qu'on ne leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy avec +amour, se jette contre lui, se caresse à la poitrine du maître, et, +du ton dont elle dirait: «Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle a +murmuré, heureuse, toute câline: + +--Oh! tu es méchant! tu me bats! + +En même temps, le petit bras tendu s'élève, et la main mignonne désigne +un point du mur que la menteuse aurait honte de regarder... C'est bien +cela! elle indique le cadre derrière lequel est accrochée la clef, +dérobée depuis longtemps, la clef des bons et des mauvais livres. + +--C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage caressant, avec un fond +de menace sérieuse. C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il faudra +faire. Nora n'est qu'un petit cheval rétif... Eh bien, Guy achètera des +cravaches neuves, toutes mignonnes... + +--Non! non! dit Nora, heureuse de n'être qu'une petite fille entre les +bras paternels de Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai! + +Il la sent glisser irrésistiblement entre ses bras; elle se met à ses +genoux qu'elle enlace. Il la relève, tout attendri... + +Nora n'a pas connu dans son enfance ces surveillances et ces châtiments +où les petits sentent très bien la tendresse protectrice. Alors, un +peu tard, elle se rattrape; et elle crie, dans son cœur, au seul être +qu'elle aime: «Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la protection +et l'amour qu'on doit à tous les faibles pour les secourir contre +eux-mêmes!» + +Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne Nora est loin d'être +vaincue. Et ce qu'elle cache dans l'ombre des bras de Guy,--c'est, +déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une revanche. Le jeune +animal instinctif qui est Nora, déjoué dans sa ruse, se demande +curieusement si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle... Cela +aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy, ce Guy bien-aimé! Mais +il l'a attaquée en traître, par surprise... Ah! si on voulait!... ce +serait un jeu comme un autre, plus amusant qu'un autre, de chercher à +savoir qui est le plus malin, de la petite fille ou du diplomate... +Dans l'ombre des bras de Guy où elle a caché son visage, Nora se sent +un sourire... + + + + +LVII + + +Peu de temps après, Guy, un soir, dit à Nora: + +--J'ai passé ma journée à Hyères, Nora, et j'ai acheté.... devinez quoi? + +Nora le regarde. Il sourit avec une malice qui parle clairement... Elle +a deviné! + +--Ce n'est pas vrai! dit-elle. + +--Je ne mens jamais, moi! répond Guy. + +--Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil se fonce. + +Elle hausse l'épaule et frappe du pied. + +--Elle est solide, ma petite cravache, ajoute Guy... Voyez plutôt. + +Sur la table, près de Nora assise, il pose la cravache. Nora la regarde +un instant de côté, d'un air farouche, puis la saisit à deux mains et +s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que la ployer. C'est une +excellente cravache. Pourtant, à force de la tordre en tous sens, elle +l'a mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin. + +--Oh! dit placidement le terrible Guy, qui l'a regardée faire, en +souriant,--j'avais, parbleu! prévu cela et j'en ai rapporté, Nora, +toute une provision. + +Il se lève, prend une autre cravache dans le tiroir d'un bahut où il +les a toutes enfermées, et va la déposer sous les yeux de Nora, à la +place même où il avait mis la première. + +Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air farouche, d'un regard de +côté, puis s'en empare, et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement +elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent sur lequel elle vient +de lire: _Aimer, Obéir_. + +Et comme il s'avance vers elle, elle prend les deux mains de Guy, et, +dévotement, longuement, les baise, encore et encore!..... Et Guy, +enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer pour elle! + + + + +LVIII + + +C'est une terrible petite personne que Nora, un mélange singulier +d'instincts impérieux, d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour, +de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître, elle le sait et n'en +veut point, mais elle a peur de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase, +après les révoltes, en des humilités inattendues, qui le charment, +l'attendrissent, le rendent tout entier, d'un seul coup, à celle dont, +par instant, il se croit détaché pour toujours. + +--Je vous ai acheté une poupée, Nora. + +Une poupée! Nora est furieuse! + +--Vous vous moquez toujours de moi, Guy! + +Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé la mesure... Il change +brusquement de langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand c'est +pour le bien d'une enfant qu'on aime. Ainsi pense le diplomate. + +--Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi ma mauvaise +plaisanterie.--La vérité, c'est que j'ai promis une poupée à la petite +fille d'une personne de mes amies dont je vous ai parlé et qui habite +Hyères en ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez bien, pour que mon +cadeau soit moins banal, habiller ma poupée de vos jolies mains. + +--Ça, je veux bien, dit Nora rassurée. + +--En même temps, je vous ai rapporté à vous un petit cadeau: un +nécessaire avec lequel vous coudrez, j'espère, le trousseau de +mademoiselle Debois... (c'est le nom de la poupée). Il y a des ciseaux, +un dé, un étui, un poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il y a +cent ans, à quelque douairière en cheveux poudrés. + +Et voilà Nora qui taille, coud, brode et repasse même le trousseau de +Mlle Debois. + +Mlle Debois est une poupée de très grande taille. + +Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite maman. C'est, il est vrai, +un charmant spectacle. + +Cela dure une semaine, au bout de laquelle Guy déclare que la poupée +est bien pour Nora, non pas pour une autre, et qu'il est heureux de +la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue. Il ajoute qu'il a pu +juger de l'habileté de Nora à tailler et à coudre, qu'il en est ravi, +et qu'il la félicite sincèrement. + +Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare qu'elle n'est plus une +petite fille, que Guy l'a trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et +enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour «de vrai!» un enfant à +elle... Elle l'élèvera mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne +mentira pas, comme Guy vient de mentir à Nora! + +Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux pieds, et elle lui casse +la tête contre le marbre de la cheminée. + +Guy trouve cette violence déplorable,--mais Guy est faible, il aime, il +est amusé, il finit par admirer les sottises qu'il prétend blâmer. Et, +en souriant, il conclut à part lui que Nora pourra faire une excellente +petite mère, et qu'il est temps de demander sa main à M. Mitry. Sans +doute il n'a pas réformé son éducation. Sans doute il y a, de temps à +autre, dans les yeux de Nora, de brusques montées d'on ne sait quelles +ténèbres où flottent d'inquiétants appels, peut-être la puissance des +trahisons, à coup sûr l'incertitude de l'instinct, l'onde trouble du +féminin éternel,--mais Guy a toujours cru que l'amour entier d'un cœur +d'homme, sain et sûr, est plus puissant que toute la femme, et lorsque +Nora sera complètement sienne, il deviendra, sans peine,--rien n'est +plus certain,--le maître triomphant. + +Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps, été trop aimé, pour +croire autre chose. + + + + +LIX + + +Depuis une heure, Guy cause dans le parc avec Mitry. + +--Mon cher Mitry, ma résolution est prise. Le professeur vous demande +la main de sa petite élève... J'aurai encore bien de la peine pour +faire de cette enfant une femme à peu près civilisée, mais cela ne +m'effraie plus autant. La nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, me +la donnez-vous? + +François Mitry était profondément ému. + +--C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez la chose, n'est-ce +pas? + +Après un silence, il ajouta: + +--Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez tout de suite de +cette maison de deuil où j'achèverai mes jours, je le sens, comme un +vieux misanthrope solitaire, vaincu par la vie... Mais si jamais elle +exprime un désir de me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie +pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui aurez tout expliqué, elle +pardonne..... vous me la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher +Guy? + +Guy serra la main du pauvre homme en silence. + +Le père dit encore: + +--Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon ami, méfiez-vous de la +jalousie..., c'est elle qui a fait tout mon malheur! + +En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher de se rappeler celles +que le même Mitry lui avait dites, peu de temps auparavant, à propos +des audaces de Nora: «Vous voyez bien qu'il faudra se méfier!» + +Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, et vis-à-vis d'elle +et vis-à-vis de lui-même... Et c'était là tout le viatique qu'il +emportait dans la difficile route par laquelle il irait à la recherche +du bonheur, pour elle et pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude, +mais il était brave. Il se comparait secrètement, non sans orgueil, à +ces marins qui mettent à la voile et quittent le port précisément un +jour de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait bien qu'il le +serait cruellement,--mais amoureux, il l'était avec délices. + + + + +LX + + +Nora, en compagnie du petit leveur de liège, s'avançait. Mitry +s'éloigna. Elle s'avançait, tenant entre ses mains l'écureuil qui, dans +ses faveurs, avait remplacé le lièvre défunt... Le pauvre petit lièvre, +avec ses bonds désordonnés, avait fini par se casser la tête contre le +plafond de sa cage. + +--Voyez comme elle est jolie, ma petite bête! dit Nora. + +Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à la grande queue fauve +et noire, qui, provisoirement familier, une amande entre ses doigts +griffus, grignotait. + +--Nora, dit gravement Guy,--sans s'occuper de la présence de Jacques +pas plus que des mines drôles de l'écureuil,--Nora, mon enfant, vous +souvenez-vous de tout ce qui a été dit entre nous, depuis quelques mois? + +--Oh! oui! fit-elle. + +Et son beau regard noir se leva, plein d'amour, sur les yeux de son ami. + +--Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement de votre père, +à qui je viens d'en parler,--vous deviendrez ma petite femme, Nora... +Est-ce que vous le voulez, dites? + +De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa tomber ses deux bras, +d'où l'écureuil s'échappa; et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin, +il disparut en quelques bonds au faîte des arbres. + +Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis il baissa les yeux et +les tint fichés en terre. + +--Eh bien, Nora? insista Guy. + +--Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa voix musicale, fine et +pénétrante,--oh Guy!... je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais +bien trop méchante! + +Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy vers sa bouche et murmura: + +--Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je t'ai promis... Je serai si +sage, tu verras... si sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je +t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup! + +Alors, avec un secret mouvement de jalousie, il s'aperçut que Jacques +pleurait. + +--Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il presque brutalement. + +--C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle va être heureuse avec +vous!.... On a toujours été si méchant pour elle, excepté Jupiter et +moi! + +Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge... Saura-t-il la rendre +heureuse? il le souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est +seulement certain de souffrir. Elle est si jeune! Il se sent déjà si +jaloux!... Saura-t-il ne pas la martyriser?... + +Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de son mariage. Il ne pense +pas à autre chose, tout en admirant une petite Nora nouvelle, toute +blanche, la mine étonnée et grave sous le grand voile qui l'enveloppe, +qui la prend comme un filet prend un papillon. + +François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé de Cogolin fait un long +sermon, et Catri pleure aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle +suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine. + +La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et, sous le voile immense, aux +grandes cassures rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs +fois des mouvements vifs et menus de petite bête libre, vite réprimés +et si drôles, que, malgré leurs soucis, le père et l'époux enchantés, +échangent un sourire. + + + + +LXI + + +Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu de jours. + +Il lui parle. + +Elle écoute avec son air, charmant et grave, de petite fille qu'on a +habillée en dame avec des robes trop longues. + +Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite femme tous les détails du +roman de Mitry. + +--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite Nora? Afin de bien juger, +oubliez un instant que je parle de votre père. Un homme croit en sa +femme; il l'aime passionnément, et quand elle est morte, il découvre +que, pendant neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne... Son enfant +n'est plus son enfant!... + +--Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible et je plains le +malheureux. Et cependant... + +--Cependant quoi? + +--Il devait croire en lui-même, en lui et en elle, et brûler les +lettres. + +--Mais le feu vite éteint les lui a rendues! + +--Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant l'épaule. + +--Mais la passion, la jalousie, Nora? + +--Je parle selon ce que vous m'enseignez, Guy; il devait brûler les +lettres. Une femme, une morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je +le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur s'en est suivi. + +--Et c'est tout, Nora? + +--Tout?... comment? + +--Vous n'avez rien d'autre à me dire?... Votre père, Nora, ne vous +fait-il pas pitié?... + +--Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque comme un étranger... +C'est à peine du reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup +parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez, Guy,--laissons ce sujet. + +Et elle ajoute, d'un air profond: + +--Il y a des choses qu'on ne refait pas. + +Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et pourtant,--chose +étrange!--cette inflexibilité ne lui déplaît pas absolument. Même +dirigée contre un père, cette sévérité nette sur une question de +devoir, d'amour et d'honneur, lui semble avoir du bon. Enfin Nora +_n'aime que lui_, voilà ce qui le charme surtout! + +Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à coup: + +--Commettriez-vous une infamie pour moi, Guy? + +--Vous ne la demanderiez pas, dit-il. + +--Si! si! je veux toutes les preuves d'amour... Celle-là, je ne la veux +pas en ce moment, mais il faut que je sois sûre que si je le demandais, +vous manqueriez pour moi à vos plus graves devoirs! + +Avec toutes les peines du monde, Guy empêche que cette conversation ne +dégénère en querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce au +hasard le nom d'une femme qu'une aventure retentissante livre en ce +moment aux curiosités publiques... Les débats du procès en divorce, +rapportés par les journaux, révèlent des intrigues basses, assez +compliquées. + +--Avez-vous lu ce procès, Nora? + +--Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est le ton scandalisé de vos +journaux là-dessus... Tout le monde sait bien pourtant que la plupart +des femmes en sont là!... Le fait,--conclut Nora,--est aussi fréquent +qu'il est naturel! + +Guy est stupéfait de ce ton d'expérience. Nora professe son opinion +avec un calme ingénu, qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses anciennes +idées de célibataire! Il trouve inouï que Nora les ait, blessant +qu'elle les professe,... et touchant qu'elle les avoue! + +L'unité morale est loin d'être faite en Nora. Des volontés parfaitement +contradictoires sont en elle, et il peut être déconcertant de +l'écouter. Sa nature primitive la sollicite vers la passion pure, +amour, haine, colère, rancune; sa nature acquise, celle qui se +développe en elle au contact de l'homme à qui elle veut plaire, lui +donne parfois les attitudes d'une tendresse, d'une générosité, d'une +noblesse qui ne sont pas siennes encore. + +Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une petite âme obscure, toute +d'égoïsme et de ruse, formée par les seuls éléments et instruite par +Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment, naissante encore et +nébuleuse, qui lui vient de Guy... et même de Jupiter. + +Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge hélas! et parfois +s'épouvante. + + + + +LXII + + +C'est une terrible chose que de s'abandonner tout entier à l'amour, à +la jalousie, aux visions qui en sortent, fumées de ces grandes flammes. + +Guy, bientôt après les premières ivresses, après les heures d'oubli +infini, éprouva ce qu'on pourrait appeler la peur d'être heureux, et +il se mit en devoir de gâter son bonheur sous prétexte de le rendre +plus parfait. Vouloir le parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord +comment et pourquoi il n'était pas complet? + +Nora, il faut le dire, se chargea très vite d'aviver ses inquiétudes, +avec des mots téméraires ou insolents, avec des entêtements et +des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle révéla presque tout +de suite les fonds les plus cachés de sa nature d'enfant gâtée, +volontaire, contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain, qu'elle +cherchait à voir si la volonté et les résistances du maître étaient +de bon aloi. Lui, il eut peur d'abord de se trouver en présence de +l'irréductible... Et maintenant une lourde porte s'était refermée +derrière lui. Il était pris dans une cage étroite avec le petit léopard +armé de dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était au moins +compromis. Le regret de n'avoir plus beaucoup de temps devant lui pour +lutter, aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le cœur comme +une flèche. Il se mit à analyser, trop subtilement pour sa joie, les +moindres incidents de la vie, les traits les plus fugitifs du caractère +de sa petite femme. + +Guy, bien inutilement, employait toute la puissance de son imagination +à scruter le passé de Nora, à deviner sous quelles influences, +grâce à quels faits, à quels actes, à quelles leçons, ce caractère +s'était formé. Il maudissait quotidiennement et Mitry et Jacques et +Gottfried,--puis songeait parfois que si Nora n'eût pas subi les +injustices du père, si elle n'eût pas reçu une éducation funeste, elle +ne serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas jetée, réfugiée entre +ses bras; et il était forcé de bénir ce qu'il détestait. + +Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui revenait trop souvent. Il +s'interrogeait sans fin sur eux, il s'emportait à douter de Nora. +Jusqu'où étaient allées ses curiosités? Alors c'était en lui des élans +de haine contre ceux qui avaient transmis à cette enfant une expérience +qu'il ne parvenait pas à mesurer. + +Elle lui semblait profonde, cette expérience, à en juger par certains +regards, par certaines paroles de Nora, qui contrastaient, même +aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé encore par la petitesse de +sa taille. + +Dans les conditions précises où il se trouvait, il comprit la vie +amoureuse comme un duel de toutes les secondes, acharné. Laisser +prendre de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de résister à la +passion, gardait pourtant, au plus fort de ses entraînements, le plus +étrange sang-froid, c'était se vouer par avance à toutes les défaites. +Qui donc allait être terrassé, de la bête ou du dompteur? Toute sa vie +lui parut résumée dans cette question. + +Il s'était promis à lui-même, il avait promis au malheureux François +Mitry de tout mettre en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une +éducation trop libre, pour lui faire comprendre (selon ses propres +paroles) les devoirs et l'idéal. Cette mission qu'il s'était donnée +était trop d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses volontés de +seigneur et maître, avec ses aspirations de jaloux autoritaire,--pour +qu'il y manquât. + +Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il engageait, une de ses +infériorités serait la surprenante facilité avec laquelle l'homme +oublie les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut bien paraître +les oublier elle-même. Les plus lancinantes douleurs physiques sont +ainsi abolies dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent. + +Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or, Guy pensait avoir besoin +de se rappeler les moindres traits du caractère de Nora. Il s'était +surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait rien. Il s'étonnait +parfois de ne plus tenir aucun compte de tel grief dont il avait +beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait, l'enchantement lui venait +et il ne savait plus rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément. + +Aussi, afin de s'armer contre les défaillances de sa mémoire +d'amoureux, il prit en habitude de noter presque chaque soir ses +émotions de la journée. + +Il eut recours plus d'une fois à ce journal pour y rechercher une +raison de s'affermir contre la terrible petite sorcière, aux heures où +elle prenait des airs attendrissants de petit ange plein de candeur. + + + + +LXIII + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY. + + +La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois plus. Une sorte de +fatalisme se dresse en elle devant tous mes efforts. Elle a pour mot +favori: «Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa faute. Elle ne se +croit pas libre. Dès lors, elle ne l'est pas. + + * * * * * + +Le mensonge est chez elle une spontanéité violente et sereine. Un +réflexe. Comment changer cela? Elle ment comme on cligne des yeux. +L'habitude de se cacher est invétérée chez elle. Quand elle ment, l'œil +se ternit d'un trouble neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle +a menti, mais, pour que ma certitude fût efficace, il faudrait chaque +fois _prouver_ qu'on sait. Comment le faire, si, tout certain qu'on +soit du mensonge, on est pourtant sans preuves positives? + +... Et puis comment croire à la menteuse quand elle dit la vérité! + + * * * * * + +Je l'aime avec découragement. + +Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de moi toute espérance de la +changer selon mon cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens aussi +que, modifiée à ma guise, je l'adorerais définitivement comme la chose, +l'âme conquises, comme la femme la plus vraiment à moi de toutes celles +que j'ai connues,--ma création. + + * * * * * + +Au fond, mon goût des pudeurs délicates, jolies, lui semble encore +un peu bien ridicule. Elle ne s'en cache pas toujours assez... A +l'occasion une raillerie lui échappe. Elle a alors la plaisanterie +lourde, inutilement grosse, inattendue en regard de sa gracilité +physique. Et quand on la lui reproche elle insiste, défend sa phrase, +l'aggrave en s'efforçant de la légitimer. + + * * * * * + +Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant notre mariage, en présence +d'une faute d'enfant qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant +qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié qu'elle n'est plus une +enfant et j'ai levé la main sur elle!... Elle a attendu la punition +avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme un témoignage d'amour. +Elle en aimait la justice. Elle aime aussi à sentir que la force qui +marche contre elle a été mise en mouvement par elle, mais que cela est +loin des tendresses douces que je voudrais! + + * * * * * + +Doucement, doucement te bercer, faire que tu sois mon enfant d'esprit, +d'âme et de cœur, n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu jamais la +joie toi-même, à travers moi? Pourquoi, même dans mes bras, habites-tu +un monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me suis-tu pas où je +t'entraîne? Pourquoi ne m'y devances-tu pas, même, puisque je t'ai +montré d'avance tous mes chemins? + +Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant, d'un air méchant, qu'elle +était lasse. Pourquoi? Quel visage m'apportera-t-elle demain matin? + +Petite âme damnée, si tu veux me suivre, je te donnerai deux ailes +fines, des ailes pour le ciel,--la tendresse et la bonté. + +--«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.» + + * * * * * + +--«Il faut savoir se commander. Abdiquez, enfant chérie! Laissez-là +l'orgueil--pour l'amour.» + +--«J'ai un si vilain caractère!» + +Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de renverser les verres +(nous étions à table). Ah! chère petite! combien ce mot a dû vous +coûter! je le bénis. + + * * * * * + +Si elle laisse échapper une de ces expressions triviales qui choquent +si fort dans une jeune et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me +plaire, de se rattraper vivement, et il lui est arrivé d'ajouter alors, +bien vite, en se mordant les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en +fait deux, mais la dernière est si ingénue! + + * * * * * + +Une véritable enfant, distraite quelquefois par un rien de choses +très importantes qui devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur +une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle parlera juste, +honorablement, fièrement,..... à condition que l'amour ne soit pour +rien dans l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté, alors son +jugement se trouble. Ces choses n'ont pas l'air d'être capitales à ses +yeux. Elle paraît même ne pas voir que la probité est aussi du domaine +de l'amour... Quel supplice!... Il y a du Gottfried là-dessous. + +La déférence mondaine la plus simple qu'on doit à l'homme âgé ou de +quelque marque, elle paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des +valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant joli, chez les +êtres jeunes, la modestie en présence de ceux que la vie a instruits, +endoloris, accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance est, chez elle, +d'une précision coupante qui, en de certains moments, lui ôte du +charme, de la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant, la +virilise, lui donne une allure «garçon», et cela, en même temps, la +vieillit. + + * * * * * + +Hélas! à propos des plus petits incidents, ne jamais se trouver en +présence d'explications simples comme la simplicité, droites comme la +ligne droite!.... Ah! Gottfried! + + * * * * * + +Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal que j'ai choisi et +toujours suivi. Elle ne peut être à moi et rester libre de moi. + + * * * * * + +Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante, silencieuse, avec des +transparences aux lèvres, sur les joues. + +--Bonjour, Nora. + +Elle a pris un air mutin que son air souffrant rendait exquis de grâce. +Ses petites révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes. Je lui +ai dit: + +--Ne sois pas malade. De te voir si pâle, j'ai mal, moi aussi. Tiens, +je t'aimerais mieux méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée ainsi +par le mal... Sois méchante, je t'en supplie! + +Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce baiser sur ma main me +ravit toujours... Il me semble que je suis le seigneur et qu'elle est +ma petite esclave, dans un pays de rêve, où l'amour est roi. + + * * * * * + +Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais souffrir. Je dois me +méfier de moi, prendre garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue +d'en faire une belle et noble créature morale que je la harcèle de +mes reproches, que je la tourmente avec mes chimères? Non, non, je +la veux noble et belle, il est vrai, mais pour moi. Oh! le sauvage +égoïsme d'amour, protecteur des races!... Oui, je la veux mienne +avant tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur elle ma marque, +ma griffe. A l'idée qu'elle pourrait m'échapper, je me sens devenir +cruel. Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi, puisque dans peu +d'années,--en mettant les choses au mieux--nos âges brusquement vont +nous séparer!... Cette idée m'est insupportable... + +J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli, et, comme elle était +restée jeune et belle, je l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi. + + * * * * * + +Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma vie qui prévoit le déclin +veut se résumer, se reconnaître entière, dans une grande seconde +d'amour et d'adieu, afin de recommencer par un être nouveau... Oh! ce +rêve!... Il me semble que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et +dans le mien. + + * * * * * + +La vertu heureuse du mystère d'amour ne s'éprouve entière que si +l'amour est respecté en tant que mystère. + +Les mots même qui nomment les choses de la volupté la détruisent en +la précisant dans le sens sacrilège d'une trompeuse connaissance. Une +véritable déchéance commence au calcul sur le plaisir, à la fausse +précision des idées sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme +et qui contient le secret des immortalités. Avoir du respect pour +l'inconnaissable, c'est être en règle avec tous les dieux possibles. + +Une expérience raisonnée, fût-elle purement théorique, a défloré la +vierge, qui ne se retrouvera vierge «ou virginalement femme» que par +un miracle de l'amour... Puissances inconnues de la vie, nobles et +mystérieuses voluptés qui créez la forme, ouvrières de toute chair, +matrices de toute pensée, je l'attends de vous, ce miracle. Rendez à +l'enfant le trouble hésitant, l'incertitude tremblante du cœur... Aux +yeux ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des faits, sur le net +contour des choses, qui nous en dérobe le sens, rendez la demi-ombre +des lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le bonheur y habite. + + +.... Oh! si tout mon cœur allait lui être inutile! + + * * * * * + +Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés, elle ne peut être +gardée que par l'amour... Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans. + + * * * * * + +J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à l'endroit profond.... Je +me sens roulé par la grande vague. + + + + +LXIV + + +Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment trop inquiet, se plaignait +qu'il la tourmentât avec mille chimères, mais c'est par là que, sans y +mettre d'habileté, il la séduisait sans cesse, qu'il allait la tenir +en haleine, renouveler en elle à toute heure cet espoir de faire, au +cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles, cette curiosité d'amour, +qui seuls retardent les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle +n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée dans les tempêtes, elle +désirait parfois, comme le mousse des navires de légende, le repos sur +la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait eu la nostalgie des +tourmentes, des horizons mobiles, perdus et toujours fuyants. + +Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies de Guy, c'était le +silence où elle semblait s'être retirée de parti pris, depuis la grande +effusion dans laquelle elle s'était donnée tout entière. + +Vainement il l'interrogeait sur elle-même. Elle répondait par +monosyllabes, éludant toutes les questions. + +Cette réserve absolue irritait le malheureux. Il aurait voulu on ne +sait quelle confession générale qui lui aurait livré tout le passé de +cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette âme, il aurait voulu +l'explorer en tous sens, à sa guise, à toute heure, y visiter les plus +obscurs recoins, la connaître comme un autre soi-même, bref, y régner. + +Mais les grandes effusions jamais ne revinrent. Ce qu'il possédait, +c'était bien, de toutes manières, un trésor enfermé.--On ne lui donnait +ni les moyens, ni le droit de le voir, de le compter pièce à pièce... +Et cependant les jours, irréparablement, fuyaient... + +--Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle donc à me cacher? + +Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried, un Louvier, ou +quelque inconnu, plus heureux que lui-même, avant lui... Alors +il désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible de s'emparer +complètement d'une âme engagée sitôt en de tels souvenirs premiers... + +Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite, elle avait compris +ce qui déplairait à Guy, dans l'histoire de sa petite existence +personnelle. A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé en +lui racontant en détail ses promenades libres avec Jacques, et surtout +les vulgaires et malsaines conversations de Gottfried, ses théories +corruptrices, ses entreprises de faune qui, maintenant encore, la +faisaient rire au lieu de lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux +leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu quelque chose, et +craignait de s'amoindrir en l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui +croyait aux amours durables!), son goût pour la justice, pour l'honneur +et la probité,--qu'il avait su servir jusqu'à sacrifier sa haute +situation dans les affaires publiques, était si loin de l'idéal que +son professeur velu définissait: «la vision égoïste et solitaire des +plaisirs que l'on souhaite!» A quoi bon conter certaines choses à qui +devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner d'elle? Elle éprouvait +d'ailleurs quelque peine encore à admettre les belles idées de son Guy. +Cette enfant trouvait cet homme un peu bien sentimental, chimérique, +puéril dans sa conception de la justice, de l'amitié, de l'amour. +Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en excellent français. +Cette amoureuse, à la fois dévouée et indépendante, n'acceptait pas son +Guy tout entier. + +Les leçons de Gottfried avaient agi fortement sur son cerveau tout +jeune, tout malléable. Le pesant raisonneur lui avait soufflé un tel +esprit de négation, que, malgré l'amour, elle discutait encore en +elle-même les générosités de Guy. Voilà le fond des résistances qu'il +ne s'expliquait pas complètement. Elles s'ajoutaient aux rébellions +d'une nature de sauvage que rien n'avait domptée, qu'on n'avait jamais +courbée à l'obéissance... + +Puis, quand elle commença à porter la marque de Guy, à retrouver en +elle, par instant, des pensées qu'elle reconnaissait comme venant de +lui,--alors, elle ne voulut pas avouer sa défaite, l'orgueilleuse +petite femme. + +Enfin,--raison suprême des silences de Nora,--cette enfant bizarre, +si prompte à courir demi-nue sur les plages libres, en plein soleil, +cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même offerte, chez qui l'époux +n'avait trouvé ni hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse +ignorante des pudeurs physiques, avait une invincible pudeur d'âme, +dont Guy était loin de se douter! Elle aurait voulu quelquefois dire +à l'aimé bien des choses très jolies, très douces, nuancées, qui +s'exprimaient avec des mots dans le secret d'elle-même... Une honte +singulière la retenait. La phrase, flottante sur ses lèvres, retournait +vite au silence de son cœur, comme effarouchée. Montrer son âme, elle +ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait une sorte d'effroi. +Elle l'avait livrée un jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du +désespoir, comme les femmes noyées livrent leurs corps. + +Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait bien qu'elle faisait +du chagrin à Guy, et ne pouvait s'en empêcher. Les mots par lesquels +s'exprime le sentiment avec ses variations, lui paraissaient +d'ailleurs si difficiles à assembler! Cette romanesque avait peur de +faire des phrases de roman... Si elle allait y être gauche, maladroite, +paraître prétentieuse! S'il allait se moquer d'elle! Certes, elle +était plus sûre de la pureté de contour de ses mignonnes épaules, que +de la correction de sa phrase. Et, malgré son grand désir de plaire +au bien-aimé, elle lui cachait, la plupart du temps, les meilleurs +mouvements de son âme, dont elle avait honte parce qu'elle avait appris +à n'estimer que les idées prétendues positives. + +Toutes les autres provoquaient son ironie. Son sentiment, avoué +une fois pour toutes, la violence, les infinis ondoiements de +son amour,--bien qu'elle en éprouvât dans son cœur la réalité +quotidienne,--lui semblaient des choses un peu folles dès qu'elles +s'expliquaient au moyen des mots; des choses qu'il fallait cacher à +celui-là même qui, en les exprimant pour son compte, la charmait! + +Un jour, Guy lui reprocha plus vivement que de coutume son mutisme +obstiné. + +--Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me parlez plus, Nora. Suis-je +aux côtés d'un spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce mystère +m'est plus précieux encore que votre personne... Si vous ne me donnez +que celle-ci, si vous reprenez votre personne morale, si vous séparez +l'une de l'autre, que faites-vous de celle qui ne m'appartient pas? +Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque, pressée entre mes bras, vous +demeurez obstinément silencieuse!... Vous ne savez pas aimer, Nora! +Vous n'êtes pas mienne! + +Une heure après, comme il était dans sa chambre, elle lui fit porter, à +l'heure du courrier, en même temps que ses journaux, une lettre. + +... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première fois qu'elle lui +écrivait! Il lut, en souriant de bonheur: + +«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous à vous dire des choses +que vous devriez savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas +allée à vous de moi-même? Croyez-vous que je n'aie pas su ce que je +faisais?... Oui, j'ai parlé une fois sans réserve... Il le fallait +alors, puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce jour-là je vous +ai donné toute mon existence. Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai +donnée de tout mon cœur, parce que je vous aime,--de ma volonté +absolument libre,--influencée uniquement par mon amour. Oui, j'ai +voulu être la seule et unique nonne de votre couvent cloîtré. Je l'ai +voulu. Quel meilleur emploi pourrais-je faire de ma vie, que de vous +la consacrer? Je vous ai dit, un jour où vous vouliez vous en aller +de moi, que je vous aimais, je l'ai dit, et mon cœur ne changera +plus. Cependant vous doutez toujours, vous doutez de mon cœur, de +mes sentiments, de mes résolutions. Et pourquoi, Guy? parce que j'ai +reçu une éducation mauvaise dont je ne suis pas responsable; parce que +j'ai été malheureuse toute petite, et que j'ai appris de bonne heure +à me défendre par la fausseté, par les mensonges et au besoin par +l'insolence, la révolte et la menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé +devant vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous donc pour en +douter, ô mon cher malade d'amour? + +«Vous vous y prenez souvent très mal avec moi, Guy, quand vous voulez +une chose... Vous répétez trop de fois les mêmes reproches; cela, à la +fin, impatiente, irrite, et je fais alors,--bien malgré moi, Guy,--tout +le contraire de ce que vous voudriez, de ce que je veux avec vous, +pour vous. Je vous l'ai dit: il y a des choses plus fortes que moi. +Arrangez-vous pour être plus fort qu'elles! Pourquoi n'avez-vous pas +confiance en vous? je ne connais rien de plus exaspérant parfois!... +Souvent il arrive,--comme j'ai un diable,--que je ne peux pas résister +au plaisir de discuter vos idées... Je ne le ferai plus, je vous +promets, du moins dans la limite du possible; je m'appliquerai à être +une chose soumise et résignée. Seulement il y a des moments où je ne +peux pas. + +«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous êtes méchant. Vous doutez de mon +cœur, de mon amour, de l'amour de Nora, vous en doutez, Guy! Quelle +vilaine imagination il a, mon Guy! Il doute toujours et encore; il +ne veut pas croire que sa petite est à lui, à lui toute, comme elle +ne pourrait pas l'être plus! et mon Guy croit qu'un pareil amour se +renverse et finit pour un rien! Mais, mon Guy, vous me feriez tout ce +qu'on peut faire de vilain,--que je vous aimerais encore toujours de +même, au nom du passé que nous aurions eu ensemble, des douceurs, des +tendresses infinies que vous m'avez données; et mon Guy peut croire que +l'on oublie tout ça, comme un oiseau qui part... mais même les oiseaux +reviennent toutes les années au nid... Alors, vous voyez? Moi, je sais +bien: vous n'avez pas eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et +toute la sève d'amour vous est restée, et voilà, alors, mon Guy est +emporté, mon Guy est violent. Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu, +j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans, j'ai voulu mourir, +et je vous ai dit pourquoi; parce que mon père embrassait Marthe... +je l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si ma mère avait senti +par mon cœur! j'ai donc souffert autant et plus qu'une femme trompée; +j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que bien des vieilles femmes. +Alors, vous, vous êtes un commencement d'automne avec des ardeurs de +printemps; moi, je suis le printemps avec des mélancholies douces et +tristes d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous nous aimons si +bien, tant et tant et si fortement, quoique vous sembliez croire que je +ne comprends pas. + +«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer bien; moi, je vous ai donné +mon cœur, je vous l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour toujours. + +«TOUJOURS, ça contient tout, ce petit mot, toujours... Je vous embrasse +de toute mon âme, + + «Votre petite NORA, + qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel. + +«_P.-S._--Et puis, moi, j'aime mon Guy plus que tout, et je suis à +mon Guy comme un singe enfermé est à sa prison, comme un bateau en +voyage est à la mer, comme une fleur du jardin est à la terre, comme +une mouche qui vole est à un oiseau qui passe, comme une étoile est au +ciel, comme un chien est à son maître, comme une souris attrapée est au +chat qui la mange. + +«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit bateau, la petite fleur, la +petite mouche, la petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite +souris, la petite fille à mon Guy, toujours, toujours, toujours, +toujours.» + + + + +LXV + +FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY. + + +Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; je tenais la lettre à +la main. + +--Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande lettre. + +Et je commençais à lire tout haut, mais elle a crié: + +--Non, non! tout bas, tout bas!... et pas devant moi, pas devant moi! + +J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est emparée de la lettre. Il +a fallu gronder, exiger... Elle me l'a rendue toute froissée. + +--Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous tous les jours à +me dire, à me donner de votre bouche, ce que ce papier m'apporte: +l'expression de vos sentiments profonds? + +--Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle avec ce ton d'enfant +gâtée, mal élevée, sauvage... dont j'enrage, et qui lui va si bien. + +Tout à coup, j'ai dit: + +--Tenez, lisez-moi cela vous-même. + +--Non! oh, non! + +--Comment! toujours du refus, Nora? Ah! qu'il est facile, paraît-il, +de donner ses lèvres, ses bras!--mais sacrifier un peu de son orgueil, +donner son âme, vouloir ce que veut l'ami, non! c'est trop, cela! + +--Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce que moi je veux? + +--Parce que je suis l'homme, l'époux, le grand aîné, la volonté qui +dirige; je sais où je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, et ce +sera peut-être une bonne, une heureuse petite maman. J'ai besoin de +connaître ce qu'il y a sous votre front, et même de quel style vous +écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre. + +--Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement pour me tourmenter, puisque +vous l'avez déjà lue? + +--Je la comprendrai mieux, lue par vous, Nora. + +--Non, non! + +--Encore! + +--Non, je vous en prie... Non, je ne veux pas... Un autre jour! + +--Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la main ses beaux cheveux +(et j'entendais que ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie, +je ne veux pas trop vous demander. Cette promesse me suffit... Un autre +jour. + +J'étais très ému, je sentais mes yeux se mouiller. Elle a vu mes yeux +humides, et alors: + +--Tout de suite, si vous voulez, Guy. + +Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, timidement. On eût juré +qu'elle épelait... Oh! la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité +surtout quand sont venus les passages où elle parle de printemps et +d'automne, d'oiseaux et de _mélancholie_, avec un _h_. + +--Pourquoi avez-vous hésité, Nora? + +--Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est pas vrai, d'abord, ce que je +dis des oiseaux. C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez simple, +j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... Et puis... je crois bien que +j'ai mis tout cela pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie, +moi... Je suis contente ou mécontente, et calme ou en colère,--mais, +non, en vérité, je n'ai point de mélancolie... J'aime bien mieux le +post-scriptum, qui est un enfantillage, pour vous faire sourire. (Sur +le mot enfantillage, elle a pris un air sérieux, des plus comiques.) +Vous comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire avec toutes ces +belles phrases. J'ai voulu dire que j'ai connu des tristesses qui me +rapprochent de vous... Vous m'aimez si tristement!... Pourquoi si +tristement, dites, mon Guy? je ne pourrai donc pas vous rendre heureux, +jamais? + +J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, me devenait une joie +suprême. + + * * * * * + +Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, _pour la première fois_, sans +emportement, livrée à moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé +avec émotion, entraîné. + +Et,--le voilà, le miracle!--à mesure que je parlais, ses yeux +toujours si hardis se sont baissés; les paupières,--presque toujours +immobiles,--ont palpité; une rougeur a coloré ses joues. C'était un +exquis spectacle... Pour la première fois, j'avais l'impression de voir +en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, hésitante, pudique, +aimante, donnée et retenue, étonnée de ne plus être à elle-même.... +Je soulevais un voile--non pas physique, bien mieux que cela!--et +je voyais un peu du mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à +elle-même, un peu de l'âme toute nue! + +Je le lui ai dit avec un emportement sourd, contenu involontairement, +j'étais enchanté, ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant d'une +joie virile, profonde. Ève était là, revenue pour moi. Je me suis +mis à genoux devant elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient +sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon triomphe, heureuses +pourtant de sa défaite; ses mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux +brillants nageait dans une tendresse humide... En vérité, qu'elle était +supérieure à elle-même, ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et +je pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point d'âme, en toi, que +nul n'a touché _avant moi_! J'y suis donc arrivé! c'est une minute +délicieuse. Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement, +savoureusement... Enfin, tu es mienne comme je l'ai voulu! N'oublie +jamais cette minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu n'as pas eu +ces pudeurs aux paupières abaissées, le soir où tu devins ma petite +épouse, chère audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante sans +audace, comme soumise, et vraiment timide.» + +Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux de cette minute. C'est +la première qui ait été nuptiale. + + + + +LXVI + + +Voilà deux années que Guy est marié et, en deux ans, il a moralement +bien changé, le malheureux! Pendant que, pour lui plaire, sa petite +élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction, paraît s'être +à demi rendue et disciplinée, il a subi, lui, l'influence de trouble +et d'incertitude que dégage le passé et aussi toute la petite personne +de Nora. De tout temps Guy avait professé cette opinion que la femme +n'est jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente, qu'elle +ignore la justice. «Elle ne sait rien, disait-il, des idéals que sa +forme,--qui est son plus beau mensonge,--nous inspire. Jamais l'idéal +et la justice ne lui sont rien, sinon par rapport à l'homme qu'elle +aime. Elle ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les subit, parce +qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous lui faire admettre le crime, vous +le pourriez, par l'amour, comme vous lui imposez, uniquement au moyen +de l'amour, la vertu. La femme n'est pour rien dans le bel effort qui, +d'âge en âge, a créé, depuis les commencements, le rêve du mieux, les +tables des lois, l'ordre dans l'humanité, la civilisation. Se livrer +à la femme sans talisman de domination, sans religion ou sans mépris, +sans avoir, en dehors d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se +livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se dissoudre sans retour +dans le primordial et étrange creuset où corruptions et fermentations +renouvellent la vie, mais la vie matérielle et aveugle!» + +Le malheureux Guy avait donc sincèrement cru possible la transformation +d'une créature comme Nora, en une sage personne, vouée à toutes les +idées de l'amant ou de l'époux, mais cela, selon lui, était possible à +condition que l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation, demeurât, +sans nulle défaillance, l'homme fort. Il n'avait jamais espéré lui +créer une âme; mais il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour +cela, sur l'indomptable petite créature, en qui les circonstances de +sa vie enfantine avaient surrexcité, d'une si inquiétante façon, les +instincts élémentaux qui sont la femme, Guy pensait qu'il fallait avoir +une quotidienne, une perpétuelle victoire. A ce prix, Nora pouvait +devenir la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait une créature +d'amour incomparable. Mais il fallait, à ce petit cheval de pur sang, +un dompteur attentif. Le don d'assimilation par reflet qu'elles ont +toutes, était admirable chez Nora, mais pour qu'elle reflétât des +pensées, il fallait être là, toujours là. Il faut bien «un corps +quelque part, pour que le miroir ait une ombre». La femme ne peut +refléter que des idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée pure» font +sourire l'homme de ce même sourire de sphinx qu'on leur voit à elles, +lorsqu'elles nous trompent. + +Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières, se rappelait tout +à coup son âge. Il venait de retrouver pendant deux ans les émotions +de la vingtième année, et il touchait à la cinquantaine, quand Nora +n'avait pas vingt ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait +lui donner que des regains. + +Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il avait toujours songé, lui +devint si sensible qu'il lui parut brusquement tout nouveau, il eut +peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée. Son humeur devint sombre. +Il se sentit perdu. + +Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait jamais aimé, jamais, en +aucun temps! Qu'avaient été pour lui les autres femmes? Laquelle +avait-il ainsi possédée complètement, à toute heure? Quand avait-il +été le maître absolu? Il avait connu la galanterie, le caprice, l'âpre +passion,--mais l'amour, l'amour protecteur et tendre, suave et fort, +qu'il éprouvait aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil de +se dire: Je suis le premier, je serai le seul; je ferais tout pour +elle, comme elle ferait tout pour moi? la joie de tenir contre sa +poitrine,--dans sa main, pour ainsi dire, tout entière dans sa main, +tant la bien-aimée était mignonne,--un être à lui, librement voué à +lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement sien? Ah! pour garder +ce bien suprême, pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à +elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi, elle, l'inattendue, +l'incomparable amoureuse,--quelles folies n'eût-il pas faites, le Guy +finissant, qui avait donné sa jeunesse à des simulacres d'amour! + +Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don Juan vieilli, la revue +sinistre des aimées d'autrefois. Laquelle eût-il, aujourd'hui même, +préférée à sa chère enfant? aucune. Et il avait, à présent qu'il +n'était plus jeune, une telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne +parvenait pas à trouver vraisemblable son étrange bonheur! Il s'en +reconnaissait indigne. Il sentait, dans cette modestie même, la preuve +de son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie lui fût si bonne +et si belle. Et, pris de terreur superstitieuse, il se croyait parfois +à la veille des catastrophes étranges qui guettent les trop heureux; il +eût volontiers, comme le Denis de la légende, jeté à la mer un anneau +précieux, pour conjurer les Moires, les divinités funestes. + +--Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme! + +Quand il prononçait ces deux mots, les plus fréquents sur ses +lèvres,--son cœur, comme évanoui, tout entier fondait dans un bien-être +douloureux. + +Guy avait emmené sa petite femme à travers le monde. Ils avaient, +en deux années, visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à la +mignonne petite dame la beauté des sites les plus sauvages et les +séductions des théâtres et des salons les plus choisis. En tous pays +ses anciennes relations d'ambassadeur le faisaient accueillir par des +fêtes. + +Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé. Les étés au nord, les +hivers au sud. Puis, sa première fougue, comme il arrive d'ailleurs aux +plus jeunes, se calma un peu. Hélas! tandis que les forces se lassent, +le désir ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans l'homme toujours +vieillissant. La satiété n'était pas venue pour Guy, mais il commençait +à se répéter que le désir est infini et que les énergies humaines sont +bornées. Infini pourtant restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert +dans le tout petit cœur de la petite Nora. Il y avait, dans ce cœur +d'enfant, tout l'abîme qui, dans les humanités renaissantes, appelle +l'éternel inconnu, amour ou Dieu. + +Quand l'amour manque, il reste à l'homme la pensée; il ne reste à la +femme que la religion, un mot qui n'existait pas pour Nora. + +Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup sa femme aux soirées, aux +spectacles, au monde, et renonçant à tout pour l'enfermer, il vint +habiter une villa voisine de celle de Mitry, à Cavalaire. Il croyait +aussi qu'il n'y a pas de vertu féminine; que l'occasion seule a manqué +aux femmes qui n'ont jamais failli, et il se mit en tête, pour éloigner +d'elle toute occasion, de l'éloigner de tout. + +Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta dans son idée fixe. Il lui +arriva d'en parler, bien qu'il eût pris la résolution de la cacher... +Vraiment, il devint un peu ennuyeux. C'était rendre pire sa situation, +ou plutôt la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy sincèrement, et +les doutes de Guy étaient, jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses +intérêts d'amant. + +Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux! il se sentait fort; +il se voyait beau; et, jeune, il était méprisant. «Une de perdue, +vingt de retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec insolence. +Mais aujourd'hui il n'a plus le droit d'être si fier. Il a bien trop +d'esprit pour ne pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus, en +tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne, ces gestes et cette voix si +près de l'enfance, ce caractère de révoltée qui a de si vifs retours +d'obéissance et d'abandon, si jolis, si doux. Guy, en un mot, n'aime +pas seulement, en Nora, la femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora, +son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son charme et ses défauts à +elle, les joies qu'il en espère et le tourment qu'elle lui donne, la +fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain de crainte et +d'espoir qu'elle renouvelle sans cesse en lui, de par sa personnelle +nature. Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent. Si elle venait +à lui manquer, Guy, sûrement, aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini +d'espérer et de craindre. Et ce malheur, à toute heure, lui semble +menaçant, bien qu'il ne puisse dire comment il doit arriver! + +En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même, le malheureux! ou plutôt +en son lendemain,--car aujourd'hui il est encore dans toute sa force et +il a la haute prestance d'un homme resté jeune. Ce sont des prévisions +qui le tourmentent. Son cœur seul, son esprit seul sont malades et +défaillants. Guy court le risque d'attirer sur lui, par ses craintes +mêmes, ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire songer, de +l'inspirer, mais cette considération ne saurait l'arrêter, car Guy, +pour l'instant, ne s'appartient plus. + +Nora, dans les premiers temps, après avoir goûté les plaisirs vifs et +changeants des voyages, trouve un peu monotone la vie à la campagne, +mais on a la chasse, le cheval, les excursions, et quelques visites +aux villes voisines. Et l'amour de Guy, toujours le même, console +des tyrannies, des injustices du Guy inattendu que Nora a créé, +pendant qu'il essayait, lui, de créer une Nora nouvelle. On va voir +quelquefois François Mitry,--à qui elle n'a pas pardonné,--qui sourit +tristement au couple mélancolique... et qui se demande tous les jours +s'il n'a pas voué Nora à des malheurs futurs plus sombres que les +siens. + + + + +LXVII + + +Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause de la manière même dont +Nora s'est donnée à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un à un, +lui reviennent en mémoire comme des fautes graves, commises la veille; +à cause de ses fleurts,--Gottfried, Louvier, Jacques; à cause des +sourdes fatalités de sa nature qu'il connaît à fond. Le malheureux en +est à se demander si la petite femme est sincère en lui présentant ses +propres idées sur l'honneur et le devoir; si elle ne songe pas à nier +quelque jour, malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il aurait +contre elle; si elle ne prépare pas ainsi sa défense pour le passé ou +même pour l'avenir. + +Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir. Il croit que Nora lui +a caché quelque chose; il croit que Nora ne pourra manquer, tout à +coup, de le trouver bien vieux, quand il aura cinquante ans, et qu'elle +sera encore une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour, né d'une +fossette, meurt d'une ride? Guy redoute la ride qui déjà, sur son +visage, est marquée et se creusera demain. + +Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés d'une femme qui, en +rapport d'âge avec lui, aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie +en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux gris à l'heure où +les siens se seraient mis à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la +petitesse de taille qui lui donne l'air plus enfant, à toute heure +rappellent à Guy que sa destinée est de la quitter, fût-ce en restant +vivant, de mourir à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et en +force. La vraie, l'horrible mort pour Guy, c'est de vieillir. + +L'abandon des femmes est pour l'homme une raison de mourir sans regret. +Et lui, l'amour l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut et +le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre, quand cette main +mignonne et forte le rattache à la jeunesse même, à la volonté de vivre! + +Et comme Guy a abandonné sa carrière, il n'a plus d'occupation autre +que celle d'aimer; il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle et +de lui. L'amour, son amour final, est toute son affaire, toute sa vie, +toute sa conversation... + +Et stupidement, à toute heure, il revient sur le passé: + +--Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait, dites, que votre joue? + +--Bien sûr, Guy, dit-elle. + +Elle se rappelle pourtant, avec une étrange émotion, les caresses de +Jacques, ce jour surtout où une guêpe la piqua. + +--Mais vous m'avez conté ces bains libres dans la mer, ces jeux en +bateau... Et c'est tout? + +--C'est tout, Guy. + +--Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora, pour que vous sachiez si +bien?... + +--Mon petit lièvre, Guy. + +--Et Jacques... jamais? + +--Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens plus,--dit Nora, qui ment, +pense-t-elle, pour ne pas affliger Guy.--Du reste, mon bien-aimé, je +n'avais pas alors vos idées; je ne savais pas; j'étais encore la petite +élève inconsciente des arbres, de l'eau et des bêtes. + +--Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement irrité. + +Nora frappe du pied. + +--Vous êtes méchant, Guy! L'amour est méchant, je le vois bien! C'est +à cause de l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons, Guy, ne me +tourmentez pas à votre tour... Je vous aime tant. + +Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde, criminel presque,--mais +il se sent cruel avec délices, et il réplique: + +--Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous, Nora? Je ne suis pas l'homme de +votre jeunesse, je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous mon +déclin? + +Guy, malade, mordu par la jalousie, songe que cela n'est pas naturel; +il faut qu'elle ait, sa Nora, des instincts de perversion étranges... +Qui les lui a inspirés? + +Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu d'ailleurs, se torture +lui-même. Toute sa joie se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de +la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et l'enchantent, et, en même +temps, l'épouvantent; il les lui reproche et il ne peut vivre sans les +appeler; il en vit et il en meurt. + +Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent pas toujours, au fond. +L'amour, pour elle, c'est cela, c'est l'orage. + +--Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète Guy, d'un ton sec, comme s'il +interrogeait l'enfant examinée sur une science exacte. + +Un jour, à cette question, elle répondit adorablement par l'absurde +vérité: + +--Je ne sais pas, Guy. + +Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement: + +--Cherchez un peu. + +Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air enfantin, qui fait +contraste avec les paroles qu'elle prononce: + +--La nature des choses, Guy, n'a pas besoin d'être définie. + +Abasourdi,--puis ravi tout à coup, Guy l'attire dans ses bras; il +l'embrasse. Et brusquement: + +--Tu ne mens plus jamais, dis? + +--Plus jamais. + +--Jamais?... + +Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir la fausseté tapie au +fond de son grand œil noir, dont la fixité étrange l'inquiète. + +Son impuissance à pénétrer l'essence même de la Femme, et la nature +particulière de celle-ci qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer; +et appuyant avec dureté, sur le front charmant et fragile, son poing +fermé: + +--Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front pour voir dedans! Oh! si +jamais je venais à croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela! je +le briserais, ce front! + +--Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement. On ne voit qu'avec les +yeux de l'amour. L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas foi en +ta petite fille,--c'est donc aussi en toi que tu manques de confiance. +Sois un bon maître, Guy, et tu auras toujours une bonne petite fille. + +--Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles? se demande Guy. Et qu'y +a-t-il de moi? + +Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle ajoute, comme +consciente de la fragilité d'elle-même: + +--Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai jamais! + +Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela: «Soutiens-moi!» mais il +faut, pour soutenir, être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de +Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est impossible... Ah! quel +supplice! + +Il se lève, et, farouche, va et vient par la chambre. + +--Écoute! si jamais tu me trompais, Nora... + +Ses dents se serrent. Son œil jette une flamme et il conclut: + +--Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais! + +--Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée; et, dans le transport +de sa joie d'amour, heureuse de trouver en lui cette sauvage violence à +aimer, elle enlace ses bras autour de son cou. + +Il la repousse brutalement: + +--Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te le répète--entends-tu--que je +te tuerais! + +--Et moi je dis que tu ferais bien, Guy! + +Il continue à aller et à venir, toujours sombre. Puis: + +--Je vieillirai... je mourrai... tu resteras jeune... et tu seras à un +autre! C'est notre fatalité! + +--Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun autre... Tiens, je me +ferai religieuse! + +--Non! tu n'as pas de Dieu... Et,--je connais la vie--on se console +de tout. Oh! ce sont là des idées que je ne peux pas supporter... +Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque je me sentirai trop vieux, +lorsque, vivant encore, je te sentirai perdue pour moi... + +Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue: + +--Alors, je serai capable, sans autre motif,--oui, même si tu es sage, +entends-tu,--de te tuer, Nora! de te tuer, je te dis! + +Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend en lui de la consistance, +il la trouve naturelle, il veut que la mort lui garde Nora, à jamais... + +--Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je ne veux pas te laisser +derrière moi, à d'autres! + +Et elle, d'un ton d'adorable soumission: + +--Je comprends l'amour ainsi, Guy! + +Il s'acharne à son idée: + +--Je le ferai, tu entends? + +--Je te le demande, Guy! + +Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve joli et doux. Il +s'irrite de ne pas trouver de résistance en elle. Tant de docilité, +d'humilité, de justesse d'amour, dans toutes ses réponses, le trouble +comme l'inquiéterait le son faux d'une parole hésitante. Il s'inquiète +aussi de la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer d'amour, jamais il +ne l'éteindra, lui seul! Il brûlera encore longtemps après lui! Cela +est fatal, et alors,--rien n'est plus sûr,--l'autre viendra, le jeune +homme inconnu... Et il ne la veut que pour lui, Nora, rien que pour +lui, aujourd'hui et demain... Or, demain, c'est la vieillesse, la mort, +le néant. + +Il vient vivement à elle, et s'attendrissant tout à coup: + +--Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse me tourmente. Songe donc! +Le tableau de la vie dans la lumière va lentement s'assombrir pour +moi, je quitterai lentement le doux spectacle des choses, des fleurs, +du ciel... Et cela n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où tu +seras en pleine jeunesse, en pleine beauté. Par toi, je suis condamné +à mourir deux fois! La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à moi, +et tu m'échappes! En perdant la vie, je ne perds que le bien commun. En +te perdant, je perds un bien à moi, ma joie à moi, les divines choses +créées pour moi seul, tes lèvres, tes cheveux, tes épaules, toute ta +forme adorée, qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère de moi! +je m'en vais, quand tu arrives! + +Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la tête de Guy, puis la force +lentement à se poser sur ses genoux, et, durant des heures, caresse, +de ses deux mains, le visage aimé, comme autrefois elle faisait à +Jacques.... oh! mais combien plus tendrement! + +Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant dormir; il sent sur +lui son regard doux, plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux, il +rencontre ceux de Nora, et elle murmure: «Dors, je suis là.» Et comme +il la conjure de prendre du repos: + +--Je suis heureuse... que veux-tu de plus? + +--Mais pourquoi me veiller ainsi? + +--C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais été si heureuse de +sentir sur moi, contre moi, autour de moi, veiller un peu de flamme +d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais tant aimé, eh bien, +moi, Guy, je te le donne!.. + +Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux Guy. Il aimait trop, et, +comme une femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs, que l'amour. + +Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car l'ancienne Nora, +impérieuse et désobéissante, se réveillait assez souvent encore. Et +quand cela arrivait, ce n'était jamais que pour un sujet futile. +Jamais, lorsqu'il lui avait demandé de ne pas danser, de ne pas aller +au spectacle, de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore à le +contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts d'indépendance, ses +habitudes de résistance, il lui arrivait tout à coup de se refuser, +par exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et qu'elle aimait +pourtant. + +--Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora? + +--Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà tout! disait-elle d'un air +irrité. + +Et, tout de bon, elle était en colère. + +--A propos de quoi cet air furieux? + +--Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous dis que je n'en veux pas!... +J'aime à croire que je suis libre de manger ce qu'il me plaît... + +Et--faisant, d'un seul mot, son procès à l'institution même du +mariage, vraiment trop humiliante pour les pauvres femmes: + +--Au moins ça, voyons! + +Comme toujours, elle avait haussé l'épaule. + +--Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous me parlez, Nora. Je vous +le répète vingt fois par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi +avez-vous de l'humeur? + +Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois fois de suite, et +vivement! Lui, d'une légère chiquenaude, il menaçait, puis frappait le +bras rebelle. Nora trépignait: + +--Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un air outragé, l'œil en feu, +presque méchant. + +--Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas le dernier. + +Et cela durait ainsi quelques instants. Le visage de Nora exprimait la +rage. Toutes ses mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude +la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle n'aimait pas Guy, oh! pas +du tout! il le sentait bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût +voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions à la fois; et +lui, il comprenait bien que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait +toute autorité sur la femme. + +Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait contre elle, qui se +montrait plus obstinée encore. + +Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient: + +--C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite fille n'est pas à moi. +Qu'elle aille où elle voudra! Elle sait que c'est pour son bien, pour +son bien toujours, que je la contrarie; elle a l'âge de raison et +n'obéit pas; soit j'y renonce... + +Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement affligé, il laissait +voir dans ses yeux, à propos du petit incident, la tristesse qu'il +avait par crainte des choses graves prévues, dans l'avenir. + +Au bout de très peu d'instants, le regard de Nora s'adoucissait; et, +baissant la tête, elle parlait d'une voix d'enfant très petite, qui +boude encore, mais qui veut rentrer en grâce: + +--Guy... J'ai été méchante? + +--Oui, Nora. + +--Mais, Guy, c'est malgré moi! + +--Et voilà, Nora, ce qui m'effraie! + +--Vous m'en voulez, Guy? + +--Beaucoup, de ne pas savoir vous commander, ni obéir... Obéir, c'est +se commander. + +Et tout à coup, heureux d'être paternel, il fondait en tendresses. Il +la prenait dans ses bras: + +--Obéis-moi, chère petite! je ne veux que ton bien, et tu le sais! +Obéis-moi toujours. Voyons, promets que tu ne le feras plus? + +Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait violemment: + +--Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça! + +Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se disait que rien n'était +fait, qu'il n'avait pas la victoire; que les lassitudes le gagnaient, +et qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires à lutter et à +triompher tous les jours. Il pâlissait, serrait les dents, exaspéré: + +--Je te briserai, sais-tu? + +Et elle, riant tout à coup: + +--Je t'aime aussi comme ça, mon Guy! j'aime ta force, ta volonté, tout +ton amour! punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens, je vais te +dire: je fais la méchante, quelquefois, pour me donner le plaisir +d'avoir peur de tes mauvais yeux! + +Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en elle, parfois, un +redoutable démon... un démon d'aventure et de témérité. Elle l'avouait! +Mais bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue, toute +heureuse: + +--Je suis à toi! + +Et, dans un souffle léger, sachant bien ce qu'il fallait dire pour le +fondre dans le bonheur: + +--Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite! + +Quand elle disait ces mots magiques, le cœur de Guy débordait de joie +et d'orgueil. Il possédait enfin! il créait! + +Et il aimait éperdument. + + + + +LXVIII + + +Durant ce séjour d'une année qu'ils firent dans le pays d'enfance de +Nora, elle reprit les allures libres que, forcément, dans les villes, +elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce furent des bains sur +les plages blanches, dans les belles vagues bleues. + +Elle le conduisait au fond des calanques ignorées, qui lui étaient +familières. Ils nageaient côte à côte. Souple comme la vague même, +elle le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour ainsi dire à +l'eau. Elle voulut se baigner nue, dans des endroits déserts, seulement +pour la joie de retrouver ses mouvements de jeune bête libre. Quand +il commençait à juger ses folies absurdes, trop hardies, à craindre +le regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment où ils retournaient +à terre, alors, purement tendre, avec le charme attirant d'une femme +amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante, elle se mettait à +genoux, inclinait la tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame +expirante, les essuyait de ses longs cheveux..... maligne au fond, +jouant les Madeleine, se sachant très bien désirable ainsi. + +Puis elle sautait comme un enfant. + +Et lui, converti aux joies sensuelles de la simple nature retrouvée, +grondait à peine, ravi intérieurement, oubliant tout. + +Un jour, comme il venait de reprendre ses vêtements, il tourna la tête, +au cri de Nora. + +Elle s'était rappelé ses anciennes folies de fée des eaux et des bois. +Et elle était toute nue, adorablement jolie, debout entre les basses +branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire. Et c'était exquis +à voir, ce corps fin, léger, chaste et blanc, dont le rayonnement doux +faisait, de toute l'ombre du bois, profonde derrière lui, une ombre +sacrée. + +Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles étaient ces folies? qui +les lui avait apprises?» + +--Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait temps de les oublier! +Êtes-vous donc une sauvage!... Nous ne sommes pas dans un désert, ici? + +Et tandis qu'elle se rhabillait: + +--C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du ton d'un gamin qui n'a +rien cru faire de mal, ayant mal fait dans l'intention de plaire... + +--Enfin, franchement, trouvez-vous cela bien, Nora? répondez. + +Elle se tut longtemps. + +--Je ne trouve là rien de mal. + +--Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux si quelqu'un vous +surprenait? + +Elle garda le silence. + +--Veux-tu répondre, à la fin? + +--C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais jamais ce qu'il faut +répondre pour te plaire. + +--Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas de répondre habilement des +mots destinés à me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut n'avoir +en vous que des pensées qui me plaisent! + +Elle se mit à rire aux éclats. + +--Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec le temps. Et puis... tu ne +t'y prends pas toujours bien. Tu raisonnes trop! + +Et tous deux riaient ensemble, quand la saillie de Nora paraissait +drôle à Guy désarmé. + +En ce cas, elle en profitait pour prendre ses revanches et il lui +arrivait de dire, sur le ton du dompteur commandant à ses bêtes +préférées: + +--A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!... Baisez ma main!... + +Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle, mais ne se courbait +jamais moralement à la traiter comme une femme faite, dont l'âme est +une et distincte. De cela, qu'elle sentait très bien, elle gardait une +sorte d'impatience permanente. Mais lui, il luttait toujours, et il +retombait, par tous les chemins, à l'idée terrible: «Que ferait-elle un +jour pour d'autres, celle qui faisait tout ceci pour lui?» + + + + +LXIX + + +Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps en temps, un mot de +l'argot de Gottfried. Et les observations de Guy sur ce sujet étaient +de celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce que l'objet lui +paraissait de mince importance. + +Une fois, tout de suite après avoir commis une faute de ce genre, avant +qu'il l'eût reprise, elle courut à lui: + +--Ne gronde pas! je n'ai rien dit! + +Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc! Elle se modelait sous sa +main. Elle était sienne de toutes manières!... Puis, quand il croyait +la bien tenir, il la sentait se dérober encore, glisser, s'affranchir. + +Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai déjà vieux, et toi si jeune +encore, que ferons-nous?» une lubie la prit, une impatience; elle +exprima une des sincérités de fond, de celles que l'on cache toujours: + +--On verra! dit-elle. + +Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle se défendit: + +--Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!... Tu ferais mieux de +m'embrasser tout le temps, au lieu de gémir parce que le temps passe... +Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me lâche pas une seconde. +Tiens-moi, serre-moi, du soir au matin!... Je ne demande que ça, moi, +me sentir dans tes bras, toute enveloppée, comme les enfants qu'on +berce... Vrai, réfléchis comme c'est sot de me demander toujours ce que +je ferai quand sera venu un moment qui peut-être ne viendra pas... Je +mourrai avant toi, peut-être! + +Il eut dans les yeux une flamme de joie, effrayante, éteinte aussitôt, +qu'elle vit très bien... et qui la brûla dans son cœur, en des fonds +inconnus d'elle-même. + +--Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis? + +--Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude, de se gâter le présent réel, +en regardant toujours l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe pas... +Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras vieux et moi jeune encore, eh +bien... + +Elle acheva d'un ton menaçant: + +--... Eh bien, je te lirai Walter Scott! + +Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires, se poursuivant, +se perdant pour se retrouver, se baisant avec âpreté, se mordant, +s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour se mieux tenir, comme +deux fauves amoureux. + +Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en lui du moins, l'exquise +tendresse. + +Ils avaient espéré, aux premiers temps, qu'un petit enfant leur +viendrait. Espérance déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait +reprendre et guider, lui donnait aussi des joies paternelles. + +--Comment l'aurions-nous appelé? + +--Georges. + +Et, un moment, ce souci de paternité devint obsédant, mêlé à l'autre. + +Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation de lui-même, +comme ce serait bon de sentir qu'après lui elle serait aimée par +l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût pas abandonnée à +elle-même, la mignonne. «L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût +gardée de tout autre amour!... C'est moi encore qui l'aimerais, au cœur +de mon fils!... Pourquoi n'avons-nous pas d'enfant?» + +Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant désiré ne venait pas. + +Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul et misanthrope, dans ses +grandes collines de Cavalaire, s'en désolait. + + + + +LXX + + +Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure joie d'amour lui est +arrivée juste à l'heure où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra +payer maintenant! Il faut expier les joies comme si elles étaient des +crimes... Oh! Dieu juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir à +soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui vous est donnée! la +posséder, la tenir serrée contre son cœur, et sentir qu'on lui est +irrésistiblement arraché! Être, grâce à elle, à demi vivant encore, et, +par soi-même, mort à demi! + +Guy était heureux misérablement. La destinée lui apportait, aux heures +où le jour décroît, une forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait +pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait en se sentant mourir. +Il mettait, dans chacune de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait +concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme un voleur qui n'a pas le +temps de compter la somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait, +avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse d'en jouir mal, et +la terreur qu'on le lui reprenne! Son désir l'incendiait. Il se sentait +consumé, tué par l'amour même pour lequel il aurait voulu durer. Il +avait les grandes flammes de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il +jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement faisait sa mort. + +Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable déclin, si fort, +si puissant, si heureux, il s'attendrissait sur lui-même. + +Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas mourir parce qu'il a +épousé la jeunesse! + + + + +LXXI + + +Ce fut une longue et douloureuse crise, mais Guy, un beau matin, se +jugea sévèrement. Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il avait +promis d'arracher à son destin tragique? Ne prendrait-il conseil que +de la passion?... Il comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit +honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se jura de redevenir un homme. + +Tout à coup, après un an de solitude, il annonça la résolution d'aller +passer l'hiver à Paris. Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent. +A force d'énergie il parvint à se dominer, à cacher sa souffrance. Il +était pareil au Spartiate qui se laissait dévorer le ventre par le +renard caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et il souriait; +seulement il était pâle, mais cela lui allait très bien. + +Durant une couple d'années encore, ils vécurent à peu près comme tout +le monde. C'était le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que +l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément parce qu'il +comporte l'absence de douleur. Nos douleurs ne nous font-elles pas +sentir la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées, espérer +enfin et goûter la mort? + +Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures, dépassa pourtant la +cinquantaine. Il acheta des chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes +les obstacles; il sortit moins et lut davantage. L'idée de monter en +wagon pour faire quatre ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une +idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours, l'air d'une gamine +habillée en petite dame. + +Cet apaisement qui vient très vite parfois aux amoureux jeunes, après +les grandes poussées de la passion, Guy l'éprouvait à la fin. C'était +miracle qu'il le connût si tardivement. L'élan initial de son amour +avait, au bout du compte, duré cinq années; il se ralentit. + +Non seulement Guy était calmé, mais il voulait être calme, il avait +un grand besoin moral de se reposer des passions, de s'intéresser +aux idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si longtemps oublié et +qui reprenait pour lui un intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette +désertion d'amour, et n'en voulait pas. + +Et toujours, au contraire, palpitait, égal à lui-même, au cœur de la +toute petite, le même appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui +fait les héroïsmes, les dévouements, les folies, les désespoirs de cet +âge fatidique: vingt ans. + +Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si elle avait eu la foi. +Elle aurait pu tourner vers Dieu toute la folie d'espérer, de désirer, +de prier, de s'écraser devant la puissance, qui était son essence de +femme, sa sourde fatalité de jeunesse. Sous le béguin, elle eût été +jolie à ravir les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le cachot +sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge sacrée, sans l'amant mystique? + +Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille l'instinct sauvage, +irrésistible, qui, il y a sept ans à peine, sur son petit cheval arabe, +la poussait aux vagues de la mer où elle entrait avec des cris, toute +frémissante et toute joyeuse. + +Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter vers le grand large, +fût-ce à la mort, par une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son +souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent d'un coup d'aile la +mer démontée. Elle ne craint aucune tempête. Tous les orages éclatent +dans son petit cœur, plus puissamment qu'à travers les vallées, plus +grondants qu'au milieu des échos de montagne. Elle est toujours la +petite sirène glissante des grèves, la dryade captive des écorces, +l'Ève aux petites jambes lourdes, engagées encore dans le limon +originaire,--au buste gracile, fait pour allaiter l'idée future qu'elle +ignore, c'est-à-dire l'enfant sauveur, dont l'esprit, éternellement, +demeure étranger à sa mère. Nora est une femme, plus petite que +d'autres,--moins saisissable. + +Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente plus. Il a raisonné, il +s'est vaincu; Nora est fidèle; il était bien fou! Nora est un ange. +N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise au cœur de Guy; il ne +veut plus douter; il appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient +plus confiant, il est tout près de se trouver monstrueux d'avoir pu +craindre... l'impossible. + +Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à Paris pour ne pas rentrer +dans le monde. Le salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout Paris +intellectuel, artiste et mondain, y défile, comme on dit. La rue passe +au travers de l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins, à cheval, +avec sa femme. On y retrouve les amis qu'on a vus la veille chez eux, +chez soi ou à l'Opéra. + +--Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier, Nora, que nous avons croisé +ce matin, aux Champs-Élysées? + +--Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air distrait, qui est un mensonge), +monsieur Louvier?... Je crois me rappeler ce nom-là!... + +Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier. Guy est à mille lieues +de soupçonner un pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité? Non. +Elle vient d'être reprise tout simplement par ce démon de curiosité +et d'indépendance qui lui faisait cacher autrefois la clef de la +bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct de ruse a agi à sa +place. Nora est comme ces bons chiens fidèles à qui le maître ne mesure +rien, ni le pain, ni les friandises,--et qui pourtant, revenus un jour +aux instincts de leurs congénères, les renards et les loups, volent sur +la table une proie qu'ils ne mangeront sans doute pas, mais qu'ils vont +enfouir sous terre, joyeux de la posséder, même inutile et invisible. + +Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge d'instinct, une précaution prise +inconsciemment pour assurer à tout hasard la réussite d'une aventure +possible... Mais le mensonge une fois fait, Nora le regarde en face et +l'accepte bravement... + +Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable. Une surprise des sens +serait une trahison moins complète, puisqu'elle ne serait pas consentie. + +--Comment! répond Guy en riant de bon cœur,--voilà un homme qui m'a +rendu jaloux... et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!.. Émile +Louvier? un des invités de votre père!.. + +--Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens d'autrefois... + +Elle fait un geste d'insouciance. + +Guy est tranquille. Nora est songeuse. + +Émile Louvier, bien campé sur un beau et bon cheval, a reconnu Nora. +Elle l'a compris, à une expression de regard si subtile que seule +la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir au passage. Elle +a répondu de même, poussée par les forces obscures de son cœur. +Peut-être, avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle blâmée et +résistée aussitôt, si, par sa sotte question, Guy n'avait pas prouvé +deux choses: son incertitude sur l'identité de Louvier et, du même +coup, son manque de clairvoyance. Guy a été faible. La Femme, aussitôt, +a posé sur son vainqueur tombé, un petit pied victorieux. + +Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile à deviner: + +«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche sottise, d'épouser, à son +âge, une enfant qui annonçait un petit tempérament du diable! Ce pauvre +Fresnay! son heure fatale approche, si elle n'est déjà venue!... Les +requins doivent suivre son navire: il faut en être.» Ainsi pensait +Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se trouvait pas en mauvaise position. +Ils s'étaient quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans ses bras +plus d'une fois la gentille créature, et que ses lèvres s'étaient +posées sur la bouche de la mignonne. Il avait toujours compté la +revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce n'était certes pas une +occasion à dédaigner. _All right!_ Et hurrah pour les dragons! + +Il s'arrangea de façon à passer au large sans être vu, toutes les +fois qu'il aperçut Nora accompagnée de Guy, et fréquenta les abords +de la route où il les rencontrait habituellement, jusqu'à ce qu'un +jour--c'est ce qu'il espérait--elle lui apparut seule, à cheval, +suivie à bonne distance par l'irréprochable piqueur. + +Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y avait tant de souvenirs +drôles, entre eux! Les deux anciens amis n'avaient pas même à renouer +connaissance. Le plus difficile était fait depuis des années. Ils +s'abordèrent. Ce fut très simple. + +--Me permettez-vous de vous présenter mes humbles respects, madame? + +Elle lui tendit la main. + +--Bonjour, monsieur. + +Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il tenait à la main, la +main basse, le geste élégant. Au beau milieu du front, il avait une +petite cicatrice, une légère étoile blanche, la marque du coup d'épée +qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried. Pour comble de grâce, il n'y +songeait pas, et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse +même et la force;--la force, c'est ce qu'elle aime! Ses cheveux coupés +en brosse tenaient droits sur sa tête. Son cou était une colonne. Sa +chair tendue disait la santé. L'air distingué, avec cela, de tenue +parfaite, cavalier merveilleux, il montait un cheval noir tout piaffant +et écumant. On eût dit le général Prim, dans le tableau célèbre. + +--Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours, dit-il. Aurais-je la joie +de vous y apercevoir demain encore? + +Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés d'appels. Ceux de +Nora devinrent troubles, comme une eau remuée, où le limon qui remonte +efface le ciel. Non, Guy ne regardait plus ainsi. C'est bon, la +tendresse protectrice, mais Nora n'est plus une enfant. C'est une femme +passionnée. Et puis, Guy parle trop, à la fin! Il a quelque chose, +toujours, du professeur... C'est ridicule. Et il faut bien le dire, +c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où Louvier, l'ayant saisie +par la taille, elle se débattit entre ses mains si vaillamment... Elles +étaient puissantes, les deux mains du jeune homme. Certainement, elles +n'avaient point lâché Nora par lassitude, mais par respect pour sa +volonté formelle. S'il lui plaisait, à ce jeune homme, de tenir ferme, +on ne pourrait vraiment pas lutter... + +Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières ne battent jamais, +est ouvert, noir et morne, sur le vide. + +--A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle. + +Cette brièveté de parole, cet air de distraction valent mieux, aux +regards de Louvier, qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du +premier coup il s'est emparé de cette femme; il le croit, du moins, et +il s'y connaît. + +--A demain, répète-t-elle. Adieu. + +Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme? Allons donc! Elle rirait, si on +osait le lui dire, ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera +pas à Guy cette rencontre. Non, non, ce n'est pas ce jeune homme +qui l'attire, mais la jeunesse. Elle est soulevée par un désir vague +d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui la tourmente à l'ordinaire, et +que, durant un instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au cheval +noir! + +Par sa seule présence, ce jeune homme vient de lui rendre présents +les lieux où elle l'a connu, où elle était libre, et si jeune, et +consolée, par la tendresse des choses, de tous ses désespoirs d'enfant. +Elle songe; elle est au passé, et, comme elle était alors, elle est à +l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle ne lutte pas avec elle-même. +Elle ne sait plus qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce moment, +elle a tout oublié, ses jalousies, ses colères, ses leçons, ses +tendresses, tout. Elle a en elle, uniquement, le violent regret de +choses lointaines, d'émotions indéterminées. + +Elle a des souvenirs où se mêlent le bruissement de la mer sur la +plage, le frisson que lui donnaient les caresses du petit lièvre et +celles de Jacques, toute sa vie d'enfance. Une odeur de bois mouillés, +de pins, de romarins et de cystes, qui l'enivre, flotte autour d'elle. +La nature lointaine la ressaisit avec une puissance singulière. Elle +appartient aux choses qui l'ont instruite, toute petite, qui lui ont +appris les premiers troubles. Elle est ici comme absente. Son œil voilé +regarde ailleurs que devant elle, et loin, beaucoup plus loin! Une +volonté qui n'est pas la sienne et qui n'est celle de personne, est en +elle et la possède. Et c'est même sans regarder Louvier, qu'elle enlève +sur place son cheval au galop. + +Elle galope, et le vent de la course l'exalte. Il lui semble qu'elle +entre, sur sa bête ondulante, dans des vagues profondes, qu'elle est +emportée vers une étendue infinie, à l'inconnu. Ce n'est pas la mer. +C'est la même chose. L'amour est si vaste! + + + + +LXXII + + +Nora, en grande toilette, est toute prête à partir pour l'Opéra. + +--Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle à sa femme de chambre, qui sort +aussitôt. + +Nora a son visage des heures mauvaises. On ne sait quelle pâleur morte +est répandue sur tous ses traits, une expression mal définissable où +l'on sent seulement qu'elle n'est plus en communication avec rien de +ce qui l'entoure. Son âme s'est comme contractée et retirée au plus +profond d'elle-même. Ses yeux ont cessé d'être les lumières où apparaît +l'émotion plus ou moins avouée; ils sont comme ces trous d'ombre, +ouverts dans l'écorce des arbres, au fond desquels recule une forme +ignorée, une bête de rêve qu'on voit menaçante, bien qu'elle reste +cachée. Nora n'est pas à elle-même. Elle est à l'inconnu. + +Debout devant la haute psyché, elle donne, de ses doigts mignons, un +dernier coup léger sur ses cheveux. + +Guy entre, au moment où elle ouvre une boîte à bijoux pour y prendre un +bracelet préféré. + +Du seuil, il la contemple. Elle est décolletée. La vieille défense +qu'il lui faisait de ne pas montrer ses épaules, est tombée en +désuétude. Il la laisse maintenant s'habiller à sa guise. Cela fait +partie des concessions de Guy en vue de ne pas paraître ennuyeux ni +ridicule, et où Nora (bien loin d'être reconnaissante) voit un signe de +défaillance. + +Guy la contemple. Elle a de petites épaules adorables. Aucune parole +n'en peut faire imaginer l'ondulation suave, pure, que le plus habile +artiste copierait difficilement. Le cou, délicat, ombré de nuances en +colliers, à peine saisissables, ondoie subtilement, et porte la grâce +de la fine tête avec des grâces restées virginales. Ces épaules, ce +cou, suggèrent au regard des souvenirs vagues de lys, de fleurs de +pommiers, remuées à peine sous des brises de printemps. + +Nulle comparaison n'est possible de cette chair avec une autre, +fût-ce la chair des roses pâles, et pourtant, à la voir, on songe à +des apparitions légères de choses jeunes et blanches, duvet de cygne, +neiges teintées par l'aurore; c'est la vie même, en fleur, avec de +divines formes féminines. + +Guy regarde, et tout son amour s'émeut en lui. Il revit, en une +seconde, non pas seulement les années durant lesquelles il vient de +posséder tout ce rêve réel, mais il sent ondoyer en son cœur, sa vie +d'homme, tout entière, tous ses regrets et toutes ses espérances. + +Une folie bouillonne en lui, comme une subite ivresse. + +--Oh! Nora! dit-il, ma bien-aimée! + +--Ah! tiens! c'est vous? fait-elle, indifférente, sans même un banal +sourire. + +Sa voix ne tremble pas. Elle n'a aucune émotion. En ce moment, elle +n'est plus à Guy. C'est ainsi. Elle n'y peut rien. Guy n'est qu'une +ombre morte. + +Le contraste est trop vif entre ce qu'il éprouve et ce qu'elle laisse +voir. Guy ne sait rien de ce qu'elle pense, de ce qu'elle subit depuis +hier, rien de sa rencontre avec le beau cavalier, rien du mensonge, +mais il sent tout sans rien démêler. Entre elle et lui, il y a, en ce +moment, un abîme profond, un vide d'où monte un souffle glacé. Il le +sent. + +Un mari ne s'apercevrait de rien. Mais lui, et à cette heure plus que +jamais, c'est un amoureux, c'est l'amant. + +Toutes les variations d'humeur ou de caractère de sa Nora retentissent +en lui. En ce moment il souffre, mais il dissimule. + +--Nora, dit-il, d'un air tranquille, j'aurais vraiment préféré +aujourd'hui rester chez nous. Voyons, tenez-vous beaucoup à voir +_Faust_ pour la vingtième fois, ce soir? + +--J'y tiens! dit-elle tout sec. + +Par contenance, elle regarde dans son miroir l'effet de sa jupe +ondulante qu'elle tapote à petits coups. + +En réponse à cette froideur, une rumeur de sourde colère s'élève au +cœur de Guy. Le jaloux qui est en lui, et qu'il a, depuis si longtemps, +réduit au silence, veut crier à la fin. Tout l'ancien Guy, le malade +d'amour, l'homme vieillissant à qui l'amoureuse pourrait bien échapper, +se révolte et gronde. Est-ce que, avant même qu'il soit lassé et vaincu +par le temps, il la perdrait, cette chose précieuse, cette forme +adorée, cette jeunesse en qui, pour lui, la vie se résume! + +Où est l'ennemi? Est-ce seulement le démon de résistance qui parfois +s'empare d'elle? mais à l'ordinaire, il se trahit, ce démon-là, sur un +prétexte. + +Or, ce soir elle ne se révolte pas, elle ne joue pas avec les paroles; +elle ne donne pas ses raisons, même futiles; elle ne cherche pas la +lutte; elle s'absente. Elle n'agit pas; elle est passive. De qui? + +Nora! Nora! où es-tu, Nora?... + +La satiété est-elle venue pour elle? Voilà longtemps qu'il a tu ses +rages de jalousie, précisément pour ne pas l'irriter, la fatiguer de +lui... Aucun des hommes de leur connaissance ne la voit fréquemment. +Guy ne la quitte guère. Est-ce cela justement qui l'ennuie? Un désir +de changement, d'aventure, lui est donc venu? Elle a du naturel de +l'hirondelle noire et blanche, sa Nora. Quel appel migrateur la +sollicite donc? Pour qui, pour quel vent qui passe, pour quel souffle +du large, a-t-elle mis à nu ses épaules chéries, dévoilé la beauté que +seul il veut et doit connaître? + +--Je pensais, Nora, depuis quelque temps, à vous proposer un grand +voyage. Vous plairait-il, par exemple, d'aller, cet été, au Cap Nord, +voir le soleil de minuit? Ce serait amusant, cela, dites? + +--Ma foi, non! dit-elle, toujours occupée de sa robe, nullement de Guy. + +Il fait effort pour contenir sa colère d'amour, qui bouillonne, +terrible en lui. + +--Nora, dit-il doucement, vous me répondez sans grâce, et j'en souffre; +voyons, soyez bonne, Nora. + +--Ah! vous savez!....--dit-elle en haussant l'épaule et d'un ton de +parfaite impertinence,--il faut me prendre comme je suis! + +--Cela n'arrivera jamais, Nora,--dit-il fermement,--je ne cesserai +jamais de lutter avec la mauvaise qui est en vous. Vous vous +transformerez comme je l'entends, je vous l'affirme. Jamais je +n'accepterai vos petites insolences d'attitude ou de parole. + +--Il faudra bien vous y faire! réplique-t-elle placidement en tournant +vers lui un regard morne, où il croit voir l'amour mort! + +Sur ce mot, elle va vers le grand lit bas qui occupe, sous un dais de +soie, le milieu de la chambre. Ses gants sont sur le lit. Elle les +prend. Mais Guy l'a suivie de près. Il est tout contre elle, derrière +elle, défiguré par la violence de sa colère, les yeux enflammés, la +bouche irritée. + +--Nora, dit-il brusquement, où est votre maître? + +C'est la question souvent posée par Guy, en badinage, et à laquelle, +dans les jours heureux, elle répondait avec bonne humeur: + +--«C'est toi, Guy, c'est toi l'aimé, c'est toi le maître!» + +Aujourd'hui, la question l'importune. Il ne lui plaît pas d'y répondre. + +--Comme vous dites cela! fait-elle. + +Elle s'est retournée pour lui faire face. Elle sent venir un orage. Un +peu d'ironie flotte dans son sourire. + +--Où est votre maître, Nora? redemande Guy, avec rage. + +--Je n'en ai point! réplique-t-elle, impatientée. + +--Prenez garde, Nora! ceci aujourd'hui n'est pas une plaisanterie. +Aucun homme ne connaît la Femme: je ne me vante donc point de connaître +à fond votre nature, mais je la soupçonne, je la sens. Autrefois, vos +résistances étaient des jeux. Ce soir, il y a autre chose... Qu'y +a-t-il, Nora? + +Elle hausse ses jolies épaules, qui chatoient aux lumières. + +--Dieu! soupire-t-elle comme écrasée d'un poids insupportable,--Dieu! +que vous êtes ennuyeux, mon pauvre Guy! + +Elle n'a pas achevé, que la main du «pauvre Guy» s'abat sur la frêle +épaule toute rougissante, y pèse lourdement et l'écrase. Nora tombe +assise sur son lit. + +--Vous n'irez pas au spectacle, ce soir, dit-il. En tout cas, pas avec +cette robe! + +--C'est ce que nous verrons! fait-elle, souriante. + +Et il y a dans son sourire tout ce qu'elle sait, elle, tout ce qu'il +ignore et devine, lui. Ce sourire d'énigme achève de le mettre en +fureur. + +--Ce serait la première fois que vous désobéiriez jusqu'au bout, dit-il. + +--Ce sera donc, fait-elle, la première fois! + +Il serre les dents, et gronde: + +--Prenez garde, Nora! + +--Oh! vous ne me faites pas peur! + +Le visage de Guy, devenu effrayant, s'approche, à le toucher, du visage +de Nora. + +--En es-tu sûre? dit-il. + +Tout de même, elle commence à redouter cette colère, aussi trouble que +le mystère de son propre cœur, et elle dit, en rejetant sa tête un peu +en arrière, à demi effarée: + +--Qu'est-ce que je vous ai donc fait? + +--Je n'en sais rien; mais tu m'échappes. Et je ne veux pas!.. +J'aimerais mieux te voir morte! + +Elle se lève, et, froidement, d'une voix où il reconnaît la plus +parfaite indifférence: + +--Tenez!... j'en ai tout à l'heure assez! fait-elle. + +C'est le glas de l'amour qui sonne dans cette voix.... S'il y a un +trompeur quelque part, Guy l'ignore, mais la trompeuse est là. C'est la +vie même, qui le fuit, et qui se moque, avec ce sourire.... + +Et, hors de lui, fou de rage jalouse, l'homme a renversé sur le lit +la jeune femme. Il l'a saisie par la gorge, à deux mains. Sincèrement +furieux, il se donne, avec une âpre joie, la comédie, périlleuse +d'ailleurs, d'une menace extrême poussée jusqu'à l'apparence de la +réalisation. Le civilisé, il le sait, contiendra en lui le sauvage qui +est dans tout homme--mais le sauvage se montre et grince des dents. + +Elle, heureuse, a pâli et fermé les yeux, heureuse, oui, de la violence +de l'étreinte. C'est qu'elle aime la force, Nora. Elle l'a dit à Guy, +voici sept ans. Elle a besoin de subir. Elle ne sait que souhaiter le +bien, et ne sait pas le vouloir. C'est une femme. En paroles, elle +désavoue le maître, mais elle reconnaît volontiers son maître sous la +fureur des actes. Elle jouit, faible et petite, de soulever ces marées +soudaines dans l'océan d'amour. Quand elle déchaîne contre elle les +tempêtes, alors elle se sent grandie; ce qui la domine vient d'elle; +cela est donc à elle; et elle sait qu'au bout du compte, elle résoudra +en pluie, en larmes quelquefois, tous ces gros nuages noirs qu'un vent +tourmente... + +Le voilà, l'homme qu'elle appelle inconsciemment, à toute heure, +divinateur comme un dieu, mystérieusement clairvoyant sinon des faits, +du moins des âmes, et fort comme la nature!... Et lui, il croit +étreindre la vie même.... Oh! s'il pouvait l'arrêter, la fixer, la +tenir ainsi, la vie qui lui échappe, qui le trahit! + +La petite femme est toute haletante. Il la tient sous lui pressée et +toute secouée d'une terreur délicieuse... Il la meurtrit..... Une de +ses mains lâche le cou pour saisir à plein poing la haute chevelure +qui s'écroule,--et Nora suffoque, et vainement se débat; vainement +les petits doigts, trop petits, se crispent sur les bras de Guy, +s'efforcent de les écarter ou de leur faire lâcher prise en pinçant et +tordant la chair... Et l'homme, à mesure qu'il l'écrase de sa colère, +sent que sa colère, fondue au contact du jeune corps, l'enveloppe +toute de désir.... Et subitement, vaincu par son propre triomphe, il +la couvre de caresses précipitées et furieuses qu'elle ne lui rend +pas encore. Il l'embrasse et la mord. Elle crie et rit et sanglote en +répétant: «Pardon! pardon! mon Guy adoré!» Et à mesure qu'elle parle, +plus tendres, amollies, infiniment douces se font les caresses, +toujours plus lentes... + + * * * * * + +Elle est loin, la vision d'une loge d'Opéra d'où l'on sourira à +_l'autre_!... Que chercherait-elle, Nora, qui réponde mieux à tout son +petit cœur fou de jeunesse? Elle ne raisonne pas plus en ce moment +que tout à l'heure,--mais ce qu'elle rêvait d'imprécis, il lui semble +bien que c'est cela, c'est cette suprême fureur de Guy, où l'amour de +l'homme éclate et fond comme l'orage après ces jours énervants où il se +préparait, caché dans un terne ciel de plomb. + +--Oh! Guy! mon roi d'amour, mon maître adoré! j'ai encore été méchante! +pardonne-moi... je serai bonne... j'obéirai, je le promets, je le +promets; c'est tout de bon, _cette fois_! + +Guy sait très bien que la promesse ne sera pas tenue, et il pleure sur +Nora. + +Hélas! il y a en elle des énergies irréductibles. Elle a connu trop +tôt les exaltations de la douleur, les conseils de la solitude et de +l'indépendance. L'éducation de sa volonté n'a pas été faite; elle +ne veut pas être libre; la nature la domine. Une puissance obscure, +une vague intérieure monte en elle parfois qui, tout à coup, sans +qu'elle y résiste, submerge et abolit momentanément ses résolutions, +ses affections, sa pensée... Son cœur alors n'est plus qu'un élément, +soumis, comme la mer, au vent qui passe. + +Il faudrait être, toujours, le vent qui passe! + + + + +LXXIII + + +A l'Opéra, Émile Louvier épiait vainement l'entrée de Nora; et Guy ne +connut jamais ce détail de sa victoire. + +Ce même soir, un peu plus tard, Nora disait: + +--Vous aviez l'air très méchant, tout à l'heure, Guy! + +--Vous aussi, Nora. + +--Est-ce que vraiment vous pourriez me tuer, dans ces moments-là, +dites, ou si c'est un jeu? + +--C'est un jeu... dangereux, Nora. + +--Ah! fit-elle songeuse, tant mieux! + +--Et pourquoi? dit-il. + +--Je sens tout votre amour, mon Guy bien-aimé, à vos colères. + +A ce moment, il vit briller quelque chose sur le tapis. Il quitta son +fauteuil, et alla vers cette étincelle. Il se baissa. + +--Diable! dit-il, vous avez perdu, dans la lutte, votre bijou le plus +précieux! + +--Le diamant noir? dit-elle. Oh! il ne pouvait se perdre ici. + +Guy fait rouler entre ses doigts la longue tige d'or, et le diamant +noir, tournoyant, jette tous les feux de son âme sombre. + +--Il vous ressemble ou vous lui ressemblez, dit-il lentement.... Restez +pareille à lui, ma Nora, toujours. Soyez un cœur que rien n'entame... +Que les ombres de votre vie fassent votre noblesse rare... Votre mère, +déjà, de visage et d'âme, ressemblait à ce diamant. Soyez comme elle, à +jamais, Nora,--et comme lui. + +Il lui tendit le joyau: + +--Que de souvenirs il évoque! dit-il encore, et que de pensées il +suggère!... Ne vous parle-t-il pas, Nora? + +Elle avait maintenant un visage calme. Une bonté était dans ses grands +yeux. Les démons avaient fui. Elle était revenue à Guy, tout entière, +comme la petite fille d'autrefois. + +Elle prend le bijou, le regarde, rêveuse, un long moment. + +Et le diamant noir, en effet, lui parle: + +--Reste à moi pareille, dit-il. Reste semblable à ta mère. Ton père +follement s'est cru trahi par elle et, à cause de cela, sa vie et la +tienne ont été douloureuses. Qu'est-ce donc qu'une trahison de femme, +pour qu'il en sorte tant de douleur! Et Guy t'a consolée. Autant que +Jupiter, Guy a été bon pour toi. L'aurais-tu froidement remplacé par +un autre, le fidèle cœur de ton chien? Il y a un amour, Nora, plus +grand que l'amour. Les cœurs qui le conçoivent sont pareils à moi, +un peu sombres sans doute, mais purs et précieux, rares et beaux.... +Reste, Nora, semblable à ta mère et pareille à moi. + +--Mon Guy, dit tout à coup Nora, très grave et très simple, écoutez-moi +bien. Je jure sur ce diamant, souvenir de ma mère, que je resterai +digne de lui, pareille à lui, comme vous dites. Et plutôt mourir, +Guy,--vous m'entendez!--plutôt mourir que manquer à mon serment! + +Elle se lève, remet le diamant dans l'écrin et tendrement revient vers +Guy, l'enlace de ses deux bras, pose la tête sur sa poitrine: + +--Le crois-tu sérieusement, Guy, que cela serait possible! Que je +pourrais aimer quelqu'un encore, après t'avoir tant aimé, toi, mon +maître, mon guide et mon dieu? + +--La vie est forte, Nora. Elle agit quelquefois en nous sans le +consentement de nos cœurs!..... Et puis, pourquoi ta jeunesse, après +moi, n'irait-elle pas vers une autre jeunesse?... Je ne souhaite que +ton bonheur! + +Il lisse les cheveux de Nora sous la caresse lente et tendre de sa main. + +--Moi, je ne peux pas le croire, dit-elle... Je suis même sûre que non, +ô mon maître adoré! + + + + +LXXIV + + +Deux belles années s'écoulent encore. Guy et Nora sont toujours pareils +l'un pour l'autre. Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et +elle le griffe. Ils s'adorent. + +Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail aux doigts, +quand elle se sent effleurer l'épaule par le toucher, sans doute +involontaire, d'une main d'homme, légère. Au seul contact, elle a +tressailli tout entière. Et sans savoir pourquoi, elle s'est dit: +«Louvier?» Elle ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne. +C'est lui! + +Ils ont causé longtemps. Ils se reverront. + +Quand Guy, évadé enfin d'une interminable partie de whist, accourt +auprès de Nora, il la trouve toute charmante, plus aimable qu'elle ne +le fut jamais. L'expérience lui est venue. Aucune faute de tactique ne +trahira sa préoccupation secrète. Guy restera sans soupçon. + +Des jours, des semaines se passent. Elle a revu Louvier au spectacle, +au Bois. Ils ne se parlent guère, mais ils s'entendent fort bien. +Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent frémir. Il est si +jeune, d'une jeunesse si saine, si superbe, si attirante! Et Nora a +peur d'elle-même!... Elle reconnaît en elle quelque chose de plus fort +qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le malheur de Guy! Elle lutte +et se voit vaincue d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien. + + * * * * * + +Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus les caresses d'un être +dont l'âme vous demeure plus chère que tout! + + * * * * * + +Or, deux voix parlent, en Nora. + +L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète ce qu'il enseignait: +«De quel droit un être vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de +jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, pour aller au plaisir. +N'es-tu pas la force jeune? Sois aussi la ruse. Tout triomphe est +légitime. La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, c'est le +rêve égoïste et solitaire des bonheurs qu'on ne peut pas se procurer. +Qu'il soit la consolation de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi les +joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun amour ne dure, mais l'intensité +et le nombre des amours sont plus agréables que la durée d'une +tendresse unique, qui toujours, à la fin, se lasse! Guy, lui, n'a plus +droit qu'à la mort et à l'oubli..» + +L'autre voix ressemble à celle de sa mère. Elle dit: «Souviens-toi +de l'épouse qui vécut et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs +sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, de la trahison, fût-elle +seulement une apparence. Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même +souffert, le jour où tu vis Marthe dans les bras de ton père! Tu +désiras la mort, souviens-t'en! Vas-tu courir le risque de désoler un +cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, choisis celle qui ne +désespère personne, qui au contraire sera bonne à un autre cœur... +choisis l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, l'égoïsme +difficile du sacrifice. Paie de cet amour-là l'homme qui te donna tous +les amours, toutes les consolations, tous les bonheurs. Garde, ô petit +cœur sombre, la pure solidité du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un +amour éternel!» + +Ces deux conseils ennemis elle les entendait même pendant son sommeil. +Il lui arrivait alors d'avoir la vision des deux figures qui les lui +apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle entrevoyait le spectre +d'un Gottfried géant, d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant, +velu et doctoral. Tantôt, dans un songe de limbes, elle apercevait sa +mère, telle qu'elle l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme une +âme vierge, toute blanche... Seulement, sur la parfaite blancheur du +fantôme, quelque chose de sombre et de lumineux errait en scintillant +comme une étoile mystérieuse... C'était le diamant noir, symbole de +fidélité dans la mort. + + * * * * * + +--Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi bien dans tes bras, longtemps +et longtemps! il me semble parfois, Guy, que je vais mourir! Je crois +que maman m'appelle! + +Pourquoi est-elle si nerveuse?... «Calme-toi, mon adorée.» + +--Vous le perdrez à la fin, Nora, ce diamant noir. Je le vois tous les +jours dans vos cheveux. Ce n'est plus pour vous, ma parole, qu'une +vulgaire épingle à retenir vos chapeaux. + +Elle hoche la tête: + +--Je ne le perdrai pas, Guy, oh! non, soyez tranquille; c'est mon +talisman enchanté... Il me rappelle tant de choses!.... Il me parle, +Guy, il me parle! + + * * * * * + +Quelques jours plus tard, la joueuse petite Nora rentrait chez elle +ayant au cou un ornement bizarre, un collier rouge qui pressait le col +de sa robe, et d'où pendaient des grelots et une longue cordelette de +soie, fine et solide. Guy, tout d'abord, ne comprit pas.... C'était un +collier de chien! + +Ce que c'est qu'un amour fidèle, inaltérable, elle le savait très bien, +la petite amie du bon Jupiter. + + + + +LXXV + + +Un matin, Guy frappe, comme à l'ordinaire, à la porte qui sépare leurs +deux chambres. + +Il frappe. Rien ne répond. Il entre. Elle dort. Il s'approche du lit; +il est tard; il veut l'éveiller, d'un baiser tendre, furtif, qui +effleure... Il s'avance, il va poser les lèvres sur sa bouche... Sa +bouche est glacée... Nora! Nora!... L'horrible soupçon le traverse... +Nora! Nora est morte!... + +Il appelle, il emplit de sa douleur la maison tout entière... Elle est +morte, morte! + +--Antoine, vite, allez chercher le docteur! Vous, Catri, allez chercher +des fleurs, beaucoup de fleurs, Catri!... Oh! Nora, Nora, ma Nora! Elle +est morte, morte! + +Il faut savoir comment et pourquoi. Pieusement le médecin et l'époux +soulèvent le drap, mettent à nu le corps frêle et charmant... +Au-dessous du sein pâle, ils aperçoivent un diamant qui brille, la tête +de l'épingle d'or qu'elle s'est enfoncée au cœur... + +Il a compris! Nora a tenu son serment. + +Elle a eu peur d'elle-même, de ses troubles impérieux,--du vertige. + +Pour fuir la faute inévitable, elle s'est réfugiée dans la mort, dans +la mort qui lui était familière et qui sans doute lui sera bonne. +Il l'aurait tuée infidèle; elle s'est tuée avant. Certes, cela vaut +mieux!... + +Plus heureux que Mitry qui aima sa femme morte tout en la croyant +coupable, Guy va aimer Nora, sauvée par la tombe. + + * * * * * + +Un désespoir terrible, où se mêle étrangement une joie féroce, est +entré dans le cœur de Guy. L'ordre de la nature est donc, en sa faveur, +bouleversé! Elle part la première, contre toute prévision. Rien de ce +qu'il redoutait ne peut plus arriver! Il ne la laissera pas derrière +lui; c'est elle, c'est sa jeunesse, qui a quitté le monde. Et lui, +il vit; c'est lui qui la contemple, morte. Elle ne sera à personne, +jamais. Il ne la verra plus, il est vrai, mais elle aurait pu cesser +de l'aimer, l'abandonner, ne plus exister pour lui, et vivre encore, +vivre pour un autre! En regard d'un tel malheur, qu'elle a voulu lui +épargner, sa mort lui semble secourable, heureuse,--et c'est bien +ce qu'elle a voulu. «Elle m'a donc aimé plus que tout! plus que la +lumière!... O mort qui me la gardes, sois bénie!...» Jamais les yeux +de Guy ne se sont mieux emparés d'elle, ne l'ont enveloppée d'un plus +vaste regard, ne l'ont mieux possédée. Elle peut disparaître, fondre +comme un nuage, cette forme adorée... Tant que vivra le cœur de Guy, +elle sera! et pour lui seul! En vérité, sa joie terrible dépasse, en +ce moment, tout son désespoir. C'est demain, demain seulement, qu'il +rugira sous l'aiguillon d'une inconsolable douleur. + + * * * * * + +Ainsi finit la tragique histoire d'une petite créature damnée, qui, +ayant conçu l'idéal d'amour trop tard pour pouvoir le réaliser, préféra +mourir que de l'offenser. + + + + +LXXVI + + +_Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré, je serai morte pour +me garder à vous, et pour que vous gardiez en vous le souvenir d'une +petite Nora qui était devenue telle que vous l'avez désirée._ + +_«La vie est forte; elle peut agir en nous sans le consentement de nos +cœurs.» Ce sont là des paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites un +jour; mais il y a une chose qui me gardera mieux à vous que ma volonté +et que la vôtre, et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez peur, ô +mon amour, que le temps change l'un de nous. Maintenant, Guy, ce n'est +plus possible._ + +_J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de votre force noble et +fière, de votre âme d'amour, de votre beau visage, ô mon amant._ + +_Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours jeune et presque +enfant; je me suis fixée pour jamais en toi telle que tu m'as aimée +dans ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme._ + +_J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais, je devais le faire._ + +_Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui s'échappa de mes bras, ce +jour béni où tu m'annonças notre mariage? Tu m'as dit plus tard, ô mon +amant, que cela t'avait paru comme ma petite âme sauvage, instinctive, +qui s'en était allée de moi pour toujours... Elle était revenue, Guy! +et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il m'était venu, de toi, une +âme tout autre qui a été la plus forte et qui m'a commandée._ + +_Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire, malgré tes grandes, tes +chères violences, je l'ai fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que +Nora reste tienne!_ + +_Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente ans!... mais que +pourrais-je te donner de plus, ô mon dieu d'amour, puisque je te donne +ma vie?_ + +_Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le temps aurait pu faire de +nous, et comme il est mieux que je te devance,--à l'heure où je t'aime +par-dessus tout et mieux que jamais,--dans le néant qui nous repose ou +près d'un Dieu qui nous recommence._ + +_Voici mon testament_: + +_Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini par bien comprendre son +martyre qui involontairement a fait le mien._ + +_A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit Jacques, donnez, mon Guy +adoré, le souvenir de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon fusil +de chasse._ + +_Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé, déposez le bout de la corde +rompue que traînait à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa de +chez les étrangers pour me rapporter ses caresses._ + +_De vous, ô mon cher époux, je veux emporter dans la tombe, si mes +lèvres mortes vous semblent trop froides, un baiser dernier sur mes +grands cheveux...._ + +_Et de mon père et de ma mère, le diamant noir que j'ai au cœur._ + + +_1894-95._ + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 *** diff --git a/76063-h/76063-h.htm b/76063-h/76063-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4c4dba9 --- /dev/null +++ b/76063-h/76063-h.htm @@ -0,0 +1,13897 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + Diamant Noir | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +p.center { + text-align: center; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%;} +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } +hr.blanc {visibility: hidden; } + +div.chapter {page-break-before: always;} +.nobreak {page-break-before: avoid;} + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + + + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;} + +/* Poetry */ +/* uncomment the next line for centered poetry */ +/* .poetry-container {display: flex; justify-content: center;} */ +.poetry-container {text-align: center;} +.poetry {text-align: left; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} +.poetry .stanza {margin: 1em auto;} +.poetry .verse {text-indent: -3em; padding-left: 3em;} + +/* Poetry indents */ +.poetry .indent0 {text-indent: -3em;} +.poetry .indent2 {text-indent: -2em;} + + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***</div> + +<h1>DIAMANT NOIR</h1> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="OEUVRES_DE_JEAN_AICARD">ŒUVRES DE JEAN AICARD</h2> +</div> + + +<h3>ROMAN</h3> + +<p class="center"> +ROI DE CAMARGUE<br> +PAVÉ D'AMOUR<br> +L'IBIS BLEU.<br> +FLEUR D'ABIME<br> +</p> + + +<h3>POÉSIE</h3> + +<p class="center"> +POÈMES DE PROVENCE<br> +LA CHANSON DE L'ENFANT<br> +MIETTE ET NORÉ<br> +LE DIEU DANS L'HOMME<br> +AU BORD DU DÉSERT<br> +LE LIVRE DES PETITS<br> +L'ÉTERNEL CANTIQUE<br> +VISITE EN HOLLANDE<br> +LE LIVRE D'HEURES DE L'AMOUR<br> +</p> + + +<h3>THÉATRE</h3> + +<p class="center"> +SMILIS<br> +PYGMALION<br> +AU CLAIR DE LA LUNE<br> +LE PÈRE LEBONNARD<br> +DANS LE GUIGNOL<br> +OTHELLO<br> +DON JUAN<br> +</p> + + +<p><span class="smcap">Corbeil.</span> Imprimerie <span class="smcap">Crété</span>.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + + +<div class="chapter"> +<h2> +JEAN AICARD +</h2> +<h1 class="nobreak"> +Diamant Noir +</h1> +<h4> +CINQUIÈME MILLE +</h4> +<h4> +PARIS</h4> +<h3> +E. FLAMMARION, ÉDITEUR</h3> +<h4> +26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON)</h4> +<h4> +1895 +</h4> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="A_CHARLES_JOURDAN">A CHARLES JOURDAN.</h2> +</div> + + +<p> +<i>Charles</i>,<br> +</p> + +<p><i>Les terrasses fleuries de Bormes, ma petite +ville aimée, et l'admirable plage de Cavalaire, +dans nos Maures provençales, regardent, par-delà +deux cent lieues de mer azurée, le Djurdjura, +l'Atlas, et tes terrasses de Mont-Riant, enguirlandées +de roses et de bougainvilles.</i></p> + +<p><i>C'est à Cavalaire et à Bormes que j'ai rêvé ce +livre.</i></p> + +<p><i>Les mêmes goélands que suivait de là mon regard, +errant au grand large, tu les as vus parfois, +de tes fenêtres, jouer sur les vagues, dans +ta baie de Mustapha. L'un d'eux a couvert un +instant de l'ombre de ses ailes cette première +page du livre que je te dédie et où peut-être tu +reconnaîtras, flottants du moins entre les lignes, +deux secrets aujourd'hui perdus et qui me sont +chers comme à toi: l'amour de la vie et le respect +de l'amour.</i></p> + +<p> +J. A.<br> +</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="DIAMANT_NOIR">DIAMANT NOIR</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="I">I</h2> +</div> + + +<p>—Allez chercher Nora. Je veux qu'elle voie +sa mère sur le lit de mort.</p> + +<p>L'ordre fut donné d'un ton presque dur, de +volonté farouche.</p> + +<p>Cependant l'institutrice, M<sup>lle</sup> Marthe, une +personne instruite, maigre et avisée, à la fois +très égoïste et très bonne, répliqua avec son +léger accent d'Allemande depuis longtemps +francisée:</p> + +<p>—Oh! monsieur Mitry, l'enfant est si sensible! +Croyez-vous, monsieur, que ce soient là +des émotions à lui donner, à son âge?...</p> + +<p>La petite Nora avait à peine huit ans.</p> + +<p>Le père ne répondit pas tout de suite.</p> + +<p>C'était un homme de trente-cinq ans, très +grand, à larges épaules, et qui, sous sa forme +d'athlète, cachait des faiblesses et des exaltations +de femme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p> + +<p>L'impression que M<sup>lle</sup> Marthe redoutait pour +Nora, il la voulait, lui, pour son enfant. C'était +son idée, à lui, de faire entrer à jamais dans +le souvenir de la fillette adorée, l'image adorée +de la morte. Ils seraient deux à la porter en +eux, à garder d'elle quelque chose d'impérissable.</p> + +<p>Il répéta doucement:</p> + +<p>—Allez chercher Nora.</p> + +<p>L'Allemande désapprouva une seconde fois:</p> + +<p>—Sur une âme d'enfant, prononça-t-elle, +une première impression peut laisser une empreinte +définitive... influencer toute sa vie.</p> + +<p>Mais justement c'était cela que voulait le +pauvre père, et il n'était pas besoin d'insister +pour le confirmer dans sa résolution.</p> + +<p>—Allez chercher Nora, répéta-t-il une troisième +fois, avec un peu d'impatience.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'ajouta plus rien et elle sortit.</p> + +<p>Le malheur qui frappait brusquement François +Mitry le trouvait héroïque. Après neuf +ans d'un bonheur d'amour invraisemblable +à force d'être pur, il se voyait seul tout à +coup. En moins d'une semaine, sa femme, sa +Thérèse, venait de lui être arrachée. Il ne concevait +pas horreur plus grande, mais elle ne +lui était pas imprévue. Quotidiennement, à +toute époque, sa pensée lui avait montré la fragilité +des êtres et des choses. Il était de ceux +qui voient la mort, toujours, sous toutes les +apparences,—même joyeuses,—de la vie. La +foudre l'avait, pour ainsi dire, surpris dans sa<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span> +chair sans étonner son âme. S'il s'étonnait de +quelque chose, c'était de la durée exceptionnelle +de sa joie.... Et pourtant c'était fini, passé, +tout cela, tombé derrière lui, dans le trou sans +fond, à l'inconnu.... Combien de temps avait +duré sa vie heureuse? Neuf années, oui, neuf. +Depuis neuf ans elle était sa femme, son bien, +toute sa vie.... Et maintenant, dans la chambre +voisine, dans cette immense villa qu'il +avait fait bâtir pour elle au bord de la mer avec +tant de soins minutieux, elle dormait froide, +blanche comme le linceul, dans l'immobilité +rigide, définitive.... Elle était présente encore +et déjà absente, à jamais!... Et le grand rythme +de la mer sur l'immense grève de Cavalaire +semblait bercer ce sommeil d'éternité.</p> + +<p>Il regarda en lui-même tout ce néant, et son +œil s'y perdit, devenu vague et morne, comme +reflétant le vide inconnu, l'inexplicable éternité +du rien que nous sommes.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="II">II</h2> +</div> + + +<p>—Il faut vous habiller, mademoiselle Nora.</p> + +<p>—Est-ce que maman est revenue?</p> + +<p>On avait fait croire à l'enfant, depuis la +veille, que sa mère, qu'elle avait vue si malade, +était en voyage. Elle était partie pour se +guérir....</p> + +<p>—Oui, mademoiselle Nora, c'est-à-dire non... +Votre père vous expliquera, répondit M<sup>lle</sup> Marthe +embarrassée.</p> + +<p>Elle était très forte sur les dates, M<sup>lle</sup> Marthe, +mais les questions l'embarrassaient vite quand +elles ne se trouvaient pas dans ses livres de +professeur. Et comme elle était très bonne, elle +se mit à pleurer, tout en habillant la fillette, +avec l'aide de la femme de chambre, Catherine, +que Nora appelait Catri.</p> + +<p>A la hâte, on avait déjà préparé, taillé, cousu, +une petite robe noire. Dès qu'elle la vit:</p> + +<p>—Elle est vilaine! dit Nora, avec une moue +tout à fait expressive.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe se prit à pleurer plus fort.</p> + +<p>—Vous aussi, fit Nora en la regardant de +côté, vous êtes vilaine.... quand vous pleurez!</p> + +<p>Catherine sourit, M<sup>lle</sup> Marthe fit la grimace.</p> + +<p>—Oh! dit Nora, la regardant encore, tout à +fait vilaine.... N'est-ce pas, Catri?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de plaisanter, Nora, fit +l'institutrice. Tout le monde pleure aujourd'hui +dans la maison, parce que votre maman....</p> + +<p>—Est-ce qu'elle est morte? demanda brusquement +Nora, saisie d'un grand trouble et +tout près de pleurer elle-même.</p> + +<p>Certes, elle avait vu des bêtes mortes, mais +cela lui avait semblé l'état naturel et même +désirable des animaux que l'on doit manger. +Pour elle, mourir, c'était devenir immobile, +mais ce mot, appliqué à la personne humaine, +tout en n'appelant dans son esprit aucune image +pénible, entraînait cependant l'idée d'absence +prolongée.</p> + +<p>—Alors, dit-elle, je ne la verrai plus,... puisqu'on +ne voit jamais les morts?</p> + +<p>Elle s'était tournée vers Catri, cette fois, et, +assise sur son lit, ses mignonnes épaules rondes +et blanches sortant des bretelles d'un petit +corset souple, elle attendait la réponse, ouvrant +les yeux démesurément comme pour mieux +comprendre.</p> + +<p>—Allons, dit M<sup>lle</sup> Marthe, mettons la robe à +présent.</p> + +<p>—Non, non! dit Nora, martelant le mot, et<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> +l'appuyant avec malice d'une saccade de sa +jolie tête et de tout son corps.</p> + +<p>Puis, haussant d'un mouvement mutin sa +mignonne épaule:</p> + +<p>—Je veux savoir d'abord où est maman?</p> + +<p>C'était un petit caractère impérieux.</p> + +<p>Elle était toute brune, l'œil très noir, avec +un air volontaire et décidé. Elle n'obéissait vite +qu'à son père et à sa mère, discutant les ordres +de toutes les autres personnes, d'ailleurs traitée +en infante par ses parents.</p> + +<p>Marthe comprit qu'on n'en finirait plus.</p> + +<p>—Votre père vous demande, mademoiselle +Nora, et c'est pour aller voir votre pauvre +mère....</p> + +<p>Alors, tout de suite, Nora se laissa prendre +ses deux petits bras inertes qu'on enfonça +non sans quelque peine dans le fourreau des +deux manches noires.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="III">III</h2> +</div> + + +<p>Ce matin, pendant qu'elle dormait, son père +était venu la voir; il l'avait baisée au front, et +il était reparti sur la pointe du pied.</p> + +<p>Maintenant, il l'attendait, en bas, au salon, +assis, les bras pendants aux deux côtés de son +fauteuil; et, par la fenêtre ouverte, il regardait +l'espace, la mer, dont le grand bruit monotone +rythmait sans cesse la vie de cette grande villa; +il écoutait aussi le murmure pareil des pins +dans le parc clos de grilles.</p> + +<p>Il revoyait tout son passé depuis neuf ans.</p> + +<p>Quand il avait connu Thérèse, fille d'un +éminent avocat de Paris, elle avait seize ans. +Deux années plus tard, il l'avait épousée. Infiniment +docile et aimante, subissant avec une +passivité touchante toutes les volontés de son +mari qui semblait un énergique mais qui était +plutôt un violent, elle ne lui avait résisté—oh! +si peu!—qu'une seule fois. Ç'avait été +lorsqu'il avait voulu lui faire rompre toutes<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +relations avec ce jeune Lucien Houzelot qu'elle +avait connu enfant. François Mitry avait pris +ombrage de cette affection, il en avait exigé +le sacrifice, mais il avait fallu que lui-même +un jour priât le jeune maître (Lucien Houzelot +était avocat) d'espacer un peu ses visites. +L'autre, alors, brusquement, avait disparu. +Thérèse s'en était montrée très affligée, +et François, aujourd'hui, regrettait amèrement +d'avoir fait à sa morte ce chagrin-là, ce chagrin +demeuré unique.</p> + +<p>Cela s'était passé dans les premiers temps de +leur mariage. Et, depuis.... Il avait beau regarder +attentivement la suite des jours, des heures, +il ne voyait que soumission, tendresse, souci +de plaire et joie d'aimer, dans les moindres +actes de la vie de Thérèse. La maison s'était +de bonne heure égayée de la présence de l'enfant; +et dans son hôtel de Paris, où il rentrait +fatigué de mille affaires, dans leur villa de Provence, +sur la plus belle plage du département +du Var, à Cavalaire, où ils passaient chaque +année un mois d'été et deux mois d'hiver, leur +vie avait été un véritable enchantement....</p> + +<p>François Mitry était banquier, mais ce banquier +était, avant tout, un amoureux et un +artiste. L'or n'était pour lui qu'un instrument. +Il jouait de sang-froid avec les affaires les plus +compliquées et les plus graves, les considérant +comme le moyen, ennuyeux parfois, mais certain, +de se procurer les plus délicates jouissances<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> +de la vie. Les chèques, pour lui, c'était +des voyages, de beaux ciels, de beaux tableaux, +des sites émouvants, des fleurs surtout, des +fleurs en toute saison, et jamais Thérèse n'avait +oublié d'en orner à profusion leur table, étincelante +d'un joli luxe choisi.</p> + +<p>Fini, tout cela, maintenant. Mais quoi! il +était un homme et il le ferait bien voir. La vie +est dure pour tous, la destinée est rude aux +hommes plus qu'elle ne l'avait été à lui-même. +Ce bonheur de neuf ans, c'était autant de pris +sur l'ennemi inconnu qui s'acharne à faire le +tourment des êtres, et qui avait permis cependant +que sa première jeunesse fût comme un +beau rêve. Sa fille lui restait, sa Nora, la fleur +vivante du passé, tout son avenir; il allait travailler +pour elle, vaillamment, pour elle seule.</p> + +<p>.... Et puis, qu'elle fût morte, la bien-aimée, +Thérèse, sa chère femme adorée,—au fond il +ne le croyait pas encore.... Est-ce qu'on meurt?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2> +</div> + + +<p>—Voici Nora, monsieur.</p> + +<p>Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit +sa fille sur sa large poitrine, et la pressa contre +lui d'un mouvement lent, inexprimablement +tendre et fort, comme pour la faire entrer tout +entière dans son cœur ouvert.</p> + +<p>S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication: +d'elle, de Thérèse, il restait Nora.</p> + +<p>—Ma fille! mon enfant! oh! ma fille!</p> + +<p>Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout +entière, sa femme, avec ce geste et avec ce cri; +et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre +et de néant, il se sentait rattaché fortement à +la terre parce qu'il tenait cette frêle enfant.</p> + +<p>—Nora! Nora! ma chère petite!</p> + +<p>Oh! la sourde volupté paternelle qui, des +talons, lui remontait au cœur et à la tête comme +si, du fond de la terre où sont les morts, où +plongent nos racines, une électricité lui venait, +fortifiante, des sources mêmes de la vie!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span></p> + +<p>Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière +son dos, inclinait la tête sur la poitrine de +son papa; elle tenait son cou large à deux bras, +et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément, +contre son cœur.</p> + +<p>Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute +seule, la veille; elle le répéta:</p> + +<p>—Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi!</p> + +<p>Pour répondre à cet appel, à ce désir de +protection, il posa un bras sur la tête de l'enfant, +l'enveloppa de sa grande force aimante.</p> + +<p>Alors, elle souffla, dans la barbe, près de +son oreille:</p> + +<p>—Où est maman, dis?</p> + +<p>Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait; +il posa l'enfant sur ses genoux.</p> + +<p>—Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras +pas peur?... tu promets?...</p> + +<p>Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole... +Et cependant il ne voulait pas que la +morte partît sans avoir été embrassée par sa +fille, ni que la petite chérie perdît à jamais sa +mère sans l'avoir embrassée encore.</p> + +<p>—Ta mère, ma chérie...</p> + +<p>Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie, +roula en lui, le secoua, rauque.</p> + +<p>Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point +de paroles à dire; que ce sanglot était pour +l'enfant une préparation suffisante au tragique +spectacle; que la mort ne s'explique à personne, +pas plus aux grands qu'aux tout petits;—et<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span> +puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte, +qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image +ineffaçable, mieux valait la mettre tout de +suite en présence de celle qu'il pleurait...</p> + +<p>—Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la +verras plus... plus jamais... mais je te reste, +moi, je te reste...</p> + +<p>Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant +d'un geste consolant, tendre infiniment, +plus fort que toute la mort...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="V">V</h2> +</div> + + +<p>Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à +foison... Par la fenêtre ouverte, la branche d'un +mimosa entre, offrant aussi des fleurs... La +lumière est blanche et bleue... La grande +ligne de la mer coupe, en plein milieu, le +haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur le +lit frémissent un peu à la brise qui vient du +large, où passent des voiles... L'égal gémissement, +plein de caresse, de la mer sur le sable +de la plage, semble le battement d'un cœur +infini... Près du lit, une flamme brûle, jaune, +perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu et +blanc... Sous les draps, le corps de la morte +se dessine en lignes rigides; les mains sont +croisées sur la poitrine, parmi les fleurs. Les +yeux sont clos; les paupières blanches, toutes +blanches, dardent leurs cils noirs; la face est +belle, d'un blanc mat, irréel, sous les bandeaux +d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil? +Et que dire, dans l'atmosphère vague où<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span> +les paroles, en frappant l'air, perdent tout sens +pour les oreilles humaines?</p> + +<p>Nora, au bras de son père, regarde cela de +tous ses grands yeux, plus ouverts que jamais...</p> + +<p>Elle <i>ne sait pas</i>, l'enfant, mais lui, l'homme, +ne sait pas non plus.</p> + +<p>—Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la +dernière fois.</p> + +<p>Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde +et ne la reconnaît pas.</p> + +<p>Cependant, c'est bien elle... mais elle est +trop blanche... et puis... elle dort sans respirer!</p> + +<p>De cette figure de mère à cette enfant, rien +ne s'élance plus. Nora le sent. Sa mère n'est +donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises +avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de +l'enfant s'arrête, consterné. Nora regarde, insensible +et comme pétrifiée. Elle se voit descendre +vers la figure blanche qui est celle de sa +mère, et où cependant tout lui est étranger! +Voici qu'elle en est tout près, et elle appuie, +sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette +glace dure, mais sèche, ce froid de la vie +morte, immobile, sans réponse!</p> + +<p>—Maman!</p> + +<p>... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle +retourne à son père, plonge sa tête dans la chaleur +du cou, entre la barbe et les cheveux, +prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les +yeux fermés, elle boit, inconsciemment, mais +violemment, la vie retrouvée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span></p> + +<p>—Allons, c'est assez, nous nous en allons, +Nora. Il faut prier le bon Dieu pour elle... Nous +ne la verrons plus, plus jamais.</p> + +<p>Il descend le large escalier de marbre, portant +entre ses bras l'enfant qui pleure, et, au +seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses, +en face de la mer que la grille du parc raye +joyeusement de lignes bleuâtres où s'enchevêtrent +les rosiers et les chèvrefeuilles,—il +lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant:</p> + +<p>—Va jouer avec tes grands chiens qui sont +si bons pour toi. Tiens, voici Junon et voilà ton +vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle +Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc +aujourd'hui.</p> + +<p>Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui +pleure, saisit à deux mains la queue de Jupiter. +Jupiter se retourne et, d'un grand coup de +langue, baise en plein visage l'enfant qui tombe +assise. Elle éclate de rire, et ses larmes, qui +luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche +gaie, ouverte et toute rose.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VI">VI</h2> +</div> + + +<p>Elle avait demandé à être ensevelie dans le +cimetière du Lavandou. Elle avait dit: «Là, +je ne serai pas trop loin de vous, et même je +serai tout près. Je ne veux plus de Paris. C'est +ici surtout que j'ai été heureuse.»</p> + +<p>Et les choses furent faites comme elle l'avait +demandé.</p> + +<p>François Mitry était vraiment stoïque. Ce +qu'il y a de naturel et de fatal dans la mort, de +plus puissant et de plus haut que la volonté +humaine, il se sentait de taille à l'accepter, à +le porter debout. Cette puissante résignation à +ce qui est inévitable, de par la loi des choses, +c'était toute sa religion à lui.</p> + +<p>Il veilla aux moindres détails. Il déposa lui-même +sa morte aimée dans le cercueil, l'y arrangea +doucement, fit rouvrir la terrible boîte, +qu'on avait commencé de fermer, pour y +placer, par un enfantillage pieux, un petit +portrait de Nora fixé dans un médaillon,—et<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span> +il souffrit avec une énergie fière tous les adieux +successifs des jours d'enterrement.</p> + +<p>Quand une exaltation de douleur montait en +lui, trop forte, il courait à Nora, l'enlevait dans +ses bras, la regardait bien, cherchait et retrouvait +en elle la ressemblance, indécise encore, +avec la mère, l'embrassait répétant: «Je reste, +moi, je reste!» puis: «Tout pour toi, pour toi, +pour toi!»</p> + +<p>Et il retournait à ses tristes occupations, +raffermi.</p> + +<p>Une fois, comme il serrait la pauvre mignonne +d'une étreinte mal mesurée, en lui répétant: +«Un papa, dis, ma chérie, c'est bon, +n'est-ce pas?» elle répondit, avec un petit cri de +douleur: «Oh! ça fait mal!» Alors, il se +calma: «Je serai bien sage, lui répondit-il, +pour toi, pour toi, toujours!» et il lui fit sur +les yeux un tout petit baiser, léger, léger,—«comme +un baiser de maman, quand elle +disait qu'elle n'avait plus la force», expliqua +Nora.</p> + +<p>Lorsque la morte fut sous la terre, et le tombeau +commandé,—François Mitry quitta, avec +Nora, Cavalaire pour quelques jours. Puis, il +revint en hâte et trouva une douceur étrange à +faire de la chambre de sa femme une sorte de +sanctuaire du souvenir.</p> + +<p>Il y disposa toutes choses comme si elle allait +rentrer tout à l'heure. Les objets familiers, les +bibelots, furent mis à leur place habituelle.<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> +L'antique table à ouvrage, qui venait de la +grand'mère de Thérèse, fut ouverte, avec ses +soies, ses broderies commencées, près de la causeuse. +Sur la petite table, le livre que lisait Thérèse +huit jours avant de tomber malade, fut posé +avec son signet marquant la page inachevée. +Toutes les armoires visitées, le linge et les +robes y furent laissés dans un ordre vivant.</p> + +<p>Les bijoux seulement, brillant sur les écrins +ouverts, furent placés dans une vitrine à côté +des bibelots précieux. Et à mesure qu'il les y +déposait, il les examinait longtemps un par un, +se rappelant à quelle occasion il avait offert +celui-ci, par quel caprice d'enfant elle avait +exigé celui-là, ce diamant noir, par exemple,—un +joyau rare, monté en tête d'épingle, au +bout de sa rigide et grêle tige d'or. Oh! celui-là, +quels souvenirs premiers il lui rappelait!</p> + +<p>... Le soir même de leur mariage, comme il +contemplait longuement les yeux si noirs et si +limpides de sa Thérèse, lumineux et sombres +dans la blancheur veloutée de la peau, il l'avait +appelée, elle: «mon diamant noir»...</p> + +<p>Il le mit donc, ce joyau, en avant de tous +les autres, au bord de l'étagère, scintillant et +obscur sur le velours blanc de l'écrin... Et il ne +put s'empêcher de se dire que cette pierre précieuse +était comme un symbole indestructible +de ce qu'il avait perdu en Thérèse. La +tendresse de la chère morte, n'avait-elle pas +cette solidité, cet éclat limpide, teinté à jamais<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> +d'une ombre de deuil, de regret, de mort?</p> + +<p>Enfin, sur le lit parfumé, sur les oreillers +frangés de dentelle, tout préparés comme si elle +allait tout à l'heure y plonger encore sa forme +adorée, il déposa un des bouquets qui avaient +veillé près d'elle, et il pensa que, chaque matin, +il renouvellerait les fleurs dans les vases +et dans les coupes de cette chambre sacrée.</p> + +<p>Tout cet arrangement fut si méticuleux, si +attentif, qu'il lui prit plusieurs jours. Il passait +des heures à méditer sur la manière dont +il devait disposer ceci ou cela, tourner le +dossier de ce fauteuil ou les branches de ce +flambeau... Il avait d'abord enlevé le grand +christ d'ivoire qui, sur le fond rouge de son +vieux cadre, occupait le mur au-dessus du lit, +et il l'avait remplacé par un portrait de Thérèse. +Puis il pensa que cette chambre devait +enfermer uniquement les objets qu'elle y avait +connus. Il fit remettre le portrait au salon où il +l'avait pris et le christ à la place où elle l'avait +toujours vu.</p> + +<p>Il s'étonna alors d'avoir pu songer une minute +à une autre disposition et passa un jour entier +à se plaindre de sa sottise.</p> + +<p>De temps en temps il allait chercher Nora, la +consultait gravement:</p> + +<p>—Est-ce que c'est joli comme ça, mignonne?</p> + +<p>—Oh! oui, mais je me rappelle bien: maman +avait dit une fois à Catri: Ne posez jamais +ça comme ça, Catri!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span></p> + +<p>Alors, le père, heureux du renseignement, +restituait aux choses leur vraie disposition, +celle qu'aimait Thérèse.</p> + +<p>—Mais, papa, puisqu'elle ne doit pas revenir?</p> + +<p>—Justement. En voyant les choses en place, +Nora, nous pourrons croire qu'elle est par là, +comprends-tu?... Nous allons l'attendre.... +toujours!</p> + +<p>Il ne s'apercevait pas que tout cela était un +peu trop fort pour l'âme de l'enfant... Il lui +faisait mal—par tendresse.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VII">VII</h2> +</div> + + +<p>Quand tout fut terminé, il regarda son œuvre +un matin avec une satisfaction étrange. Il soupira, +puis, machinalement, ouvrit un dernier +tiroir oublié, un tiroir secret. Dans cette cachette, +il trouva un petit paquet avec ces mots +d'une écriture qui n'était pas celle de Thérèse: +<i>A brûler en cas de mort</i>. Il regarda les cachets: +<span class="allsmcap">L. H.</span></p> + +<p>Il songea machinalement: «<i>Lucien Houzelot</i>». +Rien d'autre.</p> + +<p>—Tiens?</p> + +<p>Il alla, sans réflexion aucune, à la cheminée. +Il alluma le feu tout préparé, déposa le paquet +sur les bûches et regarda.</p> + +<p>Les flammes léchèrent le pli épais, serré dans +les ficelles, compact comme un livre, et le +noircirent seulement; puis la cire s'échauffa, +fondit, coula, s'enflamma, les fils éclatèrent, et +les coins de l'enveloppe, recroquevillés, s'écartèrent. +Les lettres pliées que contenait l'enveloppe<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> +en jaillirent, glissant les unes sur les +autres de divers côtés et quelques-unes tombèrent +hors du foyer jusque sur le tapis, aux +pieds de François Mitry—qui restait immobile, +à regarder.... Une souple tige de bois +vert qui servait de lien à un petit fagot +éclata à son tour, rompue par le feu, et, se +détendant comme un ressort, lança, éparpilla +le reste des lettres en tous sens. Deux ou trois +papiers seulement restèrent pris entre les +bûches, et s'y consumèrent tout à fait, puis, de +lui-même, avec un sifflement, le feu s'éteignit.</p> + +<p>Alors François se baissa, ramassa toutes les +lettres qui lui étaient rendues malgré lui, les +porta sur un coin de table, et sans soupçon +ni crainte d'un malheur, curieux à peine, +plutôt distrait, comme obéissant à la fatalité +des petits faits enchaînés et suggestifs, agissant +comme par conclusion nécessaire à des circonstances +indépendantes de lui, il se mit à lire.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Thérèse l'avait trompé avant le mariage. +L'auteur de ces lettres, dont il reconnaissait +l'écriture, Lucien Houzelot, avait été l'amant +de Thérèse, et Nora, sa Nora, n'était plus sa +Nora... C'était la fille de cet autre, Nora, oui, +Nora, Nora!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VIII">VIII</h2> +</div> + + +<p>Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, +pendant une autre heure, avec le sentiment de +l'ineptie de tout cela, si profond en lui que rien +ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il +fallait relire et qu'il fallait être convaincu, +puisque tout cela était écrit et signé et affirmé +cent fois, mais les affirmations qui sortaient +de ces papiers à demi noircis étaient si absurdes +en regard de l'affirmation contraire +que lui donnaient les moindres objets autour de +lui, les moindres paroles, les moindres gestes +de la morte, inscrits en lui, les traits du visage +de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et +aussi son propre amour pour leur fille,—qu'il +continuait à être insensible, comme un homme, +frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et +reste, étant mort, dans l'attitude de la vie, sans +étonnement ni douleur. Cela était comme si +cela n'était pas.</p> + +<p>Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> +décida au mouvement, il se leva. Et aussitôt, +comme si ce mouvement physique eût déclanché +un ressort dans son esprit, il se rappela +nettement le ton affectueux avec lequel elle lui +parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé +qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre +Lucien!» Et dans son cœur, la voix de la +morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait +plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient +plus se reproduire, plus jamais, jamais,—cette +voix, dans le silence de ce cœur d'homme, résonna +comme au temps où l'oreille pouvait en +percevoir le son, toute pareille, comme un air +musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans la +mémoire d'un muet, et il entendit les mots: +«Ce pauvre Lucien,» si distinctement prononcés, +qu'il ressentit, dans les profondeurs de son +être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment +de détresse,—qui est l'annonce de la +jalousie. Il la ressentit comme aux jours où il +exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. +Et en même temps toute la confiance sortit de +son cœur. Son involontaire et mystérieuse +résistance aux affirmations répétées des horribles +lettres tomba d'un seul coup. Les années +d'amour qui protégeaient Thérèse contre tout +soupçon—furent oubliées. Son cœur à lui, qui +était enveloppé et protégé par ce souvenir +comme par une armure, se trouva nu, et le +soupçon y entra comme une pointe de fer +empoisonnée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span></p> + +<p>Alors, il lui vint, du fond de la mort, un +trouble qui, semble-t-il, ne peut être donné que +par la vie. Il éprouva une envie sauvage de +voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, +pour l'insulter, pour la frapper peut-être! Mais +elle était derrière le grand voile, sauvée dans +l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri +de lui, hors des passions. Il arrivait trop tard. +Elle était dans le lieu où toutes les âmes ont +droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des +tombes. Il n'avait plus qu'à se taire, à subir +l'horreur. La morte saisissait le vif, mais +lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse +l'avait accompagnée, caressée par-delà +la mort,—mais sa fureur, devant la mort, +s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... +Et il n'y avait pas à douter; tout +n'était-il pas écrit, signé, répété? ici: «je vous +aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre +chère enfant, la chère petite», et encore: «ce +pauvre diable de mari...», et plus loin: «que +voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les +explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... +Oh! mon Dieu!</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, +mit sa tête entre ses deux poings crispés qui +arrachaient des touffes de cheveux; ses dents +claquèrent; et celui qui avait été fort devant la +mort se trouva anéanti devant la trahison.</p> + +<p>Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. +Il montait, du fond de sa poitrine, d'horribles<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span> +râles de colosse terrassé. Dans ses yeux +tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient +pas, comme si elles se fussent brûlées elles-mêmes, +et tout à coup elles jaillirent comme +jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....</p> + +<p>Toute sa puissance de penser, de comprendre, +de sentir, était concentrée sur une chose unique, +nouvelle, dont il souffrait éperdument: l'horreur +d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination +d'avoir fait une idole vénérée, d'une +misérable femme....</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, +et c'était: «oh! oh!» le monosyllabe triomphant +qui exprime les angoisses inexprimables, +les terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» +et pendant une heure il le répéta jusqu'à ce +que, par épuisement de ses forces physiques, il +ne le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares +intervalles et sur un ton qui allait s'affaiblissant, +se perdant dans les profondeurs innommées de +sa conscience....</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="IX">IX</h2> +</div> + + +<p>A ce moment, Nora entra, des fleurs et des +verdures tenues à pleins bras. Elle s'arrêta sur +le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne +grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa +et elle vit bien qu'il pleurait. Alors, doucement, +elle s'avança vers lui, bien doucement, +pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise +tout ce qu'elle avait cueilli dans le parc.... +Elle le surprit en effet!.... Elle se jeta contre +lui avec le mot caressant murmuré très bas: +«papa!» Et lui, croyant s'adresser à l'un des +fantômes de son cauchemar, la repoussa, de son +bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière, +sur ses petits talons, tout le chemin +qu'elle venait de faire dans la chambre.... Elle +fut rejetée par une force quasi-surnaturelle.... +En reculant, elle voyait son papa, qui s'était +mis debout, la regarder d'un œil méchant, et +il lui semblait que la distance, toujours augmentée, +les séparait pour toujours comme dans les<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span> +mauvais rêves. Les fleurs, les feuillages, tombaient +de ses bras ouverts, de ses mains crispées, +jonchant son chemin douloureux dans +cette chambre toute pleine encore des affres de +la mort; et enfin elle s'abattit contre l'angle de +la porte, et resta là sur le parquet, évanouie, +le sang coulant de sa pauvre tête, dans ses +longs cheveux noirs; et ses yeux s'étaient fermés, +et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait: +«maman!»</p> + +<p>Le colosse, debout, contemplait, avec un œil +plein de folie, ce spectacle sans nom.... Jupiter +s'était couché près de la petite et léchait son +doux visage...</p> + +<p>François Mitry frissonna de la tête aux pieds, +ramassa l'enfant évanouie, et avec toutes sortes +de précautions tendres et de caresses de pitié, +la porta dans son petit lit,—mais ce retour à +la tendresse était inutile parce qu'elle ne le +sentait pas. En revenant à la vie, hors de la +présence de son père, elle ne se rappela de lui, +et pour jamais, que ce coup, mortel à son âme, +avec lequel, au lendemain de la mort de sa +mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle +pût en comprendre la raison.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="X">X</h2> +</div> + + +<p>Il avait appelé l'Allemande.</p> + +<p>—Faites chercher le médecin.</p> + +<p>Et dès que M<sup>lle</sup> Marthe fut installée au chevet +de l'enfant, il sortit, impatient de retrouver +son martyre, d'examiner sa plaie, d'en +sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans +la solitude. Il s'en alla errer dans les bois et +les rochers des alentours.</p> + +<p>Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte +comme si elle eût été vivante, et même d'un +amour plus impérieux, irrité par l'absence. +Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait, +exaspéré par la rage de ne pouvoir en faire +subir le contre-coup à la disparue. Il lui en +voulait maintenant d'être morte, de lui avoir +échappé! Cet étrange sentiment lui donnait la +peur de devenir fou, mais il ne pouvait s'en +défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui +ôtait cet horrible plaisir, et il croyait la voir +avec un visage tout changé, avec ce visage que<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +les hypocrites portent sous leur masque et qui +sourit en silence d'un air de raillerie et de joie +triomphantes. Il la voyait ainsi, dévoilée dans +la mort, malignement heureuse d'avoir su +tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de +son atteinte, au fond du tombeau. Cauchemar +sans nom, lutte vaine et terrifiante avec un +spectre immobile qui se défend par l'inertie et +le silence, par la toute-puissance de l'insaisissable +et de la mort!</p> + +<p>Il se mit à évoquer tous les souvenirs de +leur belle jeunesse, mais il eut beau faire, il +n'en reconnut pas deux qui lui permissent le +soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers +temps de leur mariage, au goût qu'elle +montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut +avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je +t'assure, lui disait-elle, qu'il ne faut pas; c'est +pour moi un petit camarade d'enfance. Je l'aime +beaucoup, beaucoup.»</p> + +<p>... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer +ce mot «<i>je l'aime</i>,» le déguiser en le faisant +suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait comme +par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry +s'exaltait toujours. Et toujours la voix morte +revivait dans le vaste silence de son cœur vide, +avec des intonations particulières et des nuances +qui le faisaient tressaillir... Comment la voix +de Thérèse lui survivait-elle ainsi? Cette voix, +il l'avait gardée en son cœur bien plus que la +forme de la morte. Souvent il ne revoyait le<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span> +visage qu'imprécis, comme éloigné, fondu déjà +dans le vague éternel,—tandis que la voix +restait jeune, juste, fixée au contraire pour +l'éternité et par elle.</p> + +<p>—Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je +la tuerais!... mais avant, avant, j'interrogerais, +j'entendrais, je verrais, je saurais tout, tout!</p> + +<p>L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait. +Un chien tirant sur des entrailles de bête dont +la peau résiste, s'agite avec des reculs de tout +son corps, des saccades et des secouements de +tête, pour arracher sa proie par lambeaux. +La curiosité jalouse le mordait, l'arrachait ainsi +à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était +une souffrance atroce de tout son être; le corps +se crispait; les orteils se tordaient; un poids +étouffait sa poitrine; ses mains contractées +s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre. +Et, par moment, fermant ses grands poings, il +donnait sur son crâne des coups retentissants +comme pour fendre sa tête, en faire sortir la +bête monstrueuse qui y était entrée et s'y installait. +Tout à l'heure, il avait eu un jaillissement +de larmes. Les larmes ne venaient plus. +Les yeux dilatés s'ouvraient sur un spectacle +invisible et, distinctement, voyaient le couple +coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité, +ce qu'il voulait voir, sa curiosité le créait à +nouveau, le lui montrait, comme vivant, dans +un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la +veille de son mariage, ils l'avaient donc trompé,<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> +avec des mots de moquerie comme il y en avait +dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre +des corridors, derrière les massifs du jardin de +Thérèse,—pendant que lui, le fiancé, était là, +à quelques pas, ignorant et naïf, attendant +qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée, +l'œil bien ouvert et bien clair, et, sur +les joues, la paix de l'innocence; la pureté dans +la ligne suave des paupières abaissées; un sourire +d'enfant, oui, d'enfant ignorante de tout, +au coin de ses lèvres sur lesquelles l'autre, +tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers, +pourquoi cela ne laisse-t-il aucune trace?... +Elle les lui apportait invisibles sur sa bouche, +mais la sensation de ces baisers devait la suivre! +C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en +mordant sa lèvre d'un mouvement habituel, si +joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait épousée!</p> + +<p>Il se rappelait maintenant que ce Lucien +était sans fortune, joueur du reste, gaspilleur, +viveur,—et les théories de la famille de +Thérèse sur la nécessité pour une fille riche +d'épouser la fortune. Que lui importaient, +alors, des théories qui ne le gênaient en rien? +Mais maintenant des paroles lui revenaient qui +expliquaient tout..... oui, oui, Lucien était allé +jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry: +«Je suis bien malheureux. J'aime une jeune +fille dont je suis aimé. Les parents s'opposent +au mariage et les conditions sont telles de part +et d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.»<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +Alors, lui, François, avait répondu qu'une +jeune fille qui se laisse marier contre son gré +n'est pas digne d'être regrettée.</p> + +<p>Et cette jeune fille, voilà que c'était sa +Thérèse, à présent! ah! l'horreur, l'horreur! +quelle horreur!</p> + +<p>Et tout de suite après ce dialogue, peut-être, +il était allé, ce Lucien, «ce pauvre Lucien» +qu'elle plaignait tant de sa voix chantante,—la +saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui +mon enfant, et prends-lui tout; nous nous +retrouverons toujours, toujours!...» Mais ils +avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait +pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure, +mais, à peine marié, il avait eu comme un +pressentiment, il avait éloigné cet homme..... +Le fiancé, oui, on l'avait trompé,—mais le +mari, non pas! c'était toujours ça.... oh! les +infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse!</p> + +<p>Ah! s'il y avait un moyen de douter!..... +mais il n'y en a pas, non, pas l'ombre! rien, +rien où se reprendre, et cela est vrai!.. Et Nora... +croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si +pur est lui-même un mensonge, un mensonge +vivant. J'ai cru y entrevoir parfois—imbécile!—mes +propres traits; et il est fait, composé, +pétri, avec la chair et le sang de l'autre, avec +les baisers de l'autre sur les lèvres de Thérèse!... +Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir? j'ai +pu aimer comme ma chair la chair d'un autre, +la presser contre mon cœur comme une part du<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> +mien, et c'était le cœur d'un autre! on ne reconnaît +pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle +pour moi? moins qu'une étrangère! une +bête d'une autre race qui doit sa vie à la volonté +définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant, +mon existence, ma fortune seront à +elle!...</p> + +<p>Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où +est-il celui-là? ah! oui, en Amérique depuis +huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot +m'a volé ma fiancée, il me volera désormais, +tous les jours, ma fortune pour sa fille, +l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant +le train du monde; on ne prendrait pas +dix sous dans la poche de son voisin,—mais +on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le +bon jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille +pour l'enfant de l'autre,—mais il reste, cet +autre, l'amant, aux yeux du monde, un honnête +homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au +bagne, non, il reste impuni... on le reçoit; les +femmes lui sourient encore,—et le mari trime, +bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs! +voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!... +Et toi, l'homme de loi, avocat ou magistrat, +tu condamnes, après cela, un voleur +pauvre, un affamé qui a eu le courage de voler +à ses risques et périls, en pleine rue!... Mais ils +la feront sauter, les révoltés, cette société de +honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et +qu'est-ce que ça peut me faire à moi, maintenant,<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> +puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant, +plus d'enfant!</p> + +<p>François Mitry se laissa tomber à la renverse +sur les cailloux de la colline, sur les racines +nues des grands pins ou des chênes-lièges, +et, tout à coup, dans son imagination allumée, +il vit Thérèse et Lucien... enlacés....</p> + +<p>—Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce? +Chez qui, où avaient-ils leurs rendez-vous?...</p> + +<p>Et sa pensée s'acheva ainsi:</p> + +<p>—Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant +que j'ai crue mienne?</p> + +<p>En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait +s'en rendre compte. L'horrible vision ne lui +présentait qu'une atmosphère lumineuse, phosphorescente, +au milieu de laquelle les amants, +couchés, se cherchaient des lèvres....</p> + +<p>Alors François se tordit sur la terre rude, +sur les cailloux, et son grand corps puissant, +secoué de rage et tout sursautant, se mit à rouler +la pente de la colline, comme une chose morte +ou comme une bête blessée. Çà et là il s'arrêtait, +retenu par un tronc d'arbre, par une racine +saillante; un sursaut nouveau le rejetait +de côté, car il voulait aider cette descente, +éprouver longtemps la sensation folle de s'en +aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être, +où il retrouverait ceux qu'il cherchait +pour les châtier... sinon ce serait la paix, le +repos, l'oubli définitif.</p> + +<p>Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +avait fait du bien. Tout meurtri, déchiré, piqué +de ronces sur tout son corps, il était ramené +par la douleur physique au monde réel; il était +forcé de donner malgré lui une part d'attention, +même inconsciente, à ses blessures; il avait +moins de force pour se créer des chimères. Il +se releva un peu calmé.</p> + +<p>—On le dit toujours, je n'y voulais pas +croire, que toutes les femmes trompent. +En bien cherchant, on trouvera toujours le +mensonge, la duplicité de la plus pure. Vous +voyez cette vierge? (il se mit à rire) <i>Guarda e +passa!</i></p> + +<p>Il riait méchamment.</p> + +<p>—Je vais leur en donner de l'amour, moi, à +présent! Elles peuvent être tranquilles.... Ah! +elles s'amusent? On s'amusera aussi, à l'occasion!... +saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever, +de ces bêtes malfaisantes! Ça sera du +propre, la fille à Lucien!... En voilà une qui +saura vite où le diable a fait son feu!</p> + +<p>Mais il l'aimait encore, par une douce et +vieille habitude... Ses yeux se voilèrent.</p> + +<p>—Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre +enfant!...</p> + +<p>Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!»</p> + +<p>Et il rugit en lui-même:</p> + +<p>—Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est +plus moi! Va trouver l'autre!... oh! oh! poursuivit-il +parlant tout haut, oh! Thérèse! ma +Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte!<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span> +tu pouvais donc mourir davantage! je ne t'avais +pas perdue par la mort, je le vois bien à présent!... +C'est à présent que je te perds! oh! +ma Thérèse! ma Thérèse! Oh! Dieu! que tu +me fais souffrir, morte!</p> + +<p>Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le +portrait de Thérèse. Il le regarda longuement +sans plus penser ni à Lucien, ni à rien d'autre +qu'à elle, et tout à coup, lentement,—l'esprit +vidé de tout ce qui n'était pas la bonne, la +douce, la fidèle Thérèse,—il baisa le portrait +en fermant les yeux.</p> + +<p>—C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible.</p> + +<p>—Et pourtant cela est! reprit-il après un +silence.</p> + +<p>Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il +s'abattit de tout son long, sans un cri, frappé +de congestion cérébrale.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XI">XI</h2> +</div> + + +<p>Le médecin avait été appelé de Cogolin, en +toute hâte, pour Nora. Il n'arrivait pas.</p> + +<p>Dans la chambre de Nora, M<sup>lle</sup> Marthe, assise, +travaillait. Jupiter était couché sur le tapis, +auprès du petit lit où Nora, très pâle, une compresse +posée en couronne sur ses grands cheveux, +rêvait, attentive à sa pensée embrouillée.</p> + +<p>L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait +d'un œil fixe, démesurément agrandi, dont +la paupière ne battait pas. Elle regardait, par la +fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine +où la mer semble finir et recommence invisible. +Elle entendait, à travers son rêve, le bourdonnement +doux et rythmique de la mer, la respiration +des vagues terribles, qui avait moins +d'importance pour elle que les grands soupirs +du terre-neuve.</p> + +<p>La pauvre petite était là, étonnée, vaincue, +devant l'incompréhensible: «Papa m'a repoussée +de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> +avec cet air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que +va-t-il m'arriver maintenant? est-ce que je suis +une petite fille qu'on n'aime plus?»</p> + +<p>Quand elle se fut bien répété ces questions, +elle cessa de les entendre en elle-même, mais +elle demeura dans l'état d'étonnement et d'incertitude +que ces questions représentent; et, vaguement, +ce qu'il y a de tragique dans les histoires +du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet, +hantait sa mémoire et son cœur.</p> + +<p>Pourtant elle ne disait rien. Sans doute, +avec ce sentiment de la justice si profond au +cœur des petits, elle condamnait son papa et +ne voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait +en elle, c'était dans le mystère de son inconscience +enfantine. Sous son farouche silence, +il y avait surtout la rage et la fierté du faible +injustement frappé. En s'éveillant de l'évanouissement +qui avait suivi la chute, elle n'avait +pas pleuré.</p> + +<p>—Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>Et elle portait sur la blessure sa petite main.</p> + +<p>—Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient +pincées.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—J'ai mal, dit Nora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe avait pansé l'enfant.</p> + +<p>Puis elle avait voulu reprendre la conversation. +Mais Catri était survenue.</p> + +<p>—Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle +Nora! Elle est tombée, la pauvre petite!... +il ne faut pas la faire causer pour l'instant, +mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose +et, si c'est possible, qu'elle dorme.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe, qui était bonne, et qui était +avisée, pensa qu'en effet Nora devait demeurer +bien tranquille et que la vérité sur l'aventure +serait connue nécessairement. Il n'y avait pas +à s'inquiéter là-dessus et sa patience allemande +l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie.</p> + +<p>Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien +blanc, rêve toujours. Ses paupières ne battent +pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde +loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne +de l'horizon... «Oh! maman!» Elle voudrait +tant la revoir, sa mère, mais elle est morte, +partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que +c'est, sinon qu'elle est abandonnée, elle, Nora. +Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais sa +mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé +sa mère morte, tandis que lui, son +père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux +noirs, grands ouverts, de la pâle petite fille, des +larmes roulent en silence. C'est en silence +qu'elle pleure, afin que M<sup>lle</sup> Marthe n'entende +pas... Elle est vilaine, M<sup>lle</sup> Marthe! L'institutrice, +perdue dans sa pensée, est loin de Nora<span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span> +en ce moment. Elle n'entend pas le léger bruit +que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin +de Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son +effort même pour n'être pas entendue. Mais +Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer.... +«On pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera +pas, Jupiter... La petite maîtresse pleure. +Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne +s'oublie pas!—Alors, il se soulève, et très lentement +il remue sa queue pour dire: «Je suis +là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses +pattes de devant, le plus doucement qu'il peut, +sur l'oreiller où il pose enfin sa lourde tête, un +peu de côté, avec un air humain, toujours sans +rien dire.</p> + +<p>—A bas, Jupiter! s'écrie M<sup>lle</sup> Marthe d'un ton +sévère, presque indigné, lorsqu'elle aperçoit +ce spectacle.</p> + +<p>Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là, +près de ce qu'on aime!</p> + +<p>—A bas, Jupiter!</p> + +<p>Nora s'assied sur son lit:</p> + +<p>—Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non, +je le veux!</p> + +<p>Elle étend vers la tête énorme sa petite main, +si petite! Et, sous cette main, l'énorme tête +ferme les yeux avec un air de ravissement.</p> + +<p>—Il faut renvoyer le chien, mademoiselle +Nora. Sa place n'est pas dans votre chambre, +surtout quand vous êtes malade.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe est une personne pleine d'ordre +et de méthode. Tous les bons principes d'éducation +sont formulés, classés, étiquetés, dans +sa chaste cervelle.</p> + +<p>Elle prononce:</p> + +<p>—Les chiens doivent vivre au chenil.</p> + +<p>Et elle ajoute:</p> + +<p>—Dehors, Jupiter!</p> + +<p>—Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante, +toute armée pour la résistance.</p> + +<p>Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été +maltraitée. Un besoin de riposte, de colère, de +vengeance, gronde dans son petit cœur.</p> + +<p>—Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle, +surtout dans l'état où vous êtes, +mais il faut pourtant m'obéir, insiste M<sup>lle</sup> Marthe. +Je vais appeler Antoine qui prendra le +chien.</p> + +<p>—Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora, +l'air farouche.</p> + +<p>—Comme c'est dans votre intérêt, poursuit +la pédante fille, je vais faire ce que j'ai dit.</p> + +<p>Elle sonne le valet de chambre.</p> + +<p>Antoine arrive.</p> + +<p>—Faites sortir Jupiter, commande M<sup>lle</sup> Marthe +avec beaucoup de dignité.</p> + +<p>—Ici, Jupiter! réplique la voix menue de +Nora.</p> + +<p>Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant +très bien ce qui le menace, il fait semblant +de ne pas s'en douter; il avance au contraire +sa tête sur l'oreiller, seulement un peu,<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> +par glissement insensible, comme s'il ne le +faisait pas exprès.</p> + +<p>—Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe +Antoine, gêné.</p> + +<p>—Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine; +c'est moi qui suis chargée de l'éducation +de mademoiselle, n'est-ce pas?</p> + +<p>Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter. +Alors la puissante tête de l'animal se +retourne très doucement; les babines se retroussent. +On aperçoit distinctement les volontés +de Jupiter. Elles sont pointues et solides.</p> + +<p>—J'en demande pardon à mademoiselle, +réplique Antoine plein d'un grand respect pour le +chien, mais mademoiselle fera sortir cette bête +elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est +chargée de faire l'éducation de mademoiselle, +je ne suis pas chargé, moi, de faire l'éducation +des chiens.</p> + +<p>D'un mouvement brusque de sa forte queue, +Jupiter répète ces deux mots éloquents: «Sortir? +jamais!»—Le valet s'en va et M<sup>lle</sup> Marthe, +qui est bonne:</p> + +<p>—C'est bien, mademoiselle, on vous laissera +votre chien... pour aujourd'hui.</p> + +<p>Elle reprend sa broderie et le cours de ses +pensées.</p> + +<p>Nora est un peu consolée.</p> + +<p>Elle vient en un seul jour d'apprendre que +l'injustice existe et la lâcheté aussi, et combien +la force est respectée. Voilà son éducation nouvelle<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> +bien commencée! Sans le chien, comment +saurait-elle qu'une chose existe aussi, qui +console de tout: la force, mise au service de +l'amour fidèle et de la bonté.</p> + +<p>Elle ne pourrait,—à huit ans,—rien se dire +de tout cela, mais les faits agissent profondément +sur les âmes sans être définis, et, si Jupiter +n'était pas là, Nora serait désespérée, +perdue pour toujours!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XII">XII</h2> +</div> + + +<p>Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense +grève déserte, la mer violacée est presque +immobile, comme lasse de l'inutilité de ses +efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se +lamente cependant encore, tout bas, résignée +pour l'heure, mais toujours triste d'être éternellement +seule. Les collines du fond de la baie, +la regardent avec mélancolie; les plus lointaines +semblent se hausser pour voir par-dessus +les plus proches. Les bois de chênes et de pins +sont drapés dans les vastes ombres du soir +comme dans un deuil profond, où çà et là +éclate encore une larme d'or, adieu du soleil +qui, là-bas, expire.</p> + +<p>Au milieu de ce paysage presque sinistre, la +grande villa, entourée de son parc fermé de +grilles, semble un château de légende. Nora ne +se figure pas autrement les palais d'enchanteurs, +dont parlent les contes de ses livres +favoris.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span></p> + +<p>Le médecin est accouru; il a apporté des +remèdes, il ordonne avant tout une potion +calmante.</p> + +<p>—Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>—Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir +rien dire de plus.</p> + +<p>Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais +menti. Elle se contente de répéter: «Je suis +tombée... contre la porte!»</p> + +<p>Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en +plus, la résolution de cacher la chose affreuse, +la colère inexplicable et la brutalité de son +papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne +veut pas qu'on devine. Et qu'elle ait cette volonté +tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et +puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue +pas. L'offense qu'elle ne peut ni venger, ni oublier, +la livre déjà tout entière aux exaltations +solitaires de l'orgueil.</p> + +<p>—Ce n'est rien de grave, dit le docteur.</p> + +<p>Mais il ne voit que la blessure qu'un angle +de porte a faite sur la petite tête protégée par +les grands cheveux;—il ne peut pas voir dans +ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera +toujours.</p> + +<p>Le médecin va se retirer.</p> + +<p>—Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, +il n'est donc pas là? C'est lui peut-être qui +pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez +rien me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il +vous a appelée pour soigner l'enfant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span></p> + +<p>Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de +«Monsieur». On s'inquiète.</p> + +<p>Les domestiques s'interrogent. Antoine va +sonner la cloche du repas, et c'est comme un tocsin, +dans la tranquillité du crépuscule, dans le +silence des collines, noires de chênes-lièges. +Le jardinier a l'idée de tirer des coups de fusil. +De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et ces cris, +ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle +et monotone plainte de la mer. Par la croisée +ouverte, Nora, de son lit, au moment où elle +allait peut-être s'endormir, entend tout cela. +La lampe n'est pas allumée encore. Une grande +tristesse entre par cette fenêtre avec ces tons +sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées +de lueurs rouges, avec ces longs cris d'appel, +ces coups de fusil, ces sons de cloche qui se +répètent,—toujours, toujours accompagnés +en sourdine par le gémissement des vagues.</p> + +<p>—Voilà qui est bien drôle! dit le médecin +à demi-voix.</p> + +<p>Il est descendu sur le perron où les domestiques +l'entourent.</p> + +<p>Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés +enfin. Il semble qu'une voix lointaine ait +répondu dans l'écho de la montagne.</p> + +<p>Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, +ouvre sur la nuit croissante son œil toujours +plus dilaté, aux paupières fixes; M<sup>lle</sup> Marthe l'a +quittée un moment, affolée tout à coup,—mais +Jupiter est toujours là, debout maintenant<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +sur ses quatre pieds, devant le petit lit.</p> + +<p>Tout le monde écoute et attend.</p> + +<p>—Oui! oui! on a répondu!</p> + +<p>Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix +répond... oh! lamentable. C'est Junon qui, dans +la montagne, a retrouvé son maître évanoui, +et son huhulement emplit l'écho des vallons +et de la grève. Elle hurle au perdu, elle aboie à +la mort...</p> + +<p>Nora se soulève dans son lit. Oh! cette +voix!... Elle sait qu'on fait taire les chiens qui +hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa +petite imagination travaille et s'épouvante... +Et comme si, à la plainte lassée et vague de la +mer, la montagne voulait répondre par une +lamentation précise, le hurlement de la bête +devient distinct, prolongé et continu...</p> + +<p>Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il +pose sur l'appui ses deux pattes de devant. Il a +bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait la +rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son +devoir. Sa queue pend à terre, immobile, toute +triste. Sa tête monstrueuse se détache en sombre +sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui +réfléchit le ciel.</p> + +<p>Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être +longtemps dominé, Jupiter n'y tient plus, il +lève lentement la tête, tend vers l'espace +sa gueule ouverte, et répond au hurlement +de Junon par un appel de détresse, infini...</p> + +<p>Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span> +chemise longue, court à Jupiter et prend entre +ses bras la grosse tête. A peine touché, le chien +s'apaise. Son hurlement devient une plainte +douce, brusquement expirante. Il retombe +sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée, +s'assied sur le tapis, le chien se couche +près d'elle, toujours gémissant d'un ton radouci, +et l'enfant se blottit contre la bête +qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros +corps velu, pose sa tête sur le cou puissant +qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu, accablée +par la fatigue de tant d'émotions, dans +la rumeur sinistre de la maison inquiète et de +la mer nocturne,—elle s'endort, parce qu'elle +se sent protégée.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XIII">XIII</h2> +</div> + + +<p>Pendant huit jours, François Mitry fut entre +la vie et la mort.</p> + +<p>Puis on craignit pour sa raison. Le délire le +reprenait à tout instant. Quelques mots, qui +demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant +sur ses lèvres et, même guéri, plus tard, +il devait lui arriver de les répéter encore entre +ses dents... Il disait: «Les chiens courants... +méfiez-vous des chiens courants... les chiens +courants l'ont prise!...»</p> + +<p>Junon, installée dans la chambre de son +maître, n'en bougea pas plus que Jupiter de la +chambre de Nora.</p> + +<p>On insista auprès des deux chiens pour les +décider à rentrer au chenil; ils refusèrent.</p> + +<p>Nora ne demanda pas une seule fois des +nouvelles de son père. L'horreur du traitement +qu'elle avait subi la laissait consternée; +elle demeura repliée sur elle-même, farouche; +quelque chose avait été tué en elle, du coup.<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span> +Si son père était revenu tout de suite, tendre, +repentant, caressant comme Jupiter, peut-être +eût-il ressuscité ce je ne sais quoi d'heureux +qui se mourait, qui était mort en elle; +mais la maladie rejeta François Mitry dans +l'inconscience, l'éloigna de sa fille. Des pires +violences de la colère, de la jalousie, de la passion, +il tombait à l'indifférence égoïste du malade. +Son grand corps appelait la guérison et +le repos. Tout le bon de lui-même sombra +dans cette tourmente morale, suivie de ce chaos +de sensations morbides. Quand il revint à lui, +la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé +aussi la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement, +avait séparé le père de la fille. Lui, il +n'aimait plus rien que l'ombre détestée de +Thérèse. Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XIV">XIV</h2> +</div> + + +<p>Quant à M<sup>lle</sup> Marthe, elle pressentait le +drame. Sur les indices qu'elle avait; sur la +coïncidence de la chute de Nora et de la maladie +de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle +devinait tout, et s'en alla à la découverte. +Elle visita la chambre funèbre, la chambre de +Thérèse, où était tombée Nora. La place où la +pauvre petite tête avait heurté la porte était +marquée d'une tache sanglante. M<sup>lle</sup> Marthe +n'eut aucune peine à voir que le feu avait été +allumé, puis éteint et, sur les bûches, elle +trouva un fragment de lettre qui en disait assez +long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur +savait tout. Il doutait maintenant que Nora fût +sa fille!</p> + +<p>—Ah! la pauvre petite! songea la bonne +Marthe, et elle ajouta: le pauvre homme!</p> + +<p>Elle songea encore: Maintenant il détestera +sa fille et le souvenir de sa femme.... C'est un +homme jeune encore... Je suis dans la place...<span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span> +Il faut s'y maintenir—et qui sait? Dieu est si +bon, il m'aidera sans doute... On pourrait +faire venir ici mon frère, le professeur.</p> + +<p>Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La +maison était confortable, le parc admirable, +les bois d'alentour et la vigne très productifs.</p> + +<p>—Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. +Cela fait quinze ans de différence. J'en ai moi +vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout +cela va très bien... Toutes ces circonstances si +pénibles sont, il en faut convenir, des plus +heureuses pour moi!</p> + +<p>Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, +mais avec un sourire.</p> + +<p>—Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?</p> + +<p>—Merci, mademoiselle, cela va mieux.</p> + +<p>—Je vais voir Nora, monsieur.</p> + +<p>—Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.</p> + +<p>—Et que dois-je dire à mademoiselle, de la +part de monsieur?</p> + +<p>—Rien, mademoiselle, merci.</p> + +<p>—Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va +tout à fait bien, maintenant. Elle a eu si peur... +le soir où l'on a rapporté monsieur...</p> + +<p>C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième +personne, en servante; cela dissimulait mieux +ses intentions, d'ailleurs bien naturelles, n'est-ce +pas?... Qu'on se mette à sa place.</p> + +<p>—Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette +pauvre enfant, disait François Mitry...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span></p> + +<p>Et il soupirait:</p> + +<p>—Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été +longtemps malade?</p> + +<p>—De sa chute, oh non, mais de la peur, à +cause de monsieur. Et puis les chiens hurlaient, +la cloche sonnait... il y avait de grands cris. +Elle a été impressionnée affreusement, et au +lendemain même de la mort de madame... ah! +tout cela est bien triste!</p> + +<p>—Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai +besoin d'un peu de repos.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe arrangeait les oreillers, allumait +la veilleuse, rendait sa présence douce.</p> + +<p>—Catherine est auprès de mademoiselle +Nora, monsieur; je peux rester auprès de vous, +sans parler.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, merci...</p> + +<p>Et de sa voix sourde qui sonnait encore le +délire lointain:</p> + +<p>—Ah! les chiens courants! les chiens courants! +les voilà qui passent... C'est eux qui +l'ont prise!</p> + +<p>Et dans l'ombre, M<sup>lle</sup> Marthe,—tristement +impressionnée, elle aussi,—sourit à son avenir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XV">XV</h2> +</div> + + +<p>François Mitry aurait dû peut-être demander +à la fièvre des affaires la guérison de sa fièvre +de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire, il +conçut l'idée de renoncer à la vie active, de +s'enfermer dans sa villa de Cavalaire, de mourir +à tout ce qui est la vie commune. Pour qui +travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et +pour Nora. Alors, maintenant, à quoi bon? +Pour lui-même, certes, il était bien assez riche! +Et il ne se souciait guère de gagner une dot +princière à la fille de l'autre... Il rumina longtemps +toutes ces choses, durant sa convalescence, +et quand il fut sur pied, sa résolution +était arrêtée, ferme.</p> + +<p>Pas une seule fois il ne s'était fait amener +Nora dans sa chambre. Elle n'avait rien demandé +de son papa, se contentant des nouvelles +qu'échangeaient entre eux les domestiques +et de ce que lui disait M<sup>lle</sup> Marthe. La +fierté en elle s'était éveillée entière, incapable<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span> +de fléchissement, devant le miracle d'injustice +dont elle avait été victime.</p> + +<p>On lui avait fait vaguement comprendre la +mort ou le départ de sa mère comme un événement +auquel personne ne pouvait rien changer. +Préparée par la fatalité de la mort, elle accepta +l'abandon du père comme une seconde chose +fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait +pour l'instant les deux malheurs comme une +catastrophe unique. Seulement elle avait déjà +oublié son père, à force de penser à sa maman.</p> + +<p>Durant de longues heures, assise sur le tapis +de sa chambre, à côté de Jupiter qui, le menton +sur ses pattes, la suivait de son œil mobile, +sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue +un instant,—elle rêvait à sa maman. Ses paupières, +à force d'être ouvertes fixement sur sa +vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais; +ses prunelles noires demeuraient très dilatées, +et, au-dessus de l'iris brun, le blanc de l'œil +apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage +prenait ainsi quelque chose de tragique, qu'il +devait garder. Il y avait déjà un saisissant contraste +entre la gravité, la tristesse, la réflexion +de ce regard noir, immuable, dans ce visage +pâle, et la grâce enfantine, légère, des mouvements +de l'enfant. Le masque d'étonnement +et d'effroi douloureux qu'elle avait pris brusquement +le jour où son père l'avait repoussée, +et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un +abîme,—ce masque d'une minute d'horreur<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span> +stupéfaite avait laissé pour toujours son empreinte +sur le visage. Si petite, elle avait senti +passer déjà autour d'elle et sur elle, les éclats +d'une passion d'homme, et tout de suite elle +avait eu sur son visage quelque chose de la +femme. Cela était pénible à voir, douloureux, +autant qu'inattendu, mais qui donc y songeait?</p> + +<p>François Mitry jugeait que le mieux pour +elle était qu'il essayât de l'oublier, car il se +sentait prêt à lui être cruel.</p> + +<p>L'institutrice se livrait toute à ses grands +projets d'avenir, et son égoïsme ambitieux était +en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et +banale qui était la sienne.</p> + +<p>Catri était la femme d'Antoine. Elle avait +assez à faire de s'occuper de son mari et des +soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais +ne la voyait que rarement. Et que pouvait-elle? +Recoller un jouet cassé, chercher un jouet +perdu... Et c'était tout.</p> + +<p>Les jouets ne l'intéressaient presque plus, +la petite Nora. Elle avait de trop grands chagrins. +Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on +fît rien pour la distraire. Quand on a près de +huit ans, songez donc! on pense, et même +beaucoup!</p> + +<p>A cet âge-là, en effet, un petit incident est un +événement très gros, comme un arbuste paraît +un arbre et une prairie haute une forêt. Dans +les petits faits, l'esprit se perd comme les petites +jambes dans les grandes herbes. Qu'est-ce<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span> +donc lorsqu'on est, comme le Petit Poucet, dans +la forêt véritable ou dans les vrais événements, +en face des choses de la vie qui déconcertent +les grandes personnes, et qui s'appellent la douleur, +l'amour, la mort?</p> + +<p>Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en +présence de ces mots redoutables. Sa pensée +s'étonne, s'effare, revient sur elle-même pour +repartir encore à la découverte. Elle se heurte +à tous ces murs d'airain derrière lesquels il y a +le Mystère, elle s'y meurtrit, et retombe consternée +de son impuissance et de sa solitude... +«Oh! maman!»</p> + +<p>Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus +de maman pour la rassurer d'une caresse, +contre tous les infinis.... Les fantômes passaient +et repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle +ne pouvait plus jeter son visage dans la tiède +poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne +pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur +du corsage finement parfumé, et connu... Et le +chaste buste de M<sup>lle</sup> Marthe n'inspirait à personne +l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller +du petit lit que Nora cachait son visage et ses +yeux, mais la tiédeur et la souplesse des coussins +ne vivaient pas, ne répondaient pas.</p> + +<p>Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers +tout entier avec ses nuits, ses jours, ses mystères, +ses monstres,—de l'autre une petite +fille, mignonne et toute seule....—«Oh! maman, +pourquoi es-tu morte?»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span></p> + +<p>Question profonde et légitime. Pourquoi, en +effet, est-il permis aux mères de mourir? où +iront-ils, de leur pas incertain, les enfants +qu'on laisse seuls? comment aborderont-ils, +eux si petits, les douleurs, les terreurs de la +vie, celles qui rendent faibles les hommes +eux-mêmes? Tous les petits abandonnés réfléchissent +bien plus que les hommes, car leur +pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie +encore et, devant elle, contre elle, se dresse le +même univers, aussi terrible et plus menaçant +que pour les grandes personnes. Ce drame des +petites consciences en formation aux prises +avec le mal, le bien, le juste et l'injuste, l'amour +et la haine, avec les fantômes qui montent dans +les crépuscules, avec ceux qui sortent des +tombes,—personne n'y songe, quand les mères +n'y songent pas. Les hommes transmettent aux +enfants des formules faites pour des hommes, +mais la langue intermédiaire qui ferait passer +les petits bien doucement d'un âge à l'autre, +elle n'est pas inventée encore. Nous laissons +les enfants tout seuls.</p> + +<p>Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison +où l'institutrice la négligeait chaque jour davantage, +seule dans le parc, où Jupiter la suivait de +son pas large qu'il raccourcissait de son mieux +pour demeurer dans les petits pas de l'enfant. +Ah! oui, sans Jupiter, il n'y aurait eu que +terreur dans le monde pour Nora,—mais la +présence de l'amour, même sous la forme d'une<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span> +bête, suffit à faire contrepoids à toutes les +menaces de la nature et de la vie.</p> + +<p>Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la +mer, quand le portail ouvert lui permettait de +s'échapper. Elle marchait regardant le sable, y +cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles, +lançant parfois à la vague un morceau +d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec +des bonds de joie et d'orgueil.</p> + +<p>Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique +un peu par l'étendue, surtout aux +heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse +n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur +regarde la pleine mer inexorablement +vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite +caserne des douaniers surveille le large et la +côte. La terre, tout de suite, se relève en plaine +montueuse, puis en collines superposées, chargées +de bois de pins, et surtout de chênes-lièges +dont les feuillages sombres, les troncs dépouillés +d'écorce, comme ensanglantés, répondent tristement +à la solitude, au désert de la plage et +de la mer. Cela est mélancolique avec grâce et +magnificence. Et l'enfant subissait le charme +pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva +loin de la villa; entraînée à la recherche des +coquilles, elle arriva jusqu'à la maison de +douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait, +elle revint, en courant presque tout le +temps, le long de la mer qui bondissait contre +elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span> +le sable élastique, s'y marquaient, et elle les +retirait avec peine. Il semblait que le sable +voulait la retenir, l'attacher, pour que la mer +puisse la prendre! Elle semblait méchante, la +mer; elle sautait, sautait, et elle grondait.... Ah! +sans Jupiter!... mais Jupiter était toujours là.</p> + +<p>Et puis encore, quand on ne la voyait pas, +Nora s'introduisait dans la chambre de sa +mère. Elle regardait un à un tous les objets +qui avaient appartenu à la morte; elle y touchait, +les retournait en tous sens, les baisait. +Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous +les trésors de cette chambre. Elle baisait les +fleurs desséchées,—levait vers le grand christ +un œil plein de questions—faisait revivre en +elle le visage de la morte dont le portrait était +dans le salon. Et puis aussi, quelquefois, elle +regardait—fixement toujours,—cet angle de +porte contre lequel elle était tombée... «Oh! +maman!»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XVI">XVI</h2> +</div> + + +<p>Depuis deux mois le père et la fille ne se sont +pas vus, et deux mois, pour un petit être, c'est +un très long temps. Il y a des semaines que +Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé +sa vie à elle. Comme elle sait très bien +qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se +rappelle très bien les intonations avec lesquelles +sa maman donnait des ordres à Catri et même +à Marthe, elle a pris, en l'absence de son père, +un petit ton de commandement et un petit air +de supériorité. Elle a entendu une fois Catri la +plaindre avec des expressions qui lui ont paru +humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien +abandonnée, à présent!...» et, pour montrer +qu'elle n'est pas à plaindre autant que cela, elle +a affecté de l'indifférence avec tout le monde, +sauf avec Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa +chaise, à table. Là, durant les repas, elle a cessé +de demander la permission de manger ceci ou +cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span> +des pommes de terre; donnez-moi +encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous +oubliez toujours quelque chose: je ne vois pas +les salières, aujourd'hui!»</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe, très absorbée par ses perpétuelles +réflexions sur l'avenir qu'elle entend se +faire à elle-même, a laissé l'enfant, d'ailleurs +difficile à gouverner, gagner tout ce terrain +presque sans lutte.</p> + +<p>—Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il +de déclarer, on ne fait pas, on ne dit pas ceci +ou cela....</p> + +<p>—Je veux, moi! réplique Nora.</p> + +<p>Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche, +ou elle répète ce qu'elle disait.</p> + +<p>C'est à table surtout que l'air d'importance +et d'orgueil de la petite Nora éclate curieusement. +Elle occupe la place de sa mère. La place +de son père demeure vide, et l'enfant y jette +parfois un coup d'œil étrange, vite détourné. +Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis +si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il +est certain qu'il ne l'aime plus... Pourquoi? +C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si maman +était encore vivante,... elle saurait le lui +dire, elle ferait rendre justice à sa petite fille... +Eh! bien, Nora se défendra toute seule... Il lui +semble quelquefois que sa mère est par là, tout +près d'elle, et lui parle et la soutient.....</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle +Nora ressemble toujours plus à sa mère?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span></p> + +<p>—En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a +frappée depuis plusieurs jours... Il y a surtout +des moments... Et tenez, en ce moment même...</p> + +<p>Nora trône à table, d'un air de petite femme. +Jupiter, assis près d'elle, est toujours tourné +vers elle, comme l'aimant vers le pôle, et le +mouvement continu de sa grosse tête signifie +qu'il suit attentivement de l'œil chaque morceau +que l'enfant porte de son assiette à sa +bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu +qu'on l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il +déjeunerait mieux...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XVII">XVII</h2> +</div> + + +<p>Ce fut deux longs mois après la mort de sa +femme, que François Mitry, faible encore, prit, +à la salle à manger, son premier repas de convalescent. +Depuis quelques jours, il s'efforçait de +se faire, comme on dit, «une raison».</p> + +<p>D'un grand effort sur lui-même, il se dit et +se répéta, plusieurs jours durant, que l'enfant +était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un +homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie, +se laisser vaincre par la passion, jusqu'à en +perdre tout sentiment de justice; que le mouvement +involontaire par lequel, dans une demi-folie, +il avait repoussé, blessé l'enfant, deviendrait +criminel s'il ne la consolait pas, aujourd'hui +qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans +mon droit en ne pardonnant point à Thérèse; +certes, je pourrais, avec l'excuse de ma passion, +la torturer même et me croire excusable;—mais +cette petite... ce serait affreux! +l'atteindre au lieu de la mère, quelle effroyable +injustice!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span></p> + +<p>Quand il arriva à la salle à manger:</p> + +<p>—Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue, +ma pauvre petite, dit-il d'un air contraint, j'ai +été bien malade, tu comprends, il ne faut pas +m'en vouloir.</p> + +<p>Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le +sentit, et le père en fut gêné.</p> + +<p>Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire +qu'il lui eût été pénible de regarder son père. +De tous ses mouvements, aucun n'était voulu; +ils étaient le résultat tel quel des impressions +qu'elle subissait.</p> + +<p>Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle +dit? Il n'y aurait eu du reste, pour une grande +fille, qu'à être froidement polie; ce n'était pas +l'affaire d'une enfant.</p> + +<p>Lui, n'était nullement attiré par elle en ce +moment; il s'était monté l'imagination dans la +solitude de sa chambre de malade. Il revoyait +Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie +vis-à-vis de Thérèse; il oubliait déjà +ses réflexions de tout à l'heure en faveur de +l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme; +il lui faisait porter les coups adressés à Thérèse..... +C'était absurde, injuste et disproportionné, +mais le propre des passions c'est d'être +aveugles et d'être sourdes.</p> + +<p>S'ils se fussent revus dès le lendemain de la +grande scène, sans doute les choses se seraient +passées autrement, mais ces deux mois sans +communication avaient tout empiré. Il y avait,<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span> +des deux côtés, une accumulation énorme de +réflexions, de rêves, de rancunes, de parti pris; +il y avait, des deux côtés, un endurcissement +définitif. Tous deux le sentirent.</p> + +<p>Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime +du cœur de François. Ses résolutions de bonté, +ses raisonnements furent décidément oubliés.</p> + +<p>A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter, +le chien favori de Thérèse.</p> + +<p>Son cœur souffrit.</p> + +<p>—Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a +pris maintenant l'habitude de manger ici? Je +laisse bien Junon dehors, moi.</p> + +<p>Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent +imperceptiblement. Elle les mordit.</p> + +<p>—Il est impossible de nous rendre maîtres +de Jupiter, dit l'institutrice avec un peu d'aigreur. +Il a refusé de quitter la chambre de mademoiselle +l'autre jour encore. Antoine ne +peut plus s'en faire obéir.</p> + +<p>François Mitry, le sourcil froncé, marcha au +chien, le prit par le collier et l'entraîna vers la +porte. La lourde bête se fit pesante, refusant de +mettre un pied devant l'autre, et, la queue +basse, elle tournait la tête du côté de la petite +maîtresse, attendant un signe pour échapper au +poing du maître, d'une saccade, et reconquérir +son droit de chien qui, possédant une petite +amie, ne veut pas s'en séparer.</p> + +<p>Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et +suivit Jupiter d'un regard en dessous, l'air farouche.<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span> +Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux +se gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour +appuyer d'un signe sensible sa volonté contre +elle-même, elle frappa du pied.</p> + +<p>—Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant +avec une étincelle de colère au fond +des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous +cela!... Allons, qu'on nous serve, Catri.</p> + +<p>Nora occupait la place de Thérèse, en face de +son père, M<sup>lle</sup> Marthe à sa droite. Cette disposition +aviva encore les souvenirs poignants du +malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était +leur premier repas en commun. Et c'est là, +autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner, +dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des +fleurs, sous le rayon de midi,—c'est là qu'on +s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des +morts chéris. L'habitude les cherche à la place +aimée, à l'endroit où l'heure les ramenait, où +les fixait le repas... C'est la minute où l'on ne +peut fuir le souvenir.</p> + +<p>On déjeuna. Le silence ne fut interrompu +que par les offres obligeantes, les indications +de service que formulait avec précision et méthode +M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>François Mitry réfléchissait. De temps à autre +il regardait Nora à la dérobée.</p> + +<p>Au dessert, l'enfant refusa des fruits.</p> + +<p>—Je n'ai plus faim, merci.</p> + +<p>C'était le moment où, d'ordinaire, Nora, +à demi levée sur sa chaise, prête à courir au<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span> +dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux, +maman?»</p> + +<p>Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait: +«Va!» Et l'enfant courait, s'élançait +vers son père, lui jetait les bras autour du cou, +et s'enfuyait dans le parc.</p> + +<p>Aujourd'hui, elle restait là, clouée....</p> + +<p>Mitry l'examina attentivement. Il vit sur +son petit visage le ravage de ces quelques semaines +de tourmente. Il comprit combien elle +avait souffert. Elle regardait fixement, par la +fenêtre, la mer, le vague, rien, sa vision. Il remarqua +la fixité bizarre de cet œil si noir, si +grand, le petit cercle sous les yeux qui disait +des fatigues, des insomnies, à l'âge des insouciances. +Alors, un sentiment tendre gonfla son +cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette +pitié ressemblait à l'amour paternel comme la +Nora d'aujourd'hui ressemblait encore, malgré +tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à +l'enfant, la prit sur ses genoux, mit sa main +sur la petite épaule.</p> + +<p>—Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh +bien?</p> + +<p>Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains.</p> + +<p>D'un mouvement lent et invincible, l'enfant +offensée roidit ses jambes, les allongea, et toute +droite, sans que ses pieds touchassent le sol, +elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit. +Elle fit sans rien dire le même mouvement, farouche,<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span> +blessée jusqu'au fond de l'âme, toute +révoltée....</p> + +<p>Pour effacer le souvenir de la grande injustice, +il eût fallu à cette enfant une scène aussi +saisissante d'excuse ou de repentir, de tendresse, +mais lui, qui songeait à la mère,—ne +pouvait pas.</p> + +<p>Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté +réfléchie d'être bon. Elle lui échappa de +nouveau, et de la même manière. Alors impatienté:</p> + +<p>—C'est bien, dit-il brusquement, d'une +voix sèche. On est entêtée? on boude!... Allez +jouer!</p> + +<p>On boude! mot absurde, en regard du grand +sentiment confus qui était au cœur de la toute +petite, plus grand, plus beau, plus respectable +que s'il eût été précis et formulé dans un cœur +de femme.</p> + +<p>François Mitry ne le comprit pas. Il ne +comprenait qu'une chose: il avait voulu être +héroïque; il avait essayé d'être bon,—beaucoup +plus que ne le comportait sa situation,—envers +la fille de Thérèse et de Lucien. L'enfant s'y +était refusée.</p> + +<p>Il partit pour Paris où il passa deux mois, +seul. Il liquida toutes ses affaires, mit toute sa +fortune en portefeuille et revint à Cavalaire +pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de +sa vie gâtée... Il voulait encore sinon du bonheur, +du moins du plaisir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XVIII">XVIII</h2> +</div> + + +<p>On leur donnait depuis quelque temps fort +à penser, à Junon et à Jupiter, et leur cervelle +de chien était en grand travail.</p> + +<p>Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse +et Junon à François,—mais quand il eut compris +que sa maîtresse était partie pour toujours, +Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus +quittée, surtout à partir du moment où il l'avait +vue brutalisée par son père, et blessée. Au fond, +il y a lieu de croire qu'il garda contre François +Mitry une sourde rancune, sous une indifférence +apparente, de convenance, parfaitement +simulée, peut-être politique.</p> + +<p>Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à +modifier ses habitudes et cela lui convint assez, +mais elle aussi, et en même temps que Jupiter, +elle s'aperçut que de grands changements +s'étaient accomplis dans le cœur du maître, +dont elle parut se déclarer le partisan à outrance.<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span> +Et comme les rencontres devinrent +rares ou plutôt brèves entre Nora et son père, +les deux chiens se voyaient peu, et passaient +l'un près de l'autre avec de superbes airs d'indifférence +et de dédain.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XIX">XIX</h2> +</div> + + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe plaignait de tout son cœur +M<sup>lle</sup> Nora. «La pauvre enfant, songeait-elle, est +dans une épouvantable situation. Elle est innocente, +il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre +côté, il est bien naturel que monsieur Mitry ne +puisse plus la voir de sang-froid... Oh! c'est +bien naturel.»</p> + +<p>Quand la bonté de M<sup>lle</sup> Marthe avait déploré +les sentiments de M. Mitry pour Nora, l'égoïsme +de M<sup>lle</sup> Marthe se mettait aussitôt à examiner +les avantages qu'elle en pouvait retirer pour +elle-même. Quels avantages? Tous. Et elle se +gardait bien de rien faire pour mettre fin +à un dissentiment gros de tant d'espérances. +Et cependant, à la seule idée des souffrances +qu'enduraient certainement le père et la fille, +il arrivait que M<sup>lle</sup> Marthe, même lorsqu'elle +était seule, fondait en larmes, mais c'était surtout +quand elle causait de ces choses avec +Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin,<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span> +suffisamment bavard, de la bonté, d'ailleurs +réelle, de son cœur.</p> + +<p>M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il +avait convié, pour novembre et décembre, trois +ou quatre amis à venir, à tour de rôle, chasser +la bécasse à Cavalaire. Il pria M<sup>lle</sup> Marthe de +s'occuper de ces réceptions. Il en faisait une +sorte d'intendante. Elle y avait bien compté... +Elle s'était même proposée.</p> + +<p>Un jour où M. Mitry avait appelé à grands +cris Antoine et lui avait reproché l'état fâcheux +où il trouvait son linge, M<sup>lle</sup> Marthe, pendant +le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait +plaintif:</p> + +<p>—Monsieur a dû se fâcher ce matin?...</p> + +<p>—Ah? vous avez entendu, mademoiselle?</p> + +<p>—J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous +plaisait que ce qui vous a fâché aujourd'hui ne +se renouvelle plus...</p> + +<p>—Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il +faire?</p> + +<p>—M'autoriser à m'en occuper.</p> + +<p>—De tout mon cœur. Mais... ce sont de +nouvelles fonctions, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! monsieur! j'aime assez la maison +aujourd'hui pour vous prier d'accepter simplement +le service que j'offre.</p> + +<p>Le sentiment qui dictait ces paroles parut de +bon aloi à M. Mitry. Depuis la terrible aventure +des lettres, il était devenu, pensait-il, un +de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span> +eût reconnu un mensonge d'âme au seul son +de la voix... Naturellement on lui aurait fait +prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant +plus de facilité qu'il se croyait plus sûr +de sa clairvoyance.</p> + +<p>Il songea qu'il trouverait mille moyens de +récompenser M<sup>lle</sup> Marthe et la présenta aux domestiques +comme chargée désormais de les +diriger.</p> + +<p>Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent +bien vite qu'elle paraissait sévère pour mettre +M. Mitry en confiance et qu'elle leur serait +indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... +Et cela fit une excellente maison.</p> + +<p>M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait +de rien. Pourvu que sa chambre fût en +ordre, son linge en place, ses vêtements sous +la main, ses chiens d'arrêt pansés et ses armes +en bon état, il se montrait satisfait, indifférent +à tout le reste.</p> + +<p>Contre Nora, il exerçait involontairement +une sorte de persécution méticuleuse.</p> + +<p>Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée +de se sentir inutile, l'avait jeté à terre dans des +convulsions, frappé de congestion cérébrale, il +ne sentait plus de grands emportements, mais +il avait pris l'habitude d'exercer contre sa fille +de petites et incessantes vengeances. Il se +croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé +naturel que l'ignorante petite fille le devinât, +vînt au-devant de son désespoir, s'excusât<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span> +d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se +reconnût coupable d'être la fille d'une telle +mère!</p> + +<p>Nora et lui, chacun se considérant comme +l'offensé, gardaient leurs positions respectives. +On eût dit que le malheureux fou ne comptait +avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle +plus de pénétration, plus de sagesse, plus de +direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé +d'une grande personne.</p> + +<p>Il lui arrivait cependant encore de tirer +brusquement de sa poche le portrait de Thérèse, +et de le contempler longtemps.</p> + +<p>—Elle est si belle, avec un air si noble et si +pur!... Et tout cela, c'était fausseté!...</p> + +<p>Puis, en la regardant attentivement, il glissait +aux souvenirs de la tendresse, et tout à coup +baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu de +désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour +enfin.</p> + +<p>Un jour, comme il venait de presser ainsi +sur ses lèvres le portrait chéri et détesté, Nora +passa près de là. Il courut à elle sans rien dire. +Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la +taille, l'enleva de terre et l'embrassa follement, +sur son cou, sur ses cheveux, sur ses joues, +sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa +faire avec une sorte d'épouvante, puis, à peine +remise à terre, elle s'enfuit à toutes jambes. +Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus +tendres que la colère et les coups. Elle avait<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +raison. Ce n'était pas son père qui venait de +l'embrasser, non pas même le mari, mais +l'amant de Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, +cela lui aurait fait moins mal. Mais +elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions +déformait son âme. C'est un amour +viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait dû, +le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander +l'histoire de Cendrillon.</p> + +<p>Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion +noire, ne songeait à rien de tout cela.</p> + +<p>Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle +n'était plus qu'un fantôme. Le fantôme était +traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XX">XX</h2> +</div> + + +<p>Apprendre à lire, à écrire, à compter, un +peu d'histoire sainte et pas beaucoup de géographie, +et à se tenir droite à table,—voilà le +programme d'études de M<sup>lle</sup> Nora.</p> + +<p>Ce programme n'est pas chargé et comme +on a du temps devant soi pour le réaliser, +comme son institutrice n'est pas pressée d'en +finir, M<sup>lle</sup> Nora a beaucoup de temps pour +jouer.</p> + +<p>Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» +dit l'institutrice. A la vérité, c'est une +enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu, à +huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a +été trahie, puis abandonnée par un homme, qui +est son père.</p> + +<p>Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de +Jupiter... Comme on compte sur Jupiter, on +permet à Nora de courir seule dans le parc et +même un peu au dehors. On sait très bien que +Jupiter ne la laisserait pas se perdre dans la<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span> +montagne ou se noyer dans la mer. A preuve +qu'un jour où elle était tombée, le nez contre +terre, il l'a saisie dans sa gueule, et l'a tranquillement +rapportée à la maison. C'était si drôle +qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore +parfois, sans que jamais son œil perde sa +fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.</p> + +<p>Elle se promène dans les bois de chênes-lièges +aux troncs rougeâtres; elle écoute, durant +des heures, assise près de Jupiter, la grande +plainte ondulante des pins, qui répond au bruit +de la mer; elle regarde la grève immense et +triste, où vient mourir la vague roulée sur +elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, +voiles éployées, qui s'en vont tout là-bas, +elle ne sait où, dans des pays que nomme +très bien M<sup>lle</sup> Marthe quand elle ouvre un +atlas... Le vent passe, les arbres chantent, la +mer murmure, les voiles disparaissent, et la +petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert +sur le vide, tout noir sans doute, où vont les +mamans, quand elles sont mortes....</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXI">XXI</h2> +</div> + + +<p>Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de +Fresnay. Il a trente-six ans. C'est un diplomate. +Il est riche, il aime les femmes.. Il en est +aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant +jamais rien promis. Et à travers sa double +carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé +en lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a +héritée de sa mère.</p> + +<p>C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry +l'a rencontré à Paris dernièrement et s'est dit +tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a +ajouté tout haut:—Aimes-tu la chasse à la +bécasse, toi?</p> + +<p>—C'est la seule chasse honorable.</p> + +<p>—Alors, viens me voir à Cavalaire, fin +novembre.</p> + +<p>Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui.</p> + +<p>Il est bien fait de sa personne, ni trop grand +ni trop petit, avec une barbe brune, légère, naturellement<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span> +courte et très souple, sous laquelle +on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il +n'a pas de monocle, et pas d'épingle à ses cravates. +Rien dans son costume ne le distingue +d'un autre homme bien mis. Seulement il y a +dans sa démarche on ne sait quelle grâce ferme +qui révèle sa nature essentielle. On devine que +cet homme fut élevé par des femmes et que, +aimé des femmes, il a su les aimer sans les faire +trop souffrir. Il est sensuel sans rien de brutal.</p> + +<p>Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée. +Le matin il est parti pour la chasse avec +Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour +de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans +le grand hall. Il a des guêtres de cuir, boutonnées +exactement. Une blouse serre sa taille, pas +trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur +la table près de lui. Son fusil est au râtelier au-dessus +de sa tête. Nora entre, suivie, comme +toujours, de Jupiter et de M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>—Ta fille? interroge Guy.</p> + +<p>François Mitry devient pâle... M<sup>lle</sup> Marthe +voit toujours ces choses-là.</p> + +<p>—Oui, dit-il, ma fille.</p> + +<p>Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils +s'aiment bien.</p> + +<p>Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le +trouve à son goût. Il n'a pas l'air d'un monsieur +des villes, d'abord. Son costume va bien avec +tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle +aime, avec les bois, les rochers, les chiens.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span></p> + +<p>Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et +tend les deux siennes, toutes petites, aussitôt +saisies et comme perdues dans les deux mains, +fines pourtant, de son grand ami de tout de +suite.</p> + +<p>—Et vous vous appelez, mademoiselle?...</p> + +<p>—Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance +pleine de fierté.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle! s'exclame M<sup>lle</sup> Marthe +d'un ton de sanglant reproche. Est-ce qu'on +tutoie les messieurs, comme ça, sans même les +connaître?</p> + +<p>—S'ils le veulent bien! réplique effrontément +Nora.</p> + +<p>—Je m'appelle Guy, petite Nora.</p> + +<p>—C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours +assurée.</p> + +<p>Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy! +Guy!...» On dirait un gazouillement.</p> + +<p>Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre +de belles dents, aussi blanches que celles +de Jupiter.... Nora se met à rire également, avec +abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle +n'a pas été aussi heureuse.... Mon Dieu oui! elle +riait ainsi avec sa mère—mais pas depuis....</p> + +<p>Guy trouve Nora charmante; il regarde ses +beaux yeux, passe sa main sur ses beaux cheveux, +embrasse ses joues pâles... il voudrait +bien que Nora fût sa fille.</p> + +<p>—Tu es heureux toi, dit-il avec émotion, +d'avoir à toi ce petit diamant noir....</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p> + +<p>Et il la prend sur ses genoux.</p> + +<p>François Mitry fronce les sourcils.... Que +Guy ait retrouvé cette expression pleine de +tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent +pour lui la fille et la mère, cela le +blesse.</p> + +<p>—Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie... +dit-il. Nora, laissez monsieur!... Allez, laissez-nous, +Nora!</p> + +<p>Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec +force.</p> + +<p>—Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les +beaux enfants... quand ils sont sages, corrige-t-il +bien vite.</p> + +<p>Mais Nora comprend très bien que la sagesse +des enfants, ce n'est pas la même chose pour +Guy et pour M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>Elle est occupée en ce moment, M<sup>lle</sup> Marthe, +à attirer Jupiter au dehors. Elle a renoncé depuis +longtemps à lui donner des ordres. Elle +lui offre des friandises pour le mettre à la porte +avec sécurité.</p> + +<p>Guy s'aperçoit de ce manège.</p> + +<p>—Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut +renvoyer Jupiter? Laissez-le là, je vous en prie. +Mes chiens, à la campagne, ont toujours leur +place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur +qu'un chien.</p> + +<p>Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec +une surprise ravie.... Il y a donc au monde +quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span> +souhaite entendre,—et quelqu'un d'assez fort +pour le faire écouter!</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille....</p> + +<p>—Voyons, Nora! dit François Mitry, nous +voulons causer!</p> + +<p>Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester. +Il sait que les parents veulent être seuls +maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à terre,—et +les deux hommes se lancent dans une conversation +à perte de vue sur les qualités comparées +du gordon-setter et du pointer.</p> + +<p>Tout à coup, M<sup>lle</sup> Marthe pousse un cri +d'horreur.</p> + +<p>—Est-il possible!... Nora!—Nora, finissez!</p> + +<p>Nora est allée prendre, dans la grande coupe, +toutes les violettes fraîches que le jardinier a +cueillies ce matin, et, hissée sur un escabeau, +derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans +le col du jeune homme, sous sa nuque.... Cela +dure depuis un moment et Guy ne dit rien. Il +reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées. +Cela l'empêche bien un peu d'écouter +François Mitry, mais cahin-caha il répond.</p> + +<p>En entendant crier M<sup>lle</sup> Marthe, Nora se +dépêche et une grande poignée de violettes +disparaît tout entière dans le cou de son grand +ami nouveau.</p> + +<p>—Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous +assure, ajoute-t-il en souriant, que cela ne m'a +fait aucun mal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p> + +<p>Et, se retournant, il saisit la mignonne par la +taille dans ses deux mains, la soulève et l'embrasse +sur ses grands yeux qui se ferment.... +Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme, +elle s'y appuie; elle y retrouve l'impression des +caresses paternelles perdues; la petite joue +cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu; +et tout contre l'oreille de cet étranger qui plaît +à son cœur, l'enfant, un peu rusée, de façon à +n'être entendue que de lui, a murmuré:</p> + +<p>—Je vous aime bien, vous!</p> + +<p>—Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de +tendresse féminine.</p> + +<p>Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute, +un peu bas, lui aussi, sans y prendre garde:</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous êtes bon! répond-elle +d'une voix fondue dans la joie d'aimer encore.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Larmes de la morte,—où coulez-vous maintenant?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXII">XXII</h2> +</div> + + +<p>On passa dans la salle à manger. Nora, à sa +place habituelle, celle de sa mère, avait Guy de +Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche.</p> + +<p>C'était la première fois, depuis la mort de +Thérèse, qu'un étranger s'asseyait à cette table. +François Mitry fut surpris de l'importance que +donnait à Nora la présence de Guy à sa droite. +Nora avait pris d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait +quel air de grande personne fière, un peu hautaine +même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était +donc plus la petite fille écrasée sous les justes +sévérités du père outragé! Il sembla à Mitry que +Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie +et l'orgueil le bravaient donc en face! Le +mensonge de Thérèse cessait d'avoir honte!</p> + +<p>—Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à +Marthe tandis que le service commençait, je +ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt donner +à une enfant une place de femme....</p> + +<p>Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span> +sourcil, et attendit. Guy fut frappé de son côté +et devint attentif.</p> + +<p>François Mitry poursuivait:</p> + +<p>—Surtout quand nous avons des invités, +il me paraîtrait naturel autant qu'utile, mademoiselle, +que vous fussiez à la place de Nora, +puisque, maintenant, c'est vous qui dirigez la +maison.</p> + +<p>Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied, +comme un petit cheval en colère. Elle avait, +d'un mouvement imperceptible qui devenait +une insolence d'habitude, haussé son épaule +droite, ou plutôt tressailli de l'épaule, bien +malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni +personne, mais le vide; et ses yeux fixes dardaient +son regard noir.</p> + +<p>Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande +voulait remplacer la mère et elle y +parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la +tourmenterait toujours davantage.... Pauvre +mignonne, si jolie, si petite, si intéressante!... +Il n'était pas avec François Mitry en des termes +d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet +une conversation où il offrirait des conseils; +mais il se souciait peu de déplaire à Mitry et +même de ne plus le revoir....</p> + +<p>Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à +haute voix une réflexion destinée à éclairer le +père, à protéger l'enfant.</p> + +<p>—Mademoiselle Marthe, dit-il,—d'un ton +si gracieux que seule la grâce en était frappante,—mademoiselle<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span> +Marthe ne consentirait +pas, j'en suis sûr, à déposséder l'enfant, qui +paraît tenir à cette bonne place en face de son +papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de +petite reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette +bonne place.</p> + +<p>Il ajouta en souriant:</p> + +<p>—Je suis très fier, moi, d'être à sa droite....</p> + +<p>François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque +chose d'un malheur qu'il voulait cacher, et ne +répondit rien.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe se promit bien de conquérir le +plus tôt possible une place si disputée, et symbolique.</p> + +<p>Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit, +sous la table, se glisser et s'appuyer sa main mignonne.... +Un peu d'hypocrisie lui venait donc, +que lui apprenait la terreur sous laquelle on la +maintenait. Pour éviter les querelles, elle +se mettait donc à se cacher, à mentir en +action!</p> + +<p>Guy, navré, prit cette main, la posa sur la +table et, sans cesser de la presser sous la sienne, +il dit en manière de réflexion générale:</p> + +<p>—Il faut avoir le courage de montrer ce +qu'on pense, toujours!</p> + +<p>Sur le mot <i>toujours</i>, il regarda fixement +Nora qui le regardait aussi. Elle baissa ses +yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite +main pour fuir la sienne. L'enfant avait +compris; il se sentit heureux et porta à ses lèvres<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span> +la main mignonne, en ajoutant encore, sur le +ton dont on parle aux tout petits:</p> + +<p>—On est bien plus fier, après!</p> + +<p>Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse, +l'indomptable petite Nora avait un maître.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora +se retrouva seule. Et son cœur fut bien forcé +d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui +dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne +pas pleurer qu'elle y parvint. Il monta avec +Mitry dans la charrette anglaise qui les emmenait +à Hyères; et quand Guy disparut au tournant +de la route, elle ne retrouva point de larmes. +La révolte et la fierté l'endurcissaient +toujours davantage. Dans ce cœur de diamant, +teinté de sombre, il n'y avait point de molle +tendresse, mais une étincelle d'amour, une +flamme de regret et de désir,—inextinguible,—y +veillait.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXIII">XXIII</h2> +</div> + + +<p>Guy avait fort bien deviné. L'Allemande +avançait sans trop de peine. Elle était même +assez avancée.</p> + +<p>De la confiance d'amour, des sentiments +nobles, du désir de rester digne de ce qu'on +aime, qui sont les fruits de la confiance, François +Mitry, volontairement, n'avait rien gardé. +Il s'était dit, après avoir appris la trahison de +Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout +est mensonge et bassesse, vivons au hasard!» +Il avait quelque chose du malheureux qui, pour +se consoler d'un chagrin domestique, se fait +ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir, +voir, pour soi-même, quelques amis avec leurs +femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec +leurs femmes,»—voyager parfois, courir les +hôtels et les pensions de famille dont les corridors, +la nuit, en voient de si drôles;—rendre +visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,—c'était +là son plan. Il avait même admis l'idée<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span> +de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si +cela lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour. +Nora, il ne tarderait pas à la mettre en pension. +Et M<sup>lle</sup> Marthe s'en irait, ou bien, à sa guise, deviendrait +définitivement son intendante. Elle +avait des idées sur l'ordonnance d'une maison, +M<sup>lle</sup> Marthe; elle lui serait commode, et si elle +se mettait, bien soignée comme elle l'était, à +prendre un peu d'embonpoint, seulement un +peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi n'aurait-elle +pas son heure?</p> + +<p>Il pensait tout cela rageusement. C'était sa +vengeance contre Thérèse. Il s'abandonnait.</p> + +<p>Quant à M<sup>lle</sup> Marthe, il entrait aussi dans ses +projets à elle de prendre quelque embonpoint, +et, en quelques mois, elle y avait presque réussi, +de sorte qu'un beau matin de printemps, après +une nuit bien dormie, à la suite d'une chasse +heureuse et excitante,—M. Mitry s'aperçut que +la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître +anglaise.</p> + +<p>Il communiqua ses réflexions à M<sup>lle</sup> Marthe +en personne, qui rougit, baissa les yeux, et s'en +fut, comme Galatée, derrière le saule, où il +la rattrapa sans peine.</p> + +<p>A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous +aime» dans les trois langues, qui sont: l'allemand, +le français, l'anglais,—et il put se griser à +son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités. +Il trouva, pour l'instant, cela plus +commode, et s'y tint.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p> + +<p>—Elle me trompera avec Antoine peut-être,—ricanait-il +parfois, en se promenant solitaire +sur la grève ou dans la colline,—mais +si elle se fait pincer, vrai, ça sera amusant; je +ne serais pas fâché de faire payer à l'une d'elles, +fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la +fausseté de toutes les autres!</p> + +<p>Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de +la sottise romantique d'un étudiant, son camarade, +qui, trompé par sa maîtresse, payait des +filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses.</p> + +<p>—Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui +être un vrai plaisir!</p> + +<p>Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le +beau, le puissant François Mitry d'autrefois. +Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques chiffons +de papier liés d'une ficelle et vainement +jetés au feu. Il faut croire aussi que la maladie +avait, dans son cerveau, laissé quelque trace +indéfinissable, mais agissante et amoindrissante... +De loin en loin encore, il se surprenait +à répéter, comme on répète un air obsédant, +évocateur de tout un passé, ces mots incohérents: +«... Les chiens courants, les chiens courants +me l'ont prise!» Et, pendant une seconde, +l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur +les choses, était celui d'un véritable fou.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXIV">XXIV</h2> +</div> + + +<p>Guy n'est pas encore oublié, mais son image +s'efface peu à peu dans la mémoire de la fillette. +Il a traversé son petit enfer, comme une apparition +secourable; puis, Nora est retombée à +ses fantômes. Elle doit se défendre toute seule +et, personne n'étant là pour lui faire sentir la +noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper +aux surveillances, elle les trompe par un +mensonge, en fait ou en parole. On corrompt +sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la +fausseté.... Et véritablement est-elle coupable? +Non, pour sûr, et Guy, s'il voyait cela, la +reprendrait sans la gronder trop, la guiderait +avec l'intelligence de la tendresse et de la pitié.</p> + +<p>La grande consolation de Nora ce sont les +promenades dans la colline ou sur la grève +avec Jupiter.</p> + +<p>Grâce à ces promenades elle a fini par connaître +trois ou quatre enfants, garçons ou filles,<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span> +avec qui on joue dans les sables, dans les herbes, +dans les bois... Fréquentations dangereuses. +Ce sont de petits paysans, il est vrai, au corps +sain et robuste, et parlant avec naturel des +choses de la nature, mais de toutes les choses; +et deux ou trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités +s'éveillent décidément, enseignent +leurs petits camarades.</p> + +<p>Pour rejoindre en secret ses compagnons, +aux rendez-vous fixés, tantôt sous le grand +Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous +l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le +ravin profond, qui, descendu de la montagne +aboutit à la grève même, Nora invente mille +stratagèmes, et la parfaite pureté de son +cœur se ternit déjà. Il y a sur le diamant, un +peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle +déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le +brouillard de ces légères souillures,—oh! +très légères!—mais hélas! déjà graves par +rapport à la petitesse et à l'âge de la triste et +jolie enfant.</p> + +<p>Jupiter est naturellement de toutes les parties. +Et comme on ne laisserait pas sortir Nora sans +Jupiter, elle l'aime un peu maintenant par +intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres +amis, et parce qu'il permet qu'on se trompe sur +la vraie raison de ses sorties. Nora, dans sa +solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a +trouvées une à une, puis calculées et combinées. +Oui le diamant noir est terni. L'affection de<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span> +Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même.</p> + +<p>Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable +avec le brave chien, c'est surtout, maintenant, +parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses petites +intrigues.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXV">XXV</h2> +</div> + + +<p>Un matin Nora surprit M<sup>lle</sup> Marthe en train +de faire un coup d'État.</p> + +<p>Après avoir insidieusement consulté M. Mitry, +qui avait répondu: «Faites ce que vous voudrez,» +M<sup>lle</sup> Marthe était allée à la salle à manger, +et elle retirait de leur place habituelle +la timbale d'argent, le couvert et la serviette +de Nora... L'heure, pensait-elle, était venue.</p> + +<p>Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement, +courut remettre les choses en place.</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle, que faites-vous! +s'écria l'Allemande décontenancée à la fois et +furieuse.</p> + +<p>—Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix +pétillante, l'œil étincelant, la bouche mince, les +doigts crispés.</p> + +<p>Et elle s'assit sur sa chaise, résolument.</p> + +<p>—Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner; +on n'a pas sonné la cloche... Quittez la table +tout de suite! ordonna l'institutrice en colère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span></p> + +<p>—Quand vous aurez quitté la salle à manger! +dit l'enfant dont les pieds se crispèrent sur +les barreaux de la chaise.</p> + +<p>Jupiter, impassible, entra et vint se coucher +à ses pieds.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe osa prendre Nora par le bras et +la tirer violemment à elle.</p> + +<p>L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres +et les carafes chancelèrent; deux assiettes glissèrent +et se brisèrent à grand bruit sur le +parquet.</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora +hors d'elle, toute crispée... Ne me touchez +pas!</p> + +<p>Elle trépignait. Et comme M<sup>lle</sup> Marthe, perdant +toute retenue, la saisissait enfin par les +deux épaules:</p> + +<p>—Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme +elle eût crié: «Maman!» ou bien encore +comme elle eût crié: «Guy!»</p> + +<p>Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la +robe neuve de M<sup>lle</sup> Marthe, et il y pratiquait +consciencieusement un trou raisonnable.</p> + +<p>François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra:</p> + +<p>—Mademoiselle a ordonné à son chien de +me mordre, grinça M<sup>lle</sup> Marthe. Voyez plutôt!</p> + +<p>Elle étalait sa robe.</p> + +<p>François Mitry s'avança sur la petite. Le +colosse leva la main. Devant lui, l'enfant, la +tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté, +jetant une flamme sombre, les pieds écartés et<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span> +crispés, sa noire chevelure grésillante sur son +dos, la narine frémissante et bien ouverte, se +planta d'un air de défi.</p> + +<p>—Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement.</p> + +<p>Elle ne tutoyait plus jamais son père. +Dans ce petit visage enfantin, la figure de la +femme faite, le visage de la morte, distinctement +apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il +allait tuer!</p> + +<p>Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter, +debout, aussi grand que l'homme, avait appuyé +ses deux larges pattes sur les deux épaules du +géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage, +montrait toutes ses dents avec un grondement +sourd.</p> + +<p>L'homme, non sans raison, sentit la peur.</p> + +<p>—A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter!</p> + +<p>—Au secours!... Jupiter! hurlait M<sup>lle</sup> Marthe +devant la porte ouverte, par où elle se décida +à fuir, sous couleur d'appeler plus utilement...</p> + +<p>—A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte +voix, François Mitry tout pâle, les deux bras +tendus, les deux mains crispées vainement sur +la gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un +pouce.</p> + +<p>Cela dura quelques secondes, qui furent +longues.</p> + +<p>Alors, la voix fluette et radoucie de Nora +murmura: «Ici, Jupiter!» et la lourde bête,<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span> +retombant paisible sur ses quatre pieds, vint +reprendre sa place derrière l'enfant.</p> + +<p>Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau, +par François Mitry, à des amis qui habitaient +Cannes et qui demandaient depuis longtemps +un fils de Junon et de Jupiter. Un matin, +en s'éveillant, Nora appela son chien et ne le +trouva plus.</p> + +<p>On lui expliqua son absence. Ce fut une crise +terrible. Elle versa, disait Catri, toutes les +larmes de son corps. Elle frappa du pied, poussa +des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains, +finalement tomba en convulsions.</p> + +<p>—Cela passera, dit François Mitry. Je ne +pouvais pourtant pas me laisser dévorer par +un animal enragé, pour faire plaisir à cette +enfant!</p> + +<p>Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se +calmer. Honteuse d'avoir donné à tout le monde +le spectacle de sa douleur et de son humiliation, +elle devint plus farouche, plus sombre que +jamais. Elle chercha les coins les plus obscurs +du parc, car on ne la laissait plus sortir dans la +libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait +en elle, contre tout le monde, une sourde +haine.</p> + +<p>Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans +chien,—pensait à Guy quelquefois encore et +pensait souvent à mourir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXVI">XXVI</h2> +</div> + + +<p>Trois semaines plus tard, un matin, Nora +trouvait grand'ouverte la porte du parc et s'esquivait. +Elle s'assura que personne ne la guettait, +et quand elle en fut certaine, elle se mit à +courir tout d'un trait, afin de mettre beaucoup +d'espace entre elle et les grilles de ce parc qui +lui était devenu une prison.</p> + +<p>Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper +à la leçon de la matinée et à la vue de sa +gouvernante; insouciante des reproches que +devait lui attirer son escapade, puisque, sage +ou non, elle avait toujours à subir les mêmes +remontrances.</p> + +<p>Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses +regards sur la mer, sur les collines les plus lointaines, +afin de reprendre possession du monde +qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu +Jupiter.</p> + +<p>Tout à coup, en reportant ses yeux sur la +grève, elle aperçut, au loin, courant vers elle,<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +un grand chien...—«Junon», pensa-t-elle. +Junon, en effet, se mêlait, depuis le départ de +Jupiter, d'être aimable parfois avec Nora qui, +par distraction sans doute, la caressait un peu, +puis retirait sa main brusquement et la renvoyait.</p> + +<p>... «Mais Junon est à la maison, couchée en +travers de la porte de mon père... Je viens de +la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait +Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais +si, c'est Jupiter!»</p> + +<p>Elle appelle à tue-tête:</p> + +<p>—Jupiter!</p> + +<p>Le chien est maintenant tout proche. Un +bout de grosse corde traîne à son collier... +c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»... +Il est sept heures du matin. Le chien +a dû courir toute la nuit, il a profité de la +pleine lune, il a suivi la mer dans la direction +opposée à celle qu'on lui a fait prendre pour +l'emmener, il s'est dit qu'en suivant toujours, +toujours, le bord des vagues, il retrouverait la +plage chérie où marche sans doute, triste et +pensant à lui, et l'appelant, sa petite maîtresse. +Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans +le sommeil il en rêvait, et ses nouveaux maîtres +le voyaient, alors, pris de petits tressaillements, +aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et +plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!» +Il ne s'était donc pas trompé! Elle l'appelait en +effet, la voix frêle qu'il entendait sans cesse<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span> +dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente +lieues; il est pantelant. Sa langue pendante palpite +et sue. Qui l'aurait vu, de jour, courir +ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de +fusil, comme un animal enragé... Enfin, la +voilà!</p> + +<p>Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute +pâle et toute tremblante. Il la renverse sur le +sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits doigts +crispés d'amour tiennent les grands poils +fauves de la bête. Le petit visage amaigri, si +menu, si blanc, sent le souffle ardent de +l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide +de la langue qui l'enveloppe. Il lèche le +cou délicat. Elle baise le museau noir. Les +dents redoutables, prennent, dans une caresse, +les cheveux, épais, tout épars, et les pressent, +les mâchent, les mordillent. Le nez +de la bête fouille dans la chevelure et la respire. +Un grand bonheur d'aimer secoue ces +deux êtres, l'humble animal et la fille des hommes, +qui, dans cette seconde, ont deux cœurs +tout pareils, fondus, gonflés et crevant d'une +émotion toute semblable. L'enfant qui s'est +relevée retombe sous une nouvelle poussée de +l'animal. De nouveau ils s'enlacent et se roulent +ensemble. M<sup>lle</sup> Marthe accourue s'effraie à +voir, de loin, se tordre sur la grève une +masse bizarre, bondissante et grouillante, où +deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs, +qui battent l'air, apparaissent parfois, mêlés<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span> +aux quatre énormes pattes fauves de Jupiter +qui, se relevant à la fin, jappe,—vers le ciel +et vers la mer,—sa joie retrouvée.</p> + +<p>Alors, M<sup>lle</sup> Marthe approche, et comprend +tout. Elle aide Nora à enlever le bout de corde +rompue que Jupiter traîne à son cou.</p> + +<p>Ce bout de corde, Nora veut le garder...</p> + +<p>—Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe comprend qu'en présence de Jupiter +la prudence est commandée, aujourd'hui +plus que jamais.</p> + +<p>Elle se contente de prier M<sup>lle</sup> Nora d'être +bien sage, maintenant qu'elle a retrouvé son +chien, et de venir changer de vêtements, car +les siens sont tout souillés, déchirés çà et là +par la dent du brave animal...</p> + +<p>Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en +route, M<sup>lle</sup> Marthe raconte plusieurs histoires +de chien, vraiment extraordinaires et parfaitement +authentiques. Elle s'étonne, au fond, de +cette puissance d'amour. Elle n'y comprend +rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont des +bêtes et l'instinct n'est pas la raison».</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe est persuadée qu'elle est un être +supérieur à Jupiter. Des livres le lui ont dit. +Elle l'a cru.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>A midi, quand François Mitry revient de la +chasse, Catri accourt lui dire, à la grille du parc:</p> + +<p>—Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span></p> + +<p>—Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers +m'ont conté la scène, dit François Mitry +désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète +enfin de voir Nora maigrir, dépérir si +rapidement...</p> + +<p>—Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle +dit qu'elle ne se mettra à table avec monsieur +que si monsieur accepte Jupiter, dès aujourd'hui +et pour toujours, dans la salle à manger.</p> + +<p>François Mitry ne peut s'empêcher de sourire +tristement.</p> + +<p>—Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un +ultimatum?</p> + +<p>—Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit +Catri, mais nous connaissons tous mademoiselle, +et si on la contrarie encore aujourd'hui, +pour sûr elle aura des convulsions comme le +jour où Jupiter est parti...</p> + +<p>—C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez +pas.</p> + +<p>Et comme il a besoin d'approbation pour +le passé:</p> + +<p>—Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait +me dévorer, n'est-ce pas Catri?</p> + +<p>—Oh certes, non! monsieur!</p> + +<p>—Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une +bête intelligente... il aura compris. Dites à +mademoiselle que je le pardonne...</p> + +<p>Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora +qui a su défendre et garder la place d'honneur, +celle de sa mère, le grand terre-neuve désormais,<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span> +majestueusement assis sur son derrière,—sa +queue frappant le parquet à petits coups +heureux,—attend la bouchée de pain, mouillée +de sauce odorante, que lui offre de temps en +temps sa petite maîtresse,—satisfaite de +n'être plus assise à côté de M<sup>lle</sup> Marthe, puisqu'elle +en est séparée par l'imposante figure +de Jupiter.</p> + +<p>Seulement François Mitry, à sa droite, fait +asseoir Junon tous les jours. Et, de la sorte, +M<sup>lle</sup> Nora trône, d'un air triste et hautain, +entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans +y mettre malice, «les deux personnes que j'aime +le mieux».</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXVII">XXVII</h2> +</div> + + +<p>Le programme qu'il s'est tracé, François +Mitry l'a suivi. Depuis trois ou quatre ans il +reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de +tous les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes +visites à Monaco; il joue, gagne ou +perd, va revoir Paris où il passe un mois, six +semaines, dans les cafés, les théâtres et les +restaurants de nuit. Sa villa de Cavalaire est +son quartier général; il vient s'y refaire. Un +bruit de bouchons de champagne le suit, ici et +là-bas. M<sup>lle</sup> Marthe est gouvernante-maîtresse +et compte bien se pousser jusqu'au mariage,—mais +la présence de Nora la gêne.</p> + +<p>Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit +trop de choses, au gré de la gouvernante générale. +On rencontre ses yeux dans tous les coins, +et il y a des moments où cela est désagréable. +De plus il est nuisible à la bonne éducation +d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies +<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span>des grandes personnes. M<sup>lle</sup> Marthe le pense et +le dit ingénument. M. Mitry répond qu'il réfléchira.</p> + +<p>Mettre Nora en pension, il y a beau temps +que cette question a été débattue; il y songea +tout de suite après sa terrible découverte, mais +un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de +l'image vivante de Thérèse, aimée à la fois et +haïe. Puis, peu à peu, à mesure que la brouille +sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a +tout de même gardé et désiré garder l'habitude +de voir dans sa maison cette petite figure +blanche et brune, douloureuse et froide, aux +grands yeux. Elle est sa douleur chérie, il la +fait souffrir souvent et c'est avec délices. Sa +vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous +deux tiennent à leur peine, parce qu'elle fait +revivre en eux une morte qui si longtemps +les rendit heureux.</p> + +<p>Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait +à Nora: on lui a appris à aimer la douleur, les +lancinements des blessures, les vains élancements +vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque +le désir des consolations, toutes les images +de volupté qui apparaissent si blanches, comme +éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des +longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie +commune lui est insipide. Le monde, déjà, lui +paraît bête. Elle se sent une petite héroïne de +souffrance et d'amour. Elle appelle le drame +autour d'elle. Elle le fait rêver, elle l'inspire. +Elle fera naître des fatalités sitôt que la vie se<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span> +mettra à la traiter banalement. Son âme est +un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans +la tempête, parce qu'ils l'accompagnent. On peut +croire qu'ils l'annoncent. Allez dire au courlis +de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage +éclate, lorsque le feu du ciel raye les eaux +partout ruisselantes; il ouvre son aile, au contraire, +et tous les horizons déchirés connaissent +sa longue plainte qui est un cri d'amour.</p> + +<p>François Mitry n'entre plus dans la chambre +mortuaire, mais Nora y va bien souvent. +Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette +chambre, quels dialogues peuvent s'échanger, +on ne sait, mais ils durent longtemps. Et Catri +a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup +mademoiselle aujourd'hui. Elle est chez madame.</p> + +<p>Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, +la plupart du temps, disparaît; sauf à l'heure +des repas, on ne la voit guère ces jours-là; +elle est chez madame. Mais, à table, elle continue +à occuper fièrement sa place de maîtresse +de maison.</p> + +<p>Hélas! elle y entend des choses étranges. +Sous prétexte que les enfants ne peuvent pas +comprendre, on raconte en sa présence, à mots +à peine couverts, avec de bons rires, le scandale +à la mode. Et l'amertume de Mitry, son +scepticisme bête formulent souvent des conclusions +comme celle-ci: «Toutes les femmes +sont menteuses, infidèles, intrigantes; la meilleure<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span> +ne vaut rien.» Il se tourne vers M<sup>lle</sup> Marthe +avec une galanterie de sous-officier pour ajouter +platement: «Sauf, bien entendu, celles qui +sont présentes.»</p> + +<p>Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», +que Nora devine; les promenades dans +les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous +des vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. +La petite baronne voisine avec le vicomte, +le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur +avec la colonelle.</p> + +<p>A la suite des femmes mariées, il est venu +des jeunes filles modernes. Elles ont souri de +l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de +la déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des +«colles» sur le baiser, le sourire et le reste. +On lui a raconté le fleurt de Gontran et de +Berthe—un vrai scandale d'enfants. «Pincés +par la grand'maman, ma chère! c'est exquis.» +Les polissonneries de pensionnat ont pénétré +dans le parc entouré de grilles où Nora aurait +dû pousser comme une fleur sauvage, vierge du +vent sali qui a traversé les villes... La saine +nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, +l'amour entier, mais tel que le connaissent +les plantes et les bêtes, simple et grave. La voix +des civilisées lui apprend comment on peut +rire de ce qui fait souffrir et pleurer, naître et +mourir....</p> + +<p>Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» +avant d'être vieille, accident qui arrive aux<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span> +filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce qu'il +faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite +sagesse du monde des preuves trop vagissantes +du goût qu'on a pour le plaisir.</p> + +<p>Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs +mamans, en route pour Monte-Carlo, ont amenées +à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux +commentaires sur bien des choses que les petits +paysans du voisinage et les bêtes lui avaient sainement +apprises. Elle sait aujourd'hui comment +ces choses sont déshonorées par la vie artificielle +des villes et les imaginations citadines. Les +conversations des belles dames lui ont fait plus +de mal que les livres lus en cachette sans choix, +au fond de la bibliothèque où Mitry n'entre +jamais et dont Nora, sournoisement, garde +accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, +une clef dérobée.</p> + +<p>Elle a douze ans, et l'imagination vive et +sombre, l'aspiration vers des bonheurs vagues +qui puissent la payer d'une vie si triste et qui +déjà lui semble longue! Elle a lu <i>Paul et Virginie</i>, +elle a lu <i>Manon Lescaut</i>, elle a pleuré +sur les malheurs de <i>René</i>; et les vastes mélancolies +de Chateaubriand et de Lamartine chantent +pour elle, le soir, dans le bruit des vagues +éternellement entendu.</p> + +<p>Avec ses petits compagnons rustiques, elle +court les bois, elle grimpe au sommet des collines; +et les genêts épineux mordent ses +jambes. Un jour, comme une épine est restée<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span> +sous son bas, au-dessus de sa cheville, il a +fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit +Maurin, le fils du braconnier, qui va sur ses +quatorze ans, un joli gaillard, bien sain et bien +fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu +le sang de la plaie «pour empêcher le mal de +s'envenimer». Un trouble délicieux a oppressé +leur cœur à tous deux. L'existence sauvage +qu'elle mène enseigne à Nora un désir d'aimer +moins dangereux sans doute pour elle que les +conversations des demoiselles «comme il faut», +mais les deux enseignements rapprochés lui en +disent, à son âge, beaucoup trop long sur la +vie et l'amour.</p> + +<p>Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse +des choses, bien douce à l'enfant privée de caresses. +Une volupté tendre lui vient des arbres, +du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé +de les serrer entre ses bras. Il y a, dans le +verger, un pommier vénérable qui a reçu, +lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres +lèvres pâles. Les fleurs, elle y plonge ses narines +palpitantes avec des appels de toute sa +bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, +un soir d'été, à demi nue, avec les garçons et les +autres petites filles... C'était un bain pris en +fraude. Donc point de costume. Elle a gardé +seulement sa fine chemise. Elle a aimé beaucoup +la fluidité de l'eau qui l'enveloppait d'une +pression égale, câline et frissonnante. Les enfants +ont comparé entre eux la force de leurs<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span> +jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant, a renversé dans +l'eau les fillettes. Les bras ont été +pressés sous la bouche de l'adolescent, les +nuques effleurées, parmi les éclaboussements +d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la +gagne, Nora, et la console....</p> + +<p>... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on +beaucoup trop l'enfant sans mère +et sans amis; et peut-être serait-il temps de +l'envoyer dans une «bonne pension».</p> + +<p>C'est l'idée de M<sup>lle</sup> Marthe, qui dit naïvement +à M. Mitry:</p> + +<p>—Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est +pas trop tard!</p> + +<p>S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est +trop tard pour refaire cette âme. Rien n'y sera +effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon +qu'on s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et +trop tôt elle appelle la vie. Et plus rien ne peut +empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre la +ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les +libertés qu'elle se donne, l'amour pourrait la +sauver encore—mais elle a sans doute oublié +Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour +elle.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXVIII">XXVIII</h2> +</div> + + +<p>Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier +fameux dans tout le pays, le fils de Maurin, +dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas +Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son +père l'a envoyé là pour qu'il «apprenne» chez +un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien +de marine, philanthrope aimable et polyglotte, +qui enseigne à Jacques l'histoire, l'allemand et +l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier, Jacques, +grâce à toute cette science, pourra faire de +grandes affaires.</p> + +<p>Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», +Jacques se loue en journée, et l'autre matin il +est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de liège». +A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand +et l'anglais, et qui connaît La Vallière et M<sup>me</sup> de +Pompadour, est charmant, avec son ombre +de moustache à peine marquée, ses vêtements +de toile toujours bien propres et reprisés consciencieusement, +ses jambières de toile à voile, +son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette +de leveur de liège.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span></p> + +<p>—Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, +d'avoir un petit lièvre vivant, que mon père a +rencontré dans le bois?</p> + +<p>—Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!</p> + +<p>—Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du +lait—mais il mange déjà du thym.</p> + +<p>Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, +peut-être un peu jaloux, n'en dit rien. Et puisqu'un +petit lièvre vivant plaît à la maîtresse, +il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez +sur le petit nez mobile du levraut et tous deux +s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le +lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, +balance sa tête de haut en bas, de bas en +haut, flairant; puis, tout à coup, ses longues +oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos +et il se rase contre terre: il craint un danger. +Alors, avec des cris de joie, Nora le cache dans +sa poitrine, sous ses deux bras.</p> + +<p>—Vous allez l'étouffer, mademoiselle!</p> + +<p>Elle le prend à deux mains, l'élève à elle +comme un enfant et, à son tour, baise le joli +museau mobile qui, doucement, se met à rendre +la caresse... Une mignonne langue rose, +chaude, tendre, court sur les lèvres de Nora.</p> + +<p>—Eh bien!... Et moi? dit Jacques.</p> + +<p>Et ils s'embrassent tous trois, frémissants +d'aise, jusqu'à ce que Jupiter avance, d'un +mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, +sa grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXIX">XXIX</h2> +</div> + + +<p>Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une +brusque décision de son père, a dû quitter pour +aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde, et +dans quelle saison, hélas! au commencement +du printemps! quand les rossignols arrivent!...</p> + +<p>Au lieu de la plage et des bois, la cour; au +lieu de la chambre où est cachée la clef de la +bibliothèque, le dortoir aux lits de fer, froidement +alignés; au lieu des caresses du petit +lièvre, les bons points ou les pénitences.</p> + +<p>La régularité de toute cette vie d'écolière +l'exaspère. Pour la conduire ici, on a dû parlementer +beaucoup. Elle a fini par se laisser +convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la +chercher si elle n'était pas contente; elle a espéré +que la nouveauté des choses lui serait +agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir +M<sup>lle</sup> Marthe serait le bonheur, et qu'elle laisserait +là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines.</p> + +<p>Bien au contraire, elle les a emportées toutes<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +avec le regret de ne pas les souffrir au lieu où +elle a coutume, où l'habitude seule lui est une +joie par elle-même.</p> + +<p>Dès le moment où elle a passé la grille du +couvent, elle a éprouvé une grande envie de +pleurer et comme une détresse. Elle a examiné +autour d'elle les choses, les êtres, les murailles, +les visages, et trouvé aux uns comme aux autres +un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité. +Tout le monde était pourtant aimable, +poli, mais cette politesse, de la part de gens +qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas, +ne l'a point touchée, lui a presque semblé moqueuse, +et elle s'en est défiée. C'est une sauvage.</p> + +<p>Nora s'est aperçue alors que les objets qui +nous semblent indifférents nous tiennent parfois +fortement au cœur. Elle se rappelle la <i>figure</i> de +certains arbres du parc. Elle revoit dans sa +pensée leur physionomie particulière, avec tel +trait, tel détail auquel, paraît-il, son affection +était attachée. Elle regarde le grand platane +de la cour du couvent, et il lui fait l'effet d'un +méchant étranger. C'est un intrus dans sa vie. +Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot; +elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse +qui vient lui parler, lui donner certains renseignements. +Nora la regarde et pense à Catri et +même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime +l'une et l'autre, au fond, même Marthe, pour +que le visage inconnu de la sœur renouvelle en<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée +de tout et de tous, qui l'a saisie dès l'entrée +au couvent.... Pourtant, là-bas, à la maison, +Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui +semblaient pas tendres, ne s'occupaient pas +beaucoup d'elle; comment se fait-il qu'elle les +regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages +de là-bas, repassent dans son imagination. +Elle voit Antoine et le jardinier, les remises et +l'office, le perron, le corridor, le salon de la +villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de +sa maison sont toutes dans son cœur, vivantes +et parlantes.... Oh! le salon où est le portrait +de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir +tout à l'heure, si elle en a envie! Et la chambre +mortuaire où sont les chers objets qui ont appartenu +à sa mère, le lit, la broderie, les livres, +et ce diamant noir, le joyau rare devant lequel +elle est restée souvent en extase, tristement +rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir tout +cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui +est intolérable, se présente à elle avec violence, +ne la quitte plus, lui devient une persécution. +Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique, +dure, de son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait +toujours quelque chose de lui,—un +changement brusque, un retour aux tendresses +passées. Il reste, malgré tout, celui qui a tant +pleuré sa mère, qui a voulu la lui montrer +morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras +pour l'incliner sur le visage glacé.... Oh! mon<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span> +Dieu! sa vie d'enfant misérable, pourvu qu'elle +s'écoulât parmi les choses accoutumées, près +des êtres mêmes qui la font souffrir, son existence +de martyre maudite, c'était donc du bonheur,—pourvu +que le nid, que la maison +fussent proches!</p> + +<p>Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il +semble qu'on soit aimé, c'est peut-être tout le +bonheur possible!</p> + +<p>Où es-tu maintenant, bon petit Jacques? +Quel animal sauvage as-tu capturé?</p> + +<p>—Il y a si longtemps que tu m'as promis un +écureuil, Jacques, avait dit Nora en partant,... +je ne l'aurai donc pas!</p> + +<p>Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des +petites, vient d'être punie sévèrement parce +qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau +apprivoisé, qui pépiait et troublait la +classe....</p> + +<p>Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant! +Un chien s'est glissé l'autre jour dans la +cour, on ne sait pas comment,—un bel épagneul +blanc.... on lui a donné la chasse à coups +de balai.... Oh! Jupiter! mon Jupiter! qui me +rendra tes bons grands yeux toujours tournés +vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi, +de chez tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait +voulu te séparer de moi pour toujours..., mais +sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander +à te rejoindre. Je veux te retrouver... Sans +doute, tu passes tes journées assis sur le perron<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +de la villa ou bien devant la grille du parc, à +regarder le chemin par où je suis partie, par +où tu penses que je vais revenir... Il avait fallu +t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes hurlements +de douleur me fendaient l'âme.... Comment +ai-je pu accepter une heure seulement +l'idée de te quitter... mais patience!... je vais +écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher, +avant dimanche.</p> + +<p>Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais +on ne lui répond pas. Elle pleure et pâlit, et +maigrit de jour en jour. Elle est ici comme une +hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni +marcher. Elle manque d'espace, d'air, d'horizon, +de terre même.</p> + +<p>Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient +pas la chercher, Nora ne songe plus qu'à s'évader. +Elle veut aller souffrir encore aux lieux où +elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela. +Surtout, elle veut revoir Jupiter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXX">XXX</h2> +</div> + + +<p>Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,—et le +triste sanctuaire où sa mère est morte.... Elle +profite d'une promenade pour se cacher derrière +une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque +argent. Elle prend tout simplement une voiture +et se fait conduire à Cavalaire. A chaque tour +de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de +sa maison, elle voit tout en beau, maintenant. +Elle n'est pas loin de trouver quelques bonnes +qualités à M<sup>lle</sup> Marthe et même de pardonner à +son père.... Ce qu'elle lui pardonne le moins, +c'est de garder Marthe. Pourtant elle ne croit +pas encore que la rusée Allemande ait pris la +place qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora, +là-dessus, s'est peut-être trompée....</p> + +<p>La voiture arrive au bord de la mer, au +Lavandou, et Nora s'exalte tout de suite au bruit +des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route +suit exactement la mer, les dentelures du rivage. +Dans ce voyage, seule, en voiture, Nora de plus<span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span> +en plus s'excite. Elle a commencé son roman. +Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le +bruit de la mer, battant contre le pied des montagnes +des Maures, du Cap Noir au Dattier, +l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La +liberté la grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et, +à chaque tournant de route, Nora croit découvrir +sa maison... Chaque fois son cœur lui +échappe pour voler au-devant d'elle-même.</p> + +<p>Elle débouche enfin en vue de la plage de +Cavalaire. Il est tard, neuf heures du soir, et +Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une +clarté prestigieuse.</p> + +<p>A son cocher, que cette enfant si petite et si +sûre d'elle-même n'a pas cessé d'étonner, Nora +donne le prix convenu, et gagne à pied le portail +du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle +n'en sait rien. Le mystère lui plaît. Elle veut +surprendre la maison, jouir des étonnements, +des colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité, +elle ne sait pas ce qu'elle espère....</p> + +<p>Elle rencontre une ombre.</p> + +<p>—C'est vous, mademoiselle Nora?</p> + +<p>—C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau, +ici?... Oui, me voilà, je suis bien contente. +Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle....</p> + +<p>Jacques ne peut achever. Nora entend un +sanglot....</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement.</p> + +<p>Et Jacques, suffoqué:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p> + +<p>—Jupiter est mort!</p> + +<p>Nora croit mourir elle-même, tout debout. +Elle chancelle, cherche un appui, n'en trouve +pas et s'assied par terre.</p> + +<p>Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont +passé. Jupiter a été mordu. Il a fallu l'abattre... +Et Junon aussi.</p> + +<p>—Mais c'est horrible, Jacques!</p> + +<p>—C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y +a rien à dire. Les chiens fous, c'est comme ça. +Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé!</p> + +<p>—Tu as refusé, toi, Jacques!</p> + +<p>—Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu. +Alors, on m'a demandé à moi. Monsieur Mitry +m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas: +vous l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je +n'aurais pas pu.</p> + +<p>—Oh! Jacques!</p> + +<p>—Mademoiselle?</p> + +<p>—Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse, +Jacques.</p> + +<p>—Je comprends bien, mademoiselle.</p> + +<p>—Il faudra venir me voir, dis, souvent?</p> + +<p>—Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle.</p> + +<p>Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il +l'embrasse.</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus +faim. Elle est stupéfaite. La nouvelle est si terrible +qu'elle en demeure consternée, muette.<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span> +Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage. +Vraiment, c'est trop, c'est trop de malheur. +Elle ne veut plus réfléchir à rien. La fatigue +est trop forte. Elle voudrait seulement un +peu de repos et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter, +ce soir, toute scène de reproches, de rentrer +dans sa chambre sans être vue, et de dormir, +si c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée +et sans rêve.</p> + +<p>Voici le perron de la villa, tout blanc sous +la lune. La porte est grand'ouverte. Nora s'approche +des fenêtres du sous-sol qui brillent au +ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle +regarde. Les domestiques sont tous à table. Le +moment est donc favorable pour n'être pas +aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement +le perron.... Il n'y a de clarté qu'aux +fenêtres du premier étage, celles de son père. +Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que +fait-elle donc? Elle retire ses chaussures, afin +de marcher sans faire de bruit, et les laisse là, +dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe.</p> + +<p>D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres; +elle connaît si bien la chère maison, la +maison où sa mère est morte!</p> + +<p>La voici au premier étage. La porte de la +chambre où elle a vu, d'en bas, la lumière, est +fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle obscur +du palier, brille comme une étincelle.... +Elle a la curiosité de regarder, par ce trou lumineux +qui s'offre.... Elle approche lentement,<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span> +à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite +pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon +Dieu, pour qu'elle ait fléchi sur ses deux jarrets +où elle a ressenti une douleur vive comme si +on les eût fouettés brusquement d'un coup de +tranchant de hache? En regardant la hachette +de Jacques Maurin frapper le tronc des arbres, +elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de +douleur nerveuse. Elle chancelle et se retient +au mur. En même temps, quelque chose, dans +son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous +ces mouvements intérieurs, c'est de la douleur +déroulée, repliée, tordue sur elle-même. C'est +un mal physique, atroce. C'est le mal que François +Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait +Thérèse si elle voyait ce qu'a vu Nora... et qu'elle +éprouve peut-être, car peut-être la morte est-elle +présente et souffrante au cœur de l'enfant. +Nora souffre comme une épouse trahie. Qu'a-t-elle +donc vu? Elle a vu M<sup>lle</sup> Marthe et son père +ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc +pris enfin la place de Nora, à table, la place de +la maîtresse de maison, «celle de maman»! +Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier, +frapper du pied, pousser des cris aigus, se rouler +à terre, se meurtrir, rouler du haut de l'escalier +jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle +veut leur donner à tous deux le remords de la +voir souffrir ainsi... de la voir mourir peut-être... +«Oh! mourir, pourquoi pas mourir?... Maman, +quand je l'ai embrassée morte, semblait si<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span> +calme, si reposée, presque heureuse... Pourquoi +pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on meurt +pour fuir les peines insupportables, pour oublier, +et aussi, quelquefois, pour désespérer +ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore et de +nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait +horreur et qui l'attire. Non, non, elle ne s'est +pas trompée.... Il l'a prise entre ses bras... et il +l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le +plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre +blanc. Ses petits pieds déchaussés courent vite +et en silence. Sous la clarté lunaire, fantastique, +elle descend le perron, toujours courant. Elle +veut mourir, retrouver sa mère.... La mort est +vaste sans doute, et peuplée, mais sa mère la +voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre.... +Comme la grève est longue!... on dirait une +route, qui ne mène nulle part! Comme la mer +semble froide sous le scintillement diamanté +du reflet de la lune!... Voici le sable, où tant +de fois elle a joué, Nora, avec Jupiter.... «Mon +Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait +de l'apprendre, Nora souffre de la mort de +son chien aimé; alors seulement elle comprend +qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se +fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire +un jour, une heure, une minute, à la bonté de +Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non, non! +personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est +mort!» Et Nora pense que si elle survit, +chaque jour sera désormais un supplice pareil<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span> +à celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant +cette porte. L'image de son père embrassant +Marthe surgit de nouveau dans son esprit, +comme en pleine lumière; de nouveau quelque +chose de mauvais, au plus profond de son cœur, +éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement +de la jalousie crispe sa chair, la rend +folle.... Oui, c'est cela: mourir! il faut mourir.</p> + +<p>Une grande tartane, sur l'eau, près de la +grève, sommeille, haute, profilée en noir sur +le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane +à terre, les <i>lesteurs</i>, les ramasseurs de sable, ont +établi un pont volant fait de longues planches +ajoutées bout à bout, qui portent, au point de +raccord, sur des barriques posées debout +dans la mer... Nora sait que, sur la plage de +Cavalaire, la mer, peu profonde tout au bord, +le devient tout à coup à quelques mètres du +rivage, parce que ces tartanes enlèvent beaucoup +de sable chaque jour.</p> + +<p>A l'endroit où la tartane est mouillée, il y +aura assez d'eau sans doute, pour noyer une +enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle +étroite. Les longues planches fléchissent +et grincent un peu... Ne va-t-on pas la voir, +du bord? Non, le temps est calme. L'homme +qui devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi. +Personne, pas un douanier sur la plage. +La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau. +Arrivée au bout du petit pont, elle a peur... +mais le souvenir lui revient brusquement de<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span> +tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et maintenant +Jupiter est mort!... La fillette de douze +ans se répète la phrase toute faite: «J'ai tant +souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit pas qu'on +puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des +douleurs de femme au cœur d'une enfant sont +plus poignantes, puisque les cœurs d'enfant +sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs +sont les mêmes. Et puis, quand Nora est +résolue à quelque chose, elle l'accomplit; un +dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent +jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de +ses résolutions. Elle a fermé les yeux et s'est +laissée aller dans la mer, par côté, comme +une chose rigide qu'on a poussée... et qui +tombe.</p> + +<p>Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais +sous ce vertige de terreur,—Nora, qui depuis +le matin n'a pris aucune nourriture,—Nora, +au contact de l'eau, au toucher de la +mort, qu'elle a cru reconnaître—si froide!—Nora +s'est évanouie.</p> + +<p>La grande vague paisible la prend aussitôt, +la soulève, maintient, à la surface, son petit +visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe +de sa volute écumeuse comme d'une grande +caresse, et la pousse, d'un seul élan, au rivage +qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a +refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre +encore, petite Nora. La mort ne veut pas de +toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer;<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span> +c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et, +dans sa robe de deuil, dans sa robe noire de +couvent, qui colle sur son petit corps grêle et +nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras +inégalement étendus, ses noirs cheveux dénoués +gardant autour de sa tête l'ondulation de +l'eau qui lentement se retire, Nora dort sous +la lune...</p> + +<p>Quelques minutes, tout cela n'a pas duré +davantage, et l'enfant se réveille... «Oh! qu'il +fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si, +puisque me voilà toute ruisselante et voici la +mer qui tantôt m'a prise... oh! oui, il fait +froid!... mais puisque j'ai encore quelques instants +à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher, +si je le puis, dans le lit de maman, +dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée +morte... oh! maman! maman!»</p> + +<p>Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le +parc. La saison est bonne, c'est le printemps. +Elle a froid pourtant... Elle marche avec peine. +Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne +vers la maison. Là, rien n'a changé depuis +tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe. +Elle monte l'escalier comme tout à l'heure. +Elle remarque que, derrière la porte funeste, +il n'y a plus de lumière; on aura, au +dedans, tiré la portière, mais sa pensée s'embrouille. +L'enfant a sommeil. La lassitude +l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va +droit à la porte du sanctuaire funèbre, et<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span> +l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour, +toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de +fatigue, ses vêtements mouillés. Et voici Nora +toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache au +lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de +satin. Elle sait qu'on a mis là-dessous les plus +beaux draps de sa mère... Les voici, tout +brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y +plonge son pauvre petit corps frissonnant qui +va enfin goûter, croit-elle,—puisqu'elle s'est +noyée,—un repos sans fin. Car Nora, épuisée, +folle de ses grands chagrins, s'est ingénument +couchée pour mourir...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXI">XXXI</h2> +</div> + + +<p>—Il y a là, monsieur, un exprès qui nous +annonce que mademoiselle Nora s'est échappée +hier du couvent!</p> + +<p>C'est une rumeur dans toute la maison. Les +domestiques sont consternés et M<sup>lle</sup> Marthe +elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux, +l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés +d'amour et de pitié. Rien n'est pur d'alliage, +pas même le mal: il ne va pas sans quelque +bien.</p> + +<p>François Mitry donne des ordres. On attelle +pour porter des dépêches au télégraphe de +Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver +au château, il demande M<sup>lle</sup> Nora; on l'interroge.</p> + +<p>—Je l'ai vue hier soir, dit-il.</p> + +<p>Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète +autrement, et quand Jacques explique: +«J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de +Jupiter:»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span></p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses +deux mains sur sa tête. Elle en mourra! elle en +est morte!</p> + +<p>Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, +violente, sombre. Elle a pu,—oui, +avec sa nature!—songer à mourir! On court +sur la plage, et François Mitry le premier... +Hélas! il reconnaît sur le sable la trace des +tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds +mignons de Nora, impossible de s'y tromper. +Jacques les reconnaît bien, lui aussi; il pleure: +«Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur +déchiré. Est-ce qu'il a tué cette enfant? On +s'efforce de lire les traces, mais elles vont et +viennent en divers sens; elles s'embrouillent... +Nora s'est promenée un moment ici, avant de +se décider...</p> + +<p>—Monsieur Mitry! monsieur Mitry!</p> + +<p>C'est encore Jacques qui appelle. Le petit +leveur de pièges est habile à reconnaître dans +les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix +rouge...</p> + +<p>—Ici, ici, voyez!</p> + +<p>Et du doigt il désigne, sur la passerelle de +planches où les lesteurs en ce moment même +vont et viennent, l'empreinte du petit pied +mouillé et terreux... On la retrouve tout contre +le bateau, à l'autre extrémité. Et là, plus de +doute, sur le bateau Jacques a ramassé un +ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux +tressés de Nora... François Mitry l'arrache aux<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span> +mains de Jacques, ce ruban, et il le baise; car, +si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait, +oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, +maintenant qu'il serait trop tard!</p> + +<p>Les lesteurs interrompent leur travail, on +fouille l'eau aux environs; on interroge la mer; +on met le canot de la tartane à flot; les douaniers +accourus proposent leur petite embarcation; +il y a aussi celle de Mitry, et toute la +plage s'anime de la même inquiétude et retentit +du même appel que prolonge l'écho de la colline:</p> + +<p>«Nora! Nora! Nora!»</p> + +<p>—Hélas! monsieur, vient dire M<sup>lle</sup> Marthe, +les petits souliers de mademoiselle sont dans +le corridor, presque cachés sous le bas d'une +portière qui traîne...</p> + +<p>François Mitry regarde Marthe d'un regard +profond... Sa fille est donc entrée hier soir, dans +la maison! Leur porte était bien mal fermée... +ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez +lui, il entre, il ouvre toutes les chambres... Qui +sait?</p> + +<p>Puis, un trait de lumière frappe son esprit... +La chambre de Thérèse!</p> + +<p>Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, +dans cette chambre; il l'a abandonnée. Catri +s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit, +pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère +soigneuse, changer les draps une fois par +<span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span>an, assure M<sup>lle</sup> Marthe, le jour anniversaire de +la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a +aussi une vague idée superstitieuse: il faut +plaire aux morts.</p> + +<p>Pour la première fois depuis cinq ans, il va +entrer dans cette chambre qui est séparée de la +sienne par un spacieux cabinet de toilette, +condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec +un frisson, à entrer dans cette chambre terrible +où elle est morte, où il a tant souffert!...</p> + +<p>Et voici que cette chambre est aujourd'hui le +lieu de sa suprême espérance... Oh! si Nora n'y +était pas! ou si Thérèse allait lui apparaître!.. +Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui +passe aux heures fatales.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXII">XXXII</h2> +</div> + + +<p>Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés, +fait face à la porte et, sur l'oreiller, tout de +suite il aperçoit une tête, une tête pâle aux yeux +fermés,—et qui respire.</p> + +<p>Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse? +La ressemblance, en tous cas, est terrible. +C'est plutôt la mère apparue dans la fillette. +Dans l'enfance de la petite il y a l'expérience +de la mère, et toutes les deux ont souffert par +lui le même supplice, et toutes les deux sont +là, pleines de reproches, et pourtant muettes!</p> + +<p>Il est debout, et il regarde. Autour de lui, +tout est en place comme il l'a voulu. La broderie +commencée, le nécessaire ouvert, le livre +avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant +l'ancienne vie paisible de l'aimée, tant +haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie +sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de +l'époux. Dans la cheminée, les bûches entières, +noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span> +découverte, mais, au-dessus du lit, sous les +rideaux hauts et légers, le grand christ d'ivoire, +sur le fond de pourpre sanglante, appelle le +pardon et les infinis d'amour.</p> + +<p>Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les +cheveux, d'un noir de deuil, entourent la face +endormie, blanche comme le drap brodé qui +couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle, +la petite chaîne d'or, où est suspendue la médaille +bénite que sa mère avait portée aussi tout +enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur +la broderie des draps, le long de son corps, et +ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à +celles de sa maman morte, se sont écartées durant +le sommeil. La paume en l'air, un peu ouvertes, +à demi refermées, elles ont quelque chose +de doux et de pitoyable que jamais on ne leur +a vu, car Nora, à peine éveillée, est toujours +fière, en révolte, et crispe toujours ses petits +doigts prêts à combattre; mais en ce moment, +dans la sincérité du sommeil, ses mains détendues +ont l'air de demander à la vie on ne sait +quelle petite aumône d'amour, de pitié et de +pardon.</p> + +<p>François Mitry voit tout cela et le conçoit +clairement. Sous le viveur déterminé d'aujourd'hui, +sous l'ironique, qu'une blessure +empoisonnée a rendu fou et méchant, l'homme +ancien, l'époux, le père s'éveille; il regarde +Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de +l'enfant, de plus en plus lui semble être celui<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span> +de la mère. Elle est là, morte et vivante, et, +muette comme elle est, il l'entend pourtant +qui lui parle... Langage confus, que rien ne +peut rendre, mais dont le sens est trois fois +limpide:</p> + +<p>«Oh! François!—murmure la morte avec +la voix que les cœurs entendent,—François, +mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi +es-tu si changé?</p> + +<p>«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir +ce visage de dureté, ce cœur sans amour et +sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?... +Il y a des paroles que les morts ne peuvent dire +aux vivants, car il faut, pour des fins inconnues, +que les destinées suivent leur cours, mais il +est des choses que nous pouvons inspirer à ceux +qui souffrent encore la vie, et qui se trompent, +sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher +malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans +l'ombre où sont les rêves des morts. Sur une +enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est +le fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser, +tu frappes des coups de géant, follement acharné +contre la petitesse et l'innocence. Et chacun de +tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur +ma poussière, sur mon rêve de morte, sur la +part de moi-même qui, éternellement, flotte +autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître. +Je ne puis pas la protéger, hélas! car la +mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses +et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +fins inconnues qui veulent le secret. Et vainement +je fais effort, dans mes liens de morte, +pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu +qui fait obscures les destinées, ne veut pas. Il +a ses raisons qu'il faut croire et obéir, et c'est +là, ô cher bourreau plus misérable que moi, +c'est là le martyre des morts qu'on offense, de +se sentir eux-mêmes et de ne pouvoir pas se +communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui, +regarde, je suis tout entière présente, sous le +visage de mon enfant. Elle est venue au-devant +de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme +elle avait fait tout ce chemin,—si petite, perdue +et seule,—j'ai pu la joindre,—elle était +si près!—et me voici en elle...</p> + +<p>«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant? +Le doute seul est quelquefois un crime. La +réalité des preuves peut n'être qu'une apparence +vaine. On a vu des innocents condamnés à tous +les supplices. L'erreur parfois se fonde sur des +réalités saisissantes qui sont le mensonge des +choses, l'invention d'un démon qui guette la +faiblesse de l'esprit des hommes, et qui +s'acharne à leur faire nier l'amour, la foi +d'amour, la sainte confiance... Et si le destin +t'avait tendu un piège, s'il t'avait trompé, qu'en +dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami perdu, regarde-moi +vivre et souffrir sur le visage de cette +enfant. Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis +là, dans le pli de sa lèvre infiniment triste, dans +son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span> +sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô +malheureux... (aimé encore, parce que ton doute +horrible est encore de l'amour, et ta cruauté +de l'amour aussi), quand même tu m'aurais +persécutée justement, que t'avait fait la toute +petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au +pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble +chien que tu as un temps éloigné d'elle, et donné, +en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer et la +protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle +était petite et faible et seule... Il n'avait pas +besoin de parenté avec la fille des hommes... Il +l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes... +Il n'y a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un +cœur dans les univers, qu'un amour dans l'éternel... +et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi +enfin, dans la mort double que tu m'as faite. +Visite-moi dans l'éternelle angoisse... Un baiser, +mon François, sur le front de l'enfant, arrivera +au cœur inconnu que conservent, dans la mort +même, les femmes qui ont su aimer, et toutes +les mères des orphelins...»</p> + +<p>Ce sourd langage de pitié se parle dans le +cœur de François Mitry. Aucune parole ne saurait +le rendre; c'est un murmure infini, et le +timbre des mots ne le transmet pas; il est +pareil à ce bourdonnement de la mer au creux +des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur +universel y est pourtant contenu tout entier.</p> + +<p>Et François Mitry, désarmé une seconde, se +penche sur ce lit qui est un lit funèbre, et baise<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span> +au front l'enfant qui ne se réveille pas. +Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il +ramène sur ses pauvres bras grêles, le drap +souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement +mal. La respiration est tranquille, égale. Il tire +les rideaux, fait de l'obscurité, et puis, rassuré, +il se retire sur la pointe du pied et va +donner des ordres pour que personne ne fasse +de bruit. Il faut qu'elle dorme, l'enfant douloureuse...</p> + +<p>Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau +aux lettres fatales qui gisent, là, dans l'ombre +d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les relire. +Il <i>sait</i> qu'elles existent. Elles sont là, implacable +trace d'un fait que rien ne peut changer. Ce +qu'elles lui ont dit, elles le répéteront obstinément... +Non, il n'a pas besoin de les relire... il +les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre +la précision des mots écrits et des faits, rien, +aucun songe, aucune hallucination, aucun cri +sorti de la tombe.</p> + +<p>Et le cœur de François Mitry, amolli un moment +par la vue de la pauvre enfant endormie, +s'endurcit de nouveau et renie cent fois +l'amour.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXIII">XXXIII</h2> +</div> + + +<p>Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, +le jour même où il l'avait repoussée +brutalement loin de lui, jetée contre terre et +blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas +les retours de tendresse de son père; elle ne +sut pas qu'il l'avait baisée au front. Quand elle +le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, +avec une nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. +Elle en conclut qu'il reconnaissait ses torts, et +que la volonté qu'elle avait montrée de mourir +n'avait pas été inutile: il avait compris.</p> + +<p>A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même +des réflexions inspirées par la mort, +François Mitry résolut, mais froidement, de se +montrer plus indulgent pour Nora. La voix +d'outre-tombe avait remué en lui des profondeurs +trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès +le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être +le malentendu eût-il cessé peu à peu entre +l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y prêter,<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span> +mais elle était d'une fierté plus indomptable que +jamais. Sa résolution de mourir avait effrayé +tout le monde autour d'elle. Cette action, qui +n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle +le sentit, et commença à gouverner tyranniquement, +avec des attitudes d'orgueil et des paroles +d'insolence,—plus marquées que jamais.</p> + +<p>Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, +en revenant de Nice, ne trouva rien de mieux, +pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux, +que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet +de grand prix, le fermoir étant orné d'un +brillant assez gros, et le cercle, çà et là piqué +d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir +que, pour plusieurs raisons, le choix d'un +bijou n'était pas heureux. Nora, en effet, avait +remarqué que M<sup>lle</sup> Marthe, depuis quelque temps, +se parait comme une châsse. L'enfant n'avait +pas eu de peine à deviner que bracelets, colliers, +boucles d'oreilles et chaînes de montre, +offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement +la générosité, mais surtout la reconnaissance de +Mitry. Elle entendait fort bien que tout cet étalage +de bijouterie répondait, comme un remerciement, +à des services exceptionnels. Elle-même, +Nora, ne portait jamais de parure. Elle +n'en avait pas besoin dans ses courses à travers +bois, et son goût de fillette pour ce qui brille +se satisfaisait assez durant les heures qu'elle +passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants +et dormant derrière leur vitrine, et qui<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span> +parlaient, ceux-là!... Le diamant noir, à lui +tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur +de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment +singuliers, pour étonner Nora et pour +la tenter.</p> + +<p>Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit +et il le fut logiquement parce qu'il n'aimait pas +la pauvre petite.</p> + +<p>Après les graves événements dont le souvenir +était entre eux, il l'eût touchée à coup sûr, en +lui offrant un rien, une fleur cueillie pour elle, +une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.</p> + +<p>—Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en +votre absence, dans votre chambre, un petit +souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice. +C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne +déparera pas votre boîte à bijoux quand vous +serez une femme. J'espère qu'il vous fera plaisir.</p> + +<p>Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, +pleins d'indifférence.</p> + +<p>—Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.</p> + +<p>Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, +crut revoir une scène qu'elle n'oublia jamais, +celle qui l'avait poussée à fuir la maison, à +courir vers la mort,—et elle ajouta méchamment, +pâle et les lèvres minces:</p> + +<p>—C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut +donner ces souvenirs-là... Et, avec votre permission, +je lui offrirai celui dont vous me +parlez; il est vraiment trop riche pour une +jeune fille et il lui ira mieux qu'à moi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p> + +<p>Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait +bien faire acte de vengeance, mais elle ne se +doutait pas de toute la portée de ses paroles.</p> + +<p>La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:</p> + +<p>—J'ai, moi, les bijoux de maman!</p> + +<p>Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. +Il s'irrita au contraire:</p> + +<p>—C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise +à offrir à mademoiselle Marthe, le bijou +que vous trouverez dans votre chambre.</p> + +<p>Nora pensait aussi que son père aurait pu lui +remettre ce souvenir au lieu de lui annoncer +qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout simplement, +n'avait pas osé. Il avait senti, sans +y croire, le refus possible.</p> + +<p>Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que +Nora lui avait rapporté... Il en éprouva une sorte +d'humiliation et garda un ressentiment. La +leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible, +qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée +de plusieurs manières. Il n'aurait pas dû traiter +l'enfant tout juste comme il traitait sa maîtresse, +et s'il désirait vraiment la reconquérir, le +moindre témoignage de tendresse vraie aurait +été plus efficace.... Il y songeait un peu tard! +Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était +devenu grossier.</p> + +<p>Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible +qu'un sentiment: la crainte. Il craignit ses +impertinences, ses lubies, son intelligence, ses +divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span> +ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la +place qu'en effet il avait laissé prendre à +l'Allemande.</p> + +<p>Il eut peur surtout, et à chaque instant, de +pousser la révoltée à des résolutions extrêmes.</p> + +<p>Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, +il prit soin de se mieux cacher d'elle, ou +de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite il +était vaincu. Elle en abusa inexorablement, +tous les jours un peu plus. La volonté de +Nora devint souveraine en dépit de M<sup>lle</sup> Marthe +qui fut invitée à «ne pas faire attention»... +Conseil d'ailleurs superflu. Et comme les +communications affectueuses ne s'établirent +pourtant pas entre Nora et son père ni aucune +autre personne de la maison, il advint que la +petite maîtresse du logis n'y commandait pas +au nom de l'amour, mais de la crainte, une +crainte vague et sans cesse pénétrante, qu'on +avait de la violence de ses sentiments, de ses rancunes, +de sa haine.</p> + +<p>Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on +n'aime pas. Bientôt rien ne résista à ses fantaisies, +et elle fut libre.</p> + +<p>Elle eut une petite voiture attelée d'un âne +d'Alger, pas plus grand que Jupiter, et qui l'emmenait +seule, à droite, à gauche, sur les chemins +déserts et charmants qui suivent les caprices +de la côte. Elle eut un petit cheval arabe, +nerveux et souple, qui, enjambant bruyères et +romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span> +montagne les plus ardus ou qui, le long de l'immense +plage de sable, l'emportait en des galops +effrénés, sa longue crinière et sa queue noires +battant son col et son flanc d'un gris rosé et +doré, ses sabots faisant rejaillir l'écume des +vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, +qu'elle apprit à manier et qui lui donnait pour +empire tous les creux des rochers jusqu'au +Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.</p> + +<p>Elle avait treize ans; elle était de taille +exiguë, très bien proportionnée, ce qui faisait +son charme et toute sa grâce;—et, si petite +et si jeunette, elle avait le train d'existence +d'une orpheline riche, qui échappe au tuteur +amoureux et faible.</p> + +<p>Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin +qui les lui avait données.</p> + +<p>Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, +fameuse dans toute la Provence pour les +chevaux qu'on y élève et pour ses courses annuelles, +le petit Maurin, dès l'enfance, avait +gardé les poulains; il montait à cheval comme +un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le +cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le +cheval nu, il le poussait dans les vagues, et il +parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions +sur la bête lancée à la nage, que Nora +voulut les connaître par elle-même. Et il lui +arriva dans un coin désert du rivage, de quitter +tous ses vêtements et, à cheval à la manière +d'un homme, les genoux serrés, les jambes<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span> +pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à +peine naissante, frémissante au souffle du grand +large, ses cheveux flottant sur ses épaules et +noirs comme la crinière de sa bête, elle avait +goûté la volupté d'être libre et nue au plein air, +et d'entrer ainsi dans les vagues qui les enveloppaient +tous deux de caresses fluides, fuyantes +et rapides. La bête, sous elle, ondulait comme +la vague même, et, dirigée vers l'horizon, +donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée +vers les infinis perdus, par un chemin que ne +peuvent suivre que les navires et les monstres +marins. Parfois la bête capricieuse, pour se +débarrasser de l'enfant, baissait brusquement +sa tête enfoncée sous les eaux, plongeait tout +entière, et Nora regagnait la terre à la nage, +seule, heureuse et comme fière d'être semblable +à une bête des eaux ou à quelque fée marine +des <i>Mille et une Nuits</i>.</p> + +<p>On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on +pousse obstinément, malgré eux, vers le large, +s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le rivage +et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à +la mort..... Elle espérait toujours, vaguement, +cette folie. Et, en attendant, elle en réalisait +d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son +petit poing la queue de son cheval qui, après +s'être débarrassé d'elle, retournait au rivage, +elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans +son sillage, roulée cent fois sur elle-même +dans les grondements de l'écume...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p> + +<p>A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que +par des caresses, la volupté de vivre et de +rêver.</p> + +<p>L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces +aventures, lui mettait au cœur et dans l'esprit +un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui l'accompagnait +sans cesse. Elle aimait le vent qui +passe et elle voulait le suivre; l'hirondelle de +mer et la mouette qui rasent la crête des vagues, +y trempent l'aile et remontent; le bruit de +baisers que fait la feuille froissée contre la +feuille et le grésillement des galets que la vague +apporte, remporte, en les choquant par milliers +l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible +aux printemps, aux étés, au rythme des saisons, +aux variations des heures, sons et couleurs, +plus prompte à s'émouvoir des nuances du +temps, qu'une divinité des bois ou des eaux. +Son cœur se creusait pour ainsi dire; un vide +sans fond s'y faisait qui déjà appelait des +joies plus qu'humaines. Apaisée un peu tout +d'abord, mais non consolée par les choses que +M<sup>lle</sup> Marthe appelait ses distractions, Nora conçut +bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y +a de nécessaire et de respectable dans les humbles +occupations des existences ordinaires. Elle +gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd +désespoir, un éternel regret, et, en même temps, +elle avivait en elle une joie de vivre perpétuelle, +un bonheur purement physique, sans fin, +recommencé avec les matins et les soirs.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXIV">XXXIV</h2> +</div> + + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'avait pas tardé à se dire que +puisque M. Mitry renonçait à envoyer Nora +dans un couvent, le mieux était qu'elle prît +ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être, +dans la maison, le témoin gênant; rien de +mieux.</p> + +<p>Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques +objections.</p> + +<p>—Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos +promenades! Mademoiselle Marthe, cette enfant +n'est pas assez surveillée.</p> + +<p>Mitry a des scrupules.... mais M<sup>lle</sup> Marthe a +bientôt fait de les calmer. Elle le persuade aisément; +au fond, voir Nora le moins possible, voilà +tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui +elle est, à quel infâme couple elle doit et la +naissance et le droit odieux de porter traîtreusement +son nom à lui, il ne demande plus rien. +Éloigner Nora afin d'oublier,—faire du bruit, +jouer, recevoir, courir les lieux dits de plaisir,—toujours<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span> +afin d'oublier,—voilà qu'elle était +sa vie, sa volonté fixe.</p> + +<p>Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il +retrouvait ses visions, Thérèse et Lucien, dont +les fantômes hantaient ses cauchemars ou exaspéraient +ses insomnies. Seule, Marthe le consolait +à chacun de ses retours à Cavalaire; en +sorte qu'il avait toujours plus de reconnaissance +pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait +toute sorte de consolations et de soins, +avec des discrétions parfaites; débouchait en +silence à son chevet les flacons de chloral ou +d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes.</p> + +<p>Ses rages ne se calmaient donc pas? Non. +La jalousie avait dans son cœur les caractères +d'une maladie chronique. Et, de temps à autre, +il avait encore à souffrir des crises aiguës.</p> + +<p>Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible +que leur avait donnée Nora, et lorsque, +pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à +la contrarier le moins possible, il eut pourtant +avec elle une scène qui mit entre eux un +nouveau grief, inoubliable.</p> + +<p>Elle chantait, au piano, dans sa chambre. +Mitry, dans la sienne, écrivait des lettres. La +belle voix jeune de Nora sortait par les fenêtres +ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait, +avec toute sa pureté, chez le malheureux +Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix qui +ressemblait singulièrement, depuis quelque<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span> +temps surtout, à celle de sa mère, chantait <i>l'Anneau +d'argent</i>, une des chansons favorites de +Thérèse:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses,</div> + <div class="verse indent0">Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné,</div> + <div class="verse indent0">Lorsque je dormirai très pâle sur des roses,</div> + <div class="verse indent0">Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné,</div> + <div class="verse indent0">Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil +froncé, le regard sombre. L'air et les paroles +de cette chanson l'impressionnaient également. +Il croyait voir Thérèse morte et il croyait +l'entendre vivante! C'était une impression trop +forte pour cet homme que poursuivaient des +visions de folie et qui, parfois, en avait conscience, +et s'épouvantait alors de lui-même.</p> + +<p>Aussi, comme Nora recommençait pour la +troisième fois sa chanson, il n'y tint plus, et, +se levant exaspéré, il appela:</p> + +<p>—Mademoiselle Marthe! mademoiselle +Marthe!</p> + +<p>Marthe se tenait toujours à portée de sa +voix.</p> + +<p>En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre +des platanes, sous les fenêtres de Mitry.</p> + +<p>—Je suis là, monsieur!</p> + +<p>—Ordonnez à Nora de se taire! cria François +brutalement. J'écris. Elle me gêne... +D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix, +ni son piano, dites-le-lui!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p> + +<p>La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en +pleine reprise du premier couplet. Nora avait +donc entendu?</p> + +<p>—Mademoiselle Nora! cria, à son tour, +d'en-bas, M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter +dans la chambre de la jeune fille.</p> + +<p>Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son +piano au milieu de sa chambre, l'avait ouvert, +et, un canif en main, elle en coupait, une à +une, toutes les cordes.</p> + +<p>—Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite. +Dites à mon père, je vous prie, qu'il +n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix, +pas plus que mon piano. Mais dites-lui aussi +qu'en échange, puisque la maison m'est rendue +insupportable, je veux du moins, au dehors, +être de plus en plus libre. On a trouvé mauvais +hier encore que je sois rentrée, de ma promenade +à cheval, après le coucher du soleil. Je +rentrerai, à l'avenir, de mes promenades, +quand bon me semblera... On me laissera tout +à fait libre... En échange, j'irai chanter dans +les bois ou sur la plage...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe rapporta textuellement, deux +secondes plus tard, ces paroles à M. Mitry qui, +furieux, répliqua:</p> + +<p>—Qu'elle aille au diable!</p> + +<p>Nora, qui de sa chambre entendit ces mots, +répondit entre ses dents, pour elle-même:</p> + +<p>—Soyez tranquille; j'irai!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span></p> + +<p>Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les +collines ou sur la plage de Cavalaire, on entendait +au loin une voix qui ne semblait pas d'une +enfant, une voix pleine de charme, de pureté, +émouvante surtout dans les notes graves.... +C'était Nora, exilée de la maison paternelle, +qui chantait sa peine aux arbres, aux rochers, +à l'horizon, à la mer...</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Chante, mon cœur, la revoilà,</div> + <div class="verse indent2">La saison parfumée...</div> + <div class="verse indent0">La douleur qui nous exila</div> + <div class="verse indent2">N'est-elle pas calmée?..</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Chante, mon cœur, le revoici,</div> + <div class="verse indent2">L'été, faiseur de roses!</div> + <div class="verse indent0">Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi,</div> + <div class="verse indent2">Toutes les belles choses!</div> + </div> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="XXXV">XXXV</h2> +</div> + + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe envahit la maison que Nora, de +jour en jour, abandonne davantage.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe n'a nullement renoncé à ses +projets. Elle veut, tôt ou tard, épouser le maître +du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses +calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. +Elle arrivera. Nora mariée au plus tôt, avec +une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche +à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à +viser son but. Elle a parfaitement compris +qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc +patiente.</p> + +<p>M. Mitry, secoué des grandes passions finales +de la quarantaine, vit follement au dehors. +Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle +prend soin du linge, surveille la table,—et +sourit. Elle sait qu'à l'heure où les tisanes +quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra +indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle +attend le moment de mettre au service des<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span> +lassitudes du quadragénaire, peut-être de ses +infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses +connaissances de Lotte en friandises de malade, +tous ses talents de lectrice et de ménagère qui +sait tout dire en trois langues.</p> + +<p>Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs +reprises, M. Mitry est revenu très fatigué de +ses excursions à Monaco ou à Paris, ou simplement +dans les bois d'alentour, par les mauvais +temps d'hiver. Et il a bien compris que +M<sup>lle</sup> Marthe lui est indispensable.</p> + +<p>—Que deviendrait ma maison sans vous? +Vous êtes vraiment une précieuse et excellente +personne.</p> + +<p>Alors, tout en remerciant, M<sup>lle</sup> Marthe s'est +mise à parler de l'avenir de Nora, qu'elle +aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».</p> + +<p>—Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien +évident. D'abord, le soin de la maison en général +m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre +intendante et l'institutrice d'une grande fille de +cet âge. C'est tout à fait impossible. Et si vous +ne vous décidez pas à vous en séparer....</p> + +<p>—Elle ne voudra jamais, répond le colosse +soumis, le père déchu. Au couvent, bien sûr, +elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore. +Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de +se tuer!... Songez donc! quelles responsabilités! +Non, non, laissons-la libre. Elle ne prendra +jamais son parti de la captivité, à présent +surtout qu'elle a goûté d'une vie si sauvage....<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span> +Après tout, mademoiselle, cela vaut peut-être +mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait +mener aujourd'hui aux petites filles.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, monsieur, poursuit +Marthe qui a son idée fixe et depuis bien longtemps. +Mais il faudrait un guide, un mentor à +cette enfant, un homme sûr, savant et intelligent, +un homme de tact, ayant la main légère, +mais ferme, et qui puisse même être un compagnon +pour elle, un défenseur... Elle sort trop +seule... Un homme de confiance, qui serait un +professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.</p> + +<p>—Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?</p> + +<p>—Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air +de triomphe M<sup>lle</sup> Marthe, ne comprenez-vous +pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, +qui est professeur, chez nous, dans un +lycée de jeunes filles, dans un gymnase.</p> + +<p>—Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre +Mitry... Ah! mademoiselle Marthe, que serais-je +devenu sans vous!... Mais consentirait-il à +quitter une situation comme la sienne?...</p> + +<p>—Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit +quelle cure pédagogique il pourrait réussir chez +vous. Cela le tente. C'est un grand esprit. Il a +publié un livre intitulé: <i>Contribution à l'étude +du système d'éducation des filles dans les gymnases +allemands, considéré au point de vue de +l'amélioration des races du Nord.</i> Il m'a répondu<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span> +qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera +pour vous ce que je lui demanderai.</p> + +<p>—Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. +Je veux accomplir scrupuleusement, malgré +tout, mon devoir envers cette enfant. Un précepteur +pareil, mais c'est un trésor!</p> + +<p>Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur +à tout faire, Allemand, petit, velu et laid,—«pas +dangereux par conséquent,» songe +naïvement M. Mitry,—donne à M<sup>lle</sup> Nora des +leçons de toutes sortes. Il est musicien comme +personne, philologue et historien, mathématicien +et poète. C'est une encyclopédie allemande. +Il parle, à tout propos, de Schopenhauer et de +Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme +un étudiant. Il monte à cheval comme un +uhlan. Il est grossier comme un pain d'orge +et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa +petite élève, pour la récompenser, dit-il, quand +elle a été bien sage. Il lui raconte des histoires +de jeunesse avec des réticences plus laides que +des mots déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et +là une expression d'argot en français, car +Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique +le reproche d'être lourd. Or, la légèreté +française est représentée pour lui par la +langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en +ferais mourir» lui paraissent des choses fines +comme des ailes de papillon, en sorte qu'il +introduit brusquement, dans son pâteux langage +de savant, de ces mots-là, qui font, sur<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span> +ses lèvres tudesques, le plus baroque effet. Il +dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de +sa leçon d'histoire: «Napoléon I<sup>er</sup> désirait un +héritier. Son divorce avec Joséphine n'eut pas +d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise +«décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. +Elle se moque de Gottfried, et le +subit quand elle y trouve intérêt.</p> + +<p>Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. +Il devient «encombrant» et, pour se +débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. +Ainsi il achève de gâter l'enfant trop +libre, trop rusée, trop impérieuse... qu'il +compte bien épouser un jour, quand M<sup>lle</sup> Marthe, +sa chère sœur, épousera le père. C'est chose +convenue entre sa sœur et lui. M. Gottfried +peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.</p> + +<p>M. Gottfried forme sa future.</p> + +<p>Pour commencer, il la réconcilie avec le +piano, tout en lui racontant les amours de +Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus +tard, il arrive à compromettre sa petite élève, +il réparera volontiers.</p> + +<p>Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout +Caliban. Ses ridicules sont tudesques, mais ses +vices n'ont point de patrie. C'est la brute humaine, +armée de raisonnements et masquée de +science. Elle ne déshonore que l'humanité.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXVI">XXXVI</h2> +</div> + + +<p>Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père +qui redoute les violences de son caractère, les +exaltations de son imagination. Elle a réduit +M<sup>lle</sup> Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, +divinateur, et qui se fait devant elle plus +zélée et plus servante que jamais. Elle tient en +laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour +ainsi dire, remplacé Jupiter. Elle fait faire +à Gottfried, le professeur, ses quatre volontés, +car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière +ou à se laisser prendre son petit poignet, +pour que les yeux de l'homme velu se troublent +sous les verres épais de ses lunettes et pour que +sa face se congestionne. Elle a compris cela +clairement, bien vite. Elle en rit comme une +folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours +l'expérience.</p> + +<p>Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il +ne faut pas déplaire à la demoiselle, si l'on ne +veut pas que la maison s'emplisse de cris<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span> +aigus et de trépignements. Cela leur ferait une +méchante affaire avec M<sup>lle</sup> Marthe ou avec +M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en +repos.</p> + +<p>Ainsi la jolie petite créature sait trop que +la peur, la lâcheté, l'intérêt, la luxure guident +les hommes, écrasent à ses pieds les plus forts, +les plus déterminés, les plus rusés.</p> + +<p>C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement +faire ces observations, mais elle les a +faites, et c'est ainsi que la belle eau du diamant +de plus en plus s'est attristée d'une ombre +ineffaçable.</p> + +<p>Elle règne donc sur tout un monde, la petite +reine noire et pâle, dans son vaste palais, dans +son immense parc du bord de la mer. Royaume +triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous +vilains de la politique, parce que la reine mère +est morte et n'a pu l'envelopper dans le manteau +de son amour.</p> + +<p>Comme elle a su se couronner elle-même, +de ses toutes petites mains, l'infante est toujours +plus orgueilleuse. Elle aime railler et +braver les gens.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, +prenez votre Schiller. Nous allons étudier ce +matin le <i>don Carlos</i>.</p> + +<p>Mais Nora a une lubie. Elle réplique:</p> + +<p>—Ce n'est pas une lecture pour une jeune +fille de quatorze ans, monsieur Gottfried! Je +m'étonne que vous me la fassiez faire, avec<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +commentaires surtout! C'est un drame trop +passionné. Tout Schiller, du reste, est dangereux, +séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!</p> + +<p>L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si +rond que le voilà, le docte animal, très ressemblant +à une orfraie. Nora fait cette comparaison +en elle-même et dit à voix très haute:</p> + +<p>—On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie +sent l'huile comme un savant, parce qu'elle boit +l'huile des lampes, dans les églises où elle s'introduit, +j'oserai dire nuitamment!</p> + +<p>—Par où? interroge Gottfried effaré.</p> + +<p>—Par la cheminée, monsieur Gottfried. En +avez-vous vu?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de +cheminées, dans les églises.</p> + +<p>—Parce que vous êtes protestant, mais c'est +des orfraies que je parle. C'est très laid. La +plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil +est rond, très rond, et sans aucune expression.</p> + +<p>Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de +Gottfried.</p> + +<p>Gottfried, ayant réfléchi, prononce:</p> + +<p>—Quant à <i>don Carlos</i>, mademoiselle, vous +l'avez donc lu, puisque vous le trouvez trop +passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient +voyez-vous à le relire avec moi?</p> + +<p>—A le relire avec un homme?... Oh!... fait +Nora, baissant les yeux pour imiter les jeunes +filles bien élevées qu'elle a vues minauder dans<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span> +les romans.—Oh! monsieur Gottfried!....</p> + +<p>Et un sourire d'une inexprimable impertinence +rend sa jolie bouche mille fois plus jolie.</p> + +<p>Elle achève:</p> + +<p>—Vous ne réfléchissez pas... comme ce +serait troublant!</p> + +<p>Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil +s'injecte. On croirait que le bonhomme va éclater.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme +en baudruche, monsieur Gottfried?</p> + +<p>—Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel +les professeurs évitent de se livrer dans les +gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, +mais sans comprendre.</p> + +<p>—Et dans un ballon rouge? avez-vous +soufflé dans un ballon rouge?</p> + +<p>—Jamais. Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je songeais que si on souffle +trop, ça risque de crever.</p> + +<p>—Naturellement!</p> + +<p>—J'ai là un presse-papier qui représente un +ours; c'est l'ours de Berne, monsieur Gottfried. +Êtes-vous allé à Berne?</p> + +<p>—Non, mademoiselle. Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que vous êtes philologue. Et vous +seul pourriez dire si le verbe <i>berner</i>, monsieur +Gottfried, vient directement de Berne.</p> + +<p>—Quelle absurdité! mademoiselle! Si on +peut dire!... ah!... je comprends... c'est un +calembour... mais qui ne présente aucun sens! +dit Gottfried.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p> + +<p>—Berner un ours, ça doit être drôle, mais +il faut être au moins quatre, n'est-ce pas, monsieur +Gottfried?</p> + +<p>—Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.</p> + +<p>—Dame! pour le faire sauter sur une couverture, +comme Sancho Pança, vous savez, il +faut au moins une personne à chaque angle de +la couverture, réfléchissez donc un peu!</p> + +<p>—Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture +n'est pas nécessaire. On peut berner moralement.</p> + +<p>Alors Nora ne se contient plus. Elle est près +d'avoir, à force de rire, une crise de nerfs, mais +l'heure de la leçon est à moitié écoulée. C'est +le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a +un rendez-vous.</p> + +<p>—Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, +monsieur Gottfried? La leçon est finie, +n'est-ce pas? Le verbe <i>berner</i>, ça n'est pas +rien, vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, +mais je croyais qu'il fallait une couverture....</p> + +<p>—Je finirai par croire que vous voulez vous +moquer un peu de moi, mademoiselle; ce n'est +pas bien, je vous aime beaucoup, je vous assure. +Je suis un maître indulgent, et si vous +étiez dans un lycée d'Allemagne, vous connaîtriez +une sévérité....</p> + +<p>—Oh! je les connais, maintenant, vos lycées +d'Allemagne, interrompit Nora. Vous et mademoiselle<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span> +Marthe, qui y a été élevée, vous me les +avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. +On y défend aux petites filles de courir +parce que «ça n'est pas convenable», et les +règlements y sont austères, imposants... comme +vous,... mais en dessous, hein, monsieur Gottfried?</p> + +<p>Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. +On est sur le terrain qui brûle.</p> + +<p>—En dessous... quoi, petite futée?</p> + +<p>Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque +fine, d'un œil toujours injecté et toujours rond.</p> + +<p>—Eh bien, en dessous... vous m'en avez +conté de drôles!</p> + +<p>—Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté +aucune histoire drôle... ou, si je l'ai fait, c'était +pour vous amuser un instant et j'ai eu tort, +vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret +professionnel... Où en serions-nous, si on +avouait, en Allemagne, les défauts et les vices +des institutions nationales? C'est bon pour des +Français, cela. Quant à nos lycées, nous y avons +une expression proverbiale, qui fait loi: <i>Man +darf nie aus der Schule petzen.</i></p> + +<p>—Ce qui veut dire,—interrompit Nora:—«<i>On +ne doit jamais rien rapporter</i>,» ou plutôt: +«<i>moucharder, des scandales de l'école</i>.»</p> + +<p>—C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez +pas. Étant mon élève, vous êtes désormais +des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé. +C'est une belle légende... Tout est dans la Bible.<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span> +Mais voyons, dites-moi un peu... quels scandales +vous ai-je contés?</p> + +<p>—Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, +ce jour où, sachant très bien que votre +élève favorite trouverait en flagrant délit d'embrassade +un de vos honorables confrères et son +élève favorite à lui, vous avez dit à la vôtre: +«Allez donc chercher tel livre dans telle salle, +mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec +certitude, que le confrère, de son côté, embrassait +sa plus jolie élève, et, comme ça, en ayant +surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser +du vôtre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un +air bonhomme et d'ailleurs sincère,—elles sont +toutes jalouses les unes des autres, nos chères +petites, et ce sont des histoires à mourir de +rire. Mais comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer +appelle la <i>volonté de l'espèce</i>, poursuit +pédantesquement Gottfried, agit aussi bien +et peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, +qui commencent à sentir la vie; et du moment +que des filles ont pour professeurs des hommes, +il est aisé de prévoir que ces demoiselles en +abuseront. Ce sont là des inconvénients,—continue +Gottfried,—des inconvénients qu'on +pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, +et compensés d'ailleurs par des avantages +que j'ai énumérés avec soin dans mon livre: +<i>Contribution à l'étude du système d'éducation +des filles dans les lycées allemands, considéré au<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span> +point de vue de l'amélioration des races du Nord.</i></p> + +<p>—Il est long le titre, mais il est beau, monsieur +Gottfried, très beau. Vous me ferez lire +cela, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quand le moment sera venu, mademoiselle, +et il viendra, soyez-en certaine.... En +outre, et pour en finir sur cette question, l'essentiel, +en éducation, est que force reste toujours, +du moins en apparence, au règlement, et que le +manteau d'une décence parfaite, fût-elle superficielle, +recouvre la lie inévitable qui accompagne +toujours le fond des choses!</p> + +<p>Satisfait de cette belle phrase qu'il croit +française, mais dans laquelle les métaphores +s'accordent comme un chien avec la casserole +qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le +petit poignet de Nora et le baise.... respectueusement.</p> + +<p>—Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant +un peu sa manche.</p> + +<p>Elle relève en même temps le menton et +avance la lèvre inférieure d'un air tout à fait +impertinent.</p> + +<p>—On embrasse toujours les enfants sages, +répond hypocritement l'affreux personnage.</p> + +<p>—Alors, la leçon est finie?</p> + +<p>—Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à +condition que je vous accompagnerai aujourd'hui, +à la promenade.</p> + +<p>Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques +Maurin attend au <i>Grand Pin</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p> + +<p>Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable +professeur son petit poignet mince et blanc, le +lui fourre sous le nez dans les vilains poils de +sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de +voir l'angle carré du savant occiput, elle prononce, +en réponse à la condition proposée, un +«non» tout sec, se lève et s'en va.</p> + +<p>M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation +allemande, prétend que ses affaires +avancent.</p> + +<p>Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en +quelles mains est tombée Nora? il ne voit donc +rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne +se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes +les conséquences probables d'une éducation pareille! +Hélas! M. Mitry est un homme qu'une +douleur inattendue et trop violente pour sa force +d'âme a démoralisé; il ne voit rien et ne veut +rien voir. Chaque fois qu'il formule une objection, +un scrupule, un remords, il est ravi de se +voir combattu par les sophismes de Marthe. +Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu; il +est persuadé qu'il a au cerveau une lésion +subtile, mais profonde. Peut-être n'a-t-il pas +tort. «Ah! les chiens courants! les chiens courants +me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé +deux étrangers envahir sa maison, l'envahir +lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au +diable.—Elle y est.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXVII">XXXVII</h2> +</div> + + +<p>Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est +une tout autre leçon.</p> + +<p>Le petit Maurin, qui est un beau gaillard +adolescent, arrive, se balançant un peu sur ses +hanches, non sans grâce, sa chemise de toile +bien propre entr'ouverte montrant sa jeune +poitrine très blanche au-dessous de son cou +bruni par le soleil.</p> + +<p>—Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... +Vous les aimez donc bien, les bêtes?</p> + +<p>—Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si +méchantes que les hommes, pour moi du +moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça +caresse comme les lièvres, les écureuils?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé +encore. Après ça, je ne suis peut-être pas +assez joli, ou bien il caressera plus volontiers +une demoiselle. Essayez, pour voir.</p> + +<p>Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie +le petit museau sur sa lèvre, mais l'animal<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span> +effaré ne montre pas sa mignonne langue.</p> + +<p>—C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.</p> + +<p>—Parce que ça caresse?</p> + +<p>—Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! +Et personne ne m'en faisait à moi, quand +j'étais toute petite.</p> + +<p>—Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, +pourtant, vous savez, mademoiselle Nora?</p> + +<p>—Oui, le soir où tu m'as annoncé que +Jupiter était mort?</p> + +<p>—Et puis bien d'autres fois encore.</p> + +<p>—Le jour où tu m'as apporté le lièvre?</p> + +<p>—Et encore une autre fois, très importante.</p> + +<p>—Je ne me rappelle plus.</p> + +<p>—Cherchez un peu.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—... Une épine vous avait piquée. Elle était +restée dans la chair, là, au bas de votre jambe.</p> + +<p>—Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette +sans aucun embarras.</p> + +<p>Puis, d'une voix toute changée, devenue +mélancolique:</p> + +<p>—Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... +Tu aimes donc bien les caresses, +toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non +plus, quand tu étais tout petit?</p> + +<p>—Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; +ma grand'mère grondait toujours, et les pères +n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».</p> + +<p>Une grande tristesse douce, infiniment +bonne, emplit les grands yeux de Nora. Le<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span> +souvenir de sa petite enfance sans caresse +l'attendrit sur elle-même. On ne sait quel +regret de maternité enfantine gonfle son cœur. +Sa voix se fait tendre, comme voilée:</p> + +<p>—Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, +moi, Jacques, bien gentiment, comme +j'aurais voulu être caressée.</p> + +<p>Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage +étroite, et la cage dans son carnier.</p> + +<p>Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque +sur les grêles genoux de l'enfant qui s'est +assise, le jeune adolescent plein de force, est là, +humble, muet, dans le ravissement de sentir +deux mains très petites qui se posent sur son +front et qui, l'une après l'autre, passent et repassent +sans fin. Elle flatte les cheveux courts. +Elle effleure de temps à autre les paupières +closes, les joues où naît un duvet que le soleil +irise, les lèvres fermes qui répondent par +l'effleurement d'un baiser. Elle répète pour +Jacques les tendresses que lui ont apprises +ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui +semblait si doux, doit être doux aussi, venant +de sa main, à elle Nora.</p> + +<p>Étrange éducation en liberté où les douleurs +lui ont appris le désir de vivre, les sensualités +une certaine tendresse, les animaux un peu de +bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.</p> + +<p>Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses +familiarités intimes avec Nora n'empêchent point +le respect. Son maître à lui est un noble esprit<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span> +qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou +de littérature une haute leçon sur la vie et sur +l'amour. Cette noblesse de pensée agit peu à +peu, passe au cœur du petit paysan, obscur +descendant d'un mélange d'aïeux hellènes et +arabes. Jacques est heureux d'aimer et d'être +aimé comme un chien.</p> + +<p>Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres +maîtres que la nature et le petit Jacques! Pourquoi +faut-il que Gottfried, sophiste et luthérien-jésuite, +mette en formules «<i>ad usum puellæ</i>» +une interprétation personnelle de la science +moderne? «Tous les hommes, dit-il, sont vils +et méchants; il faut leur être supérieur ou par +la force, ou par la ruse qui est le triomphe de +l'esprit. La vie étant mauvaise, on échappe à +la douleur essentielle par le plaisir matériel ou +par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire +par la vision égoïste et solitaire des bonheurs +qu'on n'a pas. Ce dernier moyen est inférieur +au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli +de la douleur des autres. Enfin, ce qui distingue +l'homme de la brute, c'est qu'il peut faire de +l'amour bien compris le plaisir par excellence, +en éludant les conséquences funestes qui sont +la propagation de la douleur par l'enfant. +Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle +s'exerce envers des générations qui, grâce à +elle, ne connaîtront jamais l'horrible malheur +d'être nées!» C'est un essai d'éducation expérimentale. +<i>Is invenit cui prodest.</i></p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXVIII">XXXVIII</h2> +</div> + + +<p>Jusqu'où peut aller la licence de conversation +du professeur Gottfried avec sa jolie petite +élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas de +limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle +du gros petit homme. C'est l'ours germain +qui danse pour plaire. La petite Française brune +a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant +bien vu autour de quel miel il tourne, elle lâche +sur lui quotidiennement tous les mots drôles +de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.</p> + +<p>Il a pour premier principe qu'il ne faut rien +cacher aux enfants, des choses naturelles. C'est +une thèse qui se peut soutenir, mais reste à +savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa +façon à lui, est grossière, viciée par le trouble +de son sang épais. Imaginez Silène avec des +gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, +et jargonnant à Chloé son amour en pathos +physiologico-psychologique. La mignonne enfant, +instruite déjà par tant de choses autour<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span> +d'elle, comprend très bien—oh! mais très +bien!—et les dissertations de Gottfried sur +l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. +Elle a pleine conscience du pouvoir +de femme déjà naissant et agissant dans sa +forme mignonne, étrange et charmante.</p> + +<p>Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés +que lui montre aujourd'hui son père, +elle les attribue à la puissance du «féminin +éternel».</p> + +<p>—On a remarqué, dit Gottfried, que les +mères ont une tendance à aimer mieux leurs +fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous +voyons l'action sourde de la «Volonté», qui +dirige le monde...</p> + +<p>Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances +que François Mitry a eues pour elle, +depuis le soir terrible où il a compris qu'elle +était capable de mourir, Nora, à l'occasion, se +montre avec son père plus impérieuse, plus +hautaine, plus irritée que jamais.</p> + +<p>—Oh! dit François Mitry, je plains celui qui +en héritera. C'est une enfant terrible... Elle ne +sera pas commode à marier!</p> + +<p>—Peut-être, peut-être! dit M<sup>lle</sup> Marthe qui +pense à Gottfried.</p> + +<p>Elle ajoute:</p> + +<p>—Un homme qui la connaîtrait bien, saurait +jouer de ses défauts de caractère, en profiter +même! Et puis, avec le temps, bien des choses +s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span> +défauts disparaîtront sous l'influence lente mais +sûre des leçons de Gottfried... C'est un homme, +vous savez, c'est un homme!</p> + +<p>Ainsi M<sup>lle</sup> Marthe répète, en parlant de son +frère, le mot que Napoléon le Grand disait du +grand Gœthe.</p> + +<p>Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient +dans ses mains l'avenir de l'enfant et son propre +repos par conséquent, M. Mitry, un peu tardivement, +exprime un jour l'intention d'assister +à une leçon. Il prévient tout bonnement +Gottfried, à table, en lui offrant du pâté. Le +buste large de Gottfried se redresse. Il souffle +comme un jeune cachalot. Son épais sourcil +se hérisse et il prononce:</p> + +<p>—Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon +livre sur l'éducation allemande, monsieur, vous +n'auriez pas même songé à exprimer un désir +qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. +Aucun professeur digne de ce nom,—tel +est du moins mon avis formel,—ne doit +accepter la présence d'un étranger à ses leçons. +Élèves et maîtres doivent, à mon sens, former +une famille jalouse où les pères par le sang sont +eux-mêmes considérés comme des étrangers, +car l'esprit est tout et la chair n'est rien. Nous +sommes les pères intellectuels... Si vous avez +cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, +reprenez-moi votre enfant... Je me retirerai +sur-le-champ. Mais quant à laisser porter +une atteinte, que j'estime blessante pour moi,<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span> +à mes droits les plus nobles, jamais, monsieur, +non, non, jamais!</p> + +<p>M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse +comme il peut de n'avoir pas lu le livre de +Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur, +retomber aux embarras et aux soucis +que lui donnerait ce petit diable de Nora. Et +elle, qui sait quel genre de leçons protège le +séduisant personnage avec cet air hérissé, +indigné, austère et fier, pouffe de rire en dedans +et dit tout haut:</p> + +<p>—Je crois bien que monsieur Gottfried +reprendra volontiers du pâté, mon père. N'est-ce +pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; +avec de la bière, beaucoup? Il faut se refaire. +Vous venez de vous fatiguer, monsieur +Gottfried!</p> + +<p>Et le repas se poursuit paisiblement, +M. Mitry ayant promis de ne plus jamais désirer +voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille +lieues de deviner les prétentions et surtout les +manœuvres de Gottfried.</p> + +<p>Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques +Maurin, lui rapporte cette conversation:</p> + +<p>—Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il +m'ennuie, votre professeur! Je ne suis pas jaloux, +mais c'est un peu ça, cependant. C'est un +vilain homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi +vous embrasse-t-il comme ça, ce vilain +museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait +pas qu'il eût dans l'idée de vous épouser un jour.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span></p> + +<p>—Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!</p> + +<p>—Oui, ça serait justement l'hirondelle de +mer, mariée avec le sanglier!</p> + +<p>Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, +et le petit sauvage, véritablement jaloux, +prend la main, le poignet de sa petite amie, et +les couvre de baisers...</p> + +<p>Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme +Gottfried faisait sa sieste lourdement, à l'ombre +des chênes-lièges, et ronflait à côté de son livre +ouvert,—de son propre livre qu'il relit assidûment +et qu'il annote pour en faire une édition +nouvelle,—Jacques, à pas de loup, s'est approché +de lui.</p> + +<p>Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette +bien solide (c'est une ligne de fond), et +le voilà en train d'attacher un bout de la ligne +au pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un +nœud coulant dans lequel, avec d'infinies précautions, +il passe le pied énorme et la jambe +courte du bonhomme. Cela fait, il repose à +terre cette jambe et ce pied; puis, caché derrière +un buisson, le gaillard lance sur le nez de +Gottfried le gland d'un chêne vert... Et +Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:</p> + +<p>—Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous +êtes là? On dit que le feu est à la forêt! Venez-vous +avec moi ouvrir la tranchée? je vous +prêterai ma hache!</p> + +<p>Gottfried n'a pas l'intention de couper du<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span> +bois ni de se laisser cuire comme une andouille +de Souabe—les andouilles de Souabe sont les +meilleures;—il se lève précipitamment et s'élance +sur la pente raboteuse, vers la villa où il +retrouvera la douceur d'un nid de coucou... Il +se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il +veut lancer en avant reste en arrière, et Gottfried +tombe sur le nez...</p> + +<p>Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, +tranche la cordelette et la fait disparaître +dans sa poche...</p> + +<p>—Mon pauvre monsieur Gottfried! comment +cela s'est-il fait? C'est, je parie, cette +maudite ronce! C'est traître, les ronces; on +dirait des ficelles; ça vous prend les jambes... +Voilà votre pauvre nez tout en sang, et vos +mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, +monsieur Gottfried, et avant quinze jours, il +n'y paraîtra plus!... Heureusement vous avez +beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des +yeux! Cela vous a protégé les dents... Mais que +vont dire les demoiselles?... Vous n'êtes pas +beau comme ça!</p> + +<p>Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en +bon chemin. Gottfried souffle et geint, et il boite +légèrement.</p> + +<p>—Vous allez trop vite, aussi! poursuit +Jacques... Et alors, vous savez, comme on dit: +le poids—car vous êtes lourd—multiplié par +la vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça +fait... Allons, adieu, monsieur Gottfried; voyez-vous,<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span> +à quelque chose malheur est bon. Prenez +donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora +n'en dira pas de mal, monsieur Gottfried. Il +faut songer à ça, pour vous consoler... Allons +adieu, monsieur Gottfried;—l'incendie est +peut-être éteint, car je n'entends plus appeler. +Vous savez, par prudence, nous appelons +comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on +arrête vite, en tapant dessus à coups de branches +vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..</p> + +<p>—Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage +m'étourdit un peu.</p> + +<p>Et, par suite de cette aventure, pendant huit +jours, M. Gottfried, plus entouré de bandelettes +que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le +plus grand bonheur de Jacques.</p> + +<p>—J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.</p> + +<p>—J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. +Vous m'auriez trahi, vous, par votre +manière de vous moquer de lui en face!..</p> + +<p>—Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, +tu sais bien qu'avant qu'il comprenne, il faut +qu'il se retourne, et c'est long!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XXXIX">XXXIX</h2> +</div> + + +<p>Études et conversations avec Gottfried, récréations +avec Jacques, le monde des bêtes à +observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin +et demain la chasse, tout cela prend du +temps, et les quatorze ans de Nora sont derrière +elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son +âge. Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la +fit ainsi pour la faire avec soin.</p> + +<p>Quand elle a voulu son petit fusil, c'est +encore Jacques qui lui a fait tuer sa première +pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible, +puis ils allèrent tous deux sous le grand chêne +et ils attendirent.</p> + +<p>—Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un +ramier, un «favard!»</p> + +<p>—Où? je ne vois pas bien.</p> + +<p>—Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche +brisée.</p> + +<p>Elle épaule, vise, le doigt sur la détente +qu'elle presse lentement... Si forte était son<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span> +émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner +et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec +un grand bruit d'ailes palpitantes au travers +des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques +courut le ramasser.</p> + +<p>—Il est beau, mademoiselle! voyez les belles +plumes de la gorge.</p> + +<p>Elle regardait la tête pendante du ramier, +couché sur le dos, dans la main de Jacques, +ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie...</p> + +<p>—Oh! fit-elle joyeuse,—en plein cœur!</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>—C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute +seule! C'est meilleur, n'est-ce pas, le gibier +qu'on a tué?</p> + +<p>Il ne put s'empêcher de dire:—Ça ne vous +a rien fait, à vous qui aimez les bêtes, l'idée +d'en tuer une si jolie?</p> + +<p>Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête:</p> + +<p>—C'est la vie! prononça-t-elle.</p> + +<p>Elle se tut, puis reprit:—Si on pensait toujours +à tout, on ne pourrait plus rien faire.</p> + +<p>Le lendemain, elle mangea son ramier et le +trouva meilleur que tous les gibiers dont elle +eût jamais goûté...</p> + +<p>Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses, +des faits, le sens qu'il lui convenait, acceptant +la guerre, l'injustice, la malignité, comme des +nécessités haïssables, mais dont les victimes +peuvent faire, à leur tour, un moyen de salut. +Elle était indépendante, alerte, audacieuse, toujours<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span> +sûre d'elle en apparence, avec de secrètes +amertumes de découragement. Bonne envers les +êtres qui, par exception, lui avaient été bons, +comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de +la méchanceté du reste du monde, et n'avait +ni pitiés générales pour les malheureux, ni +apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était +formé sans guide sous la pression des faits et +des circonstances. La mère avait manqué. Elle +n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier. +Enfin, elle ignorait les timidités et même les +pudeurs de la jeune fille.</p> + +<p>—Une vraie sauvage! disait parfois Catri, +avec plus d'admiration que de blâme.</p> + +<p>C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût +pas été, lui aussi, un petit sauvage, il y aurait +eu péril pour Nora à le voir si souvent. Mais ni +l'un ni l'autre n'attachait grande importance +à des choses qui eussent fait pousser les +hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents +que les baisers du petit lièvre étaient ceux +du petit paysan. Et quand Nora se baignait, +à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques +ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne +s'étonnait du vert des feuillages et du bleu des +ciels.</p> + +<p>Cette franchise d'allures était même pour +elle un élément sauveur, mais qui la destinait +sans doute à donner un jour quelque surprise +à l'homme qu'elle aimerait.</p> + +<p>Malgré tout, on peut se demander par quel<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span> +miracle au milieu de tels jeux, la petite sirène +échappait au jeune triton.</p> + +<p>Certainement le vieux professeur de Jacques +y était pour quelque chose. Ce philosophe souriant, +quand il revoit son élève, de temps en +temps, lui demande des nouvelles de ses travaux +de paysan, de ses plaisirs de jeune homme. +Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses, +tant d'amours, tant de femmes, sait interroger +l'adolescent sans l'effaroucher, et il l'amène +toujours aux aveux utiles.</p> + +<p>—Quel bon curé vous auriez fait, monsieur +Rainal, lui dit Jacques, vous me confessez!</p> + +<p>—Dis toujours, petit... Ton père est un diable +d'homme qui a fait de grosses sottises! Je voudrais, +moi, faire de toi un honnête garçon, +dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi +ton cœur... Est-elle jolie, hein, mon +gaillard?</p> + +<p>Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air +de se plaire, pour son compte, aux histoires de +Jacques, le philosophe, toujours souriant, finit +par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt +des deux enfants.</p> + +<p>—Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens, +passe-moi ce <i>Dictionnaire de la Fable</i> et cette +<i>Histoire de l'art antique</i>; je vais te montrer des +bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant +avec des tritons... Ces anciens vous avaient le +sens même de la vie et savaient l'envelopper +sous d'admirables formes, regarde!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span></p> + +<p>Et tandis que l'enfant admire les images:</p> + +<p>—N'empêche qu'il ne faut pas recommencer +ce jeu-là souvent! Monsieur Mitry, que je n'ai +pas l'honneur de connaître, aime certainement +sa fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il +la néglige un peu trop. On a confiance en toi: +tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que jamais +monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait +sa fille en mariage... Elle est gentille pour +toi; tu l'aimes avec ton cœur n'est-ce pas?</p> + +<p>—Avec tout mon cœur, monsieur Rainal.</p> + +<p>—Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel +malheur, mon petit Jacquot! Tu ne pourrais +pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus +en épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion, +à moi, vieux célibataire, sur l'amour,—l'amour, +mon garçon, c'est la meilleure des +choses de la vie. L'amour, le vrai, celui qui +mène à la paternité fière et tranquille, c'est +l'idée principale des hommes. C'est la joie des +joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à +l'être qu'on aime. L'amour, ah! mon petit! c'est +la seule chance de bonheur... Eh bien, ne lui +gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes. +Tu me promets, mon garçon?</p> + +<p>—Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques...</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as à soupirer?</p> + +<p>—Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la +demoiselle, un bon maître comme vous, au lieu +de ce vilain Gottfried... Il y a une différence, +savez-vous!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p> + +<p>—Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien +officier de la marine, redressant sa haute taille +et passant ses doigts nerveux dans ses favoris +blancs comme neige... Il faut aimer à la française, +mon garçon! chaud, chaud! mais franc +et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut avoir +un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire +une conception de générosité, de bonté et de +courtoisie, dont on se sent toujours très loin et +dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher... +Ils peuvent blaguer, les autres! il n'y a encore +que ça!</p> + +<p>Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux +des rochers de la colline, sous les fourrés des +ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au +lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime +et dont il a peur, lui dit parfois simplement:</p> + +<p>—Si vous chantiez, demoiselle? je vous +accompagnerais sur la flûte à trois trous que +mon père m'a faite avec un roseau.</p> + +<p>Et la double harmonie emplit l'espace. On +dirait un chant de sirène ou d'hamadryade +accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait +l'âme des eaux, des feuillages ou des échos qui +s'élève et se répand dans la mélancolie des +soirs ou dans la gaîté des matins:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Il revient, le marin lassé</div> + <div class="verse indent0">Qui regretta la France!</div> + <div class="verse indent0">Elle revient au cœur blessé,</div> + <div class="verse indent0">L'éternelle espérance!</div> + </div> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="XL">XL</h2> +</div> + + +<p>Trop lentement au gré de Marthe et de +Gottfried, le temps coule.</p> + +<p>Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on +rêve, mais il ne faut rien hâter, rien brusquer. +Le frère et la sœur se consolent d'attendre en +échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige +ses épreuves. M<sup>lle</sup> Marthe lui a suggéré l'idée +de publier son livre dans les trois langues. +Elle se chargera de la traduction anglaise. +Pour la traduction française, l'institutrice +aide le professeur; et c'est rendre service à +la France, car M<sup>lle</sup> Marthe relève dans les +essais de son frère des expressions comme +celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner +de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu +se payer la tête de son professeur, ce qui, vraiment, +n'était pas à faire!...»</p> + +<p>Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce +pour la semaine suivante, toute une +fournée d'invités.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<p>Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, +dont il n'a pas fait part à M<sup>lle</sup> Marthe. Vraiment +il ne traite pas M<sup>lle</sup> Marthe avec tous les +égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore +bien indépendant.</p> + +<p>A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, +M. Mitry, plus indifférent, croit-il, à Thérèse, +s'efforce d'être en somme moins dur pour Nora. +Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle +s'était tuée, il a fait le possible, malgré la scène +du piano, pour se montrer meilleur envers +elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à +quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable +un peu de repos de ce côté-là, et d'oubli. Il est +bien vrai aussi que le charme singulier de +la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, +spirituelle, amusante. Il lui arrive de rire de +ses saillies. Ils vivent comme deux étrangers +qui ont commencé par se supporter difficilement, +puis que l'habitude de se voir rend +chaque jour plus tolérants, et même à demi +aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui +est sévère avec lui. Il a parfois des inflexions de +voix caressantes lorsqu'il lui adresse la parole. +Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait +point un souci de ne pas éprouver de sympathie +pour lui. Et lui, il voudrait l'aimer, il l'aime +peut-être par accès, mais il a coupé tous les +liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... +Il ne peut pas les renouer. Il pose sur +elle quelquefois un regard où flottent des regrets,<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span> +des remords même, une incertitude poignante. +Elle n'y prend pas garde, et passe. Quelquefois, +au moment d'un départ, il s'approche d'elle pour +l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la +main. Un jour, presque par surprise, il l'embrasse +et il éprouve en son cœur cette sensation +chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en +embrassant Thérèse, qu'il retrouva en embrassant +Nora toute petite, lorsqu'il la portait serrée +contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire +adieu à la mère sur le lit de mort.</p> + +<p>Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais +pour lui-même comme pour elle, il faut qu'elle +se marie; il veut y songer bien à l'avance; et +c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse +qui résidera à Cavalaire pendant plusieurs +semaines ou même plusieurs mois, tant +qu'on voudra. Cela n'étonne personne de la +maison. Le fait n'est pas inusité.</p> + +<p>Les chambres sont préparées. La villa, de +fond en comble, est visitée, soignée, aménagée, +embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes +à table.</p> + +<p>Parmi les invités se trouvent deux jeunes +hommes qui pourraient bien plaire à Nora, +Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», +instruit et riche, très du monde... On verra, +mon Dieu, on verra.</p> + +<p>Tous les autres sont là pour faire nombre, +pour encadrer les jeunes hommes, prétendants +<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span>possibles. Et François Mitry, sur qui M<sup>lle</sup> Marthe +n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute +l'influence qu'elle désire, n'a rien dit de sa +pensée à personne. Une sorte de pudeur invincible +le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse +et lui... C'est une affaire qu'il veut régler avec +Nora—ou que Nora saura régler toute seule. +Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser +de l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir +un peu, se rendre elle-même responsable de +son avenir?</p> + +<p>«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, +à me reprocher.»</p> + +<p>—Nos invités arrivent demain, mademoiselle. +En voici la liste.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe lit les noms à voix haute. On +est à déjeuner. Nora écoute, distraite.</p> + +<p>Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:</p> + +<p>—C'est un gentleman accompli, dit-il.</p> + +<p>Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon +flair. L'ours également. Ce Louvier ne lui dit +rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:</p> + +<p>—Quel âge?</p> + +<p>—Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.</p> + +<p>Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:</p> + +<p>—C'est un peu jeune!</p> + +<p>—C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! +approuve Gottfried en toute hâte.</p> + +<p>—Avant trente-cinq ans, poursuit Nora +imperturbable, un homme n'est pas un homme.</p> + +<p>Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle +veut agacer Gottfried qui n'a pas plus de<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:</p> + +<p>—Tous ces petits jeunes gens, ça manque +d'expérience!</p> + +<p>On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, +qui, par contenance, s'introduit dans la +bouche une orange tout entière.</p> + +<p>—Ah bien! dit M<sup>lle</sup> Marthe en riant et en +agitant sa liste d'invités, voici donc quelqu'un +à votre goût. Il a l'âge de votre père, celui-là!</p> + +<p>—Et qui donc? demande Nora.</p> + +<p>—Monsieur Guy de Fresnay.</p> + +<p>Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant +lequel Nora rassemble ses souvenirs... Guy? +On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort +bien ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, +lorsqu'elle était enfant, mais elle voudrait se +rappeler son visage, son allure. Impossible.</p> + +<p>—Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si +longtemps? interroge-t-elle.</p> + +<p>—Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique +très accidentée.</p> + +<p>—Je la connais... comme tout le monde, +dit Nora.</p> + +<p>M. Mitry continue:</p> + +<p>—Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât +entre la France et une des grandes puissances +d'Europe... De la présence d'esprit, un mot +heureux, un sourire, l'intervention, dit-on, +d'une femme d'esprit, de cœur et de goût, qui +avait pour lui... une vive admiration... et il +a sauvé le monde d'un grand malheur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span></p> + +<p>—Pourquoi d'un grand malheur?... C'est +pourtant beau, la guerre! dit Nora, qui s'irrite +contre le diplomate ami des femmes.</p> + +<p>Ce qui est vivement excité en elle, par +exemple, c'est la curiosité.</p> + +<p>—Au moment où cela est arrivé, reprend +M. Mitry, la guerre, qui est toujours un malheur, +aurait, plus que jamais, désolé le +monde. C'était du moins l'opinion de Guy de +Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...</p> + +<p>—Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si +j'étais un homme!</p> + +<p>—J'espère, dit sèchement M<sup>lle</sup> Marthe, que +la guerre avec l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, +mademoiselle; vos sentiments pour +mon frère et pour moi nous en sont garants.</p> + +<p>—C'est donc avec l'Allemagne que nous +aurions eu la guerre, sans l'habileté de monsieur +de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit +Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.</p> + +<p>—Et de quelle autre puissance pourrait-il +être question? dit M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>—Ah! réplique Nora...</p> + +<p>Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais +si une bonne guerre pouvait la délivrer de +Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle +n'hésiterait pas à sacrifier des armées...</p> + +<p>Tout le monde fait silence. Cela dure un +temps notable. Et quand il semble que tout le +monde pense à tout autre chose:</p> + +<p>—Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span> +monsieur qui n'aime pas la guerre? demande +Nora brusquement.</p> + +<p>—Il a écrit un livre sur l'Allemagne.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est bien, son livre?</p> + +<p>—Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans +mon pays, dit Gottfried. Les journaux français, +paraît-il, le signalaient comme une œuvre littéraire +de grand mérite, et c'est précisément ce +que les nôtres lui ont reproché.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; +les documents sous le fatras des déclamations +idéalistes en l'honneur d'une impossible +justice, à la manière démodée des Lamartine et +des Michelet. On trouve là-dedans de la mélancolie +et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus! +Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu +pleine justice au caractère de mes compatriotes.</p> + +<p>—C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay +est un bon esprit, conclut François Mitry. Ni +chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre +race et votre pays en toute liberté, affirmant le +bien, mais dénonçant aussi tout le mal. Il a +fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour la +France, et si franchement, si rudement, qu'il doit +à cette belle franchise, une complète disgrâce.</p> + +<p>—Vraiment? dit Nora intéressée.</p> + +<p>—Oui, dit François Mitry, il a donné +fièrement sa démission; il n'est plus dans +la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses +ennuis et son désir de chercher une retraite<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span> +que je lui ai offert une pleine hospitalité. Il +nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, +dit-il, s'il se souvient de ma maison. Il n'y est +pas demeuré huit jours, et voici huit ans.</p> + +<p>—Huit ans, en effet! soupire Marthe.</p> + +<p>Nora regarde, à son habitude, le vide, droit +devant elle, avec son bel œil noir, tout fixe... +Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque +fois qu'elle le prononce, une confuse impression +lointaine de douceur ferme et de bonté... +mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy? +Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom +d'un inconnu, qu'elle a presque oublié, lui rappelle-t-il +des tendresses qu'elle ignore?... «Ah! +oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le +cœur de Nora bondit à ce souvenir.</p> + +<p>L'histoire de la démission lui plaît, de la +part d'un monsieur qui, tout à l'heure, ne lui +plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de ces +hommes qui font, à de certains moments, la +destinée des empires, comme les grands personnages +de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce +que ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit +être fat... un Gottfried français, sans doute, +qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre déclamatoire +intitulé: <i>Les Allemands en Allemagne</i>, +parce qu'il est monsieur Guy de Fresnay), que +toutes les femmes doivent lui sourire! «Il m'ennuie, +leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il +vienne, et l'on verra!—Et qu'il essaie de me +plaire! on lui fera voir! Tiens! je taillerai mes<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span> +crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on +rira, ici, dans huit jours!—Je lui ferai demander +par Gottfried si <i>berner</i> vient de Berne!...</p> + +<p>Tout d'un coup, elle cesse de penser et de +sourire. Dans le mystère de sa mémoire, un +miracle s'est opéré. Comme sous une lueur +d'éclair, Guy, une seconde, lui est apparu, agissant +et parlant, tel qu'elle le vit il y a huit années. +Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau +tout ce qu'elle ressentit alors près de lui. +C'est une émotion ineffable, qui la traverse, une +sorte de bonheur infini et bref,—mais comme +elle s'est revue aussi frémissante et irritée +sous un reproche sévère de Guy, comme elle +s'est revue dominée, domptée par lui,—son +orgueil se révolte. Elle ne veut plus se souvenir! +Elle sait du moins maintenant qu'aux sources +profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce +qui lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, +au sujet de Guy, des souvenirs, vivants en +secret, plus mêlés à l'essence de son âme, +que ses plus vivants souvenirs.</p> + +<p>Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît +à la porte de la salle à manger et dit, d'une +voix haute et claire:</p> + +<p>—Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver +si tôt et à cette heure, et fait demander si +monsieur veut bien le recevoir tout de suite. +Monsieur de Fresnay a déjeuné.</p> + +<p>Nora tressaille et tout le monde se lève...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLI">XLI</h2> +</div> + + +<p>Guy entre, et, après un salut adressé à tout +le monde, va serrer la main de François Mitry, +et, en même temps qu'il dit: «Bonjour, François,» +sans lâcher la main de son ami, il se +tourne vers Nora:</p> + +<p>—Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle?</p> + +<p>—Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond +la très petite personne.</p> + +<p>—Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il.</p> + +<p>Et se tournant vers Mitry:</p> + +<p>—Une figure originale, ta fille.</p> + +<p>Il lâche la main de François, et prenant de sa +main fine et longue, le bas du visage de Nora, +comme celui d'une simple enfant, il l'examine.</p> + +<p>Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de +détourner son visage. Son pied se crispe sur le +parquet. Guy paraît ne faire aucune attention +à ces marques d'impatience; il s'incline, et,<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span> +attirant à lui le petit visage, il l'embrasse sur +les deux joues.</p> + +<p>Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de +taille de Nora, la petitesse gentille de toute sa +personne qui lui a joué ce vilain tour: on ne +l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis +qu'on fait à Guy une place à côté d'elle pour +le café: «Je le déteste, ce monsieur! il me +déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue +en même temps qu'il lui fait un peu peur. Elle +ne sait pas pourquoi.</p> + +<p>Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout, +c'est qu'à cette colère, à cette crainte, que +M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand +attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle +goûte cela comme le souvenir inconscient d'un +songe heureux d'enfance, depuis longtemps +effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant, +toujours plus net.... Le lendemain matin, +dès le réveil, elle songe à Guy avec impatience, +et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au +plus tôt, elle sent bien que la présence de Guy, +parmi tous ces gens dont elle a tant à se plaindre, +l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe son +attention. L'idée de cette présence répand, sur +ses projets de la journée, un charme singulier, +nouveau. C'est comme une clarté d'espérance, +toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la +lumière gaie du matin... Et Nora se lève en +chantant, bien résolue à se montrer sévère pour +M. Guy de Fresnay.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLII">XLII</h2> +</div> + + +<p>Il faut cependant commencer par se montrer +aimable, ne fût-ce que par politesse. Le lendemain +Nora propose à Guy une promenade à +cheval.</p> + +<p>—Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a +dit François Mitry, mais, vous le voyez, Nora +se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon, +mon cher Fresnay. Il y a à l'écurie +deux excellents chevaux du golfe, en très bon +état... Choisissez.</p> + +<p>La minuscule amazone est sur son arabe. Guy +chevauche à ses côtés. Ils vont par le chemin +en corniche qui serpente au flanc des Maures, +de Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou. +Guy admire cette enfant étrange, si petite, +si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand +elle tourne vers lui son visage, il est frappé du +double caractère qu'il y trouve, et un peu ému, +sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire, la +petite femme l'effraie, et le lutin se moque de +lui. Il est gêné, et c'est pour la première fois +de sa vie peut-être!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p> + +<p>Tout à coup, après avoir perdu de vue la +mer, cachée par le cap de Cavalaire et dont ils +n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre:</p> + +<p>—Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la +grande affaire de Guy, aussi bien que la sienne +propre, était de la voir, elle, la mer bleue!</p> + +<p>Elle ajoute:</p> + +<p>—C'est beau, n'est-ce pas?</p> + +<p>De son bras tendu, de son poing qui serre +le pommeau de la fine cravache, elle montre le +large, d'un geste de possession royale. La mer +lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et +ses peines d'enfant. La mer est mêlée à sa vie, +à son âme. Elle en a au cœur quelque chose, +toujours,—le bruissement, la caresse fluide, +l'infini perdu....</p> + +<p>Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle +éprouve, il le sent confusément venir en lui. +Un grand souffle paisible s'élève à ce moment +du large, passe dans leurs cheveux. C'est la +vie et c'est l'inconnu. L'inconnu de leur cœur +à tous deux y répond, ému sourdement.</p> + +<p>—Marchons, dit l'homme.</p> + +<p>En huit ans, il n'a pas changé beaucoup. +Pas un cheveu blanc dans ses cheveux drus; pas +un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être +un peu plus pâle, plus creusé de passions +anciennes, mais la trace vivante des passions, +superposée à celle du temps, la fait oublier; +et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité +aimante des cœurs. Pour la première fois<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span> +de sa vie, cet homme, à qui les femmes ont +toujours offert joyeusement leur sourire, leur +main tendue, leur amour,—vient d'aimer +vainement. La fière M<sup>me</sup> de Z..., veuve et +marquise, avait un amour au cœur, lorsque +Guy s'est présenté. Elle n'a eu pour lui qu'un +caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et +les trois jours de consolation qu'elle lui a accordés +n'ont pas consolé Guy; il a souffert; +peut-être souffre-t-il encore.</p> + +<p>Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui +d'il y a huit ans. Certes, elle ne l'avait pas oublié! +Mais elle se garde bien de le lui dire. Elle +entend le piquer un peu, se venger du passé.</p> + +<p>Comme il l'interroge:</p> + +<p>—Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle, +rien, je vous assure.</p> + +<p>—Comme c'est triste! fait-il.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il semble qu'une impression heureuse +devrait durer dans le souvenir.</p> + +<p>—J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle +avec un sourire ironique.</p> + +<p>—S'il faut en croire ce que vous me disiez, +en ce temps-là.</p> + +<p>—Vous vous en souvenez?... Et je disais, +quoi?</p> + +<p>Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort +bien, l'histoire jolie des violettes que Nora, +toute petite, mettait dans son cou, doucement,—et +comme c'était gentil à sentir. Et les colères<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span> +de M<sup>lle</sup> Marthe, et comment il prit la défense +de Jupiter. Et comment il protesta, lui, Guy, +lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne +place qu'elle avait à table, sa place de maîtresse +de maison.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée, +mademoiselle.</p> + +<p>—Grâce à vous, si je comprends bien! dit +Nora, un peu pâle, en le regardant par-dessus +son épaule.</p> + +<p>A mesure que parle Guy, quelque chose de +singulier se passe dans la tête de Nora. Il lui +semble que chacune des paroles de Guy achève +d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien +que légère, d'un brouillard terne, d'un voile +qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du +fond de ce miroir mystérieux les images qu'il +évoque remontent. Ce sont elles, elles-mêmes. +Il les lui rend, vivantes.</p> + +<p>—Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif... +Oui... je me souviens aussi des violettes!</p> + +<p>Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes. +Elle regarde en elle, tout au fond, à l'endroit +où dorment les lointains du temps qu'elle a +déjà vécu....</p> + +<p>—Je me souviens... attendez un peu.</p> + +<p>Elle demeure immobile. Elle devient très +pâle. Voilà que ses lèvres tremblent. Elle revoit, +elle ressent tout.... Guy lui plaît et il l'embrasse. +Guy la console. Elle l'aime bien. Tout<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span> +le passé lui est présent; un charme l'entraîne à +la sincérité, et tout à coup, riante, elle s'écrie:</p> + +<p>—Il y en avait de blanches, mêlées aux autres. +Ça sentait bon. Je fourrais ma main dans votre +cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos bras.</p> + +<p>—Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy.</p> + +<p>Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de +nouveau tremble imperceptiblement; puis, +prenant son parti:</p> + +<p>—J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!»</p> + +<p>—C'est cela même, répond Guy, tout heureux, +naïvement. J'étais bien fâché, poursuit-il, +que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée +pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a +chérie tout de suite.</p> + +<p>Il lui parle ingénument, imprudemment +peut-être, comme à une fillette, et Nora est +piquée: «C'est agaçant, à la fin!»</p> + +<p>—Ah! dit-elle....</p> + +<p>Elle frappe son cheval et le retient en même +temps. Il a payé pour Guy, le pauvre animal.</p> + +<p>—Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que +vous vous rappelez?</p> + +<p>—Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec.</p> + +<p>Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut +plus se rappeler autre chose.</p> + +<p>—Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre +cause... pour qu'on vous laissât votre place à +table... que fîtes-vous?....</p> + +<p>Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement +qu'elle croit y être encore... Elle<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span> +avance sous la table, en cachette, sa petite +main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la +prend, cette main, la pose, en la gardant toujours +dans la sienne, sur la table blanche, et +il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on +pense, petite Nora, <i>toujours</i>!»—Oh! ce <i>toujours</i>, +comme il retentit à son oreille d'enfant! +Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement. +Elle a compris et veut détourner un peu +la tête, échapper au regard du maître, elle veut +aussi lui retirer sa main, par colère et par +honte. Elle se sent dominée et vaincue.... Cela +est irritant, quoique délicieux. Et c'est ce +qu'elle ne veut pas!</p> + +<p>—Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer +en ma faveur? dit-elle un peu moqueuse, +en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du tout.</p> + +<p>Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit +pas la vérité, que Guy, arrêtant son cheval et +regardant Nora, comme autrefois, d'un œil +profond:</p> + +<p>—Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il +d'une voix grave.</p> + +<p>Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face: +oui, c'est bien le même œil dominateur. Elle +frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy +a surpris un haussement d'épaules. Il retrouve +Nora, la même, un peu grandie, oh! mon Dieu, +pas beaucoup.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant +ainsi? dit-elle violemment.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p> + +<p>—Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli! +avec une enfant! et sur des questions de morale!... +poli!</p> + +<p>Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours +plus fort.... Pourquoi trouve-t-il si drôle +l'idée d'avoir à être poli avec elle?</p> + +<p>Elle a décidément une furieuse envie, Nora, +de lui montrer, au diplomate, qu'elle n'est plus +une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne sait. +En attendant, pour se calmer les nerfs, elle +lance son cheval au galop. Le chemin n'est +qu'une série de tournants. Il faut changer de +pied à toute minute.</p> + +<p>—Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il +de loin, en poussant son cheval pour la rejoindre.</p> + +<p>—Nous verrons bien! riposte-t-elle.</p> + +<p>Ils galopent. La voici lasse.</p> + +<p>—Attachons nos chevaux ici, dit Nora.</p> + +<p>Ils mettent pied à terre, et dans un pli de +ravin qu'elle a choisi, les voilà assis côte à côte +sur des touffes de bruyère, et devisant.</p> + +<p>Tout en parlant, Nora distraite et comme en +rêve, a pris dans les deux siennes la main de +Guy et elle ne la lâche plus.</p> + +<p>Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est +un mouvement bien involontaire. Transportée +au passé, elle vient de reprendre cette main +dans les siennes comme si c'était hier qu'elle +eût été réprimandée à table avec une bonté sévère, +mais si tendre. Le temps est aboli. Nora<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span> +est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier +qu'elle s'est tant amusée à glisser dans son cou +des violettes, par poignées... Il y a donc entre +eux une complète familiarité. Quant à en vouloir +à Guy parce qu'il vient de la traiter en +toute petite fille, Nora n'y songe plus. Nora ne +sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans, +peut-être sept. Son cœur du moins n'est pas plus +vieux, en cette minute. Elle a besoin d'être aimée +en enfant—comme elle ne le fut jamais....</p> + +<p>Sur son genou, elle appuie donc la main de +Guy, et de ses deux mains, elle la caresse. +Comme elle fait au front du petit Jacques, elle +fait à cette main. Guy la retire un peu, tout à +coup, mais Nora la retient. Il se sent charmé et +il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle le +retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir +l'air bien sot, et demeure là, tout étonné. Et le +subtil fluide féminin entre par le bout de ses +doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et, +distinctement, dans ses yeux grands, noirs et +fixes, il voit maintenant la femme apparue, qui +appelle et,—chose étrange!—qui implore +presque.... C'est que Nora, à ce moment, se +rappelle exactement l'impression qu'elle eut, +lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je +vous aime bien, vous!» il l'embrassa avec tendresse. +Il lui rendait les caresses paternelles +perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que, +en se pressant aujourd'hui sur cette poitrine, au +pli de ce cou, en mettant sous cette barbe fine<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span> +sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme +consolant qui lui faisait oublier tant d'affreuses +misères, qui lui restituait toutes les tendresses +que la vie devait et refusa à sa petite enfance?</p> + +<p>—Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il +est temps de rentrer, je crois.</p> + +<p>Mais elle le retient encore, d'une pression si +énergique qu'il ne peut s'y tromper. C'est la +petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent heureux. +Un trouble doux et lourd l'envahit. Un +rêve rapide et fou traverse son cœur. Si c'était +là le dénouement de sa destinée? S'il allait +revivre par là? Si ce printemps allait fleurir +dans la «route au tombeau» qui lui reste à faire? +Et toujours la petite main caresse la sienne, +tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et, +muette depuis longtemps, Nora regarde Guy +d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur indécis, +innommé, le désir tout-puissant d'être +consolée de la vie par l'amour entier.</p> + +<p>En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte +plus qu'il ne saura jamais le dire, Guy se lève +et prépare les chevaux.</p> + +<p>Il est à la droite du sien et tend sa main en +creux, pour aider Nora à se mettre en selle.</p> + +<p>Elle pose un pied dans la main de Guy qui, +arc-bouté sur sa jambe droite, plie un peu le +genou gauche sur lequel il fait porter sa main,—et +quand le petit pied, si petit, est dans cette +main, Nora demeure là un instant; puis, en<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +riant, saute à terre d'où, sans aucune aide, elle +bondit sur sa selle.</p> + +<p>Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence:</p> + +<p>—Toi, si je veux, pense Nora en le regardant +de travers, je te mettrai dans ma poche!</p> + +<p>—Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant +sa propre pensée et répondant sans le +savoir à celle de Nora... cela est bien possible, +mais cela n'est pas encore bien sûr...</p> + +<p>«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller +cela!... Le mieux ne serait-il pas d'avertir Mitry?»</p> + +<p>Il songe encore: «Au train dont les choses +marchent, je devrais certainement prévenir le +père... ou gagner au large.»</p> + +<p>Épouser est invraisemblable, mais fuir est +un peu cruel.</p> + +<p>Guy cependant ne voit que l'un de ces deux +partis à prendre. Tous deux sont extrêmes.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLIII">XLIII</h2> +</div> + + +<p>—Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, +en bas, à l'heure du crépuscule, le soir du +même jour,—pas de piano aujourd'hui, je +vous en prie, monsieur Gottfried.</p> + +<p>Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, +qu'elle a quitté voici bien dix minutes.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, mademoiselle?</p> + +<p>—Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.</p> + +<p>—Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... +Je vous conterai, comme récompense, +les amours de ce grand artiste.</p> + +<p>—Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, +des amours de ce grand artiste... Contez-moi +les vôtres.</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe +du pied et imite l'enfant qui pleure, avec de +jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.</p> + +<p>—Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! +Moi veux pas rester!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span></p> + +<p>Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, +ou pourquoi est-elle venue?</p> + +<p>C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver +Guy tout de suite, et qu'elle fait tous ses +efforts pour s'en empêcher. Sa résolution, +envers lui, n'est pas encore prise. Elle met +entre lui et elle, la personne sans importance +de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle veut +l'envoyer tout simplement promener, oh! ça +n'est pas long!</p> + +<p>—Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur +Gottfried. Je vous embrasserai, là!</p> + +<p>Et elle pouffe de rire.</p> + +<p>—Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la +première fois.</p> + +<p>On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, +toujours riant, et va à Gottfried. Elle lui offre +son visage, il en approche le sien.</p> + +<p>Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, +où est Guy en ce moment, son cœur défaillerait!</p> + +<p>Guy est assis sur un banc du parc, à vingt +pas de la fenêtre du salon qui s'éclaire sous ses +yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre +de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... +Une angoisse atroce saisit son cœur, +le serre comme un étau, le broie d'une pression +lente... Guy est jaloux, mais cela n'est +rien,—il est déçu!—Qu'est-ce que c'est +donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du +cœur? que veut-elle faire de lui?.. Évidemment,<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span> +ce n'est qu'une mauvaise petite nature, +viciée encore par une absurde éducation libre. +Comment lui, Guy, serait aux mains d'une +enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il l'aime +donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. +Des idées contradictoires se heurtent +dans sa cervelle... Se lever et fuir, monter +dans sa chambre, boucler sa valise, quitter +à jamais cette maison où il se sent en danger... +car il y va de l'honneur, puisqu'elle n'est +qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à +cette fenêtre où s'encadrent toujours, clairement +visibles sous la transparence du rideau, +les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés +l'un de l'autre... Oh! la briser du poing, +cette vitre, et dire: Je suis là!</p> + +<p>En ce moment, Gottfried, toujours dans la +même attitude, est en train de répéter:</p> + +<p>—Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, +voyons,—c'est promis.</p> + +<p>—Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai +seulement voulu dire que je me laisserais faire.</p> + +<p>Il en prend son parti, et, la saisissant par les +deux épaules, il baise la joue, puis le cou, et +cherche les lèvres.</p> + +<p>Et Guy,—c'est étrange,—frappe du poing +le dossier du banc sur lequel il est assis. Guy +est malheureux. Il a envie de pleurer.</p> + +<p>—Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, +c'est assez!.. Bonsoir!</p> + +<p>Elle se sauve et disparaît.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span></p> + +<p>Nora s'élance dans le parc à la recherche de +Guy, qu'elle n'a pas trouvé dans la maison. +Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de +lui faire... Oh! si elle pouvait savoir!</p> + +<p>Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, +elle le frôle de sa jupe envolée au vent de la +course. Et quand il sent contre son genou le +frémissement de cette robe, et sur son visage +le frisson de l'air qu'elle a déplacé, il ne sait +plus ce qu'il doit faire, la saisir au passage, la +prendre pour la châtier, ou bien lui crier: +«Vous vous trompez, pauvre enfant... Le +bonheur n'est pas par là...» ou bien encore la +laisser passer—à jamais.</p> + +<p>Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment +d'un amour à la fois naissant et trompé, +il continue à voir distinctement, à travers les +petits rideaux de guipure, légers comme un +nuage, le salon éclairé, et, au milieu, ce hideux +Gottfried en train de ranger avec méthode des +brochures, des cahiers de musique.</p> + +<p>Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble +qu'on vient de lui reprendre quelque chose de +divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne +peut se l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement +qu'il avait de Nora une idée qu'il lui faut +abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au +lieu d'une petite fille singulière, mûrie trop +tôt par le malheur d'avoir grandi sans mère, +encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, +n'a-t-il rencontré qu'une pensionnaire effrontée,<span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span> +maligne, prétentieuse, un peu vicieuse? Il s'interroge +et souffre. Oui, oui, c'est bien cela, mais, +alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il +s'avouer qu'il est jaloux?.. Ce n'est pas la +tendresse qui pousse cette enfant, délicieusement +étrange, à jeter sa joue sur la face lippue +et velue de ce vilain casse-noisette de +Nuremberg! Alors, décidément, quoi?.. quoi? +L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus +cruellement. Sa tête éclate... En si peu de +temps, avait-il donc tant espéré de cette gamine, +aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! +Guy est amoureux! et l'amour, le dégoût et la +colère gonflent son cœur!</p> + +<p>Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous +cette fenêtre; il voulait la voir, jouir de ses +mouvements, les étudier aussi, se faire un jugement. +Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, +puisqu'elle avait attaqué son cœur, la première, +elle, la maligne voleuse?</p> + +<p>Où est-elle maintenant? A quel autre jeu +a-t-elle couru?</p> + +<p>Il se perd en silence dans les allées les plus +étroites du parc, se dissimule à tout instant +derrière les arbres, l'œil aux aguets, l'oreille +tendue, épiant...</p> + +<p>Que croit-il surprendre encore?</p> + +<p>Quel roman compliqué suppose-t-il donc? +Il a honte, lui, à son âge, de s'occuper ainsi des +gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le regarde?.. +Non, il se méprise d'en être là, mais<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span> +une force qu'il ne peut pas vaincre le mène où +il va... il ne sait pas où... Tout à coup, il perçoit +des bruits de pas sur le gravier... Il se cache +dans les bruyères du bord de l'allée...</p> + +<p>Un couple s'avance.</p> + +<p>Est-ce Mitry? Est-ce M<sup>lle</sup> Marthe?</p> + +<p>Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un +jeune homme! Guy ne connaît pas Jacques.</p> + +<p>—Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni +l'autre, entends-tu?</p> + +<p>—Ah! répond Jacques tristement... Je sais, +vous avez du beau monde. Mais pourquoi pas au +grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?</p> + +<p>—Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus +possible; on verra plus tard... Est-ce que tu +n'es plus mon bon chien?</p> + +<p>—Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, +et j'obéirai.</p> + +<p>—Eh bien, adieu.</p> + +<p>Elle est impatiente.</p> + +<p>En silence, Jacques la prend dans ses bras, +sous le regard ardent et invisible de Guy... Il +la presse un moment contre lui, en effleurant +des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!</p> + +<p>—Adieu! adieu, dit-elle.</p> + +<p>Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, +passe par-dessus le mur... Pourquoi pas par +la porte? C'est la question que se pose Guy.</p> + +<p>Nora retourne vers la maison. Le jugement +de Guy sur Nora est fixé, décidément fixé.</p> + +<p>«C'est une vulgaire petite friponne! C'est<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span> +bon, on veillera. Adieu, bonsoir, mon rêve bête! +Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en +cinq minutes, j'avais construit tout un monde +d'espérances! A quoi tiennent pourtant les +choses! Ainsi, quelques heures seulement après +les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux +du ravin, devant la mer, à moi, Guy, elle en est +venue à celles-ci! J'avais pu croire à un amour +naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,—et +le mien avait été remué! Et je me +suis lourdement trompé.»</p> + +<p>Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. +Il ricanait tout haut!</p> + +<p>«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons +plus. A joueuse, joueur et demi... je regarderai +son manège. Ce sera un des passe-temps de cette +vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas +si sot... Adieu, paniers, la grêle a fait vendange!»</p> + +<p>Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au +fond du sentiment qu'il commençait de sentir +pour Nora, il y avait, en même temps que de +l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle +qui vient, même sans objet, au cœur des hommes +de son âge, si sourdement profonde. Gottfried +pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses +en invoquant la Volonté de l'espèce. Guy songe +tout simplement que cette forme enfantine +appelait la protection et qu'il eût été heureux +de la lui donner; que ces yeux de douleur appelaient +la consolation et qu'il les eût fermés<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span> +sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses +bras la toute petite.</p> + +<p>—Eh bien, dit François Mitry, le soir, à +table, êtes-vous content de votre journée, mon +cher Guy?</p> + +<p>—Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, +si froid, si dégagé, que Nora tressaille.</p> + +<p>—Bien vrai? demande-t-elle.</p> + +<p>Guy prend la main droite de l'enfant et la +serre dans sa main gauche d'une pression +douce et ferme. Au toucher de cette main, +cette sorte de tendresse paternelle à laquelle il +songeait tout à l'heure s'éveille en lui, et une +pitié immense lui vient pour un être si jeune, +si petit, si faible, et déjà,—croit-il,—si +perdu! et c'est d'une voix toute timbrée de +caresses qu'il prononce:</p> + +<p>—Non, non, pas enchanté du tout, à la +vérité. J'ai du vrai chagrin, mademoiselle.</p> + +<p>Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, +et pour reprendre tant bien que mal ce qu'il a +dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:</p> + +<p>—C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, +que je suis venu ici; n'est-ce pas, Mitry?</p> + +<p>Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. +Il a du chagrin? tant mieux, cela le rapproche +d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent +monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, +étrange, capricieux et volontaire comme +elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout +son avenir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLIV">XLIV</h2> +</div> + + +<p>A présent qu'elle est sûre de son sentiment, +Nora, avec la franchise hardie de son caractère, +avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer. +Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois, +et elle le fait bien voir.</p> + +<p>Le lendemain matin, au point du jour, on a +réveillé Guy pour la chasse. Il s'habille, et il +est prêt à partir, quand on frappe à sa porte.</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>C'est Nora. Il est stupéfait.</p> + +<p>Elle entre, repousse la porte, sans la refermer.</p> + +<p>—Je viens, dit-elle, vous chercher pour le +déjeuner du départ. Le café nous attend en bas. +J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien, +vous savez?</p> + +<p>Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte +presque fermée, et tout en disant: «Venez,» +elle le regarde toujours fixement, profondément, +sans faire mine de sortir.</p> + +<p>—C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span> +chercher, dans un tiroir, son mouchoir ou ses +gants.</p> + +<p>Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours +là, debout, et il retrouve les deux grands yeux +noirs, ardemment fixés sur les siens.</p> + +<p>Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers +de Gottfried! aux baisers de Jacques! Il pense +qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son tour! +Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner, +lui, Guy, à cette perfidie, d'embrasser, +dans les coins obscurs d'une maison dont il est +l'hôte, la petite fille de son hôte?</p> + +<p>—Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous +suivre... allez, mon enfant.</p> + +<p>Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur +gronde et sa voix tremble.</p> + +<p>Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si +brûlante flamme que Guy est atteint. Un nuage +passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble. +A travers une vapeur, il voit la femme, petite, +toujours debout, ses yeux toujours dardés, sa +lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle veut et que +son visage le dira. Elle a appris,—des bêtes, +des choses, du frisson des bois et des vagues, +des hommes même, de son père,—la puissance +et la fatalité d'aimer. Elle a appris,—sous +les persécutions,—la révolte, les insistances +acharnées. Elle ne craint rien, Nora, rien au +monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance, +ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime. +Elle vient. Voilà tout.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span></p> + +<p>«Pourquoi non? songe alors Guy tout à +coup, avec violence. Pourquoi non, si elle s'impose, +si elle sait, si elle veut, si elle est libre +et consciente,—si c'est ainsi?»</p> + +<p>Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare +de lui et le conseille...</p> + +<p>Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille +en tout homme à l'odeur des forêts, s'éveille +en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui +vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy +éprouve, en coup de sang, l'envie sourde et +terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter +où elle veut, toute mignonne comme elle +est.</p> + +<p>—Allez-vous-en! dit-il irrité.</p> + +<p>C'est maintenant sa voix qui gronde et son +cœur qui tremble.</p> + +<p>Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est +elle qui le fascine. Il n'est plus lui-même! Il +court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins +bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux, +sur sa bouche qu'il écrase, et répète d'une voix +creuse, altérée, en la repoussant de lui avec +violence:</p> + +<p>—Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible! +Il faut t'en aller! Va-t'en!</p> + +<p>Et si dure est la voix, si brutale est la secousse, +qu'elle retrouve, dans la joie du baiser +farouche, toutes les douleurs qu'elle aime. +Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre +homme qu'elle aimait, son père,—aussi brutalement<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span> +la repousse, aujourd'hui, celui-ci qu'elle +aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme, +douleur, colère, haine d'amour! mais, cette fois, +c'est bien à elle que s'adresse tout cela. A elle, +encore enfant, déjà femme. Elle est heureuse, +et elle est sombre.</p> + +<p>Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur +de la petite bondit vers lui. Ne lui a-t-elle pas +dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je +vous aime, parce que vous êtes bon?» Et +n'est-ce pas parce qu'il est bon qu'il la rejette +aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est pour +bien faire, elle le comprend de reste. Elle a +donc tout en lui, dans cette seconde, tout à la +fois: bonté et dureté, tendresse et fureur! Inconsciente +des raisons qui la rendent joyeuse, +sa petite âme retrouve, comme un oiseau des +mers, la tempête qu'elle a coutume de braver, +qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui +la berce.</p> + +<p>Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans +le cœur d'un homme vrai, quelque chose de +semblable aux vents, à la mer, à la force ardente +des choses, à l'âme des éléments.</p> + +<p>Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté +de ce qu'il pense, de ce qu'il voudrait, s'il +s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un +air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle +sent l'humilité du vaincu:</p> + +<p>—Allez-vous-en, je vous en supplie, petite +Nora!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span></p> + +<p>Et telle qu'elle était venue, silencieuse, +comme rigide en sa volonté que trahit sa démarche, +Nora, sans un sourire, regardant devant +elle le vide avec son œil dilaté et noir,—s'éloigne, +emportant dans son cœur l'orgueil du +triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter.</p> + +<p>Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et +qu'il ne faut pas; parce qu'il ne peut ni ne doit +l'épouser, et qu'elle est perdue, pense-t-il, deux +fois perdue, pour lui et pour elle!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLV">XLV</h2> +</div> + + +<p>La vie au château suit son cours. François +Mitry tous les jours amuse ses invités, parmi +lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier, +sur qui sont fondées des espérances ignorées +de lui. C'est un très bel homme, qui vient de +faire trois ans de service militaire, aux dragons, +car il a dédaigné de passer des examens quelconques, +et de se présenter à aucune école. Il +faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment +beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. +Il le sait un peu, et il y paraît quelquefois, rarement, +seulement quand on provoque sa vanité. +Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, +mais il les fait valoir à merveille. Le +nombre de ses épingles de cravate est infini, +et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour +à tour, mais il faut convenir que ce sont des +bijoux du meilleur goût. Il chante avec une +belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il +jette bien son coup de fusil et professe en littérature<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span> +des opinions faisandées—mais c'est +affaire de mode et il changera de théories dès +que le mot d'ordre sera changé. Au demeurant +banal, mais bon garçon et brave, doué en somme +des mêmes défauts, des mêmes qualités que les +hommes quelconques de son âge. Ajoutez que +dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de +vingt ans, le beau mystère de vivre et de désirer +apparaît avec le même attrait que chez tous +les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, +de tous ses regards et de tous ses gestes. Il a +vingt-quatre ans.</p> + +<p>Nora le regarde tout juste avec la même +attention qu'elle prête aux autres invités, y compris +les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros +banquier Legros, trop bien nommé, ni le général +Lagrange, ni leurs femmes, ni l'avocat Poireux, +ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour elle, +c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, +deux Lagrange, une Legros et enfin M<sup>lle</sup> Lairoy, +accompagnée de sa mère, et sœur du jeune +Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, +dans sa pensée, François Mitry met en balance +avec M. Émile Louvier. A ces gens viennent +s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, +et enfin Mitry annonce qu'il ne manque +plus à l'appel que deux amis, M. et M<sup>me</sup> de +Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, +après neuf ou dix ans passés dans tous les +ports de mer du globe, à la recherche de la +fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span> +en France. Morigny lui a écrit voici huit jours +à peine. Mitry a répondu «Venez, l'occasion est +bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle +assemblée.»</p> + +<p>M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» +Ils arrivent en effet. Toute la compagnie annoncée +est maintenant au complet, et chaque +jour ce sont parties nouvelles, tantôt en commun, +tantôt par groupes séparés. Mitry a fait +des programmes à l'avance. Il en propose un +tous les matins. Et M<sup>lle</sup> Marthe aidant (elle se +multiplie), le personnel étant triplé à l'office et +dans les écuries, tout marche à souhait.</p> + +<p>Après les repas bruyants, on se disperse, le +soir, à travers le parc. Les pins bruissent. La +mer leur répond. Tout le monde goûte avec +ravissement le charme des belles soirées du +Midi.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLVI">XLVI</h2> +</div> + + +<p>Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa +guise choisit son compagnon, Guy, lui, recherche +un peu de solitude. Il trouve, au fond +du parc, une petite porte entr'ouverte qui donne +sur la libre colline. Il sort, monte la pente par +le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.</p> + +<p>Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a +suivi... Tout à coup, sur sa main que, par un +geste d'habitude, il porte derrière son dos, il +sent se poser une main très douce, et qui caresse... +Il tressaille; il a compris, mais il ne se +retourne pas; il éprouve un plaisir douloureux, +qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger +et qu'il se reproche.</p> + +<p>Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:</p> + +<p>—Vous ne voulez-vous plus me parler, +monsieur Guy?</p> + +<p>Guy, qui doit être mécontent, se tait.</p> + +<p>La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span></p> + +<p>—Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que +je vous ai donc fait, monsieur Guy?</p> + +<p>Il ne répond rien.</p> + +<p>—Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez +l'air de me fuir, toujours... Vous êtes fâché, +monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.</p> + +<p>Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre +naturel, se retournant enfin:</p> + +<p>—Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, +et je ne suis pas assez sot ni assez impoli pour +refuser de parler à la charmante petite maîtresse +du lieu, mais je ne comprends pas vos questions.</p> + +<p>Nora fait une moue de dépit, invisible dans +l'ombre. Elle hausse l'épaule, et elle frappe du +pied, oh! à peine.</p> + +<p>Elle ne veut pas que cela s'entende.</p> + +<p>—Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons +d'autre chose.</p> + +<p>—Je le veux bien... Comment va monsieur +Gottfried? répond Guy, d'un ton d'innocence.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demande Nora, surprise.</p> + +<p>—Pour rien... pour parler d'autre chose.</p> + +<p>—Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur +Gottfried? interroge-t-elle.</p> + +<p>—Oh! pas du tout!</p> + +<p>—Allons, tant mieux!</p> + +<p>—Et à vous, mademoiselle?</p> + +<p>—La belle question! il me fait horreur.</p> + +<p>—Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme +professeur?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p> + +<p>—Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai +pas choisi; on me l'a imposé.</p> + +<p>—On vous impose donc quelque chose, à +vous? je vous croyais fière, insoumise, et même +indomptable! réplique Guy vivement.</p> + +<p>Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si +elle voulait, ce vilain Gottfried serait bien loin, +depuis longtemps! Elle en convient avec elle-même. +Elle se tait, et Guy reprend:</p> + +<p>—Il ne vous embrasse jamais, cet homme +aimable?</p> + +<p>—Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, +voyons, monsieur Guy, jamais, j'imagine!... +Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez +donc!</p> + +<p>Son indignation est sincère, car ses caresses +à Gottfried ne le sont pas, et elle n'imagine pas +que des caresses de moquerie cela puisse +compter....</p> + +<p>Alors, Guy poursuit, implacable:</p> + +<p>—Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde +sans cesse autour de vous, mademoiselle Nora, +il ne vous embrasse jamais, lui non plus?</p> + +<p>—Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur +Guy!</p> + +<p>La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle +se défend... Aux yeux de Guy, elle sent bien +qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée, +qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce +moment, elle voudrait pleurer. Elle ne peut +pas.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span></p> + +<p>—Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement +Guy: vous mentez encore!</p> + +<p>—Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec +rage. Elle égratigne sa main, dans l'ombre. +Elle pense que, malgré le beau clair de lune, +Guy, par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. +Elle ne répond pas un mot. Elle +écoute la voix sévère qui poursuit:</p> + +<p>—Vous êtes une enfant et vous mentez, +Nora. J'ai regardé votre Gottfried. Je lis sur les +visages et dans les yeux, moi. C'est un don que +j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous +embrasse, et Maurin aussi. Et ils seraient bien +sots, tous deux, de ne pas le faire, puisque vous +le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne +peux pas aimer, moi, une petite fille qui ment, +et sur de pareilles choses! il faut donc oublier +la folie d'une seconde... que vous avez provoquée, +mauvais petit démon...</p> + +<p>Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy +s'est attendrie. Il a mis dans le reproche une +involontaire caresse...</p> + +<p>—Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser +bien tranquille votre ami, qui vous aime,—je +parle de Guy,—sinon vous le forcerez à +partir bien vite, et ce serait dommage pour lui, +car ce pays est beau, petite Nora... très beau, +en vérité.</p> + +<p>Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit +cela parce qu'il le faut.</p> + +<p>—Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +vous engage paternellement, mignonne, à ne +pas entrer de si bonne heure dans la chambre +des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, +si j'étais un malhonnête homme, ou seulement +un homme faible! je serais, à mes +propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, +prenez garde à vous, Nora... gardez-vous du +mensonge... et des démarches inconsidérées...</p> + +<p>Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette +à qui il s'adresse. C'est, en ce moment, comme +il vient de le dire, un sentiment paternel qui +dicte ses paroles.</p> + +<p>—Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! +répète-t-il d'un ton d'affectueuse prière... Rappelez-vous +ce que je vous dis. Il vous arrivera +tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se +pourrait bien que personne au monde ne vous +parlât plus jamais raisonnablement, comme je +le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est +pour vous, pour vous, ce que je dis là,—pas +pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup d'affection +pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais +beaucoup, beaucoup!</p> + +<p>Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, +qu'il devine ou voie tout en elle, ce Guy? +Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques? +C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.</p> + +<p>Sombre, la tête basse, muette, une rage au +cœur, Nora s'éloigne en cherchant dans sa tête +comment elle pourra bien le punir, ce Guy +détesté!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p> + +<p>... Il y a beaucoup de pitié pour Nora +dans le cœur de Guy, mais aucune estime.</p> + +<p>Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, +parce qu'elle a l'habitude de la révolte, +de la colère, du commandement et de la vengeance. +Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a +beau vouloir, elle ne sait pas pleurer parce que, +dans les commencements de ses grandes peines, +elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? +peut-être a-t-elle une de ces natures de feu qui +brûlent et sèchent au dedans la source même +des larmes.</p> + +<p>Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera +avec Émile! avec cet Émile Louvier qui, de +l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus +beau que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! +Guy pourrait être son père!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLVII">XLVII</h2> +</div> + + +<p>François Mitry est enchanté et M<sup>lle</sup> Marthe +désolée. Ouvertement, Nora fait la cour à +Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y +veille, crèvera d'un coup de sang.</p> + +<p>Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, +cette enfant qui fleurte avec tout le monde! +C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh +bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et +que Dieu les bénisse! Moi, me voilà délivré +d'une assez méchante affaire!»</p> + +<p>—Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit +Nora qui cause avec Gottfried dans le parc, si le +verbe <i>berner</i> est venu de Berne.... Monsieur de +Fresnay sait tout.</p> + +<p>—Le verbe <i>berner</i>, réplique Gottfried, vient, +je crois, du mot espagnol <i>bernia</i>, qui veut dire +couverture.... J'ai fait des recherches... Mais il +ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez +donc ce jeune homme?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span></p> + +<p>—Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça +n'est pas un jeune homme....</p> + +<p>—Eh non! ce monsieur Louvier.</p> + +<p>—Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme +je vous aime....</p> + +<p>—Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, +dans tous les coins?</p> + +<p>—Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est +sans conséquence.</p> + +<p>Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez +formé là une excellente élève.</p> + +<p>—Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.</p> + +<p>—Ministre? interroge Nora.</p> + +<p>—Les plénipotentiaires portent ce titre, dit +Gottfried. Et c'est peu de chose pour un homme +tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions, +monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, +et j'osais représenter à mademoiselle qu'elle se +compromet....</p> + +<p>—A moins, riposte Guy vivement, qu'elle +ne désire l'épouser....</p> + +<p>—Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,—vous +êtes méchant!</p> + +<p>Elle lève rageusement les épaules et s'en va.</p> + +<p>Gottfried, interloqué, perd la tête.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur, que le verbe <i>berner</i> +ne vient pas de Berne, mais de <i>bernia</i>? dit-il +étourdiment, ne sachant plus où il en est.</p> + +<p>Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules +comme Nora, et placidement:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span></p> + +<p>—Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried +qui pense:</p> + +<p>«Les voilà, les finesses de la langue française! +Jamais je n'en serai maître!...»</p> + +<p>Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, +d'un bout de la table à l'autre, des toasts fantaisistes, +Nora, qui s'occupe fort peu de son +voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, +et interpellant par son nom Émile Louvier, +assis presque en face d'elle:</p> + +<p>—Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, +dit-elle, à votre santé!</p> + +<p>Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au +moment où elle va boire, Guy, d'un mouvement +que personne n'aperçoit, choque le bras de +Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se +brise...</p> + +<p>—Enfin! dit-elle tout bas.</p> + +<p>Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. +Les autres, que lui importe! Ils ne demanderaient +pas mieux, les autres, et ce serait trop +facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste +et qui est bon.</p> + +<p>Et sa main, restée mignonne comme celle +d'une enfant, se glisse sur le genou de Guy, +bien doucement, bien en secret.</p> + +<p>Alors, exactement comme autrefois, Guy +prend cette main, la pose sur la table et, la +tenant pressée sous la sienne:</p> + +<p>—Il faut toujours montrer tout ce qu'on +pense, petite Nora, toujours!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span></p> + +<p>Dans le brouhaha des conversations d'une fin +de repas, l'incident passe inaperçu ou à peu près, +et, sans être remarqué, Guy peut fixer son +regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle +les détourne tout à coup et veut retirer sa +main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans +d'intervalle, elle retrouve une même impression, +fidèlement reproduite: elle n'est plus +qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère... +et cela décidément est délicieux... Et +tout bas, tout bas:</p> + +<p>—Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.</p> + +<p>Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur +étrange, se sent heureux sans comprendre +pourquoi.</p> + +<p>Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, +de croire indigne d'un amour vrai +l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois la +ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a +pas été maître du mouvement qui lui a fait +briser la coupe de Nora. Il s'en repent. Elle +finirait par le compromettre. Il partira. Pas +demain. Mais après-demain.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLVIII">XLVIII</h2> +</div> + + +<p>Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a +évitée tout le jour, le suit dans le parc, et l'appelle.</p> + +<p>—Monsieur Guy, je vous cherchais....</p> + +<p>Il fait face à l'ennemi.</p> + +<p>—Moi aussi, dit-il.</p> + +<p>Et brusquement:</p> + +<p>—Je pars demain.</p> + +<p>Elle demeure toute saisie et muette. Pour la +première fois il la voit tremblante et intimidée. +Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même; il +veut, d'un seul coup, arracher de son propre +cœur et du cœur de cet enfant, l'amour qui +germe.</p> + +<p>—Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez +monsieur Louvier.</p> + +<p>Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce +n'est pas là ce qu'il fallait dire, il le sent bien. +Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très fin, +naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p> + +<p>—Je comprends, poursuit-il répondant à +ce sourire. Vous avez cru, hier soir, que j'avais +renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher +de porter cette santé?</p> + +<p>Nora relève avec lenteur ses grands beaux +yeux vers Guy. Il y voit clairement la question +qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?» +Et Guy renonce au mensonge qu'il préparait.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il, +mais pas du tout comme vous croyez, car (pensez-en +ce que vous voudrez), ma volonté consentie +n'y était pour rien! La vérité, c'est que je +ne veux pas vous aimer. Je sens que cette minute +où nous voici est grave.... Toute la vérité, +je vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse.... +Le bonheur de votre vie dépend de ce moment-ci +peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant, +vous ne m'inspirez pas la confiance qu'il faut. +Quand on prétend aimer un homme tout de +bon, on n'a pas avec un autre les familiarités +que vous avez depuis trois jours avec ce jeune +Louvier, qui est beau, j'en conviens, et riche,—et +parfaitement digne de vous plaire. Donc, +soyez heureuse, mais laissez-moi, je vous prie, +en repos.—Du reste, pour couper court à tout +ce petit roman,—je vous répète, ma chère +enfant, que je pars demain. Voilà pourquoi je +vous cherchais, moi aussi; je voulais vous l'annoncer.</p> + +<p>A mesure que parle son ami, à mesure que +la réprimande devient plus sévère et plus<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span> +froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ, +Nora sent monter en elle toute la violence +de sa passion, désir, espoir et crainte. Son petit +cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles; +ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent +Guy d'un regard d'appel suprême, de possession +désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et elle +veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher, +s'enrouler à lui!</p> + +<p>—Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement, +d'un air de ne pas croire encore à cette +chose monstrueuse.</p> + +<p>—Oui, dit-il avec calme, demain soir.</p> + +<p>Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée, +qui ne veut pas, et qui cherche à convaincre +par un reproche caressant:</p> + +<p>—Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très +mal....</p> + +<p>Elle ajoute après un silence:</p> + +<p>—Tout serait perdu!</p> + +<p>Puis, sans transition, emportée par l'onde +soudaine des sentiments tumultueux qui s'accumulent +dans son cœur et le débordent, elle +dit, d'un ton net, tranchant, impérieux:</p> + +<p>—Il ne faut pas, je t'assure.</p> + +<p>Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois.</p> + +<p>—C'est impossible, impossible! C'est impossible! +Il ne faut plus <i>me laisser toute seule</i>!... +je vais t'expliquer... Viens ici, écoute!</p> + +<p>Elle lui dit «tu» involontairement, comme +elle lui a dit «tu», l'enfant sauvage, il y a huit<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span> +ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle +l'a vu... Quelque chose de plus puissant que +tout, sort, en ce moment suprême, de ses regards, +de ses moindres gestes... Quand ce ne +serait que par pitié, il faudrait maintenant +l'écouter, lui obéir....</p> + +<p>—Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais +t'expliquer.</p> + +<p>Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou.</p> + +<p>Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les +troènes et les arbousiers, un banc est caché. +Elle fait un signe. Le voilà, docile, qui s'assied +près d'elle.</p> + +<p>—Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois, +et toujours plus pâle.</p> + +<p>Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite. +Cela devient de la volubilité. Elle voudrait tout +dire en même temps. Elle vide son cœur, +tout entier, dans un cœur ami, pour la première +fois de sa vie. Elle veut tout montrer, +tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon +et tout le mauvais. Elle se donne.</p> + +<p>—Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse +souvent, mais il me fait horreur... Si +je l'ai laissé faire, dans les commencements, +c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?—on +s'ennuie tant ici, des fois!—Je voulais +le commander à ma guise—mais il me répugne,—tu +comprends bien?... Tu ne vas pas +croire autre chose, n'est-ce pas?.. Ce serait +atroce!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p> + +<p>Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu.</p> + +<p>Elle poursuit, avec une volubilité toujours +plus grande, de l'air affairé des enfants qui ont +beaucoup de choses à dire et qui semblent +regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les +images qui se succèdent rapidement dans leur +pensée:</p> + +<p>—Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime +comme un chien... oui, je l'embrasse, et de +tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse; +c'est comme un frère. J'étais si seule, si +malheureuse, depuis la mort de Jupiter! Voilà, +je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée, +depuis la mort de maman. Un jour, il m'a +repoussée, renversée à terre, blessée! J'avais +huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai +rien compris à tout ça... Les hommes sont +méchants. Mon père embrasse Marthe; il l'épousera, +tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du +premier coup et tu m'as défendue, un jour, +il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien +des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment +que j'avais oublié?... Non, non! Je me rappelle +tout, tout de toi, tu entends,—tout! Tu as +été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je +t'aime. Et voilà tout. Pourquoi ne veux-tu +pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime +tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai +menti, c'est vrai, l'autre jour... Je mens, +d'habitude, à tout le monde, mais personne +ne le voit: on est trop bête! ou bien personne<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +ne prend la peine de me gronder, parce qu'on +ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon, +je te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es +fort... J'aime la force, comprends-tu? Jupiter +était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait +aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau +chercher, je n'ai jamais su pourquoi. Est-ce +que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien, +et ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est +mauvais. Veux-tu m'aimer encore, dis, comme +tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage! +Je t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux +autres, jamais! mais à toi, oh oui, à toi seul! +si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis que +tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère, +mon dieu, mon maître et mon tout!</p> + +<p>Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent +sur ses joues.</p> + +<p>—Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que, +lorsque je parlerais, tu comprendrais... ce que +je ne comprends pas moi-même... Alors, +tu m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille +à toi, à toi, rien qu'à toi. Je ne suis à personne. +Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu +voudras. Et ce sera bon.</p> + +<p>Et plus bas, tout bas:</p> + +<p>—Tu es le maître, je t'obéirai.</p> + +<p>Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la +poitrine de Guy, et elle se lamente dans un +grand désespoir:</p> + +<p>—Pardon! pardon! je ne le ferai plus,<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span> +bien sûr. J'ai été méchante avec toi, pardon!..</p> + +<p>Il faut croire qu'un remords l'obsède, car +d'une voix plus désespérée, elle crie:</p> + +<p>—Oh! plus méchante que tu ne crois!</p> + +<p>Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à +pleins bras:</p> + +<p>—Mon enfant! mon enfant! ma chère petite! +calme-toi,... je t'aimerai bien... mais tu ne peux +pas être ma femme... comprends-moi... je suis +un trop vieil homme pour toi, pour une enfant +si petite... mais je t'aimerai bien, va, je t'aimerai...</p> + +<p>Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une +voix de prière adorable, qui monte vers lui +avec l'humide regard de ses yeux:</p> + +<p>—Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite!</p> + +<p>—Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui, +je t'aime, certainement.</p> + +<p>Et il baise ses beaux cheveux.</p> + +<p>Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée. +Elle a frappé du pied, elle a tordu ses mains. +Elle baisse la tête.</p> + +<p>Et d'une voix sourde, avec ses belles notes +basses:</p> + +<p>—Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne +m'aimez pas... Il ne faut pas m'aimer! je n'en +suis pas digne! je viens de voler votre amour! +Oh! si vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je +n'ai pas tout dit!</p> + +<p>Elle tombe à genoux devant lui et cache son +visage dans ses deux mains.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p> + +<p>Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais +toute sa grande force n'y parvient pas, parce +qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est +roidie, et résiste, invincible.</p> + +<p>—Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous, +calmez-vous, je vous pardonne d'avance. +Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre +bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout +votre petit cœur; il est bon, Nora, je le +sais..</p> + +<p>—Non! non! il n'est pas bon! Vous ne +savez rien!... Et quand vous saurez tout, vous +ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est +affreux, affreux!.. Mais je vais tout vous dire, +tout... Voyant que vous ne vouliez pas de moi, +j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune +homme. C'était d'abord pour me venger, pour +vous faire de la peine, et puis... et puis...</p> + +<p>Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage +à mesure qu'elle voit la gravité des choses +qu'elle confesse:</p> + +<p>—C'est honteux... honteux! affirme-t-elle +avec une violence extraordinaire... Oui, c'est +vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et ce ne +serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée... +comme vous l'autre matin... comme vous, Guy, +comme vous!</p> + +<p>Elle sanglote.</p> + +<p>—Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y +a quelques minutes, vous n'auriez plus voulu +de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span> +voulu voler votre amour... Est-ce que vous +me pardonnerez jamais?...</p> + +<p>Guy est très grave, très malheureux,—content +aussi.</p> + +<p>—Je vous pardonne, dit-il doucement, je +vous pardonne, Nora. Au fond, pauvre enfant, +vous êtes bonne, je vous assure...</p> + +<p>—Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre, +pleine de colère contre elle-même. Non! je ne +veux pas vous tromper... je suis méchante, +voyez-vous... Et je le serai peut-être encore, +parce qu'il y a des choses plus fortes que moi... +Mais vous serez encore plus fort, vous, n'est-ce +pas?... Vous serez sévère, pour me rendre +bonne tout à fait et digne de vous! Vous me +punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il +ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il +faudra être juste toujours, mais toujours fort,—vous +entendez?—comme on n'a jamais +été avec moi... Ceux qui punissent, ceux-là +aiment.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre +de la nuit qui monte, et qu'éprouvent-ils tous +les deux, si ce n'est pas là de l'amour?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="XLIX">XLIX</h2> +</div> + + +<p>Le lendemain matin:</p> + +<p>—Si jamais l'envie vous reprend d'approcher +trop de moi votre vilain museau, monsieur +Gottfried, vous recevrez—j'en suis +fâchée,—mon encrier lui-même sur votre +tête. Vous apprendrez que je sais me défendre, +<i>quand je veux</i>; et, selon vos honorables principes,—par +la force comme par la ruse.</p> + +<p>—Mais, mademoiselle...</p> + +<p>—C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne +sais pas ce qui vous agite...</p> + +<p>—Et qu'est-ce, mademoiselle?</p> + +<p>—Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur +Gottfried, achève Nora en éclatant de +rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot! +Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je +bois du vin rouge, moi, et je ne me nourris pas +d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.</p> + +<p>—Celles de Souabe sont les meilleures, dit +Gottfried ingénument.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p> + +<p>Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.</p> + +<p>—Vous seriez tout à fait gentil, monsieur +Gottfried, de renoncer à vos petits projets, et +de donner votre démission. Car je vous ai assez +vu, monsieur Gottfried, et si vous ne vous en +allez pas de bonne grâce, monsieur Gottfried, +je vous en ferai voir de si drôles,—que vous +n'aurez plus qu'un désir...</p> + +<p>—Et lequel, mademoiselle?</p> + +<p>—Celui de Rückert, monsieur Gottfried: +des ailes! des ailes! des ailes!... des ailes pour +filer plus vite!</p> + +<p>Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait +pas commencé du reste, et Gottfried, abasourdi, +s'en va tenir conseil avec sa sœur.</p> + +<p>—Mes affaires marchaient si bien... Tous ces +étrangers qui envahissent le château depuis +plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit +Émile qui a fait tout le mal, pour sûr.</p> + +<p>—Je le crains, dit Marthe.</p> + +<p>Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile +au jardin.</p> + +<p>Il se rapproche d'elle et dit:</p> + +<p>—Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.</p> + +<p>Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le +ciel, en effet, est très bleu.</p> + +<p>—Pas pour vous, non, pas pour vous, +réplique Nora. Le temps s'est gâté pour vous +aujourd'hui.</p> + +<p>—Comment l'entendez-vous, mademoiselle? +dit Émile, piqué.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span></p> + +<p>—Tenez, monsieur Émile, je suis une personne +très petite, mais j'ai une grande volonté... Oh! +vous ne me connaissez pas! je veux ce que je +veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me +déplaisez pas, bien sûr, mais je ne suis pas +folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai +fait la coquette avec vous pour en exciter un +autre! c'est très mal, mais c'est comme ça.</p> + +<p>Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:</p> + +<p>—On est femme, vous savez... nous sommes +toutes comme ça! Ce qui m'amusait hier avec +vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous +dire: Ne me rejoignez plus dans les coins, +n'ayez pas l'air de vous entendre avec moi,—surtout +n'essayez plus de m'embrasser... je ne +veux plus!</p> + +<p>Et d'une voix creuse, Nora ajoute:</p> + +<p>—Ça en fait souffrir un autre!</p> + +<p>—Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai +servi de jouet, tout simplement?</p> + +<p>Elle le regarde d'un air narquois:</p> + +<p>—Ça n'était déjà pas si ennuyeux!</p> + +<p>Puis redevenant sérieuse:</p> + +<p>—Tenez, vous prenez de travers un aveu +très gentil, très bon garçon de ma part, monsieur +Louvier. Vous manquez d'esprit en ce +moment. Vous n'avez qu'à sourire, à me tendre +la main et à me promettre d'agir comme je +vous demande. Est-ce dit?</p> + +<p>Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; +il y a la hussarde, qui n'est pas la moins<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span> +estimable. Elle est très pratiquée, et, pense Louvier, +elle réussit souvent, même aux dragons.</p> + +<p>Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il +est fort, il est sûr de lui, il cherche sa bouche.</p> + +<p>Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, +la nervosité, la rapidité de mouvement de la +petite diablesse noire qui se tortille, glisse sous +son bras, à travers ses mains, crible ses jambes +de menus coups de pied précipités, lui égratigne +les mains et la joue, tire de-ci, de-là, sa +moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi +sur tous les points à la fois. Elle est partout. +En vérité, elle lui a gâté un peu son +plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais +une fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se +plante devant lui, le regarde fixement et dit:</p> + +<p>—Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?</p> + +<p>C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il +la regarde et voit, dans ses yeux, la femme.</p> + +<p>Alors, honteux de lui-même et tirant son +chapeau:</p> + +<p>—Veuillez me pardonner, mademoiselle.</p> + +<p>—Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs +que j'ai eu les premiers torts, monsieur. +Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être franche +avec vous.</p> + +<p>Étourdiment Émile Louvier demande encore:</p> + +<p>—Et quel est mon heureux rival?</p> + +<p>Elle éclate de rire, espiègle:</p> + +<p>—Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant,<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span> +cette fois, au plus vite... Monsieur +Gottfried, que voici!</p> + +<p>Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il +l'aborde et lui dit solennellement:</p> + +<p>—Vos intentions sont-elles pures, monsieur? +j'ai quelque droit de vous le demander.</p> + +<p>Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus +vexé qu'il n'a voulu le paraître, vient tout +justement de recevoir un congé en règle.</p> + +<p>Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que +cet ours mal léché peut avoir la prétention +d'épouser la petite fille, il est pris de la double +envie de mourir de rage et de mourir de +rire.</p> + +<p>Il prend ce dernier parti.</p> + +<p>—Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande +Gottfried avec dignité. Ma question n'a +rien de risible.</p> + +<p>—La question n'est qu'impertinente, dit +Louvier de plus en plus agacé, mais le questionneur +est grotesque... Tenez, fichez-moi +la paix.</p> + +<p>—J'ai quelque droit de vous interroger! +répète Gottfried qui a étudié sa phrase et préparé +la scène.</p> + +<p>Le dragon le regarde de travers et prononce +placidement ces trois ou quatre mots mystérieux +qu'il a rapportés de la caserne:</p> + +<p>—Toi, ferme ton phonographe!</p> + +<p>—Cet instrument n'a aucun rapport avec ce +qui nous occupe, dit Gottfried, qui a juré de<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span> +ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui +ou non, répondre à mes questions?</p> + +<p>—Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, +avec une aimable familiarité.</p> + +<p>—Si elles sont convenables, riposte Gottfried +sans étonnement, mais avec fierté.</p> + +<p>—Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée +d'épouser la fille de la maison?</p> + +<p>—Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai +caressée!</p> + +<p>Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas +de sa barbe épaisse une maîtresse gifle, mais +sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond +simplement:</p> + +<p>—C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, +au plaisir de vous revoir.</p> + +<p>Et il va se mettre en mesure d'envoyer à +Louvier les témoins nécessaires.</p> + +<p>Mais comme il s'éloigne, la figure du petit +Jacques lui apparaît entre deux branches d'un +buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur +Gottfried?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="L">L</h2> +</div> + + +<p>François Mitry est à mille lieues de supposer +ce qui se passe entre Guy et Nora. Et qui pourrait +s'en douter? Guy a bien près de quarante-quatre +ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de +seize.</p> + +<p>Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper +de sa fille; il n'a jamais été si attentif pourtant +aux faits et gestes de l'enfant. Il voit bien +que le jeune Alfred est tout à fait négligé par +elle. Il est persuadé que Louvier est en bonne +voie, et il s'en réjouit.</p> + +<p>Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années +de martyre où il lui a fallu subir la vue +de cette petite, trace vivante de la fourberie de +Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne +peut prononcer ni entendre sans un secret frémissement. +Amour et haine, à ce nom, gonflent +son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours +prêt à lever en lui et à bouillonner.... Enfin, la +petite enfance de Nora appartient au passé. Un<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span> +homme va la prendre, l'emmener loin de lui, +à jamais. Quel soulagement! Oh! il se propose +d'être un beau-père commode: on ne le verra +pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir +strict envers cette petite. Il l'a négligée et laissée +trop libre, c'est vrai,—mais dans une solitude +où elle était à l'abri des mauvaises influences +bien mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. +Ce Gottfried, il faut l'avouer, est un idiot,—mais +qui sait beaucoup de choses. Il n'a +tenu qu'à elle de tout apprendre de lui, et +de Marthe.</p> + +<p>Voilà ce que pense François Mitry, tout en +s'occupant de ses hôtes.</p> + +<p>Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. +Ce sont les Morigny. Comment n'a-t-il pas +pensé que M<sup>me</sup> de Morigny lui parlerait surtout +de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être +leur confidente! Lorsqu'il a reçu la lettre +par laquelle les Morigny lui annonçaient leur +retour en France, et demandaient à le revoir, il +était préoccupé de mille affaires, en train d'écrire +à tous les autres invités,—et il a répondu +étourdiment à M<sup>me</sup> de Morigny par une invitation +aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas +songé, une seconde, que par cette M<sup>me</sup> de Morigny, +il aurait peut-être des détails nouveaux +sur son grand malheur? Quels détails? il sait +tout. Qu'a-t-il besoin de renseignements? Qu'a-t-il +besoin de faire mettre le scalpel dans sa +vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +lorsqu'il a revu cette femme, d'ailleurs distinguée +et qui est encore belle. Elle est triste, elle +aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que +Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle +n'est pas amusante, la pauvre femme.... Encore +une qui a dû tromper son cher mari! +A présent, Mitry doute de toutes les femmes.... +Et depuis l'arrivée de M<sup>me</sup> de Morigny, il évite +avec soin de se trouver seul avec elle pour ne +pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances +et avoir à subir l'éloge, en quatre +points, de sa bonne amie Thérèse!...</p> + +<p>Enfin, M<sup>me</sup> de Morigny lui a demandé, d'une +façon formelle, un entretien particulier. Il n'a +pu refuser.</p> + +<p>—Je vous ai paru préoccupée, depuis deux +jours que je suis ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Un peu, madame.</p> + +<p>—C'est qu'en effet je cherchais, sans la +trouver, une occasion de causer secrètement +avec vous... J'ai dû finir par vous demander +cet entretien.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous +pas une ancienne amie?</p> + +<p>—De votre chère femme, et par conséquent +de vous, oui, cher monsieur Mitry.</p> + +<p>François Mitry pâlit un peu et son front s'est +plissé.</p> + +<p>—Je vous demande pardon de réveiller vos +plus douloureux souvenirs, mais il le faut.... +Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span> +morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, +et la soulagent quelquefois.... Moi, tenez, +j'aime à parler de ma fille!... Nous étions au +Brésil quand elle est morte, deux ans après +notre départ de France. Elle aurait tout juste +l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma +pauvre fillette?</p> + +<p>—Oui, oui, dit François....</p> + +<p>—Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je +ne sais plus comment m'y prendre pour avouer +ce qui me reste à vous dire... J'aimerais +mieux... Il ne faut pas surtout que mon mari +apprenne que nous avons causé secrètement... +car j'ai peur de tout, même après tant d'années....</p> + +<p>Et brusquement, regardant François Mitry +en face:</p> + +<p>—La chambre de votre femme, est-il vrai +que vous y ayez conservé toutes choses en place +comme de son vivant?</p> + +<p>—C'est vrai, dit François Mitry.</p> + +<p>—Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce +sera plus simple....</p> + +<p>—Venez, dit-il, étonné.</p> + +<p>Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; +il est sans inquiétude, du reste. Le plus grand +des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à +redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort +de Thérèse? Cela a changé, gâté sa vie. Il s'est +consolé comme il a pu. Est-il vrai que la plaie +soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, +mais elle est cachée à tous les yeux. Il lui arrive<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +encore de s'attendrir en regardant par hasard +le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui +lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, +depuis longtemps, ni l'enfant, ni le portrait. Il +ne croit plus à l'amour, à la fidélité, aux niaiseries +du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux +célibataire, ami du repos, et qui se donne des +plaisirs réguliers, ordonnés méthodiquement. +Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux. +M<sup>lle</sup> Marthe les réussit à merveille. Il se demande +s'il ne finira pas par épouser cette aimable +personne, afin d'avoir dans ses vieux +jours une servante qui ne lui donne pas son +congé pour aller à d'autres affaires. Il en est +là. Et tout cet arrangement d'existence est si +simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il +ne voit pas trop quel événement ou quelle parole +pourrait le troubler, et faire tressaillir son +cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora +soit mariée, qu'il en soit débarrassé, et il +songera à lui-même, uniquement.</p> + +<p>Il marche devant M<sup>me</sup> de Morigny pour lui +montrer le chemin. Il se sent tranquille, un +peu curieux cependant, malgré tout.</p> + +<p>—Voici la chambre de ma femme, dit-il en +ouvrant la porte.</p> + +<p>Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble +où il a trouvé les horribles lettres.</p> + +<p>Il la regarde, stupéfait.</p> + +<p>—Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?</p> + +<p>Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span> +ouvre. Le tiroir est vide. Elle regarde François +Mitry qui est tout pâle. Il n'ose comprendre sa +propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui +lui vient!</p> + +<p>Il regarde M<sup>me</sup> de Morigny d'un œil fou.</p> + +<p>—Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en +avez-vous fait?</p> + +<p>Ce mot le frappe comme une balle de fusil. +Il chancelle.</p> + +<p>—Vos lettres? murmure-t-il.</p> + +<p>—Oui, mes lettres....</p> + +<p>Il sanglote:</p> + +<p>—Je les ai....</p> + +<p>—Et vous les avez lues!... Ah! monsieur +Mitry! monsieur Mitry! quelle honte m'est infligée +devant vous!...</p> + +<p>Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, +entreprend de se défendre:</p> + +<p>—Je vous demande encore une fois pardon de +vous entretenir d'autre chose que de la morte +bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler +d'une façon si vive, mais je tiens tant à +ces lettres, surtout depuis la mort de Lucien +Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma +chère Thérèse connaissait mon malheureux +amour pour lui, et les affreuses, les inévitables +raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.</p> + +<p>François Mitry a fermé les yeux. M<sup>me</sup> de Morigny +parle à un fantôme. Le malheureux regarde, +en lui-même, le désastre de sa vie, les +ruines fumantes de son cœur!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span></p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny poursuit, et le flot de ses +paroles passe sur lui comme l'eau d'un torrent +sur un homme qui se noie, sans lutte, +attaché aux pierres du fond:</p> + +<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.</p> + +<p>Et ce mot «vous comprenez» sonne aux +oreilles du malheureux comme une infernale +ironie!</p> + +<p>—Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, +voyez-vous! Il y a des circonstances fatales +dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent. +Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils +condamnent. Mais ceux qui souffrent, ceux qui +subissent, ceux qui sont pris, terrassés, vaincus +par les passions et les circonstances, ceux-là +pourraient dire comment ce qui semble impossible +arrive au contraire sans qu'on ait pu +l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, +de grâce, rendez-les-moi bien vite; où +sont-elles? c'est pour les ravoir avant tout que +j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai +contraint à venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... +Je sais bien, on devrait brûler peut-être ces +souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne +pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais +pas. Je vais vous dire pourquoi; je vais tout +vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du +père... Vous ne comprenez pas?... Tant que +ma fille vivait, je voulais avoir, pour elle au +besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span> +d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher +et pauvre Lucien! Thérèse l'aimait, Lucien, +à cause de moi, par pitié pour lui et pour +moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma +faute, l'avait pardonnée, et elle avait daigné en +garder la trace et la preuve,—par pitié pour +moi, à ma demande... pour rendre service à +ma fille, à Lucien, à moi! Où sont mes lettres, +monsieur Mitry?</p> + +<p>François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, +va dans sa chambre et en revient avec les +lettres...</p> + +<p>—Les voici! dit-il.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny ouvre le paquet, l'examine +rapidement.</p> + +<p>—Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?</p> + +<p>Et François, d'une voix d'agonisant:</p> + +<p>—J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les +lettres qui manquent ont été consumées. Alors +seulement... j'ai lu...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny regarde, effarée à son tour, la +blancheur de mort répandue sur le visage de +Mitry... Il garde les yeux fermés.</p> + +<p>Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul +souvenir de Thérèse. Elle comprend maintenant +l'horreur de la vérité.</p> + +<p>—Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.</p> + +<p>François Mitry, anéanti, baisse la tête pour +dire: Oui!</p> + +<p>—Ah! malheureux! malheureux! malheureux!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span></p> + +<p>Elle s'affaisse sur une chaise:</p> + +<p>—Monsieur Mitry, dit-elle après un silence +d'angoisse, j'ai pour devoir maintenant de vous +apporter une lumière complète, qui éclaire +votre affreux malheur jusqu'au fond,—et qui +lave le souvenir de Thérèse. Avec les trois lettres +brûlées, il y avait une note de ma main, à vous +adressée, qui expliquait tout—car j'avais +voulu prévoir une erreur que cependant je +jugeais impossible... Grâce à la précaution que +j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait +conjurée, et cependant, voilà!... Mais, +poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas signées?...</p> + +<p>—Je connaissais, répond Mitry, l'écriture +de Lucien. Et puis, le paquet portait son chiffre.</p> + +<p>—Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle +part, dans ces lettres!...</p> + +<p>—Pas plus que le nom de l'enfant. Les +lettres n'étant pas signées, il était naturel +qu'on n'y nommât personne. Tous les autres +détails, l'âge de l'enfant, tout, pouvaient se +rapporter... à moi!... à Nora!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny éclate en sanglots:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus +de mal après ta mort qu'on n'en peut souffrir +vivante!</p> + +<p>Et d'un accent de rage, elle ajoute:</p> + +<p>—C'est une fatalité sans nom!... Devant +ces infamies de la destinée, il n'y a rien à dire, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Elle regarde encore Mitry. Il est toujours<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +debout, de plus en plus pâle, toujours pareil à +une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses +lèvres maintenant se mettent à trembler...</p> + +<p>—Courage! monsieur, dit la pauvre femme! +courage!</p> + +<p>Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:</p> + +<p>—Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire +aveuglément, car c'était une âme de sainte. +Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah! +monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien +plus qu'aux faits!</p> + +<p>Et François Mitry s'imagine entendre la +morte elle-même lui répéter tout haut ce +qu'elle lui murmurait le matin où il trouva +Nora couchée dans ce lit funèbre qui est là +sous ses yeux. «C'est l'âme seule—disait la +morte,—qui est une vérité, et quand elle est +connue, c'est un crime de s'attacher aux réalités. +Les faits et les réalités sont des apparences. +Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne +mentent point. Seulement, il faut savoir les +approfondir et les connaître. Tu devais croire +en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne +l'avais pas vue, c'est donc que tu ne m'avais pas +assez bien aimée. Tu as douté de l'âme que tu +devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, +et de cela, tu as été puni affreusement!</p> + +<p>«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, +quelle faute avait-elle commise et pourquoi +l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait +pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span> +pas eu pitié de son innocence? Voilà le second +crime qui, aujourd'hui, est puni en toi... François, +François,—répète la morte,—je te +l'avais bien dit: tu t'es séparé de l'amour!»</p> + +<p>Et, en tombant de tout son long sur le lit +tragique de Thérèse, le colosse abattu crie, à +travers ses sanglots:</p> + +<p>—Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! +ma fille! mon enfant! Oh! pourquoi est-il +trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout? +pourquoi? pourquoi? pourquoi?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LI">LI</h2> +</div> + + +<p>Ainsi il y eut—chose horrible—un malheur +plus grand pour Mitry que d'apprendre +que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre +qu'elle ne l'avait pas trahi;—qu'il l'avait à +tort accusée! qu'il a sali, gâté, gâché sa vie, +à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait +croire à un mensonge d'âme!</p> + +<p>Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse, +demandant pardon, à elle et à leur enfant.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny était toujours là, accablée.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait +souffrir!</p> + +<p>Enfin il se ressaisit un peu.</p> + +<p>—Soyez indulgente pour tant de faiblesse, +dit-il, mais c'est horrible, plus horrible que +vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora...</p> + +<p>Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit +à pleurer.</p> + +<p>—J'essaierai, maintenant, de réparer de mon +mieux! mais, je le sens, c'est impossible!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>—Vous nous permettrez de partir seulement +demain matin, cher monsieur Mitry, lui dit +M<sup>me</sup> de Morigny. Un départ précipité, ce soir +même, pourrait éveiller des curiosités...</p> + +<p>Il lui tendit la main.</p> + +<p>—Merci, dit-il.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse! +oh! ma Nora... Je veux la voir, à présent, la +voir tout de suite, cette fille de la douleur!—Je +suis si coupable envers elle!... J'ai été si +dur! Voulez-vous, madame. lui dire de monter +ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois +la revoir pour la première fois après vos révélations +qui m'ont rendu, hélas! à moi-même!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Morigny sortit. Peu d'instants après, +Nora frappait à la porte.</p> + +<p>—Entrez! gémit le malheureux père.</p> + +<p>Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire, +avec un visage un peu mauvais, l'œil +armé pour ainsi dire de résolutions de combat.</p> + +<p>—O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! +ma Nora! ma pauvre Nora!</p> + +<p>Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait +bien le son de la tendresse dans cette voix +en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu +de ces intonations pénétrantes qui s'en vont +caresser le fond de l'âme.</p> + +<p>A présent qu'elle était là, il ne savait plus +que dire, ni que faire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span></p> + +<p>Il eut envie de se mettre à genoux devant +elle, de baiser le bas de sa robe, de baiser ses +pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon! +comme il le murmurait tout à l'heure à +son image évoquée et à l'ombre de Thérèse.</p> + +<p>Il n'osa point; il eut peur de son étonnement, +de ses questions. Il eut envie de lui dire: +«Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi +j'ai été fou, malheureux et méchant. J'ai +douté de ta mère!»</p> + +<p>Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant, +d'avoir pu douter, sur des apparences +que sa raison même, éclairée par son cœur, +aurait dû repousser!</p> + +<p>—Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse! +approche, je t'en prie, que je te regarde!</p> + +<p>Elle se tenait debout devant lui, surprise, +froide. Il la regarda longtemps, longtemps.</p> + +<p>—Comme tu lui ressembles! dit-il enfin... +Et à moi aussi... un peu.</p> + +<p>Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau, +sur le lit, la face contre les coussins, en criant: +«Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora, +Nora, pardon!»</p> + +<p>Alors, sans rien comprendre, sinon que cet +homme si fort, si longtemps dur, méchant pour +elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à +Guy, Nora qui connaît le bonheur d'aimer, +l'heureuse Nora d'aujourd'hui, met sa petite +main tranquille sur l'épaule du géant tombé,<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span> +et, sans beaucoup d'émotion, par pitié seulement, +elle dit: «Mon père!»</p> + +<p>A ce mot, François Mitry, d'un mouvement +emporté se relève et la prend sur son cœur et +l'embrasse à l'étouffer...</p> + +<p>—Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà +lorsqu'elle était toute petite... Oh! vous me +faites mal!</p> + +<p>—Hélas! dit-il, c'est ma destinée!</p> + +<p>Et après un nouveau silence:</p> + +<p>—Allons, va, maintenant, Nora, ma fille... +je ne vais plus penser qu'à ton bonheur...</p> + +<p>Tout de même, elle croit sentir que la destinée, +autour d'elle, se fait déjà meilleure, et, +en sortant, elle a souri à François Mitry un peu +consolé.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle.</p> + +<p>Mais après tout, que lui importe cette scène +d'attendrissement, de la part d'un homme qui +a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop +tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a +aussi un père bien-aimé, dans ce Guy qu'elle +adore. Elle ne pense plus qu'à lui.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LII">LII</h2> +</div> + + +<p>François Mitry a fait appeler aussitôt +M<sup>lle</sup> Marthe.</p> + +<p>—Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie +est changée par un événement que je n'ai pas +à révéler... J'ai seulement le regret de vous +apprendre que vous partez demain... Je sais que +vous aviez certaines espérances. Oubliez-les. +Vous trouverez dans ce portefeuille un certain +dédommagement à la déconvenue que je vous +cause. C'est une petite fortune à partager, si cela +vous convient, avec monsieur votre frère. La +voiture qui vous conduira à la gare sera attelée +demain à deux heures.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle sèchement.</p> + +<p>Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute:</p> + +<p>—Je vais prévenir mon frère.</p> + +<p>Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins, +le général et l'avocat.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span></p> + +<p>Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried, +à qui sa sœur a parlé, leur tient ce langage:</p> + +<p>—Messieurs, je vous prie de m'excuser si je +vous ai dérangés pour rien. Je pars demain. +La cause de mon départ se trouve être, précisément, +ce que je voulais empêcher au +moyen d'un duel... Monsieur Mitry marie sa +fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi +me battrais-je? Du moment que je n'empêcherais +rien, ce duel n'aurait pas le sens commun.</p> + +<p>—Mais, dit le général, je croyais que vous +aviez reçu un soufflet?</p> + +<p>—Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais +désiré. Ça n'est pas une affaire. L'affaire, elle, +se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans les +poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent +surabondamment que l'épée et le sabre ne me +font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer +au dragon ce que je viens de vous dire. C'est +un duel inutile. Donc j'y renonce. Mille excuses, +messieurs. J'ai mes malles à faire...</p> + +<p>L'Allemand était pratique comme un Français +fin de siècle, et plus lourdement, mais il n'était +pas moins brave. Le général et l'avocat parurent +si étonnés, en écoutant le discours de +Gottfried, qu'il devina aisément combien tous +deux se méprenaient sur les motifs de son +changement de résolution.</p> + +<p>—Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler +en vingt minutes, je n'y vois pas grand inconvénient.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span></p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois +au pied de la colline, au fond du parc, Louvier +recevait de Gottfried un fort joli coup d'épée +au beau milieu du front. Le fer ne pénétra +point, mais la blessure resta visible et Gottfried +partit content. Il avait bien tort. L'affaire fut +connue de Nora, qui voua au jeune Émile une +reconnaissance attendrie.</p> + +<p>Il faut croire que la nouvelle du départ de +Gottfried s'est répandue déjà au dehors, car +Jacques Maurin entre chez lui, en coup de +vent.</p> + +<p>—Je viens vous aider, monsieur Gottfried, +pour les malles, vous savez!</p> + +<p>—Ça n'est pas de refus, petite brute! dit +Gottfried. Tu es heureux que je parte; il est +donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles. +Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de +pourboire.</p> + +<p>Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus; +il siffle bien haut, en ficelant les malles de +Gottfried, le vieil air populaire:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Bon voyage, monsieur Dumollet!</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>qu'il n'abandonne que pour chanter:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!</div> + <div class="verse indent0">Va-t'en voir s'ils viennent!</div> + </div> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="LIII">LIII</h2> +</div> + + +<p>Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses. +Il est allé faire, dans les bois, une grande promenade, +afin d'examiner à loisir sa situation +morale. Comment calmer l'exaltation de cette +petite Nora? Comment sortir d'embarras, en +finir avec elle?... L'épouser? quelle folie! S'il +y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans +la folie! D'abord, il y a la différence d'âge!... +Et puis, vraiment, quelle dangereuse, quelle +terrible nature!... «Il y a des choses plus +fortes que moi,» lui a-t-elle dit. C'est qu'elle +se sent elle-même commandée par des instincts +troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera +pas. Malgré la gentillesse de ses aveux, il +croit qu'elle n'a pas tout dit! Sans doute elle +n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et +un diable peut-être; un monstre. Rien n'explique +suffisamment, aux yeux de Guy, les +bizarreries, les témérités, les audaces de cette +fillette. Non, certes, il ne confiera pas l'honneur<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +et le repos de sa noble vie à ce petit Lucifer-là! +Il s'en méfie bien trop; et même dans ses aveux, +il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir +un mari par le moyen qu'elle a jugé le +meilleur. Les larmes même de Nora, ses sanglots, +ses lamentations, tout cela lui est suspect. +Si la femme de César ne doit pas être soupçonnée, +encore moins doit être soupçonnable +la fiancée du plus humble honnête homme. +Qui sait si son grand désespoir, en le supposant +sincère, ne venait pas d'un grand remords, +d'une faute inavouable?</p> + +<p>«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut +Guy de Fresnay... Il se défendra jusqu'au bout +contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en +pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite.</p> + +<p>Au moment où il rentre à la villa, François +Mitry le fait demander. Se douterait-il de +quelque chose? Y aurait-il complot entre le père +et la fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini...</p> + +<p>Pourquoi François Mitry fait-il demander +M. de Fresnay? Écrasé sous le poids de sa +douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets, +de ses remords, de toute sa destinée, il +a besoin d'ouvrir son cœur, de le décharger. +De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît +que Guy est seul digne d'entendre sa confession. +Il le reçoit dans la chambre de Thérèse.</p> + +<p>—Mon cher Fresnay, dit François Mitry, +vous connaissez les hommes, l'amour et la +douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span> +le besoin impérieux de vous livrer le +secret de ma vie et de la vie de Nora... Je n'obéis +pas seulement à un mouvement de faiblesse... +j'aurai aussi à vous demander, en terminant, un +grave conseil, car je n'y vois plus, non, je n'y +vois plus!..</p> + +<p>Et François Mitry conte son histoire, l'histoire +de Nora jusqu'à ce jour où il parle; depuis +la mort de la mère, jusqu'à ce moment +inouï où il vient d'entendre M<sup>me</sup> de Morigny +lui dire «Et mes lettres? qu'avez-vous fait de +mes lettres!»</p> + +<p>—Vous me comprenez bien, mon cher ami! +Ma femme, faussement soupçonnée,—mais +je suis excusable, n'est-ce pas?—reparaît à +mes yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus +pure encore, ennoblie par le martyre de neuf +ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au fond +de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore, +et je m'écrase devant elle, abîmé dans mon +désespoir sans consolation. Elle sort aujourd'hui, +pour moi, de l'enfer que je lui ai fait, +belle et rayonnante comme une sainte... +Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà l'horrible +réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec +des fantômes... J'ai imposé à l'enfant neuf +années de duretés, d'humeur changeante et toujours +sombre, de colère, de rage, d'injustice! +Je vous ai dit tout à l'heure comment je l'ai +repoussée, brutal, furieux, fou... comment elle +est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span> +de cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée, +je la vois encore, je vois son sang!... quelle +horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai pas +su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la +fille de l'autre; c'était la mienne! Elle a aimé +d'abord son chien... au lieu de son père! pour +se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder... +je ne sais avec qui... Que m'importait! +la fille de l'autre!.. Et c'était la mienne! Elle +a voulu se tuer un jour... parce que son chien +était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne +n'a voulu, j'ai dû le tuer moi-même! Ah! +la pauvre petite! Elle a tout souffert... Sans +doute aussi avait-elle surpris quelque chose de +mes faiblesses avec Marthe!.. On remplaçait sa +mère... on déshonorait la maison! Et elle a +voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à +douze ans!... Alors, j'ai eu peur de devenir un +meurtrier, et j'ai cédé devant tous ses caprices, +lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement... +je l'aimais peut-être aussi... je ne sais +plus!... Je me vengeais sur elle, de la mère! mais +pourquoi, sinon parce que je les adorais au +fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi, +j'étais fou! j'ai longtemps été obsédé par une +vision de chiens, de chiens courants, qui poursuivaient +Thérèse et qui me la prenaient... Je +retrouve pourquoi cette vision, maintenant!... +Au moment où je tombai, dans le bois, frappé de +congestion cérébrale,—des chiens courants +passèrent près de moi poursuivant un lièvre,<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span> +et jetant leurs abois continus, comme des +plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé; +je ne suis pas bien sûr, mon ami, de n'avoir +pas été fou neuf années durant. C'est seulement +lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué, +il y a deux heures, que j'ai retrouvé, je crois, la +juste vue des choses. A présent vous savez tout, +car voilà plus d'une heure que je vous parle...—Quel +roman, hein?—Vous savez tout, les faits, +et les réflexions que les faits m'inspirent, et +l'état actuel de mon âme. Eh bien, que croyez-vous? +Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec +Nora? N'est-ce point là un désir romanesque? +Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un soupçon +la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je +veux qu'elle me pardonne! mais, me rendra-t-elle +son affection? Je ne le crois pas. On ne +répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par +un simple aveu des motifs qui vous ont rendu +fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être, +soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah! +quelle horreur!—ajouta Mitry sur un ton d'effroi.—Quelle +horreur, si je l'ai rendue,—ce +qui est bien possible!—incapable d'amour, je +veux dire incapable d'aimer avec simplicité!.. +Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux +de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai +d'avance ravi tout bonheur!.. Où en est-elle +aujourd'hui de ses sentiments,—de ses idées +sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu, +ma fille?.. Je ne te connais pas, mon enfant!<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span> +j'ai vécu près de toi comme un étranger méchant, +et pour toujours j'ai cessé d'être ton +père! Et je ne peux plus le redevenir!</p> + +<p>Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se +fixaient nulle part. Il regardait Guy, puis les +choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et +cherchait partout sa pensée en déroute, son +âme en fuite, et le spectre de Thérèse, et l'image +de Nora.</p> + +<p>Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce +malheureux! Quelle que fût Nora, on n'avait +plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre +petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à +douze ans!... Quelles douleurs avait dû souffrir, +pour en arriver là, une enfant si jeune, à l'âge +où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à +coup comme une petite héroïne lamentable, +une petite victime du mauvais vouloir des événements; +c'était miracle qu'elle ne fût pas +devenue pire!—et il serait beau, sublime, de +l'arracher aux griffes du passé et du destin, de +la douleur et du mal!</p> + +<p>—Il faut la marier, cette enfant, mon cher +Mitry.</p> + +<p>—Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant. +Qui acceptera cette tâche d'essayer de lui +faire comprendre à nouveau la vie et les choses, +les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal? +Qui l'aimera assez, telle qu'elle est, pour supporter +ses violences en les réduisant chaque +jour un peu? Quel jeune homme assez sage<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span> +pourrait entreprendre cette tâche de héros? +quel époux, assez expérimenté à la fois et assez +jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a +traitée en femme? Qui refera son âme? Qui +lui fera un bonheur?</p> + +<p>Alors Guy, très simplement:</p> + +<p>—Moi, si vous le voulez, dit-il.</p> + +<p>—Vous! vous! dit François Mitry stupéfait.</p> + +<p>Il réfléchit longuement.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en +serais heureux et très fier, car il lui faudra +une main ferme pour la soutenir dans la vie, +et un cœur solide!—mais quelle apparence +qu'elle accepte jamais un mari de mon choix?</p> + +<p>Alors Guy, souriant:</p> + +<p>—Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre +ami!.. Et elle me l'a dit... passionnément...</p> + +<p>—Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous +voyez bien qu'il faudra veiller!</p> + +<p>Et, après cette parole qui retentit douloureusement +au cœur de Guy:</p> + +<p>—Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous, +pour moi aussi... comme pour vous... +qu'elle reste digne de sa mère!</p> + +<p>Les deux hommes demeurèrent un instant +sans parler. Tous deux mesuraient la hauteur +des obstacles visibles, la profondeur des abîmes +devinés.</p> + +<p>—Eh bien? soupira enfin Mitry.</p> + +<p>—Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay,<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span> +vous venez de prononcer des paroles effrayantes. +Elles me remettent en présence des difficultés +redoutables que mon amour, prêt au sacrifice, +oublierait trop aisément. Essayons tous deux +d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous? +Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève +de ma pensée et de mon âme. Nous verrons si +le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a +véritablement profondeur et solidité. Je jugerai +aussi, je verrai si le mien est de force à supporter +ses inégalités de caractère, ses lubies, tous +les vices d'une éducation qu'il faut réformer. +Dans six mois, dans un an peut-être, peut-être +plus tôt, nous prendrons une résolution +sagement mûrie et pesée.</p> + +<p>—Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé, +en même temps qu'il écoutait Guy avec l'attention +et la solennité d'un juge, semblait écouter +une voix intérieure.—Soit, je ne peux mieux +faire. Je suis dans une impasse. L'étrangeté +de ma situation me contraint à accepter, sans +plus d'examen, tout ce que me propose un +homme tel que vous, mon cher Guy... Du reste, +pourquoi ne pas vous le dire: pendant que +vous me parliez, la mère me parlait aussi. Le +croirez-vous, moi le sceptique d'hier, je la +sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de +moi, présente, attentive... Et je la vois... Elle +vous sourit.</p> + +<p>Les deux hommes se serrèrent la main, +comme pour un pacte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span></p> + +<p>François Mitry ajouta encore:</p> + +<p>—Soyez son ami, son maître et son père... +Vous êtes un homme, Guy... Moi, je ne suis +plus rien!</p> + +<p>Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit +funèbre sur lequel il s'était assis, il pleura +longtemps.</p> + +<p>Une heure après, comme ils se promenaient +ensemble dans le parc, Mitry tout à coup dit à +M. de Fresnay:</p> + +<p>—Ah! elle vous l'a dit... passionnément?</p> + +<p>Puis il soupira:</p> + +<p>—Hélas!... l'éducation allemande!</p> + +<p>Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et +si drôle qu'ils se prirent tous deux à sourire, +quoique avec tristesse, en songeant à monsieur +Gottfried.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LIV">LIV</h2> +</div> + + +<p>—Monsieur de Fresnay fait demander à +mademoiselle si mademoiselle serait disposée +à causer un instant avec lui.</p> + +<p>Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil +de la chambre de Nora, le mari de Catri, +Antoine, valet de chambre.</p> + +<p>—Où est monsieur de Fresnay? répondit +gravement la petite demoiselle.</p> + +<p>—Monsieur de Fresnay attend au salon la +réponse de mademoiselle.</p> + +<p>—Dites à monsieur de Fresnay que je descends +le rejoindre dans cinq minutes.</p> + +<p>Antoine sortit. La toute petite se haussa sur +la pointe des pieds pour voir, dans la glace de +la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa +ses deux mains mignonnes sur ses cheveux +noirs, lança à son propre regard le regard profond +de ses yeux, sourit à son image comme +l'augure à l'augure, et descendit le large escalier +de marbre avec une dignité calme que rendait<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span> +très gentiment comique l'exiguïté de sa +personne.</p> + +<p>La solennité de l'appel transmis par Antoine +lui ayant donné le ton, elle entra au salon +d'un air très sérieux, très «dame»!...</p> + +<p>Sans doute elle allait apprendre quelque +chose de son père. Il avait chargé Guy d'une +grave communication.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le +seuil.</p> + +<p>Guy avait souri de plaisir en la voyant +entrer d'une allure si... imposante. Elle ressemblait +à un de ces portraits peints par Van Dyck, +où des infantes de cinq ans, un hochet à la +main, marchent princièrement dans des robes +trop longues, dans des brocarts roides et majestueux.</p> + +<p>Guy se leva, la prit par la main, la conduisit +vers un grand fauteuil dont le haut dossier, dès +qu'elle fut assise, la fit paraître plus mignonne +encore, et s'asseyant sur une chaise en face +d'elle:</p> + +<p>—Il y a, depuis hier, de grands changements +dans le cœur de votre père et par suite il +y en aura de très grands dans votre vie, ma +chère enfant. Quelques-uns dépendront de vous, +et nous allons en parler ensemble, si vous le +voulez bien.</p> + +<p>Elle écoutait avidement, plus surprise que +curieuse, car jamais on ne l'avait consultée +sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span> +lumière douce... Et en même temps elle continuait +à jouer, avec un peu d'inconsciente coquetterie, +son rôle nouveau de femme avec qui +on croit devoir parlementer.</p> + +<p>—Causons, dit-elle.</p> + +<p>Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, +enfantine. Vraiment, elle avait l'air de +jouer à la dame en visite.</p> + +<p>—D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se +reproche cruellement de vous avoir mal aimée...</p> + +<p>Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, +qui pétillait comme celle d'un rouge-gorge:</p> + +<p>—Dites maltraitée!</p> + +<p>Et la douceur de son regard disparut. Il devint +terne et dur.</p> + +<p>—Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.</p> + +<p>—Il est un peu tard! accentua-t-elle.</p> + +<p>—C'est entendu... Mais il croyait avoir des +raisons douloureuses...</p> + +<p>De nouveau, elle l'interrompit.</p> + +<p>—De battre une enfant de huit ans? dit-elle, +irritée.</p> + +<p>—Cela s'expliquera pour vous, un peu plus +tard, ma pauvre et chère petite. On ne peut +pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa +du pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire +plus long aujourd'hui sur ce sujet. Ce que j'ai +à vous dire me concerne, moi particulièrement.</p> + +<p>L'œil de Nora redevint doux... Comment le +noir profond de deux yeux peut-il, en restant +lui-même, paraître tout autre, exprimer tour<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span> +à tour nuit et haine ou amour et clarté?</p> + +<p>—Votre père croit donc—il l'avoue avec +douleur—avoir des torts envers vous, qu'il +veut expier.</p> + +<p>—Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.</p> + +<p>Guy ne souriait plus.</p> + +<p>—Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui +pardonner jamais. Il a été cruel, mauvais, méchant... +Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... +Je vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce +à lui, <i>toute ma vie</i>, comme une petite damnée. +Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers. +Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé +avec bonté que deux fois,—une fois quand +j'avais huit ans—et l'autre fois... c'était avant-hier! +vous comprenez? Et c'est vous, Guy, +c'est vous les deux fois! Voilà pourquoi je vous +aime, vous, vous tout seul, par-dessus tout.</p> + +<p>Elle le regarde clairement, bien en face, +simplement. Et elle lui prend la main. Et il +est heureux.</p> + +<p>Elle poursuit:</p> + +<p>—Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi +qu'il fasse, je sens que je ne l'aimerai plus +jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... +Il n'y avait contre moi aucune raison qui permît +certaines choses, non, il n'y en avait pas...</p> + +<p>—On verra plus tard, répond Guy.</p> + +<p>—C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de +colère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span></p> + +<p>Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.</p> + +<p>—On verra, répète Guy doucement, en dégageant +sa main. Une heure viendra, poursuit-il, +où vous pourrez juger en connaissance de +cause, parce que vous ne serez plus une petite +fille.</p> + +<p>Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.</p> + +<p>—Pour l'instant, annonce brusquement Guy, +votre père, résolu à commencer une vie nouvelle, +a congédié mademoiselle Marthe et monsieur +Gottfried.</p> + +<p>Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une +lueur de joie extatique, les deux mains jointes, +dans cette attitude de saisissement que prennent +les enfants devant quelque jouet merveilleux.</p> + +<p>—C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.</p> + +<p>—C'est vrai, répond Guy, se levant à son +tour.</p> + +<p>—Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.</p> + +<p>—Alors, quoi?</p> + +<p>—Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!</p> + +<p>—Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que +je peux vous être un peu utile ici, à vous, Nora, +me prie d'habiter quelque temps la villa...</p> + +<p>Les yeux de Nora jettent des flammes plus +vives... Ses deux mains jointes se posent contre +son épaule gauche et s'y écrasent comme pour<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span> +contenir un élan de tout son être... Elle attend +la fin, car Guy parle toujours.</p> + +<p>—Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai +un peu auprès de vous—oh! sans aucune +comparaison—mademoiselle Marthe et +monsieur Gottfried... C'est-à-dire que nous +travaillerons ensemble... Nous causerons beaucoup. +J'essaierai de vous expliquer mes idées +sur bien des choses, sur les livres et sur la vie. +Nous pourrons faire ensemble un peu de musique. +Bref, vous aurez pour professeur votre +vieil ami... Que dites-vous, mademoiselle, de +cet arrangement-là?</p> + +<p>Quand Guy a achevé une explication qui paraît +interminable à Nora, aussitôt,—d'un mouvement +si prompt que Guy n'a pas eu le temps +de comprendre,—elle bondit sur le fauteuil, +et de là, oubliant sa dignité de dame, dominant +Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les +bras autour du cou en poussant des cris d'enfant +joyeuse, et, parmi les éclats de rire, dans +un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille +ses cheveux, effleure de la bouche son +front et ses yeux, caresse sa barbe et son cou, +lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut +la conjurer d'être calme,—bref, elle fait à +Guy les folles démonstrations d'amour, les +mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour +d'exil.</p> + +<p>—Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! +répète-t-elle, et, à chaque fois, elle reprend la<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span> +tête bien-aimée et l'enveloppe de ses tendresses.</p> + +<p>Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la +tête ballottée, les cheveux ébouriffés, le col +fripé, Guy bêtement heureux, naïvement inquiet, +s'avoue déjà que le rôle de professeur +amoureux d'une pareille petite élève, n'est pas +des plus commodes et pourrait bien devenir +ou ridicule ou dangereux...</p> + +<p>Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour +battre des mains, tout debout dans son fauteuil. +Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy +tout défait et mis à mal:</p> + +<p>—Oh! que vous êtes drôle comme ça!</p> + +<p>Il en prend son parti, et riant aussi:</p> + +<p>—Deux coups de brosse, il n'y paraîtra +plus, mais il ne faudra pas recommencer souvent, +Nora, à traiter de la sorte votre grave et +vieux professeur...</p> + +<p>—Et pourquoi cela? dit-elle.</p> + +<p>—Abandonnez d'abord les sommets que +vous occupez: je demande un armistice. Nous +causerons dans la plaine. Allons, quittez vos +positions.</p> + +<p>—Et si je ne voulais pas?</p> + +<p>—Obéissez, il le faut.</p> + +<p>—Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude +de résistance, et reprenant un air de +révolte sans qu'elle-même en sache la raison.</p> + +<p>Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite +sauvage, l'impulsive, qui apparaît, redoutable. +Nora est pareille à ces petits fauves apprivoisés<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span> +qui parfois, sans songer à mal, griffent ou +mordent le maître, et un beau jour finissent +par le dévorer.</p> + +<p>—Alors, dit-il froidement, je sais ce qui +me reste à faire, Nora.</p> + +<p>—Et quoi donc?</p> + +<p>—Prendre tout simplement le même train +que monsieur Gottfried.</p> + +<p>Nora, sur ce mot, descend en silence de son +fauteuil dans lequel, l'air boudeur, elle s'assied.</p> + +<p>—Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers +sa moue,—pourquoi il ne faudra pas recommencer +à vous montrer ma joie quand je serai +contente?</p> + +<p>Et sans attendre la réponse de Guy:</p> + +<p>—C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel +et tout contristé. C'est si dommage!... C'était +la première fois de ma vie que je me sentais +tout à fait heureuse.</p> + +<p>A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. +Il se met à genoux devant elle, et, d'un +accent plein de caresse:</p> + +<p>—C'était la première fois, Nora? alors, que +vous dirai-je?... c'est bien... c'est très bien...</p> + +<p>Il prend ses deux mains, qu'il baise.</p> + +<p>Il regrette de l'avoir réprimandée.</p> + +<p>—A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, +Nora...</p> + +<p>—Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle +avec un léger retour d'impatience.</p> + +<p>Alors Guy, de cette voix à peine expirée,<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span> +qui ne trouble pas le silence dans l'air et qui +sonne si profondément dans le silence des +cœurs:</p> + +<p>—Parce que je vous aime.</p> + +<p>Elle tressaille, relève sa tête enfantine et +pose sa main sur la tête de Guy comme elle +faisait à Jupiter.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, dans un grand soupir +joyeux.</p> + +<p>—Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi +pour maître?</p> + +<p>—Oh! oui! dit-elle.</p> + +<p>—Eh bien, poursuit le maître à genoux devant +l'élève, je vais vous donner tout le programme +de nos leçons, ma petite Nora. C'est +une assez bonne conclusion à cette première +séance, si vous vous en rappelez tous les +incidents.</p> + +<p>—Et quel est-il, le programme?</p> + +<p>—Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il +n'est pas très commode à exécuter, mais vous +essaierez. Le voici: <i>Être bonne. Aimer. Obéir.</i></p> + +<p>—Je suis sûre seulement de vous aimer, +dit-elle avec son air le plus enfantin.</p> + +<p>—Alors, il faudra m'obéir... Et si vous +m'obéissez,—vous ne pouvez manquer d'être +toujours bonne.</p> + +<p>Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy +agenouillé. Elle lui parle, avec sa bouche si près +de l'oreille, que chaque mouvement de ses +lèvres est presque un baiser; elle murmure:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p> + +<p>—Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...</p> + +<p>Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier +et encore moins à trouver suspect que +Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison; +pas un instant elle ne se demande s'il a informé +son père ou si, au contraire, il le trompe. +Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime +Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc +heureuse et ne demande rien d'autre. Du reste, +tout ce que décide Guy doit être très bien. +Guy peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle +l'a dit et elle sait ce que cela veut dire. Elle +l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra, +quand il voudra.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LV">LV</h2> +</div> + + +<p>Franchement, elle n'est pas commode, la +situation de M. de Fresnay. Il s'en rend bien +compte maintenant. La politique de l'Europe +lui a donné autrefois moins de fil à retordre +que cette petite fille. Le plus difficile, le +voici: il faudra professer, gourmander, raisonner, +il faudra punir peut-être, et ne point +paraître ennuyeux. Il sent très bien que toute +sa science de diplomate ne sera pas de trop ou +plutôt qu'elle ne lui servira de rien! Il devra +inventer, de toutes pièces, un système politique... +Du reste, après en avoir conféré longuement +avec lui-même, il est résolu à donner, +s'il le faut, sa démission d'amoureux, +comme il a donné celle de ministre.</p> + +<p>Les invités de Mitry ne sont pas partis +encore, sauf les Morigny. Louvier a trouvé +spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de +suite et de passer quelques jours encore à la +villa, de se montrer gentil avec Nora, comme<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span> +elle le désire, sans rancune. Il croit que son +rival heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora +le confirme dans cette erreur en se montrant +gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne +pas cette attitude; elle l'a prise d'instinct. +Elle cache son amour pour Guy.</p> + +<p>Avec son père elle est, comme à l'ordinaire, +très froidement polie.</p> + +<p>Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant +qu'il a de grands chagrins, lui témoigner +un peu de sympathie. Elle répond nettement:</p> + +<p>—Je ne peux pas, c'est plus fort que moi. +Ce n'est pas ma faute.</p> + +<p>—Soyez bonne, réplique Guy.</p> + +<p>Elle s'adoucit.</p> + +<p>—J'essaierai pour vous faire plaisir... mais +avec lui, non, je ne pourrai pas.</p> + +<p>—Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir.</p> + +<p>Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un +petit diable apparaît, blotti dans son regard:</p> + +<p>—Oh! il faut toujours promettre! dit-elle.</p> + +<p>Guy demeure interloqué. Elle le regarde +encore d'un air moqueur, et lui échappe en +riant.</p> + +<p>Elle court jouer au tennis.</p> + +<p>Guy assiste à la partie, assis, avec le général, +sous un abri rustique, arrangé pour les spectateurs.</p> + +<p>Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement +familière avec le jeune Alfred. Une fois +elle monte sur un banc pour lui renouer sa<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span> +cravate, et quand c'est fini, elle pince le bout +de sa moustache naissante qu'elle tire un peu, +gentiment... d'un air malicieux. C'est comme +une caresse qui ravit le jeune homme et qui +fait ressentir à Guy un petit coup douloureux +frappé dans son cœur, tout au fond.</p> + +<p>Une autre fois, M. Alfred se baisse en même +temps que Nora pour ramasser la balle. Elle +s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le +bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme +la balle, renvoyée, demeure accrochée dans +une branche de pin, elle prie M. Alfred de la +prendre par la taille et de la soulever, pour +qu'elle puisse y atteindre. Il le fait, mais la +main de Nora n'arrive pas assez haut. Alors ce +sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un +temps qui semble interminable au malheureux +Guy, la mignonne reste entre les bras d'Alfred +qui, visiblement, la presse, très content.</p> + +<p>Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall +où il l'a entraînée, dit à Nora que cela «ne doit +pas se faire...» elle le regarde, étonnée.</p> + +<p>—Tiens! vous êtes donc jaloux?</p> + +<p>—Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela +qu'il s'agit. Ces attitudes garçonnières sont +intolérables.</p> + +<p>—Pour qui?</p> + +<p>—Pour tout le monde. Tout le monde les +blâmera... Et en vous voyant si hardie avec lui, +soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous +donner son fils.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span></p> + +<p>—Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde +de protester contre l'idée qu'elle pourrait bien +épouser ce jeune homme.</p> + +<p>—Alors, pourquoi l'encouragez-vous?</p> + +<p>Elle regarde Guy de travers, et, en haussant +l'épaule:</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon?</p> + +<p>—Je vous ai déjà répondu que oui.</p> + +<p>—Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous +dis que c'est bête... bête et ennuyeux! insiste-t-elle.</p> + +<p>Le visage de Guy s'attriste.</p> + +<p>—Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez +montré beaucoup d'affection. Je vous en suis +reconnaissant, mais l'affection qu'une petite +fille a pour un grand ami n'autorise pas l'enfant +à faire souffrir l'homme, ni à lui manquer de +respect, par pur caprice, pour se démontrer à +elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect +tendre que j'ai pour vous, et qu'il faut +avoir pour moi. Je vois bien où est le mal: +Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et +vous ne respectiez pas monsieur Gottfried.</p> + +<p>—Vous êtes méchant! dit Nora, frappant +du pied.</p> + +<p>C'est son mot et son geste habituels.</p> + +<p>—Mais, poursuit Guy, il y a une grande +différence entre un monsieur Gottfried et moi... +nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le +voulez bien. Je ne vous autorise pas à me montrer +des insolences d'élève indisciplinée. Je<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span> +désire vous traiter comme une jeune fille que +j'aime et que je veux aimer longtemps, et non +pas comme un méchant petit garçon indocile +et insolent, qu'on aurait envie de battre!</p> + +<p>Elle hausse l'épaule violemment:</p> + +<p>—De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle, +comme un petit serpent corail dressé sur sa +queue.</p> + +<p>Guy se met à rire.</p> + +<p>—Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent... +comme un Gottfried... car je me fâcherais +pour sûr. Voyons, dit-il,—riant toujours,—retirez-vous +le mot «<i>bête</i>», qui m'a blessé?</p> + +<p>—Je répète, réplique Nora, que la jalousie, +c'est bête.</p> + +<p>—Au fait, répond-il de l'air d'un homme +qui, convaincu tout à coup par l'adversaire, +renonce à un point de vue personnel... Au fait, +c'est bien possible. Et cela ne vaut pas une +discussion... Revenez-vous au jardin? on sert +le goûter.</p> + +<p>Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de +grandes forces, est toute décontenancée de +n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un +peu inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel. +Et comme, à ce moment même, M. Alfred, +tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy +l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne +s'éloigne que lorsque Nora ne peut quitter sans +impolitesse le jeune homme en train de lui +conter un incident du jeu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span></p> + +<p>Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux +se tournent obstinément vers Guy. Elle n'écoute +plus son interlocuteur. Elle ne tient +plus en place et trépigne dans le gravier. +Quel est donc le spectacle qui l'impressionne +si fort?</p> + +<p>Guy, là-bas, s'est approché de la femme de +l'avocat, et, avec sa jolie aisance, il s'est mis +paisiblement à lui faire la cour. Il n'a aucune +peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme +est, dans le même moment, flattée, charmée, +séduite, et répond, du tac au tac, si gracieusement +que le diplomate lui prend la main +qu'il attire vers ses lèvres, et c'est le poignet +qu'il baise. Nora continue à piaffer sur place +comme un petit cheval.</p> + +<p>Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien +haut, devant tout le monde, avec sa dramatique +audace de petite fille qui a toujours tout affronté, +même la mort:</p> + +<p>—Vous, embrassez-moi! lui dit-elle.</p> + +<p>On n'en est plus à s'étonner des espiègleries +de Nora, et tout le monde se met à rire. Du +reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses témérités. +Elle le sait bien. Si elle était un peu +plus grande, elle n'aurait pas les mêmes droits +aux gamineries. De ce qu'elle croit un désavantage +physique, elle fait une force et un moyen, +la rusée!</p> + +<p>—Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est +une idée que j'ai. Vous verrez.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p> + +<p>Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux, +et reste immobile.</p> + +<p>Et pour répondre à l'air un peu mécontent +de celle qu'elle appelle l'avocate et à qui elle +prend son partenaire:</p> + +<p>—Nous sommes de vieux amis, vous savez, +monsieur de Fresnay et moi. Il y a bien cent +ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais +huit, n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite! +embrassez-moi.</p> + +<p>L'air et le ton autoritaires d'une si petite +personne sont tout à fait réjouissants.</p> + +<p>Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant +la petite tête entre ses deux mains, comme +on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux +joues. Elle, alors, entourant son cou à deux +bras, le retient une seconde et lui glisse à +l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble:</p> + +<p>—Quitte cette femme; je suis jalouse; oui, +c'est <i>bête!</i> mais c'est comme ça.</p> + +<p>Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout +haut:</p> + +<p>—Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement +vous parler à l'oreille. C'est fait.</p> + +<p>Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un +air espiègle:</p> + +<p>—Surtout, n'en dites rien!</p> + +<p>Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se +dire qu'il n'y aura qu'une chose à faire: aimer.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LVI">LVI</h2> +</div> + + +<p>Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt +il se persuade qu'il est le plus heureux des +hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre. +Tantôt il pense que Nora doit enchanter la fin +de sa vie, tantôt qu'elle la désolera. Aujourd'hui, +il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi; +je l'épouserai dans huit jours. Demain, +il s'écriera: Je pars, nous étions fous, je n'ai +ni l'âge, ni le caractère qu'il faut.</p> + +<p>Le temps passe au milieu de ces alternatives +d'espoirs et de craintes.</p> + +<p>Depuis quelque temps, la villa est retombée +à la solitude. Le silence des collines emplit les +allées du parc, et le rythme de la mer voisine +s'y laisse entendre de nouveau.</p> + +<p>Jacques Maurin vient, de temps en temps, +voir sa petite amie. Guy le tolère, celui-là, et +même lui fait bonne mine.</p> + +<p>Nora semble plus gentille avec son père, un +peu, d'une amabilité subtile, qu'on sent, et qu'on<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span> +ne saurait expliquer. Seulement, dès que Guy +essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil, +prête à donner du bec et des ongles.</p> + +<p>Un grave incident survient.</p> + +<p>Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque.</p> + +<p>—Mais, lui dit François Mitry, il y en avait +deux.</p> + +<p>Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les +mains de Nora un roman suspect, vite disparu, +Guy,—qui s'étonne chaque jour d'apprendre +qu'elle a lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé +Prévost,—soupçonne Nora de continuer à +lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres, +et en secret. Il en vient naturellement à conclure +qu'elle pourrait avoir, depuis longtemps, +l'une des deux clefs.</p> + +<p>Il pense à lui demander tout gentiment +d'avouer qu'elle l'a, mais il se dit avec raison +que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de +faire entrer cet aveu dans sa confession générale, +elle ne voudra pas convenir d'un mensonge +ainsi aggravé.</p> + +<p>Alors, il médite un coup d'éclat.</p> + +<p>Une après-midi, il frappe à la porte de la +chambre de Nora; il a son idée.</p> + +<p>Brusquement, sans dire bonjour, il demande:</p> + +<p>—Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque?</p> + +<p>Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur +une gravure de Raphaël, <i>la Vierge à la chaise</i>, +suspendue à la tête de son lit. Ce diable de<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span> +Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En +posant la question, il épiait le petit visage.</p> + +<p>—Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit +Nora, avec le visage froid, puis irrité qu'elle +prend pour mentir, s'imaginant que la dissimulation +est avant tout faite de froideur, et que +la colère, survenant à point, détourne les gens +de leur idée, et (ce qui est juste) leur fait +perdre la minutieuse attention nécessaire aux +juges.</p> + +<p>Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance +exagérée, l'éclat blanc qui force le ton de la sincérité, +et qui trahit les traîtres. Quand Nora +prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent +mourir de tristesse! cela l'éloigne tant de lui, +l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix, un +amoureux ne se méprend jamais; et quand on +n'a pas la preuve du mensonge, dont on a cependant +le sentiment assuré, c'est un atroce +supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la +séparation qui semble définitive...</p> + +<p>De sa voix fausse par excès de netteté, Nora +répète:</p> + +<p>—Je n'ai pas de clef!</p> + +<p>—Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!... +A tout à l'heure, Nora.</p> + +<p>Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne +brusquement, et surprend de nouveau +la direction du regard de Nora, fixé sur le +cadre.</p> + +<p>—La cachette est là, pense-t-il. C'est clair...<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span> +La clef, sans doute, est accrochée derrière ce +cadre.</p> + +<p>Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement. +Le visage de Nora s'efforce d être +calme et sans expression; il imite assez mal le +naturel de l'innocence. Une pâleur légère le +couvre, et les yeux affectent tantôt de supporter +les regards qui pèsent sur eux, tantôt de les +éviter avec indifférence.</p> + +<p>Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton +triste, il lui dit:</p> + +<p>—Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi, +et à moi!... Et vous prétendez m'aimer, Nora? +Qui aime, se donne; par le mensonge, vous +me retirez quelque chose de vous, de votre +esprit, de votre cœur, le meilleur de vous; +vous me retirez, avec votre secret, mon autorité. +Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela, +dites? Pourquoi croyez-vous que je vous gronde, +enfant que vous êtes, sinon pour votre bien? +L'habitude du mensonge n'est pas un des +moyens du bonheur, soyez-en sûre, Nora; +voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On +ment pour échapper à des gens qu'on déteste +ou dont on est détesté, mais à ceux qui vous +aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous +m'avez fait un petit mensonge, j'y pense tout +le jour, ma pensée y revient sans cesse, même +dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je +me dis: Que croire d'elle, puisqu'elle m'a +menti une fois? Et, logiquement, tout, de<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span> +vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus +savoir si vous m'aimez, je doute de vos regards, +de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle est +peut-être fausse, irrémédiablement, par nature, +fausse tout entière! Alors, à quoi bon l'aimer? +C'est un jeu indigne!</p> + +<p>Et d'un ton dur il acheva:</p> + +<p>—Voyons, Nora, donnez-moi cette clef...</p> + +<p>Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres +blanches, prête peut-être à fondre en larmes +de rage, se demandant peut-être, en même +temps, si elle n'allait pas se jeter repentante +au cou de Guy; mais quand il redemande la +clef si rudement, elle devient farouche et, le +front baissé, comme un petit taureau qui va +charger:</p> + +<p>—Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez +toujours de mensonge... <i>Ce sera la vraie +manière de m'apprendre à mentir!</i>... Je n'ai +pas de clef!... je n'en ai jamais eu!...</p> + +<p>Et, comme prise d'une inspiration heureuse, +comme certaine de dissiper tous les doutes par +ce dernier mot:</p> + +<p>—Demandez à Catri! s'écrie-t-elle.</p> + +<p>—Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de +la belle fierté! bravo, Nora! fait Guy... +Ainsi, vous admettez que je peux ne pas +ajouter foi à vos paroles, tandis que je dois, +selon vous, ajouter foi, en votre faveur, sur +votre conseil, au témoignage d'une servante! +J'estimerais donc Catri, avec votre consentement,<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span> +plus que je ne vous estime? Mais, ma +pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira +pour vous plaire... Ah! pauvre, pauvre enfant! +que vous me faites de peine!</p> + +<p>—Vous m'en faites bien plus! dit-elle, +rageuse, humiliée, mais d'autant plus roidie. +Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez +jamais...</p> + +<p>—C'est le châtiment d'un premier mensonge, +poursuit l'impitoyable Guy..... Un mensonge, +Nora, est toujours une lâcheté. On +ment parce qu'on a peur, entendez-vous, peur +d'avouer ce qu'on a fait. Je vous croyais au-dessus +de cela!</p> + +<p>Et la sachant vaillante et fière, et voulant +frapper un coup décisif, il termine ainsi brutalement:</p> + +<p>—Vous mentez, Nora, donc vous êtes +lâche!</p> + +<p>Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il +sent que la scène approche du dénouement. +L'aveu va éclater, insolent sans doute et +rebelle, mais enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il +embrassera l'enfant, la bercera de caresses, +jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une +crise de larmes, détente des nerfs, soulagement +du cœur.</p> + +<p>Voilà les prévisions et le projet de Guy. +Mais l'attitude de Nora, qui semblait tout près +de céder, redevient dure brusquement. Elle est +reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span> +des choses plus fortes que moi.» Et l'écolière, +habituée à mépriser ses maîtres, murmure +entre ses dents:</p> + +<p>—Si je suis lâche, vous êtes stupide!</p> + +<p>Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence +l'exaspère, et qui,—par la taille et la +mine, par la nature même de sa faute, de son +entêtement, de sa sottise,—lui fait l'effet +d'une gamine de dix ans... Ah! s'il avait une +enfant pareille, certes il la punirait!... Comment +la punirait-il?... Il éprouve le mouvement +d'indignation d'un père qui croit, une fois +par hasard, la correction matérielle nécessaire; +et, avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de +paternité où il est, il a levé la main sur Nora... +Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est +levée contre elle..... mais ne retombe point. +Ce n'est qu'une menace un instant suspendue...</p> + +<p>Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant, +Guy s'attend à une scène effroyable. +Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle, +Nora; il vient de l'oublier. N'a-t-elle pas +seize ans et demi? La fierté et la dignité vont +avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux +Guy est compromis. Toute réconciliation +sera impossible entre Guy et Nora...</p> + +<p>Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant +que s'il avait été frappé, s'apaise instantanément. +Un sourire doux et bon détend +les lèvres amollies et humides. Les yeux noirs<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span> +s'emplissent d'une âme attendrie qu'on ne +leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy +avec amour, se jette contre lui, se caresse à la +poitrine du maître, et, du ton dont elle dirait: +«Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle +a murmuré, heureuse, toute câline:</p> + +<p>—Oh! tu es méchant! tu me bats!</p> + +<p>En même temps, le petit bras tendu s'élève, +et la main mignonne désigne un point du mur +que la menteuse aurait honte de regarder... +C'est bien cela! elle indique le cadre derrière +lequel est accrochée la clef, dérobée depuis +longtemps, la clef des bons et des mauvais +livres.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage +caressant, avec un fond de menace sérieuse. +C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il +faudra faire. Nora n'est qu'un petit cheval +rétif... Eh bien, Guy achètera des cravaches +neuves, toutes mignonnes...</p> + +<p>—Non! non! dit Nora, heureuse de n'être +qu'une petite fille entre les bras paternels de +Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai!</p> + +<p>Il la sent glisser irrésistiblement entre ses +bras; elle se met à ses genoux qu'elle enlace. +Il la relève, tout attendri...</p> + +<p>Nora n'a pas connu dans son enfance ces +surveillances et ces châtiments où les petits +sentent très bien la tendresse protectrice. +Alors, un peu tard, elle se rattrape; et elle +crie, dans son cœur, au seul être qu'elle aime:<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span> +«Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la +protection et l'amour qu'on doit à tous les +faibles pour les secourir contre eux-mêmes!»</p> + +<p>Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne +Nora est loin d'être vaincue. Et ce qu'elle +cache dans l'ombre des bras de Guy,—c'est, +déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une +revanche. Le jeune animal instinctif qui est Nora, +déjoué dans sa ruse, se demande curieusement +si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle... +Cela aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy, +ce Guy bien-aimé! Mais il l'a attaquée en +traître, par surprise... Ah! si on voulait!... +ce serait un jeu comme un autre, plus amusant +qu'un autre, de chercher à savoir qui est +le plus malin, de la petite fille ou du diplomate... +Dans l'ombre des bras de Guy où elle +a caché son visage, Nora se sent un sourire...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LVII">LVII</h2> +</div> + + +<p>Peu de temps après, Guy, un soir, dit à +Nora:</p> + +<p>—J'ai passé ma journée à Hyères, Nora, +et j'ai acheté.... devinez quoi?</p> + +<p>Nora le regarde. Il sourit avec une malice +qui parle clairement... Elle a deviné!</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai! dit-elle.</p> + +<p>—Je ne mens jamais, moi! répond Guy.</p> + +<p>—Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil +se fonce.</p> + +<p>Elle hausse l'épaule et frappe du pied.</p> + +<p>—Elle est solide, ma petite cravache, ajoute +Guy... Voyez plutôt.</p> + +<p>Sur la table, près de Nora assise, il pose la +cravache. Nora la regarde un instant de côté, +d'un air farouche, puis la saisit à deux mains +et s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que +la ployer. C'est une excellente cravache. Pourtant, +à force de la tordre en tous sens, elle l'a +mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span></p> + +<p>—Oh! dit placidement le terrible Guy, qui +l'a regardée faire, en souriant,—j'avais, parbleu! +prévu cela et j'en ai rapporté, Nora, toute +une provision.</p> + +<p>Il se lève, prend une autre cravache dans le +tiroir d'un bahut où il les a toutes enfermées, +et va la déposer sous les yeux de Nora, à la +place même où il avait mis la première.</p> + +<p>Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air +farouche, d'un regard de côté, puis s'en empare, +et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement +elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent +sur lequel elle vient de lire: <i>Aimer, Obéir</i>.</p> + +<p>Et comme il s'avance vers elle, elle prend +les deux mains de Guy, et, dévotement, longuement, +les baise, encore et encore!..... Et Guy, +enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer +pour elle!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LVIII">LVIII</h2> +</div> + + +<p>C'est une terrible petite personne que Nora, +un mélange singulier d'instincts impérieux, +d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour, +de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître, +elle le sait et n'en veut point, mais elle a peur +de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase, après les +révoltes, en des humilités inattendues, qui +le charment, l'attendrissent, le rendent tout +entier, d'un seul coup, à celle dont, par instant, +il se croit détaché pour toujours.</p> + +<p>—Je vous ai acheté une poupée, Nora.</p> + +<p>Une poupée! Nora est furieuse!</p> + +<p>—Vous vous moquez toujours de moi, Guy!</p> + +<p>Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé +la mesure... Il change brusquement de +langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand +c'est pour le bien d'une enfant qu'on aime. +Ainsi pense le diplomate.</p> + +<p>—Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi +ma mauvaise plaisanterie.—La<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span> +vérité, c'est que j'ai promis une poupée à +la petite fille d'une personne de mes amies +dont je vous ai parlé et qui habite Hyères en +ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez +bien, pour que mon cadeau soit moins banal, +habiller ma poupée de vos jolies mains.</p> + +<p>—Ça, je veux bien, dit Nora rassurée.</p> + +<p>—En même temps, je vous ai rapporté à +vous un petit cadeau: un nécessaire avec lequel +vous coudrez, j'espère, le trousseau de +mademoiselle Debois... (c'est le nom de la +poupée). Il y a des ciseaux, un dé, un étui, un +poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il +y a cent ans, à quelque douairière en cheveux +poudrés.</p> + +<p>Et voilà Nora qui taille, coud, brode et +repasse même le trousseau de M<sup>lle</sup> Debois.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Debois est une poupée de très grande +taille.</p> + +<p>Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite +maman. C'est, il est vrai, un charmant spectacle.</p> + +<p>Cela dure une semaine, au bout de laquelle +Guy déclare que la poupée est bien pour Nora, +non pas pour une autre, et qu'il est heureux +de la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue. +Il ajoute qu'il a pu juger de l'habileté de Nora +à tailler et à coudre, qu'il en est ravi, et qu'il +la félicite sincèrement.</p> + +<p>Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare +qu'elle n'est plus une petite fille, que Guy l'a<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span> +trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et +enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour +«de vrai!» un enfant à elle... Elle l'élèvera +mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne +mentira pas, comme Guy vient de mentir à +Nora!</p> + +<p>Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux +pieds, et elle lui casse la tête contre le marbre +de la cheminée.</p> + +<p>Guy trouve cette violence déplorable,—mais +Guy est faible, il aime, il est amusé, il +finit par admirer les sottises qu'il prétend +blâmer. Et, en souriant, il conclut à part lui +que Nora pourra faire une excellente petite +mère, et qu'il est temps de demander sa main +à M. Mitry. Sans doute il n'a pas réformé son +éducation. Sans doute il y a, de temps à autre, +dans les yeux de Nora, de brusques montées +d'on ne sait quelles ténèbres où flottent d'inquiétants +appels, peut-être la puissance des trahisons, +à coup sûr l'incertitude de l'instinct, +l'onde trouble du féminin éternel,—mais Guy +a toujours cru que l'amour entier d'un cœur +d'homme, sain et sûr, est plus puissant que +toute la femme, et lorsque Nora sera complètement +sienne, il deviendra, sans peine,—rien +n'est plus certain,—le maître triomphant.</p> + +<p>Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps, +été trop aimé, pour croire autre chose.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LIX">LIX</h2> +</div> + + +<p>Depuis une heure, Guy cause dans le parc +avec Mitry.</p> + +<p>—Mon cher Mitry, ma résolution est prise. +Le professeur vous demande la main de sa petite +élève... J'aurai encore bien de la peine pour +faire de cette enfant une femme à peu près +civilisée, mais cela ne m'effraie plus autant. La +nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, +me la donnez-vous?</p> + +<p>François Mitry était profondément ému.</p> + +<p>—C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez +la chose, n'est-ce pas?</p> + +<p>Après un silence, il ajouta:</p> + +<p>—Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez +tout de suite de cette maison de deuil +où j'achèverai mes jours, je le sens, comme +un vieux misanthrope solitaire, vaincu par la +vie... Mais si jamais elle exprime un désir de +me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie +pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span> +aurez tout expliqué, elle pardonne..... vous me +la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher +Guy?</p> + +<p>Guy serra la main du pauvre homme en silence.</p> + +<p>Le père dit encore:</p> + +<p>—Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon +ami, méfiez-vous de la jalousie..., c'est elle qui +a fait tout mon malheur!</p> + +<p>En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher +de se rappeler celles que le même Mitry +lui avait dites, peu de temps auparavant, à +propos des audaces de Nora: «Vous voyez +bien qu'il faudra se méfier!»</p> + +<p>Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, +et vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de lui-même... +Et c'était là tout le viatique qu'il emportait +dans la difficile route par laquelle il +irait à la recherche du bonheur, pour elle et +pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude, mais +il était brave. Il se comparait secrètement, +non sans orgueil, à ces marins qui mettent à +la voile et quittent le port précisément un jour +de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait +bien qu'il le serait cruellement,—mais +amoureux, il l'était avec délices.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LX">LX</h2> +</div> + + +<p>Nora, en compagnie du petit leveur de +liège, s'avançait. Mitry s'éloigna. Elle s'avançait, +tenant entre ses mains l'écureuil qui, +dans ses faveurs, avait remplacé le lièvre +défunt... Le pauvre petit lièvre, avec ses bonds +désordonnés, avait fini par se casser la tête +contre le plafond de sa cage.</p> + +<p>—Voyez comme elle est jolie, ma petite +bête! dit Nora.</p> + +<p>Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à +la grande queue fauve et noire, qui, provisoirement +familier, une amande entre ses doigts +griffus, grignotait.</p> + +<p>—Nora, dit gravement Guy,—sans s'occuper +de la présence de Jacques pas plus que des +mines drôles de l'écureuil,—Nora, mon enfant, +vous souvenez-vous de tout ce qui a été +dit entre nous, depuis quelques mois?</p> + +<p>—Oh! oui! fit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p> + +<p>Et son beau regard noir se leva, plein d'amour, +sur les yeux de son ami.</p> + +<p>—Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement +de votre père, à qui je viens d'en +parler,—vous deviendrez ma petite femme, +Nora... Est-ce que vous le voulez, dites?</p> + +<p>De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa +tomber ses deux bras, d'où l'écureuil s'échappa; +et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin, il +disparut en quelques bonds au faîte des arbres.</p> + +<p>Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis +il baissa les yeux et les tint fichés en terre.</p> + +<p>—Eh bien, Nora? insista Guy.</p> + +<p>—Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa +voix musicale, fine et pénétrante,—oh Guy!... +je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais +bien trop méchante!</p> + +<p>Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy +vers sa bouche et murmura:</p> + +<p>—Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je +t'ai promis... Je serai si sage, tu verras... si +sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je +t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup!</p> + +<p>Alors, avec un secret mouvement de jalousie, +il s'aperçut que Jacques pleurait.</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il +presque brutalement.</p> + +<p>—C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle +va être heureuse avec vous!.... On a toujours +été si méchant pour elle, excepté Jupiter et +moi!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span></p> + +<p>Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge... +Saura-t-il la rendre heureuse? il le +souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est +seulement certain de souffrir. Elle est si jeune! +Il se sent déjà si jaloux!... Saura-t-il ne pas la +martyriser?...</p> + +<p>Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de +son mariage. Il ne pense pas à autre chose, +tout en admirant une petite Nora nouvelle, +toute blanche, la mine étonnée et grave sous +le grand voile qui l'enveloppe, qui la prend +comme un filet prend un papillon.</p> + +<p>François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé +de Cogolin fait un long sermon, et Catri pleure +aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle +suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine.</p> + +<p>La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et, +sous le voile immense, aux grandes cassures +rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs +fois des mouvements vifs et menus de +petite bête libre, vite réprimés et si drôles, +que, malgré leurs soucis, le père et l'époux +enchantés, échangent un sourire.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXI">LXI</h2> +</div> + + +<p>Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu +de jours.</p> + +<p>Il lui parle.</p> + +<p>Elle écoute avec son air, charmant et grave, +de petite fille qu'on a habillée en dame avec des +robes trop longues.</p> + +<p>Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite +femme tous les détails du roman de Mitry.</p> + +<p>—Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite +Nora? Afin de bien juger, oubliez un instant +que je parle de votre père. Un homme +croit en sa femme; il l'aime passionnément, et +quand elle est morte, il découvre que, pendant +neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne... +Son enfant n'est plus son enfant!...</p> + +<p>—Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible +et je plains le malheureux. Et cependant...</p> + +<p>—Cependant quoi?</p> + +<p>—Il devait croire en lui-même, en lui et en +elle, et brûler les lettres.</p> + +<p>—Mais le feu vite éteint les lui a rendues!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p> + +<p>—Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant +l'épaule.</p> + +<p>—Mais la passion, la jalousie, Nora?</p> + +<p>—Je parle selon ce que vous m'enseignez, +Guy; il devait brûler les lettres. Une femme, une +morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je +le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur +s'en est suivi.</p> + +<p>—Et c'est tout, Nora?</p> + +<p>—Tout?... comment?</p> + +<p>—Vous n'avez rien d'autre à me dire?... +Votre père, Nora, ne vous fait-il pas pitié?...</p> + +<p>—Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque +comme un étranger... C'est à peine du +reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup +parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez, +Guy,—laissons ce sujet.</p> + +<p>Et elle ajoute, d'un air profond:</p> + +<p>—Il y a des choses qu'on ne refait pas.</p> + +<p>Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et +pourtant,—chose étrange!—cette inflexibilité +ne lui déplaît pas absolument. Même dirigée +contre un père, cette sévérité nette sur une +question de devoir, d'amour et d'honneur, lui +semble avoir du bon. Enfin Nora <i>n'aime que +lui</i>, voilà ce qui le charme surtout!</p> + +<p>Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à +coup:</p> + +<p>—Commettriez-vous une infamie pour moi, +Guy?</p> + +<p>—Vous ne la demanderiez pas, dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span></p> + +<p>—Si! si! je veux toutes les preuves d'amour... +Celle-là, je ne la veux pas en ce moment, +mais il faut que je sois sûre que si je le demandais, +vous manqueriez pour moi à vos plus +graves devoirs!</p> + +<p>Avec toutes les peines du monde, Guy empêche +que cette conversation ne dégénère en +querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce +au hasard le nom d'une femme qu'une +aventure retentissante livre en ce moment aux +curiosités publiques... Les débats du procès en +divorce, rapportés par les journaux, révèlent +des intrigues basses, assez compliquées.</p> + +<p>—Avez-vous lu ce procès, Nora?</p> + +<p>—Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est +le ton scandalisé de vos journaux là-dessus... +Tout le monde sait bien pourtant que la plupart +des femmes en sont là!... Le fait,—conclut +Nora,—est aussi fréquent qu'il est naturel!</p> + +<p>Guy est stupéfait de ce ton d'expérience. +Nora professe son opinion avec un calme ingénu, +qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses +anciennes idées de célibataire! Il trouve inouï +que Nora les ait, blessant qu'elle les professe,... +et touchant qu'elle les avoue!</p> + +<p>L'unité morale est loin d'être faite en Nora. +Des volontés parfaitement contradictoires sont +en elle, et il peut être déconcertant de l'écouter. +Sa nature primitive la sollicite vers la passion +pure, amour, haine, colère, rancune; sa<span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span> +nature acquise, celle qui se développe en elle +au contact de l'homme à qui elle veut plaire, +lui donne parfois les attitudes d'une tendresse, +d'une générosité, d'une noblesse qui ne sont +pas siennes encore.</p> + +<p>Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une +petite âme obscure, toute d'égoïsme et de ruse, +formée par les seuls éléments et instruite par +Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment, +naissante encore et nébuleuse, qui lui +vient de Guy... et même de Jupiter.</p> + +<p>Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge +hélas! et parfois s'épouvante.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXII">LXII</h2> +</div> + + +<p>C'est une terrible chose que de s'abandonner +tout entier à l'amour, à la jalousie, aux visions +qui en sortent, fumées de ces grandes flammes.</p> + +<p>Guy, bientôt après les premières ivresses, +après les heures d'oubli infini, éprouva ce qu'on +pourrait appeler la peur d'être heureux, et il +se mit en devoir de gâter son bonheur sous +prétexte de le rendre plus parfait. Vouloir le +parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord +comment et pourquoi il n'était pas complet?</p> + +<p>Nora, il faut le dire, se chargea très vite +d'aviver ses inquiétudes, avec des mots téméraires +ou insolents, avec des entêtements et +des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle +révéla presque tout de suite les fonds les plus +cachés de sa nature d'enfant gâtée, volontaire, +contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain, +qu'elle cherchait à voir si la volonté et les résistances +du maître étaient de bon aloi. Lui, il eut +peur d'abord de se trouver en présence de l'irréductible...<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span> +Et maintenant une lourde porte +s'était refermée derrière lui. Il était pris dans +une cage étroite avec le petit léopard armé de +dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était +au moins compromis. Le regret de n'avoir +plus beaucoup de temps devant lui pour lutter, +aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le +cœur comme une flèche. Il se mit à analyser, +trop subtilement pour sa joie, les moindres +incidents de la vie, les traits les plus fugitifs +du caractère de sa petite femme.</p> + +<p>Guy, bien inutilement, employait toute la +puissance de son imagination à scruter le +passé de Nora, à deviner sous quelles influences, +grâce à quels faits, à quels actes, à quelles +leçons, ce caractère s'était formé. Il maudissait +quotidiennement et Mitry et Jacques et Gottfried,—puis +songeait parfois que si Nora +n'eût pas subi les injustices du père, si elle +n'eût pas reçu une éducation funeste, elle ne +serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas +jetée, réfugiée entre ses bras; et il était forcé +de bénir ce qu'il détestait.</p> + +<p>Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui +revenait trop souvent. Il s'interrogeait sans fin +sur eux, il s'emportait à douter de Nora. Jusqu'où +étaient allées ses curiosités? Alors c'était +en lui des élans de haine contre ceux qui avaient +transmis à cette enfant une expérience qu'il ne +parvenait pas à mesurer.</p> + +<p>Elle lui semblait profonde, cette expérience,<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span> +à en juger par certains regards, par certaines +paroles de Nora, qui contrastaient, même +aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé +encore par la petitesse de sa taille.</p> + +<p>Dans les conditions précises où il se trouvait, +il comprit la vie amoureuse comme un duel +de toutes les secondes, acharné. Laisser prendre +de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de +résister à la passion, gardait pourtant, au plus +fort de ses entraînements, le plus étrange sang-froid, +c'était se vouer par avance à toutes les +défaites. Qui donc allait être terrassé, de la +bête ou du dompteur? Toute sa vie lui parut +résumée dans cette question.</p> + +<p>Il s'était promis à lui-même, il avait promis +au malheureux François Mitry de tout mettre +en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une +éducation trop libre, pour lui faire comprendre +(selon ses propres paroles) les devoirs et l'idéal. +Cette mission qu'il s'était donnée était trop +d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses +volontés de seigneur et maître, avec ses aspirations +de jaloux autoritaire,—pour qu'il y +manquât.</p> + +<p>Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il +engageait, une de ses infériorités serait la surprenante +facilité avec laquelle l'homme oublie +les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut +bien paraître les oublier elle-même. Les plus +lancinantes douleurs physiques sont ainsi abolies +dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span></p> + +<p>Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or, +Guy pensait avoir besoin de se rappeler les +moindres traits du caractère de Nora. Il s'était +surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait +rien. Il s'étonnait parfois de ne plus +tenir aucun compte de tel grief dont il avait +beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait, +l'enchantement lui venait et il ne savait plus +rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément.</p> + +<p>Aussi, afin de s'armer contre les défaillances +de sa mémoire d'amoureux, il prit en habitude +de noter presque chaque soir ses émotions de +la journée.</p> + +<p>Il eut recours plus d'une fois à ce journal +pour y rechercher une raison de s'affermir contre +la terrible petite sorcière, aux heures où elle +prenait des airs attendrissants de petit ange +plein de candeur.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXIII">LXIII</h2> +</div> + +<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY.</h3> + + +<p>La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois +plus. Une sorte de fatalisme se dresse en elle +devant tous mes efforts. Elle a pour mot favori: +«Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa +faute. Elle ne se croit pas libre. Dès lors, elle +ne l'est pas.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le mensonge est chez elle une spontanéité +violente et sereine. Un réflexe. Comment +changer cela? Elle ment comme on cligne des +yeux. L'habitude de se cacher est invétérée chez +elle. Quand elle ment, l'œil se ternit d'un trouble +neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle a +menti, mais, pour que ma certitude fût efficace, +il faudrait chaque fois <i>prouver</i> qu'on sait.<span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span> +Comment le faire, si, tout certain qu'on soit +du mensonge, on est pourtant sans preuves +positives?</p> + +<p>... Et puis comment croire à la menteuse +quand elle dit la vérité!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je l'aime avec découragement.</p> + +<p>Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de +moi toute espérance de la changer selon mon +cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens +aussi que, modifiée à ma guise, je l'adorerais +définitivement comme la chose, l'âme conquises, +comme la femme la plus vraiment à moi de +toutes celles que j'ai connues,—ma création.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Au fond, mon goût des pudeurs délicates, +jolies, lui semble encore un peu bien ridicule. +Elle ne s'en cache pas toujours assez... A l'occasion +une raillerie lui échappe. Elle a alors la +plaisanterie lourde, inutilement grosse, inattendue +en regard de sa gracilité physique. Et +quand on la lui reproche elle insiste, défend sa +phrase, l'aggrave en s'efforçant de la légitimer.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant +notre mariage, en présence d'une faute d'enfant +qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span> +qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié +qu'elle n'est plus une enfant et j'ai levé +la main sur elle!... Elle a attendu la punition +avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme +un témoignage d'amour. Elle en aimait la justice. +Elle aime aussi à sentir que la force qui +marche contre elle a été mise en mouvement +par elle, mais que cela est loin des tendresses +douces que je voudrais!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Doucement, doucement te bercer, faire que +tu sois mon enfant d'esprit, d'âme et de cœur, +n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu +jamais la joie toi-même, à travers moi? Pourquoi, +même dans mes bras, habites-tu un +monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me +suis-tu pas où je t'entraîne? Pourquoi ne m'y +devances-tu pas, même, puisque je t'ai montré +d'avance tous mes chemins?</p> + +<p>Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant, +d'un air méchant, qu'elle était lasse. Pourquoi? +Quel visage m'apportera-t-elle demain matin?</p> + +<p>Petite âme damnée, si tu veux me suivre, +je te donnerai deux ailes fines, des ailes pour +le ciel,—la tendresse et la bonté.</p> + +<p>—«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—«Il faut savoir se commander. Abdiquez,<span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span> +enfant chérie! Laissez-là l'orgueil—pour +l'amour.»</p> + +<p>—«J'ai un si vilain caractère!»</p> + +<p>Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de +renverser les verres (nous étions à table). Ah! +chère petite! combien ce mot a dû vous coûter! +je le bénis.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Si elle laisse échapper une de ces expressions +triviales qui choquent si fort dans une jeune +et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me +plaire, de se rattraper vivement, et il lui est +arrivé d'ajouter alors, bien vite, en se mordant +les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en +fait deux, mais la dernière est si ingénue!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Une véritable enfant, distraite quelquefois +par un rien de choses très importantes qui +devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur +une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle +parlera juste, honorablement, fièrement,..... à +condition que l'amour ne soit pour rien dans +l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté, +alors son jugement se trouble. Ces choses +n'ont pas l'air d'être capitales à ses yeux. Elle +paraît même ne pas voir que la probité est +aussi du domaine de l'amour... Quel supplice!... +Il y a du Gottfried là-dessous.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span></p> + +<p>La déférence mondaine la plus simple qu'on +doit à l'homme âgé ou de quelque marque, elle +paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des +valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant +joli, chez les êtres jeunes, la modestie en +présence de ceux que la vie a instruits, endoloris, +accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance +est, chez elle, d'une précision coupante qui, +en de certains moments, lui ôte du charme, de +la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant, +la virilise, lui donne une allure «garçon», +et cela, en même temps, la vieillit.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Hélas! à propos des plus petits incidents, ne +jamais se trouver en présence d'explications +simples comme la simplicité, droites comme +la ligne droite!.... Ah! Gottfried!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal +que j'ai choisi et toujours suivi. Elle ne peut +être à moi et rester libre de moi.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante, +silencieuse, avec des transparences aux lèvres, +sur les joues.</p> + +<p>—Bonjour, Nora.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p> + +<p>Elle a pris un air mutin que son air souffrant +rendait exquis de grâce. Ses petites +révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes. +Je lui ai dit:</p> + +<p>—Ne sois pas malade. De te voir si pâle, +j'ai mal, moi aussi. Tiens, je t'aimerais mieux +méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée +ainsi par le mal... Sois méchante, je t'en supplie!</p> + +<p>Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce +baiser sur ma main me ravit toujours... Il me +semble que je suis le seigneur et qu'elle est +ma petite esclave, dans un pays de rêve, où +l'amour est roi.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais +souffrir. Je dois me méfier de moi, prendre +garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue +d'en faire une belle et noble créature morale +que je la harcèle de mes reproches, que je la +tourmente avec mes chimères? Non, non, je +la veux noble et belle, il est vrai, mais pour +moi. Oh! le sauvage égoïsme d'amour, protecteur +des races!... Oui, je la veux mienne avant +tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur +elle ma marque, ma griffe. A l'idée qu'elle +pourrait m'échapper, je me sens devenir cruel. +Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi, +puisque dans peu d'années,—en mettant les<span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span> +choses au mieux—nos âges brusquement vont +nous séparer!... Cette idée m'est insupportable...</p> + +<p>J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli, +et, comme elle était restée jeune et belle, je +l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma +vie qui prévoit le déclin veut se résumer, se +reconnaître entière, dans une grande seconde +d'amour et d'adieu, afin de recommencer par +un être nouveau... Oh! ce rêve!... Il me semble +que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et +dans le mien.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>La vertu heureuse du mystère d'amour ne +s'éprouve entière que si l'amour est respecté +en tant que mystère.</p> + +<p>Les mots même qui nomment les choses de +la volupté la détruisent en la précisant dans le +sens sacrilège d'une trompeuse connaissance. +Une véritable déchéance commence au calcul +sur le plaisir, à la fausse précision des idées +sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme +et qui contient le secret des immortalités. +Avoir du respect pour l'inconnaissable, c'est +être en règle avec tous les dieux possibles.</p> + +<p>Une expérience raisonnée, fût-elle purement<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span> +théorique, a défloré la vierge, qui ne se retrouvera +vierge «ou virginalement femme» que +par un miracle de l'amour... Puissances inconnues +de la vie, nobles et mystérieuses voluptés +qui créez la forme, ouvrières de toute chair, +matrices de toute pensée, je l'attends de vous, +ce miracle. Rendez à l'enfant le trouble hésitant, +l'incertitude tremblante du cœur... Aux yeux +ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des +faits, sur le net contour des choses, qui nous +en dérobe le sens, rendez la demi-ombre des +lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le +bonheur y habite.</p> + +<hr class="blanc"> + +<p>.... Oh! si tout mon cœur allait lui être +inutile!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés, +elle ne peut être gardée que par l'amour... +Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à +l'endroit profond.... Je me sens roulé par la +grande vague.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXIV">LXIV</h2> +</div> + + +<p>Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment +trop inquiet, se plaignait qu'il la tourmentât +avec mille chimères, mais c'est par là que, +sans y mettre d'habileté, il la séduisait sans +cesse, qu'il allait la tenir en haleine, renouveler +en elle à toute heure cet espoir de faire, au +cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles, +cette curiosité d'amour, qui seuls retardent +les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle +n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée +dans les tempêtes, elle désirait parfois, comme +le mousse des navires de légende, le repos sur +la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait +eu la nostalgie des tourmentes, des horizons +mobiles, perdus et toujours fuyants.</p> + +<p>Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies +de Guy, c'était le silence où elle semblait s'être +retirée de parti pris, depuis la grande effusion +dans laquelle elle s'était donnée tout entière.</p> + +<p>Vainement il l'interrogeait sur elle-même.<span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span> +Elle répondait par monosyllabes, éludant toutes +les questions.</p> + +<p>Cette réserve absolue irritait le malheureux. +Il aurait voulu on ne sait quelle confession +générale qui lui aurait livré tout le passé de +cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette +âme, il aurait voulu l'explorer en tous sens, à +sa guise, à toute heure, y visiter les plus +obscurs recoins, la connaître comme un autre +soi-même, bref, y régner.</p> + +<p>Mais les grandes effusions jamais ne revinrent. +Ce qu'il possédait, c'était bien, de toutes +manières, un trésor enfermé.—On ne lui +donnait ni les moyens, ni le droit de le voir, +de le compter pièce à pièce... Et cependant les +jours, irréparablement, fuyaient...</p> + +<p>—Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle +donc à me cacher?</p> + +<p>Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried, +un Louvier, ou quelque inconnu, plus +heureux que lui-même, avant lui... Alors il +désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible +de s'emparer complètement d'une âme engagée +sitôt en de tels souvenirs premiers...</p> + +<p>Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite, +elle avait compris ce qui déplairait à Guy, dans +l'histoire de sa petite existence personnelle. +A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé +en lui racontant en détail ses promenades +libres avec Jacques, et surtout les vulgaires et +malsaines conversations de Gottfried, ses théories<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span> +corruptrices, ses entreprises de faune qui, +maintenant encore, la faisaient rire au lieu de +lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux +leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu +quelque chose, et craignait de s'amoindrir en +l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui croyait aux +amours durables!), son goût pour la justice, +pour l'honneur et la probité,—qu'il avait su +servir jusqu'à sacrifier sa haute situation dans +les affaires publiques, était si loin de l'idéal que +son professeur velu définissait: «la vision +égoïste et solitaire des plaisirs que l'on souhaite!» +A quoi bon conter certaines choses à +qui devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner +d'elle? Elle éprouvait d'ailleurs quelque +peine encore à admettre les belles idées de son +Guy. Cette enfant trouvait cet homme un peu +bien sentimental, chimérique, puéril dans sa +conception de la justice, de l'amitié, de l'amour. +Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en +excellent français. Cette amoureuse, à la fois +dévouée et indépendante, n'acceptait pas son +Guy tout entier.</p> + +<p>Les leçons de Gottfried avaient agi fortement +sur son cerveau tout jeune, tout malléable. Le +pesant raisonneur lui avait soufflé un tel esprit +de négation, que, malgré l'amour, elle discutait +encore en elle-même les générosités de Guy. +Voilà le fond des résistances qu'il ne s'expliquait +pas complètement. Elles s'ajoutaient aux +rébellions d'une nature de sauvage que rien<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span> +n'avait domptée, qu'on n'avait jamais courbée +à l'obéissance...</p> + +<p>Puis, quand elle commença à porter la +marque de Guy, à retrouver en elle, par instant, +des pensées qu'elle reconnaissait comme +venant de lui,—alors, elle ne voulut pas +avouer sa défaite, l'orgueilleuse petite femme.</p> + +<p>Enfin,—raison suprême des silences de +Nora,—cette enfant bizarre, si prompte à +courir demi-nue sur les plages libres, en plein +soleil, cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même +offerte, chez qui l'époux n'avait trouvé ni +hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse +ignorante des pudeurs physiques, avait +une invincible pudeur d'âme, dont Guy était loin +de se douter! Elle aurait voulu quelquefois +dire à l'aimé bien des choses très jolies, très +douces, nuancées, qui s'exprimaient avec des +mots dans le secret d'elle-même... Une honte +singulière la retenait. La phrase, flottante sur +ses lèvres, retournait vite au silence de son +cœur, comme effarouchée. Montrer son âme, +elle ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait +une sorte d'effroi. Elle l'avait livrée un +jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du +désespoir, comme les femmes noyées livrent +leurs corps.</p> + +<p>Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait +bien qu'elle faisait du chagrin à Guy, et ne pouvait +s'en empêcher. Les mots par lesquels +s'exprime le sentiment avec ses variations, lui<span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span> +paraissaient d'ailleurs si difficiles à assembler! +Cette romanesque avait peur de faire des +phrases de roman... Si elle allait y être gauche, +maladroite, paraître prétentieuse! S'il +allait se moquer d'elle! Certes, elle était plus +sûre de la pureté de contour de ses mignonnes +épaules, que de la correction de sa phrase. +Et, malgré son grand désir de plaire au bien-aimé, +elle lui cachait, la plupart du temps, les +meilleurs mouvements de son âme, dont elle +avait honte parce qu'elle avait appris à n'estimer +que les idées prétendues positives.</p> + +<p>Toutes les autres provoquaient son ironie. Son +sentiment, avoué une fois pour toutes, la violence, +les infinis ondoiements de son amour,—bien +qu'elle en éprouvât dans son cœur la +réalité quotidienne,—lui semblaient des choses +un peu folles dès qu'elles s'expliquaient +au moyen des mots; des choses qu'il fallait +cacher à celui-là même qui, en les exprimant +pour son compte, la charmait!</p> + +<p>Un jour, Guy lui reprocha plus vivement +que de coutume son mutisme obstiné.</p> + +<p>—Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me +parlez plus, Nora. Suis-je aux côtés d'un +spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce +mystère m'est plus précieux encore que votre +personne... Si vous ne me donnez que celle-ci, +si vous reprenez votre personne morale, +si vous séparez l'une de l'autre, que faites-vous +de celle qui ne m'appartient pas?<span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span> +Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque, +pressée entre mes bras, vous demeurez obstinément +silencieuse!... Vous ne savez pas +aimer, Nora! Vous n'êtes pas mienne!</p> + +<p>Une heure après, comme il était dans sa +chambre, elle lui fit porter, à l'heure du courrier, +en même temps que ses journaux, une +lettre.</p> + +<p>... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première +fois qu'elle lui écrivait! Il lut, en souriant +de bonheur:</p> + +<p>«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous +à vous dire des choses que vous devriez +savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas +allée à vous de moi-même? Croyez-vous que +je n'aie pas su ce que je faisais?... Oui, j'ai +parlé une fois sans réserve... Il le fallait alors, +puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce +jour-là je vous ai donné toute mon existence. +Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai donnée +de tout mon cœur, parce que je vous aime,—de +ma volonté absolument libre,—influencée +uniquement par mon amour. Oui, j'ai voulu +être la seule et unique nonne de votre couvent +cloîtré. Je l'ai voulu. Quel meilleur emploi +pourrais-je faire de ma vie, que de vous la consacrer? +Je vous ai dit, un jour où vous vouliez +vous en aller de moi, que je vous aimais, je +l'ai dit, et mon cœur ne changera plus. Cependant +vous doutez toujours, vous doutez de mon<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span> +cœur, de mes sentiments, de mes résolutions. +Et pourquoi, Guy? parce que j'ai reçu une éducation +mauvaise dont je ne suis pas responsable; +parce que j'ai été malheureuse toute +petite, et que j'ai appris de bonne heure à +me défendre par la fausseté, par les mensonges +et au besoin par l'insolence, la révolte et la +menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé devant +vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous +donc pour en douter, ô mon cher malade +d'amour?</p> + +<p>«Vous vous y prenez souvent très mal avec +moi, Guy, quand vous voulez une chose... Vous +répétez trop de fois les mêmes reproches; cela, +à la fin, impatiente, irrite, et je fais alors,—bien +malgré moi, Guy,—tout le contraire +de ce que vous voudriez, de ce que je veux +avec vous, pour vous. Je vous l'ai dit: il y a +des choses plus fortes que moi. Arrangez-vous +pour être plus fort qu'elles! Pourquoi +n'avez-vous pas confiance en vous? je ne connais +rien de plus exaspérant parfois!... Souvent +il arrive,—comme j'ai un diable,—que je ne +peux pas résister au plaisir de discuter vos +idées... Je ne le ferai plus, je vous promets, du +moins dans la limite du possible; je m'appliquerai +à être une chose soumise et résignée. +Seulement il y a des moments où je ne +peux pas.</p> + +<p>«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous +êtes méchant. Vous doutez de mon cœur, de<span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span> +mon amour, de l'amour de Nora, vous en +doutez, Guy! Quelle vilaine imagination il a, +mon Guy! Il doute toujours et encore; il ne +veut pas croire que sa petite est à lui, à lui +toute, comme elle ne pourrait pas l'être plus! +et mon Guy croit qu'un pareil amour se renverse +et finit pour un rien! Mais, mon Guy, +vous me feriez tout ce qu'on peut faire de +vilain,—que je vous aimerais encore toujours +de même, au nom du passé que nous aurions +eu ensemble, des douceurs, des tendresses +infinies que vous m'avez données; et mon Guy +peut croire que l'on oublie tout ça, comme +un oiseau qui part... mais même les oiseaux +reviennent toutes les années au nid... Alors, +vous voyez? Moi, je sais bien: vous n'avez pas +eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et +toute la sève d'amour vous est restée, et voilà, +alors, mon Guy est emporté, mon Guy est violent. +Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu, +j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans, +j'ai voulu mourir, et je vous ai dit pourquoi; +parce que mon père embrassait Marthe... je +l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si +ma mère avait senti par mon cœur! j'ai donc +souffert autant et plus qu'une femme trompée; +j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que +bien des vieilles femmes. Alors, vous, vous +êtes un commencement d'automne avec des +ardeurs de printemps; moi, je suis le printemps +avec des mélancholies douces et tristes<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span> +d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous +nous aimons si bien, tant et tant et si fortement, +quoique vous sembliez croire que je ne +comprends pas.</p> + +<p>«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer +bien; moi, je vous ai donné mon cœur, je vous +l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour +toujours.</p> + +<p>«<span class="smcap">Toujours</span>, ça contient tout, ce petit mot, +toujours... Je vous embrasse de toute mon +âme,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 7em;">«Votre petite <span class="smcap">Nora</span>,</span><br> +qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel.<br> +</p> + +<p>«<i>P.-S.</i>—Et puis, moi, j'aime mon Guy plus +que tout, et je suis à mon Guy comme un singe +enfermé est à sa prison, comme un bateau en +voyage est à la mer, comme une fleur du jardin +est à la terre, comme une mouche qui vole +est à un oiseau qui passe, comme une étoile +est au ciel, comme un chien est à son maître, +comme une souris attrapée est au chat qui la +mange.</p> + +<p>«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit +bateau, la petite fleur, la petite mouche, la +petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite +souris, la petite fille à mon Guy, toujours, +toujours, toujours, toujours.»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXV">LXV</h2> +</div> + +<h3>FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY.</h3> + + +<p>Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; +je tenais la lettre à la main.</p> + +<p>—Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande +lettre.</p> + +<p>Et je commençais à lire tout haut, mais elle +a crié:</p> + +<p>—Non, non! tout bas, tout bas!... et pas +devant moi, pas devant moi!</p> + +<p>J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est +emparée de la lettre. Il a fallu gronder, exiger... +Elle me l'a rendue toute froissée.</p> + +<p>—Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous +tous les jours à me dire, à me donner +de votre bouche, ce que ce papier m'apporte: +l'expression de vos sentiments profonds?</p> + +<p>—Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle +avec ce ton d'enfant gâtée, mal élevée, sauvage... +dont j'enrage, et qui lui va si bien.</p> + +<p>Tout à coup, j'ai dit:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span></p> + +<p>—Tenez, lisez-moi cela vous-même.</p> + +<p>—Non! oh, non!</p> + +<p>—Comment! toujours du refus, Nora? Ah! +qu'il est facile, paraît-il, de donner ses lèvres, +ses bras!—mais sacrifier un peu de son +orgueil, donner son âme, vouloir ce que veut +l'ami, non! c'est trop, cela!</p> + +<p>—Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce +que moi je veux?</p> + +<p>—Parce que je suis l'homme, l'époux, le +grand aîné, la volonté qui dirige; je sais où +je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, +et ce sera peut-être une bonne, une heureuse +petite maman. J'ai besoin de connaître ce qu'il +y a sous votre front, et même de quel style +vous écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.</p> + +<p>—Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement +pour me tourmenter, puisque vous l'avez déjà +lue?</p> + +<p>—Je la comprendrai mieux, lue par vous, +Nora.</p> + +<p>—Non, non!</p> + +<p>—Encore!</p> + +<p>—Non, je vous en prie... Non, je ne veux +pas... Un autre jour!</p> + +<p>—Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la +main ses beaux cheveux (et j'entendais que +ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie, +je ne veux pas trop vous demander. Cette +promesse me suffit... Un autre jour.</p> + +<p>J'étais très ému, je sentais mes yeux se<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span> +mouiller. Elle a vu mes yeux humides, et alors:</p> + +<p>—Tout de suite, si vous voulez, Guy.</p> + +<p>Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, +timidement. On eût juré qu'elle épelait... Oh! +la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité surtout +quand sont venus les passages où elle +parle de printemps et d'automne, d'oiseaux et +de <i>mélancholie</i>, avec un <i>h</i>.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous hésité, Nora?</p> + +<p>—Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est +pas vrai, d'abord, ce que je dis des oiseaux. +C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez +simple, j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... +Et puis... je crois bien que j'ai mis tout cela +pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie, +moi... Je suis contente ou mécontente, et calme +ou en colère,—mais, non, en vérité, je n'ai +point de mélancolie... J'aime bien mieux le +post-scriptum, qui est un enfantillage, pour +vous faire sourire. (Sur le mot enfantillage, elle +a pris un air sérieux, des plus comiques.) Vous +comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire +avec toutes ces belles phrases. J'ai voulu dire +que j'ai connu des tristesses qui me rapprochent +de vous... Vous m'aimez si tristement!... +Pourquoi si tristement, dites, mon Guy? je ne +pourrai donc pas vous rendre heureux, jamais?</p> + +<p>J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, +me devenait une joie suprême.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, <i>pour<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span> +la première fois</i>, sans emportement, livrée à +moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé +avec émotion, entraîné.</p> + +<p>Et,—le voilà, le miracle!—à mesure que +je parlais, ses yeux toujours si hardis se sont +baissés; les paupières,—presque toujours immobiles,—ont +palpité; une rougeur a coloré +ses joues. C'était un exquis spectacle... Pour +la première fois, j'avais l'impression de voir +en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, +hésitante, pudique, aimante, donnée et retenue, +étonnée de ne plus être à elle-même.... +Je soulevais un voile—non pas physique, +bien mieux que cela!—et je voyais un peu du +mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à +elle-même, un peu de l'âme toute nue!</p> + +<p>Je le lui ai dit avec un emportement sourd, +contenu involontairement, j'étais enchanté, +ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant +d'une joie virile, profonde. Ève était là, revenue +pour moi. Je me suis mis à genoux devant +elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient +sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon +triomphe, heureuses pourtant de sa défaite; ses +mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux +brillants nageait dans une tendresse humide... +En vérité, qu'elle était supérieure à elle-même, +ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et je +pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point +d'âme, en toi, que nul n'a touché <i>avant moi</i>! +J'y suis donc arrivé! c'est une minute délicieuse.<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span> +Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement, +savoureusement... Enfin, tu es mienne +comme je l'ai voulu! N'oublie jamais cette +minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu +n'as pas eu ces pudeurs aux paupières abaissées, +le soir où tu devins ma petite épouse, chère +audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante +sans audace, comme soumise, et vraiment +timide.»</p> + +<p>Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux +de cette minute. C'est la première qui ait été +nuptiale.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXVI">LXVI</h2> +</div> + + +<p>Voilà deux années que Guy est marié et, en +deux ans, il a moralement bien changé, le malheureux! +Pendant que, pour lui plaire, sa petite +élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction, +paraît s'être à demi rendue et disciplinée, +il a subi, lui, l'influence de trouble et +d'incertitude que dégage le passé et aussi toute +la petite personne de Nora. De tout temps Guy +avait professé cette opinion que la femme n'est +jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente, +qu'elle ignore la justice. «Elle ne sait +rien, disait-il, des idéals que sa forme,—qui +est son plus beau mensonge,—nous inspire. +Jamais l'idéal et la justice ne lui sont rien, +sinon par rapport à l'homme qu'elle aime. Elle +ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les +subit, parce qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous +lui faire admettre le crime, vous le pourriez, +par l'amour, comme vous lui imposez, +uniquement au moyen de l'amour, la vertu.<span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span> +La femme n'est pour rien dans le bel effort qui, +d'âge en âge, a créé, depuis les commencements, +le rêve du mieux, les tables des lois, l'ordre +dans l'humanité, la civilisation. Se livrer à la +femme sans talisman de domination, sans religion +ou sans mépris, sans avoir, en dehors +d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se +livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se +dissoudre sans retour dans le primordial et +étrange creuset où corruptions et fermentations +renouvellent la vie, mais la vie matérielle +et aveugle!»</p> + +<p>Le malheureux Guy avait donc sincèrement +cru possible la transformation d'une créature +comme Nora, en une sage personne, vouée à +toutes les idées de l'amant ou de l'époux, mais +cela, selon lui, était possible à condition que +l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation, +demeurât, sans nulle défaillance, l'homme fort. +Il n'avait jamais espéré lui créer une âme; mais +il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour +cela, sur l'indomptable petite créature, en qui +les circonstances de sa vie enfantine avaient surrexcité, +d'une si inquiétante façon, les instincts +élémentaux qui sont la femme, Guy pensait +qu'il fallait avoir une quotidienne, une perpétuelle +victoire. A ce prix, Nora pouvait devenir +la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait +une créature d'amour incomparable. Mais il +fallait, à ce petit cheval de pur sang, un dompteur +attentif. Le don d'assimilation par reflet<span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span> +qu'elles ont toutes, était admirable chez Nora, +mais pour qu'elle reflétât des pensées, il fallait +être là, toujours là. Il faut bien «un corps +quelque part, pour que le miroir ait une +ombre». La femme ne peut refléter que des +idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée +pure» font sourire l'homme de ce même sourire +de sphinx qu'on leur voit à elles, lorsqu'elles +nous trompent.</p> + +<p>Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières, +se rappelait tout à coup son âge. Il +venait de retrouver pendant deux ans les émotions +de la vingtième année, et il touchait à la +cinquantaine, quand Nora n'avait pas vingt +ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait +lui donner que des regains.</p> + +<p>Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il +avait toujours songé, lui devint si sensible qu'il +lui parut brusquement tout nouveau, il eut +peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée. +Son humeur devint sombre. Il se sentit perdu.</p> + +<p>Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait +jamais aimé, jamais, en aucun temps! Qu'avaient +été pour lui les autres femmes? Laquelle +avait-il ainsi possédée complètement, à +toute heure? Quand avait-il été le maître absolu? +Il avait connu la galanterie, le caprice, +l'âpre passion,—mais l'amour, l'amour protecteur +et tendre, suave et fort, qu'il éprouvait +aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil +de se dire: Je suis le premier, je serai le<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span> +seul; je ferais tout pour elle, comme elle ferait +tout pour moi? la joie de tenir contre sa poitrine,—dans +sa main, pour ainsi dire, tout +entière dans sa main, tant la bien-aimée était +mignonne,—un être à lui, librement voué à +lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement +sien? Ah! pour garder ce bien suprême, +pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à +elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi, +elle, l'inattendue, l'incomparable amoureuse,—quelles +folies n'eût-il pas faites, le Guy +finissant, qui avait donné sa jeunesse à des +simulacres d'amour!</p> + +<p>Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don +Juan vieilli, la revue sinistre des aimées d'autrefois. +Laquelle eût-il, aujourd'hui même, +préférée à sa chère enfant? aucune. Et il +avait, à présent qu'il n'était plus jeune, une +telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne parvenait +pas à trouver vraisemblable son étrange +bonheur! Il s'en reconnaissait indigne. Il sentait, +dans cette modestie même, la preuve de +son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie +lui fût si bonne et si belle. Et, pris de terreur +superstitieuse, il se croyait parfois à la veille +des catastrophes étranges qui guettent les trop +heureux; il eût volontiers, comme le Denis de +la légende, jeté à la mer un anneau précieux, +pour conjurer les Moires, les divinités funestes.</p> + +<p>—Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme!</p> + +<p>Quand il prononçait ces deux mots, les plus<span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span> +fréquents sur ses lèvres,—son cœur, comme +évanoui, tout entier fondait dans un bien-être +douloureux.</p> + +<p>Guy avait emmené sa petite femme à travers +le monde. Ils avaient, en deux années, +visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à +la mignonne petite dame la beauté des sites +les plus sauvages et les séductions des théâtres +et des salons les plus choisis. En tous pays ses +anciennes relations d'ambassadeur le faisaient +accueillir par des fêtes.</p> + +<p>Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé. +Les étés au nord, les hivers au sud. +Puis, sa première fougue, comme il arrive +d'ailleurs aux plus jeunes, se calma un peu. +Hélas! tandis que les forces se lassent, le désir +ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans +l'homme toujours vieillissant. La satiété n'était +pas venue pour Guy, mais il commençait à se +répéter que le désir est infini et que les énergies +humaines sont bornées. Infini pourtant +restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert dans +le tout petit cœur de la petite Nora. Il y +avait, dans ce cœur d'enfant, tout l'abîme qui, +dans les humanités renaissantes, appelle l'éternel +inconnu, amour ou Dieu.</p> + +<p>Quand l'amour manque, il reste à l'homme +la pensée; il ne reste à la femme que la religion, +un mot qui n'existait pas pour Nora.</p> + +<p>Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup +sa femme aux soirées, aux spectacles, au<span class="pagenum" id="Page_344">[Pg 344]</span> +monde, et renonçant à tout pour l'enfermer, +il vint habiter une villa voisine de celle de +Mitry, à Cavalaire. Il croyait aussi qu'il n'y a +pas de vertu féminine; que l'occasion seule a +manqué aux femmes qui n'ont jamais failli, et +il se mit en tête, pour éloigner d'elle toute +occasion, de l'éloigner de tout.</p> + +<p>Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta +dans son idée fixe. Il lui arriva d'en parler, +bien qu'il eût pris la résolution de la cacher... +Vraiment, il devint un peu ennuyeux. +C'était rendre pire sa situation, ou plutôt +la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy +sincèrement, et les doutes de Guy étaient, +jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses intérêts +d'amant.</p> + +<p>Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux! +il se sentait fort; il se voyait beau; et, jeune, +il était méprisant. «Une de perdue, vingt de +retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec +insolence. Mais aujourd'hui il n'a plus le droit +d'être si fier. Il a bien trop d'esprit pour ne +pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus, +en tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne, +ces gestes et cette voix si près de l'enfance, ce +caractère de révoltée qui a de si vifs retours d'obéissance +et d'abandon, si jolis, si doux. Guy, +en un mot, n'aime pas seulement, en Nora, la +femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora, +son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son +charme et ses défauts à elle, les joies qu'il en<span class="pagenum" id="Page_345">[Pg 345]</span> +espère et le tourment qu'elle lui donne, la +fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain +de crainte et d'espoir qu'elle renouvelle +sans cesse en lui, de par sa personnelle nature. +Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent. +Si elle venait à lui manquer, Guy, sûrement, +aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini d'espérer +et de craindre. Et ce malheur, à toute +heure, lui semble menaçant, bien qu'il ne +puisse dire comment il doit arriver!</p> + +<p>En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même, +le malheureux! ou plutôt en son lendemain,—car +aujourd'hui il est encore dans +toute sa force et il a la haute prestance d'un +homme resté jeune. Ce sont des prévisions qui +le tourmentent. Son cœur seul, son esprit +seul sont malades et défaillants. Guy court le +risque d'attirer sur lui, par ses craintes mêmes, +ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire +songer, de l'inspirer, mais cette considération +ne saurait l'arrêter, car Guy, pour l'instant, +ne s'appartient plus.</p> + +<p>Nora, dans les premiers temps, après avoir +goûté les plaisirs vifs et changeants des voyages, +trouve un peu monotone la vie à la campagne, +mais on a la chasse, le cheval, les excursions, +et quelques visites aux villes voisines. +Et l'amour de Guy, toujours le même, console +des tyrannies, des injustices du Guy inattendu +que Nora a créé, pendant qu'il essayait, +lui, de créer une Nora nouvelle. On<span class="pagenum" id="Page_346">[Pg 346]</span> +va voir quelquefois François Mitry,—à qui elle +n'a pas pardonné,—qui sourit tristement au +couple mélancolique... et qui se demande tous +les jours s'il n'a pas voué Nora à des malheurs +futurs plus sombres que les siens.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXVII">LXVII</h2> +</div> + + +<p>Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause +de la manière même dont Nora s'est donnée +à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un +à un, lui reviennent en mémoire comme des +fautes graves, commises la veille; à cause de +ses fleurts,—Gottfried, Louvier, Jacques; à +cause des sourdes fatalités de sa nature qu'il +connaît à fond. Le malheureux en est à se demander +si la petite femme est sincère en lui présentant +ses propres idées sur l'honneur et le devoir; +si elle ne songe pas à nier quelque jour, +malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il +aurait contre elle; si elle ne prépare pas ainsi +sa défense pour le passé ou même pour l'avenir.</p> + +<p>Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir. +Il croit que Nora lui a caché quelque +chose; il croit que Nora ne pourra manquer, +tout à coup, de le trouver bien vieux, quand +il aura cinquante ans, et qu'elle sera encore +une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour,<span class="pagenum" id="Page_348">[Pg 348]</span> +né d'une fossette, meurt d'une ride? Guy redoute +la ride qui déjà, sur son visage, est marquée +et se creusera demain.</p> + +<p>Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés +d'une femme qui, en rapport d'âge avec lui, +aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie +en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux +gris à l'heure où les siens se seraient mis +à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la petitesse +de taille qui lui donne l'air plus enfant, à +toute heure rappellent à Guy que sa destinée est +de la quitter, fût-ce en restant vivant, de mourir +à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et +en force. La vraie, l'horrible mort pour Guy, +c'est de vieillir.</p> + +<p>L'abandon des femmes est pour l'homme +une raison de mourir sans regret. Et lui, l'amour +l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut +et le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre, +quand cette main mignonne et forte le +rattache à la jeunesse même, à la volonté de +vivre!</p> + +<p>Et comme Guy a abandonné sa carrière, il +n'a plus d'occupation autre que celle d'aimer; +il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle +et de lui. L'amour, son amour final, est toute +son affaire, toute sa vie, toute sa conversation...</p> + +<p>Et stupidement, à toute heure, il revient sur +le passé:</p> + +<p>—Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait, +dites, que votre joue?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_349">[Pg 349]</span></p> + +<p>—Bien sûr, Guy, dit-elle.</p> + +<p>Elle se rappelle pourtant, avec une étrange +émotion, les caresses de Jacques, ce jour surtout +où une guêpe la piqua.</p> + +<p>—Mais vous m'avez conté ces bains libres +dans la mer, ces jeux en bateau... Et c'est +tout?</p> + +<p>—C'est tout, Guy.</p> + +<p>—Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora, +pour que vous sachiez si bien?...</p> + +<p>—Mon petit lièvre, Guy.</p> + +<p>—Et Jacques... jamais?</p> + +<p>—Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens +plus,—dit Nora, qui ment, pense-t-elle, +pour ne pas affliger Guy.—Du reste, mon +bien-aimé, je n'avais pas alors vos idées; je ne +savais pas; j'étais encore la petite élève inconsciente +des arbres, de l'eau et des bêtes.</p> + +<p>—Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement +irrité.</p> + +<p>Nora frappe du pied.</p> + +<p>—Vous êtes méchant, Guy! L'amour est +méchant, je le vois bien! C'est à cause de +l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons, +Guy, ne me tourmentez pas à votre tour... Je +vous aime tant.</p> + +<p>Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde, +criminel presque,—mais il se sent cruel avec +délices, et il réplique:</p> + +<p>—Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous, +Nora? Je ne suis pas l'homme de votre jeunesse,<span class="pagenum" id="Page_350">[Pg 350]</span> +je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous +mon déclin?</p> + +<p>Guy, malade, mordu par la jalousie, songe +que cela n'est pas naturel; il faut qu'elle ait, +sa Nora, des instincts de perversion étranges... +Qui les lui a inspirés?</p> + +<p>Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu +d'ailleurs, se torture lui-même. Toute sa joie +se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de +la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et +l'enchantent, et, en même temps, l'épouvantent; +il les lui reproche et il ne peut vivre sans +les appeler; il en vit et il en meurt.</p> + +<p>Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent +pas toujours, au fond. L'amour, pour +elle, c'est cela, c'est l'orage.</p> + +<p>—Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète +Guy, d'un ton sec, comme s'il interrogeait +l'enfant examinée sur une science exacte.</p> + +<p>Un jour, à cette question, elle répondit adorablement +par l'absurde vérité:</p> + +<p>—Je ne sais pas, Guy.</p> + +<p>Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement:</p> + +<p>—Cherchez un peu.</p> + +<p>Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air +enfantin, qui fait contraste avec les paroles +qu'elle prononce:</p> + +<p>—La nature des choses, Guy, n'a pas besoin +d'être définie.</p> + +<p>Abasourdi,—puis ravi tout à coup, Guy<span class="pagenum" id="Page_351">[Pg 351]</span> +l'attire dans ses bras; il l'embrasse. Et brusquement:</p> + +<p>—Tu ne mens plus jamais, dis?</p> + +<p>—Plus jamais.</p> + +<p>—Jamais?...</p> + +<p>Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir +la fausseté tapie au fond de son grand œil +noir, dont la fixité étrange l'inquiète.</p> + +<p>Son impuissance à pénétrer l'essence même +de la Femme, et la nature particulière de celle-ci +qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer; +et appuyant avec dureté, sur le front charmant +et fragile, son poing fermé:</p> + +<p>—Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front +pour voir dedans! Oh! si jamais je venais à +croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela! +je le briserais, ce front!</p> + +<p>—Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement. +On ne voit qu'avec les yeux de l'amour. +L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas +foi en ta petite fille,—c'est donc aussi en toi +que tu manques de confiance. Sois un bon +maître, Guy, et tu auras toujours une bonne +petite fille.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles? +se demande Guy. Et qu'y a-t-il de moi?</p> + +<p>Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle +ajoute, comme consciente de la fragilité +d'elle-même:</p> + +<p>—Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai +jamais!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_352">[Pg 352]</span></p> + +<p>Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela: +«Soutiens-moi!» mais il faut, pour soutenir, +être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de +Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est +impossible... Ah! quel supplice!</p> + +<p>Il se lève, et, farouche, va et vient par la +chambre.</p> + +<p>—Écoute! si jamais tu me trompais, Nora...</p> + +<p>Ses dents se serrent. Son œil jette une +flamme et il conclut:</p> + +<p>—Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais!</p> + +<p>—Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée; +et, dans le transport de sa joie d'amour, +heureuse de trouver en lui cette sauvage violence +à aimer, elle enlace ses bras autour de +son cou.</p> + +<p>Il la repousse brutalement:</p> + +<p>—Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te +le répète—entends-tu—que je te tuerais!</p> + +<p>—Et moi je dis que tu ferais bien, Guy!</p> + +<p>Il continue à aller et à venir, toujours +sombre. Puis:</p> + +<p>—Je vieillirai... je mourrai... tu resteras +jeune... et tu seras à un autre! C'est notre +fatalité!</p> + +<p>—Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun +autre... Tiens, je me ferai religieuse!</p> + +<p>—Non! tu n'as pas de Dieu... Et,—je +connais la vie—on se console de tout. Oh! ce +sont là des idées que je ne peux pas supporter... +Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque<span class="pagenum" id="Page_353">[Pg 353]</span> +je me sentirai trop vieux, lorsque, vivant encore, +je te sentirai perdue pour moi...</p> + +<p>Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue:</p> + +<p>—Alors, je serai capable, sans autre motif,—oui, +même si tu es sage, entends-tu,—de te +tuer, Nora! de te tuer, je te dis!</p> + +<p>Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend +en lui de la consistance, il la trouve naturelle, +il veut que la mort lui garde Nora, à jamais...</p> + +<p>—Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je +ne veux pas te laisser derrière moi, à d'autres!</p> + +<p>Et elle, d'un ton d'adorable soumission:</p> + +<p>—Je comprends l'amour ainsi, Guy!</p> + +<p>Il s'acharne à son idée:</p> + +<p>—Je le ferai, tu entends?</p> + +<p>—Je te le demande, Guy!</p> + +<p>Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve +joli et doux. Il s'irrite de ne pas trouver de +résistance en elle. Tant de docilité, d'humilité, +de justesse d'amour, dans toutes ses réponses, +le trouble comme l'inquiéterait le son faux +d'une parole hésitante. Il s'inquiète aussi de +la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer +d'amour, jamais il ne l'éteindra, lui seul! Il +brûlera encore longtemps après lui! Cela est +fatal, et alors,—rien n'est plus sûr,—l'autre +viendra, le jeune homme inconnu... Et il ne la +veut que pour lui, Nora, rien que pour lui, aujourd'hui +et demain... Or, demain, c'est la +vieillesse, la mort, le néant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_354">[Pg 354]</span></p> + +<p>Il vient vivement à elle, et s'attendrissant +tout à coup:</p> + +<p>—Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse +me tourmente. Songe donc! Le tableau de la +vie dans la lumière va lentement s'assombrir +pour moi, je quitterai lentement le doux spectacle +des choses, des fleurs, du ciel... Et cela +n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où +tu seras en pleine jeunesse, en pleine beauté. +Par toi, je suis condamné à mourir deux fois! +La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à +moi, et tu m'échappes! En perdant la vie, je +ne perds que le bien commun. En te perdant, +je perds un bien à moi, ma joie à moi, les +divines choses créées pour moi seul, tes lèvres, +tes cheveux, tes épaules, toute ta forme adorée, +qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère +de moi! je m'en vais, quand tu arrives!</p> + +<p>Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la +tête de Guy, puis la force lentement à se poser +sur ses genoux, et, durant des heures, caresse, +de ses deux mains, le visage aimé, comme +autrefois elle faisait à Jacques.... oh! mais +combien plus tendrement!</p> + +<p>Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant +dormir; il sent sur lui son regard doux, +plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux, +il rencontre ceux de Nora, et elle murmure: +«Dors, je suis là.» Et comme il la conjure de +prendre du repos:</p> + +<p>—Je suis heureuse... que veux-tu de plus?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_355">[Pg 355]</span></p> + +<p>—Mais pourquoi me veiller ainsi?</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais +été si heureuse de sentir sur moi, contre moi, +autour de moi, veiller un peu de flamme +d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais +tant aimé, eh bien, moi, Guy, je te le donne!..</p> + +<p>Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux +Guy. Il aimait trop, et, comme une +femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs, +que l'amour.</p> + +<p>Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car +l'ancienne Nora, impérieuse et désobéissante, +se réveillait assez souvent encore. Et quand +cela arrivait, ce n'était jamais que pour un +sujet futile. Jamais, lorsqu'il lui avait demandé +de ne pas danser, de ne pas aller au spectacle, +de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore +à le contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts +d'indépendance, ses habitudes de résistance, il +lui arrivait tout à coup de se refuser, par +exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et +qu'elle aimait pourtant.</p> + +<p>—Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora?</p> + +<p>—Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà +tout! disait-elle d'un air irrité.</p> + +<p>Et, tout de bon, elle était en colère.</p> + +<p>—A propos de quoi cet air furieux?</p> + +<p>—Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous +dis que je n'en veux pas!... J'aime à croire que +je suis libre de manger ce qu'il me plaît...</p> + +<p>Et—faisant, d'un seul mot, son procès à<span class="pagenum" id="Page_356">[Pg 356]</span> +l'institution même du mariage, vraiment trop +humiliante pour les pauvres femmes:</p> + +<p>—Au moins ça, voyons!</p> + +<p>Comme toujours, elle avait haussé l'épaule.</p> + +<p>—Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous +me parlez, Nora. Je vous le répète vingt fois +par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi +avez-vous de l'humeur?</p> + +<p>Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois +fois de suite, et vivement! Lui, d'une légère +chiquenaude, il menaçait, puis frappait le bras +rebelle. Nora trépignait:</p> + +<p>—Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un +air outragé, l'œil en feu, presque méchant.</p> + +<p>—Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas +le dernier.</p> + +<p>Et cela durait ainsi quelques instants. Le +visage de Nora exprimait la rage. Toutes ses +mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude +la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle +n'aimait pas Guy, oh! pas du tout! il le sentait +bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût +voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions +à la fois; et lui, il comprenait bien +que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait +toute autorité sur la femme.</p> + +<p>Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait +contre elle, qui se montrait plus obstinée +encore.</p> + +<p>Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_357">[Pg 357]</span></p> + +<p>—C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite +fille n'est pas à moi. Qu'elle aille où elle voudra! +Elle sait que c'est pour son bien, pour +son bien toujours, que je la contrarie; elle a +l'âge de raison et n'obéit pas; soit j'y renonce...</p> + +<p>Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement +affligé, il laissait voir dans ses yeux, à +propos du petit incident, la tristesse qu'il avait +par crainte des choses graves prévues, dans +l'avenir.</p> + +<p>Au bout de très peu d'instants, le regard de +Nora s'adoucissait; et, baissant la tête, elle +parlait d'une voix d'enfant très petite, qui boude +encore, mais qui veut rentrer en grâce:</p> + +<p>—Guy... J'ai été méchante?</p> + +<p>—Oui, Nora.</p> + +<p>—Mais, Guy, c'est malgré moi!</p> + +<p>—Et voilà, Nora, ce qui m'effraie!</p> + +<p>—Vous m'en voulez, Guy?</p> + +<p>—Beaucoup, de ne pas savoir vous commander, +ni obéir... Obéir, c'est se commander.</p> + +<p>Et tout à coup, heureux d'être paternel, il +fondait en tendresses. Il la prenait dans ses +bras:</p> + +<p>—Obéis-moi, chère petite! je ne veux que +ton bien, et tu le sais! Obéis-moi toujours. +Voyons, promets que tu ne le feras plus?</p> + +<p>Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait +violemment:</p> + +<p>—Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_358">[Pg 358]</span></p> + +<p>Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se +disait que rien n'était fait, qu'il n'avait pas la +victoire; que les lassitudes le gagnaient, et +qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires +à lutter et à triompher tous les jours. Il pâlissait, +serrait les dents, exaspéré:</p> + +<p>—Je te briserai, sais-tu?</p> + +<p>Et elle, riant tout à coup:</p> + +<p>—Je t'aime aussi comme ça, mon Guy! +j'aime ta force, ta volonté, tout ton amour! +punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens, +je vais te dire: je fais la méchante, quelquefois, +pour me donner le plaisir d'avoir peur de tes +mauvais yeux!</p> + +<p>Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en +elle, parfois, un redoutable démon... un démon +d'aventure et de témérité. Elle l'avouait! Mais +bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue, +toute heureuse:</p> + +<p>—Je suis à toi!</p> + +<p>Et, dans un souffle léger, sachant bien ce +qu'il fallait dire pour le fondre dans le bonheur:</p> + +<p>—Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite!</p> + +<p>Quand elle disait ces mots magiques, le +cœur de Guy débordait de joie et d'orgueil. Il +possédait enfin! il créait!</p> + +<p>Et il aimait éperdument.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_359">[Pg 359]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXVIII">LXVIII</h2> +</div> + + +<p>Durant ce séjour d'une année qu'ils firent +dans le pays d'enfance de Nora, elle reprit les +allures libres que, forcément, dans les villes, +elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce +furent des bains sur les plages blanches, dans +les belles vagues bleues.</p> + +<p>Elle le conduisait au fond des calanques +ignorées, qui lui étaient familières. Ils nageaient +côte à côte. Souple comme la vague même, elle +le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour +ainsi dire à l'eau. Elle voulut se baigner nue, +dans des endroits déserts, seulement pour la +joie de retrouver ses mouvements de jeune +bête libre. Quand il commençait à juger ses +folies absurdes, trop hardies, à craindre le +regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment +où ils retournaient à terre, alors, purement +tendre, avec le charme attirant d'une femme +amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante, +elle se mettait à genoux, inclinait la<span class="pagenum" id="Page_360">[Pg 360]</span> +tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame +expirante, les essuyait de ses longs cheveux..... +maligne au fond, jouant les Madeleine, se +sachant très bien désirable ainsi.</p> + +<p>Puis elle sautait comme un enfant.</p> + +<p>Et lui, converti aux joies sensuelles de la +simple nature retrouvée, grondait à peine, ravi +intérieurement, oubliant tout.</p> + +<p>Un jour, comme il venait de reprendre ses +vêtements, il tourna la tête, au cri de Nora.</p> + +<p>Elle s'était rappelé ses anciennes folies de +fée des eaux et des bois. Et elle était toute nue, +adorablement jolie, debout entre les basses +branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire. +Et c'était exquis à voir, ce corps fin, +léger, chaste et blanc, dont le rayonnement +doux faisait, de toute l'ombre du bois, profonde +derrière lui, une ombre sacrée.</p> + +<p>Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles +étaient ces folies? qui les lui avait apprises?»</p> + +<p>—Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait +temps de les oublier! Êtes-vous donc une sauvage!... +Nous ne sommes pas dans un désert, ici?</p> + +<p>Et tandis qu'elle se rhabillait:</p> + +<p>—C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du +ton d'un gamin qui n'a rien cru faire de mal, +ayant mal fait dans l'intention de plaire...</p> + +<p>—Enfin, franchement, trouvez-vous cela +bien, Nora? répondez.</p> + +<p>Elle se tut longtemps.</p> + +<p>—Je ne trouve là rien de mal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_361">[Pg 361]</span></p> + +<p>—Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux +si quelqu'un vous surprenait?</p> + +<p>Elle garda le silence.</p> + +<p>—Veux-tu répondre, à la fin?</p> + +<p>—C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais +jamais ce qu'il faut répondre pour te plaire.</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas +de répondre habilement des mots destinés à +me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut +n'avoir en vous que des pensées qui me plaisent!</p> + +<p>Elle se mit à rire aux éclats.</p> + +<p>—Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec +le temps. Et puis... tu ne t'y prends pas toujours +bien. Tu raisonnes trop!</p> + +<p>Et tous deux riaient ensemble, quand la +saillie de Nora paraissait drôle à Guy désarmé.</p> + +<p>En ce cas, elle en profitait pour prendre ses +revanches et il lui arrivait de dire, sur le ton +du dompteur commandant à ses bêtes préférées:</p> + +<p>—A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!... +Baisez ma main!...</p> + +<p>Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle, +mais ne se courbait jamais moralement à la +traiter comme une femme faite, dont l'âme est +une et distincte. De cela, qu'elle sentait très +bien, elle gardait une sorte d'impatience permanente. +Mais lui, il luttait toujours, et il retombait, +par tous les chemins, à l'idée terrible: +«Que ferait-elle un jour pour d'autres, celle +qui faisait tout ceci pour lui?»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_362">[Pg 362]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXIX">LXIX</h2> +</div> + + +<p>Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps +en temps, un mot de l'argot de Gottfried. Et +les observations de Guy sur ce sujet étaient de +celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce +que l'objet lui paraissait de mince importance.</p> + +<p>Une fois, tout de suite après avoir commis +une faute de ce genre, avant qu'il l'eût reprise, +elle courut à lui:</p> + +<p>—Ne gronde pas! je n'ai rien dit!</p> + +<p>Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc! +Elle se modelait sous sa main. Elle était sienne +de toutes manières!... Puis, quand il croyait +la bien tenir, il la sentait se dérober encore, +glisser, s'affranchir.</p> + +<p>Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai +déjà vieux, et toi si jeune encore, que ferons-nous?» +une lubie la prit, une impatience; +elle exprima une des sincérités de fond, de +celles que l'on cache toujours:</p> + +<p>—On verra! dit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_363">[Pg 363]</span></p> + +<p>Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle +se défendit:</p> + +<p>—Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!... +Tu ferais mieux de m'embrasser tout le temps, +au lieu de gémir parce que le temps passe... +Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me +lâche pas une seconde. Tiens-moi, serre-moi, +du soir au matin!... Je ne demande que ça, +moi, me sentir dans tes bras, toute enveloppée, +comme les enfants qu'on berce... Vrai, réfléchis +comme c'est sot de me demander toujours +ce que je ferai quand sera venu un moment qui +peut-être ne viendra pas... Je mourrai avant +toi, peut-être!</p> + +<p>Il eut dans les yeux une flamme de joie, +effrayante, éteinte aussitôt, qu'elle vit très +bien... et qui la brûla dans son cœur, en des +fonds inconnus d'elle-même.</p> + +<p>—Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis?</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude, +de se gâter le présent réel, en regardant toujours +l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe +pas... Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras +vieux et moi jeune encore, eh bien...</p> + +<p>Elle acheva d'un ton menaçant:</p> + +<p>—... Eh bien, je te lirai Walter Scott!</p> + +<p>Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires, +se poursuivant, se perdant pour se retrouver, +se baisant avec âpreté, se mordant, +s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour +se mieux tenir, comme deux fauves amoureux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_364">[Pg 364]</span></p> + +<p>Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en +lui du moins, l'exquise tendresse.</p> + +<p>Ils avaient espéré, aux premiers temps, +qu'un petit enfant leur viendrait. Espérance +déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait reprendre +et guider, lui donnait aussi des joies +paternelles.</p> + +<p>—Comment l'aurions-nous appelé?</p> + +<p>—Georges.</p> + +<p>Et, un moment, ce souci de paternité devint +obsédant, mêlé à l'autre.</p> + +<p>Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation +de lui-même, comme ce serait bon +de sentir qu'après lui elle serait aimée par +l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût +pas abandonnée à elle-même, la mignonne. +«L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût +gardée de tout autre amour!... C'est moi encore +qui l'aimerais, au cœur de mon fils!... Pourquoi +n'avons-nous pas d'enfant?»</p> + +<p>Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant +désiré ne venait pas.</p> + +<p>Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul +et misanthrope, dans ses grandes collines de +Cavalaire, s'en désolait.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_365">[Pg 365]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXX">LXX</h2> +</div> + + +<p>Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure +joie d'amour lui est arrivée juste à l'heure +où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra +payer maintenant! Il faut expier les joies +comme si elles étaient des crimes... Oh! Dieu +juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir +à soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui +vous est donnée! la posséder, la tenir serrée +contre son cœur, et sentir qu'on lui est irrésistiblement +arraché! Être, grâce à elle, à demi +vivant encore, et, par soi-même, mort à demi!</p> + +<p>Guy était heureux misérablement. La destinée +lui apportait, aux heures où le jour décroît, une +forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait +pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait +en se sentant mourir. Il mettait, dans chacune +de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait +concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme +un voleur qui n'a pas le temps de compter la +somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait,<span class="pagenum" id="Page_366">[Pg 366]</span> +avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse +d'en jouir mal, et la terreur qu'on le lui reprenne! +Son désir l'incendiait. Il se sentait +consumé, tué par l'amour même pour lequel il +aurait voulu durer. Il avait les grandes flammes +de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il +jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement +faisait sa mort.</p> + +<p>Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable +déclin, si fort, si puissant, si heureux, +il s'attendrissait sur lui-même.</p> + +<p>Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas +mourir parce qu'il a épousé la jeunesse!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_367">[Pg 367]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXI">LXXI</h2> +</div> + + +<p>Ce fut une longue et douloureuse crise, mais +Guy, un beau matin, se jugea sévèrement. +Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il +avait promis d'arracher à son destin tragique? +Ne prendrait-il conseil que de la passion?... Il +comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit +honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se +jura de redevenir un homme.</p> + +<p>Tout à coup, après un an de solitude, il annonça +la résolution d'aller passer l'hiver à Paris. +Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent. +A force d'énergie il parvint à se dominer, à +cacher sa souffrance. Il était pareil au Spartiate +qui se laissait dévorer le ventre par le renard +caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et +il souriait; seulement il était pâle, mais cela +lui allait très bien.</p> + +<p>Durant une couple d'années encore, ils vécurent +à peu près comme tout le monde. C'était +le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que<span class="pagenum" id="Page_368">[Pg 368]</span> +l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément +parce qu'il comporte l'absence de douleur. +Nos douleurs ne nous font-elles pas sentir +la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées, +espérer enfin et goûter la mort?</p> + +<p>Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures, +dépassa pourtant la cinquantaine. Il acheta des +chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes +les obstacles; il sortit moins et lut davantage. +L'idée de monter en wagon pour faire quatre +ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une +idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours, +l'air d'une gamine habillée en petite dame.</p> + +<p>Cet apaisement qui vient très vite parfois +aux amoureux jeunes, après les grandes poussées +de la passion, Guy l'éprouvait à la fin. +C'était miracle qu'il le connût si tardivement. +L'élan initial de son amour avait, au bout du +compte, duré cinq années; il se ralentit.</p> + +<p>Non seulement Guy était calmé, mais il voulait +être calme, il avait un grand besoin moral +de se reposer des passions, de s'intéresser aux +idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si +longtemps oublié et qui reprenait pour lui un +intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette désertion +d'amour, et n'en voulait pas.</p> + +<p>Et toujours, au contraire, palpitait, égal à +lui-même, au cœur de la toute petite, le même +appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui +fait les héroïsmes, les dévouements, les folies, +les désespoirs de cet âge fatidique: vingt ans.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_369">[Pg 369]</span></p> + +<p>Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si +elle avait eu la foi. Elle aurait pu tourner vers +Dieu toute la folie d'espérer, de désirer, de prier, +de s'écraser devant la puissance, qui était son +essence de femme, sa sourde fatalité de jeunesse. +Sous le béguin, elle eût été jolie à ravir +les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le +cachot sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge +sacrée, sans l'amant mystique?</p> + +<p>Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille +l'instinct sauvage, irrésistible, qui, il y a +sept ans à peine, sur son petit cheval arabe, la +poussait aux vagues de la mer où elle entrait +avec des cris, toute frémissante et toute +joyeuse.</p> + +<p>Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter +vers le grand large, fût-ce à la mort, par +une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son +souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent +d'un coup d'aile la mer démontée. Elle +ne craint aucune tempête. Tous les orages +éclatent dans son petit cœur, plus puissamment +qu'à travers les vallées, plus grondants +qu'au milieu des échos de montagne. Elle est +toujours la petite sirène glissante des grèves, +la dryade captive des écorces, l'Ève aux petites +jambes lourdes, engagées encore dans le limon +originaire,—au buste gracile, fait pour allaiter +l'idée future qu'elle ignore, c'est-à-dire l'enfant +sauveur, dont l'esprit, éternellement, demeure +étranger à sa mère. Nora est une femme,<span class="pagenum" id="Page_370">[Pg 370]</span> +plus petite que d'autres,—moins saisissable.</p> + +<p>Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente +plus. Il a raisonné, il s'est vaincu; Nora est +fidèle; il était bien fou! Nora est un ange. +N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise +au cœur de Guy; il ne veut plus douter; il +appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient +plus confiant, il est tout près de se trouver +monstrueux d'avoir pu craindre... l'impossible.</p> + +<p>Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à +Paris pour ne pas rentrer dans le monde. Le +salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout +Paris intellectuel, artiste et mondain, y défile, +comme on dit. La rue passe au travers de +l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins, +à cheval, avec sa femme. On y retrouve les +amis qu'on a vus la veille chez eux, chez soi ou +à l'Opéra.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier, +Nora, que nous avons croisé ce matin, +aux Champs-Élysées?</p> + +<p>—Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air +distrait, qui est un mensonge), monsieur Louvier?... +Je crois me rappeler ce nom-là!...</p> + +<p>Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier. +Guy est à mille lieues de soupçonner un +pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité? +Non. Elle vient d'être reprise tout simplement +par ce démon de curiosité et d'indépendance +qui lui faisait cacher autrefois la clef de la +bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct<span class="pagenum" id="Page_371">[Pg 371]</span> +de ruse a agi à sa place. Nora est comme +ces bons chiens fidèles à qui le maître ne +mesure rien, ni le pain, ni les friandises,—et +qui pourtant, revenus un jour aux instincts de +leurs congénères, les renards et les loups, +volent sur la table une proie qu'ils ne mangeront +sans doute pas, mais qu'ils vont enfouir sous +terre, joyeux de la posséder, même inutile et +invisible.</p> + +<p>Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge +d'instinct, une précaution prise inconsciemment +pour assurer à tout hasard la réussite d'une +aventure possible... Mais le mensonge une fois +fait, Nora le regarde en face et l'accepte bravement...</p> + +<p>Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable. +Une surprise des sens serait une trahison +moins complète, puisqu'elle ne serait pas +consentie.</p> + +<p>—Comment! répond Guy en riant de bon +cœur,—voilà un homme qui m'a rendu jaloux... +et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!.. +Émile Louvier? un des invités de votre père!..</p> + +<p>—Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens +d'autrefois...</p> + +<p>Elle fait un geste d'insouciance.</p> + +<p>Guy est tranquille. Nora est songeuse.</p> + +<p>Émile Louvier, bien campé sur un beau et +bon cheval, a reconnu Nora. Elle l'a compris, à +une expression de regard si subtile que seule +la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir<span class="pagenum" id="Page_372">[Pg 372]</span> +au passage. Elle a répondu de même, poussée +par les forces obscures de son cœur. Peut-être, +avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle +blâmée et résistée aussitôt, si, par sa sotte question, +Guy n'avait pas prouvé deux choses: +son incertitude sur l'identité de Louvier et, du +même coup, son manque de clairvoyance. Guy +a été faible. La Femme, aussitôt, a posé sur son +vainqueur tombé, un petit pied victorieux.</p> + +<p>Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile +à deviner:</p> + +<p>«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche +sottise, d'épouser, à son âge, une enfant qui +annonçait un petit tempérament du diable! +Ce pauvre Fresnay! son heure fatale approche, +si elle n'est déjà venue!... Les requins doivent +suivre son navire: il faut en être.» Ainsi +pensait Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se +trouvait pas en mauvaise position. Ils s'étaient +quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans +ses bras plus d'une fois la gentille créature, +et que ses lèvres s'étaient posées sur la bouche +de la mignonne. Il avait toujours compté la +revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce +n'était certes pas une occasion à dédaigner. +<i>All right!</i> Et hurrah pour les dragons!</p> + +<p>Il s'arrangea de façon à passer au large sans +être vu, toutes les fois qu'il aperçut Nora accompagnée +de Guy, et fréquenta les abords de +la route où il les rencontrait habituellement, +jusqu'à ce qu'un jour—c'est ce qu'il espérait—elle<span class="pagenum" id="Page_373">[Pg 373]</span> +lui apparut seule, à cheval, suivie à +bonne distance par l'irréprochable piqueur.</p> + +<p>Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y +avait tant de souvenirs drôles, entre eux! +Les deux anciens amis n'avaient pas même à +renouer connaissance. Le plus difficile était +fait depuis des années. Ils s'abordèrent. Ce fut +très simple.</p> + +<p>—Me permettez-vous de vous présenter mes +humbles respects, madame?</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur.</p> + +<p>Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il +tenait à la main, la main basse, le geste élégant. +Au beau milieu du front, il avait une petite cicatrice, +une légère étoile blanche, la marque du +coup d'épée qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried. +Pour comble de grâce, il n'y songeait pas, +et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse +même et la force;—la force, c'est ce +qu'elle aime! Ses cheveux coupés en brosse +tenaient droits sur sa tête. Son cou était une +colonne. Sa chair tendue disait la santé. L'air +distingué, avec cela, de tenue parfaite, cavalier +merveilleux, il montait un cheval noir tout +piaffant et écumant. On eût dit le général Prim, +dans le tableau célèbre.</p> + +<p>—Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours, +dit-il. Aurais-je la joie de vous y apercevoir +demain encore?</p> + +<p>Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés<span class="pagenum" id="Page_374">[Pg 374]</span> +d'appels. Ceux de Nora devinrent troubles, +comme une eau remuée, où le limon qui +remonte efface le ciel. Non, Guy ne regardait +plus ainsi. C'est bon, la tendresse protectrice, +mais Nora n'est plus une enfant. C'est une +femme passionnée. Et puis, Guy parle trop, à +la fin! Il a quelque chose, toujours, du professeur... +C'est ridicule. Et il faut bien le dire, +c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où +Louvier, l'ayant saisie par la taille, elle se +débattit entre ses mains si vaillamment... +Elles étaient puissantes, les deux mains du +jeune homme. Certainement, elles n'avaient +point lâché Nora par lassitude, mais par respect +pour sa volonté formelle. S'il lui plaisait, +à ce jeune homme, de tenir ferme, on ne pourrait +vraiment pas lutter...</p> + +<p>Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières +ne battent jamais, est ouvert, noir et +morne, sur le vide.</p> + +<p>—A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle.</p> + +<p>Cette brièveté de parole, cet air de distraction +valent mieux, aux regards de Louvier, +qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du +premier coup il s'est emparé de cette femme; +il le croit, du moins, et il s'y connaît.</p> + +<p>—A demain, répète-t-elle. Adieu.</p> + +<p>Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme? +Allons donc! Elle rirait, si on osait le lui dire, +ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera +pas à Guy cette rencontre. Non, non,<span class="pagenum" id="Page_375">[Pg 375]</span> +ce n'est pas ce jeune homme qui l'attire, mais +la jeunesse. Elle est soulevée par un désir +vague d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui +la tourmente à l'ordinaire, et que, durant un +instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au +cheval noir!</p> + +<p>Par sa seule présence, ce jeune homme vient +de lui rendre présents les lieux où elle l'a +connu, où elle était libre, et si jeune, et +consolée, par la tendresse des choses, de +tous ses désespoirs d'enfant. Elle songe; elle +est au passé, et, comme elle était alors, elle +est à l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle +ne lutte pas avec elle-même. Elle ne sait plus +qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce +moment, elle a tout oublié, ses jalousies, ses +colères, ses leçons, ses tendresses, tout. Elle a +en elle, uniquement, le violent regret de choses +lointaines, d'émotions indéterminées.</p> + +<p>Elle a des souvenirs où se mêlent le bruissement +de la mer sur la plage, le frisson que lui +donnaient les caresses du petit lièvre et celles +de Jacques, toute sa vie d'enfance. Une odeur +de bois mouillés, de pins, de romarins et de +cystes, qui l'enivre, flotte autour d'elle. La nature +lointaine la ressaisit avec une puissance +singulière. Elle appartient aux choses qui l'ont +instruite, toute petite, qui lui ont appris les +premiers troubles. Elle est ici comme absente. +Son œil voilé regarde ailleurs que devant elle, +et loin, beaucoup plus loin! Une volonté qui<span class="pagenum" id="Page_376">[Pg 376]</span> +n'est pas la sienne et qui n'est celle de personne, +est en elle et la possède. Et c'est même sans +regarder Louvier, qu'elle enlève sur place son +cheval au galop.</p> + +<p>Elle galope, et le vent de la course l'exalte. +Il lui semble qu'elle entre, sur sa bête ondulante, +dans des vagues profondes, qu'elle est +emportée vers une étendue infinie, à l'inconnu. +Ce n'est pas la mer. C'est la même chose. +L'amour est si vaste!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_377">[Pg 377]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXII">LXXII</h2> +</div> + + +<p>Nora, en grande toilette, est toute prête à +partir pour l'Opéra.</p> + +<p>—Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle à sa +femme de chambre, qui sort aussitôt.</p> + +<p>Nora a son visage des heures mauvaises. On +ne sait quelle pâleur morte est répandue sur +tous ses traits, une expression mal définissable +où l'on sent seulement qu'elle n'est plus en communication +avec rien de ce qui l'entoure. Son âme +s'est comme contractée et retirée au plus profond +d'elle-même. Ses yeux ont cessé d'être les +lumières où apparaît l'émotion plus ou moins +avouée; ils sont comme ces trous d'ombre, ouverts +dans l'écorce des arbres, au fond desquels +recule une forme ignorée, une bête de rêve +qu'on voit menaçante, bien qu'elle reste cachée. +Nora n'est pas à elle-même. Elle est à l'inconnu.</p> + +<p>Debout devant la haute psyché, elle donne, +de ses doigts mignons, un dernier coup léger +sur ses cheveux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_378">[Pg 378]</span></p> + +<p>Guy entre, au moment où elle ouvre une +boîte à bijoux pour y prendre un bracelet préféré.</p> + +<p>Du seuil, il la contemple. Elle est décolletée. +La vieille défense qu'il lui faisait de ne pas +montrer ses épaules, est tombée en désuétude. +Il la laisse maintenant s'habiller à sa guise. +Cela fait partie des concessions de Guy en vue +de ne pas paraître ennuyeux ni ridicule, et où +Nora (bien loin d'être reconnaissante) voit un +signe de défaillance.</p> + +<p>Guy la contemple. Elle a de petites épaules +adorables. Aucune parole n'en peut faire imaginer +l'ondulation suave, pure, que le plus +habile artiste copierait difficilement. Le cou, +délicat, ombré de nuances en colliers, à peine +saisissables, ondoie subtilement, et porte la +grâce de la fine tête avec des grâces restées +virginales. Ces épaules, ce cou, suggèrent au +regard des souvenirs vagues de lys, de fleurs +de pommiers, remuées à peine sous des brises +de printemps.</p> + +<p>Nulle comparaison n'est possible de cette +chair avec une autre, fût-ce la chair des roses +pâles, et pourtant, à la voir, on songe à des +apparitions légères de choses jeunes et blanches, +duvet de cygne, neiges teintées par l'aurore; +c'est la vie même, en fleur, avec de divines +formes féminines.</p> + +<p>Guy regarde, et tout son amour s'émeut en +lui. Il revit, en une seconde, non pas seulement<span class="pagenum" id="Page_379">[Pg 379]</span> +les années durant lesquelles il vient de posséder +tout ce rêve réel, mais il sent ondoyer en +son cœur, sa vie d'homme, tout entière, tous +ses regrets et toutes ses espérances.</p> + +<p>Une folie bouillonne en lui, comme une subite +ivresse.</p> + +<p>—Oh! Nora! dit-il, ma bien-aimée!</p> + +<p>—Ah! tiens! c'est vous? fait-elle, indifférente, +sans même un banal sourire.</p> + +<p>Sa voix ne tremble pas. Elle n'a aucune +émotion. En ce moment, elle n'est plus à Guy. +C'est ainsi. Elle n'y peut rien. Guy n'est qu'une +ombre morte.</p> + +<p>Le contraste est trop vif entre ce qu'il +éprouve et ce qu'elle laisse voir. Guy ne sait +rien de ce qu'elle pense, de ce qu'elle subit +depuis hier, rien de sa rencontre avec le beau +cavalier, rien du mensonge, mais il sent tout +sans rien démêler. Entre elle et lui, il y a, en +ce moment, un abîme profond, un vide d'où +monte un souffle glacé. Il le sent.</p> + +<p>Un mari ne s'apercevrait de rien. Mais lui, +et à cette heure plus que jamais, c'est un +amoureux, c'est l'amant.</p> + +<p>Toutes les variations d'humeur ou de caractère +de sa Nora retentissent en lui. En ce moment +il souffre, mais il dissimule.</p> + +<p>—Nora, dit-il, d'un air tranquille, j'aurais +vraiment préféré aujourd'hui rester chez nous. +Voyons, tenez-vous beaucoup à voir <i>Faust</i> pour +la vingtième fois, ce soir?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_380">[Pg 380]</span></p> + +<p>—J'y tiens! dit-elle tout sec.</p> + +<p>Par contenance, elle regarde dans son miroir +l'effet de sa jupe ondulante qu'elle tapote +à petits coups.</p> + +<p>En réponse à cette froideur, une rumeur de +sourde colère s'élève au cœur de Guy. Le jaloux +qui est en lui, et qu'il a, depuis si longtemps, +réduit au silence, veut crier à la fin. Tout +l'ancien Guy, le malade d'amour, l'homme +vieillissant à qui l'amoureuse pourrait bien +échapper, se révolte et gronde. Est-ce que, +avant même qu'il soit lassé et vaincu par le +temps, il la perdrait, cette chose précieuse, +cette forme adorée, cette jeunesse en qui, pour +lui, la vie se résume!</p> + +<p>Où est l'ennemi? Est-ce seulement le démon +de résistance qui parfois s'empare d'elle? mais +à l'ordinaire, il se trahit, ce démon-là, sur un +prétexte.</p> + +<p>Or, ce soir elle ne se révolte pas, elle ne +joue pas avec les paroles; elle ne donne pas +ses raisons, même futiles; elle ne cherche pas +la lutte; elle s'absente. Elle n'agit pas; elle +est passive. De qui?</p> + +<p>Nora! Nora! où es-tu, Nora?...</p> + +<p>La satiété est-elle venue pour elle? Voilà +longtemps qu'il a tu ses rages de jalousie, +précisément pour ne pas l'irriter, la fatiguer +de lui... Aucun des hommes de leur connaissance +ne la voit fréquemment. Guy ne la quitte +guère. Est-ce cela justement qui l'ennuie? Un<span class="pagenum" id="Page_381">[Pg 381]</span> +désir de changement, d'aventure, lui est donc +venu? Elle a du naturel de l'hirondelle noire et +blanche, sa Nora. Quel appel migrateur la +sollicite donc? Pour qui, pour quel vent qui +passe, pour quel souffle du large, a-t-elle mis +à nu ses épaules chéries, dévoilé la beauté que +seul il veut et doit connaître?</p> + +<p>—Je pensais, Nora, depuis quelque temps, +à vous proposer un grand voyage. Vous +plairait-il, par exemple, d'aller, cet été, au +Cap Nord, voir le soleil de minuit? Ce serait +amusant, cela, dites?</p> + +<p>—Ma foi, non! dit-elle, toujours occupée +de sa robe, nullement de Guy.</p> + +<p>Il fait effort pour contenir sa colère d'amour, +qui bouillonne, terrible en lui.</p> + +<p>—Nora, dit-il doucement, vous me répondez +sans grâce, et j'en souffre; voyons, soyez +bonne, Nora.</p> + +<p>—Ah! vous savez!....—dit-elle en haussant +l'épaule et d'un ton de parfaite impertinence,—il +faut me prendre comme je suis!</p> + +<p>—Cela n'arrivera jamais, Nora,—dit-il +fermement,—je ne cesserai jamais de lutter +avec la mauvaise qui est en vous. Vous vous +transformerez comme je l'entends, je vous +l'affirme. Jamais je n'accepterai vos petites +insolences d'attitude ou de parole.</p> + +<p>—Il faudra bien vous y faire! réplique-t-elle +placidement en tournant vers lui un regard +morne, où il croit voir l'amour mort!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_382">[Pg 382]</span></p> + +<p>Sur ce mot, elle va vers le grand lit bas qui +occupe, sous un dais de soie, le milieu de la +chambre. Ses gants sont sur le lit. Elle les +prend. Mais Guy l'a suivie de près. Il est tout +contre elle, derrière elle, défiguré par la +violence de sa colère, les yeux enflammés, la +bouche irritée.</p> + +<p>—Nora, dit-il brusquement, où est votre +maître?</p> + +<p>C'est la question souvent posée par Guy, en +badinage, et à laquelle, dans les jours heureux, +elle répondait avec bonne humeur:</p> + +<p>—«C'est toi, Guy, c'est toi l'aimé, c'est toi +le maître!»</p> + +<p>Aujourd'hui, la question l'importune. Il ne +lui plaît pas d'y répondre.</p> + +<p>—Comme vous dites cela! fait-elle.</p> + +<p>Elle s'est retournée pour lui faire face. Elle +sent venir un orage. Un peu d'ironie flotte +dans son sourire.</p> + +<p>—Où est votre maître, Nora? redemande +Guy, avec rage.</p> + +<p>—Je n'en ai point! réplique-t-elle, impatientée.</p> + +<p>—Prenez garde, Nora! ceci aujourd'hui +n'est pas une plaisanterie. Aucun homme ne +connaît la Femme: je ne me vante donc point +de connaître à fond votre nature, mais je la +soupçonne, je la sens. Autrefois, vos résistances +étaient des jeux. Ce soir, il y a autre +chose... Qu'y a-t-il, Nora?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_383">[Pg 383]</span></p> + +<p>Elle hausse ses jolies épaules, qui chatoient +aux lumières.</p> + +<p>—Dieu! soupire-t-elle comme écrasée d'un +poids insupportable,—Dieu! que vous êtes +ennuyeux, mon pauvre Guy!</p> + +<p>Elle n'a pas achevé, que la main du «pauvre +Guy» s'abat sur la frêle épaule toute rougissante, +y pèse lourdement et l'écrase. Nora +tombe assise sur son lit.</p> + +<p>—Vous n'irez pas au spectacle, ce soir, dit-il. +En tout cas, pas avec cette robe!</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons! fait-elle, +souriante.</p> + +<p>Et il y a dans son sourire tout ce qu'elle +sait, elle, tout ce qu'il ignore et devine, lui. Ce +sourire d'énigme achève de le mettre en fureur.</p> + +<p>—Ce serait la première fois que vous +désobéiriez jusqu'au bout, dit-il.</p> + +<p>—Ce sera donc, fait-elle, la première fois!</p> + +<p>Il serre les dents, et gronde:</p> + +<p>—Prenez garde, Nora!</p> + +<p>—Oh! vous ne me faites pas peur!</p> + +<p>Le visage de Guy, devenu effrayant, s'approche, +à le toucher, du visage de Nora.</p> + +<p>—En es-tu sûre? dit-il.</p> + +<p>Tout de même, elle commence à redouter +cette colère, aussi trouble que le mystère +de son propre cœur, et elle dit, en rejetant +sa tête un peu en arrière, à demi effarée:</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vous ai donc fait?</p> + +<p>—Je n'en sais rien; mais tu m'échappes. Et<span class="pagenum" id="Page_384">[Pg 384]</span> +je ne veux pas!.. J'aimerais mieux te voir +morte!</p> + +<p>Elle se lève, et, froidement, d'une voix où il +reconnaît la plus parfaite indifférence:</p> + +<p>—Tenez!... j'en ai tout à l'heure assez! +fait-elle.</p> + +<p>C'est le glas de l'amour qui sonne dans cette +voix.... S'il y a un trompeur quelque part, +Guy l'ignore, mais la trompeuse est là. C'est +la vie même, qui le fuit, et qui se moque, avec +ce sourire....</p> + +<p>Et, hors de lui, fou de rage jalouse, l'homme +a renversé sur le lit la jeune femme. Il l'a +saisie par la gorge, à deux mains. Sincèrement +furieux, il se donne, avec une âpre joie, la +comédie, périlleuse d'ailleurs, d'une menace +extrême poussée jusqu'à l'apparence de la +réalisation. Le civilisé, il le sait, contiendra en +lui le sauvage qui est dans tout homme—mais le +sauvage se montre et grince des dents.</p> + +<p>Elle, heureuse, a pâli et fermé les yeux, +heureuse, oui, de la violence de l'étreinte. +C'est qu'elle aime la force, Nora. Elle l'a dit +à Guy, voici sept ans. Elle a besoin de subir. +Elle ne sait que souhaiter le bien, et ne sait pas +le vouloir. C'est une femme. En paroles, elle désavoue +le maître, mais elle reconnaît volontiers son +maître sous la fureur des actes. Elle jouit, +faible et petite, de soulever ces marées soudaines +dans l'océan d'amour. Quand elle +déchaîne contre elle les tempêtes, alors elle se<span class="pagenum" id="Page_385">[Pg 385]</span> +sent grandie; ce qui la domine vient d'elle; +cela est donc à elle; et elle sait qu'au bout du +compte, elle résoudra en pluie, en larmes +quelquefois, tous ces gros nuages noirs qu'un +vent tourmente...</p> + +<p>Le voilà, l'homme qu'elle appelle inconsciemment, +à toute heure, divinateur comme +un dieu, mystérieusement clairvoyant sinon des +faits, du moins des âmes, et fort comme la +nature!... Et lui, il croit étreindre la vie +même.... Oh! s'il pouvait l'arrêter, la fixer, +la tenir ainsi, la vie qui lui échappe, qui le +trahit!</p> + +<p>La petite femme est toute haletante. Il la +tient sous lui pressée et toute secouée d'une +terreur délicieuse... Il la meurtrit..... Une de +ses mains lâche le cou pour saisir à plein poing +la haute chevelure qui s'écroule,—et Nora +suffoque, et vainement se débat; vainement +les petits doigts, trop petits, se crispent sur les +bras de Guy, s'efforcent de les écarter ou de +leur faire lâcher prise en pinçant et tordant la +chair... Et l'homme, à mesure qu'il l'écrase +de sa colère, sent que sa colère, fondue au contact +du jeune corps, l'enveloppe toute de désir.... +Et subitement, vaincu par son propre triomphe, +il la couvre de caresses précipitées et furieuses +qu'elle ne lui rend pas encore. Il l'embrasse et +la mord. Elle crie et rit et sanglote en répétant: +«Pardon! pardon! mon Guy adoré!» Et à +mesure qu'elle parle, plus tendres, amollies,<span class="pagenum" id="Page_386">[Pg 386]</span> +infiniment douces se font les caresses, toujours +plus lentes...</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Elle est loin, la vision d'une loge d'Opéra +d'où l'on sourira à <i>l'autre</i>!... Que chercherait-elle, +Nora, qui réponde mieux à tout son +petit cœur fou de jeunesse? Elle ne raisonne pas +plus en ce moment que tout à l'heure,—mais +ce qu'elle rêvait d'imprécis, il lui semble bien +que c'est cela, c'est cette suprême fureur de Guy, +où l'amour de l'homme éclate et fond comme +l'orage après ces jours énervants où il se préparait, +caché dans un terne ciel de plomb.</p> + +<p>—Oh! Guy! mon roi d'amour, mon maître +adoré! j'ai encore été méchante! pardonne-moi... +je serai bonne... j'obéirai, je le promets, +je le promets; c'est tout de bon, <i>cette fois</i>!</p> + +<p>Guy sait très bien que la promesse ne sera +pas tenue, et il pleure sur Nora.</p> + +<p>Hélas! il y a en elle des énergies irréductibles. +Elle a connu trop tôt les exaltations de +la douleur, les conseils de la solitude et de +l'indépendance. L'éducation de sa volonté n'a +pas été faite; elle ne veut pas être libre; la +nature la domine. Une puissance obscure, une +vague intérieure monte en elle parfois qui, tout +à coup, sans qu'elle y résiste, submerge et abolit +momentanément ses résolutions, ses affections, +sa pensée... Son cœur alors n'est plus qu'un élément, +soumis, comme la mer, au vent qui passe.</p> + +<p>Il faudrait être, toujours, le vent qui passe!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_387">[Pg 387]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXIII">LXXIII</h2> +</div> + + +<p>A l'Opéra, Émile Louvier épiait vainement +l'entrée de Nora; et Guy ne connut jamais ce +détail de sa victoire.</p> + +<p>Ce même soir, un peu plus tard, Nora disait:</p> + +<p>—Vous aviez l'air très méchant, tout à +l'heure, Guy!</p> + +<p>—Vous aussi, Nora.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment vous pourriez me +tuer, dans ces moments-là, dites, ou si c'est +un jeu?</p> + +<p>—C'est un jeu... dangereux, Nora.</p> + +<p>—Ah! fit-elle songeuse, tant mieux!</p> + +<p>—Et pourquoi? dit-il.</p> + +<p>—Je sens tout votre amour, mon Guy bien-aimé, +à vos colères.</p> + +<p>A ce moment, il vit briller quelque chose sur +le tapis. Il quitta son fauteuil, et alla vers cette +étincelle. Il se baissa.</p> + +<p>—Diable! dit-il, vous avez perdu, dans la +lutte, votre bijou le plus précieux!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_388">[Pg 388]</span></p> + +<p>—Le diamant noir? dit-elle. Oh! il ne pouvait +se perdre ici.</p> + +<p>Guy fait rouler entre ses doigts la longue tige +d'or, et le diamant noir, tournoyant, jette tous +les feux de son âme sombre.</p> + +<p>—Il vous ressemble ou vous lui ressemblez, +dit-il lentement.... Restez pareille à lui, ma +Nora, toujours. Soyez un cœur que rien n'entame... +Que les ombres de votre vie fassent +votre noblesse rare... Votre mère, déjà, de +visage et d'âme, ressemblait à ce diamant. +Soyez comme elle, à jamais, Nora,—et +comme lui.</p> + +<p>Il lui tendit le joyau:</p> + +<p>—Que de souvenirs il évoque! dit-il encore, +et que de pensées il suggère!... Ne vous parle-t-il +pas, Nora?</p> + +<p>Elle avait maintenant un visage calme. Une +bonté était dans ses grands yeux. Les démons +avaient fui. Elle était revenue à Guy, tout +entière, comme la petite fille d'autrefois.</p> + +<p>Elle prend le bijou, le regarde, rêveuse, un +long moment.</p> + +<p>Et le diamant noir, en effet, lui parle:</p> + +<p>—Reste à moi pareille, dit-il. Reste semblable +à ta mère. Ton père follement s'est +cru trahi par elle et, à cause de cela, sa vie +et la tienne ont été douloureuses. Qu'est-ce +donc qu'une trahison de femme, pour qu'il +en sorte tant de douleur! Et Guy t'a consolée. +Autant que Jupiter, Guy a été bon pour toi. L'aurais-tu<span class="pagenum" id="Page_389">[Pg 389]</span> +froidement remplacé par un autre, le +fidèle cœur de ton chien? Il y a un amour, Nora, +plus grand que l'amour. Les cœurs qui le conçoivent +sont pareils à moi, un peu sombres sans +doute, mais purs et précieux, rares et beaux.... +Reste, Nora, semblable à ta mère et pareille à +moi.</p> + +<p>—Mon Guy, dit tout à coup Nora, très grave +et très simple, écoutez-moi bien. Je jure sur +ce diamant, souvenir de ma mère, que je resterai +digne de lui, pareille à lui, comme vous +dites. Et plutôt mourir, Guy,—vous m'entendez!—plutôt +mourir que manquer à mon +serment!</p> + +<p>Elle se lève, remet le diamant dans l'écrin et +tendrement revient vers Guy, l'enlace de ses +deux bras, pose la tête sur sa poitrine:</p> + +<p>—Le crois-tu sérieusement, Guy, que cela +serait possible! Que je pourrais aimer quelqu'un +encore, après t'avoir tant aimé, toi, mon +maître, mon guide et mon dieu?</p> + +<p>—La vie est forte, Nora. Elle agit quelquefois +en nous sans le consentement de nos +cœurs!..... Et puis, pourquoi ta jeunesse, après +moi, n'irait-elle pas vers une autre jeunesse?... +Je ne souhaite que ton bonheur!</p> + +<p>Il lisse les cheveux de Nora sous la caresse +lente et tendre de sa main.</p> + +<p>—Moi, je ne peux pas le croire, dit-elle... +Je suis même sûre que non, ô mon maître +adoré!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_390">[Pg 390]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXIV">LXXIV</h2> +</div> + + +<p>Deux belles années s'écoulent encore. Guy +et Nora sont toujours pareils l'un pour l'autre. +Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et +elle le griffe. Ils s'adorent.</p> + +<p>Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail +aux doigts, quand elle se sent effleurer +l'épaule par le toucher, sans doute involontaire, +d'une main d'homme, légère. Au seul +contact, elle a tressailli tout entière. Et sans +savoir pourquoi, elle s'est dit: «Louvier?» Elle +ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne. +C'est lui!</p> + +<p>Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.</p> + +<p>Quand Guy, évadé enfin d'une interminable +partie de whist, accourt auprès de Nora, il la +trouve toute charmante, plus aimable qu'elle +ne le fut jamais. L'expérience lui est venue. +Aucune faute de tactique ne trahira sa préoccupation +secrète. Guy restera sans soupçon.</p> + +<p>Des jours, des semaines se passent. Elle a<span class="pagenum" id="Page_391">[Pg 391]</span> +revu Louvier au spectacle, au Bois. Ils ne se +parlent guère, mais ils s'entendent fort bien. +Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent +frémir. Il est si jeune, d'une jeunesse si saine, +si superbe, si attirante! Et Nora a peur d'elle-même!... +Elle reconnaît en elle quelque chose de +plus fort qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le +malheur de Guy! Elle lutte et se voit vaincue +d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus +les caresses d'un être dont l'âme vous demeure +plus chère que tout!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Or, deux voix parlent, en Nora.</p> + +<p>L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète +ce qu'il enseignait: «De quel droit un être +vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de +jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, +pour aller au plaisir. N'es-tu pas la force jeune? +Sois aussi la ruse. Tout triomphe est légitime. +La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, +c'est le rêve égoïste et solitaire des bonheurs +qu'on ne peut pas se procurer. Qu'il soit la consolation +de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi +les joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun +amour ne dure, mais l'intensité et le nombre +des amours sont plus agréables que la durée +d'une tendresse unique, qui toujours, à la fin, +se lasse! Guy, lui, n'a plus droit qu'à la mort +et à l'oubli..»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_392">[Pg 392]</span></p> + +<p>L'autre voix ressemble à celle de sa mère. +Elle dit: «Souviens-toi de l'épouse qui vécut +et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs +sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, +de la trahison, fût-elle seulement une apparence. +Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même +souffert, le jour où tu vis Marthe dans +les bras de ton père! Tu désiras la mort, souviens-t'en! +Vas-tu courir le risque de désoler un +cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, +choisis celle qui ne désespère personne, qui au +contraire sera bonne à un autre cœur... choisis +l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, +l'égoïsme difficile du sacrifice. Paie de cet +amour-là l'homme qui te donna tous les amours, +toutes les consolations, tous les bonheurs. +Garde, ô petit cœur sombre, la pure solidité +du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un +amour éternel!»</p> + +<p>Ces deux conseils ennemis elle les entendait +même pendant son sommeil. Il lui arrivait alors +d'avoir la vision des deux figures qui les lui +apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle +entrevoyait le spectre d'un Gottfried géant, +d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant, +velu et doctoral. Tantôt, dans un songe +de limbes, elle apercevait sa mère, telle qu'elle +l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme +une âme vierge, toute blanche... Seulement, +sur la parfaite blancheur du fantôme, quelque +chose de sombre et de lumineux errait en scintillant<span class="pagenum" id="Page_393">[Pg 393]</span> +comme une étoile mystérieuse... C'était +le diamant noir, symbole de fidélité dans la +mort.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi +bien dans tes bras, longtemps et longtemps! il +me semble parfois, Guy, que je vais mourir! +Je crois que maman m'appelle!</p> + +<p>Pourquoi est-elle si nerveuse?... «Calme-toi, +mon adorée.»</p> + +<p>—Vous le perdrez à la fin, Nora, ce diamant +noir. Je le vois tous les jours dans vos cheveux. +Ce n'est plus pour vous, ma parole, +qu'une vulgaire épingle à retenir vos chapeaux.</p> + +<p>Elle hoche la tête:</p> + +<p>—Je ne le perdrai pas, Guy, oh! non, soyez +tranquille; c'est mon talisman enchanté... Il +me rappelle tant de choses!.... Il me parle, +Guy, il me parle!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Quelques jours plus tard, la joueuse petite +Nora rentrait chez elle ayant au cou un ornement +bizarre, un collier rouge qui pressait le +col de sa robe, et d'où pendaient des grelots et +une longue cordelette de soie, fine et solide. +Guy, tout d'abord, ne comprit pas.... C'était +un collier de chien!</p> + +<p>Ce que c'est qu'un amour fidèle, inaltérable, +elle le savait très bien, la petite amie du bon +Jupiter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_394">[Pg 394]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXV">LXXV</h2> +</div> + + +<p>Un matin, Guy frappe, comme à l'ordinaire, +à la porte qui sépare leurs deux chambres.</p> + +<p>Il frappe. Rien ne répond. Il entre. Elle +dort. Il s'approche du lit; il est tard; il veut +l'éveiller, d'un baiser tendre, furtif, qui effleure... +Il s'avance, il va poser les lèvres sur sa bouche... +Sa bouche est glacée... Nora! Nora!... L'horrible +soupçon le traverse... Nora! Nora est morte!...</p> + +<p>Il appelle, il emplit de sa douleur la maison +tout entière... Elle est morte, morte!</p> + +<p>—Antoine, vite, allez chercher le docteur! +Vous, Catri, allez chercher des fleurs, beaucoup +de fleurs, Catri!... Oh! Nora, Nora, ma +Nora! Elle est morte, morte!</p> + +<p>Il faut savoir comment et pourquoi. Pieusement +le médecin et l'époux soulèvent le drap, +mettent à nu le corps frêle et charmant... Au-dessous +du sein pâle, ils aperçoivent un diamant +qui brille, la tête de l'épingle d'or qu'elle +s'est enfoncée au cœur...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_395">[Pg 395]</span></p> + +<p>Il a compris! Nora a tenu son serment.</p> + +<p>Elle a eu peur d'elle-même, de ses troubles +impérieux,—du vertige.</p> + +<p>Pour fuir la faute inévitable, elle s'est réfugiée +dans la mort, dans la mort qui lui était familière +et qui sans doute lui sera bonne. Il l'aurait +tuée infidèle; elle s'est tuée avant. Certes, +cela vaut mieux!...</p> + +<p>Plus heureux que Mitry qui aima sa femme +morte tout en la croyant coupable, Guy va +aimer Nora, sauvée par la tombe.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Un désespoir terrible, où se mêle étrangement +une joie féroce, est entré dans le cœur de +Guy. L'ordre de la nature est donc, en sa +faveur, bouleversé! Elle part la première, +contre toute prévision. Rien de ce qu'il redoutait +ne peut plus arriver! Il ne la laissera pas +derrière lui; c'est elle, c'est sa jeunesse, qui a +quitté le monde. Et lui, il vit; c'est lui qui la +contemple, morte. Elle ne sera à personne, +jamais. Il ne la verra plus, il est vrai, mais elle +aurait pu cesser de l'aimer, l'abandonner, +ne plus exister pour lui, et vivre encore, vivre +pour un autre! En regard d'un tel malheur, +qu'elle a voulu lui épargner, sa mort lui semble +secourable, heureuse,—et c'est bien ce qu'elle +a voulu. «Elle m'a donc aimé plus que tout! +plus que la lumière!... O mort qui me la +gardes, sois bénie!...» Jamais les yeux de Guy +ne se sont mieux emparés d'elle, ne l'ont enveloppée<span class="pagenum" id="Page_396">[Pg 396]</span> +d'un plus vaste regard, ne l'ont mieux +possédée. Elle peut disparaître, fondre comme +un nuage, cette forme adorée... Tant que vivra +le cœur de Guy, elle sera! et pour lui seul! +En vérité, sa joie terrible dépasse, en ce moment, +tout son désespoir. C'est demain, demain +seulement, qu'il rugira sous l'aiguillon d'une +inconsolable douleur.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Ainsi finit la tragique histoire d'une petite +créature damnée, qui, ayant conçu l'idéal +d'amour trop tard pour pouvoir le réaliser, +préféra mourir que de l'offenser.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_397">[Pg 397]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LXXVI">LXXVI</h2> +</div> + + +<p><i>Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré, +je serai morte pour me garder à vous, et pour +que vous gardiez en vous le souvenir d'une +petite Nora qui était devenue telle que vous +l'avez désirée.</i></p> + +<p><i>«La vie est forte; elle peut agir en nous sans +le consentement de nos cœurs.» Ce sont là des +paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites +un jour; mais il y a une chose qui me gardera +mieux à vous que ma volonté et que la vôtre, +et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez +peur, ô mon amour, que le temps change l'un +de nous. Maintenant, Guy, ce n'est plus possible.</i></p> + +<p><i>J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de +votre force noble et fière, de votre âme d'amour, +de votre beau visage, ô mon amant.</i></p> + +<p><i>Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours +jeune et presque enfant; je me suis fixée +pour jamais en toi telle que tu m'as aimée dans +ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme.</i></p> + +<p><i>J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais, +je devais le faire.</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_398">[Pg 398]</span></p> + +<p><i>Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui +s'échappa de mes bras, ce jour béni où tu m'annonças +notre mariage? Tu m'as dit plus tard, +ô mon amant, que cela t'avait paru comme ma +petite âme sauvage, instinctive, qui s'en était +allée de moi pour toujours... Elle était revenue, +Guy! et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il +m'était venu, de toi, une âme tout autre qui a +été la plus forte et qui m'a commandée.</i></p> + +<p><i>Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire, +malgré tes grandes, tes chères violences, je l'ai +fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que +Nora reste tienne!</i></p> + +<p><i>Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente +ans!... mais que pourrais-je te donner de plus, ô +mon dieu d'amour, puisque je te donne ma vie?</i></p> + +<p><i>Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le +temps aurait pu faire de nous, et comme il +est mieux que je te devance,—à l'heure où je +t'aime par-dessus tout et mieux que jamais,—dans +le néant qui nous repose ou près d'un Dieu +qui nous recommence.</i></p> + +<p><i>Voici mon testament</i>:</p> + +<p><i>Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini +par bien comprendre son martyre qui involontairement +a fait le mien.</i></p> + +<p><i>A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit +Jacques, donnez, mon Guy adoré, le souvenir<span class="pagenum" id="Page_399">[Pg 399]</span> +de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon +fusil de chasse.</i></p> + +<p><i>Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé, +déposez le bout de la corde rompue que traînait +à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa +de chez les étrangers pour me rapporter ses +caresses.</i></p> + +<p><i>De vous, ô mon cher époux, je veux emporter +dans la tombe, si mes lèvres mortes vous semblent +trop froides, un baiser dernier sur mes +grands cheveux....</i></p> + +<p><i>Et de mon père et de ma mère, le diamant +noir que j'ai au cœur.</i></p> + + +<p><i>1894-95.</i> +</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76063 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76063-h/images/cover.jpg b/76063-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e6be7e0 --- /dev/null +++ b/76063-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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