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Tome Ier: Heures d’oisiveté. + Childe Harold. 1 vol. avec portrait 6 fr. » + Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le + Corsaire.--Lara, etc. 1 vol. 6 fr. » + Tome III: Le Siège de Corinthe.--Parisina.--Manfred.--Le + Prisonnier de Chillon.--Mazeppa, etc. 1 vol. 6 fr. » + +ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.) + + Marcelle, 1 vol. 3 fr. 50 + Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 fr. 50 + Amour d’aujourd’hui. 1 vol. 3 fr. 50 + Névrosée. 1 vol. 3 fr. 50 + Une Vie tragique. 1 vol. 3 fr. 50 + Passion slave. 1 vol. 3 fr. 50 + Justice de femme. 1 vol. 3 fr. 50 + Haine d’amour. 1 vol. 3 fr. 50 + A Force d’aimer. 1 vol. 3 fr. 50 + Invincible Charme. 1 vol. 3 fr. 50 + Lèvres closes. 1 vol. 3 fr. 50 + Comédienne. 1 vol. 3 fr. 50 + Au delà de l’amour. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Honneur d’une femme. 1 vol. 3 fr. 50 + Fiancée d’outre-mer. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Cœur chemine. 1 vol. 3 fr. 50 + La Force du passé. 1 vol. 3 fr. 50 + Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 fr. 50 + -- La Fleur de joie. 1 vol. 3 fr. 50 + Mortel secret.--Lys royal. 1 vol. 3 fr. 50 + -- Le Meurtre d’une âme. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Masque d’Amour.--Le Marquis de Valcor. 1 vol. 3 fr. 50 + -- Madame de Ferneuse. 1 vol. 3 fr. 50 + Calvaire de Femme.--Le Fils de l’Amant. 1 vol. 3 fr. 50 + -- Madame l’Ambassadrice. 1 vol. 3 fr. 50 + + L’Évolution féminine. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50 + + Nietzschéenne (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + Le Droit à la Force (roman) Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + Du Sang dans les Ténèbres.--Flaviana, Princesse. 3 fr. 50 + -- Chacune son rêve. + Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + Une Ame de vingt ans. Librairie Femina 3 fr. 50 + + + + +Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande, +numérotés 1 à 10. + + +Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie. + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + + + + +GILLES DE CLAIRCŒUR + + + + +I + + +--«Voilà Gilles de Claircœur. Le patron l’attend.» + +La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait un chef. + +Celui qui venait de parler portait, en effet, un double galon d’argent +sur la manche de sa vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier des +nombreux garçons de bureau du _Petit Quotidien_, il goûtait l’orgueil de +son grade et de son importance. Assis à sa table-bureau, dans le grand +hall du premier étage, il toisait de loin les gens qui gravissaient, à +droite ou à gauche, le monumental escalier à double révolution. Entre le +milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient d’apparaître, et la +plus haute marche, leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par ce +fonctionnaire--suivant une cote implacable: à la mesure de ce qu’ils +pouvaient bien venir solliciter du potentat moderne qu’est le directeur +d’un journal aussi puissant que le _Petit Quotidien_. Tous, pour l’homme +à la vareuse galonnée, dépendaient plus ou moins de son maître, +c’est-à-dire, et tout d’abord, de lui,--qui disposait de la présence +auguste, rendait visible ou invisible le dieu. + +D’un ton inusité, presque déférent, il venait d’annoncer Gilles de +Claircœur. + +A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel Fagueyrat,--le «beau +Fagueyrat», du Théâtre-Tragique,--qui venait de faire passer sa carte au +courriériste dramatique, se retourna vivement. + +Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la morgue hautaine, étudiée, +de ses traits, n’y résista pas. Son expression prit un genre de ridicule +différent,--un ridicule tout à coup accessible aux garçons de bureau. +Leur groupe s’égaya sournoisement de son hébétude. + +Le jeune premier de mélodrame connaissait ce nom, Gilles de Claircœur, +pour celui d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes histoires, +d’ailleurs mal écrites, exerçaient une fascination sur des millions de +lecteurs. Invention, imagination, sens du mystère, sincérité dans +l’émotion, correspondance indéfinissable avec la vie--de telles +causes--(d’autres plus profondes encore, que sait-on?)--faisaient le +succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, jamais ils ne +paraissaient en volumes. Quel éditeur n’eût reculé devant leurs +cinquante à soixante mille lignes? + +La fécondité facile de leur production, leur allure chevaleresque, et +surtout la consonance du pseudonyme qui les signait--(les syllabes ont +des suggestions par elles-mêmes)--avaient suscité dans la tête de Marcel +Fagueyrat une vague image de leur auteur. Il se le représentait grand, +carré d’épaules, arrogant et moustachu,--une façon de mousquetaire. + +Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, voici sous quelle +apparence il découvrit Gilles de Claircœur, achevant de gravir +l’escalier monumental du _Petit Quotidien_, et se dessinant dans +l’énorme espace, au seuil du hall, sous la profusion de lumière +électrique tombant des plafonds, car le moment était nocturne: cinq +heures de l’après-midi, en décembre. + +Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, pas jolie, sans aucun chic, +une femme de catégorie déconcertante pour le cabotin boulevardier. +L’immédiate impression le fit remonter d’un bond jusqu’à ses souvenirs +d’enfance, d’adolescence,--évocations de la petite ville méridionale où +il était né, silhouettes endimanchées des jours d’agapes et de loisir. +«Une tante de province...» pensa-t-il. + +Il n’en revenait pas. La différence avec ce qu’il attendait, un désarroi +si brusque, le laissait stupide. Et il s’effarait de voir la dame +marcher droit vers lui, comme frappée, attirée, par un regard qu’il +n’avait pas eu la présence d’esprit de détourner à temps, et dont +l’insistance deviendrait grossière, s’il ne la justifiait pas en +trouvant au plus vite quelques paroles à propos.--Il ne les trouvait +pas. + +Mais, encourageante, familière, point choquée, la dame lui dit à +brûle-pourpoint: + +--«Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas? + +--Vous me connaissez, madame? + +--Qui ne vous connaît pas?... Mon Dieu, que je vous ai souvent applaudi! +Pourtant vous m’avez bien fait pleurer. + +--Comment, madame!... Vous qui écrivez de si ingénieuses fictions, vous +vous laissez prendre à celles des autres?» + +Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les mots desserraient ses +lèvres. D’ailleurs, peu à peu, son jugement se modifiait. + +Laide?--non, elle n’était pas laide, cette femme (ce «bas bleu», comme +il disait à part soi). Une longue face, un peu chevaline, de grands +traits, un gros nez, une bouche qui lui rappelait la rosserie de +coulisses d’une camarade parlant d’une autre: «Mieux valait qu’elle ne +portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle risquerait de +s’empoisonner.» Mais les yeux!... il y avait quelque chose dans ces +yeux-là. Une diable de franchise, qui en faisait des yeux pas féminins, +une cordialité plaisante, et de la bonté... Oh! ça... Elle devait être +un bon garçon, cette feuilletoniste. Même, comment de si larges yeux, si +bien coupés, pouvaient-ils n’être pas de beaux yeux? Car ils n’étaient +pas de beaux yeux. Et si grands pourtant... Avec la douceur de l’iris +couleur tabac turc. Enfin!... pour ce que Fagueyrat en voulait faire. + +--«C’est moi, madame, qui ai éprouvé en vous lisant, des émotions... + +--Ne vous croyez donc pas obligé de me dire ça. + +--Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré... sur... sur... comment +déjà?... Ah! sur _les Malheurs d’une arpète[1]_.» + + [1] Terme d’ateliers de couture, signifiant «apprentie, petite-main». + +Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé dans le cerveau par une +affiche reproduite sur tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune +fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris, emportée par des +hommes masqués, dans une automobile. + +--«Oh! mes _Malheurs d’une arpète_. Vous avez lu!... Mais alors... Il ne +vous est pas venu une idée?... + +Fagueyrat demeura muet. Une idée?... Cela ne lui venait pas souvent. Et +comment lui en serait-il venu à propos d’un roman dont il ne connaissait +que l’affiche? Les _Malheurs d’une arpète_... Quelle idée pouvait surgir +de ces malheurs ignorés de lui? Il évoqua les cheveux d’or, +l’automobile... (carrosserie vermillon)... les masques,--en vain. + +--«Eh bien... Et Adhémar?... Ce caractère magnifique... Ah! je l’ai +campé, celui-là! Ça ne vous dirait rien, à la scène? Quel rôle pour +vous, hein!» + +Fagueyrat se raidit, replaça très haut son menton bleuâtre sur son col +carcan. D’un ton frais: + +--«Vous avez tiré une pièce de ce roman, madame? + +--Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. J’ai déjà soumis le scénario +à un directeur. Si vous saviez ce que le théâtre me tente!» + +L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre des sollicitations, des +embêtements. Et quelle audace! Imaginer que lui, la vedette du +Théâtre-Tragique--en attendant le Théâtre-Français--lui, le génial +Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait les Adhémar d’une romancière +pour concierges, d’une pondeuse de lignes au _Petit Quotidien_! Son +regard tomba sur la créature téméraire, plus lourdement que s’il +descendait de Sirius. + +Les longues joues de celle qui signait «Gilles de Claircœur» prirent une +teinte rose, ce qui lui restitua un éclair de jeunesse. + +Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et surtout les femmes de +lettres, les femmes artistes, brillent de leur plein éclat. Trente-huit +à quarante ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant d’être inavoué, +avec une candeur provinciale. Elle était celle qui trouve tout naturel +d’avoir quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule les +fines expériences et toutes les grâces mûries de ses quatre décades, +sous une fraîcheur juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les +œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de fleurettes printanières. +C’est un jeu charmant de les y découvrir. + +Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles étoffes, cette pauvre +Gilles de Claircœur--de son vrai nom Gilberte Claireux. «Gilberte»--de +par le goût romanesque de sa mère--une Bovary de l’Angoumois, à qui elle +devait son imagination. Cette appellation mignarde allait si mal à la +future romancière que, dès son enfance, on la nommait simplement +Gil,--d’une façon garçonnière, comme le voulaient son grand corps +déhanché de gamin, et sa passion pour les barres, le saut de mouton, les +chevauchées à cru sur les bourricots des paysans. «Claireux» lui restait +d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, quitté huit jours après, par +l’horreur et la stupeur des conversations conjugales,--tout au moins de +l’éloquence particulière qu’il lui fut départi d’apprécier. Le nommé +Claireux ne s’obstina pas, ne la poursuivit pas, ne divorça +pas,--disparut. On le supposa mort au bout de quelques années. Peut-être +l’était-il. + +Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir Gilberte. D’où cet air +«vieille fille» qu’elle gardait. Quand on décrit les merveilleuses +tendresses des «Adhémar», dans des feuilletons de cinquante mille +lignes, on ne se satisfait pas aisément des réalités sublunaires. +D’ailleurs le veuvage obstiné de «Gil»--comme on continuait à +l’appeler--eut d’autres causes que son incompréhension physique de +l’amour et l’exaltation de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré, +détermina sa solitude. + +Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la fille d’une sœur séduite +et morte en couches--une sœur dont elle était la cadette--elle-même +enfant-veuve, seule et sans ressources. + +Héroïque?... Jamais elle ne pensa l’être. Au contraire. Ne devait-elle +pas tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était devenue, à cette +enfant, puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne inspiration de +raconter des histoires mirobolantes, sous le pseudonyme de Gilles de +Claircœur? Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter que la mioche, +par un raccroc bizarre, lui avait amené une famille. Elle qui en +manquait, et qui aurait tant souffert de s’en passer! + +Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, cette grande femme, +mal habillée avec des étoffes cossues et coûteuses, cette personne +inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante à celles qui +excitent l’envie,--arrêtée dans ce hall de journal, devant un cabotin +plein de suffisance, qui la blaguait à part soi? Rien, elle ne demandait +rien à la vie. Elle se trouvait comblée. Sa destinée lui paraissait +parfaite. Elle était--mal fagotée, affublée de son pseudonyme ronflant, +se sachant laide--une femme!--elle était ce phénomène: une créature +absolument heureuse. Plus que cela: triomphalement heureuse. Car elle +triomphait, elle exultait. Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que ce fût +son état d’âme habituel, une victorieuse allégresse. + +Pourtant si... Elle pouvait éprouver un désir, elle venait de +l’exprimer: faire du théâtre. Voir les héros de son imagination se +démener sur les planches, déclamer avec la voix célèbre de Marcel +Fagueyrat («un timbre charmeur»,--comme disaient les critiques, quand +ils venaient de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, trop +infatué pour s’efforcer au progrès). La voix de Fagueyrat, un talisman. +Prix du Conservatoire, Odéon. Jusque-là, cette voix fut le «Sésame, +ouvre-toi». Pas plus loin. L’intelligence, le don, ne correspondaient +pas au joli mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les succès à +côté, les premiers rôles de mélo, les représentations uniques de grandes +machines en vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs et les +théâtres de verdure. + +--«Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas? C’est le patron qui la +demande.» + +L’homme avait parlé assez haut pour que son supérieur, le brigadier à +galons d’argent, n’eût qu’à souligner le message d’un geste. + +--«Parbleu!» dit la romancière, avec sa rondeur quasi virile. «Je crois +bien qu’il me réclame, le patron!... Je m’oubliais, là, à causer avec +vous, monsieur Fagueyrat... Mais je me sauve. Excusez... C’est pour mon +lancement... Le lancement de mon _Guillotiné_. Au revoir. Enchantée +d’avoir fait votre connaissance. Dites donc... hein!... relisez mon +_Arpète_. Étudiez Adhémar. Un rôle!... Vous verrez. Ça m’étonnerait +qu’il ne vous emballât pas.» + +Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y être. Elle parlait +encore. A grandes enjambées, retournant la tête, agitant les bras, elle +lançait ses phrases à travers les espaces monumentaux du hall. + +Fagueyrat acquiesçait,--de vagues signes, poliment. Il riait. Libéré, à +l’abri du cramponnage, il acceptait la gaieté émanant de cette personne +intempestive. Son rire était moins moquerie que dilatation irrésistible. +Diable de bonne femme!... Cocasse, mais sympathique, après tout. + +--«S’pas, elle est rigolo?...» observa le brigadier, qui riait aussi. + +L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur par-dessus l’épaule. + +--«Elle écrit beaucoup pour le _Petit Quotidien_, cette Claircœur? + +--Je vous crois, monsieur! Et on s’en aperçoit. Le tirage monte. Y a du +mouvement, ici, quand nous commençons un de ses feuilletons. + +--Mais alors... elle doit gagner de l’argent?» + +Le brigadier eut une mimique éloquente. + +--«Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis qu’elle a refusé de nous +lâcher pour le _Petit Populaire_, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait +voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur Fagueyrat. Un brave +type, malgré son canaille de sexe. Puis, pas fière... Et la main +ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre. + +--Faut tout de même que je lise ses _Malheurs d’une arpète_», murmura +Fagueyrat, rêveur. + + * * * * * + +Dans son cabinet aux somptuosités sévères,--boiseries massives, profonds +fauteuils de cuir, imposant bureau-ministre,--le directeur, Octave +Boisseuil, s’était levé, la main tendue: + +--«Eh bien, ma chère amie, voyons... C’est ça que vous appelez «tout de +suite». Vous m’avez téléphoné: «Je viens tout de suite.» + +--En voilà un homme pressé!... Vous m’appelez, là!... Vous ne savez pas +ce que je faisais. + +--Ne me le dites pas!» s’écria Boisseuil, avec une exagération de +frayeur comique. «Vous allez me rendre jaloux.» + +Gilberte Claireux--_alias_: Gilles de Claircœur--celle qu’on appelait +dans les bureaux de rédaction «Claircœur» tout court, et, dans sa +famille d’adoption, «tante Gil»,--élargit un regard étonné. Puis, +saisissant la blague, elle eut son sourire bon garçon, haussa les +épaules. + +--«Farceur!... Faut toujours que, vous autres hommes, vous disiez une +bêtise, même devant une bobine de tout repos, comme la mienne. + +--Tenez», fit le directeur, la prenant par le coude, et la forçant à +virer légèrement, «qu’est-ce que vous dites de ça! + +--Oh! épatant!...» cria la romancière. + +Une image fulgurante couvrait la moitié d’un mur. L’électricité +l’arrachait de l’ombre. Du sang l’éclaboussait, rutilant, et comme +fraîchement jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient: LE +SECRET DU GUILLOTINÉ. Un nom s’étalait au bas: GILLES DE CLAIRCŒUR. + +--«C’est l’affiche», prononça l’auteur avec satisfaction. + +--«C’est l’affiche. Et c’est aussi la première page du «lancement». +Seulement, le lancement... faut que vous y ajoutiez quelque chose comme +soixante à quatre-vingts lignes. Voilà pourquoi je vous ai convoquée +dare-dare. Pensez!... on commençait le tirage. + +--Comment?... que j’ajoute?... On n’a qu’à prendre à la suite. + +--Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait pas. Voyons, regardez ça... +Qu’est-ce que ça représente? + +--Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le couperet, entre les mains de +l’exécuteur. Il est très chic. Ah! pour ça, votre dessinateur a mis dans +le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire apache. Un homme de +haute race, mon marquis de La Persinière. Quelle allure!... Quelle +crânerie devant la mort!... + +--Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous émotionnez pas. + +--Puis, au premier plan», continua-t-elle, «voilà ce misérable Larceveau +qui se tire un coup de revolver, et tombe baigné dans son sang. Hein?... +Ça portera sur le public. Ce suicide devant la guillotine, et parmi le +groupe officiel. Quel mystère!... Est-ce un grand personnage? un +magistrat?... le juge d’instruction lui-même? + +--Lisez le _Petit Quotidien_ à partir du 15 décembre, et vous le saurez, +Claircœur. + +--Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil! Alors, pourquoi me +demandez-vous ce que votre image représente?» + +Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons amis confiants, en +associés veinards, qu’échauffe doucement la certitude d’une nouvelle +collaboration fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. Peu +raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient la cordialité de leur +entente par ces grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens sans +façons, les coups de coude dont les paysans se bourrent amicalement les +côtes. + +Boisseuil était une manière de colosse, qui portait une barbe carrée, +grisonnante comme ses cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du +_Petit Quotidien_, il avait fait la fortune de ce journal par ses +qualités d’homme d’affaires et son entente de la mentalité du public. +Fils d’ouvrier, il se rendait compte de ce qui pouvait séduire, +intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, le flair +avec lequel il reconnaissait la pâture intellectuelle qui allécherait la +foule, firent rapidement dévier les projets plus élégants, mais moins +réalisables, du fondateur. Celui-ci lui abandonna la véritable direction +de l’entreprise, longtemps avant de la lui transmettre officiellement, +lorsqu’il se sentit mourir. + +Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, essayait de convaincre sa +plus précieuse collaboratrice. + +N’était-il pas indispensable que le texte du «lancement»--cette amorce +illustrée qu’on distribuerait dans toute la France à des millions +d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait le premier numéro du +feuilleton--(un dimanche, jour fatidique... les travailleurs auraient le +loisir de lire)--n’était-il pas indispensable que ce texte s’achevât sur +une situation «palpitante», sur une phrase de mystère, qui affolât la +curiosité? + +--«Il faut absolument», affirmait le directeur, «que cela finisse au +moment où votre marquis de... Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin... +lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant de fumer, et qui +contient son secret, et qui va être ramassée par la petite +Josette-fleur-des-fortifs. Vous la voyez, là, qui se glisse entre les +chevaux des gendarmes, votre Josette?...» ajouta-t-il en désignant +l’affiche. + +--«Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le lancement!» s’exclama +l’auteur. «Je me suis arrangée exprès. + +--Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, parce que vous ne pouviez +pas connaître la «justification», ni la place que prendraient les +images. N’y a pas. Il manque soixante lignes. + +--Prenez à la suite. Ah! mais non», se reprit-elle, «la suite, ça nous +transporte dans un tout autre milieu. C’est l’amour clandestin de la +jolie comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître, justement, +Fleur-des-fortifs. Ah! non... Pas moyen d’entamer ce chapitre-là. + +--Vous voyez bien. + +--Ça ne va pas être commode d’allonger ma scène de l’exécution. + +--Ah! là, là... Vous n’êtes pas en peine. + +--Enfin... Vous aurez ça demain soir. + +--Demain soir!...» bondit le directeur. «Vous voulez dire ce soir, avant +minuit. On commence à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre un +jour. + +--Sapristi de sapristi!» gémit Claircœur. «En voilà un coup de rasoir! +Moi qui ai du monde à la maison. + +--Du monde... Vous donnez un bal? Et vous ne m’invitez pas! + +--Quoi!» reprit-elle--ne riant plus, mais le cœur gros, l’air d’une +fillette qui va pleurer--«je régale ma famille. Ça allait être si +gentil! + +--Vous m’amusez, avec votre famille», murmura Boisseuil. + +Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné qu’elle lui lança, il +retint la raillerie, corrigea même, en se hâtant de dire: + +--«La petite, au moins, est gentille. Un joli brin, vous savez, votre +filleule... Et... elle vous donne de la satisfaction? + +--C’est mon bonheur, cette enfant-là», déclara la romancière, d’un tel +ton que le vieux routier en fut ému. + + * * * * * + +Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait Gilles de Claircœur devant +un immeuble tout neuf du tout neuf boulevard Raspail. + +Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait d’électricité. La +loge du concierge se divisait en deux pièces par une cloison basse, à +petits carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles brodés. + +Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la corvée qui la ramenait +chez elle en hâte. Le plaisir était encore neuf, comme l’immeuble et le +boulevard. Six mois... Depuis six mois à peine elle habitait là. Pour +son bel appartement actuel, au quatrième, Claircœur avait quitté le +petit logement, rue de Rennes, sur une cour, où, durant vingt années, +assise à sa table de travail un nombre d’heures incalculable, elle avait +écrit des lignes, encore des lignes, tant de lignes!... prenant peu à +peu confiance, se rassurant sur son avenir, sur celui de sa nièce et +filleule, sa petite Gilberte,--la vraie, la seule Gilberte, car +elle-même devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne au monde ne +songeait plus qu’elle avait un nom de baptême féminin. + +Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la durée de la chance, de +son imagination alerte et docile, des gains rapides, si beaux, presque +invraisemblables, Claircœur fut longtemps la fourmi qui amasse, en +cachette, sous un noir vêtement de pauvre. Non par avarice, par +pusillanimité. Et subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une +enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, projetait une ombre +frissonnante sur ses années de femme. + +Vingt ans,--elle mit vingt ans à s’apprivoiser avec la fortune. Puis, un +beau jour, comme elle portait à une société de crédit, pour l’inscrire à +son compte, le paquet de billets de mille recueillis à la caisse du +_Petit Quotidien_, et qui allaient s’ajouter à tant d’autres, mués en +valeurs de tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait entre +ses doigts la précieuse pochette, ce fut, en cette âme soudain déliée, +comme un épanouissement, une explosion de fierté, de joie. + +«Tout cela... à moi... gagné par moi!...» songeait-elle. Des chiffres +surgissaient dans sa tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux. +Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement que, là-bas, dans le +passé, cette petite silhouette de misère et de solitude qui représentait +sa jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes pareilles. «Ils +verront maintenant... C’est eux qui dépendront de moi... Du luxe... Ils +n’en auront que par moi... Des cadeaux... Ah! oui, je leur en ferai, des +cadeaux... Des choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je +laisserai!... J’ai encore... combien d’années à produire? Je peux +doubler ce que je possède. Quel étonnement pour eux!... Je serai +quelqu’un... une manière de providence... Tante Gil, tout de même. Qui +aurait cru?... Oui, mais il faut que les enfants travaillent.» + +Ces gens, contre lesquels la romancière machinait une sorte de vengeance +plutôt rare, une revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient, +dans son bel appartement du boulevard Raspail, le soir où elle revenait +du _Petit Quotidien_, chargée d’une besogne urgente et inattendue pour +le lancement de son _Guillotiné_. + +Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, tout en s’élevant +dans l’ascenseur. L’ascenseur!... volupté glorieuse, dont le prestige la +ravissait. Elle en touchait les boutons électriques avec une joie de +gosse. A travers les grilles des petites portes, elle apercevait, aux +étages, le rouge velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un tapis +d’escalier... Autre signe somptuaire de ses victoires sur la vie, sur la +dure vie méchante, devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on espère. + +A sa porte--sa belle porte ripolinée ivoire--elle sonna deux coups. + +Dans l’intérieur, il y eut une explosion de tapage, des pas précipités, +des cris joueurs et jeunes. Avant que la femme de chambre--_sa_ femme de +chambre, Céline,--eût le temps d’arriver, on ouvrait... Et deux visages +d’espièglerie, ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui +offrirent un accueil dont, à première vue, on pouvait comprendre qu’elle +se fût réjouie. + +--«Tante Gil!... tante Gil!... petite tante Gil!... comme tu es tard!... +Nous nous en faisions, un sang de vinaigre! Guillaumette prétend que les +huîtres seront éventées. + +--Comment! On les a déjà ouvertes?... Puis, c’est joli!... Vous ne +m’attendez que pour les huîtres!... + +--Oh! non, par exemple!... Peux-tu dire!...» + +Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. Claircœur, à cause de son +chapeau, de son beau manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue +de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait de ses bras trop longs +d’adolescent, lui collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un duvet +viril. La petite Nathalie se haussait sur ses pointes, tendant un museau +à croquer, un bec frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée, +une cascade mousseuse de cheveux blonds roulait sur son grêle corps de +huit ans. + +Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, vit le reflet de cette +minute câline. Et le cadre aussi: sa galerie blanc et or, où se +dressaient des armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également +fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental porte-parapluie hérissé de +patères dorées. L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs, +qu’interrompaient seules deux portières citron et framboise, achetées +comme vieilles soieries de Chine à un juif ambulant: «--Surtout n’en +dites rien, ma chère dame, elles viennent du pillage de Pékin. Le +colonial qui me les a cédées les avait décrochées au Palais d’été, dans +le boudoir de l’Impératrice...» + +«Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi!» pensait la romancière. «Et +qu’il y fait bon quand j’y trouve cette précieuse famille que je me suis +donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir! Je les inviterai une fois +de plus, et ce sera tout bénéfice.» + +Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme, étroite, tout en +hauteur, s’y encadra. + +--«Allons, voyons, les enfants... C’est ridicule. Nous attendons votre +tante. Laissez-la souffler, que diable! et nous dire aussi bonsoir, à +nous. + +--Mon pauvre Théo», soupira Claircœur, «notre soirée sera moins gaie que +je ne pensais. J’ai une corvée à faire. + +--Si nous vous gênons...» murmura Théophile Andraux. + +--«Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne serai pas avec vous comme +j’aurais voulu. Je vais vous expliquer cela devant Louise.» + +Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait le battant au +large, cérémonieux, l’air soudain refroidi, imprégné de blâme. + +Théophile Andraux était celui qui, vingt ans auparavant, joli garçon, +employé faraud, parlant de «son ministre» (lui, simple rédacteur) comme +s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses «pistons exceptionnels» il +irait loin, avait séduit la sœur de Gilberte Claireux. La future +romancière, sur le corps de cette sœur, qui mourut d’angoisse, de +déception, d’horreur, et dont elle adopta l’orpheline, paternellement +abandonnée, proféra des serments de vengeance. Sa haine indignée +s’étendit à tout le sexe masculin. Les hommes... Ils lui apparurent très +répugnants, comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter le +contact, ou charmants et lâches, comme ce Théophile dont elle comprenait +que sa pauvre sœur eût la tête tournée. + +Ah! Théophile Andraux, c’était un misérable,--mais un misérable bâti +pour la perdition des cœurs de midinettes. Des moustaches sombres et +soyeuses, des yeux de caresse... (Remarquait-on, lorsqu’il avait +vingt-cinq ans, que ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez +effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre, d’où leur +expression plutôt stupide?) Quelle tournure élégante! Quelles cravates! +Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre supportait +l’invraisemblable hauteur. + +Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir magnifique, lui permirent +d’épouser une jeune personne «tout à fait bien». Louise Guichard, élevée +en demoiselle, «touchait» du piano et montrait, dans le salon de ses +parents (un premier étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet +d’institutrice, dans un cadre de feuilles de chêne. Elle avait été très +gâtée. Lorsqu’elle fut Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt mille +francs l’autorisait à engager une bonne, à ne rien faire que des +visites, et à avoir son jour «comme toutes ces dames». + +Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, et neuf ans après +seulement la petite Nathalie. + +Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était encore que rédacteur au +ministère. Ses allures fringantes, son espoir d’avancement rapide, les +œillades par lesquelles il accrochait au passage les admirations +féminines, tout cela grisonnait et s’éteignait, comme ses cheveux et ses +prunelles, plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois +conquérante, il ajoutait un petit carré de barbe, qui ne couvrait que +son menton, au bas des longues joues rasées. Il appelait cela «se donner +une physionomie». Sa fatuité de jeune homme se transformait en +prétention. Quelle question n’eût-il pas tranchée? A l’entendre, rien ne +se faisait au ministère sans qu’on l’eût consulté,--directement, ses +collègues, ou indirectement, ses supérieurs. + +Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son beau-père, seul survivant +des parents de sa femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles +rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile et Louise y comptaient si +bien qu’ils avaient fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on +découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à celle qui se croyait sa +fille, et que tout son bien revenait à des compagnies de rentes +viagères. + +Le coup fut rude. + +Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, que la nature humaine +s’améliore dans l’épreuve, car, à ce moment précis, Théophile commença +de ressentir quelques remords à l’égard de sa victime amoureuse et de la +fillette issue d’une aventure qu’il considérait comme normale pour un +homme de sa valeur, et plutôt flatteuse,--entendons-nous: flatteuse pour +celle qui en était morte. + +Coïncidence singulière: Théophile s’avisa de songer à cette enfant, +lorsque le nom de Gilles de Claircœur, à force de s’étaler sur des +affiches bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des lueurs +d’incendie, quand il ne flottait pas contre les phosphorescences d’un +spectre, avait fini par prendre une signification notoire. La femme qui +s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au premier rang parmi les +producteurs de romans populaires. La profession comporte un énorme +labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables revenus. + +Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit logement de la rue de +Rennes, où elle vivait solitaire, ayant mis sa filleule en pension, +reçut une lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en elle un de +ces ouragans sentimentaux dont elle agitait volontiers les âmes de ses +personnages. Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, se +réveillaient mal, quelque effort qu’elle y fît. Mais l’étonnement, la +curiosité, l’appétit dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle +qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain sa vie aussi +passionnément intéressante qu’un de ses meilleurs feuilletons. + +Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, le séducteur +meurtrier de sa sœur. + +Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré terriblement +grandiose dans sa mémoire, lui apparut sous les espèces d’un long +monsieur quadragénaire, à la moustache non plus frisée en pointes, mais +retombante, dure et grisâtre, sur une ridicule petite barbe carrée. Un +médiocre fonctionnaire, confit dans la poussière de son bureau. +Dogmatique, formaliste, plein d’arguments et de sentences, plus +satisfait de lui-même que ne le fut jamais le génie labouré de doutes. + +La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté depuis vingt minutes sans se +demander si sa sœur n’avait pas méconnu et peut-être froissé les +délicatesses d’une telle âme. Théophile aurait certainement épousé celle +qui le rendait père, malgré la légèreté dont elle avait fait preuve +entre ses bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence +de se laisser mourir. Et c’est pour avoir trop pleuré la mère qu’il +s’était trouvé hors d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait +eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de si bonnes mains!... + +Deux jours au moins eussent été indispensables à la romancière pour se +désempêtrer d’un écheveau savamment embrouillé de fils sentimentaux, +philosophiques, vibrant à faux et poissés de larmes cireuses. Mais avant +quarante-huit heures, Théophile était revenu, tenant par la main des +arguments qui devaient ôter à Claircœur toute faculté de réflexion et de +raisonnement. + +C’était un beau petit gaillard de dix à douze ans,--Bernard. Et une +fillette à ses premiers pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils +longs «comme ça», autour de ses prunelles bleues, et des cheveux blonds, +frisés, légers comme une poussière d’or. + +--«Voilà votre tante, votre tante Gil, mes mignons. La tante de votre +sœur Gilberte, dont je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante, +embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui tes petits bras au +cou,--tu sais, comme quand tu fais câline à maman.» + +Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la dame deux bras de chair +puérile, frais et doux, et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur +l’injonction paternelle: «Tante Zil... Tata Zil...», tandis que Bernard +déclarait, avec sa faconde d’écolier: + +--«T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te gobe, tu sais. Tu vas pas +aimer Lilie plus que moi, au moins?» + +Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement de joie, l’émoi +désordonné de quelqu’un qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux, +des enfants, une famille... Un petit monde à elle, autour d’elle!... +Claircœur n’y avait pas résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa +filleule Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre par nature, et +qu’elle avait dû mettre en pension, satisfaisait médiocrement ses +profondes soifs affectives. + +Le même soir--on dînait ensemble, n’est-ce pas?--elle fit la +connaissance de «sa belle-sœur». Louise Andraux ajouta sa part aux +ravissements de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, d’espoir, dont +cette journée déborda, en accueillant la fille illégitime de son mari +comme une enfant à elle, retrouvée. + +Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, par de généreux +dénouements, elle fit verser à ses lectrices. «Dire qu’on nous accuse +d’invraisemblance, nous autres romanciers!» faisait-elle remarquer aux +Andraux. «Que je mette cette scène dans un roman... on n’y croirait pas. +La vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. Puis... elle +est meilleure qu’on ne pense. Théophile, vous avez bien fait de venir à +moi.» + +Théophile eut ensuite souvent l’occasion de s’en apercevoir. + +Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de Claircœur, un fin repas +arrosé de champagne, des distributions de cadeaux, faisaient participer +«la famille» à cet heureux événement. + +_Le Secret du guillotiné_ étant le premier qui paraissait depuis +l’installation dans le bel appartement du boulevard Raspail, avait +déterminé l’organisation d’une bombance plus mirifique. Et des surprises +devaient suivre. + +Aussi, le retour de Claircœur, annonçant qu’elle apportait du travail +pour toute la soirée, jeta un froid. + +--«Ma chère», déclara Théophile, «ces choses-là n’arrivent qu’à vous. +Votre faiblesse en est cause. Vous ne savez jamais dire non. + +--«Comment?... dire non?...» fit la romancière abasourdie. «Mais +puisqu’on commence à tirer le «lancement» demain matin. + +--Est-ce qu’une femme de lettres de votre valeur, de votre célébrité, +doit consentir à retoucher sa prose? Quelle humiliation!...» + +Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe carrée, toute grise à +présent, sur un col dont elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses +yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus l’étroite arête de son +nez, finissaient par se chercher mutuellement, si bien qu’on ne +rencontrait plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre +prétendait imposer la considération que tout être humain doit à un +sous-chef de bureau dans un ministère. Comme le brillant avenir de +Théophile semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se refusait à +admettre qu’il y eût sur terre un poste dont s’accommodât mieux le vrai +mérite. Les autres situations... affaire d’intrigues, de politique. Un +tas de couleuvres à avaler. Pouah! il en faisait fi. Être Théophile +Andraux et rester sous-chef: voilà ce qui donnait la mesure d’un homme! + +--«L’ennui... c’est que les enfants seront malades, si on ne dîne pas à +l’heure.» + +Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça d’y joindre un sourire. +Mais les sourires de Louise Andraux étaient à détente sèche,--(voyez +donc ce ressort!)--ils partaient toujours plus tôt ou plus tard que les +paroles. Quand ses lèvres plates se distendaient, puis se replissaient +brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre un léger déclic. + +--«Oh! bien...» fit une voix rieuse, «si les enfants sont malades de ne +pas dîner à l’heure, faut les coucher tout de suite. Voici longtemps +qu’ils dînent... de gâteaux, de desserts, de bonbons, de tout ce qu’ils +ont pu chiper à la salle à manger ou à l’office. + +--Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole!» cria Bernard avec un +assez méchant coup d’œil vers sa demi-sœur aînée. «Mais, est-ce que je +suis un enfant?... Voilà qu’on me met au rang de Lilie, cette morveuse!» + +Nathalie fondit en larmes, pendant que la grande Gilberte haussait les +épaules. + +Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père l’ayant finalement reconnue. +Jolie fille, de dix-neuf à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le +chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout de même, ou--comme +on dit--pire. Des yeux sombres, qui paraissaient grands, tant ils +étaient pleins de toutes sortes de choses,--des choses câlines, +rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant la minute, et parfois +tout ensemble. Un nez court, malicieux, friand,--savait-on de quoi?... +Une façon de humer l’air comme un petit hennissement. La bouche... +dessinée à la diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes +fines, blanches, régulières--un rang de perles. Un corps menu, svelte, +souple. Des mains élégantes. Tout cela mis en valeur,--discrètement, +mais savamment. La robe d’écolière... moulée. Des découpures de soie +ancienne appliquées sur la blouse toute simple,--trouvaille bizarre et +charmante. Une coiffure cocasse, donnant de l’originalité à la frimousse +parisienne: les cheveux--bruns et luisants comme des écorces de +châtaignes--nattés et roulés en plaques bombées sur les oreilles. Une +imperceptible raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la nuque à la +pointe du front. + +D’un mouvement gentil, elle se leva du piano,--un piano acheté pour +elle, car qu’est-ce qu’en eût fait Gilles de Claircœur?--débarrassa la +tante de son sac à main,--volumineux comme un nécessaire de +voyage,--prit de ses épaules la lourde fourrure, car dans la pièce +chaude une bouffée rouge montait au visage énervé de la romancière. + +--«Qu’est-ce que vous avez de si pressé à faire, marraine? Je puis vous +aider, j’en suis sûre. + +--Mais non, ma petite, c’est de la copie. + +--Eh bien?...» + +Cet «Eh bien?» était gros de signification. + +Théophile se chargea de l’interpréter: + +--«Parbleu!... Elle a raison, votre filleule. Si vous ne l’éloigniez pas +systématiquement de la littérature, vous la trouveriez, pour un coup de +main, quand vous auriez besoin d’elle. Le don... elle l’a, ça ne fait +pas de doute. Elle tient de moi. On ne rédige pas depuis trente ans +bientôt, comme je le fais au ministère, avec les qualités de style qu’on +veut bien me reconnaître... + +--Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par maman. + +--Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit pas ce que je disais. Tâche +donc de ne pas toujours interrompre ton père. Si c’est l’éducation que +tu as reçue!...» + +Une interruption plus catégorique empêcha le sous-chef de reprendre son +discours. Les deux battants d’une porte furent soigneusement ouverts, +comme pour le défilé d’un cortège, par la femme de chambre, Céline, qui +aussitôt proclama: + +--«Ces messieurs et dames sont servis.» + +Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour éviter le: «Madame est +servie», dont la personnalité trop manifeste eût offusqué la famille. + + * * * * * + +Ce soir-là, après une assiettée de potage et une demi-douzaine d’huîtres +avalées à la hâte, Gilles de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet +de travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle fit maintes +recommandations à ses deux domestiques pour que rien ne fût négligé dans +l’ordonnance du festin, pas plus le champagne au moment de la glace, que +le café de M. Andraux--à la turque--et la vieille eau-de-vie qu’il +affectionnait. + +Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler sur la plus grande table +du salon, les boîtes, les écrins, les paquets soyeux, contenant les +«surprises» destinées à tous. + +Puis, s’étant assise devant son encrier, elle relut les dernières lignes +des épreuves, et écrivit: + + «Que se passait-il, à ce moment suprême, dans l’âme indomptable de + Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière?... Quels tableaux + surgissaient en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont s’effacer + pour jamais? Quels visages montaient dans sa mémoire, grimaçants de + haine, convulsés de douleur, ou transfigurés d’amour?...» + +Voilà... Avec ça, un feuilletoniste aussi expert que Claircœur en avait +pour jusqu’à minuit. Les tableaux du passé, les visages... tout ce qui +défilerait dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de +La Persinière, adroitement cuisiné de mystère... autant d’amorces pour +la curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait reculer la chute du +couperet, comme l’exigeaient les dimensions du «lancement». + + «C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, ô femme perverse + et divine! qui m’amène ici, à cette mort ignominieuse...» + +Tristan de La Persinière venait de murmurer cette phrase, lorsque la +romancière crut entendre un grattement à la porte de son cabinet de +travail. Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop adorable fantôme, +et courut ouvrir, en s’exclamant: + +--«Oh! Criquette, ma petite poule!... Elle s’ennuie de sa mémère...» + +Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de rire, des clameurs de gaieté +s’engouffrèrent. «Quelle chance!» se dit Claircœur, «mon absence ne les +contrarie pas trop.» + +Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse. + +--«Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils voudraient venir... Et mémère +n’a pas fini.» + +Criquette remua un tronçon de queue, et regarda «mémère» avec des yeux +tels que l’adorable fantôme, la femme perverse et divine, n’en avait pu +poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La +Persinière. Pas de plus sincèrement tendres, à coup sûr. + +Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec un corps blanc presque +aussi fin que celui d’une levrette, avec des taches noir et feu +irrégulièrement départies sur sa tête, et lui plaquant de comiques +œillères. De grosses prunelles de jais, toujours animées par un langage +presque aussi nuancé que la parole humaine. Et deux coquines d’oreilles +fauves, qui se dressaient comme celles d’un renard, n’ayant jamais, ni +par conformation naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure +chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture dont se piquent +les fox-terriers de race,--les «Tristan-Geoffroy de La Persinière» de la +gent foxine. + +--«Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor à quatre pattes.» + +Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas. Elle bondit dans le giron +de sa maîtresse, qui s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en +rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux noirs--très grands pour +sa race et maquillés d’un large cerne sombre--et regarda fixement +Claircœur. + +--«Ça t’étonne que je travaille quand nous avons nos amis», dit la +romancière. + +Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur de la petite +chienne. + +--«Tu voudrais que j’y aille?...» + +Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris. Ce n’était pas sa +langue. + +Mais lorsque Claircœur eut ajouté: + +--«Tu veux mener mémère... mener mémère...» + +Alors Criquette bondit à terre, courut à la porte, jappant de joie, +remuant la queue,--son tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc de +neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse. + +--«Non, Criquette, non... Je ne peux pas. Allons, viens. Reste avec +mémère. Mets-toi sur ton coussin.» + +Au mot de «coussin», la docile petite créature se dirigea vers un de ces +sièges bas et anguleux qu’on appelle «coins», et qui portait un des +moelleux coussins, enveloppés de housses claires et lavables, faisant +partie de son mobilier personnel. Criquette y allongea son mince petit +corps blanc, où couraient des frissons d’énervement, car les choses ne +s’arrangeaient pas comme elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur +deux élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées,--ce qui +l’effilait davantage--elle contempla fixement sa maîtresse. Seulement, +comme elle regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles obscures +se soulignèrent d’une ligne de sclérotique pâle, ce qui leur donnait une +expression implorante, extatique, plus humaine que canine. + +--«Oui, mes beaux yeux... oui, on t’aime», dit la femme de lettres. + +Car il était impossible de ne pas parler à un tel regard. + +Toutefois, il fallut revenir au marquis de La Persinière, dont l’âme +indomptable abusait peut-être du droit qu’on a de faire durer des +éternités les minutes qui précèdent la mort. + +Encouragée par la présence de Criquette,--celle-là du moins la préférait +à tout,--Claircœur faisait voler sa plume sur le papier. + +Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement assez semblable à +celui de la petite chienne. + +Celle-ci jeta des abois assourdissants. + +--«Entrez!... Tais-toi donc, Criquette, tais-toi!... Comment! c’est ma +Lilie!... Arrive, mon amour... On vient donc voir ce que devient cette +pauvre tante Gil?...» + +Nathalie, les joues rouges comme des pommes d’api, les mains et la +bouche pleines de petits fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux +bleus scintillant d’une goutte de champagne, déclara: + +--«Je viens chercher Criquette... pour qu’elle valse autour de la table. +Tu permets, tante Gil?... Allons, viens, Criquette.» + +La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade. Et, de son coussin +qu’elle n’avait pas quitté, la gourmande reniflait une odeur de sucrerie +dont s’accompagnait le frais arome de chair enfantine. Sa truffe remua. +Sa langue mouillée torchonna ses babines. Cependant, elle regardait sa +maîtresse. Un visible conflit agitait sa conscience de chien. + +--«Vilaine Criquette!» s’écria Nathalie, «Veux-tu m’obéir!... Tante, +commande-lui de m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine! + +--Offre-lui un de tes bonbons, et elle te suivra», soupira Claircœur, +avec une dose de sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours en +quarante mille lignes. + +Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent. La porte claqua +bruyamment. + +--«Est-ce mignon!» murmura pour toute plainte la romancière. «La +gosseline et le toutou... C’est à payer sa place... les voir ensemble.» + +Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux légères créatures, tandis +qu’elle écrivait: + +_«Du moins», pensa Tristan, «ton honneur est sauf, malheureuse! +J’emporte l’infernal secret. Tu continueras à promener par le monde +cette figure d’ange, dont tu masques une âme de démon...»_ + + + + +II + + +La double porte en cuir de la petite salle d’attente retomba, et les +mornes silhouettes, qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous leur +chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, se redressèrent dans une +stupeur. + +Celle qui entrait leur ressemblait si peu! + +Le garçon de bureau lui-même, plongé dans la lecture du _Petit +Quotidien_, impassible sous les regards, dont l’anxiété s’attachait à +lui, leva enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu Mlle Andraux, il +leva toute sa personne. S’approchant de la jolie Gilberte, il échangea +tout bas quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup discret à une +porte, sur laquelle une pancarte étalait ces mots: «MANDATS, INDEMNITÉS, +BONS SUR LE TRÉSOR.» Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer la +jeune fille. + +Des récriminations coururent, mais timides. Une voix s’éleva faiblement: + +--«Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout le monde, celle-là?...» + +Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon de bureau, ignorant +ces vagues humanités, un silence découragé retomba. + +La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la chaleur d’un poêle à long +tuyau de tôle, dont l’haleine de métal surchauffé congestionnait. Une +inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre aux vitres sales et +suintait d’un boyau de cour enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au +ministère. + +Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, songeaient à leurs +pauvres occupations, si pressées, s’estimaient cependant heureux d’être +là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer aux +munificences de l’État. + +Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui le garçon de bureau +ordonna: + +--«Fermez donc votre porte!» + +Puis, très rogue: + +--«Prenez un numéro.» + +Et comme le nouveau venu regardait sans comprendre: + +--«Là... ces numéros verts.» + +Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait d’étendre, une pile de +petits cartons, où des maculatures confuses avaient pu jadis être des +chiffres. + +--«Oh!... puis... si vous voulez perdre votre tour...» + +En hâte, le fonctionnaire retournait à son journal, dévorait le _Secret +du Guillotiné_. + +Dans le bureau des MANDATS, Gilberte avait embrassé son père et salué +d’un: «Bonjour, m’sieu Prosper», un vieux rédacteur, enfoui dans un +angle, à une petite table, derrière des remparts de cartonniers. + +Alors elle avait dit: + +--«Comment vont les gosses?» + +Ce qui lui attira cette observation: + +--«Tu pourrais t’informer de la santé de ta belle-mère.» + +Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. Mais, l’idée de sa femme le +suggestionnant, il émit une remarque dont Louise le harcelait: + +--«Tu t’habilles d’une façon vraiment un peu excentrique, Gilberte. Tu +dois te faire remarquer dans la rue. + +--Marraine n’y voit pas de mal», riposta la jeune fille. «Et comme c’est +elle qui est responsable de moi... + +--Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas abandonné le droit... +Mon autorité paternelle... + +--Oh! petit père, pas de sermon... Nous n’avons qu’une minute. Ta salle +d’attente est pleine. + +--Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. Ma parole! ces cocos-là +ne me permettraient pas de déjeuner. + +--Alors, père, tu vas me dire...» + +Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation: + +--«On ne t’ennuie pas, dans la rue? On ne te suit pas?... On n’est pas +inconvenant avec toi?» + +Gilberte éclata de rire. + +--«Mais, papa, c’est des histoires à dormir debout. On ne manque de +respect qu’à celles qui le veulent bien. + +--Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes plus sérieuses d’apparence que +toi se plaignent de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes sont +d’une audace!... + +--Petit père, celles qui te racontent ça sont mûres et laides.» + +Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice... Naturellement... elle +en était sûre... Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère, +cette Louise prétentieuse. + +--«Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle +veut voir et entendre. + +--Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées», murmura +M. Prosper derrière ses remparts de cartons. + +Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux +compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant +un «Oh!» de surprise. + +--«Qu’est-ce que vous faites là?... Ce sont les portraits de votre +ministre?...» + +Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans +cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance +nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre +scepticisme pratique. + +Gilberte avait ce charme: le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui +semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents +éclatantes. + +M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour +depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion. +Il rit aussi. Pas de la même façon. + +--«Mon ministre?...» répéta-t-il. «Lequel? Il faudrait dire: «Mes +ministres.» Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les +journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle, +regardez bien. Vous ne remettez pas?...» + +La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme, +sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de +paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une +trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents +costumes: d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de +bal ou de théâtre,--tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui +présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace, +tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes. + +Tous ces portraits étaient des reproductions parues dans des illustrés. +Ils adhéraient à un feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en +caractères d’imprimerie: _l’Argus de la Presse_, puis, plus bas, écrits +à la main, une date et le nom d’un journal. + +--«Ce sont des articles concernant nos célébrités», expliqua M. Prosper. +«Voyez ce que j’en fais.» + +Il tourna les pages d’un album. Les découpures, texte ou vignettes, y +étaient collées par ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant +leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. Elles se +séparaient par des traits de grosseurs différentes, dont quelques-uns, +gras au milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. Des +ornements en virgules, en vrilles, en pattes de hanneton, remplissaient +les espaces laissés vides par l’irrégularité des placards. + +--«Que dites-vous de ça? Est-ce beau!...» interrogea M. Prosper. + +Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire dans sa petite barbe +carrée. + +Gilberte s’étonna: + +--«Mais», demanda-t-elle, «qui ça concerne-t-il, ces machins de +journaux? + +--Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, votre tante, madame de +Claircœur... elle devrait me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle +doit être abonnée à _l’Argus_. + +--Comment?» dit la jeune fille. «Est-ce qu’il ne faudrait pas +l’autorisation du ministre?» + +Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires. + +--«Voyons, tu penses bien que ce n’est pas un travail du bureau, mon +mignon», observa Théophile. «Ce sont les petits bénéfices de monsieur +Prosper. Il fait cela à ses moments perdus. Notre heure de déjeuner, par +exemple. + +--Et puis», ajouta M. Prosper, «quand il n’y a pas de besogne. Ça arrive +souvent. Alors, quoi? On ne fait pas plus de tort à l’administration que +si on se tournait les pouces. + +--Mais je le connais!» cria triomphalement Gilberte, qu’intriguait en +ses multiples effigies le client actuel de M. Prosper. «Je l’ai vu jouer +quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. C’est Fagueyrat. Celui +qu’on appelle: «le beau Fagueyrat». Je ne sais pas pourquoi, par +exemple! + +--Vous ne savez pas!» s’exclama M. Prosper. «Mais il est splendide!... +Regardez-moi cette allure! + +--Là, peut-être... en d’Artagnan, sous le feutre à panache. Mais en +civil... ces grosses joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat... +Je lui trouve une tête à gifles. + +--Oh! cependant... Être comme cela!» soupira le pauvre rédacteur, en +remontant ses manches de lustrine. + +--«Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. Oui, parole!... Vous avez +une bonne figure, bien à vous, et pas une bobine à essayer des +perruques.» + +Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. Ça avait beau lui être +jeté par gentillesse, avec une légèreté espiègle... N’importe! on +n’entend pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous lui plaisez. + +--«Si tu t’en allais, maintenant, petite chatte», suggéra le sous-chef. +«Au lieu d’essayer tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu es venue +trop tard au bureau. Voilà qu’il est l’heure. Va-t’en. + +--Oh! papa. Tu avais tant promis de me dire!... Tiens, j’attendrai, dans +ce petit coin. On ne me verra seulement pas.» + +Elle insista câlinement. Puis, s’énerva: + +--«J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en +dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai!... Marraine s’inquiète... Elle +m’a demandé si j’étais amoureuse.» + +L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte. + +--«Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine!» grommela Théophile. + +Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M. +Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux. + +Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur +entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte +jusqu’au ministère, en cachette de «marraine», chez qui elle demeurait, +l’objet du complot, la réponse qu’il préparait,--et à quelle grave +question!--tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans +sa vanité, dans son goût de faire la loi. + +Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix +ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant +la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait +davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était +autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu, +lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il +n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et +l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à +la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout +la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un +sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais +s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus +de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la +contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait +une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on +creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille +avec la romancière... Ah! non... Jamais de la vie! Cette fantaisie-là +eût coûté trop cher à toute la famille! + +En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de +Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. «C’est le vrai +féminisme», disait cette femme qui devait tout à son travail. «On ne +sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante +de tout,--de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un +mari peut manger,--des circonstances,--et surtout des hommes. Pour ces +messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes +qui ne savent que s’attifer.» + +Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante, +après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu, +prononçait ce mot: «le marché aux esclaves», avec un accent +indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur +chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation +d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de +fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de +l’amour n’étaient point venues adoucir. + +Avec sa volonté robuste--cette volonté qui la faisait marcher si droit +dans la vie--et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait: + +--«Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte, +pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou +elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit +d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte +avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la +reconnaître.» + +--«Ce que dit ta marraine, elle le ferait», commentait le père à sa +fille, dans le tête-à-tête. + +--«Elle aurait bien raison!» s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et +de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée. + +Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est +quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La +filleule de la romancière voulait faire «de la littérature». Non pas des +feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la +littérature... de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite +tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et +où l’auteur n’a pour sujet que soi-même. + +Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui +conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes. + +--«Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance +qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu +le manifesteras après. + +--Un bureau... J’aimerais mieux me jeter à la Seine», soupirait la jolie +fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux +yeux. + +Elle trouvait des consolations près de son père. + +--«Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent, +ma pauvre mignonne? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton +tempérament poétique, pour être comprise d’une... brave femme, soit... +mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat +cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans +quel style!... Puis il faut compter avec l’envie. + +--Oh! non... Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine. + +--Allons donc! C’est la nature... On n’encourage pas ceux qui vous +marchent sur les talons.» + +Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à +quelqu’un: «Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières +œuvres... Oh!... comme ça lui est venu... sans prétention. Qu’en +pensez-vous?» Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore +que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour +soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine +d’expliquer. + +Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient +passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par +conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux +trouverait ceux qui lui déclareraient: + +--«Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux... +Ce serait un crime.» + +Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se +faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à +l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui +permettrait de se passer d’elle. + +C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte, +dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au +ministère. + +--«Attends un peu», lui dit son père. «C’est un mauvais jour, un +commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur +ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à +trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons +tranquilles. + +--Trois heures... Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait +marraine?» observa Gilberte. + +--«Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns. + +--En tout cas, je t’en supplie», reprit la jeune fille, «ne fais pas +poireauter une pauvre femme qui est là--je l’ai aperçue--déjà âgée. +C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes +amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour +rien. + +--Ah! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais!...» s’esclaffa +M. Prosper. + +Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge +impériale et couronné de lauriers: («Soyons amis, Cinna...») Mais, +devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua: + +--«Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver... Et quelle +binette là-dessous, ah! messeigneurs!... + +--Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre», grommela +le sous-chef. «Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour +rien... Oui-dà!... Et les gosses du ministre?... Elle ne les a pas +décrassés à l’œil... C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de +l’État. Je vous demande un peu! Est-ce que je suis pensionné de l’État, +moi qui le sers depuis vingt-cinq ans? + +--Tu auras ta retraite, petit père. + +--Pour quelle éreintante besogne!... Tu vas voir ça. On n’arrête pas.» + +Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir +ouvert la salle d’attente--un quart d’heure en retard--le sous-chef +parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux +trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire +mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint +rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et +montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent +risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le +sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils? Une poussière d’êtres, +auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à +leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité +des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne +devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des +attentes inexpliquées? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout, +sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui +faisaient mouvoir leurs gonds. + +Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M. +Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une +phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils +présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement. +Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart +de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à +force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même +bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus +le nez en dos de couteau. + +Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un +dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi +demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression +de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à +«chanvre». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût +ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes +passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent? Et n’est-ce +pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours +cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout, +excepté dans les administrations? + +Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur +lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la +colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce +n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités, +demandait du discernement, de la circonspection. + +--«Eh non!... monsieur... eh! non... Que diable! pas si vite!... Où +allez-vous signer?... Le savez-vous seulement?... Là?... Mais non... +mais non!... Ici, monsieur, ici!... Voyez-vous la pointe de mon +crayon?... C’est extraordinaire!... ma parole!... C’est +extraordinaire!...» + +Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait +humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de +paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor, +où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa, +l’appel des numéros,--autant de stations crucifiantes par la longueur +des «queues» à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité +supérieure assise derrière des grillages. + +Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers +Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un +Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la +Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que +les cuisses, le mot «_Tragedia_»,--nom du journal qui publia ce +portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été +occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M. +Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau +Fagueyrat.) + +Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux +le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée +de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et +d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que +Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une +époque très voisine de sa naissance. + +La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour: +ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des +cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef. + +Une voix timide murmura: + +--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.» + +Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave, +soupçonneuse: + +--«Quelle ordonnance? + +--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire. + +--Quelle indemnité?» + +Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore: + +--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas? +Vous me connaissez bien. + +--Moi!...» + +L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme +noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite +forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses +yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un +microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à +la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la +concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un +papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte. +Mais la petite forme noire... Pfuh!... + +--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et +toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor +après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...» + +Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un +chevrotement: + +--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!... + +--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef. + +Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre +personne. + +L’institutrice eut une exclamation de désespoir: + +--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens! +Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage +fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.» + +Parole funeste!... «Votre employé!» + +M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M. +Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef: + +--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.» + +Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures +autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large +cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au +poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson. + +La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le +drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle +d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus. + +Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux. + +--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir +y entrer!» cria-t-elle. + +Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit +contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment +défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle. + +--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas +te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...» +ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux +m’assassiner, demain, au Capitole.») + +Elle protesta: + +--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la +connaissais.» + +Le sous-chef croisa les bras. + +--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de +Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas +moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine +nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire +prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...» + +Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin, +venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une +plume derrière l’oreille. + +--«Venez voir quéque chose d’épatant!» + +Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les +événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur +importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir +toute une direction. + +Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré +quand l’institutrice sortait. + +--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce +qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.» + +Puis, le suivant, il appendit un écriteau: + +«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._» + +De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait +être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants. + +Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où +déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les +suivit. + +Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un +huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion +générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu +tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au +complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte. + +Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de +ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans +doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à +figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux... +Serait-ce lui, le traître? + +--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut +pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise +était sur le point de devenir mère.» + +Des exclamations. Des rires. + +Le chevelu continua: + +--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de +me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau +de famille.» + +Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses +souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les +minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se +pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se +haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point. +Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des +«pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la +forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le +sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la +félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut +ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité +de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie. + +Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards. +Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie +de pain et une goutte de lait. + +Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer +par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile +revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se +passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef, +s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait +avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta: + +--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique +chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail +écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.» + +Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda, +sourit. + +Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à +tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès +que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son +visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère +rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les +oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se +formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait: + +--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?» +(Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous +demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau, +comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais... +Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise, +n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie... +Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne +suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?» + +Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave. + +--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop +d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon +inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées +venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas? +J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas, +Andraux? Te l’ai-je assez dit?» + +Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut +le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le +crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des +idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse? + +Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous +son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de +candeur: + +--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de +m’essayer à écrire? + +--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais, +mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires +futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire. + +--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère +déception. + +--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard. + +--«Non, non, j’espère faire mieux...» + +Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation +restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua: + +--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?... + +--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille. + +--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé, +George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les +longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que +c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne +pas finir... l’originalité, quoi! + +--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire, +n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce +pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les +répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est +agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.» + +Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer +immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre +au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_» +il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait +un plaisir de lui rendre son manuscrit: + +--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais, +n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela, +n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce +pas?...» + +Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se +montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros +doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges, +peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui +devait une récompense pour son désintéressement. + +Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton. + +Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa +filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce +pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance +que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli +minois? + +--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il +en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.» + +Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son +âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros +doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où +la tresse posait contre le cou délicat. + +Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de +Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son +bavardage. + +Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci +n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier +progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux +si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait +une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait... +(On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises +dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni +pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien, +enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur +prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne +pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son +trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives. +Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies +femmes encore!... + +--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand +niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon +malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous, +n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...» + +Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le +trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas +transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de +guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu +visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui +sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de +tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est +une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement +coquette... Et il renifla: + +--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés +mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.» + +Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce +monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et +désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était +trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir. + +Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se +sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa +personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec +désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son +père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de +continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie +mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être +dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce +qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce +supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance, +tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation +des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en +eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les +feuilles. + +Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux +trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la +soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent +dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une +griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi +qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du +talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence +d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si +bonne!... + +Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se +retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le +plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme +non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art +familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent +pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y +attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines, +les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards +foudroyants. + +Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les +abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins. + +La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait +une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il +cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de +rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement. + +En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail. + +--«Je te dérange, marraine? + +--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est +pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie, +mignonne.» + +Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La +simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre +était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une +servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse, +le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait. + +--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi +posée? + +«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de +parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et +devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette, +immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette +bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait +d’un grain de jalousie. + +--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme +je ne fais que des épreuves... + +--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui +tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le +ton demi-plaisant n’atténuait guère. + +La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le +fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux +occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le +placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard +de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la +romancière, impressionnée, lui tourna le dos. + +--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que, +pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me +l’enlève? + +--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais +une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon +compliment. + +--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi. + +--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle? + +--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le +concours pour le ministère. + +--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit? + +--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai +d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature... +Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça. + +--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du +caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se +soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George +Sand. + +--Oh! George Sand...» + +La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur. + +--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends +ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la +fortune, vois-tu... + +--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me +lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je +tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te +perdant!...» + +Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune +visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit: + +--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même +seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...» + +La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être +chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait +élevée,--avec quel dévouement! + +Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant +offensée: + +--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant +un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et +de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce +qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!) + +--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à +remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice. + +--Oh! tu as eu si vite du succès... + +--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous +donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel +genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur +le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas +toujours vivre leur auteur. + +--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence. + +--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir +griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh +bien, allons-y!» + +--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.» + +Claircœur soupira, se tut. + +--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes +essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion +sur mes idées, sur mon style. + +--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme +toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais +non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes +de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de +jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse +le public.» + +Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un +peu forcé. + +--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce +qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont +des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que +tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur +le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré: +«C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du +_Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu. + +--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra +ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de +journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page. + +--Mais c’est abominable! + +--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un +illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment +et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis +charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le +trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus +spirituelles du monde?» + +La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de +sourire. + +--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la +voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je +me ferai connaître, si tu consens... + +--A quoi? + +--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_. + +--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite! + +Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond. +Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie: + +--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit +mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité +aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?» + +Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par +une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de +réfléchir: + +--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule +présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que +je demande.» + +Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque +grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la +tête, en silence. + +--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je +sais que mes essais ont de la valeur. + +--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance! + +--Dis oui, marraine!...» + +Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé. + +--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas +de services! Je corrigerai tes épreuves. + +--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de +service. + +--Non! non!... + +--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés. + +--Jamais de la vie! + +--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive. + +Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette +phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce +qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de +joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés +par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans +sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il +pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications +crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus. + +Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas +aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. +Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne +serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant, +puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse +montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui +arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!... +Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à +son cœur pour le contenter et le remplir. + +Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir. +Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres, +cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans +effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire +sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on +accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, +oui... cela valait mieux contre la vie. + +Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si +chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels, +avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux +de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette +larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche +créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se +serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce +qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir +jadis avec elle-même. + +Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber +la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme +vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros +yeux pleins d’inquiétude. + +Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans +la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main, +quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe +glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit +gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer +éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu +vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis +contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, +parle-moi...» + +Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue +entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle. +Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot +bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de +travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un +grêle sanglot. + + + + +III + + +--«Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire +un tour dans les coulisses.» + +Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe +démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais +dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le +plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un +placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa +poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son +chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de +répétition générale, parmi ce qu’il appelait «le Tout-Paris», de se +mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait--non sans quelques +erreurs--d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M. +Prosper, l’emplissait d’une ivresse. + +L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par +un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite +barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer +quelque relation grimpant à une mauvaise place: un collègue du +ministère, un voisin de palier, sa concierge même. «Moi, j’ai la loge du +directeur du _Petit Quotidien_.» Car Boisseuil avait envoyé le coupon à +l’auteur du _Guillotiné_. + +Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa filleule restaient +seules. Non qu’elles eussent négligé d’inviter Louise. Mais une +indisposition de Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant au lycéen +Bernard, il donnait trop peu de satisfaction à la famille pour qu’on lui +offrît le théâtre. + +Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha vers la romancière, les +lèvres chuchotantes, les yeux brillants. + +--«Tu n’as pas entendu, marraine? + +--Quoi donc? + +--Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, à l’instant.» + +D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un groupe de trois ou quatre +personnes, qui se tenaient debout contre les strapontins tout proches +avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le va-et-vient des spectateurs +gagnant leurs fauteuils refoulait parfois ce groupe contre le rebord de +la baignoire. + +--«Non. Qu’est-ce que c’était?» demanda Claircœur sans beaucoup de +curiosité. + +Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues imaginaires se trouvait +devant la vie comme devant une muraille sans ouvertures. Elle n’en +discernait qu’une apparence monotone. Faute de la regarder en +profondeur, elle la trouvait banale à côté de ses propres inventions. + +Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière les réalités, mille +perspectives passionnées et mystérieuses. Avide de comprendre, de +savoir, de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les choses des +regards qui se croyaient clairvoyants parce qu’ils étaient naïvement, +quoique audacieusement, visionnaires. Cette salle du Gymnase, pleine de +Parisiens connus, d’écrivains, d’acteurs et d’actrices, de femmes du +monde et du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que la comédie +annoncée. Elle se figurait toutes ces existences animées d’une fièvre +délicieuse. Quel bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en +partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un rôle! Nul doute que sa +destinée ne l’y appelât. Mais ce serait long d’attendre +encore,--peut-être quelques mois! Elle n’eût pas toléré de se dire: +«quelques années». + +--«Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas. Cela concernait pourtant +Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat, que tu connais. + +--Oh! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du _Petit Quotidien_. +Nous avons échangé quatre mots. + +--Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta pièce tirée des _Malheurs +d’une arpète_. + +--Ma pièce... Elle ne sera même pas montée, puisqu’on vient de me +retourner le scénario. + +--De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu.» + +Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un point douloureux, une +meurtrissure toute fraîche, ce refus sans explication, arrivé voici +moins d’une semaine. + +--«Tu te décourages tout de suite, marraine. Il est épatant, ton +scénario. Faudra le porter au Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est +là, Fagueyrat. Tu ne l’as pas vu? + +--Non... Où cela? + +--Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il se lève. C’est vrai qu’il +n’est pas mal. Ses portraits ne l’avantagent guère. + +--Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en supplie! Voyons, il est +tout près. Tes yeux te suffisent. + +--Ces tragédiens», observa la jeune fille, «ils ont tout de même une +façon de se tenir... une dignité... Les acteurs comiques, eux, sont +généralement communs. + +--Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas un peu poseur, Fagueyrat? + +--Là!... Ça y est!...» murmura Gilberte, sans répondre. «Il lorgne la +loge de Blandine Jasmin. + +--Qu’est-ce que tu dis?» s’exclama Claircœur, scandalisée. + +--«Oui... Tu vois, marraine, cette première loge de face, où sont ces +femmes si décolletées. Regarde... la blonde, à gauche, avec l’énorme +chapeau noir... C’est Blandine Jasmin. + +--Quoi?... Qui ça... Blandine Jasmin? Comment sais-tu?... Elle me paraît +bien mal habitée, cette loge», observa Claircœur. + +Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement, c’était ce qu’on +disait, là, tout haut, sans se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin. +Ils étaient ensemble, et depuis assez longtemps. Mais, comme Blandine se +croyait un talent dramatique extraordinaire, elle voulait que son ami +obtînt pour elle un rôle important du directeur du Théâtre-Tragique. +Fagueyrat n’y avait pas réussi. Alors, Blandine le plaquait. + +--«Comment dis-tu?... Oh! Gilberte... + +--Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il disait, le monsieur, là, +aux favoris moutarde. Te fâche pas, _maïaine_», ajouta l’enjôleuse, avec +le ton et la prononciation de sa toute petite enfance. «Les mots, +voyons, ça n’a pas d’importance. Je ne parlerais comme ça avec personne +d’autre que toi. + +--Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement les mots. Ces vilaines +histoires...» + +Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique tinta. Les trois coups furent +frappés. L’obscurité se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent +encore, parmi de sourdes protestations. + +Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il laissa retomber, souleva +des clameurs. + +--«J’ai vu Rostand», chuchota le sous-chef, dans un halètement +d’émotion. + +--«Chut... papa. + +--J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé. + +--Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs, Rostand n’est pas à +Paris», affirma tout bas Gilberte, en petite personne au courant des +échos littéraires et mondains. + +--«Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se tournait vers quelqu’un, +comme je passais. Vrai, de loin, les gens auraient pu croire qu’il +s’adressait à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde.» + +Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta plus. Mais, tout à coup, +son père lui toucha le bras. + +--«Tiens!... tu ne veux jamais me croire. Le voilà, Rostand... Il +s’assied... Dans l’avant-scène en face de nous.» + +Sa fille faillit éclater tout haut. + +--Oh! papa... Mais c’est Rodin, le sculpteur Rodin. Il n’y a aucun +rapport... + +--Rodin?...» répéta Théophile un peu penaud. «Tu es sûre?... Ah! oui, je +sais... Rostand n’a pas de barbe. Voyons... bien entendu, je ne connais +que cette tête-là. Rodin, parbleu!... C’est la première syllabe qui m’a +fait confondre. Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé.» + +Une rumeur irritée finit par imposer silence à M. Andraux. Résigné, il +se renfonça dans sa chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre +parfois tout bas des réflexions. + +--«Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle connaître les femmes... Ah! +si on ne les tient pas, les mâtines...--Toi, mon bonhomme, tu vas te +faire rouler, je t’en flanque mon billet...--Ma belle, mets ça dans ta +poche et ton mouchoir par-dessus.--Voilà un type! quelqu’un dans le +genre de Cochart... On le rencontrerait volontiers autour d’une +demi-tasse, au café du ministère.» + +Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait ce que débitaient les +acteurs. Son âme fascinée de papillon qu’attire la flamme revenait sans +cesse vers la face ardente aux mille regards de la foule immobile. La +lumière venue de la scène éclairait vaguement tous ces êtres confondus +dans une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs parfums, de leurs +haleines oppressées par une émotion unique. Elle mourait, cette lumière, +dans des profondeurs sombres, où brillaient seulement, çà et là, un +éclat de pierreries, la pâleur d’un visage, la blancheur d’un plastron +d’homme, une main nue sur un rebord de velours. + +La jeune fille, ne connaissant des choses humaines que la discipline +d’un pensionnat modeste, le laborieux intérieur de l’ouvrière en +feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux, respirait, bouche +entr’ouverte, l’odeur capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les +physionomies, les toilettes, épiait les gestes, cherchait à deviner sur +les lèvres--dont elle ne percevait pas la lassitude ou l’amertume--ce +que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans doute fleurir en +mots furtifs et délicats. Tout à coup, elle tressaillit et se tourna +vers sa marraine: + +--«Dis donc... Ce monsieur... de notre côté... deux baignoires plus +loin... contre le pilier... Regarde, il se penche... Ce n’est pas le +directeur du _Gulliver_? + +--Attends, Gilberte... Écoute donc ça... C’est passionnant.» + +Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se passait au delà de la rampe. +Toutefois, sa complaisance ordinaire l’emporta. Elle suivit les +indications de sa filleule. + +--«Oui, c’est Monbardon... le directeur du _Gulliver_. + +--Oh! marraine... Si tu tâchais de le rencontrer pendant l’entracte?» + +Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, qui, par instants, sautait +d’une palpitation brusque sous la mousseline du léger corsage, il n’y +eut plus que des ombres insignifiantes dans la salle comme sur la scène. +Les désirs, les curiosités, les rayonnements d’avenir, tout s’amortit +dans l’immédiat espoir: «Si le directeur du _Gulliver_ disait qu’il +publiera mes chroniques!» Aussitôt, son imagination s’emballa. Sa +marraine rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse: «Voici +monsieur Monbardon qui veut te connaître. Il te trouve du talent.» +Gilberte croyait entendre le mot de «collaboration régulière». Comme +tout cela marchait vite, facilement! Déjà, elle contemplait d’un autre +œil ces puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à l’heure. Ce +soir, une phrase de l’un d’eux lui marquerait sa place dans l’élite. +Demain, ces gens-là liraient un article d’elle, répéteraient son nom, +s’étonneraient de sa jeunesse. + +A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la timidité de Claircœur. +Il lui offrit le bras. + +--«Voyons, ma chère... Faites ça pour la petite. Il ne vous mangera pas, +Monbardon. + +--C’est que... les essais de Gilberte, je les lui ai portés voici +seulement huit jours. + +--Eh bien... Huit jours pour lire une vingtaine de pages! Qu’est-ce +qu’il lui faut donc, à Monbardon?» + +Sur le seuil de sa loge, le directeur du _Gulliver_ entendit un de ses +collaborateurs lui dire: + +--«Cette raseuse, là-bas... Gilles de Claircœur... Elle a l’air de +vouloir vous parler. + +--Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur?» demanda négligemment +un homme au visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, glacial. + +Et il engagea la conversation avec deux actrices rieuses, à qui, sans se +dérider, il adressa les plus lestes propos. + +--«Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître», grogna Théophile. +«Je vais lui apprendre à vivre, à ce coco-là.» + +Claircœur se hâta de calmer une ébullition dont elle avait la naïveté de +craindre les effets. L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain +résolue. Elle s’avança désespérément. + +Tandis que les deux actrices reculaient d’un pas pour mieux se moquer de +la robe en soie bleu vif que portait la romancière, ainsi que de +l’aigrette surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement coiffée, +Monbardon se défilait: + +--«Pardon... Ah! oui, madame... madame de Claircœur. Mais comment +donc!... Le manuscrit... très intéressant... manque un peu d’actualité. +Tenez, voici justement notre critique littéraire, monsieur Thanor, qui +doit vous rendre la réponse.» + +Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier mot de l’affaire, mais +comprenant qu’il devait y couper court, se répandit en formules +décourageantes et courtoises. Le _Gulliver_ ne publiait pas de +feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, ce serait une +bonne fortune... Non?... ce n’était pas un roman?... Des chroniques?... +Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne au jour le jour... +Ah! comment avait-il pu confondre?... C’était de sa jeune nièce. +Voyez!... il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté. + +--«Alors?...» demanda la romancière--qui eût perdu son plus précieux +manuscrit pour rapporter une réponse favorable au père et à la +fille--«alors, le _Gulliver_ va publier?... + +--Ah! voilà», rétorqua Thanor, «c’est qu’en ce moment nous avons une +surabondance de chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce +écrivait une courte nouvelle... L’imagination ne doit pas lui manquer. +Au besoin, vous la guideriez un peu, vous lui fourniriez le sujet...» + +La sonnerie électrique annonça la fin de l’entr’acte. + +--«Mille excuses, ma chère confrère. Alors, c’est entendu. Apportez-nous +ça, au _Gulliver_... Un joli conte... Et ne craignez pas d’y mettre un +peu la main.» + +Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor poussait la porte de la +baignoire directoriale, où il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa +tomber sur une chaise avec un «ouf!» plaisamment exagéré. + +--«Vous en avez de bonnes, patron! Enfin, tant pis! Vous n’y couperez +pas d’une petite rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. C’est +ce que j’ai pu vous obtenir de moins funeste. Eh bien, quoi, patron? +vous ne me dites pas merci?» + +Monbardon, qui ne se tournait même pas vers son collaborateur, et +n’ôtait pas de ses yeux sa jumelle, murmura: + +--«Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à qui Fagueyrat parle en +ce moment? Là, tout près, sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor? + +--Ma foi, non! je n’ai jamais vu ce minois au théâtre. Gentille... c’est +vrai. Jeune, surtout. C’est vert comme une pomme en juin. Ah! ben, si +elle écoute Fagueyrat! Une petite «servatoire», probable. + +--Nom d’un chien, Thanor! Mais qui est-ce qui rentre là, derrière elle? + +--Un fameux escogriffe... Regardez comme il tient son couvre-chef. + +--Je ne parle pas de l’homme... Mais il y a une femme... Et il me +semble... Comment donc! Mais parfaitement! C’est Claircœur. + +--Diable! patron... Ne regardez plus par là. C’est dangereux, je vous +assure. Vous ne savez pas le mal que j’ai eu! + +--Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce que ce serait sa nièce, +avec ce galbe et cette frimousse?... la nièce qui écrit?... + +--Patron, quelle peine vous me faites! Madame Monbardon va exiger que je +me sépare du _Gulliver_. + +--Que vient faire ici madame Monbardon?» questionna le directeur. + +Abaissant sa lorgnette il montra son visage, figé dans une habituelle +tristesse. Mais un fugitif sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque +Thanor se fut écrié plaintivement: + +--«Toutes les fois que parait dans le _Gulliver_ de la mauvaise prose +apportée par une jolie femme, vous déclarez à madame Monbardon que je +l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice finira par me trouver +trop dispendieux et trop dissolu. Elle exigera mon renvoi.» + +C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, causant avec +Fagueyrat, dans le champ de la jumelle,--la jumelle de Monbardon, où +venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même galerie de physionomies +«bien parisiennes», les mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le +scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes places depuis que +lui-même, le directeur las, désabusé, assistait aux répétitions +générales. + +Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies «bien +parisiennes», cette jumelle!... Ce qu’elle les avaient vues se friper, +se patiner, vieillir, et--chose curieuse! sans se renouveler. +D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était nouveau, la lorgnette +de Monbardon? N’aurait-elle pas été tout à fait désorbitée de ne plus +recueillir les mêmes images, dans un ordre immuable, aux mêmes numéros +de fauteuils ou de loges: l’actrice mûrissante, qu’on appelait toujours +la «petite Dangeval», à côté de sa mère, dont la vieillesse obèse, +lippue, effrayante, ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et non la +caricature, de l’autre. Le financier dont on renonçait à supputer l’âge, +l’homme aux deux grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre de +son crâne ovoïde, ce forban magnanime, dont les fantastiques +escroqueries, les krachs, les fuites à l’étranger, ne se comptaient +plus, et qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, assailli, épargné, +sinon respecté, parce que ses caisses, souvent vides, et cependant +inépuisables, fournirent des millions pour la libération du territoire, +restèrent toujours mystérieusement à la disposition du Gouvernement, et +seraient encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, si la +République s’avisait d’examiner de trop près leurs sources. Et là-bas, +riant de son rire à la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus +mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête blanche, ou plutôt +poudrée, de marquise, aux admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon +déteste le plus, parce que, dans leur fameux duel de journaux,--la +_Terre promise_ contre le _Gulliver_,--ce n’est pas le _Gulliver_ qui +eut le dernier mot, ni mit les rieurs de son côté. + +Mais les haines de Monbardon, et surtout une haine aussi «parisienne», +lui étaient indispensables autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne +s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, aux cheveux d’un +blanc coquet de travestissement historique, que sur la blondeur +endiamantée de la magnifique Célimène du Théâtre-Français, ou sur le +visage, encore impressionnant dans la pénombre,--les joues et le menton +noyés de tulle--de celle qui, depuis plus de trente-cinq ans, est +toujours la «belle ferronnière», à cause de son profil de Diane et des +forges de son mari. + +Ah! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque maquillage, chaque +teinture, chaque ride, et toutes les grâces obstinées des femmes, et +toutes les grimaces des hommes, dans ce musée Grévin, aux attitudes +fixes, aux figures immuables, la jumelle de Monbardon! Aussi, ce lui fut +une surprise de dénicher un frais visage, ignorant même la poudre de +riz,--le visage de Gilberte Andraux. + +Quand sa marraine et son père avaient quitté la baignoire, Gilberte +était restée seule. On commençait à la remarquer. Des messieurs, passant +avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. Point timide, +elle ne s’en soucia pas. Habituée à ce qu’on regardât complaisamment sa +gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère des hommages masculins, +dont elle connaissait déjà le sans-gêne, sinon la brutalité. +Naturellement, comme toutes les jolies filles, et comme un grand nombre +de laides, elle se faisait une très haute idée de sa puissance de +séduction. Les yeux avec lesquels une jeune personne se voit dans son +miroir ne sont pas du tout les mêmes que ceux où elle mesure les grâces +de ses amies. Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux n’y +formait point une héroïque exception, du moins ne la subissait-elle que +dans la mesure d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue par une +distinction native d’âme et de manières, qu’une honnête éducation +soulignait de réserve. + +Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, fit un détour pour sortir, +afin de passer devant elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit, +flattée. Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, elle eut un +léger haut-le-corps. + +--«Pardon, mademoiselle... Je suis indiscret. Mais j’avais cru voir ici +madame de Claircœur.» + +Il clignait, le regard un peu myope, vers le fond de la loge. + +--«Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez dans les couloirs», +dit Gilberte assez sèchement. + +--Oh! c’est madame votre tante... Quelle personne extraordinaire! Elle a +un talent... une imagination!... Je viens de lire ses _Malheurs d’une +arpète_. Justement, c’est de cela que je voulais lui parler.» + +Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, qui, visiblement, ne se +doutait pas qu’il s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était pas +pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans doute sur les conquêtes +féminines, il traitait en comparse une vibrante petite créature, peu +disposée à passer comme quantité négligeable. + +«Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse», pensa-t-elle, en la déception de sa +vanité. + +Une idée de représailles, une malice audacieuse, lui fut suggérée par +les circonstances. Elle dit à l’acteur: + +--«Excusez-moi, monsieur... Mais je crois qu’on vous surveille de cette +loge, là-haut, en face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer +d’accaparer l’attention des personnes qui s’y trouvent.» + +Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur une chaise reculée, dans +l’ombre, laissant penaud le «beau Fagueyrat». Celui-ci regarda dans la +direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, s’offrit au rire +insolent de Blandine Jasmin et des amies à toilettes tapageuses dont la +cabotine était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, «se +tordaient» (eussent-elles dit). Et, sans contredit possible, leur +mimique railleuse, publiquement accentuée, était, pour une jeune fille, +une épreuve blessante, pénible, qu’un galant homme (Olivier de Jalin en +province) ne pouvait se permettre de provoquer. + +Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa l’étage, se précipita vers la +loge de sa maîtresse. C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte +retentissait, où Claircœur regagnait sa place, navrée par la réponse de +Thanor, et se demandant comment elle oserait la communiquer à Gilberte. +Dire à sa filleule que le _Gulliver_ n’insérerait qu’un conte portant sa +marque, à elle-même, et dire cela devant Théophile,--corvée terrifiante, +dont elle se sentait absolument incapable. + +Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à se faire ouvrir la loge +de Mlle Jasmin. + +--«Blandine, sors une minute. J’ai deux mots à te dire. + +--Tiens! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as pas encore trouvé le +moyen de venir me saluer. En voilà un mufle! + +--C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions ensemble... + +--Ah! assez, Fagueyrat!» s’écrièrent les autres. «Laissez-nous entendre. +Fichez-nous la paix. Allez faire vos scènes ailleurs. + +--Va donc retrouver ta donzelle... cette petite bégueule en bas... Tu as +cru me faire enrager... Fallait choisir mieux que cette moucheronne. + +--Blandine... je t’expliquerai... tu seras contente... viens...» supplia +Fagueyrat, qui, tout à coup, se fit humble. + +--«Zut!...» + +Les protestations des voisins empêchèrent la querelle de se prolonger. +Fagueyrat s’assit au fond de la loge, sur une chaise restée libre. Comme +il souffrait positivement des méchancetés récentes de Mlle Jasmin, dont +il était amoureux, avec la violence de son tempérament méridional et +l’inquiétude stimulante de son ombrageuse vanité, il ne prit point garde +aux avances de gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui faire +une des amies de Blandine, celle que le hasard et l’étroitesse du lieu +rapprochaient de lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice +qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse, en l’emmenant dehors à la +fin de l’acte: + +--«Si tu crois me punir en t’affichant avec des grues... C’est à toi que +tu fais du tort.» + +Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du Parthe, fit éclater dans +la loge une série d’appréciations, dont la forme, autant que le genre +d’esprit, ne lui donnait que trop raison quant à la qualité des +relations de Blandine. Il devina le concert d’injures, et cela lui fut +égal. Mais il s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin: + +--«Puisque tu m’empêches de faire du théâtre, il faut bien tout de même +que je songe à me créer une situation. + +--Une situation de cocotte. Ah! bien, tu as de jolis instincts! + +--Il ne s’agit pas de mes instincts», déclara Blandine. «Ne roule pas +des yeux comme ça, Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous +n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement ridicule.» + +Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer: + +--«Regarde un peu tous ces imbéciles qui nous guettent. Nous sommes des +bêtes curieuses, ma parole!» + +Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa mine de chatte blonde sous +son énorme chapeau, sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir +retenait à peine à ses épaules quelques centimètres de corsage, tandis +que la jupe étroite et transparente révélait sa croupe de ponette, le +galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne fuyante de ses jambes +jusqu’à la cheville assez déliée, auraient suffi pour attirer les +regards. A côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent trente, +offrait cette physionomie fatale et pleine de suffisance que le public +veut rencontrer, hors de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir. +Et Blandine ne se montait pas l’imagination en supposant que sa +séparation d’avec son ami, compliquée du fait qu’elle se montrait en +compagnie bizarre, escortée par des demi-mondaines à la notoriété un peu +spéciale, formait le principal sujet de conversation dans une salle où +se pressait ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle de la +France. + +--«Descendons, partons», proposa Fagueyrat. «Je pense que tu te fiches +de savoir comment finit cette stupide pièce. + +--C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le dernier acte. Je la trouve +épatante, moi, cette pièce. Un homme qui «cane» devant les femmes... Ça +a beau être la banalité courante, c’est toujours rigolo à observer. + +--Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta loge. Il faudra y brûler +du sucre quand le joli fumier que tu y as invité sera parti. Viens. + +--Où ça? + +--Chez toi, chez nous. + +--Oh! chez nous... Halte là! Chez moi, ce n’est chez nous que quand je +veux bien. Et tu sais à quelle condition ça le sera encore. + +--Elle ne dépendra pas de moi, ta condition. + +--Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton directeur de t’en aller... Si tu +lui mettais le marché à la main... + +--Je l’ai fait.» + +Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya d’apercevoir la figure du +jeune homme, par-dessous le bord immense de son propre chapeau, renonça +à cette entreprise, et demanda d’une voix un peu étouffée: + +--«Eh bien? + +--Eh bien, il préférait me voir partir. + +--Plutôt que de me donner le premier rôle de femme?... + +--Plutôt que de donner le premier rôle de femme à Blandine Jasmin.» + +Celle qui portait ce nom à la fois candide et fleuri, s’arrêta, +suffoquée. Fagueyrat essaya de l’entraîner en avant. Car ils étaient +déjà dans le vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de l’émotion, +et, avant qu’elle s’en aperçût, elle serait hissée dans un taxi-auto. +Ensuite, ce serait bien le diable... + +Elle interrogea plus faiblement: + +--«Et l’auteur? + +--L’auteur... Il rêvait son drame aux Français. Pour lui, le +Théâtre-Tragique et sa troupe, c’est un pis-aller écœurant. Il exige des +engagements extraordinaires. Pour son grand rôle de femme, il va au +moins demander Sarah Bernhardt en représentations.» + +Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait précisément hisser dans le +taxi-auto. Lorsque son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra, +du ton dont on énonce une irréfutable vérité: + +--«Veux-tu que je te dise?... C’est tous des mufles, ces gens-là. + +--Je n’attendais pas moins de ton jugement», acquiesça Fagueyrat. + +--«Des mufles et des crétins», poursuivit la petite actrice, avec une +emphase paisible. + +Mais ce fut le dernier effort de la dignité, qu’elle gardait avec +l’illusion d’être encore en public. S’avérant de façon certaine qu’elle +se trouvait dans une voiture fermée,--jamais elle ne saurait comment +Fagueyrat avait pris leur vestiaire,--Blandine éclata en sanglots, puis +engloba tous les directeurs de théâtre et tous les auteurs dramatiques +sous des qualificatifs auprès desquels les termes de «mufles» et de +«crétins» ne parurent plus que de doucereuses aménités. Comme son amant +se taisait, elle crut qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se +tournant vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la kyrielle de ses +adjectifs véhéments: + +--«Tu me le paieras!» termina-t-elle. «Tu en as un toupet de m’avoir +attirée dehors en me disant que je serais contente!...» + +Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à recevoir noblement les +imprécations de Camille, et à ne pas sourciller sous les fureurs +d’Hermione, gardait sans peine bonne contenance. Ce fut avec douceur +qu’il riposta: + +--«Contente... Tu le serais peut-être déjà si tu m’avais laissé parler. + +--Ah! tu trouves que tu ne m’en as pas assez fait, des bonnes surprises! +Tu vas peut-être me raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale +boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on m’y refuse un rôle +digne de moi. Pas de danger! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur, +qui va te faire jouer un homme du vrai monde... Si ça ne fait pas pitié! + +--Pitié pour qui?... pour ce pauvre auteur qui aurait des bottes bien +mal cirées. Rassure-toi. Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai +rendu le rôle. + +--Tu as?... + +--J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. Ne t’ai-je pas +dit, au début de cette agréable conversation, que j’avais mis le marché +à la main à mon directeur? + +--Oui, enfin... c’était une façon de parler. + +--Faut croire que non. + +--Tu ne l’as pas quitté à cause de moi? Tu as eu d’autres grabuges? + +--Pas l’ombre. + +--Marcel!...» + +Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie à un point qu’elle ne +trouvait rien à dire... Et même rien à faire. Ce qui fut pénible à +Fagueyrat, comme il le lui fit observer: + +--«Eh bien, quoi, Blandine?... Tu ne me sautes pas au cou?...» + +Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, elle demanda: + +--«Tu as un autre engagement? + +--Mais non, ma gosse. + +--Eh bien, nous voilà dans de beaux draps!» grogna-t-elle. «T’as fait de +la belle ouvrage! Et tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je +rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être agréables? Je me +privais déjà de tout pour t’être fidèle. Mais, maintenant, si nous ne +gagnons plus rien, ni l’un ni l’autre... + +--C’est tout ton remerciement?» dit Fagueyrat. + +--«Ah! aussi», s’exclama-t-elle, près de se remettre en colère, «je ne +t’en demandais pas tant! Fallait seulement les menacer... Ils auraient +peut-être cédé.» + +L’acteur éclata de rire. + +--«Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine! Mais, voyons, s’ils +avaient dû céder devant la menace, ils céderaient bien plus devant le +fait. Et tu vois qu’il n’en est rien. + +--Sûr... Mais tu te serais laissé fléchir... Tu aurais gardé la porte +ouverte pour rentrer. + +--Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je te dévoile mes projets, mes +espérances. Tu es une petite femme abominable. Si je n’avais pas pour +toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce sapin, je +fuirais le jeune monstre que tu es, et tu ne me reverrais de ta vie.» + +En disant cela, il saisissait à deux bras le buste gracieux du jeune +monstre, bousculait l’immense chapeau, et se mettait à embrasser +Blandine avec une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, moins de la +passion de son Marcel, que de la sécurité immédiate de leur carrière. + +--«Oh! mon chéri, raconte vite... Est-ce que tu vas prendre un théâtre, +comme je te l’ai cent fois conseillé?... + +--Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien sans de la bonne galette. + +--Et tu en as trouvé, de la bonne galette? + +--Ça se pourrait. J’ai une combinaison que j’ose appeler mirifique, +pharamineuse et épastrouillante. + +--Aboule ta combinaison. + +--Dans un endroit plus secret», chuchota Fagueyrat contre la joue de sa +maîtresse. «Ce taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je parlerais à +l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous arrivons. Ton «chez toi» +sera-t-il ce soir notre «chez nous»? + +--Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse à ta tête», dit Mlle +Jasmin, en sautant de la voiture. + +Tandis que cette réconciliation avait lieu, la répétition générale +s’achevait au Gymnase. + +Gilberte, rencognée contre la cloison de la baignoire, ne se penchait +plus en avant pour laisser apprécier ses lignes souples dans une robe +blanche et l’originalité de son visage entre deux grosses coquilles de +tresses brunes. Elle battait des paupières, pour retenir deux larmes. La +seule crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en verser d’autres. Sa +marraine, désintéressée maintenant du spectacle, coulait de temps à +autre un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant s’enfonçait. + +--«Voyons, mignonne... Ils n’ont pas refusé, je t’assure. Ils préfèrent +un conte, pour commencer, une petite chose d’imagination...» + +Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi--mais sur quel ton! où +vibrait toute l’amertume passionnée de l’orgueilleuse jeunesse--que +Gilberte répliqua: + +--«De l’imagination... Justement!... Je ne leur en donnerai pas. C’est +de la denrée pour concierges! Nous tous, la nouvelle école... ceux de +demain... nous la répudions, l’imagination.» + +L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ et du _Secret du guillotiné_ +soupira. Comment eût-elle osé dire à sa filleule que le _Gulliver_ +accepterait, à petite dose, du «Gilles de Claircœur», même sous un nom +inconnu--parce qu’enfin ça divertirait au moins certains +lecteurs--tandis que du «Gilberte Andraux», on n’avait même pas la +curiosité de savoir ce que ça pouvait bien être? D’ailleurs, la +feuilletoniste ne songea pas à se blesser. En face de cette jeune +assurance, elle, qui ne s’en était jamais fait accroire, doutait de soi +davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui avait-il pas fallu +gagner son pain et le pain de quelque autre? Mais elle savait bien ne +faire que du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses récits sans +façons, conquérir une place dans le royaume des lettres. + +Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs de la baignoire ne +joignirent pas leurs applaudissements à ceux du public. Ni Gilberte ni +sa marraine ne savaient seulement de quelle façon la pièce avait fini. +Toutes deux appartenaient à leur déception. Quant à Théophile, préoccupé +de sortir promptement pour trouver un fiacre, il se hâtait de passer à +ces dames leurs manteaux, qu’il présentait à l’envers, jugeant la +doublure plus habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les +manches. + +Ce fut une retraite plutôt maussade. + +Mais, dès le milieu du couloir, un changement se produisit. Le directeur +du _Gulliver_, empressé, le chapeau à la main, son glabre et froid +visage presque éclairé d’un sourire,--un sourire d’ailleurs sans joie, +comme toute cette physionomie irrémédiablement taciturne,--se +précipitait. Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, bouscula +des gens pour ne pas manquer la rencontre. + +--«Madame de Claircœur... J’ai tenu à vous revoir, à m’assurer que +monsieur Thanor s’est entendu avec vous.» + +Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait ne pas la voir. + +--«Mais», fit la romancière, surprise, «entendu?... oui, pour un conte. + +--Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons faire passer les +chroniques. Il a dû vous le dire. Elles sont tout à fait bien, ces +chroniques, de votre parente... comment, déjà?... Votre sœur?... + +--Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. Tenez, justement, la voilà. Tu +entends, Gilberte? monsieur Monbardon prend tes chroniques.» + +Si elle entendait!... Ses yeux s’illuminaient,--deux étoiles sombres, +dans la figure devenue toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa +tête, et dont la mousseline de soie retombait en amusante capuche. +Qu’elle était jolie en ce moment, dans l’effervescence brusque de son +bonheur, avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés,--ses +cheveux aux reflets mordorés de marron sauvage! + +--«Ah! c’est mademoiselle?...» fit le directeur du _Gulliver_, dont la +figure triste voulut exprimer la surprise. «Mais elle est toute jeune, +votre nièce, madame de Claircœur? + +--Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans», soupira Gilberte, avec la +bonne foi de son âge, qui considère comme un déclin la troisième dizaine +d’années de la vie. + +--«Alors», sourit Monbardon, «patientez un peu. Vous vous trouverez très +jeune, dans encore vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis +sûr», ajouta-t-il galamment. + +Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il reprit: + +--«Vous voulez donc devenir une femme de lettres, mademoiselle?...» + +La physionomie animée de la jeune fille répondait joyeusement, lorsque +le directeur termina sa phrase: + +--«... Comme votre tante? Vous avez de qui tenir.» + +Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement les traits de Mlle +Andraux. Quelqu’un s’interposa: + +--«Oui, c’est un don de famille. Nous avons la folie d’écrire, même +quand nous ne publions pas. Le père, monsieur le directeur... Je suis le +père de cette jeune personne... Théophile Andraux. Vous me donnez une +raison de plus d’en être fier.» + +Monbardon tourna vers le sous-chef un visage dont l’indifférence +dédaigneuse, l’ironie voilée, l’ennui morne, recomposaient la plus +habituelle expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte,--mais +brièvement: + +--«Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de causer avec vous. Au +_Gulliver_, n’est-ce pas? un de ces jours, de six à sept. Nous +arrangerons un petit projet de collaboration.» + +--«Marraine, marraine!...» disait la jeune fille, dans le fiacre qui les +ramenait boulevard Raspail. «Tu vois, je ne me trompais pas... Je +sentais bien qu’il y a en moi mieux que l’étoffe d’une employée +d’administration. Ma carrière se décide... Je vais collaborer au +_Gulliver_... Un des premiers journaux de Paris!... Ah! marraine, que je +suis heureuse!... que je suis heureuse!...» + + + + +IV + + +--«Madame est chez elle?» + +La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu +comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant +pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège +classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne +générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par +«aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à +la porte. + +En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille +volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de +mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on +n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux +bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse, +retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme +contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une +haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record. +(Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en +portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en +exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût +souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui +coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement +ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois +si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur +fascination et de marcher dessus. + +--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous +m’annoncer?» + +Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés +blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un +masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil +ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline, +la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de +Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon. + +Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva +cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et, +sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!... +on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues +d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail. + +La romancière y piochait une fin de chapitre. + +Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé +dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de +fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz +suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement +maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui +mouillait les yeux de larmes: + + «Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à + l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle + m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.» + +Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement: + +--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie +enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil +semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu +net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre. + +--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne. + +--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était. + +--Mais, vous, Céline, voyons!... + +--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon. + +--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le +renvoyer...» + +Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses +lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne. + +--«Je ne peux pas recevoir comme ça.» + +Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte: + + MARCEL FAGUEYRAT + Artiste dramatique. + +Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce +jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui +fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on +est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous +apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera +jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il +renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette +amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...» + +Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit: + +--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout +de suite.» + +Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière +rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine +portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?... +c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit +de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle. +Elle ponça ses doigts tachés d’encre. + +Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du +Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la +voilà se dirigeant vers le salon. + +Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un +homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi! +C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son +destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me +trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles +traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son +apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la +surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte. +L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage +défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance +qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes. + +Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des +meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux +formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place +et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on +continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se +croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est +ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par +des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours +usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie, +portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec +un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre +grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés, +s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des +entourages en palissandre, à filets de bois de rose. + +Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre, +contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de +pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de +l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans +appendicite. + +--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi +avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par +quinze et vingt degrés de froid.» + +Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses +airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman, +couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la +même ville, lui apparut, et l’attendrit. + +--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté +instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens, +dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant +la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...» +(Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos +ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et +chaude.) + +Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une +cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat +père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se +fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que +leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée +séculaire. + +--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison. + +Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les +honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment +de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués. +Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes, +solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la +fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de +prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux +voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette +défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la +causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile. + +--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait +dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez +raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le +roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces! +C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent! + +--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion +de sa joie. + +--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma +carrière. + +--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur +Fagueyrat!... + +--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le +nom d’Adhémar.» + +Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent. +Une anxiété vague saisit Claircœur. + +--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer +un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas +que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais +quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien! + +--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de +Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le +prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse, +Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître. +Adhémar n’est pas moderne.» + +Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un +haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître +inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui +dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie +de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître». +Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers +lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments +joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue. + +Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur, +qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits +auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur +premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus +femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout +en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez +chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son +sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était +laissé glisser dans un abandon de béatitude. + +Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur +ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même, +les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards +quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux +qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène, +ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un +peu d’amabilité. + +Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de +conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à +fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions +plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son +amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes, +avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un +charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un +Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce +salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut +l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il +ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par +l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse. + +Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur +l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à +la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement +d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec +ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs +les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de +sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce +montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves. +Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce +que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries +les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur, +et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?... + +Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans +quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et +ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune +langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que +cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?... +Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.» + +Elle éclata de rire tout haut. + +--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné. + +La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les +scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond +du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles +détendues. + +--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la +romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie. +«Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la +tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus +sérieux. + +--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques. +C’est effrayant. + +--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant +mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien +égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le +croire! Je suis si contente!» + +On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la +bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop +blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans +les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque +seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de +tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec +légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet +de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur, +tant de milliers de lignes écrites. + +--«Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite. + +--C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous +allez voir. N’avez-vous pas un scénario? + +--Oui... très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à +l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu... Il y faut du gros mélo... +Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la +comédie de mœurs.» + +Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui +jette la première pierre. + +Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un +écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement +les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement +revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur: + +--«Le scénario... Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement +mon rôle!... Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant +vous. Imaginez, madame!... c’est un rêve que je réalise. Quand je sens +profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases +d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout +imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un +caractère me fait jaillir de l’âme.» + +Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous, +en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une +situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils +interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet +personnel les incite à l’emphase. + +--«Ah!» s’écria la feuilletoniste, «mais ce sera admirable. Avec le sens +du théâtre, que vous possédez si bien, et qui me manque...» + +Fagueyrat protesta. + +--«Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira de découper, telles +quelles, dans le roman. + +--Mais», suggéra-t-elle, «le principal rôle féminin, l’arpète, ma petite +«Lulu-tire-l’aiguille»... + +--Oh! pour elle, madame, nous avons une interprète extraordinaire. + +--Qui donc?...» + +Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. Mais, comme, par ce geste +même, l’appui de l’accoudoir lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il +s’engloutissait, d’un noyé agitant un bras convulsif. Énervé, il se +dressa en pied, quitta définitivement le voltaire et ses tapisseries +emblématiques. S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt sur les +lèvres: + +--«Pour votre délicieuse «Lulu-tire-l’aiguille», vous aurez une +surprise. Permettez-moi de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à +qui je songe. On lui propose des engagements de tous côtés. Ce serait +trop beau d’avoir cette petite-là! Nous devons manœuvrer habilement. +Laissez-moi faire. Je compte un peu sur son amitié pour moi, sur +l’influence que j’ai sur elle. + +--C’est une débutante? Un premier prix du Conservatoire?... + +--Mieux que cela... Une nature!... Fine, jolie à croquer, très jeune... +Il faut une très jeune personne pour votre arpète... la fraîcheur d’une +gamine de quinze ans... Rien d’artificiel... Et du naturel, de la +spontanéité... C’est l’idéal, n’est-ce pas? On ne peut pas faire jouer +ça par une actrice marquée, aux effets connus, quand elle aurait tout le +talent du monde. + +--«Et vous pensez que nous aurons cette perle?» + +Fagueyrat hocha la tête. + +--«J’y ferai de mon mieux. + +--Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique?» + +L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un +sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées, +bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans +son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle +venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses +oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice +exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit +Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et +telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement +lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase: + +--«Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique? + +--Sans doute. + +--Mon cher auteur!... Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce +n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles +routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de +modernisme, que vous allez tirer des _Malheurs d’une arpète_. + +--Alors?... + +--D’ailleurs», poursuivit-il, «ne lisez-vous pas les journaux? +Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale? Comment!... Vous +êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique! C’est +curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à +l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient, +tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas?... «La +place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de +second plan. Avec ses dons si personnels...» (Je cite, madame, je +cite...) «avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène, +l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une +troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve. +M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat.» Est-il +possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré +dans les journaux des tirades de ce genre!... + +--Que voulez-vous? Je ne lis guère les journaux, ou je les lis mal. Je +parcours surtout les faits divers et les tribunaux... pour des sujets de +romans. Mais je regrette... J’aurais applaudi des deux mains. On avait +bien raison! Le Théâtre-Tragique, entre nous, c’est un Ambigu de second +ordre. + +--Parbleu! + +--Alors, où êtes-vous?...» Elle chercha. Devant l’expression énigmatique +et dédaigneuse de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. Mais, comme +il ne bougeait plus, elle risqua: «aux Français?» + +Il haussa les épaules. + +--«L’enlizement dans la tradition! L’enterrement de première classe!... +Il y en a, madame, qui peuvent marcher dans les chemins battus. Pas moi. +Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune et des honneurs. + +--Ah! je vous comprends», murmura Claircœur. + +Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout autre chose. Il disait +si bien, avec tant d’âme! Il l’appelait «son auteur». Un lien existait +entre eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres qu’affole l’espoir +d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux pires extravagances, la bonne +volonté de deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées du monde. + +--«Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de fonder un Théâtre Fagueyrat? + +--Vous, directeur?... Mais vous joueriez? + +--Bien entendu. Comme tous les artistes qui prennent un théâtre.» + +Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour +exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à +créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour +inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des +_Malheurs d’une arpète_. + +--«C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit», +déclara-t-il. «Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester +pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations, +les séductions, qui assaillent la pauvre petite «Lulu-tire-l’aiguille». +Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame! Une femme seule pouvait +écrire ces pages! + +--J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh! avoir assez de talent pour +faire un peu de bien!...» soupira Claircœur. «Ma pauvre petite +Lulu-tire-l’aiguille!... Je n’ose pas vous avouer, monsieur... mais j’ai +pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire.» + +Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues, +avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les +plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui +aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion! + +--«Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez +une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer +avec vous. + +--Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je +suis fière.» + +Ils se serrèrent les mains. Sur le «plateau», ils se fussent embrassés. +Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à +la sage et--jusque-là--tranquille romancière. L’effusion fut +chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de +tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la +vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage. + +Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat. + +Mais il n’y en avait qu’un de possible! Élégant, central, une salle +récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine,--libre, +d’ailleurs... libre, justement, par une chance inouïe--les +Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un +peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait. + +--«Oh! je n’aurais pas espéré si bien... Le Louvois!» dit Claircœur, +usant de l’abréviation courante. «Vous l’achetez? + +--Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble appartient à une Société. +Or, un des membres influents du conseil d’administration de cette +Société est un ami de collège à moi, le marquis de Sépol. C’est lui qui +me réserve une priorité de faveur pour signer le bail. Je dois rendre +réponse avant demain. + +--Comment! Vous n’avez pas déjà dit oui?... Mon Dieu! Si on vous +soufflait la location! + +--J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain. + +--Qu’attendez-vous? + +--J’attendais, cher maître, la certitude de débuter avec _Les Malheurs +d’une arpète_. + +--Oh!...» + +Claircœur eut seulement cette exclamation profonde. Et elle regarda +Fagueyrat, avec des yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il +jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, désormais certaine, de +ses complexes projets, il s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de +la sincérité: + +--«Madame, nous livrerons la bataille ensemble. Aussi vrai que j’existe, +j’en ferai pour vous une belle victoire!» + +Presque aussitôt, une expression changée, où reparaissait l’artifice de +certains rôles, éteignit la flamme sur ses traits. Il ajouta: + +--«Il y a encore une petite formalité... oh! si peu de chose... + +--Notre traité?» suggéra Claircœur. + +--«Non. Notre traité... Qu’en avons-nous besoin? Vos droits sont +garantis. Dix pour cent de la recette brute. Je voulais dire... pour le +bail du Louvois... + +--Quoi donc? + +--On me demande--simple formalité, je vous répète--une signature de +garantie. + +--De garantie?...» répéta la femme de lettres, ignorante des affaires +comme un enfant au berceau. + +--«Oui. Vous comprenez... Un loyer de deux cents francs par soir--six +mille francs par mois, ce n’est rien, pour nous.» (Il disait «nous» afin +de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et comme si jamais sa pièce n’eût +dû quitter l’affiche.) «Ce sont des conditions exceptionnelles, que j’ai +obtenues par Sépol. Deux cents francs sur des recettes qui, en mettant +les choses au pire, en supposant la salle à moitié louée, seront de +trois mille francs.» + +Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une voix en Claircœur supputa: +«Le dixième de trois mille = trois cents francs par soir, au bas mot, +pour l’auteur.» + +Fagueyrat continuait son explication. N’ayant pas eu le temps de +rassembler des fonds... (Il en trouverait. Personne ne trouve des fonds +plus aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de gens paieraient pour +se faire jouer. Ceci négligemment)... il ne pouvait donner comme +garantie des recettes qui n’existaient pas encore. On demandait une +signature, une avance... des enfantillages. Avec Sépol, parbleu! Sépol, +le marquis de Sépol, vous savez bien?... En voilà un qui lui aurait +rendu service. Mais, membre du conseil de la Société, Sépol ne pouvait +pas. Claircœur observa naïvement: + +--«Quel dommage que je sois une femme! + +--Dommage! Ah! par exemple, ce n’est pas mon opinion», dit Fagueyrat, +avec une intention de galanterie. + +--«Si... Parce que je vous offrirais ma signature. Je serais même très +fière... + +--Eh! mon cher auteur, en quoi votre signature vaudrait-elle moins pour +émaner de jolis doigts féminins? On la connaît, votre signature. Au bas +de votre _Secret du guillotiné_, dans le _Petit Quotidien_, elle ne doit +pas représenter loin de cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup +d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre annuel d’affaires. + +--Vrai! je pourrais être votre garantie?...» + +Elle riait, trouvait la chose divertissante, incroyable, faisait taire +au fond de soi, comme vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure, +qui, maintenant, chuchotait: «De cette façon, mon _Arpète_ est sûre +d’être jouée, de rester sur l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je +tiens le directeur, le principal interprète, le théâtre. Quelle +influence j’aurai là!» + +Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus _L’Arpète_, c’était _Le +Guillotiné_, qui lui succédait. D’autres encore. Le mirage de la rampe +éblouissait ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce mirage-là en a +désorbité de plus solides.) + +--«Qu’est-ce que c’est? Qui est-ce qui nous dérange?» s’écria Claircœur. + +Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée aussitôt. La +romancière éleva la voix: + +--«Qui est là? Est-ce qu’on ne peut pas répondre?» + +Son intonation avait quelque chose d’énervé, d’impérieux, que jamais +créature humaine n’y avait sans doute perçu auparavant. Mais des +sentiments nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et pourquoi? D’où cela +venait-il? Qu’y avait-il donc de changé? Est-ce que l’orgueil, +l’ambition, la folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup dans +les âmes qui les ignorèrent à l’époque des jeunes ardeurs? Comment +admettre des surprises de la personnalité plus invraisemblables encore? + +La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, son grand chapeau +de feutre sur la tête, ombrageant un visage plus grave que d’habitude et +légèrement pâli, s’avança: + +--«Pardon, marraine... Je te croyais seule.» + +Était-ce bien vrai? Céline avait-elle exceptionnellement tenu sa langue? + +--«Entre donc, mignonne... Entre, que je te présente monsieur Fagueyrat. + +--Je connais monsieur», dit la jeune fille avec une brève inclination de +la nuque. + +--«Oh! sans doute... Tu l’as applaudi, comme tout le monde. + +--Mieux que cela. Nous nous sommes parlé.» + +Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, presque agressif. + +Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait Fagueyrat. Et l’acteur, +malgré son aplomb, malgré l’insignifiance de la rencontre, rougissait, +gêné. + +--«Mais oui... L’autre soir... au Gymnase... En vous cherchant, madame, +je me suis permis... + +--Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. Je supposais bien +que, si monsieur Fagueyrat voulait te voir, il en trouverait sans peine +l’occasion.» + +L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. D’où venait-elle, avec +ces traits pâlots, ces yeux brillants et aigus, ces yeux de soupçon? +Toutefois son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme de gaieté, +d’espièglerie, plutôt que de la vraie malice dont elle voulait acérer +ses paroles: + +--«J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. On vous a plutôt mal +reçu, dans la loge, là-haut, chez vos belles amies.» + +Il se rengorgea, vexé. + +--«J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle.» + +Sa solennité parut à Gilberte d’un comique irrésistible. Elle rit plus +fort, plus franchement, en petite fille qu’on menace par plaisanterie. + +--«Mais si... mais si... vous savez bien. Elles vous ont mis en +pénitence, au fond. J’ai très bien vu. Vous faisiez une tête!...» + +Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa marraine debout, très +grave,--d’une gravité presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait +pas, et qui l’impressionna. + +--«Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat et moi parlons de choses +des plus sérieuses. Tu seras bien gentille de nous laisser encore un +moment.» + +Moins d’un quart d’heure après, Gilles de Claircœur, entièrement +d’accord avec le futur directeur des _Fantaisies-Louvois_, le +reconduisait à la porte. + +Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à l’instant des +congratulations dernières, Criquette jaillit tout à coup d’une +maisonnette à l’architecture composite: vannerie et peluche, pagode et +caveau de famille,--on ne savait trop ce que représentait l’édifice, +avec le prétentieux de ses lignes, et la puérilité de ses matériaux. La +petite chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand le bruit du +colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée perçut d’abord deux pieds +étrangers, deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure modérée et la +finesse de leur chaussure, lui semblèrent, dans le sursaut du réveil, +les bases effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita vers ces +pieds ennemis, avec des abois dont la soudaineté et l’éclat furent +cruels, le dos en arc et tellement hérissé, que son échine paraissait +une longue et étroite brosse à nettoyer les verres de lampe. + +Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais +Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux +fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de +mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité +telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées +disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un +«heup!» après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette +n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des +mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer. + +L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il +eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en +émettant la réflexion: + +--«Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre +nièce.» + +Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour +baiser la main de la romancière: + +--«Je les apprivoiserai.» + +Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une +grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de +jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage, +eurent un élan, un éclair: gratitude, joie, protestation silencieuse de +dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son +machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant +de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse, +que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux. +Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement +désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion, +dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme +à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque. + +Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux +reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus +expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu +qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa +certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats +bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation: + +--«Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles. +La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser.» + + * * * * * + +Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte. + +--«Je puis entrer, mignonne? + +--Mais oui, marraine. Tu peux toujours entrer.» + +Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, collée aux jupes de sa +maîtresse. Les oreilles en pointe, le regard distrait, elle affectait un +air indifférent, et se coula vers la descente de lit en peau de chèvre. + +--«Oh! pas la chienne!... Renvoie-la, je t’en prie. Je trouve ensuite +ses poils partout, jusque dans mes cartons à chapeaux.» + +Criquette, ayant parfaitement compris, déjà couchée en rond, souffla un +peu entre ses pattes--un petit soupir d’aise--en personne incapable de +croire qu’on troublerait son innocente sécurité. + +Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation impliquée par +la formule d’exil: + +--«Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout à l’heure. Tu sais bien +qu’on ne veut pas de toi ici.» + +Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, oublia qu’on eût froissé +son chien. + +--«Oh! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as pleuré! + +--Par exemple! Voilà une idée!» protesta la jeune fille. + +--«Si... voyons, ne me dis pas non. Je t’ai fait de la peine, devant +Fagueyrat.» + +Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans la familiarité de la +maison. Toutefois, une hésitation imperceptible, un amollissement de la +voix, le détachèrent, lui donnèrent une vibration à part. + +--«Je me fiche bien de ce monsieur!» déclara Gilberte. + +Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses prunelles sombres, un +éclair mouillé, entre des cils perlés de gouttes fines, comme des +barbelures d’avoine après la pluie. + +--«Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. Tu venais là, +étourdiment. Mon Dieu, il n’y avait pas de mal. Mais si tu savais ce que +nous décidions! Pense, Gilberte, il prend un théâtre... le Louvois, rien +que ça! Et la première pièce qu’il monte... Devine... _Les Malheurs +d’une arpète_. + +--Vrai?...» + +Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas à un moment où l’on voit +d’abord le bon côté des choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles, +comme un beau départ de feu d’artifice. + +La jeune fille tendit les bras. + +--«Marraine... laisse-moi t’embrasser. Je suis ravie pour toi. + +--Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins de moitié dans ce qui +m’arrive d’heureux?» + +Elle entra dans les détails. Le principal rôle d’homme serait tenu par +Fagueyrat. + +--«Et le principal rôle de femme, par Blandine Jasmin», suggéra +Gilberte. + +--«Blandine Jasmin?...» répéta Claircœur, interloquée. + +--«Mais oui, voyons... Ça doit être pour elle qu’il prend un théâtre», +assura la jeune fille, avec cette tranquillité inconsciemment cynique +des ingénues qui parlent de choses scabreuses. + +Elle vit se décomposer la physionomie de sa marraine, et elle ajouta +vivement, dans une intention gentille: + +--«Oh! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin fera aussi bien qu’une +autre. Il y faut surtout du naturel, de la jeunesse, un minois +chiffonné, bien parisien.» + +Elle reprenait, sans le savoir, les termes par lesquels Fagueyrat avait +annoncé sa merveille. Claircœur l’interrompit. + +--«Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu as toi-même entendu dire +qu’il avait rompu avec cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça +peut aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais pas pour le +directeur du Louvois.» + +La créatrice d’Adhémar et du noble «guillotiné» parlait par la lèvre +dédaigneuse de l’excellente femme. Elle reprit un ton moins emphatique +pour demander à sa nièce: + +--«Mais toi, ma Gilberte... Parlons un peu de toi. Tu as vu Monbardon? + +--Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait à trois heures. + +--Eh bien, tu es contente? + +--Très.» + +La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe comme le chaton d’une +bague sur une goutte de poison. + +--«Tes chroniques vont paraître? + +--On me l’a promis. + +--Avez-vous arrangé une collaboration? + +--Pas encore.» + +Là-dessus, un sourire de jeune sphinx. + +--«Tu réponds drôlement, Gilberte. A quelles conditions le _Gulliver_ te +publiera-t-il? Monbardon t’en a-t-il proposé? + +--Oh! si peu.» + +Claircœur, attentivement, considéra le jeune visage. Il se détournait, +amer, énigmatique. Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide +scintilla. + +--«Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. Que s’est-il passé?» + +Silence. + +Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de ce qu’elle osait dire: + +--«Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon?» + +Gilberte se dressa, éclatant de rire. + +--«Oh! marraine, le directeur du _Gulliver_ ne fait pas «la cour» à une +pauvre gosse qui prétend gagner son pain en lui apportant de la copie!» + +Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain nerveux. + +--«N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si mes chroniques ne passent +pas, il sera encore temps de me présenter au concours du ministère.» + + + + +V + + +--«Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est pas là?... + +--Oh! que tu m’as fait peur!» cria Gilberte, en un sursaut qui secouait +son porte-plume et tachait d’encre la page commencée. + +Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée contre la fenêtre +ouverte. L’été était venu, et le soleil de onze heures éclairait +l’étrange paysage parisien en arrière de la maison du boulevard Raspail. +Un morceau de quartier éventré par le percement de ce boulevard +apparaissait encore, tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie, +dont quelques-unes montraient le dessin des étages, les zigzags +d’escaliers disparus, les noirs serpents des cheminées arrachées, et +quelques cloisons de chambres, où la tenture perdait peu à peu, sous le +vent et la pluie, la trace des meubles, des tableaux, qui s’y appuyaient +lorsqu’elles étaient closes, et que des êtres humains y vivaient leur +destinée. + +Entre ces vieilles demeures et les bâtisses neuves, des morceaux de +jardins subsistaient çà et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à +mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, d’ailleurs éclaircie, +déjetée, dominait le quatrième étage habité par la romancière, et +voisinait avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, qui, de la main, +pouvait presque atteindre aux plus proches rameaux, appelait «son parc» +ce bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de rêves que l’orme +n’avait jamais abrité d’oiseaux, et son imagination avait tant +excursionné le long des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était, +en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire taciturne. Elle +redoutait de le voir tomber sous la hache comme elle eût redouté de voir +mourir un ami. + +La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, lorsque l’invasion +sans gêne de son frère l’avait fait tressaillir. + +--«On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit ans, Bernard. Si +j’avais su que tu viendrais ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef. + +--Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le dire.» + +C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif de «Bette» pour +Gilberte, et il ne nommait jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait +présentée toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, et avec laquelle il +se piquait d’être camarade comme avec un garçon. + +--«Tu sais», fit-il, «c’est pas le moment de me chiner. Je viens de +recevoir un sale coup. + +--Quoi donc? + +--Le bachot... Raté encore une fois. + +--Pas possible! + +--Oui, ma vieille. + +--Oh! mon pauvre Bernard!...» + +Le «pauvre Bernard» s’approcha de la table en sifflotant, les mains dans +les poches. + +C’était un long adolescent, à la figure mince, le teint pâle, sous des +cheveux bruns et lisses, avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il +offrait dans la physionomie une hardiesse qui pouvait devenir +audacieuse, et même insolente, mais qui n’était pas sans grâce, par +contraste avec la nonchalance des mouvements. Nonchalance, apparente, +comme celle des félins, sous laquelle on devinait des ressorts aux +détentes rapides, une ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la +réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au premier coup d’œil on +fût certain de n’avoir affaire ni à un sot, ni même à un être banal. + +--«Comment as-tu pu te faire encore recaler, frérot? Après ton bel +effort, au lycée, depuis un an! + +--C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. Je n’ai pas pu me +retenir de le développer à ma façon.» + +--Qu’est-ce que c’était? + +--Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi ça: «_Les philosophes, et +Sénèque sur tous, n’ont point osté les crimes par leurs préceptes; ils +n’ont fait que les employer au bastiment de l’orgueil._» + +--Sapristi!... Mais on donne trois sujets, à choisir. Tu n’avais qu’à +laisser celui-là. + +--Pas de danger! Je rigolais trop quand on a dicté cette balançoire. +C’était d’un juteux!... Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour +se priver du plaisir d’ajouter le commentaire essentiel. + +--Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus? + +--Tu parles! Et en un style concis. Un mot. Ne fais pas tes yeux à la +tante Gil... un tout petit mot, trois lettres. + +--Lequel? + +--Zut! + +--Bernard! + +--Mais je l’ai répété plusieurs fois: zut! zut! zut!... Et zut! + +--Quelle horreur! On ne t’admettra plus aux examens. + +--C’est bien ce que j’espère. + +--Oh! mon petit frère!... Papa le sait? + +--Pas encore. + +--Il va en faire un chambard! Et marraine... Elle sera furieuse contre +toi. + +--Écoute, Bette... Arrête tes prophéties. Leur réalisation manquera de +gaieté. N’anticipons pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime mieux +qu’on ne me le dise pas d’avance. + +--Dans notre famille, tout de même, c’est plutôt... + +--Notre famille... Justement. On y fait trop de littérature. Je serai +l’obscure exception. Jusqu’à ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise +l’autre jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé: _Le Roman d’une +poupée_. + +--Non!... + +--Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de rage. Sais-tu ce que j’ai +lu?... Je t’épargne l’orthographe. «Les poupées ne naissent pas comme +les enfants. On les achète très cher. C’est pourquoi les petits pauvres +peuvent avoir de jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles +poupées.» + +Gilberte rit. + +--«Tu inventes, Bernard. + +--Je te jure que non. + +--Mais... Lilie expliquait-elle comment les enfants naissent? + +--Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une telle force que je lui ai +rendu son chef-d’œuvre, illustré d’une claque. + +--Pauvre gosseline! + +--Oh! je ne l’ai pas tuée. + +--Bah! ce n’est pas à la taloche que je pense.» + +Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux tristes. + +Bernard grommela: + +--«Plains-la donc! Vous autres, les femmes, vous avez toutes les veines. + +--Tu trouves?» + +Il y eut un silence, puis le commentateur de La Rochefoucauld reprit: + +--«Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher que je suis ici. +Autrement, j’avais de quoi faire ailleurs. Tu sais?... Le môme Sénèque, +et le «bastiment de l’orgueil». + +--Grand fou! Eh bien, maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire? + +--Des choses épatantes. Je voulais en parler avec tante Gil. Va-t-elle +rentrer bientôt, ta marraine? + +--Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi parlerais-tu avec elle +plutôt qu’avec moi? Au fond, toute jeune que je suis, je crois connaître +la vie mieux qu’elle, ma parole! + +--Et moi, donc! Mais ce n’est pas à son expérience que je viens +recourir. + +--Ah! bah! + +--Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce pas, tante Gil? + +--Oh! Bernard!... + +--Quoi?... Je ne veux pas la dévaliser. Je peux bien lui demander un +service. + +--Un service d’argent?... Tu en as donc besoin? + +--Non. Je suis le seul. + +--Un gamin comme toi... Et qui vient de rater son bachot pour la +troisième fois! Mon pauvre loup, ce n’est pas le jour pour taper ses +parents.» + +Bernard bondit de colère. Une flamme courut sur ses joues maigres, aviva +la double braise de ses yeux. + +--«Je te conseille de changer de ton, Bette, si tu veux que nous +restions amis. Je ne suis pas un gamin. Je suis un homme, résolu à faire +sa carrière à son idée. Ne m’aide pas... C’est ton affaire. Mais ne me +mets pas des bâtons dans les roues. Car tu t’en repentirais!» + +Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait tendrement. Il n’en +doutait pas. + +--«Mais alors, que diable!» conclut-il, «ne te range pas du côté des +ancêtres.» + +Dans la détente de la réconciliation, il lui révéla son idée. Il ferait +de l’aviation. En deux ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros +gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement de la nouvelle +machine. Les records, les tours de force, la rivalité des journaux,--à +qui proposera l’épreuve la plus hardie avec la récompense la plus +formidable,--tout cela disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu +près définitif de l’aéroplane. + +--«Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, Bette. Plus rien à fiche, +du côté de l’auto. C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, des +gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient vite leur million, en +courant pour des constructeurs. + +--Quand ils ne s’écrasaient pas en route», observa Gilberte. + +--«Parbleu! Sans ça!... Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc. +Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un +prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe. +On roule tout de suite sur l’or... Ou bien... Crac! En un clin d’œil... +Plus d’embêtement! Rasibus!... On ne s’en aperçoit même pas. Et on est +sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché. + +--Si tu restes estropié?... Si tu grilles vivant dans l’essence de ton +moteur?...» + +Bernard haussa les épaules. + +--«Et avec ça, rien à fiche», ajouta-t-il. + +--«Comment! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de +l’endurance! + +--Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas +des colles de pion, c’est pas du travail... C’est la joie de vivre. +J’appelle pas ça du turbin. Du turbin!... Quand on est là-haut, et qu’on +se dit: «La gloire et l’argent... ou la mort... Pas de milieu!» Tu crois +qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les +marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés +raseurs! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une +passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus +auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah! Bette, ma +petite sœur! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me +bout dans les veines!» + +Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la +corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par +instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle. + +--«Bernard, tu m’effraies!... Je serai inquiète tout le temps. Je ne +sais si je dois t’approuver», hasarda sa sœur. + +--«Mais», s’écria-t-il, fonçant vers elle, «je m’en fous, que tu +m’approuves ou non. De deux choses l’une: ou je trouverai l’argent +nécessaire pour mon apprentissage,--qui ne traînera pas, je t’en +réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une +école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise, +je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu +ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil +dans mon jeu. + +--Mais, mon pauvre petit... de l’argent... tante Gil... + +--Elle n’en a pas, peut-être? + +--Elle en dépense beaucoup, en ce moment. Je sais qu’elle a déplacé des +fonds. + +--Pour son cabot? + +--Qu’est-ce que tu dis!... + +--Oui... Pour cette histoire de location de théâtre, où son Fagueyrat +lui prépare un de ces bouillons!... + +--Bernard!» s’écria Gilberte, «je te défends de parler ainsi de +marraine! «Son» cabot!... «son» Fagueyrat... N’es-tu pas honteux?... +Qu’est-ce que tu oses insinuer? + +--Oh! rien du tout», protesta le frère, avec calme. «Notre bonne tante +Gil est à l’abri de tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par +un saltimbanque. + +--Un saltimbanque! Marcel Fagueyrat? Un des premiers acteurs de Paris. +Et, avec cela, un homme tout à fait bien! Tu ne sais pas de qui tu +parles. + +--Tiens! tiens!...» ricana le potache, en voyant s’animer le visage de +la jeune fille, «ce n’est donc pas seulement sur les bonnes poires mûres +que ce fringant premier rôle exerce ses ravages.» + +Cette impertinence à deux tranchants allait déchaîner une fraternelle +dispute, lorsque des bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent une +diversion. + +--«Voilà marraine qui rentre. + +--Veine! je vais pouvoir lui parler. + +--Mais... on dirait qu’il y a quelqu’un avec elle.» + +A cette minute, une personne de vivacité juvénile, brillante, pimpante, +de clair vêtue, entra comme un léger tourbillon. + +--«Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. Il déjeune. Va voir un peu à +la cuisine ce qu’il y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le +dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander ce qui peut être +prêt dans une heure. Des coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon +petit, excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de suite. Ça va?... Tu +nous restes, n’est-ce pas? On va se régaler. Je vous fais déjeuner au +champagne.» + +Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras de sa filleule, la +retint. + +--«Écoute... Oh! mes enfants, vous n’imaginez pas!... Les décors de ma +pièce... Nous venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. Ce sera +étourdissant, inouï... Il y a un truc, au cinq... vous m’en direz des +nouvelles! Si tout Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour ça... +Mais va, Bette, mon trésor... On vous racontera à table. Tout ce que tu +peux avoir de mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les +fruits... Il y a des pêches, en bas, vraiment belles, à deux francs +pièce. + +--Deux francs une pêche, en juillet! Ben, tante Gil», cria Bernard dans +une gambade, «tu ne nous prêcheras plus l’économie!» + +La griserie de joie émanant de la romancière gagnait ce jeune cerveau. +Si tout allait si bien, qu’importaient le recalage au baccalauréat, les +scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition des parents à sa +vocation aérienne, le porte-monnaie bouclé du père Andraux, les crises +de nerfs de la maman, les hurlements effarés de Lilie? Bernard aurait +avec lui tante Gil et sa galette,--cette galette devant qui toute la +famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement heureuse ne +serait pas difficile à attendrir, à persuader. + +--«Nom d’un chien! mais tu es épatante! Sais-tu que je ne te +reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil», dit le +grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune +mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment--si c’en est un de +ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en +beauté--contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne +revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle +qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il +attribuait envers lui des obligations de parenté. + +Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un +étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage +qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention. + +--«Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé? T’as l’air aussi jeune que +Gilberte...» (Cela, c’était excessif.) «Et tu es mise!...» (Il fit +claquer sa langue, en connaisseur.) + +--«Ma robe te plaît?...» + +Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un +vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond +d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des +accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots: «Ma robe +te plaît?» que par la transformation extérieure de tante Gil. + +«Ma robe te plaît?...» Était-ce bien la feuilletoniste du _Petit +Quotidien_, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge, +rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez +son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur «sa bobine» +dépourvue de séduction?... Était-ce la maternelle tante adoptive, +préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu +et de sa chienne Criquette?... Était-ce la même personne qui demandait +aujourd’hui--et à qui?... à son gamin de neveu:--«Ma robe te plaît?» + +Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification +surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question,--mais dans +quelle bouche!--déclara que toute la toilette était d’un chic intense. + +--«Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite +tante», ajouta-t-il. «Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur +la tête... Des tourtes en velours et en jais l’hiver... Des tourtes en +crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai +chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de +l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais. +Bigre!... Et ces bouclettes, là-dessous!... Tu n’as pas coupé tes +cheveux de devant, au moins? C’est des chichis?... + +--Allons, Bernard, ne me décoiffe pas», dit Claircœur, s’écartant des +longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement. + +L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle +ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses +cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en +avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait, +en rognant quelques mèches. + +--«Mais, voyons... Ils n’ont plus la même teinte. Oh! tante Gil... Où +sont les petits blancs que nous comptions, là, sur la tempe? Je t’y +prends, je t’y prends!... Tu as mis du henné. + +--Assez, Bernard! J’ai plaisanté un instant. Mais, je te prie... ne +passe pas les bornes. Cesse de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau, +de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant?» + +Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été trop loin. «La gaffe!» +pensa-t-il avec inquiétude. Il essaya de se rattraper par de +l’empressement. + +--«Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, tante? J’aurai vite fait +quelque commission, tu sais. + +--Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, pendant que je vais +retirer mes affaires. + +--Et monsieur Fagueyrat?... Il est tout seul? J’irai bien... + +--Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans mon cabinet de travail. Ne le +dérange pas.» + +Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie robe de foulard aux +dessous de taffetas, dont la nuance hortensia bleu se fondait au corsage +sous du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline de soie du même ton, +voilée de chantilly, glissait autour de sa taille. Son grand chapeau, en +paille de riz noire, s’ornait d’une immense amazone «pleureuse», d’un +bleu assorti, plus délicat. + +Et vraiment, cette toilette charmante ne lui messeyait pas. Non plus +qu’on n’y dût voir la cause unique du changement si avantageux de toute +la personne. Quelque chose de souple, de féminin, presque de la grâce, +atténuant la lourdeur de la silhouette... Un éclat nouveau dans la +physionomie... Une ombre de rouge et de poudre aux joues, aux lèvres... +Une touche de crayon châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds, +sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, lustrée de reflets +vivaces... Par-dessus tout, un rayonnement intérieur transparaissant en +jeunesse--plus rajeunissant de fait que nul artifice--c’était tout cela +qui permettait à Claircœur de porter sans ridicule sa toilette d’un azur +indécis et ses vaporeuses dentelles. + +Bernard la regardait sortir avec plus de surprise encore qu’il ne +l’avait vue entrer. Mais il n’en perdit pas sa présence d’esprit. + +--«Petite tante!» s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix. + +Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le +déjeuner, pour quelque chose de très sérieux? + +--«Quelque chose de très sérieux?... Avec toi! + +--Tante Gil... je te jure... Demande plutôt à Bette.» + +Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de +suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M. +Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on +répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et +le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les +aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard. + +Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les +succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode,--flatté +qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que +Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient +moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à +l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court +instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait +anéantir son espoir,--espoir dont il palpitait d’autant plus +passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre. + +Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir +et la réalisation du bonheur, que le «oui» ou le «non» d’un être, en +l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole. +Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard! +L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure +jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles +durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait +tante Gil. + +--«Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi, +nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en +dehors de leurs vœux. L’aviation... Est-ce que ça peut s’appeler une +carrière, seulement? + +--Non», ricana-t-il, «c’est un petit jeu de tout repos, comme le +«puzzle». + +--Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une +fois. Et puis après? Ça n’est pas un métier.» + +Il bondit. + +--«Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est tout. Ne débine pas ce +qu’il y a de plus glorieux au monde en ce moment.» + +Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, regarda le +«parc» de sa sœur, le fouillis des branches, des feuilles +poussiéreuses,--pauvre verdure qui, cependant, parmi tant de pierres, +s’imposait, captait le regard. Et il commença de siffler une valse. + +--«Mon petit Bernard... Écoute, sois raisonnable. Je te promets une +chose. C’est de garder mon opinion pour moi si tes parents souhaitent +que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai pas. Quant aux premières +dépenses, je m’en chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment +veux-tu que je m’engage?... C’est peut-être au-dessus de mes moyens. Je +n’ai pas la moindre idée... + +--N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. Mes parents!... Leur +demander!... Ils ne savent pas que j’ai raté mon bachot, et avec +scandale. Si tu crois que je rentrerai leur dire... sans avoir une +perspective d’avenir, indépendante d’eux, assurée... + +--Grand enfant! Ne pas rentrer... Qu’est-ce que ces folies-là? C’est moi +qui leur dirai, pour ton bachot. Nous irons les trouver ensemble, +Gilberte aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons bien la carrière vers +laquelle tu peux te tourner, qui te plaira, où tu montreras ce que tu +vaux. Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que tu n’y crois +toi-même. Un garçon de ton intelligence, réduit à faire une espèce +d’acrobatie!... A quoi penses-tu? Car, enfin, tu ne perfectionneras pas +les machines? Ce n’est pas la mécanique qui te tente. C’est le sport. +L’aéroplane, jusqu’à présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très +imparfait. Ça ne peut pas être un but. + +--Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu!» dit le jeune homme, +brusquement. + +--«Qu’est-ce que ça veut dire? Tu t’en vas?... Tu ne déjeunes pas?...» + +Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur entra. Et il voulut +prendre congé des deux femmes,--dramatiquement. Partirait-il pour +l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte? Mais avec quel argent, +pour payer le passage? Piquerait-il une tête dans la Seine? Il était +trop bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour Eiffel, pour +avoir une fois l’illusion de flotter dans l’espace avant de quitter ce +monde? Ces sombres alternatives, et bien d’autres, non moins sinistres, +se lisaient sur son jeune visage têtu, pâle, fermé, comme dans le geste +à la fois découragé, doux et résolu, par lequel il desserrait les bras +caressants qui cherchaient à le retenir. Mais quelqu’un frappa à la +porte, et la voix de la cuisinière se fit entendre: + +--«Madame, c’est le glacier. Au lieu de coupes-jack, il propose une +bombe-surprise. Faut-il accepter? + +--Qu’est-ce que c’est que ça... une bombe-surprise?» demanda Bernard, +tandis qu’une étincelle gourmande éclaircissait son orageux regard. + +--«Reste, et tu le verras, grand gosse!» dit tante Gil, en riant. + +Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant que Gilberte +expliquait: + +--«Une bombe-surprise, c’est de la glace à la vanille, en dehors, avec +une crème au chocolat chaude, en dedans. + +--Ça doit bien faire, entre la langue et le palais», affirma Bernard, +décisif. + +--«Tu peux toujours en manger. Tu auras bien le temps de te suicider +après», insinua Gilberte, avec une gravité malicieuse. + +Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant aux allures +tragiques, il prit sa sœur à l’épaule, la regarda au fond des yeux. + +--«N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras pas ce jour-ci. Tu t’es mise +contre moi avec ta marraine... + +--Peux-tu dire!... + +--Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. Tu auras ta part de +responsabilité dans ce qui arrivera. Ma résolution est prise. Je serai +aviateur. Pas si bête que de me suicider!... On fait toujours ce qu’on +veut, dans ce monde, quand on le veut bien.» + +Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle +resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le +déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit +honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie +d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on +chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli +envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui +prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois +(car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention +à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les +airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta +plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile, +car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et +autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du +côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer +des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_. + +A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux +électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes, +presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus +l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour +lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui +les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y +accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts +l’inclinaient aux recherches d’élégance. + +Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs +courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe +ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille. +Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce +point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au +milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et +Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix) +emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans +un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures +de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des +bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du +plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard +se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture. + +Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise, +popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement +transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette +hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle +ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée +qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher +directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit +directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit +Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur +Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec +des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait +avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose, +tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou +factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande +marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le +buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de +l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes +les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses +jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier. + +Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de +l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le +bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une +grâce soulignée. + +Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre +d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de +liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez +une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de +l’acte en cours de composition. + +--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en +le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra +couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au +plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...» + +Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie +charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait. +Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se +tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie! +D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La +sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses +sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité +auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir. + +Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique. +Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou +moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard +lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité +expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon +ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans +le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives +singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une +réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer +à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences +simplistes de la scène. + +Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en +découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter +aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse, +tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une +toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs, +le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. +«Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il +n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie, +l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard +de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en +a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les +yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à +elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même +compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y +avoir de l’avaro.» + +Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il +souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré. + + * * * * * + +Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de +mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au +baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint: + +--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement, +p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en +colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante +Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça, +pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce +n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle +comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est +convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle +prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais, +à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes +les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez +l’œil. Gare la casse!» + + + + +VI + + +--«Mademoiselle rentre tard», dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé +retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine. +«Madame a dû partir. + +--Déjà! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est +qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins. + +--Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à +Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez +tôt de chez son amie.» + +Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des +Trente mille lignes,--association qui éditait en collections illustrées +les longs romans-feuilletons,--Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait +partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un +plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la «Truite au +bleu»--vieille maison de célébrité parisienne--où se tenaient les agapes +littéraires. + +Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion +des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait +des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces +messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère +spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la +traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût +rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni +invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne, +dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les +«chers maîtres», comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce +privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont +la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés +sociales, et plus encore à des détresses particulières. + +--«Bien sûr, j’irai rejoindre marraine», dit Gilberte à la femme de +chambre. + +Elle entra chez elle, mais en ressortit presque aussitôt, avec une +exclamation: + +--«Céline, dites-moi...» + +Elle dépliait une longue bande imprimée d’un seul côté, parcourait une +lettre. Ses mains, sa voix, tremblèrent. + +--«Qu’est-ce que cela?... Comment est-ce venu? Pourquoi ne me +préveniez-vous pas? + +--Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. Mademoiselle ne pouvait +manquer de le voir. + +--Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a apporté? + +--Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, en lettres dorées: _Le +Gulliver_. Il est revenu pour la réponse. + +--Il est revenu? + +--Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait pu le croiser. Moi, +n’est-ce pas? je ne pouvais pas donner de réponse. Mademoiselle n’était +pas rentrée. Madame venait de sortir. + +--Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. Ça va bien.» + +Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se porta vers la cuisine. + +--«On est un peu nerveuse», confia-t-elle à Guillaumette. + +Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, dans la chaleur du +charbon et du soir d’été. Profitant de ce que ses patronnes dînaient +dehors, Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, pour +Céline, et pour la concierge invitée, d’énormes escargots, dont la farce +fondait et grésillait au-dessus de la braise rose. Sa large face, plus +rose que la braise et plus luisante que les coquilles des escargots, +était positivement ronde comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris +tirés en arrière, et réunis en un chignon de la dimension d’un +berlingot. + +--«C’est comme ça, la jeunesse», fit-elle, indulgente. «Laissez donc, +Céline. Moi, à c’t âge-là, je ne savais pas plus ce que je voulais que +vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, mon amour, va pas +tracasser la fifille à marraine», conseilla-t-elle à Criquette, +laquelle, arrondie sur un coussin, dans un angle, guettait d’un œil +bougeur la confection prochaine de sa pâtée.--«Hein?... On est contente +de la trouver, sa vieille Mémette, quand les belles madames vont dîner +en ville?...» ajouta la cuisinière, en inclinant vers la petite chienne +la bonne grosse lune rougeoyante qui lui servait de visage. + +Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs reprises vers cet +astre favorable à ses humbles joies. Plus heureuse que les hommes, +incapables de toucher leurs dieux, elle dardait à chaque bond sa langue +adoratrice vers la face écarlate et providentielle. + +--«Là... là...» disait la cuisinière, «bige-moi tant que tu veux, +trésor. Ton petit torchon rose... Il est plus appétissant que ma +frimousse en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette. Vas-y, +bige-la, ta vieille. + +--Comment pouvez-vous!...» s’étonna dédaigneusement Céline. «Je me +demande si vous n’aimez pas encore mieux Criquette que madame Gilles. + +--Je me ferais hacher pour l’une aussi bien que pour l’autre», déclara +Guillaumette en retournant à ses escargots. + +Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait les épreuves d’une de +ses chroniques. Elle voyait cela!... Elle le voyait!... Sa prose +imprimée! Les phrases tournées dans sa tête avec tant d’application... +Elle les retrouvait, une à une, sous cette forme, qui lui paraissait +magique. Combien son style, ses idées, y gagnaient! C’était mieux +qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant lui venait aux lèvres. Très +bien, ce passage... Tiens, elle ne se rappelait pas... Cette jolie +pensée... c’était d’elle?... Ma foi, oui!... Cela faisait vraiment bien, +coupé en prestes alinéas. Une colonne et demie, environ... Bonne +longueur. Et son nom au bas! son nom en petites majuscules: «GILBERTE +ANDRAUX.» Elle y arrêtait des yeux pleins d’extase. + +Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque chose arrêtait la jeune +fille au moment d’en ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât +l’écriture, et que la signature fût illisible, elle sut tout de suite de +qui cette lettre émanait. Lentement elle en prit connaissance. + + «Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de moi, mademoiselle? Vous + auriez eu tort. Je ne suis pas le brutal contre qui s’est révoltée + votre ingénuité. Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas + par un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez. + J’avais à cœur de vous persuader que vous m’aviez mal compris. + Plusieurs mois ont passé, qui, loin d’atténuer mon sentiment à votre + égard, l’ont rendu plus profond, plus digne de vous. + + «Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour la pure jeune fille que + vous êtes, ni pour le brave homme que je crois être,--que je veux + être, tout au moins, à votre égard et dans votre estime,--rester sur + un malentendu. + + «Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai au journal jusqu’à + huit heures. Quoi que vous fassiez, votre chronique paraîtra demain. + Mais, si je puis causer avec vous quelques minutes, je vous donne ma + parole d’honneur que vous serez content de + + «Votre admirateur et ami.» + +Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement des pattes d’un +faucheux écrasé. Gilberte y devina sans peine la signature de Monbardon. + +Elle recommença de lire la lettre, ligne à ligne, mot à mot, puis elle +releva les yeux. + +La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra la cime de l’orme, «son +parc», et, machinalement, parcourut le dédale des branches. Elle en +connaissait les bifurcations, les nodosités, les ramilles mortes. +Recroquevillées de sécheresse, grises de poussière, ses feuilles +n’étaient déjà presque plus de la verdure. Mais les rayons du soleil +déclinant le criblaient par en dessous de longues flèches vermeilles, +allumaient dans son mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre +parisien, prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait au cœur de la +jeune fille rêveuse une vague fantasmagorie d’aventures, de pays +lumineux et doux--peut-être des souvenirs d’une vie ancienne, ou des +pressentiments d’avenir. + +Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas. + +Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et plein d’un soleil fauve +lui disait des choses merveilleuses et tristes,--si tristes que, +soudain, Gilberte en eut les yeux débordants de larmes. + +La correction des épreuves ne demanda que deux minutes. Quelques +coquilles, des lettres tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte, +pour avoir aidé sa marraine, connaissait les signes cabalistiques qui +sont le volapuk entre auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet +dans une enveloppe et sonna la femme de chambre. + +Céline parut, les yeux arrondis, la bouche grasse. + +--«Je croyais Mademoiselle partie pour dîner chez son amie. + +--Céline, pourriez-vous me porter ceci?... Mais, qu’est-ce que vous +avez? Que faisiez-vous? + +--Je croyais Mademoiselle partie», répéta l’autre. «Alors, nous mangions +de bonne heure, parce que Madame nous a donné notre soirée. Nous allons +avec la concierge...» + +Les sourcils de Gilberte se contractèrent. + +--«Allez», dit-elle avec une dureté que la domestique ne comprit pas. + +--«Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle pourra peut-être...» +hasarda Céline avec la familiarité dont on use envers des maîtres +jeunes. + +--«Vous avez raison, j’irai moi-même.» + +Et comme la femme de chambre, ennuyée, s’attardait: + +«Allez, allez... Vous empoisonnez l’ail. Quelle horreur pouvez-vous bien +manger?» + + * * * * * + +Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le _Gulliver_ s’était +récemment installé dans un hôtel tout neuf. Au fronton, un bas-relief +montrait le héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures sonnaient +à l’horloge du journal et sous la colonnade de Brongniart, lorsque Mlle +Andraux traversa la salle des dépêches et s’engagea dans l’escalier à +rampe de fer forgé qui menait à la direction. C’était l’heure affairée. +Pourtant on ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à la curiosité +des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs, de tous les gens qui +encombrent les locaux d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même en +juillet, Gilberte se précipita dans le bureau de Monbardon comme en un +refuge. + +Il lui saisit les deux mains. + +--«Que vous êtes gentille! Vous êtes venue. Vous ne m’en voulez donc pas +trop?» + +Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la gorge. Ses yeux +bruns--illuminés de jeunesse, de franchise aussi--se fixèrent largement +sur le visage inscrutable. + +--«Vous en vouloir?... Non. Vous m’écrivez qu’il y a malentendu. Je me +suis donc trompée. Ne parlons plus de cela.» + +Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il se taisait, souriant, de +son sourire sans lumière. Elle ajouta: + +--«Je viens vous remercier pour les épreuves. Les voici. C’est une +grande chose de paraître dans le _Gulliver_.» + +Il sourit davantage. Quelle enfant! Quelle délicieuse enfant!... Un rien +d’émotion attendrie brilla derrière le monocle, sur les traits +grisâtres, au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la +cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude. + +--«Le _Gulliver_», dit-il, haussant l’épaule. «Vous lui faites bien de +l’honneur. Il vous appartient. Ce sera votre journal, si vous voulez. + +--Comment?...» + +Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et l’homme qu’elle jugeait +dangereux, intimidant, vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa +puissance. Monbardon! C’était Monbardon qui lui parlait ainsi! + +--«Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous là... Non... dans ce +fauteuil. Et causons un peu, en amis.» + +Il s’assit devant elle, tout près,--pas trop, à peine si les genoux, +parfois, s’effleurèrent. Malgré tout, elle sentit bien vite le ridicule +de ce mot «amis», l’invraisemblance d’une amitié quelconque entre cet +homme, dont elle n’imaginait pas la moindre pensée, et la claire petite +fille qu’elle était. De l’amitié... elle n’en lisait pas sur ce visage, +où, lui semblait-il, elle ne lirait jamais. De l’amour non plus, +d’ailleurs. Du moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans le +comprenait.--Quelque chose d’obscur, de lourd, de gênant, la tenait +oppressée, devant cette physionomie, à la fois morne et ardente, sous +ces yeux tenaces, dont le regard, par instants, l’obsédait, comme un +contact. + +Monbardon lui disait: + +--«Parbleu! le _Gulliver_, il aurait tout à gagner à faire passer dans +son encre rance le parfum d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas de +choses à vous demander sur vous-même, vos amies, vos compagnes, sur ce +mouvement si résolu de la jeunesse féminine vers l’indépendance par le +travail. C’est très curieux. Vous voyez ça de plus près que nous. Ça +contient peut-être tout l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus, +il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous parlions ensemble, très +souvent. Je vous confierai une rubrique. Je vous installerai un bureau, +ici même, si vous voulez, avec des reporters à vos ordres.» + +Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là, Gilberte Andraux! + +D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur ajouta: + +--«Ce n’est pas le journal seul qui a besoin de rajeunissement. Si vous +saviez... Ah! ma petite...» + +Une ombre grise plomba davantage la face taciturne. Le monocle tomba. +Monbardon frotta de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis que, +d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait une main de la jeune +fille, puis posait cette main sur son genou sans desserrer l’étreinte. + +Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment. Tout en tirant +sournoisement sa main prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation +d’un homme que tout le monde envie. + +Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur. Voilà bien ce +qu’il lui fallait, à lui, revenu de tout, ivre d’ennui... + +--«L’ennui!» cria Gilberte. + +--«Hé, oui!... Un journal, c’est une roue qui tourne. Vous croyez qu’on +y dit ce qu’on veut? On y dit ce que le public spécial demande. Si, par +hasard, on était, sur un point quelconque, du même avis que le confrère +d’en face, faudrait se garder d’en convenir. Si les journaux ne se +mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient plus. Et la course au +scandale! La manchette à sensation? Et la frénésie de l’information +mondaine? Sans compter les dessous de tout cela... Ah! ce n’est pas gai +tous les jours», soupira Monbardon. + +Si encore il avait des compensations dans la vie privée!... Mais chez +lui... la solitude... pis que la solitude. Il risqua des allusions à sa +femme. Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord du ménage. +On ne voyait jamais ensemble les époux Monbardon. Le directeur du +_Gulliver_ allait seul dans le monde comme au théâtre, donnait ses repas +d’amis au cabaret. + +--«Ah!» murmura-t-il, «si vous aviez confiance en moi. Nul ne peut +escompter l’avenir. Mais enfin...» + +Donnait-il à entendre qu’il divorcerait? Ou que l’hypothétique Mme +Monbardon pourrait disparaître d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait +encore jugé à propos de le faire? Quoi qu’il en pensât, il ne craignit +pas de déclarer qu’en Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice +du _Gulliver_ vieilli, et la seule Égérie souhaitable pour le directeur +de cet important quotidien. + +--«Je savais bien», dit Gilberte, avec un air réprobateur, qui lui +faisait un minois à croquer, «je savais bien que, si je venais, vous ne +seriez pas sage, et que cela finirait très mal.» + +En dépit de sa timidité devant Monbardon, de qui le seul aspect la +glaçait naguère, elle prenait instinctivement le ton de gronderie +plaisante qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants, de quelque âge +qu’ils soient, reculent les limites de l’absurdité sans franchir celles +des convenances. + +Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit, comme Gilberte ne +croyait pas qu’il pût rire. + +--«Vous trouvez que cela finit mal», répétait-il, en tâchant de replacer +son monocle, que le rire chassait de nouveau. + +--«Très mal», dit-elle, sans que sa gravité éteignît entièrement son +joli sourire. «Puisque me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au +_Gulliver_. Voulez-vous être assez bon pour me rendre mes épreuves? + +--Vos épreuves!... Ah çà! ai-je mérité que vous me punissiez encore?...» +s’écria-t-il--avec une bonne grâce qui fut presque cette fois de la +grâce tout court.--«Votre chronique paraîtra demain matin, quoi que vous +m’ayez fait. Et je vois que vous allez me faire beaucoup de peine.» + +Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la jeune fille une vibration +de sympathie. + +--«Et comment vous ferai-je beaucoup de peine?» + +Avec quelques réticences, diverses circonlocutions, puis une brusquerie +à la blague, il dévoila son projet. Il voulait proposer à Gilberte un +dîner de camarades, dans un coin de verdure qu’il connaissait. + +--«On entre par un sentier discret du Bois. Nul ne peut vous voir. +Cependant, les bosquets sont séparés par de si légers rideaux de +verdure, que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier. Vous me +devez cela, ma petite Gilberte. N’ai-je pas été le plus respectueux des +amis? Nous parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme, et de +la précieuse collaboratrice que vous serez pour le _Gulliver_, en vous +occupant de cette question.» + +L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa point. «Serait-ce tout de +même possible?» pensait Gilberte. Une palpitation souleva son corsage. + +Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en empêcher, car il avoua: + +--«J’ai choisi mon jour. Je sais bien que, ce soir, votre tante assiste +au banquet des Trente mille lignes. Parbleu! elle était de la commission +qui est venue me demander de le présider.» + +Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un départ imprévu. Et, +comme, effectivement, il prenait le train à minuit, l’alibi se +justifierait. Mlle Andraux ne pouvait être compromise. + +--«Voyons», conclut-il, «je vous quitterai forcément vers onze heures. +De huit heures et demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir tenir +en respect un vieux bonhomme comme moi, dans un endroit où nous devrons +parler bas si nous ne voulons pas être entendus? + +--Ce n’est pas cela», dit la jeune fille. «Mais ensuite, vous vous +croirez des droits. Vous m’accuserez de jouer un jeu de coquette, s’il +me convient d’en rester là.» + +Une souffrance crispa la face de Monbardon. L’ironie, la morgue, la +glaciale indifférence fondirent. Ce fut émouvant, chez cet homme. Et +aussi l’accent changé troubla Gilberte. + +--«Vous n’êtes pas bonne... Je savais bien que vous alliez me faire du +mal.» + +Il se détourna, marcha dans la pièce. + +--«Eh bien, n’en parlons plus.» + +Puis, revenant vers elle: + +--«Vous ne savez pas quel sentiment vous brisez. Vous auriez fait de moi +ce que vous auriez voulu.» + +Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par l’inquiétude de gâcher +une chance unique pour un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les +libertés féminines permises dans ce milieu littéraire où elle prétendait +entrer, Mlle Andraux demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux +larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance, d’agir en femme +soucieuse de sa dignité. Et elle avait envie de s’écrier, comme une +petite fille: «Oh! mais, que faut-il faire?» La fierté aussi d’être tant +pour un personnage comme le directeur du _Gulliver_, la certitude de +retourner à son néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu +définitif, ajoutaient à sa perplexité. + +Il vit les cils humides battre sur l’effarement des yeux de douceur. Les +mains de Gilberte furent dans les siennes. + +--«Ah! vous venez! vous venez!... + +--Rappelez-vous à quelle condition... J’ai votre parole...» +murmura-t-elle. + +Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, il fixa le +rendez-vous. + +--«Dans trois quarts d’heure, à huit heures et quart, rue Spontini, à +l’angle du carrefour Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. Mon +auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite!... je dois passer chez moi, +je n’ai que le temps d’expédier quelques affaires. A tout à l’heure, ma +jolie... A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas.» + +Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant la notion de ce qui lui +arrivait, Gilberte se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant +elle, s’ouvrait la place de la Bourse,--un désert dans la fin poudreuse +et mélancolique du jour. + +La jeune fille traversa, passa les grilles, entra au bureau de poste, se +fit ouvrir une cabine téléphonique: + +--«Impossible de venir dîner», chuchota-t-elle dans l’appareil, à l’amie +qui l’attendait. «On m’admet au banquet des Trente mille lignes, comme +journaliste. A partir de demain, je collabore au _Gulliver_. Alors, +c’est important pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine.» + +Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour de la Bourse, en arrière. +Par devant, elle n’osait, craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être +vue par lui, quand il quitterait son journal. Comme il lui était +étranger, cet homme, près de qui--tout près de qui, hélas!--elle +s’assiérait tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis dans +l’intimité du repas discret. Étranger?... Plus qu’étranger. Odieux... +Était-ce possible? Elle s’interrogea. Oui... odieux. Le bref +attendrissement ressenti devant sa tristesse, elle ne le concevait plus. +Une antipathie, une répulsion physique, durcirent son cœur, firent +courir dans sa chair un frisson. «Qu’allais-je faire?» pensa-t-elle, +avec effroi. «Qu’allais-je faire?» Puis ce fut un sentiment +d’impossibilité, pour cette nature qui ne savait pas feindre. «Qu’est-ce +que je lui dirai? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable!...» Et, +brusquement, du fond de son être, la révolte véhémente: «Je ne peux +pas!... Je ne peux pas!...» + +Elle marchait au hasard, dans un dédale de rues qu’elle ne connaissait +point. Le soir d’été vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres +mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière les grilles des +balcons où ne s’accoudait personne, il y avait encore des flammes roses +aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient cette jolie fille, qui +semblait aller au hasard, palpitante et rapide, comme un papillon +échappé du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. Sans +saisir les mots, elle en devinait bien le sens. Un écœurement fit +trembler sa lèvre. Ses yeux, machinalement, se levaient vers les vitres +roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. Et, soudain, sa +jeunesse fut désespérée, comme si le beau soir paisible eût recélé toute +la douleur du monde. + +Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte commanda de fermer la +voiture. + +Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir Monbardon. Elle ne +voulait pas l’exposer à l’humiliation de l’attente inutile, au coin +d’une rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi exprès? Ce +serait vilain, et cruel. + +Mais comment faire? + +Il avait quitté le _Gulliver_, certainement. Adresser un mot chez lui, +que déposerait le chauffeur de l’auto?... Gilberte n’osait. Sous quel +régime conjugal vivait-il? Un billet de ce genre est un engin dangereux. + +Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de la Faisanderie où demeurait +le directeur du _Gulliver_. Elle connaissait bien cette adresse, pour +l’avoir cherchée dans le _Tout-Paris_. La personnalité de Monbardon, +depuis quelques mois, quoi qu’elle en eût, se mêlait à son existence. + +Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule de ces papiers tout +gommés qu’on plie en forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur l’un +d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge,--haletante de la crainte +d’être surprise: + +--«Pour monsieur Monbardon... pour lui seul, n’est-ce pas?» + +Glissant une pièce dans la main du portier: + +--«Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son auto n’a peut-être pas +tourné le coin de la rue.» + +Elle reprit sa lettre, s’enfuit. + +--«Boulevard Raspail», dit-elle au chauffeur. + +Comme la voiture traversait la rue Spontini, Gilberte eut juste le temps +d’apercevoir une auto arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation +Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un plus étrange +sentiment lui noya l’âme, mélange d’un orgueil amer, d’un regret subtil, +avec un retour soudain de compassion attendrie pour celui qui, là-bas, +ne pensait qu’à elle,--vainement. + +Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. La vie eut un goût +savoureux. Elle n’avait que vingt ans. Combien d’autres?... et quels +autres?... l’attendraient de la même attente. Comment serait-il, celui +qui n’attendrait pas en vain?... + +Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas rentrer à la maison. +D’ailleurs, comment expliquer qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle +se souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même n’avait pas +les clefs de l’appartement. La jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il +eut franchi la Seine, le paya, et commença de marcher lentement, le long +du quai, rive gauche. + +Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, vers ce Paris dont les +siècles ont exhaussé le sol, noirci les murs, griffé les pierres de +signes et de souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de passions +confuses, tourne ses pas de ce côté, dans l’errance des promenades sans +but. + +Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut tout à coup grand’faim. +C’était la première fois qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure +ordinaire. Dans son imagination s’indiqua vaguement le fin menu que +Monbardon lui eût proposé. Elle eut un soupir de gourmandise. + +Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés de foie gras, un baba et un +éclair au café, elle s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva +exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où elle regarda +Notre-Dame--formidable silhouette à l’encre de Chine--se découper sur un +ciel d’or rose et s’endiamanter le front des premières étoiles. + +Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour qu’il lui fût possible de +paraître sans indiscrétion parmi les sociétaires des Trente mille +lignes, Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de l’Arcade, où +fleurit, depuis l’époque du Directoire, le célèbre restaurant de la +«Truite au bleu». + +Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle arriva, les sociétaires n’en +avaient pas fini avec le dessert et les discours. Dès le vestibule, en +bas (il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux perçut des +applaudissements. Hésitante, elle s’attardait devant une porte vitrée. +La connivence souriante de la préposée au vestiaire la poussa dans la +fournaise. + +Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi en sous-sol, remplie de +dîneurs, autour de longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait +du relent des victuailles, détenait un record de température élevée, en +ce soir de juillet. Une fraîcheur illusoire était suggérée par son +aspect de grotte, et par de l’eau pulvérisée--mais n’était-ce pas l’eau +du bain-marie?--dont les gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les +rochers artificiels. Les piliers soutenant la voûte--d’ailleurs très +basse--se dissimulaient entre des stalactites et des stalagmites. Parmi +les aiguilles d’aspect calcaire,--triomphe du carton-pâte,--un peu de +mousse jaunâtre et quelques arums en celluloïd figuraient la végétation +aquatique de ces régions. + +Cette salle--peu pratique pour un banquet, car les stalactites et les +stalagmites rompaient la cordialité de l’ensemble, et séparaient les +convives en petits paquets plus ou moins sympathiques--constituait le +sanctuaire trimestriellement dévolu à la Société des Trente mille +lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien que tout le monde +pût prendre part aux fraternelles agapes) déterminait l’irréductibilité, +sous ce rapport, du directeur de la «Truite au bleu». + +--«Je vous donne», disait-il aux écrivains, «par une faveur spéciale, et +en renonçant aux plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau +primitif, où naquit mon illustre établissement. Des Américains, qui ne +passent qu’un soir à Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire +dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de Beauharnais, Mme Tallien, +Mme de Staël, Talleyrand, et Bonaparte lui-même. Quand c’est le jour des +Trente mille lignes, je refuse tout. Ma grotte vous est réservée. Pour +rien au monde je ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de notre +France, déguster ma fameuse truite au bleu aux étages récemment +construits, sous de banals arceaux gothiques, ou bien entre les glaces +trop neuves de ma galerie Trianon.» + +Gilberte, venue du dehors au moment où le repas s’achevait, crut +suffoquer. Mais, soutenue par la curiosité, trop contente d’être admise +là, ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, et sourit +à quelques sociétaires de connaissance. Un jeune Trente mille lignes lui +offrit sa chaise. Un autre poussa même de son côté une assiette sur +laquelle s’étageaient des biscuits à la cuiller. + +Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, en bonne place, tout +près de la table d’honneur. Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt, +Gilles de Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute coiffure de +plumes rappelant celle des Indiens Sioux. Sous la perruque, de nuance +acajou, qui supportait ce diadème sauvage, un terrible profil busqué +accentuait l’analogie. Puis c’était, hors d’une robe scintillante et +très décolletée, l’ossature puissante de deux épaules décharnées mais +massives, sur lesquelles descendaient de longues boucles d’oreilles, +tandis qu’un collier de perles--vrai ou faux--roulait contre la barre +saillante de clavicules en forme de gourdins. + +Le jeune «Trente mille lignes» empressé auprès de Gilberte, lui souffla: + +--«C’est la mère Gigogne? + +--Comment, la mère Gigogne?... + +--Oui, C’est elle qui a fondé _L’Enfance laïque_, dont vous connaissez +le succès persistant. Elle y écrit, depuis vingt-cinq ans, les «_Contes +de la mère Gigogne_». Une gaillarde épatante! Elle nous disait tout à +l’heure qu’elle n’aime que ses chiens. Elle laisse son mari à la +campagne pour les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne le +biberon aux orphelins. La mère Gigogne, d’ailleurs, ne peut souffrir les +enfants. + +--Il y a beaucoup de dames dans votre société», observa Gilberte. + +--«Oh! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le roman d’au moins trente +mille lignes commence à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il +faut d’imagination pour mettre sur pied des histoires de cette longueur, +et qui se tiennent. Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la +logique, ni de la construction. Alors, quand elles ont trouvé un début, +rien ne les oblige à prévoir un dénouement. Elles vont, elles vont... +Elles n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, au coin, la +blonde, frisée à l’enfant, avec cette figure calme, ces gros yeux... On +croirait une placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se laisser +vivre. C’est une luronne qui vous abat quatre-vingt mille lignes en six +mois. Elle vous déclare tranquillement: «J’écris dix pages avant mon +café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma toilette. J’écris dix autres +pages. Et voilà... J’ai fait ma journée à l’heure où les belles dames du +monde songent seulement à sortir de leur lit.» + +Des bruits de couteaux heurtant les verres interrompirent les +explications du néophyte, dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait +ou dénigrait la fécondité de ses confrères du beau sexe. + +Un monsieur en habit se leva, se tourna vers un autre monsieur en habit, +demeuré assis à sa gauche, et commença de lui débiter des malices, +laborieusement amenées de loin, et dont on sentait à coup sûr qu’elles +aboutiraient à quelque énorme compliment. Ces deux personnages, seuls en +tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de ce fait, une violente +sympathie l’un pour l’autre, et ne résistaient pas au besoin de se +témoigner le sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, isolés +chez une race différente. + +Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, s’exprimait d’abondance, +n’ayant pas recours à des notes, même quand il énuméra les œuvres de +l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle quantité d’adjectifs +élogieux, que certains de ses auditeurs professionnels en inscrivirent à +la dérobée sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir qu’il y en eût +tant dans le dictionnaire des qualificatifs. + +A la fin des périodes les plus ronflantes, on l’interrompait par des +applaudissements. + +Celui dont il présentait le panégyrique, le président occasionnel du +banquet, tenait les yeux baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main +droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait lire, n’étant pas +orateur, tremblaient légèrement et continuellement. C’était un vieil +homme de lettres, que toute une vie de travail n’avait pas enrichi, et +dont le nom restait ignoré du grand public. Jamais il ne s’était vu à +pareille fête. Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, la +joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur de pointes aiguës, comme une +souffrance. Le regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un air +naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre pour ne pas qu’on vît +remuer sa moustache grise. La terreur aussi de prendre la parole tout à +l’heure ajoutait à son émotion. + +Et voici que, dans cette assemblée de camarades, d’ouvriers de lettres, +dont beaucoup parcouraient des carrières aussi obscures et aussi rudes +que la sienne, le spectacle de son attitude, la perception de son émoi, +la disproportion entre la brève ovation de l’heure et l’immensité de son +effort, saisirent les âmes. Un souffle de fraternité éteignit +brusquement les jalousies, les rivalités, les dédains, tout ce qui +couve, et circule, et ronge sournoisement, de secrètes et mauvaises +ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit frénétiquement la péroraison +exagérée. On clama: «Un ban! un ban!...» Et deux cents mains rythmèrent +le battement de tous les cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières +mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux aux cils gris, sous un +front lourd, zébré de rides,--des yeux où roulait une larme. + +A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, comme l’émotion d’abord +l’empêchait d’articuler, on l’applaudit. Son speech était simple. Il le +lut modestement. Il offrit le séné convenable, en retour de la casse que +lui avait passée le premier orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce +confrère à qui il répondait jouissait déjà d’une relative célébrité. En +le louant plus modérément, il sut le louer mieux. Son tact valut de +l’esprit. Et les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince paquet de +feuillets qui continuait à trembler en même temps que la voix. Mais, +arrivé au bout, le brave homme lâcha son discours écrit, et, jugeant +qu’il devait exprimer à l’assistance la surprise et la douceur du succès +qu’on lui faisait, il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le spasme +de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, où balbutiait sa +gratitude. + +Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces femmes de lettres, qui +tous--surtout les plus vieux--étaient plutôt des enfants de lettres, +chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des dures réalités, +eurent, à leur tour, les paupières humides. + +Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. Des rires, des +acclamations railleuses, montant parmi le hérissement de stalagmites, du +coin écarté qu’on nommait «la petite classe», appelèrent l’attention sur +un sociétaire qui venait de se lever. C’était le chansonnier, non pas du +«Caveau», mais de la «Grotte». A la fin de chaque diner trimestriel, il +apportait un à-propos rimé, qu’il entonnait d’une voix courte, +cotonneuse, sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, sa +jovialité, son physique, son essoufflement, et par-dessus tout le +sérieux avec lequel il se considérait, lui et sa chansonnette, comme une +institution, mettaient en joie les sociétaires. + +Il venait de taper sur son assiette avec son trousseau de clefs, et il +annonçait, déjà suffoqué d’emphysème avant d’avoir émis une note: + +--«_Gloire à la société des Trente mille lignes_, parole de votre +serviteur, sur l’air populaire de _Totor, prête-moi ta bouffarde_.» + +Et il chanta,--si cela peut s’appeler chanter, au milieu d’une hilarité +indulgente: + + «Parmi les groupements insignes + S’affirmant autour d’un banquet, + Celui des Trente mille lignes + Détient le record, le bouquet. + D’abord, on y voit le beau sexe. + (Honneur aux dames!...) Cela vexe + Le Jockey, l’Union, l’Épatant, + L’Agricole... ô pommes de terre! + Surtout le Cercle militaire, + Qui n’en montreraient pas autant.» + +Il y en avait, de cette force-là, une douzaine de couplets, ce qui parut +abusif. Cependant quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant la +réprobation générale. On ne voulut pas faire affront au modeste Tyrtée +des Trente mille lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons de la +«Truite au bleu», qui suspendirent leur bruyant service de desserte pour +écouter une littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas pour +les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient en longueur. + +Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, dans la salle voisine--plus +exiguë encore que la grotte--où les tasses à café s’alignaient, avec les +petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil que, d’après son +chansonnier, la société éprouvait de la présence du beau sexe, les +sociétaires du sexe moins beau commencèrent de fumer et de parler très +haut, debout, par groupes, dans un oubli total de leurs gracieuses +confrères. Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, qu’on était à +la veille du renouvellement du comité. La période électorale déchaînait +les passions dans cette petite république des lettres, comme dans tout +autre domaine de suffrage universel. Les femmes, malgré leur droit de +vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce par scepticisme? par +manque d’usage de cette forme du pouvoir? En faut-il conclure que les +suffragettes, en politique, ne représenteraient qu’une minorité de leurs +sœurs? Aux Trente mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient de la +brume des cigares. + +La mère Gigogne, dont les récits dans _L’Enfance laïque_ avaient charmé +le bas âge de la plupart des sociétaires, en était réduite à agiter son +diadème de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à leur montrer son +collier de perles,--quand toutefois ce collier ne disparaissait pas à +moitié dans le creux profond des «salières», derrière les clavicules en +forme de gourdins. Elle détaillait en même temps les qualités de ses +chiots saintongeois, à qui son mari donnait le biberon. + +--«Des amours!...» déclarait-elle. «Des bêtes qui seront certainement +primées à la prochaine exposition canine. Mon mari me téléphone, tous +les jours deux fois, comment ils se portent et comment ils ont... oui, +vous m’entendez. Important, cela. Au moins aussi important que pour des +gosses. Avec la différence que, des gosses, moi, ça me dégoûterait. + +--Vous devriez écrire des histoires pour chiens», observa une confrère. + +--«Je leur en raconte, à mes toutous», rétorqua la mère Gigogne, sans se +démonter. «Ils me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, ils sont +bien élevés. C’est pas comme tous ces bavards-là», ajouta-t-elle avec un +coup de tête et un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans leur +nuage de fumée. + +--«On devrait», dit une vieille demoiselle avec innocence, «trouver +quelque distraction pour réunir les messieurs et les dames. + +--Un petit jeu?» sourit une agréable sociétaire, que les convenances +retenaient, bien contre son gré, du côté féminin. + +--«Je ne dis pas un petit jeu. Mais... de la musique, par exemple. Nous +réciterions de nos vers,--ceux qui en font», souligna la vieille fille +en se rengorgeant. «Dans une société aussi littéraire que la nôtre, +c’est pitié, nos soirées. Le dîner fini, ces messieurs se croient dans +un estaminet. + +--Oh! ils savent bien se comporter galamment quand ils trouvent que ça +en vaut la peine. Regardez donc là-bas... Ils sont une douzaine à faire +la roue autour de Claircœur et de sa nièce. + +--Sa nièce?... Allons donc!» s’exclama une bonne âme, enfermée dans un +corps si épais que les genoux ne pouvaient se joindre. + +--«Mais oui... sa nièce, ou filleule. Enfin, son enfant d’adoption. + +--Mettons «d’adoption», gargouilla le gosier encombré de l’adipeuse +Trente mille lignes. + +--«Ça commence peut-être à la gêner d’avoir cette grande fille bien +tournée à côté d’elle. Dame! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur. +Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette. Elle fait des frais. + +--Oh! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la dernière fois. + +--Oui... ici... Elle ne veut pas avoir l’air... Mais je l’ai rencontrée. +Dans une auto, elle était. Une toilette!... Et la figure arrangée... +Parfaitement. Avec des yeux noyés... une façon de rire aux anges... Elle +ne m’a même pas vue. Elle planait dans les astres.» + +La dame aux genoux irréconciliables se racla le larynx, puis murmura +dans la direction de Claircœur: + +--«Va, ma vieille, c’est pas pour toi que tous ces gros papillons de +nuit se bousculent autour de ta chaise. Tu auras beau te payer des +chichis et de la teinture... Y a là une petite fleur fraîche, qui sent +bon le miel... Regardez-les, regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller +et qui jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant un +prétexte.» + +Cette observatrice avait raison. Rien au monde, pas même la fraternelle +cordialité de la Société des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes +les mêmes sentiments pour des dames mûres, eussent-elles du génie, que +pour une jolie petite personne à peine majeure. C’est comme cela. Toutes +les campagnes féministes, parvinssent-elles à égaliser les droits des +deux sexes, n’égaliseront pas, chez celui qui a les cheveux +longs--n’ajoutons point: «et les idées courtes»--n’égaliseront jamais la +laideur à la grâce, ni l’automne au printemps. + +Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine et la filleule ne +songeaient guère à se faire une cour des sociétaires empressés autour +d’elles. Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une des femmes les +plus humbles, les plus effacées, et aussi l’une des plus âgées de la +réunion. Elle proposait cette camarade, qui s’en effarouchait, à +l’admiration de la jeune fille. + +--«Pense, mon enfant, que madame Vertol, qui pourrait vivre tranquille, +de sa pension, de ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour élever +les orphelins de notre Société. Chaque fois qu’un de nos confrères +laisse une famille dans l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle +trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses pupilles, un mois au +bord de la mer. + +--Oh! dans une bicoque, une vraie grange. Ne parlez pas ainsi de moi, +chère madame de Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu!» + +La voix fluette sortait d’une bouche fripée, édentée. Le vieux visage, +les yeux s’éteignant au fond de leur caverne osseuse, le corps +squelettique, dans une robe noire qui parvenait, quoique tout unie, à +sembler démodée, se parèrent, pour Gilberte, d’une beauté sacrée. Même, +elle trouva émouvant le souci d’une élégance convenable pour ce banquet, +où d’autres venaient en pimpants atours. Un col et des manchettes de +dentelle, une broche contenant la photographie et les cheveux d’un bébé +perdu voici bien longtemps, une chaîne d’or amincie descendant jusqu’à +la haute et étroite boucle de ceinture émaillée, datant de +Louis-Philippe, marquaient le soin qu’avait pris la vieille femme de ne +pas se singulariser par une tenue trop simple. Cette coquetterie +délicate, qui eût été piteuse si elle n’avait été sublime, toucha des +fibres profondes dans le cœur, si troublé ce soir, de la jeune fille. + +--«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame?» demanda-t-elle. +«Ce sera un honneur que je n’oublierai jamais.» + +Dans la voiture, en revenant boulevard Raspail, elle dit à sa tante: + +--«Ta Société des Trente mille lignes, est-ce qu’on s’y entr’aide ou +est-ce qu’on s’y entre-dévore? + +--Les deux. C’est comme dans la vie», riposta Claircœur. «Seulement +toute association multiplie l’entr’aide et réduit l’entre-dévorement au +minimum, par un mécanisme presque mathématique, dont les mutualistes +savent profiter. + +--C’est aussi la multiplication des compliments, marraine. Le bon vieux +qu’on fêtait, et dont la carrière est presque inconnue, a reçu autant de +coups d’encensoir et autant de bravos que son célèbre confrère. + +--Ça, ma petite, c’est l’effet de cette justice spontanée qui soulève +parfois les foules. Si tu mettais en balance ce qu’il y a de nobles +efforts, de beautés, peut-être mal présentées, dans l’œuvre plus obscure +du vieux, et d’arrivisme habile, de bluff, de séductions équivoques, +dans les romans favorisés de l’autre, tu trouverais sans doute moins de +distance entre l’auteur à la mode et l’honnête écrivain dédaigné. Voilà +ce qu’il y a de meilleur dans nos associations. C’est qu’à un certain +moment, en un éclair de lucidité, d’équité, des élans généreux +rétablissent l’ordre, compensent un peu les caprices formidables de la +vogue, et du sort.» + + * * * * * + +Le lendemain matin, aussitôt levée, Gilberte envoya Céline chercher le +_Gulliver_. + +Lentement, la jeune fille déploya la feuille, qui sentait si fort, étant +toute fraîche, l’odeur--grisante pour les écrivains à leur début--de +l’encre d’imprimerie. + +Le titre de sa chronique lui sauta aux yeux, à la première page, vers le +milieu de la dernière colonne. + +Elle tourna le papier pour voir son nom--son nom que des milliers de +lecteurs, l’élite du monde pensant, des savants, des illustres, des +puissants,... des rois!--liraient ce matin. + +Le journal glissa. Elle revit la forme de l’automobile, arrêtée, dans +l’attente, à l’angle de la rue Spontini. + +Ses yeux pleins de songe s’en allèrent vers son arbre, qui frémissait de +toutes ses feuilles, dans le baptême rose du jour nouveau. + + + + +VII + + +_Les Malheurs d’une arpète_, drame en six actes et huit tableaux, étant +à peu près à point pour la scène, et les répétitions ne devant commencer +qu’en septembre, Gilles de Claircœur envisagea la possibilité de se +reposer hors de Paris pendant la canicule. + +--«Qu’en dis-tu, Gilberte? Si je t’emmenais en Suisse? Ou bien au bord +de la mer? A ton choix. Nous avons six semaines devant nous. + +--Oh! marraine... Que tu es gentille! Ça serait bon pour nous deux de +quitter un peu ce vilain Paris. + +--Je crois que ce serait bon pour toi, qui deviens toute pâlotte. Quant +à moi, je suis solide. Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu +l’habitude des villégiatures! + +--Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie, marraine. + +--C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on rencontre sur une route +solitaire ne comptent pas. C’est bien mélancolique, va, un succès +remporté pour soi seul. + +--Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons bien», dit la jeune fille. + +Elle se montrait plus expansive, plus tendre, depuis quelque temps. Une +certaine estime respectueuse imprégnait maintenant ses allusions à +l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence ne lui paraissait +déjà plus si facile à vivre. Le talent ne s’impose pas aux autres avec +l’évidence qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre par quelle +lutte il lui faudrait manifester le sien. Et d’abord par quelle foi +tenace elle devrait continuer d’y croire. + +Lorsqu’elle avait dit: «Nous sommes là», elle s’identifiait avec sa +famille, et dans une intention d’autant plus marquée que, justement, les +Andraux se montraient moins empressés, même pouvaient être accusés de +quelque négligence. Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens, +tellement assidus naguère, auprès de tante Gil, qu’on les eût plutôt +soupçonnés d’obséquiosité, d’accaparement. + +Claircœur n’en avait pas fait la remarque,--du moins devant sa filleule. +Peut-être ses préoccupations du moment, l’absorbant tout entière, +l’incitaient à considérer comme un débarras la diminution des séances +familiales, des visites à l’improviste, des arrivées en coup de vent. +Mais Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner presque +nerveusement. N’avait-elle pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses +parents la date anniversaire de la naissance de sa marraine, et seriner +en hâte, à la dernière minute, un compliment à Lilie, qui se présentait +sans avoir appris de fable?... + +Elle éprouva donc une vraie satisfaction lorsque, le voyage en Suisse +ayant été décidé, et, naturellement, annoncé par elle à son père, +Théophile et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés d’un regard, +leur intention d’aller, avant le départ, faire une visite à tante Gil. + +Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne s’agissait pas de visite, +et qu’on viendrait dîner. D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour +la carrière de Bernard. On en causerait sérieusement. + +Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune homme qui forma le fond de +la conversation. Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité +qu’accentuait sa longue figure osseuse, au teint mat, et ses yeux +brûlants dans leurs profondes orbites, ce qui le faisait ressembler à un +jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse paternelle, qui le +dirigeait vers ce qu’il appelait--avec tout de même une ironie un peu +inquiétante--l’_in pace_ de l’administration. + +--«Moi aussi, je prépare le concours du ministère, comme Bette», +proféra-t-il. + +--«Tu crois blaguer», dit sa sœur. «Mais je t’assure que je me +présenterai au prochain qu’on organisera pour les femmes. + +--«Je te félicite», prononça Bernard, avec un sérieux si plein +d’onction, que les heureux parents daignèrent sourire. + +--«Et l’aéro?» demanda Gilberte. «Tu y as renoncé?» + +Parole imprudente, qui n’eut toutefois pas de suite, parce que la petite +Nathalie intervint: + +--«Bernard dit qu’on est mieux assis sur un rond de cuir que sur le +siège d’un aéroplane», expliqua-t-elle avec la bonne foi de l’enfance. + +On rit, et il n’en fut plus question. Mais, après le dîner, M. et Mme +Andraux échangèrent un coup d’œil. + +--«Est-ce que nous pourrions vous dire un mot, tante Gil?» + +Ils l’appelaient ainsi, comme les enfants. Ça rajeunissait Louise. + +--«En particulier?» demanda Claircœur. + +--«Tout à fait en particulier.» + +Elle les emmena dans son cabinet de travail. + +--«Je pense que Criquette ne vous gêne pas? + +--Oh! si ça ne vous faisait rien, ma bonne amie... Elle va sauter sur +vos genoux. Et vous ne vous occuperez que de ses mines.» + +Claircœur ne nia pas cette vérité profonde. Les mines de Criquette, sa +façon de pencher sa petite tête suivant les intonations des voix, les +yeux impayables qu’elle levait en laissant voir un peu de blanc +par-dessous, l’intéresseraient certainement beaucoup plus que ce que lui +diraient les Andraux. Elle se rendit à l’évidence. + +--«Va, Criquette, va jouer avec ta petite cousine Lilie.» + +Parenté exorbitante! Claircœur, ouvrant la porte, ne vit pas la grimace +des parents de Lilie, devenus du même coup oncle et tante d’un +quadrupède. Que ceux qui n’ont jamais eu de chien jettent la pierre à +Claircœur! Théophile et Louise étaient de ces infortunés. + +Ce fut lui qui prit la parole. + +--«Ma bonne amie, écoutez... Il s’agit d’un sujet un peu délicat. Vous +êtes une femme de bon sens. On peut tout vous dire. + +«Aïe!» pensa la romancière, «encore une frasque de Bernard. Le polisson +aura découché. Quelle affaire pour cette mijaurée de Louise!» + +--«Parlez, mon cher Théo», fit-elle avec rondeur. «Vous savez que j’aime +vos enfants comme s’ils étaient les miens. + +--Voilà. C’est ce qui nous encourage. Tu vois, Loulou. Notre Gil n’a pas +moins d’affection pour ces pauvres chéris, que diable! Un entraînement, +un coup de tête, ça peut aveugler un instant. Ça ne touche pas le fond +du cœur.» + +«Loulou» parut ne pas avoir entendu que son mari s’adressait à elle. Sa +face plate, sans aucun joli modelé, sans accent, mais qu’elle croyait +belle et distinguée, à cause d’une bouche trop petite, d’un nez écourté +(qu’elle disait fin), et de deux yeux froids, d’un bleu faïence (elle +traduisait «pervenche»), demeura figée. Cependant, les étroits ourlets +roses des lèvres se froncèrent autour d’une ouverture déjà trop +resserrée, dont ils dénaturèrent ainsi fâcheusement l’apparente +destination. + +--«Qu’est-ce que vous voulez dire?» demanda Claircœur à M. Andraux. + +Elle était devenue un peu pâle. Mais, assise à contre-jour, dans le +crépuscule d’été, elle se félicita qu’on ne pût voir si elle montrait +quelque trouble. + +--«Vous faites du théâtre», reprit Théophile, «Mon Dieu! Je ne vous +dirai pas que c’est une fantaisie... voyons... entre nous... +passablement dangereuse. + +--Une fantaisie!... Mais c’est mon métier d’écrivain. + +--Oh! vous êtes romancière. Vous réussissez dans le feuilleton. Il ne +s’ensuit pas que vous aurez du succès à la scène. Le théâtre... c’est +une carrière à part. On ne s’improvise pas auteur dramatique. + +--Eh bien, si j’échoue... je ne serai ni la première ni la dernière à en +courir l’aventure. + +--«Aventure» est le mot. + +--Elle n’offre pas beaucoup de dangers, quoique vous l’ayez qualifiée +tout à l’heure de «dangereuse». Du moins, je ne vois pas... + +--Vous renoncez à écrire votre roman annuel. Le directeur du _Petit +Quotidien_ peut s’en plaindre. + +--Oh! Boisseuil, c’est un ami. Puis, c’est réglé, ça. Je me suis +arrangée avec lui. + +--Eh! eh!... il apprendra qu’il peut se passer de vous. Les lecteurs +aussi.» + +Claircœur se redressa, nerveusement. + +--«Enfin, mon bon Théophile, c’est mon affaire. + +--Certes, ma chère sœur...» (Il osait employer ce vocable dans les +grandes occasions.) «Cependant, vous nous avez habitués à parler +ouvertement de tout, avec vous, même de vos intérêts. Combien de fois ne +m’avez-vous pas dit: «Théo, une femme seule comme moi, dans la vie, peut +être exploitée, roulée, donnez-moi tel ou tel conseil...» Sur des +placements, entre autres, je me souviens. Vous ajoutiez: «Vous êtes mon +frère.» + +--C’est parfaitement exact. Mais, cette fois, vous l’ai-je demandé, le +conseil?» + +Ici, Louise intervint. + +--«Oh! ma chère, quel ton! Vous n’avez pas besoin de le prendre comme +ça. D’ailleurs, Théophile, je ne te conçois pas, toi non plus. Tu +t’embarques sur des questions d’argent. Est-ce que cela nous préoccupe? +Tu m’as dit toi-même: «Gil manque son roman de cette année. C’est +cinquante mille balles qu’elle fiche à l’eau. Mais il faudra la +féliciter si elle s’en tire à si bon compte.» Jamais il n’est entré dans +notre tête de lui montrer quel gouffre elle a ouvert dans sa caisse. +Nous aurions l’air de songer à l’avenir des petits. Bon Dieu! que leur +tante se ruine ou non, ils n’en seront pas moins les braves gens que +notre exemple en aura fait. C’est l’essentiel.» + +Du vinaigre, coupé d’acide citrique, et employé comme dentifrice, en +écoutant scier une pierre de taille, provoquerait à peu près la +contraction de mâchoires et l’acidité de salive, effets d’une semblable +éloquence. Claircœur n’y échappa point. Il lui fallut un instant pour +laisser s’éteindre dans ses oreilles le grincement des paroles et du +ton. Elle contint une réplique furieuse et blessante, qu’elle eût expiée +par des larmes de sang. Car une brouille avec les Andraux était la perte +de tout ce qui représentait, pour cette affamée de tendresse, le pain +quotidien de son cœur, l’aliment faute duquel ce lui serait une douleur +de vivre. + +Elle réussit enfin à proférer tranquillement: + +--«Qu’y a-t-il donc d’offusquant dans le fait que je termine une pièce +de théâtre pour qu’elle soit jouée cet automne, si nous mettons de côté +les questions d’intérêt?» + +--Je vais vous le dire», déclara Louise. «Théophile nous tiendrait deux +heures avec ses «si» et ses «mais». La franchise est ce qu’il y a de +mieux. Je suis mère. A ce titre, je peux sentir et exprimer des nuances +qu’un homme ignorera toujours... C’est une mère qui vous parle, Gilles +de Claircœur.» + +Claircœur se gardait d’en douter. Point n’était besoin d’affirmer ce +détail avec tant d’emphase. Surtout, pour poser la question, qui suivit +aussitôt: + +--«Gilles, vous comptez aller en Suisse, n’est-ce pas? + +--Oui. + +--Et emmener Gilberte? + +--Bien entendu. + +--Est-ce que monsieur Fagueyrat ira vous y rejoindre? + +--M’y rejoindre!...» + +Claircœur entendit bruire dans ses oreilles le battement de ses artères. +Il y eut un silence. Puis Théophile développa: + +--«Sans doute. Quoi de plus vraisemblable? Vous travaillez journellement +ensemble. Votre collaboration ne peut s’interrompre pendant six +semaines... juste au moment d’aboutir. + +--Je ne comprends pas pourquoi vous me demandez cela», dit la +romancière, dont la voix frémissait. + +--«Parce que, chère amie, en ce cas, vous pourriez ne pas emmener +Gilberte, nous la laisser...» + +Claircœur eut un cri profond. + +--«Oh! cette enfant... que j’ai élevée!... + +--Gilberte n’est plus une enfant», déclara Louise. «C’est une jeune +fille, dont la réputation est à la merci d’un potin, d’une apparence +fâcheuse. Vous vivez à l’écart du monde, ma pauvre amie. Vous ignorez +certaines interprétations...» + +Le monde à l’écart duquel vivait Claircœur, et dont l’opinion faisait +loi pour Louise, se composait des locataires de la maison du quartier de +Grenelle, habitée par les Andraux, de la concierge, porte-parole des +locataires, d’une ouvrière à la journée, de quelques épouses d’employés +au ministère, et, planant sur tout, de M. Cochart, chef de bureau, que +sa vaine tentative galante auprès de Gilberte laissait saturé de soupçon +et de fiel. + +--«Oui», répéta Louise, hochant la tête, «le monde est impitoyable. Il +faut le prendre comme tel. + +--On nous a donné à entendre», reprit Théophile, «que cette promiscuité +avec des comédiens pourrait faire jaser sur ma fille. Et même... + +--Et même?...» répéta Claircœur. + +--«Et même faire naître en elle certaines idées, dévelouter son +innocence. Le laisser-aller de ces gens-là... + +--Assez, Théophile, assez!... je vous en prie!... Vous ne songez pas à +ce que vous dites!...» + +La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait que plus violemment. +Mais la femme, ainsi jetée hors d’elle-même, se défiait de ses +impulsions. Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle s’était +ôté le droit d’effleurer seulement leur orgueil ou leur sensibilité. De +sa part, la moindre riposte un peu vive devenait une injure. Et, comme +elle ne puisait le courage de s’affirmer que dans la douleur ou la +colère, toute réaction de sa personnalité, même devant la pire +injustice, lui donnait l’air de passer les bornes, et mettait les torts +de son côté. + +Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible, qui n’eût fait +éclater les rugissements des deux époux? La vision de sa sœur mourante +fulgurait en elle. Puis, c’était la longue période noire de sa solitude +avec l’enfant abandonnée. La lutte pour la vie... Et cette petite... +cette chère petite... sa Gilberte, à elle... On osait!... Des larmes de +fureur et de chagrin la suffoquèrent. Et elle s’en voulut de pleurer, +comme d’une défaite. + +--«Ma pauvre amie... ne vous mettez pas dans cet état. Voyez les choses +telles qu’elles sont.» + +Parmi des sanglots, comme une coupable qui s’excuse,--et elle en avait +conscience, et l’humiliation la convulsait,--celle qui arborait un nom +de paladin, la sociétaire influente des Trente mille lignes, la +providence des recettes au _Petit Quotidien_, plaida sa propre cause +devant les faces glaciales de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant +belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement de +soi-même, car n’était-ce pas reconnaître leur supériorité morale et la +légitimité de leur intervention? + +Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte ne fût pas chez elle en +sécurité, comme chez la plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères? La +jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre. Elle n’assisterait pas aux +répétitions. Elle ne fréquentait pas «des comédiens», n’était pas +exposée au «laisser-aller de ces gens-là». Elle voyait M. Fagueyrat. +Mais M. Fagueyrat était un homme d’une éducation parfaite, d’une tenue +irréprochable... + +Louise et Théophile échangèrent un furtif sourire. + +--«D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus simplement un acteur, c’est +un directeur de théâtre. + +--Attendons qu’il ait dirigé», observa Mme Andraux. + +--«Enfin», reprit son mari, «est-ce vrai, ce qu’on a dit: que ce cabotin +devait vous rejoindre à Lucerne? Ce qui vous afficherait--nous n’avons +pas à y objecter--mais ce qui afficherait Gilberte,--plus +vraisemblablement, vous devez en convenir», ajouta-t-il avec méchanceté. +«Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance paternelle. + +--«On a dit»... Qui a dit cette vilenie?» interrogea Claircœur. + +Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement. Mais, tandis que ses +nerfs s’apaisaient, une plus large houle de tristesse montait en elle. +Des sentiments inexprimables, inexprimés, même en son for intérieur, se +levaient, comme éveillés par la puissance des mauvaises paroles, et s’y +ajoutaient pour la bouleverser. + +M. Andraux sortit une coupure de journal, et, solennellement, la mit +sous les yeux de la romancière. + +Un vague entrefilet du _Courrier des Théâtres_ énumérait des +villégiatures d’auteurs dramatiques, de directeurs, d’acteurs. On +assurait que M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle pour la +réouverture du Louvois, irait proposer un merveilleux rôle féminin à +l’une des plus délicieuses étoiles que Paris admirerait l’hiver prochain +au zénith de son ciel. Ce serait une révélation. Au lecteur curieux de +deviner l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de théâtre qui, +en ce moment, faisaient une cure d’altitude parmi les glaciers de +l’Oberland. + +--«Mais l’Oberland n’est pas Lucerne!» s’écria Claircœur. «Et l’étoile, +ce n’est pas moi! + +--Votre réponse est ridicule», dit aigrement Louise. «On ne vous a +jamais accusée d’être une étoile. + +--N’empêche», reprit Théophile (car les propos des époux se balançaient +comme les strophes et les antistrophes du chœur antique), «n’empêche que +nos amis, dès qu’ils ont su que vous alliez en Suisse, ont eu un drôle +de sourire, et se sont écriés: «Naturellement!» + +C’était sa femme qui avait jeté l’exclamation: «Naturellement!» +l’accompagnant du drôle de sourire, lorsque la petite couturière qui la +fagotait lui procura la découpure de journal. Cette couturière étant +venue travailler chez Claircœur et lui ayant gâché une robe--ce qui +découragea la cliente--pourvoyait Mme Andraux des plus perfides potins +qu’elle pouvait découvrir ou suggérer sur Mme Claireux. (Toutes deux +affectaient de donner à la femme de lettres son nom véritable, encore +lorsqu’elles ne l’appelaient pas «la Claireux».) + +L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se taisait, maintenant, consternée. +Si l’entrefilet reproduisait une nouvelle exacte, c’était de Blandine +Jasmin qu’il s’agissait. Divers indices, par là même précisés, ne lui +laissaient plus aucun doute. Cependant, Fagueyrat, sous prétexte de ne +pas lui donner de fausse joie avant d’avoir une certitude, reculait la +révélation d’un nom que, d’instinct, il savait ne pas devoir enchanter +son auteur. + +--«Voyons, ma bonne Gilles, ma chère sœur», insinua Théophile, «je vois +que vous réfléchissez. Vous allez vous rendre à nos raisons, je le sens. +Dites franchement, ne sommes-nous pas dans le vrai? + +--Mon Dieu...» fit Claircœur lentement, «il faut pourtant que je gagne +la grosse partie que je joue cette année. Sous prétexte que je suis une +femme, je n’ai pas le droit de me désintéresser d’une pièce qui peut me +rapporter plus qu’un roman,--qui doit, au moins, me rapporter autant +pour que je n’aie pas perdu mon année. + +--Nous ne disons pas le contraire. + +--La Suisse... je m’en moque bien!» dit la pauvre femme de lettres avec +amertume. «C’est exact, j’en conviens, que Fagueyrat devait m’y +rencontrer... Oh! une heure à peine, entre deux trains»--ajouta-t-elle +très vite devant le geste qu’elle sentit comme un soufflet.--«Il devait +me présenter notre principale interprète. + +--Sa maîtresse, cette fille Jasmin», prononça Louise, avec l’inénarrable +dédain de toute sa figure plate, d’une jeunesse vieillotte, et le +coulissage intense de sa bouche rétractile. + +--«Jolie société pour notre Gilberte!» souligna l’antistrophe de M. +Andraux. + +--«Oh!» fit amèrement Claircœur, «s’il fait jouer mon «arpète» par +Blandine Jasmin, je n’ai pas besoin de voir cette demoiselle avant les +répétitions. + +--Comment «s’il fait jouer!...» Mais il est bien forcé de lui donner le +rôle!» proclamèrent ensemble les époux, confondant cette fois les deux +parties égales du chœur, qui devinrent l’épode. + +Forcé!... Claircœur ne comprenait pas. On ne lui fit pas attendre le +commentaire. Est-ce que le marquis de Sépol, président de la Société à +laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois, n’avait pas +déterminé la location à Fagueyrat, avec des avantages particuliers? + +--«Oh! des avantages!...» sursauta l’auteur, qui avait payé pour savoir +le contraire. + +--«Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige un premier rôle pour +Blandine Jasmin. Fagueyrat n’est directeur qu’à cette condition, et en +acceptant le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur que vous nous +donnez pour un modèle de distinction. + +--C’est faux!» cria Claircœur. «Je vous défends, vous entendez, je vous +défends de dire des vilenies pareilles!» + +La véhémence, la sincérité de son indignation, rabattirent l’audace du +couple Andraux. Pourquoi fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus +que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle craignait de +blesser, d’être injuste. + +--«Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment sauriez-vous?... Est-il +possible que de pareilles infamies circulent!... + +--Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait tout de même la réputation +de notre enfant?» + +Pour Louise aussi, c’était «notre enfant», bien qu’elle détestât +Gilberte, qui prenait, croyait-elle, la part de Bernard et de Nathalie, +dans l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si, sans leur +demi-sœur aînée, les deux jeunes Andraux auraient eu _leur_ tante Gil. + +--«Que faire?...» murmurait Claircœur. + +Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait conseil. Une satisfaction +inattendue atténuait les meurtrissures du pénible débat. Elle +s’entendait, disant à Fagueyrat: «Dans votre intérêt, ne donnez pas le +rôle à Blandine.» Puis, s’il résistait, un éclat: «Vous ne savez pas!... +vous ne savez pas les bruits qui courent.» Elle devait le sauver de +cette ignominie. Mieux que personne, elle avait la certitude que +l’argent du marquis de Sépol n’était pour rien dans cette entreprise +théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour le partage des +risques et du succès avec l’artiste qui lui avait révélé sa vocation +dramatique, qui croyait en l’auteur des _Malheurs d’une arpète_. +D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait que, pour elle, +Mlle Jasmin ne trahissait pas l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. «Mais, +mon ami, sans vous, lui confierait-on seulement une réplique? +Saurait-elle entrer en scène?... Vous tromper!... Ce serait +monstrueux...» Que répondrait-il? Jamais, avec Claircœur, il n’avait +parlé de sa liaison. + +Le cœur de la romancière battait en imaginant le dialogue, sur un tel +sujet, avec le seul homme séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près +d’elle, avec elle, un des chemins de la vie,--le seul!... Quelle +sensation nouvelle, fraîche comme une source dans un désert, cette +camaraderie, cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux regards +suspendus à l’inspiration qui lui venait, à la phrase heureuse qu’elle +trouvait avec une facilité surprenante, et que le collaborateur, +enchanté, saluait de bravos, griffonnait en hâte, appréciait en +connaisseur, avec des éloges délicats. + +«Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je lui parle d’amour... de +_son_ amour.» + +Sourdement, dans un insondable lointain, la voix du jeune homme niait, +dissipait le malentendu: «Blandine Jasmin?... Mais on peut la donner à +Sépol... Je ne la vois plus. De l’amour?... Jamais de la vie! Ces +femmes-là, on s’en amuse quand on ne sait pas... quand on n’a pas encore +rencontré...» + +--«Eh bien, ma bonne amie, nous attendons ce que vous déciderez.» + +L’accent pâteux de Théophile fut comme une pédale aux musiques doucement +vibrantes. Claircœur sembla s’éveiller d’un songe. + +--«Nous avons bien une idée, Loulou et moi», coula cette voix, qui +semblait traverser des mâchures de pâte de guimauve. + +--«Quelque chose qui arrangerait tout», continua l’antistrophe. +«Seulement, cela nous imposerait un sacrifice.» + +Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les écoutait, avec un +sourire vague, un regard mal débrouillé d’insistantes visions. + +--«Le bon air est tellement recommandé à ma pauvre femme, surmenée par +la vie de Paris. On dit qu’en Suisse il existe des pensions très bon +marché. Et Lilie... Cela lui ferait tant de bien! Si vous pouviez, chère +amie, tout près de vous, leur trouver?... + +--De la sorte», insinua Louise, «vous ne seriez pas séparée de Gilberte. +Nous vous la laisserions. Seulement, dans certaines circonstances, je +serais là, je la chaperonnerais. Le monde n’aurait rien à dire.» + +Quand Mme Andraux prononçait «le monde», quelque chose de grand +s’évoquait. En elle-même, l’image était moindre. Toutefois, quel orgueil +d’annoncer à ce «monde», sous les espèces de sa concierge de la rue +Surcouf et de l’ouvrière à la journée: «Je pars en Suisse, pour ma +petite Nathalie. On assure que les docteurs de Lausanne enseignent une +hygiène merveilleuse pour les enfants.» + +Elle reprit tout haut: + +--«Seulement, la question se pose: existe-t-il dans les endroits chics +où vous irez, des petits coins assez modestes, à portée de notre modeste +bourse?» + +Claircœur s’écria: + +--«Vous plaisantez! Je ne permettrai pas que vous fassiez de la dépense, +à cause de Gilberte, à cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie +et Bernard. + +--Oh! Bernard n’a pas mérité... + +--Laissez donc! Il lui faut des vacances aussi, à ce pauvre grand gosse. +Théo, j’espère bien que vous prendrez quelques jours...» + +Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur un poids bien lourd. Les +Andraux devenant ses hôtes, dans une villégiature de luxe,--elle +connaissait leur vanité--suspendraient cette persécution sourde dont ils +la désolaient depuis qu’elle s’occupait de théâtre. Le plaisir, +l’économie, la vie intime, en famille, amolliraient ces natures sèches. +Puis, ils verraient de près le sérieux de son effort, et combien son +attitude était irréprochable. Oui... peut-être... elle avait eu tort de +garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner... surtout avec une +jeune fille dans la maison. Mais, après une séance de travail, cela se +faisait si naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse, on serait +tous ensemble. L’acteur ne viendrait pas... ou si peu! + +De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne montrant que sa joie +de l’arrangement. «Mes bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez +bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela plus tôt?» Pour un peu, +elle se fût excusée d’avoir envisagé quelques semaines de repos au +dehors, sans y associer «la famille». + +Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela les enfants. On leur fit +deviner la nouvelle. Bien que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un +espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils devinrent fous de +plaisir. Bernard et Nathalie exprimèrent cette félicité merveilleuse des +premières années de la vie, cette félicité sans ombres, qu’on éprouve à +leur âge pour très peu de chose, et que tous les trésors de l’univers ne +nous restitueraient pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent tante Gil +de caresses, tandis que Gilberte lui disait, avec un regard +indéfinissable et mouillé d’une larme tendre: + +--«Petite marraine... Si tu savais!... J’ai besoin d’aller loin, comme +ça, avec tous les miens. Je t’en saurai gré toute ma vie!» + + * * * * * + +Plus tard, dans la soirée, les Andraux partis et sa filleule lui ayant +souhaité le bonsoir, Claircœur s’enferma dans son cabinet de travail. +Non qu’une inspiration soudaine la pressât de noter quelque sujet de +roman ou de remanier quelque scène de sa pièce. Elle sortit d’un tiroir +à double fond des livres de comptes, un portefeuille, une pochette de +cuir contenant des récépissés de valeurs. + +Longtemps, elle compulsa ces différents objets, résumant sur un +bloc-notes les données de leurs chiffres. Elle examina aussi un +itinéraire de chemins de fer, et un guide en Suisse, où se trouvaient +les prix des hôtels et pensions. + +En dernier lieu, elle fouilla dans une sacoche, et en retira des +factures,--d’ailleurs acquittées. (Claircœur payait toujours comptant.) +Entre ses doigts, un peu fébriles, glissèrent des notes de couturières, +de lingères, de modistes, d’orfèvres, de dentellières, de vins et +liqueurs de grandes marques, de fleuristes. Puis vinrent des reçus +pliés, qu’elle enfouit aussitôt, sans les déplier, sans les relire. + +Claircœur s’accouda, soupira. + +«Quelle année!...» murmura-t-elle. «Si ma pièce n’était qu’un succès +moyen...» + +Mais elle secoua les épaules, se reprit: + +«Voyons... Fagueyrat met tout son avenir de directeur sur _Les Malheurs +d’une arpète_. Il joue une plus grosse partie que moi. Et il ne doute +pas, lui.» + +Elle ajouta, plus bas, très bas,--lentement, comme si elle savourait les +mots: + +«Combattre ensemble... Remporter la victoire ensemble...» + +Un sourire chassa l’expression soucieuse de son visage. Un sourire +subtilement féminin, un sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée, +embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir toute la jeunesse +inutilisée, la fraîcheur d’âme, le dévouement inépuisable, la grâce +et... l’amour... Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans ce +sourire... plus que sur beaucoup de lèvres printanières et comblées de +caresses. + +Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui, chiffres et factures, doit +et avoir, s’évanouirent, n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé, +le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure existence de femme, +les résultats arrachés aux mains rétives du sort, la sécurité de +l’avenir, rien ne compta plus. + +Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du tiroir, portefeuilles, livre de +balance, récépissés de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa +clef. Et toujours souriante, conduite par son rêve, elle s’en alla lui +sourire encore,--dans le sommeil. + + + + +VIII + + +Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en les voyant au passage nous +leur prêtons une magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y vivre. +Y vivre!... c’est-à-dire y apporter la pulsation toujours inquiète, +sinon douloureuse, dont le rythme unique fait de chacun de nous un être +entre tous les êtres. Y vivre... Dans les frissons de la chair, toujours +émue d’un appétit ou d’un malaise, et dont le fragile bien-être est +suspendu entre quelques degrés du thermomètre. Dans les frissons plus +mystérieux, plus déconcertants, de l’âme, dont le bonheur est en +opposition même avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le bonheur +cesserait de vivre, car il cesserait de lutter, d’espérer, de se +souvenir, d’agir. + +Toutefois, devant une demeure douce, entrevue au passage, nous imaginons +que nous pourrions y vivre,--sans y faire entrer avec nous la +tourmenteuse qu’est la vie. + +Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des Quatre-Cantons, entre +Vitznau et Lucerne, les passagers attardaient leurs regards sur une +maison basse, longue, aux lignes simples, couverte en tuiles brunes, +enguirlandée de verdures grimpantes, et dont le jardin finit en une +terrasse à pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette terrasse, +une rangée de glycines arborescentes dresse des rameaux énormes, tordus +comme des câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola la plus +admirable draperie de feuillage. En ce mois d’août, lorsque les volets +de cette maison délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y +installèrent, la seconde floraison des glycines accrochait dans le +feuillage fin une profusion de gros thyrses lilas. Quelques-uns +retombaient, au bout des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la +surface du lac. Et les touristes, déjeunant sous la tente des petits +vapeurs, s’exclamaient. Plus d’une bouche un peu triste retenait le +soupir: «Qu’il ferait bon vivre là!» + +Claircœur l’avait découverte, peu après son installation à Lucerne, dans +un hôtel dispendieux. La romancière aussi avait pensé: «Qu’il ferait bon +vivre là!» Et surtout: «Qu’il ferait bon travailler là!» Car il lui +tardait de remettre un feuilleton sur le chantier. Ses charges s’étaient +tellement accrues! Que donnerait le théâtre? La confiance dans le succès +de sa pièce, à certaines minutes soudaines, se décrochait, pour ainsi +dire, de son cœur. Vide glacial, vertige d’effroi. Sa main tremblante +cherchait un appui. + +Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux vertes, resserrées dans +l’étreinte silencieuse et formidable des monts, comme elle écrirait +facilement! La belle besogne qu’elle abattrait là, durant cinq ou six +semaines, en l’exaltation d’une telle nature! Pour son âme de +Parisienne, transportée parmi des sites les plus merveilleux du monde, +l’enchantement agissait comme une griserie stimulante. Elle avait hâte +d’installer une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, d’y poser +les feuillets blancs, d’y rêver, la plume à la main. + +La maison, d’ailleurs, malgré son aspect ravissant, se louait peu cher, +étant passablement délabrée, et dépourvue de tout confort moderne. +Claircœur réaliserait une importante économie sur la vie d’hôtel, du +moment qu’elle avait plusieurs personnes à héberger. Louise Andraux, +Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. Et il restait +tacitement convenu que Théophile et Bernard les rejoindraient pour +quelques jours. + +La romancière trouva plus pratique de s’établir aux «Glycines». Elle fit +venir de Paris sa femme de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa +cuisinière, déjà partie en congé au fond de la Bretagne, elle la +remplaça momentanément par une Suissesse. + +Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après un essai malheureux, +quelques pourparlers avec les gens du pays, dont elle ignorait le patois +germanique, et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur réussit à faire +marcher tant bien que mal sa cuisine et son service. Louise Andraux, se +considérant comme une invitée, n’offrit jamais de se rendre utile. Cette +petite bourgeoise de Grenelle ne craignit même pas de manifester quelque +humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes cuites, aux dénominations +impossibles à prononcer, accompagnées de choux rouges à la confiture, ni +de déclarer qu’elle se briserait les reins si elle tentait de faire son +lit. On l’entendit grommeler: «J’ai une domestique chez moi, pour me +servir. Je ne viens pas chez les autres pour m’abaisser au travail d’une +bonne.» + +Si encore elle s’était contentée de ne point aider son hôtesse. Mais +elle bouleversait sans scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne lui +montait pas assez chaude, pour un volet qui ne voulait pas se laisser +fixer, pour une araignée se promenant au plafond. + +Le second soir, comme Claircœur, éreintée d’avoir étendu du papier sur +les tablettes des armoires un peu moisies, couru très loin pour louer de +la literie qui manquait, et montré à Gilberte à repasser des chemisettes +que la jeune fille avait mal emballées, cherchait nerveusement sur +l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des cris terribles la jetèrent +hors du lit. Prise d’épouvante, elle courut à la chambre de Louise. La +petite Nathalie, qui partageait cette chambre avec sa mère, joignait des +clameurs aiguës aux hurlements de Mme Andraux. + +Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton de la porte. Mais la +targette intérieure était poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout +de suite, elle eut le temps de supposer les pires catastrophes. +Certainement, les malheureuses avaient mis le feu. Louise brûlait vive +avec son enfant. + +La survenue de Gilberte et de Céline, en robes de nuit, les +objurgations, les supplications des trois femmes, provoquèrent enfin, à +l’intérieur de la chambre, un pas traînant, le geste d’un bras à demi +paralysé... Et le verrou glissa, la porte s’ouvrit. Épuisée par +l’effort, Louise retomba contre son lit, en serrant convulsivement son +enfant sur son cœur. + +Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient une pièce paisible. +Une croisée s’ouvrait sur la splendide nuit d’été,--sur le jardin, sur +le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille rocheuse tendue de +velours noir, au delà, muraille de mille mètres, au-dessus de laquelle +des glaciers bleuâtres scintillaient. + +Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme à bout de cris et +d’horreur. + +Mon Dieu! qu’y avait-il? + +--«Oh! cette bête!... cette bête!... ce monstre!...» balbutia la dame de +Grenelle. + +--«Quel monstre?... quelle bête?... + +--Ce doit être une chauve-souris.» + +Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger sursaut la secoua. Un +vol soyeux effleurait sa joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque +chose d’obscur et d’effaré. + +--«Ce n’est qu’un papillon», dit Claircœur. + +--«Un papillon? cette ignoble bête!... Vous êtes folle, ma chère!» cria +Louise. + +Le vol palpitant montait maintenant vers le plafond blanc, s’y heurtait, +aveugle, dans les reflets mouvants des lumières. Et le corps velu de +l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à chaque coup, sur la nette +surface, une tache de cendre vivante. + +--«C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre. Il doit y avoir des +ruches non loin d’ici», prononça tranquillement la romancière. «Viens, +Lilie, n’aie pas peur», ajouta-t-elle en détachant la petite du corps +convulsif de Louise. «Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de nuit... +Un mangeur de miel... L’ennemi des abeilles. Mais il ne peut te faire +aucun mal. Nous allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau sphinx +tête-de-mort. + +A ces mots «tête-de-mort», Nathalie, dont Mme Andraux venait de +détraquer les nerfs puérils, tomba presque dans des convulsions. + +--«Je ne veux pas!... je ne veux pas voir une tête de mort. Emmène-moi, +maman!... Emmène-moi!» + +Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse d’avoir fait tant de +bruit pour un papillon, elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il +fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau de Cologne. + +Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois, la chasse au sphinx. + +--«Si vous ne le détruisez pas», soupira-t-elle, «je ne dormirai pas +ici. J’aimerais mieux mourir.» + +Et elle conclut: + +--«Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un homme dans cette maison. +Demain, je télégraphie à Théophile. C’est insensé de rester ainsi des +femmes sans défense, dans une habitation solitaire. Tout peut arriver. +Quelle leçon!... Ah! oui, c’est une leçon!...» répéta-t-elle, après un +glapissement,--car le sphinx, épuisé, venait de s’abattre près d’elle. + +--«Sur mon oreiller!... quelle abomination!...» brama-t-elle encore. + +Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche fauve s’étalaient, +immobiles, lasses d’avoir si follement emporté le corps lourd. Les gros +yeux nocturnes du sphinx brillaient comme deux perles de jais sous les +antennes frémissantes. Des ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure +rayée de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi, de découragement, de +souffrance mystérieuse, représentait cette infime chose vivante, à peine +grosse comme un petit doigt de femme, entre les grandes ailes abattues +et résignées. + +Bien prompte pour une personne défaillante, Mme Andraux saisit à terre +une de ses bottines, quittées l’instant d’avant, et la leva en massue. + +--«Vous ne ferez pas ça!» s’écria Claircœur, «vous ne ferez pas ça!...» + +Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent le coup de semelle que +Louise eut à peine le temps d’atténuer. + +--«Ne vous excusez pas, je l’ai risqué», dit la romancière. + +Et, prenant délicatement le papillon, elle le porta dehors, refermant +sur lui la croisée. + +--«Maintenant, ma pauvre Gil... il va falloir que vous me donniez une +autre taie d’oreiller», proféra la dame de Grenelle. + +Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet brun, si subtil, presque +immatériel, imprégné de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme +ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait poser sa tête, +graissée de brillantine et constellée de papillotes. + + * * * * * + +Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces ennuis domestiques, la +romancière voulut réaliser son projet de travail sur la terrasse aux +glycines. Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un paquet de +papier vierge, dont la grosseur attestait son entrain et sa bonne +volonté. + +La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un vif saphir entre le cadre +immédiat des arbres, paraissait noir, en face, dans l’ombre de la +muraille rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi des mauves fluides, +avec son écrin de montagnes. Là-bas, où les promontoires énormes +l’étranglent, où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient de la +rive que par un ourlet d’hyacinthe. Tout fondait, même les formidables +massifs, dans une atmosphère de perle et d’azur. + +Contre ce paysage, irréel à force d’immensité, les verdures désordonnées +et charmantes du jardin prenaient une couleur, un relief excessifs. +Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une alpe bleue. + +Dans le soleil, des parfums se volatilisaient. Claircœur, suivant le +sentier indistinct, écrasait des romarins, des menthes, des lavandes. +Sur ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient, dans +l’exaspération de leur âme odorante. + +Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola fleurie, au-dessus +des eaux fraîches et mystérieuses! + +Deux marches moussues donnaient accès à la terrasse. Pétrifiée, +Claircœur s’y arrêta, son papier à copie tragiquement serré sur son +cœur. + +Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir japonais, assise sur un +fauteuil d’osier. Elle tenait un livre à la main, elle qui se défendait +mal de détester la lecture. + +--«Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je ne vous dérangerai pas. Vous +le voyez, je lis.» + +Ne pas la déranger!... alors que la présence de tout être vivant, sauf +Criquette, paralysait la femme de lettres. + +--«Mais», ajouta Mme Andraux, examinant la chemisette et la jupe de +toile portées par son hôtesse, «ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un +brin de toilette, ici, n’est pas de trop? Nous sommes tellement en vue, +sur cette terrasse! Vous n’imaginez pas... Les passagers du bateau de +Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles pour me regarder.» + +Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle ne trouvait pas un mot. +L’irrémédiable lui apparaissait. Louise n’abandonnerait plus la pergola. +Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient les bateaux, et +leurs touristes incessamment renouvelés. On la prenait pour l’heureuse +propriétaire de la pittoresque demeure. La dame de Grenelle devenait la +dame aux glycines. Peut-être, à distance, et malgré les jumelles, lui +découvrait-on de la grâce, une fantaisie d’artiste dans les nuances +agressives de son «kimono». C’est donc pour cela qu’elle tenait un +livre! L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière occupation, ne +dessinerait pas dans l’espace un geste assez distingué. Louise soignait +son attitude. La jouissance de produire un effet lui ferait oublier +l’ennui de la contrainte et le vide des heures. Elle était sous cette +pergola pour tout le mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps, +Bædeker la signalerait? + +--«Je ne venais pas pour... pour... travailler», bredouilla Claircœur. +«Je ne peux pas écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil du +lac, à cette heure-ci.» + +Elle s’avança jusqu’à la balustrade,--ferraille assez élégante, +somptueusement rouillée. Et elle l’eut--le coup d’œil--qui fut surtout +le coup au cœur. Que c’était beau! Et quel bruit câlin faisaient les +vaguelettes, contre les vieilles pierres de soutènement, gluantes de +lichens roux, de mousses vertes! + +Claircœur s’attardait. Une exclamation la secoua. + +--«Voilà le bateau de dix heures. Il quitte Vitznau. Si vous ne voulez +pas qu’on vous voie dans cette tenue...» + +Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la romancière abandonna la +terrasse. Elle écrirait dans sa chambre. Mais voilà... Y +écrirait-elle?... Malgré sa facilité d’invention, son abondance +narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée de sa vie, par +devenir plus soumise qu’autrefois aux influences extérieures, aux +susceptibilités de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales +palpitations de son cœur. Une inquiétude ignorée jadis, celle de ne pas +trouver, de rester court--ou plutôt celle de ne point se satisfaire avec +les mêmes imaginations, avec les mêmes formes--la perça comme d’une vive +blessure, en ce matin splendide, où elle sentit pour la première fois le +défi de la beauté, le majestueux défi d’une beauté intraduisible, dans +l’odeur des lavandes et des menthes du jardin ensoleillé. + +Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par la révélation de +sentiments que n’enfermeraient plus les catégories simplistes. Les +grands mots,--les mots si grands qu’ils en sont vides,--commençait-elle +à s’en défier? Devait-elle s’en prendre à cette école de concision +qu’est le théâtre? Rien que d’entendre ses tirades dans le ton de +dialogue où elles devaient être dites, les lui rendait intolérables. Ce +que les ciseaux avaient marché, dans le travail de la pièce, avec +Fagueyrat!... Mais, après cela, comment entreprendre un de ces +feuilletons d’autrefois? un de ces feuilletons de quarante mille lignes, +dans lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait vingt pages, à +n’importe quel endroit, si les exigences du journal le réclamaient de sa +verve toujours prête. + +Pauvre vaillante ouvrière de lettres! Allait-elle connaître, en dehors +de la saine fatigue du métier, les tourments de l’art? Tourments +inutiles et inavouables, comme ceux de l’amour, quand la jeunesse de +l’esprit et la jeunesse de la chair ont passé, sans faire éclore les +divines fleurs. + +Oppressée de tristesse, et sans analyser son désarroi, Claircœur +regagnait sa chambre. Elle aperçut, entre des broussailles, le dos blanc +de Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette fit la +sourde oreille. Criquette, en Suisse, n’était plus, pour sa maîtresse, +la compagne patiente des longues séances d’écriture. Encore un menu +déboire--ne plus voir près de soi, en levant les yeux de dessus la +«copie», ce gentil museau tendre, ce regard brillant et mouillé--pas +humain, non, mieux qu’humain, parce que brûlant de tout dire, sans +l’aide d’aucune parole,--sans le désaccord d’aucune parole, sans la +dérobade des prunelles tandis que la parole ment. + +Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans la chambre. Le jardin +sauvage, qui sentait la lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la +taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, avait réveillé ses +instincts d’animal chasseur. On la voyait s’élancer tout à coup, avec +des abois furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, que, sans +doute, venait de soulever quelque fuite silencieuse. Elle fouillait du +nez, des pattes, avec une incroyable vélocité. Sa truffe noire +s’enfonçait dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait des vapeurs +animales, dont s’enivrait sa petite âme furibonde. Quand on parvenait à +l’arracher de là, la charmante bête de salon montrait une face terreuse +et hagarde, aux écorchures saignantes, un œil poché, des babines +féroces. Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une solution +d’acide borique, s’indignait contre Gilberte et Lilie, à qui la figure +comique de Criquette, son clin d’œil involontaire, arrachaient des rires +convulsifs. + +Mais c’était à la brune surtout que la passionnée créature s’affolait. +Elle flairait et voyait des choses indiscernables pour les habitants des +«Glycines». Les touffes d’herbes remuées par le vent, les taillis +obscurs où les branches craquent, où les feuilles sèches se froissent, +devenaient pour Criquette autant de repaires où elle tentait des +exploits effrénés. + +Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à manger un jeune +hérisson, dont les piquants, quoique sans force encore et sans +expérience, lui mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui enleva +cette boule inerte, que Lilie ne pouvait croire un animal vivant. Pour +que l’enfant vît le lendemain, au grand jour, la petite physionomie +porcine, on enferma le hérisson dans une resserre du jardin, où se +trouvaient divers ustensiles, et, entre autres, un pot de couleur verte, +avec lequel Gilberte prétendait repeindre les volets de la façade basse. +Criquette aurait aboyé devant cette resserre toute la nuit, si on ne +l’eût enlevée de force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson noyé +dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât de cacher le drame à Lilie, +elle finit par connaître cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps, +certaine que le hérisson, ne pouvant supporter l’horreur de cette +captivité, dans un endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était +suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver là! + +Cette tendre petite Nathalie devint, pendant ces vacances agitées, le +meilleur repos, le véritable rafraîchissement de Claircœur. Gilberte, +par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de son joli visage las, +ses réflexions désenchantées ou amères, ajoutait plutôt un sujet +d’inquiétude aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité s’en +ressentait, perdait l’abandon, la confiance. Une timidité paralysait la +mère adoptive devant l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait +dans plus de silence à mesure que la vie la révélait davantage à +elle-même. Claircœur s’étonnait, souffrait de se heurter à +l’incompréhensible, dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et +qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les ressorts compliqués d’une +individualité humaine pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner +suivant le système d’une autre individualité humaine! La romancière +ingénue découvrait ce que son imagination, pourtant fertile, ne lui +aurait jamais représenté: l’abîme qui sépare une génération de celle qui +la suit immédiatement,--abîme que la méfiance ironique de la dernière +rend infranchissable. + +Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante +Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait +recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop +haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la +persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la +femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie +essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus +petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne +faiblirent... Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant +des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en +chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier. + +--«Ah! que tu es mignonne!» s’écria la romancière en délivrant la +petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes +emmêlées. «Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait +te donner à moi. + +--Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande. +Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu... Faudrait rester toujours +petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein. + +--C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez +poussé», rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir. + +Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au +malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son +tour, en y apportant sa part d’obscurité. + +Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont +allaient frémir les paisibles Glycines? + +Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de +fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des +retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot +parisien, «des potins de coulisses». + +Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou +par quelque fournisseur. Une actrice française,--qualifiée de «grande +artiste» par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la +réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles,--une actrice +du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau, +troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du +Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne +parlait que de cela dans les Alpes,--dans celles qui sont du monde. +Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi, +chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en +crachait et en haletait la nouvelle. + +Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y +croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, «les hommes étant +si bêtes»! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une +farceuse. + +La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie, +s’attira un «pfutt!...» de désinvolture bizarre, souligné par un +haussement d’épaules. + +Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et +disparut, laissant son assiette à demi pleine,--car on était au milieu +du déjeuner. + +Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents +incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que, +«quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents». + +--«Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur», murmura +tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère. + +--«Votre sœur?... Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le +sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de +prudence... + +--Je vous en prie!... + +--Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait +de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous +n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est +question de lui et de cette demoiselle?... Non?... Eh bien, ouvrez les +yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas +ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la +moindre clairvoyance!... Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma +fille... ni même ma filleule. Je m’en moque!» + +Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation, +quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même +de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la +réponse. + +Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une +angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême. + +L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se sentit rougir violemment. Par +bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse, +attendant si «_Matame foulait ritourner oune papir_». + +Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa +pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le +temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner?... Oui... Sans +doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait +Louise? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur +tant de précipitation,--surtout si quelque retard compliquait +l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait +plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui +s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la +petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa +tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre, +Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses +facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les +contraintes. + +A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant. + +Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté, +lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du +petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction +nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui +l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au +même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous. + +Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à +Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse +interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui +enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de +mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de +couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose +inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée +par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas +balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les +rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter, +sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois +injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau +l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient +beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent +contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que +l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor +déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues +mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient +malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et +blasphématoire. + +--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous +demande pardon!» + +C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies +ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants, +divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par +des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des +«palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne +voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses +auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas +aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large +bonne volonté. + +D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un +rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs. +Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la +Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop +vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le +rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec +futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se +croire l’étoffe d’un directeur?) + +--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!» + +Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle +pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, +lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces +jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et +qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans +hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent +pas pour eux. + +--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat. + +--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant. + +Et il ajouta: + +--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être +franche. + +--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de +ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons +une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...» + +Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de +son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec +raison. + +--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la +coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces +yeux-là...» + +Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de +paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un +infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement +ému,--continua: + +--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé! + +--Du travail suisse», expliqua-t-elle. + +Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et +il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en +aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait +mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de +cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus +nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse +d’être glabre, gagnait en profondeur. + +--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle. + +--«Moi, un conquérant!...» + +Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression +attristée, qui lui donnait l’air intelligent. + +--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de +suite? + +--Du tout.» + +Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui +surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de +Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du +sien. + +--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.» + +Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des +mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas, +hors de ses lèvres: + +--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!» + +Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas +préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes +spontanées, au bord des cils. + +--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera +vite». + +Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant +sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui +faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière +un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs +qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas. + +--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si +bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me +serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant +pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous. +L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en +présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle +qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert +ma tête!... + +--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une +enfant.» + +Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit. + +--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt +à vingt-deux ans? + +--Bientôt vingt et un. + +--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous +savez, malgré son humeur taquine. + +--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son +sujet.» + +La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne +songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop +lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de +sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau +son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le +rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori, +pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la +revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie, +lorsqu’il s’écria: + +--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète, +une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans +difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce +que je désire. + +--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera +«Lulu-tire-l’aiguille»!... + +--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les +planches. Et, comme il est immensément riche...» + +La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais, +presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car +Fagueyrat murmura: + +--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé +avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me +retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa +collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les +fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de +suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et +pas de bénéfices, c’est dur. + +--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami. +N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous +disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à +m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous +verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort! +C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon +œuvre.» + +Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en +disait plus que les mots. + +Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord, +puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans +d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité +moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de +ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et +nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis +quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout +autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre +cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme +miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que +cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute, +qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa +fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés +en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit: +«Après tout?... Pourquoi pas?...» + +--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et +s’inclinant sur cette main, pour la baiser. + +--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle +qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse. + +Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes. + +A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr, +plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou +artificieuses, dont la conquête l’eût enivré. + +--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son +regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le +bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été +heureuse. Voulez-vous essayer?...» + +Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un +«chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce +fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de +créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse +d’une telle femme? + +Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les +paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à +son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner. +L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon +d’hôtel où tout le monde pouvait venir. + +--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de +raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur, +tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des +paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous +devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous +m’avez confié... à... à... notre commune émotion.» + +Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne +pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui +les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante, +douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en +elle. + +Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant +sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle +croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les +belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle +doutât de son visage pour cacher si bien son cœur! + +Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant +qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la +raison gardait le silence. + + + + +IX + + +Louise Andraux à Théophile Andraux + +«Les Glycines, 14 août. + +«Mon cher Théo, + +«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de +Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant, +j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne +t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras +vivement ta valise. Nous allons te voir accourir. + +«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les +frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout +craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous +couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir +lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent! + +«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres! +Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun +prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler. +Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres +de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas +reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je +possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller... +retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le +monde! + +«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec +ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de +chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette +Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et +qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le +salon!!... + +«Gilberte, me diras-tu? + +«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera +plaisir. + +«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la +Nature?» + +«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand +N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne +te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de +manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller +faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je +me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil, +quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu... +ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose +qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces +de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que +le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village, +ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça +m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas +plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change +avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du +matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq +centimes de plus que nous. C’est du chiqué. + +«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un +de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle +Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te +décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir +ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne +te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé +comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si +bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine +n’étouffera point la bonne.) + +«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens, +de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette +grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie +lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu +es bien un homme, mon pauvre Théo! + +«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la +mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du +moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui, +tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le +Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le +rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel +rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une +midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la +littérature! + +«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à +cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que +je te crie: «Accours!» + +«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme. +Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé. +Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras. + +«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable +Fagueyrat, Lilie et moi. + +«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le +directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est +d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui +rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit +sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne +journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant +jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur +la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine +Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur +n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle +plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur. +Complications. + +«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il +écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du +Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi, +c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite. +Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec +Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et +avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste +toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues +filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un +ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que +notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à +miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier, +flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des +palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des +ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui +de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux. + +«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de +fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas +s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons +vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied +à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas +mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel +liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file +partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs +des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes +sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce +miel... n’en parlons plus! + +«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour +cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des +pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah! +les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous +accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et +allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!... + +«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide, +caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le +vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux, +le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait +marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en +avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de +nous, en arrière. + +«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous +voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien +entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait +la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé +que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette. +Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes +vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous +voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les +connais bien! + +«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du +funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement, +de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le +chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage. +Ils avaient... + +«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu +trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si +tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera +close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille. +J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma +pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon +lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et +dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à +votre amour!» + +«L’instinct de la vertu, pourtant!... + +«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et +Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire +l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse +d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée! + +«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma +responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir. + +«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon +Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour +chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse +éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi +trop aimé! + +«Ta Loulou.» + +«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de +notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure +qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière, +cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu +t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin. +J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse +d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.» + + + + +X + + +Gilberte Andraux à Théophile Andraux + +«Les Glycines, 14 août. + +«Bien cher papa, + +«Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le cœur serré en prenant +la plume. Mais, je t’en prie, cher papa, ne reste pas sur la première +impression. Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au bout. +Et même si je ne trouve pas les phrases qui te feront bien comprendre +l’état d’âme de ta grande fille,--un état d’âme très sérieux, très +brave, très loyal, je t’assure,--eh bien, sois assez bon pour attendre +que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer--surtout avant de +t’attrister--ce qui me serait bien plus dur que tout. + +«Papa, tu sais que je me croyais une vocation littéraire. Tu en étais +fier. Tu m’encourageais. J’espère encore que nous ne nous sommes trompés +ni l’un ni l’autre. + +«Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt ans peut écrire ne +rapporte pas ce qu’elle mange (même avec un régime amincissant), ni le +brin de toilette dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle +géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent s’imposer un jour au +public, ne s’imposeront que par deux catégories d’intermédiaires: 1º le +temps, qui ne prendra de commission que sur son énergie et son travail, +dont elle devra le saturer longuement; 2º ces messieurs les éditeurs, +directeurs, critiques et confrères, qui la lanceront peut-être malgré +l’encombrement, les rivalités, les bouillons à boire, mais à la +condition qu’elle sera «bien gentille». + +«Le temps est un intermédiaire qui, ne me demandant pas d’être «bien +gentille», mais de beaucoup travailler, me convient mieux que d’autres. +Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins une bonne dizaine +d’années. + +«Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant gagner ma vie. Et +d’autant plus que, malgré ses exigences, monsieur le temps ne garantit +rien. Je peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître, +au bout de cette décade, que ma littérature ne me rapportera pas une +côtelette par semestre,--ce qui est peu (même avec le régime +amincissant). + +«Marraine, qui me disait tout cela avant que l’expérience me l’eût +démontré--et que je ne croyais pas, naturellement--ajoutait: «Entre dans +l’administration.» + +«Mais, papa, entrer dans l’administration avec l’idée de tout faire pour +en sortir, je ne trouve pas ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une +fois entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La routine, le +travail sans lutte, sans stimulant, sans concurrence, les augmentations, +les années gagnées pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir +accumulées en vain,--tout cela doit vous envelopper, vous amollir, vous +fixer. + +«Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, dont on peut faire des +œuvres vibrantes, frémissantes, saignantes. + +«Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que +j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace +et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une +après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que +j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite +Parisienne, qui appelais «mon parc» un pauvre arbre étiolé entre des +murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté, +mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est +pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on +s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur +insolite, comme un intrus. + +«Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de +tout: de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs +vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop +émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir, +incompréhensible,--voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une +révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce. + +«Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque +miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part, +une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu +n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne +s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître +invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre. + +«Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de +marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin +de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les +engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une +prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des +fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il +appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon +jeu, mes trouvailles heureuses. + +«Une idée me vint. Je m’offris,--tremblante, croyant qu’on allait me +rire au nez. + +«Papa... écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à +marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement +tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve, +non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette +responsabilité,--surtout vis-à-vis de toi. + +--«Écris à ton père», m’a-t-elle dit. «Si tu lui exposes tes raisons +comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne +te permît pas au moins une tentative.» + +«La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y +réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du +théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître, +telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans +les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le +terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux +dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se +manifester. + +«O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un +milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement... mais la joie +d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue... imposée au public... Oui, car +il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main +et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume... Cet +entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête. +Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien +modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de +bravoure,--comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge +d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière +la toile de fond? + +«Mon petit père, je t’en supplie! laisse-moi essayer d’une carrière +qu’on ne considère plus--sauf chez notre concierge de Grenelle, +peut-être--comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que +notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.) +Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde +irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou +professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que +j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter +mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides. + +«Pour que tu saches--sans m’accuser de présomption--quel service je peux +rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il +croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais +elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce +n’influe sur ta décision. + +«Mais,--entre nous,--mon petit papa, l’intérêt de sa pièce... est-ce que +cela ne doit pas primer tout?... Songe au coup de dés qu’elle jette sur +le tapis!... Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir... Ou +désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel +cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à +ce que je lui dois... Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je +retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si +elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant +les années de mon enfance, où j’attendais ton retour? + +«Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne +plaider que pour moi-même. + +«C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous +sommes ici, dans ce pays admirable,--grâce à elle, d’ailleurs. Mais je +traversais une crise... comment te dirai-je?... mettons... de +neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante. +Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose, +m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant. + +«Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer, +qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en +exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine,--cette +admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la +supériorité. + +«Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne +m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à +leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre +passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce +qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus +tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je +trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments. + +«Cher papa... J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te +décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de +courriers, palpiter à la vue de ton écriture! + +«M’auras-tu comprise? Auras-tu confiance en moi? + +«Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence +avec mes yeux de jeune fille,--des yeux clairs, qui discernent leur +chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des +carrefours. + +«Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne +sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont +les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos +épaules. Elles ne sont que des anecdotes. + +«Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans +écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé. + +«Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse. + +«Ta Gilberte.» + +«P.-S.--Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que +nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord +ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon +cher père. + +«Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour +moi,--affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, +comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en +expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton +point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les +éloges--un peu intempestifs et trop indulgents--que m’ont donnés, devant +elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier, +la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots +significatifs. + +«C’est inouï!... cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois +impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme +qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux +autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité,--elle +nous épie!... Elle écoute aux portes!... Que peut bien lui importer +l’objet de nos entretiens? + +«Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la +malveillance?... Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la +malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles +actions. + +«Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote. + +«Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu! + +«Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur.» + + + + +XI + + +La paisible demeure des Glycines, faite pour la douceur des rêves et +l’enchantement de la tendresse, connut les drames mesquins, les paroles +sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, qui dissimulent des +larmes de feu pour laisser plus sûrement en arrière des larmes de sang. + +Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse aux grappes mauves, +une ligne à pêcher dans la main, il fut, pour de trop courts moments, le +plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. Dans l’exultation +d’apporter à l’office un seau d’eau tout grouillant d’écailles +luisantes, dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner sa +friture monumentale, devant Fagueyrat, acteur célèbre et directeur de +théâtre, qui dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, le +sous-chef sentit mollir sa faible résistance. + +Venu de Paris pour empêcher sa fille de «monter sur les planches», il +lui accordait--au dessert de ce repas glorieux, et sur les instances +flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à Gilberte la destinée +d’une Mars ou d’une Rachel,--il lui accordait l’autorisation +«d’embrasser la carrière dramatique». + +Cette autorisation, non convenue avec Louise, stupéfia Mme Andraux. +Mais, la stupeur passée, cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le +tour des convives. Un silence gêné planait. Elle se dirigea ensuite, +d’un pas automatique, et comme sous l’impulsion d’une force +irrésistible, surhumaine, vers la petite Nathalie. + +--«Maman, je n’ai pas eu mon dessert», gémit l’enfant, qui sentait +passer le vent d’une catastrophe. + +Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras cette grande fillette de neuf +ans, qui pesait lourd. Mais les sentiments sublimes font accomplir aux +muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, en clamant tout à +coup: + +--«Viens, mon innocente. Ils te perdraient aussi!... + +Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après elle, Louise envoya +presque aussitôt la femme de chambre dans la salle à manger, pour +réclamer un horaire des bateaux et un indicateur des chemins de fer, +afin de manifester une intention destinée à glacer d’épouvante les gens +qui avaient la chance de déguster une tarte aux prunes où la Suissesse +était incomparable, et à semer le désespoir entre leurs tasses +d’excellent café. + +L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant pas assez vite, Mme Andraux +chargea Céline d’une nouvelle ambassade. + +--«Priez mademoiselle Gilberte de venir me parler.» + +La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. Tous deux +considéraient attentivement les dessins rouges de la nappe. + +Bernard, présent à la scène,--car M. Andraux l’avait amené de +Paris--murmura: + +--«Hardi, ma fille! va donner la réplique. Ça te formera pour le +mélodrame.» + +Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait tiré sa malle au milieu +de sa chambre. Pour l’instant, elle giflait Lilie, qui, parant les +calottes de ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas partir. + +--«Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose», déclara la dame de Grenelle +à la fille aînée de son mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure, +tellement plus jolie d’être radieuse. + +--«Quoi donc, maman Louise?» demanda l’autre avec une douceur non +feinte,--une douceur tellement aisée dans l’épanouissement où se +dilatait sa jeune vie. + +--«Sois une cabotine. Ton père y consent. Je m’en moque. Mais, comme je +ne veux pas que ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens que tu +ne remettras plus les pieds chez moi. + +--Quoi?» fit la jeune fille en pâlissant. + +Et elle regarda sa petite sœur. + +--«Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus», souligna Louise. + +En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air +avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la +brillante armure de bonheur et de jeunesse. + +La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement «cette gamine», +et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une +créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée +d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et +enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une +haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même. +Sincèrement elle se cramponnait au prétexte: l’immoralité de la +profession. + +«Quoi!» pensait-elle, «toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième +des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis +montée sur les planches, moi? Est-ce que je me suis exhibée en public?» + +Le talent qu’on applaudit «sur les planches», le charme qui séduit le +public... belle affaire!... D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné +en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier. + +--«Mais, maman Louise», prononça Gilberte, faisant effort pour rester +calme, «votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez +pas me chasser de chez mon père, pourtant? + +--Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de +mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur +mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes... + +--Comment?... + +--J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum. + +--Je n’ai pas dit... + +--Tu l’as insinué, c’est pire. + +--Pardon, maman Louise. Vous ne vous en rapportiez pas toujours à la +Suissesse... Qu’est-ce que vous avez fait pendant une heure, dans la +penderie aux robes, contre cette porte condamnée donnant sur le cabinet +de travail de marraine, lorsqu’elle eut cette longue conversation avec +monsieur Fagueyrat?... + +--Sors d’ici!... quitte cette chambre!...» cria l’épouse de Théophile, +avec un accent et un geste où elle se révélait, il faut en convenir, non +dépourvus d’aptitudes scéniques. + +Alors se déroulèrent les péripéties de cette crise familiale. + +Louise, désormais farouche et muette, continua de faire ses paquets. +Dans le vague espoir qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile +s’installa de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, et une boîte +d’asticots dont il était très fier. Machinalement, il plaçait l’asticot +destiné au second hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait celui +du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait du sport dont il était +fou. A son oreille retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes de +dédain: + +--«Oh! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande pas de m’accompagner.» + +Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires représailles, en profitant +d’une telle magnanimité, l’oppressait de mélancolie. + +Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, remontant au plus vite +jusqu’à la cime du Rigi, à peine assez distante, à son gré, de ces +Glycines secouées par l’orage. + +Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait de délicatesse, de bonté, +de logique, d’esprit, d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les +choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut stupéfaite de +découvrir que tant d’éléments pacifiques, dont l’efficacité aurait dû +normalement se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de +reconnaissance, de confiance, devenaient autant d’explosifs et de +fulminants dès qu’elle les approchait du brasier. + +Louise lui déclara: + +--«Ma chère, je veux bien ne pas vous en vouloir. Mais, vraiment, j’y ai +du mérite. Que votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes +soucis. Que je ne la revoie plus--pas plus que je ne vous reverrai sans +doute--je n’y puis rien: vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me +mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au cœur qui peuvent me tuer +en chemin! Et Théophile... ses vacances perdues!... Je le connais, il me +suivra. Pauvre ami!... Car, enfin, malgré sa faiblesse pour sa fille, je +suis tout pour lui, il ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de +même, avec votre folie de théâtre--qui vous coûtera cher! c’est moi qui +vous le dis--avoir jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé deux +êtres aussi unis que mon Théo et moi?...» + +Répondre à la dame de Grenelle que les glycines sécheraient de son +départ, ne souhaitaient rien tant que d’abriter encore son cœur +spasmodique et les loisirs de Théophile... que le bonheur conjugal du +couple Andraux serait cultivé, apprécié sous la pergola aux grappes +mauves mieux que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame autant que +les pires insolences, lui eût suggéré les plus amères récriminations, +l’eut précipitée peut-être dans des convulsions nerveuses. + +Claircœur dut y renoncer. + +«Théophile sera plus raisonnable», pensa-t-elle. + +Et elle se dirigea vers la terrasse. + +Mais Théophile craignait toute explication qui l’eût amené à blâmer +Louise, ou--pire alternative--à intervenir auprès d’elle. + +Entendant des pas, devinant l’approche de la conciliatrice, il l’arrêta, +sans tourner la tête, d’un geste de bras, à la fois impérieux et +désespéré. Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions, +contre la balustrade, fit deux pas en arrière, sur la pointe des pieds, +chuchota: + +--«Retirez-vous, je vous en supplie!... Ça mord. Pas un mot!... +Impossible de causer maintenant.» + +Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux, parmi ses vers de +cadavre. + +Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine: + +--«Laissez-les donc partir. Vous ne voyez pas quelle chance pour nous? +S’ils restaient, outre que la vie serait infernale, papa retirerait +sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation qu’il m’a donnée. Sa +femme l’en persuaderait. Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je +serai majeure dans quelques semaines. Mais il m’en coûterait d’entrer en +lutte avec mon pauvre père.» + +La jeune fille ajouta: + +--«Croyez-vous!... A-t-elle démasqué son caractère, l’aimable Louise! +Dire que, pour l’opinion de personnes pareilles, je pourrais rater ma +vie! + +--Et ton frère, sais-tu où il est? Nous le laissera-t-on?» demanda +Claircœur. + +Gilberte hocha la tête--ignorance ou indifférence--et s’en alla piocher +son rôle. + +Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. La patience lui manquait. +Un instant, il s’amusa à jeter, par-dessus la clôture, des poissons +vivants à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, sauta sur le +rebord du mur. De là, ses yeux, que la lumière rendait pareils à deux +sequins d’or, et qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur fixe +flamboiement, guettaient les captures. Quand une forme sortait de l’eau, +dansant au bout de la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme +pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant de convoitise. +Parfois, Bernard lui jetait un poisson. La victime, happée au passage, +de quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute vive entre les +mâchoires carnassières. Le sursaut de son corps et de sa queue +divertissait le cruel garçon. Le chat posait ensuite devant lui la +créature d’argent, dont la tête à présent manquait, et la dégustait, +bouchée après bouchée. De temps à autre, il s’interrompait pour jeter un +coup d’œil méprisant à Criquette, qui, révoltée, se dressait au pied du +mur, injuriant l’intrus et son ignoble festin. + +--«Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et fiche-moi le camp toi-même, +veux-tu!» cria enfin Théophile. + +Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers le large, entre deux +eaux, des centaines d’ombres agiles. + +Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On ne le vit point aux +Glycines, à l’heure où le facteur du port vint chercher les malles sur +une brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui dire adieu. La +sirène du bateau siffla. Louise dut courir, pour rattraper Théophile, +parti en avant avec Claircœur et Nathalie. + +--«Je ne comprends pas cet enfant. Il doit être victime d’un accident de +montagne...» gémit-elle, haletante, lorsqu’elle les rejoignit. + +--«Bah!» dit le père, «il a eu peur que nous le remmenions. + +--Mais non... je lui avais dit...» + +Mme Andraux se sentait humiliée par le manque d’égards d’un fils bien à +elle, élevé par elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie, à +l’indomptable fille de «l’autre». + +--«J’aurai bien soin de lui», dit Claircœur. «Et je regrette encore, mes +chers amis...» + +Elle voulait les forcer à une effusion, dont l’absence lui crevait le +cœur. + +Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une auberge. Sans un mot de +regret, ils l’embrassèrent machinalement. Louise elle-même n’osa se +soustraire à l’accolade. + +--Bien le bonjour à votre filleule de notre part, puisque Mademoiselle +n’a pas daigné nous accompagner jusqu’au bateau», lança-t-elle en flèche +du Parthe. + +On allait enlever la planche, du ponton à bord. Lilie, échappant à la +main qui la tenait, bondit en arrière, se jeta au cou de Claircœur, dans +la clameur des gens qui la crurent à l’eau: + +--«Tante Gil, je t’aime. Je serai à toi, quand je serai grande, mieux +que Gilberte, mieux que tout le monde. Je t’aime, tante Gil, adieu... Je +t’aime.» + +Un homme prit la fillette à bras-le-corps, la fit passer par-dessus le +bastingage sur le pont, où elle retomba en sanglotant. Elle se tourna, +tendant ses petits bras, son petit visage ruisselant de larmes. Elle +cria encore: + +--«Embrasse Criquette pour moi.» + +Elle envoyait des baisers tant qu’elle pouvait, certaine d’être giflée +aussitôt, n’en ayant cure. + +Mais, devant les exclamations admiratives, attendries, des passagers, +qui trouvaient la scène charmante, proclamaient l’enfant adorable, Mme +Andraux sourit jaune, et garda au fond de sa main les calottes qui lui +démangeaient la paume. + +Devant les Glycines, Claircœur, au retour, levant la tête par hasard, +aperçut un visage narquois, rouge et poudreux, encadré dans une lucarne. +Où donnait cette lucarne? elle n’en savait rien, n’ayant jamais gravi +l’échelle du grenier. + +--«Tante Gil», cria la voix de Bernard, «tu ne peux pas me faire monter +un bock. Je me gargarise depuis deux heures avec des toiles d’araignée.» + + * * * * * + +Le lendemain, Claircœur aurait dû être heureuse. Elle réalisait enfin +son projet de travail, sous la pergola, dans l’isolement, le calme, la +beauté des choses. + +L’après-midi s’avançait. La lumière prenait une douceur merveilleuse. +Les ombres mêmes étaient baignées d’une splendeur diffuse. Azurées ou +glauques, elles s’enfonçaient dans les plis des montagnes, planaient sur +les eaux, contre les grandes murailles rocheuses, sans rien dissimuler +des lignes ni des couleurs. Elles n’étaient point des ombres, mais des +morceaux amortis de clarté. Là-haut, là-bas, dans les lointains de +l’altitude et de la distance, les profils des cimes, les pics neigeux, +participaient à la magie de l’atmosphère, cessaient de se dessiner comme +des contours terrestres, rivalisaient de légèreté avec les brumes +vaporeuses ondulant et se dissolvant au-dessous d’eux. Sur les pentes +inférieures, les forêts de sapins, si touffues, si riches d’obscurité +verte et profonde, ne parvenaient pas à s’inscrire violemment, +victorieusement, parmi la fantasmagorie des apparences. Soumises +également aux caprices des rayons, elles poudroyaient comme une arène +sablée d’or, ou se crêtaient d’écume bleuâtre là où le soleil ne les +visitait point. + +Plus proche, plus humble, plus réelle, l’eau du lac, enfermée dans ce +cadre de magnificence, reposait, frissonnante, mystérieuse. + +Et le calme était infini. + +Claircœur porta elle-même sa petite table dans l’angle le plus écarté de +la terrasse, contre la balustrade, là où les rameaux de la glycine +retombaient plus abondants. + +Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier, l’encre, son porte-plume +préféré, tout était prêt. Criquette elle-même, sur son coussin que +supportait un pliant, la regardait de ses yeux attentifs, comme pour lui +dire: «Notre intimité est revenue. Te voilà seule. Je ne te quitte pas.» + +Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être pas respecté le travail +méditatif, était parti en excursion dès le matin. + +Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque indistinct, parvenait de +temps à autre jusqu’à la romancière. Des voix s’élevaient, par +intermittence, dans la maison. Des voix, qui traversaient à peine, et +rarement, le grand jardin. Des voix que l’espace absorbait, que nulle +oreille, sauf celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette distance. La +voix de Fagueyrat faisant étudier le rôle à Gilberte. La voix de l’élève +se pliant aux indications du maître. + +Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler l’inspiration de celle +qui écrivait. Cependant cette inspiration demeurait rebelle. La plume ne +courait pas sur le papier. Un moment vint où elle se déroba, où elle se +coucha sur la page blanche, comme un cheval qui se refuse, puis qui +s’abat en franchissant l’obstacle. + +Claircœur regarda longuement au loin, ensuite elle contempla l’eau toute +proche. Elle se tourna vers Criquette, plongea un tragique regard dans +les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un instant le double écho +des voix, si ténu, presque imperceptible, mais distinct pour elle dans +l’énorme silence... + +Alors, inclinant son front entre ses mains, elle commença de pleurer, de +pleurer intarissablement, tout bas, sans un soupir, sans un sanglot... +de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur, toute son âme, +ruisselaient d’elle avec ses larmes. + +Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne s’aperçut même pas que +Criquette, ayant sauté de son coussin, grattait doucement contre elle, +d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de réponse, s’asseyait à +ses pieds, sur le bord de sa jupe. + + + + +XII + + +--«Ma petite Gilberte, viens un peu jusque sur la terrasse.» + +La jeune fille accourut, souriante, avec un air d’empressement tendre. +La joie de vivre fleurissait maintenant sur son charmant visage. Cette +joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle comme une +récompense à la maternelle créature qui en était l’auteur. Quand +Gilberte répétait: «Ah! marraine, que je suis heureuse!» Cela impliquait +vaguement: «Le but de ta vie est atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des +soucis à cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive, ses +baisers reconnaissants. N’es-tu pas comblée?» + +C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a droit à la vie, à +l’avenir. Gilberte n’était pas plus égoïste que tout cœur filial de +vingt ans. Et comment ne s’y fût-elle pas méprise?... Le fait qu’elle +rît et chantât par la maison, sa mélancolie envolée, que sa jolie +nature, détendue, retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre flexible +dont on ne courbe plus l’essor, que ses bras, ses lèvres, eussent de +nouveau les câlineries de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur! + +--«Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse... toi, du moins. C’est tout +ce que je désire», murmurait tante Gil, en se penchant le soir vers +l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne. + +C’est tout ce qu’elle _voulait_ désirer. Et elle était sincère dans son +vouloir. Elle appréciait la douceur de border dans son «dodo», comme +jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis trop longtemps, ne le +permettait plus, poussait le verrou, s’enfermait sauvagement avec des +rêves qui ne disaient pas leur secret. + +Dans la confiance et la camaraderie revenues, Claircœur l’appelait, ce +matin-là: + +--«Viens jusqu’à la terrasse. + +--Vous avez quelque chose, marraine?» demanda Gilberte, qui remarqua sa +pâleur, sa bouche frémissante, et le geste dont elle serrait des papiers +dans sa main. + +La romancière ne répondit pas. Toutes deux longèrent l’allée envahie par +les romarins, les lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait +fortement dans ce matin mouillé)! Elles arrivèrent sous les glycines. La +pluie, une bourrasque dont le lac se rebroussait encore, avait anéanti +les dernières fleurs. Mais le feuillage délicat formait toujours cet +abri, semblable, de loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs, +cet abri dont le voyageur emportait l’image, en se disant: + +--«Qu’il doit faire bon vivre là!» + +Les deux femmes s’assirent au fond, sur le banc rustique. + +--«Gilberte, ma chérie, tu te sens capable, n’est-ce pas? d’accepter une +mission, et de garder un secret. Tout au moins, de garder un secret. La +mission... ce serait pour si je disparaissais... + +--Oh! petite marraine!...» + +La phrase funèbre fut étouffée par une exclamation, un baiser. + +--«Mon enfant, je vais te faire du chagrin. Mais je crois que c’est +indispensable.» + +Elle vit s’effarer le jeune visage. + +--«Lis cette lettre de ton père.» + +Un cri: + +--«Oh!... Papa reprend son autorisation!... Papa veut m’empêcher...» + +La main de Claircœur, d’une pression rapide, arrêta cet émoi. + +--«Il s’agit de ton frère.» + +Un imperceptible sursaut de soulagement. On supporte toujours les peines +des autres plus aisément que les siennes propres. Gilberte s’écria: + +--«Bernard n’est pas rentré à Paris! + +--Tu le savais? + +--Non, marraine. Mais j’en avais peur. + +--Moi, j’en étais sûre», murmura Claircœur. + +Gilberte, profondément étonnée, la regarda. + +--«Tu en étais sûre? Depuis quand? + +--Depuis le lendemain de son départ. + +--Cela fait cinq jours», observa la jeune fille, «Et tu ne m’as rien +dit!» + +Sa marraine, en signe d’impuissance, hocha la tête. + +--«Tu as prévenu ses parents? + +--Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras ensuite. Lis ce que +m’écrit ton père.» + +Gilberte lut: + + «Paris, 27 août. + + «Ma pauvre Gil, + + «Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser à vous. + + «Il m’est douloureux de partager l’indignation de ma femme, de vous + parler comme elle m’engage à le faire. Cependant, notre douleur est + immense, et me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la cause. + + «C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien, que j’avais ratifié + le coup de tête de ma fille, que je m’étais résigné à la voir entrer + dans la carrière hasardeuse où votre imprudence l’a poussée...» + +--«Ça, c’est raide!» s’exclama Gilberte. + +--«Continue. Cela n’a pas la moindre importance. + +--Comment!... pas la moindre... + +--Continue.» + + «Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion de notre fils, que + vous lui donnez les moyens de nous braver, que vous lancez ce + malheureux enfant vers les pires aventures, mettant le deuil et les + larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est trop, et que, + suivant la volonté formelle de Louise, à laquelle je me rallie, vous + n’existez plus pour nous. + + «Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse... (car, moi, je ne + veux pas croire à une intention consciente de votre part dans cette + œuvre abominable) c’est que vous ne saviez pas l’usage que Bernard + ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a nanti. + + «Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque pour l’Amérique, qu’il + rentrera en France un des plus glorieux aviateurs du monde, ou que + nous ne le reverrons jamais. + + «Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude sur sa vie + matérielle.--Donc, il a de l’argent. + + «Et qui lui en a donné, si ce n’est vous? Il a quitté les «Glycines» + pour accomplir un projet auquel il avait renoncé. Il nous avait promis + de n’y plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si droit! + Comment ne pas croire, avec sa mère, que vous lui avez remis sa + chimère en tête, que vous lui avez fourni les moyens de la réaliser? + + «Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous accuser d’une mauvaise + action, d’une vengeance méditée. Mais je reconnais là votre esprit + romanesque, votre imprudence. Je vous crie: Gilles de Claircœur, je + vous avais confié mon fils! Qu’avez-vous fait de lui? + + «Un père désespéré, + + «Théophile Andraux.» + + «P.-S.--Que Gilberte m’écrive toujours au ministère. Mon infortunée + Louise ne pourrait supporter de voir son écriture. Pour vous, ma + pauvre Gil... (hélas! ce nom familier vient malgré moi sous ma plume. + Et dire que je vous appelais aussi «ma sœur!»), n’écrivez pas à la + maison. N’exaspérez pas la douleur d’une mère. On vous retournerait + vos lettres sans les ouvrir. + + «2e P.-S.--Est-il vrai que vos inconséquences vous aient déjà conduite + à des embarras pécuniers?[2] Un employé de mon bureau, ami d’un + certain Grandet--que vous devez connaître!--prétend que vous en êtes à + demander des avances sur vos travaux. Vous auriez payé les dettes de + monsieur Fagueyrat, et entre autres des sommes considérables au + marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre affaire. Évidemment. + Mais, dans les circonstances actuelles, je dois vous prévenir: ne + comptez pas sur nous. Les maigres économies, amassées pour notre + innocente Lilie, à force de privations et de travail, ne sauraient + être jetées au gouffre...» + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + [2] Orthographe de M. Andraux. + +Une ligne de points suspensifs suivait ce mot «gouffre»,--peut-être pour +en mieux faire pressentir l’insondable horreur, peut-être pour éviter +une définition trop cruelle. + +Gilberte, qui avait lu toujours plus lentement, leva un visage aussi +blanc que sa chemisette de batiste. + +--«Les économies de Lilie!» observa-t-elle d’abord. «Mais je les +connais, les économies de Lilie. Elles sont constituées uniquement par +les cadeaux d’argent que tu lui fais au jour de l’an et à son +anniversaire. + +--Laissons», dit Claircœur. + +--«En effet, laissons. Qu’est-ce que cette histoire de Bernard? Il n’est +donc pas rentré? + +--Non. + +--Et tu étais au courant, marraine? C’est impossible. Je n’en crois +rien. + +--Tu te rappelles que Bernard nous a quittées jeudi après-midi. Demain, +il y aura huit jours? + +--Parfaitement. + +--Vendredi matin, j’ai reçu une lettre de lui, jetée à la poste de +Lucerne. + +--Une lettre!... Tu ne m’en as rien dit. + +--Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui vive. Mais tes parents +m’accusent. Je veux avoir un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu +saches la vérité. A la condition de la taire tant que je vivrai. Quand +je ne serai plus... + +--Marraine!... + +--Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances, suivant ton +cœur. Jamais pour faire du tort à Bernard... + +--Du tort à Bernard!... je l’aime trop! De toute ma famille Andraux, +c’est lui que j’aime le mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en +feraient jamais un rond-de-cuir. + +--Gilberte, écoute... je crois, malgré tout, comme toi, que c’est un +«chic type». Cependant, il a commis une action bien grave. Je la lui +pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour que quelqu’un, si je +disparaissais, puisse lui dire que je lui pardonne.» + +Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut, fixant sur sa marraine des +yeux élargis, pleins d’effroi. + +--«Voici sa lettre», dit la romancière. Et elle tremblait aussi en +passant le papier à la jeune fille. + + «Lucerne, jeudi soir. + + «Chère tante Gil, + + «Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière fois. Vous allez me + maudire, m’appeler «petit misérable». Vous serez--c’est possible--plus + cruelle encore. + + «N’importe! je risque tout, même de vous faire du chagrin, c’est ce + qui m’embête. Mais la vie est plus forte. Si vous saviez comme elle + bout dans mes veines! + + «Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez confié, pour que papa le + touche et vous envoie l’argent--c’est moi qui le toucherai demain, à + Paris, à moins que vous ne préveniez télégraphiquement--auquel cas, on + m’arrêtera comme un voleur. + + «Je suis un voleur, tante Gil,--un voleur-emprunteur, car je vous + rendrai tout, avec les intérêts composés... Et bientôt,--à moins que + je ne me casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis un + voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain publiquement. A vrai + dire, je bluffe. Je crois que vous ne le ferez pas. Je vous connais, + adorable tante Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous aime + mieux que ma propre mère... J’aurais l’air de vous enjôler pour vous + soutirer plus sûrement la galette. + + «Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de honte et de peur quand + je pousserai demain la porte du bureau, où l’on me comptera peut-être + l’argent de ce chèque, signé de vous,--mais où, peut-être, on me + mettra la main au collet. + + «Si j’emporte l’argent...--Oh! dans la rue, là... tout de suite... + dehors... comme je vous bénirai, tante Gil!--ce sera la seule fois de + ma vie où j’aurai ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour + l’Amérique, j’apprendrai à voler,--pas des chèques, méchante tante + Gil! Je m’acharnerai aux plus dangereux exploits, j’affronterai les + pires dangers, pour revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse, + mon sang, ma vie, au service de notre armée, dans laquelle je + m’engagerai. Je serai un aviateur militaire, comme le sapeur Paulhan, + comme Legagneux. Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la + pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et solitaire, comme + Alfred Leblanc. On me décorera comme eux, tante Gil... si vous ne + m’avez pas fait constituer un casier judiciaire. + + «Je vous le jure, tante Gil... je vous le jure!... Ou alors, je serai + mort. Je me serai brisé sur le sol comme un pantin qui se disloque, ou + bien j’aurai cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux + préfère attendre, comme le lièvre.) + + «Tante Gil, croyez-moi... Pardonnez-moi!... Je ne vous embrasse pas. + Je n’en suis pas digne. Je baise le gravier, là, dans l’allée du + jardin, aux «Glycines», parmi les lavandes sur lesquelles vous avez + marché, et qui sentent si bon quand votre pied d’admirable tante Gil + leur a fait l’honneur de les écraser. + + «Votre petit misérable, + + «Votre grand fou, + + «Votre Bernard. + + «P.-S.--Pourvu que ce ne soit pas à cause des autres que vous + m’épargniez!... C’est ça qui me punirait! Les autres... je leur + écrirai, ne vous inquiétez pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous + leur coupe. Je la félicite, et l’embrasse.» + +Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua tandis qu’elle +parcourait les lignes griffonnées d’une écriture encore presque puérile. +Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la maîtrise de soi. Aussi +reçut-elle d’un geste apaisant la jeune fille, qui s’abattit contre son +épaule dans une crise de sanglots convulsifs. + +--«Marraine... oh! marraine... quelle horreur!... notre Bernard... +quelle horreur!... + +--Chut!...» fit une voix douce. «Cela n’existe pas.» + +Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta, interrogateur. +Comment!... cela n’existait pas? On avait pu arranger?... Mais, +pourtant... La lettre de M. Andraux? + +--«Non», reprit Claircœur. «Ou du moins, cela n’existe plus. N’y pensons +plus. N’en parlons pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut...» (Elle +montrait le ciel, où, contre l’azur, de gros flocons blancs se +poursuivaient, comme si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac +leurs bonnets de neige.) «Oui, ma Gilberte, regardons souvent là-haut. +Un beau jour, nous y verrons surgir un point noir, qui s’élargira en +deux ailes de toile, et notre Bernard descendra. Il reviendra par un +chemin sans souillures. La tache de boue emportée au départ sera devenue +comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse dans un fil de soleil +à travers une chambre obscure. Mais elle ne sera plus visible, puisque, +pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout grands les volets.» + +En achevant cette phrase, Claircœur prit la lettre de Bernard. Elle la +déchira en tout petits morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le +paquet de ces petits morceaux par-dessus la balustrade, entre les +rameaux pendants de la glycine. + +Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle qu’il n’en restât des +débris parmi les feuillages? + +Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui verdissait au large, la +lettre déchiquetée formait un menu tas blanc. Mais le mouvement de la +houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà. Des poissons, croyant +à une proie, sautèrent à plusieurs reprises, dispersant, engloutissant +les parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent d’autres. +Quelques-unes restaient, s’attardaient au balancement d’une vague. Et il +y en avait qui filaient vers le large, poussées par une brise qu’on ne +percevait pas. + +Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle ne distinguât plus la +moindre tache claire sur l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille: + +--«Viens, c’est fini. Rentrons.» + +La jeune fille embrassa tante Gil longuement, en silence. Mais ses +lèvres frémissaient, comme d’une parole qu’elle n’osait dire. + +--«Tais-toi, ma Gilberte. Donnons-lui le crédit de l’avenir, comme il le +demande. + +--Ce n’est pas cela. Vous êtes bonne... généreuse... Mais... l’argent? + +--Quel argent? + +--Celui du... du chèque. + +--Dame... une somme assez forte, au moins relativement. + +--Relativement... à quoi? + +--Au besoin que j’en avais, comme argent comptant, disponible... C’est +Grandet qui venait de le déposer à mon compte à la Société Universelle. +Tu as bien vu... dans la lettre de ton père... Il parle d’un certain +Grandet. + +--Un nom de Balzac, marraine. + +--Oui, un nom. Et un personnage aussi, de Balzac. C’est un monsieur qui, +de son métier officiel, fabrique des caisses à fleurs, des caisses en +bois, en zinc... Mais, sa véritable caisse, est celle qu’il ouvre aux +gens de lettres dans la débine... Il leur avance de l’argent, et se +rembourse, avec usure, sur leurs reproductions à la Société des Trente +mille lignes. + +--Marraine... C’est donc vrai?... Tu es dans l’embarras? + +--J’ai eu de fortes dépenses, cette année. Je ne publie pas de roman. +Et... mes petites valeurs... je ne peux pas les vendre toutes, sans trop +de perte. + +--Toutes... oh! marraine, tu en as vendu!... Mais, ce n’est pas pour +cette chose... pour... Papa se trompe. Personne ne t’a demandé de... de +payer... des dettes?» + +Claircœur eut un éclair dans les yeux. + +--«Tu n’as pas cru cette vilenie? + +--Oh! non», cria impétueusement la jeune fille. «Croire cela de lui... +jamais!...» + +Sa marraine la regarda. De pâle qu’elle était, Gilberte devint pourpre. + +--«Je t’en prie, marraine... Tu n’as pas à me faire ces yeux-là. Marcel +Fagueyrat est un galant homme, qui ne demanderait pas de l’argent à une +femme. Voilà tout ce que je veux dire. Et je le sais. Avant lui, j’avais +pris une piètre opinion de ces messieurs. J’avais vu ce qu’ils valent. +Pas un qui sache respecter une jeune fille. Pouah! Des gens âgés, des +amis de vos parents, des puissants qui tiennent votre sort dans la main. +Les lâches!... quelle honte!... Eh bien, marraine, il y en a un... Et +c’est un acteur, qu’on dit léger... Un homme jeune, un homme à succès. +Il m’ouvre une carrière, il me prépare à y entrer, il me donne des +leçons... Tu n’es pas toujours là... Nous jouons des scènes +passionnées... Eh bien, marraine, il ne m’a pas dit une parole qu’il +n’eût dite devant toi. Il ne m’a pas effleurée du bout du doigt. Il n’a +pas eu un regard, pas un mot qui m’eût gênée. Il n’a pas risqué, même en +plaisantant, l’ombre d’une déclaration... + +--Il est donc capable d’un sentiment profond, d’un amour délicat!...» +prononça lentement Claircœur, avec un étrange sourire. «Tant mieux! +j’avais si grand’peur que non. + +--Marraine!...» cria Gilberte, éperdue. + +--«Ne lui permets pas encore de te le dire. Mais, va, petite fille... ne +te tourmente pas de son silence...» + +Elle s’interrompit. De nouveau, la tête de sa filleule cherchait le +refuge de son épaule, mais dans une émotion si nouvelle, si violente, +que tante Gil, appuyant sa joue contre la coquille brune et lisse des +cheveux charmants, eut un cri troublé,--un de ces cris dont l’accent +bouleverse l’âme qui les exhale, et lui restent en écho pour lui +attester ce qu’elle a souffert: + +--«Mon Dieu!... Comme tu l’aimes!...» + + + + +XIII + + +_Les Malheurs d’une arpète_, comédie dramatique en cinq actes et huit +tableaux, contenait les éléments d’un succès. + +Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct de la scène prévoyait ce +qui pouvait porter sur le public. Les conseils donnés par lui à l’auteur +procédaient de ce même instinct. Claircœur les avait saisis avec +intelligence,--avec plus que de l’intelligence: avec confiance, avec +foi, avec une sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle aussi, +momentanément, et par une communion secrète, femme de théâtre. Ces +conseils, dont elle se pénétra si vite, elle les avait adroitement +suivis. + +Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie décisive, eurent raison +d’escompter la victoire. Cependant, la victoire manqua. Et par leur +faute. + +Il y a, autour d’une répétition générale, de nombreuses +contingences,--si nombreuses qu’elles déterminent le sort de la pièce, +quand celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez haute pour braver +leur influence mauvaise, ni une médiocrité assez morne pour anéantir +leur influence favorable. + +_Les Malheurs d’une arpète_ n’offraient rien de commun avec un +chef-d’œuvre. Mais ce drame ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué +d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant par ses +interprètes, divertissant par des décors et des trucs où l’on n’avait +pas épargné l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et même +suggérer quelques saines réflexions, au cours d’une bonne centaine de +soirées. + +Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement que le directeur et +l’auteur fussent moins infatués, moins impatients. Peut-être que le +fameux «truc» du cinq ne ratât pas la veille de la répétition générale, +ce qui fit transformer précipitamment plusieurs scènes, et jeter +l’incohérence dans le dénouement. Peut-être que le décor du trois ne fût +pas si long à poser, ce qui retint les spectateurs au delà de l’heure +normale où l’on trouve des fiacres pour rentrer chez soi,--les rares +spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à la fin. Peut-être qu’il ne +plût pas à torrents, ce soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu, +l’après-midi, une autre répétition générale, toute différente, +mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique et légère, mais très longue +aussi, ce qui avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit à un +rapide «morceau sur le pouce», qui leur laissa des estomacs crispés +jusqu’à onze heures du soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale +ensuite, jusqu’à deux heures du matin,--heure insolite où le rideau +tomba. + +Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant l’une à la dernière +répétition des couturières, où le truc rata. L’autre, à transformer le +dénouement. La troisième, à fondre en un seul deux tableaux, afin +d’éviter la plantation trop longue d’un décor magnifique, payé les yeux +de la tête, et qui devenait inutilisable. + +La première représentation marcha bien. Mais avant qu’elle commençât, +l’opinion de la presse était faite, écrite, composée en caractères +d’imprimerie, et reposait sur le marbre. + +La deuxième fut brillante. Elle se termina à minuit moins le quart. On +avait coordonné les tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs +avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements et les béquets. + +Mais qu’importe la deuxième représentation pour le destin d’une pièce. +Cette pièce est déjà condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans six +semaines,--quand elle aura quitté l’affiche,--des coupures de journaux, +venues de Yokohama ou des îles Fidji, reprocheront encore à l’auteur +exaspéré d’avoir montré au début un personnage n’ayant que deux mots à +dire et ne revenant plus ensuite, alors que ce personnage, couturier +surpris par le lever du rideau le soir de la générale, avait eu la +présence d’esprit de lancer à sa cliente une phrase quelconque, avant de +disparaître d’une représentation dans laquelle il n’avait que faire. + +Claircœur connut la torture de ces griefs ineptes. Et la torture mille +fois plus atroce de se dire: «Avec deux jours de patience, en présentant +ma pièce à la générale telle que le public l’a vue à la seconde, l’œuvre +de ma vie, de ma douleur, de mon espérance, l’œuvre où coule mon +sang,--où coulera pour toujours mon sang,--ne fût pas retombée sur mon +cœur pour le broyer de sa chute.» + +Timidement, elle objectait à Fagueyrat: + +--«Je vous avais supplié de remettre. Nous n’avions pas une seule fois +répété la pièce dans son ensemble, sans accroc, en calculant le temps +des entr’actes.» + +Il répondait: + +--«Que voulez-vous, ma pauvre amie!... Je ne pouvais plus supporter de +dépenser sans recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes, +d’ouvreuses, et le reste, partaient du 12 octobre. J’ai voulu compter +mes recettes à partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce par +terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. Votre œuvre est si +belle!... J’étais trop sûr de son triomphe, malgré tout! Et je souffrais +tant d’être votre débiteur! Il y a des heures dans la vie, des heures de +surmenage et de délire, où l’on ne voit plus clair.» + +Comment lui en aurait-elle voulu? Il perdait autant qu’elle, plus +qu’elle peut-être. Comme directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui +apporterait une pièce, sauf les douteux, les débutants, ceux qui +attacheraient une pierre plus lourde à ses pieds, pour qu’il s’enfonçât +davantage. + +Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le vantait d’autant plus +pour son interprétation qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant +qu’organisateur. Les camarades jubilaient. «Ah! mon vieux... Tu vois ce +que ça te coûte de nous avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au +cabinet directorial...» Les bouches ne le disaient pas, mais les +regards!... + +Quant à Gilberte, la critique, le public, se prirent pour elle d’un de +ces engouements qui, disproportionnés au mérite, vont à ce don +mystérieux, supérieur à tous les mérites,--le charme. Du talent?--sans +doute, elle en aurait. Peut-être en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût +porté garant. Mais il s’agissait bien de cela! L’émotion, la grâce, la +vie, voilà ce qu’elle apportait, sans même le savoir. Petite arpète, +avec sa chemisette en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal +accrochée à sa taille souple--sa jupe trop courte devant, trop longue +derrière, laissant voir des chevilles fines, des pieds qui dansaient en +marchant, comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet--gamine de +Paris, frimousse de malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont +tout le monde raffola, que les illustrés de tous les pays reproduisirent +des milliers de fois, qui fut célèbre immédiatement. + +La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute par la gavroche +irrésistible que révéla Gilberte. Ceux qu’émoustilla le désir de la +voir, trouvant un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, et +disaient à la sortie: «Qu’est-ce que les journaux racontent? On passe +une excellente soirée au Louvois.» Mais l’excellente soirée ne répandait +pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère assez chaude pour que les +effluves en atteignissent les foules extérieures. Leur siège était fait. +Elles ne reprendraient pas, sans des garanties plus entraînantes, le +chemin d’un théâtre enguignonné. + +Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, dans le bureau de la +direction, attend l’heure où l’on monte le chiffre de la recette. +«Voyons, il sera meilleur qu’hier... Il faut donner aux gens le temps de +raconter autour d’eux ce que vaut la pièce. Les succès qui se font par +le public sont plus lents à venir... mais aussi plus durables. +Aujourd’hui est un bon jour. Humide, sans pluie torrentielle...» + +Toutes les chances, des plus petites aux plus grandes, sont retournées, +ruminées. Telle pièce, jouée des centaines de fois sur toutes les scènes +du monde, n’est «partie» qu’à la vingtième représentation. _Les Malheurs +d’une arpète_ en sont tout juste à la dix-huitième. + +Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, en homme qui en +a vu bien d’autres, il énonçait une recette encore en baisse sur les +dernières. Il fallait faire bonne contenance. «Voilà... Le vent du nord +cinglait. On a craint le verglas. Dire qu’il y a encore des fiacres +découverts! Le petit public ne prend pas des autos, n’est-ce pas?» + +Le contrôleur hochait la tête. + +--«Certes... Et les petites places, quand elles donnent, c’est encore ce +qu’il y a de mieux. Les loges... si peu de gens les payent.» + +Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était réjouie de voir les loges +occupées, savait maintenant qu’elles le sont toujours. C’est le devoir +essentiel d’un bon administrateur: ne pas laisser de trous trop visibles +dans l’hémicycle de son théâtre. Le public, ainsi que la nature, a +horreur du vide. Quel spectateur possède une âme assez forte pour goûter +ses propres impressions et pour s’en satisfaire, parmi des places +désertes? surtout quand il a payé la sienne. + +Aussitôt après le déboire apporté par la recette du jour, Claircœur +commençait à espérer celle du lendemain. Non pas pour la somme en +elle-même. La recette,--c’est le thermomètre du succès. Pendant +vingt-quatre heures, elle ne vivait que pour consulter cet oracle, d’une +implacable précision. + +Elle vivait aussi pour une autre souffrance. Mais, de celle-ci, elle ne +voulait pas convenir, fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son +cœur en criait. + +Justement, vers dix heures, quand le bordereau du soir était arrêté, +la pièce en arrivait à la grande scène d’amour entre le +héros--l’ex-Adhémar, devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante +arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en l’adorant, de +devenir sa femme et duchesse de Campvillers, pour des raisons +mystérieuses--assurément inspirées par le vertueux héroïsme et la +sublime délicatesse de cette jeune personne. + +Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire réservée, une +baignoire d’avant-scène, où, sans être vue du public, elle se trouvait +toute proche de ses interprètes, proche à entendre les réflexions dont +ils entrecoupaient tout bas les phrases de leurs rôles. Ils lui en +jetaient parfois, avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de scène +adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de la sympathie pour cet +auteur, si aimable envers les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne +leur avait montré la moindre humeur, jamais ne leur avait refusé un +effet lorsque leur prétention n’était pas trop absurde. + +Ils aimaient la pièce aussi, et ne la «lâchaient» pas dans le désastre. +Ils s’y donnaient de tout leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils +comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. Pourtant +quelques-uns se demandaient comment ils passeraient l’hiver, et +supputaient les jours de pain assuré, les jours peu nombreux, durant +lesquels _Les Malheurs d’une arpète_ pourraient encore tenir l’affiche. +N’importe! ils grognaient contre le public rétif, insultaient entre eux +les critiques. Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre. + +«Braves gens!» pensait Claircœur, au fond de sa baignoire. + +Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, quand leur entrain, leur +bravoure, l’attendrissaient trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes +lui monter aux yeux. + +Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait devant elle sa propre pensée, +qui était un peu elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir +retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, disparaissait. + +Il n’y avait plus que deux personnes en scène: Gilberte et Fagueyrat. + +Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, qui rendait la salle +plus silencieuse, plus attentive, l’amour, que leurs yeux, leurs +paroles, leur émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient comme +un parfum violent et suave, parfum dont s’imprégnait l’atmosphère, dont +s’enfiévraient les visages, dont haletaient les bouches et les âmes, le +dialogue tendre, l’épisode charmant, ne créaient pour aucun spectateur +une illusion aussi poignante que pour l’auteur. + +Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait répéter cela... Celle qui y +assistait tous les soirs, et reconnaissait chaque mot, chaque +intonation, chaque geste... Celle-là seule oubliait complètement la +convention, le décor, la rampe. Pour elle, ce qui se jouait là, c’était +la vie. + +La vie... qu’elle avait trop tard voulu vivre. La vie... dont le +rayonnement lui brûlait le visage comme la réverbération d’un foyer trop +ardent. Et cependant... elle communiait encore avec la vie par cette +torture quotidienne. Dans quel silence, dans quelle nuit +descendrait-elle, lorsque, pour la dernière fois, l’électricité +s’éteindrait sur les housses grises jetées hâtivement par les ouvreuses. + +Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut d’un suprême coup d’œil +le gouffre assombri du théâtre, vaguement éclairé par quelques quinquets +des couloirs. Puis elle monta à la loge de Gilberte, pour ramener sa +filleule à la maison. + +Ses _Malheurs d’une arpète_ avaient terminé leur courte carrière +parisienne. + + * * * * * + +Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis longtemps de se trouver seul +avec elle, vint au boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite. +Claircœur l’attendait. + +L’acteur-directeur résuma la situation. Le tableau manqua de gaieté. +Mais rien n’était perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura. + +Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise théâtrale, le peu qu’il +possédait, et les sommes, beaucoup plus importantes, avancées par +Claircœur, il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, en gardant +les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur de spectacles, inventeur du +«Cinéma phonético-polychrome», proposait de lui reprendre son bail. +Quant à lui, Fagueyrat, il avait un projet. Sa physionomie s’illumina +dès qu’il y fit allusion. Un projet qui lui souriait tant! qui lui +permettrait de s’acquitter envers son «cher auteur»,--moralement, par la +revanche de gloire offerte aux _Malheurs d’une arpète_. Et +matériellement--il l’espérait bien--par des profits immanquables, des +profits tout au moins nets, d’où l’on n’aurait pas à déduire les +intérêts d’une grosse mise de fonds. + +Son «cher auteur»--comme il disait--le regardait avec beaucoup de +surprise, et une faible palpitation d’espérance. + +Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur,--ou à peine, sans appuyer. +Un regard qui passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner encore, +comme ces projections qui balaient l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait +franchement rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis la scène de +Lucerne, où il fut si près de s’engager. Cette scène, lorsqu’ils +causaient ensemble, leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment. +Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, comme si leur mémoire ne +gardait aucune trace d’une telle minute--... insignifiante. + +Maintenant Fagueyrat développait son idée. + +Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de réunir quelques atouts, +il avait préparé la partie à jouer. C’était une tournée en +province,--peut-être à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait +_Les Malheurs d’une arpète,_ les présenterait à des publics avides de +spectacles parisiens et non prévenus contre la pièce. Au contraire. Les +malices des critiques faisaient long feu hors de Paris, tandis que les +éclatants débuts de Gilberte, son portrait reproduit partout, +éveillaient la curiosité, feraient accourir la foule. + +--«Je ne parle pas de moi», ajouta modestement l’artiste. «Je n’en parle +que pour vous faire observer que je ne suis point usé au dehors. Je n’ai +jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres d’été, comme Orange et +Cauterets. Je crois donc, sans fatuité, pouvoir faire recette. + +--Vous emmèneriez la troupe? Ce serait tout de même de gros frais», +objecta Claircœur. + +--Les principaux rôles m’accompagnent à leurs risques et périls. Ils ont +confiance. Pour les autres, ils sont trop contents de trouver la pâture +et le couvert, même dans des hôtels modestes. D’ailleurs, en coupant un +peu, en fondant quelques scènes ensemble, nous supprimerons pas mal de +bouches inutiles. Quant aux comparses, aux figurants, ceux qui n’ont que +deux mots à dire, je les trouverai sur place, et à bon marché. + +--Mais», fit l’auteur, d’un air éperdu, «je ne pourrai pas vous suivre. +J’ai un roman à écrire, et au galop. Dieu sait seulement si je le +donnerai à temps au _Petit Quotidien_. Boisseuil a pris des engagements. +D’ailleurs il me boude... Et cependant, il faut à tout prix...» + +Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur l’urgence +d’une production fructueuse. + +Fagueyrat modula un accent de contrition pour suggérer: + +--«Mais pourquoi viendriez-vous?... Quelque joie que nous eussions à +vous emmener, nous ne songions pas à vous imposer la fatigue... + +--Et Gilberte!» s’exclama Claircœur. «Qui la chaperonnera?... Votre +duègne, Carmelita, qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne!... +Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle pour que je +la laisse...» + +L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. Son cœur aussi +s’arrêta de battre. Elle attendit. Quoi?... Quelque chose de +formidable... et de très simple. Oh! cela ne révolutionnerait pas le +monde. Un petit événement sans importance,--prévu par elle, d’ailleurs. +Pourtant un gouffre se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié +de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse plus vertigineuse. + +--«Chère amie», disait Fagueyrat, «vous qui êtes bonne au delà de tout, +vous consentirez n’est-ce pas? Je suis votre débiteur... Je le serai +infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur incomparable. Gilberte +et moi, nous sommes jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une fois +mariés, nous associerons nos forces, notre talent. Nous aurons le +travail, la foi, la tendresse mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter +la chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous vous rendrons au +centuple... + +--Taisez-vous!...» cria Claircœur, dans une telle agitation, qu’il se +reprit: + +--«Je veux dire... Je ne parle pas des dettes matérielles. Mais tout ce +que vous avez été pour votre filleule... Cette enfant, que vous avez +élevée. Et moi, ce que vous avez été pour moi, que vous connaissiez à +peine... Votre générosité, votre confiance... votre... votre amitié... +Ah! j’ai goûté tout le charme de vos sentiments délicieux. Je ne suis +pas un ingrat, mon adorable amie. Moi aussi, j’ai partagé... + +--Taisez-vous...» murmura-t-elle. + +--«Mais», poursuivit le jeune homme, «est-il pour vous un bonheur plus +précieux que celui de votre Gilberte?... Ah! comme elle vous aime, comme +nous vous aimerons!...» + +Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura la main. + +Elle ne dit plus: «Taisez-vous!» mais d’un geste de cette main, vivement +retirée, elle lui imposait silence. + +--«J’en suis sûre... Je sais... Allez chercher votre fiancée.» + +Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion. Elle regardait son +arbre, «son parc», le vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi +lui tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là,--ce jour de +fin novembre,--on était en train de l’abattre. + +Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et de cordes, sciaient d’abord +les hautes branches, car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse sans +endommager les constructions voisines. + +--«Oh! Marcel... est-ce «oui»?... + +--C’est «oui», petite aimée. Venez... Elle vous le dira elle-même. + +--Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie? + +--Fâchée?... Non. Très émue, seulement. + +--J’avais peur!... Écoutez comme ils frappent mon pauvre arbre. Il me +semblait que ces coups de hache entraient dans un cœur vivant.» + + +FIN + + + + + PARIS + TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie + Rue Garancière, 8 + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 *** diff --git a/75214-h/75214-h.htm b/75214-h/75214-h.htm new file mode 100644 index 0000000..aff64b6 --- /dev/null +++ b/75214-h/75214-h.htm @@ -0,0 +1,11230 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Au tournant des jours | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 4em; text-indent: -4em; } + +span.cc { width: 1.2em; display: inline-block; text-align: right; text-indent: 0; } +span.box { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; + border: 1px solid black; padding: .5em; } + +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } +.narrowr { margin-left: 40%; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; padding: 0 .2em; } +td.c div { text-align: center; padding-top: .5em; padding-bottom: .5em; } +td.c div hr { margin: 0 40%; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; } + +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c large">DANIEL-LESUEUR</p> + +<h1>Au tournant<br> +des jours</h1> + +<p class="c large i b">(Gilles de Claircœur)</p> + +<p class="c">ROMAN</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="small ssf">LIBRAIRIE PLON</span><br> +PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p> + +<p class="c i small">Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em large">ŒUVRES DE DANIEL-LESUEUR</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="xsmall">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</span> (Lemerre, édit.)</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Poésies.</span> — <i>Visions divines</i>. — <i>Visions antiques</i>. — <i>Sonnets +philosophiques</i>. — <i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda !</i> 1 vol. avec portrait</td> +<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Lord Byron.</span> (Traduction.) Tome I<sup>er</sup> : <i>Heures d’oisiveté</i>. +<i>Childe Harold</i>. 1 vol. avec portrait</td> +<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Tome II</span> : <i>Le Giaour</i>. — <i>La Fiancée d’Abydos</i>. — <i>Le +Corsaire</i>. — <i>Lara</i>, etc. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Tome III</span> : <i>Le Siège de Corinthe</i>. — <i>Parisina</i>. — <i>Manfred</i>. — <i>Le +Prisonnier de Chillon</i>. — <i>Mazeppa</i>, etc. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="xsmall">ÉDITION IN</span>-18 <span class="xsmall">JÉSUS</span> (Lemerre, édit.)</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Marcelle</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Mystérieux Amour</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Amour d’aujourd’hui</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Névrosée</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Vie tragique</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Passion slave</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Justice de femme</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Haine d’amour</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">A Force d’aimer</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Invincible Charme</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Lèvres closes</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Comédienne</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Au delà de l’amour</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Honneur d’une femme</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Fiancée d’outre-mer</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Cœur chemine</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">La Force du passé</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Lointaine Revanche</i>. — <span class="sc">L’Or sanglant</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"> — <span class="sc">La Fleur de joie</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Mortel secret</i>. — <span class="sc">Lys royal</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"> — <span class="sc">Le Meurtre d’une âme</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Le Masque d’Amour</i>. — <span class="sc">Le Marquis de Valcor</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"> — <span class="sc">Madame de Ferneuse</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Calvaire de Femme</i>. — <span class="sc">Le Fils de l’Amant</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"> — <span class="sc">Madame l’Ambassadrice</span>. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Évolution féminine</span>. 1 vol. (Lemerre, édit.)</td> +<td class="bot r w4"><div>1 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Nietzschéenne</span> (roman). Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Droit à la Force</span> (roman) Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Du Sang dans les Ténèbres</i>. — <span class="sc">Flaviana, Princesse</span></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"> — <span class="sc">Chacune son rêve</span><br> +Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Ame de vingt ans</span>. Librairie Femina</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage<br> +10 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 10.</p> + + +<p class="narrowr small top4em">Copyright 1912 by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p> + +<p class="narrowr small">Droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">GILLES DE CLAIRCŒUR</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>— « Voilà Gilles de Claircœur. Le patron +l’attend. »</p> + +<p>La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait +un chef.</p> + +<p>Celui qui venait de parler portait, en effet, +un double galon d’argent sur la manche de sa +vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier +des nombreux garçons de bureau du <i>Petit Quotidien</i>, +il goûtait l’orgueil de son grade et de son +importance. Assis à sa table-bureau, dans le +grand hall du premier étage, il toisait de loin les +gens qui gravissaient, à droite ou à gauche, le +monumental escalier à double révolution. Entre +le milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient +d’apparaître, et la plus haute marche, +leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par +ce fonctionnaire — suivant une cote implacable : +à la mesure de ce qu’ils pouvaient bien venir solliciter +du potentat moderne qu’est le directeur +d’un journal aussi puissant que le <i>Petit Quotidien</i>. +Tous, pour l’homme à la vareuse galonnée, +dépendaient plus ou moins de son maître, c’est-à-dire, +et tout d’abord, de lui, — qui disposait +de la présence auguste, rendait visible ou invisible +le dieu.</p> + +<p>D’un ton inusité, presque déférent, il venait +d’annoncer Gilles de Claircœur.</p> + +<p>A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel +Fagueyrat, — le « beau Fagueyrat », du +Théâtre-Tragique, — qui venait de faire passer +sa carte au courriériste dramatique, se retourna +vivement.</p> + +<p>Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la +morgue hautaine, étudiée, de ses traits, n’y résista +pas. Son expression prit un genre de ridicule différent, — un +ridicule tout à coup accessible aux +garçons de bureau. Leur groupe s’égaya sournoisement +de son hébétude.</p> + +<p>Le jeune premier de mélodrame connaissait +ce nom, Gilles de Claircœur, pour celui +d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes +histoires, d’ailleurs mal écrites, exerçaient une +fascination sur des millions de lecteurs. Invention, +imagination, sens du mystère, sincérité +dans l’émotion, correspondance indéfinissable +avec la vie — de telles causes — (d’autres plus +profondes encore, que sait-on ?) — faisaient le +succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, +jamais ils ne paraissaient en volumes. Quel éditeur +n’eût reculé devant leurs cinquante à soixante +mille lignes ?</p> + +<p>La fécondité facile de leur production, leur +allure chevaleresque, et surtout la consonance +du pseudonyme qui les signait — (les syllabes +ont des suggestions par elles-mêmes) — avaient +suscité dans la tête de Marcel Fagueyrat une +vague image de leur auteur. Il se le représentait +grand, carré d’épaules, arrogant et moustachu, — une +façon de mousquetaire.</p> + +<p>Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, +voici sous quelle apparence il découvrit +Gilles de Claircœur, achevant de gravir l’escalier +monumental du <i>Petit Quotidien</i>, et se dessinant +dans l’énorme espace, au seuil du hall, sous la +profusion de lumière électrique tombant des +plafonds, car le moment était nocturne : cinq +heures de l’après-midi, en décembre.</p> + +<p>Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, +pas jolie, sans aucun chic, une femme de catégorie +déconcertante pour le cabotin boulevardier. +L’immédiate impression le fit remonter d’un +bond jusqu’à ses souvenirs d’enfance, d’adolescence, — évocations +de la petite ville méridionale +où il était né, silhouettes endimanchées des +jours d’agapes et de loisir. « Une tante de province… » +pensa-t-il.</p> + +<p>Il n’en revenait pas. La différence avec ce +qu’il attendait, un désarroi si brusque, le laissait +stupide. Et il s’effarait de voir la dame marcher +droit vers lui, comme frappée, attirée, par un +regard qu’il n’avait pas eu la présence d’esprit de +détourner à temps, et dont l’insistance deviendrait +grossière, s’il ne la justifiait pas en trouvant +au plus vite quelques paroles à propos. — Il ne +les trouvait pas.</p> + +<p>Mais, encourageante, familière, point choquée, +la dame lui dit à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— « Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Vous me connaissez, madame ?</p> + +<p>— Qui ne vous connaît pas ?… Mon Dieu, que +je vous ai souvent applaudi ! Pourtant vous +m’avez bien fait pleurer.</p> + +<p>— Comment, madame !… Vous qui écrivez de +si ingénieuses fictions, vous vous laissez prendre +à celles des autres ? »</p> + +<p>Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les +mots desserraient ses lèvres. D’ailleurs, peu à +peu, son jugement se modifiait.</p> + +<p>Laide ? — non, elle n’était pas laide, cette +femme (ce « bas bleu », comme il disait à part +soi). Une longue face, un peu chevaline, de +grands traits, un gros nez, une bouche qui lui +rappelait la rosserie de coulisses d’une camarade +parlant d’une autre : « Mieux valait qu’elle ne +portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle +risquerait de s’empoisonner. » Mais les yeux !… +il y avait quelque chose dans ces yeux-là. Une +diable de franchise, qui en faisait des yeux pas +féminins, une cordialité plaisante, et de la +bonté… Oh ! ça… Elle devait être un bon garçon, +cette feuilletoniste. Même, comment de si +larges yeux, si bien coupés, pouvaient-ils n’être +pas de beaux yeux ? Car ils n’étaient pas de +beaux yeux. Et si grands pourtant… Avec la +douceur de l’iris couleur tabac turc. Enfin !… +pour ce que Fagueyrat en voulait faire.</p> + +<p>— « C’est moi, madame, qui ai éprouvé en +vous lisant, des émotions…</p> + +<p>— Ne vous croyez donc pas obligé de me +dire ça.</p> + +<p>— Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré… +sur… sur… comment déjà ?… Ah ! sur <i>les Malheurs +d’une arpète<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Terme d’ateliers de couture, signifiant « apprentie, petite-main ».</p> +</div> +<p>Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé +dans le cerveau par une affiche reproduite sur +tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune +fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris, +emportée par des hommes masqués, dans une +automobile.</p> + +<p>— « Oh ! mes <i>Malheurs d’une arpète</i>. Vous avez +lu !… Mais alors… Il ne vous est pas venu une +idée ?…</p> + +<p>Fagueyrat demeura muet. Une idée ?… Cela ne +lui venait pas souvent. Et comment lui en serait-il +venu à propos d’un roman dont il ne connaissait +que l’affiche ? Les <i>Malheurs d’une arpète</i>… +Quelle idée pouvait surgir de ces malheurs ignorés +de lui ? Il évoqua les cheveux d’or, l’automobile… +(carrosserie vermillon)… les masques, — en +vain.</p> + +<p>— « Eh bien… Et Adhémar ?… Ce caractère +magnifique… Ah ! je l’ai campé, celui-là ! +Ça ne vous dirait rien, à la scène ? Quel rôle pour +vous, hein ! »</p> + +<p>Fagueyrat se raidit, replaça très haut son +menton bleuâtre sur son col carcan. D’un ton +frais :</p> + +<p>— « Vous avez tiré une pièce de ce roman, +madame ?</p> + +<p>— Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. +J’ai déjà soumis le scénario à un directeur. Si +vous saviez ce que le théâtre me tente ! »</p> + +<p>L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre +des sollicitations, des embêtements. Et quelle +audace ! Imaginer que lui, la vedette du Théâtre-Tragique — en +attendant le Théâtre-Français — lui, +le génial Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait +les Adhémar d’une romancière pour +concierges, d’une pondeuse de lignes au <i>Petit +Quotidien</i> ! Son regard tomba sur la créature +téméraire, plus lourdement que s’il descendait de +Sirius.</p> + +<p>Les longues joues de celle qui signait « Gilles +de Claircœur » prirent une teinte rose, ce qui lui +restitua un éclair de jeunesse.</p> + +<p>Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et +surtout les femmes de lettres, les femmes artistes, +brillent de leur plein éclat. Trente-huit à quarante +ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant +d’être inavoué, avec une candeur provinciale. +Elle était celle qui trouve tout naturel d’avoir +quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule +les fines expériences et toutes les grâces +mûries de ses quatre décades, sous une fraîcheur +juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les +œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de +fleurettes printanières. C’est un jeu charmant de +les y découvrir.</p> + +<p>Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles +étoffes, cette pauvre Gilles de Claircœur — de +son vrai nom Gilberte Claireux. « Gilberte » — de +par le goût romanesque de sa mère — une +Bovary de l’Angoumois, à qui elle devait son +imagination. Cette appellation mignarde allait si +mal à la future romancière que, dès son enfance, +on la nommait simplement Gil, — d’une façon +garçonnière, comme le voulaient son grand corps +déhanché de gamin, et sa passion pour les +barres, le saut de mouton, les chevauchées à cru +sur les bourricots des paysans. « Claireux » lui +restait d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, +quitté huit jours après, par l’horreur et la stupeur +des conversations conjugales, — tout au +moins de l’éloquence particulière qu’il lui fut départi +d’apprécier. Le nommé Claireux ne s’obstina +pas, ne la poursuivit pas, ne divorça pas, — disparut. +On le supposa mort au bout de quelques +années. Peut-être l’était-il.</p> + +<p>Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir +Gilberte. D’où cet air « vieille fille » qu’elle +gardait. Quand on décrit les merveilleuses tendresses +des « Adhémar », dans des feuilletons de +cinquante mille lignes, on ne se satisfait pas aisément +des réalités sublunaires. D’ailleurs le veuvage +obstiné de « Gil » — comme on continuait +à l’appeler — eut d’autres causes que son incompréhension +physique de l’amour et l’exaltation +de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré, +détermina sa solitude.</p> + +<p>Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la +fille d’une sœur séduite et morte en couches — une +sœur dont elle était la cadette — elle-même +enfant-veuve, seule et sans ressources.</p> + +<p>Héroïque ?… Jamais elle ne pensa l’être. Au +contraire. Ne devait-elle pas tout ce qu’elle possédait, +tout ce qu’elle était devenue, à cette enfant, +puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne +inspiration de raconter des histoires mirobolantes, +sous le pseudonyme de Gilles de Claircœur ? +Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter +que la mioche, par un raccroc bizarre, lui +avait amené une famille. Elle qui en manquait, +et qui aurait tant souffert de s’en passer !</p> + +<p>Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, +cette grande femme, mal habillée avec +des étoffes cossues et coûteuses, cette personne +inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante +à celles qui excitent l’envie, — arrêtée +dans ce hall de journal, devant un cabotin plein +de suffisance, qui la blaguait à part soi ? Rien, +elle ne demandait rien à la vie. Elle se trouvait +comblée. Sa destinée lui paraissait parfaite. Elle +était — mal fagotée, affublée de son pseudonyme +ronflant, se sachant laide — une femme ! — elle +était ce phénomène : une créature absolument +heureuse. Plus que cela : triomphalement +heureuse. Car elle triomphait, elle exultait. +Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que +ce fût son état d’âme habituel, une victorieuse +allégresse.</p> + +<p>Pourtant si… Elle pouvait éprouver un désir, +elle venait de l’exprimer : faire du théâtre. Voir +les héros de son imagination se démener sur +les planches, déclamer avec la voix célèbre de +Marcel Fagueyrat (« un timbre charmeur », — comme +disaient les critiques, quand ils venaient +de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, +trop infatué pour s’efforcer au progrès). +La voix de Fagueyrat, un talisman. Prix du Conservatoire, +Odéon. Jusque-là, cette voix fut le +« Sésame, ouvre-toi ». Pas plus loin. L’intelligence, +le don, ne correspondaient pas au joli +mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les +succès à côté, les premiers rôles de mélo, les +représentations uniques de grandes machines en +vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs +et les théâtres de verdure.</p> + +<p>— « Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas ? +C’est le patron qui la demande. »</p> + +<p>L’homme avait parlé assez haut pour que son +supérieur, le brigadier à galons d’argent, n’eût +qu’à souligner le message d’un geste.</p> + +<p>— « Parbleu ! » dit la romancière, avec sa +rondeur quasi virile. « Je crois bien qu’il me réclame, +le patron !… Je m’oubliais, là, à causer +avec vous, monsieur Fagueyrat… Mais je me +sauve. Excusez… C’est pour mon lancement… +Le lancement de mon <i>Guillotiné</i>. Au revoir. Enchantée +d’avoir fait votre connaissance. Dites +donc… hein !… relisez mon <i>Arpète</i>. Étudiez +Adhémar. Un rôle !… Vous verrez. Ça m’étonnerait +qu’il ne vous emballât pas. »</p> + +<p>Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y +être. Elle parlait encore. A grandes enjambées, +retournant la tête, agitant les bras, elle lançait +ses phrases à travers les espaces monumentaux +du hall.</p> + +<p>Fagueyrat acquiesçait, — de vagues signes, +poliment. Il riait. Libéré, à l’abri du cramponnage, +il acceptait la gaieté émanant de cette +personne intempestive. Son rire était moins +moquerie que dilatation irrésistible. Diable de +bonne femme !… Cocasse, mais sympathique, +après tout.</p> + +<p>— « S’pas, elle est rigolo ?… » observa le brigadier, +qui riait aussi.</p> + +<p>L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur +par-dessus l’épaule.</p> + +<p>— « Elle écrit beaucoup pour le <i>Petit Quotidien</i>, +cette Claircœur ?</p> + +<p>— Je vous crois, monsieur ! Et on s’en aperçoit. +Le tirage monte. Y a du mouvement, ici, +quand nous commençons un de ses feuilletons.</p> + +<p>— Mais alors… elle doit gagner de l’argent ? »</p> + +<p>Le brigadier eut une mimique éloquente.</p> + +<p>— « Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis +qu’elle a refusé de nous lâcher pour le <i>Petit +Populaire</i>, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait +voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur +Fagueyrat. Un brave type, malgré son canaille +de sexe. Puis, pas fière… Et la main +ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre.</p> + +<p>— Faut tout de même que je lise ses <i>Malheurs +d’une arpète</i> », murmura Fagueyrat, rêveur.</p> + +<hr> + + +<p>Dans son cabinet aux somptuosités sévères, — boiseries +massives, profonds fauteuils de cuir, +imposant bureau-ministre, — le directeur, Octave +Boisseuil, s’était levé, la main tendue :</p> + +<p>— « Eh bien, ma chère amie, voyons… C’est +ça que vous appelez « tout de suite ». Vous +m’avez téléphoné : « Je viens tout de suite. »</p> + +<p>— En voilà un homme pressé !… Vous m’appelez, +là !… Vous ne savez pas ce que je faisais.</p> + +<p>— Ne me le dites pas ! » s’écria Boisseuil, avec +une exagération de frayeur comique. « Vous allez +me rendre jaloux. »</p> + +<p>Gilberte Claireux — <i>alias</i> : Gilles de Claircœur — celle +qu’on appelait dans les bureaux de rédaction +« Claircœur » tout court, et, dans sa famille +d’adoption, « tante Gil », — élargit un regard +étonné. Puis, saisissant la blague, elle eut son +sourire bon garçon, haussa les épaules.</p> + +<p>— « Farceur !… Faut toujours que, vous autres +hommes, vous disiez une bêtise, même devant +une bobine de tout repos, comme la mienne.</p> + +<p>— Tenez », fit le directeur, la prenant par le +coude, et la forçant à virer légèrement, « qu’est-ce +que vous dites de ça !</p> + +<p>— Oh ! épatant !… » cria la romancière.</p> + +<p>Une image fulgurante couvrait la moitié d’un +mur. L’électricité l’arrachait de l’ombre. Du sang +l’éclaboussait, rutilant, et comme fraîchement +jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient : +LE SECRET DU GUILLOTINÉ. Un +nom s’étalait au bas : <span class="sc">Gilles de Claircœur</span>.</p> + +<p>— « C’est l’affiche », prononça l’auteur avec +satisfaction.</p> + +<p>— « C’est l’affiche. Et c’est aussi la première +page du « lancement ». Seulement, le lancement… +faut que vous y ajoutiez quelque chose +comme soixante à quatre-vingts lignes. Voilà +pourquoi je vous ai convoquée dare-dare. Pensez !… +on commençait le tirage.</p> + +<p>— Comment ?… que j’ajoute ?… On n’a qu’à +prendre à la suite.</p> + +<p>— Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait +pas. Voyons, regardez ça… Qu’est-ce que ça +représente ?</p> + +<p>— Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le +couperet, entre les mains de l’exécuteur. Il est +très chic. Ah ! pour ça, votre dessinateur a mis +dans le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire +apache. Un homme de haute race, mon +marquis de La Persinière. Quelle allure !… Quelle +crânerie devant la mort !…</p> + +<p>— Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous +émotionnez pas.</p> + +<p>— Puis, au premier plan », continua-t-elle, +« voilà ce misérable Larceveau qui se tire un coup +de revolver, et tombe baigné dans son sang. +Hein ?… Ça portera sur le public. Ce suicide +devant la guillotine, et parmi le groupe officiel. +Quel mystère !… Est-ce un grand personnage ? +un magistrat ?… le juge d’instruction lui-même ?</p> + +<p>— Lisez le <i>Petit Quotidien</i> à partir du 15 décembre, +et vous le saurez, Claircœur.</p> + +<p>— Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil ! +Alors, pourquoi me demandez-vous ce que votre +image représente ? »</p> + +<p>Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons +amis confiants, en associés veinards, qu’échauffe +doucement la certitude d’une nouvelle collaboration +fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. +Peu raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient +la cordialité de leur entente par ces +grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens +sans façons, les coups de coude dont les paysans +se bourrent amicalement les côtes.</p> + +<p>Boisseuil était une manière de colosse, qui portait +une barbe carrée, grisonnante comme ses +cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du +<i>Petit Quotidien</i>, il avait fait la fortune de ce journal +par ses qualités d’homme d’affaires et son +entente de la mentalité du public. Fils d’ouvrier, +il se rendait compte de ce qui pouvait séduire, +intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, +le flair avec lequel il reconnaissait la +pâture intellectuelle qui allécherait la foule, firent +rapidement dévier les projets plus élégants, mais +moins réalisables, du fondateur. Celui-ci lui +abandonna la véritable direction de l’entreprise, +longtemps avant de la lui transmettre officiellement, +lorsqu’il se sentit mourir.</p> + +<p>Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, +essayait de convaincre sa plus précieuse collaboratrice.</p> + +<p>N’était-il pas indispensable que le texte du +« lancement » — cette amorce illustrée qu’on distribuerait +dans toute la France à des millions +d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait +le premier numéro du feuilleton — (un +dimanche, jour fatidique… les travailleurs +auraient le loisir de lire) — n’était-il pas indispensable +que ce texte s’achevât sur une situation +« palpitante », sur une phrase de mystère, qui +affolât la curiosité ?</p> + +<p>— « Il faut absolument », affirmait le directeur, +« que cela finisse au moment où votre marquis +de… Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin… +lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant +de fumer, et qui contient son secret, et qui va +être ramassée par la petite Josette-fleur-des-fortifs. +Vous la voyez, là, qui se glisse entre les chevaux +des gendarmes, votre Josette ?… » ajouta-t-il +en désignant l’affiche.</p> + +<p>— « Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le +lancement ! » s’exclama l’auteur. « Je me suis +arrangée exprès.</p> + +<p>— Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, +parce que vous ne pouviez pas connaître la +« justification », ni la place que prendraient les +images. N’y a pas. Il manque soixante lignes.</p> + +<p>— Prenez à la suite. Ah ! mais non », se reprit-elle, +« la suite, ça nous transporte dans un tout +autre milieu. C’est l’amour clandestin de la jolie +comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître, +justement, Fleur-des-fortifs. Ah ! non… Pas +moyen d’entamer ce chapitre-là.</p> + +<p>— Vous voyez bien.</p> + +<p>— Ça ne va pas être commode d’allonger ma +scène de l’exécution.</p> + +<p>— Ah ! là, là… Vous n’êtes pas en peine.</p> + +<p>— Enfin… Vous aurez ça demain soir.</p> + +<p>— Demain soir !… » bondit le directeur. +« Vous voulez dire ce soir, avant minuit. On commence +à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre +un jour.</p> + +<p>— Sapristi de sapristi ! » gémit Claircœur. « En +voilà un coup de rasoir ! Moi qui ai du monde à +la maison.</p> + +<p>— Du monde… Vous donnez un bal ? Et vous +ne m’invitez pas !</p> + +<p>— Quoi ! » reprit-elle — ne riant plus, mais le +cœur gros, l’air d’une fillette qui va pleurer — « je +régale ma famille. Ça allait être si gentil !</p> + +<p>— Vous m’amusez, avec votre famille », murmura +Boisseuil.</p> + +<p>Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné +qu’elle lui lança, il retint la raillerie, corrigea +même, en se hâtant de dire :</p> + +<p>— « La petite, au moins, est gentille. Un joli +brin, vous savez, votre filleule… Et… elle vous +donne de la satisfaction ?</p> + +<p>— C’est mon bonheur, cette enfant-là », déclara +la romancière, d’un tel ton que le vieux routier +en fut ému.</p> + +<hr> + + +<p>Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait +Gilles de Claircœur devant un immeuble tout neuf +du tout neuf boulevard Raspail.</p> + +<p>Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait +d’électricité. La loge du concierge se divisait +en deux pièces par une cloison basse, à petits +carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles +brodés.</p> + +<p>Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la +corvée qui la ramenait chez elle en hâte. Le plaisir +était encore neuf, comme l’immeuble et le +boulevard. Six mois… Depuis six mois à peine +elle habitait là. Pour son bel appartement actuel, +au quatrième, Claircœur avait quitté le petit logement, +rue de Rennes, sur une cour, où, durant +vingt années, assise à sa table de travail un nombre +d’heures incalculable, elle avait écrit des +lignes, encore des lignes, tant de lignes !… prenant +peu à peu confiance, se rassurant sur son +avenir, sur celui de sa nièce et filleule, sa petite +Gilberte, — la vraie, la seule Gilberte, car elle-même +devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne +au monde ne songeait plus qu’elle avait un +nom de baptême féminin.</p> + +<p>Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la +durée de la chance, de son imagination alerte et +docile, des gains rapides, si beaux, presque invraisemblables, +Claircœur fut longtemps la fourmi +qui amasse, en cachette, sous un noir vêtement +de pauvre. Non par avarice, par pusillanimité. Et +subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une +enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, +projetait une ombre frissonnante sur ses années +de femme.</p> + +<p>Vingt ans, — elle mit vingt ans à s’apprivoiser +avec la fortune. Puis, un beau jour, comme elle +portait à une société de crédit, pour l’inscrire à +son compte, le paquet de billets de mille recueillis +à la caisse du <i>Petit Quotidien</i>, et qui allaient +s’ajouter à tant d’autres, mués en valeurs de +tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait +entre ses doigts la précieuse pochette, ce fut, +en cette âme soudain déliée, comme un épanouissement, +une explosion de fierté, de joie.</p> + +<p>« Tout cela… à moi… gagné par moi !… » +songeait-elle. Des chiffres surgissaient dans sa +tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux. +Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement +que, là-bas, dans le passé, cette petite silhouette +de misère et de solitude qui représentait sa +jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes +pareilles. « Ils verront maintenant… +C’est eux qui dépendront de moi… Du luxe… +Ils n’en auront que par moi… Des cadeaux… +Ah ! oui, je leur en ferai, des cadeaux… Des +choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je +laisserai !… J’ai encore… combien d’années à +produire ? Je peux doubler ce que je possède. +Quel étonnement pour eux !… Je serai quelqu’un… +une manière de providence… Tante +Gil, tout de même. Qui aurait cru ?… Oui, mais +il faut que les enfants travaillent. »</p> + +<p>Ces gens, contre lesquels la romancière machinait +une sorte de vengeance plutôt rare, une +revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient, +dans son bel appartement du boulevard +Raspail, le soir où elle revenait du <i>Petit Quotidien</i>, +chargée d’une besogne urgente et inattendue +pour le lancement de son <i>Guillotiné</i>.</p> + +<p>Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, +tout en s’élevant dans l’ascenseur. L’ascenseur !… +volupté glorieuse, dont le prestige la ravissait. +Elle en touchait les boutons électriques avec une +joie de gosse. A travers les grilles des petites +portes, elle apercevait, aux étages, le rouge +velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un +tapis d’escalier… Autre signe somptuaire de ses +victoires sur la vie, sur la dure vie méchante, +devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on +espère.</p> + +<p>A sa porte — sa belle porte ripolinée ivoire — elle +sonna deux coups.</p> + +<p>Dans l’intérieur, il y eut une explosion de +tapage, des pas précipités, des cris joueurs et +jeunes. Avant que la femme de chambre — <i>sa</i> +femme de chambre, Céline, — eût le temps d’arriver, +on ouvrait… Et deux visages d’espièglerie, +ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui +offrirent un accueil dont, à première vue, on +pouvait comprendre qu’elle se fût réjouie.</p> + +<p>— « Tante Gil !… tante Gil !… petite tante +Gil !… comme tu es tard !… Nous nous en faisions, +un sang de vinaigre ! Guillaumette prétend +que les huîtres seront éventées.</p> + +<p>— Comment ! On les a déjà ouvertes ?… Puis, +c’est joli !… Vous ne m’attendez que pour les +huîtres !…</p> + +<p>— Oh ! non, par exemple !… Peux-tu dire !… »</p> + +<p>Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. +Claircœur, à cause de son chapeau, de son beau +manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue +de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait +de ses bras trop longs d’adolescent, lui +collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un +duvet viril. La petite Nathalie se haussait sur ses +pointes, tendant un museau à croquer, un bec +frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée, +une cascade mousseuse de cheveux blonds +roulait sur son grêle corps de huit ans.</p> + +<p>Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, +vit le reflet de cette minute câline. Et le cadre +aussi : sa galerie blanc et or, où se dressaient des +armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également +fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental +porte-parapluie hérissé de patères dorées. +L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs, +qu’interrompaient seules deux portières citron et +framboise, achetées comme vieilles soieries de +Chine à un juif ambulant : « — Surtout n’en +dites rien, ma chère dame, elles viennent du +pillage de Pékin. Le colonial qui me les a cédées +les avait décrochées au Palais d’été, dans le boudoir +de l’Impératrice… »</p> + +<p>« Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi ! » +pensait la romancière. « Et qu’il y fait bon quand +j’y trouve cette précieuse famille que je me suis +donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir ! +Je les inviterai une fois de plus, et ce sera tout +bénéfice. »</p> + +<p>Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette +d’homme, étroite, tout en hauteur, s’y encadra.</p> + +<p>— « Allons, voyons, les enfants… C’est ridicule. +Nous attendons votre tante. Laissez-la souffler, +que diable ! et nous dire aussi bonsoir, à +nous.</p> + +<p>— Mon pauvre Théo », soupira Claircœur, +« notre soirée sera moins gaie que je ne pensais. +J’ai une corvée à faire.</p> + +<p>— Si nous vous gênons… » murmura Théophile +Andraux.</p> + +<p>— « Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne +serai pas avec vous comme j’aurais voulu. Je +vais vous expliquer cela devant Louise. »</p> + +<p>Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait +le battant au large, cérémonieux, l’air soudain +refroidi, imprégné de blâme.</p> + +<p>Théophile Andraux était celui qui, vingt ans +auparavant, joli garçon, employé faraud, parlant +de « son ministre » (lui, simple rédacteur) +comme s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses +« pistons exceptionnels » il irait loin, avait séduit +la sœur de Gilberte Claireux. La future romancière, +sur le corps de cette sœur, qui mourut +d’angoisse, de déception, d’horreur, et dont elle +adopta l’orpheline, paternellement abandonnée, +proféra des serments de vengeance. Sa haine +indignée s’étendit à tout le sexe masculin. Les +hommes… Ils lui apparurent très répugnants, +comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter +le contact, ou charmants et lâches, +comme ce Théophile dont elle comprenait que +sa pauvre sœur eût la tête tournée.</p> + +<p>Ah ! Théophile Andraux, c’était un misérable, — mais +un misérable bâti pour la perdition +des cœurs de midinettes. Des moustaches +sombres et soyeuses, des yeux de caresse… (Remarquait-on, +lorsqu’il avait vingt-cinq ans, que +ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez +effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de +l’autre, d’où leur expression plutôt stupide ?) +Quelle tournure élégante ! Quelles cravates ! +Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre +supportait l’invraisemblable hauteur.</p> + +<p>Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir +magnifique, lui permirent d’épouser une jeune +personne « tout à fait bien ». Louise Guichard, +élevée en demoiselle, « touchait » du piano et +montrait, dans le salon de ses parents (un premier +étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet +d’institutrice, dans un cadre de feuilles de +chêne. Elle avait été très gâtée. Lorsqu’elle fut +Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt +mille francs l’autorisait à engager une bonne, à +ne rien faire que des visites, et à avoir son jour +« comme toutes ces dames ».</p> + +<p>Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, +et neuf ans après seulement la petite Nathalie.</p> + +<p>Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était +encore que rédacteur au ministère. Ses allures +fringantes, son espoir d’avancement rapide, les +œillades par lesquelles il accrochait au passage +les admirations féminines, tout cela grisonnait et +s’éteignait, comme ses cheveux et ses prunelles, +plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois +conquérante, il ajoutait un petit carré de +barbe, qui ne couvrait que son menton, au bas +des longues joues rasées. Il appelait cela « se +donner une physionomie ». Sa fatuité de jeune +homme se transformait en prétention. Quelle +question n’eût-il pas tranchée ? A l’entendre, +rien ne se faisait au ministère sans qu’on l’eût +consulté, — directement, ses collègues, ou indirectement, +ses supérieurs.</p> + +<p>Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son +beau-père, seul survivant des parents de sa +femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles +rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile +et Louise y comptaient si bien qu’ils avaient +fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on +découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à +celle qui se croyait sa fille, et que tout son bien +revenait à des compagnies de rentes viagères.</p> + +<p>Le coup fut rude.</p> + +<p>Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, +que la nature humaine s’améliore dans l’épreuve, +car, à ce moment précis, Théophile commença +de ressentir quelques remords à l’égard de sa +victime amoureuse et de la fillette issue d’une +aventure qu’il considérait comme normale pour +un homme de sa valeur, et plutôt flatteuse, — entendons-nous : +flatteuse pour celle qui en était +morte.</p> + +<p>Coïncidence singulière : Théophile s’avisa de +songer à cette enfant, lorsque le nom de Gilles de +Claircœur, à force de s’étaler sur des affiches +bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des +lueurs d’incendie, quand il ne flottait pas contre +les phosphorescences d’un spectre, avait fini par +prendre une signification notoire. La femme qui +s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au +premier rang parmi les producteurs de romans +populaires. La profession comporte un énorme +labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables +revenus.</p> + +<p>Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit +logement de la rue de Rennes, où elle vivait solitaire, +ayant mis sa filleule en pension, reçut une +lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en +elle un de ces ouragans sentimentaux dont elle +agitait volontiers les âmes de ses personnages. +Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, +se réveillaient mal, quelque effort qu’elle +y fît. Mais l’étonnement, la curiosité, l’appétit +dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle +qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain +sa vie aussi passionnément intéressante +qu’un de ses meilleurs feuilletons.</p> + +<p>Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, +le séducteur meurtrier de sa sœur.</p> + +<p>Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré +terriblement grandiose dans sa mémoire, +lui apparut sous les espèces d’un long monsieur +quadragénaire, à la moustache non plus frisée en +pointes, mais retombante, dure et grisâtre, sur +une ridicule petite barbe carrée. Un médiocre +fonctionnaire, confit dans la poussière de son +bureau. Dogmatique, formaliste, plein d’arguments +et de sentences, plus satisfait de lui-même +que ne le fut jamais le génie labouré de doutes.</p> + +<p>La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté +depuis vingt minutes sans se demander si sa sœur +n’avait pas méconnu et peut-être froissé les délicatesses +d’une telle âme. Théophile aurait certainement +épousé celle qui le rendait père, malgré +la légèreté dont elle avait fait preuve entre ses +bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence +de se laisser mourir. Et c’est pour +avoir trop pleuré la mère qu’il s’était trouvé hors +d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait +eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de +si bonnes mains !…</p> + +<p>Deux jours au moins eussent été indispensables +à la romancière pour se désempêtrer d’un écheveau +savamment embrouillé de fils sentimentaux, +philosophiques, vibrant à faux et poissés de +larmes cireuses. Mais avant quarante-huit heures, +Théophile était revenu, tenant par la main des +arguments qui devaient ôter à Claircœur toute +faculté de réflexion et de raisonnement.</p> + +<p>C’était un beau petit gaillard de dix à douze +ans, — Bernard. Et une fillette à ses premiers +pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils +longs « comme ça », autour de ses prunelles +bleues, et des cheveux blonds, frisés, légers +comme une poussière d’or.</p> + +<p>— « Voilà votre tante, votre tante Gil, mes +mignons. La tante de votre sœur Gilberte, dont +je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante, +embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui +tes petits bras au cou, — tu sais, comme quand +tu fais câline à maman. »</p> + +<p>Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la +dame deux bras de chair puérile, frais et doux, +et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur l’injonction +paternelle : « Tante Zil… Tata Zil… », +tandis que Bernard déclarait, avec sa faconde +d’écolier :</p> + +<p>— « T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te +gobe, tu sais. Tu vas pas aimer Lilie plus que moi, +au moins ? »</p> + +<p>Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement +de joie, l’émoi désordonné de quelqu’un +qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux, +des enfants, une famille… Un petit monde à +elle, autour d’elle !… Claircœur n’y avait pas +résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa filleule +Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre +par nature, et qu’elle avait dû mettre en pension, +satisfaisait médiocrement ses profondes soifs +affectives.</p> + +<p>Le même soir — on dînait ensemble, n’est-ce +pas ? — elle fit la connaissance de « sa belle-sœur ». +Louise Andraux ajouta sa part aux ravissements +de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, +d’espoir, dont cette journée déborda, en +accueillant la fille illégitime de son mari comme +une enfant à elle, retrouvée.</p> + +<p>Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, +par de généreux dénouements, elle fit verser +à ses lectrices. « Dire qu’on nous accuse d’invraisemblance, +nous autres romanciers ! » faisait-elle +remarquer aux Andraux. « Que je mette cette +scène dans un roman… on n’y croirait pas. La +vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. +Puis… elle est meilleure qu’on ne pense. +Théophile, vous avez bien fait de venir à moi. »</p> + +<p>Théophile eut ensuite souvent l’occasion de +s’en apercevoir.</p> + +<p>Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de +Claircœur, un fin repas arrosé de champagne, +des distributions de cadeaux, faisaient participer +« la famille » à cet heureux événement.</p> + +<p><i>Le Secret du guillotiné</i> étant le premier qui +paraissait depuis l’installation dans le bel appartement +du boulevard Raspail, avait déterminé +l’organisation d’une bombance plus mirifique. +Et des surprises devaient suivre.</p> + +<p>Aussi, le retour de Claircœur, annonçant +qu’elle apportait du travail pour toute la soirée, +jeta un froid.</p> + +<p>— « Ma chère », déclara Théophile, « ces +choses-là n’arrivent qu’à vous. Votre faiblesse en +est cause. Vous ne savez jamais dire non.</p> + +<p>— « Comment ?… dire non ?… » fit la romancière +abasourdie. « Mais puisqu’on commence à +tirer le « lancement » demain matin.</p> + +<p>— Est-ce qu’une femme de lettres de votre +valeur, de votre célébrité, doit consentir à retoucher +sa prose ? Quelle humiliation !… »</p> + +<p>Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe +carrée, toute grise à présent, sur un col dont +elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses +yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus +l’étroite arête de son nez, finissaient par se chercher +mutuellement, si bien qu’on ne rencontrait +plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre +prétendait imposer la considération que tout être +humain doit à un sous-chef de bureau dans un +ministère. Comme le brillant avenir de Théophile +semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se +refusait à admettre qu’il y eût sur terre un poste +dont s’accommodât mieux le vrai mérite. Les +autres situations… affaire d’intrigues, de politique. +Un tas de couleuvres à avaler. Pouah ! il +en faisait fi. Être Théophile Andraux et rester +sous-chef : voilà ce qui donnait la mesure d’un +homme !</p> + +<p>— « L’ennui… c’est que les enfants seront +malades, si on ne dîne pas à l’heure. »</p> + +<p>Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça +d’y joindre un sourire. Mais les sourires de +Louise Andraux étaient à détente sèche, — (voyez +donc ce ressort !) — ils partaient toujours +plus tôt ou plus tard que les paroles. Quand ses +lèvres plates se distendaient, puis se replissaient +brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre +un léger déclic.</p> + +<p>— « Oh ! bien… » fit une voix rieuse, « si les +enfants sont malades de ne pas dîner à l’heure, +faut les coucher tout de suite. Voici longtemps +qu’ils dînent… de gâteaux, de desserts, de bonbons, +de tout ce qu’ils ont pu chiper à la salle à +manger ou à l’office.</p> + +<p>— Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole ! » +cria Bernard avec un assez méchant coup d’œil +vers sa demi-sœur aînée. « Mais, est-ce que je suis +un enfant ?… Voilà qu’on me met au rang de +Lilie, cette morveuse ! »</p> + +<p>Nathalie fondit en larmes, pendant que la +grande Gilberte haussait les épaules.</p> + +<p>Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père +l’ayant finalement reconnue. Jolie fille, de dix-neuf +à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le +chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout +de même, ou — comme on dit — pire. Des yeux +sombres, qui paraissaient grands, tant ils étaient +pleins de toutes sortes de choses, — des choses +câlines, rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant +la minute, et parfois tout ensemble. Un +nez court, malicieux, friand, — savait-on de +quoi ?… Une façon de humer l’air comme un +petit hennissement. La bouche… dessinée à la +diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes +fines, blanches, régulières — un rang +de perles. Un corps menu, svelte, souple. Des +mains élégantes. Tout cela mis en valeur, — discrètement, +mais savamment. La robe d’écolière… +moulée. Des découpures de soie ancienne +appliquées sur la blouse toute simple, — trouvaille +bizarre et charmante. Une coiffure cocasse, +donnant de l’originalité à la frimousse parisienne : +les cheveux — bruns et luisants comme +des écorces de châtaignes — nattés et roulés en +plaques bombées sur les oreilles. Une imperceptible +raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la +nuque à la pointe du front.</p> + +<p>D’un mouvement gentil, elle se leva du piano, — un +piano acheté pour elle, car qu’est-ce qu’en +eût fait Gilles de Claircœur ? — débarrassa la +tante de son sac à main, — volumineux comme +un nécessaire de voyage, — prit de ses épaules la +lourde fourrure, car dans la pièce chaude une +bouffée rouge montait au visage énervé de la +romancière.</p> + +<p>— « Qu’est-ce que vous avez de si pressé à +faire, marraine ? Je puis vous aider, j’en suis sûre.</p> + +<p>— Mais non, ma petite, c’est de la copie.</p> + +<p>— Eh bien ?… »</p> + +<p>Cet « Eh bien ? » était gros de signification.</p> + +<p>Théophile se chargea de l’interpréter :</p> + +<p>— « Parbleu !… Elle a raison, votre filleule. +Si vous ne l’éloigniez pas systématiquement de +la littérature, vous la trouveriez, pour un coup +de main, quand vous auriez besoin d’elle. Le +don… elle l’a, ça ne fait pas de doute. Elle tient +de moi. On ne rédige pas depuis trente ans bientôt, +comme je le fais au ministère, avec les qualités +de style qu’on veut bien me reconnaître…</p> + +<p>— Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par +maman.</p> + +<p>— Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit +pas ce que je disais. Tâche donc de ne pas toujours +interrompre ton père. Si c’est l’éducation +que tu as reçue !… »</p> + +<p>Une interruption plus catégorique empêcha le +sous-chef de reprendre son discours. Les deux battants +d’une porte furent soigneusement ouverts, +comme pour le défilé d’un cortège, par la femme +de chambre, Céline, qui aussitôt proclama :</p> + +<p>— « Ces messieurs et dames sont servis. »</p> + +<p>Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour +éviter le : « Madame est servie », dont la personnalité +trop manifeste eût offusqué la famille.</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, après une assiettée de potage et une +demi-douzaine d’huîtres avalées à la hâte, Gilles +de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet de +travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle +fit maintes recommandations à ses deux domestiques +pour que rien ne fût négligé dans l’ordonnance +du festin, pas plus le champagne au +moment de la glace, que le café de M. Andraux — à +la turque — et la vieille eau-de-vie qu’il +affectionnait.</p> + +<p>Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler +sur la plus grande table du salon, les boîtes, +les écrins, les paquets soyeux, contenant les +« surprises » destinées à tous.</p> + +<p>Puis, s’étant assise devant son encrier, elle +relut les dernières lignes des épreuves, et écrivit :</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Que se passait-il, à ce moment suprême, dans +l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, +marquis de La Persinière ?… Quels tableaux surgissaient +en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont +s’effacer pour jamais ? Quels visages montaient dans +sa mémoire, grimaçants de haine, convulsés de douleur, +ou transfigurés d’amour ?… »</p> +</blockquote> + +<p>Voilà… Avec ça, un feuilletoniste aussi expert +que Claircœur en avait pour jusqu’à minuit. Les +tableaux du passé, les visages… tout ce qui défilerait +dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, +marquis de La Persinière, adroitement +cuisiné de mystère… autant d’amorces pour la +curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait +reculer la chute du couperet, comme l’exigeaient +les dimensions du « lancement ».</p> + +<blockquote> +<p class="i">« C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, +ô femme perverse et divine ! qui m’amène ici, à +cette mort ignominieuse… »</p> +</blockquote> + +<p>Tristan de La Persinière venait de murmurer +cette phrase, lorsque la romancière crut entendre +un grattement à la porte de son cabinet de travail. +Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop +adorable fantôme, et courut ouvrir, en s’exclamant :</p> + +<p>— « Oh ! Criquette, ma petite poule !… Elle +s’ennuie de sa mémère… »</p> + +<p>Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de +rire, des clameurs de gaieté s’engouffrèrent. +« Quelle chance ! » se dit Claircœur, « mon +absence ne les contrarie pas trop. »</p> + +<p>Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse.</p> + +<p>— « Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils +voudraient venir… Et mémère n’a pas fini. »</p> + +<p>Criquette remua un tronçon de queue, et +regarda « mémère » avec des yeux tels que l’adorable +fantôme, la femme perverse et divine, n’en +avait pu poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy, +marquis de La Persinière. Pas +de plus sincèrement tendres, à coup sûr.</p> + +<p>Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec +un corps blanc presque aussi fin que celui d’une +levrette, avec des taches noir et feu irrégulièrement +départies sur sa tête, et lui plaquant de +comiques œillères. De grosses prunelles de jais, +toujours animées par un langage presque aussi +nuancé que la parole humaine. Et deux coquines +d’oreilles fauves, qui se dressaient comme celles +d’un renard, n’ayant jamais, ni par conformation +naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure +chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture +dont se piquent les fox-terriers de race, — les +« Tristan-Geoffroy de La Persinière » de la +gent foxine.</p> + +<p>— « Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor +à quatre pattes. »</p> + +<p>Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas. +Elle bondit dans le giron de sa maîtresse, qui +s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en +rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux +noirs — très grands pour sa race et maquillés +d’un large cerne sombre — et regarda fixement +Claircœur.</p> + +<p>— « Ça t’étonne que je travaille quand nous +avons nos amis », dit la romancière.</p> + +<p>Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur +de la petite chienne.</p> + +<p>— « Tu voudrais que j’y aille ?… »</p> + +<p>Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris. +Ce n’était pas sa langue.</p> + +<p>Mais lorsque Claircœur eut ajouté :</p> + +<p>— « Tu veux mener mémère… mener mémère… »</p> + +<p>Alors Criquette bondit à terre, courut à la +porte, jappant de joie, remuant la queue, — son +tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc +de neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse.</p> + +<p>— « Non, Criquette, non… Je ne peux pas. +Allons, viens. Reste avec mémère. Mets-toi sur +ton coussin. »</p> + +<p>Au mot de « coussin », la docile petite créature +se dirigea vers un de ces sièges bas et anguleux +qu’on appelle « coins », et qui portait un +des moelleux coussins, enveloppés de housses +claires et lavables, faisant partie de son mobilier +personnel. Criquette y allongea son mince petit +corps blanc, où couraient des frissons d’énervement, +car les choses ne s’arrangeaient pas comme +elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur deux +élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées, — ce +qui l’effilait davantage — elle contempla +fixement sa maîtresse. Seulement, comme elle +regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles +obscures se soulignèrent d’une ligne de +sclérotique pâle, ce qui leur donnait une expression +implorante, extatique, plus humaine que +canine.</p> + +<p>— « Oui, mes beaux yeux… oui, on t’aime », +dit la femme de lettres.</p> + +<p>Car il était impossible de ne pas parler à un +tel regard.</p> + +<p>Toutefois, il fallut revenir au marquis de La +Persinière, dont l’âme indomptable abusait peut-être +du droit qu’on a de faire durer des éternités +les minutes qui précèdent la mort.</p> + +<p>Encouragée par la présence de Criquette, — celle-là +du moins la préférait à tout, — Claircœur +faisait voler sa plume sur le papier.</p> + +<p>Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement +assez semblable à celui de la petite +chienne.</p> + +<p>Celle-ci jeta des abois assourdissants.</p> + +<p>— « Entrez !… Tais-toi donc, Criquette, tais-toi !… +Comment ! c’est ma Lilie !… Arrive, mon +amour… On vient donc voir ce que devient cette +pauvre tante Gil ?… »</p> + +<p>Nathalie, les joues rouges comme des pommes +d’api, les mains et la bouche pleines de petits +fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux +bleus scintillant d’une goutte de champagne, +déclara :</p> + +<p>— « Je viens chercher Criquette… pour +qu’elle valse autour de la table. Tu permets, +tante Gil ?… Allons, viens, Criquette. »</p> + +<p>La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade. +Et, de son coussin qu’elle n’avait pas quitté, la +gourmande reniflait une odeur de sucrerie dont +s’accompagnait le frais arome de chair enfantine. +Sa truffe remua. Sa langue mouillée torchonna +ses babines. Cependant, elle regardait sa maîtresse. +Un visible conflit agitait sa conscience de +chien.</p> + +<p>— « Vilaine Criquette ! » s’écria Nathalie, +« Veux-tu m’obéir !… Tante, commande-lui de +m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine !</p> + +<p>— Offre-lui un de tes bonbons, et elle te +suivra », soupira Claircœur, avec une dose de +sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours +en quarante mille lignes.</p> + +<p>Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent. +La porte claqua bruyamment.</p> + +<p>— « Est-ce mignon ! » murmura pour toute +plainte la romancière. « La gosseline et le toutou… +C’est à payer sa place… les voir ensemble. »</p> + +<p>Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux +légères créatures, tandis qu’elle écrivait :</p> + +<p><i>« Du moins », pensa Tristan, « ton honneur est +sauf, malheureuse ! J’emporte l’infernal secret. Tu +continueras à promener par le monde cette figure +d’ange, dont tu masques une âme de démon… »</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>La double porte en cuir de la petite salle +d’attente retomba, et les mornes silhouettes, +qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous +leur chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, +se redressèrent dans une stupeur.</p> + +<p>Celle qui entrait leur ressemblait si peu !</p> + +<p>Le garçon de bureau lui-même, plongé dans +la lecture du <i>Petit Quotidien</i>, impassible sous les +regards, dont l’anxiété s’attachait à lui, leva +enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu +Mlle Andraux, il leva toute sa personne. S’approchant +de la jolie Gilberte, il échangea tout bas +quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup +discret à une porte, sur laquelle une pancarte étalait +ces mots : « <span class="sc">Mandats, indemnités, bons sur le +trésor.</span> » Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer +la jeune fille.</p> + +<p>Des récriminations coururent, mais timides. +Une voix s’éleva faiblement :</p> + +<p>— « Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout +le monde, celle-là ?… »</p> + +<p>Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon +de bureau, ignorant ces vagues humanités, +un silence découragé retomba.</p> + +<p>La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la +chaleur d’un poêle à long tuyau de tôle, dont +l’haleine de métal surchauffé congestionnait. +Une inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre +aux vitres sales et suintait d’un boyau de cour +enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au +ministère.</p> + +<p>Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, +songeaient à leurs pauvres occupations, si +pressées, s’estimaient cependant heureux d’être +là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer +aux munificences de l’État.</p> + +<p>Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui +le garçon de bureau ordonna :</p> + +<p>— « Fermez donc votre porte ! »</p> + +<p>Puis, très rogue :</p> + +<p>— « Prenez un numéro. »</p> + +<p>Et comme le nouveau venu regardait sans +comprendre :</p> + +<p>— « Là… ces numéros verts. »</p> + +<p>Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait +d’étendre, une pile de petits cartons, où des +maculatures confuses avaient pu jadis être des +chiffres.</p> + +<p>— « Oh !… puis… si vous voulez perdre +votre tour… »</p> + +<p>En hâte, le fonctionnaire retournait à son +journal, dévorait le <i>Secret du Guillotiné</i>.</p> + +<p>Dans le bureau des <span class="sc">Mandats</span>, Gilberte avait +embrassé son père et salué d’un : « Bonjour, +m’sieu Prosper », un vieux rédacteur, enfoui +dans un angle, à une petite table, derrière des +remparts de cartonniers.</p> + +<p>Alors elle avait dit :</p> + +<p>— « Comment vont les gosses ? »</p> + +<p>Ce qui lui attira cette observation :</p> + +<p>— « Tu pourrais t’informer de la santé de ta +belle-mère. »</p> + +<p>Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. +Mais, l’idée de sa femme le suggestionnant, il +émit une remarque dont Louise le harcelait :</p> + +<p>— « Tu t’habilles d’une façon vraiment un +peu excentrique, Gilberte. Tu dois te faire +remarquer dans la rue.</p> + +<p>— Marraine n’y voit pas de mal », riposta la +jeune fille. « Et comme c’est elle qui est responsable +de moi…</p> + +<p>— Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas +abandonné le droit… Mon autorité paternelle…</p> + +<p>— Oh ! petit père, pas de sermon… Nous +n’avons qu’une minute. Ta salle d’attente est +pleine.</p> + +<p>— Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. +Ma parole ! ces cocos-là ne me permettraient pas +de déjeuner.</p> + +<p>— Alors, père, tu vas me dire… »</p> + +<p>Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation :</p> + +<p>— « On ne t’ennuie pas, dans la rue ? On ne te +suit pas ?… On n’est pas inconvenant avec toi ? »</p> + +<p>Gilberte éclata de rire.</p> + +<p>— « Mais, papa, c’est des histoires à dormir +debout. On ne manque de respect qu’à celles qui +le veulent bien.</p> + +<p>— Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes +plus sérieuses d’apparence que toi se plaignent +de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes +sont d’une audace !…</p> + +<p>— Petit père, celles qui te racontent ça sont +mûres et laides. »</p> + +<p>Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice… +Naturellement… elle en était sûre… Les +ridicules doléances venaient de sa belle-mère, +cette Louise prétentieuse.</p> + +<p>— « Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit +et n’entend que ce qu’elle veut voir et entendre.</p> + +<p>— Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui +sont décidées », murmura M. Prosper derrière +ses remparts de cartons.</p> + +<p>Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller +taquiner le vieux compagnon de son père. Mais à +l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant un « Oh ! » +de surprise.</p> + +<p>— « Qu’est-ce que vous faites là ?… Ce sont les +portraits de votre ministre ?… »</p> + +<p>Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de +ce rire sincère et sans cause, ce rire de vingt ans, +qui devient rare, même dans l’enfance nouvelle, +qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de +chimères notre scepticisme pratique.</p> + +<p>Gilberte avait ce charme : le rire. Un rire délicieux, +de sa bouche qui semblait faite exprès, +avec ses longues lèvres souples et ses dents éclatantes.</p> + +<p>M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait +moisi sept heures par jour depuis plus d’années +que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion. +Il rit aussi. Pas de la même façon.</p> + +<p>— « Mon ministre ?… » répéta-t-il. « Lequel ? +Il faudrait dire : « Mes ministres. » Je n’ai pas +le temps de connaître leur figure, par les journaux, +qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, +mademoiselle, regardez bien. Vous ne remettez +pas ?… »</p> + +<p>La jeune fille considéra plus attentivement. +Tout autour du bonhomme, sur la table, de +chaque côté, en face, épinglés après les piles de +paperasses administratives, le même personnage +se répétait, à une trentaine d’exemplaires. Le +même personnage, mais en différents costumes : +d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements +de bal ou de théâtre, — tantôt pompeux, +grave comme un ambassadeur qui présente +ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant +sa glace, tantôt folâtre et funambulesque, +sous le crayon des caricaturistes.</p> + +<p>Tous ces portraits étaient des reproductions +parues dans des illustrés. Ils adhéraient à un +feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en +caractères d’imprimerie : <i>l’Argus de la Presse</i>, +puis, plus bas, écrits à la main, une date et le +nom d’un journal.</p> + +<p>— « Ce sont des articles concernant nos célébrités », +expliqua M. Prosper. « Voyez ce que +j’en fais. »</p> + +<p>Il tourna les pages d’un album. Les découpures, +texte ou vignettes, y étaient collées par +ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant +leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. +Elles se séparaient par des traits de +grosseurs différentes, dont quelques-uns, gras au +milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. +Des ornements en virgules, en vrilles, en +pattes de hanneton, remplissaient les espaces +laissés vides par l’irrégularité des placards.</p> + +<p>— « Que dites-vous de ça ? Est-ce beau !… » +interrogea M. Prosper.</p> + +<p>Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire +dans sa petite barbe carrée.</p> + +<p>Gilberte s’étonna :</p> + +<p>— « Mais », demanda-t-elle, « qui ça concerne-t-il, +ces machins de journaux ?</p> + +<p>— Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, +votre tante, madame de Claircœur… elle devrait +me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle doit +être abonnée à <i>l’Argus</i>.</p> + +<p>— Comment ? » dit la jeune fille. « Est-ce qu’il +ne faudrait pas l’autorisation du ministre ? »</p> + +<p>Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires.</p> + +<p>— « Voyons, tu penses bien que ce n’est pas +un travail du bureau, mon mignon », observa +Théophile. « Ce sont les petits bénéfices de +monsieur Prosper. Il fait cela à ses moments +perdus. Notre heure de déjeuner, par exemple.</p> + +<p>— Et puis », ajouta M. Prosper, « quand il +n’y a pas de besogne. Ça arrive souvent. Alors, +quoi ? On ne fait pas plus de tort à l’administration +que si on se tournait les pouces.</p> + +<p>— Mais je le connais ! » cria triomphalement +Gilberte, qu’intriguait en ses multiples effigies le +client actuel de M. Prosper. « Je l’ai vu jouer +quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. +C’est Fagueyrat. Celui qu’on appelle : « le +beau Fagueyrat ». Je ne sais pas pourquoi, +par exemple !</p> + +<p>— Vous ne savez pas ! » s’exclama M. Prosper. +« Mais il est splendide !… Regardez-moi cette +allure !</p> + +<p>— Là, peut-être… en d’Artagnan, sous le +feutre à panache. Mais en civil… ces grosses +joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat… +Je lui trouve une tête à gifles.</p> + +<p>— Oh ! cependant… Être comme cela ! » soupira +le pauvre rédacteur, en remontant ses +manches de lustrine.</p> + +<p>— « Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. +Oui, parole !… Vous avez une bonne figure, +bien à vous, et pas une bobine à essayer des perruques. »</p> + +<p>Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. +Ça avait beau lui être jeté par gentillesse, avec +une légèreté espiègle… N’importe ! on n’entend +pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous +lui plaisez.</p> + +<p>— « Si tu t’en allais, maintenant, petite +chatte », suggéra le sous-chef. « Au lieu d’essayer +tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu +es venue trop tard au bureau. Voilà qu’il est +l’heure. Va-t’en.</p> + +<p>— Oh ! papa. Tu avais tant promis de me +dire !… Tiens, j’attendrai, dans ce petit coin. On +ne me verra seulement pas. »</p> + +<p>Elle insista câlinement. Puis, s’énerva :</p> + +<p>— « J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta +réponse aujourd’hui. Je n’en dors pas. Je n’en +mange plus. C’est vrai !… Marraine s’inquiète… +Elle m’a demandé si j’étais amoureuse. »</p> + +<p>L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de +Gilberte.</p> + +<p>— « Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine ! » +grommela Théophile.</p> + +<p>Cependant, il la garda, derrière le rempart +des cartonniers, près de M. Prosper, qui continuait +à coller ses découpures de journaux.</p> + +<p>Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de +regret que sa fille, si leur entrevue, pour aujourd’hui, +en fût restée là. Cette fugue de Gilberte +jusqu’au ministère, en cachette de « marraine », +chez qui elle demeurait, l’objet du complot, la +réponse qu’il préparait, — et à quelle grave question ! — tout +cela émouvait Théophile dans sa +fibre paternelle, dans sa vanité, dans son goût de +faire la loi.</p> + +<p>Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré +l’existence pendant dix ans, était devenue peu à +peu sa dilection, son orgueil. En contemplant la +jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, +il s’estimait davantage, s’admirait d’en +être le créateur, comme s’il l’était autrement que +par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait +si peu, lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre +de la vraisemblance, il n’attribuait à Gilles +de Claircœur aucun mérite dans la croissance +et l’épanouissement de cette charmante fleur +humaine, qui devait au moins à la romancière sa +culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au +bout la charge, Théophile éprouvait, à l’égard +de sa belle-sœur naturelle, un sentiment qui +n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais +s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire +toujours un peu plus de l’autorité qu’elle exerçait +sur l’esprit de la jeune fille, la contrecarrer, les +mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait +une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, +comme on creuse une mine. Car +l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille +avec la romancière… Ah ! non… Jamais de la +vie ! Cette fantaisie-là eût coûté trop cher à toute +la famille !</p> + +<p>En ce moment, il ne s’agissait de rien moins +que de la carrière de Gilberte. Sa marraine exigeait +qu’elle eût un gagne-pain. « C’est le vrai +féminisme », disait cette femme qui devait tout à +son travail. « On ne sait ce qui peut arriver. Il +faut qu’une jeune fille soit indépendante de tout, — de +la dot, qu’une mauvaise spéculation peut +anéantir ou qu’un mari peut manger, — des circonstances, — et +surtout des hommes. Pour ces +messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule +des petites personnes qui ne savent que s’attifer. »</p> + +<p>Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté +conquise, frémissante, après tant d’années, des +laideurs du joug qu’elle avait connu, prononçait +ce mot : « le marché aux esclaves », avec un accent +indescriptible. On y sentait, dans le mépris +des vendeuses de leur chair, non pas l’effet d’une +pruderie bourgeoise, mais l’indignation d’une +féminité farouche, une répugnance irréductible, +une raideur de fierté, que les épreuves de la passion +et les tendres humilités de l’amour n’étaient +point venues adoucir.</p> + +<p>Avec sa volonté robuste — cette volonté qui la +faisait marcher si droit dans la vie — et sa franchise +plutôt rude, Claircœur déclarait :</p> + +<p>— « Je ne laisserai pas un centime à Gilberte +si je vois qu’elle compte, pour ne rien faire, sur +l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou +elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. +Elle n’a aucun droit d’héritage. Je ne suis pas sa +tante légale. Ma pauvre sœur est morte avant +de pouvoir seulement faire un signe marquant +l’intention de la reconnaître. »</p> + +<p>— « Ce que dit ta marraine, elle le ferait », +commentait le père à sa fille, dans le tête-à-tête.</p> + +<p>— « Elle aurait bien raison ! » s’exclamait Gilberte, +trop vive d’esprit et de corps pour être +paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.</p> + +<p>Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux +travaillât. Mais c’est quant au genre du +travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La +filleule de la romancière voulait faire « de la littérature ». +Non pas des feuilletons pour le populo, +comme sa bonne femme de marraine. De la littérature… +de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague +de sa petite tête, des élucubrations compliquées, +de préférence incompréhensibles, et où l’auteur +n’a pour sujet que soi-même.</p> + +<p>Elle avait montré des essais à Claircœur, qui +lui avait ri au nez, lui conseillant de ne pas +perdre son temps à de pareilles sornettes.</p> + +<p>— « Prépare le concours pour entrer au ministère, +puisque tu as la chance qu’on y admette +maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du +génie, tu le manifesteras après.</p> + +<p>— Un bureau… J’aimerais mieux me jeter à +la Seine », soupirait la jolie fille, piaffante et nerveuse, +tandis que les larmes lui montaient aux +yeux.</p> + +<p>Elle trouvait des consolations près de son +père.</p> + +<p>— « Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur +te reconnaisse du talent, ma pauvre mignonne ? +Tu es trop ma fille, avec ta finesse +d’esprit, ton tempérament poétique, pour être +comprise d’une… brave femme, soit… mais +enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne +qui vous abat cinquante mille lignes sans avoir +pris le temps de la réflexion. Et dans quel style !… +Puis il faut compter avec l’envie.</p> + +<p>— Oh ! non… Pour ça, papa, tu ne connais +pas marraine.</p> + +<p>— Allons donc ! C’est la nature… On n’encourage +pas ceux qui vous marchent sur les talons. »</p> + +<p>Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait +le besoin de dire à quelqu’un : « Ma fille a des +dispositions étonnantes. Voici ses premières œuvres… +Oh !… comme ça lui est venu… sans prétention. +Qu’en pensez-vous ? » Certain d’avance +qu’on en penserait plus de bien encore que lui-même, +ou du moins qu’on lui apporterait des +raisons pour soutenir sa propre confiance admirative, +qu’il eût été bien en peine d’expliquer.</p> + +<p>Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, +dont quelques-uns lui avaient passé sur la tête, +occupaient des positions supérieures, auraient, +par conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, +Théophile Andraux trouverait ceux qui lui +déclareraient :</p> + +<p>— « Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer +ça dans des bureaux… Ce serait un +crime. »</p> + +<p>Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous +un pseudonyme, en se faisant payer très cher. Il +faudrait que la marraine se rendît à l’évidence. +Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune +qui permettrait de se passer d’elle.</p> + +<p>C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations +que Gilberte, dès qu’elle avait pu +s’échapper, cet après-midi, était accourue au +ministère.</p> + +<p>— « Attends un peu », lui dit son père. « C’est +un mauvais jour, un commencement de trimestre. +Mais, quand tous ces raseurs ont leur +ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. +La caisse y ferme à trois heures. Alors il y aura +toujours un moment où nous serons tranquilles.</p> + +<p>— Trois heures… Je ne pourrai pas rester +jusque-là. Que dirait marraine ? » observa Gilberte.</p> + +<p>— « Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter +quelques-uns.</p> + +<p>— En tout cas, je t’en supplie », reprit la +jeune fille, « ne fais pas poireauter une pauvre +femme qui est là — je l’ai aperçue — déjà âgée. +C’est une institutrice qui a donné pour rien des +leçons à une de mes amies. Et ça lui est arrivé +plus d’une fois, de donner des leçons pour rien.</p> + +<p>— Ah ! l’institutrice au chapeau de paille, je +parierais !… » s’esclaffa M. Prosper.</p> + +<p>Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers +d’un Fagueyrat en toge impériale et couronné de +lauriers : (« Soyons amis, Cinna… ») Mais, devinant +le geste interrogateur de Mlle Andraux, +il expliqua :</p> + +<p>— « Elle a le même chapeau de paille noire, +été comme hiver… Et quelle binette là-dessous, +ah ! messeigneurs !…</p> + +<p>— Pas de danger qu’elle manque le premier +jour du trimestre », grommela le sous-chef. « Je +la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons +pour rien… Oui-dà !… Et les gosses du ministre ?… +Elle ne les a pas décrassés à l’œil… +C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de +l’État. Je vous demande un peu ! Est-ce que je +suis pensionné de l’État, moi qui le sers depuis +vingt-cinq ans ?</p> + +<p>— Tu auras ta retraite, petit père.</p> + +<p>— Pour quelle éreintante besogne !… Tu vas +voir ça. On n’arrête pas. »</p> + +<p>Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. +Mais avant d’avoir ouvert la salle d’attente — un +quart d’heure en retard — le sous-chef parut un +autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, +et ses yeux trop rapprochés s’abîmèrent +l’un dans l’autre comme pour s’abstraire mutuellement +de spectacles méprisables, sa petite +barbe carrée devint rigide, sous deux lèvres hermétiques. +Alors il poussa le battant et montra +un visage si lointain, si vague, que les impatients +n’osèrent risquer une réclamation. Tous se glacèrent, +se rétrécirent dans le sentiment de leur +petitesse. Qu’étaient-ils ? Une poussière d’êtres, +auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement +indifférent à leurs soucieuses individualités, +et dont la vie lente avait l’éternité +des longs couloirs, le secret des portes innombrables. +Ces portes, ne devait-on pas les bénir +quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude +des attentes inexpliquées ? Car elles auraient pu +ne pas s’ouvrir du tout, sans que prière ni violence +atteignissent les volontés obscures qui faisaient +mouvoir leurs gonds.</p> + +<p>Des gens entraient dans le bureau, l’un après +l’autre. Ils saluaient. M. Andraux ne répondait +pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait +une phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le +silence. Généralement, ils présentaient un papier. +Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement. +Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. +Cependant la plupart de ces papiers +étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux +plis, à force d’avoir traîné dans des poches, +d’avoir été dépliés dans ce même bureau, sous +ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre +par-dessus le nez en dos de couteau.</p> + +<p>Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, +Théophile allait prendre un dossier, classé à sa +lettre alphabétique. Cette opération aussi demandait +du temps, de l’application, des gestes mesurés, +une expression de visage tendue comme si le +bureaucrate eût cherché une rime à « chanvre ». +Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât +et fût ouvert. Andraux en sortait un autre papier. +Nouvel examen. Les minutes passaient. +N’était-il pas indispensable qu’elles passassent ? +Et n’est-ce pas le premier devoir d’un employé +de bureau de donner à leur cours cette sage lenteur, +que la folle activité humaine a détruite partout, +excepté dans les administrations ?</p> + +<p>Le folio dûment compulsé, on se reportait à +un registre colossal, sur lequel le patient devait +émarger. Tourner les pages, découvrir la colonne, +le nom, la case correspondante où s’inscrirait +la signature, ce n’était pas un mince +travail. Cela engageait des responsabilités, demandait +du discernement, de la circonspection.</p> + +<p>— « Eh non !… monsieur… eh ! non… Que +diable ! pas si vite !… Où allez-vous signer ?… Le +savez-vous seulement ?… Là ?… Mais non… mais +non !… Ici, monsieur, ici !… Voyez-vous la +pointe de mon crayon ?… C’est extraordinaire !… +ma parole !… C’est extraordinaire !… »</p> + +<p>Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le +coupable qui s’enfuyait humilié, énervé, navré +de son temps perdu, emportant son ordonnance +de paiement dans un autre quartier de Paris, +vers les guichets du Trésor, où le supplice recommencerait, +avec le timbre des oppositions, le visa, +l’appel des numéros, — autant de stations crucifiantes +par la longueur des « queues » à faire, et +par le mortifiant dédain de l’humanité supérieure +assise derrière des grillages.</p> + +<p>Une fluette forme noire s’insinua dans le +bureau. M. Prosper eut, vers Gilberte, un clin +d’œil significatif. En ce moment, il collait un +Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées +dans des chausses à la Henri III. Et il venait +d’écrire, dans une ronde non moins moulée que +les cuisses, le mot « <i>Tragedia</i> », — nom du journal +qui publia ce portrait. (Sans doute, les minutes +appartenant au ministère eussent été occupées, +sans cet exercice, par le mouvement giratoire des +pouces de M. Prosper. Elles se trouvaient mieux +remplies par les cuisses du beau Fagueyrat.)</p> + +<p>Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir +ce qui rendait facétieux le regard de M. Prosper. +Elle aperçut la petite forme noire, surmontée de +l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, +ce chapeau, et d’un galbe qu’aucun journal +de modes n’avait reproduit depuis que +Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, +c’est-à-dire depuis une époque très voisine de sa +naissance.</p> + +<p>La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien +ne s’inclina en retour : ni les murs crasseux, ni +les piles de dossiers, ni l’échafaudage des cartons, +ni — on peut le croire — le dos de M. le sous-chef.</p> + +<p>Une voix timide murmura :</p> + +<p>— « Je viens chercher mon ordonnance de +paiement. »</p> + +<p>Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, +grave, soupçonneuse :</p> + +<p>— « Quelle ordonnance ?</p> + +<p>— Mais… pour ce trimestre de mon indemnité +littéraire.</p> + +<p>— Quelle indemnité ? »</p> + +<p>Un autre silence. Puis, la voix, plus faible +encore :</p> + +<p>— « Oh ! j’ai oublié mon papier… Mais, ça ne +fait rien, n’est-ce pas ? Vous me connaissez bien.</p> + +<p>— Moi !… »</p> + +<p>L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître +cette petite forme noire, lui, sous-chef au +ministère !… Plaisante hypothèse. Cette petite +forme noire… Mais, elle défilait là, tous les trimestres, +sans que ses yeux trop proches daignassent +la discerner. Il aurait fallu un microscope, +voyons… Cette chose infime. Le papier qu’elle +apportait, à la bonne heure. Cela émanait d’un +cabinet de ministre. C’était la concession d’une +indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. +Un papier à en-tête ministériel, <span class="small">CELA</span>, c’était +quelque chose qui compte. Mais la petite forme +noire… Pfuh !…</p> + +<p>— « Monsieur, vous seriez si bon !… Pensez… +je viens de si loin !… Et toute ma journée perdue. +Et… et… il faut encore aller au Trésor après. +Avec mes leçons… Je ne retrouverai plus… »</p> + +<p>Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, +elle ajouta, dans un chevrotement :</p> + +<p>— « Et… et… j’ai tant besoin de cet argent !…</p> + +<p>— Allons, madame, voyons… Mon temps est +précieux », dit le sous-chef.</p> + +<p>Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant +entrer une autre personne.</p> + +<p>L’institutrice eut une exclamation de désespoir :</p> + +<p>— « Mais vous me connaissez, monsieur, +depuis tant d’années que je viens ! Mais » — (elle +avança d’un pas pour dépister M. Prosper +derrière l’ouvrage fortifié des cartonnages) — « mais… +votre employé me connaît. »</p> + +<p>Parole funeste !… « Votre employé ! »</p> + +<p>M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte +allait émouvoir, M. Prosper prit une figure aussi +rébarbative que celle du sous-chef :</p> + +<p>— « Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais +que mon travail. »</p> + +<p>Et il saisit de larges ciseaux administratifs +pour rogner les bavures autour d’un Fagueyrat en +apache, — casquette aplatie, chandail et large +cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à +virole au poing, — sinistre avatar, dont tout Paris +voulut avoir le frisson.</p> + +<p>La petite forme noire tourna un dos misérable, +un peu déjeté sous le drap mince de la « confection » +au rabais. Elle glissa dans la salle d’attente, +disparut derrière le tambour extérieur. On ne la +vit plus.</p> + +<p>Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait +des larmes dans les yeux.</p> + +<p>— « Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement +raison de ne pas vouloir y entrer ! » cria-t-elle.</p> + +<p>Son père bondit vers elle, si violemment +qu’elle recula, s’aplatit contre la muraille des cartonniers, +avec un geste inconsciemment défensif +de la main, comme un enfant sous le vent d’une +gifle.</p> + +<p>— « Tu n’es pas folle ! » glapit sourdement +Théophile. « Si tu ne sais pas te tenir ici, va-t’en ! +Tu te crois chez ta marraine, peut-être… » +ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. +(« Tu veux m’assassiner, demain, au Capitole. »)</p> + +<p>Elle protesta :</p> + +<p>— « Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as +décrite… Tu la connaissais. »</p> + +<p>Le sous-chef croisa les bras.</p> + +<p>— « Et les ressemblances ?… N’as-tu pas entendu +parler du marquis de Casa-Riera ? de l’affaire +Tichborne ? du marquis de Valcor ? Ne t’ai-je +pas moi-même conduite au <i>Courrier de Lyon</i>, — dans +une loge que ta marraine nous avait donnée ? +Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire +prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice ?… »</p> + +<p>Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant +avec le bureau voisin, venait d’être poussée. +Une tête y apparaissait, — jeune, chevelue, +une plume derrière l’oreille.</p> + +<p>— « Venez voir quéque chose d’épatant ! »</p> + +<p>Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne +résiste à l’imprévu. Les événements y sont si +rares que le personnel ne les chicane pas sur leur +importance. Un appel comme celui de la tête +chevelue eût fait courir toute une direction.</p> + +<p>Andraux, surpris, se vit face à face avec un +client qui était entré quand l’institutrice sortait.</p> + +<p>— « Veuillez », lui dit-il, « retourner dans la +salle d’attente jusqu’à ce qu’on vous appelle. Le +ministère n’est pas à vos ordres. »</p> + +<p>Puis, le suivant, il appendit un écriteau :</p> + +<p>« <i>Le bureau est fermé pendant un quart d’heure.</i> »</p> + +<p>De quand partait ce quart d’heure, et combien +durerait-il ? Ce devait être le problème qui distrairait +la méditation des nouveaux arrivants.</p> + +<p>Théophile donna un tour de clef et s’élança +dans le bureau voisin, où déjà venait de se précipiter +M. Prosper. Gilberte, intriguée, les suivit.</p> + +<p>Une demi-douzaine d’employés de grades +différents (il y avait même un huissier en tenue, mais +la hiérarchie disparaissait dans l’émotion générale) +s’attroupaient devant un carton dont le +bureaucrate chevelu tenait la poignée de cuivre. +Il attendait que l’assemblée fût au complet, et +suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.</p> + +<p>Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant +sur l’étiquette mobile de ce carton : « <i>Pièces confidentielles.</i> » +Mon Dieu !… des fuites sans doute. +Des documents vendus à l’étranger. Un drame. +Ce rédacteur à figure bilieuse, qui lui semblait +pâlir et jaunir jusqu’aux yeux… Serait-ce lui, le +traître ?</p> + +<p>— « Messieurs », prononça le chevelu, qui ne +remarqua pas (ou ne voulut pas remarquer) la +jeune fille, « apprenez un effroyable secret : +Arthémise était sur le point de devenir mère. »</p> + +<p>Des exclamations. Des rires.</p> + +<p>Le chevelu continua :</p> + +<p>— « C’était tout à l’heure mon tour de lui +donner à manger. Elle vient de me révéler sa +faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez +ce tableau de famille. »</p> + +<p>Il rabattit le devant du carton. On y aperçut +une souris allaitant ses souriceaux. Les petites +queues grouillaient comme des vers. Les minuscules +nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus +de poils, se pressaient contre le ventre de leur +mère. La fine tête de celle-ci se haussa, piquée de +deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point. +Arthémise, capturée depuis quelques jours, était +faite au régime des « pièces confidentielles ». +D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la forme +d’une étagère de bois, par les trous dont on avait +constellé le sommet du carton, pour lui donner +de l’air. Cette bête appréciait la félicité bureaucratique. +Fière de sa maternité, elle regardait de +haut ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur +morgue ? Partageant la sécurité de leur existence, +elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.</p> + +<p>Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient +des noms mignards. Déjà l’huissier était +parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie +de pain et une goutte de lait.</p> + +<p>Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son +père, se laissait secouer par la houle du fou rire. +Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile revenait, +n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, +même en se passionnant pour la progéniture +d’Arthémise. A côté du sous-chef, s’avançait +un homme tellement barbu et tellement chauve +qu’il semblait avoir pris sa chevelure pour orner +son menton. Andraux le présenta :</p> + +<p>— « Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai +parlé souvent, fillette. Quoique chef de bureau, +absorbé par ses responsabilités, et par un travail +écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire +tes essais. »</p> + +<p>Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. +M. Cochart la regarda, sourit.</p> + +<p>Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce +sourire ressemblait à tous les sourires qu’elle +voyait naître sur les lèvres masculines, dès que +les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris +connaissance de son visage gamin, au nez court, +à la bouche mobile, au teint de primevère rose, +entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux +cachant les oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. +Mais des paroles se formulèrent, et son cœur +sauta de joie. M. Cochart proférait :</p> + +<p>— « Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages +exquises. Oui, n’est-ce pas ? » (Il se tourna vers +le père.) « Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez +vous demander, n’est-ce pas ? mademoiselle, ce +qu’un prosaïque chef de bureau, comme moi, +peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je +sais… Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le +beau style me grise, n’est-ce pas ?… me grise +positivement… La poésie, ah ! la poésie… Mais, +n’est-ce pas ? vous allez comprendre… Savez-vous +pourquoi je ne suis pas devenu un écrivain… +un grand écrivain, naturellement ? »</p> + +<p>Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement +la rendait grave.</p> + +<p>— « Eh bien, mademoiselle, c’est parce que +j’ai trop d’idées… trop d’idées, n’est-ce pas ? +Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon +inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, +n’est-ce pas ? Les idées venaient, venaient, toutes +ensemble… Comment choisir, n’est-ce pas ? J’ai +toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. +N’est-ce pas, Andraux ? Te l’ai-je assez dit ? »</p> + +<p>Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche +mobile de Gilberte eut le tremblement d’un rire +qu’on retient. La jeune fille regardait le crâne, +absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce +l’ébullition des idées qui avait produit cette calvitie +presque scandaleuse ?</p> + +<p>Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si +tôt retiré de dessous son nez friand le fumet des +louanges. Elle demanda, les yeux pleins de candeur :</p> + +<p>— « Alors, monsieur, c’est vrai ?… Vous +croyez que je n’ai pas tort de m’essayer à écrire ?</p> + +<p>— Tort !… vous essayer !… » répéta l’emphatique +chef de bureau. « Mais, mon enfant, +croyez-moi, n’est-ce pas ? Vous êtes une des +gloires futures, — je dis « gloires », n’est-ce +pas ? du féminisme littéraire.</p> + +<p>— Oh ! je ne suis pas féministe », s’écria +Gilberte, avec un air de légère déception.</p> + +<p>— « Tiens !… » s’étonna M. Cochard.</p> + +<p>— « Non, non, j’espère faire mieux… »</p> + +<p>Elle aurait préféré « une de nos gloires littéraires », +sans désignation restrictive. Cochart, +qui connaissait ses auteurs, insinua :</p> + +<p>— « Cependant… George Sand… n’est-ce +pas ?…</p> + +<p>— Dieu ! ce qu’on nous rase avec celle-là !… +soupira la jeune fille.</p> + +<p>— « Tu as pu la lire, toi, Cochart ? » questionna +Andraux. « C’est démodé, George Sand, +mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard… Et les +longueurs !… Non… si ma fille a quelque chose +pour elle, conviens que c’est un je ne sais quoi +qui ne ressemble à personne… une façon de ne +pas finir… l’originalité, quoi !</p> + +<p>— Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a +des progrès à faire, n’est-ce pas ? Si elle veut +m’écouter… Je peux lui donner, n’est-ce pas ? +des conseils… d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué… +pour les répétitions, n’est-ce pas ? Un mot +qui revient… n’est-ce pas ? C’est agaçant, pas +correct. Moi, n’est-ce pas ? ça me choque tout de +suite. »</p> + +<p>Soit qu’il eût des conseils de la même importance +à prodiguer immédiatement à la future +gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre au +sous-chef de décrocher l’écriteau : « <i>Fermé pour +un quart d’heure,</i> » il offrit à Mlle Andraux de +venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait un plaisir +de lui rendre son manuscrit :</p> + +<p>— « Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, +car je souhaitais, n’est-ce pas ? vous expliquer +quelques signes, que j’ai mis, comme cela, n’est-ce +pas ? au crayon. Des remarques, des impressions, +n’est-ce pas ?… »</p> + +<p>Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, +M. Cochart se montra soudain entreprenant. +Il prit le menton de Gilberte, avec de +gros doigts, qui avaient aux phalanges des touffes +de poils (transfuges, peut-être, de la chevelure +changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui +devait une récompense pour son désintéressement.</p> + +<p>Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée +du changement de ton.</p> + +<p>Mais Cochart savait que la marraine Claircœur +pensait faire passer à sa filleule le concours du +ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce pas +généreux à lui d’en détourner celle-ci ? de se priver +de la chance que serait, dans les couloirs, +la rencontre quotidienne d’un si joli minois ?</p> + +<p>— « Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. +Très jolie », répétait-il en soufflant un +peu. « Allons, n’est-ce pas ?… vous le savez +bien. »</p> + +<p>Et, pour lui pincer l’oreille… (« Mais quoi ?… +un bonhomme de son âge… Oh ! la petite farouche !… ») +il tâchait de glisser les mêmes gros +doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur +de châtaigne, là où la tresse posait contre le +cou délicat.</p> + +<p>Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui +passa dans les yeux de Mlle Andraux. Mais il +masqua sa retraite par la désinvolture de son +bavardage.</p> + +<p>Oui… Et puis, quoi ?… Des petites minettes à +croquer comme celle-ci n’étaient pas faites pour +se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier +progrès… ouvrir aux femmes des fonctions administratives. +Des travaux si compliqués, si fatigants, +réclamant tant d’initiative ! Il y fallait une +nature de fer… Et de la tête !… Puis, qu’est-ce +qui resterait… (On se le demandait, n’est-ce +pas ?) aux fils de familles bourgeoises dépourvus +d’aptitude pour une carrière… Ceux qui +n’avaient de goût ni pour les arts, ni pour l’étude, +ni pour l’industrie… pour rien, enfin… n’est-ce +pas ? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes +leur prenaient les emplois dans l’administration ? +La politique… On ne pouvait les y caser tous. +Et c’est justement pour déverser son trop-plein +que la politique multipliait les fonctions administratives. +Seulement, si les femmes s’en mêlaient, +n’est-ce pas ?… Et les jolies femmes encore !…</p> + +<p>— « J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, +qui, entre nous, est un grand niguedouille, avec +une figure de… n’est-ce pas ?… de champignon +malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de +l’avancement à côté de vous, n’est-ce pas ?… +Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre… »</p> + +<p>Cochart promena son regard sur toute la personne +de Gilberte — le trotteur court, les fins +souliers, les minces chevilles dans les bas transparents, +la jaquette entr’ouverte sur une cascade +de linon et de guipure, le toquet de velours si cocassement +chiffonné au-dessus du menu visage, +les fourrures… la cravate de loutre, le gros manchon, +qui sentaient le fauve et la violette — tout +cet ensemble d’innocence et de tentation, ce +petit être redoutable pour soi-même et les autres +qu’est une Parisienne de vingt ans, sauvagement +pure et diaboliquement coquette… Et il +renifla :</p> + +<p>— « Ah ! ça ne serait pas long… votre avancement. +Et les infortunés mâles, comme mon +dadais de neveu… eh bien, ils pourraient attendre. »</p> + +<p>Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce +que l’enthousiasme de ce monsieur pour sa vocation +littéraire n’était pas tout à fait objectif et +désintéressé ? Le doute ne l’effleura qu’un instant. +Sa jeunesse était trop riche de confiance, +de vanité naïve, de rebondissant espoir.</p> + +<p>Elle eut des adresses de chatte pour obtenir +son léger manuscrit et se sauver sans trop laisser +les mains aux phalanges poilues rôder sur sa personne, +et cependant sans gifler le chef de bureau. +Elle se crut avec désespoir sur le point d’en venir +à cette extrémité. Que dirait son père, mon Dieu ! +Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de +continuer à tutoyer ce grand homme, malgré +l’abîme que la hiérarchie mettait entre eux. +M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul +être dont Théophile Andraux parlât avec admiration. +Et pourquoi ?… Parce qu’il pouvait lui +dire : « mon vieux » et lui tapoter le dos, à ce +supérieur. Souffleter M. Cochart !… Gilberte en +pâlissait d’avance, tandis que la répulsion pour +ce gros vilain chauve et l’horripilation des contacts +sournois, allaient lui faire lancer, quoi +qu’elle en eût — elle le sentait — la giroflée +dont ses cinq doigts seraient les feuilles.</p> + +<p>Une fois dehors, — quelle chance ! elle avait +pu s’en tirer, — Mlle Andraux trotta de son pas +leste par les rues grises d’hiver. La joie la soulevait. +Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, +qui coulent dans le sang, deviennent +physiques, rendent la tête légère comme d’une +griserie de vin mousseux, rythment la cadence +des mouvements ainsi qu’une fanfare, animent +les jambes du besoin de danser. Elle aurait du +talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas +l’odieuse existence d’une employée. Marraine se +laisserait persuader. Marraine était si bonne !…</p> + +<p>Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux +brillaient. Les hommes, se retournaient sur son +passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. +Le plus audacieux la suivit. Ces banalités de la +rue furent pour elle comme non existantes. Elle +avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art +familier à toute Parisienne comme il faut. Les +galants ne s’y trompent pas. Cet air de ne pas +même être gênée de leur insistance, de ne pas y +attacher la moindre attention, leur montre qu’ils +perdent leurs peines, les décourage plus sûrement +que les attitudes offensées et les regards +foudroyants.</p> + +<p>Quelques emplettes devaient justifier la sortie +de Gilberte. Elle les abrégea. On ne trouve +jamais ce qu’on veut dans les magasins.</p> + +<p>La jeune fille ne se servait pas volontiers du +mensonge. Elle y avait une instinctive répugnance, +mais n’y voyait pas de mal du moment +qu’il cachait une démarche innocente en soi. « Et +quoi de plus innocent que de rendre visite à mon +père ? » se disait-elle spécieusement.</p> + +<p>En rentrant, elle alla frapper à la porte du +cabinet de travail.</p> + +<p>— « Je te dérange, marraine ?</p> + +<p>— Non, je corrige des épreuves… Mais je +peux m’interrompre. Ce n’est pas comme si je +composais. Viens me procurer un instant de flânerie, +mignonne. »</p> + +<p>Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse +de même. La simplicité avec laquelle cette +femme accomplissait sa tâche sur terre était telle +que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à +une servante : « Laissez-moi… Je travaille. » +Pour cette grande laborieuse, le mot contenait +une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.</p> + +<p>— « Comment peux-tu écrire », s’exclama +Gilberte, « avec cette bête ainsi posée ?</p> + +<p>« Cette bête », c’était Criquette. Claircœur en +soupira. Quelle façon de parler ! Une petite créature +plus fine de cœur que bien des humains, et +devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, +tant la pauvrette, immédiatement, se montrait +éperdue de tendresse et de pitié. « Cette bête !… » +Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait +d’un grain de jalousie.</p> + +<p>— « C’est vrai que Criquette me gêne un peu », +convint-elle. « Mais, comme je ne fais que des +épreuves…</p> + +<p>— Allons, va-t’en, Criquette !… Descends, +petite horreur, qui tyrannises marraine », ordonna +la jeune fille, avec une sévérité que le +ton demi-plaisant n’atténuait guère.</p> + +<p>La petite chienne, dont le train de derrière +emplissait d’un côté le fond du fauteuil où Claircœur +était assise, et dont le corps nerveux occupait +l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait +jusque sur le placard d’imprimerie, obéit, non +sans fixer sur sa maîtresse un regard de reproche. +Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que +la romancière, impressionnée, lui tourna le dos.</p> + +<p>— « C’est ça, marraine… Laisse un peu ton +chien, veux-tu ? Est-ce que, pour cinq minutes, +je puis espérer ton attention sans que Criquette +me l’enlève ?</p> + +<p>— Voyons, mon petit, ne me parle pas comme +ça. Sois gentille. Tu avais une mine si brillante, +quand tu es entrée ! J’allais t’en faire mon compliment.</p> + +<p>— C’est que l’air est vif dehors. Et puis… j’ai +beaucoup réfléchi.</p> + +<p>— Voyez-vous ça !… Et à quoi, ma belle ?</p> + +<p>— Marraine… vraiment… écoute. Ça n’est +pas la peine que je passe le concours pour le +ministère.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit ?</p> + +<p>— Décidément, je ne me vois pas, toute la +journée, dans un bureau. J’ai d’autres goûts, j’ai +trop d’imagination, j’aime trop la littérature… +Un bureau !… J’ai le caractère trop au-dessus +de ça.</p> + +<p>— Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. +Il en faut, du caractère, je t’assure… il +faut un très grand caractère pour se soumettre à +la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir +George Sand.</p> + +<p>— Oh ! George Sand… »</p> + +<p>La jeune fille eut un léger sourire de dédain, +qui abasourdit Claircœur.</p> + +<p>— « Mon enfant, c’est mon devoir de te donner +un gagne-pain. Je te rends ainsi un plus +grand service qu’en te léguant une fortune. Car +la fortune, vois-tu…</p> + +<p>— Pour qui me prends-tu ? » cria Gilberte, qui +devint pourpre. « Ne me lègue rien, je t’en +supplie !… Quel horrible mot !… Est-ce que je +tiens à l’argent ?… Surtout à de l’argent que je +n’aurais qu’en te perdant !… »</p> + +<p>Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité +éclatait sur son jeune visage, mais parmi plus de +colère contenue que d’émotion. Elle reprit :</p> + +<p>— « Ai-je mérité que tu me parles ainsi ? +Suis-je intéressée ?… Ou même seulement paresseuse ?… +Est-ce que je crains le travail ?… »</p> + +<p>La protestation eût gagné à venir du cœur, et +non de l’orgueil, à être chuchotée, dans une +caresse, contre la joue de celle qui l’avait élevée, — avec +quel dévouement !</p> + +<p>Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper +de ses bras l’enfant offensée :</p> + +<p>— « Je voudrais t’y voir, dans un bureau !… » +murmura la petite, jetant un coup d’œil d’envie +vers les grands placards surchargés de ratures et +de signes bizarres. (Corriger des épreuves !… les +épreuves de ce qu’elle aurait écrit !… comme cela +l’aurait amusée !)</p> + +<p>— « Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. +J’ai passé les nuits à remettre à clair des dictées +sténographiques… Tu étais en nourrice.</p> + +<p>— Oh ! tu as eu si vite du succès…</p> + +<p>— Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour +laisser le métier qui nous donnait du pain. Sait-on +jamais si l’on en aura, du succès ? Ni quel +genre de succès. Mes pauvres histoires sont une +denrée qui rapporte, sur le marché des choses à +lire. Mais des œuvres de génie ne font pas toujours +vivre leur auteur.</p> + +<p>— Je veux écrire… Quitte à crever de misère +toute mon existence.</p> + +<p>— Mais écrire quoi, mon petit trésor ?… Moi, +c’est après avoir griffonné bien des pages que je +me suis dit : « Tiens ! j’écris donc… Eh bien, +allons-y ! »</p> + +<p>— J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. +Je te les ai montrées. »</p> + +<p>Claircœur soupira, se tut.</p> + +<p>— « Voilà… » reprit Gilberte. « Tu réponds +comme après avoir lu mes essais… Le silence… +Pourquoi ne dis-tu rien ? Tu as bien une opinion +sur mes idées, sur mon style.</p> + +<p>— Mon enfant chéri, quel langage puis-je +parler à une mignonne comme toi, qui ne veux +rien entendre ? Tu me présentes trois chroniques. +Mais non… Ce seraient des chroniques si elles +occupaient certaines colonnes de certains journaux. +Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies +de jeune fille. Et d’une jeune fille très peu +au fait de ce qui intéresse le public. »</p> + +<p>Gilberte éclata de rire, — de son rire si joli, +bien qu’en ce moment un peu forcé.</p> + +<p>— « Ce qui intéresse le public ! » répéta-t-elle. +« Ah ! bien… A côté de ce qu’on lui fait gober, +au public, mes chroniques, sans me vanter, sont +des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, +dans les journaux que tu reçois. Tu le dis toi-même. +Voyons, rappelle-toi… Cette machine sur +le caractère révélé par la couleur du papier à +lettres. Tu as déclaré : « C’est au-dessous de +tout. » Eh bien, c’était en première colonne du +<i>Gulliver</i>, et signé d’un nom plutôt connu.</p> + +<p>— Un nom connu ! Apporte-le, à défaut d’un +sujet bien traité : on prendra ta chronique. Un +nom connu… comme tu y vas ! Pour un directeur +de journal, ça vaut souvent mieux qu’une +belle page.</p> + +<p>— Mais c’est abominable !</p> + +<p>— Gilberte… aimerais-tu mieux voir entrer +ici, nous rendant visite, un illustre écrivain, un +prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment +et te passionnent, même s’il ne devait +te dire que : « Bonjour, je suis charmé de vous +trouver chez vous »… ou cette dame qui passe, +là, sur le trottoir d’en face, et qui viendrait +te débiter les choses les plus spirituelles du +monde ? »</p> + +<p>La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) +ne put s’empêcher de sourire.</p> + +<p>— « Marraine », fit-elle, — et cette fois quelle +câlinerie du geste, de la voix, des yeux chimériques +et pathétiques ! — « marraine… moi +aussi, je me ferai connaître, si tu consens…</p> + +<p>— A quoi ?</p> + +<p>— A porter mes chroniques au directeur du +<i>Gulliver</i>.</p> + +<p>— Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, +ma pauvre petite !</p> + +<p>Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, +avec un regard au plafond. Sa marraine interpréta +la mimique, non sans bonhomie :</p> + +<p>— « Oui, je sais… J’écris mal, tandis que +toi !… Mais enfin, mon petit mignon, si mon +genre littéraire est méprisable, quelle autorité +aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre ? »</p> + +<p>Ce fut par étourderie, par l’avide impatience +de la jeunesse, non par une cruauté consciente, +que Gilberte rétorqua vivement, avant de réfléchir :</p> + +<p>— « Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait +sur la seule présentation de ta carte. Tu +le déciderais à me lire. C’est tout ce que je +demande. »</p> + +<p>Une contraction nerveuse donna une expression +bizarre, presque grotesque, à la grande +figure chevaline de la romancière. Elle pencha la +tête, en silence.</p> + +<p>— « Petite marraine… Je t’en prie, petite +marraine, je t’en supplie ! je sais que mes essais +ont de la valeur.</p> + +<p>— Tu sais cela ?… Mon Dieu, que tu as de la +chance !</p> + +<p>— Dis oui, marraine !… »</p> + +<p>Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le « oui » +était prononcé.</p> + +<p>— « Et après, je travaillerai près de toi, avec +toi. Je te rendrai un tas de services ! Je corrigerai +tes épreuves.</p> + +<p>— Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en +rendre un si mauvais, de service.</p> + +<p>— Non ! non !…</p> + +<p>— Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.</p> + +<p>— Jamais de la vie !</p> + +<p>— Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus », murmura +la mère adoptive.</p> + +<p>Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, +n’entendit pas cette phrase, lourde d’anxiété +pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce +qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante +fleur, parfumée de joie, qui étonnait, charmait +les passants, le long des trottoirs cendrés +par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, +elle s’échappa, dans sa grâce agile, pour aller +revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il pas les +recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme +les indications crayonnées par M. Cochart, et +dont le sens ne lui importait plus.</p> + +<p>Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais +elle n’en reprit pas aussitôt la correction. Une +mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. Une +mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude +pour sa filleule. (Ne serait-elle pas là, longtemps +encore, pour soutenir l’enfant, puisqu’elle ne +savait pas lui résister ?) Mais une confuse tristesse +montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas +pourquoi. Que lui arrivait-il ?… Combien Gilberte +était différente d’elle-même !… Pourtant +c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle +avait donnés à son cœur pour le contenter et le +remplir.</p> + +<p>Ah ! oui, elle était différente. Peut-être il fallait +s’en réjouir. Peut-être cela valait mieux, cette +force contre le sentiment des autres, cette confiance +en soi, cette jeune vanité capable de +regarder sans effarement, sans tremblement, les +prodigieuses existences (un sourire sardonique +pour George Sand), ce dédain de la bonté — même +quand on accepte tout ce que la bonté +peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, oui… +cela valait mieux contre la vie.</p> + +<p>Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite +Gilberte qui t’est si chère, et qui, malgré tout, +semble exquise à tes yeux presque maternels, +avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, +et l’éclat délicieux de sa jeunesse. Et, puisque tu +es en humeur de t’attendrir, donne cette larme +qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette +grande et gauche créature que tu fus à vingt ans, +et que tu revois, et dont le cœur se serre encore +au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de +tout ce qu’elle a peiné, de tous les déboires dont +elle n’a pas voulu convenir jadis avec elle-même.</p> + +<p>Sur le placard des épreuves à corriger, une +poussée douce fit retomber la main de la romancière. +Contre elle, sous son coude, une petite +forme vivante s’insinuait. Et voici que son regard +fut saisi par deux gros yeux pleins d’inquiétude.</p> + +<p>Criquette observait depuis un instant cette +immobilité, discernait dans la lassitude de l’accoudement, +dans l’abandon de la tête sur la +main, quelque chose dont on devait se préoccuper. +Son museau fin, sa truffe glacée, se trouvèrent +à la hauteur d’une larme. Alors, avec un +petit gémissement sourd, elle se mit à frétiller de +tout son corps, à remuer éperdument son demi-pouce +de queue, ce qui signifiait : « Je te plains, +tu vois. Mais, tout de même, ne nous laissons +pas aller. Regarde si je suis contente, rien que +d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, parle-moi… »</p> + +<p>Le petit corps frétillait plus tendrement, le +demi-pouce de queue entraînait la toute petite +croupe nerveuse dans une oscillation folle. Et +quand « mémère » eut enfin accordé le sourire, +la caresse et le mot bébête que Criquette pouvait +comprendre, il y eut, dans le cabinet de travail, +un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait +à un grêle sanglot.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>— « Eh bien, mes enfants, puisque le rideau +ne se lève pas, je vais faire un tour dans les coulisses. »</p> + +<p>Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. +Un habit de coupe démodée, un peu luisant le +long des revers et sur les omoplates, mais dont il +tirait cependant un sentiment d’élégance et de +supériorité. Le plastron de sa chemise, dont un +long séjour dans la moisissure d’un placard avait +amolli l’empois, se cassait contre la convexité de +sa poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de +visibles précautions, son chapeau haut de forme. +Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de +répétition générale, parmi ce qu’il appelait « le +Tout-Paris », de se mêler aux gens célèbres, +qu’il reconnaissait — non sans quelques erreurs — d’après +les vignettes des journaux confiées aux +soins de M. Prosper, l’emplissait d’une ivresse.</p> + +<p>L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, +se manifestait par un pli de sa lèvre inférieure +relevant vers l’horizontale sa petite barbe +carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de +rencontrer quelque relation grimpant à une mauvaise +place : un collègue du ministère, un voisin +de palier, sa concierge même. « Moi, j’ai la loge +du directeur du <i>Petit Quotidien</i>. » Car Boisseuil +avait envoyé le coupon à l’auteur du <i>Guillotiné</i>.</p> + +<p>Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa +filleule restaient seules. Non qu’elles eussent négligé +d’inviter Louise. Mais une indisposition de +Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant +au lycéen Bernard, il donnait trop peu de satisfaction +à la famille pour qu’on lui offrît le +théâtre.</p> + +<p>Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha +vers la romancière, les lèvres chuchotantes, les +yeux brillants.</p> + +<p>— « Tu n’as pas entendu, marraine ?</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, +à l’instant. »</p> + +<p>D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un +groupe de trois ou quatre personnes, qui se +tenaient debout contre les strapontins tout proches +avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le +va-et-vient des spectateurs gagnant leurs fauteuils +refoulait parfois ce groupe contre le rebord +de la baignoire.</p> + +<p>— « Non. Qu’est-ce que c’était ? » demanda +Claircœur sans beaucoup de curiosité.</p> + +<p>Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues +imaginaires se trouvait devant la vie comme devant +une muraille sans ouvertures. Elle n’en discernait +qu’une apparence monotone. Faute de la +regarder en profondeur, elle la trouvait banale à +côté de ses propres inventions.</p> + +<p>Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière +les réalités, mille perspectives passionnées et +mystérieuses. Avide de comprendre, de savoir, +de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les +choses des regards qui se croyaient clairvoyants +parce qu’ils étaient naïvement, quoique audacieusement, +visionnaires. Cette salle du Gymnase, +pleine de Parisiens connus, d’écrivains, +d’acteurs et d’actrices, de femmes du monde et +du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que +la comédie annoncée. Elle se figurait toutes ces +existences animées d’une fièvre délicieuse. Quel +bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en +partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un +rôle ! Nul doute que sa destinée ne l’y appelât. +Mais ce serait long d’attendre encore, — peut-être +quelques mois ! Elle n’eût pas toléré de se +dire : « quelques années ».</p> + +<p>— « Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas. +Cela concernait pourtant Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat, +que tu connais.</p> + +<p>— Oh ! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du +<i>Petit Quotidien</i>. Nous avons échangé quatre mots.</p> + +<p>— Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta +pièce tirée des <i>Malheurs d’une arpète</i>.</p> + +<p>— Ma pièce… Elle ne sera même pas montée, +puisqu’on vient de me retourner le scénario.</p> + +<p>— De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu. »</p> + +<p>Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un +point douloureux, une meurtrissure toute fraîche, +ce refus sans explication, arrivé voici moins +d’une semaine.</p> + +<p>— « Tu te décourages tout de suite, marraine. +Il est épatant, ton scénario. Faudra le porter au +Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est là, Fagueyrat. +Tu ne l’as pas vu ?</p> + +<p>— Non… Où cela ?</p> + +<p>— Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il +se lève. C’est vrai qu’il n’est pas mal. Ses portraits +ne l’avantagent guère.</p> + +<p>— Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en +supplie ! Voyons, il est tout près. Tes yeux te suffisent.</p> + +<p>— Ces tragédiens », observa la jeune fille, +« ils ont tout de même une façon de se tenir… +une dignité… Les acteurs comiques, eux, sont +généralement communs.</p> + +<p>— Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas +un peu poseur, Fagueyrat ?</p> + +<p>— Là !… Ça y est !… » murmura Gilberte, +sans répondre. « Il lorgne la loge de Blandine +Jasmin.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu dis ? » s’exclama Claircœur, +scandalisée.</p> + +<p>— « Oui… Tu vois, marraine, cette première +loge de face, où sont ces femmes si décolletées. +Regarde… la blonde, à gauche, avec l’énorme +chapeau noir… C’est Blandine Jasmin.</p> + +<p>— Quoi ?… Qui ça… Blandine Jasmin ? Comment +sais-tu ?… Elle me paraît bien mal habitée, +cette loge », observa Claircœur.</p> + +<p>Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement, +c’était ce qu’on disait, là, tout haut, sans +se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin. Ils +étaient ensemble, et depuis assez longtemps. +Mais, comme Blandine se croyait un talent dramatique +extraordinaire, elle voulait que son ami +obtînt pour elle un rôle important du directeur +du Théâtre-Tragique. Fagueyrat n’y avait pas +réussi. Alors, Blandine le plaquait.</p> + +<p>— « Comment dis-tu ?… Oh ! Gilberte…</p> + +<p>— Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il +disait, le monsieur, là, aux favoris moutarde. Te +fâche pas, <i>maïaine</i> », ajouta l’enjôleuse, avec le +ton et la prononciation de sa toute petite enfance. +« Les mots, voyons, ça n’a pas d’importance. +Je ne parlerais comme ça avec personne +d’autre que toi.</p> + +<p>— Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement +les mots. Ces vilaines histoires… »</p> + +<p>Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique +tinta. Les trois coups furent frappés. L’obscurité +se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent encore, +parmi de sourdes protestations.</p> + +<p>Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il +laissa retomber, souleva des clameurs.</p> + +<p>— « J’ai vu Rostand », chuchota le sous-chef, +dans un halètement d’émotion.</p> + +<p>— « Chut… papa.</p> + +<p>— J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé.</p> + +<p>— Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs, +Rostand n’est pas à Paris », affirma tout bas Gilberte, +en petite personne au courant des échos +littéraires et mondains.</p> + +<p>— « Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se +tournait vers quelqu’un, comme je passais. Vrai, +de loin, les gens auraient pu croire qu’il s’adressait +à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde. »</p> + +<p>Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta +plus. Mais, tout à coup, son père lui toucha le +bras.</p> + +<p>— « Tiens !… tu ne veux jamais me croire. Le +voilà, Rostand… Il s’assied… Dans l’avant-scène +en face de nous. »</p> + +<p>Sa fille faillit éclater tout haut.</p> + +<p>— Oh ! papa… Mais c’est Rodin, le sculpteur +Rodin. Il n’y a aucun rapport…</p> + +<p>— Rodin ?… » répéta Théophile un peu penaud. +« Tu es sûre ?… Ah ! oui, je sais… Rostand +n’a pas de barbe. Voyons… bien entendu, je ne +connais que cette tête-là. Rodin, parbleu !… +C’est la première syllabe qui m’a fait confondre. +Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé. »</p> + +<p>Une rumeur irritée finit par imposer silence à +M. Andraux. Résigné, il se renfonça dans sa +chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre parfois +tout bas des réflexions.</p> + +<p>— « Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle +connaître les femmes… Ah ! si on ne les tient +pas, les mâtines… — Toi, mon bonhomme, tu vas +te faire rouler, je t’en flanque mon billet… — Ma +belle, mets ça dans ta poche et ton mouchoir +par-dessus. — Voilà un type ! quelqu’un dans le +genre de Cochart… On le rencontrerait volontiers +autour d’une demi-tasse, au café du ministère. »</p> + +<p>Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait +ce que débitaient les acteurs. Son âme fascinée +de papillon qu’attire la flamme revenait sans +cesse vers la face ardente aux mille regards de +la foule immobile. La lumière venue de la scène +éclairait vaguement tous ces êtres confondus dans +une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs +parfums, de leurs haleines oppressées par une +émotion unique. Elle mourait, cette lumière, dans +des profondeurs sombres, où brillaient seulement, +çà et là, un éclat de pierreries, la pâleur d’un +visage, la blancheur d’un plastron d’homme, +une main nue sur un rebord de velours.</p> + +<p>La jeune fille, ne connaissant des choses +humaines que la discipline d’un pensionnat modeste, +le laborieux intérieur de l’ouvrière en +feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux, +respirait, bouche entr’ouverte, l’odeur +capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les +physionomies, les toilettes, épiait les gestes, +cherchait à deviner sur les lèvres — dont elle ne +percevait pas la lassitude ou l’amertume — ce +que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans +doute fleurir en mots furtifs et délicats. Tout à +coup, elle tressaillit et se tourna vers sa marraine :</p> + +<p>— « Dis donc… Ce monsieur… de notre +côté… deux baignoires plus loin… contre le pilier… +Regarde, il se penche… Ce n’est pas le directeur +du <i>Gulliver</i> ?</p> + +<p>— Attends, Gilberte… Écoute donc ça… C’est +passionnant. »</p> + +<p>Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se +passait au delà de la rampe. Toutefois, sa complaisance +ordinaire l’emporta. Elle suivit les indications +de sa filleule.</p> + +<p>— « Oui, c’est Monbardon… le directeur du +<i>Gulliver</i>.</p> + +<p>— Oh ! marraine… Si tu tâchais de le rencontrer +pendant l’entracte ? »</p> + +<p>Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, +qui, par instants, sautait d’une palpitation +brusque sous la mousseline du léger corsage, il +n’y eut plus que des ombres insignifiantes dans +la salle comme sur la scène. Les désirs, les curiosités, +les rayonnements d’avenir, tout s’amortit +dans l’immédiat espoir : « Si le directeur du <i>Gulliver</i> +disait qu’il publiera mes chroniques ! » Aussitôt, +son imagination s’emballa. Sa marraine +rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse : +« Voici monsieur Monbardon qui veut +te connaître. Il te trouve du talent. » Gilberte +croyait entendre le mot de « collaboration régulière ». +Comme tout cela marchait vite, facilement ! +Déjà, elle contemplait d’un autre œil ces +puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à +l’heure. Ce soir, une phrase de l’un d’eux lui +marquerait sa place dans l’élite. Demain, ces +gens-là liraient un article d’elle, répéteraient +son nom, s’étonneraient de sa jeunesse.</p> + +<p>A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la +timidité de Claircœur. Il lui offrit le bras.</p> + +<p>— « Voyons, ma chère… Faites ça pour la +petite. Il ne vous mangera pas, Monbardon.</p> + +<p>— C’est que… les essais de Gilberte, je les lui +ai portés voici seulement huit jours.</p> + +<p>— Eh bien… Huit jours pour lire une vingtaine +de pages ! Qu’est-ce qu’il lui faut donc, à Monbardon ? »</p> + +<p>Sur le seuil de sa loge, le directeur du <i>Gulliver</i> +entendit un de ses collaborateurs lui dire :</p> + +<p>— « Cette raseuse, là-bas… Gilles de Claircœur… +Elle a l’air de vouloir vous parler.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur ? » +demanda négligemment un homme au +visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, +glacial.</p> + +<p>Et il engagea la conversation avec deux actrices +rieuses, à qui, sans se dérider, il adressa +les plus lestes propos.</p> + +<p>— « Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître », +grogna Théophile. « Je vais lui apprendre +à vivre, à ce coco-là. »</p> + +<p>Claircœur se hâta de calmer une ébullition +dont elle avait la naïveté de craindre les effets. +L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain résolue. +Elle s’avança désespérément.</p> + +<p>Tandis que les deux actrices reculaient d’un +pas pour mieux se moquer de la robe en soie bleu +vif que portait la romancière, ainsi que de l’aigrette +surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement +coiffée, Monbardon se défilait :</p> + +<p>— « Pardon… Ah ! oui, madame… madame +de Claircœur. Mais comment donc !… Le manuscrit… +très intéressant… manque un peu +d’actualité. Tenez, voici justement notre critique +littéraire, monsieur Thanor, qui doit vous rendre +la réponse. »</p> + +<p>Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier +mot de l’affaire, mais comprenant qu’il devait y +couper court, se répandit en formules décourageantes +et courtoises. Le <i>Gulliver</i> ne publiait pas +de feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, +ce serait une bonne fortune… Non ?… +ce n’était pas un roman ?… Des chroniques ?… +Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne +au jour le jour… Ah ! comment avait-il pu +confondre ?… C’était de sa jeune nièce. Voyez !… +il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté.</p> + +<p>— « Alors ?… » demanda la romancière — qui +eût perdu son plus précieux manuscrit pour +rapporter une réponse favorable au père et à la +fille — « alors, le <i>Gulliver</i> va publier ?…</p> + +<p>— Ah ! voilà », rétorqua Thanor, « c’est qu’en +ce moment nous avons une surabondance de +chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce +écrivait une courte nouvelle… L’imagination ne +doit pas lui manquer. Au besoin, vous la guideriez +un peu, vous lui fourniriez le sujet… »</p> + +<p>La sonnerie électrique annonça la fin de +l’entr’acte.</p> + +<p>— « Mille excuses, ma chère confrère. Alors, +c’est entendu. Apportez-nous ça, au <i>Gulliver</i>… +Un joli conte… Et ne craignez pas d’y mettre un +peu la main. »</p> + +<p>Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor +poussait la porte de la baignoire directoriale, où +il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa tomber sur +une chaise avec un « ouf ! » plaisamment exagéré.</p> + +<p>— « Vous en avez de bonnes, patron ! Enfin, +tant pis ! Vous n’y couperez pas d’une petite +rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. +C’est ce que j’ai pu vous obtenir de moins +funeste. Eh bien, quoi, patron ? vous ne me dites +pas merci ? »</p> + +<p>Monbardon, qui ne se tournait même pas vers +son collaborateur, et n’ôtait pas de ses yeux sa +jumelle, murmura :</p> + +<p>— « Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à +qui Fagueyrat parle en ce moment ? Là, tout près, +sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor ?</p> + +<p>— Ma foi, non ! je n’ai jamais vu ce minois au +théâtre. Gentille… c’est vrai. Jeune, surtout. +C’est vert comme une pomme en juin. Ah ! ben, +si elle écoute Fagueyrat ! Une petite « servatoire », +probable.</p> + +<p>— Nom d’un chien, Thanor ! Mais qui est-ce +qui rentre là, derrière elle ?</p> + +<p>— Un fameux escogriffe… Regardez comme +il tient son couvre-chef.</p> + +<p>— Je ne parle pas de l’homme… Mais il y a +une femme… Et il me semble… Comment donc ! +Mais parfaitement ! C’est Claircœur.</p> + +<p>— Diable ! patron… Ne regardez plus par là. +C’est dangereux, je vous assure. Vous ne savez +pas le mal que j’ai eu !</p> + +<p>— Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce +que ce serait sa nièce, avec ce galbe et cette +frimousse ?… la nièce qui écrit ?…</p> + +<p>— Patron, quelle peine vous me faites ! +Madame Monbardon va exiger que je me sépare +du <i>Gulliver</i>.</p> + +<p>— Que vient faire ici madame Monbardon ? » +questionna le directeur.</p> + +<p>Abaissant sa lorgnette il montra son visage, +figé dans une habituelle tristesse. Mais un fugitif +sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque Thanor +se fut écrié plaintivement :</p> + +<p>— « Toutes les fois que parait dans le <i>Gulliver</i> +de la mauvaise prose apportée par une jolie +femme, vous déclarez à madame Monbardon +que je l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice +finira par me trouver trop dispendieux et +trop dissolu. Elle exigera mon renvoi. »</p> + +<p>C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, +causant avec Fagueyrat, dans le champ de +la jumelle, — la jumelle de Monbardon, où +venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même +galerie de physionomies « bien parisiennes », les +mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le +scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes +places depuis que lui-même, le directeur las, +désabusé, assistait aux répétitions générales.</p> + +<p>Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies +« bien parisiennes », cette jumelle !… +Ce qu’elle les avaient vues se friper, se patiner, +vieillir, et — chose curieuse ! sans se renouveler. +D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était +nouveau, la lorgnette de Monbardon ? N’aurait-elle +pas été tout à fait désorbitée de ne plus +recueillir les mêmes images, dans un ordre +immuable, aux mêmes numéros de fauteuils ou +de loges : l’actrice mûrissante, qu’on appelait +toujours la « petite Dangeval », à côté de sa +mère, dont la vieillesse obèse, lippue, effrayante, +ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et +non la caricature, de l’autre. Le financier dont +on renonçait à supputer l’âge, l’homme aux deux +grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre +de son crâne ovoïde, ce forban magnanime, +dont les fantastiques escroqueries, les krachs, +les fuites à l’étranger, ne se comptaient plus, et +qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, +assailli, épargné, sinon respecté, parce que ses +caisses, souvent vides, et cependant inépuisables, +fournirent des millions pour la libération du +territoire, restèrent toujours mystérieusement à +la disposition du Gouvernement, et seraient +encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, +si la République s’avisait d’examiner de trop +près leurs sources. Et là-bas, riant de son rire à +la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus +mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête +blanche, ou plutôt poudrée, de marquise, aux +admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon +déteste le plus, parce que, dans leur fameux +duel de journaux, — la <i>Terre promise</i> contre le +<i>Gulliver</i>, — ce n’est pas le <i>Gulliver</i> qui eut le dernier +mot, ni mit les rieurs de son côté.</p> + +<p>Mais les haines de Monbardon, et surtout une +haine aussi « parisienne », lui étaient indispensables +autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne +s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, +aux cheveux d’un blanc coquet de travestissement +historique, que sur la blondeur +endiamantée de la magnifique Célimène du +Théâtre-Français, ou sur le visage, encore impressionnant +dans la pénombre, — les joues et le +menton noyés de tulle — de celle qui, depuis +plus de trente-cinq ans, est toujours la « belle ferronnière », +à cause de son profil de Diane et +des forges de son mari.</p> + +<p>Ah ! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque +maquillage, chaque teinture, chaque ride, +et toutes les grâces obstinées des femmes, et +toutes les grimaces des hommes, dans ce musée +Grévin, aux attitudes fixes, aux figures immuables, +la jumelle de Monbardon ! Aussi, ce lui fut +une surprise de dénicher un frais visage, ignorant +même la poudre de riz, — le visage de Gilberte +Andraux.</p> + +<p>Quand sa marraine et son père avaient quitté +la baignoire, Gilberte était restée seule. On commençait +à la remarquer. Des messieurs, passant +avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. +Point timide, elle ne s’en soucia pas. +Habituée à ce qu’on regardât complaisamment +sa gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère +des hommages masculins, dont elle connaissait +déjà le sans-gêne, sinon la brutalité. Naturellement, +comme toutes les jolies filles, et comme +un grand nombre de laides, elle se faisait une +très haute idée de sa puissance de séduction. Les +yeux avec lesquels une jeune personne se voit +dans son miroir ne sont pas du tout les mêmes +que ceux où elle mesure les grâces de ses amies. +Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux +n’y formait point une héroïque exception, du +moins ne la subissait-elle que dans la mesure +d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue +par une distinction native d’âme et de manières, +qu’une honnête éducation soulignait de réserve.</p> + +<p>Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, +fit un détour pour sortir, afin de passer devant +elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit, flattée. +Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, +elle eut un léger haut-le-corps.</p> + +<p>— « Pardon, mademoiselle… Je suis indiscret. +Mais j’avais cru voir ici madame de Claircœur. »</p> + +<p>Il clignait, le regard un peu myope, vers le +fond de la loge.</p> + +<p>— « Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez +dans les couloirs », dit Gilberte assez +sèchement.</p> + +<p>— Oh ! c’est madame votre tante… Quelle personne +extraordinaire ! Elle a un talent… une imagination !… +Je viens de lire ses <i>Malheurs d’une +arpète</i>. Justement, c’est de cela que je voulais lui +parler. »</p> + +<p>Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, +qui, visiblement, ne se doutait pas qu’il +s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était +pas pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans +doute sur les conquêtes féminines, il traitait en +comparse une vibrante petite créature, peu disposée +à passer comme quantité négligeable.</p> + +<p>« Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse », pensa-t-elle, +en la déception de sa vanité.</p> + +<p>Une idée de représailles, une malice audacieuse, +lui fut suggérée par les circonstances. Elle +dit à l’acteur :</p> + +<p>— « Excusez-moi, monsieur… Mais je crois +qu’on vous surveille de cette loge, là-haut, en +face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer d’accaparer +l’attention des personnes qui s’y trouvent. »</p> + +<p>Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur +une chaise reculée, dans l’ombre, laissant penaud +le « beau Fagueyrat ». Celui-ci regarda dans la +direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, +s’offrit au rire insolent de Blandine Jasmin +et des amies à toilettes tapageuses dont la cabotine +était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, +« se tordaient » (eussent-elles dit). Et, +sans contredit possible, leur mimique railleuse, +publiquement accentuée, était, pour une jeune +fille, une épreuve blessante, pénible, qu’un galant +homme (Olivier de Jalin en province) ne pouvait +se permettre de provoquer.</p> + +<p>Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa +l’étage, se précipita vers la loge de sa maîtresse. +C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte +retentissait, où Claircœur regagnait sa place, +navrée par la réponse de Thanor, et se demandant +comment elle oserait la communiquer à +Gilberte. Dire à sa filleule que le <i>Gulliver</i> n’insérerait +qu’un conte portant sa marque, à elle-même, +et dire cela devant Théophile, — corvée +terrifiante, dont elle se sentait absolument +incapable.</p> + +<p>Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à +se faire ouvrir la loge de Mlle Jasmin.</p> + +<p>— « Blandine, sors une minute. J’ai deux +mots à te dire.</p> + +<p>— Tiens ! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as +pas encore trouvé le moyen de venir me saluer. +En voilà un mufle !</p> + +<p>— C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions +ensemble…</p> + +<p>— Ah ! assez, Fagueyrat ! » s’écrièrent les +autres. « Laissez-nous entendre. Fichez-nous la +paix. Allez faire vos scènes ailleurs.</p> + +<p>— Va donc retrouver ta donzelle… cette petite +bégueule en bas… Tu as cru me faire enrager… +Fallait choisir mieux que cette moucheronne.</p> + +<p>— Blandine… je t’expliquerai… tu seras contente… +viens… » supplia Fagueyrat, qui, tout à +coup, se fit humble.</p> + +<p>— « Zut !… »</p> + +<p>Les protestations des voisins empêchèrent la +querelle de se prolonger. Fagueyrat s’assit au +fond de la loge, sur une chaise restée libre. +Comme il souffrait positivement des méchancetés +récentes de Mlle Jasmin, dont il était amoureux, +avec la violence de son tempérament méridional +et l’inquiétude stimulante de son ombrageuse +vanité, il ne prit point garde aux avances de +gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui +faire une des amies de Blandine, celle que le +hasard et l’étroitesse du lieu rapprochaient de +lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice +qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse, +en l’emmenant dehors à la fin de l’acte :</p> + +<p>— « Si tu crois me punir en t’affichant avec +des grues… C’est à toi que tu fais du tort. »</p> + +<p>Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du +Parthe, fit éclater dans la loge une série d’appréciations, +dont la forme, autant que le genre d’esprit, +ne lui donnait que trop raison quant à la +qualité des relations de Blandine. Il devina le +concert d’injures, et cela lui fut égal. Mais il +s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin :</p> + +<p>— « Puisque tu m’empêches de faire du théâtre, +il faut bien tout de même que je songe à me +créer une situation.</p> + +<p>— Une situation de cocotte. Ah ! bien, tu as +de jolis instincts !</p> + +<p>— Il ne s’agit pas de mes instincts », déclara +Blandine. « Ne roule pas des yeux comme ça, +Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous +n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement +ridicule. »</p> + +<p>Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer :</p> + +<p>— « Regarde un peu tous ces imbéciles qui +nous guettent. Nous sommes des bêtes curieuses, +ma parole ! »</p> + +<p>Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa +mine de chatte blonde sous son énorme chapeau, +sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir +retenait à peine à ses épaules quelques centimètres +de corsage, tandis que la jupe étroite et +transparente révélait sa croupe de ponette, le +galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne +fuyante de ses jambes jusqu’à la cheville assez +déliée, auraient suffi pour attirer les regards. A +côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent +trente, offrait cette physionomie fatale et pleine +de suffisance que le public veut rencontrer, hors +de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir. +Et Blandine ne se montait pas l’imagination en +supposant que sa séparation d’avec son ami, +compliquée du fait qu’elle se montrait en compagnie +bizarre, escortée par des demi-mondaines +à la notoriété un peu spéciale, formait le principal +sujet de conversation dans une salle où se pressait +ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle +de la France.</p> + +<p>— « Descendons, partons », proposa Fagueyrat. +« Je pense que tu te fiches de savoir comment +finit cette stupide pièce.</p> + +<p>— C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le +dernier acte. Je la trouve épatante, moi, cette +pièce. Un homme qui « cane » devant les +femmes… Ça a beau être la banalité courante, +c’est toujours rigolo à observer.</p> + +<p>— Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta +loge. Il faudra y brûler du sucre quand le joli +fumier que tu y as invité sera parti. Viens.</p> + +<p>— Où ça ?</p> + +<p>— Chez toi, chez nous.</p> + +<p>— Oh ! chez nous… Halte là ! Chez moi, ce +n’est chez nous que quand je veux bien. Et tu sais +à quelle condition ça le sera encore.</p> + +<p>— Elle ne dépendra pas de moi, ta condition.</p> + +<p>— Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton +directeur de t’en aller… Si tu lui mettais le marché +à la main…</p> + +<p>— Je l’ai fait. »</p> + +<p>Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya +d’apercevoir la figure du jeune homme, par-dessous +le bord immense de son propre chapeau, +renonça à cette entreprise, et demanda d’une voix +un peu étouffée :</p> + +<p>— « Eh bien ?</p> + +<p>— Eh bien, il préférait me voir partir.</p> + +<p>— Plutôt que de me donner le premier rôle de +femme ?…</p> + +<p>— Plutôt que de donner le premier rôle de +femme à Blandine Jasmin. »</p> + +<p>Celle qui portait ce nom à la fois candide et +fleuri, s’arrêta, suffoquée. Fagueyrat essaya de +l’entraîner en avant. Car ils étaient déjà dans le +vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de +l’émotion, et, avant qu’elle s’en aperçût, elle +serait hissée dans un taxi-auto. Ensuite, ce serait +bien le diable…</p> + +<p>Elle interrogea plus faiblement :</p> + +<p>— « Et l’auteur ?</p> + +<p>— L’auteur… Il rêvait son drame aux Français. +Pour lui, le Théâtre-Tragique et sa troupe, +c’est un pis-aller écœurant. Il exige des engagements +extraordinaires. Pour son grand rôle de +femme, il va au moins demander Sarah Bernhardt +en représentations. »</p> + +<p>Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait +précisément hisser dans le taxi-auto. Lorsque +son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra, +du ton dont on énonce une irréfutable +vérité :</p> + +<p>— « Veux-tu que je te dise ?… C’est tous des +mufles, ces gens-là.</p> + +<p>— Je n’attendais pas moins de ton jugement », +acquiesça Fagueyrat.</p> + +<p>— « Des mufles et des crétins », poursuivit la +petite actrice, avec une emphase paisible.</p> + +<p>Mais ce fut le dernier effort de la dignité, +qu’elle gardait avec l’illusion d’être encore en +public. S’avérant de façon certaine qu’elle se +trouvait dans une voiture fermée, — jamais elle +ne saurait comment Fagueyrat avait pris leur +vestiaire, — Blandine éclata en sanglots, puis +engloba tous les directeurs de théâtre et tous +les auteurs dramatiques sous des qualificatifs +auprès desquels les termes de « mufles » et de +« crétins » ne parurent plus que de doucereuses +aménités. Comme son amant se taisait, elle crut +qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se tournant +vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la +kyrielle de ses adjectifs véhéments :</p> + +<p>— « Tu me le paieras ! » termina-t-elle. « Tu +en as un toupet de m’avoir attirée dehors en me +disant que je serais contente !… »</p> + +<p>Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à +recevoir noblement les imprécations de Camille, +et à ne pas sourciller sous les fureurs d’Hermione, +gardait sans peine bonne contenance. Ce fut +avec douceur qu’il riposta :</p> + +<p>— « Contente… Tu le serais peut-être déjà si +tu m’avais laissé parler.</p> + +<p>— Ah ! tu trouves que tu ne m’en as pas assez +fait, des bonnes surprises ! Tu vas peut-être me +raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale +boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on +m’y refuse un rôle digne de moi. Pas de +danger ! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur, +qui va te faire jouer un homme du vrai monde… +Si ça ne fait pas pitié !</p> + +<p>— Pitié pour qui ?… pour ce pauvre auteur +qui aurait des bottes bien mal cirées. Rassure-toi. +Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai rendu +le rôle.</p> + +<p>— Tu as ?…</p> + +<p>— J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. +Ne t’ai-je pas dit, au début de cette +agréable conversation, que j’avais mis le marché +à la main à mon directeur ?</p> + +<p>— Oui, enfin… c’était une façon de parler.</p> + +<p>— Faut croire que non.</p> + +<p>— Tu ne l’as pas quitté à cause de moi ? Tu as +eu d’autres grabuges ?</p> + +<p>— Pas l’ombre.</p> + +<p>— Marcel !… »</p> + +<p>Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie +à un point qu’elle ne trouvait rien à dire… Et +même rien à faire. Ce qui fut pénible à Fagueyrat, +comme il le lui fit observer :</p> + +<p>— « Eh bien, quoi, Blandine ?… Tu ne me +sautes pas au cou ?… »</p> + +<p>Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, +elle demanda :</p> + +<p>— « Tu as un autre engagement ?</p> + +<p>— Mais non, ma gosse.</p> + +<p>— Eh bien, nous voilà dans de beaux draps ! » +grogna-t-elle. « T’as fait de la belle ouvrage ! Et +tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je +rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être +agréables ? Je me privais déjà de tout pour t’être +fidèle. Mais, maintenant, si nous ne gagnons plus +rien, ni l’un ni l’autre…</p> + +<p>— C’est tout ton remerciement ? » dit Fagueyrat.</p> + +<p>— « Ah ! aussi », s’exclama-t-elle, près de se +remettre en colère, « je ne t’en demandais pas +tant ! Fallait seulement les menacer… Ils auraient +peut-être cédé. »</p> + +<p>L’acteur éclata de rire.</p> + +<p>— « Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine ! +Mais, voyons, s’ils avaient dû céder devant +la menace, ils céderaient bien plus devant le fait. +Et tu vois qu’il n’en est rien.</p> + +<p>— Sûr… Mais tu te serais laissé fléchir… Tu +aurais gardé la porte ouverte pour rentrer.</p> + +<p>— Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je +te dévoile mes projets, mes espérances. Tu es une +petite femme abominable. Si je n’avais pas pour +toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce +sapin, je fuirais le jeune monstre que tu es, et tu +ne me reverrais de ta vie. »</p> + +<p>En disant cela, il saisissait à deux bras le buste +gracieux du jeune monstre, bousculait l’immense +chapeau, et se mettait à embrasser Blandine avec +une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, +moins de la passion de son Marcel, que de la sécurité +immédiate de leur carrière.</p> + +<p>— « Oh ! mon chéri, raconte vite… Est-ce que +tu vas prendre un théâtre, comme je te l’ai cent +fois conseillé ?…</p> + +<p>— Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien +sans de la bonne galette.</p> + +<p>— Et tu en as trouvé, de la bonne galette ?</p> + +<p>— Ça se pourrait. J’ai une combinaison que +j’ose appeler mirifique, pharamineuse et épastrouillante.</p> + +<p>— Aboule ta combinaison.</p> + +<p>— Dans un endroit plus secret », chuchota +Fagueyrat contre la joue de sa maîtresse. « Ce +taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je +parlerais à l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous +arrivons. Ton « chez toi » sera-t-il ce soir notre +« chez nous » ?</p> + +<p>— Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse +à ta tête », dit Mlle Jasmin, en sautant de la +voiture.</p> + +<p>Tandis que cette réconciliation avait lieu, la +répétition générale s’achevait au Gymnase.</p> + +<p>Gilberte, rencognée contre la cloison de la +baignoire, ne se penchait plus en avant pour +laisser apprécier ses lignes souples dans une robe +blanche et l’originalité de son visage entre deux +grosses coquilles de tresses brunes. Elle battait +des paupières, pour retenir deux larmes. La seule +crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en +verser d’autres. Sa marraine, désintéressée maintenant +du spectacle, coulait de temps à autre +un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant +s’enfonçait.</p> + +<p>— « Voyons, mignonne… Ils n’ont pas refusé, +je t’assure. Ils préfèrent un conte, pour commencer, +une petite chose d’imagination… »</p> + +<p>Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi — mais +sur quel ton ! où vibrait toute l’amertume +passionnée de l’orgueilleuse jeunesse — que Gilberte répliqua :</p> + +<p>— « De l’imagination… Justement !… Je ne +leur en donnerai pas. C’est de la denrée pour +concierges ! Nous tous, la nouvelle école… ceux +de demain… nous la répudions, l’imagination. »</p> + +<p>L’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i> et du <i>Secret +du guillotiné</i> soupira. Comment eût-elle osé dire +à sa filleule que le <i>Gulliver</i> accepterait, à petite +dose, du « Gilles de Claircœur », même sous un +nom inconnu — parce qu’enfin ça divertirait au +moins certains lecteurs — tandis que du « Gilberte +Andraux », on n’avait même pas la curiosité +de savoir ce que ça pouvait bien être ? D’ailleurs, +la feuilletoniste ne songea pas à se blesser. +En face de cette jeune assurance, elle, qui ne +s’en était jamais fait accroire, doutait de soi +davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui +avait-il pas fallu gagner son pain et le pain de +quelque autre ? Mais elle savait bien ne faire que +du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses +récits sans façons, conquérir une place dans le +royaume des lettres.</p> + +<p>Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs +de la baignoire ne joignirent pas leurs applaudissements +à ceux du public. Ni Gilberte ni sa marraine +ne savaient seulement de quelle façon la +pièce avait fini. Toutes deux appartenaient à leur +déception. Quant à Théophile, préoccupé de +sortir promptement pour trouver un fiacre, il se +hâtait de passer à ces dames leurs manteaux, qu’il +présentait à l’envers, jugeant la doublure plus +habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les +manches.</p> + +<p>Ce fut une retraite plutôt maussade.</p> + +<p>Mais, dès le milieu du couloir, un changement +se produisit. Le directeur du <i>Gulliver</i>, empressé, +le chapeau à la main, son glabre et froid visage +presque éclairé d’un sourire, — un sourire d’ailleurs +sans joie, comme toute cette physionomie +irrémédiablement taciturne, — se précipitait. +Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, +bouscula des gens pour ne pas manquer la +rencontre.</p> + +<p>— « Madame de Claircœur… J’ai tenu à vous +revoir, à m’assurer que monsieur Thanor s’est +entendu avec vous. »</p> + +<p>Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait +ne pas la voir.</p> + +<p>— « Mais », fit la romancière, surprise, « entendu ?… +oui, pour un conte.</p> + +<p>— Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons +faire passer les chroniques. Il a dû vous le dire. +Elles sont tout à fait bien, ces chroniques, +de votre parente… comment, déjà ?… Votre +sœur ?…</p> + +<p>— Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. +Tenez, justement, la voilà. Tu entends, Gilberte ? +monsieur Monbardon prend tes chroniques. »</p> + +<p>Si elle entendait !… Ses yeux s’illuminaient, — deux +étoiles sombres, dans la figure devenue +toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa tête, +et dont la mousseline de soie retombait en amusante +capuche. Qu’elle était jolie en ce moment, +dans l’effervescence brusque de son bonheur, +avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés, — ses +cheveux aux reflets mordorés de +marron sauvage !</p> + +<p>— « Ah ! c’est mademoiselle ?… » fit le directeur +du <i>Gulliver</i>, dont la figure triste voulut +exprimer la surprise. « Mais elle est toute jeune, +votre nièce, madame de Claircœur ?</p> + +<p>— Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans », +soupira Gilberte, avec la bonne foi de son âge, +qui considère comme un déclin la troisième dizaine +d’années de la vie.</p> + +<p>— « Alors », sourit Monbardon, « patientez un +peu. Vous vous trouverez très jeune, dans encore +vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis +sûr », ajouta-t-il galamment.</p> + +<p>Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il +reprit :</p> + +<p>— « Vous voulez donc devenir une femme de +lettres, mademoiselle ?… »</p> + +<p>La physionomie animée de la jeune fille répondait +joyeusement, lorsque le directeur termina sa +phrase :</p> + +<p>— « … Comme votre tante ? Vous avez de qui +tenir. »</p> + +<p>Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement +les traits de Mlle Andraux. Quelqu’un +s’interposa :</p> + +<p>— « Oui, c’est un don de famille. Nous avons +la folie d’écrire, même quand nous ne publions +pas. Le père, monsieur le directeur… Je suis le +père de cette jeune personne… Théophile Andraux. +Vous me donnez une raison de plus d’en +être fier. »</p> + +<p>Monbardon tourna vers le sous-chef un visage +dont l’indifférence dédaigneuse, l’ironie voilée, +l’ennui morne, recomposaient la plus habituelle +expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte, — mais +brièvement :</p> + +<p>— « Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de +causer avec vous. Au <i>Gulliver</i>, n’est-ce pas ? un +de ces jours, de six à sept. Nous arrangerons un +petit projet de collaboration. »</p> + +<p>— « Marraine, marraine !… » disait la jeune +fille, dans le fiacre qui les ramenait boulevard +Raspail. « Tu vois, je ne me trompais pas… +Je sentais bien qu’il y a en moi mieux que +l’étoffe d’une employée d’administration. Ma +carrière se décide… Je vais collaborer au <i>Gulliver</i>… +Un des premiers journaux de Paris !… Ah ! +marraine, que je suis heureuse !… que je suis +heureuse !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>— « Madame est chez elle ? »</p> + +<p>La femme de chambre de Claircœur, personne +peu stylée, n’avait jamais pu comprendre qu’à +pareille question un « non » décisif n’est jamais +blessant pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux +lui tend le piège classique : « La concierge +me l’a dit. » Il se heurte à une consigne +générale, voilà tout. Tandis que si la camériste +hésite, et finit par « aller voir », le gêneur n’a +plus de doutes : on le met personnellement à la +porte.</p> + +<p>En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés +d’ailleurs d’une oreille volontairement sourde ou +rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de +mentir assez vite à un jeune homme de si grand +air. Une tête comme on n’en voit que dans les +tableaux-réclames de photographes, — cheveux +bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, +visage régulier, lisse, retouché, épilé, sans une +seule de ces légères disgrâces d’épiderme contre +lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. +Une haute cravate de satin noir, dont le +nœud devait détenir un record. (Refaire ce nœud-là, +impossible !) Un pardessus à pèlerine, comme +n’en portaient, dans l’esprit de la femme de +chambre, que les princes en exil. Entre les revers, +un gilet si doucement velouté qu’elle eût +souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec +cela, des yeux qui lui coulaient dans les moelles +un quelque chose qu’elle essaya vainement ensuite +de définir à la cuisinière. Et des bottines +vernies, à la fois si miroitantes et si longues, +qu’on craignait de céder à leur fascination et de +marcher dessus.</p> + +<p>— « Oui, n’est-ce pas ? Madame est chez elle. +Alors, voulez-vous m’annoncer ? »</p> + +<p>Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre +les meubles ripolinés blancs. De sa canne — une +canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un +masque tragique sous lequel on entrevoyait une +tête de mort (vieil ivoire japonais) — il désignait, +par une intuition qui stupéfia Céline, la portière +effroyablement jaune et rouge — remords +éternel du pillage de Pékin, quoique fabriquée +à Clichy — dont se voilait l’entrée du salon.</p> + +<p>Incapable de résistance, et même de présence +d’esprit, Céline souleva cette portière, introduisit +le merveilleux inconnu, prit sa carte, et, sans la +poser sur le petit plateau en métal argenté, — une +occasion !… on trouve tant de choses élégantes +pour presque rien dans les catalogues +d’étrennes, — elle s’élança vers le cabinet de +travail.</p> + +<p>La romancière y piochait une fin de chapitre.</p> + +<p>Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand +corps frileux drapé dans une robe d’intérieur en +« zénana » capucine avec empiècement de fausse +guipure, la figure marbrée de rouge du côté du +feu de gaz suppléant à l’insuffisance du chauffage +central, les doigts copieusement maculés d’encre, +elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion +lui mouillait les yeux de larmes :</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe +peu maintenant. Mais, à l’heure de la mort, vous +joindrez les mains, vous murmurerez : « Elle m’a +pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront +supportables. »</p> +</blockquote> + +<p>Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement :</p> + +<p>— « Entrez ! » puis tourna vers Céline son +bon grand visage mi-partie enflammé à droite, +pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un +œil semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant +précipitamment d’un doigt peu net elle venait de +le cerner d’une ombre noirâtre.</p> + +<p>— « Un monsieur ?… Mais, ma petite, je ne +reçois personne.</p> + +<p>— Madame… c’est la concierge. Elle a juré +que Madame y était.</p> + +<p>— Mais, vous, Céline, voyons !…</p> + +<p>— Madame, ce monsieur est entré tout droit. +Il est dans le salon.</p> + +<p>— Eh bien, par exemple !… Et puis, quoi !… +Il n’y a qu’à le renvoyer… »</p> + +<p>Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait +l’écroulement de ses lourds cheveux, sa face +meurtrie de manouvrière à la besogne.</p> + +<p>— « Je ne peux pas recevoir comme ça. »</p> + +<p>Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la +carte :</p> + + +<p class="c"><span class="box">MARCEL FAGUEYRAT<br> +<span class="small i">Artiste dramatique.</span></span></p> + + +<p>Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. +Le théâtre… Sa pièce jouée… Le rêve… N’y +a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui fait +de la réalité une attente ? Le but, ce n’est jamais +le point où l’on est, l’heure que l’on vit. Quelque +satisfaction que le jour vous apporte, on y compare +cette suite plus désirable que demain en +fera jaillir. Un bonheur n’est grand que par la +quantité d’espoir qu’il renferme. Les succès de +Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette +amande, sur quoi elle se brisait les dents : +« Mettre cela au théâtre !… »</p> + +<p>Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit :</p> + +<p>— « Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq +minutes. Je le rejoins tout de suite. »</p> + +<p>Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, +la romancière rajusta son chignon, ramena +sur son front, où s’allongeait une fine portée de +rides, — qui donc y inscrirait un allegro de baisers ?… +c’était fini, cela, — quelques courtes mèches +frisottantes. Elle couvrit de poudre de riz +la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue +pâle. Elle ponça ses doigts tachés d’encre.</p> + +<p>Mais cette robe d’intérieur ? C’est bien popote, +bien bourgeoise du Marais, le zénana. Enfin… +avec un nœud de tulle autour du cou… Et la +voilà se dirigeant vers le salon.</p> + +<p>Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune +et jolie aux yeux d’un homme de qui l’on racontait +d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi ! +C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient +un peu de son destin entre les mains, une femme +se dit avant tout : « Comment me trouvera-t-il ? » +Une obscure conscience, forte de tous les siècles +traversés par sa race, la fait songer d’abord à +l’effet de son apparence. Elle court à son miroir, +dès que l’imprévu la surprend, — comme un +soldat saute sur ses armes à la moindre alerte. +L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire +pas cette sauvage défensive. Car elle peut +avoir dans un amour profond la confiance qu’elle +n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et +des hommes.</p> + +<p>Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le +décor. Il y avait là des meubles tout neufs, d’une +dorure féroce. Et de vieux invalides, aux formes +bizarres, de ces monuments de famille qu’on a +vus en bonne place et entourés d’égards, lorsqu’on +était bambin, et que, plus tard, on continue +à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. +On se croirait sacrilège de les faire +emporter par le bric-à-brac. Et c’est ainsi que +trônait chez Claircœur une étagère torsadée et +défendue par des griffons, en faux bois de fer, +un fauteuil voltaire dont le velours usé alternait +avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une +panoplie, portant un képi, une giberne et un +coupe-choux de garde national, avec un morceau +de pain du siège de Paris sous une lentille de +verre grossissante. Sur les murs, entre des chromos, +tapageusement encadrés, s’étalaient des +portraits photographiques grandeur nature, dans +des entourages en palissandre, à filets de bois de +rose.</p> + +<p>Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil +sur la lentille de verre, contemplait le petit +amas de boue séchée, traversé d’échardes, de +pailles, de débris innommables, grossis par la +loupe, échantillon de l’aliment essentiel qu’en +janvier 1871 les Parisiens digéraient sans appendicite.</p> + +<p>— « C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, +au-dessus, il y a le képi avec lequel mon père +montait la garde sur les remparts, la nuit, par +quinze et vingt degrés de froid. »</p> + +<p>Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même +nulle envie. C’était, sous ses airs tranchants, un +bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa +maman, couturière à Moissac, et de son papa, +employé aux pompes funèbres de la même ville, +lui apparut, et l’attendrit.</p> + +<p>— « Madame », dit-il, « ce m’est d’un bon +augure que je me sois arrêté instinctivement +devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux +miens, dans leur antique château de Gascogne. +Je me les représente assis devant la cheminée +monumentale où sont sculptées les armes de +nos ancêtres… » (Sa voix eut un trémolo sincère. +Il les voyait. Et le son des mots : « nos ancêtres », +amollit son intonation, naturellement +sombre, prenante et chaude.)</p> + +<p>Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts +s’étreignirent avec une cordialité vive, une entente +spontanée, comme si le noble Fagueyrat +père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant +Claireux, se fussent mutuellement sauvé la +vie sur des champs de carnage, pendant que +leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, +au coin de la cheminée séculaire.</p> + +<p>— « Asseyez-vous », proposa la maîtresse de +la maison.</p> + +<p>Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir +qu’on lui faisait les honneurs du voltaire à +bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment de +s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les +ressorts exténués. Il revint au niveau du monde +vivant en se rehaussant par les coudes, solidement +appuyés aux deux bras du meuble. Mais il +ressentit bientôt la fatigue occasionnée par cet +exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de +prendre de temps à autre quelque repos, en se +laissant glisser aux voltairiennes profondeurs, il +tâchait de faire coïncider cette défaillance avec +des chutes de phrases ou les interruptions de la +causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut +extrêmement difficile.</p> + +<p>— « Madame », commença-t-il avec entrain +(c’était le début. Il planait dans l’espace), « j’ai +lu vos <i>Malheurs d’une arpète</i>… Vous aviez raison. +C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute +faite dans le roman. Que dis-je !… Mais il y a +deux pièces… Il y a dix pièces ! C’est inouï +comme l’invention et l’intérêt se soutiennent !</p> + +<p>— Le rôle d’Adhémar ?… » balbutia Claircœur, +qui contenait l’explosion de sa joie.</p> + +<p>— « Le rôle d’Adhémar ? Ce sera le plus beau +que j’aie rencontré dans ma carrière.</p> + +<p>— Mon Dieu !… Alors vous le jouerez ?… +Vous le jouerez, monsieur Fagueyrat !…</p> + +<p>— Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait +rien, nous changerons le nom d’Adhémar. »</p> + +<p>Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. +Les ressorts gémirent. Une anxiété vague +saisit Claircœur.</p> + +<p>— « Oh ! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. +Vous pensez… changer un nom ! » (Il se +redressait, la figure rassérénée.) « Vous ne trouvez +pas que c’est dommage ?… Adhémar… cela +sonne… cela vous a un je ne sais quoi de chevaleresque. +Adhémar… Cela vous irait si bien !</p> + +<p>— C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle +Pierre ou Paul. Le héros de Fachoda fut baptisé +Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le +prénom d’Ernest. Songez que les souverains se +nomment Nicolas, Alphonse, Gustave, George, +Guillaume. Nous devons être modernes, cher +maître. Adhémar n’est pas moderne. »</p> + +<p>Quand il prononça « cher maître », son interlocutrice +eut un haut-le-corps. Mais elle se remit +vite, ne voulant pas paraître inaccoutumée à ce +titre. « Cher maître »… Évidemment, on ne +pouvait lui dire : « chère maîtresse ». Jamais +elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie de langage. +Personne n’avait encore songé à lui donner du +« cher maître ». Elle éprouva une gratitude +envers l’acteur, et dirigea doucement vers lui +ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes +de sentiments joyeux, exaltants et délicats, +emplissaient d’une suavité imprévue.</p> + +<p>Il se dit que c’était une brave créature, cette +Gilles de Claircœur, qu’on s’entendrait mieux +avec elle qu’avec ces rossards de petits auteurs, +qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient +pondu leur premier lever de rideau, et qui, les +nerfs toujours à vif, étaient plus femmes que +des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser +que, tout en faisant ses propres affaires, il +apportait une fortune à un assez chic type de +bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard +et son sourire, fraternellement, des abîmes du +vieux fauteuil, où il s’était laissé glisser dans un +abandon de béatitude.</p> + +<p>Malheureusement, les regards de Fagueyrat +(« <i>Dieu ! quelle étrange ardeur ses yeux laissent en +moi !</i> ») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même, +les expressions des grands rôles. Ce +n’étaient pas des regards quelconques, animés +des dispositions de l’instant. C’étaient ceux +qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que +Rodrigue adresse à Chimène, ceux dont Hamlet +illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement +un peu d’amabilité.</p> + +<p>Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en +dehors de toute idée de conquête, Fagueyrat estimait +impossible qu’une femme échappât tout à +fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de +celle-ci des décisions plus essentielles pour lui +que l’amour, et desquelles dépendait son amour +même, il déploya une éloquence grave, de +paroles, d’attitudes, avec ses jeux de physionomie +les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un +charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, +ce qui donnait un Fagueyrat supérieur au +Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce +salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées +et profondes, il eut l’avantage de ce don si +rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il ne +se forçait pas à des clameurs tragiques : un +accent qui, par l’oreille, va jusqu’à l’âme comme +une caresse.</p> + +<p>Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille +fête. Une douceur l’envahissait, dont elle ne se +méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à la pensée +que cette causerie n’était qu’un commencement. +Le commencement d’une chose merveilleuse : un +travail commun, des intérêts communs, avec ce +brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de +femmes, un des acteurs les plus en vue de Paris. +Tout bas, elle exagérait les satisfactions de sa +fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence +plus douce montait des sources assoupies +où dormaient ses tendresses et ses rêves. +Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité +dans ses romans. Est-ce que les flots ardents où +elle avait épanché jusqu’à les croire taries les +velléités romanesques de sa nature, allaient lui +remonter au cœur, et bouleverser de leur tumulte +son renoncement paisible ?…</p> + +<p>Allons donc !… La crainte ne l’en effleura +même pas. D’ailleurs, dans quelle sécurité la plaçait, +vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et ce +qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui +n’a de nom dans aucune langue féminine en parlant +de soi, sa laideur. « Suis-je si mal que +cela ?… Je n’ai jamais pris la peine de soigner +ma figure. Mon âge ?… Fagueyrat a dépassé +trente ans, et je n’en ai pas quarante. »</p> + +<p>Elle éclata de rire tout haut.</p> + +<p>— « Pardon ?… » demanda son visiteur, étonné.</p> + +<p>La voyant distraite, il reprenait haleine, après +avoir énuméré les scènes capitales des <i>Malheurs +d’une arpète</i>, et, plongé au plus profond du fauteuil, +il oscillait, d’un mouvement berceur, sur +les sangles détendues.</p> + +<p>— « Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que +vous disiez », s’écria la romancière, avec une +gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie. +« Non, je me moque de moi-même. Une idée +absurde, qui me passait par la tête. Ça ne vous +arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les +plus sérieux.</p> + +<p>— Ça m’arrive en scène, madame, dans les +minutes les plus pathétiques. C’est effrayant.</p> + +<p>— Mon Dieu… pourvu que vous ne soyez +jamais pris de fou rire en jouant mon Adhémar… +non… enfin… pas Adhémar. Mais son nom m’est +bien égal. Quand je pense que vous allez le +jouer !… Je ne peux pas le croire ! Je suis si contente ! »</p> + +<p>On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. +Ce n’était plus la bonne dame en zénana +capucine, avec une joue trop rouge et l’autre +trop blême. Une égale flamme rose éclairait son +teint, mettait un reflet dans les prunelles blondes +de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque +seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs +l’écharpe de tulle, saisie et jetée d’abord +à la diable, se drapait maintenant avec légèreté, +avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement +coquet de ces doigts féminins que n’avaient +pu raidir tant d’années de labeur, tant de milliers +de lignes écrites.</p> + +<p>— « Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la +pièce n’est pas faite.</p> + +<p>— C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. +La pièce est faite. Vous allez voir. N’avez-vous +pas un scénario ?</p> + +<p>— Oui… très complet, très détaillé. J’avais +pensé le donner à l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. +L’Ambigu… Il y faut du gros mélo… Je +voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, +me rapprocher de la comédie de mœurs. »</p> + +<p>Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit +sans explication, lui jette la première +pierre.</p> + +<p>Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la +copie dans le tiroir d’un écrivain, c’est du stock +en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement +les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, +ou piteusement revenus, c’est la même disgrâce. +Il dit à Claircœur :</p> + +<p>— « Le scénario… Mais je ne demande pas +autre chose. Je vois tellement mon rôle !… Je le +vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant +vous. Imaginez, madame !… c’est un rêve +que je réalise. Quand je sens profondément un +rôle, je brûle, par instants, de substituer aux +phrases d’auteurs, trop composées, trop figées, +les cris plus vivants, tout imprégnés de ma joie +ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un +caractère me fait jaillir de l’âme. »</p> + +<p>Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs +le croient. Et tous, en une minute d’emballement, +sont capables de trouver le mot d’une +situation, de collaborer, dans une petite mesure, +à l’œuvre qu’ils interprètent. Mais rarement par +la simplicité. La recherche de l’effet personnel +les incite à l’emphase.</p> + +<p>— « Ah ! » s’écria la feuilletoniste, « mais ce +sera admirable. Avec le sens du théâtre, que vous +possédez si bien, et qui me manque… »</p> + +<p>Fagueyrat protesta.</p> + +<p>— « Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira +de découper, telles quelles, dans le roman.</p> + +<p>— Mais », suggéra-t-elle, « le principal rôle +féminin, l’arpète, ma petite « Lulu-tire-l’aiguille »…</p> + +<p>— Oh ! pour elle, madame, nous avons une +interprète extraordinaire.</p> + +<p>— Qui donc ?… »</p> + +<p>Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. +Mais, comme, par ce geste même, l’appui de l’accoudoir +lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il s’engloutissait, +d’un noyé agitant un bras convulsif. +Énervé, il se dressa en pied, quitta définitivement +le voltaire et ses tapisseries emblématiques. +S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt +sur les lèvres :</p> + +<p>— « Pour votre délicieuse « Lulu-tire-l’aiguille », +vous aurez une surprise. Permettez-moi +de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à +qui je songe. On lui propose des engagements de +tous côtés. Ce serait trop beau d’avoir cette petite-là ! +Nous devons manœuvrer habilement. Laissez-moi +faire. Je compte un peu sur son amitié pour +moi, sur l’influence que j’ai sur elle.</p> + +<p>— C’est une débutante ? Un premier prix du +Conservatoire ?…</p> + +<p>— Mieux que cela… Une nature !… Fine, jolie +à croquer, très jeune… Il faut une très jeune +personne pour votre arpète… la fraîcheur d’une +gamine de quinze ans… Rien d’artificiel… Et du +naturel, de la spontanéité… C’est l’idéal, n’est-ce +pas ? On ne peut pas faire jouer ça par une actrice +marquée, aux effets connus, quand elle aurait +tout le talent du monde.</p> + +<p>— « Et vous pensez que nous aurons cette +perle ? »</p> + +<p>Fagueyrat hocha la tête.</p> + +<p>— « J’y ferai de mon mieux.</p> + +<p>— Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique ? »</p> + +<p>L’acteur, qui marchait maintenant de long en +large, s’arrêta, eut un sursaut, tourna la tête vers +la questionneuse, paupières écarquillées, bouche +entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle +que l’enseigne dans son cours tout sociétaire à +part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle venait +de proférer, s’assurant que le son en tintait +encore dans ses oreilles, et qu’elle n’avait pas, +par distraction, demandé si l’actrice exécutait la +danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. +Elle vit Fagueyrat revenir de son côté, se planter +à un pas, les bras croisés. Et telle fut sa soudaine +inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement +lorsque, enfin, elle lui entendit émettre +cette simple phrase :</p> + +<p>— « Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique ?</p> + +<p>— Sans doute.</p> + +<p>— Mon cher auteur !… Le Théâtre-Tragique +n’est pas digne de vous. Ce n’est pas sur une +scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles +routines, qu’on peut mettre en valeur le drame +admirable, poignant de modernisme, que vous +allez tirer des <i>Malheurs d’une arpète</i>.</p> + +<p>— Alors ?…</p> + +<p>— D’ailleurs », poursuivit-il, « ne lisez-vous +pas les journaux ? Vivez-vous tellement à l’écart +de l’existence sociale ? Comment !… Vous êtes la +seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique ! +C’est curieux. Mais oui, mon cher auteur, +je l’ai lâché. J’ai cédé à l’opinion, aux prières +instantes des critiques, du public. C’étaient, tous +les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on +pas ?… « La place d’un artiste comme M. Fagueyrat +n’est pas dans un théâtre de second plan. +Avec ses dons si personnels… » (Je cite, madame, +je cite…) « avec ses dons si personnels, +son art de la mise en scène, l’originalité de son +goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, +une troupe inspirée par lui, des pièces correspondant +à une formule neuve. M. Fagueyrat se doit, +et nous doit, un Théâtre Fagueyrat. » Est-il possible, +cher auteur et maître, que vous n’ayez +pas cent fois rencontré dans les journaux des +tirades de ce genre !…</p> + +<p>— Que voulez-vous ? Je ne lis guère les journaux, +ou je les lis mal. Je parcours surtout les +faits divers et les tribunaux… pour des sujets de +romans. Mais je regrette… J’aurais applaudi des +deux mains. On avait bien raison ! Le Théâtre-Tragique, +entre nous, c’est un Ambigu de second +ordre.</p> + +<p>— Parbleu !</p> + +<p>— Alors, où êtes-vous ?… » Elle chercha. +Devant l’expression énigmatique et dédaigneuse +de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. +Mais, comme il ne bougeait plus, elle risqua : « aux +Français ? »</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>— « L’enlizement dans la tradition ! L’enterrement +de première classe !… Il y en a, madame, +qui peuvent marcher dans les chemins battus. +Pas moi. Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune +et des honneurs.</p> + +<p>— Ah ! je vous comprends », murmura Claircœur.</p> + +<p>Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout +autre chose. Il disait si bien, avec tant d’âme ! Il +l’appelait « son auteur ». Un lien existait entre +eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres +qu’affole l’espoir d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux +pires extravagances, la bonne volonté de +deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées +du monde.</p> + +<p>— « Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de +fonder un Théâtre Fagueyrat ?</p> + +<p>— Vous, directeur ?… Mais vous joueriez ?</p> + +<p>— Bien entendu. Comme tous les artistes qui +prennent un théâtre. »</p> + +<p>Du coup, la romancière ne trouva plus de +mots pour approuver, pour exhaler son enthousiasme. +Elle exulta quand elle découvrit que, +décidé à créer une nouvelle scène, l’acteur +n’avait rien trouvé de mieux, pour inaugurer sa +direction, que de venir lui demander un drame +tiré des <i>Malheurs d’une arpète</i>.</p> + +<p>— « C’est la haute portée morale et sociale de +l’œuvre qui m’a séduit », déclara-t-il. « Vous +développez les misères de l’ouvrière qui veut +rester pure, les dangers de l’apprentissage. On +frémit devant les tentations, les séductions, qui +assaillent la pauvre petite « Lulu-tire-l’aiguille ». +Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame ! +Une femme seule pouvait écrire ces pages !</p> + +<p>— J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh ! +avoir assez de talent pour faire un peu de bien !… » +soupira Claircœur. « Ma pauvre petite Lulu-tire-l’aiguille !… +Je n’ose pas vous avouer, monsieur… +mais j’ai pleuré plus d’une fois en écrivant +son histoire. »</p> + +<p>Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent +sur ses longues joues, avant qu’elle pût sortir +un mouchoir de la poche dissimulée sous les +plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, +lui tendit la main. Lui aussi, avait les paupières +humides. Et de quelle sincérité d’émotion !</p> + +<p>— « Permettez-moi de vous le dire, Gilles de +Claircœur. Vous m’inspirez une sympathie et une +admiration profondes. Je suis fier de collaborer +avec vous.</p> + +<p>— Moi aussi, mon cher interprète, mon cher +ami, je suis contente, je suis fière. »</p> + +<p>Ils se serrèrent les mains. Sur le « plateau », +ils se fussent embrassés. Mais la griserie des coulisses +commençait à peine de tourner la tête à la +sage et — jusque-là — tranquille romancière. +L’effusion fut chaleureuse, mais resta telle que le +vieux voltaire aux bandes de tapisserie et les dragons +soutenant les torsades en bois de fer de la vitrine, +n’en pussent prendre le moindre ombrage.</p> + +<p>Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que +comptait prendre Fagueyrat.</p> + +<p>Mais il n’y en avait qu’un de possible ! Élégant, +central, une salle récemment remise à neuf, ni +trop vaste, ni mesquine, — libre, d’ailleurs… +libre, justement, par une chance inouïe — les +Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre +dont le public avait un peu oublié le chemin. +Mais on le lui rappellerait.</p> + +<p>— « Oh ! je n’aurais pas espéré si bien… Le +Louvois ! » dit Claircœur, usant de l’abréviation +courante. « Vous l’achetez ?</p> + +<p>— Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble +appartient à une Société. Or, un des membres +influents du conseil d’administration de cette +Société est un ami de collège à moi, le marquis +de Sépol. C’est lui qui me réserve une priorité +de faveur pour signer le bail. Je dois rendre +réponse avant demain.</p> + +<p>— Comment ! Vous n’avez pas déjà dit oui ?… +Mon Dieu ! Si on vous soufflait la location !</p> + +<p>— J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain.</p> + +<p>— Qu’attendez-vous ?</p> + +<p>— J’attendais, cher maître, la certitude de +débuter avec <i>Les Malheurs d’une arpète</i>.</p> + +<p>— Oh !… »</p> + +<p>Claircœur eut seulement cette exclamation +profonde. Et elle regarda Fagueyrat, avec des +yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il +jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, +désormais certaine, de ses complexes projets, il +s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de la +sincérité :</p> + +<p>— « Madame, nous livrerons la bataille ensemble. +Aussi vrai que j’existe, j’en ferai pour +vous une belle victoire ! »</p> + +<p>Presque aussitôt, une expression changée, où +reparaissait l’artifice de certains rôles, éteignit la +flamme sur ses traits. Il ajouta :</p> + +<p>— « Il y a encore une petite formalité… oh ! +si peu de chose…</p> + +<p>— Notre traité ? » suggéra Claircœur.</p> + +<p>— « Non. Notre traité… Qu’en avons-nous +besoin ? Vos droits sont garantis. Dix pour cent +de la recette brute. Je voulais dire… pour le bail +du Louvois…</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— On me demande — simple formalité, je +vous répète — une signature de garantie.</p> + +<p>— De garantie ?… » répéta la femme de lettres, +ignorante des affaires comme un enfant au +berceau.</p> + +<p>— « Oui. Vous comprenez… Un loyer de +deux cents francs par soir — six mille francs par +mois, ce n’est rien, pour nous. » (Il disait « nous » +afin de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et +comme si jamais sa pièce n’eût dû quitter l’affiche.) +« Ce sont des conditions exceptionnelles, +que j’ai obtenues par Sépol. Deux cents francs sur +des recettes qui, en mettant les choses au pire, +en supposant la salle à moitié louée, seront de +trois mille francs. »</p> + +<p>Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une +voix en Claircœur supputa : « Le dixième de trois +mille = trois cents francs par soir, au bas mot, +pour l’auteur. »</p> + +<p>Fagueyrat continuait son explication. N’ayant +pas eu le temps de rassembler des fonds… (Il en +trouverait. Personne ne trouve des fonds plus +aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de +gens paieraient pour se faire jouer. Ceci négligemment)… +il ne pouvait donner comme garantie +des recettes qui n’existaient pas encore. +On demandait une signature, une avance… des +enfantillages. Avec Sépol, parbleu ! Sépol, le +marquis de Sépol, vous savez bien ?… En voilà +un qui lui aurait rendu service. Mais, membre +du conseil de la Société, Sépol ne pouvait pas. +Claircœur observa naïvement :</p> + +<p>— « Quel dommage que je sois une femme !</p> + +<p>— Dommage ! Ah ! par exemple, ce n’est pas +mon opinion », dit Fagueyrat, avec une intention +de galanterie.</p> + +<p>— « Si… Parce que je vous offrirais ma signature. +Je serais même très fière…</p> + +<p>— Eh ! mon cher auteur, en quoi votre signature +vaudrait-elle moins pour émaner de jolis +doigts féminins ? On la connaît, votre signature. +Au bas de votre <i>Secret du guillotiné</i>, dans le <i>Petit +Quotidien</i>, elle ne doit pas représenter loin de +cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup +d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre +annuel d’affaires.</p> + +<p>— Vrai ! je pourrais être votre garantie ?… »</p> + +<p>Elle riait, trouvait la chose divertissante, +incroyable, faisait taire au fond de soi, comme +vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure, +qui, maintenant, chuchotait : « De cette façon, +mon <i>Arpète</i> est sûre d’être jouée, de rester sur +l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je tiens le +directeur, le principal interprète, le théâtre. +Quelle influence j’aurai là ! »</p> + +<p>Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus +<i>L’Arpète</i>, c’était <i>Le Guillotiné</i>, qui lui succédait. +D’autres encore. Le mirage de la rampe éblouissait +ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce +mirage-là en a désorbité de plus solides.)</p> + +<p>— « Qu’est-ce que c’est ? Qui est-ce qui nous +dérange ? » s’écria Claircœur.</p> + +<p>Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée +aussitôt. La romancière éleva la voix :</p> + +<p>— « Qui est là ? Est-ce qu’on ne peut pas répondre ? »</p> + +<p>Son intonation avait quelque chose d’énervé, +d’impérieux, que jamais créature humaine n’y +avait sans doute perçu auparavant. Mais des sentiments +nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et +pourquoi ? D’où cela venait-il ? Qu’y avait-il donc +de changé ? Est-ce que l’orgueil, l’ambition, la +folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup +dans les âmes qui les ignorèrent à l’époque des +jeunes ardeurs ? Comment admettre des surprises +de la personnalité plus invraisemblables encore ?</p> + +<p>La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, +son grand chapeau de feutre sur la tête, +ombrageant un visage plus grave que d’habitude +et légèrement pâli, s’avança :</p> + +<p>— « Pardon, marraine… Je te croyais seule. »</p> + +<p>Était-ce bien vrai ? Céline avait-elle exceptionnellement +tenu sa langue ?</p> + +<p>— « Entre donc, mignonne… Entre, que je te +présente monsieur Fagueyrat.</p> + +<p>— Je connais monsieur », dit la jeune fille +avec une brève inclination de la nuque.</p> + +<p>— « Oh ! sans doute… Tu l’as applaudi, comme +tout le monde.</p> + +<p>— Mieux que cela. Nous nous sommes parlé. »</p> + +<p>Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, +presque agressif.</p> + +<p>Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait +Fagueyrat. Et l’acteur, malgré son aplomb, malgré +l’insignifiance de la rencontre, rougissait, +gêné.</p> + +<p>— « Mais oui… L’autre soir… au Gymnase… +En vous cherchant, madame, je me suis +permis…</p> + +<p>— Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. +Je supposais bien que, si monsieur Fagueyrat +voulait te voir, il en trouverait sans peine +l’occasion. »</p> + +<p>L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. +D’où venait-elle, avec ces traits pâlots, ces yeux +brillants et aigus, ces yeux de soupçon ? Toutefois +son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme +de gaieté, d’espièglerie, plutôt que de la vraie +malice dont elle voulait acérer ses paroles :</p> + +<p>— « J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. +On vous a plutôt mal reçu, dans la loge, là-haut, +chez vos belles amies. »</p> + +<p>Il se rengorgea, vexé.</p> + +<p>— « J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle. »</p> + +<p>Sa solennité parut à Gilberte d’un comique +irrésistible. Elle rit plus fort, plus franchement, +en petite fille qu’on menace par plaisanterie.</p> + +<p>— « Mais si… mais si… vous savez bien. Elles +vous ont mis en pénitence, au fond. J’ai très bien +vu. Vous faisiez une tête !… »</p> + +<p>Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa +marraine debout, très grave, — d’une gravité +presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait +pas, et qui l’impressionna.</p> + +<p>— « Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat +et moi parlons de choses des plus sérieuses. +Tu seras bien gentille de nous laisser encore un +moment. »</p> + +<p>Moins d’un quart d’heure après, Gilles de +Claircœur, entièrement d’accord avec le futur +directeur des <i>Fantaisies-Louvois</i>, le reconduisait +à la porte.</p> + +<p>Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à +l’instant des congratulations dernières, Criquette +jaillit tout à coup d’une maisonnette à l’architecture +composite : vannerie et peluche, pagode et +caveau de famille, — on ne savait trop ce que +représentait l’édifice, avec le prétentieux de ses +lignes, et la puérilité de ses matériaux. La petite +chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand +le bruit du colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée +perçut d’abord deux pieds étrangers, +deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure +modérée et la finesse de leur chaussure, lui semblèrent, +dans le sursaut du réveil, les bases +effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita +vers ces pieds ennemis, avec des abois dont +la soudaineté et l’éclat furent cruels, le dos en +arc et tellement hérissé, que son échine paraissait +une longue et étroite brosse à nettoyer les +verres de lampe.</p> + +<p>Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne +se fût pas défendu. Mais Criquette, incapable de +s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux +fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle +n’eût pas fait de mal à une mouche, car elle happait +ces bestioles avec une dextérité telle, qu’une +fois à portée de son museau, les infortunées disparaissaient +de ce monde, au fond de la petite +gueule noire, dans un « heup ! » après lequel +aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette +n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante +en dehors des mouches. Ce n’était pas par +Fagueyrat qu’elle allait commencer.</p> + +<p>L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité +en arrière, lorsqu’il eut constaté la dimension +de l’assaillante, esquissa un vague sourire +en émettant la réflexion :</p> + +<p>— « Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie +à votre fox qu’à votre nièce. »</p> + +<p>Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il +ajouta, se penchant pour baiser la main de la +romancière :</p> + +<p>— « Je les apprivoiserai. »</p> + +<p>Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et +sur le geste, d’une grâce respectueuse. Avant de +disparaître, toute sa personne souple de jeune +professionnel des attitudes élégantes, et son +séduisant visage, eurent un élan, un éclair : gratitude, +joie, protestation silencieuse de dévouement, +naïve exubérance. Le charmant cabotin, +malgré son machiavélisme tissu de ficelles et sa +vanité poseuse, était, comme tant de héros des +planches ou de la vie, un simple enfant, un +grand gosse, que la bonté d’une femme eût fait +s’agenouiller, les larmes aux yeux. Une main, de +douceur presque maternelle, lui tendait le hochet +follement désiré. Fagueyrat dut se contenir pour +ne pas manifester une émotion, dont la chaleur, +même exhalée vers une personne qu’il considérait +comme à l’abri de toute velléité d’amour, +pouvait prêter à l’équivoque.</p> + +<p>Mais, pour celle qui restait debout, immobile, +dans la galerie aux reluisances laiteuses, retenant +sous ses paupières mi-closes le plus expressif +regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, +mieux eut valu qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il +étalât sa griserie d’ambition, sa certitude éblouie +de fortune, de succès, qu’il avouât même les +immédiats bénéfices sensuels que lui vaudrait, +ce soir, la victorieuse révélation :</p> + +<p>— « Je suis directeur de théâtre. Je distribue +de l’argent et des rôles. La mine où je trouverai +mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser. »</p> + +<hr> + + +<p>Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre +de Gilberte.</p> + +<p>— « Je puis entrer, mignonne ?</p> + +<p>— Mais oui, marraine. Tu peux toujours +entrer. »</p> + +<p>Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, +collée aux jupes de sa maîtresse. Les oreilles en +pointe, le regard distrait, elle affectait un air +indifférent, et se coula vers la descente de lit en +peau de chèvre.</p> + +<p>— « Oh ! pas la chienne !… Renvoie-la, je t’en +prie. Je trouve ensuite ses poils partout, jusque +dans mes cartons à chapeaux. »</p> + +<p>Criquette, ayant parfaitement compris, déjà +couchée en rond, souffla un peu entre ses pattes — un +petit soupir d’aise — en personne incapable +de croire qu’on troublerait son innocente +sécurité.</p> + +<p>Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation +impliquée par la formule d’exil :</p> + +<p>— « Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout +à l’heure. Tu sais bien qu’on ne veut pas de toi +ici. »</p> + +<p>Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, +oublia qu’on eût froissé son chien.</p> + +<p>— « Oh ! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as +pleuré !</p> + +<p>— Par exemple ! Voilà une idée ! » protesta la +jeune fille.</p> + +<p>— « Si… voyons, ne me dis pas non. Je t’ai +fait de la peine, devant Fagueyrat. »</p> + +<p>Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans +la familiarité de la maison. Toutefois, une hésitation +imperceptible, un amollissement de la voix, +le détachèrent, lui donnèrent une vibration à +part.</p> + +<p>— « Je me fiche bien de ce monsieur ! » déclara +Gilberte.</p> + +<p>Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses +prunelles sombres, un éclair mouillé, entre des +cils perlés de gouttes fines, comme des barbelures +d’avoine après la pluie.</p> + +<p>— « Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. +Tu venais là, étourdiment. Mon Dieu, il n’y +avait pas de mal. Mais si tu savais ce que nous +décidions ! Pense, Gilberte, il prend un théâtre… +le Louvois, rien que ça ! Et la première pièce qu’il +monte… Devine… <i>Les Malheurs d’une arpète</i>.</p> + +<p>— Vrai ?… »</p> + +<p>Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas +à un moment où l’on voit d’abord le bon côté des +choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles, +comme un beau départ de feu d’artifice.</p> + +<p>La jeune fille tendit les bras.</p> + +<p>— « Marraine… laisse-moi t’embrasser. Je suis +ravie pour toi.</p> + +<p>— Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins +de moitié dans ce qui m’arrive d’heureux ? »</p> + +<p>Elle entra dans les détails. Le principal rôle +d’homme serait tenu par Fagueyrat.</p> + +<p>— « Et le principal rôle de femme, par Blandine +Jasmin », suggéra Gilberte.</p> + +<p>— « Blandine Jasmin ?… » répéta Claircœur, +interloquée.</p> + +<p>— « Mais oui, voyons… Ça doit être pour elle +qu’il prend un théâtre », assura la jeune fille, +avec cette tranquillité inconsciemment cynique +des ingénues qui parlent de choses scabreuses.</p> + +<p>Elle vit se décomposer la physionomie de sa +marraine, et elle ajouta vivement, dans une +intention gentille :</p> + +<p>— « Oh ! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin +fera aussi bien qu’une autre. Il y faut surtout du +naturel, de la jeunesse, un minois chiffonné, +bien parisien. »</p> + +<p>Elle reprenait, sans le savoir, les termes par +lesquels Fagueyrat avait annoncé sa merveille. +Claircœur l’interrompit.</p> + +<p>— « Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu +as toi-même entendu dire qu’il avait rompu avec +cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça peut +aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais +pas pour le directeur du Louvois. »</p> + +<p>La créatrice d’Adhémar et du noble « guillotiné » +parlait par la lèvre dédaigneuse de l’excellente +femme. Elle reprit un ton moins emphatique +pour demander à sa nièce :</p> + +<p>— « Mais toi, ma Gilberte… Parlons un peu +de toi. Tu as vu Monbardon ?</p> + +<p>— Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait +à trois heures.</p> + +<p>— Eh bien, tu es contente ?</p> + +<p>— Très. »</p> + +<p>La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe +comme le chaton d’une bague sur une goutte +de poison.</p> + +<p>— « Tes chroniques vont paraître ?</p> + +<p>— On me l’a promis.</p> + +<p>— Avez-vous arrangé une collaboration ?</p> + +<p>— Pas encore. »</p> + +<p>Là-dessus, un sourire de jeune sphinx.</p> + +<p>— « Tu réponds drôlement, Gilberte. A +quelles conditions le <i>Gulliver</i> te publiera-t-il ? +Monbardon t’en a-t-il proposé ?</p> + +<p>— Oh ! si peu. »</p> + +<p>Claircœur, attentivement, considéra le jeune +visage. Il se détournait, amer, énigmatique. +Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide +scintilla.</p> + +<p>— « Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. +Que s’est-il passé ? »</p> + +<p>Silence.</p> + +<p>Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de +ce qu’elle osait dire :</p> + +<p>— « Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon ? »</p> + +<p>Gilberte se dressa, éclatant de rire.</p> + +<p>— « Oh ! marraine, le directeur du <i>Gulliver</i> +ne fait pas « la cour » à une pauvre gosse qui +prétend gagner son pain en lui apportant de la +copie ! »</p> + +<p>Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain +nerveux.</p> + +<p>— « N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si +mes chroniques ne passent pas, il sera encore +temps de me présenter au concours du ministère. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>— « Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est +pas là ?…</p> + +<p>— Oh ! que tu m’as fait peur ! » cria Gilberte, +en un sursaut qui secouait son porte-plume et +tachait d’encre la page commencée.</p> + +<p>Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée +contre la fenêtre ouverte. L’été était venu, et le +soleil de onze heures éclairait l’étrange paysage +parisien en arrière de la maison du boulevard +Raspail. Un morceau de quartier éventré par le +percement de ce boulevard apparaissait encore, +tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie, +dont quelques-unes montraient le dessin des étages, +les zigzags d’escaliers disparus, les noirs +serpents des cheminées arrachées, et quelques +cloisons de chambres, où la tenture perdait peu +à peu, sous le vent et la pluie, la trace des meubles, +des tableaux, qui s’y appuyaient lorsqu’elles +étaient closes, et que des êtres humains y +vivaient leur destinée.</p> + +<p>Entre ces vieilles demeures et les bâtisses +neuves, des morceaux de jardins subsistaient çà +et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à +mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, +d’ailleurs éclaircie, déjetée, dominait le quatrième +étage habité par la romancière, et voisinait +avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, +qui, de la main, pouvait presque atteindre aux +plus proches rameaux, appelait « son parc » ce +bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de +rêves que l’orme n’avait jamais abrité d’oiseaux, +et son imagination avait tant excursionné le long +des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était, +en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire +taciturne. Elle redoutait de le voir tomber +sous la hache comme elle eût redouté de voir +mourir un ami.</p> + +<p>La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, +lorsque l’invasion sans gêne de son frère +l’avait fait tressaillir.</p> + +<p>— « On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit +ans, Bernard. Si j’avais su que tu viendrais +ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef.</p> + +<p>— Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le +dire. »</p> + +<p>C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif +de « Bette » pour Gilberte, et il ne nommait +jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait présentée +toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, +et avec laquelle il se piquait d’être camarade +comme avec un garçon.</p> + +<p>— « Tu sais », fit-il, « c’est pas le moment de +me chiner. Je viens de recevoir un sale coup.</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— Le bachot… Raté encore une fois.</p> + +<p>— Pas possible !</p> + +<p>— Oui, ma vieille.</p> + +<p>— Oh ! mon pauvre Bernard !… »</p> + +<p>Le « pauvre Bernard » s’approcha de la table +en sifflotant, les mains dans les poches.</p> + +<p>C’était un long adolescent, à la figure mince, +le teint pâle, sous des cheveux bruns et lisses, +avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il offrait +dans la physionomie une hardiesse qui pouvait +devenir audacieuse, et même insolente, mais qui +n’était pas sans grâce, par contraste avec la nonchalance +des mouvements. Nonchalance, apparente, +comme celle des félins, sous laquelle on +devinait des ressorts aux détentes rapides, une +ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la +réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au +premier coup d’œil on fût certain de n’avoir +affaire ni à un sot, ni même à un être banal.</p> + +<p>— « Comment as-tu pu te faire encore recaler, +frérot ? Après ton bel effort, au lycée, depuis un +an !</p> + +<p>— C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. +Je n’ai pas pu me retenir de le développer +à ma façon. »</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’était ?</p> + +<p>— Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi +ça : « <i>Les philosophes, et Sénèque sur tous, n’ont +point osté les crimes par leurs préceptes ; ils n’ont +fait que les employer au bastiment de l’orgueil.</i> »</p> + +<p>— Sapristi !… Mais on donne trois sujets, à +choisir. Tu n’avais qu’à laisser celui-là.</p> + +<p>— Pas de danger ! Je rigolais trop quand on +a dicté cette balançoire. C’était d’un juteux !… +Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour +se priver du plaisir d’ajouter le commentaire +essentiel.</p> + +<p>— Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus ?</p> + +<p>— Tu parles ! Et en un style concis. Un mot. +Ne fais pas tes yeux à la tante Gil… un tout petit +mot, trois lettres.</p> + +<p>— Lequel ?</p> + +<p>— Zut !</p> + +<p>— Bernard !</p> + +<p>— Mais je l’ai répété plusieurs fois : zut ! zut ! +zut !… Et zut !</p> + +<p>— Quelle horreur ! On ne t’admettra plus aux +examens.</p> + +<p>— C’est bien ce que j’espère.</p> + +<p>— Oh ! mon petit frère !… Papa le sait ?</p> + +<p>— Pas encore.</p> + +<p>— Il va en faire un chambard ! Et marraine… +Elle sera furieuse contre toi.</p> + +<p>— Écoute, Bette… Arrête tes prophéties. +Leur réalisation manquera de gaieté. N’anticipons +pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime +mieux qu’on ne me le dise pas d’avance.</p> + +<p>— Dans notre famille, tout de même, c’est +plutôt…</p> + +<p>— Notre famille… Justement. On y fait trop +de littérature. Je serai l’obscure exception. Jusqu’à +ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise l’autre +jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé : +<i>Le Roman d’une poupée</i>.</p> + +<p>— Non !…</p> + +<p>— Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de +rage. Sais-tu ce que j’ai lu ?… Je t’épargne +l’orthographe. « Les poupées ne naissent pas +comme les enfants. On les achète très cher. C’est +pourquoi les petits pauvres peuvent avoir de +jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles +poupées. »</p> + +<p>Gilberte rit.</p> + +<p>— « Tu inventes, Bernard.</p> + +<p>— Je te jure que non.</p> + +<p>— Mais… Lilie expliquait-elle comment les +enfants naissent ?</p> + +<p>— Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une +telle force que je lui ai rendu son chef-d’œuvre, +illustré d’une claque.</p> + +<p>— Pauvre gosseline !</p> + +<p>— Oh ! je ne l’ai pas tuée.</p> + +<p>— Bah ! ce n’est pas à la taloche que je +pense. »</p> + +<p>Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux +tristes.</p> + +<p>Bernard grommela :</p> + +<p>— « Plains-la donc ! Vous autres, les femmes, +vous avez toutes les veines.</p> + +<p>— Tu trouves ? »</p> + +<p>Il y eut un silence, puis le commentateur de +La Rochefoucauld reprit :</p> + +<p>— « Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher +que je suis ici. Autrement, j’avais de +quoi faire ailleurs. Tu sais ?… Le môme Sénèque, +et le « bastiment de l’orgueil ».</p> + +<p>— Grand fou ! Eh bien, maintenant, qu’est-ce +que tu comptes faire ?</p> + +<p>— Des choses épatantes. Je voulais en parler +avec tante Gil. Va-t-elle rentrer bientôt, ta marraine ?</p> + +<p>— Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi +parlerais-tu avec elle plutôt qu’avec moi ? Au +fond, toute jeune que je suis, je crois connaître +la vie mieux qu’elle, ma parole !</p> + +<p>— Et moi, donc ! Mais ce n’est pas à son expérience +que je viens recourir.</p> + +<p>— Ah ! bah !</p> + +<p>— Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce +pas, tante Gil ?</p> + +<p>— Oh ! Bernard !…</p> + +<p>— Quoi ?… Je ne veux pas la dévaliser. Je +peux bien lui demander un service.</p> + +<p>— Un service d’argent ?… Tu en as donc +besoin ?</p> + +<p>— Non. Je suis le seul.</p> + +<p>— Un gamin comme toi… Et qui vient de rater +son bachot pour la troisième fois ! Mon pauvre +loup, ce n’est pas le jour pour taper ses parents. »</p> + +<p>Bernard bondit de colère. Une flamme courut +sur ses joues maigres, aviva la double braise de +ses yeux.</p> + +<p>— « Je te conseille de changer de ton, Bette, +si tu veux que nous restions amis. Je ne suis pas +un gamin. Je suis un homme, résolu à faire sa +carrière à son idée. Ne m’aide pas… C’est ton +affaire. Mais ne me mets pas des bâtons dans les +roues. Car tu t’en repentirais ! »</p> + +<p>Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait +tendrement. Il n’en doutait pas.</p> + +<p>— « Mais alors, que diable ! » conclut-il, +« ne te range pas du côté des ancêtres. »</p> + +<p>Dans la détente de la réconciliation, il lui +révéla son idée. Il ferait de l’aviation. En deux +ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros +gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement +de la nouvelle machine. Les records, +les tours de force, la rivalité des journaux, — à +qui proposera l’épreuve la plus hardie avec +la récompense la plus formidable, — tout cela +disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu +près définitif de l’aéroplane.</p> + +<p>— « Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, +Bette. Plus rien à fiche, du côté de l’auto. +C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, +des gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient +vite leur million, en courant pour des constructeurs.</p> + +<p>— Quand ils ne s’écrasaient pas en route », +observa Gilberte.</p> + +<p>— « Parbleu ! Sans ça !… Mais, ma pauvre +gosse, c’est le chic du truc. Des métiers comme +ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un +prince, même qu’un de tes princes de lettres. On +est porté en triomphe. On roule tout de suite sur +l’or… Ou bien… Crac ! En un clin d’œil… Plus +d’embêtement ! Rasibus !… On ne s’en aperçoit +même pas. Et on est sûr d’un chouette enterrement +par-dessus le marché.</p> + +<p>— Si tu restes estropié ?… Si tu grilles vivant +dans l’essence de ton moteur ?… »</p> + +<p>Bernard haussa les épaules.</p> + +<p>— « Et avec ça, rien à fiche », ajouta-t-il.</p> + +<p>— « Comment ! Mais c’est là, qu’il en faut de +l’énergie, de la volonté, de l’endurance !</p> + +<p>— Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, +la volonté, c’est pas des colles de pion, +c’est pas du travail… C’est la joie de vivre. J’appelle +pas ça du turbin. Du turbin !… Quand on +est là-haut, et qu’on se dit : « La gloire et l’argent… +ou la mort… Pas de milieu ! » Tu crois +qu’on pense à battre la flemme et à faire des +ronds d’encre dans les marges, comme avec +Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés +raseurs ! C’est pas du travail d’avoir tout son être +en jeu, dans une passion d’arriver le premier qui +fait que le danger même ne compte plus auprès +de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. +Ah ! Bette, ma petite sœur ! Rien que d’y penser, +j’en tremble d’impatience. Le sang me bout dans +les veines ! »</p> + +<p>Il frémissait, ce long garçon, comme un arc +tendu dont on pince la corde. Ses yeux se doraient, +se fonçaient tour à tour, prenaient par instants +la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.</p> + +<p>— « Bernard, tu m’effraies !… Je serai inquiète +tout le temps. Je ne sais si je dois t’approuver », +hasarda sa sœur.</p> + +<p>— « Mais », s’écria-t-il, fonçant vers elle, « je +m’en fous, que tu m’approuves ou non. De deux +choses l’une : ou je trouverai l’argent nécessaire +pour mon apprentissage, — qui ne traînera +pas, je t’en réponds. Ou je me ferai manœuvre, +domestique, n’importe quoi, dans une école +d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera +qu’on m’y réduise, je ficherai le camp en Amérique. +Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu ne +tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à +mettre tante Gil dans mon jeu.</p> + +<p>— Mais, mon pauvre petit… de l’argent… +tante Gil…</p> + +<p>— Elle n’en a pas, peut-être ?</p> + +<p>— Elle en dépense beaucoup, en ce moment. +Je sais qu’elle a déplacé des fonds.</p> + +<p>— Pour son cabot ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu dis !…</p> + +<p>— Oui… Pour cette histoire de location de +théâtre, où son Fagueyrat lui prépare un de ces +bouillons !…</p> + +<p>— Bernard ! » s’écria Gilberte, « je te défends +de parler ainsi de marraine ! « Son » cabot !… +« son » Fagueyrat… N’es-tu pas honteux ?… +Qu’est-ce que tu oses insinuer ?</p> + +<p>— Oh ! rien du tout », protesta le frère, avec +calme. « Notre bonne tante Gil est à l’abri de +tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par +un saltimbanque.</p> + +<p>— Un saltimbanque ! Marcel Fagueyrat ? Un +des premiers acteurs de Paris. Et, avec cela, un +homme tout à fait bien ! Tu ne sais pas de qui tu +parles.</p> + +<p>— Tiens ! tiens !… » ricana le potache, en +voyant s’animer le visage de la jeune fille, « ce +n’est donc pas seulement sur les bonnes poires +mûres que ce fringant premier rôle exerce ses +ravages. »</p> + +<p>Cette impertinence à deux tranchants allait +déchaîner une fraternelle dispute, lorsque des +bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent +une diversion.</p> + +<p>— « Voilà marraine qui rentre.</p> + +<p>— Veine ! je vais pouvoir lui parler.</p> + +<p>— Mais… on dirait qu’il y a quelqu’un avec +elle. »</p> + +<p>A cette minute, une personne de vivacité juvénile, +brillante, pimpante, de clair vêtue, entra +comme un léger tourbillon.</p> + +<p>— « Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. +Il déjeune. Va voir un peu à la cuisine ce qu’il +y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le +dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander +ce qui peut être prêt dans une heure. Des +coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon petit, +excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de +suite. Ça va ?… Tu nous restes, n’est-ce pas ? On va +se régaler. Je vous fais déjeuner au champagne. »</p> + +<p>Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras +de sa filleule, la retint.</p> + +<p>— « Écoute… Oh ! mes enfants, vous n’imaginez +pas !… Les décors de ma pièce… Nous +venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. +Ce sera étourdissant, inouï… Il y a un truc, au +cinq… vous m’en direz des nouvelles ! Si tout +Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour +ça… Mais va, Bette, mon trésor… On vous +racontera à table. Tout ce que tu peux avoir de +mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les +fruits… Il y a des pêches, en bas, vraiment +belles, à deux francs pièce.</p> + +<p>— Deux francs une pêche, en juillet ! Ben, +tante Gil », cria Bernard dans une gambade, +« tu ne nous prêcheras plus l’économie ! »</p> + +<p>La griserie de joie émanant de la romancière +gagnait ce jeune cerveau. Si tout allait si bien, +qu’importaient le recalage au baccalauréat, les +scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition +des parents à sa vocation aérienne, le porte-monnaie +bouclé du père Andraux, les crises de +nerfs de la maman, les hurlements effarés de +Lilie ? Bernard aurait avec lui tante Gil et sa +galette, — cette galette devant qui toute la +famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement +heureuse ne serait pas difficile à attendrir, +à persuader.</p> + +<p>— « Nom d’un chien ! mais tu es épatante ! +Sais-tu que je ne te reconnaissais pas quand tu +es arrivée, ma petite tante Gil », dit le grand +gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son +rôle de jeune mâle, et débutait par une galanterie. +Le compliment — si c’en est un de ne pas +reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît +en beauté — contenait une dose très faible +d’exagération. Bernard ne revenait pas de la stupeur +où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle +qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de +réflexion, il attribuait envers lui des obligations +de parenté.</p> + +<p>Il la considérait encore, de ses yeux brillants +et souriants, avec un étonnement qu’il se gardait +de dissimuler, puisque c’était un hommage qui +ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.</p> + +<p>— « Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé ? T’as +l’air aussi jeune que Gilberte… » (Cela, c’était +excessif.) « Et tu es mise !… » (Il fit claquer sa +langue, en connaisseur.)</p> + +<p>— « Ma robe te plaît ?… »</p> + +<p>Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur +de cinquante, un vieux psychologue aux +yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au +fond d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par +toutes les vibrations des accents humains, il fût +demeuré plus saisi par ces quatre mots : « Ma +robe te plaît ? » que par la transformation extérieure +de tante Gil.</p> + +<p>« Ma robe te plaît ?… » Était-ce bien la feuilletoniste +du <i>Petit Quotidien</i>, la femme sans coquetterie, +sans élégance, presque sans âge, rencontrée +un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où +elle allait chez son directeur et ami, avec qui +elle-même plaisanterait sur « sa bobine » dépourvue +de séduction ?… Était-ce la maternelle tante +adoptive, préoccupée de la nichée qu’elle s’était +donnée, de son appartement cossu et de sa +chienne Criquette ?… Était-ce la même personne +qui demandait aujourd’hui — et à qui ?… à son +gamin de neveu : — « Ma robe te plaît ? »</p> + +<p>Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier +la signification surprenante, et peut-être +tragique, d’une si simple question, — mais dans +quelle bouche ! — déclara que toute la toilette +était d’un chic intense.</p> + +<p>— « Mais c’est ton galurin qui me colle au +mur, ma chouette petite tante », ajouta-t-il. « Je +ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur la +tête… Des tourtes en velours et en jais l’hiver… +Des tourtes en crin et en fleurs surnaturelles, +l’été. Et je te contemple sous un vrai chapeau, un +chapeau avec des bords, de larges bords, couvert +de l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va +plutôt, tu sais. Bigre !… Et ces bouclettes, là-dessous !… +Tu n’as pas coupé tes cheveux de +devant, au moins ? C’est des chichis ?…</p> + +<p>— Allons, Bernard, ne me décoiffe pas », dit +Claircœur, s’écartant des longs doigts indiscrets, +en un sursaut d’agacement.</p> + +<p>L’examen devenait trop minutieux, finissait +par la gêner. Pourtant, elle ne se tint pas de +protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses +cheveux, à elle. On savait assez dans la famille +quelle masse elle en avait, jusqu’à trouver une +fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait, en +rognant quelques mèches.</p> + +<p>— « Mais, voyons… Ils n’ont plus la même +teinte. Oh ! tante Gil… Où sont les petits blancs +que nous comptions, là, sur la tempe ? Je t’y +prends, je t’y prends !… Tu as mis du henné.</p> + +<p>— Assez, Bernard ! J’ai plaisanté un instant. +Mais, je te prie… ne passe pas les bornes. Cesse +de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau, +de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant ? »</p> + +<p>Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été +trop loin. « La gaffe ! » pensa-t-il avec inquiétude. +Il essaya de se rattraper par de l’empressement.</p> + +<p>— « Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, +tante ? J’aurai vite fait quelque commission, tu +sais.</p> + +<p>— Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, +pendant que je vais retirer mes affaires.</p> + +<p>— Et monsieur Fagueyrat ?… Il est tout seul ? +J’irai bien…</p> + +<p>— Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans +mon cabinet de travail. Ne le dérange pas. »</p> + +<p>Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie +robe de foulard aux dessous de taffetas, dont la +nuance hortensia bleu se fondait au corsage sous +du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline +de soie du même ton, voilée de chantilly, glissait +autour de sa taille. Son grand chapeau, en paille +de riz noire, s’ornait d’une immense amazone +« pleureuse », d’un bleu assorti, plus délicat.</p> + +<p>Et vraiment, cette toilette charmante ne lui +messeyait pas. Non plus qu’on n’y dût voir la +cause unique du changement si avantageux de +toute la personne. Quelque chose de souple, de +féminin, presque de la grâce, atténuant la lourdeur +de la silhouette… Un éclat nouveau dans la +physionomie… Une ombre de rouge et de poudre +aux joues, aux lèvres… Une touche de crayon +châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds, +sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, +lustrée de reflets vivaces… Par-dessus tout, un +rayonnement intérieur transparaissant en jeunesse — plus +rajeunissant de fait que nul artifice — c’était +tout cela qui permettait à Claircœur de +porter sans ridicule sa toilette d’un azur indécis +et ses vaporeuses dentelles.</p> + +<p>Bernard la regardait sortir avec plus de surprise +encore qu’il ne l’avait vue entrer. Mais il +n’en perdit pas sa présence d’esprit.</p> + +<p>— « Petite tante ! » s’écria-t-il, la retenant du +geste et de la voix.</p> + +<p>Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, +avant ou après le déjeuner, pour quelque +chose de très sérieux ?</p> + +<p>— « Quelque chose de très sérieux ?… Avec +toi !</p> + +<p>— Tante Gil… je te jure… Demande plutôt à +Bette. »</p> + +<p>Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le +déjeuner, ce serait tout de suite, quand elle +reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à +M. Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. +Tandis qu’après, on répéterait ensemble +les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et +le faible, on compterait les minutes que prenait +chacune. Gilberte les aiderait alors. On n’aurait +plus le temps de s’occuper de Bernard.</p> + +<p>Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, +en déguster les succulences, satisfaire sa curiosité +de l’acteur à la mode, — flatté qu’il était, +malgré ses railleries, de manger à la même table +que Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait +que de telles joies seraient moins complètes lorsqu’il +aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout +à l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée +que, dans un court instant, il lui aurait tout dit, +et que, d’un seul mot, elle pourrait anéantir son +espoir, — espoir dont il palpitait d’autant plus +passionnément, qu’il craignait le voir plus vite +s’éteindre.</p> + +<p>Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, +entre son brûlant vouloir et la réalisation du bonheur, +que le « oui » ou le « non » d’un être, en +l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du +refus affole. Qu’est-ce donc que le refus lui-même, +tel que l’entendit Bernard ! L’impétueux +garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la +figure jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières +autour des prunelles durcies, voulut à +peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait +tante Gil.</p> + +<p>— « Je te répète, mon petit, que, si tes +parents sont d’accord avec toi, nous verrons. +Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière +en dehors de leurs vœux. L’aviation… Est-ce que +ça peut s’appeler une carrière, seulement ?</p> + +<p>— Non », ricana-t-il, « c’est un petit jeu de +tout repos, comme le « puzzle ».</p> + +<p>— Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour +de force. Ça se fait une fois. Et puis après ? Ça +n’est pas un métier. »</p> + +<p>Il bondit.</p> + +<p>— « Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est +tout. Ne débine pas ce qu’il y a de plus glorieux +au monde en ce moment. »</p> + +<p>Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, +regarda le « parc » de sa sœur, le fouillis des +branches, des feuilles poussiéreuses, — pauvre +verdure qui, cependant, parmi tant de pierres, +s’imposait, captait le regard. Et il commença de +siffler une valse.</p> + +<p>— « Mon petit Bernard… Écoute, sois raisonnable. +Je te promets une chose. C’est de garder +mon opinion pour moi si tes parents souhaitent +que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai +pas. Quant aux premières dépenses, je m’en +chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment +veux-tu que je m’engage ?… C’est peut-être +au-dessus de mes moyens. Je n’ai pas la moindre +idée…</p> + +<p>— N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. +Mes parents !… Leur demander !… Ils ne savent +pas que j’ai raté mon bachot, et avec scandale. +Si tu crois que je rentrerai leur dire… sans avoir +une perspective d’avenir, indépendante d’eux, +assurée…</p> + +<p>— Grand enfant ! Ne pas rentrer… Qu’est-ce +que ces folies-là ? C’est moi qui leur dirai, pour +ton bachot. Nous irons les trouver ensemble, Gilberte +aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons +bien la carrière vers laquelle tu peux te tourner, +qui te plaira, où tu montreras ce que tu vaux. +Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que +tu n’y crois toi-même. Un garçon de ton intelligence, +réduit à faire une espèce d’acrobatie !… +A quoi penses-tu ? Car, enfin, tu ne perfectionneras +pas les machines ? Ce n’est pas la mécanique +qui te tente. C’est le sport. L’aéroplane, jusqu’à +présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très +imparfait. Ça ne peut pas être un but.</p> + +<p>— Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu ! » +dit le jeune homme, brusquement.</p> + +<p>— « Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu t’en vas ?… +Tu ne déjeunes pas ?… »</p> + +<p>Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur +entra. Et il voulut prendre congé des deux +femmes, — dramatiquement. Partirait-il pour +l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte ? +Mais avec quel argent, pour payer le passage ? +Piquerait-il une tête dans la Seine ? Il était trop +bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour +Eiffel, pour avoir une fois l’illusion de flotter +dans l’espace avant de quitter ce monde ? Ces +sombres alternatives, et bien d’autres, non moins +sinistres, se lisaient sur son jeune visage têtu, +pâle, fermé, comme dans le geste à la fois découragé, +doux et résolu, par lequel il desserrait les +bras caressants qui cherchaient à le retenir. +Mais quelqu’un frappa à la porte, et la voix de +la cuisinière se fit entendre :</p> + +<p>— « Madame, c’est le glacier. Au lieu de +coupes-jack, il propose une bombe-surprise. Faut-il +accepter ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ça… une bombe-surprise ? » +demanda Bernard, tandis qu’une +étincelle gourmande éclaircissait son orageux +regard.</p> + +<p>— « Reste, et tu le verras, grand gosse ! » dit +tante Gil, en riant.</p> + +<p>Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant +que Gilberte expliquait :</p> + +<p>— « Une bombe-surprise, c’est de la glace à la +vanille, en dehors, avec une crème au chocolat +chaude, en dedans.</p> + +<p>— Ça doit bien faire, entre la langue et le +palais », affirma Bernard, décisif.</p> + +<p>— « Tu peux toujours en manger. Tu auras +bien le temps de te suicider après », insinua Gilberte, +avec une gravité malicieuse.</p> + +<p>Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant +aux allures tragiques, il prit sa sœur à +l’épaule, la regarda au fond des yeux.</p> + +<p>— « N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras +pas ce jour-ci. Tu t’es mise contre moi avec ta +marraine…</p> + +<p>— Peux-tu dire !…</p> + +<p>— Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. +Tu auras ta part de responsabilité dans ce qui +arrivera. Ma résolution est prise. Je serai aviateur. +Pas si bête que de me suicider !… On fait toujours +ce qu’on veut, dans ce monde, quand on le +veut bien. »</p> + +<p>Gilberte essaya encore de tourner la chose en +plaisanterie. Mais elle resta plus soucieuse qu’il +ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le déjeuner, +elle observa Bernard. Il n’affecta pas la +gaieté. Mais il fit honneur au repas. Une fois de +plus il démontra la faculté indéfinie d’absorption +d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente +duquel on chercherait vainement l’abîme où peut +se loger tant de nourriture. Poli envers Fagueyrat, +il demeura sur la réserve avec une dignité froide, +qui prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur +des Fantaisies-Louvois (car Fagueyrat l’était bel +et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention à ce +long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua +même pas les airs importants. Gilberte, très +préoccupée, au fond, de son frère, tenta plusieurs +fois de le mêler à leur conversation, — entreprise +difficile, car on ne parlait que théâtre, +décors, répétitions, interprètes, et autres arcanes +pour le potache. Après un mot distrait de +Fagueyrat du côté de Bernard, le comédien +repartait de plus belle, jusqu’à déclamer des passages +de son rôle dans <i>Les Malheurs d’une arpète</i>.</p> + +<p>A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du +regard dardé par les yeux électriques du gamin. +Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes, +presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle +n’aima pas non plus l’expression qu’il prit en +observant le luxe nouveau du couvert. Pour lui, +ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que +Gilberte, qui les avait vues surgir, l’une après +l’autre, depuis quelques mois, s’y accoutumait, — et +d’autant plus aisément que son sexe et ses +goûts l’inclinaient aux recherches d’élégance.</p> + +<p>Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait +jamais aperçu des fleurs courant en guirlande à +même la nappe, surtout le long d’une nappe +ajourée de guipures, et posée sur un transparent +de satin jonquille. Jamais il ne s’était servi d’un +couvert spécial pour le poisson (à ce point qu’il +s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les +plats au milieu de la table, les présentait à la +gauche de chaque convive. Et Céline portait des +gants blancs ! Le vin (rouge ou doré, au choix) +emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le +champagne survint dans un broc de cristal bardé +d’une armure scintillante, entre les ciselures de +laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. +Lorsque des bols parurent, pour se rincer +les doigts, faisant danser au mouvement du plateau +les petites roses pompon jetées sur leur eau +parfumée, Bernard se rappela l’<i>Orgie romaine</i> de +Couture.</p> + +<p>Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence +bourgeoise, popote et sans façon, de son +enfance. Et il la trouva plus complètement transformée +encore par mille détails insaisissables que +par la toilette hortensia bleu et chantilly blanc. +Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle ressassait des +scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée +qui soulèverait le public. Elle le nommait +indifféremment « mon cher directeur », ou +« mon cher interprète ». Mais, une fois, ce fut : « mon +petit directeur ». Et, une autre fois, +Bernard crut entendre : « Mon petit Fagueyrat. » +(Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire : « Monsieur +Fagueyrat ».) Car la voix aussi avait +changé, coulait plus profond, avec des lenteurs +caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se +modulait avec de légers rires, en claires sonorités +de carillon. Elle était rose, tante Gil, rose d’avoir +tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou +factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de +champagne de grande marque. Bernard, à l’étiquette +de la bouteille vide, restée sur le buffet, +ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, +signature de l’épicier bien connu, — cet oiseau +symbolique, qui reparaissait à toutes les bombances +de famille, et dont l’effigie radieuse planait +sur ses jeunes années. Tante Gil n’achetait +plus du champagne d’épicier.</p> + +<p>Elle se leva de table, après avoir joué un instant, +du pouce et de l’index, avec la rose pompon +du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le bras, +comme sur la scène, quand on se lève du repas +mondain, — avec une grâce soulignée.</p> + +<p>Au salon, le café attendait, dans une verseuse +signée de quelque orfèvre d’art. Gilberte le servit. +Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais +de liqueurs, se refusant aussi formellement à +griller une cigarette chez une dame, on se mit +très vite au travail. On déploya plusieurs copies +de l’acte en cours de composition.</p> + +<p>— « Il y a encore des longueurs », affirmait le +comédien. « Nous allons, en le jouant à nous +trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra +couper. Regardez la pendule. Deux heures et +quart. A trois heures, au plus tard, il faudra que +tout soit dit. Sinon… »</p> + +<p>Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des +ciseaux. Sa physionomie charmante respirait la +joie d’une occupation qui le passionnait. Collaborer +de si près avec un auteur, chercher, trouver +les effets, se tailler lui-même un rôle à sa guise, +quelle fierté ! quelle joie ! D’ailleurs, n’était-il pas +un maître, un directeur, un puissant ? La sourde +ivresse de cette ascension frémissait par-dessus +tous ses sentiments, toutes ses pensées, le maintenait +dans un état de félicité auquel il n’avait +même pas besoin de songer pour en jouir.</p> + +<p>Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est +une force magnétique. Chacun de ses mouvements +répand alentour des effluves qui font plus ou +moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le +maussade Bernard lui-même se sentit presque +conquis, à cet instant, par la vivacité expansive +du comédien, par sa fine amabilité, surtout par +la façon ingénieuse, délicate, dont il suggérait à +Claircœur des changements dans le dialogue. Il +développait, par des exemples cocasses, les perspectives +singulières du théâtre, indiquait le peu +qu’il faut parfois pour qu’une réplique passe ou +ne passe pas la rampe, et semblait toujours +supprimer à regret un passage supérieur, pour +se soumettre aux exigences simplistes de la +scène.</p> + +<p>Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, +de le jouer pour en découvrir les ressorts émouvants, +lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter aux +pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la +grande amoureuse, tandis que Gilberte, — l’arpète, +« Lulu-tire-l’aiguille » — apportant une +toilette de sa maison de couture, les surprenait +et fondait en pleurs, le contempteur de Sénèque et +de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. « Quel +cabot ! » s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions +qu’il n’avait pas analysées se précisèrent. +La fureur, la jalousie, l’inquiétude, prirent +en lui des voix distinctes. « C’est pour ce rossard +de « m’as-tu vu » que tante Gil refuse de m’aider. +Il l’a empaumée. N’y en a que pour lui. Elle donnerait +toute sa galette pour lui voir faire les yeux +blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne +s’adresse pas à elle. Et, quant à ma sœur, ça y +est. Elle est montée dans le même compartiment. +Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait +y avoir de l’avaro. »</p> + +<p>Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, +l’air fatal dont il souligna son adieu ne produisit +aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.</p> + +<hr> + + +<p>Le soir de ce jour, quand Théophile revint du +ministère, sa femme usa de mille circonlocutions +pour lui annoncer l’échec de leur fils au baccalauréat. +Il n’avait pas encore saisi, quand +Bernard intervint :</p> + +<p>— « Ben quoi ! autant le dire tout de suite. Je +suis recalé. Seulement, p’pa, n’use pas ton éloquence, +et ne te surmène pas pour te mettre en +colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. +J’ai déjeuné chez tante Gil. Elle nous aura bientôt +ruinés, du train dont elle marche. Tout ça, +pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. +Le théâtre ?… Si ce n’est pas le comédien. Ce bellâtre +de Fagueyrat est installé chez elle comme +un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez +si c’est convenable d’y laisser Bette. Que la +vieille se laisse gruger ce qu’elle prétend mettre +de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. +Mais, à la petite… il pourrait lui arriver pire. Il +faut les voir, toutes les deux, avec leur cabot !… +L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez l’œil. +Gare la casse ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>— « Mademoiselle rentre tard », dit Céline à +Gilberte, qui s’était laissé retenir dans des magasins +avec une liste d’emplettes pour sa marraine. +« Madame a dû partir.</p> + +<p>— Déjà ! mais son banquet de la Société des +Trente mille lignes n’est qu’à sept heures et +demie, dans une heure au moins.</p> + +<p>— Madame devait passer au théâtre. Elle m’a +dit de rappeler à Mademoiselle d’aller la prendre +à la Société, si Mademoiselle sort assez tôt de +chez son amie. »</p> + +<p>Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel +de la Société des Trente mille lignes, — association +qui éditait en collections illustrées les +longs romans-feuilletons, — Gilberte, pour ne +pas dîner seule, allait partager le repas de sa +famille, ou de quelque relation. Mais c’était un +plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant +de la « Truite au bleu » — vieille maison de +célébrité parisienne — où se tenaient les agapes +littéraires.</p> + +<p>Sous prétexte de chercher sa marraine, elle +arrivait avant la dispersion des convives, à temps +quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait +des écrivains connus, respirait, avec la fumée des +cigares de ces messieurs, parmi le caquetage +professionnel de ces dames, une atmosphère spéciale, +qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. +On la traitait en future confrère. Bien +que la salle du banquet fût rigoureusement fermée +à toute personne qui n’était ni sociétaire ni +invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, +cette mignonne, dont les jolis yeux s’écarquillaient +d’une admiration ingénue devant les « chers +maîtres », comme devant les bas bleus notoires. +Elle devait ce privilège autant à sa gentillesse +qu’à la popularité de Claircœur, dont la main, +ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés +sociales, et plus encore à des détresses +particulières.</p> + +<p>— « Bien sûr, j’irai rejoindre marraine », dit +Gilberte à la femme de chambre.</p> + +<p>Elle entra chez elle, mais en ressortit presque +aussitôt, avec une exclamation :</p> + +<p>— « Céline, dites-moi… »</p> + +<p>Elle dépliait une longue bande imprimée d’un +seul côté, parcourait une lettre. Ses mains, sa +voix, tremblèrent.</p> + +<p>— « Qu’est-ce que cela ?… Comment est-ce +venu ? Pourquoi ne me préveniez-vous pas ?</p> + +<p>— Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. +Mademoiselle ne pouvait manquer de le +voir.</p> + +<p>— Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a +apporté ?</p> + +<p>— Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, +en lettres dorées : <i>Le Gulliver</i>. Il est revenu pour +la réponse.</p> + +<p>— Il est revenu ?</p> + +<p>— Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait +pu le croiser. Moi, n’est-ce pas ? je ne pouvais +pas donner de réponse. Mademoiselle n’était +pas rentrée. Madame venait de sortir.</p> + +<p>— Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. +Ça va bien. »</p> + +<p>Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se +porta vers la cuisine.</p> + +<p>— « On est un peu nerveuse », confia-t-elle à +Guillaumette.</p> + +<p>Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, +dans la chaleur du charbon et du soir d’été. Profitant +de ce que ses patronnes dînaient dehors, +Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, +pour Céline, et pour la concierge invitée, +d’énormes escargots, dont la farce fondait et grésillait +au-dessus de la braise rose. Sa large face, +plus rose que la braise et plus luisante que les +coquilles des escargots, était positivement ronde +comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris +tirés en arrière, et réunis en un chignon de la +dimension d’un berlingot.</p> + +<p>— « C’est comme ça, la jeunesse », fit-elle, +indulgente. « Laissez donc, Céline. Moi, à c’t âge-là, +je ne savais pas plus ce que je voulais que +vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, +mon amour, va pas tracasser la fifille à marraine », +conseilla-t-elle à Criquette, laquelle, arrondie sur +un coussin, dans un angle, guettait d’un œil bougeur +la confection prochaine de sa pâtée. — « Hein ?… +On est contente de la trouver, sa +vieille Mémette, quand les belles madames vont +dîner en ville ?… » ajouta la cuisinière, en inclinant +vers la petite chienne la bonne grosse lune +rougeoyante qui lui servait de visage.</p> + +<p>Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs +reprises vers cet astre favorable à ses humbles +joies. Plus heureuse que les hommes, incapables +de toucher leurs dieux, elle dardait à +chaque bond sa langue adoratrice vers la face +écarlate et providentielle.</p> + +<p>— « Là… là… » disait la cuisinière, « bige-moi +tant que tu veux, trésor. Ton petit torchon +rose… Il est plus appétissant que ma frimousse +en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette. +Vas-y, bige-la, ta vieille.</p> + +<p>— Comment pouvez-vous !… » s’étonna dédaigneusement +Céline. « Je me demande si vous +n’aimez pas encore mieux Criquette que madame +Gilles.</p> + +<p>— Je me ferais hacher pour l’une aussi bien +que pour l’autre », déclara Guillaumette en retournant +à ses escargots.</p> + +<p>Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait +les épreuves d’une de ses chroniques. Elle +voyait cela !… Elle le voyait !… Sa prose imprimée ! +Les phrases tournées dans sa tête avec tant +d’application… Elle les retrouvait, une à une, +sous cette forme, qui lui paraissait magique. +Combien son style, ses idées, y gagnaient ! C’était +mieux qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant +lui venait aux lèvres. Très bien, ce passage… +Tiens, elle ne se rappelait pas… Cette jolie pensée… +c’était d’elle ?… Ma foi, oui !… Cela faisait +vraiment bien, coupé en prestes alinéas. Une +colonne et demie, environ… Bonne longueur. Et +son nom au bas ! son nom en petites majuscules : « <span class="sc">Gilberte +Andraux.</span> » Elle y arrêtait des yeux +pleins d’extase.</p> + +<p>Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque +chose arrêtait la jeune fille au moment d’en +ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât +l’écriture, et que la signature fût illisible, elle +sut tout de suite de qui cette lettre émanait. Lentement +elle en prit connaissance.</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de +moi, mademoiselle ? Vous auriez eu tort. Je ne suis +pas le brutal contre qui s’est révoltée votre ingénuité. +Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas par +un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez. +J’avais à cœur de vous persuader que vous +m’aviez mal compris. Plusieurs mois ont passé, qui, +loin d’atténuer mon sentiment à votre égard, l’ont +rendu plus profond, plus digne de vous.</p> + +<p class="i">« Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour +la pure jeune fille que vous êtes, ni pour le brave +homme que je crois être, — que je veux être, tout au +moins, à votre égard et dans votre estime, — rester +sur un malentendu.</p> + +<p class="i">« Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai +au journal jusqu’à huit heures. Quoi que vous +fassiez, votre chronique paraîtra demain. Mais, si +je puis causer avec vous quelques minutes, je vous +donne ma parole d’honneur que vous serez content de</p> + +<p class="sign i">« Votre admirateur et ami. »</p> +</blockquote> + +<p>Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement +des pattes d’un faucheux écrasé. Gilberte +y devina sans peine la signature de Monbardon.</p> + +<p>Elle recommença de lire la lettre, ligne à +ligne, mot à mot, puis elle releva les yeux.</p> + +<p>La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra +la cime de l’orme, « son parc », et, machinalement, +parcourut le dédale des branches. Elle en +connaissait les bifurcations, les nodosités, les +ramilles mortes. Recroquevillées de sécheresse, +grises de poussière, ses feuilles n’étaient déjà +presque plus de la verdure. Mais les rayons du +soleil déclinant le criblaient par en dessous de +longues flèches vermeilles, allumaient dans son +mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre parisien, +prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait +au cœur de la jeune fille rêveuse une vague +fantasmagorie d’aventures, de pays lumineux +et doux — peut-être des souvenirs d’une vie +ancienne, ou des pressentiments d’avenir.</p> + +<p>Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas.</p> + +<p>Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et +plein d’un soleil fauve lui disait des choses merveilleuses +et tristes, — si tristes que, soudain, +Gilberte en eut les yeux débordants de larmes.</p> + +<p>La correction des épreuves ne demanda que +deux minutes. Quelques coquilles, des lettres +tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte, +pour avoir aidé sa marraine, connaissait les +signes cabalistiques qui sont le volapuk entre +auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet dans +une enveloppe et sonna la femme de chambre.</p> + +<p>Céline parut, les yeux arrondis, la bouche +grasse.</p> + +<p>— « Je croyais Mademoiselle partie pour +dîner chez son amie.</p> + +<p>— Céline, pourriez-vous me porter ceci ?… +Mais, qu’est-ce que vous avez ? Que faisiez-vous ?</p> + +<p>— Je croyais Mademoiselle partie », répéta +l’autre. « Alors, nous mangions de bonne heure, +parce que Madame nous a donné notre soirée. +Nous allons avec la concierge… »</p> + +<p>Les sourcils de Gilberte se contractèrent.</p> + +<p>— « Allez », dit-elle avec une dureté que la +domestique ne comprit pas.</p> + +<p>— « Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle +pourra peut-être… » hasarda Céline +avec la familiarité dont on use envers des maîtres +jeunes.</p> + +<p>— « Vous avez raison, j’irai moi-même. »</p> + +<p>Et comme la femme de chambre, ennuyée, +s’attardait :</p> + +<p>« Allez, allez… Vous empoisonnez l’ail. Quelle +horreur pouvez-vous bien manger ? »</p> + +<hr> + + +<p>Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le +<i>Gulliver</i> s’était récemment installé dans un hôtel +tout neuf. Au fronton, un bas-relief montrait le +héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures +sonnaient à l’horloge du journal et sous la colonnade +de Brongniart, lorsque Mlle Andraux traversa +la salle des dépêches et s’engagea dans +l’escalier à rampe de fer forgé qui menait à la +direction. C’était l’heure affairée. Pourtant on +ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à +la curiosité des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs, +de tous les gens qui encombrent les locaux +d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même +en juillet, Gilberte se précipita dans le bureau +de Monbardon comme en un refuge.</p> + +<p>Il lui saisit les deux mains.</p> + +<p>— « Que vous êtes gentille ! Vous êtes venue. +Vous ne m’en voulez donc pas trop ? »</p> + +<p>Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la +gorge. Ses yeux bruns — illuminés de jeunesse, +de franchise aussi — se fixèrent largement sur le +visage inscrutable.</p> + +<p>— « Vous en vouloir ?… Non. Vous m’écrivez +qu’il y a malentendu. Je me suis donc trompée. +Ne parlons plus de cela. »</p> + +<p>Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il +se taisait, souriant, de son sourire sans lumière. +Elle ajouta :</p> + +<p>— « Je viens vous remercier pour les épreuves. +Les voici. C’est une grande chose de paraître +dans le <i>Gulliver</i>. »</p> + +<p>Il sourit davantage. Quelle enfant ! Quelle délicieuse +enfant !… Un rien d’émotion attendrie +brilla derrière le monocle, sur les traits grisâtres, +au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la +cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude.</p> + +<p>— « Le <i>Gulliver</i> », dit-il, haussant l’épaule. +« Vous lui faites bien de l’honneur. Il vous appartient. +Ce sera votre journal, si vous voulez.</p> + +<p>— Comment ?… »</p> + +<p>Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et +l’homme qu’elle jugeait dangereux, intimidant, +vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa +puissance. Monbardon ! C’était Monbardon qui lui +parlait ainsi !</p> + +<p>— « Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous +là… Non… dans ce fauteuil. Et causons un +peu, en amis. »</p> + +<p>Il s’assit devant elle, tout près, — pas trop, à +peine si les genoux, parfois, s’effleurèrent. Malgré +tout, elle sentit bien vite le ridicule de ce mot +« amis », l’invraisemblance d’une amitié quelconque +entre cet homme, dont elle n’imaginait +pas la moindre pensée, et la claire petite fille +qu’elle était. De l’amitié… elle n’en lisait pas +sur ce visage, où, lui semblait-il, elle ne lirait +jamais. De l’amour non plus, d’ailleurs. Du +moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans +le comprenait. — Quelque chose d’obscur, de +lourd, de gênant, la tenait oppressée, devant +cette physionomie, à la fois morne et ardente, +sous ces yeux tenaces, dont le regard, par instants, +l’obsédait, comme un contact.</p> + +<p>Monbardon lui disait :</p> + +<p>— « Parbleu ! le <i>Gulliver</i>, il aurait tout à gagner +à faire passer dans son encre rance le parfum +d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas +de choses à vous demander sur vous-même, vos +amies, vos compagnes, sur ce mouvement si résolu +de la jeunesse féminine vers l’indépendance +par le travail. C’est très curieux. Vous voyez ça +de plus près que nous. Ça contient peut-être tout +l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus, +il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous +parlions ensemble, très souvent. Je vous confierai +une rubrique. Je vous installerai un bureau, +ici même, si vous voulez, avec des reporters à +vos ordres. »</p> + +<p>Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là, +Gilberte Andraux !</p> + +<p>D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur +ajouta :</p> + +<p>— « Ce n’est pas le journal seul qui a besoin +de rajeunissement. Si vous saviez… Ah ! ma +petite… »</p> + +<p>Une ombre grise plomba davantage la face +taciturne. Le monocle tomba. Monbardon frotta +de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis +que, d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait +une main de la jeune fille, puis posait cette +main sur son genou sans desserrer l’étreinte.</p> + +<p>Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment. +Tout en tirant sournoisement sa main +prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation +d’un homme que tout le monde envie.</p> + +<p>Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur. +Voilà bien ce qu’il lui fallait, à lui, +revenu de tout, ivre d’ennui…</p> + +<p>— « L’ennui ! » cria Gilberte.</p> + +<p>— « Hé, oui !… Un journal, c’est une roue +qui tourne. Vous croyez qu’on y dit ce qu’on +veut ? On y dit ce que le public spécial demande. +Si, par hasard, on était, sur un point quelconque, +du même avis que le confrère d’en face, faudrait +se garder d’en convenir. Si les journaux ne se +mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient +plus. Et la course au scandale ! La manchette +à sensation ? Et la frénésie de l’information +mondaine ? Sans compter les dessous de tout +cela… Ah ! ce n’est pas gai tous les jours », soupira +Monbardon.</p> + +<p>Si encore il avait des compensations dans la +vie privée !… Mais chez lui… la solitude… pis +que la solitude. Il risqua des allusions à sa femme. +Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord +du ménage. On ne voyait jamais ensemble +les époux Monbardon. Le directeur du <i>Gulliver</i> +allait seul dans le monde comme au théâtre, +donnait ses repas d’amis au cabaret.</p> + +<p>— « Ah ! » murmura-t-il, « si vous aviez confiance +en moi. Nul ne peut escompter l’avenir. +Mais enfin… »</p> + +<p>Donnait-il à entendre qu’il divorcerait ? Ou que +l’hypothétique Mme Monbardon pourrait disparaître +d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait +encore jugé à propos de le faire ? Quoi qu’il +en pensât, il ne craignit pas de déclarer qu’en +Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice +du <i>Gulliver</i> vieilli, et la seule Égérie souhaitable +pour le directeur de cet important quotidien.</p> + +<p>— « Je savais bien », dit Gilberte, avec un air +réprobateur, qui lui faisait un minois à croquer, +« je savais bien que, si je venais, vous ne seriez +pas sage, et que cela finirait très mal. »</p> + +<p>En dépit de sa timidité devant Monbardon, de +qui le seul aspect la glaçait naguère, elle prenait +instinctivement le ton de gronderie plaisante +qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants, +de quelque âge qu’ils soient, reculent les limites +de l’absurdité sans franchir celles des convenances.</p> + +<p>Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit, +comme Gilberte ne croyait pas qu’il pût rire.</p> + +<p>— « Vous trouvez que cela finit mal », répétait-il, +en tâchant de replacer son monocle, que +le rire chassait de nouveau.</p> + +<p>— « Très mal », dit-elle, sans que sa gravité +éteignît entièrement son joli sourire. « Puisque +me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au +<i>Gulliver</i>. Voulez-vous être assez bon pour me +rendre mes épreuves ?</p> + +<p>— Vos épreuves !… Ah çà ! ai-je mérité que +vous me punissiez encore ?… » s’écria-t-il — avec +une bonne grâce qui fut presque cette fois de la +grâce tout court. — « Votre chronique paraîtra +demain matin, quoi que vous m’ayez fait. Et je +vois que vous allez me faire beaucoup de peine. »</p> + +<p>Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la +jeune fille une vibration de sympathie.</p> + +<p>— « Et comment vous ferai-je beaucoup de +peine ? »</p> + +<p>Avec quelques réticences, diverses circonlocutions, +puis une brusquerie à la blague, il dévoila +son projet. Il voulait proposer à Gilberte +un dîner de camarades, dans un coin de verdure +qu’il connaissait.</p> + +<p>— « On entre par un sentier discret du Bois. +Nul ne peut vous voir. Cependant, les bosquets +sont séparés par de si légers rideaux de verdure, +que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier. +Vous me devez cela, ma petite Gilberte. +N’ai-je pas été le plus respectueux des amis ? Nous +parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme, +et de la précieuse collaboratrice que +vous serez pour le <i>Gulliver</i>, en vous occupant de +cette question. »</p> + +<p>L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa +point. « Serait-ce tout de même possible ? » pensait +Gilberte. Une palpitation souleva son corsage.</p> + +<p>Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en +empêcher, car il avoua :</p> + +<p>— « J’ai choisi mon jour. Je sais bien que, +ce soir, votre tante assiste au banquet des Trente +mille lignes. Parbleu ! elle était de la commission +qui est venue me demander de le présider. »</p> + +<p>Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un +départ imprévu. Et, comme, effectivement, il +prenait le train à minuit, l’alibi se justifierait. +Mlle Andraux ne pouvait être compromise.</p> + +<p>— « Voyons », conclut-il, « je vous quitterai +forcément vers onze heures. De huit heures et +demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir +tenir en respect un vieux bonhomme comme +moi, dans un endroit où nous devrons parler bas +si nous ne voulons pas être entendus ?</p> + +<p>— Ce n’est pas cela », dit la jeune fille. « Mais +ensuite, vous vous croirez des droits. Vous m’accuserez +de jouer un jeu de coquette, s’il me convient +d’en rester là. »</p> + +<p>Une souffrance crispa la face de Monbardon. +L’ironie, la morgue, la glaciale indifférence fondirent. +Ce fut émouvant, chez cet homme. Et +aussi l’accent changé troubla Gilberte.</p> + +<p>— « Vous n’êtes pas bonne… Je savais bien +que vous alliez me faire du mal. »</p> + +<p>Il se détourna, marcha dans la pièce.</p> + +<p>— « Eh bien, n’en parlons plus. »</p> + +<p>Puis, revenant vers elle :</p> + +<p>— « Vous ne savez pas quel sentiment vous +brisez. Vous auriez fait de moi ce que vous auriez +voulu. »</p> + +<p>Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par +l’inquiétude de gâcher une chance unique pour +un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les +libertés féminines permises dans ce milieu littéraire +où elle prétendait entrer, Mlle Andraux +demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux +larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance, +d’agir en femme soucieuse de sa dignité. Et elle +avait envie de s’écrier, comme une petite fille : +« Oh ! mais, que faut-il faire ? » La fierté aussi +d’être tant pour un personnage comme le directeur +du <i>Gulliver</i>, la certitude de retourner à son +néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu définitif, +ajoutaient à sa perplexité.</p> + +<p>Il vit les cils humides battre sur l’effarement +des yeux de douceur. Les mains de Gilberte +furent dans les siennes.</p> + +<p>— « Ah ! vous venez ! vous venez !…</p> + +<p>— Rappelez-vous à quelle condition… J’ai +votre parole… » murmura-t-elle.</p> + +<p>Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, +il fixa le rendez-vous.</p> + +<p>— « Dans trois quarts d’heure, à huit heures +et quart, rue Spontini, à l’angle du carrefour +Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. +Mon auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite !… +je dois passer chez moi, je n’ai que le temps d’expédier +quelques affaires. A tout à l’heure, ma jolie… +A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas. »</p> + +<p>Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant +la notion de ce qui lui arrivait, Gilberte +se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant +elle, s’ouvrait la place de la Bourse, — un +désert dans la fin poudreuse et mélancolique du +jour.</p> + +<p>La jeune fille traversa, passa les grilles, entra +au bureau de poste, se fit ouvrir une cabine téléphonique :</p> + +<p>— « Impossible de venir dîner », chuchota-t-elle +dans l’appareil, à l’amie qui l’attendait. +« On m’admet au banquet des Trente mille +lignes, comme journaliste. A partir de demain, +je collabore au <i>Gulliver</i>. Alors, c’est important +pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine. »</p> + +<p>Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour +de la Bourse, en arrière. Par devant, elle n’osait, +craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être +vue par lui, quand il quitterait son journal. +Comme il lui était étranger, cet homme, près de +qui — tout près de qui, hélas ! — elle s’assiérait +tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis +dans l’intimité du repas discret. Étranger ?… +Plus qu’étranger. Odieux… Était-ce possible ? +Elle s’interrogea. Oui… odieux. Le bref attendrissement +ressenti devant sa tristesse, elle ne le +concevait plus. Une antipathie, une répulsion +physique, durcirent son cœur, firent courir dans +sa chair un frisson. « Qu’allais-je faire ? » pensa-t-elle, +avec effroi. « Qu’allais-je faire ? » Puis ce fut +un sentiment d’impossibilité, pour cette nature +qui ne savait pas feindre. « Qu’est-ce que je lui +dirai ? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable !… » +Et, brusquement, du fond de son +être, la révolte véhémente : « Je ne peux pas !… +Je ne peux pas !… »</p> + +<p>Elle marchait au hasard, dans un dédale de +rues qu’elle ne connaissait point. Le soir d’été +vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres +mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière +les grilles des balcons où ne s’accoudait +personne, il y avait encore des flammes roses +aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient +cette jolie fille, qui semblait aller au hasard, palpitante +et rapide, comme un papillon échappé +du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. +Sans saisir les mots, elle en devinait bien +le sens. Un écœurement fit trembler sa lèvre. Ses +yeux, machinalement, se levaient vers les vitres +roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. +Et, soudain, sa jeunesse fut désespérée, +comme si le beau soir paisible eût recélé toute la +douleur du monde.</p> + +<p>Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte +commanda de fermer la voiture.</p> + +<p>Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir +Monbardon. Elle ne voulait pas l’exposer à +l’humiliation de l’attente inutile, au coin d’une +rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi +exprès ? Ce serait vilain, et cruel.</p> + +<p>Mais comment faire ?</p> + +<p>Il avait quitté le <i>Gulliver</i>, certainement. +Adresser un mot chez lui, que déposerait le +chauffeur de l’auto ?… Gilberte n’osait. Sous +quel régime conjugal vivait-il ? Un billet de ce +genre est un engin dangereux.</p> + +<p>Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de +la Faisanderie où demeurait le directeur du <i>Gulliver</i>. +Elle connaissait bien cette adresse, pour +l’avoir cherchée dans le <i>Tout-Paris</i>. La personnalité +de Monbardon, depuis quelques mois, quoi +qu’elle en eût, se mêlait à son existence.</p> + +<p>Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule +de ces papiers tout gommés qu’on plie en +forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur +l’un d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge, — haletante +de la crainte d’être surprise :</p> + +<p>— « Pour monsieur Monbardon… pour lui +seul, n’est-ce pas ? »</p> + +<p>Glissant une pièce dans la main du portier :</p> + +<p>— « Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son +auto n’a peut-être pas tourné le coin de la rue. »</p> + +<p>Elle reprit sa lettre, s’enfuit.</p> + +<p>— « Boulevard Raspail », dit-elle au chauffeur.</p> + +<p>Comme la voiture traversait la rue Spontini, +Gilberte eut juste le temps d’apercevoir une auto +arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation +Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un +plus étrange sentiment lui noya l’âme, mélange +d’un orgueil amer, d’un regret subtil, avec un +retour soudain de compassion attendrie pour +celui qui, là-bas, ne pensait qu’à elle, — vainement.</p> + +<p>Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. +La vie eut un goût savoureux. Elle n’avait +que vingt ans. Combien d’autres ?… et quels +autres ?… l’attendraient de la même attente. +Comment serait-il, celui qui n’attendrait pas en +vain ?…</p> + +<p>Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas +rentrer à la maison. D’ailleurs, comment expliquer +qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle se +souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même +n’avait pas les clefs de l’appartement. La +jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il eut franchi +la Seine, le paya, et commença de marcher +lentement, le long du quai, rive gauche.</p> + +<p>Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, +vers ce Paris dont les siècles ont exhaussé le sol, +noirci les murs, griffé les pierres de signes et de +souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de +passions confuses, tourne ses pas de ce côté, dans +l’errance des promenades sans but.</p> + +<p>Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut +tout à coup grand’faim. C’était la première fois +qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure ordinaire. +Dans son imagination s’indiqua vaguement +le fin menu que Monbardon lui eût proposé. +Elle eut un soupir de gourmandise.</p> + +<p>Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés +de foie gras, un baba et un éclair au café, elle +s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva +exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où +elle regarda Notre-Dame — formidable silhouette +à l’encre de Chine — se découper sur un ciel +d’or rose et s’endiamanter le front des premières +étoiles.</p> + +<p>Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour +qu’il lui fût possible de paraître sans indiscrétion +parmi les sociétaires des Trente mille lignes, +Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de +l’Arcade, où fleurit, depuis l’époque du Directoire, +le célèbre restaurant de la « Truite au +bleu ».</p> + +<p>Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle +arriva, les sociétaires n’en avaient pas fini avec +le dessert et les discours. Dès le vestibule, en bas +(il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux +perçut des applaudissements. Hésitante, +elle s’attardait devant une porte vitrée. La connivence +souriante de la préposée au vestiaire la +poussa dans la fournaise.</p> + +<p>Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi +en sous-sol, remplie de dîneurs, autour de +longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait +du relent des victuailles, détenait un record +de température élevée, en ce soir de juillet. Une +fraîcheur illusoire était suggérée par son aspect +de grotte, et par de l’eau pulvérisée — mais +n’était-ce pas l’eau du bain-marie ? — dont les +gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les rochers +artificiels. Les piliers soutenant la voûte — d’ailleurs +très basse — se dissimulaient entre des +stalactites et des stalagmites. Parmi les aiguilles +d’aspect calcaire, — triomphe du carton-pâte, — un +peu de mousse jaunâtre et quelques arums en +celluloïd figuraient la végétation aquatique de ces +régions.</p> + +<p>Cette salle — peu pratique pour un banquet, +car les stalactites et les stalagmites rompaient la +cordialité de l’ensemble, et séparaient les convives +en petits paquets plus ou moins sympathiques — constituait +le sanctuaire trimestriellement +dévolu à la Société des Trente mille +lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien +que tout le monde pût prendre part aux fraternelles +agapes) déterminait l’irréductibilité, +sous ce rapport, du directeur de la « Truite au +bleu ».</p> + +<p>— « Je vous donne », disait-il aux écrivains, +« par une faveur spéciale, et en renonçant aux +plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau +primitif, où naquit mon illustre établissement. +Des Américains, qui ne passent qu’un soir à +Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire +dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de +Beauharnais, Mme Tallien, Mme de Staël, Talleyrand, +et Bonaparte lui-même. Quand c’est le +jour des Trente mille lignes, je refuse tout. Ma +grotte vous est réservée. Pour rien au monde je +ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de +notre France, déguster ma fameuse truite au bleu +aux étages récemment construits, sous de banals +arceaux gothiques, ou bien entre les glaces trop +neuves de ma galerie Trianon. »</p> + +<p>Gilberte, venue du dehors au moment où le +repas s’achevait, crut suffoquer. Mais, soutenue +par la curiosité, trop contente d’être admise là, +ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, +et sourit à quelques sociétaires de connaissance. +Un jeune Trente mille lignes lui offrit sa +chaise. Un autre poussa même de son côté une +assiette sur laquelle s’étageaient des biscuits à la +cuiller.</p> + +<p>Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, +en bonne place, tout près de la table d’honneur. +Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt, Gilles de +Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute +coiffure de plumes rappelant celle des Indiens +Sioux. Sous la perruque, de nuance acajou, qui +supportait ce diadème sauvage, un terrible profil +busqué accentuait l’analogie. Puis c’était, hors +d’une robe scintillante et très décolletée, l’ossature +puissante de deux épaules décharnées mais +massives, sur lesquelles descendaient de longues +boucles d’oreilles, tandis qu’un collier de perles — vrai +ou faux — roulait contre la barre saillante +de clavicules en forme de gourdins.</p> + +<p>Le jeune « Trente mille lignes » empressé +auprès de Gilberte, lui souffla :</p> + +<p>— « C’est la mère Gigogne ?</p> + +<p>— Comment, la mère Gigogne ?…</p> + +<p>— Oui, C’est elle qui a fondé <i>L’Enfance laïque</i>, +dont vous connaissez le succès persistant. Elle y +écrit, depuis vingt-cinq ans, les « <i>Contes de la +mère Gigogne</i> ». Une gaillarde épatante ! Elle +nous disait tout à l’heure qu’elle n’aime que ses +chiens. Elle laisse son mari à la campagne pour +les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne +le biberon aux orphelins. La mère Gigogne, +d’ailleurs, ne peut souffrir les enfants.</p> + +<p>— Il y a beaucoup de dames dans votre +société », observa Gilberte.</p> + +<p>— « Oh ! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le +roman d’au moins trente mille lignes commence +à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il +faut d’imagination pour mettre sur pied des +histoires de cette longueur, et qui se tiennent. +Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la +logique, ni de la construction. Alors, quand elles +ont trouvé un début, rien ne les oblige à prévoir +un dénouement. Elles vont, elles vont… Elles +n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, +au coin, la blonde, frisée à l’enfant, avec cette +figure calme, ces gros yeux… On croirait une +placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se +laisser vivre. C’est une luronne qui vous abat +quatre-vingt mille lignes en six mois. Elle vous +déclare tranquillement : « J’écris dix pages avant +mon café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma +toilette. J’écris dix autres pages. Et voilà… J’ai +fait ma journée à l’heure où les belles dames du +monde songent seulement à sortir de leur lit. »</p> + +<p>Des bruits de couteaux heurtant les verres +interrompirent les explications du néophyte, +dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait ou +dénigrait la fécondité de ses confrères du beau +sexe.</p> + +<p>Un monsieur en habit se leva, se tourna vers +un autre monsieur en habit, demeuré assis à sa +gauche, et commença de lui débiter des malices, +laborieusement amenées de loin, et dont on sentait +à coup sûr qu’elles aboutiraient à quelque +énorme compliment. Ces deux personnages, seuls +en tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de +ce fait, une violente sympathie l’un pour l’autre, +et ne résistaient pas au besoin de se témoigner le +sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, +isolés chez une race différente.</p> + +<p>Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, +s’exprimait d’abondance, n’ayant pas recours à +des notes, même quand il énuméra les œuvres +de l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle +quantité d’adjectifs élogieux, que certains de ses +auditeurs professionnels en inscrivirent à la dérobée +sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir +qu’il y en eût tant dans le dictionnaire des +qualificatifs.</p> + +<p>A la fin des périodes les plus ronflantes, on +l’interrompait par des applaudissements.</p> + +<p>Celui dont il présentait le panégyrique, le président +occasionnel du banquet, tenait les yeux +baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main +droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait +lire, n’étant pas orateur, tremblaient légèrement +et continuellement. C’était un vieil homme de +lettres, que toute une vie de travail n’avait pas +enrichi, et dont le nom restait ignoré du grand +public. Jamais il ne s’était vu à pareille fête. +Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, +la joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur +de pointes aiguës, comme une souffrance. Le +regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un +air naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre +pour ne pas qu’on vît remuer sa moustache grise. +La terreur aussi de prendre la parole tout à +l’heure ajoutait à son émotion.</p> + +<p>Et voici que, dans cette assemblée de camarades, +d’ouvriers de lettres, dont beaucoup parcouraient +des carrières aussi obscures et aussi +rudes que la sienne, le spectacle de son attitude, +la perception de son émoi, la disproportion entre +la brève ovation de l’heure et l’immensité de +son effort, saisirent les âmes. Un souffle de +fraternité éteignit brusquement les jalousies, les +rivalités, les dédains, tout ce qui couve, et +circule, et ronge sournoisement, de secrètes et +mauvaises ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit +frénétiquement la péroraison exagérée. +On clama : « Un ban ! un ban !… » Et deux +cents mains rythmèrent le battement de tous les +cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières +mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux +aux cils gris, sous un front lourd, zébré de +rides, — des yeux où roulait une larme.</p> + +<p>A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, +comme l’émotion d’abord l’empêchait d’articuler, +on l’applaudit. Son speech était simple. Il le lut +modestement. Il offrit le séné convenable, en +retour de la casse que lui avait passée le premier +orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce confrère +à qui il répondait jouissait déjà d’une relative +célébrité. En le louant plus modérément, il +sut le louer mieux. Son tact valut de l’esprit. Et +les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince +paquet de feuillets qui continuait à trembler en +même temps que la voix. Mais, arrivé au bout, +le brave homme lâcha son discours écrit, et, +jugeant qu’il devait exprimer à l’assistance la +surprise et la douceur du succès qu’on lui faisait, +il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le +spasme de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, +où balbutiait sa gratitude.</p> + +<p>Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces +femmes de lettres, qui tous — surtout les plus +vieux — étaient plutôt des enfants de lettres, +chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des +dures réalités, eurent, à leur tour, les paupières +humides.</p> + +<p>Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. +Des rires, des acclamations railleuses, montant +parmi le hérissement de stalagmites, du coin +écarté qu’on nommait « la petite classe », appelèrent +l’attention sur un sociétaire qui venait de +se lever. C’était le chansonnier, non pas du « Caveau », +mais de la « Grotte ». A la fin de chaque +diner trimestriel, il apportait un à-propos rimé, +qu’il entonnait d’une voix courte, cotonneuse, +sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, +sa jovialité, son physique, son essoufflement, +et par-dessus tout le sérieux avec lequel +il se considérait, lui et sa chansonnette, comme +une institution, mettaient en joie les sociétaires.</p> + +<p>Il venait de taper sur son assiette avec son +trousseau de clefs, et il annonçait, déjà suffoqué +d’emphysème avant d’avoir émis une note :</p> + +<p>— « <i>Gloire à la société des Trente mille lignes</i>, +parole de votre serviteur, sur l’air populaire de +<i>Totor, prête-moi ta bouffarde</i>. »</p> + +<p>Et il chanta, — si cela peut s’appeler chanter, +au milieu d’une hilarité indulgente :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Parmi les groupements insignes</div> +<div class="verse">S’affirmant autour d’un banquet,</div> +<div class="verse">Celui des Trente mille lignes</div> +<div class="verse">Détient le record, le bouquet.</div> +<div class="verse">D’abord, on y voit le beau sexe.</div> +<div class="verse">(Honneur aux dames !…) Cela vexe</div> +<div class="verse">Le Jockey, l’Union, l’Épatant,</div> +<div class="verse">L’Agricole… ô pommes de terre !</div> +<div class="verse">Surtout le Cercle militaire,</div> +<div class="verse">Qui n’en montreraient pas autant. »</div> +</div> + +</div> +<p>Il y en avait, de cette force-là, une douzaine +de couplets, ce qui parut abusif. Cependant +quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant +la réprobation générale. On ne voulut pas +faire affront au modeste Tyrtée des Trente mille +lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons +de la « Truite au bleu », qui suspendirent leur +bruyant service de desserte pour écouter une +littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas +pour les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient +en longueur.</p> + +<p>Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, +dans la salle voisine — plus exiguë encore que la +grotte — où les tasses à café s’alignaient, avec +les petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil +que, d’après son chansonnier, la société +éprouvait de la présence du beau sexe, les sociétaires +du sexe moins beau commencèrent de +fumer et de parler très haut, debout, par groupes, +dans un oubli total de leurs gracieuses confrères. +Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, +qu’on était à la veille du renouvellement du +comité. La période électorale déchaînait les passions +dans cette petite république des lettres, +comme dans tout autre domaine de suffrage +universel. Les femmes, malgré leur droit de +vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce +par scepticisme ? par manque d’usage de cette +forme du pouvoir ? En faut-il conclure que les +suffragettes, en politique, ne représenteraient +qu’une minorité de leurs sœurs ? Aux Trente +mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient +de la brume des cigares.</p> + +<p>La mère Gigogne, dont les récits dans <i>L’Enfance +laïque</i> avaient charmé le bas âge de la plupart des +sociétaires, en était réduite à agiter son diadème +de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à +leur montrer son collier de perles, — quand +toutefois ce collier ne disparaissait pas à moitié +dans le creux profond des « salières », derrière +les clavicules en forme de gourdins. Elle détaillait +en même temps les qualités de ses chiots +saintongeois, à qui son mari donnait le biberon.</p> + +<p>— « Des amours !… » déclarait-elle. « Des +bêtes qui seront certainement primées à la prochaine +exposition canine. Mon mari me téléphone, +tous les jours deux fois, comment ils se +portent et comment ils ont… oui, vous m’entendez. +Important, cela. Au moins aussi important +que pour des gosses. Avec la différence que, des +gosses, moi, ça me dégoûterait.</p> + +<p>— Vous devriez écrire des histoires pour +chiens », observa une confrère.</p> + +<p>— « Je leur en raconte, à mes toutous », rétorqua +la mère Gigogne, sans se démonter. « Ils +me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, +ils sont bien élevés. C’est pas comme tous ces +bavards-là », ajouta-t-elle avec un coup de tête et +un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans +leur nuage de fumée.</p> + +<p>— « On devrait », dit une vieille demoiselle +avec innocence, « trouver quelque distraction +pour réunir les messieurs et les dames.</p> + +<p>— Un petit jeu ? » sourit une agréable sociétaire, +que les convenances retenaient, bien contre +son gré, du côté féminin.</p> + +<p>— « Je ne dis pas un petit jeu. Mais… de la +musique, par exemple. Nous réciterions de nos +vers, — ceux qui en font », souligna la vieille +fille en se rengorgeant. « Dans une société aussi +littéraire que la nôtre, c’est pitié, nos soirées. +Le dîner fini, ces messieurs se croient dans un +estaminet.</p> + +<p>— Oh ! ils savent bien se comporter galamment +quand ils trouvent que ça en vaut la peine. +Regardez donc là-bas… Ils sont une douzaine à +faire la roue autour de Claircœur et de sa nièce.</p> + +<p>— Sa nièce ?… Allons donc ! » s’exclama une +bonne âme, enfermée dans un corps si épais que +les genoux ne pouvaient se joindre.</p> + +<p>— « Mais oui… sa nièce, ou filleule. Enfin, +son enfant d’adoption.</p> + +<p>— Mettons « d’adoption », gargouilla le gosier +encombré de l’adipeuse Trente mille lignes.</p> + +<p>— « Ça commence peut-être à la gêner d’avoir +cette grande fille bien tournée à côté d’elle. +Dame ! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur. +Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette. +Elle fait des frais.</p> + +<p>— Oh ! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la +dernière fois.</p> + +<p>— Oui… ici… Elle ne veut pas avoir l’air… +Mais je l’ai rencontrée. Dans une auto, elle était. +Une toilette !… Et la figure arrangée… Parfaitement. +Avec des yeux noyés… une façon de rire +aux anges… Elle ne m’a même pas vue. Elle planait +dans les astres. »</p> + +<p>La dame aux genoux irréconciliables se racla +le larynx, puis murmura dans la direction de +Claircœur :</p> + +<p>— « Va, ma vieille, c’est pas pour toi que +tous ces gros papillons de nuit se bousculent autour +de ta chaise. Tu auras beau te payer des +chichis et de la teinture… Y a là une petite fleur +fraîche, qui sent bon le miel… Regardez-les, +regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller et qui +jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant +un prétexte. »</p> + +<p>Cette observatrice avait raison. Rien au monde, +pas même la fraternelle cordialité de la Société +des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes +les mêmes sentiments pour des dames mûres, +eussent-elles du génie, que pour une jolie petite +personne à peine majeure. C’est comme cela. +Toutes les campagnes féministes, parvinssent-elles +à égaliser les droits des deux sexes, n’égaliseront +pas, chez celui qui a les cheveux longs — n’ajoutons +point : « et les idées courtes » — n’égaliseront +jamais la laideur à la grâce, ni l’automne +au printemps.</p> + +<p>Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine +et la filleule ne songeaient guère à se faire +une cour des sociétaires empressés autour d’elles. +Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une +des femmes les plus humbles, les plus effacées, et +aussi l’une des plus âgées de la réunion. Elle +proposait cette camarade, qui s’en effarouchait, +à l’admiration de la jeune fille.</p> + +<p>— « Pense, mon enfant, que madame Vertol, +qui pourrait vivre tranquille, de sa pension, de +ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour +élever les orphelins de notre Société. Chaque fois +qu’un de nos confrères laisse une famille dans +l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle +trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses +pupilles, un mois au bord de la mer.</p> + +<p>— Oh ! dans une bicoque, une vraie grange. +Ne parlez pas ainsi de moi, chère madame de +Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu ! »</p> + +<p>La voix fluette sortait d’une bouche fripée, +édentée. Le vieux visage, les yeux s’éteignant au +fond de leur caverne osseuse, le corps squelettique, +dans une robe noire qui parvenait, quoique +tout unie, à sembler démodée, se parèrent, pour +Gilberte, d’une beauté sacrée. Même, elle trouva +émouvant le souci d’une élégance convenable +pour ce banquet, où d’autres venaient en pimpants +atours. Un col et des manchettes de dentelle, +une broche contenant la photographie et les +cheveux d’un bébé perdu voici bien longtemps, +une chaîne d’or amincie descendant jusqu’à la +haute et étroite boucle de ceinture émaillée, +datant de Louis-Philippe, marquaient le soin +qu’avait pris la vieille femme de ne pas se singulariser +par une tenue trop simple. Cette coquetterie +délicate, qui eût été piteuse si elle n’avait +été sublime, toucha des fibres profondes dans le +cœur, si troublé ce soir, de la jeune fille.</p> + +<p>— « Voulez-vous me permettre de vous embrasser, +madame ? » demanda-t-elle. « Ce sera un +honneur que je n’oublierai jamais. »</p> + +<p>Dans la voiture, en revenant boulevard Raspail, +elle dit à sa tante :</p> + +<p>— « Ta Société des Trente mille lignes, est-ce +qu’on s’y entr’aide ou est-ce qu’on s’y entre-dévore ?</p> + +<p>— Les deux. C’est comme dans la vie », riposta +Claircœur. « Seulement toute association +multiplie l’entr’aide et réduit l’entre-dévorement +au minimum, par un mécanisme presque +mathématique, dont les mutualistes savent profiter.</p> + +<p>— C’est aussi la multiplication des compliments, +marraine. Le bon vieux qu’on fêtait, et +dont la carrière est presque inconnue, a reçu +autant de coups d’encensoir et autant de bravos +que son célèbre confrère.</p> + +<p>— Ça, ma petite, c’est l’effet de cette justice +spontanée qui soulève parfois les foules. Si tu +mettais en balance ce qu’il y a de nobles efforts, +de beautés, peut-être mal présentées, dans l’œuvre +plus obscure du vieux, et d’arrivisme habile, de +bluff, de séductions équivoques, dans les romans +favorisés de l’autre, tu trouverais sans doute +moins de distance entre l’auteur à la mode et +l’honnête écrivain dédaigné. Voilà ce qu’il y a +de meilleur dans nos associations. C’est qu’à un +certain moment, en un éclair de lucidité, d’équité, +des élans généreux rétablissent l’ordre, compensent +un peu les caprices formidables de la vogue, +et du sort. »</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain matin, aussitôt levée, Gilberte +envoya Céline chercher le <i>Gulliver</i>.</p> + +<p>Lentement, la jeune fille déploya la feuille, qui +sentait si fort, étant toute fraîche, l’odeur — grisante +pour les écrivains à leur début — de l’encre +d’imprimerie.</p> + +<p>Le titre de sa chronique lui sauta aux yeux, à +la première page, vers le milieu de la dernière +colonne.</p> + +<p>Elle tourna le papier pour voir son nom — son +nom que des milliers de lecteurs, l’élite du +monde pensant, des savants, des illustres, des +puissants,… des rois ! — liraient ce matin.</p> + +<p>Le journal glissa. Elle revit la forme de l’automobile, +arrêtée, dans l’attente, à l’angle de la +rue Spontini.</p> + +<p>Ses yeux pleins de songe s’en allèrent vers son +arbre, qui frémissait de toutes ses feuilles, dans +le baptême rose du jour nouveau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p><i>Les Malheurs d’une arpète</i>, drame en six actes +et huit tableaux, étant à peu près à point pour la +scène, et les répétitions ne devant commencer +qu’en septembre, Gilles de Claircœur envisagea +la possibilité de se reposer hors de Paris pendant +la canicule.</p> + +<p>— « Qu’en dis-tu, Gilberte ? Si je t’emmenais +en Suisse ? Ou bien au bord de la mer ? A ton +choix. Nous avons six semaines devant nous.</p> + +<p>— Oh ! marraine… Que tu es gentille ! Ça +serait bon pour nous deux de quitter un peu ce +vilain Paris.</p> + +<p>— Je crois que ce serait bon pour toi, qui +deviens toute pâlotte. Quant à moi, je suis solide. +Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu +l’habitude des villégiatures !</p> + +<p>— Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie, +marraine.</p> + +<p>— C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on +rencontre sur une route solitaire ne comptent pas. +C’est bien mélancolique, va, un succès remporté +pour soi seul.</p> + +<p>— Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons +bien », dit la jeune fille.</p> + +<p>Elle se montrait plus expansive, plus tendre, +depuis quelque temps. Une certaine estime respectueuse +imprégnait maintenant ses allusions à +l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence +ne lui paraissait déjà plus si facile à vivre. Le +talent ne s’impose pas aux autres avec l’évidence +qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre +par quelle lutte il lui faudrait manifester +le sien. Et d’abord par quelle foi tenace elle +devrait continuer d’y croire.</p> + +<p>Lorsqu’elle avait dit : « Nous sommes là », elle +s’identifiait avec sa famille, et dans une intention +d’autant plus marquée que, justement, les +Andraux se montraient moins empressés, même +pouvaient être accusés de quelque négligence. +Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens, +tellement assidus naguère, auprès de tante Gil, +qu’on les eût plutôt soupçonnés d’obséquiosité, +d’accaparement.</p> + +<p>Claircœur n’en avait pas fait la remarque, — du +moins devant sa filleule. Peut-être ses préoccupations +du moment, l’absorbant tout entière, +l’incitaient à considérer comme un débarras la +diminution des séances familiales, des visites à +l’improviste, des arrivées en coup de vent. Mais +Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner +presque nerveusement. N’avait-elle +pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses +parents la date anniversaire de la naissance de +sa marraine, et seriner en hâte, à la dernière +minute, un compliment à Lilie, qui se présentait +sans avoir appris de fable ?…</p> + +<p>Elle éprouva donc une vraie satisfaction +lorsque, le voyage en Suisse ayant été décidé, et, +naturellement, annoncé par elle à son père, Théophile +et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés +d’un regard, leur intention d’aller, avant +le départ, faire une visite à tante Gil.</p> + +<p>Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne +s’agissait pas de visite, et qu’on viendrait dîner. +D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour la +carrière de Bernard. On en causerait sérieusement.</p> + +<p>Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune +homme qui forma le fond de la conversation. +Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité +qu’accentuait sa longue figure osseuse, au +teint mat, et ses yeux brûlants dans leurs profondes +orbites, ce qui le faisait ressembler à un +jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse +paternelle, qui le dirigeait vers ce qu’il appelait — avec +tout de même une ironie un peu inquiétante — l’<i lang="la" xml:lang="la">in +pace</i> de l’administration.</p> + +<p>— « Moi aussi, je prépare le concours du +ministère, comme Bette », proféra-t-il.</p> + +<p>— « Tu crois blaguer », dit sa sœur. « Mais je +t’assure que je me présenterai au prochain qu’on +organisera pour les femmes.</p> + +<p>— « Je te félicite », prononça Bernard, avec +un sérieux si plein d’onction, que les heureux +parents daignèrent sourire.</p> + +<p>— « Et l’aéro ? » demanda Gilberte. « Tu y as +renoncé ? »</p> + +<p>Parole imprudente, qui n’eut toutefois pas de +suite, parce que la petite Nathalie intervint :</p> + +<p>— « Bernard dit qu’on est mieux assis sur un +rond de cuir que sur le siège d’un aéroplane », +expliqua-t-elle avec la bonne foi de l’enfance.</p> + +<p>On rit, et il n’en fut plus question. Mais, +après le dîner, M. et Mme Andraux échangèrent +un coup d’œil.</p> + +<p>— « Est-ce que nous pourrions vous dire un +mot, tante Gil ? »</p> + +<p>Ils l’appelaient ainsi, comme les enfants. Ça +rajeunissait Louise.</p> + +<p>— « En particulier ? » demanda Claircœur.</p> + +<p>— « Tout à fait en particulier. »</p> + +<p>Elle les emmena dans son cabinet de travail.</p> + +<p>— « Je pense que Criquette ne vous gêne pas ?</p> + +<p>— Oh ! si ça ne vous faisait rien, ma bonne +amie… Elle va sauter sur vos genoux. Et vous ne +vous occuperez que de ses mines. »</p> + +<p>Claircœur ne nia pas cette vérité profonde. Les +mines de Criquette, sa façon de pencher sa petite +tête suivant les intonations des voix, les yeux +impayables qu’elle levait en laissant voir un peu +de blanc par-dessous, l’intéresseraient certainement +beaucoup plus que ce que lui diraient les +Andraux. Elle se rendit à l’évidence.</p> + +<p>— « Va, Criquette, va jouer avec ta petite cousine +Lilie. »</p> + +<p>Parenté exorbitante ! Claircœur, ouvrant la +porte, ne vit pas la grimace des parents de Lilie, +devenus du même coup oncle et tante d’un quadrupède. +Que ceux qui n’ont jamais eu de chien +jettent la pierre à Claircœur ! Théophile et Louise +étaient de ces infortunés.</p> + +<p>Ce fut lui qui prit la parole.</p> + +<p>— « Ma bonne amie, écoutez… Il s’agit d’un +sujet un peu délicat. Vous êtes une femme de +bon sens. On peut tout vous dire.</p> + +<p>« Aïe ! » pensa la romancière, « encore une +frasque de Bernard. Le polisson aura découché. +Quelle affaire pour cette mijaurée de Louise ! »</p> + +<p>— « Parlez, mon cher Théo », fit-elle avec +rondeur. « Vous savez que j’aime vos enfants +comme s’ils étaient les miens.</p> + +<p>— Voilà. C’est ce qui nous encourage. Tu vois, +Loulou. Notre Gil n’a pas moins d’affection pour +ces pauvres chéris, que diable ! Un entraînement, +un coup de tête, ça peut aveugler un instant. Ça +ne touche pas le fond du cœur. »</p> + +<p>« Loulou » parut ne pas avoir entendu que son +mari s’adressait à elle. Sa face plate, sans aucun +joli modelé, sans accent, mais qu’elle croyait +belle et distinguée, à cause d’une bouche trop +petite, d’un nez écourté (qu’elle disait fin), et de +deux yeux froids, d’un bleu faïence (elle traduisait +« pervenche »), demeura figée. Cependant, +les étroits ourlets roses des lèvres se froncèrent +autour d’une ouverture déjà trop resserrée, dont +ils dénaturèrent ainsi fâcheusement l’apparente +destination.</p> + +<p>— « Qu’est-ce que vous voulez dire ? » demanda +Claircœur à M. Andraux.</p> + +<p>Elle était devenue un peu pâle. Mais, assise à +contre-jour, dans le crépuscule d’été, elle se félicita +qu’on ne pût voir si elle montrait quelque +trouble.</p> + +<p>— « Vous faites du théâtre », reprit Théophile, +« Mon Dieu ! Je ne vous dirai pas que c’est une +fantaisie… voyons… entre nous… passablement +dangereuse.</p> + +<p>— Une fantaisie !… Mais c’est mon métier +d’écrivain.</p> + +<p>— Oh ! vous êtes romancière. Vous réussissez +dans le feuilleton. Il ne s’ensuit pas que vous +aurez du succès à la scène. Le théâtre… c’est +une carrière à part. On ne s’improvise pas auteur +dramatique.</p> + +<p>— Eh bien, si j’échoue… je ne serai ni la première +ni la dernière à en courir l’aventure.</p> + +<p>— « Aventure » est le mot.</p> + +<p>— Elle n’offre pas beaucoup de dangers, quoique +vous l’ayez qualifiée tout à l’heure de « dangereuse ». +Du moins, je ne vois pas…</p> + +<p>— Vous renoncez à écrire votre roman annuel. +Le directeur du <i>Petit Quotidien</i> peut s’en +plaindre.</p> + +<p>— Oh ! Boisseuil, c’est un ami. Puis, c’est +réglé, ça. Je me suis arrangée avec lui.</p> + +<p>— Eh ! eh !… il apprendra qu’il peut se passer +de vous. Les lecteurs aussi. »</p> + +<p>Claircœur se redressa, nerveusement.</p> + +<p>— « Enfin, mon bon Théophile, c’est mon +affaire.</p> + +<p>— Certes, ma chère sœur… » (Il osait employer +ce vocable dans les grandes occasions.) +« Cependant, vous nous avez habitués à parler +ouvertement de tout, avec vous, même de vos +intérêts. Combien de fois ne m’avez-vous pas +dit : « Théo, une femme seule comme moi, dans +la vie, peut être exploitée, roulée, donnez-moi +tel ou tel conseil… » Sur des placements, entre +autres, je me souviens. Vous ajoutiez : « Vous +êtes mon frère. »</p> + +<p>— C’est parfaitement exact. Mais, cette fois, +vous l’ai-je demandé, le conseil ? »</p> + +<p>Ici, Louise intervint.</p> + +<p>— « Oh ! ma chère, quel ton ! Vous n’avez pas +besoin de le prendre comme ça. D’ailleurs, Théophile, +je ne te conçois pas, toi non plus. Tu +t’embarques sur des questions d’argent. Est-ce +que cela nous préoccupe ? Tu m’as dit toi-même : « Gil +manque son roman de cette année. C’est +cinquante mille balles qu’elle fiche à l’eau. Mais +il faudra la féliciter si elle s’en tire à si bon +compte. » Jamais il n’est entré dans notre tête +de lui montrer quel gouffre elle a ouvert dans sa +caisse. Nous aurions l’air de songer à l’avenir des +petits. Bon Dieu ! que leur tante se ruine ou non, +ils n’en seront pas moins les braves gens que +notre exemple en aura fait. C’est l’essentiel. »</p> + +<p>Du vinaigre, coupé d’acide citrique, et employé +comme dentifrice, en écoutant scier une pierre +de taille, provoquerait à peu près la contraction +de mâchoires et l’acidité de salive, effets d’une +semblable éloquence. Claircœur n’y échappa +point. Il lui fallut un instant pour laisser s’éteindre +dans ses oreilles le grincement des paroles et +du ton. Elle contint une réplique furieuse et blessante, +qu’elle eût expiée par des larmes de sang. +Car une brouille avec les Andraux était la perte +de tout ce qui représentait, pour cette affamée +de tendresse, le pain quotidien de son cœur, l’aliment +faute duquel ce lui serait une douleur de +vivre.</p> + +<p>Elle réussit enfin à proférer tranquillement :</p> + +<p>— « Qu’y a-t-il donc d’offusquant dans le fait +que je termine une pièce de théâtre pour qu’elle +soit jouée cet automne, si nous mettons de côté +les questions d’intérêt ? »</p> + +<p>— Je vais vous le dire », déclara Louise. +« Théophile nous tiendrait deux heures avec ses +« si » et ses « mais ». La franchise est ce qu’il y +a de mieux. Je suis mère. A ce titre, je peux sentir +et exprimer des nuances qu’un homme ignorera +toujours… C’est une mère qui vous parle, +Gilles de Claircœur. »</p> + +<p>Claircœur se gardait d’en douter. Point n’était +besoin d’affirmer ce détail avec tant d’emphase. +Surtout, pour poser la question, qui suivit aussitôt :</p> + +<p>— « Gilles, vous comptez aller en Suisse, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et emmener Gilberte ?</p> + +<p>— Bien entendu.</p> + +<p>— Est-ce que monsieur Fagueyrat ira vous y +rejoindre ?</p> + +<p>— M’y rejoindre !… »</p> + +<p>Claircœur entendit bruire dans ses oreilles le +battement de ses artères. Il y eut un silence. Puis +Théophile développa :</p> + +<p>— « Sans doute. Quoi de plus vraisemblable ? +Vous travaillez journellement ensemble. Votre +collaboration ne peut s’interrompre pendant six +semaines… juste au moment d’aboutir.</p> + +<p>— Je ne comprends pas pourquoi vous me +demandez cela », dit la romancière, dont la voix +frémissait.</p> + +<p>— « Parce que, chère amie, en ce cas, vous +pourriez ne pas emmener Gilberte, nous la +laisser… »</p> + +<p>Claircœur eut un cri profond.</p> + +<p>— « Oh ! cette enfant… que j’ai élevée !…</p> + +<p>— Gilberte n’est plus une enfant », déclara +Louise. « C’est une jeune fille, dont la réputation +est à la merci d’un potin, d’une apparence +fâcheuse. Vous vivez à l’écart du monde, ma +pauvre amie. Vous ignorez certaines interprétations… »</p> + +<p>Le monde à l’écart duquel vivait Claircœur, et +dont l’opinion faisait loi pour Louise, se composait +des locataires de la maison du quartier de Grenelle, +habitée par les Andraux, de la concierge, +porte-parole des locataires, d’une ouvrière à la +journée, de quelques épouses d’employés au +ministère, et, planant sur tout, de M. Cochart, +chef de bureau, que sa vaine tentative galante +auprès de Gilberte laissait saturé de soupçon et +de fiel.</p> + +<p>— « Oui », répéta Louise, hochant la tête, +« le monde est impitoyable. Il faut le prendre +comme tel.</p> + +<p>— On nous a donné à entendre », reprit Théophile, +« que cette promiscuité avec des comédiens +pourrait faire jaser sur ma fille. Et même…</p> + +<p>— Et même ?… » répéta Claircœur.</p> + +<p>— « Et même faire naître en elle certaines +idées, dévelouter son innocence. Le laisser-aller +de ces gens-là…</p> + +<p>— Assez, Théophile, assez !… je vous en +prie !… Vous ne songez pas à ce que vous +dites !… »</p> + +<p>La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait +que plus violemment. Mais la femme, ainsi jetée +hors d’elle-même, se défiait de ses impulsions. +Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle +s’était ôté le droit d’effleurer seulement leur +orgueil ou leur sensibilité. De sa part, la moindre +riposte un peu vive devenait une injure. Et, +comme elle ne puisait le courage de s’affirmer +que dans la douleur ou la colère, toute réaction +de sa personnalité, même devant la pire injustice, +lui donnait l’air de passer les bornes, et +mettait les torts de son côté.</p> + +<p>Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible, +qui n’eût fait éclater les rugissements des deux +époux ? La vision de sa sœur mourante fulgurait +en elle. Puis, c’était la longue période noire +de sa solitude avec l’enfant abandonnée. La +lutte pour la vie… Et cette petite… cette chère +petite… sa Gilberte, à elle… On osait !… Des +larmes de fureur et de chagrin la suffoquèrent. +Et elle s’en voulut de pleurer, comme d’une +défaite.</p> + +<p>— « Ma pauvre amie… ne vous mettez pas +dans cet état. Voyez les choses telles qu’elles +sont. »</p> + +<p>Parmi des sanglots, comme une coupable qui +s’excuse, — et elle en avait conscience, et l’humiliation +la convulsait, — celle qui arborait un nom +de paladin, la sociétaire influente des Trente mille +lignes, la providence des recettes au <i>Petit Quotidien</i>, +plaida sa propre cause devant les faces glaciales +de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant +belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement +de soi-même, car n’était-ce pas +reconnaître leur supériorité morale et la légitimité +de leur intervention ?</p> + +<p>Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte +ne fût pas chez elle en sécurité, comme chez la +plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères ? +La jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre. +Elle n’assisterait pas aux répétitions. Elle ne fréquentait +pas « des comédiens », n’était pas exposée +au « laisser-aller de ces gens-là ». Elle voyait +M. Fagueyrat. Mais M. Fagueyrat était un homme +d’une éducation parfaite, d’une tenue irréprochable…</p> + +<p>Louise et Théophile échangèrent un furtif +sourire.</p> + +<p>— « D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus +simplement un acteur, c’est un directeur de +théâtre.</p> + +<p>— Attendons qu’il ait dirigé », observa +Mme Andraux.</p> + +<p>— « Enfin », reprit son mari, « est-ce vrai, +ce qu’on a dit : que ce cabotin devait vous +rejoindre à Lucerne ? Ce qui vous afficherait — nous +n’avons pas à y objecter — mais ce qui +afficherait Gilberte, — plus vraisemblablement, +vous devez en convenir », ajouta-t-il avec méchanceté. +« Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance +paternelle.</p> + +<p>— « On a dit »… Qui a dit cette vilenie ? » +interrogea Claircœur.</p> + +<p>Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement. +Mais, tandis que ses nerfs s’apaisaient, +une plus large houle de tristesse montait en elle. +Des sentiments inexprimables, inexprimés, même +en son for intérieur, se levaient, comme éveillés +par la puissance des mauvaises paroles, et s’y +ajoutaient pour la bouleverser.</p> + +<p>M. Andraux sortit une coupure de journal, et, +solennellement, la mit sous les yeux de la romancière.</p> + +<p>Un vague entrefilet du <i>Courrier des Théâtres</i> +énumérait des villégiatures d’auteurs dramatiques, +de directeurs, d’acteurs. On assurait que +M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle +pour la réouverture du Louvois, irait proposer +un merveilleux rôle féminin à l’une des +plus délicieuses étoiles que Paris admirerait +l’hiver prochain au zénith de son ciel. Ce serait +une révélation. Au lecteur curieux de deviner +l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de +théâtre qui, en ce moment, faisaient une cure +d’altitude parmi les glaciers de l’Oberland.</p> + +<p>— « Mais l’Oberland n’est pas Lucerne ! » +s’écria Claircœur. « Et l’étoile, ce n’est pas moi !</p> + +<p>— Votre réponse est ridicule », dit aigrement +Louise. « On ne vous a jamais accusée d’être une +étoile.</p> + +<p>— N’empêche », reprit Théophile (car les +propos des époux se balançaient comme les +strophes et les antistrophes du chœur antique), +« n’empêche que nos amis, dès qu’ils ont su que +vous alliez en Suisse, ont eu un drôle de sourire, +et se sont écriés : « Naturellement ! »</p> + +<p>C’était sa femme qui avait jeté l’exclamation : +« Naturellement ! » l’accompagnant du drôle de +sourire, lorsque la petite couturière qui la fagotait +lui procura la découpure de journal. Cette +couturière étant venue travailler chez Claircœur +et lui ayant gâché une robe — ce qui découragea +la cliente — pourvoyait Mme Andraux des plus +perfides potins qu’elle pouvait découvrir ou suggérer +sur Mme Claireux. (Toutes deux affectaient +de donner à la femme de lettres son nom véritable, +encore lorsqu’elles ne l’appelaient pas « la +Claireux ».)</p> + +<p>L’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i> se taisait, +maintenant, consternée. Si l’entrefilet reproduisait +une nouvelle exacte, c’était de Blandine Jasmin +qu’il s’agissait. Divers indices, par là même +précisés, ne lui laissaient plus aucun doute. +Cependant, Fagueyrat, sous prétexte de ne pas +lui donner de fausse joie avant d’avoir une certitude, +reculait la révélation d’un nom que, d’instinct, +il savait ne pas devoir enchanter son auteur.</p> + +<p>— « Voyons, ma bonne Gilles, ma chère +sœur », insinua Théophile, « je vois que vous +réfléchissez. Vous allez vous rendre à nos raisons, +je le sens. Dites franchement, ne sommes-nous +pas dans le vrai ?</p> + +<p>— Mon Dieu… » fit Claircœur lentement, « il +faut pourtant que je gagne la grosse partie que je +joue cette année. Sous prétexte que je suis une +femme, je n’ai pas le droit de me désintéresser +d’une pièce qui peut me rapporter plus qu’un +roman, — qui doit, au moins, me rapporter autant +pour que je n’aie pas perdu mon année.</p> + +<p>— Nous ne disons pas le contraire.</p> + +<p>— La Suisse… je m’en moque bien ! » dit la +pauvre femme de lettres avec amertume. « C’est +exact, j’en conviens, que Fagueyrat devait m’y +rencontrer… Oh ! une heure à peine, entre deux +trains » — ajouta-t-elle très vite devant le geste +qu’elle sentit comme un soufflet. — « Il devait me +présenter notre principale interprète.</p> + +<p>— Sa maîtresse, cette fille Jasmin », prononça +Louise, avec l’inénarrable dédain de toute sa +figure plate, d’une jeunesse vieillotte, et le coulissage +intense de sa bouche rétractile.</p> + +<p>— « Jolie société pour notre Gilberte ! » souligna +l’antistrophe de M. Andraux.</p> + +<p>— « Oh ! » fit amèrement Claircœur, « s’il +fait jouer mon « arpète » par Blandine Jasmin, +je n’ai pas besoin de voir cette demoiselle avant +les répétitions.</p> + +<p>— Comment « s’il fait jouer !… » Mais il est +bien forcé de lui donner le rôle ! » proclamèrent +ensemble les époux, confondant cette fois les deux +parties égales du chœur, qui devinrent l’épode.</p> + +<p>Forcé !… Claircœur ne comprenait pas. On ne +lui fit pas attendre le commentaire. Est-ce que le +marquis de Sépol, président de la Société à +laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois, +n’avait pas déterminé la location à +Fagueyrat, avec des avantages particuliers ?</p> + +<p>— « Oh ! des avantages !… » sursauta l’auteur, +qui avait payé pour savoir le contraire.</p> + +<p>— « Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige +un premier rôle pour Blandine Jasmin. Fagueyrat +n’est directeur qu’à cette condition, et en acceptant +le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur +que vous nous donnez pour un modèle de +distinction.</p> + +<p>— C’est faux ! » cria Claircœur. « Je vous +défends, vous entendez, je vous défends de dire +des vilenies pareilles ! »</p> + +<p>La véhémence, la sincérité de son indignation, +rabattirent l’audace du couple Andraux. Pourquoi +fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus +que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle +craignait de blesser, d’être injuste.</p> + +<p>— « Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment +sauriez-vous ?… Est-il possible que de +pareilles infamies circulent !…</p> + +<p>— Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait +tout de même la réputation de notre +enfant ? »</p> + +<p>Pour Louise aussi, c’était « notre enfant », +bien qu’elle détestât Gilberte, qui prenait, croyait-elle, +la part de Bernard et de Nathalie, dans +l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si, +sans leur demi-sœur aînée, les deux jeunes +Andraux auraient eu <i>leur</i> tante Gil.</p> + +<p>— « Que faire ?… » murmurait Claircœur.</p> + +<p>Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait +conseil. Une satisfaction inattendue atténuait les +meurtrissures du pénible débat. Elle s’entendait, +disant à Fagueyrat : « Dans votre intérêt, ne +donnez pas le rôle à Blandine. » Puis, s’il résistait, +un éclat : « Vous ne savez pas !… vous ne +savez pas les bruits qui courent. » Elle devait le +sauver de cette ignominie. Mieux que personne, +elle avait la certitude que l’argent du marquis de +Sépol n’était pour rien dans cette entreprise +théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour +le partage des risques et du succès avec l’artiste +qui lui avait révélé sa vocation dramatique, qui +croyait en l’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i>. +D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait +que, pour elle, Mlle Jasmin ne trahissait pas +l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. « Mais, mon +ami, sans vous, lui confierait-on seulement une +réplique ? Saurait-elle entrer en scène ?… Vous +tromper !… Ce serait monstrueux… » Que répondrait-il ? +Jamais, avec Claircœur, il n’avait parlé +de sa liaison.</p> + +<p>Le cœur de la romancière battait en imaginant +le dialogue, sur un tel sujet, avec le seul homme +séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près +d’elle, avec elle, un des chemins de la vie, — le seul !… +Quelle sensation nouvelle, fraîche comme +une source dans un désert, cette camaraderie, +cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux +regards suspendus à l’inspiration qui lui venait, +à la phrase heureuse qu’elle trouvait avec une +facilité surprenante, et que le collaborateur, enchanté, +saluait de bravos, griffonnait en hâte, +appréciait en connaisseur, avec des éloges délicats.</p> + +<p>« Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je +lui parle d’amour… de <i>son</i> amour. »</p> + +<p>Sourdement, dans un insondable lointain, la +voix du jeune homme niait, dissipait le malentendu : +« Blandine Jasmin ?… Mais on peut la +donner à Sépol… Je ne la vois plus. De l’amour ?… +Jamais de la vie ! Ces femmes-là, on s’en amuse +quand on ne sait pas… quand on n’a pas encore +rencontré… »</p> + +<p>— « Eh bien, ma bonne amie, nous attendons +ce que vous déciderez. »</p> + +<p>L’accent pâteux de Théophile fut comme une +pédale aux musiques doucement vibrantes. Claircœur +sembla s’éveiller d’un songe.</p> + +<p>— « Nous avons bien une idée, Loulou et +moi », coula cette voix, qui semblait traverser +des mâchures de pâte de guimauve.</p> + +<p>— « Quelque chose qui arrangerait tout », +continua l’antistrophe. « Seulement, cela nous +imposerait un sacrifice. »</p> + +<p>Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les +écoutait, avec un sourire vague, un regard mal +débrouillé d’insistantes visions.</p> + +<p>— « Le bon air est tellement recommandé à +ma pauvre femme, surmenée par la vie de Paris. +On dit qu’en Suisse il existe des pensions très +bon marché. Et Lilie… Cela lui ferait tant de +bien ! Si vous pouviez, chère amie, tout près de +vous, leur trouver ?…</p> + +<p>— De la sorte », insinua Louise, « vous ne +seriez pas séparée de Gilberte. Nous vous la laisserions. +Seulement, dans certaines circonstances, +je serais là, je la chaperonnerais. Le monde +n’aurait rien à dire. »</p> + +<p>Quand Mme Andraux prononçait « le monde », +quelque chose de grand s’évoquait. En elle-même, +l’image était moindre. Toutefois, quel +orgueil d’annoncer à ce « monde », sous les +espèces de sa concierge de la rue Surcouf et de +l’ouvrière à la journée : « Je pars en Suisse, pour +ma petite Nathalie. On assure que les docteurs +de Lausanne enseignent une hygiène merveilleuse +pour les enfants. »</p> + +<p>Elle reprit tout haut :</p> + +<p>— « Seulement, la question se pose : existe-t-il +dans les endroits chics où vous irez, des petits +coins assez modestes, à portée de notre modeste +bourse ? »</p> + +<p>Claircœur s’écria :</p> + +<p>— « Vous plaisantez ! Je ne permettrai pas que +vous fassiez de la dépense, à cause de Gilberte, à +cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie +et Bernard.</p> + +<p>— Oh ! Bernard n’a pas mérité…</p> + +<p>— Laissez donc ! Il lui faut des vacances aussi, +à ce pauvre grand gosse. Théo, j’espère bien que +vous prendrez quelques jours… »</p> + +<p>Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur +un poids bien lourd. Les Andraux devenant ses +hôtes, dans une villégiature de luxe, — elle connaissait +leur vanité — suspendraient cette persécution +sourde dont ils la désolaient depuis qu’elle +s’occupait de théâtre. Le plaisir, l’économie, la +vie intime, en famille, amolliraient ces natures +sèches. Puis, ils verraient de près le sérieux de son +effort, et combien son attitude était irréprochable. +Oui… peut-être… elle avait eu tort de +garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner… +surtout avec une jeune fille dans la maison. Mais, +après une séance de travail, cela se faisait si +naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse, +on serait tous ensemble. L’acteur ne viendrait +pas… ou si peu !</p> + +<p>De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne +montrant que sa joie de l’arrangement. « Mes +bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez +bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela +plus tôt ? » Pour un peu, elle se fût excusée +d’avoir envisagé quelques semaines de repos au +dehors, sans y associer « la famille ».</p> + +<p>Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela +les enfants. On leur fit deviner la nouvelle. Bien +que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un +espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils +devinrent fous de plaisir. Bernard et Nathalie +exprimèrent cette félicité merveilleuse des premières +années de la vie, cette félicité sans ombres, +qu’on éprouve à leur âge pour très peu de chose, +et que tous les trésors de l’univers ne nous restitueraient +pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent +tante Gil de caresses, tandis que Gilberte +lui disait, avec un regard indéfinissable et mouillé +d’une larme tendre :</p> + +<p>— « Petite marraine… Si tu savais !… J’ai +besoin d’aller loin, comme ça, avec tous les +miens. Je t’en saurai gré toute ma vie ! »</p> + +<hr> + + +<p>Plus tard, dans la soirée, les Andraux partis et +sa filleule lui ayant souhaité le bonsoir, Claircœur +s’enferma dans son cabinet de travail. Non +qu’une inspiration soudaine la pressât de noter +quelque sujet de roman ou de remanier quelque +scène de sa pièce. Elle sortit d’un tiroir à double +fond des livres de comptes, un portefeuille, une +pochette de cuir contenant des récépissés de +valeurs.</p> + +<p>Longtemps, elle compulsa ces différents objets, +résumant sur un bloc-notes les données de leurs +chiffres. Elle examina aussi un itinéraire de +chemins de fer, et un guide en Suisse, où se +trouvaient les prix des hôtels et pensions.</p> + +<p>En dernier lieu, elle fouilla dans une sacoche, +et en retira des factures, — d’ailleurs acquittées. +(Claircœur payait toujours comptant.) Entre ses +doigts, un peu fébriles, glissèrent des notes de +couturières, de lingères, de modistes, d’orfèvres, +de dentellières, de vins et liqueurs de grandes +marques, de fleuristes. Puis vinrent des reçus +pliés, qu’elle enfouit aussitôt, sans les déplier, +sans les relire.</p> + +<p>Claircœur s’accouda, soupira.</p> + +<p>« Quelle année !… » murmura-t-elle. « Si ma +pièce n’était qu’un succès moyen… »</p> + +<p>Mais elle secoua les épaules, se reprit :</p> + +<p>« Voyons… Fagueyrat met tout son avenir de +directeur sur <i>Les Malheurs d’une arpète</i>. Il joue +une plus grosse partie que moi. Et il ne doute +pas, lui. »</p> + +<p>Elle ajouta, plus bas, très bas, — lentement, +comme si elle savourait les mots :</p> + +<p>« Combattre ensemble… Remporter la victoire +ensemble… »</p> + +<p>Un sourire chassa l’expression soucieuse de +son visage. Un sourire subtilement féminin, un +sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée, +embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir +toute la jeunesse inutilisée, la fraîcheur d’âme, le +dévouement inépuisable, la grâce et… l’amour… +Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans +ce sourire… plus que sur beaucoup de lèvres +printanières et comblées de caresses.</p> + +<p>Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui, +chiffres et factures, doit et avoir, s’évanouirent, +n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé, +le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure +existence de femme, les résultats arrachés aux +mains rétives du sort, la sécurité de l’avenir, +rien ne compta plus.</p> + +<p>Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du +tiroir, portefeuilles, livre de balance, récépissés +de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa +clef. Et toujours souriante, conduite par son +rêve, elle s’en alla lui sourire encore, — dans le +sommeil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en +les voyant au passage nous leur prêtons une +magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y +vivre. Y vivre !… c’est-à-dire y apporter la pulsation +toujours inquiète, sinon douloureuse, dont +le rythme unique fait de chacun de nous un être +entre tous les êtres. Y vivre… Dans les frissons +de la chair, toujours émue d’un appétit ou d’un +malaise, et dont le fragile bien-être est suspendu +entre quelques degrés du thermomètre. Dans les +frissons plus mystérieux, plus déconcertants, de +l’âme, dont le bonheur est en opposition même +avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le +bonheur cesserait de vivre, car il cesserait de +lutter, d’espérer, de se souvenir, d’agir.</p> + +<p>Toutefois, devant une demeure douce, entrevue +au passage, nous imaginons que nous pourrions +y vivre, — sans y faire entrer avec nous la +tourmenteuse qu’est la vie.</p> + +<p>Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des +Quatre-Cantons, entre Vitznau et Lucerne, les +passagers attardaient leurs regards sur une maison +basse, longue, aux lignes simples, couverte +en tuiles brunes, enguirlandée de verdures grimpantes, +et dont le jardin finit en une terrasse à +pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette +terrasse, une rangée de glycines arborescentes +dresse des rameaux énormes, tordus comme des +câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola +la plus admirable draperie de feuillage. En ce +mois d’août, lorsque les volets de cette maison +délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y installèrent, +la seconde floraison des glycines accrochait +dans le feuillage fin une profusion de gros +thyrses lilas. Quelques-uns retombaient, au bout +des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la surface +du lac. Et les touristes, déjeunant sous la +tente des petits vapeurs, s’exclamaient. Plus +d’une bouche un peu triste retenait le soupir : +« Qu’il ferait bon vivre là ! »</p> + +<p>Claircœur l’avait découverte, peu après son +installation à Lucerne, dans un hôtel dispendieux. +La romancière aussi avait pensé : « Qu’il +ferait bon vivre là ! » Et surtout : « Qu’il ferait +bon travailler là ! » Car il lui tardait de remettre +un feuilleton sur le chantier. Ses charges +s’étaient tellement accrues ! Que donnerait le +théâtre ? La confiance dans le succès de sa pièce, +à certaines minutes soudaines, se décrochait, +pour ainsi dire, de son cœur. Vide glacial, vertige +d’effroi. Sa main tremblante cherchait un +appui.</p> + +<p>Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux +vertes, resserrées dans l’étreinte silencieuse et +formidable des monts, comme elle écrirait facilement ! +La belle besogne qu’elle abattrait là, +durant cinq ou six semaines, en l’exaltation +d’une telle nature ! Pour son âme de Parisienne, +transportée parmi des sites les plus merveilleux +du monde, l’enchantement agissait comme une +griserie stimulante. Elle avait hâte d’installer +une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, +d’y poser les feuillets blancs, d’y rêver, la plume +à la main.</p> + +<p>La maison, d’ailleurs, malgré son aspect +ravissant, se louait peu cher, étant passablement +délabrée, et dépourvue de tout confort moderne. +Claircœur réaliserait une importante économie +sur la vie d’hôtel, du moment qu’elle avait plusieurs +personnes à héberger. Louise Andraux, +Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. +Et il restait tacitement convenu que Théophile et +Bernard les rejoindraient pour quelques jours.</p> + +<p>La romancière trouva plus pratique de s’établir +aux « Glycines ». Elle fit venir de Paris sa femme +de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa +cuisinière, déjà partie en congé au fond de la +Bretagne, elle la remplaça momentanément par +une Suissesse.</p> + +<p>Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après +un essai malheureux, quelques pourparlers avec +les gens du pays, dont elle ignorait le patois germanique, +et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur +réussit à faire marcher tant bien que mal +sa cuisine et son service. Louise Andraux, se +considérant comme une invitée, n’offrit jamais +de se rendre utile. Cette petite bourgeoise de Grenelle +ne craignit même pas de manifester quelque +humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes +cuites, aux dénominations impossibles à prononcer, +accompagnées de choux rouges à la confiture, +ni de déclarer qu’elle se briserait les reins +si elle tentait de faire son lit. On l’entendit +grommeler : « J’ai une domestique chez moi, +pour me servir. Je ne viens pas chez les autres +pour m’abaisser au travail d’une bonne. »</p> + +<p>Si encore elle s’était contentée de ne point +aider son hôtesse. Mais elle bouleversait sans +scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne +lui montait pas assez chaude, pour un volet qui +ne voulait pas se laisser fixer, pour une araignée +se promenant au plafond.</p> + +<p>Le second soir, comme Claircœur, éreintée +d’avoir étendu du papier sur les tablettes des +armoires un peu moisies, couru très loin pour +louer de la literie qui manquait, et montré à +Gilberte à repasser des chemisettes que la jeune +fille avait mal emballées, cherchait nerveusement +sur l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des +cris terribles la jetèrent hors du lit. Prise d’épouvante, +elle courut à la chambre de Louise. La +petite Nathalie, qui partageait cette chambre +avec sa mère, joignait des clameurs aiguës aux +hurlements de Mme Andraux.</p> + +<p>Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton +de la porte. Mais la targette intérieure était +poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout +de suite, elle eut le temps de supposer les pires +catastrophes. Certainement, les malheureuses +avaient mis le feu. Louise brûlait vive avec son +enfant.</p> + +<p>La survenue de Gilberte et de Céline, en robes +de nuit, les objurgations, les supplications des +trois femmes, provoquèrent enfin, à l’intérieur +de la chambre, un pas traînant, le geste d’un +bras à demi paralysé… Et le verrou glissa, la +porte s’ouvrit. Épuisée par l’effort, Louise retomba +contre son lit, en serrant convulsivement +son enfant sur son cœur.</p> + +<p>Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient +une pièce paisible. Une croisée s’ouvrait +sur la splendide nuit d’été, — sur le jardin, sur +le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille +rocheuse tendue de velours noir, au delà, muraille +de mille mètres, au-dessus de laquelle des +glaciers bleuâtres scintillaient.</p> + +<p>Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme +à bout de cris et d’horreur.</p> + +<p>Mon Dieu ! qu’y avait-il ?</p> + +<p>— « Oh ! cette bête !… cette bête !… ce +monstre !… » balbutia la dame de Grenelle.</p> + +<p>— « Quel monstre ?… quelle bête ?…</p> + +<p>— Ce doit être une chauve-souris. »</p> + +<p>Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger +sursaut la secoua. Un vol soyeux effleurait sa +joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque +chose d’obscur et d’effaré.</p> + +<p>— « Ce n’est qu’un papillon », dit Claircœur.</p> + +<p>— « Un papillon ? cette ignoble bête !… Vous +êtes folle, ma chère ! » cria Louise.</p> + +<p>Le vol palpitant montait maintenant vers le +plafond blanc, s’y heurtait, aveugle, dans les +reflets mouvants des lumières. Et le corps velu +de l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à +chaque coup, sur la nette surface, une tache de +cendre vivante.</p> + +<p>— « C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre. +Il doit y avoir des ruches non loin d’ici », prononça +tranquillement la romancière. « Viens, +Lilie, n’aie pas peur », ajouta-t-elle en détachant +la petite du corps convulsif de Louise. +« Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de +nuit… Un mangeur de miel… L’ennemi des +abeilles. Mais il ne peut te faire aucun mal. Nous +allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau +sphinx tête-de-mort.</p> + +<p>A ces mots « tête-de-mort », Nathalie, dont +Mme Andraux venait de détraquer les nerfs puérils, +tomba presque dans des convulsions.</p> + +<p>— « Je ne veux pas !… je ne veux pas voir une +tête de mort. Emmène-moi, maman !… Emmène-moi ! »</p> + +<p>Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse +d’avoir fait tant de bruit pour un papillon, +elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il +fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau +de Cologne.</p> + +<p>Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois, +la chasse au sphinx.</p> + +<p>— « Si vous ne le détruisez pas », soupira-t-elle, +« je ne dormirai pas ici. J’aimerais mieux +mourir. »</p> + +<p>Et elle conclut :</p> + +<p>— « Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un +homme dans cette maison. Demain, je télégraphie +à Théophile. C’est insensé de rester ainsi +des femmes sans défense, dans une habitation +solitaire. Tout peut arriver. Quelle leçon !… Ah ! +oui, c’est une leçon !… » répéta-t-elle, après un +glapissement, — car le sphinx, épuisé, venait de +s’abattre près d’elle.</p> + +<p>— « Sur mon oreiller !… quelle abomination !… » +brama-t-elle encore.</p> + +<p>Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche +fauve s’étalaient, immobiles, lasses d’avoir +si follement emporté le corps lourd. Les gros yeux +nocturnes du sphinx brillaient comme deux +perles de jais sous les antennes frémissantes. Des +ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure rayée +de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi, +de découragement, de souffrance mystérieuse, +représentait cette infime chose vivante, à peine +grosse comme un petit doigt de femme, entre les +grandes ailes abattues et résignées.</p> + +<p>Bien prompte pour une personne défaillante, +Mme Andraux saisit à terre une de ses bottines, +quittées l’instant d’avant, et la leva en +massue.</p> + +<p>— « Vous ne ferez pas ça ! » s’écria Claircœur, +« vous ne ferez pas ça !… »</p> + +<p>Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent +le coup de semelle que Louise eut à peine le +temps d’atténuer.</p> + +<p>— « Ne vous excusez pas, je l’ai risqué », dit +la romancière.</p> + +<p>Et, prenant délicatement le papillon, elle le +porta dehors, refermant sur lui la croisée.</p> + +<p>— « Maintenant, ma pauvre Gil… il va falloir +que vous me donniez une autre taie d’oreiller », +proféra la dame de Grenelle.</p> + +<p>Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet +brun, si subtil, presque immatériel, imprégné +de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme +ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait +poser sa tête, graissée de brillantine et constellée +de papillotes.</p> + +<hr> + + +<p>Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces +ennuis domestiques, la romancière voulut réaliser +son projet de travail sur la terrasse aux glycines. +Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un +paquet de papier vierge, dont la grosseur attestait +son entrain et sa bonne volonté.</p> + +<p>La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un +vif saphir entre le cadre immédiat des arbres, +paraissait noir, en face, dans l’ombre de la muraille +rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi +des mauves fluides, avec son écrin de montagnes. +Là-bas, où les promontoires énormes l’étranglent, +où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient +de la rive que par un ourlet d’hyacinthe. +Tout fondait, même les formidables massifs, dans +une atmosphère de perle et d’azur.</p> + +<p>Contre ce paysage, irréel à force d’immensité, +les verdures désordonnées et charmantes du jardin +prenaient une couleur, un relief excessifs. +Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une +alpe bleue.</p> + +<p>Dans le soleil, des parfums se volatilisaient. +Claircœur, suivant le sentier indistinct, écrasait +des romarins, des menthes, des lavandes. Sur +ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient, +dans l’exaspération de leur âme +odorante.</p> + +<p>Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola +fleurie, au-dessus des eaux fraîches et mystérieuses !</p> + +<p>Deux marches moussues donnaient accès à la +terrasse. Pétrifiée, Claircœur s’y arrêta, son papier +à copie tragiquement serré sur son cœur.</p> + +<p>Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir +japonais, assise sur un fauteuil d’osier. Elle tenait +un livre à la main, elle qui se défendait mal de +détester la lecture.</p> + +<p>— « Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je +ne vous dérangerai pas. Vous le voyez, je lis. »</p> + +<p>Ne pas la déranger !… alors que la présence +de tout être vivant, sauf Criquette, paralysait la +femme de lettres.</p> + +<p>— « Mais », ajouta Mme Andraux, examinant +la chemisette et la jupe de toile portées par son +hôtesse, « ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un +brin de toilette, ici, n’est pas de trop ? Nous +sommes tellement en vue, sur cette terrasse ! +Vous n’imaginez pas… Les passagers du bateau +de Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles +pour me regarder. »</p> + +<p>Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle +ne trouvait pas un mot. L’irrémédiable lui apparaissait. +Louise n’abandonnerait plus la pergola. +Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient +les bateaux, et leurs touristes incessamment +renouvelés. On la prenait pour l’heureuse propriétaire +de la pittoresque demeure. La dame de +Grenelle devenait la dame aux glycines. Peut-être, +à distance, et malgré les jumelles, lui découvrait-on +de la grâce, une fantaisie d’artiste +dans les nuances agressives de son « kimono ». +C’est donc pour cela qu’elle tenait un livre ! +L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière +occupation, ne dessinerait pas dans l’espace un +geste assez distingué. Louise soignait son attitude. +La jouissance de produire un effet lui ferait +oublier l’ennui de la contrainte et le vide des +heures. Elle était sous cette pergola pour tout le +mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps, +Bædeker la signalerait ?</p> + +<p>— « Je ne venais pas pour… pour… travailler », +bredouilla Claircœur. « Je ne peux pas +écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil +du lac, à cette heure-ci. »</p> + +<p>Elle s’avança jusqu’à la balustrade, — ferraille +assez élégante, somptueusement rouillée. Et elle +l’eut — le coup d’œil — qui fut surtout le coup +au cœur. Que c’était beau ! Et quel bruit câlin +faisaient les vaguelettes, contre les vieilles pierres +de soutènement, gluantes de lichens roux, de +mousses vertes !</p> + +<p>Claircœur s’attardait. Une exclamation la +secoua.</p> + +<p>— « Voilà le bateau de dix heures. Il quitte +Vitznau. Si vous ne voulez pas qu’on vous voie +dans cette tenue… »</p> + +<p>Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la +romancière abandonna la terrasse. Elle écrirait +dans sa chambre. Mais voilà… Y écrirait-elle ?… +Malgré sa facilité d’invention, son abondance +narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée +de sa vie, par devenir plus soumise qu’autrefois +aux influences extérieures, aux susceptibilités +de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales +palpitations de son cœur. Une inquiétude +ignorée jadis, celle de ne pas trouver, de rester +court — ou plutôt celle de ne point se satisfaire +avec les mêmes imaginations, avec les mêmes +formes — la perça comme d’une vive blessure, +en ce matin splendide, où elle sentit pour la première +fois le défi de la beauté, le majestueux défi +d’une beauté intraduisible, dans l’odeur des +lavandes et des menthes du jardin ensoleillé.</p> + +<p>Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par +la révélation de sentiments que n’enfermeraient +plus les catégories simplistes. Les grands mots, — les +mots si grands qu’ils en sont vides, — commençait-elle +à s’en défier ? Devait-elle s’en +prendre à cette école de concision qu’est le théâtre ? +Rien que d’entendre ses tirades dans le ton +de dialogue où elles devaient être dites, les lui +rendait intolérables. Ce que les ciseaux avaient +marché, dans le travail de la pièce, avec Fagueyrat !… +Mais, après cela, comment entreprendre +un de ces feuilletons d’autrefois ? un de +ces feuilletons de quarante mille lignes, dans +lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait +vingt pages, à n’importe quel endroit, si les exigences +du journal le réclamaient de sa verve toujours +prête.</p> + +<p>Pauvre vaillante ouvrière de lettres ! Allait-elle +connaître, en dehors de la saine fatigue du +métier, les tourments de l’art ? Tourments inutiles +et inavouables, comme ceux de l’amour, +quand la jeunesse de l’esprit et la jeunesse de la +chair ont passé, sans faire éclore les divines +fleurs.</p> + +<p>Oppressée de tristesse, et sans analyser son +désarroi, Claircœur regagnait sa chambre. Elle +aperçut, entre des broussailles, le dos blanc de +Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette +fit la sourde oreille. Criquette, en Suisse, +n’était plus, pour sa maîtresse, la compagne +patiente des longues séances d’écriture. Encore +un menu déboire — ne plus voir près de soi, en +levant les yeux de dessus la « copie », ce gentil +museau tendre, ce regard brillant et mouillé — pas +humain, non, mieux qu’humain, parce que +brûlant de tout dire, sans l’aide d’aucune parole, — sans +le désaccord d’aucune parole, sans la +dérobade des prunelles tandis que la parole +ment.</p> + +<p>Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans +la chambre. Le jardin sauvage, qui sentait la +lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la +taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, +avait réveillé ses instincts d’animal chasseur. On +la voyait s’élancer tout à coup, avec des abois +furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, +que, sans doute, venait de soulever quelque fuite +silencieuse. Elle fouillait du nez, des pattes, avec +une incroyable vélocité. Sa truffe noire s’enfonçait +dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait +des vapeurs animales, dont s’enivrait sa petite +âme furibonde. Quand on parvenait à l’arracher +de là, la charmante bête de salon montrait une +face terreuse et hagarde, aux écorchures saignantes, +un œil poché, des babines féroces. +Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une +solution d’acide borique, s’indignait contre Gilberte +et Lilie, à qui la figure comique de Criquette, +son clin d’œil involontaire, arrachaient +des rires convulsifs.</p> + +<p>Mais c’était à la brune surtout que la passionnée +créature s’affolait. Elle flairait et voyait +des choses indiscernables pour les habitants des +« Glycines ». Les touffes d’herbes remuées par le +vent, les taillis obscurs où les branches craquent, +où les feuilles sèches se froissent, devenaient +pour Criquette autant de repaires où elle tentait +des exploits effrénés.</p> + +<p>Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à +manger un jeune hérisson, dont les piquants, +quoique sans force encore et sans expérience, lui +mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui +enleva cette boule inerte, que Lilie ne pouvait +croire un animal vivant. Pour que l’enfant vît le +lendemain, au grand jour, la petite physionomie +porcine, on enferma le hérisson dans une resserre +du jardin, où se trouvaient divers ustensiles, et, +entre autres, un pot de couleur verte, avec lequel +Gilberte prétendait repeindre les volets de la +façade basse. Criquette aurait aboyé devant cette +resserre toute la nuit, si on ne l’eût enlevée de +force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson +noyé dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât +de cacher le drame à Lilie, elle finit par connaître +cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps, +certaine que le hérisson, ne pouvant supporter +l’horreur de cette captivité, dans un +endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était +suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver +là !</p> + +<p>Cette tendre petite Nathalie devint, pendant +ces vacances agitées, le meilleur repos, le véritable +rafraîchissement de Claircœur. Gilberte, +par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de +son joli visage las, ses réflexions désenchantées +ou amères, ajoutait plutôt un sujet d’inquiétude +aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité +s’en ressentait, perdait l’abandon, la confiance. +Une timidité paralysait la mère adoptive devant +l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait +dans plus de silence à mesure que la vie la révélait +davantage à elle-même. Claircœur s’étonnait, +souffrait de se heurter à l’incompréhensible, +dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et +qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les +ressorts compliqués d’une individualité humaine +pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner +suivant le système d’une autre individualité +humaine ! La romancière ingénue découvrait ce +que son imagination, pourtant fertile, ne lui +aurait jamais représenté : l’abîme qui sépare une +génération de celle qui la suit immédiatement, — abîme +que la méfiance ironique de la dernière +rend infranchissable.</p> + +<p>Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la +protectrice de tante Gil. Elle veillait sur la tranquillité +de son travail, allait recommander qu’on +ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop +haut à l’office. On l’entendit faire des discours à +Criquette pour la persuader de ne pas éclater en +abois soudains et stridents. Un matin, la femme +de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son +service, Nathalie essaya de faire le lit de sa mère +et le sien. Elle se tira bien du plus petit. Mais, +voulant retourner le grand matelas, ses bras de +moucheronne faiblirent… Elle glissa par-dessous. +Le bruit qu’elle fit en tapant des pieds, attira +Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en +chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, +au-dessus du sommier.</p> + +<p>— « Ah ! que tu es mignonne ! » s’écria la +romancière en délivrant la petite, qui n’était +qu’un éclat de rire sous des boucles blondes emmêlées. +« Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, +si ta maman voulait te donner à moi.</p> + +<p>— Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais +quand je serai grande. Alors c’est toi qui ne voudras +plus. Vois-tu… Faudrait rester toujours +petite, pour que les mamans et les marraines +vous aiment tout plein.</p> + +<p>— C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous +aimez plus quand vous avez poussé », rétorqua +tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.</p> + +<p>Mais le silence malicieux de l’enfant conclut +mieux que toute parole au malentendu deviné par +l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son +tour, en y apportant sa part d’obscurité.</p> + +<p>Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la +vie auprès des assauts dont allaient frémir les +paisibles Glycines ?</p> + +<p>Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte +de feuillage et de fleurs, suspendue sur une eau +sans orages, la plus gracieuse des retraites, la +moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en +argot parisien, « des potins de coulisses ».</p> + +<p>Cela fut apporté par un journal local, ou par +la cuisinière suisse, ou par quelque fournisseur. +Une actrice française, — qualifiée de « grande +artiste » par les hôteliers de cet Oberland, que +déshonorerait la réclame, si l’on pouvait déshonorer +les neiges éternelles, — une actrice du nom +de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient +ému la Jungfrau, troublé le Cervin, humilié +l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du Lauterbach, +épousait un marquis authentique, le marquis +de Sépol. On ne parlait que de cela dans les +Alpes, — dans celles qui sont du monde. Aucune +montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut +en bas du Rigi, chaque petite locomotive camuse, +cramponnée à la crémaillère, en crachait et en +haletait la nouvelle.</p> + +<p>Claircœur, avec une force tout à fait inutile, +déclara qu’elle n’y croyait pas. Mme Andraux +observa que c’était possible, « les hommes étant +si bêtes » ! Pas un, suivant elle, ne discernait une +honnête femme d’une farceuse.</p> + +<p>La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, +une exception polie, s’attira un « pfutt !… » +de désinvolture bizarre, souligné par un haussement +d’épaules.</p> + +<p>Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans +mot dire et disparut, laissant son assiette à demi +pleine, — car on était au milieu du déjeuner.</p> + +<p>Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de +ces incidents incompréhensibles où elle trouvait +la manifestation de ce fait que, « quand on est +grande, on ne s’entend plus avec les parents ».</p> + +<p>— « Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion +à ma sœur », murmura tante Gil, en un +reproche plus douloureux que sévère.</p> + +<p>— « Votre sœur ?… Mon Dieu, ma pauvre +amie, elle en a tout de même le sang dans les +veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, +de prudence…</p> + +<p>— Je vous en prie !…</p> + +<p>— Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, +c’est qu’on parlait de la bonne amie de +votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. +Vous n’avez pas déjà remarqué son manège, +la tête qu’elle fait quand il est question de lui et +de cette demoiselle ?… Non ?… Eh bien, ouvrez +les yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette +petite. Je ne sais pas ce qu’en penserait son père. +Si toutefois un homme pouvait avoir la moindre +clairvoyance !… Mais, après tout, Gilberte n’est +pas ma fille… ni même ma filleule. Je m’en +moque ! »</p> + +<p>Claircœur subissait encore le malaise produit +par cette insinuation, quand on lui remit une +dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même +de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, +pour emporter la réponse.</p> + +<p>Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté +à Lucerne par une angine, la priait de venir +causer avec lui. Une urgence extrême.</p> + +<p>L’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i> se sentit +rougir violemment. Par bonheur, Louise n’était +plus là. Il n’y avait que la Suissesse, attendant si +« <i>Matame foulait ritourner oune papir</i> ».</p> + +<p>Un empressement, qu’elle croyait seulement +relatif à son anxiété pour sa pièce, aurait précipité +Claircœur vers la proche station de bateaux. +(Le temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant +le dîner ?… Oui… Sans doute, si les correspondances +étaient favorables.) Mais que penserait +Louise ? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies +mal enveloppées, sur tant de précipitation, — surtout +si quelque retard compliquait l’expédition. +Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se +laissait plus lire, apparut aussi devant le cœur +tremblant. Jusqu’à Lilie, qui s’interposa. Car, +être boudée, raillée, blâmée, en présence de la +petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. +Captive de sa tendresse pour celles à qui elle +dispensait la douceur de vivre, Claircœur, toutefois, +ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de +ses facultés aimantes lui paraissait plus redoutable +que toutes les contraintes.</p> + +<p>A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le +matin suivant.</p> + +<p>Et, malgré toutes ses précautions, toute sa +piteuse habileté, lorsqu’elle monta, le lendemain, +à huit heures quarante, sur le pont du +petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait +une contraction nerveuse, une gêne confuse, +causées par les derniers regards qui l’avaient suivie, +sentiment de malaise tel que n’en ont pas +souvent au même degré beaucoup d’épouses infidèles +courant au coupable rendez-vous.</p> + +<p>Comme Vitznau est situé en arrière des « Glycines », +relativement à Lucerne, elle devait passer +devant sa délicieuse terrasse, — la terrasse +interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir +japonais. Elle lui enverrait un signe amical +de la main, un déploiement cordial de mouchoir, — drapeau +blanc, symbole pacifique. Hélas ! +nulle cacophonie de couleurs pseudo-orientales +n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose +inouïe : la dédaigneuse absence de Louise fut, +pour une fois, déplorée par une passagère. La +dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas +balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, +jaillie entre les rinceaux de la balustrade, avec +une fureur qui faillit la précipiter, sous les yeux +horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des +abois injurieux. Claircœur, confondue avec les +voyageurs égayés, eut beau l’appeler par son +nom, la petite chienne, dont les yeux valaient +beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa +« mémère ». Un vent contraire emportait la voix +de celle-ci. Et il fallut que l’impressionnable +femme, sans rien voir du sublime décor déroulé, +s’éloignât, emportant, parmi son bagage de +menues mortifications, — bouquet d’orties à sa +ceinture, que ses mains frôlaient malgré qu’elle +en eût, — l’image d’une Criquette exaspérée, +renégate et blasphématoire.</p> + +<p>— « Mon cher auteur !… Dieu, que vous êtes +bonne ! Et combien je vous demande pardon ! »</p> + +<p>C’était le grand salon — glaces qu’on ne distinguait +pas des baies ouvertes, « pâtisseries » +blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants, +divans immenses, bergères à oreilles, autour des +tables protégées par des lames de cristal et surchargées +d’illustrés — du plus neuf des « palaces » +de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois +ne voyageait point comme un placier en +bonneterie. Il eût porté tort à ses auteurs en faisant +médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne +regardait pas aux « frais généraux ». C’était à eux +de lui tenir compte d’une si large bonne volonté.</p> + +<p>D’un élan sincère, il serra les mains féminines, +si loyales, et goûta un rafraîchissement de +cœur à regarder le clair visage aux yeux directs. +Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg +Montmartre et la Madeleine, de ces regards +obséquieux ou ironiques, insistants ou trop vite +glissés ailleurs, guettant sa faiblesse — (ne pourrait-on +pas le rouler ?) — s’aiguisant à discerner +ses soucis, son échec futur — (qu’avait-il à faire, +celui-là, de lâcher les camarades, de se croire +l’étoffe d’un directeur ?)</p> + +<p>— « Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma +bonne amie ! »</p> + +<p>Elle écoutait cela comme une musique. Quoi ! +c’était possible ? Elle pourrait être nécessaire à +ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, lui +semblait évoluer dans des régions de plaisirs +perpétuels, dans ces jardins orgueilleux, fleuris, +où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et +qu’imaginent confusément les pauvres simples +femmes terre à terre, sans hardiesse ni séduction, +celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent pas +pour eux.</p> + +<p>— « Vous avez quelque chose de changé, monsieur +Fagueyrat.</p> + +<p>— Oh ! vous n’allez pas me donner du « monsieur », +fit-il en riant.</p> + +<p>Et il ajouta :</p> + +<p>— « Changé ?… en mieux ?… en plus mal ?… +Voyons si une femme peut être franche.</p> + +<p>— Je le suis », affirma-t-elle. « Oh ! sans +aucun mérite. Qui se soucie de ce que pense un +modeste bas bleu ?… Une vieille fille, tenez. +Mettons une vieille fille. Car, pour ce que fut +mon mariage… »</p> + +<p>Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la +pénurie amoureuse de son existence ? Louise +Andraux eût-elle assez cruellement ricané ! Et +avec raison.</p> + +<p>— « Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous +coquette ? C’est de la coquetterie de vous +qualifier « vieille fille ». Vous savez… Avec ces +yeux-là… »</p> + +<p>Les grands yeux noisette — trop grands, mais +ombrés maintenant de paupières qui s’avisaient +de palpiter, de s’alourdir — contenaient un +infini de douceur. Fagueyrat, amusé, — peut-être +vaguement ému, — continua :</p> + +<p>— « Et cette toilette !… Comme c’est flou, +joli, ce linon brodé !</p> + +<p>— Du travail suisse », expliqua-t-elle.</p> + +<p>Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour +obtenir un compliment. Et il l’eut. Sa moustache, +qu’il laissait pousser, lui allait bien. « J’en aurais +mis une, en tout cas », dit-il, « dans votre pièce ». +Cela seyait mieux à un directeur, lui ôtait l’air +« menton bleu ». Soit à cause de cette moustache, +soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, +plus nerveux, plus expressif. Et le regard, +comme toujours lorsqu’on cesse d’être glabre, +gagnait en profondeur.</p> + +<p>— « Quel conquérant vous allez être ! » soupira-t-elle.</p> + +<p>— « Moi, un conquérant !… »</p> + +<p>Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, +prit une expression attristée, qui lui donnait l’air +intelligent.</p> + +<p>— « Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi +j’ai voulu vous voir tout de suite ?</p> + +<p>— Du tout. »</p> + +<p>Elle frémissait, s’étonnait de la transition. +Une de ces folies qui surprennent les âmes les +plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de Fagueyrat +se tendait, pâle, bouleversé comme d’une +attente, si près du sien.</p> + +<p>— « Blandine se marie, mon amie. Blandine +épouse le marquis de Sépol. »</p> + +<p>Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, +des mots bien féminins, des mots qui étaient bien +de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas, +hors de ses lèvres :</p> + +<p>— « Vous en souffrez, mon pauvre ami ! »</p> + +<p>Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le +comédien n’avait pas préparé d’attitude là contre. +Il eut deux larmes, deux larmes spontanées, au +bord des cils.</p> + +<p>— « Oh ! » murmura-t-il, l’accent rauque, +détournant la tête, « ça passera vite ».</p> + +<p>Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car +Fagueyrat demeura un instant sans pouvoir parler. +Il chercha la main de Claircœur, et la serra à +lui faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en +ce salon d’hôtel, derrière un paravent, dans +l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs +qui traversèrent l’immense pièce ne s’y +arrêtèrent pas.</p> + +<p>— « Suis-je stupide, hein ? » dit enfin le jeune +homme. « Mais vous êtes si bonne ! Je vous sens +tellement mon amie ! Devant personne autre, je +ne me serais laissé aller ainsi… devant personne. +Vous comprenez maintenant pourquoi je voulais +vous voir toute seule, d’abord… Et pas chez +vous. L’angine… un prétexte. Me voyez-vous +pleurnichant comme un imbécile en présence de +cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte !… +Elle qui m’avait blagué à propos de +Blandine… Se serait-elle assez offert ma tête !…</p> + +<p>— A son âge, on ne comprend pas… on ne +sent pas », fit Claircœur. « Une enfant. »</p> + +<p>Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait +de loin. Puis il sourit.</p> + +<p>— « Hé !… une enfant qui pourrait être une +femme. Elle a… quoi ? vingt à vingt-deux ans ?</p> + +<p>— Bientôt vingt et un.</p> + +<p>— Majeure. Et… elle va bien, mademoiselle +Gilberte ? Charmante, vous savez, malgré son +humeur taquine.</p> + +<p>— Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai +un peu de chagrin à son sujet. »</p> + +<p>La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement +passager, ne songeait guère à accueillir +les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop +lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui +que des sursauts de sensibilité. Il ne consentait +pas à maintenir courbée sous leur fardeau son +âme légère. Par égard pour la sentimentalité de +Claircœur, qui le rendait intéressant à ses propres +yeux, il garda un air endolori, pénétré. Mais, +déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution +de la revanche, stridaient en notes aigres parmi +le roucoulement de l’élégie, lorsqu’il s’écria :</p> + +<p>— « Enfin !… Ce qu’il faut, c’est trouver, +pour le rôle de votre arpète, une perle, une révélation. +Blandine saura qu’on la remplace sans +difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie !… +c’est tout ce que je désire.</p> + +<p>— Comment ! » s’exclama Claircœur. Ce n’est +pas elle qui jouera « Lulu-tire-l’aiguille » !…</p> + +<p>— Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol +ne veut pas la voir sur les planches. Et, comme il +est immensément riche… »</p> + +<p>La romancière se taisait, craignant de trahir +trop de joie. Mais, presque aussitôt, l’exubérance +de ses sentiments trouva son cours. Car Fagueyrat +murmura :</p> + +<p>— « Ce Sépol… sur qui je comptais. Me voilà, +naturellement, brouillé avec lui. Et encore… +brouillé est peu dire… Si tant est que je me +retienne de lui administrer la correction qu’il +mérite. Quant à sa collaboration pécuniaire, bonsoir ! +Je lui jetterai par la figure les fonds qu’il a +mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout +de suite. Au début d’une direction, qui n’a +encore produit que des frais et pas de bénéfices, +c’est dur.</p> + +<p>— Oh ! quant à cela », cria Claircœur, « n’ayez +aucune inquiétude, mon ami. N’avons-nous pas +partie liée ? Quoi !… Mais je suis une égoïste en +vous disant que la fortune du Louvois est la +mienne. Je ne demande qu’à m’attacher plus +entièrement à son sort… qui sera superbe, vous +verrez… J’en suis certaine ! Et puis… C’est le +vôtre… votre sort ! C’est vous, maintenant, ce +théâtre, vous tout seul… avec… avec mon +œuvre. »</p> + +<p>Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son +regard embelli, qui en disait plus que les mots.</p> + +<p>Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. +Une gêne d’abord, puis une gratitude +attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé +dans d’analogues circonstances. Sa fatuité ne +piaffait pas. Nulle velléité moqueuse n’amenait à +sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte +de ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira +dans le sentiment rare et nouveau. Allait-il se +retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis +quelque temps, évitait de se contempler sous +une physionomie tout autre, — une physionomie, +concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre cette +généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à +coup, et comme miraculeusement, devenir, des +deux, le plus munificent donateur. Que cela +s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant +cette minute, qu’inconsciemment. Les voix +hautes, en lui, eurent les accents de sa fierté, +d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles +poétiques répercutés en son âme, d’une sympathie, +exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit : « Après +tout ?… Pourquoi pas ?… »</p> + +<p>— « Vous êtes adorable », fit-il, prenant une +main de Claircœur, et s’inclinant sur cette main, +pour la baiser.</p> + +<p>— « Une femme n’est adorable que lorsqu’elle +est jeune », soupira celle qui ne connut ni aucune +adoration, ni la jeunesse.</p> + +<p>Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de +larmes.</p> + +<p>A cette minute, elle lui apparut plus touchante, +d’un refuge plus sûr, plus doux, que toutes les +beautés désirables, artificielles ou artificieuses, +dont la conquête l’eût enivré.</p> + +<p>— « Que parlez-vous d’âge ? » dit-il. Et sa +voix musicale, son geste, son regard, avaient la +grâce même de sa réponse. « Voyons… Mais +c’est le bonheur qui fait la jeunesse des femmes. +Vous n’avez jamais été heureuse. Voulez-vous +essayer ?… »</p> + +<p>Qu’allait-il dire encore ?… Le doigt levé aux +lèvres de Claircœur, un « chut ! » tendre, mais +qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce fougueux +garçon, peu habitué aux résistances, et +qui se flattait de créer un miracle d’extase, pouvait-il +comprendre l’héroïque maladresse d’une +telle femme ?</p> + +<p>Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant +d’avoir provoqué les paroles délicieuses et +inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à son +premier flirt, elle se troublait follement de s’être +laissé deviner. L’endroit aussi l’oppressait, la +paralysait, l’endroit profane, ce salon d’hôtel où +tout le monde pouvait venir.</p> + +<p>— « Taisez-vous, cher… cher ami », murmura-t-elle +en une défensive de raison et de +pudeur tellement involontaire que le regret de +son cœur, tout bas, la démentait. « N’ajoutez +rien. Réfléchissez. Il y a des paroles divines, qui +ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si +vous devez me les dire, je ne veux pas les devoir +à… au chagrin que vous m’avez confié… à… +à… notre commune émotion. »</p> + +<p>Les derniers mots se perdirent en une sorte de +balbutiement. Elle ne pouvait se résoudre à les +formuler. Son répertoire de romancière, qui les +lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité +éblouissante, douloureuse, mêlée de folie, de +sagesse et de terreur, qui était en elle.</p> + +<p>Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres +syllabes, pourtant sincères, mais moins sincères +que le cri contenu de son amour. Elle +croyait devoir les dire et les dit mal, parce +qu’elles étouffaient les belles clameurs qui eussent +jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle +doutât de son visage pour cacher si bien son +cœur !</p> + +<p>Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait +plus sur ce visage, pendant qu’elle raisonnait, la +grâce que le cœur y avait mise alors que la raison +gardait le silence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p class="c sc">Louise Andraux à Théophile Andraux</p> + +<p class="date i">« Les Glycines, 14 août.</p> + +<p class="ind i">« Mon cher Théo,</p> + +<p class="i">« Tu n’as pu avancer tes vacances, soit ! Ni ma +sécurité et celle de Lilie, ni la santé de Bernard — car +tu nous amèneras ce pauvre enfant, j’espère, tu +ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions — ne +t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir +lu cette lettre tu feras vivement ta valise. Nous allons +te voir accourir.</p> + +<p class="i">« Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que +c’est pour moi. Les frayeurs que j’éprouve dans +cette grande baraque de maison, où tout craque, +dont les serrures n’existent plus — (autant dire que +nous couchons en plein bois. Et les forêts de sapins +sont d’un noir lugubre !) — l’ennui, dont je suis +malade… cela t’est bien indifférent !</p> + +<p class="i">« L’ennui… Parlons-en. C’est gai de vivre avec +une femme de lettres ! Madame s’enferme… Madame +écrit… On ne doit la déranger sous aucun prétexte. +Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne +à qui parler. Les seuls êtres humains que +je vois sont sur des bateaux, à cent mètres de distance. +Avec la meilleure volonté du monde, je ne +peux pas reconnaître que c’est une société. Pourtant +c’est la plus animée que je possède. Oui, mon cher ! +Regarder passer le bateau de Lucerne… aller… +retour… Voilà les folles distractions de ta Loulou, +qui aime tant le monde !</p> + +<p class="i">« Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse +petite chienne, avec ses aboiements brusques à vous +déchirer le tympan. Alors ?… La femme de chambre ? — une +mijaurée qui vous sert comme avec des +pincettes. Ou cette Suissesse abrutie, à qui j’avais +demandé des « tourne-dos sur canapé », et qui est +allée retourner la housse au dossier du canapé, dans +le salon !!…</p> + +<p class="i">« Gilberte, me diras-tu ?</p> + +<p class="i">« Patience !… J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt +que cela ne te fera plaisir.</p> + +<p class="i">« Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre +à la question : « Et la Nature ? »</p> + +<p class="i">« Ah çà ! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la +Nature — avec un grand N ? Quand on l’a vue une +fois, — eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne te +racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas +ta partie de manille, la Nature, elle ne te fournira +pas des calembours, pour aller faire l’homme d’esprit +à ton bureau. Le premier jour, on dit : « Tiens ! +je me figurais que c’était plus haut, des montagnes. +Enfin, c’est gentil, quoi ! Et le lac… celui des +Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu… ça +va encore. » Ensuite, quand les jours passent, il y a +quelque chose qui vous horripile dans ce décor toujours +pareil. C’est comme les pièces de théâtre où tous les +actes se passent au même endroit. Chaque fois que le +rideau se relève, pan !… le même salon, ou la même +place de village, ou la même terrasse au bord de la +mer. Tu peux le supporter ? Moi, ça m’énerve. Au +fond, tout le monde pense comme ta Loulou, — qui n’est +pas plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, +qui prétendent que ça change avec l’éclairage, — comme +Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos +du matin, du soir, du soleil ou de la lune, — ils n’en +voient pas pour cinq centimes de plus que nous. C’est +du chiqué.</p> + +<p class="i">« Mais il n’y a pas que pour « les lointains couleur +de perle » (c’est un de ses mots) et les « amours +de petits nuages roses », que mademoiselle Gilberte +roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, +ce qui va te décider à t’amener. Tu as un faible +pour ta fille aînée. Après l’avoir ignorée quand +c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui +ne te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce +qu’elle a poussé comme elles poussent toutes, et que +tu n’en reviens pas de l’avoir si bien faite. (Du +moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise +graine n’étouffera point la bonne.)</p> + +<p class="i">« Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des +enfants d’honnêtes gens, de l’or en barre. Mais, pour +le moment, tu n’as de cœur que pour cette grande +demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa +coquetterie lui fait une frimousse drôlette, — pas +bon genre, d’ailleurs. Ah ! que tu es bien un homme, +mon pauvre Théo !</p> + +<p class="i">« Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause +du chagrin que la mâtine va te causer. Sais-tu ce +qu’elle s’est mis en tête ?… Ou, du moins, ce qu’on +lui a mis en tête ?… De monter sur les planches. +Oui, tu m’entends bien, de se faire cabotine !… Ils +ont découvert — le Fagueyrat et cette maboule de +Claircœur — que Gilberte joue à miracle le rôle +qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. +Et quel rôle !… Celui d’une « arpète ». Une petite-main +de couturière, quoi ! Une midinette en herbe. +De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la littérature !</p> + +<p class="i">« Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils +lui ont donnée, à cette pauvre petite. Mais je crains +autre chose. Et c’est pour cela que je te crie : « Accours ! »</p> + +<p class="i">« Mon Dieu ! je ne veux pas non plus te mettre +la mort dans l’âme. Admettons qu’il est encore temps, +que rien d’irréparable n’est arrivé. Voici la dernière +algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.</p> + +<p class="i">« Nous faisions une promenade, — ta fille, sa +marraine, l’inévitable Fagueyrat, Lilie et moi.</p> + +<p class="i">« Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne +t’ai pas dit que le directeur (?…) des Fantaisies-Louvois +se trouve dans le pays. Il est d’abord descendu +à Lucerne, où « son auteur » — comme il dit — a +couru lui rendre visite. Comme si c’était à une +femme à se déranger ! — soit dit sans méchant +calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une +bonne journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant +à se dire ! Le brillant jeune premier était mélancolique. +Moins irrésistible dans la vie que sur la scène, +il venait d’être planté là par sa bonne amie, — Blandine +Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. +Un malheur n’arrive jamais seul. La plante +grimpante devait jouer l’arpète. Elle plaquait le rôle +en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur. +Complications.</p> + +<p class="i">« Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa +belle-de-nuit. Il écrivit à tout le firmament théâtral, +et vint s’installer en haut du Rigi, — probablement +pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi, +c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend +encore plus vite. Tous les jours, le beau ténébreux +vient ici. Il répète des scènes, avec Claircœur, +à qui il conseille sans cesse : « Coupez donc, coupez +donc ! » et avec Gilberte, pour les répliques. (On a +beau couper, il en reste toujours, de cette satanée +pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues filantes, +(c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec +un ensemble touchant, sous prétexte d’engagements +antérieurs, qu’est-ce que notre trio décide ?… Que +mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à miracle +cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, +à en crier, flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom +sur des affiches, le long des palissades, contre +lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des +ordures !… Ce nom, qui est le mien, Théophile, +celui de Bernard, celui de Nathalie. Tu n’es plus le +seul à en disposer, monsieur Andraux.</p> + +<p class="i">« Revenons à la promenade d’hier. Nous montons +dans ce petit chemin de fer, où il faut fermer les +yeux tout le temps, si l’on ne veut pas s’évanouir en +se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons +vers le milieu de la montagne. De la station, +nous devions aller à pied à un chalet où l’on donne à +goûter — leur fameux café au lait suisse — pas +mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les +coupes de miel liquide, ce miel qu’on prend avec une +spatule de bois et qui file partout… C’est gluant !… +Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs des Alpes… +Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes +sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette… +Beuh !… ce miel… n’en parlons plus !</p> + +<p class="i">« Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux +rien dire, et pour cause !) est magnifique, on suit un +sentier étroit, qui traverse des pâturages. — Encore +un agrément, les sonnailles des vaches, poésie ! — Ah ! +les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la +frousse !… Elles vous accourent dessus, comme si on +était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et allez donc ! +Gilberte les trouve « mignonnes » !…</p> + +<p class="i">« Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe +une pente très raide, caillouteuse, au-dessous +de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a, — le vide, +sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus +dangereux, le sentier manquait. Un éboulement, les +pluies… Bref, il fallait marcher à même cette pente. +Le cabotin et ta fille, loin en avant, — parbleu ! — arrivent +là… et traversent, sans s’inquiéter de nous, +en arrière.</p> + +<p class="i">« Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à +Gilles : « Sautez, si vous voulez, avec Criquette. +J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien entendu, +je reste avec mon enfant. » Chose épatante ! Claircœur — qui +fait la jeune fille maintenant, oh ! combien ! +et que rien n’arrête — a trouvé que j’avais +raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette. +Nous avons appelé les deux autres, crié à +nous rompre les cordes vocales… Tu crois qu’ils +nous ont entendues, ou bien que, ne nous voyant +plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur +leurs pas. Tu les connais bien !</p> + +<p class="i">« Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à +la station du funiculaire, où nous nous morfondions, +mortes de fatigue, d’énervement, de faim. Ils avaient +été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le chalet. +Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré +le paysage. Ils avaient…</p> + +<p class="i">« Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma +nature. Mais si tu trouves que Gilberte peut s’égarer +sur les montagnes avec un cabotin, si tu l’approuves +de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche +sera close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai +plus ta fille. J’emmènerai la mienne pour lui éviter +un pareil exemple. Ma Lilie, ma pauvre innocente, +que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur +mon lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle +avait mis debout, et dont elle s’écartait en déclamant : +« Misérable, je ne céderai point à votre amour ! »</p> + +<p class="i">« L’instinct de la vertu, pourtant !…</p> + +<p class="i">« Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave +entre Gilberte et Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. +Mais tout porte à croire l’acteur plus persuasif +qu’un tel article de literie — suisse d’ailleurs — et +dur !… tu ne t’en fais pas idée !</p> + +<p class="i">« Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue +lettre. J’ai dégagé ma responsabilité. Je t’ai mis au +courant de tout. J’ai fait mon devoir.</p> + +<p class="i">« C’est dans la satisfaction de ce sentiment que +je t’embrasse, mon Théophile, en regrettant que ce +baiser se perde dans l’espace. Car, pour chaste qu’il +soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse +éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon +mignon… mon roi trop aimé !</p> + +<p class="sign sc">« Ta Loulou. »</p> + +<p class="i">« P.-S. — Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras +plus, à l’entresol de notre maison, quand la porte de +la modiste est ouverte. Je t’assure qu’on cause sur +elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière, +cette bête à bon diable ! — c’est pas du monde pour +un sous-chef. Tu t’amuses à leur dire une blague en +passant, et ça ne va pas plus loin. J’en suis sûre. Je +ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse +d’elles. Mais c’est à cause de la concierge. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p class="c sc">Gilberte Andraux à Théophile Andraux</p> + +<p class="date i">« Les Glycines, 14 août.</p> + +<p class="ind i">« Bien cher papa,</p> + +<p class="i">« Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le +cœur serré en prenant la plume. Mais, je t’en prie, +cher papa, ne reste pas sur la première impression. +Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au +bout. Et même si je ne trouve pas les phrases qui te +feront bien comprendre l’état d’âme de ta grande +fille, — un état d’âme très sérieux, très brave, très +loyal, je t’assure, — eh bien, sois assez bon pour +attendre que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer — surtout +avant de t’attrister — ce qui me serait +bien plus dur que tout.</p> + +<p class="i">« Papa, tu sais que je me croyais une vocation +littéraire. Tu en étais fier. Tu m’encourageais. +J’espère encore que nous ne nous sommes trompés ni +l’un ni l’autre.</p> + +<p class="i">« Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt +ans peut écrire ne rapporte pas ce qu’elle mange +(même avec un régime amincissant), ni le brin de toilette +dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle +géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent +s’imposer un jour au public, ne s’imposeront que par +deux catégories d’intermédiaires : 1<sup>o</sup> le temps, qui +ne prendra de commission que sur son énergie et son +travail, dont elle devra le saturer longuement ; +2<sup>o</sup> ces messieurs les éditeurs, directeurs, critiques et +confrères, qui la lanceront peut-être malgré l’encombrement, +les rivalités, les bouillons à boire, mais à la +condition qu’elle sera « bien gentille ».</p> + +<p class="i">« Le temps est un intermédiaire qui, ne me +demandant pas d’être « bien gentille », mais de beaucoup +travailler, me convient mieux que d’autres. +Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins +une bonne dizaine d’années.</p> + +<p class="i">« Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant +gagner ma vie. Et d’autant plus que, malgré +ses exigences, monsieur le temps ne garantit rien. Je +peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître, +au bout de cette décade, que ma littérature ne +me rapportera pas une côtelette par semestre, — ce +qui est peu (même avec le régime amincissant).</p> + +<p class="i">« Marraine, qui me disait tout cela avant que +l’expérience me l’eût démontré — et que je ne croyais +pas, naturellement — ajoutait : « Entre dans l’administration. »</p> + +<p class="i">« Mais, papa, entrer dans l’administration avec +l’idée de tout faire pour en sortir, je ne trouve pas +ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une fois +entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La +routine, le travail sans lutte, sans stimulant, sans +concurrence, les augmentations, les années gagnées +pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir accumulées +en vain, — tout cela doit vous envelopper, +vous amollir, vous fixer.</p> + +<p class="i">« Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, +dont on peut faire des œuvres vibrantes, frémissantes, +saignantes.</p> + +<p class="i">« Cher papa, depuis que j’ai communié avec la +Nature sublime, depuis que j’ai respiré l’air des altitudes, +que j’ai entendu les voix de l’Espace et de la +Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à +l’aube, l’une après l’autre, foyers de pourpre hors +de la brume bleuâtre, depuis que j’ai pleuré d’émotion +devant ces beautés inouïes, moi, la petite Parisienne, +qui appelais « mon parc » un pauvre arbre +étiolé entre des murs, j’ai compris que je pouvais +souffrir pour l’Art, dans la liberté, mais non pas +m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où +il n’est pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, +à laquelle on s’accoutume, le fait oublier, le +fait renier, comme un maraudeur insolite, comme +un intrus.</p> + +<p class="i">« Alors, cher papa, au moment même où je me +désolais, où je doutais de tout : de moi, de mes aspirations +stériles, des hommes et de leurs vilains +pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes +trop émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, +et du devoir, incompréhensible, — voici que +j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une révélation, +et, en même temps, comme une obligation très douce.</p> + +<p class="i">« Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je +me crus presque miraculeusement exaucée. Tu jugerais +peut-être qu’il y a là, de ma part, une prétention +sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu +n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite +comme moi, qui ne s’est pas déshabituée de joindre +les mains et d’implorer le Maître invisible, ait l’audace +de mêler le Ciel à des choses de théâtre.</p> + +<p class="i">« Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait +défaut dans la pièce de marraine. Impossible de la +remplacer de façon convenable, en cette fin de +vacances, alors que la saison d’hiver est organisée +partout, et les engagements pris. Un rôle que je sais, +que j’ai répété avec une prédilection instinctive, avec +une sorte de pressentiment. Bien des fois, monsieur +Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il +appelait la justesse de mes intonations, le réalisme +pathétique de mon jeu, mes trouvailles heureuses.</p> + +<p class="i">« Une idée me vint. Je m’offris, — tremblante, +croyant qu’on allait me rire au nez.</p> + +<p class="i">« Papa… écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt +à m’engager. Quant à marraine, elle s’affole, ne +sait que penser, me refuse son consentement tant que +je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve, +non, je te le jure. Mais elle ne veut pas +accepter cette responsabilité, — surtout vis-à-vis de +toi.</p> + +<p class="i">— « Écris à ton père », m’a-t-elle dit. « Si tu lui +exposes tes raisons comme tu me les as exposées à +moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne te permît +pas au moins une tentative. »</p> + +<p class="i">« La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. +Si je n’y réussis pas autant qu’on veut l’espérer, +je renoncerai à la carrière du théâtre. M’y +affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y +reparaître, telle est mon intention. Tu penses bien +que je n’accepterai pas, dans les coulisses, les échecs, +les risques, auxquels je me soustrais sur le terrain +littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins +scandaleux dans ses périls, mais où il faut attendre +parfois si longtemps pour se manifester.</p> + +<p class="i">« O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte +les entraînements d’un milieu que l’on croit +fatalement malsain. L’entraînement… mais la +joie d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue… imposée au +public… Oui, car il y a des gens assez puissants +pour prendre une débutante par la main et pour la +hisser au même poste que les vétérans de la plume… +Cet entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a +pas tourné la tête. Comment veux-tu que je la perde, +cette petite tête, bien ignorante, bien modeste, mais +bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de bravoure, — comment +veux-tu que je la perde pour +l’odeur d’une loge d’actrice, et le mirage des papillons +de gaz dans un couloir, derrière la toile de +fond ?</p> + +<p class="i">« Mon petit père, je t’en supplie ! laisse-moi +essayer d’une carrière qu’on ne considère plus — sauf +chez notre concierge de Grenelle, peut-être — comme l’abomination +de la désolation. (Et encore, +parce que notre concierge, étant stérile, n’a pas +d’héritière au Conservatoire.) Rappelle-toi les jeunes +filles bien élevées, les femmes du monde irréprochables, +qui ont paru sur la scène, occasionnellement +ou professionnellement, durant ces dernières années. +Attends au moins que j’aie joué dans la pièce de marraine. +La circonstance ferait accepter mon projet +d’enrôlement temporaire aux personnes les plus +rigides.</p> + +<p class="i">« Pour que tu saches — sans m’accuser de présomption — quel +service je peux rendre, demande +l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment +il croit que j’interprète le personnage. Marraine +est de son avis, mais elle n’en conviendra pas, +dans la crainte que l’intérêt de la pièce n’influe sur +ta décision.</p> + +<p class="i">« Mais, — entre nous, — mon petit papa, l’intérêt +de sa pièce… est-ce que cela ne doit pas primer +tout ?… Songe au coup de dés qu’elle jette sur le +tapis !… Superbe victoire illuminant le présent et +l’avenir… Ou désastre, anéantissant beaucoup du +long effort passé. Songe avec quel cœur je combattrai +ce combat pour la si bonne et noble chérie. +Songe à ce que je lui dois… Tout. Et même toi, +cher père. Car t’aurais-je retrouvé, si elle ne m’avait +pas élevée pour toi, gardée pour toi, si elle ne m’avait +pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant +les années de mon enfance, où j’attendais ton retour ?</p> + +<p class="i">« Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me +croit capable de ne plaider que pour moi-même.</p> + +<p class="i">« C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de +tendresse depuis que nous sommes ici, dans ce pays +admirable, — grâce à elle, d’ailleurs. Mais je traversais +une crise… comment te dirai-je ?… mettons… +de neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente +et impuissante. Cette révélation de beauté, dans +une nature presque trop grandiose, m’oppressait, +m’anéantissait, tout en m’exaltant.</p> + +<p class="i">« Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien +manifester, rien créer, qui corresponde, fût-ce de +loin, à de si accablants émois. Je m’en exaspérais. +J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine, — cette +admirable marraine, dont je commence seulement +à entrevoir la supériorité.</p> + +<p class="i">« Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les +redoutables montagnes ne m’écrasent plus. Elles me +sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à leurs +cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une +œuvre passionnante, travailler à mon goût, faire de +l’art, exprimer tout ce qui demeurait en moi sans +essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus tard, +après avoir interprété les sentiments des autres, +j’écrirai, je trouverai la forme impressionnante de +mes propres sentiments.</p> + +<p class="i">« Cher papa… J’attends ta réponse avec une +impatience que je ne puis te décrire. Comme je vais +compter les heures, calculer les alternances de courriers, +palpiter à la vue de ton écriture !</p> + +<p class="i">« M’auras-tu comprise ? Auras-tu confiance en moi ?</p> + +<p class="i">« Que de choses je pourrais te raconter, pour te +faire voir l’existence avec mes yeux de jeune fille, — des +yeux clairs, qui discernent leur chemin, et +ne se laissent pas tromper par les indications menteuses +des carrefours.</p> + +<p class="i">« Mais les choses qui nous déterminent ne se +racontent pas. Car elles ne sont plus, pour qui en +écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont les +ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels +ont lacéré nos épaules. Elles ne sont que des anecdotes.</p> + +<p class="i">« Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi +selon ton cœur, sans écouter les voix étrangères, qui +sont celles du préjugé.</p> + +<p class="i">« Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.</p> + +<p class="sign sc">« Ta Gilberte. »</p> + +<p class="i">« P.-S. — Dans cette lettre, je ne te parle pas de +maman Louise, parce que nous avons pensé, marraine +et moi, que nous devions te demander d’abord +ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence +pour toi, mon cher père.</p> + +<p class="i">« Je ne doute ni du jugement de maman Louise, +ni de son affection pour moi, — affection méritoire, +et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, comme en +toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois +m’en expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter +la question de ton point de vue. Peut-être a-t-elle +quelque idée de mon projet, d’après les éloges — un +peu intempestifs et trop indulgents — que m’ont +donnés, devant elle, marraine et monsieur Fagueyrat, +sur ma façon de jouer. Puis, hier, la Suissesse +qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques +mots significatifs.</p> + +<p class="i">« C’est inouï !… cette Margoton du canton d’Uri, +qui jargonne un patois impossible, et n’a jamais l’air +de comprendre nos ordres, cette femme qui ne nous +connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans +deux autres semaines, cessera tout commerce avec +nous pour l’éternité, — elle nous épie !… Elle écoute +aux portes !… Que peut bien lui importer l’objet de +nos entretiens ?</p> + +<p class="i">« Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie +humaine de la malveillance ?… Car la curiosité n’est +que la pourvoyeuse de la malveillance. Ce qu’on +cherche à surprendre, ce n’est pas les belles actions.</p> + +<p class="i">« Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.</p> + +<p class="i">« Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà +trop bas bleu !</p> + +<p class="i">« Ta grande petite <span class="sc rm">Bette</span>, qui te bige à plein +cœur. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>La paisible demeure des Glycines, faite pour +la douceur des rêves et l’enchantement de la tendresse, +connut les drames mesquins, les paroles +sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, +qui dissimulent des larmes de feu pour laisser +plus sûrement en arrière des larmes de sang.</p> + +<p>Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse +aux grappes mauves, une ligne à pêcher +dans la main, il fut, pour de trop courts moments, +le plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. +Dans l’exultation d’apporter à l’office un +seau d’eau tout grouillant d’écailles luisantes, +dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner +sa friture monumentale, devant Fagueyrat, +acteur célèbre et directeur de théâtre, qui +dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, +le sous-chef sentit mollir sa faible résistance.</p> + +<p>Venu de Paris pour empêcher sa fille de +« monter sur les planches », il lui accordait — au +dessert de ce repas glorieux, et sur les instances +flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à +Gilberte la destinée d’une Mars ou d’une Rachel, — il +lui accordait l’autorisation « d’embrasser la +carrière dramatique ».</p> + +<p>Cette autorisation, non convenue avec Louise, +stupéfia Mme Andraux. Mais, la stupeur passée, +cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le +tour des convives. Un silence gêné planait. Elle +se dirigea ensuite, d’un pas automatique, et +comme sous l’impulsion d’une force irrésistible, +surhumaine, vers la petite Nathalie.</p> + +<p>— « Maman, je n’ai pas eu mon dessert », +gémit l’enfant, qui sentait passer le vent d’une +catastrophe.</p> + +<p>Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras +cette grande fillette de neuf ans, qui pesait lourd. +Mais les sentiments sublimes font accomplir aux +muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, +en clamant tout à coup :</p> + +<p>— « Viens, mon innocente. Ils te perdraient +aussi !…</p> + +<p>Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après +elle, Louise envoya presque aussitôt la femme de +chambre dans la salle à manger, pour réclamer +un horaire des bateaux et un indicateur des chemins +de fer, afin de manifester une intention +destinée à glacer d’épouvante les gens qui avaient +la chance de déguster une tarte aux prunes où la +Suissesse était incomparable, et à semer le désespoir +entre leurs tasses d’excellent café.</p> + +<p>L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant +pas assez vite, Mme Andraux chargea Céline d’une +nouvelle ambassade.</p> + +<p>— « Priez mademoiselle Gilberte de venir me +parler. »</p> + +<p>La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. +Tous deux considéraient attentivement les +dessins rouges de la nappe.</p> + +<p>Bernard, présent à la scène, — car M. Andraux +l’avait amené de Paris — murmura :</p> + +<p>— « Hardi, ma fille ! va donner la réplique. +Ça te formera pour le mélodrame. »</p> + +<p>Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait +tiré sa malle au milieu de sa chambre. Pour l’instant, +elle giflait Lilie, qui, parant les calottes de +ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas +partir.</p> + +<p>— « Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose », +déclara la dame de Grenelle à la fille aînée de son +mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure, tellement +plus jolie d’être radieuse.</p> + +<p>— « Quoi donc, maman Louise ? » demanda +l’autre avec une douceur non feinte, — une douceur +tellement aisée dans l’épanouissement où se +dilatait sa jeune vie.</p> + +<p>— « Sois une cabotine. Ton père y consent. Je +m’en moque. Mais, comme je ne veux pas que +ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens +que tu ne remettras plus les pieds chez moi.</p> + +<p>— Quoi ? » fit la jeune fille en pâlissant.</p> + +<p>Et elle regarda sa petite sœur.</p> + +<p>— « Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus », +souligna Louise.</p> + +<p>En ce moment, sa poitrine contractée de fureur +se détendit, aspira l’air avec délices. Elle trouvait +donc une blessure à placer, au défaut de la brillante +armure de bonheur et de jeunesse.</p> + +<p>La vue de celle que Mme Andraux appelait +intérieurement « cette gamine », et qui n’était +plus une gamine insignifiante, négligeable, mais +une créature d’élection, une artiste, consciente +de sa grâce, couronnée d’espoir, marchant vers +un succès certain, vers ce succès foudroyant et +enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, +l’emplissait d’une haine jalouse. Jamais d’ailleurs +elle n’en eût convenu avec elle-même. Sincèrement +elle se cramponnait au prétexte : l’immoralité +de la profession.</p> + +<p>« Quoi ! » pensait-elle, « toute ma vertu ne +m’aura pas rapporté le centième des satisfactions +que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis +montée sur les planches, moi ? Est-ce que je me +suis exhibée en public ? »</p> + +<p>Le talent qu’on applaudit « sur les planches », +le charme qui séduit le public… belle affaire !… +D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné en faire +montre, la preuve manquait pour les lui dénier.</p> + +<p>— « Mais, maman Louise », prononça Gilberte, +faisant effort pour rester calme, « votre +maison, c’est tout de même celle de papa. Vous +ne pensez pas me chasser de chez mon père, +pourtant ?</p> + +<p>— Nous verrons bien. En attendant, tu ne +distilleras pas dans l’âme de mes enfants tes indignes +calomnies. Tu ne leur raconteras pas que +leur mère charge une cuisinière suisse d’écouter +aux portes…</p> + +<p>— Comment ?…</p> + +<p>— J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.</p> + +<p>— Je n’ai pas dit…</p> + +<p>— Tu l’as insinué, c’est pire.</p> + +<p>— Pardon, maman Louise. Vous ne vous en +rapportiez pas toujours à la Suissesse… Qu’est-ce +que vous avez fait pendant une heure, dans la +penderie aux robes, contre cette porte condamnée +donnant sur le cabinet de travail de marraine, +lorsqu’elle eut cette longue conversation avec +monsieur Fagueyrat ?…</p> + +<p>— Sors d’ici !… quitte cette chambre !… » +cria l’épouse de Théophile, avec un accent et un +geste où elle se révélait, il faut en convenir, non +dépourvus d’aptitudes scéniques.</p> + +<p>Alors se déroulèrent les péripéties de cette +crise familiale.</p> + +<p>Louise, désormais farouche et muette, continua +de faire ses paquets. Dans le vague espoir +qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile s’installa +de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, +et une boîte d’asticots dont il était très fier. Machinalement, +il plaçait l’asticot destiné au second +hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait +celui du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait +du sport dont il était fou. A son oreille +retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes +de dédain :</p> + +<p>— « Oh ! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande +pas de m’accompagner. »</p> + +<p>Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires +représailles, en profitant d’une telle magnanimité, +l’oppressait de mélancolie.</p> + +<p>Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, +remontant au plus vite jusqu’à la cime du Rigi, à +peine assez distante, à son gré, de ces Glycines +secouées par l’orage.</p> + +<p>Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait +de délicatesse, de bonté, de logique, d’esprit, +d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les +choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut +stupéfaite de découvrir que tant d’éléments pacifiques, +dont l’efficacité aurait dû normalement +se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de +reconnaissance, de confiance, devenaient autant +d’explosifs et de fulminants dès qu’elle les approchait +du brasier.</p> + +<p>Louise lui déclara :</p> + +<p>— « Ma chère, je veux bien ne pas vous en +vouloir. Mais, vraiment, j’y ai du mérite. Que +votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes +soucis. Que je ne la revoie plus — pas plus que +je ne vous reverrai sans doute — je n’y puis rien : +vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me +mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au +cœur qui peuvent me tuer en chemin ! Et Théophile… +ses vacances perdues !… Je le connais, +il me suivra. Pauvre ami !… Car, enfin, malgré +sa faiblesse pour sa fille, je suis tout pour lui, il +ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de +même, avec votre folie de théâtre — qui vous +coûtera cher ! c’est moi qui vous le dis — avoir +jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé +deux êtres aussi unis que mon Théo et moi ?… »</p> + +<p>Répondre à la dame de Grenelle que les glycines +sécheraient de son départ, ne souhaitaient +rien tant que d’abriter encore son cœur spasmodique +et les loisirs de Théophile… que le bonheur +conjugal du couple Andraux serait cultivé, apprécié +sous la pergola aux grappes mauves mieux +que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame +autant que les pires insolences, lui eût suggéré +les plus amères récriminations, l’eut précipitée +peut-être dans des convulsions nerveuses.</p> + +<p>Claircœur dut y renoncer.</p> + +<p>« Théophile sera plus raisonnable », pensa-t-elle.</p> + +<p>Et elle se dirigea vers la terrasse.</p> + +<p>Mais Théophile craignait toute explication qui +l’eût amené à blâmer Louise, ou — pire alternative — à +intervenir auprès d’elle.</p> + +<p>Entendant des pas, devinant l’approche de la +conciliatrice, il l’arrêta, sans tourner la tête, d’un +geste de bras, à la fois impérieux et désespéré. +Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions, +contre la balustrade, fit deux pas en +arrière, sur la pointe des pieds, chuchota :</p> + +<p>— « Retirez-vous, je vous en supplie !… Ça +mord. Pas un mot !… Impossible de causer maintenant. »</p> + +<p>Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux, +parmi ses vers de cadavre.</p> + +<p>Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine :</p> + +<p>— « Laissez-les donc partir. Vous ne voyez +pas quelle chance pour nous ? S’ils restaient, +outre que la vie serait infernale, papa retirerait +sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation +qu’il m’a donnée. Sa femme l’en persuaderait. +Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je +serai majeure dans quelques semaines. Mais il +m’en coûterait d’entrer en lutte avec mon pauvre +père. »</p> + +<p>La jeune fille ajouta :</p> + +<p>— « Croyez-vous !… A-t-elle démasqué son +caractère, l’aimable Louise ! Dire que, pour l’opinion +de personnes pareilles, je pourrais rater ma +vie !</p> + +<p>— Et ton frère, sais-tu où il est ? Nous le laissera-t-on ? » +demanda Claircœur.</p> + +<p>Gilberte hocha la tête — ignorance ou indifférence — et +s’en alla piocher son rôle.</p> + +<p>Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. +La patience lui manquait. Un instant, il s’amusa +à jeter, par-dessus la clôture, des poissons vivants +à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, +sauta sur le rebord du mur. De là, ses yeux, que +la lumière rendait pareils à deux sequins d’or, et +qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur +fixe flamboiement, guettaient les captures. Quand +une forme sortait de l’eau, dansant au bout de +la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme +pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant +de convoitise. Parfois, Bernard lui jetait un +poisson. La victime, happée au passage, de +quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute +vive entre les mâchoires carnassières. Le sursaut +de son corps et de sa queue divertissait le cruel +garçon. Le chat posait ensuite devant lui la +créature d’argent, dont la tête à présent manquait, +et la dégustait, bouchée après bouchée. +De temps à autre, il s’interrompait pour jeter +un coup d’œil méprisant à Criquette, qui, +révoltée, se dressait au pied du mur, injuriant +l’intrus et son ignoble festin.</p> + +<p>— « Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et +fiche-moi le camp toi-même, veux-tu ! » cria +enfin Théophile.</p> + +<p>Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers +le large, entre deux eaux, des centaines d’ombres +agiles.</p> + +<p>Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On +ne le vit point aux Glycines, à l’heure où le facteur +du port vint chercher les malles sur une +brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui +dire adieu. La sirène du bateau siffla. Louise dut +courir, pour rattraper Théophile, parti en avant +avec Claircœur et Nathalie.</p> + +<p>— « Je ne comprends pas cet enfant. Il doit +être victime d’un accident de montagne… » gémit-elle, +haletante, lorsqu’elle les rejoignit.</p> + +<p>— « Bah ! » dit le père, « il a eu peur que +nous le remmenions.</p> + +<p>— Mais non… je lui avais dit… »</p> + +<p>Mme Andraux se sentait humiliée par le +manque d’égards d’un fils bien à elle, élevé par +elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie, +à l’indomptable fille de « l’autre ».</p> + +<p>— « J’aurai bien soin de lui », dit Claircœur. +« Et je regrette encore, mes chers amis… »</p> + +<p>Elle voulait les forcer à une effusion, dont +l’absence lui crevait le cœur.</p> + +<p>Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une +auberge. Sans un mot de regret, ils l’embrassèrent +machinalement. Louise elle-même n’osa +se soustraire à l’accolade.</p> + +<p>— Bien le bonjour à votre filleule de notre +part, puisque Mademoiselle n’a pas daigné nous +accompagner jusqu’au bateau », lança-t-elle en +flèche du Parthe.</p> + +<p>On allait enlever la planche, du ponton à bord. +Lilie, échappant à la main qui la tenait, bondit +en arrière, se jeta au cou de Claircœur, dans la +clameur des gens qui la crurent à l’eau :</p> + +<p>— « Tante Gil, je t’aime. Je serai à toi, quand +je serai grande, mieux que Gilberte, mieux que +tout le monde. Je t’aime, tante Gil, adieu… Je +t’aime. »</p> + +<p>Un homme prit la fillette à bras-le-corps, la fit +passer par-dessus le bastingage sur le pont, où +elle retomba en sanglotant. Elle se tourna, tendant +ses petits bras, son petit visage ruisselant de +larmes. Elle cria encore :</p> + +<p>— « Embrasse Criquette pour moi. »</p> + +<p>Elle envoyait des baisers tant qu’elle pouvait, +certaine d’être giflée aussitôt, n’en ayant +cure.</p> + +<p>Mais, devant les exclamations admiratives, +attendries, des passagers, qui trouvaient la +scène charmante, proclamaient l’enfant adorable, +Mme Andraux sourit jaune, et garda au fond de +sa main les calottes qui lui démangeaient la +paume.</p> + +<p>Devant les Glycines, Claircœur, au retour, +levant la tête par hasard, aperçut un visage +narquois, rouge et poudreux, encadré dans une +lucarne. Où donnait cette lucarne ? elle n’en +savait rien, n’ayant jamais gravi l’échelle du +grenier.</p> + +<p>— « Tante Gil », cria la voix de Bernard, « tu +ne peux pas me faire monter un bock. Je me +gargarise depuis deux heures avec des toiles +d’araignée. »</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, Claircœur aurait dû être heureuse. +Elle réalisait enfin son projet de travail, +sous la pergola, dans l’isolement, le calme, la +beauté des choses.</p> + +<p>L’après-midi s’avançait. La lumière prenait +une douceur merveilleuse. Les ombres mêmes +étaient baignées d’une splendeur diffuse. Azurées +ou glauques, elles s’enfonçaient dans les plis des +montagnes, planaient sur les eaux, contre les +grandes murailles rocheuses, sans rien dissimuler +des lignes ni des couleurs. Elles n’étaient point +des ombres, mais des morceaux amortis de clarté. +Là-haut, là-bas, dans les lointains de l’altitude +et de la distance, les profils des cimes, les pics +neigeux, participaient à la magie de l’atmosphère, +cessaient de se dessiner comme des contours +terrestres, rivalisaient de légèreté avec les +brumes vaporeuses ondulant et se dissolvant +au-dessous d’eux. Sur les pentes inférieures, les +forêts de sapins, si touffues, si riches d’obscurité +verte et profonde, ne parvenaient pas à s’inscrire +violemment, victorieusement, parmi la fantasmagorie +des apparences. Soumises également +aux caprices des rayons, elles poudroyaient +comme une arène sablée d’or, ou se crêtaient +d’écume bleuâtre là où le soleil ne les visitait +point.</p> + +<p>Plus proche, plus humble, plus réelle, l’eau +du lac, enfermée dans ce cadre de magnificence, +reposait, frissonnante, mystérieuse.</p> + +<p>Et le calme était infini.</p> + +<p>Claircœur porta elle-même sa petite table dans +l’angle le plus écarté de la terrasse, contre la +balustrade, là où les rameaux de la glycine +retombaient plus abondants.</p> + +<p>Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier, +l’encre, son porte-plume préféré, tout était prêt. +Criquette elle-même, sur son coussin que supportait +un pliant, la regardait de ses yeux attentifs, +comme pour lui dire : « Notre intimité est revenue. +Te voilà seule. Je ne te quitte pas. »</p> + +<p>Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être +pas respecté le travail méditatif, était parti +en excursion dès le matin.</p> + +<p>Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque +indistinct, parvenait de temps à autre jusqu’à la +romancière. Des voix s’élevaient, par intermittence, +dans la maison. Des voix, qui traversaient +à peine, et rarement, le grand jardin. Des voix +que l’espace absorbait, que nulle oreille, sauf +celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette +distance. La voix de Fagueyrat faisant étudier le +rôle à Gilberte. La voix de l’élève se pliant aux +indications du maître.</p> + +<p>Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler +l’inspiration de celle qui écrivait. Cependant cette +inspiration demeurait rebelle. La plume ne courait +pas sur le papier. Un moment vint où elle se +déroba, où elle se coucha sur la page blanche, +comme un cheval qui se refuse, puis qui s’abat en +franchissant l’obstacle.</p> + +<p>Claircœur regarda longuement au loin, ensuite +elle contempla l’eau toute proche. Elle se tourna +vers Criquette, plongea un tragique regard dans +les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un +instant le double écho des voix, si ténu, presque +imperceptible, mais distinct pour elle dans +l’énorme silence…</p> + +<p>Alors, inclinant son front entre ses mains, elle +commença de pleurer, de pleurer intarissablement, +tout bas, sans un soupir, sans un sanglot… +de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur, +toute son âme, ruisselaient d’elle avec ses larmes.</p> + +<p>Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne +s’aperçut même pas que Criquette, ayant sauté +de son coussin, grattait doucement contre elle, +d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de +réponse, s’asseyait à ses pieds, sur le bord de sa +jupe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>— « Ma petite Gilberte, viens un peu jusque +sur la terrasse. »</p> + +<p>La jeune fille accourut, souriante, avec un air +d’empressement tendre. La joie de vivre fleurissait +maintenant sur son charmant visage. Cette +joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle +comme une récompense à la maternelle créature +qui en était l’auteur. Quand Gilberte répétait : +« Ah ! marraine, que je suis heureuse ! » Cela +impliquait vaguement : « Le but de ta vie est +atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des soucis à +cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive, +ses baisers reconnaissants. N’es-tu pas +comblée ? »</p> + +<p>C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a +droit à la vie, à l’avenir. Gilberte n’était pas plus +égoïste que tout cœur filial de vingt ans. Et comment +ne s’y fût-elle pas méprise ?… Le fait +qu’elle rît et chantât par la maison, sa mélancolie +envolée, que sa jolie nature, détendue, +retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre +flexible dont on ne courbe plus l’essor, que ses +bras, ses lèvres, eussent de nouveau les câlineries +de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur !</p> + +<p>— « Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse… +toi, du moins. C’est tout ce que je désire », murmurait +tante Gil, en se penchant le soir vers +l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne.</p> + +<p>C’est tout ce qu’elle <i>voulait</i> désirer. Et elle +était sincère dans son vouloir. Elle appréciait la +douceur de border dans son « dodo », comme +jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis +trop longtemps, ne le permettait plus, poussait +le verrou, s’enfermait sauvagement avec des rêves +qui ne disaient pas leur secret.</p> + +<p>Dans la confiance et la camaraderie revenues, +Claircœur l’appelait, ce matin-là :</p> + +<p>— « Viens jusqu’à la terrasse.</p> + +<p>— Vous avez quelque chose, marraine ? » demanda +Gilberte, qui remarqua sa pâleur, sa +bouche frémissante, et le geste dont elle serrait +des papiers dans sa main.</p> + +<p>La romancière ne répondit pas. Toutes deux +longèrent l’allée envahie par les romarins, les +lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait +fortement dans ce matin mouillé) ! Elles +arrivèrent sous les glycines. La pluie, une bourrasque +dont le lac se rebroussait encore, avait +anéanti les dernières fleurs. Mais le feuillage +délicat formait toujours cet abri, semblable, de +loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs, +cet abri dont le voyageur emportait l’image, en +se disant :</p> + +<p>— « Qu’il doit faire bon vivre là ! »</p> + +<p>Les deux femmes s’assirent au fond, sur le +banc rustique.</p> + +<p>— « Gilberte, ma chérie, tu te sens capable, +n’est-ce pas ? d’accepter une mission, et de +garder un secret. Tout au moins, de garder un +secret. La mission… ce serait pour si je disparaissais…</p> + +<p>— Oh ! petite marraine !… »</p> + +<p>La phrase funèbre fut étouffée par une exclamation, +un baiser.</p> + +<p>— « Mon enfant, je vais te faire du chagrin. +Mais je crois que c’est indispensable. »</p> + +<p>Elle vit s’effarer le jeune visage.</p> + +<p>— « Lis cette lettre de ton père. »</p> + +<p>Un cri :</p> + +<p>— « Oh !… Papa reprend son autorisation !… +Papa veut m’empêcher… »</p> + +<p>La main de Claircœur, d’une pression rapide, +arrêta cet émoi.</p> + +<p>— « Il s’agit de ton frère. »</p> + +<p>Un imperceptible sursaut de soulagement. On +supporte toujours les peines des autres plus aisément +que les siennes propres. Gilberte s’écria :</p> + +<p>— « Bernard n’est pas rentré à Paris !</p> + +<p>— Tu le savais ?</p> + +<p>— Non, marraine. Mais j’en avais peur.</p> + +<p>— Moi, j’en étais sûre », murmura Claircœur.</p> + +<p>Gilberte, profondément étonnée, la regarda.</p> + +<p>— « Tu en étais sûre ? Depuis quand ?</p> + +<p>— Depuis le lendemain de son départ.</p> + +<p>— Cela fait cinq jours », observa la jeune fille, +« Et tu ne m’as rien dit ! »</p> + +<p>Sa marraine, en signe d’impuissance, hocha la +tête.</p> + +<p>— « Tu as prévenu ses parents ?</p> + +<p>— Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras +ensuite. Lis ce que m’écrit ton père. »</p> + +<p>Gilberte lut :</p> + +<blockquote> +<p class="date i">« Paris, 27 août.</p> + +<p class="ind i">« Ma pauvre Gil,</p> + +<p class="i">« Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser +à vous.</p> + +<p class="i">« Il m’est douloureux de partager l’indignation +de ma femme, de vous parler comme elle m’engage +à le faire. Cependant, notre douleur est immense, et +me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la +cause.</p> + +<p class="i">« C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien, +que j’avais ratifié le coup de tête de ma fille, que je +m’étais résigné à la voir entrer dans la carrière +hasardeuse où votre imprudence l’a poussée… »</p> +</blockquote> + +<p>— « Ça, c’est raide ! » s’exclama Gilberte.</p> + +<p>— « Continue. Cela n’a pas la moindre importance.</p> + +<p>— Comment !… pas la moindre…</p> + +<p>— Continue. »</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion +de notre fils, que vous lui donnez les moyens de +nous braver, que vous lancez ce malheureux enfant +vers les pires aventures, mettant le deuil et les +larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est +trop, et que, suivant la volonté formelle de Louise, +à laquelle je me rallie, vous n’existez plus pour +nous.</p> + +<p class="i">« Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse… +(car, moi, je ne veux pas croire à une intention +consciente de votre part dans cette œuvre abominable) +c’est que vous ne saviez pas l’usage que +Bernard ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a +nanti.</p> + +<p class="i">« Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque +pour l’Amérique, qu’il rentrera en France un des +plus glorieux aviateurs du monde, ou que nous ne +le reverrons jamais.</p> + +<p class="i">« Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude +sur sa vie matérielle. — Donc, il a de l’argent.</p> + +<p class="i">« Et qui lui en a donné, si ce n’est vous ? Il a +quitté les « Glycines » pour accomplir un projet +auquel il avait renoncé. Il nous avait promis de n’y +plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si +droit ! Comment ne pas croire, avec sa mère, que +vous lui avez remis sa chimère en tête, que vous lui +avez fourni les moyens de la réaliser ?</p> + +<p class="i">« Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous +accuser d’une mauvaise action, d’une vengeance méditée. +Mais je reconnais là votre esprit romanesque, +votre imprudence. Je vous crie : Gilles de Claircœur, +je vous avais confié mon fils ! Qu’avez-vous fait de +lui ?</p> + +<p class="c i">« Un père désespéré,</p> + +<p class="sign sc">« Théophile Andraux. »</p> + +<p class="i">« P.-S. — Que Gilberte m’écrive toujours au +ministère. Mon infortunée Louise ne pourrait supporter +de voir son écriture. Pour vous, ma pauvre +Gil… (hélas ! ce nom familier vient malgré moi sous +ma plume. Et dire que je vous appelais aussi « ma +sœur ! »), n’écrivez pas à la maison. N’exaspérez pas +la douleur d’une mère. On vous retournerait vos +lettres sans les ouvrir.</p> + +<p class="i">« 2<sup>e</sup> P.-S. — Est-il vrai que vos inconséquences +vous aient déjà conduite à des embarras pécuniers ?<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> +Un employé de mon bureau, ami d’un certain Grandet — que +vous devez connaître ! — prétend que +vous en êtes à demander des avances sur vos travaux. +Vous auriez payé les dettes de monsieur Fagueyrat, +et entre autres des sommes considérables au +marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre +affaire. Évidemment. Mais, dans les circonstances +actuelles, je dois vous prévenir : ne comptez pas sur +nous. Les maigres économies, amassées pour notre +innocente Lilie, à force de privations et de travail, +ne sauraient être jetées au gouffre… »</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Orthographe de M. Andraux.</p> +</div> +<p>Une ligne de points suspensifs suivait ce mot +« gouffre », — peut-être pour en mieux faire +pressentir l’insondable horreur, peut-être pour +éviter une définition trop cruelle.</p> + +<p>Gilberte, qui avait lu toujours plus lentement, +leva un visage aussi blanc que sa chemisette de +batiste.</p> + +<p>— « Les économies de Lilie ! » observa-t-elle +d’abord. « Mais je les connais, les économies de +Lilie. Elles sont constituées uniquement par les +cadeaux d’argent que tu lui fais au jour de l’an +et à son anniversaire.</p> + +<p>— Laissons », dit Claircœur.</p> + +<p>— « En effet, laissons. Qu’est-ce que cette +histoire de Bernard ? Il n’est donc pas rentré ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Et tu étais au courant, marraine ? C’est +impossible. Je n’en crois rien.</p> + +<p>— Tu te rappelles que Bernard nous a quittées +jeudi après-midi. Demain, il y aura huit jours ?</p> + +<p>— Parfaitement.</p> + +<p>— Vendredi matin, j’ai reçu une lettre de lui, +jetée à la poste de Lucerne.</p> + +<p>— Une lettre !… Tu ne m’en as rien dit.</p> + +<p>— Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui +vive. Mais tes parents m’accusent. Je veux avoir +un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu saches la +vérité. A la condition de la taire tant que je +vivrai. Quand je ne serai plus…</p> + +<p>— Marraine !…</p> + +<p>— Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances, +suivant ton cœur. Jamais pour faire +du tort à Bernard…</p> + +<p>— Du tort à Bernard !… je l’aime trop ! De +toute ma famille Andraux, c’est lui que j’aime le +mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en +feraient jamais un rond-de-cuir.</p> + +<p>— Gilberte, écoute… je crois, malgré tout, +comme toi, que c’est un « chic type ». Cependant, +il a commis une action bien grave. Je la +lui pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour +que quelqu’un, si je disparaissais, puisse lui dire +que je lui pardonne. »</p> + +<p>Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut, +fixant sur sa marraine des yeux élargis, pleins +d’effroi.</p> + +<p>— « Voici sa lettre », dit la romancière. +Et elle tremblait aussi en passant le papier à +la jeune fille.</p> + +<blockquote> +<p class="date i">« Lucerne, jeudi soir.</p> + +<p class="ind i">« Chère tante Gil,</p> + +<p class="i">« Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière +fois. Vous allez me maudire, m’appeler « petit +misérable ». Vous serez — c’est possible — plus +cruelle encore.</p> + +<p class="i">« N’importe ! je risque tout, même de vous faire +du chagrin, c’est ce qui m’embête. Mais la vie est +plus forte. Si vous saviez comme elle bout dans mes +veines !</p> + +<p class="i">« Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez +confié, pour que papa le touche et vous envoie l’argent — c’est +moi qui le toucherai demain, à Paris, à +moins que vous ne préveniez télégraphiquement — auquel +cas, on m’arrêtera comme un voleur.</p> + +<p class="i">« Je suis un voleur, tante Gil, — un voleur-emprunteur, +car je vous rendrai tout, avec les intérêts +composés… Et bientôt, — à moins que je ne me +casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis +un voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain +publiquement. A vrai dire, je bluffe. Je crois que +vous ne le ferez pas. Je vous connais, adorable tante +Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous +aime mieux que ma propre mère… J’aurais l’air de +vous enjôler pour vous soutirer plus sûrement la +galette.</p> + +<p class="i">« Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de +honte et de peur quand je pousserai demain la porte +du bureau, où l’on me comptera peut-être l’argent de +ce chèque, signé de vous, — mais où, peut-être, on +me mettra la main au collet.</p> + +<p class="i">« Si j’emporte l’argent… — Oh ! dans la rue, là… +tout de suite… dehors… comme je vous bénirai, +tante Gil ! — ce sera la seule fois de ma vie où j’aurai +ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour +l’Amérique, j’apprendrai à voler, — pas des chèques, +méchante tante Gil ! Je m’acharnerai aux plus dangereux +exploits, j’affronterai les pires dangers, pour +revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse, mon +sang, ma vie, au service de notre armée, dans +laquelle je m’engagerai. Je serai un aviateur militaire, +comme le sapeur Paulhan, comme Legagneux. +Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la +pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et +solitaire, comme Alfred Leblanc. On me décorera +comme eux, tante Gil… si vous ne m’avez pas fait +constituer un casier judiciaire.</p> + +<p class="i">« Je vous le jure, tante Gil… je vous le jure !… +Ou alors, je serai mort. Je me serai brisé sur le sol +comme un pantin qui se disloque, ou bien j’aurai +cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux +préfère attendre, comme le lièvre.)</p> + +<p class="i">« Tante Gil, croyez-moi… Pardonnez-moi !… Je +ne vous embrasse pas. Je n’en suis pas digne. Je +baise le gravier, là, dans l’allée du jardin, aux +« Glycines », parmi les lavandes sur lesquelles vous +avez marché, et qui sentent si bon quand votre pied +d’admirable tante Gil leur a fait l’honneur de les +écraser.</p> + +<p class="c i">« Votre petit misérable,<br> +« Votre grand fou,</p> + +<p class="sign i">« Votre <span class="sc rm">Bernard</span>.</p> + +<p class="i">« P.-S. — Pourvu que ce ne soit pas à cause des +autres que vous m’épargniez !… C’est ça qui me punirait ! +Les autres… je leur écrirai, ne vous inquiétez +pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous leur +coupe. Je la félicite, et l’embrasse. »</p> +</blockquote> + +<p>Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua +tandis qu’elle parcourait les lignes griffonnées +d’une écriture encore presque puérile. +Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la +maîtrise de soi. Aussi reçut-elle d’un geste apaisant +la jeune fille, qui s’abattit contre son épaule +dans une crise de sanglots convulsifs.</p> + +<p>— « Marraine… oh ! marraine… quelle horreur !… +notre Bernard… quelle horreur !…</p> + +<p>— Chut !… » fit une voix douce. « Cela +n’existe pas. »</p> + +<p>Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta, +interrogateur. Comment !… cela n’existait pas ? +On avait pu arranger ?… Mais, pourtant… La +lettre de M. Andraux ?</p> + +<p>— « Non », reprit Claircœur. « Ou du moins, +cela n’existe plus. N’y pensons plus. N’en parlons +pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut… » +(Elle montrait le ciel, où, contre l’azur, +de gros flocons blancs se poursuivaient, comme +si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac +leurs bonnets de neige.) « Oui, ma Gilberte, regardons +souvent là-haut. Un beau jour, nous y +verrons surgir un point noir, qui s’élargira en +deux ailes de toile, et notre Bernard descendra. +Il reviendra par un chemin sans souillures. La +tache de boue emportée au départ sera devenue +comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse +dans un fil de soleil à travers une chambre obscure. +Mais elle ne sera plus visible, puisque, +pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout +grands les volets. »</p> + +<p>En achevant cette phrase, Claircœur prit la +lettre de Bernard. Elle la déchira en tout petits +morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le +paquet de ces petits morceaux par-dessus la +balustrade, entre les rameaux pendants de la +glycine.</p> + +<p>Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle +qu’il n’en restât des débris parmi les feuillages ?</p> + +<p>Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui +verdissait au large, la lettre déchiquetée formait +un menu tas blanc. Mais le mouvement de la +houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà. +Des poissons, croyant à une proie, sautèrent à +plusieurs reprises, dispersant, engloutissant les +parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent +d’autres. Quelques-unes restaient, s’attardaient +au balancement d’une vague. Et il y en +avait qui filaient vers le large, poussées par une +brise qu’on ne percevait pas.</p> + +<p>Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle +ne distinguât plus la moindre tache claire sur +l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille :</p> + +<p>— « Viens, c’est fini. Rentrons. »</p> + +<p>La jeune fille embrassa tante Gil longuement, +en silence. Mais ses lèvres frémissaient, comme +d’une parole qu’elle n’osait dire.</p> + +<p>— « Tais-toi, ma Gilberte. Donnons-lui le +crédit de l’avenir, comme il le demande.</p> + +<p>— Ce n’est pas cela. Vous êtes bonne… généreuse… +Mais… l’argent ?</p> + +<p>— Quel argent ?</p> + +<p>— Celui du… du chèque.</p> + +<p>— Dame… une somme assez forte, au moins +relativement.</p> + +<p>— Relativement… à quoi ?</p> + +<p>— Au besoin que j’en avais, comme argent +comptant, disponible… C’est Grandet qui venait +de le déposer à mon compte à la Société Universelle. +Tu as bien vu… dans la lettre de ton +père… Il parle d’un certain Grandet.</p> + +<p>— Un nom de Balzac, marraine.</p> + +<p>— Oui, un nom. Et un personnage aussi, de +Balzac. C’est un monsieur qui, de son métier +officiel, fabrique des caisses à fleurs, des caisses +en bois, en zinc… Mais, sa véritable caisse, est +celle qu’il ouvre aux gens de lettres dans la +débine… Il leur avance de l’argent, et se rembourse, +avec usure, sur leurs reproductions à la +Société des Trente mille lignes.</p> + +<p>— Marraine… C’est donc vrai ?… Tu es dans +l’embarras ?</p> + +<p>— J’ai eu de fortes dépenses, cette année. Je +ne publie pas de roman. Et… mes petites valeurs… +je ne peux pas les vendre toutes, sans +trop de perte.</p> + +<p>— Toutes… oh ! marraine, tu en as vendu !… +Mais, ce n’est pas pour cette chose… pour… +Papa se trompe. Personne ne t’a demandé de… +de payer… des dettes ? »</p> + +<p>Claircœur eut un éclair dans les yeux.</p> + +<p>— « Tu n’as pas cru cette vilenie ?</p> + +<p>— Oh ! non », cria impétueusement la jeune +fille. « Croire cela de lui… jamais !… »</p> + +<p>Sa marraine la regarda. De pâle qu’elle était, +Gilberte devint pourpre.</p> + +<p>— « Je t’en prie, marraine… Tu n’as pas à me +faire ces yeux-là. Marcel Fagueyrat est un galant +homme, qui ne demanderait pas de l’argent à +une femme. Voilà tout ce que je veux dire. Et je +le sais. Avant lui, j’avais pris une piètre opinion +de ces messieurs. J’avais vu ce qu’ils valent. Pas +un qui sache respecter une jeune fille. Pouah ! +Des gens âgés, des amis de vos parents, des puissants +qui tiennent votre sort dans la main. Les +lâches !… quelle honte !… Eh bien, marraine, il +y en a un… Et c’est un acteur, qu’on dit léger… +Un homme jeune, un homme à succès. Il m’ouvre +une carrière, il me prépare à y entrer, il me +donne des leçons… Tu n’es pas toujours là… +Nous jouons des scènes passionnées… Eh bien, +marraine, il ne m’a pas dit une parole qu’il n’eût +dite devant toi. Il ne m’a pas effleurée du bout +du doigt. Il n’a pas eu un regard, pas un mot +qui m’eût gênée. Il n’a pas risqué, même en +plaisantant, l’ombre d’une déclaration…</p> + +<p>— Il est donc capable d’un sentiment profond, +d’un amour délicat !… » prononça lentement +Claircœur, avec un étrange sourire. « Tant +mieux ! j’avais si grand’peur que non.</p> + +<p>— Marraine !… » cria Gilberte, éperdue.</p> + +<p>— « Ne lui permets pas encore de te le dire. +Mais, va, petite fille… ne te tourmente pas de +son silence… »</p> + +<p>Elle s’interrompit. De nouveau, la tête de sa +filleule cherchait le refuge de son épaule, mais +dans une émotion si nouvelle, si violente, que +tante Gil, appuyant sa joue contre la coquille +brune et lisse des cheveux charmants, eut un cri +troublé, — un de ces cris dont l’accent bouleverse +l’âme qui les exhale, et lui restent en écho pour +lui attester ce qu’elle a souffert :</p> + +<p>— « Mon Dieu !… Comme tu l’aimes !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p><i>Les Malheurs d’une arpète</i>, comédie dramatique +en cinq actes et huit tableaux, contenait les éléments +d’un succès.</p> + +<p>Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct +de la scène prévoyait ce qui pouvait porter sur le +public. Les conseils donnés par lui à l’auteur procédaient +de ce même instinct. Claircœur les avait +saisis avec intelligence, — avec plus que de l’intelligence : +avec confiance, avec foi, avec une +sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle +aussi, momentanément, et par une communion +secrète, femme de théâtre. Ces conseils, dont elle +se pénétra si vite, elle les avait adroitement +suivis.</p> + +<p>Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie +décisive, eurent raison d’escompter la victoire. +Cependant, la victoire manqua. Et par leur +faute.</p> + +<p>Il y a, autour d’une répétition générale, de +nombreuses contingences, — si nombreuses +qu’elles déterminent le sort de la pièce, quand +celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez +haute pour braver leur influence mauvaise, ni +une médiocrité assez morne pour anéantir leur +influence favorable.</p> + +<p><i>Les Malheurs d’une arpète</i> n’offraient rien de +commun avec un chef-d’œuvre. Mais ce drame +ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué +d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant +par ses interprètes, divertissant par des +décors et des trucs où l’on n’avait pas épargné +l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et +même suggérer quelques saines réflexions, au +cours d’une bonne centaine de soirées.</p> + +<p>Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement +que le directeur et l’auteur fussent moins +infatués, moins impatients. Peut-être que le fameux +« truc » du cinq ne ratât pas la veille de la +répétition générale, ce qui fit transformer précipitamment +plusieurs scènes, et jeter l’incohérence +dans le dénouement. Peut-être que le décor du +trois ne fût pas si long à poser, ce qui retint les +spectateurs au delà de l’heure normale où l’on +trouve des fiacres pour rentrer chez soi, — les +rares spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à +la fin. Peut-être qu’il ne plût pas à torrents, ce +soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu, l’après-midi, +une autre répétition générale, toute différente, +mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique +et légère, mais très longue aussi, ce qui +avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit +à un rapide « morceau sur le pouce », qui leur +laissa des estomacs crispés jusqu’à onze heures du +soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale +ensuite, jusqu’à deux heures du matin, — heure +insolite où le rideau tomba.</p> + +<p>Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant +l’une à la dernière répétition des couturières, où +le truc rata. L’autre, à transformer le dénouement. +La troisième, à fondre en un seul deux +tableaux, afin d’éviter la plantation trop longue +d’un décor magnifique, payé les yeux de la tête, +et qui devenait inutilisable.</p> + +<p>La première représentation marcha bien. Mais +avant qu’elle commençât, l’opinion de la presse +était faite, écrite, composée en caractères d’imprimerie, +et reposait sur le marbre.</p> + +<p>La deuxième fut brillante. Elle se termina à +minuit moins le quart. On avait coordonné les +tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs +avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements +et les béquets.</p> + +<p>Mais qu’importe la deuxième représentation +pour le destin d’une pièce. Cette pièce est déjà +condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans +six semaines, — quand elle aura quitté l’affiche, — des +coupures de journaux, venues de Yokohama +ou des îles Fidji, reprocheront encore à +l’auteur exaspéré d’avoir montré au début un +personnage n’ayant que deux mots à dire et ne +revenant plus ensuite, alors que ce personnage, +couturier surpris par le lever du rideau le soir de +la générale, avait eu la présence d’esprit de lancer +à sa cliente une phrase quelconque, avant de +disparaître d’une représentation dans laquelle il +n’avait que faire.</p> + +<p>Claircœur connut la torture de ces griefs +ineptes. Et la torture mille fois plus atroce de se +dire : « Avec deux jours de patience, en présentant +ma pièce à la générale telle que le public l’a +vue à la seconde, l’œuvre de ma vie, de ma douleur, +de mon espérance, l’œuvre où coule mon +sang, — où coulera pour toujours mon sang, — ne +fût pas retombée sur mon cœur pour le broyer +de sa chute. »</p> + +<p>Timidement, elle objectait à Fagueyrat :</p> + +<p>— « Je vous avais supplié de remettre. Nous +n’avions pas une seule fois répété la pièce dans +son ensemble, sans accroc, en calculant le temps +des entr’actes. »</p> + +<p>Il répondait :</p> + +<p>— « Que voulez-vous, ma pauvre amie !… Je +ne pouvais plus supporter de dépenser sans +recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes, +d’ouvreuses, et le reste, partaient du +12 octobre. J’ai voulu compter mes recettes à +partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce +par terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. +Votre œuvre est si belle !… J’étais trop +sûr de son triomphe, malgré tout ! Et je souffrais +tant d’être votre débiteur ! Il y a des heures dans +la vie, des heures de surmenage et de délire, où +l’on ne voit plus clair. »</p> + +<p>Comment lui en aurait-elle voulu ? Il perdait +autant qu’elle, plus qu’elle peut-être. Comme +directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui apporterait +une pièce, sauf les douteux, les débutants, +ceux qui attacheraient une pierre plus lourde à +ses pieds, pour qu’il s’enfonçât davantage.</p> + +<p>Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le +vantait d’autant plus pour son interprétation +qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant +qu’organisateur. Les camarades jubilaient. « Ah ! +mon vieux… Tu vois ce que ça te coûte de nous +avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au cabinet +directorial… » Les bouches ne le disaient +pas, mais les regards !…</p> + +<p>Quant à Gilberte, la critique, le public, se +prirent pour elle d’un de ces engouements qui, +disproportionnés au mérite, vont à ce don mystérieux, +supérieur à tous les mérites, — le charme. +Du talent ? — sans doute, elle en aurait. Peut-être +en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût porté +garant. Mais il s’agissait bien de cela ! L’émotion, +la grâce, la vie, voilà ce qu’elle apportait, sans +même le savoir. Petite arpète, avec sa chemisette +en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal +accrochée à sa taille souple — sa jupe trop courte +devant, trop longue derrière, laissant voir des +chevilles fines, des pieds qui dansaient en marchant, +comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet — gamine +de Paris, frimousse de +malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont +tout le monde raffola, que les illustrés de tous les +pays reproduisirent des milliers de fois, qui fut +célèbre immédiatement.</p> + +<p>La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute +par la gavroche irrésistible que révéla Gilberte. +Ceux qu’émoustilla le désir de la voir, trouvant +un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, +et disaient à la sortie : « Qu’est-ce que les journaux +racontent ? On passe une excellente soirée au +Louvois. » Mais l’excellente soirée ne répandait +pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère +assez chaude pour que les effluves en atteignissent +les foules extérieures. Leur siège était fait. +Elles ne reprendraient pas, sans des garanties +plus entraînantes, le chemin d’un théâtre enguignonné.</p> + +<p>Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, +dans le bureau de la direction, attend l’heure où +l’on monte le chiffre de la recette. « Voyons, il +sera meilleur qu’hier… Il faut donner aux gens +le temps de raconter autour d’eux ce que vaut la +pièce. Les succès qui se font par le public sont +plus lents à venir… mais aussi plus durables. Aujourd’hui +est un bon jour. Humide, sans pluie +torrentielle… »</p> + +<p>Toutes les chances, des plus petites aux plus +grandes, sont retournées, ruminées. Telle pièce, +jouée des centaines de fois sur toutes les scènes +du monde, n’est « partie » qu’à la vingtième +représentation. <i>Les Malheurs d’une arpète</i> en sont +tout juste à la dix-huitième.</p> + +<p>Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, +en homme qui en a vu bien d’autres, il +énonçait une recette encore en baisse sur les dernières. +Il fallait faire bonne contenance. « Voilà… +Le vent du nord cinglait. On a craint le verglas. +Dire qu’il y a encore des fiacres découverts ! Le +petit public ne prend pas des autos, n’est-ce +pas ? »</p> + +<p>Le contrôleur hochait la tête.</p> + +<p>— « Certes… Et les petites places, quand elles +donnent, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Les +loges… si peu de gens les payent. »</p> + +<p>Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était +réjouie de voir les loges occupées, savait maintenant +qu’elles le sont toujours. C’est le devoir +essentiel d’un bon administrateur : ne pas laisser +de trous trop visibles dans l’hémicycle de son +théâtre. Le public, ainsi que la nature, a horreur +du vide. Quel spectateur possède une âme assez +forte pour goûter ses propres impressions et pour +s’en satisfaire, parmi des places désertes ? surtout +quand il a payé la sienne.</p> + +<p>Aussitôt après le déboire apporté par la recette +du jour, Claircœur commençait à espérer celle du +lendemain. Non pas pour la somme en elle-même. +La recette, — c’est le thermomètre du succès. +Pendant vingt-quatre heures, elle ne vivait que +pour consulter cet oracle, d’une implacable précision.</p> + +<p>Elle vivait aussi pour une autre souffrance. +Mais, de celle-ci, elle ne voulait pas convenir, +fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son +cœur en criait.</p> + +<p>Justement, vers dix heures, quand le bordereau +du soir était arrêté, la pièce en arrivait à la grande +scène d’amour entre le héros — l’ex-Adhémar, +devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante +arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en +l’adorant, de devenir sa femme et duchesse de +Campvillers, pour des raisons mystérieuses — assurément +inspirées par le vertueux héroïsme +et la sublime délicatesse de cette jeune personne.</p> + +<p>Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire +réservée, une baignoire d’avant-scène, où, +sans être vue du public, elle se trouvait toute +proche de ses interprètes, proche à entendre les +réflexions dont ils entrecoupaient tout bas les +phrases de leurs rôles. Ils lui en jetaient parfois, +avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de +scène adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de +la sympathie pour cet auteur, si aimable envers +les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne leur +avait montré la moindre humeur, jamais ne leur +avait refusé un effet lorsque leur prétention +n’était pas trop absurde.</p> + +<p>Ils aimaient la pièce aussi, et ne la « lâchaient » +pas dans le désastre. Ils s’y donnaient de tout +leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils +comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. +Pourtant quelques-uns se demandaient comment +ils passeraient l’hiver, et supputaient les jours de +pain assuré, les jours peu nombreux, durant lesquels +<i>Les Malheurs d’une arpète</i> pourraient encore +tenir l’affiche. N’importe ! ils grognaient contre +le public rétif, insultaient entre eux les critiques. +Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre.</p> + +<p>« Braves gens ! » pensait Claircœur, au fond de +sa baignoire.</p> + +<p>Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, +quand leur entrain, leur bravoure, l’attendrissaient +trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes +lui monter aux yeux.</p> + +<p>Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait +devant elle sa propre pensée, qui était un peu +elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir +retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, +disparaissait.</p> + +<p>Il n’y avait plus que deux personnes en scène : +Gilberte et Fagueyrat.</p> + +<p>Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, +qui rendait la salle plus silencieuse, plus attentive, +l’amour, que leurs yeux, leurs paroles, leur +émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient +comme un parfum violent et suave, parfum +dont s’imprégnait l’atmosphère, dont s’enfiévraient +les visages, dont haletaient les bouches +et les âmes, le dialogue tendre, l’épisode charmant, +ne créaient pour aucun spectateur une +illusion aussi poignante que pour l’auteur.</p> + +<p>Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait +répéter cela… Celle qui y assistait tous les soirs, +et reconnaissait chaque mot, chaque intonation, +chaque geste… Celle-là seule oubliait complètement +la convention, le décor, la rampe. Pour +elle, ce qui se jouait là, c’était la vie.</p> + +<p>La vie… qu’elle avait trop tard voulu vivre. +La vie… dont le rayonnement lui brûlait le +visage comme la réverbération d’un foyer trop +ardent. Et cependant… elle communiait encore +avec la vie par cette torture quotidienne. Dans +quel silence, dans quelle nuit descendrait-elle, +lorsque, pour la dernière fois, l’électricité s’éteindrait +sur les housses grises jetées hâtivement par +les ouvreuses.</p> + +<p>Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut +d’un suprême coup d’œil le gouffre assombri +du théâtre, vaguement éclairé par quelques +quinquets des couloirs. Puis elle monta à la +loge de Gilberte, pour ramener sa filleule à la +maison.</p> + +<p>Ses <i>Malheurs d’une arpète</i> avaient terminé leur +courte carrière parisienne.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis +longtemps de se trouver seul avec elle, vint au +boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite. +Claircœur l’attendait.</p> + +<p>L’acteur-directeur résuma la situation. Le +tableau manqua de gaieté. Mais rien n’était +perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura.</p> + +<p>Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise +théâtrale, le peu qu’il possédait, et les sommes, +beaucoup plus importantes, avancées par Claircœur, +il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, +en gardant les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur +de spectacles, inventeur du « Cinéma +phonético-polychrome », proposait de lui reprendre +son bail. Quant à lui, Fagueyrat, il avait un +projet. Sa physionomie s’illumina dès qu’il y fit +allusion. Un projet qui lui souriait tant ! qui lui +permettrait de s’acquitter envers son « cher auteur », — moralement, +par la revanche de +gloire offerte aux <i>Malheurs d’une arpète</i>. Et matériellement — il +l’espérait bien — par des profits +immanquables, des profits tout au moins nets, +d’où l’on n’aurait pas à déduire les intérêts d’une +grosse mise de fonds.</p> + +<p>Son « cher auteur » — comme il disait — le +regardait avec beaucoup de surprise, et une faible +palpitation d’espérance.</p> + +<p>Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur, — ou +à peine, sans appuyer. Un regard qui +passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner +encore, comme ces projections qui balaient +l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait franchement +rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis +la scène de Lucerne, où il fut si près de s’engager. +Cette scène, lorsqu’ils causaient ensemble, +leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment. +Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, +comme si leur mémoire ne gardait aucune trace +d’une telle minute — … insignifiante.</p> + +<p>Maintenant Fagueyrat développait son idée.</p> + +<p>Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de +réunir quelques atouts, il avait préparé la partie +à jouer. C’était une tournée en province, — peut-être +à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait +<i>Les Malheurs d’une arpète,</i> les présenterait à +des publics avides de spectacles parisiens et non +prévenus contre la pièce. Au contraire. Les malices +des critiques faisaient long feu hors de Paris, +tandis que les éclatants débuts de Gilberte, son +portrait reproduit partout, éveillaient la curiosité, +feraient accourir la foule.</p> + +<p>— « Je ne parle pas de moi », ajouta modestement +l’artiste. « Je n’en parle que pour vous +faire observer que je ne suis point usé au dehors. +Je n’ai jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres +d’été, comme Orange et Cauterets. Je crois donc, +sans fatuité, pouvoir faire recette.</p> + +<p>— Vous emmèneriez la troupe ? Ce serait tout +de même de gros frais », objecta Claircœur.</p> + +<p>— Les principaux rôles m’accompagnent à +leurs risques et périls. Ils ont confiance. Pour les +autres, ils sont trop contents de trouver la pâture +et le couvert, même dans des hôtels modestes. +D’ailleurs, en coupant un peu, en fondant quelques +scènes ensemble, nous supprimerons pas +mal de bouches inutiles. Quant aux comparses, +aux figurants, ceux qui n’ont que deux mots +à dire, je les trouverai sur place, et à bon +marché.</p> + +<p>— Mais », fit l’auteur, d’un air éperdu, « je ne +pourrai pas vous suivre. J’ai un roman à écrire, +et au galop. Dieu sait seulement si je le donnerai +à temps au <i>Petit Quotidien</i>. Boisseuil a pris des +engagements. D’ailleurs il me boude… Et cependant, +il faut à tout prix… »</p> + +<p>Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi +s’en tenir sur l’urgence d’une production fructueuse.</p> + +<p>Fagueyrat modula un accent de contrition pour +suggérer :</p> + +<p>— « Mais pourquoi viendriez-vous ?… Quelque +joie que nous eussions à vous emmener, nous ne +songions pas à vous imposer la fatigue…</p> + +<p>— Et Gilberte ! » s’exclama Claircœur. « Qui +la chaperonnera ?… Votre duègne, Carmelita, +qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne !… +Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle +pour que je la laisse… »</p> + +<p>L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. +Son cœur aussi s’arrêta de battre. Elle attendit. +Quoi ?… Quelque chose de formidable… et +de très simple. Oh ! cela ne révolutionnerait pas +le monde. Un petit événement sans importance, — prévu +par elle, d’ailleurs. Pourtant un gouffre +se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié +de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse +plus vertigineuse.</p> + +<p>— « Chère amie », disait Fagueyrat, « vous +qui êtes bonne au delà de tout, vous consentirez +n’est-ce pas ? Je suis votre débiteur… Je le serai +infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur +incomparable. Gilberte et moi, nous sommes +jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une +fois mariés, nous associerons nos forces, notre +talent. Nous aurons le travail, la foi, la tendresse +mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter la +chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous +vous rendrons au centuple…</p> + +<p>— Taisez-vous !… » cria Claircœur, dans une +telle agitation, qu’il se reprit :</p> + +<p>— « Je veux dire… Je ne parle pas des dettes +matérielles. Mais tout ce que vous avez été pour +votre filleule… Cette enfant, que vous avez élevée. +Et moi, ce que vous avez été pour moi, que +vous connaissiez à peine… Votre générosité, +votre confiance… votre… votre amitié… Ah ! j’ai +goûté tout le charme de vos sentiments délicieux. +Je ne suis pas un ingrat, mon adorable amie. +Moi aussi, j’ai partagé…</p> + +<p>— Taisez-vous… » murmura-t-elle.</p> + +<p>— « Mais », poursuivit le jeune homme, « est-il +pour vous un bonheur plus précieux que celui +de votre Gilberte ?… Ah ! comme elle vous aime, +comme nous vous aimerons !… »</p> + +<p>Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura +la main.</p> + +<p>Elle ne dit plus : « Taisez-vous ! » mais d’un +geste de cette main, vivement retirée, elle lui +imposait silence.</p> + +<p>— « J’en suis sûre… Je sais… Allez chercher +votre fiancée. »</p> + +<p>Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion. +Elle regardait son arbre, « son parc », le +vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi lui +tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là, — ce +jour de fin novembre, — on était en +train de l’abattre.</p> + +<p>Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et +de cordes, sciaient d’abord les hautes branches, +car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse +sans endommager les constructions voisines.</p> + +<p>— « Oh ! Marcel… est-ce « oui » ?…</p> + +<p>— C’est « oui », petite aimée. Venez… Elle +vous le dira elle-même.</p> + +<p>— Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie ?</p> + +<p>— Fâchée ?… Non. Très émue, seulement.</p> + +<p>— J’avais peur !… Écoutez comme ils frappent +mon pauvre arbre. Il me semblait que +ces coups de hache entraient dans un cœur +vivant. »</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">PARIS<br> +<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br> +Rue Garancière, 8</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75214-h/images/cover.jpg b/75214-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2732eb4 --- /dev/null +++ b/75214-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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