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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***
+
+
+
+
+
+
+ DANIEL-LESUEUR
+
+ Au tournant
+ des jours
+
+ (Gilles de Claircœur)
+
+ ROMAN
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+ŒUVRES DE DANIEL-LESUEUR
+
+
+ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)
+
+ Poésies.--Visions divines.--Visions antiques.--Sonnets
+ philosophiques.--Sursum corda! 1 vol. avec portrait 6 fr. »
+ Lord Byron. (Traduction.) Tome Ier: Heures d’oisiveté.
+ Childe Harold. 1 vol. avec portrait 6 fr. »
+ Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le
+ Corsaire.--Lara, etc. 1 vol. 6 fr. »
+ Tome III: Le Siège de Corinthe.--Parisina.--Manfred.--Le
+ Prisonnier de Chillon.--Mazeppa, etc. 1 vol. 6 fr. »
+
+ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)
+
+ Marcelle, 1 vol. 3 fr. 50
+ Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 fr. 50
+ Amour d’aujourd’hui. 1 vol. 3 fr. 50
+ Névrosée. 1 vol. 3 fr. 50
+ Une Vie tragique. 1 vol. 3 fr. 50
+ Passion slave. 1 vol. 3 fr. 50
+ Justice de femme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Haine d’amour. 1 vol. 3 fr. 50
+ A Force d’aimer. 1 vol. 3 fr. 50
+ Invincible Charme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Lèvres closes. 1 vol. 3 fr. 50
+ Comédienne. 1 vol. 3 fr. 50
+ Au delà de l’amour. 1 vol. 3 fr. 50
+ L’Honneur d’une femme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Fiancée d’outre-mer. 1 vol. 3 fr. 50
+ Le Cœur chemine. 1 vol. 3 fr. 50
+ La Force du passé. 1 vol. 3 fr. 50
+ Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- La Fleur de joie. 1 vol. 3 fr. 50
+ Mortel secret.--Lys royal. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- Le Meurtre d’une âme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Le Masque d’Amour.--Le Marquis de Valcor. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- Madame de Ferneuse. 1 vol. 3 fr. 50
+ Calvaire de Femme.--Le Fils de l’Amant. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- Madame l’Ambassadrice. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ L’Évolution féminine. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50
+
+ Nietzschéenne (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+ Le Droit à la Force (roman) Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+ Du Sang dans les Ténèbres.--Flaviana, Princesse. 3 fr. 50
+ -- Chacune son rêve.
+ Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+ Une Ame de vingt ans. Librairie Femina 3 fr. 50
+
+
+
+
+Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
+numérotés 1 à 10.
+
+
+Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
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+
+GILLES DE CLAIRCŒUR
+
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+
+
+I
+
+
+--«Voilà Gilles de Claircœur. Le patron l’attend.»
+
+La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait un chef.
+
+Celui qui venait de parler portait, en effet, un double galon d’argent
+sur la manche de sa vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier des
+nombreux garçons de bureau du _Petit Quotidien_, il goûtait l’orgueil de
+son grade et de son importance. Assis à sa table-bureau, dans le grand
+hall du premier étage, il toisait de loin les gens qui gravissaient, à
+droite ou à gauche, le monumental escalier à double révolution. Entre le
+milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient d’apparaître, et la
+plus haute marche, leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par ce
+fonctionnaire--suivant une cote implacable: à la mesure de ce qu’ils
+pouvaient bien venir solliciter du potentat moderne qu’est le directeur
+d’un journal aussi puissant que le _Petit Quotidien_. Tous, pour l’homme
+à la vareuse galonnée, dépendaient plus ou moins de son maître,
+c’est-à-dire, et tout d’abord, de lui,--qui disposait de la présence
+auguste, rendait visible ou invisible le dieu.
+
+D’un ton inusité, presque déférent, il venait d’annoncer Gilles de
+Claircœur.
+
+A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel Fagueyrat,--le «beau
+Fagueyrat», du Théâtre-Tragique,--qui venait de faire passer sa carte au
+courriériste dramatique, se retourna vivement.
+
+Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la morgue hautaine, étudiée,
+de ses traits, n’y résista pas. Son expression prit un genre de ridicule
+différent,--un ridicule tout à coup accessible aux garçons de bureau.
+Leur groupe s’égaya sournoisement de son hébétude.
+
+Le jeune premier de mélodrame connaissait ce nom, Gilles de Claircœur,
+pour celui d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes histoires,
+d’ailleurs mal écrites, exerçaient une fascination sur des millions de
+lecteurs. Invention, imagination, sens du mystère, sincérité dans
+l’émotion, correspondance indéfinissable avec la vie--de telles
+causes--(d’autres plus profondes encore, que sait-on?)--faisaient le
+succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, jamais ils ne
+paraissaient en volumes. Quel éditeur n’eût reculé devant leurs
+cinquante à soixante mille lignes?
+
+La fécondité facile de leur production, leur allure chevaleresque, et
+surtout la consonance du pseudonyme qui les signait--(les syllabes ont
+des suggestions par elles-mêmes)--avaient suscité dans la tête de Marcel
+Fagueyrat une vague image de leur auteur. Il se le représentait grand,
+carré d’épaules, arrogant et moustachu,--une façon de mousquetaire.
+
+Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, voici sous quelle
+apparence il découvrit Gilles de Claircœur, achevant de gravir
+l’escalier monumental du _Petit Quotidien_, et se dessinant dans
+l’énorme espace, au seuil du hall, sous la profusion de lumière
+électrique tombant des plafonds, car le moment était nocturne: cinq
+heures de l’après-midi, en décembre.
+
+Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, pas jolie, sans aucun chic,
+une femme de catégorie déconcertante pour le cabotin boulevardier.
+L’immédiate impression le fit remonter d’un bond jusqu’à ses souvenirs
+d’enfance, d’adolescence,--évocations de la petite ville méridionale où
+il était né, silhouettes endimanchées des jours d’agapes et de loisir.
+«Une tante de province...» pensa-t-il.
+
+Il n’en revenait pas. La différence avec ce qu’il attendait, un désarroi
+si brusque, le laissait stupide. Et il s’effarait de voir la dame
+marcher droit vers lui, comme frappée, attirée, par un regard qu’il
+n’avait pas eu la présence d’esprit de détourner à temps, et dont
+l’insistance deviendrait grossière, s’il ne la justifiait pas en
+trouvant au plus vite quelques paroles à propos.--Il ne les trouvait
+pas.
+
+Mais, encourageante, familière, point choquée, la dame lui dit à
+brûle-pourpoint:
+
+--«Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas?
+
+--Vous me connaissez, madame?
+
+--Qui ne vous connaît pas?... Mon Dieu, que je vous ai souvent applaudi!
+Pourtant vous m’avez bien fait pleurer.
+
+--Comment, madame!... Vous qui écrivez de si ingénieuses fictions, vous
+vous laissez prendre à celles des autres?»
+
+Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les mots desserraient ses
+lèvres. D’ailleurs, peu à peu, son jugement se modifiait.
+
+Laide?--non, elle n’était pas laide, cette femme (ce «bas bleu», comme
+il disait à part soi). Une longue face, un peu chevaline, de grands
+traits, un gros nez, une bouche qui lui rappelait la rosserie de
+coulisses d’une camarade parlant d’une autre: «Mieux valait qu’elle ne
+portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle risquerait de
+s’empoisonner.» Mais les yeux!... il y avait quelque chose dans ces
+yeux-là. Une diable de franchise, qui en faisait des yeux pas féminins,
+une cordialité plaisante, et de la bonté... Oh! ça... Elle devait être
+un bon garçon, cette feuilletoniste. Même, comment de si larges yeux, si
+bien coupés, pouvaient-ils n’être pas de beaux yeux? Car ils n’étaient
+pas de beaux yeux. Et si grands pourtant... Avec la douceur de l’iris
+couleur tabac turc. Enfin!... pour ce que Fagueyrat en voulait faire.
+
+--«C’est moi, madame, qui ai éprouvé en vous lisant, des émotions...
+
+--Ne vous croyez donc pas obligé de me dire ça.
+
+--Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré... sur... sur... comment
+déjà?... Ah! sur _les Malheurs d’une arpète[1]_.»
+
+ [1] Terme d’ateliers de couture, signifiant «apprentie, petite-main».
+
+Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé dans le cerveau par une
+affiche reproduite sur tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune
+fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris, emportée par des
+hommes masqués, dans une automobile.
+
+--«Oh! mes _Malheurs d’une arpète_. Vous avez lu!... Mais alors... Il ne
+vous est pas venu une idée?...
+
+Fagueyrat demeura muet. Une idée?... Cela ne lui venait pas souvent. Et
+comment lui en serait-il venu à propos d’un roman dont il ne connaissait
+que l’affiche? Les _Malheurs d’une arpète_... Quelle idée pouvait surgir
+de ces malheurs ignorés de lui? Il évoqua les cheveux d’or,
+l’automobile... (carrosserie vermillon)... les masques,--en vain.
+
+--«Eh bien... Et Adhémar?... Ce caractère magnifique... Ah! je l’ai
+campé, celui-là! Ça ne vous dirait rien, à la scène? Quel rôle pour
+vous, hein!»
+
+Fagueyrat se raidit, replaça très haut son menton bleuâtre sur son col
+carcan. D’un ton frais:
+
+--«Vous avez tiré une pièce de ce roman, madame?
+
+--Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. J’ai déjà soumis le scénario
+à un directeur. Si vous saviez ce que le théâtre me tente!»
+
+L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre des sollicitations, des
+embêtements. Et quelle audace! Imaginer que lui, la vedette du
+Théâtre-Tragique--en attendant le Théâtre-Français--lui, le génial
+Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait les Adhémar d’une romancière
+pour concierges, d’une pondeuse de lignes au _Petit Quotidien_! Son
+regard tomba sur la créature téméraire, plus lourdement que s’il
+descendait de Sirius.
+
+Les longues joues de celle qui signait «Gilles de Claircœur» prirent une
+teinte rose, ce qui lui restitua un éclair de jeunesse.
+
+Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et surtout les femmes de
+lettres, les femmes artistes, brillent de leur plein éclat. Trente-huit
+à quarante ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant d’être inavoué,
+avec une candeur provinciale. Elle était celle qui trouve tout naturel
+d’avoir quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule les
+fines expériences et toutes les grâces mûries de ses quatre décades,
+sous une fraîcheur juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les
+œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de fleurettes printanières.
+C’est un jeu charmant de les y découvrir.
+
+Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles étoffes, cette pauvre
+Gilles de Claircœur--de son vrai nom Gilberte Claireux. «Gilberte»--de
+par le goût romanesque de sa mère--une Bovary de l’Angoumois, à qui elle
+devait son imagination. Cette appellation mignarde allait si mal à la
+future romancière que, dès son enfance, on la nommait simplement
+Gil,--d’une façon garçonnière, comme le voulaient son grand corps
+déhanché de gamin, et sa passion pour les barres, le saut de mouton, les
+chevauchées à cru sur les bourricots des paysans. «Claireux» lui restait
+d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, quitté huit jours après, par
+l’horreur et la stupeur des conversations conjugales,--tout au moins de
+l’éloquence particulière qu’il lui fut départi d’apprécier. Le nommé
+Claireux ne s’obstina pas, ne la poursuivit pas, ne divorça
+pas,--disparut. On le supposa mort au bout de quelques années. Peut-être
+l’était-il.
+
+Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir Gilberte. D’où cet air
+«vieille fille» qu’elle gardait. Quand on décrit les merveilleuses
+tendresses des «Adhémar», dans des feuilletons de cinquante mille
+lignes, on ne se satisfait pas aisément des réalités sublunaires.
+D’ailleurs le veuvage obstiné de «Gil»--comme on continuait à
+l’appeler--eut d’autres causes que son incompréhension physique de
+l’amour et l’exaltation de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré,
+détermina sa solitude.
+
+Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la fille d’une sœur séduite
+et morte en couches--une sœur dont elle était la cadette--elle-même
+enfant-veuve, seule et sans ressources.
+
+Héroïque?... Jamais elle ne pensa l’être. Au contraire. Ne devait-elle
+pas tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était devenue, à cette
+enfant, puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne inspiration de
+raconter des histoires mirobolantes, sous le pseudonyme de Gilles de
+Claircœur? Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter que la mioche,
+par un raccroc bizarre, lui avait amené une famille. Elle qui en
+manquait, et qui aurait tant souffert de s’en passer!
+
+Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, cette grande femme,
+mal habillée avec des étoffes cossues et coûteuses, cette personne
+inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante à celles qui
+excitent l’envie,--arrêtée dans ce hall de journal, devant un cabotin
+plein de suffisance, qui la blaguait à part soi? Rien, elle ne demandait
+rien à la vie. Elle se trouvait comblée. Sa destinée lui paraissait
+parfaite. Elle était--mal fagotée, affublée de son pseudonyme ronflant,
+se sachant laide--une femme!--elle était ce phénomène: une créature
+absolument heureuse. Plus que cela: triomphalement heureuse. Car elle
+triomphait, elle exultait. Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que ce fût
+son état d’âme habituel, une victorieuse allégresse.
+
+Pourtant si... Elle pouvait éprouver un désir, elle venait de
+l’exprimer: faire du théâtre. Voir les héros de son imagination se
+démener sur les planches, déclamer avec la voix célèbre de Marcel
+Fagueyrat («un timbre charmeur»,--comme disaient les critiques, quand
+ils venaient de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, trop
+infatué pour s’efforcer au progrès). La voix de Fagueyrat, un talisman.
+Prix du Conservatoire, Odéon. Jusque-là, cette voix fut le «Sésame,
+ouvre-toi». Pas plus loin. L’intelligence, le don, ne correspondaient
+pas au joli mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les succès à
+côté, les premiers rôles de mélo, les représentations uniques de grandes
+machines en vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs et les
+théâtres de verdure.
+
+--«Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas? C’est le patron qui la
+demande.»
+
+L’homme avait parlé assez haut pour que son supérieur, le brigadier à
+galons d’argent, n’eût qu’à souligner le message d’un geste.
+
+--«Parbleu!» dit la romancière, avec sa rondeur quasi virile. «Je crois
+bien qu’il me réclame, le patron!... Je m’oubliais, là, à causer avec
+vous, monsieur Fagueyrat... Mais je me sauve. Excusez... C’est pour mon
+lancement... Le lancement de mon _Guillotiné_. Au revoir. Enchantée
+d’avoir fait votre connaissance. Dites donc... hein!... relisez mon
+_Arpète_. Étudiez Adhémar. Un rôle!... Vous verrez. Ça m’étonnerait
+qu’il ne vous emballât pas.»
+
+Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y être. Elle parlait
+encore. A grandes enjambées, retournant la tête, agitant les bras, elle
+lançait ses phrases à travers les espaces monumentaux du hall.
+
+Fagueyrat acquiesçait,--de vagues signes, poliment. Il riait. Libéré, à
+l’abri du cramponnage, il acceptait la gaieté émanant de cette personne
+intempestive. Son rire était moins moquerie que dilatation irrésistible.
+Diable de bonne femme!... Cocasse, mais sympathique, après tout.
+
+--«S’pas, elle est rigolo?...» observa le brigadier, qui riait aussi.
+
+L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur par-dessus l’épaule.
+
+--«Elle écrit beaucoup pour le _Petit Quotidien_, cette Claircœur?
+
+--Je vous crois, monsieur! Et on s’en aperçoit. Le tirage monte. Y a du
+mouvement, ici, quand nous commençons un de ses feuilletons.
+
+--Mais alors... elle doit gagner de l’argent?»
+
+Le brigadier eut une mimique éloquente.
+
+--«Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis qu’elle a refusé de nous
+lâcher pour le _Petit Populaire_, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait
+voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur Fagueyrat. Un brave
+type, malgré son canaille de sexe. Puis, pas fière... Et la main
+ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre.
+
+--Faut tout de même que je lise ses _Malheurs d’une arpète_», murmura
+Fagueyrat, rêveur.
+
+ * * * * *
+
+Dans son cabinet aux somptuosités sévères,--boiseries massives, profonds
+fauteuils de cuir, imposant bureau-ministre,--le directeur, Octave
+Boisseuil, s’était levé, la main tendue:
+
+--«Eh bien, ma chère amie, voyons... C’est ça que vous appelez «tout de
+suite». Vous m’avez téléphoné: «Je viens tout de suite.»
+
+--En voilà un homme pressé!... Vous m’appelez, là!... Vous ne savez pas
+ce que je faisais.
+
+--Ne me le dites pas!» s’écria Boisseuil, avec une exagération de
+frayeur comique. «Vous allez me rendre jaloux.»
+
+Gilberte Claireux--_alias_: Gilles de Claircœur--celle qu’on appelait
+dans les bureaux de rédaction «Claircœur» tout court, et, dans sa
+famille d’adoption, «tante Gil»,--élargit un regard étonné. Puis,
+saisissant la blague, elle eut son sourire bon garçon, haussa les
+épaules.
+
+--«Farceur!... Faut toujours que, vous autres hommes, vous disiez une
+bêtise, même devant une bobine de tout repos, comme la mienne.
+
+--Tenez», fit le directeur, la prenant par le coude, et la forçant à
+virer légèrement, «qu’est-ce que vous dites de ça!
+
+--Oh! épatant!...» cria la romancière.
+
+Une image fulgurante couvrait la moitié d’un mur. L’électricité
+l’arrachait de l’ombre. Du sang l’éclaboussait, rutilant, et comme
+fraîchement jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient: LE
+SECRET DU GUILLOTINÉ. Un nom s’étalait au bas: GILLES DE CLAIRCŒUR.
+
+--«C’est l’affiche», prononça l’auteur avec satisfaction.
+
+--«C’est l’affiche. Et c’est aussi la première page du «lancement».
+Seulement, le lancement... faut que vous y ajoutiez quelque chose comme
+soixante à quatre-vingts lignes. Voilà pourquoi je vous ai convoquée
+dare-dare. Pensez!... on commençait le tirage.
+
+--Comment?... que j’ajoute?... On n’a qu’à prendre à la suite.
+
+--Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait pas. Voyons, regardez ça...
+Qu’est-ce que ça représente?
+
+--Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le couperet, entre les mains de
+l’exécuteur. Il est très chic. Ah! pour ça, votre dessinateur a mis dans
+le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire apache. Un homme de
+haute race, mon marquis de La Persinière. Quelle allure!... Quelle
+crânerie devant la mort!...
+
+--Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous émotionnez pas.
+
+--Puis, au premier plan», continua-t-elle, «voilà ce misérable Larceveau
+qui se tire un coup de revolver, et tombe baigné dans son sang. Hein?...
+Ça portera sur le public. Ce suicide devant la guillotine, et parmi le
+groupe officiel. Quel mystère!... Est-ce un grand personnage? un
+magistrat?... le juge d’instruction lui-même?
+
+--Lisez le _Petit Quotidien_ à partir du 15 décembre, et vous le saurez,
+Claircœur.
+
+--Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil! Alors, pourquoi me
+demandez-vous ce que votre image représente?»
+
+Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons amis confiants, en
+associés veinards, qu’échauffe doucement la certitude d’une nouvelle
+collaboration fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. Peu
+raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient la cordialité de leur
+entente par ces grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens sans
+façons, les coups de coude dont les paysans se bourrent amicalement les
+côtes.
+
+Boisseuil était une manière de colosse, qui portait une barbe carrée,
+grisonnante comme ses cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du
+_Petit Quotidien_, il avait fait la fortune de ce journal par ses
+qualités d’homme d’affaires et son entente de la mentalité du public.
+Fils d’ouvrier, il se rendait compte de ce qui pouvait séduire,
+intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, le flair
+avec lequel il reconnaissait la pâture intellectuelle qui allécherait la
+foule, firent rapidement dévier les projets plus élégants, mais moins
+réalisables, du fondateur. Celui-ci lui abandonna la véritable direction
+de l’entreprise, longtemps avant de la lui transmettre officiellement,
+lorsqu’il se sentit mourir.
+
+Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, essayait de convaincre sa
+plus précieuse collaboratrice.
+
+N’était-il pas indispensable que le texte du «lancement»--cette amorce
+illustrée qu’on distribuerait dans toute la France à des millions
+d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait le premier numéro du
+feuilleton--(un dimanche, jour fatidique... les travailleurs auraient le
+loisir de lire)--n’était-il pas indispensable que ce texte s’achevât sur
+une situation «palpitante», sur une phrase de mystère, qui affolât la
+curiosité?
+
+--«Il faut absolument», affirmait le directeur, «que cela finisse au
+moment où votre marquis de... Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin...
+lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant de fumer, et qui
+contient son secret, et qui va être ramassée par la petite
+Josette-fleur-des-fortifs. Vous la voyez, là, qui se glisse entre les
+chevaux des gendarmes, votre Josette?...» ajouta-t-il en désignant
+l’affiche.
+
+--«Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le lancement!» s’exclama
+l’auteur. «Je me suis arrangée exprès.
+
+--Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, parce que vous ne pouviez
+pas connaître la «justification», ni la place que prendraient les
+images. N’y a pas. Il manque soixante lignes.
+
+--Prenez à la suite. Ah! mais non», se reprit-elle, «la suite, ça nous
+transporte dans un tout autre milieu. C’est l’amour clandestin de la
+jolie comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître, justement,
+Fleur-des-fortifs. Ah! non... Pas moyen d’entamer ce chapitre-là.
+
+--Vous voyez bien.
+
+--Ça ne va pas être commode d’allonger ma scène de l’exécution.
+
+--Ah! là, là... Vous n’êtes pas en peine.
+
+--Enfin... Vous aurez ça demain soir.
+
+--Demain soir!...» bondit le directeur. «Vous voulez dire ce soir, avant
+minuit. On commence à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre un
+jour.
+
+--Sapristi de sapristi!» gémit Claircœur. «En voilà un coup de rasoir!
+Moi qui ai du monde à la maison.
+
+--Du monde... Vous donnez un bal? Et vous ne m’invitez pas!
+
+--Quoi!» reprit-elle--ne riant plus, mais le cœur gros, l’air d’une
+fillette qui va pleurer--«je régale ma famille. Ça allait être si
+gentil!
+
+--Vous m’amusez, avec votre famille», murmura Boisseuil.
+
+Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné qu’elle lui lança, il
+retint la raillerie, corrigea même, en se hâtant de dire:
+
+--«La petite, au moins, est gentille. Un joli brin, vous savez, votre
+filleule... Et... elle vous donne de la satisfaction?
+
+--C’est mon bonheur, cette enfant-là», déclara la romancière, d’un tel
+ton que le vieux routier en fut ému.
+
+ * * * * *
+
+Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait Gilles de Claircœur devant
+un immeuble tout neuf du tout neuf boulevard Raspail.
+
+Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait d’électricité. La
+loge du concierge se divisait en deux pièces par une cloison basse, à
+petits carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles brodés.
+
+Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la corvée qui la ramenait
+chez elle en hâte. Le plaisir était encore neuf, comme l’immeuble et le
+boulevard. Six mois... Depuis six mois à peine elle habitait là. Pour
+son bel appartement actuel, au quatrième, Claircœur avait quitté le
+petit logement, rue de Rennes, sur une cour, où, durant vingt années,
+assise à sa table de travail un nombre d’heures incalculable, elle avait
+écrit des lignes, encore des lignes, tant de lignes!... prenant peu à
+peu confiance, se rassurant sur son avenir, sur celui de sa nièce et
+filleule, sa petite Gilberte,--la vraie, la seule Gilberte, car
+elle-même devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne au monde ne
+songeait plus qu’elle avait un nom de baptême féminin.
+
+Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la durée de la chance, de
+son imagination alerte et docile, des gains rapides, si beaux, presque
+invraisemblables, Claircœur fut longtemps la fourmi qui amasse, en
+cachette, sous un noir vêtement de pauvre. Non par avarice, par
+pusillanimité. Et subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une
+enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, projetait une ombre
+frissonnante sur ses années de femme.
+
+Vingt ans,--elle mit vingt ans à s’apprivoiser avec la fortune. Puis, un
+beau jour, comme elle portait à une société de crédit, pour l’inscrire à
+son compte, le paquet de billets de mille recueillis à la caisse du
+_Petit Quotidien_, et qui allaient s’ajouter à tant d’autres, mués en
+valeurs de tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait entre
+ses doigts la précieuse pochette, ce fut, en cette âme soudain déliée,
+comme un épanouissement, une explosion de fierté, de joie.
+
+«Tout cela... à moi... gagné par moi!...» songeait-elle. Des chiffres
+surgissaient dans sa tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux.
+Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement que, là-bas, dans le
+passé, cette petite silhouette de misère et de solitude qui représentait
+sa jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes pareilles. «Ils
+verront maintenant... C’est eux qui dépendront de moi... Du luxe... Ils
+n’en auront que par moi... Des cadeaux... Ah! oui, je leur en ferai, des
+cadeaux... Des choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je
+laisserai!... J’ai encore... combien d’années à produire? Je peux
+doubler ce que je possède. Quel étonnement pour eux!... Je serai
+quelqu’un... une manière de providence... Tante Gil, tout de même. Qui
+aurait cru?... Oui, mais il faut que les enfants travaillent.»
+
+Ces gens, contre lesquels la romancière machinait une sorte de vengeance
+plutôt rare, une revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient,
+dans son bel appartement du boulevard Raspail, le soir où elle revenait
+du _Petit Quotidien_, chargée d’une besogne urgente et inattendue pour
+le lancement de son _Guillotiné_.
+
+Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, tout en s’élevant
+dans l’ascenseur. L’ascenseur!... volupté glorieuse, dont le prestige la
+ravissait. Elle en touchait les boutons électriques avec une joie de
+gosse. A travers les grilles des petites portes, elle apercevait, aux
+étages, le rouge velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un tapis
+d’escalier... Autre signe somptuaire de ses victoires sur la vie, sur la
+dure vie méchante, devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on espère.
+
+A sa porte--sa belle porte ripolinée ivoire--elle sonna deux coups.
+
+Dans l’intérieur, il y eut une explosion de tapage, des pas précipités,
+des cris joueurs et jeunes. Avant que la femme de chambre--_sa_ femme de
+chambre, Céline,--eût le temps d’arriver, on ouvrait... Et deux visages
+d’espièglerie, ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui
+offrirent un accueil dont, à première vue, on pouvait comprendre qu’elle
+se fût réjouie.
+
+--«Tante Gil!... tante Gil!... petite tante Gil!... comme tu es tard!...
+Nous nous en faisions, un sang de vinaigre! Guillaumette prétend que les
+huîtres seront éventées.
+
+--Comment! On les a déjà ouvertes?... Puis, c’est joli!... Vous ne
+m’attendez que pour les huîtres!...
+
+--Oh! non, par exemple!... Peux-tu dire!...»
+
+Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. Claircœur, à cause de son
+chapeau, de son beau manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue
+de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait de ses bras trop longs
+d’adolescent, lui collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un duvet
+viril. La petite Nathalie se haussait sur ses pointes, tendant un museau
+à croquer, un bec frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée,
+une cascade mousseuse de cheveux blonds roulait sur son grêle corps de
+huit ans.
+
+Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, vit le reflet de cette
+minute câline. Et le cadre aussi: sa galerie blanc et or, où se
+dressaient des armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également
+fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental porte-parapluie hérissé de
+patères dorées. L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs,
+qu’interrompaient seules deux portières citron et framboise, achetées
+comme vieilles soieries de Chine à un juif ambulant: «--Surtout n’en
+dites rien, ma chère dame, elles viennent du pillage de Pékin. Le
+colonial qui me les a cédées les avait décrochées au Palais d’été, dans
+le boudoir de l’Impératrice...»
+
+«Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi!» pensait la romancière. «Et
+qu’il y fait bon quand j’y trouve cette précieuse famille que je me suis
+donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir! Je les inviterai une fois
+de plus, et ce sera tout bénéfice.»
+
+Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme, étroite, tout en
+hauteur, s’y encadra.
+
+--«Allons, voyons, les enfants... C’est ridicule. Nous attendons votre
+tante. Laissez-la souffler, que diable! et nous dire aussi bonsoir, à
+nous.
+
+--Mon pauvre Théo», soupira Claircœur, «notre soirée sera moins gaie que
+je ne pensais. J’ai une corvée à faire.
+
+--Si nous vous gênons...» murmura Théophile Andraux.
+
+--«Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne serai pas avec vous comme
+j’aurais voulu. Je vais vous expliquer cela devant Louise.»
+
+Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait le battant au
+large, cérémonieux, l’air soudain refroidi, imprégné de blâme.
+
+Théophile Andraux était celui qui, vingt ans auparavant, joli garçon,
+employé faraud, parlant de «son ministre» (lui, simple rédacteur) comme
+s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses «pistons exceptionnels» il
+irait loin, avait séduit la sœur de Gilberte Claireux. La future
+romancière, sur le corps de cette sœur, qui mourut d’angoisse, de
+déception, d’horreur, et dont elle adopta l’orpheline, paternellement
+abandonnée, proféra des serments de vengeance. Sa haine indignée
+s’étendit à tout le sexe masculin. Les hommes... Ils lui apparurent très
+répugnants, comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter le
+contact, ou charmants et lâches, comme ce Théophile dont elle comprenait
+que sa pauvre sœur eût la tête tournée.
+
+Ah! Théophile Andraux, c’était un misérable,--mais un misérable bâti
+pour la perdition des cœurs de midinettes. Des moustaches sombres et
+soyeuses, des yeux de caresse... (Remarquait-on, lorsqu’il avait
+vingt-cinq ans, que ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez
+effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre, d’où leur
+expression plutôt stupide?) Quelle tournure élégante! Quelles cravates!
+Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre supportait
+l’invraisemblable hauteur.
+
+Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir magnifique, lui permirent
+d’épouser une jeune personne «tout à fait bien». Louise Guichard, élevée
+en demoiselle, «touchait» du piano et montrait, dans le salon de ses
+parents (un premier étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet
+d’institutrice, dans un cadre de feuilles de chêne. Elle avait été très
+gâtée. Lorsqu’elle fut Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt mille
+francs l’autorisait à engager une bonne, à ne rien faire que des
+visites, et à avoir son jour «comme toutes ces dames».
+
+Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, et neuf ans après
+seulement la petite Nathalie.
+
+Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était encore que rédacteur au
+ministère. Ses allures fringantes, son espoir d’avancement rapide, les
+œillades par lesquelles il accrochait au passage les admirations
+féminines, tout cela grisonnait et s’éteignait, comme ses cheveux et ses
+prunelles, plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois
+conquérante, il ajoutait un petit carré de barbe, qui ne couvrait que
+son menton, au bas des longues joues rasées. Il appelait cela «se donner
+une physionomie». Sa fatuité de jeune homme se transformait en
+prétention. Quelle question n’eût-il pas tranchée? A l’entendre, rien ne
+se faisait au ministère sans qu’on l’eût consulté,--directement, ses
+collègues, ou indirectement, ses supérieurs.
+
+Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son beau-père, seul survivant
+des parents de sa femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles
+rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile et Louise y comptaient si
+bien qu’ils avaient fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on
+découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à celle qui se croyait sa
+fille, et que tout son bien revenait à des compagnies de rentes
+viagères.
+
+Le coup fut rude.
+
+Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, que la nature humaine
+s’améliore dans l’épreuve, car, à ce moment précis, Théophile commença
+de ressentir quelques remords à l’égard de sa victime amoureuse et de la
+fillette issue d’une aventure qu’il considérait comme normale pour un
+homme de sa valeur, et plutôt flatteuse,--entendons-nous: flatteuse pour
+celle qui en était morte.
+
+Coïncidence singulière: Théophile s’avisa de songer à cette enfant,
+lorsque le nom de Gilles de Claircœur, à force de s’étaler sur des
+affiches bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des lueurs
+d’incendie, quand il ne flottait pas contre les phosphorescences d’un
+spectre, avait fini par prendre une signification notoire. La femme qui
+s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au premier rang parmi les
+producteurs de romans populaires. La profession comporte un énorme
+labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables revenus.
+
+Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit logement de la rue de
+Rennes, où elle vivait solitaire, ayant mis sa filleule en pension,
+reçut une lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en elle un de
+ces ouragans sentimentaux dont elle agitait volontiers les âmes de ses
+personnages. Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, se
+réveillaient mal, quelque effort qu’elle y fît. Mais l’étonnement, la
+curiosité, l’appétit dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle
+qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain sa vie aussi
+passionnément intéressante qu’un de ses meilleurs feuilletons.
+
+Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, le séducteur
+meurtrier de sa sœur.
+
+Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré terriblement
+grandiose dans sa mémoire, lui apparut sous les espèces d’un long
+monsieur quadragénaire, à la moustache non plus frisée en pointes, mais
+retombante, dure et grisâtre, sur une ridicule petite barbe carrée. Un
+médiocre fonctionnaire, confit dans la poussière de son bureau.
+Dogmatique, formaliste, plein d’arguments et de sentences, plus
+satisfait de lui-même que ne le fut jamais le génie labouré de doutes.
+
+La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté depuis vingt minutes sans se
+demander si sa sœur n’avait pas méconnu et peut-être froissé les
+délicatesses d’une telle âme. Théophile aurait certainement épousé celle
+qui le rendait père, malgré la légèreté dont elle avait fait preuve
+entre ses bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence
+de se laisser mourir. Et c’est pour avoir trop pleuré la mère qu’il
+s’était trouvé hors d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait
+eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de si bonnes mains!...
+
+Deux jours au moins eussent été indispensables à la romancière pour se
+désempêtrer d’un écheveau savamment embrouillé de fils sentimentaux,
+philosophiques, vibrant à faux et poissés de larmes cireuses. Mais avant
+quarante-huit heures, Théophile était revenu, tenant par la main des
+arguments qui devaient ôter à Claircœur toute faculté de réflexion et de
+raisonnement.
+
+C’était un beau petit gaillard de dix à douze ans,--Bernard. Et une
+fillette à ses premiers pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils
+longs «comme ça», autour de ses prunelles bleues, et des cheveux blonds,
+frisés, légers comme une poussière d’or.
+
+--«Voilà votre tante, votre tante Gil, mes mignons. La tante de votre
+sœur Gilberte, dont je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante,
+embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui tes petits bras au
+cou,--tu sais, comme quand tu fais câline à maman.»
+
+Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la dame deux bras de chair
+puérile, frais et doux, et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur
+l’injonction paternelle: «Tante Zil... Tata Zil...», tandis que Bernard
+déclarait, avec sa faconde d’écolier:
+
+--«T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te gobe, tu sais. Tu vas pas
+aimer Lilie plus que moi, au moins?»
+
+Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement de joie, l’émoi
+désordonné de quelqu’un qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux,
+des enfants, une famille... Un petit monde à elle, autour d’elle!...
+Claircœur n’y avait pas résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa
+filleule Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre par nature, et
+qu’elle avait dû mettre en pension, satisfaisait médiocrement ses
+profondes soifs affectives.
+
+Le même soir--on dînait ensemble, n’est-ce pas?--elle fit la
+connaissance de «sa belle-sœur». Louise Andraux ajouta sa part aux
+ravissements de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, d’espoir, dont
+cette journée déborda, en accueillant la fille illégitime de son mari
+comme une enfant à elle, retrouvée.
+
+Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, par de généreux
+dénouements, elle fit verser à ses lectrices. «Dire qu’on nous accuse
+d’invraisemblance, nous autres romanciers!» faisait-elle remarquer aux
+Andraux. «Que je mette cette scène dans un roman... on n’y croirait pas.
+La vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. Puis... elle
+est meilleure qu’on ne pense. Théophile, vous avez bien fait de venir à
+moi.»
+
+Théophile eut ensuite souvent l’occasion de s’en apercevoir.
+
+Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de Claircœur, un fin repas
+arrosé de champagne, des distributions de cadeaux, faisaient participer
+«la famille» à cet heureux événement.
+
+_Le Secret du guillotiné_ étant le premier qui paraissait depuis
+l’installation dans le bel appartement du boulevard Raspail, avait
+déterminé l’organisation d’une bombance plus mirifique. Et des surprises
+devaient suivre.
+
+Aussi, le retour de Claircœur, annonçant qu’elle apportait du travail
+pour toute la soirée, jeta un froid.
+
+--«Ma chère», déclara Théophile, «ces choses-là n’arrivent qu’à vous.
+Votre faiblesse en est cause. Vous ne savez jamais dire non.
+
+--«Comment?... dire non?...» fit la romancière abasourdie. «Mais
+puisqu’on commence à tirer le «lancement» demain matin.
+
+--Est-ce qu’une femme de lettres de votre valeur, de votre célébrité,
+doit consentir à retoucher sa prose? Quelle humiliation!...»
+
+Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe carrée, toute grise à
+présent, sur un col dont elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses
+yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus l’étroite arête de son
+nez, finissaient par se chercher mutuellement, si bien qu’on ne
+rencontrait plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre
+prétendait imposer la considération que tout être humain doit à un
+sous-chef de bureau dans un ministère. Comme le brillant avenir de
+Théophile semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se refusait à
+admettre qu’il y eût sur terre un poste dont s’accommodât mieux le vrai
+mérite. Les autres situations... affaire d’intrigues, de politique. Un
+tas de couleuvres à avaler. Pouah! il en faisait fi. Être Théophile
+Andraux et rester sous-chef: voilà ce qui donnait la mesure d’un homme!
+
+--«L’ennui... c’est que les enfants seront malades, si on ne dîne pas à
+l’heure.»
+
+Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça d’y joindre un sourire.
+Mais les sourires de Louise Andraux étaient à détente sèche,--(voyez
+donc ce ressort!)--ils partaient toujours plus tôt ou plus tard que les
+paroles. Quand ses lèvres plates se distendaient, puis se replissaient
+brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre un léger déclic.
+
+--«Oh! bien...» fit une voix rieuse, «si les enfants sont malades de ne
+pas dîner à l’heure, faut les coucher tout de suite. Voici longtemps
+qu’ils dînent... de gâteaux, de desserts, de bonbons, de tout ce qu’ils
+ont pu chiper à la salle à manger ou à l’office.
+
+--Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole!» cria Bernard avec un
+assez méchant coup d’œil vers sa demi-sœur aînée. «Mais, est-ce que je
+suis un enfant?... Voilà qu’on me met au rang de Lilie, cette morveuse!»
+
+Nathalie fondit en larmes, pendant que la grande Gilberte haussait les
+épaules.
+
+Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père l’ayant finalement reconnue.
+Jolie fille, de dix-neuf à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le
+chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout de même, ou--comme
+on dit--pire. Des yeux sombres, qui paraissaient grands, tant ils
+étaient pleins de toutes sortes de choses,--des choses câlines,
+rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant la minute, et parfois
+tout ensemble. Un nez court, malicieux, friand,--savait-on de quoi?...
+Une façon de humer l’air comme un petit hennissement. La bouche...
+dessinée à la diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes
+fines, blanches, régulières--un rang de perles. Un corps menu, svelte,
+souple. Des mains élégantes. Tout cela mis en valeur,--discrètement,
+mais savamment. La robe d’écolière... moulée. Des découpures de soie
+ancienne appliquées sur la blouse toute simple,--trouvaille bizarre et
+charmante. Une coiffure cocasse, donnant de l’originalité à la frimousse
+parisienne: les cheveux--bruns et luisants comme des écorces de
+châtaignes--nattés et roulés en plaques bombées sur les oreilles. Une
+imperceptible raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la nuque à la
+pointe du front.
+
+D’un mouvement gentil, elle se leva du piano,--un piano acheté pour
+elle, car qu’est-ce qu’en eût fait Gilles de Claircœur?--débarrassa la
+tante de son sac à main,--volumineux comme un nécessaire de
+voyage,--prit de ses épaules la lourde fourrure, car dans la pièce
+chaude une bouffée rouge montait au visage énervé de la romancière.
+
+--«Qu’est-ce que vous avez de si pressé à faire, marraine? Je puis vous
+aider, j’en suis sûre.
+
+--Mais non, ma petite, c’est de la copie.
+
+--Eh bien?...»
+
+Cet «Eh bien?» était gros de signification.
+
+Théophile se chargea de l’interpréter:
+
+--«Parbleu!... Elle a raison, votre filleule. Si vous ne l’éloigniez pas
+systématiquement de la littérature, vous la trouveriez, pour un coup de
+main, quand vous auriez besoin d’elle. Le don... elle l’a, ça ne fait
+pas de doute. Elle tient de moi. On ne rédige pas depuis trente ans
+bientôt, comme je le fais au ministère, avec les qualités de style qu’on
+veut bien me reconnaître...
+
+--Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par maman.
+
+--Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit pas ce que je disais. Tâche
+donc de ne pas toujours interrompre ton père. Si c’est l’éducation que
+tu as reçue!...»
+
+Une interruption plus catégorique empêcha le sous-chef de reprendre son
+discours. Les deux battants d’une porte furent soigneusement ouverts,
+comme pour le défilé d’un cortège, par la femme de chambre, Céline, qui
+aussitôt proclama:
+
+--«Ces messieurs et dames sont servis.»
+
+Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour éviter le: «Madame est
+servie», dont la personnalité trop manifeste eût offusqué la famille.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, après une assiettée de potage et une demi-douzaine d’huîtres
+avalées à la hâte, Gilles de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet
+de travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle fit maintes
+recommandations à ses deux domestiques pour que rien ne fût négligé dans
+l’ordonnance du festin, pas plus le champagne au moment de la glace, que
+le café de M. Andraux--à la turque--et la vieille eau-de-vie qu’il
+affectionnait.
+
+Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler sur la plus grande table
+du salon, les boîtes, les écrins, les paquets soyeux, contenant les
+«surprises» destinées à tous.
+
+Puis, s’étant assise devant son encrier, elle relut les dernières lignes
+des épreuves, et écrivit:
+
+ «Que se passait-il, à ce moment suprême, dans l’âme indomptable de
+ Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière?... Quels tableaux
+ surgissaient en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont s’effacer
+ pour jamais? Quels visages montaient dans sa mémoire, grimaçants de
+ haine, convulsés de douleur, ou transfigurés d’amour?...»
+
+Voilà... Avec ça, un feuilletoniste aussi expert que Claircœur en avait
+pour jusqu’à minuit. Les tableaux du passé, les visages... tout ce qui
+défilerait dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de
+La Persinière, adroitement cuisiné de mystère... autant d’amorces pour
+la curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait reculer la chute du
+couperet, comme l’exigeaient les dimensions du «lancement».
+
+ «C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, ô femme perverse
+ et divine! qui m’amène ici, à cette mort ignominieuse...»
+
+Tristan de La Persinière venait de murmurer cette phrase, lorsque la
+romancière crut entendre un grattement à la porte de son cabinet de
+travail. Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop adorable fantôme,
+et courut ouvrir, en s’exclamant:
+
+--«Oh! Criquette, ma petite poule!... Elle s’ennuie de sa mémère...»
+
+Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de rire, des clameurs de gaieté
+s’engouffrèrent. «Quelle chance!» se dit Claircœur, «mon absence ne les
+contrarie pas trop.»
+
+Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse.
+
+--«Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils voudraient venir... Et mémère
+n’a pas fini.»
+
+Criquette remua un tronçon de queue, et regarda «mémère» avec des yeux
+tels que l’adorable fantôme, la femme perverse et divine, n’en avait pu
+poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La
+Persinière. Pas de plus sincèrement tendres, à coup sûr.
+
+Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec un corps blanc presque
+aussi fin que celui d’une levrette, avec des taches noir et feu
+irrégulièrement départies sur sa tête, et lui plaquant de comiques
+œillères. De grosses prunelles de jais, toujours animées par un langage
+presque aussi nuancé que la parole humaine. Et deux coquines d’oreilles
+fauves, qui se dressaient comme celles d’un renard, n’ayant jamais, ni
+par conformation naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure
+chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture dont se piquent
+les fox-terriers de race,--les «Tristan-Geoffroy de La Persinière» de la
+gent foxine.
+
+--«Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor à quatre pattes.»
+
+Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas. Elle bondit dans le giron
+de sa maîtresse, qui s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en
+rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux noirs--très grands pour
+sa race et maquillés d’un large cerne sombre--et regarda fixement
+Claircœur.
+
+--«Ça t’étonne que je travaille quand nous avons nos amis», dit la
+romancière.
+
+Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur de la petite
+chienne.
+
+--«Tu voudrais que j’y aille?...»
+
+Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris. Ce n’était pas sa
+langue.
+
+Mais lorsque Claircœur eut ajouté:
+
+--«Tu veux mener mémère... mener mémère...»
+
+Alors Criquette bondit à terre, courut à la porte, jappant de joie,
+remuant la queue,--son tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc de
+neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse.
+
+--«Non, Criquette, non... Je ne peux pas. Allons, viens. Reste avec
+mémère. Mets-toi sur ton coussin.»
+
+Au mot de «coussin», la docile petite créature se dirigea vers un de ces
+sièges bas et anguleux qu’on appelle «coins», et qui portait un des
+moelleux coussins, enveloppés de housses claires et lavables, faisant
+partie de son mobilier personnel. Criquette y allongea son mince petit
+corps blanc, où couraient des frissons d’énervement, car les choses ne
+s’arrangeaient pas comme elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur
+deux élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées,--ce qui
+l’effilait davantage--elle contempla fixement sa maîtresse. Seulement,
+comme elle regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles obscures
+se soulignèrent d’une ligne de sclérotique pâle, ce qui leur donnait une
+expression implorante, extatique, plus humaine que canine.
+
+--«Oui, mes beaux yeux... oui, on t’aime», dit la femme de lettres.
+
+Car il était impossible de ne pas parler à un tel regard.
+
+Toutefois, il fallut revenir au marquis de La Persinière, dont l’âme
+indomptable abusait peut-être du droit qu’on a de faire durer des
+éternités les minutes qui précèdent la mort.
+
+Encouragée par la présence de Criquette,--celle-là du moins la préférait
+à tout,--Claircœur faisait voler sa plume sur le papier.
+
+Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement assez semblable à
+celui de la petite chienne.
+
+Celle-ci jeta des abois assourdissants.
+
+--«Entrez!... Tais-toi donc, Criquette, tais-toi!... Comment! c’est ma
+Lilie!... Arrive, mon amour... On vient donc voir ce que devient cette
+pauvre tante Gil?...»
+
+Nathalie, les joues rouges comme des pommes d’api, les mains et la
+bouche pleines de petits fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux
+bleus scintillant d’une goutte de champagne, déclara:
+
+--«Je viens chercher Criquette... pour qu’elle valse autour de la table.
+Tu permets, tante Gil?... Allons, viens, Criquette.»
+
+La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade. Et, de son coussin
+qu’elle n’avait pas quitté, la gourmande reniflait une odeur de sucrerie
+dont s’accompagnait le frais arome de chair enfantine. Sa truffe remua.
+Sa langue mouillée torchonna ses babines. Cependant, elle regardait sa
+maîtresse. Un visible conflit agitait sa conscience de chien.
+
+--«Vilaine Criquette!» s’écria Nathalie, «Veux-tu m’obéir!... Tante,
+commande-lui de m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine!
+
+--Offre-lui un de tes bonbons, et elle te suivra», soupira Claircœur,
+avec une dose de sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours en
+quarante mille lignes.
+
+Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent. La porte claqua
+bruyamment.
+
+--«Est-ce mignon!» murmura pour toute plainte la romancière. «La
+gosseline et le toutou... C’est à payer sa place... les voir ensemble.»
+
+Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux légères créatures, tandis
+qu’elle écrivait:
+
+_«Du moins», pensa Tristan, «ton honneur est sauf, malheureuse!
+J’emporte l’infernal secret. Tu continueras à promener par le monde
+cette figure d’ange, dont tu masques une âme de démon...»_
+
+
+
+
+II
+
+
+La double porte en cuir de la petite salle d’attente retomba, et les
+mornes silhouettes, qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous leur
+chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, se redressèrent dans une
+stupeur.
+
+Celle qui entrait leur ressemblait si peu!
+
+Le garçon de bureau lui-même, plongé dans la lecture du _Petit
+Quotidien_, impassible sous les regards, dont l’anxiété s’attachait à
+lui, leva enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu Mlle Andraux, il
+leva toute sa personne. S’approchant de la jolie Gilberte, il échangea
+tout bas quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup discret à une
+porte, sur laquelle une pancarte étalait ces mots: «MANDATS, INDEMNITÉS,
+BONS SUR LE TRÉSOR.» Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer la
+jeune fille.
+
+Des récriminations coururent, mais timides. Une voix s’éleva faiblement:
+
+--«Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout le monde, celle-là?...»
+
+Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon de bureau, ignorant
+ces vagues humanités, un silence découragé retomba.
+
+La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la chaleur d’un poêle à long
+tuyau de tôle, dont l’haleine de métal surchauffé congestionnait. Une
+inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre aux vitres sales et
+suintait d’un boyau de cour enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au
+ministère.
+
+Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, songeaient à leurs
+pauvres occupations, si pressées, s’estimaient cependant heureux d’être
+là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer aux
+munificences de l’État.
+
+Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui le garçon de bureau
+ordonna:
+
+--«Fermez donc votre porte!»
+
+Puis, très rogue:
+
+--«Prenez un numéro.»
+
+Et comme le nouveau venu regardait sans comprendre:
+
+--«Là... ces numéros verts.»
+
+Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait d’étendre, une pile de
+petits cartons, où des maculatures confuses avaient pu jadis être des
+chiffres.
+
+--«Oh!... puis... si vous voulez perdre votre tour...»
+
+En hâte, le fonctionnaire retournait à son journal, dévorait le _Secret
+du Guillotiné_.
+
+Dans le bureau des MANDATS, Gilberte avait embrassé son père et salué
+d’un: «Bonjour, m’sieu Prosper», un vieux rédacteur, enfoui dans un
+angle, à une petite table, derrière des remparts de cartonniers.
+
+Alors elle avait dit:
+
+--«Comment vont les gosses?»
+
+Ce qui lui attira cette observation:
+
+--«Tu pourrais t’informer de la santé de ta belle-mère.»
+
+Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. Mais, l’idée de sa femme le
+suggestionnant, il émit une remarque dont Louise le harcelait:
+
+--«Tu t’habilles d’une façon vraiment un peu excentrique, Gilberte. Tu
+dois te faire remarquer dans la rue.
+
+--Marraine n’y voit pas de mal», riposta la jeune fille. «Et comme c’est
+elle qui est responsable de moi...
+
+--Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas abandonné le droit...
+Mon autorité paternelle...
+
+--Oh! petit père, pas de sermon... Nous n’avons qu’une minute. Ta salle
+d’attente est pleine.
+
+--Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. Ma parole! ces cocos-là
+ne me permettraient pas de déjeuner.
+
+--Alors, père, tu vas me dire...»
+
+Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation:
+
+--«On ne t’ennuie pas, dans la rue? On ne te suit pas?... On n’est pas
+inconvenant avec toi?»
+
+Gilberte éclata de rire.
+
+--«Mais, papa, c’est des histoires à dormir debout. On ne manque de
+respect qu’à celles qui le veulent bien.
+
+--Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes plus sérieuses d’apparence que
+toi se plaignent de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes sont
+d’une audace!...
+
+--Petit père, celles qui te racontent ça sont mûres et laides.»
+
+Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice... Naturellement... elle
+en était sûre... Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère,
+cette Louise prétentieuse.
+
+--«Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle
+veut voir et entendre.
+
+--Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées», murmura
+M. Prosper derrière ses remparts de cartons.
+
+Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux
+compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant
+un «Oh!» de surprise.
+
+--«Qu’est-ce que vous faites là?... Ce sont les portraits de votre
+ministre?...»
+
+Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans
+cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance
+nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre
+scepticisme pratique.
+
+Gilberte avait ce charme: le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui
+semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents
+éclatantes.
+
+M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour
+depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion.
+Il rit aussi. Pas de la même façon.
+
+--«Mon ministre?...» répéta-t-il. «Lequel? Il faudrait dire: «Mes
+ministres.» Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les
+journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle,
+regardez bien. Vous ne remettez pas?...»
+
+La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme,
+sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de
+paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une
+trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents
+costumes: d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de
+bal ou de théâtre,--tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui
+présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace,
+tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes.
+
+Tous ces portraits étaient des reproductions parues dans des illustrés.
+Ils adhéraient à un feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en
+caractères d’imprimerie: _l’Argus de la Presse_, puis, plus bas, écrits
+à la main, une date et le nom d’un journal.
+
+--«Ce sont des articles concernant nos célébrités», expliqua M. Prosper.
+«Voyez ce que j’en fais.»
+
+Il tourna les pages d’un album. Les découpures, texte ou vignettes, y
+étaient collées par ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant
+leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. Elles se
+séparaient par des traits de grosseurs différentes, dont quelques-uns,
+gras au milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. Des
+ornements en virgules, en vrilles, en pattes de hanneton, remplissaient
+les espaces laissés vides par l’irrégularité des placards.
+
+--«Que dites-vous de ça? Est-ce beau!...» interrogea M. Prosper.
+
+Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire dans sa petite barbe
+carrée.
+
+Gilberte s’étonna:
+
+--«Mais», demanda-t-elle, «qui ça concerne-t-il, ces machins de
+journaux?
+
+--Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, votre tante, madame de
+Claircœur... elle devrait me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle
+doit être abonnée à _l’Argus_.
+
+--Comment?» dit la jeune fille. «Est-ce qu’il ne faudrait pas
+l’autorisation du ministre?»
+
+Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires.
+
+--«Voyons, tu penses bien que ce n’est pas un travail du bureau, mon
+mignon», observa Théophile. «Ce sont les petits bénéfices de monsieur
+Prosper. Il fait cela à ses moments perdus. Notre heure de déjeuner, par
+exemple.
+
+--Et puis», ajouta M. Prosper, «quand il n’y a pas de besogne. Ça arrive
+souvent. Alors, quoi? On ne fait pas plus de tort à l’administration que
+si on se tournait les pouces.
+
+--Mais je le connais!» cria triomphalement Gilberte, qu’intriguait en
+ses multiples effigies le client actuel de M. Prosper. «Je l’ai vu jouer
+quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. C’est Fagueyrat. Celui
+qu’on appelle: «le beau Fagueyrat». Je ne sais pas pourquoi, par
+exemple!
+
+--Vous ne savez pas!» s’exclama M. Prosper. «Mais il est splendide!...
+Regardez-moi cette allure!
+
+--Là, peut-être... en d’Artagnan, sous le feutre à panache. Mais en
+civil... ces grosses joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat...
+Je lui trouve une tête à gifles.
+
+--Oh! cependant... Être comme cela!» soupira le pauvre rédacteur, en
+remontant ses manches de lustrine.
+
+--«Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. Oui, parole!... Vous avez
+une bonne figure, bien à vous, et pas une bobine à essayer des
+perruques.»
+
+Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. Ça avait beau lui être
+jeté par gentillesse, avec une légèreté espiègle... N’importe! on
+n’entend pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous lui plaisez.
+
+--«Si tu t’en allais, maintenant, petite chatte», suggéra le sous-chef.
+«Au lieu d’essayer tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu es venue
+trop tard au bureau. Voilà qu’il est l’heure. Va-t’en.
+
+--Oh! papa. Tu avais tant promis de me dire!... Tiens, j’attendrai, dans
+ce petit coin. On ne me verra seulement pas.»
+
+Elle insista câlinement. Puis, s’énerva:
+
+--«J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en
+dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai!... Marraine s’inquiète... Elle
+m’a demandé si j’étais amoureuse.»
+
+L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte.
+
+--«Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine!» grommela Théophile.
+
+Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M.
+Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux.
+
+Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur
+entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte
+jusqu’au ministère, en cachette de «marraine», chez qui elle demeurait,
+l’objet du complot, la réponse qu’il préparait,--et à quelle grave
+question!--tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans
+sa vanité, dans son goût de faire la loi.
+
+Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix
+ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant
+la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait
+davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était
+autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu,
+lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il
+n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et
+l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à
+la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout
+la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un
+sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais
+s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus
+de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la
+contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait
+une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on
+creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille
+avec la romancière... Ah! non... Jamais de la vie! Cette fantaisie-là
+eût coûté trop cher à toute la famille!
+
+En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de
+Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. «C’est le vrai
+féminisme», disait cette femme qui devait tout à son travail. «On ne
+sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante
+de tout,--de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un
+mari peut manger,--des circonstances,--et surtout des hommes. Pour ces
+messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes
+qui ne savent que s’attifer.»
+
+Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante,
+après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu,
+prononçait ce mot: «le marché aux esclaves», avec un accent
+indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur
+chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation
+d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de
+fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de
+l’amour n’étaient point venues adoucir.
+
+Avec sa volonté robuste--cette volonté qui la faisait marcher si droit
+dans la vie--et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait:
+
+--«Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte,
+pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou
+elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit
+d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte
+avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la
+reconnaître.»
+
+--«Ce que dit ta marraine, elle le ferait», commentait le père à sa
+fille, dans le tête-à-tête.
+
+--«Elle aurait bien raison!» s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et
+de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.
+
+Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est
+quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La
+filleule de la romancière voulait faire «de la littérature». Non pas des
+feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la
+littérature... de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite
+tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et
+où l’auteur n’a pour sujet que soi-même.
+
+Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui
+conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes.
+
+--«Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance
+qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu
+le manifesteras après.
+
+--Un bureau... J’aimerais mieux me jeter à la Seine», soupirait la jolie
+fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux
+yeux.
+
+Elle trouvait des consolations près de son père.
+
+--«Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent,
+ma pauvre mignonne? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton
+tempérament poétique, pour être comprise d’une... brave femme, soit...
+mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat
+cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans
+quel style!... Puis il faut compter avec l’envie.
+
+--Oh! non... Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine.
+
+--Allons donc! C’est la nature... On n’encourage pas ceux qui vous
+marchent sur les talons.»
+
+Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à
+quelqu’un: «Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières
+œuvres... Oh!... comme ça lui est venu... sans prétention. Qu’en
+pensez-vous?» Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore
+que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour
+soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine
+d’expliquer.
+
+Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient
+passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par
+conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux
+trouverait ceux qui lui déclareraient:
+
+--«Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux...
+Ce serait un crime.»
+
+Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se
+faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à
+l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui
+permettrait de se passer d’elle.
+
+C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte,
+dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au
+ministère.
+
+--«Attends un peu», lui dit son père. «C’est un mauvais jour, un
+commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur
+ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à
+trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons
+tranquilles.
+
+--Trois heures... Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait
+marraine?» observa Gilberte.
+
+--«Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns.
+
+--En tout cas, je t’en supplie», reprit la jeune fille, «ne fais pas
+poireauter une pauvre femme qui est là--je l’ai aperçue--déjà âgée.
+C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes
+amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour
+rien.
+
+--Ah! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais!...» s’esclaffa
+M. Prosper.
+
+Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge
+impériale et couronné de lauriers: («Soyons amis, Cinna...») Mais,
+devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua:
+
+--«Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver... Et quelle
+binette là-dessous, ah! messeigneurs!...
+
+--Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre», grommela
+le sous-chef. «Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour
+rien... Oui-dà!... Et les gosses du ministre?... Elle ne les a pas
+décrassés à l’œil... C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de
+l’État. Je vous demande un peu! Est-ce que je suis pensionné de l’État,
+moi qui le sers depuis vingt-cinq ans?
+
+--Tu auras ta retraite, petit père.
+
+--Pour quelle éreintante besogne!... Tu vas voir ça. On n’arrête pas.»
+
+Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir
+ouvert la salle d’attente--un quart d’heure en retard--le sous-chef
+parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux
+trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire
+mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint
+rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et
+montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent
+risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le
+sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils? Une poussière d’êtres,
+auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à
+leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité
+des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne
+devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des
+attentes inexpliquées? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout,
+sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui
+faisaient mouvoir leurs gonds.
+
+Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M.
+Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une
+phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils
+présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement.
+Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart
+de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à
+force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même
+bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus
+le nez en dos de couteau.
+
+Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un
+dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi
+demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression
+de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à
+«chanvre». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût
+ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes
+passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent? Et n’est-ce
+pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours
+cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout,
+excepté dans les administrations?
+
+Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur
+lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la
+colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce
+n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités,
+demandait du discernement, de la circonspection.
+
+--«Eh non!... monsieur... eh! non... Que diable! pas si vite!... Où
+allez-vous signer?... Le savez-vous seulement?... Là?... Mais non...
+mais non!... Ici, monsieur, ici!... Voyez-vous la pointe de mon
+crayon?... C’est extraordinaire!... ma parole!... C’est
+extraordinaire!...»
+
+Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait
+humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de
+paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor,
+où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa,
+l’appel des numéros,--autant de stations crucifiantes par la longueur
+des «queues» à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité
+supérieure assise derrière des grillages.
+
+Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers
+Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un
+Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la
+Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que
+les cuisses, le mot «_Tragedia_»,--nom du journal qui publia ce
+portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été
+occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M.
+Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau
+Fagueyrat.)
+
+Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux
+le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée
+de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et
+d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que
+Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une
+époque très voisine de sa naissance.
+
+La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour:
+ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des
+cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef.
+
+Une voix timide murmura:
+
+--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.»
+
+Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave,
+soupçonneuse:
+
+--«Quelle ordonnance?
+
+--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire.
+
+--Quelle indemnité?»
+
+Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore:
+
+--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas?
+Vous me connaissez bien.
+
+--Moi!...»
+
+L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme
+noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite
+forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses
+yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un
+microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à
+la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la
+concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un
+papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte.
+Mais la petite forme noire... Pfuh!...
+
+--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et
+toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor
+après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...»
+
+Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un
+chevrotement:
+
+--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!...
+
+--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef.
+
+Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre
+personne.
+
+L’institutrice eut une exclamation de désespoir:
+
+--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens!
+Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage
+fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.»
+
+Parole funeste!... «Votre employé!»
+
+M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M.
+Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef:
+
+--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.»
+
+Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures
+autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large
+cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au
+poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson.
+
+La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le
+drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle
+d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus.
+
+Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux.
+
+--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir
+y entrer!» cria-t-elle.
+
+Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit
+contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment
+défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle.
+
+--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas
+te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...»
+ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux
+m’assassiner, demain, au Capitole.»)
+
+Elle protesta:
+
+--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la
+connaissais.»
+
+Le sous-chef croisa les bras.
+
+--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de
+Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas
+moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine
+nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire
+prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...»
+
+Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin,
+venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une
+plume derrière l’oreille.
+
+--«Venez voir quéque chose d’épatant!»
+
+Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les
+événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur
+importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir
+toute une direction.
+
+Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré
+quand l’institutrice sortait.
+
+--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce
+qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.»
+
+Puis, le suivant, il appendit un écriteau:
+
+«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._»
+
+De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait
+être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants.
+
+Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où
+déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les
+suivit.
+
+Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un
+huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion
+générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu
+tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au
+complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.
+
+Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de
+ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans
+doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à
+figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux...
+Serait-ce lui, le traître?
+
+--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut
+pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise
+était sur le point de devenir mère.»
+
+Des exclamations. Des rires.
+
+Le chevelu continua:
+
+--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de
+me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau
+de famille.»
+
+Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses
+souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les
+minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se
+pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se
+haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point.
+Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des
+«pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la
+forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le
+sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la
+félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut
+ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité
+de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.
+
+Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards.
+Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie
+de pain et une goutte de lait.
+
+Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer
+par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile
+revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se
+passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef,
+s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait
+avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta:
+
+--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique
+chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail
+écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.»
+
+Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda,
+sourit.
+
+Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à
+tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès
+que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son
+visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère
+rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les
+oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se
+formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait:
+
+--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?»
+(Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous
+demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau,
+comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais...
+Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise,
+n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie...
+Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne
+suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?»
+
+Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave.
+
+--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop
+d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon
+inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées
+venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas?
+J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas,
+Andraux? Te l’ai-je assez dit?»
+
+Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut
+le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le
+crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des
+idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse?
+
+Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous
+son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de
+candeur:
+
+--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de
+m’essayer à écrire?
+
+--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais,
+mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires
+futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire.
+
+--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère
+déception.
+
+--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard.
+
+--«Non, non, j’espère faire mieux...»
+
+Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation
+restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua:
+
+--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?...
+
+--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille.
+
+--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé,
+George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les
+longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que
+c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne
+pas finir... l’originalité, quoi!
+
+--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire,
+n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce
+pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les
+répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est
+agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.»
+
+Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer
+immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre
+au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_»
+il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait
+un plaisir de lui rendre son manuscrit:
+
+--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais,
+n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela,
+n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce
+pas?...»
+
+Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se
+montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros
+doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges,
+peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui
+devait une récompense pour son désintéressement.
+
+Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton.
+
+Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa
+filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce
+pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance
+que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli
+minois?
+
+--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il
+en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.»
+
+Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son
+âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros
+doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où
+la tresse posait contre le cou délicat.
+
+Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de
+Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son
+bavardage.
+
+Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci
+n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier
+progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux
+si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait
+une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait...
+(On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises
+dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni
+pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien,
+enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur
+prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne
+pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son
+trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives.
+Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies
+femmes encore!...
+
+--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand
+niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon
+malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous,
+n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...»
+
+Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le
+trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas
+transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de
+guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu
+visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui
+sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de
+tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est
+une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement
+coquette... Et il renifla:
+
+--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés
+mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.»
+
+Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce
+monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et
+désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était
+trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir.
+
+Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se
+sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa
+personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec
+désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son
+père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de
+continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie
+mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être
+dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce
+qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce
+supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance,
+tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation
+des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en
+eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les
+feuilles.
+
+Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux
+trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la
+soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent
+dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une
+griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi
+qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du
+talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence
+d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si
+bonne!...
+
+Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se
+retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le
+plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme
+non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art
+familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent
+pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y
+attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines,
+les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards
+foudroyants.
+
+Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les
+abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins.
+
+La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait
+une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il
+cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de
+rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement.
+
+En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail.
+
+--«Je te dérange, marraine?
+
+--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est
+pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie,
+mignonne.»
+
+Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La
+simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre
+était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une
+servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse,
+le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.
+
+--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi
+posée?
+
+«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de
+parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et
+devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette,
+immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette
+bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait
+d’un grain de jalousie.
+
+--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme
+je ne fais que des épreuves...
+
+--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui
+tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le
+ton demi-plaisant n’atténuait guère.
+
+La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le
+fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux
+occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le
+placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard
+de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la
+romancière, impressionnée, lui tourna le dos.
+
+--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que,
+pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me
+l’enlève?
+
+--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais
+une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon
+compliment.
+
+--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi.
+
+--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle?
+
+--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le
+concours pour le ministère.
+
+--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit?
+
+--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai
+d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature...
+Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça.
+
+--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du
+caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se
+soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George
+Sand.
+
+--Oh! George Sand...»
+
+La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur.
+
+--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends
+ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la
+fortune, vois-tu...
+
+--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me
+lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je
+tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te
+perdant!...»
+
+Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune
+visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit:
+
+--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même
+seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...»
+
+La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être
+chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait
+élevée,--avec quel dévouement!
+
+Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant
+offensée:
+
+--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant
+un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et
+de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce
+qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!)
+
+--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à
+remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice.
+
+--Oh! tu as eu si vite du succès...
+
+--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous
+donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel
+genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur
+le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas
+toujours vivre leur auteur.
+
+--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence.
+
+--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir
+griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh
+bien, allons-y!»
+
+--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.»
+
+Claircœur soupira, se tut.
+
+--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes
+essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion
+sur mes idées, sur mon style.
+
+--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme
+toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais
+non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes
+de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de
+jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse
+le public.»
+
+Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un
+peu forcé.
+
+--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce
+qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont
+des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que
+tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur
+le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré:
+«C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du
+_Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu.
+
+--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra
+ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de
+journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page.
+
+--Mais c’est abominable!
+
+--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un
+illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment
+et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis
+charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le
+trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus
+spirituelles du monde?»
+
+La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de
+sourire.
+
+--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la
+voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je
+me ferai connaître, si tu consens...
+
+--A quoi?
+
+--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_.
+
+--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite!
+
+Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond.
+Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie:
+
+--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit
+mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité
+aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?»
+
+Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par
+une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de
+réfléchir:
+
+--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule
+présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que
+je demande.»
+
+Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque
+grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la
+tête, en silence.
+
+--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je
+sais que mes essais ont de la valeur.
+
+--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance!
+
+--Dis oui, marraine!...»
+
+Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé.
+
+--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas
+de services! Je corrigerai tes épreuves.
+
+--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de
+service.
+
+--Non! non!...
+
+--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.
+
+--Jamais de la vie!
+
+--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive.
+
+Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette
+phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce
+qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de
+joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés
+par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans
+sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il
+pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications
+crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus.
+
+Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas
+aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin.
+Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne
+serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant,
+puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse
+montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui
+arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!...
+Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à
+son cœur pour le contenter et le remplir.
+
+Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir.
+Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres,
+cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans
+effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire
+sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on
+accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu,
+oui... cela valait mieux contre la vie.
+
+Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si
+chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels,
+avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux
+de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette
+larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche
+créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se
+serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce
+qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir
+jadis avec elle-même.
+
+Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber
+la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme
+vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros
+yeux pleins d’inquiétude.
+
+Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans
+la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main,
+quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe
+glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit
+gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer
+éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu
+vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis
+contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris,
+parle-moi...»
+
+Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue
+entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle.
+Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot
+bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de
+travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un
+grêle sanglot.
+
+
+
+
+III
+
+
+--«Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire
+un tour dans les coulisses.»
+
+Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe
+démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais
+dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le
+plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un
+placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa
+poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son
+chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de
+répétition générale, parmi ce qu’il appelait «le Tout-Paris», de se
+mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait--non sans quelques
+erreurs--d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M.
+Prosper, l’emplissait d’une ivresse.
+
+L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par
+un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite
+barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer
+quelque relation grimpant à une mauvaise place: un collègue du
+ministère, un voisin de palier, sa concierge même. «Moi, j’ai la loge du
+directeur du _Petit Quotidien_.» Car Boisseuil avait envoyé le coupon à
+l’auteur du _Guillotiné_.
+
+Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa filleule restaient
+seules. Non qu’elles eussent négligé d’inviter Louise. Mais une
+indisposition de Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant au lycéen
+Bernard, il donnait trop peu de satisfaction à la famille pour qu’on lui
+offrît le théâtre.
+
+Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha vers la romancière, les
+lèvres chuchotantes, les yeux brillants.
+
+--«Tu n’as pas entendu, marraine?
+
+--Quoi donc?
+
+--Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, à l’instant.»
+
+D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un groupe de trois ou quatre
+personnes, qui se tenaient debout contre les strapontins tout proches
+avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le va-et-vient des spectateurs
+gagnant leurs fauteuils refoulait parfois ce groupe contre le rebord de
+la baignoire.
+
+--«Non. Qu’est-ce que c’était?» demanda Claircœur sans beaucoup de
+curiosité.
+
+Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues imaginaires se trouvait
+devant la vie comme devant une muraille sans ouvertures. Elle n’en
+discernait qu’une apparence monotone. Faute de la regarder en
+profondeur, elle la trouvait banale à côté de ses propres inventions.
+
+Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière les réalités, mille
+perspectives passionnées et mystérieuses. Avide de comprendre, de
+savoir, de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les choses des
+regards qui se croyaient clairvoyants parce qu’ils étaient naïvement,
+quoique audacieusement, visionnaires. Cette salle du Gymnase, pleine de
+Parisiens connus, d’écrivains, d’acteurs et d’actrices, de femmes du
+monde et du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que la comédie
+annoncée. Elle se figurait toutes ces existences animées d’une fièvre
+délicieuse. Quel bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en
+partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un rôle! Nul doute que sa
+destinée ne l’y appelât. Mais ce serait long d’attendre
+encore,--peut-être quelques mois! Elle n’eût pas toléré de se dire:
+«quelques années».
+
+--«Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas. Cela concernait pourtant
+Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat, que tu connais.
+
+--Oh! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du _Petit Quotidien_.
+Nous avons échangé quatre mots.
+
+--Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta pièce tirée des _Malheurs
+d’une arpète_.
+
+--Ma pièce... Elle ne sera même pas montée, puisqu’on vient de me
+retourner le scénario.
+
+--De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu.»
+
+Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un point douloureux, une
+meurtrissure toute fraîche, ce refus sans explication, arrivé voici
+moins d’une semaine.
+
+--«Tu te décourages tout de suite, marraine. Il est épatant, ton
+scénario. Faudra le porter au Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est
+là, Fagueyrat. Tu ne l’as pas vu?
+
+--Non... Où cela?
+
+--Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il se lève. C’est vrai qu’il
+n’est pas mal. Ses portraits ne l’avantagent guère.
+
+--Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en supplie! Voyons, il est
+tout près. Tes yeux te suffisent.
+
+--Ces tragédiens», observa la jeune fille, «ils ont tout de même une
+façon de se tenir... une dignité... Les acteurs comiques, eux, sont
+généralement communs.
+
+--Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas un peu poseur, Fagueyrat?
+
+--Là!... Ça y est!...» murmura Gilberte, sans répondre. «Il lorgne la
+loge de Blandine Jasmin.
+
+--Qu’est-ce que tu dis?» s’exclama Claircœur, scandalisée.
+
+--«Oui... Tu vois, marraine, cette première loge de face, où sont ces
+femmes si décolletées. Regarde... la blonde, à gauche, avec l’énorme
+chapeau noir... C’est Blandine Jasmin.
+
+--Quoi?... Qui ça... Blandine Jasmin? Comment sais-tu?... Elle me paraît
+bien mal habitée, cette loge», observa Claircœur.
+
+Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement, c’était ce qu’on
+disait, là, tout haut, sans se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin.
+Ils étaient ensemble, et depuis assez longtemps. Mais, comme Blandine se
+croyait un talent dramatique extraordinaire, elle voulait que son ami
+obtînt pour elle un rôle important du directeur du Théâtre-Tragique.
+Fagueyrat n’y avait pas réussi. Alors, Blandine le plaquait.
+
+--«Comment dis-tu?... Oh! Gilberte...
+
+--Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il disait, le monsieur, là,
+aux favoris moutarde. Te fâche pas, _maïaine_», ajouta l’enjôleuse, avec
+le ton et la prononciation de sa toute petite enfance. «Les mots,
+voyons, ça n’a pas d’importance. Je ne parlerais comme ça avec personne
+d’autre que toi.
+
+--Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement les mots. Ces vilaines
+histoires...»
+
+Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique tinta. Les trois coups furent
+frappés. L’obscurité se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent
+encore, parmi de sourdes protestations.
+
+Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il laissa retomber, souleva
+des clameurs.
+
+--«J’ai vu Rostand», chuchota le sous-chef, dans un halètement
+d’émotion.
+
+--«Chut... papa.
+
+--J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé.
+
+--Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs, Rostand n’est pas à
+Paris», affirma tout bas Gilberte, en petite personne au courant des
+échos littéraires et mondains.
+
+--«Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se tournait vers quelqu’un,
+comme je passais. Vrai, de loin, les gens auraient pu croire qu’il
+s’adressait à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde.»
+
+Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta plus. Mais, tout à coup,
+son père lui toucha le bras.
+
+--«Tiens!... tu ne veux jamais me croire. Le voilà, Rostand... Il
+s’assied... Dans l’avant-scène en face de nous.»
+
+Sa fille faillit éclater tout haut.
+
+--Oh! papa... Mais c’est Rodin, le sculpteur Rodin. Il n’y a aucun
+rapport...
+
+--Rodin?...» répéta Théophile un peu penaud. «Tu es sûre?... Ah! oui, je
+sais... Rostand n’a pas de barbe. Voyons... bien entendu, je ne connais
+que cette tête-là. Rodin, parbleu!... C’est la première syllabe qui m’a
+fait confondre. Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé.»
+
+Une rumeur irritée finit par imposer silence à M. Andraux. Résigné, il
+se renfonça dans sa chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre
+parfois tout bas des réflexions.
+
+--«Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle connaître les femmes... Ah!
+si on ne les tient pas, les mâtines...--Toi, mon bonhomme, tu vas te
+faire rouler, je t’en flanque mon billet...--Ma belle, mets ça dans ta
+poche et ton mouchoir par-dessus.--Voilà un type! quelqu’un dans le
+genre de Cochart... On le rencontrerait volontiers autour d’une
+demi-tasse, au café du ministère.»
+
+Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait ce que débitaient les
+acteurs. Son âme fascinée de papillon qu’attire la flamme revenait sans
+cesse vers la face ardente aux mille regards de la foule immobile. La
+lumière venue de la scène éclairait vaguement tous ces êtres confondus
+dans une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs parfums, de leurs
+haleines oppressées par une émotion unique. Elle mourait, cette lumière,
+dans des profondeurs sombres, où brillaient seulement, çà et là, un
+éclat de pierreries, la pâleur d’un visage, la blancheur d’un plastron
+d’homme, une main nue sur un rebord de velours.
+
+La jeune fille, ne connaissant des choses humaines que la discipline
+d’un pensionnat modeste, le laborieux intérieur de l’ouvrière en
+feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux, respirait, bouche
+entr’ouverte, l’odeur capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les
+physionomies, les toilettes, épiait les gestes, cherchait à deviner sur
+les lèvres--dont elle ne percevait pas la lassitude ou l’amertume--ce
+que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans doute fleurir en
+mots furtifs et délicats. Tout à coup, elle tressaillit et se tourna
+vers sa marraine:
+
+--«Dis donc... Ce monsieur... de notre côté... deux baignoires plus
+loin... contre le pilier... Regarde, il se penche... Ce n’est pas le
+directeur du _Gulliver_?
+
+--Attends, Gilberte... Écoute donc ça... C’est passionnant.»
+
+Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se passait au delà de la rampe.
+Toutefois, sa complaisance ordinaire l’emporta. Elle suivit les
+indications de sa filleule.
+
+--«Oui, c’est Monbardon... le directeur du _Gulliver_.
+
+--Oh! marraine... Si tu tâchais de le rencontrer pendant l’entracte?»
+
+Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, qui, par instants, sautait
+d’une palpitation brusque sous la mousseline du léger corsage, il n’y
+eut plus que des ombres insignifiantes dans la salle comme sur la scène.
+Les désirs, les curiosités, les rayonnements d’avenir, tout s’amortit
+dans l’immédiat espoir: «Si le directeur du _Gulliver_ disait qu’il
+publiera mes chroniques!» Aussitôt, son imagination s’emballa. Sa
+marraine rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse: «Voici
+monsieur Monbardon qui veut te connaître. Il te trouve du talent.»
+Gilberte croyait entendre le mot de «collaboration régulière». Comme
+tout cela marchait vite, facilement! Déjà, elle contemplait d’un autre
+œil ces puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à l’heure. Ce
+soir, une phrase de l’un d’eux lui marquerait sa place dans l’élite.
+Demain, ces gens-là liraient un article d’elle, répéteraient son nom,
+s’étonneraient de sa jeunesse.
+
+A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la timidité de Claircœur.
+Il lui offrit le bras.
+
+--«Voyons, ma chère... Faites ça pour la petite. Il ne vous mangera pas,
+Monbardon.
+
+--C’est que... les essais de Gilberte, je les lui ai portés voici
+seulement huit jours.
+
+--Eh bien... Huit jours pour lire une vingtaine de pages! Qu’est-ce
+qu’il lui faut donc, à Monbardon?»
+
+Sur le seuil de sa loge, le directeur du _Gulliver_ entendit un de ses
+collaborateurs lui dire:
+
+--«Cette raseuse, là-bas... Gilles de Claircœur... Elle a l’air de
+vouloir vous parler.
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur?» demanda négligemment
+un homme au visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, glacial.
+
+Et il engagea la conversation avec deux actrices rieuses, à qui, sans se
+dérider, il adressa les plus lestes propos.
+
+--«Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître», grogna Théophile.
+«Je vais lui apprendre à vivre, à ce coco-là.»
+
+Claircœur se hâta de calmer une ébullition dont elle avait la naïveté de
+craindre les effets. L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain
+résolue. Elle s’avança désespérément.
+
+Tandis que les deux actrices reculaient d’un pas pour mieux se moquer de
+la robe en soie bleu vif que portait la romancière, ainsi que de
+l’aigrette surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement coiffée,
+Monbardon se défilait:
+
+--«Pardon... Ah! oui, madame... madame de Claircœur. Mais comment
+donc!... Le manuscrit... très intéressant... manque un peu d’actualité.
+Tenez, voici justement notre critique littéraire, monsieur Thanor, qui
+doit vous rendre la réponse.»
+
+Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier mot de l’affaire, mais
+comprenant qu’il devait y couper court, se répandit en formules
+décourageantes et courtoises. Le _Gulliver_ ne publiait pas de
+feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, ce serait une
+bonne fortune... Non?... ce n’était pas un roman?... Des chroniques?...
+Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne au jour le jour...
+Ah! comment avait-il pu confondre?... C’était de sa jeune nièce.
+Voyez!... il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté.
+
+--«Alors?...» demanda la romancière--qui eût perdu son plus précieux
+manuscrit pour rapporter une réponse favorable au père et à la
+fille--«alors, le _Gulliver_ va publier?...
+
+--Ah! voilà», rétorqua Thanor, «c’est qu’en ce moment nous avons une
+surabondance de chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce
+écrivait une courte nouvelle... L’imagination ne doit pas lui manquer.
+Au besoin, vous la guideriez un peu, vous lui fourniriez le sujet...»
+
+La sonnerie électrique annonça la fin de l’entr’acte.
+
+--«Mille excuses, ma chère confrère. Alors, c’est entendu. Apportez-nous
+ça, au _Gulliver_... Un joli conte... Et ne craignez pas d’y mettre un
+peu la main.»
+
+Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor poussait la porte de la
+baignoire directoriale, où il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa
+tomber sur une chaise avec un «ouf!» plaisamment exagéré.
+
+--«Vous en avez de bonnes, patron! Enfin, tant pis! Vous n’y couperez
+pas d’une petite rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. C’est
+ce que j’ai pu vous obtenir de moins funeste. Eh bien, quoi, patron?
+vous ne me dites pas merci?»
+
+Monbardon, qui ne se tournait même pas vers son collaborateur, et
+n’ôtait pas de ses yeux sa jumelle, murmura:
+
+--«Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à qui Fagueyrat parle en
+ce moment? Là, tout près, sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor?
+
+--Ma foi, non! je n’ai jamais vu ce minois au théâtre. Gentille... c’est
+vrai. Jeune, surtout. C’est vert comme une pomme en juin. Ah! ben, si
+elle écoute Fagueyrat! Une petite «servatoire», probable.
+
+--Nom d’un chien, Thanor! Mais qui est-ce qui rentre là, derrière elle?
+
+--Un fameux escogriffe... Regardez comme il tient son couvre-chef.
+
+--Je ne parle pas de l’homme... Mais il y a une femme... Et il me
+semble... Comment donc! Mais parfaitement! C’est Claircœur.
+
+--Diable! patron... Ne regardez plus par là. C’est dangereux, je vous
+assure. Vous ne savez pas le mal que j’ai eu!
+
+--Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce que ce serait sa nièce,
+avec ce galbe et cette frimousse?... la nièce qui écrit?...
+
+--Patron, quelle peine vous me faites! Madame Monbardon va exiger que je
+me sépare du _Gulliver_.
+
+--Que vient faire ici madame Monbardon?» questionna le directeur.
+
+Abaissant sa lorgnette il montra son visage, figé dans une habituelle
+tristesse. Mais un fugitif sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque
+Thanor se fut écrié plaintivement:
+
+--«Toutes les fois que parait dans le _Gulliver_ de la mauvaise prose
+apportée par une jolie femme, vous déclarez à madame Monbardon que je
+l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice finira par me trouver
+trop dispendieux et trop dissolu. Elle exigera mon renvoi.»
+
+C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, causant avec
+Fagueyrat, dans le champ de la jumelle,--la jumelle de Monbardon, où
+venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même galerie de physionomies
+«bien parisiennes», les mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le
+scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes places depuis que
+lui-même, le directeur las, désabusé, assistait aux répétitions
+générales.
+
+Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies «bien
+parisiennes», cette jumelle!... Ce qu’elle les avaient vues se friper,
+se patiner, vieillir, et--chose curieuse! sans se renouveler.
+D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était nouveau, la lorgnette
+de Monbardon? N’aurait-elle pas été tout à fait désorbitée de ne plus
+recueillir les mêmes images, dans un ordre immuable, aux mêmes numéros
+de fauteuils ou de loges: l’actrice mûrissante, qu’on appelait toujours
+la «petite Dangeval», à côté de sa mère, dont la vieillesse obèse,
+lippue, effrayante, ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et non la
+caricature, de l’autre. Le financier dont on renonçait à supputer l’âge,
+l’homme aux deux grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre de
+son crâne ovoïde, ce forban magnanime, dont les fantastiques
+escroqueries, les krachs, les fuites à l’étranger, ne se comptaient
+plus, et qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, assailli, épargné,
+sinon respecté, parce que ses caisses, souvent vides, et cependant
+inépuisables, fournirent des millions pour la libération du territoire,
+restèrent toujours mystérieusement à la disposition du Gouvernement, et
+seraient encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, si la
+République s’avisait d’examiner de trop près leurs sources. Et là-bas,
+riant de son rire à la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus
+mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête blanche, ou plutôt
+poudrée, de marquise, aux admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon
+déteste le plus, parce que, dans leur fameux duel de journaux,--la
+_Terre promise_ contre le _Gulliver_,--ce n’est pas le _Gulliver_ qui
+eut le dernier mot, ni mit les rieurs de son côté.
+
+Mais les haines de Monbardon, et surtout une haine aussi «parisienne»,
+lui étaient indispensables autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne
+s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, aux cheveux d’un
+blanc coquet de travestissement historique, que sur la blondeur
+endiamantée de la magnifique Célimène du Théâtre-Français, ou sur le
+visage, encore impressionnant dans la pénombre,--les joues et le menton
+noyés de tulle--de celle qui, depuis plus de trente-cinq ans, est
+toujours la «belle ferronnière», à cause de son profil de Diane et des
+forges de son mari.
+
+Ah! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque maquillage, chaque
+teinture, chaque ride, et toutes les grâces obstinées des femmes, et
+toutes les grimaces des hommes, dans ce musée Grévin, aux attitudes
+fixes, aux figures immuables, la jumelle de Monbardon! Aussi, ce lui fut
+une surprise de dénicher un frais visage, ignorant même la poudre de
+riz,--le visage de Gilberte Andraux.
+
+Quand sa marraine et son père avaient quitté la baignoire, Gilberte
+était restée seule. On commençait à la remarquer. Des messieurs, passant
+avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. Point timide,
+elle ne s’en soucia pas. Habituée à ce qu’on regardât complaisamment sa
+gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère des hommages masculins,
+dont elle connaissait déjà le sans-gêne, sinon la brutalité.
+Naturellement, comme toutes les jolies filles, et comme un grand nombre
+de laides, elle se faisait une très haute idée de sa puissance de
+séduction. Les yeux avec lesquels une jeune personne se voit dans son
+miroir ne sont pas du tout les mêmes que ceux où elle mesure les grâces
+de ses amies. Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux n’y
+formait point une héroïque exception, du moins ne la subissait-elle que
+dans la mesure d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue par une
+distinction native d’âme et de manières, qu’une honnête éducation
+soulignait de réserve.
+
+Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, fit un détour pour sortir,
+afin de passer devant elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit,
+flattée. Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, elle eut un
+léger haut-le-corps.
+
+--«Pardon, mademoiselle... Je suis indiscret. Mais j’avais cru voir ici
+madame de Claircœur.»
+
+Il clignait, le regard un peu myope, vers le fond de la loge.
+
+--«Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez dans les couloirs»,
+dit Gilberte assez sèchement.
+
+--Oh! c’est madame votre tante... Quelle personne extraordinaire! Elle a
+un talent... une imagination!... Je viens de lire ses _Malheurs d’une
+arpète_. Justement, c’est de cela que je voulais lui parler.»
+
+Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, qui, visiblement, ne se
+doutait pas qu’il s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était pas
+pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans doute sur les conquêtes
+féminines, il traitait en comparse une vibrante petite créature, peu
+disposée à passer comme quantité négligeable.
+
+«Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse», pensa-t-elle, en la déception de sa
+vanité.
+
+Une idée de représailles, une malice audacieuse, lui fut suggérée par
+les circonstances. Elle dit à l’acteur:
+
+--«Excusez-moi, monsieur... Mais je crois qu’on vous surveille de cette
+loge, là-haut, en face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer
+d’accaparer l’attention des personnes qui s’y trouvent.»
+
+Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur une chaise reculée, dans
+l’ombre, laissant penaud le «beau Fagueyrat». Celui-ci regarda dans la
+direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, s’offrit au rire
+insolent de Blandine Jasmin et des amies à toilettes tapageuses dont la
+cabotine était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, «se
+tordaient» (eussent-elles dit). Et, sans contredit possible, leur
+mimique railleuse, publiquement accentuée, était, pour une jeune fille,
+une épreuve blessante, pénible, qu’un galant homme (Olivier de Jalin en
+province) ne pouvait se permettre de provoquer.
+
+Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa l’étage, se précipita vers la
+loge de sa maîtresse. C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte
+retentissait, où Claircœur regagnait sa place, navrée par la réponse de
+Thanor, et se demandant comment elle oserait la communiquer à Gilberte.
+Dire à sa filleule que le _Gulliver_ n’insérerait qu’un conte portant sa
+marque, à elle-même, et dire cela devant Théophile,--corvée terrifiante,
+dont elle se sentait absolument incapable.
+
+Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à se faire ouvrir la loge
+de Mlle Jasmin.
+
+--«Blandine, sors une minute. J’ai deux mots à te dire.
+
+--Tiens! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as pas encore trouvé le
+moyen de venir me saluer. En voilà un mufle!
+
+--C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions ensemble...
+
+--Ah! assez, Fagueyrat!» s’écrièrent les autres. «Laissez-nous entendre.
+Fichez-nous la paix. Allez faire vos scènes ailleurs.
+
+--Va donc retrouver ta donzelle... cette petite bégueule en bas... Tu as
+cru me faire enrager... Fallait choisir mieux que cette moucheronne.
+
+--Blandine... je t’expliquerai... tu seras contente... viens...» supplia
+Fagueyrat, qui, tout à coup, se fit humble.
+
+--«Zut!...»
+
+Les protestations des voisins empêchèrent la querelle de se prolonger.
+Fagueyrat s’assit au fond de la loge, sur une chaise restée libre. Comme
+il souffrait positivement des méchancetés récentes de Mlle Jasmin, dont
+il était amoureux, avec la violence de son tempérament méridional et
+l’inquiétude stimulante de son ombrageuse vanité, il ne prit point garde
+aux avances de gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui faire
+une des amies de Blandine, celle que le hasard et l’étroitesse du lieu
+rapprochaient de lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice
+qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse, en l’emmenant dehors à la
+fin de l’acte:
+
+--«Si tu crois me punir en t’affichant avec des grues... C’est à toi que
+tu fais du tort.»
+
+Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du Parthe, fit éclater dans
+la loge une série d’appréciations, dont la forme, autant que le genre
+d’esprit, ne lui donnait que trop raison quant à la qualité des
+relations de Blandine. Il devina le concert d’injures, et cela lui fut
+égal. Mais il s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin:
+
+--«Puisque tu m’empêches de faire du théâtre, il faut bien tout de même
+que je songe à me créer une situation.
+
+--Une situation de cocotte. Ah! bien, tu as de jolis instincts!
+
+--Il ne s’agit pas de mes instincts», déclara Blandine. «Ne roule pas
+des yeux comme ça, Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous
+n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement ridicule.»
+
+Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer:
+
+--«Regarde un peu tous ces imbéciles qui nous guettent. Nous sommes des
+bêtes curieuses, ma parole!»
+
+Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa mine de chatte blonde sous
+son énorme chapeau, sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir
+retenait à peine à ses épaules quelques centimètres de corsage, tandis
+que la jupe étroite et transparente révélait sa croupe de ponette, le
+galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne fuyante de ses jambes
+jusqu’à la cheville assez déliée, auraient suffi pour attirer les
+regards. A côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent trente,
+offrait cette physionomie fatale et pleine de suffisance que le public
+veut rencontrer, hors de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir.
+Et Blandine ne se montait pas l’imagination en supposant que sa
+séparation d’avec son ami, compliquée du fait qu’elle se montrait en
+compagnie bizarre, escortée par des demi-mondaines à la notoriété un peu
+spéciale, formait le principal sujet de conversation dans une salle où
+se pressait ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle de la
+France.
+
+--«Descendons, partons», proposa Fagueyrat. «Je pense que tu te fiches
+de savoir comment finit cette stupide pièce.
+
+--C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le dernier acte. Je la trouve
+épatante, moi, cette pièce. Un homme qui «cane» devant les femmes... Ça
+a beau être la banalité courante, c’est toujours rigolo à observer.
+
+--Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta loge. Il faudra y brûler
+du sucre quand le joli fumier que tu y as invité sera parti. Viens.
+
+--Où ça?
+
+--Chez toi, chez nous.
+
+--Oh! chez nous... Halte là! Chez moi, ce n’est chez nous que quand je
+veux bien. Et tu sais à quelle condition ça le sera encore.
+
+--Elle ne dépendra pas de moi, ta condition.
+
+--Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton directeur de t’en aller... Si tu
+lui mettais le marché à la main...
+
+--Je l’ai fait.»
+
+Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya d’apercevoir la figure du
+jeune homme, par-dessous le bord immense de son propre chapeau, renonça
+à cette entreprise, et demanda d’une voix un peu étouffée:
+
+--«Eh bien?
+
+--Eh bien, il préférait me voir partir.
+
+--Plutôt que de me donner le premier rôle de femme?...
+
+--Plutôt que de donner le premier rôle de femme à Blandine Jasmin.»
+
+Celle qui portait ce nom à la fois candide et fleuri, s’arrêta,
+suffoquée. Fagueyrat essaya de l’entraîner en avant. Car ils étaient
+déjà dans le vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de l’émotion,
+et, avant qu’elle s’en aperçût, elle serait hissée dans un taxi-auto.
+Ensuite, ce serait bien le diable...
+
+Elle interrogea plus faiblement:
+
+--«Et l’auteur?
+
+--L’auteur... Il rêvait son drame aux Français. Pour lui, le
+Théâtre-Tragique et sa troupe, c’est un pis-aller écœurant. Il exige des
+engagements extraordinaires. Pour son grand rôle de femme, il va au
+moins demander Sarah Bernhardt en représentations.»
+
+Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait précisément hisser dans le
+taxi-auto. Lorsque son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra,
+du ton dont on énonce une irréfutable vérité:
+
+--«Veux-tu que je te dise?... C’est tous des mufles, ces gens-là.
+
+--Je n’attendais pas moins de ton jugement», acquiesça Fagueyrat.
+
+--«Des mufles et des crétins», poursuivit la petite actrice, avec une
+emphase paisible.
+
+Mais ce fut le dernier effort de la dignité, qu’elle gardait avec
+l’illusion d’être encore en public. S’avérant de façon certaine qu’elle
+se trouvait dans une voiture fermée,--jamais elle ne saurait comment
+Fagueyrat avait pris leur vestiaire,--Blandine éclata en sanglots, puis
+engloba tous les directeurs de théâtre et tous les auteurs dramatiques
+sous des qualificatifs auprès desquels les termes de «mufles» et de
+«crétins» ne parurent plus que de doucereuses aménités. Comme son amant
+se taisait, elle crut qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se
+tournant vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la kyrielle de ses
+adjectifs véhéments:
+
+--«Tu me le paieras!» termina-t-elle. «Tu en as un toupet de m’avoir
+attirée dehors en me disant que je serais contente!...»
+
+Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à recevoir noblement les
+imprécations de Camille, et à ne pas sourciller sous les fureurs
+d’Hermione, gardait sans peine bonne contenance. Ce fut avec douceur
+qu’il riposta:
+
+--«Contente... Tu le serais peut-être déjà si tu m’avais laissé parler.
+
+--Ah! tu trouves que tu ne m’en as pas assez fait, des bonnes surprises!
+Tu vas peut-être me raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale
+boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on m’y refuse un rôle
+digne de moi. Pas de danger! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur,
+qui va te faire jouer un homme du vrai monde... Si ça ne fait pas pitié!
+
+--Pitié pour qui?... pour ce pauvre auteur qui aurait des bottes bien
+mal cirées. Rassure-toi. Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai
+rendu le rôle.
+
+--Tu as?...
+
+--J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. Ne t’ai-je pas
+dit, au début de cette agréable conversation, que j’avais mis le marché
+à la main à mon directeur?
+
+--Oui, enfin... c’était une façon de parler.
+
+--Faut croire que non.
+
+--Tu ne l’as pas quitté à cause de moi? Tu as eu d’autres grabuges?
+
+--Pas l’ombre.
+
+--Marcel!...»
+
+Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie à un point qu’elle ne
+trouvait rien à dire... Et même rien à faire. Ce qui fut pénible à
+Fagueyrat, comme il le lui fit observer:
+
+--«Eh bien, quoi, Blandine?... Tu ne me sautes pas au cou?...»
+
+Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, elle demanda:
+
+--«Tu as un autre engagement?
+
+--Mais non, ma gosse.
+
+--Eh bien, nous voilà dans de beaux draps!» grogna-t-elle. «T’as fait de
+la belle ouvrage! Et tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je
+rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être agréables? Je me
+privais déjà de tout pour t’être fidèle. Mais, maintenant, si nous ne
+gagnons plus rien, ni l’un ni l’autre...
+
+--C’est tout ton remerciement?» dit Fagueyrat.
+
+--«Ah! aussi», s’exclama-t-elle, près de se remettre en colère, «je ne
+t’en demandais pas tant! Fallait seulement les menacer... Ils auraient
+peut-être cédé.»
+
+L’acteur éclata de rire.
+
+--«Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine! Mais, voyons, s’ils
+avaient dû céder devant la menace, ils céderaient bien plus devant le
+fait. Et tu vois qu’il n’en est rien.
+
+--Sûr... Mais tu te serais laissé fléchir... Tu aurais gardé la porte
+ouverte pour rentrer.
+
+--Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je te dévoile mes projets, mes
+espérances. Tu es une petite femme abominable. Si je n’avais pas pour
+toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce sapin, je
+fuirais le jeune monstre que tu es, et tu ne me reverrais de ta vie.»
+
+En disant cela, il saisissait à deux bras le buste gracieux du jeune
+monstre, bousculait l’immense chapeau, et se mettait à embrasser
+Blandine avec une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, moins de la
+passion de son Marcel, que de la sécurité immédiate de leur carrière.
+
+--«Oh! mon chéri, raconte vite... Est-ce que tu vas prendre un théâtre,
+comme je te l’ai cent fois conseillé?...
+
+--Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien sans de la bonne galette.
+
+--Et tu en as trouvé, de la bonne galette?
+
+--Ça se pourrait. J’ai une combinaison que j’ose appeler mirifique,
+pharamineuse et épastrouillante.
+
+--Aboule ta combinaison.
+
+--Dans un endroit plus secret», chuchota Fagueyrat contre la joue de sa
+maîtresse. «Ce taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je parlerais à
+l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous arrivons. Ton «chez toi»
+sera-t-il ce soir notre «chez nous»?
+
+--Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse à ta tête», dit Mlle
+Jasmin, en sautant de la voiture.
+
+Tandis que cette réconciliation avait lieu, la répétition générale
+s’achevait au Gymnase.
+
+Gilberte, rencognée contre la cloison de la baignoire, ne se penchait
+plus en avant pour laisser apprécier ses lignes souples dans une robe
+blanche et l’originalité de son visage entre deux grosses coquilles de
+tresses brunes. Elle battait des paupières, pour retenir deux larmes. La
+seule crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en verser d’autres. Sa
+marraine, désintéressée maintenant du spectacle, coulait de temps à
+autre un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant s’enfonçait.
+
+--«Voyons, mignonne... Ils n’ont pas refusé, je t’assure. Ils préfèrent
+un conte, pour commencer, une petite chose d’imagination...»
+
+Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi--mais sur quel ton! où
+vibrait toute l’amertume passionnée de l’orgueilleuse jeunesse--que
+Gilberte répliqua:
+
+--«De l’imagination... Justement!... Je ne leur en donnerai pas. C’est
+de la denrée pour concierges! Nous tous, la nouvelle école... ceux de
+demain... nous la répudions, l’imagination.»
+
+L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ et du _Secret du guillotiné_
+soupira. Comment eût-elle osé dire à sa filleule que le _Gulliver_
+accepterait, à petite dose, du «Gilles de Claircœur», même sous un nom
+inconnu--parce qu’enfin ça divertirait au moins certains
+lecteurs--tandis que du «Gilberte Andraux», on n’avait même pas la
+curiosité de savoir ce que ça pouvait bien être? D’ailleurs, la
+feuilletoniste ne songea pas à se blesser. En face de cette jeune
+assurance, elle, qui ne s’en était jamais fait accroire, doutait de soi
+davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui avait-il pas fallu
+gagner son pain et le pain de quelque autre? Mais elle savait bien ne
+faire que du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses récits sans
+façons, conquérir une place dans le royaume des lettres.
+
+Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs de la baignoire ne
+joignirent pas leurs applaudissements à ceux du public. Ni Gilberte ni
+sa marraine ne savaient seulement de quelle façon la pièce avait fini.
+Toutes deux appartenaient à leur déception. Quant à Théophile, préoccupé
+de sortir promptement pour trouver un fiacre, il se hâtait de passer à
+ces dames leurs manteaux, qu’il présentait à l’envers, jugeant la
+doublure plus habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les
+manches.
+
+Ce fut une retraite plutôt maussade.
+
+Mais, dès le milieu du couloir, un changement se produisit. Le directeur
+du _Gulliver_, empressé, le chapeau à la main, son glabre et froid
+visage presque éclairé d’un sourire,--un sourire d’ailleurs sans joie,
+comme toute cette physionomie irrémédiablement taciturne,--se
+précipitait. Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, bouscula
+des gens pour ne pas manquer la rencontre.
+
+--«Madame de Claircœur... J’ai tenu à vous revoir, à m’assurer que
+monsieur Thanor s’est entendu avec vous.»
+
+Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait ne pas la voir.
+
+--«Mais», fit la romancière, surprise, «entendu?... oui, pour un conte.
+
+--Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons faire passer les
+chroniques. Il a dû vous le dire. Elles sont tout à fait bien, ces
+chroniques, de votre parente... comment, déjà?... Votre sœur?...
+
+--Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. Tenez, justement, la voilà. Tu
+entends, Gilberte? monsieur Monbardon prend tes chroniques.»
+
+Si elle entendait!... Ses yeux s’illuminaient,--deux étoiles sombres,
+dans la figure devenue toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa
+tête, et dont la mousseline de soie retombait en amusante capuche.
+Qu’elle était jolie en ce moment, dans l’effervescence brusque de son
+bonheur, avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés,--ses
+cheveux aux reflets mordorés de marron sauvage!
+
+--«Ah! c’est mademoiselle?...» fit le directeur du _Gulliver_, dont la
+figure triste voulut exprimer la surprise. «Mais elle est toute jeune,
+votre nièce, madame de Claircœur?
+
+--Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans», soupira Gilberte, avec la
+bonne foi de son âge, qui considère comme un déclin la troisième dizaine
+d’années de la vie.
+
+--«Alors», sourit Monbardon, «patientez un peu. Vous vous trouverez très
+jeune, dans encore vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis
+sûr», ajouta-t-il galamment.
+
+Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il reprit:
+
+--«Vous voulez donc devenir une femme de lettres, mademoiselle?...»
+
+La physionomie animée de la jeune fille répondait joyeusement, lorsque
+le directeur termina sa phrase:
+
+--«... Comme votre tante? Vous avez de qui tenir.»
+
+Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement les traits de Mlle
+Andraux. Quelqu’un s’interposa:
+
+--«Oui, c’est un don de famille. Nous avons la folie d’écrire, même
+quand nous ne publions pas. Le père, monsieur le directeur... Je suis le
+père de cette jeune personne... Théophile Andraux. Vous me donnez une
+raison de plus d’en être fier.»
+
+Monbardon tourna vers le sous-chef un visage dont l’indifférence
+dédaigneuse, l’ironie voilée, l’ennui morne, recomposaient la plus
+habituelle expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte,--mais
+brièvement:
+
+--«Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de causer avec vous. Au
+_Gulliver_, n’est-ce pas? un de ces jours, de six à sept. Nous
+arrangerons un petit projet de collaboration.»
+
+--«Marraine, marraine!...» disait la jeune fille, dans le fiacre qui les
+ramenait boulevard Raspail. «Tu vois, je ne me trompais pas... Je
+sentais bien qu’il y a en moi mieux que l’étoffe d’une employée
+d’administration. Ma carrière se décide... Je vais collaborer au
+_Gulliver_... Un des premiers journaux de Paris!... Ah! marraine, que je
+suis heureuse!... que je suis heureuse!...»
+
+
+
+
+IV
+
+
+--«Madame est chez elle?»
+
+La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu
+comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant
+pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège
+classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne
+générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par
+«aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à
+la porte.
+
+En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille
+volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de
+mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on
+n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux
+bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse,
+retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme
+contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une
+haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record.
+(Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en
+portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en
+exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût
+souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui
+coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement
+ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois
+si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur
+fascination et de marcher dessus.
+
+--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous
+m’annoncer?»
+
+Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés
+blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un
+masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil
+ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline,
+la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de
+Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon.
+
+Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva
+cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et,
+sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!...
+on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues
+d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail.
+
+La romancière y piochait une fin de chapitre.
+
+Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé
+dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de
+fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz
+suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement
+maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui
+mouillait les yeux de larmes:
+
+ «Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à
+ l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle
+ m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.»
+
+Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement:
+
+--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie
+enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil
+semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu
+net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre.
+
+--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne.
+
+--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était.
+
+--Mais, vous, Céline, voyons!...
+
+--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon.
+
+--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le
+renvoyer...»
+
+Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses
+lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne.
+
+--«Je ne peux pas recevoir comme ça.»
+
+Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte:
+
+ MARCEL FAGUEYRAT
+ Artiste dramatique.
+
+Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce
+jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui
+fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on
+est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous
+apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera
+jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il
+renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette
+amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...»
+
+Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit:
+
+--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout
+de suite.»
+
+Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière
+rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine
+portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?...
+c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit
+de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle.
+Elle ponça ses doigts tachés d’encre.
+
+Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du
+Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la
+voilà se dirigeant vers le salon.
+
+Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un
+homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi!
+C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son
+destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me
+trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles
+traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son
+apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la
+surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte.
+L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage
+défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance
+qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes.
+
+Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des
+meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux
+formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place
+et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on
+continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se
+croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est
+ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par
+des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours
+usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie,
+portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec
+un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre
+grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés,
+s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des
+entourages en palissandre, à filets de bois de rose.
+
+Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre,
+contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de
+pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de
+l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans
+appendicite.
+
+--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi
+avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par
+quinze et vingt degrés de froid.»
+
+Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses
+airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman,
+couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la
+même ville, lui apparut, et l’attendrit.
+
+--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté
+instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens,
+dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant
+la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...»
+(Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos
+ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et
+chaude.)
+
+Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une
+cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat
+père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se
+fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que
+leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée
+séculaire.
+
+--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison.
+
+Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les
+honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment
+de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués.
+Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes,
+solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la
+fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de
+prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux
+voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette
+défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la
+causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile.
+
+--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait
+dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez
+raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le
+roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces!
+C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent!
+
+--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion
+de sa joie.
+
+--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma
+carrière.
+
+--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur
+Fagueyrat!...
+
+--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le
+nom d’Adhémar.»
+
+Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent.
+Une anxiété vague saisit Claircœur.
+
+--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer
+un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas
+que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais
+quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien!
+
+--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de
+Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le
+prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse,
+Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître.
+Adhémar n’est pas moderne.»
+
+Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un
+haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître
+inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui
+dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie
+de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître».
+Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers
+lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments
+joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue.
+
+Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur,
+qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits
+auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur
+premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus
+femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout
+en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez
+chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son
+sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était
+laissé glisser dans un abandon de béatitude.
+
+Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur
+ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même,
+les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards
+quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux
+qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène,
+ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un
+peu d’amabilité.
+
+Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de
+conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à
+fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions
+plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son
+amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes,
+avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un
+charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un
+Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce
+salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut
+l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il
+ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par
+l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse.
+
+Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur
+l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à
+la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement
+d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec
+ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs
+les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de
+sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce
+montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves.
+Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce
+que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries
+les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur,
+et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?...
+
+Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans
+quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et
+ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune
+langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que
+cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?...
+Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.»
+
+Elle éclata de rire tout haut.
+
+--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné.
+
+La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les
+scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond
+du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles
+détendues.
+
+--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la
+romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie.
+«Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la
+tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus
+sérieux.
+
+--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques.
+C’est effrayant.
+
+--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant
+mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien
+égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le
+croire! Je suis si contente!»
+
+On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la
+bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop
+blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans
+les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque
+seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de
+tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec
+légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet
+de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur,
+tant de milliers de lignes écrites.
+
+--«Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite.
+
+--C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous
+allez voir. N’avez-vous pas un scénario?
+
+--Oui... très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à
+l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu... Il y faut du gros mélo...
+Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la
+comédie de mœurs.»
+
+Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui
+jette la première pierre.
+
+Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un
+écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement
+les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement
+revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur:
+
+--«Le scénario... Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement
+mon rôle!... Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant
+vous. Imaginez, madame!... c’est un rêve que je réalise. Quand je sens
+profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases
+d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout
+imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un
+caractère me fait jaillir de l’âme.»
+
+Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous,
+en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une
+situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils
+interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet
+personnel les incite à l’emphase.
+
+--«Ah!» s’écria la feuilletoniste, «mais ce sera admirable. Avec le sens
+du théâtre, que vous possédez si bien, et qui me manque...»
+
+Fagueyrat protesta.
+
+--«Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira de découper, telles
+quelles, dans le roman.
+
+--Mais», suggéra-t-elle, «le principal rôle féminin, l’arpète, ma petite
+«Lulu-tire-l’aiguille»...
+
+--Oh! pour elle, madame, nous avons une interprète extraordinaire.
+
+--Qui donc?...»
+
+Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. Mais, comme, par ce geste
+même, l’appui de l’accoudoir lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il
+s’engloutissait, d’un noyé agitant un bras convulsif. Énervé, il se
+dressa en pied, quitta définitivement le voltaire et ses tapisseries
+emblématiques. S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt sur les
+lèvres:
+
+--«Pour votre délicieuse «Lulu-tire-l’aiguille», vous aurez une
+surprise. Permettez-moi de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à
+qui je songe. On lui propose des engagements de tous côtés. Ce serait
+trop beau d’avoir cette petite-là! Nous devons manœuvrer habilement.
+Laissez-moi faire. Je compte un peu sur son amitié pour moi, sur
+l’influence que j’ai sur elle.
+
+--C’est une débutante? Un premier prix du Conservatoire?...
+
+--Mieux que cela... Une nature!... Fine, jolie à croquer, très jeune...
+Il faut une très jeune personne pour votre arpète... la fraîcheur d’une
+gamine de quinze ans... Rien d’artificiel... Et du naturel, de la
+spontanéité... C’est l’idéal, n’est-ce pas? On ne peut pas faire jouer
+ça par une actrice marquée, aux effets connus, quand elle aurait tout le
+talent du monde.
+
+--«Et vous pensez que nous aurons cette perle?»
+
+Fagueyrat hocha la tête.
+
+--«J’y ferai de mon mieux.
+
+--Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique?»
+
+L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un
+sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées,
+bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans
+son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle
+venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses
+oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice
+exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit
+Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et
+telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement
+lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase:
+
+--«Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique?
+
+--Sans doute.
+
+--Mon cher auteur!... Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce
+n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles
+routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de
+modernisme, que vous allez tirer des _Malheurs d’une arpète_.
+
+--Alors?...
+
+--D’ailleurs», poursuivit-il, «ne lisez-vous pas les journaux?
+Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale? Comment!... Vous
+êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique! C’est
+curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à
+l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient,
+tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas?... «La
+place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de
+second plan. Avec ses dons si personnels...» (Je cite, madame, je
+cite...) «avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène,
+l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une
+troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve.
+M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat.» Est-il
+possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré
+dans les journaux des tirades de ce genre!...
+
+--Que voulez-vous? Je ne lis guère les journaux, ou je les lis mal. Je
+parcours surtout les faits divers et les tribunaux... pour des sujets de
+romans. Mais je regrette... J’aurais applaudi des deux mains. On avait
+bien raison! Le Théâtre-Tragique, entre nous, c’est un Ambigu de second
+ordre.
+
+--Parbleu!
+
+--Alors, où êtes-vous?...» Elle chercha. Devant l’expression énigmatique
+et dédaigneuse de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. Mais, comme
+il ne bougeait plus, elle risqua: «aux Français?»
+
+Il haussa les épaules.
+
+--«L’enlizement dans la tradition! L’enterrement de première classe!...
+Il y en a, madame, qui peuvent marcher dans les chemins battus. Pas moi.
+Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune et des honneurs.
+
+--Ah! je vous comprends», murmura Claircœur.
+
+Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout autre chose. Il disait
+si bien, avec tant d’âme! Il l’appelait «son auteur». Un lien existait
+entre eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres qu’affole l’espoir
+d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux pires extravagances, la bonne
+volonté de deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées du monde.
+
+--«Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de fonder un Théâtre Fagueyrat?
+
+--Vous, directeur?... Mais vous joueriez?
+
+--Bien entendu. Comme tous les artistes qui prennent un théâtre.»
+
+Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour
+exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à
+créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour
+inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des
+_Malheurs d’une arpète_.
+
+--«C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit»,
+déclara-t-il. «Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester
+pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations,
+les séductions, qui assaillent la pauvre petite «Lulu-tire-l’aiguille».
+Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame! Une femme seule pouvait
+écrire ces pages!
+
+--J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh! avoir assez de talent pour
+faire un peu de bien!...» soupira Claircœur. «Ma pauvre petite
+Lulu-tire-l’aiguille!... Je n’ose pas vous avouer, monsieur... mais j’ai
+pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire.»
+
+Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues,
+avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les
+plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui
+aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion!
+
+--«Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez
+une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer
+avec vous.
+
+--Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je
+suis fière.»
+
+Ils se serrèrent les mains. Sur le «plateau», ils se fussent embrassés.
+Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à
+la sage et--jusque-là--tranquille romancière. L’effusion fut
+chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de
+tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la
+vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage.
+
+Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat.
+
+Mais il n’y en avait qu’un de possible! Élégant, central, une salle
+récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine,--libre,
+d’ailleurs... libre, justement, par une chance inouïe--les
+Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un
+peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait.
+
+--«Oh! je n’aurais pas espéré si bien... Le Louvois!» dit Claircœur,
+usant de l’abréviation courante. «Vous l’achetez?
+
+--Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble appartient à une Société.
+Or, un des membres influents du conseil d’administration de cette
+Société est un ami de collège à moi, le marquis de Sépol. C’est lui qui
+me réserve une priorité de faveur pour signer le bail. Je dois rendre
+réponse avant demain.
+
+--Comment! Vous n’avez pas déjà dit oui?... Mon Dieu! Si on vous
+soufflait la location!
+
+--J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain.
+
+--Qu’attendez-vous?
+
+--J’attendais, cher maître, la certitude de débuter avec _Les Malheurs
+d’une arpète_.
+
+--Oh!...»
+
+Claircœur eut seulement cette exclamation profonde. Et elle regarda
+Fagueyrat, avec des yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il
+jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, désormais certaine, de
+ses complexes projets, il s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de
+la sincérité:
+
+--«Madame, nous livrerons la bataille ensemble. Aussi vrai que j’existe,
+j’en ferai pour vous une belle victoire!»
+
+Presque aussitôt, une expression changée, où reparaissait l’artifice de
+certains rôles, éteignit la flamme sur ses traits. Il ajouta:
+
+--«Il y a encore une petite formalité... oh! si peu de chose...
+
+--Notre traité?» suggéra Claircœur.
+
+--«Non. Notre traité... Qu’en avons-nous besoin? Vos droits sont
+garantis. Dix pour cent de la recette brute. Je voulais dire... pour le
+bail du Louvois...
+
+--Quoi donc?
+
+--On me demande--simple formalité, je vous répète--une signature de
+garantie.
+
+--De garantie?...» répéta la femme de lettres, ignorante des affaires
+comme un enfant au berceau.
+
+--«Oui. Vous comprenez... Un loyer de deux cents francs par soir--six
+mille francs par mois, ce n’est rien, pour nous.» (Il disait «nous» afin
+de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et comme si jamais sa pièce n’eût
+dû quitter l’affiche.) «Ce sont des conditions exceptionnelles, que j’ai
+obtenues par Sépol. Deux cents francs sur des recettes qui, en mettant
+les choses au pire, en supposant la salle à moitié louée, seront de
+trois mille francs.»
+
+Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une voix en Claircœur supputa:
+«Le dixième de trois mille = trois cents francs par soir, au bas mot,
+pour l’auteur.»
+
+Fagueyrat continuait son explication. N’ayant pas eu le temps de
+rassembler des fonds... (Il en trouverait. Personne ne trouve des fonds
+plus aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de gens paieraient pour
+se faire jouer. Ceci négligemment)... il ne pouvait donner comme
+garantie des recettes qui n’existaient pas encore. On demandait une
+signature, une avance... des enfantillages. Avec Sépol, parbleu! Sépol,
+le marquis de Sépol, vous savez bien?... En voilà un qui lui aurait
+rendu service. Mais, membre du conseil de la Société, Sépol ne pouvait
+pas. Claircœur observa naïvement:
+
+--«Quel dommage que je sois une femme!
+
+--Dommage! Ah! par exemple, ce n’est pas mon opinion», dit Fagueyrat,
+avec une intention de galanterie.
+
+--«Si... Parce que je vous offrirais ma signature. Je serais même très
+fière...
+
+--Eh! mon cher auteur, en quoi votre signature vaudrait-elle moins pour
+émaner de jolis doigts féminins? On la connaît, votre signature. Au bas
+de votre _Secret du guillotiné_, dans le _Petit Quotidien_, elle ne doit
+pas représenter loin de cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup
+d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre annuel d’affaires.
+
+--Vrai! je pourrais être votre garantie?...»
+
+Elle riait, trouvait la chose divertissante, incroyable, faisait taire
+au fond de soi, comme vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure,
+qui, maintenant, chuchotait: «De cette façon, mon _Arpète_ est sûre
+d’être jouée, de rester sur l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je
+tiens le directeur, le principal interprète, le théâtre. Quelle
+influence j’aurai là!»
+
+Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus _L’Arpète_, c’était _Le
+Guillotiné_, qui lui succédait. D’autres encore. Le mirage de la rampe
+éblouissait ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce mirage-là en a
+désorbité de plus solides.)
+
+--«Qu’est-ce que c’est? Qui est-ce qui nous dérange?» s’écria Claircœur.
+
+Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée aussitôt. La
+romancière éleva la voix:
+
+--«Qui est là? Est-ce qu’on ne peut pas répondre?»
+
+Son intonation avait quelque chose d’énervé, d’impérieux, que jamais
+créature humaine n’y avait sans doute perçu auparavant. Mais des
+sentiments nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et pourquoi? D’où cela
+venait-il? Qu’y avait-il donc de changé? Est-ce que l’orgueil,
+l’ambition, la folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup dans
+les âmes qui les ignorèrent à l’époque des jeunes ardeurs? Comment
+admettre des surprises de la personnalité plus invraisemblables encore?
+
+La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, son grand chapeau
+de feutre sur la tête, ombrageant un visage plus grave que d’habitude et
+légèrement pâli, s’avança:
+
+--«Pardon, marraine... Je te croyais seule.»
+
+Était-ce bien vrai? Céline avait-elle exceptionnellement tenu sa langue?
+
+--«Entre donc, mignonne... Entre, que je te présente monsieur Fagueyrat.
+
+--Je connais monsieur», dit la jeune fille avec une brève inclination de
+la nuque.
+
+--«Oh! sans doute... Tu l’as applaudi, comme tout le monde.
+
+--Mieux que cela. Nous nous sommes parlé.»
+
+Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, presque agressif.
+
+Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait Fagueyrat. Et l’acteur,
+malgré son aplomb, malgré l’insignifiance de la rencontre, rougissait,
+gêné.
+
+--«Mais oui... L’autre soir... au Gymnase... En vous cherchant, madame,
+je me suis permis...
+
+--Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. Je supposais bien
+que, si monsieur Fagueyrat voulait te voir, il en trouverait sans peine
+l’occasion.»
+
+L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. D’où venait-elle, avec
+ces traits pâlots, ces yeux brillants et aigus, ces yeux de soupçon?
+Toutefois son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme de gaieté,
+d’espièglerie, plutôt que de la vraie malice dont elle voulait acérer
+ses paroles:
+
+--«J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. On vous a plutôt mal
+reçu, dans la loge, là-haut, chez vos belles amies.»
+
+Il se rengorgea, vexé.
+
+--«J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle.»
+
+Sa solennité parut à Gilberte d’un comique irrésistible. Elle rit plus
+fort, plus franchement, en petite fille qu’on menace par plaisanterie.
+
+--«Mais si... mais si... vous savez bien. Elles vous ont mis en
+pénitence, au fond. J’ai très bien vu. Vous faisiez une tête!...»
+
+Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa marraine debout, très
+grave,--d’une gravité presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait
+pas, et qui l’impressionna.
+
+--«Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat et moi parlons de choses
+des plus sérieuses. Tu seras bien gentille de nous laisser encore un
+moment.»
+
+Moins d’un quart d’heure après, Gilles de Claircœur, entièrement
+d’accord avec le futur directeur des _Fantaisies-Louvois_, le
+reconduisait à la porte.
+
+Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à l’instant des
+congratulations dernières, Criquette jaillit tout à coup d’une
+maisonnette à l’architecture composite: vannerie et peluche, pagode et
+caveau de famille,--on ne savait trop ce que représentait l’édifice,
+avec le prétentieux de ses lignes, et la puérilité de ses matériaux. La
+petite chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand le bruit du
+colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée perçut d’abord deux pieds
+étrangers, deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure modérée et la
+finesse de leur chaussure, lui semblèrent, dans le sursaut du réveil,
+les bases effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita vers ces
+pieds ennemis, avec des abois dont la soudaineté et l’éclat furent
+cruels, le dos en arc et tellement hérissé, que son échine paraissait
+une longue et étroite brosse à nettoyer les verres de lampe.
+
+Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais
+Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux
+fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de
+mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité
+telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées
+disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un
+«heup!» après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette
+n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des
+mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer.
+
+L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il
+eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en
+émettant la réflexion:
+
+--«Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre
+nièce.»
+
+Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour
+baiser la main de la romancière:
+
+--«Je les apprivoiserai.»
+
+Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une
+grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de
+jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage,
+eurent un élan, un éclair: gratitude, joie, protestation silencieuse de
+dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son
+machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant
+de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse,
+que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux.
+Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement
+désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion,
+dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme
+à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque.
+
+Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux
+reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus
+expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu
+qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa
+certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats
+bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation:
+
+--«Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles.
+La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser.»
+
+ * * * * *
+
+Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte.
+
+--«Je puis entrer, mignonne?
+
+--Mais oui, marraine. Tu peux toujours entrer.»
+
+Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, collée aux jupes de sa
+maîtresse. Les oreilles en pointe, le regard distrait, elle affectait un
+air indifférent, et se coula vers la descente de lit en peau de chèvre.
+
+--«Oh! pas la chienne!... Renvoie-la, je t’en prie. Je trouve ensuite
+ses poils partout, jusque dans mes cartons à chapeaux.»
+
+Criquette, ayant parfaitement compris, déjà couchée en rond, souffla un
+peu entre ses pattes--un petit soupir d’aise--en personne incapable de
+croire qu’on troublerait son innocente sécurité.
+
+Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation impliquée par
+la formule d’exil:
+
+--«Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout à l’heure. Tu sais bien
+qu’on ne veut pas de toi ici.»
+
+Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, oublia qu’on eût froissé
+son chien.
+
+--«Oh! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as pleuré!
+
+--Par exemple! Voilà une idée!» protesta la jeune fille.
+
+--«Si... voyons, ne me dis pas non. Je t’ai fait de la peine, devant
+Fagueyrat.»
+
+Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans la familiarité de la
+maison. Toutefois, une hésitation imperceptible, un amollissement de la
+voix, le détachèrent, lui donnèrent une vibration à part.
+
+--«Je me fiche bien de ce monsieur!» déclara Gilberte.
+
+Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses prunelles sombres, un
+éclair mouillé, entre des cils perlés de gouttes fines, comme des
+barbelures d’avoine après la pluie.
+
+--«Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. Tu venais là,
+étourdiment. Mon Dieu, il n’y avait pas de mal. Mais si tu savais ce que
+nous décidions! Pense, Gilberte, il prend un théâtre... le Louvois, rien
+que ça! Et la première pièce qu’il monte... Devine... _Les Malheurs
+d’une arpète_.
+
+--Vrai?...»
+
+Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas à un moment où l’on voit
+d’abord le bon côté des choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles,
+comme un beau départ de feu d’artifice.
+
+La jeune fille tendit les bras.
+
+--«Marraine... laisse-moi t’embrasser. Je suis ravie pour toi.
+
+--Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins de moitié dans ce qui
+m’arrive d’heureux?»
+
+Elle entra dans les détails. Le principal rôle d’homme serait tenu par
+Fagueyrat.
+
+--«Et le principal rôle de femme, par Blandine Jasmin», suggéra
+Gilberte.
+
+--«Blandine Jasmin?...» répéta Claircœur, interloquée.
+
+--«Mais oui, voyons... Ça doit être pour elle qu’il prend un théâtre»,
+assura la jeune fille, avec cette tranquillité inconsciemment cynique
+des ingénues qui parlent de choses scabreuses.
+
+Elle vit se décomposer la physionomie de sa marraine, et elle ajouta
+vivement, dans une intention gentille:
+
+--«Oh! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin fera aussi bien qu’une
+autre. Il y faut surtout du naturel, de la jeunesse, un minois
+chiffonné, bien parisien.»
+
+Elle reprenait, sans le savoir, les termes par lesquels Fagueyrat avait
+annoncé sa merveille. Claircœur l’interrompit.
+
+--«Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu as toi-même entendu dire
+qu’il avait rompu avec cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça
+peut aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais pas pour le
+directeur du Louvois.»
+
+La créatrice d’Adhémar et du noble «guillotiné» parlait par la lèvre
+dédaigneuse de l’excellente femme. Elle reprit un ton moins emphatique
+pour demander à sa nièce:
+
+--«Mais toi, ma Gilberte... Parlons un peu de toi. Tu as vu Monbardon?
+
+--Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait à trois heures.
+
+--Eh bien, tu es contente?
+
+--Très.»
+
+La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe comme le chaton d’une
+bague sur une goutte de poison.
+
+--«Tes chroniques vont paraître?
+
+--On me l’a promis.
+
+--Avez-vous arrangé une collaboration?
+
+--Pas encore.»
+
+Là-dessus, un sourire de jeune sphinx.
+
+--«Tu réponds drôlement, Gilberte. A quelles conditions le _Gulliver_ te
+publiera-t-il? Monbardon t’en a-t-il proposé?
+
+--Oh! si peu.»
+
+Claircœur, attentivement, considéra le jeune visage. Il se détournait,
+amer, énigmatique. Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide
+scintilla.
+
+--«Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. Que s’est-il passé?»
+
+Silence.
+
+Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de ce qu’elle osait dire:
+
+--«Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon?»
+
+Gilberte se dressa, éclatant de rire.
+
+--«Oh! marraine, le directeur du _Gulliver_ ne fait pas «la cour» à une
+pauvre gosse qui prétend gagner son pain en lui apportant de la copie!»
+
+Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain nerveux.
+
+--«N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si mes chroniques ne passent
+pas, il sera encore temps de me présenter au concours du ministère.»
+
+
+
+
+V
+
+
+--«Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est pas là?...
+
+--Oh! que tu m’as fait peur!» cria Gilberte, en un sursaut qui secouait
+son porte-plume et tachait d’encre la page commencée.
+
+Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée contre la fenêtre
+ouverte. L’été était venu, et le soleil de onze heures éclairait
+l’étrange paysage parisien en arrière de la maison du boulevard Raspail.
+Un morceau de quartier éventré par le percement de ce boulevard
+apparaissait encore, tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie,
+dont quelques-unes montraient le dessin des étages, les zigzags
+d’escaliers disparus, les noirs serpents des cheminées arrachées, et
+quelques cloisons de chambres, où la tenture perdait peu à peu, sous le
+vent et la pluie, la trace des meubles, des tableaux, qui s’y appuyaient
+lorsqu’elles étaient closes, et que des êtres humains y vivaient leur
+destinée.
+
+Entre ces vieilles demeures et les bâtisses neuves, des morceaux de
+jardins subsistaient çà et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à
+mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, d’ailleurs éclaircie,
+déjetée, dominait le quatrième étage habité par la romancière, et
+voisinait avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, qui, de la main,
+pouvait presque atteindre aux plus proches rameaux, appelait «son parc»
+ce bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de rêves que l’orme
+n’avait jamais abrité d’oiseaux, et son imagination avait tant
+excursionné le long des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était,
+en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire taciturne. Elle
+redoutait de le voir tomber sous la hache comme elle eût redouté de voir
+mourir un ami.
+
+La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, lorsque l’invasion
+sans gêne de son frère l’avait fait tressaillir.
+
+--«On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit ans, Bernard. Si
+j’avais su que tu viendrais ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef.
+
+--Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le dire.»
+
+C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif de «Bette» pour
+Gilberte, et il ne nommait jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait
+présentée toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, et avec laquelle il
+se piquait d’être camarade comme avec un garçon.
+
+--«Tu sais», fit-il, «c’est pas le moment de me chiner. Je viens de
+recevoir un sale coup.
+
+--Quoi donc?
+
+--Le bachot... Raté encore une fois.
+
+--Pas possible!
+
+--Oui, ma vieille.
+
+--Oh! mon pauvre Bernard!...»
+
+Le «pauvre Bernard» s’approcha de la table en sifflotant, les mains dans
+les poches.
+
+C’était un long adolescent, à la figure mince, le teint pâle, sous des
+cheveux bruns et lisses, avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il
+offrait dans la physionomie une hardiesse qui pouvait devenir
+audacieuse, et même insolente, mais qui n’était pas sans grâce, par
+contraste avec la nonchalance des mouvements. Nonchalance, apparente,
+comme celle des félins, sous laquelle on devinait des ressorts aux
+détentes rapides, une ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la
+réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au premier coup d’œil on
+fût certain de n’avoir affaire ni à un sot, ni même à un être banal.
+
+--«Comment as-tu pu te faire encore recaler, frérot? Après ton bel
+effort, au lycée, depuis un an!
+
+--C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. Je n’ai pas pu me
+retenir de le développer à ma façon.»
+
+--Qu’est-ce que c’était?
+
+--Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi ça: «_Les philosophes, et
+Sénèque sur tous, n’ont point osté les crimes par leurs préceptes; ils
+n’ont fait que les employer au bastiment de l’orgueil._»
+
+--Sapristi!... Mais on donne trois sujets, à choisir. Tu n’avais qu’à
+laisser celui-là.
+
+--Pas de danger! Je rigolais trop quand on a dicté cette balançoire.
+C’était d’un juteux!... Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour
+se priver du plaisir d’ajouter le commentaire essentiel.
+
+--Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus?
+
+--Tu parles! Et en un style concis. Un mot. Ne fais pas tes yeux à la
+tante Gil... un tout petit mot, trois lettres.
+
+--Lequel?
+
+--Zut!
+
+--Bernard!
+
+--Mais je l’ai répété plusieurs fois: zut! zut! zut!... Et zut!
+
+--Quelle horreur! On ne t’admettra plus aux examens.
+
+--C’est bien ce que j’espère.
+
+--Oh! mon petit frère!... Papa le sait?
+
+--Pas encore.
+
+--Il va en faire un chambard! Et marraine... Elle sera furieuse contre
+toi.
+
+--Écoute, Bette... Arrête tes prophéties. Leur réalisation manquera de
+gaieté. N’anticipons pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime mieux
+qu’on ne me le dise pas d’avance.
+
+--Dans notre famille, tout de même, c’est plutôt...
+
+--Notre famille... Justement. On y fait trop de littérature. Je serai
+l’obscure exception. Jusqu’à ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise
+l’autre jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé: _Le Roman d’une
+poupée_.
+
+--Non!...
+
+--Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de rage. Sais-tu ce que j’ai
+lu?... Je t’épargne l’orthographe. «Les poupées ne naissent pas comme
+les enfants. On les achète très cher. C’est pourquoi les petits pauvres
+peuvent avoir de jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles
+poupées.»
+
+Gilberte rit.
+
+--«Tu inventes, Bernard.
+
+--Je te jure que non.
+
+--Mais... Lilie expliquait-elle comment les enfants naissent?
+
+--Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une telle force que je lui ai
+rendu son chef-d’œuvre, illustré d’une claque.
+
+--Pauvre gosseline!
+
+--Oh! je ne l’ai pas tuée.
+
+--Bah! ce n’est pas à la taloche que je pense.»
+
+Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux tristes.
+
+Bernard grommela:
+
+--«Plains-la donc! Vous autres, les femmes, vous avez toutes les veines.
+
+--Tu trouves?»
+
+Il y eut un silence, puis le commentateur de La Rochefoucauld reprit:
+
+--«Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher que je suis ici.
+Autrement, j’avais de quoi faire ailleurs. Tu sais?... Le môme Sénèque,
+et le «bastiment de l’orgueil».
+
+--Grand fou! Eh bien, maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire?
+
+--Des choses épatantes. Je voulais en parler avec tante Gil. Va-t-elle
+rentrer bientôt, ta marraine?
+
+--Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi parlerais-tu avec elle
+plutôt qu’avec moi? Au fond, toute jeune que je suis, je crois connaître
+la vie mieux qu’elle, ma parole!
+
+--Et moi, donc! Mais ce n’est pas à son expérience que je viens
+recourir.
+
+--Ah! bah!
+
+--Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce pas, tante Gil?
+
+--Oh! Bernard!...
+
+--Quoi?... Je ne veux pas la dévaliser. Je peux bien lui demander un
+service.
+
+--Un service d’argent?... Tu en as donc besoin?
+
+--Non. Je suis le seul.
+
+--Un gamin comme toi... Et qui vient de rater son bachot pour la
+troisième fois! Mon pauvre loup, ce n’est pas le jour pour taper ses
+parents.»
+
+Bernard bondit de colère. Une flamme courut sur ses joues maigres, aviva
+la double braise de ses yeux.
+
+--«Je te conseille de changer de ton, Bette, si tu veux que nous
+restions amis. Je ne suis pas un gamin. Je suis un homme, résolu à faire
+sa carrière à son idée. Ne m’aide pas... C’est ton affaire. Mais ne me
+mets pas des bâtons dans les roues. Car tu t’en repentirais!»
+
+Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait tendrement. Il n’en
+doutait pas.
+
+--«Mais alors, que diable!» conclut-il, «ne te range pas du côté des
+ancêtres.»
+
+Dans la détente de la réconciliation, il lui révéla son idée. Il ferait
+de l’aviation. En deux ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros
+gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement de la nouvelle
+machine. Les records, les tours de force, la rivalité des journaux,--à
+qui proposera l’épreuve la plus hardie avec la récompense la plus
+formidable,--tout cela disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu
+près définitif de l’aéroplane.
+
+--«Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, Bette. Plus rien à fiche,
+du côté de l’auto. C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, des
+gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient vite leur million, en
+courant pour des constructeurs.
+
+--Quand ils ne s’écrasaient pas en route», observa Gilberte.
+
+--«Parbleu! Sans ça!... Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc.
+Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un
+prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe.
+On roule tout de suite sur l’or... Ou bien... Crac! En un clin d’œil...
+Plus d’embêtement! Rasibus!... On ne s’en aperçoit même pas. Et on est
+sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché.
+
+--Si tu restes estropié?... Si tu grilles vivant dans l’essence de ton
+moteur?...»
+
+Bernard haussa les épaules.
+
+--«Et avec ça, rien à fiche», ajouta-t-il.
+
+--«Comment! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de
+l’endurance!
+
+--Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas
+des colles de pion, c’est pas du travail... C’est la joie de vivre.
+J’appelle pas ça du turbin. Du turbin!... Quand on est là-haut, et qu’on
+se dit: «La gloire et l’argent... ou la mort... Pas de milieu!» Tu crois
+qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les
+marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés
+raseurs! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une
+passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus
+auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah! Bette, ma
+petite sœur! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me
+bout dans les veines!»
+
+Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la
+corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par
+instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.
+
+--«Bernard, tu m’effraies!... Je serai inquiète tout le temps. Je ne
+sais si je dois t’approuver», hasarda sa sœur.
+
+--«Mais», s’écria-t-il, fonçant vers elle, «je m’en fous, que tu
+m’approuves ou non. De deux choses l’une: ou je trouverai l’argent
+nécessaire pour mon apprentissage,--qui ne traînera pas, je t’en
+réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une
+école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise,
+je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu
+ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil
+dans mon jeu.
+
+--Mais, mon pauvre petit... de l’argent... tante Gil...
+
+--Elle n’en a pas, peut-être?
+
+--Elle en dépense beaucoup, en ce moment. Je sais qu’elle a déplacé des
+fonds.
+
+--Pour son cabot?
+
+--Qu’est-ce que tu dis!...
+
+--Oui... Pour cette histoire de location de théâtre, où son Fagueyrat
+lui prépare un de ces bouillons!...
+
+--Bernard!» s’écria Gilberte, «je te défends de parler ainsi de
+marraine! «Son» cabot!... «son» Fagueyrat... N’es-tu pas honteux?...
+Qu’est-ce que tu oses insinuer?
+
+--Oh! rien du tout», protesta le frère, avec calme. «Notre bonne tante
+Gil est à l’abri de tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par
+un saltimbanque.
+
+--Un saltimbanque! Marcel Fagueyrat? Un des premiers acteurs de Paris.
+Et, avec cela, un homme tout à fait bien! Tu ne sais pas de qui tu
+parles.
+
+--Tiens! tiens!...» ricana le potache, en voyant s’animer le visage de
+la jeune fille, «ce n’est donc pas seulement sur les bonnes poires mûres
+que ce fringant premier rôle exerce ses ravages.»
+
+Cette impertinence à deux tranchants allait déchaîner une fraternelle
+dispute, lorsque des bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent une
+diversion.
+
+--«Voilà marraine qui rentre.
+
+--Veine! je vais pouvoir lui parler.
+
+--Mais... on dirait qu’il y a quelqu’un avec elle.»
+
+A cette minute, une personne de vivacité juvénile, brillante, pimpante,
+de clair vêtue, entra comme un léger tourbillon.
+
+--«Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. Il déjeune. Va voir un peu à
+la cuisine ce qu’il y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le
+dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander ce qui peut être
+prêt dans une heure. Des coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon
+petit, excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de suite. Ça va?... Tu
+nous restes, n’est-ce pas? On va se régaler. Je vous fais déjeuner au
+champagne.»
+
+Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras de sa filleule, la
+retint.
+
+--«Écoute... Oh! mes enfants, vous n’imaginez pas!... Les décors de ma
+pièce... Nous venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. Ce sera
+étourdissant, inouï... Il y a un truc, au cinq... vous m’en direz des
+nouvelles! Si tout Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour ça...
+Mais va, Bette, mon trésor... On vous racontera à table. Tout ce que tu
+peux avoir de mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les
+fruits... Il y a des pêches, en bas, vraiment belles, à deux francs
+pièce.
+
+--Deux francs une pêche, en juillet! Ben, tante Gil», cria Bernard dans
+une gambade, «tu ne nous prêcheras plus l’économie!»
+
+La griserie de joie émanant de la romancière gagnait ce jeune cerveau.
+Si tout allait si bien, qu’importaient le recalage au baccalauréat, les
+scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition des parents à sa
+vocation aérienne, le porte-monnaie bouclé du père Andraux, les crises
+de nerfs de la maman, les hurlements effarés de Lilie? Bernard aurait
+avec lui tante Gil et sa galette,--cette galette devant qui toute la
+famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement heureuse ne
+serait pas difficile à attendrir, à persuader.
+
+--«Nom d’un chien! mais tu es épatante! Sais-tu que je ne te
+reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil», dit le
+grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune
+mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment--si c’en est un de
+ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en
+beauté--contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne
+revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle
+qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il
+attribuait envers lui des obligations de parenté.
+
+Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un
+étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage
+qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.
+
+--«Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé? T’as l’air aussi jeune que
+Gilberte...» (Cela, c’était excessif.) «Et tu es mise!...» (Il fit
+claquer sa langue, en connaisseur.)
+
+--«Ma robe te plaît?...»
+
+Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un
+vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond
+d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des
+accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots: «Ma robe
+te plaît?» que par la transformation extérieure de tante Gil.
+
+«Ma robe te plaît?...» Était-ce bien la feuilletoniste du _Petit
+Quotidien_, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge,
+rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez
+son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur «sa bobine»
+dépourvue de séduction?... Était-ce la maternelle tante adoptive,
+préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu
+et de sa chienne Criquette?... Était-ce la même personne qui demandait
+aujourd’hui--et à qui?... à son gamin de neveu:--«Ma robe te plaît?»
+
+Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification
+surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question,--mais dans
+quelle bouche!--déclara que toute la toilette était d’un chic intense.
+
+--«Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite
+tante», ajouta-t-il. «Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur
+la tête... Des tourtes en velours et en jais l’hiver... Des tourtes en
+crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai
+chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de
+l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais.
+Bigre!... Et ces bouclettes, là-dessous!... Tu n’as pas coupé tes
+cheveux de devant, au moins? C’est des chichis?...
+
+--Allons, Bernard, ne me décoiffe pas», dit Claircœur, s’écartant des
+longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement.
+
+L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle
+ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses
+cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en
+avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait,
+en rognant quelques mèches.
+
+--«Mais, voyons... Ils n’ont plus la même teinte. Oh! tante Gil... Où
+sont les petits blancs que nous comptions, là, sur la tempe? Je t’y
+prends, je t’y prends!... Tu as mis du henné.
+
+--Assez, Bernard! J’ai plaisanté un instant. Mais, je te prie... ne
+passe pas les bornes. Cesse de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau,
+de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant?»
+
+Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été trop loin. «La gaffe!»
+pensa-t-il avec inquiétude. Il essaya de se rattraper par de
+l’empressement.
+
+--«Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, tante? J’aurai vite fait
+quelque commission, tu sais.
+
+--Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, pendant que je vais
+retirer mes affaires.
+
+--Et monsieur Fagueyrat?... Il est tout seul? J’irai bien...
+
+--Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans mon cabinet de travail. Ne le
+dérange pas.»
+
+Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie robe de foulard aux
+dessous de taffetas, dont la nuance hortensia bleu se fondait au corsage
+sous du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline de soie du même ton,
+voilée de chantilly, glissait autour de sa taille. Son grand chapeau, en
+paille de riz noire, s’ornait d’une immense amazone «pleureuse», d’un
+bleu assorti, plus délicat.
+
+Et vraiment, cette toilette charmante ne lui messeyait pas. Non plus
+qu’on n’y dût voir la cause unique du changement si avantageux de toute
+la personne. Quelque chose de souple, de féminin, presque de la grâce,
+atténuant la lourdeur de la silhouette... Un éclat nouveau dans la
+physionomie... Une ombre de rouge et de poudre aux joues, aux lèvres...
+Une touche de crayon châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds,
+sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, lustrée de reflets
+vivaces... Par-dessus tout, un rayonnement intérieur transparaissant en
+jeunesse--plus rajeunissant de fait que nul artifice--c’était tout cela
+qui permettait à Claircœur de porter sans ridicule sa toilette d’un azur
+indécis et ses vaporeuses dentelles.
+
+Bernard la regardait sortir avec plus de surprise encore qu’il ne
+l’avait vue entrer. Mais il n’en perdit pas sa présence d’esprit.
+
+--«Petite tante!» s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix.
+
+Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le
+déjeuner, pour quelque chose de très sérieux?
+
+--«Quelque chose de très sérieux?... Avec toi!
+
+--Tante Gil... je te jure... Demande plutôt à Bette.»
+
+Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de
+suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M.
+Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on
+répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et
+le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les
+aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard.
+
+Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les
+succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode,--flatté
+qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que
+Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient
+moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à
+l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court
+instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait
+anéantir son espoir,--espoir dont il palpitait d’autant plus
+passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre.
+
+Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir
+et la réalisation du bonheur, que le «oui» ou le «non» d’un être, en
+l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole.
+Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard!
+L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure
+jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles
+durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait
+tante Gil.
+
+--«Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi,
+nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en
+dehors de leurs vœux. L’aviation... Est-ce que ça peut s’appeler une
+carrière, seulement?
+
+--Non», ricana-t-il, «c’est un petit jeu de tout repos, comme le
+«puzzle».
+
+--Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une
+fois. Et puis après? Ça n’est pas un métier.»
+
+Il bondit.
+
+--«Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est tout. Ne débine pas ce
+qu’il y a de plus glorieux au monde en ce moment.»
+
+Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, regarda le
+«parc» de sa sœur, le fouillis des branches, des feuilles
+poussiéreuses,--pauvre verdure qui, cependant, parmi tant de pierres,
+s’imposait, captait le regard. Et il commença de siffler une valse.
+
+--«Mon petit Bernard... Écoute, sois raisonnable. Je te promets une
+chose. C’est de garder mon opinion pour moi si tes parents souhaitent
+que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai pas. Quant aux premières
+dépenses, je m’en chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment
+veux-tu que je m’engage?... C’est peut-être au-dessus de mes moyens. Je
+n’ai pas la moindre idée...
+
+--N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. Mes parents!... Leur
+demander!... Ils ne savent pas que j’ai raté mon bachot, et avec
+scandale. Si tu crois que je rentrerai leur dire... sans avoir une
+perspective d’avenir, indépendante d’eux, assurée...
+
+--Grand enfant! Ne pas rentrer... Qu’est-ce que ces folies-là? C’est moi
+qui leur dirai, pour ton bachot. Nous irons les trouver ensemble,
+Gilberte aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons bien la carrière vers
+laquelle tu peux te tourner, qui te plaira, où tu montreras ce que tu
+vaux. Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que tu n’y crois
+toi-même. Un garçon de ton intelligence, réduit à faire une espèce
+d’acrobatie!... A quoi penses-tu? Car, enfin, tu ne perfectionneras pas
+les machines? Ce n’est pas la mécanique qui te tente. C’est le sport.
+L’aéroplane, jusqu’à présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très
+imparfait. Ça ne peut pas être un but.
+
+--Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu!» dit le jeune homme,
+brusquement.
+
+--«Qu’est-ce que ça veut dire? Tu t’en vas?... Tu ne déjeunes pas?...»
+
+Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur entra. Et il voulut
+prendre congé des deux femmes,--dramatiquement. Partirait-il pour
+l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte? Mais avec quel argent,
+pour payer le passage? Piquerait-il une tête dans la Seine? Il était
+trop bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour Eiffel, pour
+avoir une fois l’illusion de flotter dans l’espace avant de quitter ce
+monde? Ces sombres alternatives, et bien d’autres, non moins sinistres,
+se lisaient sur son jeune visage têtu, pâle, fermé, comme dans le geste
+à la fois découragé, doux et résolu, par lequel il desserrait les bras
+caressants qui cherchaient à le retenir. Mais quelqu’un frappa à la
+porte, et la voix de la cuisinière se fit entendre:
+
+--«Madame, c’est le glacier. Au lieu de coupes-jack, il propose une
+bombe-surprise. Faut-il accepter?
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça... une bombe-surprise?» demanda Bernard,
+tandis qu’une étincelle gourmande éclaircissait son orageux regard.
+
+--«Reste, et tu le verras, grand gosse!» dit tante Gil, en riant.
+
+Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant que Gilberte
+expliquait:
+
+--«Une bombe-surprise, c’est de la glace à la vanille, en dehors, avec
+une crème au chocolat chaude, en dedans.
+
+--Ça doit bien faire, entre la langue et le palais», affirma Bernard,
+décisif.
+
+--«Tu peux toujours en manger. Tu auras bien le temps de te suicider
+après», insinua Gilberte, avec une gravité malicieuse.
+
+Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant aux allures
+tragiques, il prit sa sœur à l’épaule, la regarda au fond des yeux.
+
+--«N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras pas ce jour-ci. Tu t’es mise
+contre moi avec ta marraine...
+
+--Peux-tu dire!...
+
+--Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. Tu auras ta part de
+responsabilité dans ce qui arrivera. Ma résolution est prise. Je serai
+aviateur. Pas si bête que de me suicider!... On fait toujours ce qu’on
+veut, dans ce monde, quand on le veut bien.»
+
+Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle
+resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le
+déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit
+honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie
+d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on
+chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli
+envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui
+prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois
+(car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention
+à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les
+airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta
+plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile,
+car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et
+autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du
+côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer
+des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_.
+
+A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux
+électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes,
+presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus
+l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour
+lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui
+les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y
+accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts
+l’inclinaient aux recherches d’élégance.
+
+Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs
+courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe
+ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille.
+Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce
+point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au
+milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et
+Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix)
+emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans
+un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures
+de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des
+bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du
+plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard
+se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture.
+
+Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise,
+popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement
+transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette
+hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle
+ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée
+qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher
+directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit
+directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit
+Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur
+Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec
+des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait
+avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose,
+tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou
+factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande
+marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le
+buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de
+l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes
+les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses
+jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier.
+
+Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de
+l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le
+bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une
+grâce soulignée.
+
+Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre
+d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de
+liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez
+une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de
+l’acte en cours de composition.
+
+--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en
+le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra
+couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au
+plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...»
+
+Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie
+charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait.
+Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se
+tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie!
+D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La
+sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses
+sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité
+auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir.
+
+Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique.
+Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou
+moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard
+lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité
+expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon
+ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans
+le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives
+singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une
+réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer
+à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences
+simplistes de la scène.
+
+Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en
+découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter
+aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse,
+tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une
+toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs,
+le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation.
+«Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il
+n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie,
+l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard
+de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en
+a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les
+yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à
+elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même
+compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y
+avoir de l’avaro.»
+
+Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il
+souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.
+
+ * * * * *
+
+Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de
+mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au
+baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint:
+
+--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement,
+p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en
+colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante
+Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça,
+pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce
+n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle
+comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est
+convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle
+prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais,
+à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes
+les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez
+l’œil. Gare la casse!»
+
+
+
+
+VI
+
+
+--«Mademoiselle rentre tard», dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé
+retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine.
+«Madame a dû partir.
+
+--Déjà! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est
+qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins.
+
+--Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à
+Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez
+tôt de chez son amie.»
+
+Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des
+Trente mille lignes,--association qui éditait en collections illustrées
+les longs romans-feuilletons,--Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait
+partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un
+plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la «Truite au
+bleu»--vieille maison de célébrité parisienne--où se tenaient les agapes
+littéraires.
+
+Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion
+des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait
+des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces
+messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère
+spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la
+traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût
+rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni
+invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne,
+dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les
+«chers maîtres», comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce
+privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont
+la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés
+sociales, et plus encore à des détresses particulières.
+
+--«Bien sûr, j’irai rejoindre marraine», dit Gilberte à la femme de
+chambre.
+
+Elle entra chez elle, mais en ressortit presque aussitôt, avec une
+exclamation:
+
+--«Céline, dites-moi...»
+
+Elle dépliait une longue bande imprimée d’un seul côté, parcourait une
+lettre. Ses mains, sa voix, tremblèrent.
+
+--«Qu’est-ce que cela?... Comment est-ce venu? Pourquoi ne me
+préveniez-vous pas?
+
+--Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. Mademoiselle ne pouvait
+manquer de le voir.
+
+--Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a apporté?
+
+--Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, en lettres dorées: _Le
+Gulliver_. Il est revenu pour la réponse.
+
+--Il est revenu?
+
+--Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait pu le croiser. Moi,
+n’est-ce pas? je ne pouvais pas donner de réponse. Mademoiselle n’était
+pas rentrée. Madame venait de sortir.
+
+--Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. Ça va bien.»
+
+Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se porta vers la cuisine.
+
+--«On est un peu nerveuse», confia-t-elle à Guillaumette.
+
+Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, dans la chaleur du
+charbon et du soir d’été. Profitant de ce que ses patronnes dînaient
+dehors, Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, pour
+Céline, et pour la concierge invitée, d’énormes escargots, dont la farce
+fondait et grésillait au-dessus de la braise rose. Sa large face, plus
+rose que la braise et plus luisante que les coquilles des escargots,
+était positivement ronde comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris
+tirés en arrière, et réunis en un chignon de la dimension d’un
+berlingot.
+
+--«C’est comme ça, la jeunesse», fit-elle, indulgente. «Laissez donc,
+Céline. Moi, à c’t âge-là, je ne savais pas plus ce que je voulais que
+vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, mon amour, va pas
+tracasser la fifille à marraine», conseilla-t-elle à Criquette,
+laquelle, arrondie sur un coussin, dans un angle, guettait d’un œil
+bougeur la confection prochaine de sa pâtée.--«Hein?... On est contente
+de la trouver, sa vieille Mémette, quand les belles madames vont dîner
+en ville?...» ajouta la cuisinière, en inclinant vers la petite chienne
+la bonne grosse lune rougeoyante qui lui servait de visage.
+
+Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs reprises vers cet
+astre favorable à ses humbles joies. Plus heureuse que les hommes,
+incapables de toucher leurs dieux, elle dardait à chaque bond sa langue
+adoratrice vers la face écarlate et providentielle.
+
+--«Là... là...» disait la cuisinière, «bige-moi tant que tu veux,
+trésor. Ton petit torchon rose... Il est plus appétissant que ma
+frimousse en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette. Vas-y,
+bige-la, ta vieille.
+
+--Comment pouvez-vous!...» s’étonna dédaigneusement Céline. «Je me
+demande si vous n’aimez pas encore mieux Criquette que madame Gilles.
+
+--Je me ferais hacher pour l’une aussi bien que pour l’autre», déclara
+Guillaumette en retournant à ses escargots.
+
+Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait les épreuves d’une de
+ses chroniques. Elle voyait cela!... Elle le voyait!... Sa prose
+imprimée! Les phrases tournées dans sa tête avec tant d’application...
+Elle les retrouvait, une à une, sous cette forme, qui lui paraissait
+magique. Combien son style, ses idées, y gagnaient! C’était mieux
+qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant lui venait aux lèvres. Très
+bien, ce passage... Tiens, elle ne se rappelait pas... Cette jolie
+pensée... c’était d’elle?... Ma foi, oui!... Cela faisait vraiment bien,
+coupé en prestes alinéas. Une colonne et demie, environ... Bonne
+longueur. Et son nom au bas! son nom en petites majuscules: «GILBERTE
+ANDRAUX.» Elle y arrêtait des yeux pleins d’extase.
+
+Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque chose arrêtait la jeune
+fille au moment d’en ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât
+l’écriture, et que la signature fût illisible, elle sut tout de suite de
+qui cette lettre émanait. Lentement elle en prit connaissance.
+
+ «Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de moi, mademoiselle? Vous
+ auriez eu tort. Je ne suis pas le brutal contre qui s’est révoltée
+ votre ingénuité. Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas
+ par un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez.
+ J’avais à cœur de vous persuader que vous m’aviez mal compris.
+ Plusieurs mois ont passé, qui, loin d’atténuer mon sentiment à votre
+ égard, l’ont rendu plus profond, plus digne de vous.
+
+ «Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour la pure jeune fille que
+ vous êtes, ni pour le brave homme que je crois être,--que je veux
+ être, tout au moins, à votre égard et dans votre estime,--rester sur
+ un malentendu.
+
+ «Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai au journal jusqu’à
+ huit heures. Quoi que vous fassiez, votre chronique paraîtra demain.
+ Mais, si je puis causer avec vous quelques minutes, je vous donne ma
+ parole d’honneur que vous serez content de
+
+ «Votre admirateur et ami.»
+
+Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement des pattes d’un
+faucheux écrasé. Gilberte y devina sans peine la signature de Monbardon.
+
+Elle recommença de lire la lettre, ligne à ligne, mot à mot, puis elle
+releva les yeux.
+
+La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra la cime de l’orme, «son
+parc», et, machinalement, parcourut le dédale des branches. Elle en
+connaissait les bifurcations, les nodosités, les ramilles mortes.
+Recroquevillées de sécheresse, grises de poussière, ses feuilles
+n’étaient déjà presque plus de la verdure. Mais les rayons du soleil
+déclinant le criblaient par en dessous de longues flèches vermeilles,
+allumaient dans son mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre
+parisien, prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait au cœur de la
+jeune fille rêveuse une vague fantasmagorie d’aventures, de pays
+lumineux et doux--peut-être des souvenirs d’une vie ancienne, ou des
+pressentiments d’avenir.
+
+Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas.
+
+Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et plein d’un soleil fauve
+lui disait des choses merveilleuses et tristes,--si tristes que,
+soudain, Gilberte en eut les yeux débordants de larmes.
+
+La correction des épreuves ne demanda que deux minutes. Quelques
+coquilles, des lettres tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte,
+pour avoir aidé sa marraine, connaissait les signes cabalistiques qui
+sont le volapuk entre auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet
+dans une enveloppe et sonna la femme de chambre.
+
+Céline parut, les yeux arrondis, la bouche grasse.
+
+--«Je croyais Mademoiselle partie pour dîner chez son amie.
+
+--Céline, pourriez-vous me porter ceci?... Mais, qu’est-ce que vous
+avez? Que faisiez-vous?
+
+--Je croyais Mademoiselle partie», répéta l’autre. «Alors, nous mangions
+de bonne heure, parce que Madame nous a donné notre soirée. Nous allons
+avec la concierge...»
+
+Les sourcils de Gilberte se contractèrent.
+
+--«Allez», dit-elle avec une dureté que la domestique ne comprit pas.
+
+--«Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle pourra peut-être...»
+hasarda Céline avec la familiarité dont on use envers des maîtres
+jeunes.
+
+--«Vous avez raison, j’irai moi-même.»
+
+Et comme la femme de chambre, ennuyée, s’attardait:
+
+«Allez, allez... Vous empoisonnez l’ail. Quelle horreur pouvez-vous bien
+manger?»
+
+ * * * * *
+
+Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le _Gulliver_ s’était
+récemment installé dans un hôtel tout neuf. Au fronton, un bas-relief
+montrait le héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures sonnaient
+à l’horloge du journal et sous la colonnade de Brongniart, lorsque Mlle
+Andraux traversa la salle des dépêches et s’engagea dans l’escalier à
+rampe de fer forgé qui menait à la direction. C’était l’heure affairée.
+Pourtant on ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à la curiosité
+des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs, de tous les gens qui
+encombrent les locaux d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même en
+juillet, Gilberte se précipita dans le bureau de Monbardon comme en un
+refuge.
+
+Il lui saisit les deux mains.
+
+--«Que vous êtes gentille! Vous êtes venue. Vous ne m’en voulez donc pas
+trop?»
+
+Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la gorge. Ses yeux
+bruns--illuminés de jeunesse, de franchise aussi--se fixèrent largement
+sur le visage inscrutable.
+
+--«Vous en vouloir?... Non. Vous m’écrivez qu’il y a malentendu. Je me
+suis donc trompée. Ne parlons plus de cela.»
+
+Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il se taisait, souriant, de
+son sourire sans lumière. Elle ajouta:
+
+--«Je viens vous remercier pour les épreuves. Les voici. C’est une
+grande chose de paraître dans le _Gulliver_.»
+
+Il sourit davantage. Quelle enfant! Quelle délicieuse enfant!... Un rien
+d’émotion attendrie brilla derrière le monocle, sur les traits
+grisâtres, au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la
+cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude.
+
+--«Le _Gulliver_», dit-il, haussant l’épaule. «Vous lui faites bien de
+l’honneur. Il vous appartient. Ce sera votre journal, si vous voulez.
+
+--Comment?...»
+
+Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et l’homme qu’elle jugeait
+dangereux, intimidant, vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa
+puissance. Monbardon! C’était Monbardon qui lui parlait ainsi!
+
+--«Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous là... Non... dans ce
+fauteuil. Et causons un peu, en amis.»
+
+Il s’assit devant elle, tout près,--pas trop, à peine si les genoux,
+parfois, s’effleurèrent. Malgré tout, elle sentit bien vite le ridicule
+de ce mot «amis», l’invraisemblance d’une amitié quelconque entre cet
+homme, dont elle n’imaginait pas la moindre pensée, et la claire petite
+fille qu’elle était. De l’amitié... elle n’en lisait pas sur ce visage,
+où, lui semblait-il, elle ne lirait jamais. De l’amour non plus,
+d’ailleurs. Du moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans le
+comprenait.--Quelque chose d’obscur, de lourd, de gênant, la tenait
+oppressée, devant cette physionomie, à la fois morne et ardente, sous
+ces yeux tenaces, dont le regard, par instants, l’obsédait, comme un
+contact.
+
+Monbardon lui disait:
+
+--«Parbleu! le _Gulliver_, il aurait tout à gagner à faire passer dans
+son encre rance le parfum d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas de
+choses à vous demander sur vous-même, vos amies, vos compagnes, sur ce
+mouvement si résolu de la jeunesse féminine vers l’indépendance par le
+travail. C’est très curieux. Vous voyez ça de plus près que nous. Ça
+contient peut-être tout l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus,
+il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous parlions ensemble, très
+souvent. Je vous confierai une rubrique. Je vous installerai un bureau,
+ici même, si vous voulez, avec des reporters à vos ordres.»
+
+Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là, Gilberte Andraux!
+
+D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur ajouta:
+
+--«Ce n’est pas le journal seul qui a besoin de rajeunissement. Si vous
+saviez... Ah! ma petite...»
+
+Une ombre grise plomba davantage la face taciturne. Le monocle tomba.
+Monbardon frotta de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis que,
+d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait une main de la jeune
+fille, puis posait cette main sur son genou sans desserrer l’étreinte.
+
+Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment. Tout en tirant
+sournoisement sa main prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation
+d’un homme que tout le monde envie.
+
+Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur. Voilà bien ce
+qu’il lui fallait, à lui, revenu de tout, ivre d’ennui...
+
+--«L’ennui!» cria Gilberte.
+
+--«Hé, oui!... Un journal, c’est une roue qui tourne. Vous croyez qu’on
+y dit ce qu’on veut? On y dit ce que le public spécial demande. Si, par
+hasard, on était, sur un point quelconque, du même avis que le confrère
+d’en face, faudrait se garder d’en convenir. Si les journaux ne se
+mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient plus. Et la course au
+scandale! La manchette à sensation? Et la frénésie de l’information
+mondaine? Sans compter les dessous de tout cela... Ah! ce n’est pas gai
+tous les jours», soupira Monbardon.
+
+Si encore il avait des compensations dans la vie privée!... Mais chez
+lui... la solitude... pis que la solitude. Il risqua des allusions à sa
+femme. Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord du ménage.
+On ne voyait jamais ensemble les époux Monbardon. Le directeur du
+_Gulliver_ allait seul dans le monde comme au théâtre, donnait ses repas
+d’amis au cabaret.
+
+--«Ah!» murmura-t-il, «si vous aviez confiance en moi. Nul ne peut
+escompter l’avenir. Mais enfin...»
+
+Donnait-il à entendre qu’il divorcerait? Ou que l’hypothétique Mme
+Monbardon pourrait disparaître d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait
+encore jugé à propos de le faire? Quoi qu’il en pensât, il ne craignit
+pas de déclarer qu’en Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice
+du _Gulliver_ vieilli, et la seule Égérie souhaitable pour le directeur
+de cet important quotidien.
+
+--«Je savais bien», dit Gilberte, avec un air réprobateur, qui lui
+faisait un minois à croquer, «je savais bien que, si je venais, vous ne
+seriez pas sage, et que cela finirait très mal.»
+
+En dépit de sa timidité devant Monbardon, de qui le seul aspect la
+glaçait naguère, elle prenait instinctivement le ton de gronderie
+plaisante qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants, de quelque âge
+qu’ils soient, reculent les limites de l’absurdité sans franchir celles
+des convenances.
+
+Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit, comme Gilberte ne
+croyait pas qu’il pût rire.
+
+--«Vous trouvez que cela finit mal», répétait-il, en tâchant de replacer
+son monocle, que le rire chassait de nouveau.
+
+--«Très mal», dit-elle, sans que sa gravité éteignît entièrement son
+joli sourire. «Puisque me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au
+_Gulliver_. Voulez-vous être assez bon pour me rendre mes épreuves?
+
+--Vos épreuves!... Ah çà! ai-je mérité que vous me punissiez encore?...»
+s’écria-t-il--avec une bonne grâce qui fut presque cette fois de la
+grâce tout court.--«Votre chronique paraîtra demain matin, quoi que vous
+m’ayez fait. Et je vois que vous allez me faire beaucoup de peine.»
+
+Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la jeune fille une vibration
+de sympathie.
+
+--«Et comment vous ferai-je beaucoup de peine?»
+
+Avec quelques réticences, diverses circonlocutions, puis une brusquerie
+à la blague, il dévoila son projet. Il voulait proposer à Gilberte un
+dîner de camarades, dans un coin de verdure qu’il connaissait.
+
+--«On entre par un sentier discret du Bois. Nul ne peut vous voir.
+Cependant, les bosquets sont séparés par de si légers rideaux de
+verdure, que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier. Vous me
+devez cela, ma petite Gilberte. N’ai-je pas été le plus respectueux des
+amis? Nous parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme, et de
+la précieuse collaboratrice que vous serez pour le _Gulliver_, en vous
+occupant de cette question.»
+
+L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa point. «Serait-ce tout de
+même possible?» pensait Gilberte. Une palpitation souleva son corsage.
+
+Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en empêcher, car il avoua:
+
+--«J’ai choisi mon jour. Je sais bien que, ce soir, votre tante assiste
+au banquet des Trente mille lignes. Parbleu! elle était de la commission
+qui est venue me demander de le présider.»
+
+Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un départ imprévu. Et,
+comme, effectivement, il prenait le train à minuit, l’alibi se
+justifierait. Mlle Andraux ne pouvait être compromise.
+
+--«Voyons», conclut-il, «je vous quitterai forcément vers onze heures.
+De huit heures et demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir tenir
+en respect un vieux bonhomme comme moi, dans un endroit où nous devrons
+parler bas si nous ne voulons pas être entendus?
+
+--Ce n’est pas cela», dit la jeune fille. «Mais ensuite, vous vous
+croirez des droits. Vous m’accuserez de jouer un jeu de coquette, s’il
+me convient d’en rester là.»
+
+Une souffrance crispa la face de Monbardon. L’ironie, la morgue, la
+glaciale indifférence fondirent. Ce fut émouvant, chez cet homme. Et
+aussi l’accent changé troubla Gilberte.
+
+--«Vous n’êtes pas bonne... Je savais bien que vous alliez me faire du
+mal.»
+
+Il se détourna, marcha dans la pièce.
+
+--«Eh bien, n’en parlons plus.»
+
+Puis, revenant vers elle:
+
+--«Vous ne savez pas quel sentiment vous brisez. Vous auriez fait de moi
+ce que vous auriez voulu.»
+
+Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par l’inquiétude de gâcher
+une chance unique pour un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les
+libertés féminines permises dans ce milieu littéraire où elle prétendait
+entrer, Mlle Andraux demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux
+larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance, d’agir en femme
+soucieuse de sa dignité. Et elle avait envie de s’écrier, comme une
+petite fille: «Oh! mais, que faut-il faire?» La fierté aussi d’être tant
+pour un personnage comme le directeur du _Gulliver_, la certitude de
+retourner à son néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu
+définitif, ajoutaient à sa perplexité.
+
+Il vit les cils humides battre sur l’effarement des yeux de douceur. Les
+mains de Gilberte furent dans les siennes.
+
+--«Ah! vous venez! vous venez!...
+
+--Rappelez-vous à quelle condition... J’ai votre parole...»
+murmura-t-elle.
+
+Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, il fixa le
+rendez-vous.
+
+--«Dans trois quarts d’heure, à huit heures et quart, rue Spontini, à
+l’angle du carrefour Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. Mon
+auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite!... je dois passer chez moi,
+je n’ai que le temps d’expédier quelques affaires. A tout à l’heure, ma
+jolie... A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas.»
+
+Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant la notion de ce qui lui
+arrivait, Gilberte se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant
+elle, s’ouvrait la place de la Bourse,--un désert dans la fin poudreuse
+et mélancolique du jour.
+
+La jeune fille traversa, passa les grilles, entra au bureau de poste, se
+fit ouvrir une cabine téléphonique:
+
+--«Impossible de venir dîner», chuchota-t-elle dans l’appareil, à l’amie
+qui l’attendait. «On m’admet au banquet des Trente mille lignes, comme
+journaliste. A partir de demain, je collabore au _Gulliver_. Alors,
+c’est important pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine.»
+
+Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour de la Bourse, en arrière.
+Par devant, elle n’osait, craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être
+vue par lui, quand il quitterait son journal. Comme il lui était
+étranger, cet homme, près de qui--tout près de qui, hélas!--elle
+s’assiérait tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis dans
+l’intimité du repas discret. Étranger?... Plus qu’étranger. Odieux...
+Était-ce possible? Elle s’interrogea. Oui... odieux. Le bref
+attendrissement ressenti devant sa tristesse, elle ne le concevait plus.
+Une antipathie, une répulsion physique, durcirent son cœur, firent
+courir dans sa chair un frisson. «Qu’allais-je faire?» pensa-t-elle,
+avec effroi. «Qu’allais-je faire?» Puis ce fut un sentiment
+d’impossibilité, pour cette nature qui ne savait pas feindre. «Qu’est-ce
+que je lui dirai? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable!...» Et,
+brusquement, du fond de son être, la révolte véhémente: «Je ne peux
+pas!... Je ne peux pas!...»
+
+Elle marchait au hasard, dans un dédale de rues qu’elle ne connaissait
+point. Le soir d’été vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres
+mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière les grilles des
+balcons où ne s’accoudait personne, il y avait encore des flammes roses
+aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient cette jolie fille, qui
+semblait aller au hasard, palpitante et rapide, comme un papillon
+échappé du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. Sans
+saisir les mots, elle en devinait bien le sens. Un écœurement fit
+trembler sa lèvre. Ses yeux, machinalement, se levaient vers les vitres
+roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. Et, soudain, sa
+jeunesse fut désespérée, comme si le beau soir paisible eût recélé toute
+la douleur du monde.
+
+Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte commanda de fermer la
+voiture.
+
+Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir Monbardon. Elle ne
+voulait pas l’exposer à l’humiliation de l’attente inutile, au coin
+d’une rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi exprès? Ce
+serait vilain, et cruel.
+
+Mais comment faire?
+
+Il avait quitté le _Gulliver_, certainement. Adresser un mot chez lui,
+que déposerait le chauffeur de l’auto?... Gilberte n’osait. Sous quel
+régime conjugal vivait-il? Un billet de ce genre est un engin dangereux.
+
+Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de la Faisanderie où demeurait
+le directeur du _Gulliver_. Elle connaissait bien cette adresse, pour
+l’avoir cherchée dans le _Tout-Paris_. La personnalité de Monbardon,
+depuis quelques mois, quoi qu’elle en eût, se mêlait à son existence.
+
+Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule de ces papiers tout
+gommés qu’on plie en forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur l’un
+d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge,--haletante de la crainte
+d’être surprise:
+
+--«Pour monsieur Monbardon... pour lui seul, n’est-ce pas?»
+
+Glissant une pièce dans la main du portier:
+
+--«Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son auto n’a peut-être pas
+tourné le coin de la rue.»
+
+Elle reprit sa lettre, s’enfuit.
+
+--«Boulevard Raspail», dit-elle au chauffeur.
+
+Comme la voiture traversait la rue Spontini, Gilberte eut juste le temps
+d’apercevoir une auto arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation
+Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un plus étrange
+sentiment lui noya l’âme, mélange d’un orgueil amer, d’un regret subtil,
+avec un retour soudain de compassion attendrie pour celui qui, là-bas,
+ne pensait qu’à elle,--vainement.
+
+Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. La vie eut un goût
+savoureux. Elle n’avait que vingt ans. Combien d’autres?... et quels
+autres?... l’attendraient de la même attente. Comment serait-il, celui
+qui n’attendrait pas en vain?...
+
+Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas rentrer à la maison.
+D’ailleurs, comment expliquer qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle
+se souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même n’avait pas
+les clefs de l’appartement. La jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il
+eut franchi la Seine, le paya, et commença de marcher lentement, le long
+du quai, rive gauche.
+
+Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, vers ce Paris dont les
+siècles ont exhaussé le sol, noirci les murs, griffé les pierres de
+signes et de souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de passions
+confuses, tourne ses pas de ce côté, dans l’errance des promenades sans
+but.
+
+Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut tout à coup grand’faim.
+C’était la première fois qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure
+ordinaire. Dans son imagination s’indiqua vaguement le fin menu que
+Monbardon lui eût proposé. Elle eut un soupir de gourmandise.
+
+Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés de foie gras, un baba et un
+éclair au café, elle s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva
+exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où elle regarda
+Notre-Dame--formidable silhouette à l’encre de Chine--se découper sur un
+ciel d’or rose et s’endiamanter le front des premières étoiles.
+
+Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour qu’il lui fût possible de
+paraître sans indiscrétion parmi les sociétaires des Trente mille
+lignes, Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de l’Arcade, où
+fleurit, depuis l’époque du Directoire, le célèbre restaurant de la
+«Truite au bleu».
+
+Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle arriva, les sociétaires n’en
+avaient pas fini avec le dessert et les discours. Dès le vestibule, en
+bas (il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux perçut des
+applaudissements. Hésitante, elle s’attardait devant une porte vitrée.
+La connivence souriante de la préposée au vestiaire la poussa dans la
+fournaise.
+
+Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi en sous-sol, remplie de
+dîneurs, autour de longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait
+du relent des victuailles, détenait un record de température élevée, en
+ce soir de juillet. Une fraîcheur illusoire était suggérée par son
+aspect de grotte, et par de l’eau pulvérisée--mais n’était-ce pas l’eau
+du bain-marie?--dont les gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les
+rochers artificiels. Les piliers soutenant la voûte--d’ailleurs très
+basse--se dissimulaient entre des stalactites et des stalagmites. Parmi
+les aiguilles d’aspect calcaire,--triomphe du carton-pâte,--un peu de
+mousse jaunâtre et quelques arums en celluloïd figuraient la végétation
+aquatique de ces régions.
+
+Cette salle--peu pratique pour un banquet, car les stalactites et les
+stalagmites rompaient la cordialité de l’ensemble, et séparaient les
+convives en petits paquets plus ou moins sympathiques--constituait le
+sanctuaire trimestriellement dévolu à la Société des Trente mille
+lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien que tout le monde
+pût prendre part aux fraternelles agapes) déterminait l’irréductibilité,
+sous ce rapport, du directeur de la «Truite au bleu».
+
+--«Je vous donne», disait-il aux écrivains, «par une faveur spéciale, et
+en renonçant aux plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau
+primitif, où naquit mon illustre établissement. Des Américains, qui ne
+passent qu’un soir à Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire
+dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de Beauharnais, Mme Tallien,
+Mme de Staël, Talleyrand, et Bonaparte lui-même. Quand c’est le jour des
+Trente mille lignes, je refuse tout. Ma grotte vous est réservée. Pour
+rien au monde je ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de notre
+France, déguster ma fameuse truite au bleu aux étages récemment
+construits, sous de banals arceaux gothiques, ou bien entre les glaces
+trop neuves de ma galerie Trianon.»
+
+Gilberte, venue du dehors au moment où le repas s’achevait, crut
+suffoquer. Mais, soutenue par la curiosité, trop contente d’être admise
+là, ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, et sourit
+à quelques sociétaires de connaissance. Un jeune Trente mille lignes lui
+offrit sa chaise. Un autre poussa même de son côté une assiette sur
+laquelle s’étageaient des biscuits à la cuiller.
+
+Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, en bonne place, tout
+près de la table d’honneur. Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt,
+Gilles de Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute coiffure de
+plumes rappelant celle des Indiens Sioux. Sous la perruque, de nuance
+acajou, qui supportait ce diadème sauvage, un terrible profil busqué
+accentuait l’analogie. Puis c’était, hors d’une robe scintillante et
+très décolletée, l’ossature puissante de deux épaules décharnées mais
+massives, sur lesquelles descendaient de longues boucles d’oreilles,
+tandis qu’un collier de perles--vrai ou faux--roulait contre la barre
+saillante de clavicules en forme de gourdins.
+
+Le jeune «Trente mille lignes» empressé auprès de Gilberte, lui souffla:
+
+--«C’est la mère Gigogne?
+
+--Comment, la mère Gigogne?...
+
+--Oui, C’est elle qui a fondé _L’Enfance laïque_, dont vous connaissez
+le succès persistant. Elle y écrit, depuis vingt-cinq ans, les «_Contes
+de la mère Gigogne_». Une gaillarde épatante! Elle nous disait tout à
+l’heure qu’elle n’aime que ses chiens. Elle laisse son mari à la
+campagne pour les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne le
+biberon aux orphelins. La mère Gigogne, d’ailleurs, ne peut souffrir les
+enfants.
+
+--Il y a beaucoup de dames dans votre société», observa Gilberte.
+
+--«Oh! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le roman d’au moins trente
+mille lignes commence à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il
+faut d’imagination pour mettre sur pied des histoires de cette longueur,
+et qui se tiennent. Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la
+logique, ni de la construction. Alors, quand elles ont trouvé un début,
+rien ne les oblige à prévoir un dénouement. Elles vont, elles vont...
+Elles n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, au coin, la
+blonde, frisée à l’enfant, avec cette figure calme, ces gros yeux... On
+croirait une placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se laisser
+vivre. C’est une luronne qui vous abat quatre-vingt mille lignes en six
+mois. Elle vous déclare tranquillement: «J’écris dix pages avant mon
+café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma toilette. J’écris dix autres
+pages. Et voilà... J’ai fait ma journée à l’heure où les belles dames du
+monde songent seulement à sortir de leur lit.»
+
+Des bruits de couteaux heurtant les verres interrompirent les
+explications du néophyte, dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait
+ou dénigrait la fécondité de ses confrères du beau sexe.
+
+Un monsieur en habit se leva, se tourna vers un autre monsieur en habit,
+demeuré assis à sa gauche, et commença de lui débiter des malices,
+laborieusement amenées de loin, et dont on sentait à coup sûr qu’elles
+aboutiraient à quelque énorme compliment. Ces deux personnages, seuls en
+tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de ce fait, une violente
+sympathie l’un pour l’autre, et ne résistaient pas au besoin de se
+témoigner le sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, isolés
+chez une race différente.
+
+Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, s’exprimait d’abondance,
+n’ayant pas recours à des notes, même quand il énuméra les œuvres de
+l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle quantité d’adjectifs
+élogieux, que certains de ses auditeurs professionnels en inscrivirent à
+la dérobée sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir qu’il y en eût
+tant dans le dictionnaire des qualificatifs.
+
+A la fin des périodes les plus ronflantes, on l’interrompait par des
+applaudissements.
+
+Celui dont il présentait le panégyrique, le président occasionnel du
+banquet, tenait les yeux baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main
+droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait lire, n’étant pas
+orateur, tremblaient légèrement et continuellement. C’était un vieil
+homme de lettres, que toute une vie de travail n’avait pas enrichi, et
+dont le nom restait ignoré du grand public. Jamais il ne s’était vu à
+pareille fête. Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, la
+joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur de pointes aiguës, comme une
+souffrance. Le regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un air
+naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre pour ne pas qu’on vît
+remuer sa moustache grise. La terreur aussi de prendre la parole tout à
+l’heure ajoutait à son émotion.
+
+Et voici que, dans cette assemblée de camarades, d’ouvriers de lettres,
+dont beaucoup parcouraient des carrières aussi obscures et aussi rudes
+que la sienne, le spectacle de son attitude, la perception de son émoi,
+la disproportion entre la brève ovation de l’heure et l’immensité de son
+effort, saisirent les âmes. Un souffle de fraternité éteignit
+brusquement les jalousies, les rivalités, les dédains, tout ce qui
+couve, et circule, et ronge sournoisement, de secrètes et mauvaises
+ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit frénétiquement la péroraison
+exagérée. On clama: «Un ban! un ban!...» Et deux cents mains rythmèrent
+le battement de tous les cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières
+mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux aux cils gris, sous un
+front lourd, zébré de rides,--des yeux où roulait une larme.
+
+A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, comme l’émotion d’abord
+l’empêchait d’articuler, on l’applaudit. Son speech était simple. Il le
+lut modestement. Il offrit le séné convenable, en retour de la casse que
+lui avait passée le premier orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce
+confrère à qui il répondait jouissait déjà d’une relative célébrité. En
+le louant plus modérément, il sut le louer mieux. Son tact valut de
+l’esprit. Et les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince paquet de
+feuillets qui continuait à trembler en même temps que la voix. Mais,
+arrivé au bout, le brave homme lâcha son discours écrit, et, jugeant
+qu’il devait exprimer à l’assistance la surprise et la douceur du succès
+qu’on lui faisait, il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le spasme
+de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, où balbutiait sa
+gratitude.
+
+Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces femmes de lettres, qui
+tous--surtout les plus vieux--étaient plutôt des enfants de lettres,
+chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des dures réalités,
+eurent, à leur tour, les paupières humides.
+
+Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. Des rires, des
+acclamations railleuses, montant parmi le hérissement de stalagmites, du
+coin écarté qu’on nommait «la petite classe», appelèrent l’attention sur
+un sociétaire qui venait de se lever. C’était le chansonnier, non pas du
+«Caveau», mais de la «Grotte». A la fin de chaque diner trimestriel, il
+apportait un à-propos rimé, qu’il entonnait d’une voix courte,
+cotonneuse, sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, sa
+jovialité, son physique, son essoufflement, et par-dessus tout le
+sérieux avec lequel il se considérait, lui et sa chansonnette, comme une
+institution, mettaient en joie les sociétaires.
+
+Il venait de taper sur son assiette avec son trousseau de clefs, et il
+annonçait, déjà suffoqué d’emphysème avant d’avoir émis une note:
+
+--«_Gloire à la société des Trente mille lignes_, parole de votre
+serviteur, sur l’air populaire de _Totor, prête-moi ta bouffarde_.»
+
+Et il chanta,--si cela peut s’appeler chanter, au milieu d’une hilarité
+indulgente:
+
+ «Parmi les groupements insignes
+ S’affirmant autour d’un banquet,
+ Celui des Trente mille lignes
+ Détient le record, le bouquet.
+ D’abord, on y voit le beau sexe.
+ (Honneur aux dames!...) Cela vexe
+ Le Jockey, l’Union, l’Épatant,
+ L’Agricole... ô pommes de terre!
+ Surtout le Cercle militaire,
+ Qui n’en montreraient pas autant.»
+
+Il y en avait, de cette force-là, une douzaine de couplets, ce qui parut
+abusif. Cependant quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant la
+réprobation générale. On ne voulut pas faire affront au modeste Tyrtée
+des Trente mille lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons de la
+«Truite au bleu», qui suspendirent leur bruyant service de desserte pour
+écouter une littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas pour
+les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient en longueur.
+
+Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, dans la salle voisine--plus
+exiguë encore que la grotte--où les tasses à café s’alignaient, avec les
+petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil que, d’après son
+chansonnier, la société éprouvait de la présence du beau sexe, les
+sociétaires du sexe moins beau commencèrent de fumer et de parler très
+haut, debout, par groupes, dans un oubli total de leurs gracieuses
+confrères. Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, qu’on était à
+la veille du renouvellement du comité. La période électorale déchaînait
+les passions dans cette petite république des lettres, comme dans tout
+autre domaine de suffrage universel. Les femmes, malgré leur droit de
+vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce par scepticisme? par
+manque d’usage de cette forme du pouvoir? En faut-il conclure que les
+suffragettes, en politique, ne représenteraient qu’une minorité de leurs
+sœurs? Aux Trente mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient de la
+brume des cigares.
+
+La mère Gigogne, dont les récits dans _L’Enfance laïque_ avaient charmé
+le bas âge de la plupart des sociétaires, en était réduite à agiter son
+diadème de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à leur montrer son
+collier de perles,--quand toutefois ce collier ne disparaissait pas à
+moitié dans le creux profond des «salières», derrière les clavicules en
+forme de gourdins. Elle détaillait en même temps les qualités de ses
+chiots saintongeois, à qui son mari donnait le biberon.
+
+--«Des amours!...» déclarait-elle. «Des bêtes qui seront certainement
+primées à la prochaine exposition canine. Mon mari me téléphone, tous
+les jours deux fois, comment ils se portent et comment ils ont... oui,
+vous m’entendez. Important, cela. Au moins aussi important que pour des
+gosses. Avec la différence que, des gosses, moi, ça me dégoûterait.
+
+--Vous devriez écrire des histoires pour chiens», observa une confrère.
+
+--«Je leur en raconte, à mes toutous», rétorqua la mère Gigogne, sans se
+démonter. «Ils me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, ils sont
+bien élevés. C’est pas comme tous ces bavards-là», ajouta-t-elle avec un
+coup de tête et un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans leur
+nuage de fumée.
+
+--«On devrait», dit une vieille demoiselle avec innocence, «trouver
+quelque distraction pour réunir les messieurs et les dames.
+
+--Un petit jeu?» sourit une agréable sociétaire, que les convenances
+retenaient, bien contre son gré, du côté féminin.
+
+--«Je ne dis pas un petit jeu. Mais... de la musique, par exemple. Nous
+réciterions de nos vers,--ceux qui en font», souligna la vieille fille
+en se rengorgeant. «Dans une société aussi littéraire que la nôtre,
+c’est pitié, nos soirées. Le dîner fini, ces messieurs se croient dans
+un estaminet.
+
+--Oh! ils savent bien se comporter galamment quand ils trouvent que ça
+en vaut la peine. Regardez donc là-bas... Ils sont une douzaine à faire
+la roue autour de Claircœur et de sa nièce.
+
+--Sa nièce?... Allons donc!» s’exclama une bonne âme, enfermée dans un
+corps si épais que les genoux ne pouvaient se joindre.
+
+--«Mais oui... sa nièce, ou filleule. Enfin, son enfant d’adoption.
+
+--Mettons «d’adoption», gargouilla le gosier encombré de l’adipeuse
+Trente mille lignes.
+
+--«Ça commence peut-être à la gêner d’avoir cette grande fille bien
+tournée à côté d’elle. Dame! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur.
+Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette. Elle fait des frais.
+
+--Oh! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la dernière fois.
+
+--Oui... ici... Elle ne veut pas avoir l’air... Mais je l’ai rencontrée.
+Dans une auto, elle était. Une toilette!... Et la figure arrangée...
+Parfaitement. Avec des yeux noyés... une façon de rire aux anges... Elle
+ne m’a même pas vue. Elle planait dans les astres.»
+
+La dame aux genoux irréconciliables se racla le larynx, puis murmura
+dans la direction de Claircœur:
+
+--«Va, ma vieille, c’est pas pour toi que tous ces gros papillons de
+nuit se bousculent autour de ta chaise. Tu auras beau te payer des
+chichis et de la teinture... Y a là une petite fleur fraîche, qui sent
+bon le miel... Regardez-les, regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller
+et qui jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant un
+prétexte.»
+
+Cette observatrice avait raison. Rien au monde, pas même la fraternelle
+cordialité de la Société des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes
+les mêmes sentiments pour des dames mûres, eussent-elles du génie, que
+pour une jolie petite personne à peine majeure. C’est comme cela. Toutes
+les campagnes féministes, parvinssent-elles à égaliser les droits des
+deux sexes, n’égaliseront pas, chez celui qui a les cheveux
+longs--n’ajoutons point: «et les idées courtes»--n’égaliseront jamais la
+laideur à la grâce, ni l’automne au printemps.
+
+Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine et la filleule ne
+songeaient guère à se faire une cour des sociétaires empressés autour
+d’elles. Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une des femmes les
+plus humbles, les plus effacées, et aussi l’une des plus âgées de la
+réunion. Elle proposait cette camarade, qui s’en effarouchait, à
+l’admiration de la jeune fille.
+
+--«Pense, mon enfant, que madame Vertol, qui pourrait vivre tranquille,
+de sa pension, de ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour élever
+les orphelins de notre Société. Chaque fois qu’un de nos confrères
+laisse une famille dans l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle
+trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses pupilles, un mois au
+bord de la mer.
+
+--Oh! dans une bicoque, une vraie grange. Ne parlez pas ainsi de moi,
+chère madame de Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu!»
+
+La voix fluette sortait d’une bouche fripée, édentée. Le vieux visage,
+les yeux s’éteignant au fond de leur caverne osseuse, le corps
+squelettique, dans une robe noire qui parvenait, quoique tout unie, à
+sembler démodée, se parèrent, pour Gilberte, d’une beauté sacrée. Même,
+elle trouva émouvant le souci d’une élégance convenable pour ce banquet,
+où d’autres venaient en pimpants atours. Un col et des manchettes de
+dentelle, une broche contenant la photographie et les cheveux d’un bébé
+perdu voici bien longtemps, une chaîne d’or amincie descendant jusqu’à
+la haute et étroite boucle de ceinture émaillée, datant de
+Louis-Philippe, marquaient le soin qu’avait pris la vieille femme de ne
+pas se singulariser par une tenue trop simple. Cette coquetterie
+délicate, qui eût été piteuse si elle n’avait été sublime, toucha des
+fibres profondes dans le cœur, si troublé ce soir, de la jeune fille.
+
+--«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame?» demanda-t-elle.
+«Ce sera un honneur que je n’oublierai jamais.»
+
+Dans la voiture, en revenant boulevard Raspail, elle dit à sa tante:
+
+--«Ta Société des Trente mille lignes, est-ce qu’on s’y entr’aide ou
+est-ce qu’on s’y entre-dévore?
+
+--Les deux. C’est comme dans la vie», riposta Claircœur. «Seulement
+toute association multiplie l’entr’aide et réduit l’entre-dévorement au
+minimum, par un mécanisme presque mathématique, dont les mutualistes
+savent profiter.
+
+--C’est aussi la multiplication des compliments, marraine. Le bon vieux
+qu’on fêtait, et dont la carrière est presque inconnue, a reçu autant de
+coups d’encensoir et autant de bravos que son célèbre confrère.
+
+--Ça, ma petite, c’est l’effet de cette justice spontanée qui soulève
+parfois les foules. Si tu mettais en balance ce qu’il y a de nobles
+efforts, de beautés, peut-être mal présentées, dans l’œuvre plus obscure
+du vieux, et d’arrivisme habile, de bluff, de séductions équivoques,
+dans les romans favorisés de l’autre, tu trouverais sans doute moins de
+distance entre l’auteur à la mode et l’honnête écrivain dédaigné. Voilà
+ce qu’il y a de meilleur dans nos associations. C’est qu’à un certain
+moment, en un éclair de lucidité, d’équité, des élans généreux
+rétablissent l’ordre, compensent un peu les caprices formidables de la
+vogue, et du sort.»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, aussitôt levée, Gilberte envoya Céline chercher le
+_Gulliver_.
+
+Lentement, la jeune fille déploya la feuille, qui sentait si fort, étant
+toute fraîche, l’odeur--grisante pour les écrivains à leur début--de
+l’encre d’imprimerie.
+
+Le titre de sa chronique lui sauta aux yeux, à la première page, vers le
+milieu de la dernière colonne.
+
+Elle tourna le papier pour voir son nom--son nom que des milliers de
+lecteurs, l’élite du monde pensant, des savants, des illustres, des
+puissants,... des rois!--liraient ce matin.
+
+Le journal glissa. Elle revit la forme de l’automobile, arrêtée, dans
+l’attente, à l’angle de la rue Spontini.
+
+Ses yeux pleins de songe s’en allèrent vers son arbre, qui frémissait de
+toutes ses feuilles, dans le baptême rose du jour nouveau.
+
+
+
+
+VII
+
+
+_Les Malheurs d’une arpète_, drame en six actes et huit tableaux, étant
+à peu près à point pour la scène, et les répétitions ne devant commencer
+qu’en septembre, Gilles de Claircœur envisagea la possibilité de se
+reposer hors de Paris pendant la canicule.
+
+--«Qu’en dis-tu, Gilberte? Si je t’emmenais en Suisse? Ou bien au bord
+de la mer? A ton choix. Nous avons six semaines devant nous.
+
+--Oh! marraine... Que tu es gentille! Ça serait bon pour nous deux de
+quitter un peu ce vilain Paris.
+
+--Je crois que ce serait bon pour toi, qui deviens toute pâlotte. Quant
+à moi, je suis solide. Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu
+l’habitude des villégiatures!
+
+--Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie, marraine.
+
+--C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on rencontre sur une route
+solitaire ne comptent pas. C’est bien mélancolique, va, un succès
+remporté pour soi seul.
+
+--Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons bien», dit la jeune fille.
+
+Elle se montrait plus expansive, plus tendre, depuis quelque temps. Une
+certaine estime respectueuse imprégnait maintenant ses allusions à
+l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence ne lui paraissait
+déjà plus si facile à vivre. Le talent ne s’impose pas aux autres avec
+l’évidence qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre par quelle
+lutte il lui faudrait manifester le sien. Et d’abord par quelle foi
+tenace elle devrait continuer d’y croire.
+
+Lorsqu’elle avait dit: «Nous sommes là», elle s’identifiait avec sa
+famille, et dans une intention d’autant plus marquée que, justement, les
+Andraux se montraient moins empressés, même pouvaient être accusés de
+quelque négligence. Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens,
+tellement assidus naguère, auprès de tante Gil, qu’on les eût plutôt
+soupçonnés d’obséquiosité, d’accaparement.
+
+Claircœur n’en avait pas fait la remarque,--du moins devant sa filleule.
+Peut-être ses préoccupations du moment, l’absorbant tout entière,
+l’incitaient à considérer comme un débarras la diminution des séances
+familiales, des visites à l’improviste, des arrivées en coup de vent.
+Mais Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner presque
+nerveusement. N’avait-elle pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses
+parents la date anniversaire de la naissance de sa marraine, et seriner
+en hâte, à la dernière minute, un compliment à Lilie, qui se présentait
+sans avoir appris de fable?...
+
+Elle éprouva donc une vraie satisfaction lorsque, le voyage en Suisse
+ayant été décidé, et, naturellement, annoncé par elle à son père,
+Théophile et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés d’un regard,
+leur intention d’aller, avant le départ, faire une visite à tante Gil.
+
+Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne s’agissait pas de visite,
+et qu’on viendrait dîner. D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour
+la carrière de Bernard. On en causerait sérieusement.
+
+Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune homme qui forma le fond de
+la conversation. Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité
+qu’accentuait sa longue figure osseuse, au teint mat, et ses yeux
+brûlants dans leurs profondes orbites, ce qui le faisait ressembler à un
+jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse paternelle, qui le
+dirigeait vers ce qu’il appelait--avec tout de même une ironie un peu
+inquiétante--l’_in pace_ de l’administration.
+
+--«Moi aussi, je prépare le concours du ministère, comme Bette»,
+proféra-t-il.
+
+--«Tu crois blaguer», dit sa sœur. «Mais je t’assure que je me
+présenterai au prochain qu’on organisera pour les femmes.
+
+--«Je te félicite», prononça Bernard, avec un sérieux si plein
+d’onction, que les heureux parents daignèrent sourire.
+
+--«Et l’aéro?» demanda Gilberte. «Tu y as renoncé?»
+
+Parole imprudente, qui n’eut toutefois pas de suite, parce que la petite
+Nathalie intervint:
+
+--«Bernard dit qu’on est mieux assis sur un rond de cuir que sur le
+siège d’un aéroplane», expliqua-t-elle avec la bonne foi de l’enfance.
+
+On rit, et il n’en fut plus question. Mais, après le dîner, M. et Mme
+Andraux échangèrent un coup d’œil.
+
+--«Est-ce que nous pourrions vous dire un mot, tante Gil?»
+
+Ils l’appelaient ainsi, comme les enfants. Ça rajeunissait Louise.
+
+--«En particulier?» demanda Claircœur.
+
+--«Tout à fait en particulier.»
+
+Elle les emmena dans son cabinet de travail.
+
+--«Je pense que Criquette ne vous gêne pas?
+
+--Oh! si ça ne vous faisait rien, ma bonne amie... Elle va sauter sur
+vos genoux. Et vous ne vous occuperez que de ses mines.»
+
+Claircœur ne nia pas cette vérité profonde. Les mines de Criquette, sa
+façon de pencher sa petite tête suivant les intonations des voix, les
+yeux impayables qu’elle levait en laissant voir un peu de blanc
+par-dessous, l’intéresseraient certainement beaucoup plus que ce que lui
+diraient les Andraux. Elle se rendit à l’évidence.
+
+--«Va, Criquette, va jouer avec ta petite cousine Lilie.»
+
+Parenté exorbitante! Claircœur, ouvrant la porte, ne vit pas la grimace
+des parents de Lilie, devenus du même coup oncle et tante d’un
+quadrupède. Que ceux qui n’ont jamais eu de chien jettent la pierre à
+Claircœur! Théophile et Louise étaient de ces infortunés.
+
+Ce fut lui qui prit la parole.
+
+--«Ma bonne amie, écoutez... Il s’agit d’un sujet un peu délicat. Vous
+êtes une femme de bon sens. On peut tout vous dire.
+
+«Aïe!» pensa la romancière, «encore une frasque de Bernard. Le polisson
+aura découché. Quelle affaire pour cette mijaurée de Louise!»
+
+--«Parlez, mon cher Théo», fit-elle avec rondeur. «Vous savez que j’aime
+vos enfants comme s’ils étaient les miens.
+
+--Voilà. C’est ce qui nous encourage. Tu vois, Loulou. Notre Gil n’a pas
+moins d’affection pour ces pauvres chéris, que diable! Un entraînement,
+un coup de tête, ça peut aveugler un instant. Ça ne touche pas le fond
+du cœur.»
+
+«Loulou» parut ne pas avoir entendu que son mari s’adressait à elle. Sa
+face plate, sans aucun joli modelé, sans accent, mais qu’elle croyait
+belle et distinguée, à cause d’une bouche trop petite, d’un nez écourté
+(qu’elle disait fin), et de deux yeux froids, d’un bleu faïence (elle
+traduisait «pervenche»), demeura figée. Cependant, les étroits ourlets
+roses des lèvres se froncèrent autour d’une ouverture déjà trop
+resserrée, dont ils dénaturèrent ainsi fâcheusement l’apparente
+destination.
+
+--«Qu’est-ce que vous voulez dire?» demanda Claircœur à M. Andraux.
+
+Elle était devenue un peu pâle. Mais, assise à contre-jour, dans le
+crépuscule d’été, elle se félicita qu’on ne pût voir si elle montrait
+quelque trouble.
+
+--«Vous faites du théâtre», reprit Théophile, «Mon Dieu! Je ne vous
+dirai pas que c’est une fantaisie... voyons... entre nous...
+passablement dangereuse.
+
+--Une fantaisie!... Mais c’est mon métier d’écrivain.
+
+--Oh! vous êtes romancière. Vous réussissez dans le feuilleton. Il ne
+s’ensuit pas que vous aurez du succès à la scène. Le théâtre... c’est
+une carrière à part. On ne s’improvise pas auteur dramatique.
+
+--Eh bien, si j’échoue... je ne serai ni la première ni la dernière à en
+courir l’aventure.
+
+--«Aventure» est le mot.
+
+--Elle n’offre pas beaucoup de dangers, quoique vous l’ayez qualifiée
+tout à l’heure de «dangereuse». Du moins, je ne vois pas...
+
+--Vous renoncez à écrire votre roman annuel. Le directeur du _Petit
+Quotidien_ peut s’en plaindre.
+
+--Oh! Boisseuil, c’est un ami. Puis, c’est réglé, ça. Je me suis
+arrangée avec lui.
+
+--Eh! eh!... il apprendra qu’il peut se passer de vous. Les lecteurs
+aussi.»
+
+Claircœur se redressa, nerveusement.
+
+--«Enfin, mon bon Théophile, c’est mon affaire.
+
+--Certes, ma chère sœur...» (Il osait employer ce vocable dans les
+grandes occasions.) «Cependant, vous nous avez habitués à parler
+ouvertement de tout, avec vous, même de vos intérêts. Combien de fois ne
+m’avez-vous pas dit: «Théo, une femme seule comme moi, dans la vie, peut
+être exploitée, roulée, donnez-moi tel ou tel conseil...» Sur des
+placements, entre autres, je me souviens. Vous ajoutiez: «Vous êtes mon
+frère.»
+
+--C’est parfaitement exact. Mais, cette fois, vous l’ai-je demandé, le
+conseil?»
+
+Ici, Louise intervint.
+
+--«Oh! ma chère, quel ton! Vous n’avez pas besoin de le prendre comme
+ça. D’ailleurs, Théophile, je ne te conçois pas, toi non plus. Tu
+t’embarques sur des questions d’argent. Est-ce que cela nous préoccupe?
+Tu m’as dit toi-même: «Gil manque son roman de cette année. C’est
+cinquante mille balles qu’elle fiche à l’eau. Mais il faudra la
+féliciter si elle s’en tire à si bon compte.» Jamais il n’est entré dans
+notre tête de lui montrer quel gouffre elle a ouvert dans sa caisse.
+Nous aurions l’air de songer à l’avenir des petits. Bon Dieu! que leur
+tante se ruine ou non, ils n’en seront pas moins les braves gens que
+notre exemple en aura fait. C’est l’essentiel.»
+
+Du vinaigre, coupé d’acide citrique, et employé comme dentifrice, en
+écoutant scier une pierre de taille, provoquerait à peu près la
+contraction de mâchoires et l’acidité de salive, effets d’une semblable
+éloquence. Claircœur n’y échappa point. Il lui fallut un instant pour
+laisser s’éteindre dans ses oreilles le grincement des paroles et du
+ton. Elle contint une réplique furieuse et blessante, qu’elle eût expiée
+par des larmes de sang. Car une brouille avec les Andraux était la perte
+de tout ce qui représentait, pour cette affamée de tendresse, le pain
+quotidien de son cœur, l’aliment faute duquel ce lui serait une douleur
+de vivre.
+
+Elle réussit enfin à proférer tranquillement:
+
+--«Qu’y a-t-il donc d’offusquant dans le fait que je termine une pièce
+de théâtre pour qu’elle soit jouée cet automne, si nous mettons de côté
+les questions d’intérêt?»
+
+--Je vais vous le dire», déclara Louise. «Théophile nous tiendrait deux
+heures avec ses «si» et ses «mais». La franchise est ce qu’il y a de
+mieux. Je suis mère. A ce titre, je peux sentir et exprimer des nuances
+qu’un homme ignorera toujours... C’est une mère qui vous parle, Gilles
+de Claircœur.»
+
+Claircœur se gardait d’en douter. Point n’était besoin d’affirmer ce
+détail avec tant d’emphase. Surtout, pour poser la question, qui suivit
+aussitôt:
+
+--«Gilles, vous comptez aller en Suisse, n’est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et emmener Gilberte?
+
+--Bien entendu.
+
+--Est-ce que monsieur Fagueyrat ira vous y rejoindre?
+
+--M’y rejoindre!...»
+
+Claircœur entendit bruire dans ses oreilles le battement de ses artères.
+Il y eut un silence. Puis Théophile développa:
+
+--«Sans doute. Quoi de plus vraisemblable? Vous travaillez journellement
+ensemble. Votre collaboration ne peut s’interrompre pendant six
+semaines... juste au moment d’aboutir.
+
+--Je ne comprends pas pourquoi vous me demandez cela», dit la
+romancière, dont la voix frémissait.
+
+--«Parce que, chère amie, en ce cas, vous pourriez ne pas emmener
+Gilberte, nous la laisser...»
+
+Claircœur eut un cri profond.
+
+--«Oh! cette enfant... que j’ai élevée!...
+
+--Gilberte n’est plus une enfant», déclara Louise. «C’est une jeune
+fille, dont la réputation est à la merci d’un potin, d’une apparence
+fâcheuse. Vous vivez à l’écart du monde, ma pauvre amie. Vous ignorez
+certaines interprétations...»
+
+Le monde à l’écart duquel vivait Claircœur, et dont l’opinion faisait
+loi pour Louise, se composait des locataires de la maison du quartier de
+Grenelle, habitée par les Andraux, de la concierge, porte-parole des
+locataires, d’une ouvrière à la journée, de quelques épouses d’employés
+au ministère, et, planant sur tout, de M. Cochart, chef de bureau, que
+sa vaine tentative galante auprès de Gilberte laissait saturé de soupçon
+et de fiel.
+
+--«Oui», répéta Louise, hochant la tête, «le monde est impitoyable. Il
+faut le prendre comme tel.
+
+--On nous a donné à entendre», reprit Théophile, «que cette promiscuité
+avec des comédiens pourrait faire jaser sur ma fille. Et même...
+
+--Et même?...» répéta Claircœur.
+
+--«Et même faire naître en elle certaines idées, dévelouter son
+innocence. Le laisser-aller de ces gens-là...
+
+--Assez, Théophile, assez!... je vous en prie!... Vous ne songez pas à
+ce que vous dites!...»
+
+La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait que plus violemment.
+Mais la femme, ainsi jetée hors d’elle-même, se défiait de ses
+impulsions. Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle s’était
+ôté le droit d’effleurer seulement leur orgueil ou leur sensibilité. De
+sa part, la moindre riposte un peu vive devenait une injure. Et, comme
+elle ne puisait le courage de s’affirmer que dans la douleur ou la
+colère, toute réaction de sa personnalité, même devant la pire
+injustice, lui donnait l’air de passer les bornes, et mettait les torts
+de son côté.
+
+Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible, qui n’eût fait
+éclater les rugissements des deux époux? La vision de sa sœur mourante
+fulgurait en elle. Puis, c’était la longue période noire de sa solitude
+avec l’enfant abandonnée. La lutte pour la vie... Et cette petite...
+cette chère petite... sa Gilberte, à elle... On osait!... Des larmes de
+fureur et de chagrin la suffoquèrent. Et elle s’en voulut de pleurer,
+comme d’une défaite.
+
+--«Ma pauvre amie... ne vous mettez pas dans cet état. Voyez les choses
+telles qu’elles sont.»
+
+Parmi des sanglots, comme une coupable qui s’excuse,--et elle en avait
+conscience, et l’humiliation la convulsait,--celle qui arborait un nom
+de paladin, la sociétaire influente des Trente mille lignes, la
+providence des recettes au _Petit Quotidien_, plaida sa propre cause
+devant les faces glaciales de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant
+belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement de
+soi-même, car n’était-ce pas reconnaître leur supériorité morale et la
+légitimité de leur intervention?
+
+Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte ne fût pas chez elle en
+sécurité, comme chez la plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères? La
+jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre. Elle n’assisterait pas aux
+répétitions. Elle ne fréquentait pas «des comédiens», n’était pas
+exposée au «laisser-aller de ces gens-là». Elle voyait M. Fagueyrat.
+Mais M. Fagueyrat était un homme d’une éducation parfaite, d’une tenue
+irréprochable...
+
+Louise et Théophile échangèrent un furtif sourire.
+
+--«D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus simplement un acteur, c’est
+un directeur de théâtre.
+
+--Attendons qu’il ait dirigé», observa Mme Andraux.
+
+--«Enfin», reprit son mari, «est-ce vrai, ce qu’on a dit: que ce cabotin
+devait vous rejoindre à Lucerne? Ce qui vous afficherait--nous n’avons
+pas à y objecter--mais ce qui afficherait Gilberte,--plus
+vraisemblablement, vous devez en convenir», ajouta-t-il avec méchanceté.
+«Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance paternelle.
+
+--«On a dit»... Qui a dit cette vilenie?» interrogea Claircœur.
+
+Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement. Mais, tandis que ses
+nerfs s’apaisaient, une plus large houle de tristesse montait en elle.
+Des sentiments inexprimables, inexprimés, même en son for intérieur, se
+levaient, comme éveillés par la puissance des mauvaises paroles, et s’y
+ajoutaient pour la bouleverser.
+
+M. Andraux sortit une coupure de journal, et, solennellement, la mit
+sous les yeux de la romancière.
+
+Un vague entrefilet du _Courrier des Théâtres_ énumérait des
+villégiatures d’auteurs dramatiques, de directeurs, d’acteurs. On
+assurait que M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle pour la
+réouverture du Louvois, irait proposer un merveilleux rôle féminin à
+l’une des plus délicieuses étoiles que Paris admirerait l’hiver prochain
+au zénith de son ciel. Ce serait une révélation. Au lecteur curieux de
+deviner l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de théâtre qui,
+en ce moment, faisaient une cure d’altitude parmi les glaciers de
+l’Oberland.
+
+--«Mais l’Oberland n’est pas Lucerne!» s’écria Claircœur. «Et l’étoile,
+ce n’est pas moi!
+
+--Votre réponse est ridicule», dit aigrement Louise. «On ne vous a
+jamais accusée d’être une étoile.
+
+--N’empêche», reprit Théophile (car les propos des époux se balançaient
+comme les strophes et les antistrophes du chœur antique), «n’empêche que
+nos amis, dès qu’ils ont su que vous alliez en Suisse, ont eu un drôle
+de sourire, et se sont écriés: «Naturellement!»
+
+C’était sa femme qui avait jeté l’exclamation: «Naturellement!»
+l’accompagnant du drôle de sourire, lorsque la petite couturière qui la
+fagotait lui procura la découpure de journal. Cette couturière étant
+venue travailler chez Claircœur et lui ayant gâché une robe--ce qui
+découragea la cliente--pourvoyait Mme Andraux des plus perfides potins
+qu’elle pouvait découvrir ou suggérer sur Mme Claireux. (Toutes deux
+affectaient de donner à la femme de lettres son nom véritable, encore
+lorsqu’elles ne l’appelaient pas «la Claireux».)
+
+L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se taisait, maintenant, consternée.
+Si l’entrefilet reproduisait une nouvelle exacte, c’était de Blandine
+Jasmin qu’il s’agissait. Divers indices, par là même précisés, ne lui
+laissaient plus aucun doute. Cependant, Fagueyrat, sous prétexte de ne
+pas lui donner de fausse joie avant d’avoir une certitude, reculait la
+révélation d’un nom que, d’instinct, il savait ne pas devoir enchanter
+son auteur.
+
+--«Voyons, ma bonne Gilles, ma chère sœur», insinua Théophile, «je vois
+que vous réfléchissez. Vous allez vous rendre à nos raisons, je le sens.
+Dites franchement, ne sommes-nous pas dans le vrai?
+
+--Mon Dieu...» fit Claircœur lentement, «il faut pourtant que je gagne
+la grosse partie que je joue cette année. Sous prétexte que je suis une
+femme, je n’ai pas le droit de me désintéresser d’une pièce qui peut me
+rapporter plus qu’un roman,--qui doit, au moins, me rapporter autant
+pour que je n’aie pas perdu mon année.
+
+--Nous ne disons pas le contraire.
+
+--La Suisse... je m’en moque bien!» dit la pauvre femme de lettres avec
+amertume. «C’est exact, j’en conviens, que Fagueyrat devait m’y
+rencontrer... Oh! une heure à peine, entre deux trains»--ajouta-t-elle
+très vite devant le geste qu’elle sentit comme un soufflet.--«Il devait
+me présenter notre principale interprète.
+
+--Sa maîtresse, cette fille Jasmin», prononça Louise, avec l’inénarrable
+dédain de toute sa figure plate, d’une jeunesse vieillotte, et le
+coulissage intense de sa bouche rétractile.
+
+--«Jolie société pour notre Gilberte!» souligna l’antistrophe de M.
+Andraux.
+
+--«Oh!» fit amèrement Claircœur, «s’il fait jouer mon «arpète» par
+Blandine Jasmin, je n’ai pas besoin de voir cette demoiselle avant les
+répétitions.
+
+--Comment «s’il fait jouer!...» Mais il est bien forcé de lui donner le
+rôle!» proclamèrent ensemble les époux, confondant cette fois les deux
+parties égales du chœur, qui devinrent l’épode.
+
+Forcé!... Claircœur ne comprenait pas. On ne lui fit pas attendre le
+commentaire. Est-ce que le marquis de Sépol, président de la Société à
+laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois, n’avait pas
+déterminé la location à Fagueyrat, avec des avantages particuliers?
+
+--«Oh! des avantages!...» sursauta l’auteur, qui avait payé pour savoir
+le contraire.
+
+--«Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige un premier rôle pour
+Blandine Jasmin. Fagueyrat n’est directeur qu’à cette condition, et en
+acceptant le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur que vous nous
+donnez pour un modèle de distinction.
+
+--C’est faux!» cria Claircœur. «Je vous défends, vous entendez, je vous
+défends de dire des vilenies pareilles!»
+
+La véhémence, la sincérité de son indignation, rabattirent l’audace du
+couple Andraux. Pourquoi fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus
+que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle craignait de
+blesser, d’être injuste.
+
+--«Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment sauriez-vous?... Est-il
+possible que de pareilles infamies circulent!...
+
+--Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait tout de même la réputation
+de notre enfant?»
+
+Pour Louise aussi, c’était «notre enfant», bien qu’elle détestât
+Gilberte, qui prenait, croyait-elle, la part de Bernard et de Nathalie,
+dans l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si, sans leur
+demi-sœur aînée, les deux jeunes Andraux auraient eu _leur_ tante Gil.
+
+--«Que faire?...» murmurait Claircœur.
+
+Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait conseil. Une satisfaction
+inattendue atténuait les meurtrissures du pénible débat. Elle
+s’entendait, disant à Fagueyrat: «Dans votre intérêt, ne donnez pas le
+rôle à Blandine.» Puis, s’il résistait, un éclat: «Vous ne savez pas!...
+vous ne savez pas les bruits qui courent.» Elle devait le sauver de
+cette ignominie. Mieux que personne, elle avait la certitude que
+l’argent du marquis de Sépol n’était pour rien dans cette entreprise
+théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour le partage des
+risques et du succès avec l’artiste qui lui avait révélé sa vocation
+dramatique, qui croyait en l’auteur des _Malheurs d’une arpète_.
+D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait que, pour elle,
+Mlle Jasmin ne trahissait pas l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. «Mais,
+mon ami, sans vous, lui confierait-on seulement une réplique?
+Saurait-elle entrer en scène?... Vous tromper!... Ce serait
+monstrueux...» Que répondrait-il? Jamais, avec Claircœur, il n’avait
+parlé de sa liaison.
+
+Le cœur de la romancière battait en imaginant le dialogue, sur un tel
+sujet, avec le seul homme séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près
+d’elle, avec elle, un des chemins de la vie,--le seul!... Quelle
+sensation nouvelle, fraîche comme une source dans un désert, cette
+camaraderie, cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux regards
+suspendus à l’inspiration qui lui venait, à la phrase heureuse qu’elle
+trouvait avec une facilité surprenante, et que le collaborateur,
+enchanté, saluait de bravos, griffonnait en hâte, appréciait en
+connaisseur, avec des éloges délicats.
+
+«Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je lui parle d’amour... de
+_son_ amour.»
+
+Sourdement, dans un insondable lointain, la voix du jeune homme niait,
+dissipait le malentendu: «Blandine Jasmin?... Mais on peut la donner à
+Sépol... Je ne la vois plus. De l’amour?... Jamais de la vie! Ces
+femmes-là, on s’en amuse quand on ne sait pas... quand on n’a pas encore
+rencontré...»
+
+--«Eh bien, ma bonne amie, nous attendons ce que vous déciderez.»
+
+L’accent pâteux de Théophile fut comme une pédale aux musiques doucement
+vibrantes. Claircœur sembla s’éveiller d’un songe.
+
+--«Nous avons bien une idée, Loulou et moi», coula cette voix, qui
+semblait traverser des mâchures de pâte de guimauve.
+
+--«Quelque chose qui arrangerait tout», continua l’antistrophe.
+«Seulement, cela nous imposerait un sacrifice.»
+
+Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les écoutait, avec un
+sourire vague, un regard mal débrouillé d’insistantes visions.
+
+--«Le bon air est tellement recommandé à ma pauvre femme, surmenée par
+la vie de Paris. On dit qu’en Suisse il existe des pensions très bon
+marché. Et Lilie... Cela lui ferait tant de bien! Si vous pouviez, chère
+amie, tout près de vous, leur trouver?...
+
+--De la sorte», insinua Louise, «vous ne seriez pas séparée de Gilberte.
+Nous vous la laisserions. Seulement, dans certaines circonstances, je
+serais là, je la chaperonnerais. Le monde n’aurait rien à dire.»
+
+Quand Mme Andraux prononçait «le monde», quelque chose de grand
+s’évoquait. En elle-même, l’image était moindre. Toutefois, quel orgueil
+d’annoncer à ce «monde», sous les espèces de sa concierge de la rue
+Surcouf et de l’ouvrière à la journée: «Je pars en Suisse, pour ma
+petite Nathalie. On assure que les docteurs de Lausanne enseignent une
+hygiène merveilleuse pour les enfants.»
+
+Elle reprit tout haut:
+
+--«Seulement, la question se pose: existe-t-il dans les endroits chics
+où vous irez, des petits coins assez modestes, à portée de notre modeste
+bourse?»
+
+Claircœur s’écria:
+
+--«Vous plaisantez! Je ne permettrai pas que vous fassiez de la dépense,
+à cause de Gilberte, à cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie
+et Bernard.
+
+--Oh! Bernard n’a pas mérité...
+
+--Laissez donc! Il lui faut des vacances aussi, à ce pauvre grand gosse.
+Théo, j’espère bien que vous prendrez quelques jours...»
+
+Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur un poids bien lourd. Les
+Andraux devenant ses hôtes, dans une villégiature de luxe,--elle
+connaissait leur vanité--suspendraient cette persécution sourde dont ils
+la désolaient depuis qu’elle s’occupait de théâtre. Le plaisir,
+l’économie, la vie intime, en famille, amolliraient ces natures sèches.
+Puis, ils verraient de près le sérieux de son effort, et combien son
+attitude était irréprochable. Oui... peut-être... elle avait eu tort de
+garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner... surtout avec une
+jeune fille dans la maison. Mais, après une séance de travail, cela se
+faisait si naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse, on serait
+tous ensemble. L’acteur ne viendrait pas... ou si peu!
+
+De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne montrant que sa joie
+de l’arrangement. «Mes bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez
+bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela plus tôt?» Pour un peu,
+elle se fût excusée d’avoir envisagé quelques semaines de repos au
+dehors, sans y associer «la famille».
+
+Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela les enfants. On leur fit
+deviner la nouvelle. Bien que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un
+espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils devinrent fous de
+plaisir. Bernard et Nathalie exprimèrent cette félicité merveilleuse des
+premières années de la vie, cette félicité sans ombres, qu’on éprouve à
+leur âge pour très peu de chose, et que tous les trésors de l’univers ne
+nous restitueraient pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent tante Gil
+de caresses, tandis que Gilberte lui disait, avec un regard
+indéfinissable et mouillé d’une larme tendre:
+
+--«Petite marraine... Si tu savais!... J’ai besoin d’aller loin, comme
+ça, avec tous les miens. Je t’en saurai gré toute ma vie!»
+
+ * * * * *
+
+Plus tard, dans la soirée, les Andraux partis et sa filleule lui ayant
+souhaité le bonsoir, Claircœur s’enferma dans son cabinet de travail.
+Non qu’une inspiration soudaine la pressât de noter quelque sujet de
+roman ou de remanier quelque scène de sa pièce. Elle sortit d’un tiroir
+à double fond des livres de comptes, un portefeuille, une pochette de
+cuir contenant des récépissés de valeurs.
+
+Longtemps, elle compulsa ces différents objets, résumant sur un
+bloc-notes les données de leurs chiffres. Elle examina aussi un
+itinéraire de chemins de fer, et un guide en Suisse, où se trouvaient
+les prix des hôtels et pensions.
+
+En dernier lieu, elle fouilla dans une sacoche, et en retira des
+factures,--d’ailleurs acquittées. (Claircœur payait toujours comptant.)
+Entre ses doigts, un peu fébriles, glissèrent des notes de couturières,
+de lingères, de modistes, d’orfèvres, de dentellières, de vins et
+liqueurs de grandes marques, de fleuristes. Puis vinrent des reçus
+pliés, qu’elle enfouit aussitôt, sans les déplier, sans les relire.
+
+Claircœur s’accouda, soupira.
+
+«Quelle année!...» murmura-t-elle. «Si ma pièce n’était qu’un succès
+moyen...»
+
+Mais elle secoua les épaules, se reprit:
+
+«Voyons... Fagueyrat met tout son avenir de directeur sur _Les Malheurs
+d’une arpète_. Il joue une plus grosse partie que moi. Et il ne doute
+pas, lui.»
+
+Elle ajouta, plus bas, très bas,--lentement, comme si elle savourait les
+mots:
+
+«Combattre ensemble... Remporter la victoire ensemble...»
+
+Un sourire chassa l’expression soucieuse de son visage. Un sourire
+subtilement féminin, un sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée,
+embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir toute la jeunesse
+inutilisée, la fraîcheur d’âme, le dévouement inépuisable, la grâce
+et... l’amour... Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans ce
+sourire... plus que sur beaucoup de lèvres printanières et comblées de
+caresses.
+
+Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui, chiffres et factures, doit
+et avoir, s’évanouirent, n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé,
+le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure existence de femme,
+les résultats arrachés aux mains rétives du sort, la sécurité de
+l’avenir, rien ne compta plus.
+
+Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du tiroir, portefeuilles, livre de
+balance, récépissés de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa
+clef. Et toujours souriante, conduite par son rêve, elle s’en alla lui
+sourire encore,--dans le sommeil.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en les voyant au passage nous
+leur prêtons une magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y vivre.
+Y vivre!... c’est-à-dire y apporter la pulsation toujours inquiète,
+sinon douloureuse, dont le rythme unique fait de chacun de nous un être
+entre tous les êtres. Y vivre... Dans les frissons de la chair, toujours
+émue d’un appétit ou d’un malaise, et dont le fragile bien-être est
+suspendu entre quelques degrés du thermomètre. Dans les frissons plus
+mystérieux, plus déconcertants, de l’âme, dont le bonheur est en
+opposition même avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le bonheur
+cesserait de vivre, car il cesserait de lutter, d’espérer, de se
+souvenir, d’agir.
+
+Toutefois, devant une demeure douce, entrevue au passage, nous imaginons
+que nous pourrions y vivre,--sans y faire entrer avec nous la
+tourmenteuse qu’est la vie.
+
+Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des Quatre-Cantons, entre
+Vitznau et Lucerne, les passagers attardaient leurs regards sur une
+maison basse, longue, aux lignes simples, couverte en tuiles brunes,
+enguirlandée de verdures grimpantes, et dont le jardin finit en une
+terrasse à pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette terrasse,
+une rangée de glycines arborescentes dresse des rameaux énormes, tordus
+comme des câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola la plus
+admirable draperie de feuillage. En ce mois d’août, lorsque les volets
+de cette maison délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y
+installèrent, la seconde floraison des glycines accrochait dans le
+feuillage fin une profusion de gros thyrses lilas. Quelques-uns
+retombaient, au bout des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la
+surface du lac. Et les touristes, déjeunant sous la tente des petits
+vapeurs, s’exclamaient. Plus d’une bouche un peu triste retenait le
+soupir: «Qu’il ferait bon vivre là!»
+
+Claircœur l’avait découverte, peu après son installation à Lucerne, dans
+un hôtel dispendieux. La romancière aussi avait pensé: «Qu’il ferait bon
+vivre là!» Et surtout: «Qu’il ferait bon travailler là!» Car il lui
+tardait de remettre un feuilleton sur le chantier. Ses charges s’étaient
+tellement accrues! Que donnerait le théâtre? La confiance dans le succès
+de sa pièce, à certaines minutes soudaines, se décrochait, pour ainsi
+dire, de son cœur. Vide glacial, vertige d’effroi. Sa main tremblante
+cherchait un appui.
+
+Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux vertes, resserrées dans
+l’étreinte silencieuse et formidable des monts, comme elle écrirait
+facilement! La belle besogne qu’elle abattrait là, durant cinq ou six
+semaines, en l’exaltation d’une telle nature! Pour son âme de
+Parisienne, transportée parmi des sites les plus merveilleux du monde,
+l’enchantement agissait comme une griserie stimulante. Elle avait hâte
+d’installer une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, d’y poser
+les feuillets blancs, d’y rêver, la plume à la main.
+
+La maison, d’ailleurs, malgré son aspect ravissant, se louait peu cher,
+étant passablement délabrée, et dépourvue de tout confort moderne.
+Claircœur réaliserait une importante économie sur la vie d’hôtel, du
+moment qu’elle avait plusieurs personnes à héberger. Louise Andraux,
+Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. Et il restait
+tacitement convenu que Théophile et Bernard les rejoindraient pour
+quelques jours.
+
+La romancière trouva plus pratique de s’établir aux «Glycines». Elle fit
+venir de Paris sa femme de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa
+cuisinière, déjà partie en congé au fond de la Bretagne, elle la
+remplaça momentanément par une Suissesse.
+
+Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après un essai malheureux,
+quelques pourparlers avec les gens du pays, dont elle ignorait le patois
+germanique, et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur réussit à faire
+marcher tant bien que mal sa cuisine et son service. Louise Andraux, se
+considérant comme une invitée, n’offrit jamais de se rendre utile. Cette
+petite bourgeoise de Grenelle ne craignit même pas de manifester quelque
+humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes cuites, aux dénominations
+impossibles à prononcer, accompagnées de choux rouges à la confiture, ni
+de déclarer qu’elle se briserait les reins si elle tentait de faire son
+lit. On l’entendit grommeler: «J’ai une domestique chez moi, pour me
+servir. Je ne viens pas chez les autres pour m’abaisser au travail d’une
+bonne.»
+
+Si encore elle s’était contentée de ne point aider son hôtesse. Mais
+elle bouleversait sans scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne lui
+montait pas assez chaude, pour un volet qui ne voulait pas se laisser
+fixer, pour une araignée se promenant au plafond.
+
+Le second soir, comme Claircœur, éreintée d’avoir étendu du papier sur
+les tablettes des armoires un peu moisies, couru très loin pour louer de
+la literie qui manquait, et montré à Gilberte à repasser des chemisettes
+que la jeune fille avait mal emballées, cherchait nerveusement sur
+l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des cris terribles la jetèrent
+hors du lit. Prise d’épouvante, elle courut à la chambre de Louise. La
+petite Nathalie, qui partageait cette chambre avec sa mère, joignait des
+clameurs aiguës aux hurlements de Mme Andraux.
+
+Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton de la porte. Mais la
+targette intérieure était poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout
+de suite, elle eut le temps de supposer les pires catastrophes.
+Certainement, les malheureuses avaient mis le feu. Louise brûlait vive
+avec son enfant.
+
+La survenue de Gilberte et de Céline, en robes de nuit, les
+objurgations, les supplications des trois femmes, provoquèrent enfin, à
+l’intérieur de la chambre, un pas traînant, le geste d’un bras à demi
+paralysé... Et le verrou glissa, la porte s’ouvrit. Épuisée par
+l’effort, Louise retomba contre son lit, en serrant convulsivement son
+enfant sur son cœur.
+
+Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient une pièce paisible.
+Une croisée s’ouvrait sur la splendide nuit d’été,--sur le jardin, sur
+le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille rocheuse tendue de
+velours noir, au delà, muraille de mille mètres, au-dessus de laquelle
+des glaciers bleuâtres scintillaient.
+
+Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme à bout de cris et
+d’horreur.
+
+Mon Dieu! qu’y avait-il?
+
+--«Oh! cette bête!... cette bête!... ce monstre!...» balbutia la dame de
+Grenelle.
+
+--«Quel monstre?... quelle bête?...
+
+--Ce doit être une chauve-souris.»
+
+Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger sursaut la secoua. Un
+vol soyeux effleurait sa joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque
+chose d’obscur et d’effaré.
+
+--«Ce n’est qu’un papillon», dit Claircœur.
+
+--«Un papillon? cette ignoble bête!... Vous êtes folle, ma chère!» cria
+Louise.
+
+Le vol palpitant montait maintenant vers le plafond blanc, s’y heurtait,
+aveugle, dans les reflets mouvants des lumières. Et le corps velu de
+l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à chaque coup, sur la nette
+surface, une tache de cendre vivante.
+
+--«C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre. Il doit y avoir des
+ruches non loin d’ici», prononça tranquillement la romancière. «Viens,
+Lilie, n’aie pas peur», ajouta-t-elle en détachant la petite du corps
+convulsif de Louise. «Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de nuit...
+Un mangeur de miel... L’ennemi des abeilles. Mais il ne peut te faire
+aucun mal. Nous allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau sphinx
+tête-de-mort.
+
+A ces mots «tête-de-mort», Nathalie, dont Mme Andraux venait de
+détraquer les nerfs puérils, tomba presque dans des convulsions.
+
+--«Je ne veux pas!... je ne veux pas voir une tête de mort. Emmène-moi,
+maman!... Emmène-moi!»
+
+Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse d’avoir fait tant de
+bruit pour un papillon, elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il
+fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau de Cologne.
+
+Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois, la chasse au sphinx.
+
+--«Si vous ne le détruisez pas», soupira-t-elle, «je ne dormirai pas
+ici. J’aimerais mieux mourir.»
+
+Et elle conclut:
+
+--«Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un homme dans cette maison.
+Demain, je télégraphie à Théophile. C’est insensé de rester ainsi des
+femmes sans défense, dans une habitation solitaire. Tout peut arriver.
+Quelle leçon!... Ah! oui, c’est une leçon!...» répéta-t-elle, après un
+glapissement,--car le sphinx, épuisé, venait de s’abattre près d’elle.
+
+--«Sur mon oreiller!... quelle abomination!...» brama-t-elle encore.
+
+Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche fauve s’étalaient,
+immobiles, lasses d’avoir si follement emporté le corps lourd. Les gros
+yeux nocturnes du sphinx brillaient comme deux perles de jais sous les
+antennes frémissantes. Des ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure
+rayée de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi, de découragement, de
+souffrance mystérieuse, représentait cette infime chose vivante, à peine
+grosse comme un petit doigt de femme, entre les grandes ailes abattues
+et résignées.
+
+Bien prompte pour une personne défaillante, Mme Andraux saisit à terre
+une de ses bottines, quittées l’instant d’avant, et la leva en massue.
+
+--«Vous ne ferez pas ça!» s’écria Claircœur, «vous ne ferez pas ça!...»
+
+Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent le coup de semelle que
+Louise eut à peine le temps d’atténuer.
+
+--«Ne vous excusez pas, je l’ai risqué», dit la romancière.
+
+Et, prenant délicatement le papillon, elle le porta dehors, refermant
+sur lui la croisée.
+
+--«Maintenant, ma pauvre Gil... il va falloir que vous me donniez une
+autre taie d’oreiller», proféra la dame de Grenelle.
+
+Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet brun, si subtil, presque
+immatériel, imprégné de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme
+ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait poser sa tête,
+graissée de brillantine et constellée de papillotes.
+
+ * * * * *
+
+Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces ennuis domestiques, la
+romancière voulut réaliser son projet de travail sur la terrasse aux
+glycines. Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un paquet de
+papier vierge, dont la grosseur attestait son entrain et sa bonne
+volonté.
+
+La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un vif saphir entre le cadre
+immédiat des arbres, paraissait noir, en face, dans l’ombre de la
+muraille rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi des mauves fluides,
+avec son écrin de montagnes. Là-bas, où les promontoires énormes
+l’étranglent, où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient de la
+rive que par un ourlet d’hyacinthe. Tout fondait, même les formidables
+massifs, dans une atmosphère de perle et d’azur.
+
+Contre ce paysage, irréel à force d’immensité, les verdures désordonnées
+et charmantes du jardin prenaient une couleur, un relief excessifs.
+Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une alpe bleue.
+
+Dans le soleil, des parfums se volatilisaient. Claircœur, suivant le
+sentier indistinct, écrasait des romarins, des menthes, des lavandes.
+Sur ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient, dans
+l’exaspération de leur âme odorante.
+
+Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola fleurie, au-dessus
+des eaux fraîches et mystérieuses!
+
+Deux marches moussues donnaient accès à la terrasse. Pétrifiée,
+Claircœur s’y arrêta, son papier à copie tragiquement serré sur son
+cœur.
+
+Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir japonais, assise sur un
+fauteuil d’osier. Elle tenait un livre à la main, elle qui se défendait
+mal de détester la lecture.
+
+--«Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je ne vous dérangerai pas. Vous
+le voyez, je lis.»
+
+Ne pas la déranger!... alors que la présence de tout être vivant, sauf
+Criquette, paralysait la femme de lettres.
+
+--«Mais», ajouta Mme Andraux, examinant la chemisette et la jupe de
+toile portées par son hôtesse, «ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un
+brin de toilette, ici, n’est pas de trop? Nous sommes tellement en vue,
+sur cette terrasse! Vous n’imaginez pas... Les passagers du bateau de
+Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles pour me regarder.»
+
+Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle ne trouvait pas un mot.
+L’irrémédiable lui apparaissait. Louise n’abandonnerait plus la pergola.
+Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient les bateaux, et
+leurs touristes incessamment renouvelés. On la prenait pour l’heureuse
+propriétaire de la pittoresque demeure. La dame de Grenelle devenait la
+dame aux glycines. Peut-être, à distance, et malgré les jumelles, lui
+découvrait-on de la grâce, une fantaisie d’artiste dans les nuances
+agressives de son «kimono». C’est donc pour cela qu’elle tenait un
+livre! L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière occupation, ne
+dessinerait pas dans l’espace un geste assez distingué. Louise soignait
+son attitude. La jouissance de produire un effet lui ferait oublier
+l’ennui de la contrainte et le vide des heures. Elle était sous cette
+pergola pour tout le mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps,
+Bædeker la signalerait?
+
+--«Je ne venais pas pour... pour... travailler», bredouilla Claircœur.
+«Je ne peux pas écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil du
+lac, à cette heure-ci.»
+
+Elle s’avança jusqu’à la balustrade,--ferraille assez élégante,
+somptueusement rouillée. Et elle l’eut--le coup d’œil--qui fut surtout
+le coup au cœur. Que c’était beau! Et quel bruit câlin faisaient les
+vaguelettes, contre les vieilles pierres de soutènement, gluantes de
+lichens roux, de mousses vertes!
+
+Claircœur s’attardait. Une exclamation la secoua.
+
+--«Voilà le bateau de dix heures. Il quitte Vitznau. Si vous ne voulez
+pas qu’on vous voie dans cette tenue...»
+
+Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la romancière abandonna la
+terrasse. Elle écrirait dans sa chambre. Mais voilà... Y
+écrirait-elle?... Malgré sa facilité d’invention, son abondance
+narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée de sa vie, par
+devenir plus soumise qu’autrefois aux influences extérieures, aux
+susceptibilités de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales
+palpitations de son cœur. Une inquiétude ignorée jadis, celle de ne pas
+trouver, de rester court--ou plutôt celle de ne point se satisfaire avec
+les mêmes imaginations, avec les mêmes formes--la perça comme d’une vive
+blessure, en ce matin splendide, où elle sentit pour la première fois le
+défi de la beauté, le majestueux défi d’une beauté intraduisible, dans
+l’odeur des lavandes et des menthes du jardin ensoleillé.
+
+Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par la révélation de
+sentiments que n’enfermeraient plus les catégories simplistes. Les
+grands mots,--les mots si grands qu’ils en sont vides,--commençait-elle
+à s’en défier? Devait-elle s’en prendre à cette école de concision
+qu’est le théâtre? Rien que d’entendre ses tirades dans le ton de
+dialogue où elles devaient être dites, les lui rendait intolérables. Ce
+que les ciseaux avaient marché, dans le travail de la pièce, avec
+Fagueyrat!... Mais, après cela, comment entreprendre un de ces
+feuilletons d’autrefois? un de ces feuilletons de quarante mille lignes,
+dans lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait vingt pages, à
+n’importe quel endroit, si les exigences du journal le réclamaient de sa
+verve toujours prête.
+
+Pauvre vaillante ouvrière de lettres! Allait-elle connaître, en dehors
+de la saine fatigue du métier, les tourments de l’art? Tourments
+inutiles et inavouables, comme ceux de l’amour, quand la jeunesse de
+l’esprit et la jeunesse de la chair ont passé, sans faire éclore les
+divines fleurs.
+
+Oppressée de tristesse, et sans analyser son désarroi, Claircœur
+regagnait sa chambre. Elle aperçut, entre des broussailles, le dos blanc
+de Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette fit la
+sourde oreille. Criquette, en Suisse, n’était plus, pour sa maîtresse,
+la compagne patiente des longues séances d’écriture. Encore un menu
+déboire--ne plus voir près de soi, en levant les yeux de dessus la
+«copie», ce gentil museau tendre, ce regard brillant et mouillé--pas
+humain, non, mieux qu’humain, parce que brûlant de tout dire, sans
+l’aide d’aucune parole,--sans le désaccord d’aucune parole, sans la
+dérobade des prunelles tandis que la parole ment.
+
+Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans la chambre. Le jardin
+sauvage, qui sentait la lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la
+taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, avait réveillé ses
+instincts d’animal chasseur. On la voyait s’élancer tout à coup, avec
+des abois furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, que, sans
+doute, venait de soulever quelque fuite silencieuse. Elle fouillait du
+nez, des pattes, avec une incroyable vélocité. Sa truffe noire
+s’enfonçait dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait des vapeurs
+animales, dont s’enivrait sa petite âme furibonde. Quand on parvenait à
+l’arracher de là, la charmante bête de salon montrait une face terreuse
+et hagarde, aux écorchures saignantes, un œil poché, des babines
+féroces. Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une solution
+d’acide borique, s’indignait contre Gilberte et Lilie, à qui la figure
+comique de Criquette, son clin d’œil involontaire, arrachaient des rires
+convulsifs.
+
+Mais c’était à la brune surtout que la passionnée créature s’affolait.
+Elle flairait et voyait des choses indiscernables pour les habitants des
+«Glycines». Les touffes d’herbes remuées par le vent, les taillis
+obscurs où les branches craquent, où les feuilles sèches se froissent,
+devenaient pour Criquette autant de repaires où elle tentait des
+exploits effrénés.
+
+Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à manger un jeune
+hérisson, dont les piquants, quoique sans force encore et sans
+expérience, lui mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui enleva
+cette boule inerte, que Lilie ne pouvait croire un animal vivant. Pour
+que l’enfant vît le lendemain, au grand jour, la petite physionomie
+porcine, on enferma le hérisson dans une resserre du jardin, où se
+trouvaient divers ustensiles, et, entre autres, un pot de couleur verte,
+avec lequel Gilberte prétendait repeindre les volets de la façade basse.
+Criquette aurait aboyé devant cette resserre toute la nuit, si on ne
+l’eût enlevée de force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson noyé
+dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât de cacher le drame à Lilie,
+elle finit par connaître cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps,
+certaine que le hérisson, ne pouvant supporter l’horreur de cette
+captivité, dans un endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était
+suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver là!
+
+Cette tendre petite Nathalie devint, pendant ces vacances agitées, le
+meilleur repos, le véritable rafraîchissement de Claircœur. Gilberte,
+par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de son joli visage las,
+ses réflexions désenchantées ou amères, ajoutait plutôt un sujet
+d’inquiétude aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité s’en
+ressentait, perdait l’abandon, la confiance. Une timidité paralysait la
+mère adoptive devant l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait
+dans plus de silence à mesure que la vie la révélait davantage à
+elle-même. Claircœur s’étonnait, souffrait de se heurter à
+l’incompréhensible, dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et
+qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les ressorts compliqués d’une
+individualité humaine pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner
+suivant le système d’une autre individualité humaine! La romancière
+ingénue découvrait ce que son imagination, pourtant fertile, ne lui
+aurait jamais représenté: l’abîme qui sépare une génération de celle qui
+la suit immédiatement,--abîme que la méfiance ironique de la dernière
+rend infranchissable.
+
+Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante
+Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait
+recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop
+haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la
+persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la
+femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie
+essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus
+petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne
+faiblirent... Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant
+des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en
+chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier.
+
+--«Ah! que tu es mignonne!» s’écria la romancière en délivrant la
+petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes
+emmêlées. «Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait
+te donner à moi.
+
+--Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande.
+Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu... Faudrait rester toujours
+petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein.
+
+--C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez
+poussé», rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.
+
+Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au
+malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son
+tour, en y apportant sa part d’obscurité.
+
+Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont
+allaient frémir les paisibles Glycines?
+
+Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de
+fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des
+retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot
+parisien, «des potins de coulisses».
+
+Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou
+par quelque fournisseur. Une actrice française,--qualifiée de «grande
+artiste» par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la
+réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles,--une actrice
+du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau,
+troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du
+Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne
+parlait que de cela dans les Alpes,--dans celles qui sont du monde.
+Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi,
+chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en
+crachait et en haletait la nouvelle.
+
+Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y
+croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, «les hommes étant
+si bêtes»! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une
+farceuse.
+
+La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie,
+s’attira un «pfutt!...» de désinvolture bizarre, souligné par un
+haussement d’épaules.
+
+Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et
+disparut, laissant son assiette à demi pleine,--car on était au milieu
+du déjeuner.
+
+Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents
+incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que,
+«quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents».
+
+--«Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur», murmura
+tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère.
+
+--«Votre sœur?... Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le
+sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de
+prudence...
+
+--Je vous en prie!...
+
+--Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait
+de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous
+n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est
+question de lui et de cette demoiselle?... Non?... Eh bien, ouvrez les
+yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas
+ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la
+moindre clairvoyance!... Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma
+fille... ni même ma filleule. Je m’en moque!»
+
+Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation,
+quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même
+de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la
+réponse.
+
+Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une
+angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême.
+
+L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se sentit rougir violemment. Par
+bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse,
+attendant si «_Matame foulait ritourner oune papir_».
+
+Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa
+pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le
+temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner?... Oui... Sans
+doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait
+Louise? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur
+tant de précipitation,--surtout si quelque retard compliquait
+l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait
+plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui
+s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la
+petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa
+tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre,
+Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses
+facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les
+contraintes.
+
+A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant.
+
+Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté,
+lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du
+petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction
+nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui
+l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au
+même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous.
+
+Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à
+Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse
+interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui
+enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de
+mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de
+couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose
+inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée
+par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas
+balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les
+rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter,
+sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois
+injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau
+l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient
+beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent
+contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que
+l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor
+déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues
+mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient
+malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et
+blasphématoire.
+
+--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous
+demande pardon!»
+
+C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies
+ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants,
+divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par
+des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des
+«palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne
+voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses
+auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas
+aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large
+bonne volonté.
+
+D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un
+rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs.
+Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la
+Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop
+vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le
+rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec
+futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se
+croire l’étoffe d’un directeur?)
+
+--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!»
+
+Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle
+pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin,
+lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces
+jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et
+qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans
+hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent
+pas pour eux.
+
+--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat.
+
+--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant.
+
+Et il ajouta:
+
+--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être
+franche.
+
+--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de
+ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons
+une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...»
+
+Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de
+son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec
+raison.
+
+--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la
+coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces
+yeux-là...»
+
+Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de
+paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un
+infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement
+ému,--continua:
+
+--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé!
+
+--Du travail suisse», expliqua-t-elle.
+
+Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et
+il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en
+aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait
+mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de
+cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus
+nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse
+d’être glabre, gagnait en profondeur.
+
+--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle.
+
+--«Moi, un conquérant!...»
+
+Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression
+attristée, qui lui donnait l’air intelligent.
+
+--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de
+suite?
+
+--Du tout.»
+
+Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui
+surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de
+Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du
+sien.
+
+--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.»
+
+Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des
+mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas,
+hors de ses lèvres:
+
+--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!»
+
+Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas
+préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes
+spontanées, au bord des cils.
+
+--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera
+vite».
+
+Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant
+sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui
+faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière
+un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs
+qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas.
+
+--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si
+bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me
+serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant
+pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous.
+L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en
+présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle
+qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert
+ma tête!...
+
+--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une
+enfant.»
+
+Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit.
+
+--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt
+à vingt-deux ans?
+
+--Bientôt vingt et un.
+
+--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous
+savez, malgré son humeur taquine.
+
+--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son
+sujet.»
+
+La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne
+songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop
+lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de
+sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau
+son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le
+rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori,
+pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la
+revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie,
+lorsqu’il s’écria:
+
+--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète,
+une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans
+difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce
+que je désire.
+
+--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera
+«Lulu-tire-l’aiguille»!...
+
+--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les
+planches. Et, comme il est immensément riche...»
+
+La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais,
+presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car
+Fagueyrat murmura:
+
+--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé
+avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me
+retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa
+collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les
+fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de
+suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et
+pas de bénéfices, c’est dur.
+
+--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami.
+N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous
+disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à
+m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous
+verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort!
+C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon
+œuvre.»
+
+Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en
+disait plus que les mots.
+
+Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord,
+puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans
+d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité
+moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de
+ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et
+nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis
+quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout
+autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre
+cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme
+miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que
+cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute,
+qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa
+fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés
+en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit:
+«Après tout?... Pourquoi pas?...»
+
+--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et
+s’inclinant sur cette main, pour la baiser.
+
+--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle
+qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse.
+
+Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes.
+
+A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr,
+plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou
+artificieuses, dont la conquête l’eût enivré.
+
+--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son
+regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le
+bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été
+heureuse. Voulez-vous essayer?...»
+
+Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un
+«chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce
+fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de
+créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse
+d’une telle femme?
+
+Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les
+paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à
+son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner.
+L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon
+d’hôtel où tout le monde pouvait venir.
+
+--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de
+raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur,
+tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des
+paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous
+devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous
+m’avez confié... à... à... notre commune émotion.»
+
+Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne
+pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui
+les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante,
+douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en
+elle.
+
+Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant
+sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle
+croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les
+belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle
+doutât de son visage pour cacher si bien son cœur!
+
+Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant
+qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la
+raison gardait le silence.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Louise Andraux à Théophile Andraux
+
+«Les Glycines, 14 août.
+
+«Mon cher Théo,
+
+«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de
+Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant,
+j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne
+t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras
+vivement ta valise. Nous allons te voir accourir.
+
+«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les
+frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout
+craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous
+couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir
+lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent!
+
+«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres!
+Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun
+prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler.
+Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres
+de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas
+reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je
+possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller...
+retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le
+monde!
+
+«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec
+ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de
+chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette
+Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et
+qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le
+salon!!...
+
+«Gilberte, me diras-tu?
+
+«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera
+plaisir.
+
+«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la
+Nature?»
+
+«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand
+N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne
+te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de
+manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller
+faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je
+me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil,
+quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu...
+ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose
+qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces
+de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que
+le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village,
+ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça
+m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas
+plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change
+avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du
+matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq
+centimes de plus que nous. C’est du chiqué.
+
+«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un
+de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle
+Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te
+décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir
+ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne
+te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé
+comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si
+bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine
+n’étouffera point la bonne.)
+
+«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens,
+de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette
+grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie
+lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu
+es bien un homme, mon pauvre Théo!
+
+«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la
+mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du
+moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui,
+tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le
+Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le
+rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel
+rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une
+midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la
+littérature!
+
+«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à
+cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que
+je te crie: «Accours!»
+
+«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme.
+Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé.
+Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.
+
+«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable
+Fagueyrat, Lilie et moi.
+
+«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le
+directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est
+d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui
+rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit
+sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne
+journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant
+jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur
+la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine
+Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur
+n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle
+plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur.
+Complications.
+
+«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il
+écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du
+Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi,
+c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite.
+Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec
+Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et
+avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste
+toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues
+filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un
+ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que
+notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à
+miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier,
+flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des
+palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des
+ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui
+de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux.
+
+«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de
+fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas
+s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons
+vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied
+à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas
+mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel
+liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file
+partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs
+des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes
+sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce
+miel... n’en parlons plus!
+
+«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour
+cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des
+pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah!
+les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous
+accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et
+allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!...
+
+«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide,
+caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le
+vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux,
+le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait
+marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en
+avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de
+nous, en arrière.
+
+«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous
+voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien
+entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait
+la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé
+que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette.
+Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes
+vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous
+voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les
+connais bien!
+
+«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du
+funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement,
+de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le
+chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage.
+Ils avaient...
+
+«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu
+trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si
+tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera
+close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille.
+J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma
+pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon
+lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et
+dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à
+votre amour!»
+
+«L’instinct de la vertu, pourtant!...
+
+«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et
+Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire
+l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse
+d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée!
+
+«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma
+responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir.
+
+«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon
+Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour
+chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse
+éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi
+trop aimé!
+
+«Ta Loulou.»
+
+«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de
+notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure
+qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière,
+cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu
+t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin.
+J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse
+d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.»
+
+
+
+
+X
+
+
+Gilberte Andraux à Théophile Andraux
+
+«Les Glycines, 14 août.
+
+«Bien cher papa,
+
+«Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le cœur serré en prenant
+la plume. Mais, je t’en prie, cher papa, ne reste pas sur la première
+impression. Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au bout.
+Et même si je ne trouve pas les phrases qui te feront bien comprendre
+l’état d’âme de ta grande fille,--un état d’âme très sérieux, très
+brave, très loyal, je t’assure,--eh bien, sois assez bon pour attendre
+que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer--surtout avant de
+t’attrister--ce qui me serait bien plus dur que tout.
+
+«Papa, tu sais que je me croyais une vocation littéraire. Tu en étais
+fier. Tu m’encourageais. J’espère encore que nous ne nous sommes trompés
+ni l’un ni l’autre.
+
+«Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt ans peut écrire ne
+rapporte pas ce qu’elle mange (même avec un régime amincissant), ni le
+brin de toilette dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle
+géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent s’imposer un jour au
+public, ne s’imposeront que par deux catégories d’intermédiaires: 1º le
+temps, qui ne prendra de commission que sur son énergie et son travail,
+dont elle devra le saturer longuement; 2º ces messieurs les éditeurs,
+directeurs, critiques et confrères, qui la lanceront peut-être malgré
+l’encombrement, les rivalités, les bouillons à boire, mais à la
+condition qu’elle sera «bien gentille».
+
+«Le temps est un intermédiaire qui, ne me demandant pas d’être «bien
+gentille», mais de beaucoup travailler, me convient mieux que d’autres.
+Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins une bonne dizaine
+d’années.
+
+«Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant gagner ma vie. Et
+d’autant plus que, malgré ses exigences, monsieur le temps ne garantit
+rien. Je peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître,
+au bout de cette décade, que ma littérature ne me rapportera pas une
+côtelette par semestre,--ce qui est peu (même avec le régime
+amincissant).
+
+«Marraine, qui me disait tout cela avant que l’expérience me l’eût
+démontré--et que je ne croyais pas, naturellement--ajoutait: «Entre dans
+l’administration.»
+
+«Mais, papa, entrer dans l’administration avec l’idée de tout faire pour
+en sortir, je ne trouve pas ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une
+fois entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La routine, le
+travail sans lutte, sans stimulant, sans concurrence, les augmentations,
+les années gagnées pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir
+accumulées en vain,--tout cela doit vous envelopper, vous amollir, vous
+fixer.
+
+«Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, dont on peut faire des
+œuvres vibrantes, frémissantes, saignantes.
+
+«Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que
+j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace
+et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une
+après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que
+j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite
+Parisienne, qui appelais «mon parc» un pauvre arbre étiolé entre des
+murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté,
+mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est
+pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on
+s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur
+insolite, comme un intrus.
+
+«Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de
+tout: de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs
+vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop
+émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir,
+incompréhensible,--voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une
+révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce.
+
+«Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque
+miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part,
+une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu
+n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne
+s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître
+invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre.
+
+«Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de
+marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin
+de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les
+engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une
+prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des
+fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il
+appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon
+jeu, mes trouvailles heureuses.
+
+«Une idée me vint. Je m’offris,--tremblante, croyant qu’on allait me
+rire au nez.
+
+«Papa... écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à
+marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement
+tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve,
+non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette
+responsabilité,--surtout vis-à-vis de toi.
+
+--«Écris à ton père», m’a-t-elle dit. «Si tu lui exposes tes raisons
+comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne
+te permît pas au moins une tentative.»
+
+«La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y
+réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du
+théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître,
+telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans
+les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le
+terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux
+dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se
+manifester.
+
+«O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un
+milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement... mais la joie
+d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue... imposée au public... Oui, car
+il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main
+et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume... Cet
+entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête.
+Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien
+modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de
+bravoure,--comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge
+d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière
+la toile de fond?
+
+«Mon petit père, je t’en supplie! laisse-moi essayer d’une carrière
+qu’on ne considère plus--sauf chez notre concierge de Grenelle,
+peut-être--comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que
+notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.)
+Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde
+irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou
+professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que
+j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter
+mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides.
+
+«Pour que tu saches--sans m’accuser de présomption--quel service je peux
+rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il
+croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais
+elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce
+n’influe sur ta décision.
+
+«Mais,--entre nous,--mon petit papa, l’intérêt de sa pièce... est-ce que
+cela ne doit pas primer tout?... Songe au coup de dés qu’elle jette sur
+le tapis!... Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir... Ou
+désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel
+cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à
+ce que je lui dois... Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je
+retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si
+elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant
+les années de mon enfance, où j’attendais ton retour?
+
+«Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne
+plaider que pour moi-même.
+
+«C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous
+sommes ici, dans ce pays admirable,--grâce à elle, d’ailleurs. Mais je
+traversais une crise... comment te dirai-je?... mettons... de
+neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante.
+Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose,
+m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant.
+
+«Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer,
+qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en
+exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine,--cette
+admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la
+supériorité.
+
+«Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne
+m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à
+leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre
+passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce
+qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus
+tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je
+trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments.
+
+«Cher papa... J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te
+décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de
+courriers, palpiter à la vue de ton écriture!
+
+«M’auras-tu comprise? Auras-tu confiance en moi?
+
+«Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence
+avec mes yeux de jeune fille,--des yeux clairs, qui discernent leur
+chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des
+carrefours.
+
+«Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne
+sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont
+les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos
+épaules. Elles ne sont que des anecdotes.
+
+«Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans
+écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé.
+
+«Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.
+
+«Ta Gilberte.»
+
+«P.-S.--Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que
+nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord
+ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon
+cher père.
+
+«Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour
+moi,--affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras,
+comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en
+expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton
+point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les
+éloges--un peu intempestifs et trop indulgents--que m’ont donnés, devant
+elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier,
+la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots
+significatifs.
+
+«C’est inouï!... cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois
+impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme
+qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux
+autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité,--elle
+nous épie!... Elle écoute aux portes!... Que peut bien lui importer
+l’objet de nos entretiens?
+
+«Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la
+malveillance?... Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la
+malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles
+actions.
+
+«Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.
+
+«Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu!
+
+«Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+La paisible demeure des Glycines, faite pour la douceur des rêves et
+l’enchantement de la tendresse, connut les drames mesquins, les paroles
+sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, qui dissimulent des
+larmes de feu pour laisser plus sûrement en arrière des larmes de sang.
+
+Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse aux grappes mauves,
+une ligne à pêcher dans la main, il fut, pour de trop courts moments, le
+plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. Dans l’exultation
+d’apporter à l’office un seau d’eau tout grouillant d’écailles
+luisantes, dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner sa
+friture monumentale, devant Fagueyrat, acteur célèbre et directeur de
+théâtre, qui dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, le
+sous-chef sentit mollir sa faible résistance.
+
+Venu de Paris pour empêcher sa fille de «monter sur les planches», il
+lui accordait--au dessert de ce repas glorieux, et sur les instances
+flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à Gilberte la destinée
+d’une Mars ou d’une Rachel,--il lui accordait l’autorisation
+«d’embrasser la carrière dramatique».
+
+Cette autorisation, non convenue avec Louise, stupéfia Mme Andraux.
+Mais, la stupeur passée, cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le
+tour des convives. Un silence gêné planait. Elle se dirigea ensuite,
+d’un pas automatique, et comme sous l’impulsion d’une force
+irrésistible, surhumaine, vers la petite Nathalie.
+
+--«Maman, je n’ai pas eu mon dessert», gémit l’enfant, qui sentait
+passer le vent d’une catastrophe.
+
+Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras cette grande fillette de neuf
+ans, qui pesait lourd. Mais les sentiments sublimes font accomplir aux
+muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, en clamant tout à
+coup:
+
+--«Viens, mon innocente. Ils te perdraient aussi!...
+
+Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après elle, Louise envoya
+presque aussitôt la femme de chambre dans la salle à manger, pour
+réclamer un horaire des bateaux et un indicateur des chemins de fer,
+afin de manifester une intention destinée à glacer d’épouvante les gens
+qui avaient la chance de déguster une tarte aux prunes où la Suissesse
+était incomparable, et à semer le désespoir entre leurs tasses
+d’excellent café.
+
+L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant pas assez vite, Mme Andraux
+chargea Céline d’une nouvelle ambassade.
+
+--«Priez mademoiselle Gilberte de venir me parler.»
+
+La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. Tous deux
+considéraient attentivement les dessins rouges de la nappe.
+
+Bernard, présent à la scène,--car M. Andraux l’avait amené de
+Paris--murmura:
+
+--«Hardi, ma fille! va donner la réplique. Ça te formera pour le
+mélodrame.»
+
+Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait tiré sa malle au milieu
+de sa chambre. Pour l’instant, elle giflait Lilie, qui, parant les
+calottes de ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas partir.
+
+--«Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose», déclara la dame de Grenelle
+à la fille aînée de son mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure,
+tellement plus jolie d’être radieuse.
+
+--«Quoi donc, maman Louise?» demanda l’autre avec une douceur non
+feinte,--une douceur tellement aisée dans l’épanouissement où se
+dilatait sa jeune vie.
+
+--«Sois une cabotine. Ton père y consent. Je m’en moque. Mais, comme je
+ne veux pas que ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens que tu
+ne remettras plus les pieds chez moi.
+
+--Quoi?» fit la jeune fille en pâlissant.
+
+Et elle regarda sa petite sœur.
+
+--«Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus», souligna Louise.
+
+En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air
+avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la
+brillante armure de bonheur et de jeunesse.
+
+La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement «cette gamine»,
+et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une
+créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée
+d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et
+enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une
+haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même.
+Sincèrement elle se cramponnait au prétexte: l’immoralité de la
+profession.
+
+«Quoi!» pensait-elle, «toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième
+des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis
+montée sur les planches, moi? Est-ce que je me suis exhibée en public?»
+
+Le talent qu’on applaudit «sur les planches», le charme qui séduit le
+public... belle affaire!... D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné
+en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier.
+
+--«Mais, maman Louise», prononça Gilberte, faisant effort pour rester
+calme, «votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez
+pas me chasser de chez mon père, pourtant?
+
+--Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de
+mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur
+mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes...
+
+--Comment?...
+
+--J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.
+
+--Je n’ai pas dit...
+
+--Tu l’as insinué, c’est pire.
+
+--Pardon, maman Louise. Vous ne vous en rapportiez pas toujours à la
+Suissesse... Qu’est-ce que vous avez fait pendant une heure, dans la
+penderie aux robes, contre cette porte condamnée donnant sur le cabinet
+de travail de marraine, lorsqu’elle eut cette longue conversation avec
+monsieur Fagueyrat?...
+
+--Sors d’ici!... quitte cette chambre!...» cria l’épouse de Théophile,
+avec un accent et un geste où elle se révélait, il faut en convenir, non
+dépourvus d’aptitudes scéniques.
+
+Alors se déroulèrent les péripéties de cette crise familiale.
+
+Louise, désormais farouche et muette, continua de faire ses paquets.
+Dans le vague espoir qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile
+s’installa de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, et une boîte
+d’asticots dont il était très fier. Machinalement, il plaçait l’asticot
+destiné au second hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait celui
+du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait du sport dont il était
+fou. A son oreille retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes de
+dédain:
+
+--«Oh! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande pas de m’accompagner.»
+
+Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires représailles, en profitant
+d’une telle magnanimité, l’oppressait de mélancolie.
+
+Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, remontant au plus vite
+jusqu’à la cime du Rigi, à peine assez distante, à son gré, de ces
+Glycines secouées par l’orage.
+
+Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait de délicatesse, de bonté,
+de logique, d’esprit, d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les
+choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut stupéfaite de
+découvrir que tant d’éléments pacifiques, dont l’efficacité aurait dû
+normalement se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de
+reconnaissance, de confiance, devenaient autant d’explosifs et de
+fulminants dès qu’elle les approchait du brasier.
+
+Louise lui déclara:
+
+--«Ma chère, je veux bien ne pas vous en vouloir. Mais, vraiment, j’y ai
+du mérite. Que votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes
+soucis. Que je ne la revoie plus--pas plus que je ne vous reverrai sans
+doute--je n’y puis rien: vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me
+mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au cœur qui peuvent me tuer
+en chemin! Et Théophile... ses vacances perdues!... Je le connais, il me
+suivra. Pauvre ami!... Car, enfin, malgré sa faiblesse pour sa fille, je
+suis tout pour lui, il ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de
+même, avec votre folie de théâtre--qui vous coûtera cher! c’est moi qui
+vous le dis--avoir jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé deux
+êtres aussi unis que mon Théo et moi?...»
+
+Répondre à la dame de Grenelle que les glycines sécheraient de son
+départ, ne souhaitaient rien tant que d’abriter encore son cœur
+spasmodique et les loisirs de Théophile... que le bonheur conjugal du
+couple Andraux serait cultivé, apprécié sous la pergola aux grappes
+mauves mieux que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame autant que
+les pires insolences, lui eût suggéré les plus amères récriminations,
+l’eut précipitée peut-être dans des convulsions nerveuses.
+
+Claircœur dut y renoncer.
+
+«Théophile sera plus raisonnable», pensa-t-elle.
+
+Et elle se dirigea vers la terrasse.
+
+Mais Théophile craignait toute explication qui l’eût amené à blâmer
+Louise, ou--pire alternative--à intervenir auprès d’elle.
+
+Entendant des pas, devinant l’approche de la conciliatrice, il l’arrêta,
+sans tourner la tête, d’un geste de bras, à la fois impérieux et
+désespéré. Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions,
+contre la balustrade, fit deux pas en arrière, sur la pointe des pieds,
+chuchota:
+
+--«Retirez-vous, je vous en supplie!... Ça mord. Pas un mot!...
+Impossible de causer maintenant.»
+
+Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux, parmi ses vers de
+cadavre.
+
+Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine:
+
+--«Laissez-les donc partir. Vous ne voyez pas quelle chance pour nous?
+S’ils restaient, outre que la vie serait infernale, papa retirerait
+sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation qu’il m’a donnée. Sa
+femme l’en persuaderait. Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je
+serai majeure dans quelques semaines. Mais il m’en coûterait d’entrer en
+lutte avec mon pauvre père.»
+
+La jeune fille ajouta:
+
+--«Croyez-vous!... A-t-elle démasqué son caractère, l’aimable Louise!
+Dire que, pour l’opinion de personnes pareilles, je pourrais rater ma
+vie!
+
+--Et ton frère, sais-tu où il est? Nous le laissera-t-on?» demanda
+Claircœur.
+
+Gilberte hocha la tête--ignorance ou indifférence--et s’en alla piocher
+son rôle.
+
+Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. La patience lui manquait.
+Un instant, il s’amusa à jeter, par-dessus la clôture, des poissons
+vivants à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, sauta sur le
+rebord du mur. De là, ses yeux, que la lumière rendait pareils à deux
+sequins d’or, et qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur fixe
+flamboiement, guettaient les captures. Quand une forme sortait de l’eau,
+dansant au bout de la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme
+pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant de convoitise.
+Parfois, Bernard lui jetait un poisson. La victime, happée au passage,
+de quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute vive entre les
+mâchoires carnassières. Le sursaut de son corps et de sa queue
+divertissait le cruel garçon. Le chat posait ensuite devant lui la
+créature d’argent, dont la tête à présent manquait, et la dégustait,
+bouchée après bouchée. De temps à autre, il s’interrompait pour jeter un
+coup d’œil méprisant à Criquette, qui, révoltée, se dressait au pied du
+mur, injuriant l’intrus et son ignoble festin.
+
+--«Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et fiche-moi le camp toi-même,
+veux-tu!» cria enfin Théophile.
+
+Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers le large, entre deux
+eaux, des centaines d’ombres agiles.
+
+Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On ne le vit point aux
+Glycines, à l’heure où le facteur du port vint chercher les malles sur
+une brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui dire adieu. La
+sirène du bateau siffla. Louise dut courir, pour rattraper Théophile,
+parti en avant avec Claircœur et Nathalie.
+
+--«Je ne comprends pas cet enfant. Il doit être victime d’un accident de
+montagne...» gémit-elle, haletante, lorsqu’elle les rejoignit.
+
+--«Bah!» dit le père, «il a eu peur que nous le remmenions.
+
+--Mais non... je lui avais dit...»
+
+Mme Andraux se sentait humiliée par le manque d’égards d’un fils bien à
+elle, élevé par elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie, à
+l’indomptable fille de «l’autre».
+
+--«J’aurai bien soin de lui», dit Claircœur. «Et je regrette encore, mes
+chers amis...»
+
+Elle voulait les forcer à une effusion, dont l’absence lui crevait le
+cœur.
+
+Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une auberge. Sans un mot de
+regret, ils l’embrassèrent machinalement. Louise elle-même n’osa se
+soustraire à l’accolade.
+
+--Bien le bonjour à votre filleule de notre part, puisque Mademoiselle
+n’a pas daigné nous accompagner jusqu’au bateau», lança-t-elle en flèche
+du Parthe.
+
+On allait enlever la planche, du ponton à bord. Lilie, échappant à la
+main qui la tenait, bondit en arrière, se jeta au cou de Claircœur, dans
+la clameur des gens qui la crurent à l’eau:
+
+--«Tante Gil, je t’aime. Je serai à toi, quand je serai grande, mieux
+que Gilberte, mieux que tout le monde. Je t’aime, tante Gil, adieu... Je
+t’aime.»
+
+Un homme prit la fillette à bras-le-corps, la fit passer par-dessus le
+bastingage sur le pont, où elle retomba en sanglotant. Elle se tourna,
+tendant ses petits bras, son petit visage ruisselant de larmes. Elle
+cria encore:
+
+--«Embrasse Criquette pour moi.»
+
+Elle envoyait des baisers tant qu’elle pouvait, certaine d’être giflée
+aussitôt, n’en ayant cure.
+
+Mais, devant les exclamations admiratives, attendries, des passagers,
+qui trouvaient la scène charmante, proclamaient l’enfant adorable, Mme
+Andraux sourit jaune, et garda au fond de sa main les calottes qui lui
+démangeaient la paume.
+
+Devant les Glycines, Claircœur, au retour, levant la tête par hasard,
+aperçut un visage narquois, rouge et poudreux, encadré dans une lucarne.
+Où donnait cette lucarne? elle n’en savait rien, n’ayant jamais gravi
+l’échelle du grenier.
+
+--«Tante Gil», cria la voix de Bernard, «tu ne peux pas me faire monter
+un bock. Je me gargarise depuis deux heures avec des toiles d’araignée.»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, Claircœur aurait dû être heureuse. Elle réalisait enfin
+son projet de travail, sous la pergola, dans l’isolement, le calme, la
+beauté des choses.
+
+L’après-midi s’avançait. La lumière prenait une douceur merveilleuse.
+Les ombres mêmes étaient baignées d’une splendeur diffuse. Azurées ou
+glauques, elles s’enfonçaient dans les plis des montagnes, planaient sur
+les eaux, contre les grandes murailles rocheuses, sans rien dissimuler
+des lignes ni des couleurs. Elles n’étaient point des ombres, mais des
+morceaux amortis de clarté. Là-haut, là-bas, dans les lointains de
+l’altitude et de la distance, les profils des cimes, les pics neigeux,
+participaient à la magie de l’atmosphère, cessaient de se dessiner comme
+des contours terrestres, rivalisaient de légèreté avec les brumes
+vaporeuses ondulant et se dissolvant au-dessous d’eux. Sur les pentes
+inférieures, les forêts de sapins, si touffues, si riches d’obscurité
+verte et profonde, ne parvenaient pas à s’inscrire violemment,
+victorieusement, parmi la fantasmagorie des apparences. Soumises
+également aux caprices des rayons, elles poudroyaient comme une arène
+sablée d’or, ou se crêtaient d’écume bleuâtre là où le soleil ne les
+visitait point.
+
+Plus proche, plus humble, plus réelle, l’eau du lac, enfermée dans ce
+cadre de magnificence, reposait, frissonnante, mystérieuse.
+
+Et le calme était infini.
+
+Claircœur porta elle-même sa petite table dans l’angle le plus écarté de
+la terrasse, contre la balustrade, là où les rameaux de la glycine
+retombaient plus abondants.
+
+Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier, l’encre, son porte-plume
+préféré, tout était prêt. Criquette elle-même, sur son coussin que
+supportait un pliant, la regardait de ses yeux attentifs, comme pour lui
+dire: «Notre intimité est revenue. Te voilà seule. Je ne te quitte pas.»
+
+Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être pas respecté le travail
+méditatif, était parti en excursion dès le matin.
+
+Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque indistinct, parvenait de
+temps à autre jusqu’à la romancière. Des voix s’élevaient, par
+intermittence, dans la maison. Des voix, qui traversaient à peine, et
+rarement, le grand jardin. Des voix que l’espace absorbait, que nulle
+oreille, sauf celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette distance. La
+voix de Fagueyrat faisant étudier le rôle à Gilberte. La voix de l’élève
+se pliant aux indications du maître.
+
+Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler l’inspiration de celle
+qui écrivait. Cependant cette inspiration demeurait rebelle. La plume ne
+courait pas sur le papier. Un moment vint où elle se déroba, où elle se
+coucha sur la page blanche, comme un cheval qui se refuse, puis qui
+s’abat en franchissant l’obstacle.
+
+Claircœur regarda longuement au loin, ensuite elle contempla l’eau toute
+proche. Elle se tourna vers Criquette, plongea un tragique regard dans
+les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un instant le double écho
+des voix, si ténu, presque imperceptible, mais distinct pour elle dans
+l’énorme silence...
+
+Alors, inclinant son front entre ses mains, elle commença de pleurer, de
+pleurer intarissablement, tout bas, sans un soupir, sans un sanglot...
+de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur, toute son âme,
+ruisselaient d’elle avec ses larmes.
+
+Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne s’aperçut même pas que
+Criquette, ayant sauté de son coussin, grattait doucement contre elle,
+d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de réponse, s’asseyait à
+ses pieds, sur le bord de sa jupe.
+
+
+
+
+XII
+
+
+--«Ma petite Gilberte, viens un peu jusque sur la terrasse.»
+
+La jeune fille accourut, souriante, avec un air d’empressement tendre.
+La joie de vivre fleurissait maintenant sur son charmant visage. Cette
+joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle comme une
+récompense à la maternelle créature qui en était l’auteur. Quand
+Gilberte répétait: «Ah! marraine, que je suis heureuse!» Cela impliquait
+vaguement: «Le but de ta vie est atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des
+soucis à cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive, ses
+baisers reconnaissants. N’es-tu pas comblée?»
+
+C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a droit à la vie, à
+l’avenir. Gilberte n’était pas plus égoïste que tout cœur filial de
+vingt ans. Et comment ne s’y fût-elle pas méprise?... Le fait qu’elle
+rît et chantât par la maison, sa mélancolie envolée, que sa jolie
+nature, détendue, retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre flexible
+dont on ne courbe plus l’essor, que ses bras, ses lèvres, eussent de
+nouveau les câlineries de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur!
+
+--«Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse... toi, du moins. C’est tout
+ce que je désire», murmurait tante Gil, en se penchant le soir vers
+l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne.
+
+C’est tout ce qu’elle _voulait_ désirer. Et elle était sincère dans son
+vouloir. Elle appréciait la douceur de border dans son «dodo», comme
+jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis trop longtemps, ne le
+permettait plus, poussait le verrou, s’enfermait sauvagement avec des
+rêves qui ne disaient pas leur secret.
+
+Dans la confiance et la camaraderie revenues, Claircœur l’appelait, ce
+matin-là:
+
+--«Viens jusqu’à la terrasse.
+
+--Vous avez quelque chose, marraine?» demanda Gilberte, qui remarqua sa
+pâleur, sa bouche frémissante, et le geste dont elle serrait des papiers
+dans sa main.
+
+La romancière ne répondit pas. Toutes deux longèrent l’allée envahie par
+les romarins, les lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait
+fortement dans ce matin mouillé)! Elles arrivèrent sous les glycines. La
+pluie, une bourrasque dont le lac se rebroussait encore, avait anéanti
+les dernières fleurs. Mais le feuillage délicat formait toujours cet
+abri, semblable, de loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs,
+cet abri dont le voyageur emportait l’image, en se disant:
+
+--«Qu’il doit faire bon vivre là!»
+
+Les deux femmes s’assirent au fond, sur le banc rustique.
+
+--«Gilberte, ma chérie, tu te sens capable, n’est-ce pas? d’accepter une
+mission, et de garder un secret. Tout au moins, de garder un secret. La
+mission... ce serait pour si je disparaissais...
+
+--Oh! petite marraine!...»
+
+La phrase funèbre fut étouffée par une exclamation, un baiser.
+
+--«Mon enfant, je vais te faire du chagrin. Mais je crois que c’est
+indispensable.»
+
+Elle vit s’effarer le jeune visage.
+
+--«Lis cette lettre de ton père.»
+
+Un cri:
+
+--«Oh!... Papa reprend son autorisation!... Papa veut m’empêcher...»
+
+La main de Claircœur, d’une pression rapide, arrêta cet émoi.
+
+--«Il s’agit de ton frère.»
+
+Un imperceptible sursaut de soulagement. On supporte toujours les peines
+des autres plus aisément que les siennes propres. Gilberte s’écria:
+
+--«Bernard n’est pas rentré à Paris!
+
+--Tu le savais?
+
+--Non, marraine. Mais j’en avais peur.
+
+--Moi, j’en étais sûre», murmura Claircœur.
+
+Gilberte, profondément étonnée, la regarda.
+
+--«Tu en étais sûre? Depuis quand?
+
+--Depuis le lendemain de son départ.
+
+--Cela fait cinq jours», observa la jeune fille, «Et tu ne m’as rien
+dit!»
+
+Sa marraine, en signe d’impuissance, hocha la tête.
+
+--«Tu as prévenu ses parents?
+
+--Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras ensuite. Lis ce que
+m’écrit ton père.»
+
+Gilberte lut:
+
+ «Paris, 27 août.
+
+ «Ma pauvre Gil,
+
+ «Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser à vous.
+
+ «Il m’est douloureux de partager l’indignation de ma femme, de vous
+ parler comme elle m’engage à le faire. Cependant, notre douleur est
+ immense, et me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la cause.
+
+ «C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien, que j’avais ratifié
+ le coup de tête de ma fille, que je m’étais résigné à la voir entrer
+ dans la carrière hasardeuse où votre imprudence l’a poussée...»
+
+--«Ça, c’est raide!» s’exclama Gilberte.
+
+--«Continue. Cela n’a pas la moindre importance.
+
+--Comment!... pas la moindre...
+
+--Continue.»
+
+ «Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion de notre fils, que
+ vous lui donnez les moyens de nous braver, que vous lancez ce
+ malheureux enfant vers les pires aventures, mettant le deuil et les
+ larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est trop, et que,
+ suivant la volonté formelle de Louise, à laquelle je me rallie, vous
+ n’existez plus pour nous.
+
+ «Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse... (car, moi, je ne
+ veux pas croire à une intention consciente de votre part dans cette
+ œuvre abominable) c’est que vous ne saviez pas l’usage que Bernard
+ ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a nanti.
+
+ «Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque pour l’Amérique, qu’il
+ rentrera en France un des plus glorieux aviateurs du monde, ou que
+ nous ne le reverrons jamais.
+
+ «Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude sur sa vie
+ matérielle.--Donc, il a de l’argent.
+
+ «Et qui lui en a donné, si ce n’est vous? Il a quitté les «Glycines»
+ pour accomplir un projet auquel il avait renoncé. Il nous avait promis
+ de n’y plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si droit!
+ Comment ne pas croire, avec sa mère, que vous lui avez remis sa
+ chimère en tête, que vous lui avez fourni les moyens de la réaliser?
+
+ «Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous accuser d’une mauvaise
+ action, d’une vengeance méditée. Mais je reconnais là votre esprit
+ romanesque, votre imprudence. Je vous crie: Gilles de Claircœur, je
+ vous avais confié mon fils! Qu’avez-vous fait de lui?
+
+ «Un père désespéré,
+
+ «Théophile Andraux.»
+
+ «P.-S.--Que Gilberte m’écrive toujours au ministère. Mon infortunée
+ Louise ne pourrait supporter de voir son écriture. Pour vous, ma
+ pauvre Gil... (hélas! ce nom familier vient malgré moi sous ma plume.
+ Et dire que je vous appelais aussi «ma sœur!»), n’écrivez pas à la
+ maison. N’exaspérez pas la douleur d’une mère. On vous retournerait
+ vos lettres sans les ouvrir.
+
+ «2e P.-S.--Est-il vrai que vos inconséquences vous aient déjà conduite
+ à des embarras pécuniers?[2] Un employé de mon bureau, ami d’un
+ certain Grandet--que vous devez connaître!--prétend que vous en êtes à
+ demander des avances sur vos travaux. Vous auriez payé les dettes de
+ monsieur Fagueyrat, et entre autres des sommes considérables au
+ marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre affaire. Évidemment.
+ Mais, dans les circonstances actuelles, je dois vous prévenir: ne
+ comptez pas sur nous. Les maigres économies, amassées pour notre
+ innocente Lilie, à force de privations et de travail, ne sauraient
+ être jetées au gouffre...»
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ [2] Orthographe de M. Andraux.
+
+Une ligne de points suspensifs suivait ce mot «gouffre»,--peut-être pour
+en mieux faire pressentir l’insondable horreur, peut-être pour éviter
+une définition trop cruelle.
+
+Gilberte, qui avait lu toujours plus lentement, leva un visage aussi
+blanc que sa chemisette de batiste.
+
+--«Les économies de Lilie!» observa-t-elle d’abord. «Mais je les
+connais, les économies de Lilie. Elles sont constituées uniquement par
+les cadeaux d’argent que tu lui fais au jour de l’an et à son
+anniversaire.
+
+--Laissons», dit Claircœur.
+
+--«En effet, laissons. Qu’est-ce que cette histoire de Bernard? Il n’est
+donc pas rentré?
+
+--Non.
+
+--Et tu étais au courant, marraine? C’est impossible. Je n’en crois
+rien.
+
+--Tu te rappelles que Bernard nous a quittées jeudi après-midi. Demain,
+il y aura huit jours?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vendredi matin, j’ai reçu une lettre de lui, jetée à la poste de
+Lucerne.
+
+--Une lettre!... Tu ne m’en as rien dit.
+
+--Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui vive. Mais tes parents
+m’accusent. Je veux avoir un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu
+saches la vérité. A la condition de la taire tant que je vivrai. Quand
+je ne serai plus...
+
+--Marraine!...
+
+--Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances, suivant ton
+cœur. Jamais pour faire du tort à Bernard...
+
+--Du tort à Bernard!... je l’aime trop! De toute ma famille Andraux,
+c’est lui que j’aime le mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en
+feraient jamais un rond-de-cuir.
+
+--Gilberte, écoute... je crois, malgré tout, comme toi, que c’est un
+«chic type». Cependant, il a commis une action bien grave. Je la lui
+pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour que quelqu’un, si je
+disparaissais, puisse lui dire que je lui pardonne.»
+
+Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut, fixant sur sa marraine des
+yeux élargis, pleins d’effroi.
+
+--«Voici sa lettre», dit la romancière. Et elle tremblait aussi en
+passant le papier à la jeune fille.
+
+ «Lucerne, jeudi soir.
+
+ «Chère tante Gil,
+
+ «Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière fois. Vous allez me
+ maudire, m’appeler «petit misérable». Vous serez--c’est possible--plus
+ cruelle encore.
+
+ «N’importe! je risque tout, même de vous faire du chagrin, c’est ce
+ qui m’embête. Mais la vie est plus forte. Si vous saviez comme elle
+ bout dans mes veines!
+
+ «Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez confié, pour que papa le
+ touche et vous envoie l’argent--c’est moi qui le toucherai demain, à
+ Paris, à moins que vous ne préveniez télégraphiquement--auquel cas, on
+ m’arrêtera comme un voleur.
+
+ «Je suis un voleur, tante Gil,--un voleur-emprunteur, car je vous
+ rendrai tout, avec les intérêts composés... Et bientôt,--à moins que
+ je ne me casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis un
+ voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain publiquement. A vrai
+ dire, je bluffe. Je crois que vous ne le ferez pas. Je vous connais,
+ adorable tante Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous aime
+ mieux que ma propre mère... J’aurais l’air de vous enjôler pour vous
+ soutirer plus sûrement la galette.
+
+ «Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de honte et de peur quand
+ je pousserai demain la porte du bureau, où l’on me comptera peut-être
+ l’argent de ce chèque, signé de vous,--mais où, peut-être, on me
+ mettra la main au collet.
+
+ «Si j’emporte l’argent...--Oh! dans la rue, là... tout de suite...
+ dehors... comme je vous bénirai, tante Gil!--ce sera la seule fois de
+ ma vie où j’aurai ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour
+ l’Amérique, j’apprendrai à voler,--pas des chèques, méchante tante
+ Gil! Je m’acharnerai aux plus dangereux exploits, j’affronterai les
+ pires dangers, pour revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse,
+ mon sang, ma vie, au service de notre armée, dans laquelle je
+ m’engagerai. Je serai un aviateur militaire, comme le sapeur Paulhan,
+ comme Legagneux. Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la
+ pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et solitaire, comme
+ Alfred Leblanc. On me décorera comme eux, tante Gil... si vous ne
+ m’avez pas fait constituer un casier judiciaire.
+
+ «Je vous le jure, tante Gil... je vous le jure!... Ou alors, je serai
+ mort. Je me serai brisé sur le sol comme un pantin qui se disloque, ou
+ bien j’aurai cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux
+ préfère attendre, comme le lièvre.)
+
+ «Tante Gil, croyez-moi... Pardonnez-moi!... Je ne vous embrasse pas.
+ Je n’en suis pas digne. Je baise le gravier, là, dans l’allée du
+ jardin, aux «Glycines», parmi les lavandes sur lesquelles vous avez
+ marché, et qui sentent si bon quand votre pied d’admirable tante Gil
+ leur a fait l’honneur de les écraser.
+
+ «Votre petit misérable,
+
+ «Votre grand fou,
+
+ «Votre Bernard.
+
+ «P.-S.--Pourvu que ce ne soit pas à cause des autres que vous
+ m’épargniez!... C’est ça qui me punirait! Les autres... je leur
+ écrirai, ne vous inquiétez pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous
+ leur coupe. Je la félicite, et l’embrasse.»
+
+Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua tandis qu’elle
+parcourait les lignes griffonnées d’une écriture encore presque puérile.
+Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la maîtrise de soi. Aussi
+reçut-elle d’un geste apaisant la jeune fille, qui s’abattit contre son
+épaule dans une crise de sanglots convulsifs.
+
+--«Marraine... oh! marraine... quelle horreur!... notre Bernard...
+quelle horreur!...
+
+--Chut!...» fit une voix douce. «Cela n’existe pas.»
+
+Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta, interrogateur.
+Comment!... cela n’existait pas? On avait pu arranger?... Mais,
+pourtant... La lettre de M. Andraux?
+
+--«Non», reprit Claircœur. «Ou du moins, cela n’existe plus. N’y pensons
+plus. N’en parlons pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut...» (Elle
+montrait le ciel, où, contre l’azur, de gros flocons blancs se
+poursuivaient, comme si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac
+leurs bonnets de neige.) «Oui, ma Gilberte, regardons souvent là-haut.
+Un beau jour, nous y verrons surgir un point noir, qui s’élargira en
+deux ailes de toile, et notre Bernard descendra. Il reviendra par un
+chemin sans souillures. La tache de boue emportée au départ sera devenue
+comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse dans un fil de soleil
+à travers une chambre obscure. Mais elle ne sera plus visible, puisque,
+pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout grands les volets.»
+
+En achevant cette phrase, Claircœur prit la lettre de Bernard. Elle la
+déchira en tout petits morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le
+paquet de ces petits morceaux par-dessus la balustrade, entre les
+rameaux pendants de la glycine.
+
+Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle qu’il n’en restât des
+débris parmi les feuillages?
+
+Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui verdissait au large, la
+lettre déchiquetée formait un menu tas blanc. Mais le mouvement de la
+houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà. Des poissons, croyant
+à une proie, sautèrent à plusieurs reprises, dispersant, engloutissant
+les parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent d’autres.
+Quelques-unes restaient, s’attardaient au balancement d’une vague. Et il
+y en avait qui filaient vers le large, poussées par une brise qu’on ne
+percevait pas.
+
+Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle ne distinguât plus la
+moindre tache claire sur l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille:
+
+--«Viens, c’est fini. Rentrons.»
+
+La jeune fille embrassa tante Gil longuement, en silence. Mais ses
+lèvres frémissaient, comme d’une parole qu’elle n’osait dire.
+
+--«Tais-toi, ma Gilberte. Donnons-lui le crédit de l’avenir, comme il le
+demande.
+
+--Ce n’est pas cela. Vous êtes bonne... généreuse... Mais... l’argent?
+
+--Quel argent?
+
+--Celui du... du chèque.
+
+--Dame... une somme assez forte, au moins relativement.
+
+--Relativement... à quoi?
+
+--Au besoin que j’en avais, comme argent comptant, disponible... C’est
+Grandet qui venait de le déposer à mon compte à la Société Universelle.
+Tu as bien vu... dans la lettre de ton père... Il parle d’un certain
+Grandet.
+
+--Un nom de Balzac, marraine.
+
+--Oui, un nom. Et un personnage aussi, de Balzac. C’est un monsieur qui,
+de son métier officiel, fabrique des caisses à fleurs, des caisses en
+bois, en zinc... Mais, sa véritable caisse, est celle qu’il ouvre aux
+gens de lettres dans la débine... Il leur avance de l’argent, et se
+rembourse, avec usure, sur leurs reproductions à la Société des Trente
+mille lignes.
+
+--Marraine... C’est donc vrai?... Tu es dans l’embarras?
+
+--J’ai eu de fortes dépenses, cette année. Je ne publie pas de roman.
+Et... mes petites valeurs... je ne peux pas les vendre toutes, sans trop
+de perte.
+
+--Toutes... oh! marraine, tu en as vendu!... Mais, ce n’est pas pour
+cette chose... pour... Papa se trompe. Personne ne t’a demandé de... de
+payer... des dettes?»
+
+Claircœur eut un éclair dans les yeux.
+
+--«Tu n’as pas cru cette vilenie?
+
+--Oh! non», cria impétueusement la jeune fille. «Croire cela de lui...
+jamais!...»
+
+Sa marraine la regarda. De pâle qu’elle était, Gilberte devint pourpre.
+
+--«Je t’en prie, marraine... Tu n’as pas à me faire ces yeux-là. Marcel
+Fagueyrat est un galant homme, qui ne demanderait pas de l’argent à une
+femme. Voilà tout ce que je veux dire. Et je le sais. Avant lui, j’avais
+pris une piètre opinion de ces messieurs. J’avais vu ce qu’ils valent.
+Pas un qui sache respecter une jeune fille. Pouah! Des gens âgés, des
+amis de vos parents, des puissants qui tiennent votre sort dans la main.
+Les lâches!... quelle honte!... Eh bien, marraine, il y en a un... Et
+c’est un acteur, qu’on dit léger... Un homme jeune, un homme à succès.
+Il m’ouvre une carrière, il me prépare à y entrer, il me donne des
+leçons... Tu n’es pas toujours là... Nous jouons des scènes
+passionnées... Eh bien, marraine, il ne m’a pas dit une parole qu’il
+n’eût dite devant toi. Il ne m’a pas effleurée du bout du doigt. Il n’a
+pas eu un regard, pas un mot qui m’eût gênée. Il n’a pas risqué, même en
+plaisantant, l’ombre d’une déclaration...
+
+--Il est donc capable d’un sentiment profond, d’un amour délicat!...»
+prononça lentement Claircœur, avec un étrange sourire. «Tant mieux!
+j’avais si grand’peur que non.
+
+--Marraine!...» cria Gilberte, éperdue.
+
+--«Ne lui permets pas encore de te le dire. Mais, va, petite fille... ne
+te tourmente pas de son silence...»
+
+Elle s’interrompit. De nouveau, la tête de sa filleule cherchait le
+refuge de son épaule, mais dans une émotion si nouvelle, si violente,
+que tante Gil, appuyant sa joue contre la coquille brune et lisse des
+cheveux charmants, eut un cri troublé,--un de ces cris dont l’accent
+bouleverse l’âme qui les exhale, et lui restent en écho pour lui
+attester ce qu’elle a souffert:
+
+--«Mon Dieu!... Comme tu l’aimes!...»
+
+
+
+
+XIII
+
+
+_Les Malheurs d’une arpète_, comédie dramatique en cinq actes et huit
+tableaux, contenait les éléments d’un succès.
+
+Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct de la scène prévoyait ce
+qui pouvait porter sur le public. Les conseils donnés par lui à l’auteur
+procédaient de ce même instinct. Claircœur les avait saisis avec
+intelligence,--avec plus que de l’intelligence: avec confiance, avec
+foi, avec une sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle aussi,
+momentanément, et par une communion secrète, femme de théâtre. Ces
+conseils, dont elle se pénétra si vite, elle les avait adroitement
+suivis.
+
+Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie décisive, eurent raison
+d’escompter la victoire. Cependant, la victoire manqua. Et par leur
+faute.
+
+Il y a, autour d’une répétition générale, de nombreuses
+contingences,--si nombreuses qu’elles déterminent le sort de la pièce,
+quand celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez haute pour braver
+leur influence mauvaise, ni une médiocrité assez morne pour anéantir
+leur influence favorable.
+
+_Les Malheurs d’une arpète_ n’offraient rien de commun avec un
+chef-d’œuvre. Mais ce drame ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué
+d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant par ses
+interprètes, divertissant par des décors et des trucs où l’on n’avait
+pas épargné l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et même
+suggérer quelques saines réflexions, au cours d’une bonne centaine de
+soirées.
+
+Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement que le directeur et
+l’auteur fussent moins infatués, moins impatients. Peut-être que le
+fameux «truc» du cinq ne ratât pas la veille de la répétition générale,
+ce qui fit transformer précipitamment plusieurs scènes, et jeter
+l’incohérence dans le dénouement. Peut-être que le décor du trois ne fût
+pas si long à poser, ce qui retint les spectateurs au delà de l’heure
+normale où l’on trouve des fiacres pour rentrer chez soi,--les rares
+spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à la fin. Peut-être qu’il ne
+plût pas à torrents, ce soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu,
+l’après-midi, une autre répétition générale, toute différente,
+mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique et légère, mais très longue
+aussi, ce qui avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit à un
+rapide «morceau sur le pouce», qui leur laissa des estomacs crispés
+jusqu’à onze heures du soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale
+ensuite, jusqu’à deux heures du matin,--heure insolite où le rideau
+tomba.
+
+Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant l’une à la dernière
+répétition des couturières, où le truc rata. L’autre, à transformer le
+dénouement. La troisième, à fondre en un seul deux tableaux, afin
+d’éviter la plantation trop longue d’un décor magnifique, payé les yeux
+de la tête, et qui devenait inutilisable.
+
+La première représentation marcha bien. Mais avant qu’elle commençât,
+l’opinion de la presse était faite, écrite, composée en caractères
+d’imprimerie, et reposait sur le marbre.
+
+La deuxième fut brillante. Elle se termina à minuit moins le quart. On
+avait coordonné les tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs
+avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements et les béquets.
+
+Mais qu’importe la deuxième représentation pour le destin d’une pièce.
+Cette pièce est déjà condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans six
+semaines,--quand elle aura quitté l’affiche,--des coupures de journaux,
+venues de Yokohama ou des îles Fidji, reprocheront encore à l’auteur
+exaspéré d’avoir montré au début un personnage n’ayant que deux mots à
+dire et ne revenant plus ensuite, alors que ce personnage, couturier
+surpris par le lever du rideau le soir de la générale, avait eu la
+présence d’esprit de lancer à sa cliente une phrase quelconque, avant de
+disparaître d’une représentation dans laquelle il n’avait que faire.
+
+Claircœur connut la torture de ces griefs ineptes. Et la torture mille
+fois plus atroce de se dire: «Avec deux jours de patience, en présentant
+ma pièce à la générale telle que le public l’a vue à la seconde, l’œuvre
+de ma vie, de ma douleur, de mon espérance, l’œuvre où coule mon
+sang,--où coulera pour toujours mon sang,--ne fût pas retombée sur mon
+cœur pour le broyer de sa chute.»
+
+Timidement, elle objectait à Fagueyrat:
+
+--«Je vous avais supplié de remettre. Nous n’avions pas une seule fois
+répété la pièce dans son ensemble, sans accroc, en calculant le temps
+des entr’actes.»
+
+Il répondait:
+
+--«Que voulez-vous, ma pauvre amie!... Je ne pouvais plus supporter de
+dépenser sans recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes,
+d’ouvreuses, et le reste, partaient du 12 octobre. J’ai voulu compter
+mes recettes à partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce par
+terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. Votre œuvre est si
+belle!... J’étais trop sûr de son triomphe, malgré tout! Et je souffrais
+tant d’être votre débiteur! Il y a des heures dans la vie, des heures de
+surmenage et de délire, où l’on ne voit plus clair.»
+
+Comment lui en aurait-elle voulu? Il perdait autant qu’elle, plus
+qu’elle peut-être. Comme directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui
+apporterait une pièce, sauf les douteux, les débutants, ceux qui
+attacheraient une pierre plus lourde à ses pieds, pour qu’il s’enfonçât
+davantage.
+
+Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le vantait d’autant plus
+pour son interprétation qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant
+qu’organisateur. Les camarades jubilaient. «Ah! mon vieux... Tu vois ce
+que ça te coûte de nous avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au
+cabinet directorial...» Les bouches ne le disaient pas, mais les
+regards!...
+
+Quant à Gilberte, la critique, le public, se prirent pour elle d’un de
+ces engouements qui, disproportionnés au mérite, vont à ce don
+mystérieux, supérieur à tous les mérites,--le charme. Du talent?--sans
+doute, elle en aurait. Peut-être en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût
+porté garant. Mais il s’agissait bien de cela! L’émotion, la grâce, la
+vie, voilà ce qu’elle apportait, sans même le savoir. Petite arpète,
+avec sa chemisette en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal
+accrochée à sa taille souple--sa jupe trop courte devant, trop longue
+derrière, laissant voir des chevilles fines, des pieds qui dansaient en
+marchant, comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet--gamine de
+Paris, frimousse de malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont
+tout le monde raffola, que les illustrés de tous les pays reproduisirent
+des milliers de fois, qui fut célèbre immédiatement.
+
+La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute par la gavroche
+irrésistible que révéla Gilberte. Ceux qu’émoustilla le désir de la
+voir, trouvant un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, et
+disaient à la sortie: «Qu’est-ce que les journaux racontent? On passe
+une excellente soirée au Louvois.» Mais l’excellente soirée ne répandait
+pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère assez chaude pour que les
+effluves en atteignissent les foules extérieures. Leur siège était fait.
+Elles ne reprendraient pas, sans des garanties plus entraînantes, le
+chemin d’un théâtre enguignonné.
+
+Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, dans le bureau de la
+direction, attend l’heure où l’on monte le chiffre de la recette.
+«Voyons, il sera meilleur qu’hier... Il faut donner aux gens le temps de
+raconter autour d’eux ce que vaut la pièce. Les succès qui se font par
+le public sont plus lents à venir... mais aussi plus durables.
+Aujourd’hui est un bon jour. Humide, sans pluie torrentielle...»
+
+Toutes les chances, des plus petites aux plus grandes, sont retournées,
+ruminées. Telle pièce, jouée des centaines de fois sur toutes les scènes
+du monde, n’est «partie» qu’à la vingtième représentation. _Les Malheurs
+d’une arpète_ en sont tout juste à la dix-huitième.
+
+Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, en homme qui en
+a vu bien d’autres, il énonçait une recette encore en baisse sur les
+dernières. Il fallait faire bonne contenance. «Voilà... Le vent du nord
+cinglait. On a craint le verglas. Dire qu’il y a encore des fiacres
+découverts! Le petit public ne prend pas des autos, n’est-ce pas?»
+
+Le contrôleur hochait la tête.
+
+--«Certes... Et les petites places, quand elles donnent, c’est encore ce
+qu’il y a de mieux. Les loges... si peu de gens les payent.»
+
+Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était réjouie de voir les loges
+occupées, savait maintenant qu’elles le sont toujours. C’est le devoir
+essentiel d’un bon administrateur: ne pas laisser de trous trop visibles
+dans l’hémicycle de son théâtre. Le public, ainsi que la nature, a
+horreur du vide. Quel spectateur possède une âme assez forte pour goûter
+ses propres impressions et pour s’en satisfaire, parmi des places
+désertes? surtout quand il a payé la sienne.
+
+Aussitôt après le déboire apporté par la recette du jour, Claircœur
+commençait à espérer celle du lendemain. Non pas pour la somme en
+elle-même. La recette,--c’est le thermomètre du succès. Pendant
+vingt-quatre heures, elle ne vivait que pour consulter cet oracle, d’une
+implacable précision.
+
+Elle vivait aussi pour une autre souffrance. Mais, de celle-ci, elle ne
+voulait pas convenir, fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son
+cœur en criait.
+
+Justement, vers dix heures, quand le bordereau du soir était arrêté,
+la pièce en arrivait à la grande scène d’amour entre le
+héros--l’ex-Adhémar, devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante
+arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en l’adorant, de
+devenir sa femme et duchesse de Campvillers, pour des raisons
+mystérieuses--assurément inspirées par le vertueux héroïsme et la
+sublime délicatesse de cette jeune personne.
+
+Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire réservée, une
+baignoire d’avant-scène, où, sans être vue du public, elle se trouvait
+toute proche de ses interprètes, proche à entendre les réflexions dont
+ils entrecoupaient tout bas les phrases de leurs rôles. Ils lui en
+jetaient parfois, avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de scène
+adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de la sympathie pour cet
+auteur, si aimable envers les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne
+leur avait montré la moindre humeur, jamais ne leur avait refusé un
+effet lorsque leur prétention n’était pas trop absurde.
+
+Ils aimaient la pièce aussi, et ne la «lâchaient» pas dans le désastre.
+Ils s’y donnaient de tout leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils
+comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. Pourtant
+quelques-uns se demandaient comment ils passeraient l’hiver, et
+supputaient les jours de pain assuré, les jours peu nombreux, durant
+lesquels _Les Malheurs d’une arpète_ pourraient encore tenir l’affiche.
+N’importe! ils grognaient contre le public rétif, insultaient entre eux
+les critiques. Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre.
+
+«Braves gens!» pensait Claircœur, au fond de sa baignoire.
+
+Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, quand leur entrain, leur
+bravoure, l’attendrissaient trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes
+lui monter aux yeux.
+
+Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait devant elle sa propre pensée,
+qui était un peu elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir
+retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, disparaissait.
+
+Il n’y avait plus que deux personnes en scène: Gilberte et Fagueyrat.
+
+Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, qui rendait la salle
+plus silencieuse, plus attentive, l’amour, que leurs yeux, leurs
+paroles, leur émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient comme
+un parfum violent et suave, parfum dont s’imprégnait l’atmosphère, dont
+s’enfiévraient les visages, dont haletaient les bouches et les âmes, le
+dialogue tendre, l’épisode charmant, ne créaient pour aucun spectateur
+une illusion aussi poignante que pour l’auteur.
+
+Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait répéter cela... Celle qui y
+assistait tous les soirs, et reconnaissait chaque mot, chaque
+intonation, chaque geste... Celle-là seule oubliait complètement la
+convention, le décor, la rampe. Pour elle, ce qui se jouait là, c’était
+la vie.
+
+La vie... qu’elle avait trop tard voulu vivre. La vie... dont le
+rayonnement lui brûlait le visage comme la réverbération d’un foyer trop
+ardent. Et cependant... elle communiait encore avec la vie par cette
+torture quotidienne. Dans quel silence, dans quelle nuit
+descendrait-elle, lorsque, pour la dernière fois, l’électricité
+s’éteindrait sur les housses grises jetées hâtivement par les ouvreuses.
+
+Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut d’un suprême coup d’œil
+le gouffre assombri du théâtre, vaguement éclairé par quelques quinquets
+des couloirs. Puis elle monta à la loge de Gilberte, pour ramener sa
+filleule à la maison.
+
+Ses _Malheurs d’une arpète_ avaient terminé leur courte carrière
+parisienne.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis longtemps de se trouver seul
+avec elle, vint au boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite.
+Claircœur l’attendait.
+
+L’acteur-directeur résuma la situation. Le tableau manqua de gaieté.
+Mais rien n’était perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura.
+
+Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise théâtrale, le peu qu’il
+possédait, et les sommes, beaucoup plus importantes, avancées par
+Claircœur, il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, en gardant
+les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur de spectacles, inventeur du
+«Cinéma phonético-polychrome», proposait de lui reprendre son bail.
+Quant à lui, Fagueyrat, il avait un projet. Sa physionomie s’illumina
+dès qu’il y fit allusion. Un projet qui lui souriait tant! qui lui
+permettrait de s’acquitter envers son «cher auteur»,--moralement, par la
+revanche de gloire offerte aux _Malheurs d’une arpète_. Et
+matériellement--il l’espérait bien--par des profits immanquables, des
+profits tout au moins nets, d’où l’on n’aurait pas à déduire les
+intérêts d’une grosse mise de fonds.
+
+Son «cher auteur»--comme il disait--le regardait avec beaucoup de
+surprise, et une faible palpitation d’espérance.
+
+Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur,--ou à peine, sans appuyer.
+Un regard qui passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner encore,
+comme ces projections qui balaient l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait
+franchement rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis la scène de
+Lucerne, où il fut si près de s’engager. Cette scène, lorsqu’ils
+causaient ensemble, leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment.
+Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, comme si leur mémoire ne
+gardait aucune trace d’une telle minute--... insignifiante.
+
+Maintenant Fagueyrat développait son idée.
+
+Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de réunir quelques atouts,
+il avait préparé la partie à jouer. C’était une tournée en
+province,--peut-être à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait
+_Les Malheurs d’une arpète,_ les présenterait à des publics avides de
+spectacles parisiens et non prévenus contre la pièce. Au contraire. Les
+malices des critiques faisaient long feu hors de Paris, tandis que les
+éclatants débuts de Gilberte, son portrait reproduit partout,
+éveillaient la curiosité, feraient accourir la foule.
+
+--«Je ne parle pas de moi», ajouta modestement l’artiste. «Je n’en parle
+que pour vous faire observer que je ne suis point usé au dehors. Je n’ai
+jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres d’été, comme Orange et
+Cauterets. Je crois donc, sans fatuité, pouvoir faire recette.
+
+--Vous emmèneriez la troupe? Ce serait tout de même de gros frais»,
+objecta Claircœur.
+
+--Les principaux rôles m’accompagnent à leurs risques et périls. Ils ont
+confiance. Pour les autres, ils sont trop contents de trouver la pâture
+et le couvert, même dans des hôtels modestes. D’ailleurs, en coupant un
+peu, en fondant quelques scènes ensemble, nous supprimerons pas mal de
+bouches inutiles. Quant aux comparses, aux figurants, ceux qui n’ont que
+deux mots à dire, je les trouverai sur place, et à bon marché.
+
+--Mais», fit l’auteur, d’un air éperdu, «je ne pourrai pas vous suivre.
+J’ai un roman à écrire, et au galop. Dieu sait seulement si je le
+donnerai à temps au _Petit Quotidien_. Boisseuil a pris des engagements.
+D’ailleurs il me boude... Et cependant, il faut à tout prix...»
+
+Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur l’urgence
+d’une production fructueuse.
+
+Fagueyrat modula un accent de contrition pour suggérer:
+
+--«Mais pourquoi viendriez-vous?... Quelque joie que nous eussions à
+vous emmener, nous ne songions pas à vous imposer la fatigue...
+
+--Et Gilberte!» s’exclama Claircœur. «Qui la chaperonnera?... Votre
+duègne, Carmelita, qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne!...
+Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle pour que je
+la laisse...»
+
+L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. Son cœur aussi
+s’arrêta de battre. Elle attendit. Quoi?... Quelque chose de
+formidable... et de très simple. Oh! cela ne révolutionnerait pas le
+monde. Un petit événement sans importance,--prévu par elle, d’ailleurs.
+Pourtant un gouffre se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié
+de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse plus vertigineuse.
+
+--«Chère amie», disait Fagueyrat, «vous qui êtes bonne au delà de tout,
+vous consentirez n’est-ce pas? Je suis votre débiteur... Je le serai
+infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur incomparable. Gilberte
+et moi, nous sommes jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une fois
+mariés, nous associerons nos forces, notre talent. Nous aurons le
+travail, la foi, la tendresse mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter
+la chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous vous rendrons au
+centuple...
+
+--Taisez-vous!...» cria Claircœur, dans une telle agitation, qu’il se
+reprit:
+
+--«Je veux dire... Je ne parle pas des dettes matérielles. Mais tout ce
+que vous avez été pour votre filleule... Cette enfant, que vous avez
+élevée. Et moi, ce que vous avez été pour moi, que vous connaissiez à
+peine... Votre générosité, votre confiance... votre... votre amitié...
+Ah! j’ai goûté tout le charme de vos sentiments délicieux. Je ne suis
+pas un ingrat, mon adorable amie. Moi aussi, j’ai partagé...
+
+--Taisez-vous...» murmura-t-elle.
+
+--«Mais», poursuivit le jeune homme, «est-il pour vous un bonheur plus
+précieux que celui de votre Gilberte?... Ah! comme elle vous aime, comme
+nous vous aimerons!...»
+
+Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura la main.
+
+Elle ne dit plus: «Taisez-vous!» mais d’un geste de cette main, vivement
+retirée, elle lui imposait silence.
+
+--«J’en suis sûre... Je sais... Allez chercher votre fiancée.»
+
+Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion. Elle regardait son
+arbre, «son parc», le vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi
+lui tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là,--ce jour de
+fin novembre,--on était en train de l’abattre.
+
+Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et de cordes, sciaient d’abord
+les hautes branches, car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse sans
+endommager les constructions voisines.
+
+--«Oh! Marcel... est-ce «oui»?...
+
+--C’est «oui», petite aimée. Venez... Elle vous le dira elle-même.
+
+--Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie?
+
+--Fâchée?... Non. Très émue, seulement.
+
+--J’avais peur!... Écoutez comme ils frappent mon pauvre arbre. Il me
+semblait que ces coups de hache entraient dans un cœur vivant.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ PARIS
+ TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
+ Rue Garancière, 8
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***