summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--75214-0.txt8561
-rw-r--r--75214-h/75214-h.htm11230
-rw-r--r--75214-h/images/cover.jpgbin0 -> 152542 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 19808 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/75214-0.txt b/75214-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..936eafb
--- /dev/null
+++ b/75214-0.txt
@@ -0,0 +1,8561 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***
+
+
+
+
+
+
+ DANIEL-LESUEUR
+
+ Au tournant
+ des jours
+
+ (Gilles de Claircœur)
+
+ ROMAN
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+ŒUVRES DE DANIEL-LESUEUR
+
+
+ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)
+
+ Poésies.--Visions divines.--Visions antiques.--Sonnets
+ philosophiques.--Sursum corda! 1 vol. avec portrait 6 fr. »
+ Lord Byron. (Traduction.) Tome Ier: Heures d’oisiveté.
+ Childe Harold. 1 vol. avec portrait 6 fr. »
+ Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le
+ Corsaire.--Lara, etc. 1 vol. 6 fr. »
+ Tome III: Le Siège de Corinthe.--Parisina.--Manfred.--Le
+ Prisonnier de Chillon.--Mazeppa, etc. 1 vol. 6 fr. »
+
+ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)
+
+ Marcelle, 1 vol. 3 fr. 50
+ Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 fr. 50
+ Amour d’aujourd’hui. 1 vol. 3 fr. 50
+ Névrosée. 1 vol. 3 fr. 50
+ Une Vie tragique. 1 vol. 3 fr. 50
+ Passion slave. 1 vol. 3 fr. 50
+ Justice de femme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Haine d’amour. 1 vol. 3 fr. 50
+ A Force d’aimer. 1 vol. 3 fr. 50
+ Invincible Charme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Lèvres closes. 1 vol. 3 fr. 50
+ Comédienne. 1 vol. 3 fr. 50
+ Au delà de l’amour. 1 vol. 3 fr. 50
+ L’Honneur d’une femme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Fiancée d’outre-mer. 1 vol. 3 fr. 50
+ Le Cœur chemine. 1 vol. 3 fr. 50
+ La Force du passé. 1 vol. 3 fr. 50
+ Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- La Fleur de joie. 1 vol. 3 fr. 50
+ Mortel secret.--Lys royal. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- Le Meurtre d’une âme. 1 vol. 3 fr. 50
+ Le Masque d’Amour.--Le Marquis de Valcor. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- Madame de Ferneuse. 1 vol. 3 fr. 50
+ Calvaire de Femme.--Le Fils de l’Amant. 1 vol. 3 fr. 50
+ -- Madame l’Ambassadrice. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ L’Évolution féminine. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50
+
+ Nietzschéenne (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+ Le Droit à la Force (roman) Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+ Du Sang dans les Ténèbres.--Flaviana, Princesse. 3 fr. 50
+ -- Chacune son rêve.
+ Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+ Une Ame de vingt ans. Librairie Femina 3 fr. 50
+
+
+
+
+Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
+numérotés 1 à 10.
+
+
+Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+GILLES DE CLAIRCŒUR
+
+
+
+
+I
+
+
+--«Voilà Gilles de Claircœur. Le patron l’attend.»
+
+La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait un chef.
+
+Celui qui venait de parler portait, en effet, un double galon d’argent
+sur la manche de sa vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier des
+nombreux garçons de bureau du _Petit Quotidien_, il goûtait l’orgueil de
+son grade et de son importance. Assis à sa table-bureau, dans le grand
+hall du premier étage, il toisait de loin les gens qui gravissaient, à
+droite ou à gauche, le monumental escalier à double révolution. Entre le
+milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient d’apparaître, et la
+plus haute marche, leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par ce
+fonctionnaire--suivant une cote implacable: à la mesure de ce qu’ils
+pouvaient bien venir solliciter du potentat moderne qu’est le directeur
+d’un journal aussi puissant que le _Petit Quotidien_. Tous, pour l’homme
+à la vareuse galonnée, dépendaient plus ou moins de son maître,
+c’est-à-dire, et tout d’abord, de lui,--qui disposait de la présence
+auguste, rendait visible ou invisible le dieu.
+
+D’un ton inusité, presque déférent, il venait d’annoncer Gilles de
+Claircœur.
+
+A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel Fagueyrat,--le «beau
+Fagueyrat», du Théâtre-Tragique,--qui venait de faire passer sa carte au
+courriériste dramatique, se retourna vivement.
+
+Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la morgue hautaine, étudiée,
+de ses traits, n’y résista pas. Son expression prit un genre de ridicule
+différent,--un ridicule tout à coup accessible aux garçons de bureau.
+Leur groupe s’égaya sournoisement de son hébétude.
+
+Le jeune premier de mélodrame connaissait ce nom, Gilles de Claircœur,
+pour celui d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes histoires,
+d’ailleurs mal écrites, exerçaient une fascination sur des millions de
+lecteurs. Invention, imagination, sens du mystère, sincérité dans
+l’émotion, correspondance indéfinissable avec la vie--de telles
+causes--(d’autres plus profondes encore, que sait-on?)--faisaient le
+succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, jamais ils ne
+paraissaient en volumes. Quel éditeur n’eût reculé devant leurs
+cinquante à soixante mille lignes?
+
+La fécondité facile de leur production, leur allure chevaleresque, et
+surtout la consonance du pseudonyme qui les signait--(les syllabes ont
+des suggestions par elles-mêmes)--avaient suscité dans la tête de Marcel
+Fagueyrat une vague image de leur auteur. Il se le représentait grand,
+carré d’épaules, arrogant et moustachu,--une façon de mousquetaire.
+
+Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, voici sous quelle
+apparence il découvrit Gilles de Claircœur, achevant de gravir
+l’escalier monumental du _Petit Quotidien_, et se dessinant dans
+l’énorme espace, au seuil du hall, sous la profusion de lumière
+électrique tombant des plafonds, car le moment était nocturne: cinq
+heures de l’après-midi, en décembre.
+
+Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, pas jolie, sans aucun chic,
+une femme de catégorie déconcertante pour le cabotin boulevardier.
+L’immédiate impression le fit remonter d’un bond jusqu’à ses souvenirs
+d’enfance, d’adolescence,--évocations de la petite ville méridionale où
+il était né, silhouettes endimanchées des jours d’agapes et de loisir.
+«Une tante de province...» pensa-t-il.
+
+Il n’en revenait pas. La différence avec ce qu’il attendait, un désarroi
+si brusque, le laissait stupide. Et il s’effarait de voir la dame
+marcher droit vers lui, comme frappée, attirée, par un regard qu’il
+n’avait pas eu la présence d’esprit de détourner à temps, et dont
+l’insistance deviendrait grossière, s’il ne la justifiait pas en
+trouvant au plus vite quelques paroles à propos.--Il ne les trouvait
+pas.
+
+Mais, encourageante, familière, point choquée, la dame lui dit à
+brûle-pourpoint:
+
+--«Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas?
+
+--Vous me connaissez, madame?
+
+--Qui ne vous connaît pas?... Mon Dieu, que je vous ai souvent applaudi!
+Pourtant vous m’avez bien fait pleurer.
+
+--Comment, madame!... Vous qui écrivez de si ingénieuses fictions, vous
+vous laissez prendre à celles des autres?»
+
+Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les mots desserraient ses
+lèvres. D’ailleurs, peu à peu, son jugement se modifiait.
+
+Laide?--non, elle n’était pas laide, cette femme (ce «bas bleu», comme
+il disait à part soi). Une longue face, un peu chevaline, de grands
+traits, un gros nez, une bouche qui lui rappelait la rosserie de
+coulisses d’une camarade parlant d’une autre: «Mieux valait qu’elle ne
+portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle risquerait de
+s’empoisonner.» Mais les yeux!... il y avait quelque chose dans ces
+yeux-là. Une diable de franchise, qui en faisait des yeux pas féminins,
+une cordialité plaisante, et de la bonté... Oh! ça... Elle devait être
+un bon garçon, cette feuilletoniste. Même, comment de si larges yeux, si
+bien coupés, pouvaient-ils n’être pas de beaux yeux? Car ils n’étaient
+pas de beaux yeux. Et si grands pourtant... Avec la douceur de l’iris
+couleur tabac turc. Enfin!... pour ce que Fagueyrat en voulait faire.
+
+--«C’est moi, madame, qui ai éprouvé en vous lisant, des émotions...
+
+--Ne vous croyez donc pas obligé de me dire ça.
+
+--Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré... sur... sur... comment
+déjà?... Ah! sur _les Malheurs d’une arpète[1]_.»
+
+ [1] Terme d’ateliers de couture, signifiant «apprentie, petite-main».
+
+Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé dans le cerveau par une
+affiche reproduite sur tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune
+fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris, emportée par des
+hommes masqués, dans une automobile.
+
+--«Oh! mes _Malheurs d’une arpète_. Vous avez lu!... Mais alors... Il ne
+vous est pas venu une idée?...
+
+Fagueyrat demeura muet. Une idée?... Cela ne lui venait pas souvent. Et
+comment lui en serait-il venu à propos d’un roman dont il ne connaissait
+que l’affiche? Les _Malheurs d’une arpète_... Quelle idée pouvait surgir
+de ces malheurs ignorés de lui? Il évoqua les cheveux d’or,
+l’automobile... (carrosserie vermillon)... les masques,--en vain.
+
+--«Eh bien... Et Adhémar?... Ce caractère magnifique... Ah! je l’ai
+campé, celui-là! Ça ne vous dirait rien, à la scène? Quel rôle pour
+vous, hein!»
+
+Fagueyrat se raidit, replaça très haut son menton bleuâtre sur son col
+carcan. D’un ton frais:
+
+--«Vous avez tiré une pièce de ce roman, madame?
+
+--Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. J’ai déjà soumis le scénario
+à un directeur. Si vous saviez ce que le théâtre me tente!»
+
+L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre des sollicitations, des
+embêtements. Et quelle audace! Imaginer que lui, la vedette du
+Théâtre-Tragique--en attendant le Théâtre-Français--lui, le génial
+Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait les Adhémar d’une romancière
+pour concierges, d’une pondeuse de lignes au _Petit Quotidien_! Son
+regard tomba sur la créature téméraire, plus lourdement que s’il
+descendait de Sirius.
+
+Les longues joues de celle qui signait «Gilles de Claircœur» prirent une
+teinte rose, ce qui lui restitua un éclair de jeunesse.
+
+Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et surtout les femmes de
+lettres, les femmes artistes, brillent de leur plein éclat. Trente-huit
+à quarante ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant d’être inavoué,
+avec une candeur provinciale. Elle était celle qui trouve tout naturel
+d’avoir quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule les
+fines expériences et toutes les grâces mûries de ses quatre décades,
+sous une fraîcheur juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les
+œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de fleurettes printanières.
+C’est un jeu charmant de les y découvrir.
+
+Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles étoffes, cette pauvre
+Gilles de Claircœur--de son vrai nom Gilberte Claireux. «Gilberte»--de
+par le goût romanesque de sa mère--une Bovary de l’Angoumois, à qui elle
+devait son imagination. Cette appellation mignarde allait si mal à la
+future romancière que, dès son enfance, on la nommait simplement
+Gil,--d’une façon garçonnière, comme le voulaient son grand corps
+déhanché de gamin, et sa passion pour les barres, le saut de mouton, les
+chevauchées à cru sur les bourricots des paysans. «Claireux» lui restait
+d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, quitté huit jours après, par
+l’horreur et la stupeur des conversations conjugales,--tout au moins de
+l’éloquence particulière qu’il lui fut départi d’apprécier. Le nommé
+Claireux ne s’obstina pas, ne la poursuivit pas, ne divorça
+pas,--disparut. On le supposa mort au bout de quelques années. Peut-être
+l’était-il.
+
+Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir Gilberte. D’où cet air
+«vieille fille» qu’elle gardait. Quand on décrit les merveilleuses
+tendresses des «Adhémar», dans des feuilletons de cinquante mille
+lignes, on ne se satisfait pas aisément des réalités sublunaires.
+D’ailleurs le veuvage obstiné de «Gil»--comme on continuait à
+l’appeler--eut d’autres causes que son incompréhension physique de
+l’amour et l’exaltation de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré,
+détermina sa solitude.
+
+Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la fille d’une sœur séduite
+et morte en couches--une sœur dont elle était la cadette--elle-même
+enfant-veuve, seule et sans ressources.
+
+Héroïque?... Jamais elle ne pensa l’être. Au contraire. Ne devait-elle
+pas tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était devenue, à cette
+enfant, puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne inspiration de
+raconter des histoires mirobolantes, sous le pseudonyme de Gilles de
+Claircœur? Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter que la mioche,
+par un raccroc bizarre, lui avait amené une famille. Elle qui en
+manquait, et qui aurait tant souffert de s’en passer!
+
+Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, cette grande femme,
+mal habillée avec des étoffes cossues et coûteuses, cette personne
+inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante à celles qui
+excitent l’envie,--arrêtée dans ce hall de journal, devant un cabotin
+plein de suffisance, qui la blaguait à part soi? Rien, elle ne demandait
+rien à la vie. Elle se trouvait comblée. Sa destinée lui paraissait
+parfaite. Elle était--mal fagotée, affublée de son pseudonyme ronflant,
+se sachant laide--une femme!--elle était ce phénomène: une créature
+absolument heureuse. Plus que cela: triomphalement heureuse. Car elle
+triomphait, elle exultait. Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que ce fût
+son état d’âme habituel, une victorieuse allégresse.
+
+Pourtant si... Elle pouvait éprouver un désir, elle venait de
+l’exprimer: faire du théâtre. Voir les héros de son imagination se
+démener sur les planches, déclamer avec la voix célèbre de Marcel
+Fagueyrat («un timbre charmeur»,--comme disaient les critiques, quand
+ils venaient de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, trop
+infatué pour s’efforcer au progrès). La voix de Fagueyrat, un talisman.
+Prix du Conservatoire, Odéon. Jusque-là, cette voix fut le «Sésame,
+ouvre-toi». Pas plus loin. L’intelligence, le don, ne correspondaient
+pas au joli mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les succès à
+côté, les premiers rôles de mélo, les représentations uniques de grandes
+machines en vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs et les
+théâtres de verdure.
+
+--«Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas? C’est le patron qui la
+demande.»
+
+L’homme avait parlé assez haut pour que son supérieur, le brigadier à
+galons d’argent, n’eût qu’à souligner le message d’un geste.
+
+--«Parbleu!» dit la romancière, avec sa rondeur quasi virile. «Je crois
+bien qu’il me réclame, le patron!... Je m’oubliais, là, à causer avec
+vous, monsieur Fagueyrat... Mais je me sauve. Excusez... C’est pour mon
+lancement... Le lancement de mon _Guillotiné_. Au revoir. Enchantée
+d’avoir fait votre connaissance. Dites donc... hein!... relisez mon
+_Arpète_. Étudiez Adhémar. Un rôle!... Vous verrez. Ça m’étonnerait
+qu’il ne vous emballât pas.»
+
+Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y être. Elle parlait
+encore. A grandes enjambées, retournant la tête, agitant les bras, elle
+lançait ses phrases à travers les espaces monumentaux du hall.
+
+Fagueyrat acquiesçait,--de vagues signes, poliment. Il riait. Libéré, à
+l’abri du cramponnage, il acceptait la gaieté émanant de cette personne
+intempestive. Son rire était moins moquerie que dilatation irrésistible.
+Diable de bonne femme!... Cocasse, mais sympathique, après tout.
+
+--«S’pas, elle est rigolo?...» observa le brigadier, qui riait aussi.
+
+L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur par-dessus l’épaule.
+
+--«Elle écrit beaucoup pour le _Petit Quotidien_, cette Claircœur?
+
+--Je vous crois, monsieur! Et on s’en aperçoit. Le tirage monte. Y a du
+mouvement, ici, quand nous commençons un de ses feuilletons.
+
+--Mais alors... elle doit gagner de l’argent?»
+
+Le brigadier eut une mimique éloquente.
+
+--«Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis qu’elle a refusé de nous
+lâcher pour le _Petit Populaire_, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait
+voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur Fagueyrat. Un brave
+type, malgré son canaille de sexe. Puis, pas fière... Et la main
+ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre.
+
+--Faut tout de même que je lise ses _Malheurs d’une arpète_», murmura
+Fagueyrat, rêveur.
+
+ * * * * *
+
+Dans son cabinet aux somptuosités sévères,--boiseries massives, profonds
+fauteuils de cuir, imposant bureau-ministre,--le directeur, Octave
+Boisseuil, s’était levé, la main tendue:
+
+--«Eh bien, ma chère amie, voyons... C’est ça que vous appelez «tout de
+suite». Vous m’avez téléphoné: «Je viens tout de suite.»
+
+--En voilà un homme pressé!... Vous m’appelez, là!... Vous ne savez pas
+ce que je faisais.
+
+--Ne me le dites pas!» s’écria Boisseuil, avec une exagération de
+frayeur comique. «Vous allez me rendre jaloux.»
+
+Gilberte Claireux--_alias_: Gilles de Claircœur--celle qu’on appelait
+dans les bureaux de rédaction «Claircœur» tout court, et, dans sa
+famille d’adoption, «tante Gil»,--élargit un regard étonné. Puis,
+saisissant la blague, elle eut son sourire bon garçon, haussa les
+épaules.
+
+--«Farceur!... Faut toujours que, vous autres hommes, vous disiez une
+bêtise, même devant une bobine de tout repos, comme la mienne.
+
+--Tenez», fit le directeur, la prenant par le coude, et la forçant à
+virer légèrement, «qu’est-ce que vous dites de ça!
+
+--Oh! épatant!...» cria la romancière.
+
+Une image fulgurante couvrait la moitié d’un mur. L’électricité
+l’arrachait de l’ombre. Du sang l’éclaboussait, rutilant, et comme
+fraîchement jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient: LE
+SECRET DU GUILLOTINÉ. Un nom s’étalait au bas: GILLES DE CLAIRCŒUR.
+
+--«C’est l’affiche», prononça l’auteur avec satisfaction.
+
+--«C’est l’affiche. Et c’est aussi la première page du «lancement».
+Seulement, le lancement... faut que vous y ajoutiez quelque chose comme
+soixante à quatre-vingts lignes. Voilà pourquoi je vous ai convoquée
+dare-dare. Pensez!... on commençait le tirage.
+
+--Comment?... que j’ajoute?... On n’a qu’à prendre à la suite.
+
+--Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait pas. Voyons, regardez ça...
+Qu’est-ce que ça représente?
+
+--Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le couperet, entre les mains de
+l’exécuteur. Il est très chic. Ah! pour ça, votre dessinateur a mis dans
+le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire apache. Un homme de
+haute race, mon marquis de La Persinière. Quelle allure!... Quelle
+crânerie devant la mort!...
+
+--Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous émotionnez pas.
+
+--Puis, au premier plan», continua-t-elle, «voilà ce misérable Larceveau
+qui se tire un coup de revolver, et tombe baigné dans son sang. Hein?...
+Ça portera sur le public. Ce suicide devant la guillotine, et parmi le
+groupe officiel. Quel mystère!... Est-ce un grand personnage? un
+magistrat?... le juge d’instruction lui-même?
+
+--Lisez le _Petit Quotidien_ à partir du 15 décembre, et vous le saurez,
+Claircœur.
+
+--Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil! Alors, pourquoi me
+demandez-vous ce que votre image représente?»
+
+Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons amis confiants, en
+associés veinards, qu’échauffe doucement la certitude d’une nouvelle
+collaboration fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. Peu
+raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient la cordialité de leur
+entente par ces grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens sans
+façons, les coups de coude dont les paysans se bourrent amicalement les
+côtes.
+
+Boisseuil était une manière de colosse, qui portait une barbe carrée,
+grisonnante comme ses cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du
+_Petit Quotidien_, il avait fait la fortune de ce journal par ses
+qualités d’homme d’affaires et son entente de la mentalité du public.
+Fils d’ouvrier, il se rendait compte de ce qui pouvait séduire,
+intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, le flair
+avec lequel il reconnaissait la pâture intellectuelle qui allécherait la
+foule, firent rapidement dévier les projets plus élégants, mais moins
+réalisables, du fondateur. Celui-ci lui abandonna la véritable direction
+de l’entreprise, longtemps avant de la lui transmettre officiellement,
+lorsqu’il se sentit mourir.
+
+Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, essayait de convaincre sa
+plus précieuse collaboratrice.
+
+N’était-il pas indispensable que le texte du «lancement»--cette amorce
+illustrée qu’on distribuerait dans toute la France à des millions
+d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait le premier numéro du
+feuilleton--(un dimanche, jour fatidique... les travailleurs auraient le
+loisir de lire)--n’était-il pas indispensable que ce texte s’achevât sur
+une situation «palpitante», sur une phrase de mystère, qui affolât la
+curiosité?
+
+--«Il faut absolument», affirmait le directeur, «que cela finisse au
+moment où votre marquis de... Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin...
+lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant de fumer, et qui
+contient son secret, et qui va être ramassée par la petite
+Josette-fleur-des-fortifs. Vous la voyez, là, qui se glisse entre les
+chevaux des gendarmes, votre Josette?...» ajouta-t-il en désignant
+l’affiche.
+
+--«Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le lancement!» s’exclama
+l’auteur. «Je me suis arrangée exprès.
+
+--Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, parce que vous ne pouviez
+pas connaître la «justification», ni la place que prendraient les
+images. N’y a pas. Il manque soixante lignes.
+
+--Prenez à la suite. Ah! mais non», se reprit-elle, «la suite, ça nous
+transporte dans un tout autre milieu. C’est l’amour clandestin de la
+jolie comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître, justement,
+Fleur-des-fortifs. Ah! non... Pas moyen d’entamer ce chapitre-là.
+
+--Vous voyez bien.
+
+--Ça ne va pas être commode d’allonger ma scène de l’exécution.
+
+--Ah! là, là... Vous n’êtes pas en peine.
+
+--Enfin... Vous aurez ça demain soir.
+
+--Demain soir!...» bondit le directeur. «Vous voulez dire ce soir, avant
+minuit. On commence à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre un
+jour.
+
+--Sapristi de sapristi!» gémit Claircœur. «En voilà un coup de rasoir!
+Moi qui ai du monde à la maison.
+
+--Du monde... Vous donnez un bal? Et vous ne m’invitez pas!
+
+--Quoi!» reprit-elle--ne riant plus, mais le cœur gros, l’air d’une
+fillette qui va pleurer--«je régale ma famille. Ça allait être si
+gentil!
+
+--Vous m’amusez, avec votre famille», murmura Boisseuil.
+
+Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné qu’elle lui lança, il
+retint la raillerie, corrigea même, en se hâtant de dire:
+
+--«La petite, au moins, est gentille. Un joli brin, vous savez, votre
+filleule... Et... elle vous donne de la satisfaction?
+
+--C’est mon bonheur, cette enfant-là», déclara la romancière, d’un tel
+ton que le vieux routier en fut ému.
+
+ * * * * *
+
+Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait Gilles de Claircœur devant
+un immeuble tout neuf du tout neuf boulevard Raspail.
+
+Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait d’électricité. La
+loge du concierge se divisait en deux pièces par une cloison basse, à
+petits carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles brodés.
+
+Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la corvée qui la ramenait
+chez elle en hâte. Le plaisir était encore neuf, comme l’immeuble et le
+boulevard. Six mois... Depuis six mois à peine elle habitait là. Pour
+son bel appartement actuel, au quatrième, Claircœur avait quitté le
+petit logement, rue de Rennes, sur une cour, où, durant vingt années,
+assise à sa table de travail un nombre d’heures incalculable, elle avait
+écrit des lignes, encore des lignes, tant de lignes!... prenant peu à
+peu confiance, se rassurant sur son avenir, sur celui de sa nièce et
+filleule, sa petite Gilberte,--la vraie, la seule Gilberte, car
+elle-même devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne au monde ne
+songeait plus qu’elle avait un nom de baptême féminin.
+
+Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la durée de la chance, de
+son imagination alerte et docile, des gains rapides, si beaux, presque
+invraisemblables, Claircœur fut longtemps la fourmi qui amasse, en
+cachette, sous un noir vêtement de pauvre. Non par avarice, par
+pusillanimité. Et subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une
+enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, projetait une ombre
+frissonnante sur ses années de femme.
+
+Vingt ans,--elle mit vingt ans à s’apprivoiser avec la fortune. Puis, un
+beau jour, comme elle portait à une société de crédit, pour l’inscrire à
+son compte, le paquet de billets de mille recueillis à la caisse du
+_Petit Quotidien_, et qui allaient s’ajouter à tant d’autres, mués en
+valeurs de tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait entre
+ses doigts la précieuse pochette, ce fut, en cette âme soudain déliée,
+comme un épanouissement, une explosion de fierté, de joie.
+
+«Tout cela... à moi... gagné par moi!...» songeait-elle. Des chiffres
+surgissaient dans sa tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux.
+Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement que, là-bas, dans le
+passé, cette petite silhouette de misère et de solitude qui représentait
+sa jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes pareilles. «Ils
+verront maintenant... C’est eux qui dépendront de moi... Du luxe... Ils
+n’en auront que par moi... Des cadeaux... Ah! oui, je leur en ferai, des
+cadeaux... Des choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je
+laisserai!... J’ai encore... combien d’années à produire? Je peux
+doubler ce que je possède. Quel étonnement pour eux!... Je serai
+quelqu’un... une manière de providence... Tante Gil, tout de même. Qui
+aurait cru?... Oui, mais il faut que les enfants travaillent.»
+
+Ces gens, contre lesquels la romancière machinait une sorte de vengeance
+plutôt rare, une revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient,
+dans son bel appartement du boulevard Raspail, le soir où elle revenait
+du _Petit Quotidien_, chargée d’une besogne urgente et inattendue pour
+le lancement de son _Guillotiné_.
+
+Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, tout en s’élevant
+dans l’ascenseur. L’ascenseur!... volupté glorieuse, dont le prestige la
+ravissait. Elle en touchait les boutons électriques avec une joie de
+gosse. A travers les grilles des petites portes, elle apercevait, aux
+étages, le rouge velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un tapis
+d’escalier... Autre signe somptuaire de ses victoires sur la vie, sur la
+dure vie méchante, devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on espère.
+
+A sa porte--sa belle porte ripolinée ivoire--elle sonna deux coups.
+
+Dans l’intérieur, il y eut une explosion de tapage, des pas précipités,
+des cris joueurs et jeunes. Avant que la femme de chambre--_sa_ femme de
+chambre, Céline,--eût le temps d’arriver, on ouvrait... Et deux visages
+d’espièglerie, ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui
+offrirent un accueil dont, à première vue, on pouvait comprendre qu’elle
+se fût réjouie.
+
+--«Tante Gil!... tante Gil!... petite tante Gil!... comme tu es tard!...
+Nous nous en faisions, un sang de vinaigre! Guillaumette prétend que les
+huîtres seront éventées.
+
+--Comment! On les a déjà ouvertes?... Puis, c’est joli!... Vous ne
+m’attendez que pour les huîtres!...
+
+--Oh! non, par exemple!... Peux-tu dire!...»
+
+Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. Claircœur, à cause de son
+chapeau, de son beau manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue
+de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait de ses bras trop longs
+d’adolescent, lui collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un duvet
+viril. La petite Nathalie se haussait sur ses pointes, tendant un museau
+à croquer, un bec frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée,
+une cascade mousseuse de cheveux blonds roulait sur son grêle corps de
+huit ans.
+
+Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, vit le reflet de cette
+minute câline. Et le cadre aussi: sa galerie blanc et or, où se
+dressaient des armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également
+fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental porte-parapluie hérissé de
+patères dorées. L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs,
+qu’interrompaient seules deux portières citron et framboise, achetées
+comme vieilles soieries de Chine à un juif ambulant: «--Surtout n’en
+dites rien, ma chère dame, elles viennent du pillage de Pékin. Le
+colonial qui me les a cédées les avait décrochées au Palais d’été, dans
+le boudoir de l’Impératrice...»
+
+«Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi!» pensait la romancière. «Et
+qu’il y fait bon quand j’y trouve cette précieuse famille que je me suis
+donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir! Je les inviterai une fois
+de plus, et ce sera tout bénéfice.»
+
+Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme, étroite, tout en
+hauteur, s’y encadra.
+
+--«Allons, voyons, les enfants... C’est ridicule. Nous attendons votre
+tante. Laissez-la souffler, que diable! et nous dire aussi bonsoir, à
+nous.
+
+--Mon pauvre Théo», soupira Claircœur, «notre soirée sera moins gaie que
+je ne pensais. J’ai une corvée à faire.
+
+--Si nous vous gênons...» murmura Théophile Andraux.
+
+--«Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne serai pas avec vous comme
+j’aurais voulu. Je vais vous expliquer cela devant Louise.»
+
+Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait le battant au
+large, cérémonieux, l’air soudain refroidi, imprégné de blâme.
+
+Théophile Andraux était celui qui, vingt ans auparavant, joli garçon,
+employé faraud, parlant de «son ministre» (lui, simple rédacteur) comme
+s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses «pistons exceptionnels» il
+irait loin, avait séduit la sœur de Gilberte Claireux. La future
+romancière, sur le corps de cette sœur, qui mourut d’angoisse, de
+déception, d’horreur, et dont elle adopta l’orpheline, paternellement
+abandonnée, proféra des serments de vengeance. Sa haine indignée
+s’étendit à tout le sexe masculin. Les hommes... Ils lui apparurent très
+répugnants, comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter le
+contact, ou charmants et lâches, comme ce Théophile dont elle comprenait
+que sa pauvre sœur eût la tête tournée.
+
+Ah! Théophile Andraux, c’était un misérable,--mais un misérable bâti
+pour la perdition des cœurs de midinettes. Des moustaches sombres et
+soyeuses, des yeux de caresse... (Remarquait-on, lorsqu’il avait
+vingt-cinq ans, que ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez
+effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre, d’où leur
+expression plutôt stupide?) Quelle tournure élégante! Quelles cravates!
+Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre supportait
+l’invraisemblable hauteur.
+
+Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir magnifique, lui permirent
+d’épouser une jeune personne «tout à fait bien». Louise Guichard, élevée
+en demoiselle, «touchait» du piano et montrait, dans le salon de ses
+parents (un premier étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet
+d’institutrice, dans un cadre de feuilles de chêne. Elle avait été très
+gâtée. Lorsqu’elle fut Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt mille
+francs l’autorisait à engager une bonne, à ne rien faire que des
+visites, et à avoir son jour «comme toutes ces dames».
+
+Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, et neuf ans après
+seulement la petite Nathalie.
+
+Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était encore que rédacteur au
+ministère. Ses allures fringantes, son espoir d’avancement rapide, les
+œillades par lesquelles il accrochait au passage les admirations
+féminines, tout cela grisonnait et s’éteignait, comme ses cheveux et ses
+prunelles, plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois
+conquérante, il ajoutait un petit carré de barbe, qui ne couvrait que
+son menton, au bas des longues joues rasées. Il appelait cela «se donner
+une physionomie». Sa fatuité de jeune homme se transformait en
+prétention. Quelle question n’eût-il pas tranchée? A l’entendre, rien ne
+se faisait au ministère sans qu’on l’eût consulté,--directement, ses
+collègues, ou indirectement, ses supérieurs.
+
+Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son beau-père, seul survivant
+des parents de sa femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles
+rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile et Louise y comptaient si
+bien qu’ils avaient fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on
+découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à celle qui se croyait sa
+fille, et que tout son bien revenait à des compagnies de rentes
+viagères.
+
+Le coup fut rude.
+
+Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, que la nature humaine
+s’améliore dans l’épreuve, car, à ce moment précis, Théophile commença
+de ressentir quelques remords à l’égard de sa victime amoureuse et de la
+fillette issue d’une aventure qu’il considérait comme normale pour un
+homme de sa valeur, et plutôt flatteuse,--entendons-nous: flatteuse pour
+celle qui en était morte.
+
+Coïncidence singulière: Théophile s’avisa de songer à cette enfant,
+lorsque le nom de Gilles de Claircœur, à force de s’étaler sur des
+affiches bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des lueurs
+d’incendie, quand il ne flottait pas contre les phosphorescences d’un
+spectre, avait fini par prendre une signification notoire. La femme qui
+s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au premier rang parmi les
+producteurs de romans populaires. La profession comporte un énorme
+labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables revenus.
+
+Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit logement de la rue de
+Rennes, où elle vivait solitaire, ayant mis sa filleule en pension,
+reçut une lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en elle un de
+ces ouragans sentimentaux dont elle agitait volontiers les âmes de ses
+personnages. Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, se
+réveillaient mal, quelque effort qu’elle y fît. Mais l’étonnement, la
+curiosité, l’appétit dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle
+qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain sa vie aussi
+passionnément intéressante qu’un de ses meilleurs feuilletons.
+
+Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, le séducteur
+meurtrier de sa sœur.
+
+Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré terriblement
+grandiose dans sa mémoire, lui apparut sous les espèces d’un long
+monsieur quadragénaire, à la moustache non plus frisée en pointes, mais
+retombante, dure et grisâtre, sur une ridicule petite barbe carrée. Un
+médiocre fonctionnaire, confit dans la poussière de son bureau.
+Dogmatique, formaliste, plein d’arguments et de sentences, plus
+satisfait de lui-même que ne le fut jamais le génie labouré de doutes.
+
+La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté depuis vingt minutes sans se
+demander si sa sœur n’avait pas méconnu et peut-être froissé les
+délicatesses d’une telle âme. Théophile aurait certainement épousé celle
+qui le rendait père, malgré la légèreté dont elle avait fait preuve
+entre ses bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence
+de se laisser mourir. Et c’est pour avoir trop pleuré la mère qu’il
+s’était trouvé hors d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait
+eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de si bonnes mains!...
+
+Deux jours au moins eussent été indispensables à la romancière pour se
+désempêtrer d’un écheveau savamment embrouillé de fils sentimentaux,
+philosophiques, vibrant à faux et poissés de larmes cireuses. Mais avant
+quarante-huit heures, Théophile était revenu, tenant par la main des
+arguments qui devaient ôter à Claircœur toute faculté de réflexion et de
+raisonnement.
+
+C’était un beau petit gaillard de dix à douze ans,--Bernard. Et une
+fillette à ses premiers pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils
+longs «comme ça», autour de ses prunelles bleues, et des cheveux blonds,
+frisés, légers comme une poussière d’or.
+
+--«Voilà votre tante, votre tante Gil, mes mignons. La tante de votre
+sœur Gilberte, dont je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante,
+embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui tes petits bras au
+cou,--tu sais, comme quand tu fais câline à maman.»
+
+Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la dame deux bras de chair
+puérile, frais et doux, et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur
+l’injonction paternelle: «Tante Zil... Tata Zil...», tandis que Bernard
+déclarait, avec sa faconde d’écolier:
+
+--«T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te gobe, tu sais. Tu vas pas
+aimer Lilie plus que moi, au moins?»
+
+Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement de joie, l’émoi
+désordonné de quelqu’un qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux,
+des enfants, une famille... Un petit monde à elle, autour d’elle!...
+Claircœur n’y avait pas résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa
+filleule Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre par nature, et
+qu’elle avait dû mettre en pension, satisfaisait médiocrement ses
+profondes soifs affectives.
+
+Le même soir--on dînait ensemble, n’est-ce pas?--elle fit la
+connaissance de «sa belle-sœur». Louise Andraux ajouta sa part aux
+ravissements de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, d’espoir, dont
+cette journée déborda, en accueillant la fille illégitime de son mari
+comme une enfant à elle, retrouvée.
+
+Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, par de généreux
+dénouements, elle fit verser à ses lectrices. «Dire qu’on nous accuse
+d’invraisemblance, nous autres romanciers!» faisait-elle remarquer aux
+Andraux. «Que je mette cette scène dans un roman... on n’y croirait pas.
+La vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. Puis... elle
+est meilleure qu’on ne pense. Théophile, vous avez bien fait de venir à
+moi.»
+
+Théophile eut ensuite souvent l’occasion de s’en apercevoir.
+
+Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de Claircœur, un fin repas
+arrosé de champagne, des distributions de cadeaux, faisaient participer
+«la famille» à cet heureux événement.
+
+_Le Secret du guillotiné_ étant le premier qui paraissait depuis
+l’installation dans le bel appartement du boulevard Raspail, avait
+déterminé l’organisation d’une bombance plus mirifique. Et des surprises
+devaient suivre.
+
+Aussi, le retour de Claircœur, annonçant qu’elle apportait du travail
+pour toute la soirée, jeta un froid.
+
+--«Ma chère», déclara Théophile, «ces choses-là n’arrivent qu’à vous.
+Votre faiblesse en est cause. Vous ne savez jamais dire non.
+
+--«Comment?... dire non?...» fit la romancière abasourdie. «Mais
+puisqu’on commence à tirer le «lancement» demain matin.
+
+--Est-ce qu’une femme de lettres de votre valeur, de votre célébrité,
+doit consentir à retoucher sa prose? Quelle humiliation!...»
+
+Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe carrée, toute grise à
+présent, sur un col dont elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses
+yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus l’étroite arête de son
+nez, finissaient par se chercher mutuellement, si bien qu’on ne
+rencontrait plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre
+prétendait imposer la considération que tout être humain doit à un
+sous-chef de bureau dans un ministère. Comme le brillant avenir de
+Théophile semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se refusait à
+admettre qu’il y eût sur terre un poste dont s’accommodât mieux le vrai
+mérite. Les autres situations... affaire d’intrigues, de politique. Un
+tas de couleuvres à avaler. Pouah! il en faisait fi. Être Théophile
+Andraux et rester sous-chef: voilà ce qui donnait la mesure d’un homme!
+
+--«L’ennui... c’est que les enfants seront malades, si on ne dîne pas à
+l’heure.»
+
+Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça d’y joindre un sourire.
+Mais les sourires de Louise Andraux étaient à détente sèche,--(voyez
+donc ce ressort!)--ils partaient toujours plus tôt ou plus tard que les
+paroles. Quand ses lèvres plates se distendaient, puis se replissaient
+brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre un léger déclic.
+
+--«Oh! bien...» fit une voix rieuse, «si les enfants sont malades de ne
+pas dîner à l’heure, faut les coucher tout de suite. Voici longtemps
+qu’ils dînent... de gâteaux, de desserts, de bonbons, de tout ce qu’ils
+ont pu chiper à la salle à manger ou à l’office.
+
+--Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole!» cria Bernard avec un
+assez méchant coup d’œil vers sa demi-sœur aînée. «Mais, est-ce que je
+suis un enfant?... Voilà qu’on me met au rang de Lilie, cette morveuse!»
+
+Nathalie fondit en larmes, pendant que la grande Gilberte haussait les
+épaules.
+
+Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père l’ayant finalement reconnue.
+Jolie fille, de dix-neuf à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le
+chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout de même, ou--comme
+on dit--pire. Des yeux sombres, qui paraissaient grands, tant ils
+étaient pleins de toutes sortes de choses,--des choses câlines,
+rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant la minute, et parfois
+tout ensemble. Un nez court, malicieux, friand,--savait-on de quoi?...
+Une façon de humer l’air comme un petit hennissement. La bouche...
+dessinée à la diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes
+fines, blanches, régulières--un rang de perles. Un corps menu, svelte,
+souple. Des mains élégantes. Tout cela mis en valeur,--discrètement,
+mais savamment. La robe d’écolière... moulée. Des découpures de soie
+ancienne appliquées sur la blouse toute simple,--trouvaille bizarre et
+charmante. Une coiffure cocasse, donnant de l’originalité à la frimousse
+parisienne: les cheveux--bruns et luisants comme des écorces de
+châtaignes--nattés et roulés en plaques bombées sur les oreilles. Une
+imperceptible raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la nuque à la
+pointe du front.
+
+D’un mouvement gentil, elle se leva du piano,--un piano acheté pour
+elle, car qu’est-ce qu’en eût fait Gilles de Claircœur?--débarrassa la
+tante de son sac à main,--volumineux comme un nécessaire de
+voyage,--prit de ses épaules la lourde fourrure, car dans la pièce
+chaude une bouffée rouge montait au visage énervé de la romancière.
+
+--«Qu’est-ce que vous avez de si pressé à faire, marraine? Je puis vous
+aider, j’en suis sûre.
+
+--Mais non, ma petite, c’est de la copie.
+
+--Eh bien?...»
+
+Cet «Eh bien?» était gros de signification.
+
+Théophile se chargea de l’interpréter:
+
+--«Parbleu!... Elle a raison, votre filleule. Si vous ne l’éloigniez pas
+systématiquement de la littérature, vous la trouveriez, pour un coup de
+main, quand vous auriez besoin d’elle. Le don... elle l’a, ça ne fait
+pas de doute. Elle tient de moi. On ne rédige pas depuis trente ans
+bientôt, comme je le fais au ministère, avec les qualités de style qu’on
+veut bien me reconnaître...
+
+--Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par maman.
+
+--Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit pas ce que je disais. Tâche
+donc de ne pas toujours interrompre ton père. Si c’est l’éducation que
+tu as reçue!...»
+
+Une interruption plus catégorique empêcha le sous-chef de reprendre son
+discours. Les deux battants d’une porte furent soigneusement ouverts,
+comme pour le défilé d’un cortège, par la femme de chambre, Céline, qui
+aussitôt proclama:
+
+--«Ces messieurs et dames sont servis.»
+
+Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour éviter le: «Madame est
+servie», dont la personnalité trop manifeste eût offusqué la famille.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, après une assiettée de potage et une demi-douzaine d’huîtres
+avalées à la hâte, Gilles de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet
+de travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle fit maintes
+recommandations à ses deux domestiques pour que rien ne fût négligé dans
+l’ordonnance du festin, pas plus le champagne au moment de la glace, que
+le café de M. Andraux--à la turque--et la vieille eau-de-vie qu’il
+affectionnait.
+
+Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler sur la plus grande table
+du salon, les boîtes, les écrins, les paquets soyeux, contenant les
+«surprises» destinées à tous.
+
+Puis, s’étant assise devant son encrier, elle relut les dernières lignes
+des épreuves, et écrivit:
+
+ «Que se passait-il, à ce moment suprême, dans l’âme indomptable de
+ Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière?... Quels tableaux
+ surgissaient en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont s’effacer
+ pour jamais? Quels visages montaient dans sa mémoire, grimaçants de
+ haine, convulsés de douleur, ou transfigurés d’amour?...»
+
+Voilà... Avec ça, un feuilletoniste aussi expert que Claircœur en avait
+pour jusqu’à minuit. Les tableaux du passé, les visages... tout ce qui
+défilerait dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de
+La Persinière, adroitement cuisiné de mystère... autant d’amorces pour
+la curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait reculer la chute du
+couperet, comme l’exigeaient les dimensions du «lancement».
+
+ «C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, ô femme perverse
+ et divine! qui m’amène ici, à cette mort ignominieuse...»
+
+Tristan de La Persinière venait de murmurer cette phrase, lorsque la
+romancière crut entendre un grattement à la porte de son cabinet de
+travail. Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop adorable fantôme,
+et courut ouvrir, en s’exclamant:
+
+--«Oh! Criquette, ma petite poule!... Elle s’ennuie de sa mémère...»
+
+Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de rire, des clameurs de gaieté
+s’engouffrèrent. «Quelle chance!» se dit Claircœur, «mon absence ne les
+contrarie pas trop.»
+
+Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse.
+
+--«Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils voudraient venir... Et mémère
+n’a pas fini.»
+
+Criquette remua un tronçon de queue, et regarda «mémère» avec des yeux
+tels que l’adorable fantôme, la femme perverse et divine, n’en avait pu
+poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La
+Persinière. Pas de plus sincèrement tendres, à coup sûr.
+
+Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec un corps blanc presque
+aussi fin que celui d’une levrette, avec des taches noir et feu
+irrégulièrement départies sur sa tête, et lui plaquant de comiques
+œillères. De grosses prunelles de jais, toujours animées par un langage
+presque aussi nuancé que la parole humaine. Et deux coquines d’oreilles
+fauves, qui se dressaient comme celles d’un renard, n’ayant jamais, ni
+par conformation naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure
+chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture dont se piquent
+les fox-terriers de race,--les «Tristan-Geoffroy de La Persinière» de la
+gent foxine.
+
+--«Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor à quatre pattes.»
+
+Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas. Elle bondit dans le giron
+de sa maîtresse, qui s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en
+rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux noirs--très grands pour
+sa race et maquillés d’un large cerne sombre--et regarda fixement
+Claircœur.
+
+--«Ça t’étonne que je travaille quand nous avons nos amis», dit la
+romancière.
+
+Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur de la petite
+chienne.
+
+--«Tu voudrais que j’y aille?...»
+
+Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris. Ce n’était pas sa
+langue.
+
+Mais lorsque Claircœur eut ajouté:
+
+--«Tu veux mener mémère... mener mémère...»
+
+Alors Criquette bondit à terre, courut à la porte, jappant de joie,
+remuant la queue,--son tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc de
+neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse.
+
+--«Non, Criquette, non... Je ne peux pas. Allons, viens. Reste avec
+mémère. Mets-toi sur ton coussin.»
+
+Au mot de «coussin», la docile petite créature se dirigea vers un de ces
+sièges bas et anguleux qu’on appelle «coins», et qui portait un des
+moelleux coussins, enveloppés de housses claires et lavables, faisant
+partie de son mobilier personnel. Criquette y allongea son mince petit
+corps blanc, où couraient des frissons d’énervement, car les choses ne
+s’arrangeaient pas comme elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur
+deux élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées,--ce qui
+l’effilait davantage--elle contempla fixement sa maîtresse. Seulement,
+comme elle regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles obscures
+se soulignèrent d’une ligne de sclérotique pâle, ce qui leur donnait une
+expression implorante, extatique, plus humaine que canine.
+
+--«Oui, mes beaux yeux... oui, on t’aime», dit la femme de lettres.
+
+Car il était impossible de ne pas parler à un tel regard.
+
+Toutefois, il fallut revenir au marquis de La Persinière, dont l’âme
+indomptable abusait peut-être du droit qu’on a de faire durer des
+éternités les minutes qui précèdent la mort.
+
+Encouragée par la présence de Criquette,--celle-là du moins la préférait
+à tout,--Claircœur faisait voler sa plume sur le papier.
+
+Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement assez semblable à
+celui de la petite chienne.
+
+Celle-ci jeta des abois assourdissants.
+
+--«Entrez!... Tais-toi donc, Criquette, tais-toi!... Comment! c’est ma
+Lilie!... Arrive, mon amour... On vient donc voir ce que devient cette
+pauvre tante Gil?...»
+
+Nathalie, les joues rouges comme des pommes d’api, les mains et la
+bouche pleines de petits fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux
+bleus scintillant d’une goutte de champagne, déclara:
+
+--«Je viens chercher Criquette... pour qu’elle valse autour de la table.
+Tu permets, tante Gil?... Allons, viens, Criquette.»
+
+La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade. Et, de son coussin
+qu’elle n’avait pas quitté, la gourmande reniflait une odeur de sucrerie
+dont s’accompagnait le frais arome de chair enfantine. Sa truffe remua.
+Sa langue mouillée torchonna ses babines. Cependant, elle regardait sa
+maîtresse. Un visible conflit agitait sa conscience de chien.
+
+--«Vilaine Criquette!» s’écria Nathalie, «Veux-tu m’obéir!... Tante,
+commande-lui de m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine!
+
+--Offre-lui un de tes bonbons, et elle te suivra», soupira Claircœur,
+avec une dose de sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours en
+quarante mille lignes.
+
+Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent. La porte claqua
+bruyamment.
+
+--«Est-ce mignon!» murmura pour toute plainte la romancière. «La
+gosseline et le toutou... C’est à payer sa place... les voir ensemble.»
+
+Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux légères créatures, tandis
+qu’elle écrivait:
+
+_«Du moins», pensa Tristan, «ton honneur est sauf, malheureuse!
+J’emporte l’infernal secret. Tu continueras à promener par le monde
+cette figure d’ange, dont tu masques une âme de démon...»_
+
+
+
+
+II
+
+
+La double porte en cuir de la petite salle d’attente retomba, et les
+mornes silhouettes, qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous leur
+chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, se redressèrent dans une
+stupeur.
+
+Celle qui entrait leur ressemblait si peu!
+
+Le garçon de bureau lui-même, plongé dans la lecture du _Petit
+Quotidien_, impassible sous les regards, dont l’anxiété s’attachait à
+lui, leva enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu Mlle Andraux, il
+leva toute sa personne. S’approchant de la jolie Gilberte, il échangea
+tout bas quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup discret à une
+porte, sur laquelle une pancarte étalait ces mots: «MANDATS, INDEMNITÉS,
+BONS SUR LE TRÉSOR.» Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer la
+jeune fille.
+
+Des récriminations coururent, mais timides. Une voix s’éleva faiblement:
+
+--«Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout le monde, celle-là?...»
+
+Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon de bureau, ignorant
+ces vagues humanités, un silence découragé retomba.
+
+La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la chaleur d’un poêle à long
+tuyau de tôle, dont l’haleine de métal surchauffé congestionnait. Une
+inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre aux vitres sales et
+suintait d’un boyau de cour enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au
+ministère.
+
+Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, songeaient à leurs
+pauvres occupations, si pressées, s’estimaient cependant heureux d’être
+là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer aux
+munificences de l’État.
+
+Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui le garçon de bureau
+ordonna:
+
+--«Fermez donc votre porte!»
+
+Puis, très rogue:
+
+--«Prenez un numéro.»
+
+Et comme le nouveau venu regardait sans comprendre:
+
+--«Là... ces numéros verts.»
+
+Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait d’étendre, une pile de
+petits cartons, où des maculatures confuses avaient pu jadis être des
+chiffres.
+
+--«Oh!... puis... si vous voulez perdre votre tour...»
+
+En hâte, le fonctionnaire retournait à son journal, dévorait le _Secret
+du Guillotiné_.
+
+Dans le bureau des MANDATS, Gilberte avait embrassé son père et salué
+d’un: «Bonjour, m’sieu Prosper», un vieux rédacteur, enfoui dans un
+angle, à une petite table, derrière des remparts de cartonniers.
+
+Alors elle avait dit:
+
+--«Comment vont les gosses?»
+
+Ce qui lui attira cette observation:
+
+--«Tu pourrais t’informer de la santé de ta belle-mère.»
+
+Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. Mais, l’idée de sa femme le
+suggestionnant, il émit une remarque dont Louise le harcelait:
+
+--«Tu t’habilles d’une façon vraiment un peu excentrique, Gilberte. Tu
+dois te faire remarquer dans la rue.
+
+--Marraine n’y voit pas de mal», riposta la jeune fille. «Et comme c’est
+elle qui est responsable de moi...
+
+--Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas abandonné le droit...
+Mon autorité paternelle...
+
+--Oh! petit père, pas de sermon... Nous n’avons qu’une minute. Ta salle
+d’attente est pleine.
+
+--Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. Ma parole! ces cocos-là
+ne me permettraient pas de déjeuner.
+
+--Alors, père, tu vas me dire...»
+
+Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation:
+
+--«On ne t’ennuie pas, dans la rue? On ne te suit pas?... On n’est pas
+inconvenant avec toi?»
+
+Gilberte éclata de rire.
+
+--«Mais, papa, c’est des histoires à dormir debout. On ne manque de
+respect qu’à celles qui le veulent bien.
+
+--Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes plus sérieuses d’apparence que
+toi se plaignent de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes sont
+d’une audace!...
+
+--Petit père, celles qui te racontent ça sont mûres et laides.»
+
+Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice... Naturellement... elle
+en était sûre... Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère,
+cette Louise prétentieuse.
+
+--«Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle
+veut voir et entendre.
+
+--Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées», murmura
+M. Prosper derrière ses remparts de cartons.
+
+Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux
+compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant
+un «Oh!» de surprise.
+
+--«Qu’est-ce que vous faites là?... Ce sont les portraits de votre
+ministre?...»
+
+Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans
+cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance
+nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre
+scepticisme pratique.
+
+Gilberte avait ce charme: le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui
+semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents
+éclatantes.
+
+M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour
+depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion.
+Il rit aussi. Pas de la même façon.
+
+--«Mon ministre?...» répéta-t-il. «Lequel? Il faudrait dire: «Mes
+ministres.» Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les
+journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle,
+regardez bien. Vous ne remettez pas?...»
+
+La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme,
+sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de
+paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une
+trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents
+costumes: d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de
+bal ou de théâtre,--tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui
+présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace,
+tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes.
+
+Tous ces portraits étaient des reproductions parues dans des illustrés.
+Ils adhéraient à un feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en
+caractères d’imprimerie: _l’Argus de la Presse_, puis, plus bas, écrits
+à la main, une date et le nom d’un journal.
+
+--«Ce sont des articles concernant nos célébrités», expliqua M. Prosper.
+«Voyez ce que j’en fais.»
+
+Il tourna les pages d’un album. Les découpures, texte ou vignettes, y
+étaient collées par ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant
+leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. Elles se
+séparaient par des traits de grosseurs différentes, dont quelques-uns,
+gras au milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. Des
+ornements en virgules, en vrilles, en pattes de hanneton, remplissaient
+les espaces laissés vides par l’irrégularité des placards.
+
+--«Que dites-vous de ça? Est-ce beau!...» interrogea M. Prosper.
+
+Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire dans sa petite barbe
+carrée.
+
+Gilberte s’étonna:
+
+--«Mais», demanda-t-elle, «qui ça concerne-t-il, ces machins de
+journaux?
+
+--Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, votre tante, madame de
+Claircœur... elle devrait me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle
+doit être abonnée à _l’Argus_.
+
+--Comment?» dit la jeune fille. «Est-ce qu’il ne faudrait pas
+l’autorisation du ministre?»
+
+Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires.
+
+--«Voyons, tu penses bien que ce n’est pas un travail du bureau, mon
+mignon», observa Théophile. «Ce sont les petits bénéfices de monsieur
+Prosper. Il fait cela à ses moments perdus. Notre heure de déjeuner, par
+exemple.
+
+--Et puis», ajouta M. Prosper, «quand il n’y a pas de besogne. Ça arrive
+souvent. Alors, quoi? On ne fait pas plus de tort à l’administration que
+si on se tournait les pouces.
+
+--Mais je le connais!» cria triomphalement Gilberte, qu’intriguait en
+ses multiples effigies le client actuel de M. Prosper. «Je l’ai vu jouer
+quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. C’est Fagueyrat. Celui
+qu’on appelle: «le beau Fagueyrat». Je ne sais pas pourquoi, par
+exemple!
+
+--Vous ne savez pas!» s’exclama M. Prosper. «Mais il est splendide!...
+Regardez-moi cette allure!
+
+--Là, peut-être... en d’Artagnan, sous le feutre à panache. Mais en
+civil... ces grosses joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat...
+Je lui trouve une tête à gifles.
+
+--Oh! cependant... Être comme cela!» soupira le pauvre rédacteur, en
+remontant ses manches de lustrine.
+
+--«Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. Oui, parole!... Vous avez
+une bonne figure, bien à vous, et pas une bobine à essayer des
+perruques.»
+
+Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. Ça avait beau lui être
+jeté par gentillesse, avec une légèreté espiègle... N’importe! on
+n’entend pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous lui plaisez.
+
+--«Si tu t’en allais, maintenant, petite chatte», suggéra le sous-chef.
+«Au lieu d’essayer tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu es venue
+trop tard au bureau. Voilà qu’il est l’heure. Va-t’en.
+
+--Oh! papa. Tu avais tant promis de me dire!... Tiens, j’attendrai, dans
+ce petit coin. On ne me verra seulement pas.»
+
+Elle insista câlinement. Puis, s’énerva:
+
+--«J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en
+dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai!... Marraine s’inquiète... Elle
+m’a demandé si j’étais amoureuse.»
+
+L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte.
+
+--«Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine!» grommela Théophile.
+
+Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M.
+Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux.
+
+Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur
+entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte
+jusqu’au ministère, en cachette de «marraine», chez qui elle demeurait,
+l’objet du complot, la réponse qu’il préparait,--et à quelle grave
+question!--tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans
+sa vanité, dans son goût de faire la loi.
+
+Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix
+ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant
+la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait
+davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était
+autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu,
+lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il
+n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et
+l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à
+la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout
+la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un
+sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais
+s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus
+de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la
+contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait
+une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on
+creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille
+avec la romancière... Ah! non... Jamais de la vie! Cette fantaisie-là
+eût coûté trop cher à toute la famille!
+
+En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de
+Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. «C’est le vrai
+féminisme», disait cette femme qui devait tout à son travail. «On ne
+sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante
+de tout,--de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un
+mari peut manger,--des circonstances,--et surtout des hommes. Pour ces
+messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes
+qui ne savent que s’attifer.»
+
+Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante,
+après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu,
+prononçait ce mot: «le marché aux esclaves», avec un accent
+indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur
+chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation
+d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de
+fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de
+l’amour n’étaient point venues adoucir.
+
+Avec sa volonté robuste--cette volonté qui la faisait marcher si droit
+dans la vie--et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait:
+
+--«Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte,
+pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou
+elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit
+d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte
+avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la
+reconnaître.»
+
+--«Ce que dit ta marraine, elle le ferait», commentait le père à sa
+fille, dans le tête-à-tête.
+
+--«Elle aurait bien raison!» s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et
+de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.
+
+Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est
+quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La
+filleule de la romancière voulait faire «de la littérature». Non pas des
+feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la
+littérature... de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite
+tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et
+où l’auteur n’a pour sujet que soi-même.
+
+Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui
+conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes.
+
+--«Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance
+qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu
+le manifesteras après.
+
+--Un bureau... J’aimerais mieux me jeter à la Seine», soupirait la jolie
+fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux
+yeux.
+
+Elle trouvait des consolations près de son père.
+
+--«Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent,
+ma pauvre mignonne? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton
+tempérament poétique, pour être comprise d’une... brave femme, soit...
+mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat
+cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans
+quel style!... Puis il faut compter avec l’envie.
+
+--Oh! non... Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine.
+
+--Allons donc! C’est la nature... On n’encourage pas ceux qui vous
+marchent sur les talons.»
+
+Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à
+quelqu’un: «Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières
+œuvres... Oh!... comme ça lui est venu... sans prétention. Qu’en
+pensez-vous?» Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore
+que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour
+soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine
+d’expliquer.
+
+Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient
+passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par
+conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux
+trouverait ceux qui lui déclareraient:
+
+--«Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux...
+Ce serait un crime.»
+
+Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se
+faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à
+l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui
+permettrait de se passer d’elle.
+
+C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte,
+dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au
+ministère.
+
+--«Attends un peu», lui dit son père. «C’est un mauvais jour, un
+commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur
+ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à
+trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons
+tranquilles.
+
+--Trois heures... Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait
+marraine?» observa Gilberte.
+
+--«Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns.
+
+--En tout cas, je t’en supplie», reprit la jeune fille, «ne fais pas
+poireauter une pauvre femme qui est là--je l’ai aperçue--déjà âgée.
+C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes
+amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour
+rien.
+
+--Ah! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais!...» s’esclaffa
+M. Prosper.
+
+Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge
+impériale et couronné de lauriers: («Soyons amis, Cinna...») Mais,
+devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua:
+
+--«Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver... Et quelle
+binette là-dessous, ah! messeigneurs!...
+
+--Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre», grommela
+le sous-chef. «Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour
+rien... Oui-dà!... Et les gosses du ministre?... Elle ne les a pas
+décrassés à l’œil... C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de
+l’État. Je vous demande un peu! Est-ce que je suis pensionné de l’État,
+moi qui le sers depuis vingt-cinq ans?
+
+--Tu auras ta retraite, petit père.
+
+--Pour quelle éreintante besogne!... Tu vas voir ça. On n’arrête pas.»
+
+Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir
+ouvert la salle d’attente--un quart d’heure en retard--le sous-chef
+parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux
+trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire
+mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint
+rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et
+montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent
+risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le
+sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils? Une poussière d’êtres,
+auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à
+leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité
+des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne
+devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des
+attentes inexpliquées? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout,
+sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui
+faisaient mouvoir leurs gonds.
+
+Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M.
+Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une
+phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils
+présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement.
+Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart
+de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à
+force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même
+bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus
+le nez en dos de couteau.
+
+Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un
+dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi
+demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression
+de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à
+«chanvre». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût
+ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes
+passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent? Et n’est-ce
+pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours
+cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout,
+excepté dans les administrations?
+
+Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur
+lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la
+colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce
+n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités,
+demandait du discernement, de la circonspection.
+
+--«Eh non!... monsieur... eh! non... Que diable! pas si vite!... Où
+allez-vous signer?... Le savez-vous seulement?... Là?... Mais non...
+mais non!... Ici, monsieur, ici!... Voyez-vous la pointe de mon
+crayon?... C’est extraordinaire!... ma parole!... C’est
+extraordinaire!...»
+
+Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait
+humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de
+paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor,
+où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa,
+l’appel des numéros,--autant de stations crucifiantes par la longueur
+des «queues» à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité
+supérieure assise derrière des grillages.
+
+Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers
+Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un
+Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la
+Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que
+les cuisses, le mot «_Tragedia_»,--nom du journal qui publia ce
+portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été
+occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M.
+Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau
+Fagueyrat.)
+
+Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux
+le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée
+de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et
+d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que
+Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une
+époque très voisine de sa naissance.
+
+La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour:
+ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des
+cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef.
+
+Une voix timide murmura:
+
+--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.»
+
+Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave,
+soupçonneuse:
+
+--«Quelle ordonnance?
+
+--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire.
+
+--Quelle indemnité?»
+
+Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore:
+
+--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas?
+Vous me connaissez bien.
+
+--Moi!...»
+
+L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme
+noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite
+forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses
+yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un
+microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à
+la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la
+concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un
+papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte.
+Mais la petite forme noire... Pfuh!...
+
+--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et
+toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor
+après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...»
+
+Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un
+chevrotement:
+
+--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!...
+
+--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef.
+
+Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre
+personne.
+
+L’institutrice eut une exclamation de désespoir:
+
+--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens!
+Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage
+fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.»
+
+Parole funeste!... «Votre employé!»
+
+M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M.
+Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef:
+
+--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.»
+
+Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures
+autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large
+cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au
+poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson.
+
+La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le
+drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle
+d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus.
+
+Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux.
+
+--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir
+y entrer!» cria-t-elle.
+
+Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit
+contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment
+défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle.
+
+--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas
+te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...»
+ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux
+m’assassiner, demain, au Capitole.»)
+
+Elle protesta:
+
+--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la
+connaissais.»
+
+Le sous-chef croisa les bras.
+
+--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de
+Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas
+moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine
+nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire
+prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...»
+
+Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin,
+venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une
+plume derrière l’oreille.
+
+--«Venez voir quéque chose d’épatant!»
+
+Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les
+événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur
+importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir
+toute une direction.
+
+Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré
+quand l’institutrice sortait.
+
+--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce
+qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.»
+
+Puis, le suivant, il appendit un écriteau:
+
+«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._»
+
+De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait
+être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants.
+
+Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où
+déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les
+suivit.
+
+Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un
+huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion
+générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu
+tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au
+complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.
+
+Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de
+ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans
+doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à
+figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux...
+Serait-ce lui, le traître?
+
+--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut
+pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise
+était sur le point de devenir mère.»
+
+Des exclamations. Des rires.
+
+Le chevelu continua:
+
+--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de
+me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau
+de famille.»
+
+Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses
+souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les
+minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se
+pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se
+haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point.
+Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des
+«pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la
+forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le
+sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la
+félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut
+ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité
+de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.
+
+Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards.
+Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie
+de pain et une goutte de lait.
+
+Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer
+par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile
+revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se
+passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef,
+s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait
+avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta:
+
+--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique
+chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail
+écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.»
+
+Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda,
+sourit.
+
+Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à
+tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès
+que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son
+visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère
+rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les
+oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se
+formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait:
+
+--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?»
+(Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous
+demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau,
+comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais...
+Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise,
+n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie...
+Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne
+suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?»
+
+Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave.
+
+--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop
+d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon
+inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées
+venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas?
+J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas,
+Andraux? Te l’ai-je assez dit?»
+
+Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut
+le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le
+crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des
+idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse?
+
+Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous
+son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de
+candeur:
+
+--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de
+m’essayer à écrire?
+
+--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais,
+mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires
+futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire.
+
+--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère
+déception.
+
+--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard.
+
+--«Non, non, j’espère faire mieux...»
+
+Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation
+restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua:
+
+--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?...
+
+--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille.
+
+--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé,
+George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les
+longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que
+c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne
+pas finir... l’originalité, quoi!
+
+--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire,
+n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce
+pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les
+répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est
+agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.»
+
+Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer
+immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre
+au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_»
+il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait
+un plaisir de lui rendre son manuscrit:
+
+--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais,
+n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela,
+n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce
+pas?...»
+
+Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se
+montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros
+doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges,
+peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui
+devait une récompense pour son désintéressement.
+
+Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton.
+
+Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa
+filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce
+pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance
+que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli
+minois?
+
+--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il
+en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.»
+
+Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son
+âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros
+doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où
+la tresse posait contre le cou délicat.
+
+Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de
+Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son
+bavardage.
+
+Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci
+n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier
+progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux
+si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait
+une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait...
+(On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises
+dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni
+pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien,
+enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur
+prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne
+pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son
+trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives.
+Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies
+femmes encore!...
+
+--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand
+niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon
+malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous,
+n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...»
+
+Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le
+trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas
+transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de
+guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu
+visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui
+sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de
+tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est
+une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement
+coquette... Et il renifla:
+
+--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés
+mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.»
+
+Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce
+monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et
+désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était
+trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir.
+
+Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se
+sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa
+personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec
+désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son
+père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de
+continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie
+mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être
+dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce
+qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce
+supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance,
+tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation
+des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en
+eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les
+feuilles.
+
+Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux
+trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la
+soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent
+dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une
+griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi
+qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du
+talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence
+d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si
+bonne!...
+
+Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se
+retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le
+plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme
+non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art
+familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent
+pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y
+attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines,
+les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards
+foudroyants.
+
+Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les
+abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins.
+
+La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait
+une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il
+cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de
+rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement.
+
+En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail.
+
+--«Je te dérange, marraine?
+
+--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est
+pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie,
+mignonne.»
+
+Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La
+simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre
+était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une
+servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse,
+le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.
+
+--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi
+posée?
+
+«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de
+parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et
+devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette,
+immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette
+bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait
+d’un grain de jalousie.
+
+--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme
+je ne fais que des épreuves...
+
+--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui
+tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le
+ton demi-plaisant n’atténuait guère.
+
+La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le
+fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux
+occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le
+placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard
+de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la
+romancière, impressionnée, lui tourna le dos.
+
+--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que,
+pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me
+l’enlève?
+
+--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais
+une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon
+compliment.
+
+--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi.
+
+--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle?
+
+--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le
+concours pour le ministère.
+
+--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit?
+
+--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai
+d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature...
+Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça.
+
+--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du
+caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se
+soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George
+Sand.
+
+--Oh! George Sand...»
+
+La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur.
+
+--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends
+ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la
+fortune, vois-tu...
+
+--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me
+lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je
+tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te
+perdant!...»
+
+Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune
+visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit:
+
+--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même
+seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...»
+
+La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être
+chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait
+élevée,--avec quel dévouement!
+
+Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant
+offensée:
+
+--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant
+un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et
+de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce
+qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!)
+
+--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à
+remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice.
+
+--Oh! tu as eu si vite du succès...
+
+--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous
+donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel
+genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur
+le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas
+toujours vivre leur auteur.
+
+--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence.
+
+--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir
+griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh
+bien, allons-y!»
+
+--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.»
+
+Claircœur soupira, se tut.
+
+--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes
+essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion
+sur mes idées, sur mon style.
+
+--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme
+toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais
+non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes
+de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de
+jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse
+le public.»
+
+Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un
+peu forcé.
+
+--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce
+qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont
+des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que
+tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur
+le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré:
+«C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du
+_Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu.
+
+--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra
+ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de
+journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page.
+
+--Mais c’est abominable!
+
+--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un
+illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment
+et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis
+charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le
+trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus
+spirituelles du monde?»
+
+La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de
+sourire.
+
+--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la
+voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je
+me ferai connaître, si tu consens...
+
+--A quoi?
+
+--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_.
+
+--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite!
+
+Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond.
+Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie:
+
+--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit
+mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité
+aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?»
+
+Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par
+une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de
+réfléchir:
+
+--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule
+présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que
+je demande.»
+
+Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque
+grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la
+tête, en silence.
+
+--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je
+sais que mes essais ont de la valeur.
+
+--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance!
+
+--Dis oui, marraine!...»
+
+Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé.
+
+--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas
+de services! Je corrigerai tes épreuves.
+
+--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de
+service.
+
+--Non! non!...
+
+--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.
+
+--Jamais de la vie!
+
+--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive.
+
+Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette
+phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce
+qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de
+joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés
+par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans
+sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il
+pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications
+crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus.
+
+Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas
+aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin.
+Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne
+serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant,
+puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse
+montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui
+arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!...
+Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à
+son cœur pour le contenter et le remplir.
+
+Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir.
+Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres,
+cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans
+effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire
+sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on
+accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu,
+oui... cela valait mieux contre la vie.
+
+Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si
+chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels,
+avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux
+de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette
+larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche
+créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se
+serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce
+qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir
+jadis avec elle-même.
+
+Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber
+la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme
+vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros
+yeux pleins d’inquiétude.
+
+Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans
+la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main,
+quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe
+glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit
+gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer
+éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu
+vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis
+contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris,
+parle-moi...»
+
+Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue
+entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle.
+Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot
+bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de
+travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un
+grêle sanglot.
+
+
+
+
+III
+
+
+--«Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire
+un tour dans les coulisses.»
+
+Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe
+démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais
+dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le
+plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un
+placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa
+poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son
+chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de
+répétition générale, parmi ce qu’il appelait «le Tout-Paris», de se
+mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait--non sans quelques
+erreurs--d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M.
+Prosper, l’emplissait d’une ivresse.
+
+L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par
+un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite
+barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer
+quelque relation grimpant à une mauvaise place: un collègue du
+ministère, un voisin de palier, sa concierge même. «Moi, j’ai la loge du
+directeur du _Petit Quotidien_.» Car Boisseuil avait envoyé le coupon à
+l’auteur du _Guillotiné_.
+
+Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa filleule restaient
+seules. Non qu’elles eussent négligé d’inviter Louise. Mais une
+indisposition de Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant au lycéen
+Bernard, il donnait trop peu de satisfaction à la famille pour qu’on lui
+offrît le théâtre.
+
+Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha vers la romancière, les
+lèvres chuchotantes, les yeux brillants.
+
+--«Tu n’as pas entendu, marraine?
+
+--Quoi donc?
+
+--Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, à l’instant.»
+
+D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un groupe de trois ou quatre
+personnes, qui se tenaient debout contre les strapontins tout proches
+avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le va-et-vient des spectateurs
+gagnant leurs fauteuils refoulait parfois ce groupe contre le rebord de
+la baignoire.
+
+--«Non. Qu’est-ce que c’était?» demanda Claircœur sans beaucoup de
+curiosité.
+
+Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues imaginaires se trouvait
+devant la vie comme devant une muraille sans ouvertures. Elle n’en
+discernait qu’une apparence monotone. Faute de la regarder en
+profondeur, elle la trouvait banale à côté de ses propres inventions.
+
+Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière les réalités, mille
+perspectives passionnées et mystérieuses. Avide de comprendre, de
+savoir, de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les choses des
+regards qui se croyaient clairvoyants parce qu’ils étaient naïvement,
+quoique audacieusement, visionnaires. Cette salle du Gymnase, pleine de
+Parisiens connus, d’écrivains, d’acteurs et d’actrices, de femmes du
+monde et du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que la comédie
+annoncée. Elle se figurait toutes ces existences animées d’une fièvre
+délicieuse. Quel bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en
+partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un rôle! Nul doute que sa
+destinée ne l’y appelât. Mais ce serait long d’attendre
+encore,--peut-être quelques mois! Elle n’eût pas toléré de se dire:
+«quelques années».
+
+--«Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas. Cela concernait pourtant
+Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat, que tu connais.
+
+--Oh! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du _Petit Quotidien_.
+Nous avons échangé quatre mots.
+
+--Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta pièce tirée des _Malheurs
+d’une arpète_.
+
+--Ma pièce... Elle ne sera même pas montée, puisqu’on vient de me
+retourner le scénario.
+
+--De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu.»
+
+Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un point douloureux, une
+meurtrissure toute fraîche, ce refus sans explication, arrivé voici
+moins d’une semaine.
+
+--«Tu te décourages tout de suite, marraine. Il est épatant, ton
+scénario. Faudra le porter au Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est
+là, Fagueyrat. Tu ne l’as pas vu?
+
+--Non... Où cela?
+
+--Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il se lève. C’est vrai qu’il
+n’est pas mal. Ses portraits ne l’avantagent guère.
+
+--Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en supplie! Voyons, il est
+tout près. Tes yeux te suffisent.
+
+--Ces tragédiens», observa la jeune fille, «ils ont tout de même une
+façon de se tenir... une dignité... Les acteurs comiques, eux, sont
+généralement communs.
+
+--Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas un peu poseur, Fagueyrat?
+
+--Là!... Ça y est!...» murmura Gilberte, sans répondre. «Il lorgne la
+loge de Blandine Jasmin.
+
+--Qu’est-ce que tu dis?» s’exclama Claircœur, scandalisée.
+
+--«Oui... Tu vois, marraine, cette première loge de face, où sont ces
+femmes si décolletées. Regarde... la blonde, à gauche, avec l’énorme
+chapeau noir... C’est Blandine Jasmin.
+
+--Quoi?... Qui ça... Blandine Jasmin? Comment sais-tu?... Elle me paraît
+bien mal habitée, cette loge», observa Claircœur.
+
+Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement, c’était ce qu’on
+disait, là, tout haut, sans se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin.
+Ils étaient ensemble, et depuis assez longtemps. Mais, comme Blandine se
+croyait un talent dramatique extraordinaire, elle voulait que son ami
+obtînt pour elle un rôle important du directeur du Théâtre-Tragique.
+Fagueyrat n’y avait pas réussi. Alors, Blandine le plaquait.
+
+--«Comment dis-tu?... Oh! Gilberte...
+
+--Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il disait, le monsieur, là,
+aux favoris moutarde. Te fâche pas, _maïaine_», ajouta l’enjôleuse, avec
+le ton et la prononciation de sa toute petite enfance. «Les mots,
+voyons, ça n’a pas d’importance. Je ne parlerais comme ça avec personne
+d’autre que toi.
+
+--Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement les mots. Ces vilaines
+histoires...»
+
+Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique tinta. Les trois coups furent
+frappés. L’obscurité se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent
+encore, parmi de sourdes protestations.
+
+Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il laissa retomber, souleva
+des clameurs.
+
+--«J’ai vu Rostand», chuchota le sous-chef, dans un halètement
+d’émotion.
+
+--«Chut... papa.
+
+--J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé.
+
+--Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs, Rostand n’est pas à
+Paris», affirma tout bas Gilberte, en petite personne au courant des
+échos littéraires et mondains.
+
+--«Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se tournait vers quelqu’un,
+comme je passais. Vrai, de loin, les gens auraient pu croire qu’il
+s’adressait à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde.»
+
+Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta plus. Mais, tout à coup,
+son père lui toucha le bras.
+
+--«Tiens!... tu ne veux jamais me croire. Le voilà, Rostand... Il
+s’assied... Dans l’avant-scène en face de nous.»
+
+Sa fille faillit éclater tout haut.
+
+--Oh! papa... Mais c’est Rodin, le sculpteur Rodin. Il n’y a aucun
+rapport...
+
+--Rodin?...» répéta Théophile un peu penaud. «Tu es sûre?... Ah! oui, je
+sais... Rostand n’a pas de barbe. Voyons... bien entendu, je ne connais
+que cette tête-là. Rodin, parbleu!... C’est la première syllabe qui m’a
+fait confondre. Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé.»
+
+Une rumeur irritée finit par imposer silence à M. Andraux. Résigné, il
+se renfonça dans sa chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre
+parfois tout bas des réflexions.
+
+--«Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle connaître les femmes... Ah!
+si on ne les tient pas, les mâtines...--Toi, mon bonhomme, tu vas te
+faire rouler, je t’en flanque mon billet...--Ma belle, mets ça dans ta
+poche et ton mouchoir par-dessus.--Voilà un type! quelqu’un dans le
+genre de Cochart... On le rencontrerait volontiers autour d’une
+demi-tasse, au café du ministère.»
+
+Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait ce que débitaient les
+acteurs. Son âme fascinée de papillon qu’attire la flamme revenait sans
+cesse vers la face ardente aux mille regards de la foule immobile. La
+lumière venue de la scène éclairait vaguement tous ces êtres confondus
+dans une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs parfums, de leurs
+haleines oppressées par une émotion unique. Elle mourait, cette lumière,
+dans des profondeurs sombres, où brillaient seulement, çà et là, un
+éclat de pierreries, la pâleur d’un visage, la blancheur d’un plastron
+d’homme, une main nue sur un rebord de velours.
+
+La jeune fille, ne connaissant des choses humaines que la discipline
+d’un pensionnat modeste, le laborieux intérieur de l’ouvrière en
+feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux, respirait, bouche
+entr’ouverte, l’odeur capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les
+physionomies, les toilettes, épiait les gestes, cherchait à deviner sur
+les lèvres--dont elle ne percevait pas la lassitude ou l’amertume--ce
+que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans doute fleurir en
+mots furtifs et délicats. Tout à coup, elle tressaillit et se tourna
+vers sa marraine:
+
+--«Dis donc... Ce monsieur... de notre côté... deux baignoires plus
+loin... contre le pilier... Regarde, il se penche... Ce n’est pas le
+directeur du _Gulliver_?
+
+--Attends, Gilberte... Écoute donc ça... C’est passionnant.»
+
+Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se passait au delà de la rampe.
+Toutefois, sa complaisance ordinaire l’emporta. Elle suivit les
+indications de sa filleule.
+
+--«Oui, c’est Monbardon... le directeur du _Gulliver_.
+
+--Oh! marraine... Si tu tâchais de le rencontrer pendant l’entracte?»
+
+Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, qui, par instants, sautait
+d’une palpitation brusque sous la mousseline du léger corsage, il n’y
+eut plus que des ombres insignifiantes dans la salle comme sur la scène.
+Les désirs, les curiosités, les rayonnements d’avenir, tout s’amortit
+dans l’immédiat espoir: «Si le directeur du _Gulliver_ disait qu’il
+publiera mes chroniques!» Aussitôt, son imagination s’emballa. Sa
+marraine rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse: «Voici
+monsieur Monbardon qui veut te connaître. Il te trouve du talent.»
+Gilberte croyait entendre le mot de «collaboration régulière». Comme
+tout cela marchait vite, facilement! Déjà, elle contemplait d’un autre
+œil ces puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à l’heure. Ce
+soir, une phrase de l’un d’eux lui marquerait sa place dans l’élite.
+Demain, ces gens-là liraient un article d’elle, répéteraient son nom,
+s’étonneraient de sa jeunesse.
+
+A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la timidité de Claircœur.
+Il lui offrit le bras.
+
+--«Voyons, ma chère... Faites ça pour la petite. Il ne vous mangera pas,
+Monbardon.
+
+--C’est que... les essais de Gilberte, je les lui ai portés voici
+seulement huit jours.
+
+--Eh bien... Huit jours pour lire une vingtaine de pages! Qu’est-ce
+qu’il lui faut donc, à Monbardon?»
+
+Sur le seuil de sa loge, le directeur du _Gulliver_ entendit un de ses
+collaborateurs lui dire:
+
+--«Cette raseuse, là-bas... Gilles de Claircœur... Elle a l’air de
+vouloir vous parler.
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur?» demanda négligemment
+un homme au visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, glacial.
+
+Et il engagea la conversation avec deux actrices rieuses, à qui, sans se
+dérider, il adressa les plus lestes propos.
+
+--«Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître», grogna Théophile.
+«Je vais lui apprendre à vivre, à ce coco-là.»
+
+Claircœur se hâta de calmer une ébullition dont elle avait la naïveté de
+craindre les effets. L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain
+résolue. Elle s’avança désespérément.
+
+Tandis que les deux actrices reculaient d’un pas pour mieux se moquer de
+la robe en soie bleu vif que portait la romancière, ainsi que de
+l’aigrette surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement coiffée,
+Monbardon se défilait:
+
+--«Pardon... Ah! oui, madame... madame de Claircœur. Mais comment
+donc!... Le manuscrit... très intéressant... manque un peu d’actualité.
+Tenez, voici justement notre critique littéraire, monsieur Thanor, qui
+doit vous rendre la réponse.»
+
+Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier mot de l’affaire, mais
+comprenant qu’il devait y couper court, se répandit en formules
+décourageantes et courtoises. Le _Gulliver_ ne publiait pas de
+feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, ce serait une
+bonne fortune... Non?... ce n’était pas un roman?... Des chroniques?...
+Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne au jour le jour...
+Ah! comment avait-il pu confondre?... C’était de sa jeune nièce.
+Voyez!... il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté.
+
+--«Alors?...» demanda la romancière--qui eût perdu son plus précieux
+manuscrit pour rapporter une réponse favorable au père et à la
+fille--«alors, le _Gulliver_ va publier?...
+
+--Ah! voilà», rétorqua Thanor, «c’est qu’en ce moment nous avons une
+surabondance de chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce
+écrivait une courte nouvelle... L’imagination ne doit pas lui manquer.
+Au besoin, vous la guideriez un peu, vous lui fourniriez le sujet...»
+
+La sonnerie électrique annonça la fin de l’entr’acte.
+
+--«Mille excuses, ma chère confrère. Alors, c’est entendu. Apportez-nous
+ça, au _Gulliver_... Un joli conte... Et ne craignez pas d’y mettre un
+peu la main.»
+
+Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor poussait la porte de la
+baignoire directoriale, où il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa
+tomber sur une chaise avec un «ouf!» plaisamment exagéré.
+
+--«Vous en avez de bonnes, patron! Enfin, tant pis! Vous n’y couperez
+pas d’une petite rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. C’est
+ce que j’ai pu vous obtenir de moins funeste. Eh bien, quoi, patron?
+vous ne me dites pas merci?»
+
+Monbardon, qui ne se tournait même pas vers son collaborateur, et
+n’ôtait pas de ses yeux sa jumelle, murmura:
+
+--«Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à qui Fagueyrat parle en
+ce moment? Là, tout près, sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor?
+
+--Ma foi, non! je n’ai jamais vu ce minois au théâtre. Gentille... c’est
+vrai. Jeune, surtout. C’est vert comme une pomme en juin. Ah! ben, si
+elle écoute Fagueyrat! Une petite «servatoire», probable.
+
+--Nom d’un chien, Thanor! Mais qui est-ce qui rentre là, derrière elle?
+
+--Un fameux escogriffe... Regardez comme il tient son couvre-chef.
+
+--Je ne parle pas de l’homme... Mais il y a une femme... Et il me
+semble... Comment donc! Mais parfaitement! C’est Claircœur.
+
+--Diable! patron... Ne regardez plus par là. C’est dangereux, je vous
+assure. Vous ne savez pas le mal que j’ai eu!
+
+--Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce que ce serait sa nièce,
+avec ce galbe et cette frimousse?... la nièce qui écrit?...
+
+--Patron, quelle peine vous me faites! Madame Monbardon va exiger que je
+me sépare du _Gulliver_.
+
+--Que vient faire ici madame Monbardon?» questionna le directeur.
+
+Abaissant sa lorgnette il montra son visage, figé dans une habituelle
+tristesse. Mais un fugitif sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque
+Thanor se fut écrié plaintivement:
+
+--«Toutes les fois que parait dans le _Gulliver_ de la mauvaise prose
+apportée par une jolie femme, vous déclarez à madame Monbardon que je
+l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice finira par me trouver
+trop dispendieux et trop dissolu. Elle exigera mon renvoi.»
+
+C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, causant avec
+Fagueyrat, dans le champ de la jumelle,--la jumelle de Monbardon, où
+venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même galerie de physionomies
+«bien parisiennes», les mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le
+scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes places depuis que
+lui-même, le directeur las, désabusé, assistait aux répétitions
+générales.
+
+Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies «bien
+parisiennes», cette jumelle!... Ce qu’elle les avaient vues se friper,
+se patiner, vieillir, et--chose curieuse! sans se renouveler.
+D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était nouveau, la lorgnette
+de Monbardon? N’aurait-elle pas été tout à fait désorbitée de ne plus
+recueillir les mêmes images, dans un ordre immuable, aux mêmes numéros
+de fauteuils ou de loges: l’actrice mûrissante, qu’on appelait toujours
+la «petite Dangeval», à côté de sa mère, dont la vieillesse obèse,
+lippue, effrayante, ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et non la
+caricature, de l’autre. Le financier dont on renonçait à supputer l’âge,
+l’homme aux deux grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre de
+son crâne ovoïde, ce forban magnanime, dont les fantastiques
+escroqueries, les krachs, les fuites à l’étranger, ne se comptaient
+plus, et qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, assailli, épargné,
+sinon respecté, parce que ses caisses, souvent vides, et cependant
+inépuisables, fournirent des millions pour la libération du territoire,
+restèrent toujours mystérieusement à la disposition du Gouvernement, et
+seraient encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, si la
+République s’avisait d’examiner de trop près leurs sources. Et là-bas,
+riant de son rire à la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus
+mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête blanche, ou plutôt
+poudrée, de marquise, aux admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon
+déteste le plus, parce que, dans leur fameux duel de journaux,--la
+_Terre promise_ contre le _Gulliver_,--ce n’est pas le _Gulliver_ qui
+eut le dernier mot, ni mit les rieurs de son côté.
+
+Mais les haines de Monbardon, et surtout une haine aussi «parisienne»,
+lui étaient indispensables autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne
+s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, aux cheveux d’un
+blanc coquet de travestissement historique, que sur la blondeur
+endiamantée de la magnifique Célimène du Théâtre-Français, ou sur le
+visage, encore impressionnant dans la pénombre,--les joues et le menton
+noyés de tulle--de celle qui, depuis plus de trente-cinq ans, est
+toujours la «belle ferronnière», à cause de son profil de Diane et des
+forges de son mari.
+
+Ah! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque maquillage, chaque
+teinture, chaque ride, et toutes les grâces obstinées des femmes, et
+toutes les grimaces des hommes, dans ce musée Grévin, aux attitudes
+fixes, aux figures immuables, la jumelle de Monbardon! Aussi, ce lui fut
+une surprise de dénicher un frais visage, ignorant même la poudre de
+riz,--le visage de Gilberte Andraux.
+
+Quand sa marraine et son père avaient quitté la baignoire, Gilberte
+était restée seule. On commençait à la remarquer. Des messieurs, passant
+avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. Point timide,
+elle ne s’en soucia pas. Habituée à ce qu’on regardât complaisamment sa
+gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère des hommages masculins,
+dont elle connaissait déjà le sans-gêne, sinon la brutalité.
+Naturellement, comme toutes les jolies filles, et comme un grand nombre
+de laides, elle se faisait une très haute idée de sa puissance de
+séduction. Les yeux avec lesquels une jeune personne se voit dans son
+miroir ne sont pas du tout les mêmes que ceux où elle mesure les grâces
+de ses amies. Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux n’y
+formait point une héroïque exception, du moins ne la subissait-elle que
+dans la mesure d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue par une
+distinction native d’âme et de manières, qu’une honnête éducation
+soulignait de réserve.
+
+Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, fit un détour pour sortir,
+afin de passer devant elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit,
+flattée. Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, elle eut un
+léger haut-le-corps.
+
+--«Pardon, mademoiselle... Je suis indiscret. Mais j’avais cru voir ici
+madame de Claircœur.»
+
+Il clignait, le regard un peu myope, vers le fond de la loge.
+
+--«Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez dans les couloirs»,
+dit Gilberte assez sèchement.
+
+--Oh! c’est madame votre tante... Quelle personne extraordinaire! Elle a
+un talent... une imagination!... Je viens de lire ses _Malheurs d’une
+arpète_. Justement, c’est de cela que je voulais lui parler.»
+
+Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, qui, visiblement, ne se
+doutait pas qu’il s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était pas
+pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans doute sur les conquêtes
+féminines, il traitait en comparse une vibrante petite créature, peu
+disposée à passer comme quantité négligeable.
+
+«Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse», pensa-t-elle, en la déception de sa
+vanité.
+
+Une idée de représailles, une malice audacieuse, lui fut suggérée par
+les circonstances. Elle dit à l’acteur:
+
+--«Excusez-moi, monsieur... Mais je crois qu’on vous surveille de cette
+loge, là-haut, en face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer
+d’accaparer l’attention des personnes qui s’y trouvent.»
+
+Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur une chaise reculée, dans
+l’ombre, laissant penaud le «beau Fagueyrat». Celui-ci regarda dans la
+direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, s’offrit au rire
+insolent de Blandine Jasmin et des amies à toilettes tapageuses dont la
+cabotine était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, «se
+tordaient» (eussent-elles dit). Et, sans contredit possible, leur
+mimique railleuse, publiquement accentuée, était, pour une jeune fille,
+une épreuve blessante, pénible, qu’un galant homme (Olivier de Jalin en
+province) ne pouvait se permettre de provoquer.
+
+Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa l’étage, se précipita vers la
+loge de sa maîtresse. C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte
+retentissait, où Claircœur regagnait sa place, navrée par la réponse de
+Thanor, et se demandant comment elle oserait la communiquer à Gilberte.
+Dire à sa filleule que le _Gulliver_ n’insérerait qu’un conte portant sa
+marque, à elle-même, et dire cela devant Théophile,--corvée terrifiante,
+dont elle se sentait absolument incapable.
+
+Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à se faire ouvrir la loge
+de Mlle Jasmin.
+
+--«Blandine, sors une minute. J’ai deux mots à te dire.
+
+--Tiens! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as pas encore trouvé le
+moyen de venir me saluer. En voilà un mufle!
+
+--C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions ensemble...
+
+--Ah! assez, Fagueyrat!» s’écrièrent les autres. «Laissez-nous entendre.
+Fichez-nous la paix. Allez faire vos scènes ailleurs.
+
+--Va donc retrouver ta donzelle... cette petite bégueule en bas... Tu as
+cru me faire enrager... Fallait choisir mieux que cette moucheronne.
+
+--Blandine... je t’expliquerai... tu seras contente... viens...» supplia
+Fagueyrat, qui, tout à coup, se fit humble.
+
+--«Zut!...»
+
+Les protestations des voisins empêchèrent la querelle de se prolonger.
+Fagueyrat s’assit au fond de la loge, sur une chaise restée libre. Comme
+il souffrait positivement des méchancetés récentes de Mlle Jasmin, dont
+il était amoureux, avec la violence de son tempérament méridional et
+l’inquiétude stimulante de son ombrageuse vanité, il ne prit point garde
+aux avances de gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui faire
+une des amies de Blandine, celle que le hasard et l’étroitesse du lieu
+rapprochaient de lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice
+qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse, en l’emmenant dehors à la
+fin de l’acte:
+
+--«Si tu crois me punir en t’affichant avec des grues... C’est à toi que
+tu fais du tort.»
+
+Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du Parthe, fit éclater dans
+la loge une série d’appréciations, dont la forme, autant que le genre
+d’esprit, ne lui donnait que trop raison quant à la qualité des
+relations de Blandine. Il devina le concert d’injures, et cela lui fut
+égal. Mais il s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin:
+
+--«Puisque tu m’empêches de faire du théâtre, il faut bien tout de même
+que je songe à me créer une situation.
+
+--Une situation de cocotte. Ah! bien, tu as de jolis instincts!
+
+--Il ne s’agit pas de mes instincts», déclara Blandine. «Ne roule pas
+des yeux comme ça, Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous
+n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement ridicule.»
+
+Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer:
+
+--«Regarde un peu tous ces imbéciles qui nous guettent. Nous sommes des
+bêtes curieuses, ma parole!»
+
+Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa mine de chatte blonde sous
+son énorme chapeau, sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir
+retenait à peine à ses épaules quelques centimètres de corsage, tandis
+que la jupe étroite et transparente révélait sa croupe de ponette, le
+galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne fuyante de ses jambes
+jusqu’à la cheville assez déliée, auraient suffi pour attirer les
+regards. A côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent trente,
+offrait cette physionomie fatale et pleine de suffisance que le public
+veut rencontrer, hors de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir.
+Et Blandine ne se montait pas l’imagination en supposant que sa
+séparation d’avec son ami, compliquée du fait qu’elle se montrait en
+compagnie bizarre, escortée par des demi-mondaines à la notoriété un peu
+spéciale, formait le principal sujet de conversation dans une salle où
+se pressait ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle de la
+France.
+
+--«Descendons, partons», proposa Fagueyrat. «Je pense que tu te fiches
+de savoir comment finit cette stupide pièce.
+
+--C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le dernier acte. Je la trouve
+épatante, moi, cette pièce. Un homme qui «cane» devant les femmes... Ça
+a beau être la banalité courante, c’est toujours rigolo à observer.
+
+--Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta loge. Il faudra y brûler
+du sucre quand le joli fumier que tu y as invité sera parti. Viens.
+
+--Où ça?
+
+--Chez toi, chez nous.
+
+--Oh! chez nous... Halte là! Chez moi, ce n’est chez nous que quand je
+veux bien. Et tu sais à quelle condition ça le sera encore.
+
+--Elle ne dépendra pas de moi, ta condition.
+
+--Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton directeur de t’en aller... Si tu
+lui mettais le marché à la main...
+
+--Je l’ai fait.»
+
+Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya d’apercevoir la figure du
+jeune homme, par-dessous le bord immense de son propre chapeau, renonça
+à cette entreprise, et demanda d’une voix un peu étouffée:
+
+--«Eh bien?
+
+--Eh bien, il préférait me voir partir.
+
+--Plutôt que de me donner le premier rôle de femme?...
+
+--Plutôt que de donner le premier rôle de femme à Blandine Jasmin.»
+
+Celle qui portait ce nom à la fois candide et fleuri, s’arrêta,
+suffoquée. Fagueyrat essaya de l’entraîner en avant. Car ils étaient
+déjà dans le vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de l’émotion,
+et, avant qu’elle s’en aperçût, elle serait hissée dans un taxi-auto.
+Ensuite, ce serait bien le diable...
+
+Elle interrogea plus faiblement:
+
+--«Et l’auteur?
+
+--L’auteur... Il rêvait son drame aux Français. Pour lui, le
+Théâtre-Tragique et sa troupe, c’est un pis-aller écœurant. Il exige des
+engagements extraordinaires. Pour son grand rôle de femme, il va au
+moins demander Sarah Bernhardt en représentations.»
+
+Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait précisément hisser dans le
+taxi-auto. Lorsque son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra,
+du ton dont on énonce une irréfutable vérité:
+
+--«Veux-tu que je te dise?... C’est tous des mufles, ces gens-là.
+
+--Je n’attendais pas moins de ton jugement», acquiesça Fagueyrat.
+
+--«Des mufles et des crétins», poursuivit la petite actrice, avec une
+emphase paisible.
+
+Mais ce fut le dernier effort de la dignité, qu’elle gardait avec
+l’illusion d’être encore en public. S’avérant de façon certaine qu’elle
+se trouvait dans une voiture fermée,--jamais elle ne saurait comment
+Fagueyrat avait pris leur vestiaire,--Blandine éclata en sanglots, puis
+engloba tous les directeurs de théâtre et tous les auteurs dramatiques
+sous des qualificatifs auprès desquels les termes de «mufles» et de
+«crétins» ne parurent plus que de doucereuses aménités. Comme son amant
+se taisait, elle crut qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se
+tournant vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la kyrielle de ses
+adjectifs véhéments:
+
+--«Tu me le paieras!» termina-t-elle. «Tu en as un toupet de m’avoir
+attirée dehors en me disant que je serais contente!...»
+
+Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à recevoir noblement les
+imprécations de Camille, et à ne pas sourciller sous les fureurs
+d’Hermione, gardait sans peine bonne contenance. Ce fut avec douceur
+qu’il riposta:
+
+--«Contente... Tu le serais peut-être déjà si tu m’avais laissé parler.
+
+--Ah! tu trouves que tu ne m’en as pas assez fait, des bonnes surprises!
+Tu vas peut-être me raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale
+boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on m’y refuse un rôle
+digne de moi. Pas de danger! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur,
+qui va te faire jouer un homme du vrai monde... Si ça ne fait pas pitié!
+
+--Pitié pour qui?... pour ce pauvre auteur qui aurait des bottes bien
+mal cirées. Rassure-toi. Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai
+rendu le rôle.
+
+--Tu as?...
+
+--J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. Ne t’ai-je pas
+dit, au début de cette agréable conversation, que j’avais mis le marché
+à la main à mon directeur?
+
+--Oui, enfin... c’était une façon de parler.
+
+--Faut croire que non.
+
+--Tu ne l’as pas quitté à cause de moi? Tu as eu d’autres grabuges?
+
+--Pas l’ombre.
+
+--Marcel!...»
+
+Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie à un point qu’elle ne
+trouvait rien à dire... Et même rien à faire. Ce qui fut pénible à
+Fagueyrat, comme il le lui fit observer:
+
+--«Eh bien, quoi, Blandine?... Tu ne me sautes pas au cou?...»
+
+Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, elle demanda:
+
+--«Tu as un autre engagement?
+
+--Mais non, ma gosse.
+
+--Eh bien, nous voilà dans de beaux draps!» grogna-t-elle. «T’as fait de
+la belle ouvrage! Et tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je
+rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être agréables? Je me
+privais déjà de tout pour t’être fidèle. Mais, maintenant, si nous ne
+gagnons plus rien, ni l’un ni l’autre...
+
+--C’est tout ton remerciement?» dit Fagueyrat.
+
+--«Ah! aussi», s’exclama-t-elle, près de se remettre en colère, «je ne
+t’en demandais pas tant! Fallait seulement les menacer... Ils auraient
+peut-être cédé.»
+
+L’acteur éclata de rire.
+
+--«Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine! Mais, voyons, s’ils
+avaient dû céder devant la menace, ils céderaient bien plus devant le
+fait. Et tu vois qu’il n’en est rien.
+
+--Sûr... Mais tu te serais laissé fléchir... Tu aurais gardé la porte
+ouverte pour rentrer.
+
+--Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je te dévoile mes projets, mes
+espérances. Tu es une petite femme abominable. Si je n’avais pas pour
+toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce sapin, je
+fuirais le jeune monstre que tu es, et tu ne me reverrais de ta vie.»
+
+En disant cela, il saisissait à deux bras le buste gracieux du jeune
+monstre, bousculait l’immense chapeau, et se mettait à embrasser
+Blandine avec une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, moins de la
+passion de son Marcel, que de la sécurité immédiate de leur carrière.
+
+--«Oh! mon chéri, raconte vite... Est-ce que tu vas prendre un théâtre,
+comme je te l’ai cent fois conseillé?...
+
+--Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien sans de la bonne galette.
+
+--Et tu en as trouvé, de la bonne galette?
+
+--Ça se pourrait. J’ai une combinaison que j’ose appeler mirifique,
+pharamineuse et épastrouillante.
+
+--Aboule ta combinaison.
+
+--Dans un endroit plus secret», chuchota Fagueyrat contre la joue de sa
+maîtresse. «Ce taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je parlerais à
+l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous arrivons. Ton «chez toi»
+sera-t-il ce soir notre «chez nous»?
+
+--Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse à ta tête», dit Mlle
+Jasmin, en sautant de la voiture.
+
+Tandis que cette réconciliation avait lieu, la répétition générale
+s’achevait au Gymnase.
+
+Gilberte, rencognée contre la cloison de la baignoire, ne se penchait
+plus en avant pour laisser apprécier ses lignes souples dans une robe
+blanche et l’originalité de son visage entre deux grosses coquilles de
+tresses brunes. Elle battait des paupières, pour retenir deux larmes. La
+seule crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en verser d’autres. Sa
+marraine, désintéressée maintenant du spectacle, coulait de temps à
+autre un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant s’enfonçait.
+
+--«Voyons, mignonne... Ils n’ont pas refusé, je t’assure. Ils préfèrent
+un conte, pour commencer, une petite chose d’imagination...»
+
+Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi--mais sur quel ton! où
+vibrait toute l’amertume passionnée de l’orgueilleuse jeunesse--que
+Gilberte répliqua:
+
+--«De l’imagination... Justement!... Je ne leur en donnerai pas. C’est
+de la denrée pour concierges! Nous tous, la nouvelle école... ceux de
+demain... nous la répudions, l’imagination.»
+
+L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ et du _Secret du guillotiné_
+soupira. Comment eût-elle osé dire à sa filleule que le _Gulliver_
+accepterait, à petite dose, du «Gilles de Claircœur», même sous un nom
+inconnu--parce qu’enfin ça divertirait au moins certains
+lecteurs--tandis que du «Gilberte Andraux», on n’avait même pas la
+curiosité de savoir ce que ça pouvait bien être? D’ailleurs, la
+feuilletoniste ne songea pas à se blesser. En face de cette jeune
+assurance, elle, qui ne s’en était jamais fait accroire, doutait de soi
+davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui avait-il pas fallu
+gagner son pain et le pain de quelque autre? Mais elle savait bien ne
+faire que du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses récits sans
+façons, conquérir une place dans le royaume des lettres.
+
+Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs de la baignoire ne
+joignirent pas leurs applaudissements à ceux du public. Ni Gilberte ni
+sa marraine ne savaient seulement de quelle façon la pièce avait fini.
+Toutes deux appartenaient à leur déception. Quant à Théophile, préoccupé
+de sortir promptement pour trouver un fiacre, il se hâtait de passer à
+ces dames leurs manteaux, qu’il présentait à l’envers, jugeant la
+doublure plus habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les
+manches.
+
+Ce fut une retraite plutôt maussade.
+
+Mais, dès le milieu du couloir, un changement se produisit. Le directeur
+du _Gulliver_, empressé, le chapeau à la main, son glabre et froid
+visage presque éclairé d’un sourire,--un sourire d’ailleurs sans joie,
+comme toute cette physionomie irrémédiablement taciturne,--se
+précipitait. Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, bouscula
+des gens pour ne pas manquer la rencontre.
+
+--«Madame de Claircœur... J’ai tenu à vous revoir, à m’assurer que
+monsieur Thanor s’est entendu avec vous.»
+
+Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait ne pas la voir.
+
+--«Mais», fit la romancière, surprise, «entendu?... oui, pour un conte.
+
+--Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons faire passer les
+chroniques. Il a dû vous le dire. Elles sont tout à fait bien, ces
+chroniques, de votre parente... comment, déjà?... Votre sœur?...
+
+--Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. Tenez, justement, la voilà. Tu
+entends, Gilberte? monsieur Monbardon prend tes chroniques.»
+
+Si elle entendait!... Ses yeux s’illuminaient,--deux étoiles sombres,
+dans la figure devenue toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa
+tête, et dont la mousseline de soie retombait en amusante capuche.
+Qu’elle était jolie en ce moment, dans l’effervescence brusque de son
+bonheur, avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés,--ses
+cheveux aux reflets mordorés de marron sauvage!
+
+--«Ah! c’est mademoiselle?...» fit le directeur du _Gulliver_, dont la
+figure triste voulut exprimer la surprise. «Mais elle est toute jeune,
+votre nièce, madame de Claircœur?
+
+--Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans», soupira Gilberte, avec la
+bonne foi de son âge, qui considère comme un déclin la troisième dizaine
+d’années de la vie.
+
+--«Alors», sourit Monbardon, «patientez un peu. Vous vous trouverez très
+jeune, dans encore vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis
+sûr», ajouta-t-il galamment.
+
+Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il reprit:
+
+--«Vous voulez donc devenir une femme de lettres, mademoiselle?...»
+
+La physionomie animée de la jeune fille répondait joyeusement, lorsque
+le directeur termina sa phrase:
+
+--«... Comme votre tante? Vous avez de qui tenir.»
+
+Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement les traits de Mlle
+Andraux. Quelqu’un s’interposa:
+
+--«Oui, c’est un don de famille. Nous avons la folie d’écrire, même
+quand nous ne publions pas. Le père, monsieur le directeur... Je suis le
+père de cette jeune personne... Théophile Andraux. Vous me donnez une
+raison de plus d’en être fier.»
+
+Monbardon tourna vers le sous-chef un visage dont l’indifférence
+dédaigneuse, l’ironie voilée, l’ennui morne, recomposaient la plus
+habituelle expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte,--mais
+brièvement:
+
+--«Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de causer avec vous. Au
+_Gulliver_, n’est-ce pas? un de ces jours, de six à sept. Nous
+arrangerons un petit projet de collaboration.»
+
+--«Marraine, marraine!...» disait la jeune fille, dans le fiacre qui les
+ramenait boulevard Raspail. «Tu vois, je ne me trompais pas... Je
+sentais bien qu’il y a en moi mieux que l’étoffe d’une employée
+d’administration. Ma carrière se décide... Je vais collaborer au
+_Gulliver_... Un des premiers journaux de Paris!... Ah! marraine, que je
+suis heureuse!... que je suis heureuse!...»
+
+
+
+
+IV
+
+
+--«Madame est chez elle?»
+
+La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu
+comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant
+pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège
+classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne
+générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par
+«aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à
+la porte.
+
+En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille
+volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de
+mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on
+n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux
+bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse,
+retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme
+contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une
+haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record.
+(Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en
+portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en
+exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût
+souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui
+coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement
+ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois
+si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur
+fascination et de marcher dessus.
+
+--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous
+m’annoncer?»
+
+Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés
+blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un
+masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil
+ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline,
+la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de
+Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon.
+
+Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva
+cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et,
+sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!...
+on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues
+d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail.
+
+La romancière y piochait une fin de chapitre.
+
+Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé
+dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de
+fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz
+suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement
+maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui
+mouillait les yeux de larmes:
+
+ «Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à
+ l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle
+ m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.»
+
+Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement:
+
+--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie
+enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil
+semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu
+net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre.
+
+--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne.
+
+--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était.
+
+--Mais, vous, Céline, voyons!...
+
+--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon.
+
+--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le
+renvoyer...»
+
+Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses
+lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne.
+
+--«Je ne peux pas recevoir comme ça.»
+
+Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte:
+
+ MARCEL FAGUEYRAT
+ Artiste dramatique.
+
+Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce
+jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui
+fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on
+est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous
+apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera
+jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il
+renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette
+amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...»
+
+Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit:
+
+--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout
+de suite.»
+
+Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière
+rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine
+portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?...
+c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit
+de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle.
+Elle ponça ses doigts tachés d’encre.
+
+Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du
+Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la
+voilà se dirigeant vers le salon.
+
+Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un
+homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi!
+C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son
+destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me
+trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles
+traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son
+apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la
+surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte.
+L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage
+défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance
+qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes.
+
+Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des
+meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux
+formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place
+et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on
+continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se
+croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est
+ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par
+des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours
+usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie,
+portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec
+un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre
+grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés,
+s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des
+entourages en palissandre, à filets de bois de rose.
+
+Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre,
+contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de
+pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de
+l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans
+appendicite.
+
+--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi
+avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par
+quinze et vingt degrés de froid.»
+
+Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses
+airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman,
+couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la
+même ville, lui apparut, et l’attendrit.
+
+--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté
+instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens,
+dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant
+la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...»
+(Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos
+ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et
+chaude.)
+
+Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une
+cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat
+père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se
+fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que
+leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée
+séculaire.
+
+--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison.
+
+Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les
+honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment
+de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués.
+Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes,
+solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la
+fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de
+prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux
+voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette
+défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la
+causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile.
+
+--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait
+dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez
+raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le
+roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces!
+C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent!
+
+--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion
+de sa joie.
+
+--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma
+carrière.
+
+--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur
+Fagueyrat!...
+
+--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le
+nom d’Adhémar.»
+
+Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent.
+Une anxiété vague saisit Claircœur.
+
+--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer
+un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas
+que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais
+quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien!
+
+--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de
+Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le
+prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse,
+Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître.
+Adhémar n’est pas moderne.»
+
+Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un
+haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître
+inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui
+dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie
+de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître».
+Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers
+lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments
+joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue.
+
+Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur,
+qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits
+auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur
+premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus
+femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout
+en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez
+chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son
+sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était
+laissé glisser dans un abandon de béatitude.
+
+Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur
+ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même,
+les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards
+quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux
+qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène,
+ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un
+peu d’amabilité.
+
+Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de
+conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à
+fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions
+plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son
+amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes,
+avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un
+charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un
+Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce
+salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut
+l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il
+ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par
+l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse.
+
+Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur
+l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à
+la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement
+d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec
+ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs
+les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de
+sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce
+montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves.
+Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce
+que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries
+les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur,
+et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?...
+
+Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans
+quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et
+ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune
+langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que
+cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?...
+Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.»
+
+Elle éclata de rire tout haut.
+
+--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné.
+
+La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les
+scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond
+du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles
+détendues.
+
+--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la
+romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie.
+«Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la
+tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus
+sérieux.
+
+--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques.
+C’est effrayant.
+
+--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant
+mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien
+égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le
+croire! Je suis si contente!»
+
+On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la
+bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop
+blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans
+les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque
+seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de
+tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec
+légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet
+de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur,
+tant de milliers de lignes écrites.
+
+--«Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite.
+
+--C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous
+allez voir. N’avez-vous pas un scénario?
+
+--Oui... très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à
+l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu... Il y faut du gros mélo...
+Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la
+comédie de mœurs.»
+
+Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui
+jette la première pierre.
+
+Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un
+écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement
+les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement
+revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur:
+
+--«Le scénario... Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement
+mon rôle!... Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant
+vous. Imaginez, madame!... c’est un rêve que je réalise. Quand je sens
+profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases
+d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout
+imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un
+caractère me fait jaillir de l’âme.»
+
+Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous,
+en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une
+situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils
+interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet
+personnel les incite à l’emphase.
+
+--«Ah!» s’écria la feuilletoniste, «mais ce sera admirable. Avec le sens
+du théâtre, que vous possédez si bien, et qui me manque...»
+
+Fagueyrat protesta.
+
+--«Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira de découper, telles
+quelles, dans le roman.
+
+--Mais», suggéra-t-elle, «le principal rôle féminin, l’arpète, ma petite
+«Lulu-tire-l’aiguille»...
+
+--Oh! pour elle, madame, nous avons une interprète extraordinaire.
+
+--Qui donc?...»
+
+Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. Mais, comme, par ce geste
+même, l’appui de l’accoudoir lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il
+s’engloutissait, d’un noyé agitant un bras convulsif. Énervé, il se
+dressa en pied, quitta définitivement le voltaire et ses tapisseries
+emblématiques. S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt sur les
+lèvres:
+
+--«Pour votre délicieuse «Lulu-tire-l’aiguille», vous aurez une
+surprise. Permettez-moi de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à
+qui je songe. On lui propose des engagements de tous côtés. Ce serait
+trop beau d’avoir cette petite-là! Nous devons manœuvrer habilement.
+Laissez-moi faire. Je compte un peu sur son amitié pour moi, sur
+l’influence que j’ai sur elle.
+
+--C’est une débutante? Un premier prix du Conservatoire?...
+
+--Mieux que cela... Une nature!... Fine, jolie à croquer, très jeune...
+Il faut une très jeune personne pour votre arpète... la fraîcheur d’une
+gamine de quinze ans... Rien d’artificiel... Et du naturel, de la
+spontanéité... C’est l’idéal, n’est-ce pas? On ne peut pas faire jouer
+ça par une actrice marquée, aux effets connus, quand elle aurait tout le
+talent du monde.
+
+--«Et vous pensez que nous aurons cette perle?»
+
+Fagueyrat hocha la tête.
+
+--«J’y ferai de mon mieux.
+
+--Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique?»
+
+L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un
+sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées,
+bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans
+son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle
+venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses
+oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice
+exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit
+Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et
+telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement
+lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase:
+
+--«Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique?
+
+--Sans doute.
+
+--Mon cher auteur!... Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce
+n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles
+routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de
+modernisme, que vous allez tirer des _Malheurs d’une arpète_.
+
+--Alors?...
+
+--D’ailleurs», poursuivit-il, «ne lisez-vous pas les journaux?
+Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale? Comment!... Vous
+êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique! C’est
+curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à
+l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient,
+tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas?... «La
+place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de
+second plan. Avec ses dons si personnels...» (Je cite, madame, je
+cite...) «avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène,
+l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une
+troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve.
+M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat.» Est-il
+possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré
+dans les journaux des tirades de ce genre!...
+
+--Que voulez-vous? Je ne lis guère les journaux, ou je les lis mal. Je
+parcours surtout les faits divers et les tribunaux... pour des sujets de
+romans. Mais je regrette... J’aurais applaudi des deux mains. On avait
+bien raison! Le Théâtre-Tragique, entre nous, c’est un Ambigu de second
+ordre.
+
+--Parbleu!
+
+--Alors, où êtes-vous?...» Elle chercha. Devant l’expression énigmatique
+et dédaigneuse de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. Mais, comme
+il ne bougeait plus, elle risqua: «aux Français?»
+
+Il haussa les épaules.
+
+--«L’enlizement dans la tradition! L’enterrement de première classe!...
+Il y en a, madame, qui peuvent marcher dans les chemins battus. Pas moi.
+Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune et des honneurs.
+
+--Ah! je vous comprends», murmura Claircœur.
+
+Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout autre chose. Il disait
+si bien, avec tant d’âme! Il l’appelait «son auteur». Un lien existait
+entre eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres qu’affole l’espoir
+d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux pires extravagances, la bonne
+volonté de deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées du monde.
+
+--«Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de fonder un Théâtre Fagueyrat?
+
+--Vous, directeur?... Mais vous joueriez?
+
+--Bien entendu. Comme tous les artistes qui prennent un théâtre.»
+
+Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour
+exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à
+créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour
+inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des
+_Malheurs d’une arpète_.
+
+--«C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit»,
+déclara-t-il. «Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester
+pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations,
+les séductions, qui assaillent la pauvre petite «Lulu-tire-l’aiguille».
+Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame! Une femme seule pouvait
+écrire ces pages!
+
+--J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh! avoir assez de talent pour
+faire un peu de bien!...» soupira Claircœur. «Ma pauvre petite
+Lulu-tire-l’aiguille!... Je n’ose pas vous avouer, monsieur... mais j’ai
+pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire.»
+
+Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues,
+avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les
+plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui
+aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion!
+
+--«Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez
+une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer
+avec vous.
+
+--Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je
+suis fière.»
+
+Ils se serrèrent les mains. Sur le «plateau», ils se fussent embrassés.
+Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à
+la sage et--jusque-là--tranquille romancière. L’effusion fut
+chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de
+tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la
+vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage.
+
+Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat.
+
+Mais il n’y en avait qu’un de possible! Élégant, central, une salle
+récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine,--libre,
+d’ailleurs... libre, justement, par une chance inouïe--les
+Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un
+peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait.
+
+--«Oh! je n’aurais pas espéré si bien... Le Louvois!» dit Claircœur,
+usant de l’abréviation courante. «Vous l’achetez?
+
+--Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble appartient à une Société.
+Or, un des membres influents du conseil d’administration de cette
+Société est un ami de collège à moi, le marquis de Sépol. C’est lui qui
+me réserve une priorité de faveur pour signer le bail. Je dois rendre
+réponse avant demain.
+
+--Comment! Vous n’avez pas déjà dit oui?... Mon Dieu! Si on vous
+soufflait la location!
+
+--J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain.
+
+--Qu’attendez-vous?
+
+--J’attendais, cher maître, la certitude de débuter avec _Les Malheurs
+d’une arpète_.
+
+--Oh!...»
+
+Claircœur eut seulement cette exclamation profonde. Et elle regarda
+Fagueyrat, avec des yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il
+jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, désormais certaine, de
+ses complexes projets, il s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de
+la sincérité:
+
+--«Madame, nous livrerons la bataille ensemble. Aussi vrai que j’existe,
+j’en ferai pour vous une belle victoire!»
+
+Presque aussitôt, une expression changée, où reparaissait l’artifice de
+certains rôles, éteignit la flamme sur ses traits. Il ajouta:
+
+--«Il y a encore une petite formalité... oh! si peu de chose...
+
+--Notre traité?» suggéra Claircœur.
+
+--«Non. Notre traité... Qu’en avons-nous besoin? Vos droits sont
+garantis. Dix pour cent de la recette brute. Je voulais dire... pour le
+bail du Louvois...
+
+--Quoi donc?
+
+--On me demande--simple formalité, je vous répète--une signature de
+garantie.
+
+--De garantie?...» répéta la femme de lettres, ignorante des affaires
+comme un enfant au berceau.
+
+--«Oui. Vous comprenez... Un loyer de deux cents francs par soir--six
+mille francs par mois, ce n’est rien, pour nous.» (Il disait «nous» afin
+de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et comme si jamais sa pièce n’eût
+dû quitter l’affiche.) «Ce sont des conditions exceptionnelles, que j’ai
+obtenues par Sépol. Deux cents francs sur des recettes qui, en mettant
+les choses au pire, en supposant la salle à moitié louée, seront de
+trois mille francs.»
+
+Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une voix en Claircœur supputa:
+«Le dixième de trois mille = trois cents francs par soir, au bas mot,
+pour l’auteur.»
+
+Fagueyrat continuait son explication. N’ayant pas eu le temps de
+rassembler des fonds... (Il en trouverait. Personne ne trouve des fonds
+plus aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de gens paieraient pour
+se faire jouer. Ceci négligemment)... il ne pouvait donner comme
+garantie des recettes qui n’existaient pas encore. On demandait une
+signature, une avance... des enfantillages. Avec Sépol, parbleu! Sépol,
+le marquis de Sépol, vous savez bien?... En voilà un qui lui aurait
+rendu service. Mais, membre du conseil de la Société, Sépol ne pouvait
+pas. Claircœur observa naïvement:
+
+--«Quel dommage que je sois une femme!
+
+--Dommage! Ah! par exemple, ce n’est pas mon opinion», dit Fagueyrat,
+avec une intention de galanterie.
+
+--«Si... Parce que je vous offrirais ma signature. Je serais même très
+fière...
+
+--Eh! mon cher auteur, en quoi votre signature vaudrait-elle moins pour
+émaner de jolis doigts féminins? On la connaît, votre signature. Au bas
+de votre _Secret du guillotiné_, dans le _Petit Quotidien_, elle ne doit
+pas représenter loin de cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup
+d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre annuel d’affaires.
+
+--Vrai! je pourrais être votre garantie?...»
+
+Elle riait, trouvait la chose divertissante, incroyable, faisait taire
+au fond de soi, comme vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure,
+qui, maintenant, chuchotait: «De cette façon, mon _Arpète_ est sûre
+d’être jouée, de rester sur l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je
+tiens le directeur, le principal interprète, le théâtre. Quelle
+influence j’aurai là!»
+
+Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus _L’Arpète_, c’était _Le
+Guillotiné_, qui lui succédait. D’autres encore. Le mirage de la rampe
+éblouissait ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce mirage-là en a
+désorbité de plus solides.)
+
+--«Qu’est-ce que c’est? Qui est-ce qui nous dérange?» s’écria Claircœur.
+
+Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée aussitôt. La
+romancière éleva la voix:
+
+--«Qui est là? Est-ce qu’on ne peut pas répondre?»
+
+Son intonation avait quelque chose d’énervé, d’impérieux, que jamais
+créature humaine n’y avait sans doute perçu auparavant. Mais des
+sentiments nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et pourquoi? D’où cela
+venait-il? Qu’y avait-il donc de changé? Est-ce que l’orgueil,
+l’ambition, la folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup dans
+les âmes qui les ignorèrent à l’époque des jeunes ardeurs? Comment
+admettre des surprises de la personnalité plus invraisemblables encore?
+
+La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, son grand chapeau
+de feutre sur la tête, ombrageant un visage plus grave que d’habitude et
+légèrement pâli, s’avança:
+
+--«Pardon, marraine... Je te croyais seule.»
+
+Était-ce bien vrai? Céline avait-elle exceptionnellement tenu sa langue?
+
+--«Entre donc, mignonne... Entre, que je te présente monsieur Fagueyrat.
+
+--Je connais monsieur», dit la jeune fille avec une brève inclination de
+la nuque.
+
+--«Oh! sans doute... Tu l’as applaudi, comme tout le monde.
+
+--Mieux que cela. Nous nous sommes parlé.»
+
+Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, presque agressif.
+
+Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait Fagueyrat. Et l’acteur,
+malgré son aplomb, malgré l’insignifiance de la rencontre, rougissait,
+gêné.
+
+--«Mais oui... L’autre soir... au Gymnase... En vous cherchant, madame,
+je me suis permis...
+
+--Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. Je supposais bien
+que, si monsieur Fagueyrat voulait te voir, il en trouverait sans peine
+l’occasion.»
+
+L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. D’où venait-elle, avec
+ces traits pâlots, ces yeux brillants et aigus, ces yeux de soupçon?
+Toutefois son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme de gaieté,
+d’espièglerie, plutôt que de la vraie malice dont elle voulait acérer
+ses paroles:
+
+--«J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. On vous a plutôt mal
+reçu, dans la loge, là-haut, chez vos belles amies.»
+
+Il se rengorgea, vexé.
+
+--«J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle.»
+
+Sa solennité parut à Gilberte d’un comique irrésistible. Elle rit plus
+fort, plus franchement, en petite fille qu’on menace par plaisanterie.
+
+--«Mais si... mais si... vous savez bien. Elles vous ont mis en
+pénitence, au fond. J’ai très bien vu. Vous faisiez une tête!...»
+
+Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa marraine debout, très
+grave,--d’une gravité presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait
+pas, et qui l’impressionna.
+
+--«Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat et moi parlons de choses
+des plus sérieuses. Tu seras bien gentille de nous laisser encore un
+moment.»
+
+Moins d’un quart d’heure après, Gilles de Claircœur, entièrement
+d’accord avec le futur directeur des _Fantaisies-Louvois_, le
+reconduisait à la porte.
+
+Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à l’instant des
+congratulations dernières, Criquette jaillit tout à coup d’une
+maisonnette à l’architecture composite: vannerie et peluche, pagode et
+caveau de famille,--on ne savait trop ce que représentait l’édifice,
+avec le prétentieux de ses lignes, et la puérilité de ses matériaux. La
+petite chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand le bruit du
+colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée perçut d’abord deux pieds
+étrangers, deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure modérée et la
+finesse de leur chaussure, lui semblèrent, dans le sursaut du réveil,
+les bases effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita vers ces
+pieds ennemis, avec des abois dont la soudaineté et l’éclat furent
+cruels, le dos en arc et tellement hérissé, que son échine paraissait
+une longue et étroite brosse à nettoyer les verres de lampe.
+
+Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais
+Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux
+fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de
+mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité
+telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées
+disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un
+«heup!» après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette
+n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des
+mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer.
+
+L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il
+eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en
+émettant la réflexion:
+
+--«Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre
+nièce.»
+
+Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour
+baiser la main de la romancière:
+
+--«Je les apprivoiserai.»
+
+Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une
+grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de
+jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage,
+eurent un élan, un éclair: gratitude, joie, protestation silencieuse de
+dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son
+machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant
+de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse,
+que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux.
+Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement
+désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion,
+dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme
+à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque.
+
+Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux
+reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus
+expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu
+qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa
+certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats
+bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation:
+
+--«Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles.
+La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser.»
+
+ * * * * *
+
+Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte.
+
+--«Je puis entrer, mignonne?
+
+--Mais oui, marraine. Tu peux toujours entrer.»
+
+Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, collée aux jupes de sa
+maîtresse. Les oreilles en pointe, le regard distrait, elle affectait un
+air indifférent, et se coula vers la descente de lit en peau de chèvre.
+
+--«Oh! pas la chienne!... Renvoie-la, je t’en prie. Je trouve ensuite
+ses poils partout, jusque dans mes cartons à chapeaux.»
+
+Criquette, ayant parfaitement compris, déjà couchée en rond, souffla un
+peu entre ses pattes--un petit soupir d’aise--en personne incapable de
+croire qu’on troublerait son innocente sécurité.
+
+Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation impliquée par
+la formule d’exil:
+
+--«Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout à l’heure. Tu sais bien
+qu’on ne veut pas de toi ici.»
+
+Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, oublia qu’on eût froissé
+son chien.
+
+--«Oh! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as pleuré!
+
+--Par exemple! Voilà une idée!» protesta la jeune fille.
+
+--«Si... voyons, ne me dis pas non. Je t’ai fait de la peine, devant
+Fagueyrat.»
+
+Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans la familiarité de la
+maison. Toutefois, une hésitation imperceptible, un amollissement de la
+voix, le détachèrent, lui donnèrent une vibration à part.
+
+--«Je me fiche bien de ce monsieur!» déclara Gilberte.
+
+Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses prunelles sombres, un
+éclair mouillé, entre des cils perlés de gouttes fines, comme des
+barbelures d’avoine après la pluie.
+
+--«Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. Tu venais là,
+étourdiment. Mon Dieu, il n’y avait pas de mal. Mais si tu savais ce que
+nous décidions! Pense, Gilberte, il prend un théâtre... le Louvois, rien
+que ça! Et la première pièce qu’il monte... Devine... _Les Malheurs
+d’une arpète_.
+
+--Vrai?...»
+
+Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas à un moment où l’on voit
+d’abord le bon côté des choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles,
+comme un beau départ de feu d’artifice.
+
+La jeune fille tendit les bras.
+
+--«Marraine... laisse-moi t’embrasser. Je suis ravie pour toi.
+
+--Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins de moitié dans ce qui
+m’arrive d’heureux?»
+
+Elle entra dans les détails. Le principal rôle d’homme serait tenu par
+Fagueyrat.
+
+--«Et le principal rôle de femme, par Blandine Jasmin», suggéra
+Gilberte.
+
+--«Blandine Jasmin?...» répéta Claircœur, interloquée.
+
+--«Mais oui, voyons... Ça doit être pour elle qu’il prend un théâtre»,
+assura la jeune fille, avec cette tranquillité inconsciemment cynique
+des ingénues qui parlent de choses scabreuses.
+
+Elle vit se décomposer la physionomie de sa marraine, et elle ajouta
+vivement, dans une intention gentille:
+
+--«Oh! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin fera aussi bien qu’une
+autre. Il y faut surtout du naturel, de la jeunesse, un minois
+chiffonné, bien parisien.»
+
+Elle reprenait, sans le savoir, les termes par lesquels Fagueyrat avait
+annoncé sa merveille. Claircœur l’interrompit.
+
+--«Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu as toi-même entendu dire
+qu’il avait rompu avec cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça
+peut aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais pas pour le
+directeur du Louvois.»
+
+La créatrice d’Adhémar et du noble «guillotiné» parlait par la lèvre
+dédaigneuse de l’excellente femme. Elle reprit un ton moins emphatique
+pour demander à sa nièce:
+
+--«Mais toi, ma Gilberte... Parlons un peu de toi. Tu as vu Monbardon?
+
+--Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait à trois heures.
+
+--Eh bien, tu es contente?
+
+--Très.»
+
+La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe comme le chaton d’une
+bague sur une goutte de poison.
+
+--«Tes chroniques vont paraître?
+
+--On me l’a promis.
+
+--Avez-vous arrangé une collaboration?
+
+--Pas encore.»
+
+Là-dessus, un sourire de jeune sphinx.
+
+--«Tu réponds drôlement, Gilberte. A quelles conditions le _Gulliver_ te
+publiera-t-il? Monbardon t’en a-t-il proposé?
+
+--Oh! si peu.»
+
+Claircœur, attentivement, considéra le jeune visage. Il se détournait,
+amer, énigmatique. Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide
+scintilla.
+
+--«Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. Que s’est-il passé?»
+
+Silence.
+
+Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de ce qu’elle osait dire:
+
+--«Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon?»
+
+Gilberte se dressa, éclatant de rire.
+
+--«Oh! marraine, le directeur du _Gulliver_ ne fait pas «la cour» à une
+pauvre gosse qui prétend gagner son pain en lui apportant de la copie!»
+
+Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain nerveux.
+
+--«N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si mes chroniques ne passent
+pas, il sera encore temps de me présenter au concours du ministère.»
+
+
+
+
+V
+
+
+--«Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est pas là?...
+
+--Oh! que tu m’as fait peur!» cria Gilberte, en un sursaut qui secouait
+son porte-plume et tachait d’encre la page commencée.
+
+Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée contre la fenêtre
+ouverte. L’été était venu, et le soleil de onze heures éclairait
+l’étrange paysage parisien en arrière de la maison du boulevard Raspail.
+Un morceau de quartier éventré par le percement de ce boulevard
+apparaissait encore, tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie,
+dont quelques-unes montraient le dessin des étages, les zigzags
+d’escaliers disparus, les noirs serpents des cheminées arrachées, et
+quelques cloisons de chambres, où la tenture perdait peu à peu, sous le
+vent et la pluie, la trace des meubles, des tableaux, qui s’y appuyaient
+lorsqu’elles étaient closes, et que des êtres humains y vivaient leur
+destinée.
+
+Entre ces vieilles demeures et les bâtisses neuves, des morceaux de
+jardins subsistaient çà et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à
+mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, d’ailleurs éclaircie,
+déjetée, dominait le quatrième étage habité par la romancière, et
+voisinait avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, qui, de la main,
+pouvait presque atteindre aux plus proches rameaux, appelait «son parc»
+ce bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de rêves que l’orme
+n’avait jamais abrité d’oiseaux, et son imagination avait tant
+excursionné le long des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était,
+en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire taciturne. Elle
+redoutait de le voir tomber sous la hache comme elle eût redouté de voir
+mourir un ami.
+
+La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, lorsque l’invasion
+sans gêne de son frère l’avait fait tressaillir.
+
+--«On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit ans, Bernard. Si
+j’avais su que tu viendrais ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef.
+
+--Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le dire.»
+
+C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif de «Bette» pour
+Gilberte, et il ne nommait jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait
+présentée toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, et avec laquelle il
+se piquait d’être camarade comme avec un garçon.
+
+--«Tu sais», fit-il, «c’est pas le moment de me chiner. Je viens de
+recevoir un sale coup.
+
+--Quoi donc?
+
+--Le bachot... Raté encore une fois.
+
+--Pas possible!
+
+--Oui, ma vieille.
+
+--Oh! mon pauvre Bernard!...»
+
+Le «pauvre Bernard» s’approcha de la table en sifflotant, les mains dans
+les poches.
+
+C’était un long adolescent, à la figure mince, le teint pâle, sous des
+cheveux bruns et lisses, avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il
+offrait dans la physionomie une hardiesse qui pouvait devenir
+audacieuse, et même insolente, mais qui n’était pas sans grâce, par
+contraste avec la nonchalance des mouvements. Nonchalance, apparente,
+comme celle des félins, sous laquelle on devinait des ressorts aux
+détentes rapides, une ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la
+réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au premier coup d’œil on
+fût certain de n’avoir affaire ni à un sot, ni même à un être banal.
+
+--«Comment as-tu pu te faire encore recaler, frérot? Après ton bel
+effort, au lycée, depuis un an!
+
+--C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. Je n’ai pas pu me
+retenir de le développer à ma façon.»
+
+--Qu’est-ce que c’était?
+
+--Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi ça: «_Les philosophes, et
+Sénèque sur tous, n’ont point osté les crimes par leurs préceptes; ils
+n’ont fait que les employer au bastiment de l’orgueil._»
+
+--Sapristi!... Mais on donne trois sujets, à choisir. Tu n’avais qu’à
+laisser celui-là.
+
+--Pas de danger! Je rigolais trop quand on a dicté cette balançoire.
+C’était d’un juteux!... Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour
+se priver du plaisir d’ajouter le commentaire essentiel.
+
+--Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus?
+
+--Tu parles! Et en un style concis. Un mot. Ne fais pas tes yeux à la
+tante Gil... un tout petit mot, trois lettres.
+
+--Lequel?
+
+--Zut!
+
+--Bernard!
+
+--Mais je l’ai répété plusieurs fois: zut! zut! zut!... Et zut!
+
+--Quelle horreur! On ne t’admettra plus aux examens.
+
+--C’est bien ce que j’espère.
+
+--Oh! mon petit frère!... Papa le sait?
+
+--Pas encore.
+
+--Il va en faire un chambard! Et marraine... Elle sera furieuse contre
+toi.
+
+--Écoute, Bette... Arrête tes prophéties. Leur réalisation manquera de
+gaieté. N’anticipons pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime mieux
+qu’on ne me le dise pas d’avance.
+
+--Dans notre famille, tout de même, c’est plutôt...
+
+--Notre famille... Justement. On y fait trop de littérature. Je serai
+l’obscure exception. Jusqu’à ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise
+l’autre jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé: _Le Roman d’une
+poupée_.
+
+--Non!...
+
+--Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de rage. Sais-tu ce que j’ai
+lu?... Je t’épargne l’orthographe. «Les poupées ne naissent pas comme
+les enfants. On les achète très cher. C’est pourquoi les petits pauvres
+peuvent avoir de jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles
+poupées.»
+
+Gilberte rit.
+
+--«Tu inventes, Bernard.
+
+--Je te jure que non.
+
+--Mais... Lilie expliquait-elle comment les enfants naissent?
+
+--Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une telle force que je lui ai
+rendu son chef-d’œuvre, illustré d’une claque.
+
+--Pauvre gosseline!
+
+--Oh! je ne l’ai pas tuée.
+
+--Bah! ce n’est pas à la taloche que je pense.»
+
+Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux tristes.
+
+Bernard grommela:
+
+--«Plains-la donc! Vous autres, les femmes, vous avez toutes les veines.
+
+--Tu trouves?»
+
+Il y eut un silence, puis le commentateur de La Rochefoucauld reprit:
+
+--«Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher que je suis ici.
+Autrement, j’avais de quoi faire ailleurs. Tu sais?... Le môme Sénèque,
+et le «bastiment de l’orgueil».
+
+--Grand fou! Eh bien, maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire?
+
+--Des choses épatantes. Je voulais en parler avec tante Gil. Va-t-elle
+rentrer bientôt, ta marraine?
+
+--Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi parlerais-tu avec elle
+plutôt qu’avec moi? Au fond, toute jeune que je suis, je crois connaître
+la vie mieux qu’elle, ma parole!
+
+--Et moi, donc! Mais ce n’est pas à son expérience que je viens
+recourir.
+
+--Ah! bah!
+
+--Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce pas, tante Gil?
+
+--Oh! Bernard!...
+
+--Quoi?... Je ne veux pas la dévaliser. Je peux bien lui demander un
+service.
+
+--Un service d’argent?... Tu en as donc besoin?
+
+--Non. Je suis le seul.
+
+--Un gamin comme toi... Et qui vient de rater son bachot pour la
+troisième fois! Mon pauvre loup, ce n’est pas le jour pour taper ses
+parents.»
+
+Bernard bondit de colère. Une flamme courut sur ses joues maigres, aviva
+la double braise de ses yeux.
+
+--«Je te conseille de changer de ton, Bette, si tu veux que nous
+restions amis. Je ne suis pas un gamin. Je suis un homme, résolu à faire
+sa carrière à son idée. Ne m’aide pas... C’est ton affaire. Mais ne me
+mets pas des bâtons dans les roues. Car tu t’en repentirais!»
+
+Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait tendrement. Il n’en
+doutait pas.
+
+--«Mais alors, que diable!» conclut-il, «ne te range pas du côté des
+ancêtres.»
+
+Dans la détente de la réconciliation, il lui révéla son idée. Il ferait
+de l’aviation. En deux ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros
+gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement de la nouvelle
+machine. Les records, les tours de force, la rivalité des journaux,--à
+qui proposera l’épreuve la plus hardie avec la récompense la plus
+formidable,--tout cela disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu
+près définitif de l’aéroplane.
+
+--«Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, Bette. Plus rien à fiche,
+du côté de l’auto. C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, des
+gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient vite leur million, en
+courant pour des constructeurs.
+
+--Quand ils ne s’écrasaient pas en route», observa Gilberte.
+
+--«Parbleu! Sans ça!... Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc.
+Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un
+prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe.
+On roule tout de suite sur l’or... Ou bien... Crac! En un clin d’œil...
+Plus d’embêtement! Rasibus!... On ne s’en aperçoit même pas. Et on est
+sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché.
+
+--Si tu restes estropié?... Si tu grilles vivant dans l’essence de ton
+moteur?...»
+
+Bernard haussa les épaules.
+
+--«Et avec ça, rien à fiche», ajouta-t-il.
+
+--«Comment! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de
+l’endurance!
+
+--Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas
+des colles de pion, c’est pas du travail... C’est la joie de vivre.
+J’appelle pas ça du turbin. Du turbin!... Quand on est là-haut, et qu’on
+se dit: «La gloire et l’argent... ou la mort... Pas de milieu!» Tu crois
+qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les
+marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés
+raseurs! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une
+passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus
+auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah! Bette, ma
+petite sœur! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me
+bout dans les veines!»
+
+Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la
+corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par
+instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.
+
+--«Bernard, tu m’effraies!... Je serai inquiète tout le temps. Je ne
+sais si je dois t’approuver», hasarda sa sœur.
+
+--«Mais», s’écria-t-il, fonçant vers elle, «je m’en fous, que tu
+m’approuves ou non. De deux choses l’une: ou je trouverai l’argent
+nécessaire pour mon apprentissage,--qui ne traînera pas, je t’en
+réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une
+école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise,
+je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu
+ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil
+dans mon jeu.
+
+--Mais, mon pauvre petit... de l’argent... tante Gil...
+
+--Elle n’en a pas, peut-être?
+
+--Elle en dépense beaucoup, en ce moment. Je sais qu’elle a déplacé des
+fonds.
+
+--Pour son cabot?
+
+--Qu’est-ce que tu dis!...
+
+--Oui... Pour cette histoire de location de théâtre, où son Fagueyrat
+lui prépare un de ces bouillons!...
+
+--Bernard!» s’écria Gilberte, «je te défends de parler ainsi de
+marraine! «Son» cabot!... «son» Fagueyrat... N’es-tu pas honteux?...
+Qu’est-ce que tu oses insinuer?
+
+--Oh! rien du tout», protesta le frère, avec calme. «Notre bonne tante
+Gil est à l’abri de tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par
+un saltimbanque.
+
+--Un saltimbanque! Marcel Fagueyrat? Un des premiers acteurs de Paris.
+Et, avec cela, un homme tout à fait bien! Tu ne sais pas de qui tu
+parles.
+
+--Tiens! tiens!...» ricana le potache, en voyant s’animer le visage de
+la jeune fille, «ce n’est donc pas seulement sur les bonnes poires mûres
+que ce fringant premier rôle exerce ses ravages.»
+
+Cette impertinence à deux tranchants allait déchaîner une fraternelle
+dispute, lorsque des bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent une
+diversion.
+
+--«Voilà marraine qui rentre.
+
+--Veine! je vais pouvoir lui parler.
+
+--Mais... on dirait qu’il y a quelqu’un avec elle.»
+
+A cette minute, une personne de vivacité juvénile, brillante, pimpante,
+de clair vêtue, entra comme un léger tourbillon.
+
+--«Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. Il déjeune. Va voir un peu à
+la cuisine ce qu’il y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le
+dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander ce qui peut être
+prêt dans une heure. Des coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon
+petit, excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de suite. Ça va?... Tu
+nous restes, n’est-ce pas? On va se régaler. Je vous fais déjeuner au
+champagne.»
+
+Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras de sa filleule, la
+retint.
+
+--«Écoute... Oh! mes enfants, vous n’imaginez pas!... Les décors de ma
+pièce... Nous venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. Ce sera
+étourdissant, inouï... Il y a un truc, au cinq... vous m’en direz des
+nouvelles! Si tout Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour ça...
+Mais va, Bette, mon trésor... On vous racontera à table. Tout ce que tu
+peux avoir de mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les
+fruits... Il y a des pêches, en bas, vraiment belles, à deux francs
+pièce.
+
+--Deux francs une pêche, en juillet! Ben, tante Gil», cria Bernard dans
+une gambade, «tu ne nous prêcheras plus l’économie!»
+
+La griserie de joie émanant de la romancière gagnait ce jeune cerveau.
+Si tout allait si bien, qu’importaient le recalage au baccalauréat, les
+scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition des parents à sa
+vocation aérienne, le porte-monnaie bouclé du père Andraux, les crises
+de nerfs de la maman, les hurlements effarés de Lilie? Bernard aurait
+avec lui tante Gil et sa galette,--cette galette devant qui toute la
+famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement heureuse ne
+serait pas difficile à attendrir, à persuader.
+
+--«Nom d’un chien! mais tu es épatante! Sais-tu que je ne te
+reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil», dit le
+grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune
+mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment--si c’en est un de
+ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en
+beauté--contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne
+revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle
+qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il
+attribuait envers lui des obligations de parenté.
+
+Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un
+étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage
+qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.
+
+--«Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé? T’as l’air aussi jeune que
+Gilberte...» (Cela, c’était excessif.) «Et tu es mise!...» (Il fit
+claquer sa langue, en connaisseur.)
+
+--«Ma robe te plaît?...»
+
+Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un
+vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond
+d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des
+accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots: «Ma robe
+te plaît?» que par la transformation extérieure de tante Gil.
+
+«Ma robe te plaît?...» Était-ce bien la feuilletoniste du _Petit
+Quotidien_, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge,
+rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez
+son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur «sa bobine»
+dépourvue de séduction?... Était-ce la maternelle tante adoptive,
+préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu
+et de sa chienne Criquette?... Était-ce la même personne qui demandait
+aujourd’hui--et à qui?... à son gamin de neveu:--«Ma robe te plaît?»
+
+Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification
+surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question,--mais dans
+quelle bouche!--déclara que toute la toilette était d’un chic intense.
+
+--«Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite
+tante», ajouta-t-il. «Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur
+la tête... Des tourtes en velours et en jais l’hiver... Des tourtes en
+crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai
+chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de
+l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais.
+Bigre!... Et ces bouclettes, là-dessous!... Tu n’as pas coupé tes
+cheveux de devant, au moins? C’est des chichis?...
+
+--Allons, Bernard, ne me décoiffe pas», dit Claircœur, s’écartant des
+longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement.
+
+L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle
+ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses
+cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en
+avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait,
+en rognant quelques mèches.
+
+--«Mais, voyons... Ils n’ont plus la même teinte. Oh! tante Gil... Où
+sont les petits blancs que nous comptions, là, sur la tempe? Je t’y
+prends, je t’y prends!... Tu as mis du henné.
+
+--Assez, Bernard! J’ai plaisanté un instant. Mais, je te prie... ne
+passe pas les bornes. Cesse de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau,
+de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant?»
+
+Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été trop loin. «La gaffe!»
+pensa-t-il avec inquiétude. Il essaya de se rattraper par de
+l’empressement.
+
+--«Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, tante? J’aurai vite fait
+quelque commission, tu sais.
+
+--Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, pendant que je vais
+retirer mes affaires.
+
+--Et monsieur Fagueyrat?... Il est tout seul? J’irai bien...
+
+--Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans mon cabinet de travail. Ne le
+dérange pas.»
+
+Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie robe de foulard aux
+dessous de taffetas, dont la nuance hortensia bleu se fondait au corsage
+sous du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline de soie du même ton,
+voilée de chantilly, glissait autour de sa taille. Son grand chapeau, en
+paille de riz noire, s’ornait d’une immense amazone «pleureuse», d’un
+bleu assorti, plus délicat.
+
+Et vraiment, cette toilette charmante ne lui messeyait pas. Non plus
+qu’on n’y dût voir la cause unique du changement si avantageux de toute
+la personne. Quelque chose de souple, de féminin, presque de la grâce,
+atténuant la lourdeur de la silhouette... Un éclat nouveau dans la
+physionomie... Une ombre de rouge et de poudre aux joues, aux lèvres...
+Une touche de crayon châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds,
+sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, lustrée de reflets
+vivaces... Par-dessus tout, un rayonnement intérieur transparaissant en
+jeunesse--plus rajeunissant de fait que nul artifice--c’était tout cela
+qui permettait à Claircœur de porter sans ridicule sa toilette d’un azur
+indécis et ses vaporeuses dentelles.
+
+Bernard la regardait sortir avec plus de surprise encore qu’il ne
+l’avait vue entrer. Mais il n’en perdit pas sa présence d’esprit.
+
+--«Petite tante!» s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix.
+
+Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le
+déjeuner, pour quelque chose de très sérieux?
+
+--«Quelque chose de très sérieux?... Avec toi!
+
+--Tante Gil... je te jure... Demande plutôt à Bette.»
+
+Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de
+suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M.
+Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on
+répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et
+le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les
+aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard.
+
+Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les
+succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode,--flatté
+qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que
+Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient
+moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à
+l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court
+instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait
+anéantir son espoir,--espoir dont il palpitait d’autant plus
+passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre.
+
+Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir
+et la réalisation du bonheur, que le «oui» ou le «non» d’un être, en
+l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole.
+Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard!
+L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure
+jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles
+durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait
+tante Gil.
+
+--«Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi,
+nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en
+dehors de leurs vœux. L’aviation... Est-ce que ça peut s’appeler une
+carrière, seulement?
+
+--Non», ricana-t-il, «c’est un petit jeu de tout repos, comme le
+«puzzle».
+
+--Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une
+fois. Et puis après? Ça n’est pas un métier.»
+
+Il bondit.
+
+--«Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est tout. Ne débine pas ce
+qu’il y a de plus glorieux au monde en ce moment.»
+
+Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, regarda le
+«parc» de sa sœur, le fouillis des branches, des feuilles
+poussiéreuses,--pauvre verdure qui, cependant, parmi tant de pierres,
+s’imposait, captait le regard. Et il commença de siffler une valse.
+
+--«Mon petit Bernard... Écoute, sois raisonnable. Je te promets une
+chose. C’est de garder mon opinion pour moi si tes parents souhaitent
+que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai pas. Quant aux premières
+dépenses, je m’en chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment
+veux-tu que je m’engage?... C’est peut-être au-dessus de mes moyens. Je
+n’ai pas la moindre idée...
+
+--N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. Mes parents!... Leur
+demander!... Ils ne savent pas que j’ai raté mon bachot, et avec
+scandale. Si tu crois que je rentrerai leur dire... sans avoir une
+perspective d’avenir, indépendante d’eux, assurée...
+
+--Grand enfant! Ne pas rentrer... Qu’est-ce que ces folies-là? C’est moi
+qui leur dirai, pour ton bachot. Nous irons les trouver ensemble,
+Gilberte aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons bien la carrière vers
+laquelle tu peux te tourner, qui te plaira, où tu montreras ce que tu
+vaux. Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que tu n’y crois
+toi-même. Un garçon de ton intelligence, réduit à faire une espèce
+d’acrobatie!... A quoi penses-tu? Car, enfin, tu ne perfectionneras pas
+les machines? Ce n’est pas la mécanique qui te tente. C’est le sport.
+L’aéroplane, jusqu’à présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très
+imparfait. Ça ne peut pas être un but.
+
+--Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu!» dit le jeune homme,
+brusquement.
+
+--«Qu’est-ce que ça veut dire? Tu t’en vas?... Tu ne déjeunes pas?...»
+
+Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur entra. Et il voulut
+prendre congé des deux femmes,--dramatiquement. Partirait-il pour
+l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte? Mais avec quel argent,
+pour payer le passage? Piquerait-il une tête dans la Seine? Il était
+trop bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour Eiffel, pour
+avoir une fois l’illusion de flotter dans l’espace avant de quitter ce
+monde? Ces sombres alternatives, et bien d’autres, non moins sinistres,
+se lisaient sur son jeune visage têtu, pâle, fermé, comme dans le geste
+à la fois découragé, doux et résolu, par lequel il desserrait les bras
+caressants qui cherchaient à le retenir. Mais quelqu’un frappa à la
+porte, et la voix de la cuisinière se fit entendre:
+
+--«Madame, c’est le glacier. Au lieu de coupes-jack, il propose une
+bombe-surprise. Faut-il accepter?
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça... une bombe-surprise?» demanda Bernard,
+tandis qu’une étincelle gourmande éclaircissait son orageux regard.
+
+--«Reste, et tu le verras, grand gosse!» dit tante Gil, en riant.
+
+Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant que Gilberte
+expliquait:
+
+--«Une bombe-surprise, c’est de la glace à la vanille, en dehors, avec
+une crème au chocolat chaude, en dedans.
+
+--Ça doit bien faire, entre la langue et le palais», affirma Bernard,
+décisif.
+
+--«Tu peux toujours en manger. Tu auras bien le temps de te suicider
+après», insinua Gilberte, avec une gravité malicieuse.
+
+Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant aux allures
+tragiques, il prit sa sœur à l’épaule, la regarda au fond des yeux.
+
+--«N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras pas ce jour-ci. Tu t’es mise
+contre moi avec ta marraine...
+
+--Peux-tu dire!...
+
+--Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. Tu auras ta part de
+responsabilité dans ce qui arrivera. Ma résolution est prise. Je serai
+aviateur. Pas si bête que de me suicider!... On fait toujours ce qu’on
+veut, dans ce monde, quand on le veut bien.»
+
+Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle
+resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le
+déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit
+honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie
+d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on
+chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli
+envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui
+prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois
+(car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention
+à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les
+airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta
+plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile,
+car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et
+autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du
+côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer
+des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_.
+
+A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux
+électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes,
+presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus
+l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour
+lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui
+les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y
+accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts
+l’inclinaient aux recherches d’élégance.
+
+Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs
+courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe
+ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille.
+Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce
+point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au
+milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et
+Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix)
+emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans
+un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures
+de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des
+bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du
+plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard
+se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture.
+
+Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise,
+popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement
+transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette
+hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle
+ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée
+qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher
+directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit
+directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit
+Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur
+Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec
+des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait
+avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose,
+tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou
+factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande
+marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le
+buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de
+l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes
+les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses
+jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier.
+
+Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de
+l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le
+bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une
+grâce soulignée.
+
+Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre
+d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de
+liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez
+une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de
+l’acte en cours de composition.
+
+--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en
+le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra
+couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au
+plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...»
+
+Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie
+charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait.
+Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se
+tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie!
+D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La
+sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses
+sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité
+auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir.
+
+Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique.
+Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou
+moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard
+lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité
+expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon
+ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans
+le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives
+singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une
+réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer
+à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences
+simplistes de la scène.
+
+Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en
+découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter
+aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse,
+tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une
+toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs,
+le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation.
+«Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il
+n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie,
+l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard
+de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en
+a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les
+yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à
+elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même
+compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y
+avoir de l’avaro.»
+
+Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il
+souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.
+
+ * * * * *
+
+Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de
+mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au
+baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint:
+
+--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement,
+p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en
+colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante
+Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça,
+pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce
+n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle
+comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est
+convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle
+prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais,
+à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes
+les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez
+l’œil. Gare la casse!»
+
+
+
+
+VI
+
+
+--«Mademoiselle rentre tard», dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé
+retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine.
+«Madame a dû partir.
+
+--Déjà! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est
+qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins.
+
+--Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à
+Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez
+tôt de chez son amie.»
+
+Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des
+Trente mille lignes,--association qui éditait en collections illustrées
+les longs romans-feuilletons,--Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait
+partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un
+plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la «Truite au
+bleu»--vieille maison de célébrité parisienne--où se tenaient les agapes
+littéraires.
+
+Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion
+des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait
+des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces
+messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère
+spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la
+traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût
+rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni
+invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne,
+dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les
+«chers maîtres», comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce
+privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont
+la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés
+sociales, et plus encore à des détresses particulières.
+
+--«Bien sûr, j’irai rejoindre marraine», dit Gilberte à la femme de
+chambre.
+
+Elle entra chez elle, mais en ressortit presque aussitôt, avec une
+exclamation:
+
+--«Céline, dites-moi...»
+
+Elle dépliait une longue bande imprimée d’un seul côté, parcourait une
+lettre. Ses mains, sa voix, tremblèrent.
+
+--«Qu’est-ce que cela?... Comment est-ce venu? Pourquoi ne me
+préveniez-vous pas?
+
+--Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. Mademoiselle ne pouvait
+manquer de le voir.
+
+--Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a apporté?
+
+--Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, en lettres dorées: _Le
+Gulliver_. Il est revenu pour la réponse.
+
+--Il est revenu?
+
+--Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait pu le croiser. Moi,
+n’est-ce pas? je ne pouvais pas donner de réponse. Mademoiselle n’était
+pas rentrée. Madame venait de sortir.
+
+--Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. Ça va bien.»
+
+Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se porta vers la cuisine.
+
+--«On est un peu nerveuse», confia-t-elle à Guillaumette.
+
+Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, dans la chaleur du
+charbon et du soir d’été. Profitant de ce que ses patronnes dînaient
+dehors, Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, pour
+Céline, et pour la concierge invitée, d’énormes escargots, dont la farce
+fondait et grésillait au-dessus de la braise rose. Sa large face, plus
+rose que la braise et plus luisante que les coquilles des escargots,
+était positivement ronde comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris
+tirés en arrière, et réunis en un chignon de la dimension d’un
+berlingot.
+
+--«C’est comme ça, la jeunesse», fit-elle, indulgente. «Laissez donc,
+Céline. Moi, à c’t âge-là, je ne savais pas plus ce que je voulais que
+vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, mon amour, va pas
+tracasser la fifille à marraine», conseilla-t-elle à Criquette,
+laquelle, arrondie sur un coussin, dans un angle, guettait d’un œil
+bougeur la confection prochaine de sa pâtée.--«Hein?... On est contente
+de la trouver, sa vieille Mémette, quand les belles madames vont dîner
+en ville?...» ajouta la cuisinière, en inclinant vers la petite chienne
+la bonne grosse lune rougeoyante qui lui servait de visage.
+
+Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs reprises vers cet
+astre favorable à ses humbles joies. Plus heureuse que les hommes,
+incapables de toucher leurs dieux, elle dardait à chaque bond sa langue
+adoratrice vers la face écarlate et providentielle.
+
+--«Là... là...» disait la cuisinière, «bige-moi tant que tu veux,
+trésor. Ton petit torchon rose... Il est plus appétissant que ma
+frimousse en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette. Vas-y,
+bige-la, ta vieille.
+
+--Comment pouvez-vous!...» s’étonna dédaigneusement Céline. «Je me
+demande si vous n’aimez pas encore mieux Criquette que madame Gilles.
+
+--Je me ferais hacher pour l’une aussi bien que pour l’autre», déclara
+Guillaumette en retournant à ses escargots.
+
+Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait les épreuves d’une de
+ses chroniques. Elle voyait cela!... Elle le voyait!... Sa prose
+imprimée! Les phrases tournées dans sa tête avec tant d’application...
+Elle les retrouvait, une à une, sous cette forme, qui lui paraissait
+magique. Combien son style, ses idées, y gagnaient! C’était mieux
+qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant lui venait aux lèvres. Très
+bien, ce passage... Tiens, elle ne se rappelait pas... Cette jolie
+pensée... c’était d’elle?... Ma foi, oui!... Cela faisait vraiment bien,
+coupé en prestes alinéas. Une colonne et demie, environ... Bonne
+longueur. Et son nom au bas! son nom en petites majuscules: «GILBERTE
+ANDRAUX.» Elle y arrêtait des yeux pleins d’extase.
+
+Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque chose arrêtait la jeune
+fille au moment d’en ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât
+l’écriture, et que la signature fût illisible, elle sut tout de suite de
+qui cette lettre émanait. Lentement elle en prit connaissance.
+
+ «Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de moi, mademoiselle? Vous
+ auriez eu tort. Je ne suis pas le brutal contre qui s’est révoltée
+ votre ingénuité. Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas
+ par un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez.
+ J’avais à cœur de vous persuader que vous m’aviez mal compris.
+ Plusieurs mois ont passé, qui, loin d’atténuer mon sentiment à votre
+ égard, l’ont rendu plus profond, plus digne de vous.
+
+ «Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour la pure jeune fille que
+ vous êtes, ni pour le brave homme que je crois être,--que je veux
+ être, tout au moins, à votre égard et dans votre estime,--rester sur
+ un malentendu.
+
+ «Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai au journal jusqu’à
+ huit heures. Quoi que vous fassiez, votre chronique paraîtra demain.
+ Mais, si je puis causer avec vous quelques minutes, je vous donne ma
+ parole d’honneur que vous serez content de
+
+ «Votre admirateur et ami.»
+
+Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement des pattes d’un
+faucheux écrasé. Gilberte y devina sans peine la signature de Monbardon.
+
+Elle recommença de lire la lettre, ligne à ligne, mot à mot, puis elle
+releva les yeux.
+
+La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra la cime de l’orme, «son
+parc», et, machinalement, parcourut le dédale des branches. Elle en
+connaissait les bifurcations, les nodosités, les ramilles mortes.
+Recroquevillées de sécheresse, grises de poussière, ses feuilles
+n’étaient déjà presque plus de la verdure. Mais les rayons du soleil
+déclinant le criblaient par en dessous de longues flèches vermeilles,
+allumaient dans son mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre
+parisien, prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait au cœur de la
+jeune fille rêveuse une vague fantasmagorie d’aventures, de pays
+lumineux et doux--peut-être des souvenirs d’une vie ancienne, ou des
+pressentiments d’avenir.
+
+Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas.
+
+Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et plein d’un soleil fauve
+lui disait des choses merveilleuses et tristes,--si tristes que,
+soudain, Gilberte en eut les yeux débordants de larmes.
+
+La correction des épreuves ne demanda que deux minutes. Quelques
+coquilles, des lettres tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte,
+pour avoir aidé sa marraine, connaissait les signes cabalistiques qui
+sont le volapuk entre auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet
+dans une enveloppe et sonna la femme de chambre.
+
+Céline parut, les yeux arrondis, la bouche grasse.
+
+--«Je croyais Mademoiselle partie pour dîner chez son amie.
+
+--Céline, pourriez-vous me porter ceci?... Mais, qu’est-ce que vous
+avez? Que faisiez-vous?
+
+--Je croyais Mademoiselle partie», répéta l’autre. «Alors, nous mangions
+de bonne heure, parce que Madame nous a donné notre soirée. Nous allons
+avec la concierge...»
+
+Les sourcils de Gilberte se contractèrent.
+
+--«Allez», dit-elle avec une dureté que la domestique ne comprit pas.
+
+--«Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle pourra peut-être...»
+hasarda Céline avec la familiarité dont on use envers des maîtres
+jeunes.
+
+--«Vous avez raison, j’irai moi-même.»
+
+Et comme la femme de chambre, ennuyée, s’attardait:
+
+«Allez, allez... Vous empoisonnez l’ail. Quelle horreur pouvez-vous bien
+manger?»
+
+ * * * * *
+
+Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le _Gulliver_ s’était
+récemment installé dans un hôtel tout neuf. Au fronton, un bas-relief
+montrait le héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures sonnaient
+à l’horloge du journal et sous la colonnade de Brongniart, lorsque Mlle
+Andraux traversa la salle des dépêches et s’engagea dans l’escalier à
+rampe de fer forgé qui menait à la direction. C’était l’heure affairée.
+Pourtant on ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à la curiosité
+des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs, de tous les gens qui
+encombrent les locaux d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même en
+juillet, Gilberte se précipita dans le bureau de Monbardon comme en un
+refuge.
+
+Il lui saisit les deux mains.
+
+--«Que vous êtes gentille! Vous êtes venue. Vous ne m’en voulez donc pas
+trop?»
+
+Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la gorge. Ses yeux
+bruns--illuminés de jeunesse, de franchise aussi--se fixèrent largement
+sur le visage inscrutable.
+
+--«Vous en vouloir?... Non. Vous m’écrivez qu’il y a malentendu. Je me
+suis donc trompée. Ne parlons plus de cela.»
+
+Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il se taisait, souriant, de
+son sourire sans lumière. Elle ajouta:
+
+--«Je viens vous remercier pour les épreuves. Les voici. C’est une
+grande chose de paraître dans le _Gulliver_.»
+
+Il sourit davantage. Quelle enfant! Quelle délicieuse enfant!... Un rien
+d’émotion attendrie brilla derrière le monocle, sur les traits
+grisâtres, au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la
+cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude.
+
+--«Le _Gulliver_», dit-il, haussant l’épaule. «Vous lui faites bien de
+l’honneur. Il vous appartient. Ce sera votre journal, si vous voulez.
+
+--Comment?...»
+
+Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et l’homme qu’elle jugeait
+dangereux, intimidant, vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa
+puissance. Monbardon! C’était Monbardon qui lui parlait ainsi!
+
+--«Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous là... Non... dans ce
+fauteuil. Et causons un peu, en amis.»
+
+Il s’assit devant elle, tout près,--pas trop, à peine si les genoux,
+parfois, s’effleurèrent. Malgré tout, elle sentit bien vite le ridicule
+de ce mot «amis», l’invraisemblance d’une amitié quelconque entre cet
+homme, dont elle n’imaginait pas la moindre pensée, et la claire petite
+fille qu’elle était. De l’amitié... elle n’en lisait pas sur ce visage,
+où, lui semblait-il, elle ne lirait jamais. De l’amour non plus,
+d’ailleurs. Du moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans le
+comprenait.--Quelque chose d’obscur, de lourd, de gênant, la tenait
+oppressée, devant cette physionomie, à la fois morne et ardente, sous
+ces yeux tenaces, dont le regard, par instants, l’obsédait, comme un
+contact.
+
+Monbardon lui disait:
+
+--«Parbleu! le _Gulliver_, il aurait tout à gagner à faire passer dans
+son encre rance le parfum d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas de
+choses à vous demander sur vous-même, vos amies, vos compagnes, sur ce
+mouvement si résolu de la jeunesse féminine vers l’indépendance par le
+travail. C’est très curieux. Vous voyez ça de plus près que nous. Ça
+contient peut-être tout l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus,
+il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous parlions ensemble, très
+souvent. Je vous confierai une rubrique. Je vous installerai un bureau,
+ici même, si vous voulez, avec des reporters à vos ordres.»
+
+Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là, Gilberte Andraux!
+
+D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur ajouta:
+
+--«Ce n’est pas le journal seul qui a besoin de rajeunissement. Si vous
+saviez... Ah! ma petite...»
+
+Une ombre grise plomba davantage la face taciturne. Le monocle tomba.
+Monbardon frotta de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis que,
+d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait une main de la jeune
+fille, puis posait cette main sur son genou sans desserrer l’étreinte.
+
+Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment. Tout en tirant
+sournoisement sa main prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation
+d’un homme que tout le monde envie.
+
+Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur. Voilà bien ce
+qu’il lui fallait, à lui, revenu de tout, ivre d’ennui...
+
+--«L’ennui!» cria Gilberte.
+
+--«Hé, oui!... Un journal, c’est une roue qui tourne. Vous croyez qu’on
+y dit ce qu’on veut? On y dit ce que le public spécial demande. Si, par
+hasard, on était, sur un point quelconque, du même avis que le confrère
+d’en face, faudrait se garder d’en convenir. Si les journaux ne se
+mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient plus. Et la course au
+scandale! La manchette à sensation? Et la frénésie de l’information
+mondaine? Sans compter les dessous de tout cela... Ah! ce n’est pas gai
+tous les jours», soupira Monbardon.
+
+Si encore il avait des compensations dans la vie privée!... Mais chez
+lui... la solitude... pis que la solitude. Il risqua des allusions à sa
+femme. Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord du ménage.
+On ne voyait jamais ensemble les époux Monbardon. Le directeur du
+_Gulliver_ allait seul dans le monde comme au théâtre, donnait ses repas
+d’amis au cabaret.
+
+--«Ah!» murmura-t-il, «si vous aviez confiance en moi. Nul ne peut
+escompter l’avenir. Mais enfin...»
+
+Donnait-il à entendre qu’il divorcerait? Ou que l’hypothétique Mme
+Monbardon pourrait disparaître d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait
+encore jugé à propos de le faire? Quoi qu’il en pensât, il ne craignit
+pas de déclarer qu’en Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice
+du _Gulliver_ vieilli, et la seule Égérie souhaitable pour le directeur
+de cet important quotidien.
+
+--«Je savais bien», dit Gilberte, avec un air réprobateur, qui lui
+faisait un minois à croquer, «je savais bien que, si je venais, vous ne
+seriez pas sage, et que cela finirait très mal.»
+
+En dépit de sa timidité devant Monbardon, de qui le seul aspect la
+glaçait naguère, elle prenait instinctivement le ton de gronderie
+plaisante qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants, de quelque âge
+qu’ils soient, reculent les limites de l’absurdité sans franchir celles
+des convenances.
+
+Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit, comme Gilberte ne
+croyait pas qu’il pût rire.
+
+--«Vous trouvez que cela finit mal», répétait-il, en tâchant de replacer
+son monocle, que le rire chassait de nouveau.
+
+--«Très mal», dit-elle, sans que sa gravité éteignît entièrement son
+joli sourire. «Puisque me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au
+_Gulliver_. Voulez-vous être assez bon pour me rendre mes épreuves?
+
+--Vos épreuves!... Ah çà! ai-je mérité que vous me punissiez encore?...»
+s’écria-t-il--avec une bonne grâce qui fut presque cette fois de la
+grâce tout court.--«Votre chronique paraîtra demain matin, quoi que vous
+m’ayez fait. Et je vois que vous allez me faire beaucoup de peine.»
+
+Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la jeune fille une vibration
+de sympathie.
+
+--«Et comment vous ferai-je beaucoup de peine?»
+
+Avec quelques réticences, diverses circonlocutions, puis une brusquerie
+à la blague, il dévoila son projet. Il voulait proposer à Gilberte un
+dîner de camarades, dans un coin de verdure qu’il connaissait.
+
+--«On entre par un sentier discret du Bois. Nul ne peut vous voir.
+Cependant, les bosquets sont séparés par de si légers rideaux de
+verdure, que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier. Vous me
+devez cela, ma petite Gilberte. N’ai-je pas été le plus respectueux des
+amis? Nous parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme, et de
+la précieuse collaboratrice que vous serez pour le _Gulliver_, en vous
+occupant de cette question.»
+
+L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa point. «Serait-ce tout de
+même possible?» pensait Gilberte. Une palpitation souleva son corsage.
+
+Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en empêcher, car il avoua:
+
+--«J’ai choisi mon jour. Je sais bien que, ce soir, votre tante assiste
+au banquet des Trente mille lignes. Parbleu! elle était de la commission
+qui est venue me demander de le présider.»
+
+Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un départ imprévu. Et,
+comme, effectivement, il prenait le train à minuit, l’alibi se
+justifierait. Mlle Andraux ne pouvait être compromise.
+
+--«Voyons», conclut-il, «je vous quitterai forcément vers onze heures.
+De huit heures et demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir tenir
+en respect un vieux bonhomme comme moi, dans un endroit où nous devrons
+parler bas si nous ne voulons pas être entendus?
+
+--Ce n’est pas cela», dit la jeune fille. «Mais ensuite, vous vous
+croirez des droits. Vous m’accuserez de jouer un jeu de coquette, s’il
+me convient d’en rester là.»
+
+Une souffrance crispa la face de Monbardon. L’ironie, la morgue, la
+glaciale indifférence fondirent. Ce fut émouvant, chez cet homme. Et
+aussi l’accent changé troubla Gilberte.
+
+--«Vous n’êtes pas bonne... Je savais bien que vous alliez me faire du
+mal.»
+
+Il se détourna, marcha dans la pièce.
+
+--«Eh bien, n’en parlons plus.»
+
+Puis, revenant vers elle:
+
+--«Vous ne savez pas quel sentiment vous brisez. Vous auriez fait de moi
+ce que vous auriez voulu.»
+
+Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par l’inquiétude de gâcher
+une chance unique pour un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les
+libertés féminines permises dans ce milieu littéraire où elle prétendait
+entrer, Mlle Andraux demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux
+larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance, d’agir en femme
+soucieuse de sa dignité. Et elle avait envie de s’écrier, comme une
+petite fille: «Oh! mais, que faut-il faire?» La fierté aussi d’être tant
+pour un personnage comme le directeur du _Gulliver_, la certitude de
+retourner à son néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu
+définitif, ajoutaient à sa perplexité.
+
+Il vit les cils humides battre sur l’effarement des yeux de douceur. Les
+mains de Gilberte furent dans les siennes.
+
+--«Ah! vous venez! vous venez!...
+
+--Rappelez-vous à quelle condition... J’ai votre parole...»
+murmura-t-elle.
+
+Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, il fixa le
+rendez-vous.
+
+--«Dans trois quarts d’heure, à huit heures et quart, rue Spontini, à
+l’angle du carrefour Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. Mon
+auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite!... je dois passer chez moi,
+je n’ai que le temps d’expédier quelques affaires. A tout à l’heure, ma
+jolie... A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas.»
+
+Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant la notion de ce qui lui
+arrivait, Gilberte se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant
+elle, s’ouvrait la place de la Bourse,--un désert dans la fin poudreuse
+et mélancolique du jour.
+
+La jeune fille traversa, passa les grilles, entra au bureau de poste, se
+fit ouvrir une cabine téléphonique:
+
+--«Impossible de venir dîner», chuchota-t-elle dans l’appareil, à l’amie
+qui l’attendait. «On m’admet au banquet des Trente mille lignes, comme
+journaliste. A partir de demain, je collabore au _Gulliver_. Alors,
+c’est important pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine.»
+
+Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour de la Bourse, en arrière.
+Par devant, elle n’osait, craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être
+vue par lui, quand il quitterait son journal. Comme il lui était
+étranger, cet homme, près de qui--tout près de qui, hélas!--elle
+s’assiérait tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis dans
+l’intimité du repas discret. Étranger?... Plus qu’étranger. Odieux...
+Était-ce possible? Elle s’interrogea. Oui... odieux. Le bref
+attendrissement ressenti devant sa tristesse, elle ne le concevait plus.
+Une antipathie, une répulsion physique, durcirent son cœur, firent
+courir dans sa chair un frisson. «Qu’allais-je faire?» pensa-t-elle,
+avec effroi. «Qu’allais-je faire?» Puis ce fut un sentiment
+d’impossibilité, pour cette nature qui ne savait pas feindre. «Qu’est-ce
+que je lui dirai? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable!...» Et,
+brusquement, du fond de son être, la révolte véhémente: «Je ne peux
+pas!... Je ne peux pas!...»
+
+Elle marchait au hasard, dans un dédale de rues qu’elle ne connaissait
+point. Le soir d’été vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres
+mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière les grilles des
+balcons où ne s’accoudait personne, il y avait encore des flammes roses
+aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient cette jolie fille, qui
+semblait aller au hasard, palpitante et rapide, comme un papillon
+échappé du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. Sans
+saisir les mots, elle en devinait bien le sens. Un écœurement fit
+trembler sa lèvre. Ses yeux, machinalement, se levaient vers les vitres
+roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. Et, soudain, sa
+jeunesse fut désespérée, comme si le beau soir paisible eût recélé toute
+la douleur du monde.
+
+Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte commanda de fermer la
+voiture.
+
+Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir Monbardon. Elle ne
+voulait pas l’exposer à l’humiliation de l’attente inutile, au coin
+d’une rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi exprès? Ce
+serait vilain, et cruel.
+
+Mais comment faire?
+
+Il avait quitté le _Gulliver_, certainement. Adresser un mot chez lui,
+que déposerait le chauffeur de l’auto?... Gilberte n’osait. Sous quel
+régime conjugal vivait-il? Un billet de ce genre est un engin dangereux.
+
+Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de la Faisanderie où demeurait
+le directeur du _Gulliver_. Elle connaissait bien cette adresse, pour
+l’avoir cherchée dans le _Tout-Paris_. La personnalité de Monbardon,
+depuis quelques mois, quoi qu’elle en eût, se mêlait à son existence.
+
+Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule de ces papiers tout
+gommés qu’on plie en forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur l’un
+d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge,--haletante de la crainte
+d’être surprise:
+
+--«Pour monsieur Monbardon... pour lui seul, n’est-ce pas?»
+
+Glissant une pièce dans la main du portier:
+
+--«Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son auto n’a peut-être pas
+tourné le coin de la rue.»
+
+Elle reprit sa lettre, s’enfuit.
+
+--«Boulevard Raspail», dit-elle au chauffeur.
+
+Comme la voiture traversait la rue Spontini, Gilberte eut juste le temps
+d’apercevoir une auto arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation
+Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un plus étrange
+sentiment lui noya l’âme, mélange d’un orgueil amer, d’un regret subtil,
+avec un retour soudain de compassion attendrie pour celui qui, là-bas,
+ne pensait qu’à elle,--vainement.
+
+Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. La vie eut un goût
+savoureux. Elle n’avait que vingt ans. Combien d’autres?... et quels
+autres?... l’attendraient de la même attente. Comment serait-il, celui
+qui n’attendrait pas en vain?...
+
+Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas rentrer à la maison.
+D’ailleurs, comment expliquer qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle
+se souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même n’avait pas
+les clefs de l’appartement. La jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il
+eut franchi la Seine, le paya, et commença de marcher lentement, le long
+du quai, rive gauche.
+
+Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, vers ce Paris dont les
+siècles ont exhaussé le sol, noirci les murs, griffé les pierres de
+signes et de souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de passions
+confuses, tourne ses pas de ce côté, dans l’errance des promenades sans
+but.
+
+Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut tout à coup grand’faim.
+C’était la première fois qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure
+ordinaire. Dans son imagination s’indiqua vaguement le fin menu que
+Monbardon lui eût proposé. Elle eut un soupir de gourmandise.
+
+Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés de foie gras, un baba et un
+éclair au café, elle s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva
+exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où elle regarda
+Notre-Dame--formidable silhouette à l’encre de Chine--se découper sur un
+ciel d’or rose et s’endiamanter le front des premières étoiles.
+
+Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour qu’il lui fût possible de
+paraître sans indiscrétion parmi les sociétaires des Trente mille
+lignes, Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de l’Arcade, où
+fleurit, depuis l’époque du Directoire, le célèbre restaurant de la
+«Truite au bleu».
+
+Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle arriva, les sociétaires n’en
+avaient pas fini avec le dessert et les discours. Dès le vestibule, en
+bas (il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux perçut des
+applaudissements. Hésitante, elle s’attardait devant une porte vitrée.
+La connivence souriante de la préposée au vestiaire la poussa dans la
+fournaise.
+
+Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi en sous-sol, remplie de
+dîneurs, autour de longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait
+du relent des victuailles, détenait un record de température élevée, en
+ce soir de juillet. Une fraîcheur illusoire était suggérée par son
+aspect de grotte, et par de l’eau pulvérisée--mais n’était-ce pas l’eau
+du bain-marie?--dont les gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les
+rochers artificiels. Les piliers soutenant la voûte--d’ailleurs très
+basse--se dissimulaient entre des stalactites et des stalagmites. Parmi
+les aiguilles d’aspect calcaire,--triomphe du carton-pâte,--un peu de
+mousse jaunâtre et quelques arums en celluloïd figuraient la végétation
+aquatique de ces régions.
+
+Cette salle--peu pratique pour un banquet, car les stalactites et les
+stalagmites rompaient la cordialité de l’ensemble, et séparaient les
+convives en petits paquets plus ou moins sympathiques--constituait le
+sanctuaire trimestriellement dévolu à la Société des Trente mille
+lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien que tout le monde
+pût prendre part aux fraternelles agapes) déterminait l’irréductibilité,
+sous ce rapport, du directeur de la «Truite au bleu».
+
+--«Je vous donne», disait-il aux écrivains, «par une faveur spéciale, et
+en renonçant aux plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau
+primitif, où naquit mon illustre établissement. Des Américains, qui ne
+passent qu’un soir à Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire
+dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de Beauharnais, Mme Tallien,
+Mme de Staël, Talleyrand, et Bonaparte lui-même. Quand c’est le jour des
+Trente mille lignes, je refuse tout. Ma grotte vous est réservée. Pour
+rien au monde je ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de notre
+France, déguster ma fameuse truite au bleu aux étages récemment
+construits, sous de banals arceaux gothiques, ou bien entre les glaces
+trop neuves de ma galerie Trianon.»
+
+Gilberte, venue du dehors au moment où le repas s’achevait, crut
+suffoquer. Mais, soutenue par la curiosité, trop contente d’être admise
+là, ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, et sourit
+à quelques sociétaires de connaissance. Un jeune Trente mille lignes lui
+offrit sa chaise. Un autre poussa même de son côté une assiette sur
+laquelle s’étageaient des biscuits à la cuiller.
+
+Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, en bonne place, tout
+près de la table d’honneur. Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt,
+Gilles de Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute coiffure de
+plumes rappelant celle des Indiens Sioux. Sous la perruque, de nuance
+acajou, qui supportait ce diadème sauvage, un terrible profil busqué
+accentuait l’analogie. Puis c’était, hors d’une robe scintillante et
+très décolletée, l’ossature puissante de deux épaules décharnées mais
+massives, sur lesquelles descendaient de longues boucles d’oreilles,
+tandis qu’un collier de perles--vrai ou faux--roulait contre la barre
+saillante de clavicules en forme de gourdins.
+
+Le jeune «Trente mille lignes» empressé auprès de Gilberte, lui souffla:
+
+--«C’est la mère Gigogne?
+
+--Comment, la mère Gigogne?...
+
+--Oui, C’est elle qui a fondé _L’Enfance laïque_, dont vous connaissez
+le succès persistant. Elle y écrit, depuis vingt-cinq ans, les «_Contes
+de la mère Gigogne_». Une gaillarde épatante! Elle nous disait tout à
+l’heure qu’elle n’aime que ses chiens. Elle laisse son mari à la
+campagne pour les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne le
+biberon aux orphelins. La mère Gigogne, d’ailleurs, ne peut souffrir les
+enfants.
+
+--Il y a beaucoup de dames dans votre société», observa Gilberte.
+
+--«Oh! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le roman d’au moins trente
+mille lignes commence à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il
+faut d’imagination pour mettre sur pied des histoires de cette longueur,
+et qui se tiennent. Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la
+logique, ni de la construction. Alors, quand elles ont trouvé un début,
+rien ne les oblige à prévoir un dénouement. Elles vont, elles vont...
+Elles n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, au coin, la
+blonde, frisée à l’enfant, avec cette figure calme, ces gros yeux... On
+croirait une placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se laisser
+vivre. C’est une luronne qui vous abat quatre-vingt mille lignes en six
+mois. Elle vous déclare tranquillement: «J’écris dix pages avant mon
+café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma toilette. J’écris dix autres
+pages. Et voilà... J’ai fait ma journée à l’heure où les belles dames du
+monde songent seulement à sortir de leur lit.»
+
+Des bruits de couteaux heurtant les verres interrompirent les
+explications du néophyte, dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait
+ou dénigrait la fécondité de ses confrères du beau sexe.
+
+Un monsieur en habit se leva, se tourna vers un autre monsieur en habit,
+demeuré assis à sa gauche, et commença de lui débiter des malices,
+laborieusement amenées de loin, et dont on sentait à coup sûr qu’elles
+aboutiraient à quelque énorme compliment. Ces deux personnages, seuls en
+tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de ce fait, une violente
+sympathie l’un pour l’autre, et ne résistaient pas au besoin de se
+témoigner le sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, isolés
+chez une race différente.
+
+Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, s’exprimait d’abondance,
+n’ayant pas recours à des notes, même quand il énuméra les œuvres de
+l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle quantité d’adjectifs
+élogieux, que certains de ses auditeurs professionnels en inscrivirent à
+la dérobée sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir qu’il y en eût
+tant dans le dictionnaire des qualificatifs.
+
+A la fin des périodes les plus ronflantes, on l’interrompait par des
+applaudissements.
+
+Celui dont il présentait le panégyrique, le président occasionnel du
+banquet, tenait les yeux baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main
+droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait lire, n’étant pas
+orateur, tremblaient légèrement et continuellement. C’était un vieil
+homme de lettres, que toute une vie de travail n’avait pas enrichi, et
+dont le nom restait ignoré du grand public. Jamais il ne s’était vu à
+pareille fête. Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, la
+joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur de pointes aiguës, comme une
+souffrance. Le regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un air
+naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre pour ne pas qu’on vît
+remuer sa moustache grise. La terreur aussi de prendre la parole tout à
+l’heure ajoutait à son émotion.
+
+Et voici que, dans cette assemblée de camarades, d’ouvriers de lettres,
+dont beaucoup parcouraient des carrières aussi obscures et aussi rudes
+que la sienne, le spectacle de son attitude, la perception de son émoi,
+la disproportion entre la brève ovation de l’heure et l’immensité de son
+effort, saisirent les âmes. Un souffle de fraternité éteignit
+brusquement les jalousies, les rivalités, les dédains, tout ce qui
+couve, et circule, et ronge sournoisement, de secrètes et mauvaises
+ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit frénétiquement la péroraison
+exagérée. On clama: «Un ban! un ban!...» Et deux cents mains rythmèrent
+le battement de tous les cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières
+mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux aux cils gris, sous un
+front lourd, zébré de rides,--des yeux où roulait une larme.
+
+A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, comme l’émotion d’abord
+l’empêchait d’articuler, on l’applaudit. Son speech était simple. Il le
+lut modestement. Il offrit le séné convenable, en retour de la casse que
+lui avait passée le premier orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce
+confrère à qui il répondait jouissait déjà d’une relative célébrité. En
+le louant plus modérément, il sut le louer mieux. Son tact valut de
+l’esprit. Et les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince paquet de
+feuillets qui continuait à trembler en même temps que la voix. Mais,
+arrivé au bout, le brave homme lâcha son discours écrit, et, jugeant
+qu’il devait exprimer à l’assistance la surprise et la douceur du succès
+qu’on lui faisait, il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le spasme
+de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, où balbutiait sa
+gratitude.
+
+Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces femmes de lettres, qui
+tous--surtout les plus vieux--étaient plutôt des enfants de lettres,
+chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des dures réalités,
+eurent, à leur tour, les paupières humides.
+
+Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. Des rires, des
+acclamations railleuses, montant parmi le hérissement de stalagmites, du
+coin écarté qu’on nommait «la petite classe», appelèrent l’attention sur
+un sociétaire qui venait de se lever. C’était le chansonnier, non pas du
+«Caveau», mais de la «Grotte». A la fin de chaque diner trimestriel, il
+apportait un à-propos rimé, qu’il entonnait d’une voix courte,
+cotonneuse, sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, sa
+jovialité, son physique, son essoufflement, et par-dessus tout le
+sérieux avec lequel il se considérait, lui et sa chansonnette, comme une
+institution, mettaient en joie les sociétaires.
+
+Il venait de taper sur son assiette avec son trousseau de clefs, et il
+annonçait, déjà suffoqué d’emphysème avant d’avoir émis une note:
+
+--«_Gloire à la société des Trente mille lignes_, parole de votre
+serviteur, sur l’air populaire de _Totor, prête-moi ta bouffarde_.»
+
+Et il chanta,--si cela peut s’appeler chanter, au milieu d’une hilarité
+indulgente:
+
+ «Parmi les groupements insignes
+ S’affirmant autour d’un banquet,
+ Celui des Trente mille lignes
+ Détient le record, le bouquet.
+ D’abord, on y voit le beau sexe.
+ (Honneur aux dames!...) Cela vexe
+ Le Jockey, l’Union, l’Épatant,
+ L’Agricole... ô pommes de terre!
+ Surtout le Cercle militaire,
+ Qui n’en montreraient pas autant.»
+
+Il y en avait, de cette force-là, une douzaine de couplets, ce qui parut
+abusif. Cependant quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant la
+réprobation générale. On ne voulut pas faire affront au modeste Tyrtée
+des Trente mille lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons de la
+«Truite au bleu», qui suspendirent leur bruyant service de desserte pour
+écouter une littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas pour
+les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient en longueur.
+
+Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, dans la salle voisine--plus
+exiguë encore que la grotte--où les tasses à café s’alignaient, avec les
+petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil que, d’après son
+chansonnier, la société éprouvait de la présence du beau sexe, les
+sociétaires du sexe moins beau commencèrent de fumer et de parler très
+haut, debout, par groupes, dans un oubli total de leurs gracieuses
+confrères. Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, qu’on était à
+la veille du renouvellement du comité. La période électorale déchaînait
+les passions dans cette petite république des lettres, comme dans tout
+autre domaine de suffrage universel. Les femmes, malgré leur droit de
+vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce par scepticisme? par
+manque d’usage de cette forme du pouvoir? En faut-il conclure que les
+suffragettes, en politique, ne représenteraient qu’une minorité de leurs
+sœurs? Aux Trente mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient de la
+brume des cigares.
+
+La mère Gigogne, dont les récits dans _L’Enfance laïque_ avaient charmé
+le bas âge de la plupart des sociétaires, en était réduite à agiter son
+diadème de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à leur montrer son
+collier de perles,--quand toutefois ce collier ne disparaissait pas à
+moitié dans le creux profond des «salières», derrière les clavicules en
+forme de gourdins. Elle détaillait en même temps les qualités de ses
+chiots saintongeois, à qui son mari donnait le biberon.
+
+--«Des amours!...» déclarait-elle. «Des bêtes qui seront certainement
+primées à la prochaine exposition canine. Mon mari me téléphone, tous
+les jours deux fois, comment ils se portent et comment ils ont... oui,
+vous m’entendez. Important, cela. Au moins aussi important que pour des
+gosses. Avec la différence que, des gosses, moi, ça me dégoûterait.
+
+--Vous devriez écrire des histoires pour chiens», observa une confrère.
+
+--«Je leur en raconte, à mes toutous», rétorqua la mère Gigogne, sans se
+démonter. «Ils me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, ils sont
+bien élevés. C’est pas comme tous ces bavards-là», ajouta-t-elle avec un
+coup de tête et un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans leur
+nuage de fumée.
+
+--«On devrait», dit une vieille demoiselle avec innocence, «trouver
+quelque distraction pour réunir les messieurs et les dames.
+
+--Un petit jeu?» sourit une agréable sociétaire, que les convenances
+retenaient, bien contre son gré, du côté féminin.
+
+--«Je ne dis pas un petit jeu. Mais... de la musique, par exemple. Nous
+réciterions de nos vers,--ceux qui en font», souligna la vieille fille
+en se rengorgeant. «Dans une société aussi littéraire que la nôtre,
+c’est pitié, nos soirées. Le dîner fini, ces messieurs se croient dans
+un estaminet.
+
+--Oh! ils savent bien se comporter galamment quand ils trouvent que ça
+en vaut la peine. Regardez donc là-bas... Ils sont une douzaine à faire
+la roue autour de Claircœur et de sa nièce.
+
+--Sa nièce?... Allons donc!» s’exclama une bonne âme, enfermée dans un
+corps si épais que les genoux ne pouvaient se joindre.
+
+--«Mais oui... sa nièce, ou filleule. Enfin, son enfant d’adoption.
+
+--Mettons «d’adoption», gargouilla le gosier encombré de l’adipeuse
+Trente mille lignes.
+
+--«Ça commence peut-être à la gêner d’avoir cette grande fille bien
+tournée à côté d’elle. Dame! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur.
+Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette. Elle fait des frais.
+
+--Oh! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la dernière fois.
+
+--Oui... ici... Elle ne veut pas avoir l’air... Mais je l’ai rencontrée.
+Dans une auto, elle était. Une toilette!... Et la figure arrangée...
+Parfaitement. Avec des yeux noyés... une façon de rire aux anges... Elle
+ne m’a même pas vue. Elle planait dans les astres.»
+
+La dame aux genoux irréconciliables se racla le larynx, puis murmura
+dans la direction de Claircœur:
+
+--«Va, ma vieille, c’est pas pour toi que tous ces gros papillons de
+nuit se bousculent autour de ta chaise. Tu auras beau te payer des
+chichis et de la teinture... Y a là une petite fleur fraîche, qui sent
+bon le miel... Regardez-les, regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller
+et qui jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant un
+prétexte.»
+
+Cette observatrice avait raison. Rien au monde, pas même la fraternelle
+cordialité de la Société des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes
+les mêmes sentiments pour des dames mûres, eussent-elles du génie, que
+pour une jolie petite personne à peine majeure. C’est comme cela. Toutes
+les campagnes féministes, parvinssent-elles à égaliser les droits des
+deux sexes, n’égaliseront pas, chez celui qui a les cheveux
+longs--n’ajoutons point: «et les idées courtes»--n’égaliseront jamais la
+laideur à la grâce, ni l’automne au printemps.
+
+Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine et la filleule ne
+songeaient guère à se faire une cour des sociétaires empressés autour
+d’elles. Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une des femmes les
+plus humbles, les plus effacées, et aussi l’une des plus âgées de la
+réunion. Elle proposait cette camarade, qui s’en effarouchait, à
+l’admiration de la jeune fille.
+
+--«Pense, mon enfant, que madame Vertol, qui pourrait vivre tranquille,
+de sa pension, de ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour élever
+les orphelins de notre Société. Chaque fois qu’un de nos confrères
+laisse une famille dans l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle
+trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses pupilles, un mois au
+bord de la mer.
+
+--Oh! dans une bicoque, une vraie grange. Ne parlez pas ainsi de moi,
+chère madame de Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu!»
+
+La voix fluette sortait d’une bouche fripée, édentée. Le vieux visage,
+les yeux s’éteignant au fond de leur caverne osseuse, le corps
+squelettique, dans une robe noire qui parvenait, quoique tout unie, à
+sembler démodée, se parèrent, pour Gilberte, d’une beauté sacrée. Même,
+elle trouva émouvant le souci d’une élégance convenable pour ce banquet,
+où d’autres venaient en pimpants atours. Un col et des manchettes de
+dentelle, une broche contenant la photographie et les cheveux d’un bébé
+perdu voici bien longtemps, une chaîne d’or amincie descendant jusqu’à
+la haute et étroite boucle de ceinture émaillée, datant de
+Louis-Philippe, marquaient le soin qu’avait pris la vieille femme de ne
+pas se singulariser par une tenue trop simple. Cette coquetterie
+délicate, qui eût été piteuse si elle n’avait été sublime, toucha des
+fibres profondes dans le cœur, si troublé ce soir, de la jeune fille.
+
+--«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame?» demanda-t-elle.
+«Ce sera un honneur que je n’oublierai jamais.»
+
+Dans la voiture, en revenant boulevard Raspail, elle dit à sa tante:
+
+--«Ta Société des Trente mille lignes, est-ce qu’on s’y entr’aide ou
+est-ce qu’on s’y entre-dévore?
+
+--Les deux. C’est comme dans la vie», riposta Claircœur. «Seulement
+toute association multiplie l’entr’aide et réduit l’entre-dévorement au
+minimum, par un mécanisme presque mathématique, dont les mutualistes
+savent profiter.
+
+--C’est aussi la multiplication des compliments, marraine. Le bon vieux
+qu’on fêtait, et dont la carrière est presque inconnue, a reçu autant de
+coups d’encensoir et autant de bravos que son célèbre confrère.
+
+--Ça, ma petite, c’est l’effet de cette justice spontanée qui soulève
+parfois les foules. Si tu mettais en balance ce qu’il y a de nobles
+efforts, de beautés, peut-être mal présentées, dans l’œuvre plus obscure
+du vieux, et d’arrivisme habile, de bluff, de séductions équivoques,
+dans les romans favorisés de l’autre, tu trouverais sans doute moins de
+distance entre l’auteur à la mode et l’honnête écrivain dédaigné. Voilà
+ce qu’il y a de meilleur dans nos associations. C’est qu’à un certain
+moment, en un éclair de lucidité, d’équité, des élans généreux
+rétablissent l’ordre, compensent un peu les caprices formidables de la
+vogue, et du sort.»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, aussitôt levée, Gilberte envoya Céline chercher le
+_Gulliver_.
+
+Lentement, la jeune fille déploya la feuille, qui sentait si fort, étant
+toute fraîche, l’odeur--grisante pour les écrivains à leur début--de
+l’encre d’imprimerie.
+
+Le titre de sa chronique lui sauta aux yeux, à la première page, vers le
+milieu de la dernière colonne.
+
+Elle tourna le papier pour voir son nom--son nom que des milliers de
+lecteurs, l’élite du monde pensant, des savants, des illustres, des
+puissants,... des rois!--liraient ce matin.
+
+Le journal glissa. Elle revit la forme de l’automobile, arrêtée, dans
+l’attente, à l’angle de la rue Spontini.
+
+Ses yeux pleins de songe s’en allèrent vers son arbre, qui frémissait de
+toutes ses feuilles, dans le baptême rose du jour nouveau.
+
+
+
+
+VII
+
+
+_Les Malheurs d’une arpète_, drame en six actes et huit tableaux, étant
+à peu près à point pour la scène, et les répétitions ne devant commencer
+qu’en septembre, Gilles de Claircœur envisagea la possibilité de se
+reposer hors de Paris pendant la canicule.
+
+--«Qu’en dis-tu, Gilberte? Si je t’emmenais en Suisse? Ou bien au bord
+de la mer? A ton choix. Nous avons six semaines devant nous.
+
+--Oh! marraine... Que tu es gentille! Ça serait bon pour nous deux de
+quitter un peu ce vilain Paris.
+
+--Je crois que ce serait bon pour toi, qui deviens toute pâlotte. Quant
+à moi, je suis solide. Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu
+l’habitude des villégiatures!
+
+--Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie, marraine.
+
+--C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on rencontre sur une route
+solitaire ne comptent pas. C’est bien mélancolique, va, un succès
+remporté pour soi seul.
+
+--Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons bien», dit la jeune fille.
+
+Elle se montrait plus expansive, plus tendre, depuis quelque temps. Une
+certaine estime respectueuse imprégnait maintenant ses allusions à
+l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence ne lui paraissait
+déjà plus si facile à vivre. Le talent ne s’impose pas aux autres avec
+l’évidence qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre par quelle
+lutte il lui faudrait manifester le sien. Et d’abord par quelle foi
+tenace elle devrait continuer d’y croire.
+
+Lorsqu’elle avait dit: «Nous sommes là», elle s’identifiait avec sa
+famille, et dans une intention d’autant plus marquée que, justement, les
+Andraux se montraient moins empressés, même pouvaient être accusés de
+quelque négligence. Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens,
+tellement assidus naguère, auprès de tante Gil, qu’on les eût plutôt
+soupçonnés d’obséquiosité, d’accaparement.
+
+Claircœur n’en avait pas fait la remarque,--du moins devant sa filleule.
+Peut-être ses préoccupations du moment, l’absorbant tout entière,
+l’incitaient à considérer comme un débarras la diminution des séances
+familiales, des visites à l’improviste, des arrivées en coup de vent.
+Mais Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner presque
+nerveusement. N’avait-elle pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses
+parents la date anniversaire de la naissance de sa marraine, et seriner
+en hâte, à la dernière minute, un compliment à Lilie, qui se présentait
+sans avoir appris de fable?...
+
+Elle éprouva donc une vraie satisfaction lorsque, le voyage en Suisse
+ayant été décidé, et, naturellement, annoncé par elle à son père,
+Théophile et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés d’un regard,
+leur intention d’aller, avant le départ, faire une visite à tante Gil.
+
+Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne s’agissait pas de visite,
+et qu’on viendrait dîner. D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour
+la carrière de Bernard. On en causerait sérieusement.
+
+Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune homme qui forma le fond de
+la conversation. Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité
+qu’accentuait sa longue figure osseuse, au teint mat, et ses yeux
+brûlants dans leurs profondes orbites, ce qui le faisait ressembler à un
+jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse paternelle, qui le
+dirigeait vers ce qu’il appelait--avec tout de même une ironie un peu
+inquiétante--l’_in pace_ de l’administration.
+
+--«Moi aussi, je prépare le concours du ministère, comme Bette»,
+proféra-t-il.
+
+--«Tu crois blaguer», dit sa sœur. «Mais je t’assure que je me
+présenterai au prochain qu’on organisera pour les femmes.
+
+--«Je te félicite», prononça Bernard, avec un sérieux si plein
+d’onction, que les heureux parents daignèrent sourire.
+
+--«Et l’aéro?» demanda Gilberte. «Tu y as renoncé?»
+
+Parole imprudente, qui n’eut toutefois pas de suite, parce que la petite
+Nathalie intervint:
+
+--«Bernard dit qu’on est mieux assis sur un rond de cuir que sur le
+siège d’un aéroplane», expliqua-t-elle avec la bonne foi de l’enfance.
+
+On rit, et il n’en fut plus question. Mais, après le dîner, M. et Mme
+Andraux échangèrent un coup d’œil.
+
+--«Est-ce que nous pourrions vous dire un mot, tante Gil?»
+
+Ils l’appelaient ainsi, comme les enfants. Ça rajeunissait Louise.
+
+--«En particulier?» demanda Claircœur.
+
+--«Tout à fait en particulier.»
+
+Elle les emmena dans son cabinet de travail.
+
+--«Je pense que Criquette ne vous gêne pas?
+
+--Oh! si ça ne vous faisait rien, ma bonne amie... Elle va sauter sur
+vos genoux. Et vous ne vous occuperez que de ses mines.»
+
+Claircœur ne nia pas cette vérité profonde. Les mines de Criquette, sa
+façon de pencher sa petite tête suivant les intonations des voix, les
+yeux impayables qu’elle levait en laissant voir un peu de blanc
+par-dessous, l’intéresseraient certainement beaucoup plus que ce que lui
+diraient les Andraux. Elle se rendit à l’évidence.
+
+--«Va, Criquette, va jouer avec ta petite cousine Lilie.»
+
+Parenté exorbitante! Claircœur, ouvrant la porte, ne vit pas la grimace
+des parents de Lilie, devenus du même coup oncle et tante d’un
+quadrupède. Que ceux qui n’ont jamais eu de chien jettent la pierre à
+Claircœur! Théophile et Louise étaient de ces infortunés.
+
+Ce fut lui qui prit la parole.
+
+--«Ma bonne amie, écoutez... Il s’agit d’un sujet un peu délicat. Vous
+êtes une femme de bon sens. On peut tout vous dire.
+
+«Aïe!» pensa la romancière, «encore une frasque de Bernard. Le polisson
+aura découché. Quelle affaire pour cette mijaurée de Louise!»
+
+--«Parlez, mon cher Théo», fit-elle avec rondeur. «Vous savez que j’aime
+vos enfants comme s’ils étaient les miens.
+
+--Voilà. C’est ce qui nous encourage. Tu vois, Loulou. Notre Gil n’a pas
+moins d’affection pour ces pauvres chéris, que diable! Un entraînement,
+un coup de tête, ça peut aveugler un instant. Ça ne touche pas le fond
+du cœur.»
+
+«Loulou» parut ne pas avoir entendu que son mari s’adressait à elle. Sa
+face plate, sans aucun joli modelé, sans accent, mais qu’elle croyait
+belle et distinguée, à cause d’une bouche trop petite, d’un nez écourté
+(qu’elle disait fin), et de deux yeux froids, d’un bleu faïence (elle
+traduisait «pervenche»), demeura figée. Cependant, les étroits ourlets
+roses des lèvres se froncèrent autour d’une ouverture déjà trop
+resserrée, dont ils dénaturèrent ainsi fâcheusement l’apparente
+destination.
+
+--«Qu’est-ce que vous voulez dire?» demanda Claircœur à M. Andraux.
+
+Elle était devenue un peu pâle. Mais, assise à contre-jour, dans le
+crépuscule d’été, elle se félicita qu’on ne pût voir si elle montrait
+quelque trouble.
+
+--«Vous faites du théâtre», reprit Théophile, «Mon Dieu! Je ne vous
+dirai pas que c’est une fantaisie... voyons... entre nous...
+passablement dangereuse.
+
+--Une fantaisie!... Mais c’est mon métier d’écrivain.
+
+--Oh! vous êtes romancière. Vous réussissez dans le feuilleton. Il ne
+s’ensuit pas que vous aurez du succès à la scène. Le théâtre... c’est
+une carrière à part. On ne s’improvise pas auteur dramatique.
+
+--Eh bien, si j’échoue... je ne serai ni la première ni la dernière à en
+courir l’aventure.
+
+--«Aventure» est le mot.
+
+--Elle n’offre pas beaucoup de dangers, quoique vous l’ayez qualifiée
+tout à l’heure de «dangereuse». Du moins, je ne vois pas...
+
+--Vous renoncez à écrire votre roman annuel. Le directeur du _Petit
+Quotidien_ peut s’en plaindre.
+
+--Oh! Boisseuil, c’est un ami. Puis, c’est réglé, ça. Je me suis
+arrangée avec lui.
+
+--Eh! eh!... il apprendra qu’il peut se passer de vous. Les lecteurs
+aussi.»
+
+Claircœur se redressa, nerveusement.
+
+--«Enfin, mon bon Théophile, c’est mon affaire.
+
+--Certes, ma chère sœur...» (Il osait employer ce vocable dans les
+grandes occasions.) «Cependant, vous nous avez habitués à parler
+ouvertement de tout, avec vous, même de vos intérêts. Combien de fois ne
+m’avez-vous pas dit: «Théo, une femme seule comme moi, dans la vie, peut
+être exploitée, roulée, donnez-moi tel ou tel conseil...» Sur des
+placements, entre autres, je me souviens. Vous ajoutiez: «Vous êtes mon
+frère.»
+
+--C’est parfaitement exact. Mais, cette fois, vous l’ai-je demandé, le
+conseil?»
+
+Ici, Louise intervint.
+
+--«Oh! ma chère, quel ton! Vous n’avez pas besoin de le prendre comme
+ça. D’ailleurs, Théophile, je ne te conçois pas, toi non plus. Tu
+t’embarques sur des questions d’argent. Est-ce que cela nous préoccupe?
+Tu m’as dit toi-même: «Gil manque son roman de cette année. C’est
+cinquante mille balles qu’elle fiche à l’eau. Mais il faudra la
+féliciter si elle s’en tire à si bon compte.» Jamais il n’est entré dans
+notre tête de lui montrer quel gouffre elle a ouvert dans sa caisse.
+Nous aurions l’air de songer à l’avenir des petits. Bon Dieu! que leur
+tante se ruine ou non, ils n’en seront pas moins les braves gens que
+notre exemple en aura fait. C’est l’essentiel.»
+
+Du vinaigre, coupé d’acide citrique, et employé comme dentifrice, en
+écoutant scier une pierre de taille, provoquerait à peu près la
+contraction de mâchoires et l’acidité de salive, effets d’une semblable
+éloquence. Claircœur n’y échappa point. Il lui fallut un instant pour
+laisser s’éteindre dans ses oreilles le grincement des paroles et du
+ton. Elle contint une réplique furieuse et blessante, qu’elle eût expiée
+par des larmes de sang. Car une brouille avec les Andraux était la perte
+de tout ce qui représentait, pour cette affamée de tendresse, le pain
+quotidien de son cœur, l’aliment faute duquel ce lui serait une douleur
+de vivre.
+
+Elle réussit enfin à proférer tranquillement:
+
+--«Qu’y a-t-il donc d’offusquant dans le fait que je termine une pièce
+de théâtre pour qu’elle soit jouée cet automne, si nous mettons de côté
+les questions d’intérêt?»
+
+--Je vais vous le dire», déclara Louise. «Théophile nous tiendrait deux
+heures avec ses «si» et ses «mais». La franchise est ce qu’il y a de
+mieux. Je suis mère. A ce titre, je peux sentir et exprimer des nuances
+qu’un homme ignorera toujours... C’est une mère qui vous parle, Gilles
+de Claircœur.»
+
+Claircœur se gardait d’en douter. Point n’était besoin d’affirmer ce
+détail avec tant d’emphase. Surtout, pour poser la question, qui suivit
+aussitôt:
+
+--«Gilles, vous comptez aller en Suisse, n’est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et emmener Gilberte?
+
+--Bien entendu.
+
+--Est-ce que monsieur Fagueyrat ira vous y rejoindre?
+
+--M’y rejoindre!...»
+
+Claircœur entendit bruire dans ses oreilles le battement de ses artères.
+Il y eut un silence. Puis Théophile développa:
+
+--«Sans doute. Quoi de plus vraisemblable? Vous travaillez journellement
+ensemble. Votre collaboration ne peut s’interrompre pendant six
+semaines... juste au moment d’aboutir.
+
+--Je ne comprends pas pourquoi vous me demandez cela», dit la
+romancière, dont la voix frémissait.
+
+--«Parce que, chère amie, en ce cas, vous pourriez ne pas emmener
+Gilberte, nous la laisser...»
+
+Claircœur eut un cri profond.
+
+--«Oh! cette enfant... que j’ai élevée!...
+
+--Gilberte n’est plus une enfant», déclara Louise. «C’est une jeune
+fille, dont la réputation est à la merci d’un potin, d’une apparence
+fâcheuse. Vous vivez à l’écart du monde, ma pauvre amie. Vous ignorez
+certaines interprétations...»
+
+Le monde à l’écart duquel vivait Claircœur, et dont l’opinion faisait
+loi pour Louise, se composait des locataires de la maison du quartier de
+Grenelle, habitée par les Andraux, de la concierge, porte-parole des
+locataires, d’une ouvrière à la journée, de quelques épouses d’employés
+au ministère, et, planant sur tout, de M. Cochart, chef de bureau, que
+sa vaine tentative galante auprès de Gilberte laissait saturé de soupçon
+et de fiel.
+
+--«Oui», répéta Louise, hochant la tête, «le monde est impitoyable. Il
+faut le prendre comme tel.
+
+--On nous a donné à entendre», reprit Théophile, «que cette promiscuité
+avec des comédiens pourrait faire jaser sur ma fille. Et même...
+
+--Et même?...» répéta Claircœur.
+
+--«Et même faire naître en elle certaines idées, dévelouter son
+innocence. Le laisser-aller de ces gens-là...
+
+--Assez, Théophile, assez!... je vous en prie!... Vous ne songez pas à
+ce que vous dites!...»
+
+La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait que plus violemment.
+Mais la femme, ainsi jetée hors d’elle-même, se défiait de ses
+impulsions. Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle s’était
+ôté le droit d’effleurer seulement leur orgueil ou leur sensibilité. De
+sa part, la moindre riposte un peu vive devenait une injure. Et, comme
+elle ne puisait le courage de s’affirmer que dans la douleur ou la
+colère, toute réaction de sa personnalité, même devant la pire
+injustice, lui donnait l’air de passer les bornes, et mettait les torts
+de son côté.
+
+Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible, qui n’eût fait
+éclater les rugissements des deux époux? La vision de sa sœur mourante
+fulgurait en elle. Puis, c’était la longue période noire de sa solitude
+avec l’enfant abandonnée. La lutte pour la vie... Et cette petite...
+cette chère petite... sa Gilberte, à elle... On osait!... Des larmes de
+fureur et de chagrin la suffoquèrent. Et elle s’en voulut de pleurer,
+comme d’une défaite.
+
+--«Ma pauvre amie... ne vous mettez pas dans cet état. Voyez les choses
+telles qu’elles sont.»
+
+Parmi des sanglots, comme une coupable qui s’excuse,--et elle en avait
+conscience, et l’humiliation la convulsait,--celle qui arborait un nom
+de paladin, la sociétaire influente des Trente mille lignes, la
+providence des recettes au _Petit Quotidien_, plaida sa propre cause
+devant les faces glaciales de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant
+belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement de
+soi-même, car n’était-ce pas reconnaître leur supériorité morale et la
+légitimité de leur intervention?
+
+Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte ne fût pas chez elle en
+sécurité, comme chez la plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères? La
+jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre. Elle n’assisterait pas aux
+répétitions. Elle ne fréquentait pas «des comédiens», n’était pas
+exposée au «laisser-aller de ces gens-là». Elle voyait M. Fagueyrat.
+Mais M. Fagueyrat était un homme d’une éducation parfaite, d’une tenue
+irréprochable...
+
+Louise et Théophile échangèrent un furtif sourire.
+
+--«D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus simplement un acteur, c’est
+un directeur de théâtre.
+
+--Attendons qu’il ait dirigé», observa Mme Andraux.
+
+--«Enfin», reprit son mari, «est-ce vrai, ce qu’on a dit: que ce cabotin
+devait vous rejoindre à Lucerne? Ce qui vous afficherait--nous n’avons
+pas à y objecter--mais ce qui afficherait Gilberte,--plus
+vraisemblablement, vous devez en convenir», ajouta-t-il avec méchanceté.
+«Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance paternelle.
+
+--«On a dit»... Qui a dit cette vilenie?» interrogea Claircœur.
+
+Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement. Mais, tandis que ses
+nerfs s’apaisaient, une plus large houle de tristesse montait en elle.
+Des sentiments inexprimables, inexprimés, même en son for intérieur, se
+levaient, comme éveillés par la puissance des mauvaises paroles, et s’y
+ajoutaient pour la bouleverser.
+
+M. Andraux sortit une coupure de journal, et, solennellement, la mit
+sous les yeux de la romancière.
+
+Un vague entrefilet du _Courrier des Théâtres_ énumérait des
+villégiatures d’auteurs dramatiques, de directeurs, d’acteurs. On
+assurait que M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle pour la
+réouverture du Louvois, irait proposer un merveilleux rôle féminin à
+l’une des plus délicieuses étoiles que Paris admirerait l’hiver prochain
+au zénith de son ciel. Ce serait une révélation. Au lecteur curieux de
+deviner l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de théâtre qui,
+en ce moment, faisaient une cure d’altitude parmi les glaciers de
+l’Oberland.
+
+--«Mais l’Oberland n’est pas Lucerne!» s’écria Claircœur. «Et l’étoile,
+ce n’est pas moi!
+
+--Votre réponse est ridicule», dit aigrement Louise. «On ne vous a
+jamais accusée d’être une étoile.
+
+--N’empêche», reprit Théophile (car les propos des époux se balançaient
+comme les strophes et les antistrophes du chœur antique), «n’empêche que
+nos amis, dès qu’ils ont su que vous alliez en Suisse, ont eu un drôle
+de sourire, et se sont écriés: «Naturellement!»
+
+C’était sa femme qui avait jeté l’exclamation: «Naturellement!»
+l’accompagnant du drôle de sourire, lorsque la petite couturière qui la
+fagotait lui procura la découpure de journal. Cette couturière étant
+venue travailler chez Claircœur et lui ayant gâché une robe--ce qui
+découragea la cliente--pourvoyait Mme Andraux des plus perfides potins
+qu’elle pouvait découvrir ou suggérer sur Mme Claireux. (Toutes deux
+affectaient de donner à la femme de lettres son nom véritable, encore
+lorsqu’elles ne l’appelaient pas «la Claireux».)
+
+L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se taisait, maintenant, consternée.
+Si l’entrefilet reproduisait une nouvelle exacte, c’était de Blandine
+Jasmin qu’il s’agissait. Divers indices, par là même précisés, ne lui
+laissaient plus aucun doute. Cependant, Fagueyrat, sous prétexte de ne
+pas lui donner de fausse joie avant d’avoir une certitude, reculait la
+révélation d’un nom que, d’instinct, il savait ne pas devoir enchanter
+son auteur.
+
+--«Voyons, ma bonne Gilles, ma chère sœur», insinua Théophile, «je vois
+que vous réfléchissez. Vous allez vous rendre à nos raisons, je le sens.
+Dites franchement, ne sommes-nous pas dans le vrai?
+
+--Mon Dieu...» fit Claircœur lentement, «il faut pourtant que je gagne
+la grosse partie que je joue cette année. Sous prétexte que je suis une
+femme, je n’ai pas le droit de me désintéresser d’une pièce qui peut me
+rapporter plus qu’un roman,--qui doit, au moins, me rapporter autant
+pour que je n’aie pas perdu mon année.
+
+--Nous ne disons pas le contraire.
+
+--La Suisse... je m’en moque bien!» dit la pauvre femme de lettres avec
+amertume. «C’est exact, j’en conviens, que Fagueyrat devait m’y
+rencontrer... Oh! une heure à peine, entre deux trains»--ajouta-t-elle
+très vite devant le geste qu’elle sentit comme un soufflet.--«Il devait
+me présenter notre principale interprète.
+
+--Sa maîtresse, cette fille Jasmin», prononça Louise, avec l’inénarrable
+dédain de toute sa figure plate, d’une jeunesse vieillotte, et le
+coulissage intense de sa bouche rétractile.
+
+--«Jolie société pour notre Gilberte!» souligna l’antistrophe de M.
+Andraux.
+
+--«Oh!» fit amèrement Claircœur, «s’il fait jouer mon «arpète» par
+Blandine Jasmin, je n’ai pas besoin de voir cette demoiselle avant les
+répétitions.
+
+--Comment «s’il fait jouer!...» Mais il est bien forcé de lui donner le
+rôle!» proclamèrent ensemble les époux, confondant cette fois les deux
+parties égales du chœur, qui devinrent l’épode.
+
+Forcé!... Claircœur ne comprenait pas. On ne lui fit pas attendre le
+commentaire. Est-ce que le marquis de Sépol, président de la Société à
+laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois, n’avait pas
+déterminé la location à Fagueyrat, avec des avantages particuliers?
+
+--«Oh! des avantages!...» sursauta l’auteur, qui avait payé pour savoir
+le contraire.
+
+--«Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige un premier rôle pour
+Blandine Jasmin. Fagueyrat n’est directeur qu’à cette condition, et en
+acceptant le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur que vous nous
+donnez pour un modèle de distinction.
+
+--C’est faux!» cria Claircœur. «Je vous défends, vous entendez, je vous
+défends de dire des vilenies pareilles!»
+
+La véhémence, la sincérité de son indignation, rabattirent l’audace du
+couple Andraux. Pourquoi fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus
+que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle craignait de
+blesser, d’être injuste.
+
+--«Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment sauriez-vous?... Est-il
+possible que de pareilles infamies circulent!...
+
+--Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait tout de même la réputation
+de notre enfant?»
+
+Pour Louise aussi, c’était «notre enfant», bien qu’elle détestât
+Gilberte, qui prenait, croyait-elle, la part de Bernard et de Nathalie,
+dans l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si, sans leur
+demi-sœur aînée, les deux jeunes Andraux auraient eu _leur_ tante Gil.
+
+--«Que faire?...» murmurait Claircœur.
+
+Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait conseil. Une satisfaction
+inattendue atténuait les meurtrissures du pénible débat. Elle
+s’entendait, disant à Fagueyrat: «Dans votre intérêt, ne donnez pas le
+rôle à Blandine.» Puis, s’il résistait, un éclat: «Vous ne savez pas!...
+vous ne savez pas les bruits qui courent.» Elle devait le sauver de
+cette ignominie. Mieux que personne, elle avait la certitude que
+l’argent du marquis de Sépol n’était pour rien dans cette entreprise
+théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour le partage des
+risques et du succès avec l’artiste qui lui avait révélé sa vocation
+dramatique, qui croyait en l’auteur des _Malheurs d’une arpète_.
+D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait que, pour elle,
+Mlle Jasmin ne trahissait pas l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. «Mais,
+mon ami, sans vous, lui confierait-on seulement une réplique?
+Saurait-elle entrer en scène?... Vous tromper!... Ce serait
+monstrueux...» Que répondrait-il? Jamais, avec Claircœur, il n’avait
+parlé de sa liaison.
+
+Le cœur de la romancière battait en imaginant le dialogue, sur un tel
+sujet, avec le seul homme séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près
+d’elle, avec elle, un des chemins de la vie,--le seul!... Quelle
+sensation nouvelle, fraîche comme une source dans un désert, cette
+camaraderie, cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux regards
+suspendus à l’inspiration qui lui venait, à la phrase heureuse qu’elle
+trouvait avec une facilité surprenante, et que le collaborateur,
+enchanté, saluait de bravos, griffonnait en hâte, appréciait en
+connaisseur, avec des éloges délicats.
+
+«Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je lui parle d’amour... de
+_son_ amour.»
+
+Sourdement, dans un insondable lointain, la voix du jeune homme niait,
+dissipait le malentendu: «Blandine Jasmin?... Mais on peut la donner à
+Sépol... Je ne la vois plus. De l’amour?... Jamais de la vie! Ces
+femmes-là, on s’en amuse quand on ne sait pas... quand on n’a pas encore
+rencontré...»
+
+--«Eh bien, ma bonne amie, nous attendons ce que vous déciderez.»
+
+L’accent pâteux de Théophile fut comme une pédale aux musiques doucement
+vibrantes. Claircœur sembla s’éveiller d’un songe.
+
+--«Nous avons bien une idée, Loulou et moi», coula cette voix, qui
+semblait traverser des mâchures de pâte de guimauve.
+
+--«Quelque chose qui arrangerait tout», continua l’antistrophe.
+«Seulement, cela nous imposerait un sacrifice.»
+
+Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les écoutait, avec un
+sourire vague, un regard mal débrouillé d’insistantes visions.
+
+--«Le bon air est tellement recommandé à ma pauvre femme, surmenée par
+la vie de Paris. On dit qu’en Suisse il existe des pensions très bon
+marché. Et Lilie... Cela lui ferait tant de bien! Si vous pouviez, chère
+amie, tout près de vous, leur trouver?...
+
+--De la sorte», insinua Louise, «vous ne seriez pas séparée de Gilberte.
+Nous vous la laisserions. Seulement, dans certaines circonstances, je
+serais là, je la chaperonnerais. Le monde n’aurait rien à dire.»
+
+Quand Mme Andraux prononçait «le monde», quelque chose de grand
+s’évoquait. En elle-même, l’image était moindre. Toutefois, quel orgueil
+d’annoncer à ce «monde», sous les espèces de sa concierge de la rue
+Surcouf et de l’ouvrière à la journée: «Je pars en Suisse, pour ma
+petite Nathalie. On assure que les docteurs de Lausanne enseignent une
+hygiène merveilleuse pour les enfants.»
+
+Elle reprit tout haut:
+
+--«Seulement, la question se pose: existe-t-il dans les endroits chics
+où vous irez, des petits coins assez modestes, à portée de notre modeste
+bourse?»
+
+Claircœur s’écria:
+
+--«Vous plaisantez! Je ne permettrai pas que vous fassiez de la dépense,
+à cause de Gilberte, à cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie
+et Bernard.
+
+--Oh! Bernard n’a pas mérité...
+
+--Laissez donc! Il lui faut des vacances aussi, à ce pauvre grand gosse.
+Théo, j’espère bien que vous prendrez quelques jours...»
+
+Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur un poids bien lourd. Les
+Andraux devenant ses hôtes, dans une villégiature de luxe,--elle
+connaissait leur vanité--suspendraient cette persécution sourde dont ils
+la désolaient depuis qu’elle s’occupait de théâtre. Le plaisir,
+l’économie, la vie intime, en famille, amolliraient ces natures sèches.
+Puis, ils verraient de près le sérieux de son effort, et combien son
+attitude était irréprochable. Oui... peut-être... elle avait eu tort de
+garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner... surtout avec une
+jeune fille dans la maison. Mais, après une séance de travail, cela se
+faisait si naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse, on serait
+tous ensemble. L’acteur ne viendrait pas... ou si peu!
+
+De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne montrant que sa joie
+de l’arrangement. «Mes bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez
+bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela plus tôt?» Pour un peu,
+elle se fût excusée d’avoir envisagé quelques semaines de repos au
+dehors, sans y associer «la famille».
+
+Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela les enfants. On leur fit
+deviner la nouvelle. Bien que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un
+espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils devinrent fous de
+plaisir. Bernard et Nathalie exprimèrent cette félicité merveilleuse des
+premières années de la vie, cette félicité sans ombres, qu’on éprouve à
+leur âge pour très peu de chose, et que tous les trésors de l’univers ne
+nous restitueraient pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent tante Gil
+de caresses, tandis que Gilberte lui disait, avec un regard
+indéfinissable et mouillé d’une larme tendre:
+
+--«Petite marraine... Si tu savais!... J’ai besoin d’aller loin, comme
+ça, avec tous les miens. Je t’en saurai gré toute ma vie!»
+
+ * * * * *
+
+Plus tard, dans la soirée, les Andraux partis et sa filleule lui ayant
+souhaité le bonsoir, Claircœur s’enferma dans son cabinet de travail.
+Non qu’une inspiration soudaine la pressât de noter quelque sujet de
+roman ou de remanier quelque scène de sa pièce. Elle sortit d’un tiroir
+à double fond des livres de comptes, un portefeuille, une pochette de
+cuir contenant des récépissés de valeurs.
+
+Longtemps, elle compulsa ces différents objets, résumant sur un
+bloc-notes les données de leurs chiffres. Elle examina aussi un
+itinéraire de chemins de fer, et un guide en Suisse, où se trouvaient
+les prix des hôtels et pensions.
+
+En dernier lieu, elle fouilla dans une sacoche, et en retira des
+factures,--d’ailleurs acquittées. (Claircœur payait toujours comptant.)
+Entre ses doigts, un peu fébriles, glissèrent des notes de couturières,
+de lingères, de modistes, d’orfèvres, de dentellières, de vins et
+liqueurs de grandes marques, de fleuristes. Puis vinrent des reçus
+pliés, qu’elle enfouit aussitôt, sans les déplier, sans les relire.
+
+Claircœur s’accouda, soupira.
+
+«Quelle année!...» murmura-t-elle. «Si ma pièce n’était qu’un succès
+moyen...»
+
+Mais elle secoua les épaules, se reprit:
+
+«Voyons... Fagueyrat met tout son avenir de directeur sur _Les Malheurs
+d’une arpète_. Il joue une plus grosse partie que moi. Et il ne doute
+pas, lui.»
+
+Elle ajouta, plus bas, très bas,--lentement, comme si elle savourait les
+mots:
+
+«Combattre ensemble... Remporter la victoire ensemble...»
+
+Un sourire chassa l’expression soucieuse de son visage. Un sourire
+subtilement féminin, un sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée,
+embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir toute la jeunesse
+inutilisée, la fraîcheur d’âme, le dévouement inépuisable, la grâce
+et... l’amour... Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans ce
+sourire... plus que sur beaucoup de lèvres printanières et comblées de
+caresses.
+
+Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui, chiffres et factures, doit
+et avoir, s’évanouirent, n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé,
+le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure existence de femme,
+les résultats arrachés aux mains rétives du sort, la sécurité de
+l’avenir, rien ne compta plus.
+
+Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du tiroir, portefeuilles, livre de
+balance, récépissés de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa
+clef. Et toujours souriante, conduite par son rêve, elle s’en alla lui
+sourire encore,--dans le sommeil.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en les voyant au passage nous
+leur prêtons une magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y vivre.
+Y vivre!... c’est-à-dire y apporter la pulsation toujours inquiète,
+sinon douloureuse, dont le rythme unique fait de chacun de nous un être
+entre tous les êtres. Y vivre... Dans les frissons de la chair, toujours
+émue d’un appétit ou d’un malaise, et dont le fragile bien-être est
+suspendu entre quelques degrés du thermomètre. Dans les frissons plus
+mystérieux, plus déconcertants, de l’âme, dont le bonheur est en
+opposition même avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le bonheur
+cesserait de vivre, car il cesserait de lutter, d’espérer, de se
+souvenir, d’agir.
+
+Toutefois, devant une demeure douce, entrevue au passage, nous imaginons
+que nous pourrions y vivre,--sans y faire entrer avec nous la
+tourmenteuse qu’est la vie.
+
+Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des Quatre-Cantons, entre
+Vitznau et Lucerne, les passagers attardaient leurs regards sur une
+maison basse, longue, aux lignes simples, couverte en tuiles brunes,
+enguirlandée de verdures grimpantes, et dont le jardin finit en une
+terrasse à pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette terrasse,
+une rangée de glycines arborescentes dresse des rameaux énormes, tordus
+comme des câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola la plus
+admirable draperie de feuillage. En ce mois d’août, lorsque les volets
+de cette maison délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y
+installèrent, la seconde floraison des glycines accrochait dans le
+feuillage fin une profusion de gros thyrses lilas. Quelques-uns
+retombaient, au bout des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la
+surface du lac. Et les touristes, déjeunant sous la tente des petits
+vapeurs, s’exclamaient. Plus d’une bouche un peu triste retenait le
+soupir: «Qu’il ferait bon vivre là!»
+
+Claircœur l’avait découverte, peu après son installation à Lucerne, dans
+un hôtel dispendieux. La romancière aussi avait pensé: «Qu’il ferait bon
+vivre là!» Et surtout: «Qu’il ferait bon travailler là!» Car il lui
+tardait de remettre un feuilleton sur le chantier. Ses charges s’étaient
+tellement accrues! Que donnerait le théâtre? La confiance dans le succès
+de sa pièce, à certaines minutes soudaines, se décrochait, pour ainsi
+dire, de son cœur. Vide glacial, vertige d’effroi. Sa main tremblante
+cherchait un appui.
+
+Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux vertes, resserrées dans
+l’étreinte silencieuse et formidable des monts, comme elle écrirait
+facilement! La belle besogne qu’elle abattrait là, durant cinq ou six
+semaines, en l’exaltation d’une telle nature! Pour son âme de
+Parisienne, transportée parmi des sites les plus merveilleux du monde,
+l’enchantement agissait comme une griserie stimulante. Elle avait hâte
+d’installer une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, d’y poser
+les feuillets blancs, d’y rêver, la plume à la main.
+
+La maison, d’ailleurs, malgré son aspect ravissant, se louait peu cher,
+étant passablement délabrée, et dépourvue de tout confort moderne.
+Claircœur réaliserait une importante économie sur la vie d’hôtel, du
+moment qu’elle avait plusieurs personnes à héberger. Louise Andraux,
+Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. Et il restait
+tacitement convenu que Théophile et Bernard les rejoindraient pour
+quelques jours.
+
+La romancière trouva plus pratique de s’établir aux «Glycines». Elle fit
+venir de Paris sa femme de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa
+cuisinière, déjà partie en congé au fond de la Bretagne, elle la
+remplaça momentanément par une Suissesse.
+
+Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après un essai malheureux,
+quelques pourparlers avec les gens du pays, dont elle ignorait le patois
+germanique, et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur réussit à faire
+marcher tant bien que mal sa cuisine et son service. Louise Andraux, se
+considérant comme une invitée, n’offrit jamais de se rendre utile. Cette
+petite bourgeoise de Grenelle ne craignit même pas de manifester quelque
+humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes cuites, aux dénominations
+impossibles à prononcer, accompagnées de choux rouges à la confiture, ni
+de déclarer qu’elle se briserait les reins si elle tentait de faire son
+lit. On l’entendit grommeler: «J’ai une domestique chez moi, pour me
+servir. Je ne viens pas chez les autres pour m’abaisser au travail d’une
+bonne.»
+
+Si encore elle s’était contentée de ne point aider son hôtesse. Mais
+elle bouleversait sans scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne lui
+montait pas assez chaude, pour un volet qui ne voulait pas se laisser
+fixer, pour une araignée se promenant au plafond.
+
+Le second soir, comme Claircœur, éreintée d’avoir étendu du papier sur
+les tablettes des armoires un peu moisies, couru très loin pour louer de
+la literie qui manquait, et montré à Gilberte à repasser des chemisettes
+que la jeune fille avait mal emballées, cherchait nerveusement sur
+l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des cris terribles la jetèrent
+hors du lit. Prise d’épouvante, elle courut à la chambre de Louise. La
+petite Nathalie, qui partageait cette chambre avec sa mère, joignait des
+clameurs aiguës aux hurlements de Mme Andraux.
+
+Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton de la porte. Mais la
+targette intérieure était poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout
+de suite, elle eut le temps de supposer les pires catastrophes.
+Certainement, les malheureuses avaient mis le feu. Louise brûlait vive
+avec son enfant.
+
+La survenue de Gilberte et de Céline, en robes de nuit, les
+objurgations, les supplications des trois femmes, provoquèrent enfin, à
+l’intérieur de la chambre, un pas traînant, le geste d’un bras à demi
+paralysé... Et le verrou glissa, la porte s’ouvrit. Épuisée par
+l’effort, Louise retomba contre son lit, en serrant convulsivement son
+enfant sur son cœur.
+
+Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient une pièce paisible.
+Une croisée s’ouvrait sur la splendide nuit d’été,--sur le jardin, sur
+le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille rocheuse tendue de
+velours noir, au delà, muraille de mille mètres, au-dessus de laquelle
+des glaciers bleuâtres scintillaient.
+
+Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme à bout de cris et
+d’horreur.
+
+Mon Dieu! qu’y avait-il?
+
+--«Oh! cette bête!... cette bête!... ce monstre!...» balbutia la dame de
+Grenelle.
+
+--«Quel monstre?... quelle bête?...
+
+--Ce doit être une chauve-souris.»
+
+Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger sursaut la secoua. Un
+vol soyeux effleurait sa joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque
+chose d’obscur et d’effaré.
+
+--«Ce n’est qu’un papillon», dit Claircœur.
+
+--«Un papillon? cette ignoble bête!... Vous êtes folle, ma chère!» cria
+Louise.
+
+Le vol palpitant montait maintenant vers le plafond blanc, s’y heurtait,
+aveugle, dans les reflets mouvants des lumières. Et le corps velu de
+l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à chaque coup, sur la nette
+surface, une tache de cendre vivante.
+
+--«C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre. Il doit y avoir des
+ruches non loin d’ici», prononça tranquillement la romancière. «Viens,
+Lilie, n’aie pas peur», ajouta-t-elle en détachant la petite du corps
+convulsif de Louise. «Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de nuit...
+Un mangeur de miel... L’ennemi des abeilles. Mais il ne peut te faire
+aucun mal. Nous allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau sphinx
+tête-de-mort.
+
+A ces mots «tête-de-mort», Nathalie, dont Mme Andraux venait de
+détraquer les nerfs puérils, tomba presque dans des convulsions.
+
+--«Je ne veux pas!... je ne veux pas voir une tête de mort. Emmène-moi,
+maman!... Emmène-moi!»
+
+Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse d’avoir fait tant de
+bruit pour un papillon, elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il
+fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau de Cologne.
+
+Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois, la chasse au sphinx.
+
+--«Si vous ne le détruisez pas», soupira-t-elle, «je ne dormirai pas
+ici. J’aimerais mieux mourir.»
+
+Et elle conclut:
+
+--«Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un homme dans cette maison.
+Demain, je télégraphie à Théophile. C’est insensé de rester ainsi des
+femmes sans défense, dans une habitation solitaire. Tout peut arriver.
+Quelle leçon!... Ah! oui, c’est une leçon!...» répéta-t-elle, après un
+glapissement,--car le sphinx, épuisé, venait de s’abattre près d’elle.
+
+--«Sur mon oreiller!... quelle abomination!...» brama-t-elle encore.
+
+Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche fauve s’étalaient,
+immobiles, lasses d’avoir si follement emporté le corps lourd. Les gros
+yeux nocturnes du sphinx brillaient comme deux perles de jais sous les
+antennes frémissantes. Des ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure
+rayée de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi, de découragement, de
+souffrance mystérieuse, représentait cette infime chose vivante, à peine
+grosse comme un petit doigt de femme, entre les grandes ailes abattues
+et résignées.
+
+Bien prompte pour une personne défaillante, Mme Andraux saisit à terre
+une de ses bottines, quittées l’instant d’avant, et la leva en massue.
+
+--«Vous ne ferez pas ça!» s’écria Claircœur, «vous ne ferez pas ça!...»
+
+Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent le coup de semelle que
+Louise eut à peine le temps d’atténuer.
+
+--«Ne vous excusez pas, je l’ai risqué», dit la romancière.
+
+Et, prenant délicatement le papillon, elle le porta dehors, refermant
+sur lui la croisée.
+
+--«Maintenant, ma pauvre Gil... il va falloir que vous me donniez une
+autre taie d’oreiller», proféra la dame de Grenelle.
+
+Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet brun, si subtil, presque
+immatériel, imprégné de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme
+ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait poser sa tête,
+graissée de brillantine et constellée de papillotes.
+
+ * * * * *
+
+Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces ennuis domestiques, la
+romancière voulut réaliser son projet de travail sur la terrasse aux
+glycines. Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un paquet de
+papier vierge, dont la grosseur attestait son entrain et sa bonne
+volonté.
+
+La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un vif saphir entre le cadre
+immédiat des arbres, paraissait noir, en face, dans l’ombre de la
+muraille rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi des mauves fluides,
+avec son écrin de montagnes. Là-bas, où les promontoires énormes
+l’étranglent, où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient de la
+rive que par un ourlet d’hyacinthe. Tout fondait, même les formidables
+massifs, dans une atmosphère de perle et d’azur.
+
+Contre ce paysage, irréel à force d’immensité, les verdures désordonnées
+et charmantes du jardin prenaient une couleur, un relief excessifs.
+Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une alpe bleue.
+
+Dans le soleil, des parfums se volatilisaient. Claircœur, suivant le
+sentier indistinct, écrasait des romarins, des menthes, des lavandes.
+Sur ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient, dans
+l’exaspération de leur âme odorante.
+
+Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola fleurie, au-dessus
+des eaux fraîches et mystérieuses!
+
+Deux marches moussues donnaient accès à la terrasse. Pétrifiée,
+Claircœur s’y arrêta, son papier à copie tragiquement serré sur son
+cœur.
+
+Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir japonais, assise sur un
+fauteuil d’osier. Elle tenait un livre à la main, elle qui se défendait
+mal de détester la lecture.
+
+--«Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je ne vous dérangerai pas. Vous
+le voyez, je lis.»
+
+Ne pas la déranger!... alors que la présence de tout être vivant, sauf
+Criquette, paralysait la femme de lettres.
+
+--«Mais», ajouta Mme Andraux, examinant la chemisette et la jupe de
+toile portées par son hôtesse, «ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un
+brin de toilette, ici, n’est pas de trop? Nous sommes tellement en vue,
+sur cette terrasse! Vous n’imaginez pas... Les passagers du bateau de
+Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles pour me regarder.»
+
+Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle ne trouvait pas un mot.
+L’irrémédiable lui apparaissait. Louise n’abandonnerait plus la pergola.
+Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient les bateaux, et
+leurs touristes incessamment renouvelés. On la prenait pour l’heureuse
+propriétaire de la pittoresque demeure. La dame de Grenelle devenait la
+dame aux glycines. Peut-être, à distance, et malgré les jumelles, lui
+découvrait-on de la grâce, une fantaisie d’artiste dans les nuances
+agressives de son «kimono». C’est donc pour cela qu’elle tenait un
+livre! L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière occupation, ne
+dessinerait pas dans l’espace un geste assez distingué. Louise soignait
+son attitude. La jouissance de produire un effet lui ferait oublier
+l’ennui de la contrainte et le vide des heures. Elle était sous cette
+pergola pour tout le mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps,
+Bædeker la signalerait?
+
+--«Je ne venais pas pour... pour... travailler», bredouilla Claircœur.
+«Je ne peux pas écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil du
+lac, à cette heure-ci.»
+
+Elle s’avança jusqu’à la balustrade,--ferraille assez élégante,
+somptueusement rouillée. Et elle l’eut--le coup d’œil--qui fut surtout
+le coup au cœur. Que c’était beau! Et quel bruit câlin faisaient les
+vaguelettes, contre les vieilles pierres de soutènement, gluantes de
+lichens roux, de mousses vertes!
+
+Claircœur s’attardait. Une exclamation la secoua.
+
+--«Voilà le bateau de dix heures. Il quitte Vitznau. Si vous ne voulez
+pas qu’on vous voie dans cette tenue...»
+
+Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la romancière abandonna la
+terrasse. Elle écrirait dans sa chambre. Mais voilà... Y
+écrirait-elle?... Malgré sa facilité d’invention, son abondance
+narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée de sa vie, par
+devenir plus soumise qu’autrefois aux influences extérieures, aux
+susceptibilités de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales
+palpitations de son cœur. Une inquiétude ignorée jadis, celle de ne pas
+trouver, de rester court--ou plutôt celle de ne point se satisfaire avec
+les mêmes imaginations, avec les mêmes formes--la perça comme d’une vive
+blessure, en ce matin splendide, où elle sentit pour la première fois le
+défi de la beauté, le majestueux défi d’une beauté intraduisible, dans
+l’odeur des lavandes et des menthes du jardin ensoleillé.
+
+Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par la révélation de
+sentiments que n’enfermeraient plus les catégories simplistes. Les
+grands mots,--les mots si grands qu’ils en sont vides,--commençait-elle
+à s’en défier? Devait-elle s’en prendre à cette école de concision
+qu’est le théâtre? Rien que d’entendre ses tirades dans le ton de
+dialogue où elles devaient être dites, les lui rendait intolérables. Ce
+que les ciseaux avaient marché, dans le travail de la pièce, avec
+Fagueyrat!... Mais, après cela, comment entreprendre un de ces
+feuilletons d’autrefois? un de ces feuilletons de quarante mille lignes,
+dans lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait vingt pages, à
+n’importe quel endroit, si les exigences du journal le réclamaient de sa
+verve toujours prête.
+
+Pauvre vaillante ouvrière de lettres! Allait-elle connaître, en dehors
+de la saine fatigue du métier, les tourments de l’art? Tourments
+inutiles et inavouables, comme ceux de l’amour, quand la jeunesse de
+l’esprit et la jeunesse de la chair ont passé, sans faire éclore les
+divines fleurs.
+
+Oppressée de tristesse, et sans analyser son désarroi, Claircœur
+regagnait sa chambre. Elle aperçut, entre des broussailles, le dos blanc
+de Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette fit la
+sourde oreille. Criquette, en Suisse, n’était plus, pour sa maîtresse,
+la compagne patiente des longues séances d’écriture. Encore un menu
+déboire--ne plus voir près de soi, en levant les yeux de dessus la
+«copie», ce gentil museau tendre, ce regard brillant et mouillé--pas
+humain, non, mieux qu’humain, parce que brûlant de tout dire, sans
+l’aide d’aucune parole,--sans le désaccord d’aucune parole, sans la
+dérobade des prunelles tandis que la parole ment.
+
+Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans la chambre. Le jardin
+sauvage, qui sentait la lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la
+taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, avait réveillé ses
+instincts d’animal chasseur. On la voyait s’élancer tout à coup, avec
+des abois furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, que, sans
+doute, venait de soulever quelque fuite silencieuse. Elle fouillait du
+nez, des pattes, avec une incroyable vélocité. Sa truffe noire
+s’enfonçait dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait des vapeurs
+animales, dont s’enivrait sa petite âme furibonde. Quand on parvenait à
+l’arracher de là, la charmante bête de salon montrait une face terreuse
+et hagarde, aux écorchures saignantes, un œil poché, des babines
+féroces. Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une solution
+d’acide borique, s’indignait contre Gilberte et Lilie, à qui la figure
+comique de Criquette, son clin d’œil involontaire, arrachaient des rires
+convulsifs.
+
+Mais c’était à la brune surtout que la passionnée créature s’affolait.
+Elle flairait et voyait des choses indiscernables pour les habitants des
+«Glycines». Les touffes d’herbes remuées par le vent, les taillis
+obscurs où les branches craquent, où les feuilles sèches se froissent,
+devenaient pour Criquette autant de repaires où elle tentait des
+exploits effrénés.
+
+Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à manger un jeune
+hérisson, dont les piquants, quoique sans force encore et sans
+expérience, lui mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui enleva
+cette boule inerte, que Lilie ne pouvait croire un animal vivant. Pour
+que l’enfant vît le lendemain, au grand jour, la petite physionomie
+porcine, on enferma le hérisson dans une resserre du jardin, où se
+trouvaient divers ustensiles, et, entre autres, un pot de couleur verte,
+avec lequel Gilberte prétendait repeindre les volets de la façade basse.
+Criquette aurait aboyé devant cette resserre toute la nuit, si on ne
+l’eût enlevée de force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson noyé
+dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât de cacher le drame à Lilie,
+elle finit par connaître cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps,
+certaine que le hérisson, ne pouvant supporter l’horreur de cette
+captivité, dans un endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était
+suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver là!
+
+Cette tendre petite Nathalie devint, pendant ces vacances agitées, le
+meilleur repos, le véritable rafraîchissement de Claircœur. Gilberte,
+par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de son joli visage las,
+ses réflexions désenchantées ou amères, ajoutait plutôt un sujet
+d’inquiétude aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité s’en
+ressentait, perdait l’abandon, la confiance. Une timidité paralysait la
+mère adoptive devant l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait
+dans plus de silence à mesure que la vie la révélait davantage à
+elle-même. Claircœur s’étonnait, souffrait de se heurter à
+l’incompréhensible, dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et
+qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les ressorts compliqués d’une
+individualité humaine pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner
+suivant le système d’une autre individualité humaine! La romancière
+ingénue découvrait ce que son imagination, pourtant fertile, ne lui
+aurait jamais représenté: l’abîme qui sépare une génération de celle qui
+la suit immédiatement,--abîme que la méfiance ironique de la dernière
+rend infranchissable.
+
+Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante
+Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait
+recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop
+haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la
+persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la
+femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie
+essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus
+petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne
+faiblirent... Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant
+des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en
+chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier.
+
+--«Ah! que tu es mignonne!» s’écria la romancière en délivrant la
+petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes
+emmêlées. «Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait
+te donner à moi.
+
+--Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande.
+Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu... Faudrait rester toujours
+petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein.
+
+--C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez
+poussé», rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.
+
+Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au
+malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son
+tour, en y apportant sa part d’obscurité.
+
+Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont
+allaient frémir les paisibles Glycines?
+
+Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de
+fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des
+retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot
+parisien, «des potins de coulisses».
+
+Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou
+par quelque fournisseur. Une actrice française,--qualifiée de «grande
+artiste» par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la
+réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles,--une actrice
+du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau,
+troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du
+Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne
+parlait que de cela dans les Alpes,--dans celles qui sont du monde.
+Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi,
+chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en
+crachait et en haletait la nouvelle.
+
+Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y
+croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, «les hommes étant
+si bêtes»! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une
+farceuse.
+
+La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie,
+s’attira un «pfutt!...» de désinvolture bizarre, souligné par un
+haussement d’épaules.
+
+Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et
+disparut, laissant son assiette à demi pleine,--car on était au milieu
+du déjeuner.
+
+Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents
+incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que,
+«quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents».
+
+--«Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur», murmura
+tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère.
+
+--«Votre sœur?... Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le
+sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de
+prudence...
+
+--Je vous en prie!...
+
+--Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait
+de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous
+n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est
+question de lui et de cette demoiselle?... Non?... Eh bien, ouvrez les
+yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas
+ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la
+moindre clairvoyance!... Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma
+fille... ni même ma filleule. Je m’en moque!»
+
+Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation,
+quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même
+de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la
+réponse.
+
+Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une
+angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême.
+
+L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se sentit rougir violemment. Par
+bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse,
+attendant si «_Matame foulait ritourner oune papir_».
+
+Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa
+pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le
+temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner?... Oui... Sans
+doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait
+Louise? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur
+tant de précipitation,--surtout si quelque retard compliquait
+l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait
+plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui
+s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la
+petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa
+tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre,
+Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses
+facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les
+contraintes.
+
+A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant.
+
+Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté,
+lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du
+petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction
+nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui
+l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au
+même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous.
+
+Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à
+Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse
+interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui
+enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de
+mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de
+couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose
+inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée
+par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas
+balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les
+rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter,
+sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois
+injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau
+l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient
+beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent
+contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que
+l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor
+déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues
+mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient
+malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et
+blasphématoire.
+
+--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous
+demande pardon!»
+
+C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies
+ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants,
+divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par
+des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des
+«palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne
+voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses
+auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas
+aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large
+bonne volonté.
+
+D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un
+rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs.
+Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la
+Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop
+vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le
+rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec
+futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se
+croire l’étoffe d’un directeur?)
+
+--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!»
+
+Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle
+pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin,
+lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces
+jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et
+qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans
+hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent
+pas pour eux.
+
+--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat.
+
+--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant.
+
+Et il ajouta:
+
+--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être
+franche.
+
+--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de
+ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons
+une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...»
+
+Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de
+son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec
+raison.
+
+--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la
+coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces
+yeux-là...»
+
+Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de
+paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un
+infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement
+ému,--continua:
+
+--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé!
+
+--Du travail suisse», expliqua-t-elle.
+
+Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et
+il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en
+aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait
+mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de
+cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus
+nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse
+d’être glabre, gagnait en profondeur.
+
+--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle.
+
+--«Moi, un conquérant!...»
+
+Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression
+attristée, qui lui donnait l’air intelligent.
+
+--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de
+suite?
+
+--Du tout.»
+
+Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui
+surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de
+Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du
+sien.
+
+--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.»
+
+Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des
+mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas,
+hors de ses lèvres:
+
+--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!»
+
+Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas
+préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes
+spontanées, au bord des cils.
+
+--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera
+vite».
+
+Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant
+sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui
+faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière
+un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs
+qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas.
+
+--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si
+bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me
+serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant
+pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous.
+L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en
+présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle
+qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert
+ma tête!...
+
+--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une
+enfant.»
+
+Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit.
+
+--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt
+à vingt-deux ans?
+
+--Bientôt vingt et un.
+
+--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous
+savez, malgré son humeur taquine.
+
+--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son
+sujet.»
+
+La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne
+songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop
+lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de
+sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau
+son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le
+rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori,
+pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la
+revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie,
+lorsqu’il s’écria:
+
+--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète,
+une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans
+difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce
+que je désire.
+
+--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera
+«Lulu-tire-l’aiguille»!...
+
+--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les
+planches. Et, comme il est immensément riche...»
+
+La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais,
+presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car
+Fagueyrat murmura:
+
+--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé
+avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me
+retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa
+collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les
+fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de
+suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et
+pas de bénéfices, c’est dur.
+
+--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami.
+N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous
+disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à
+m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous
+verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort!
+C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon
+œuvre.»
+
+Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en
+disait plus que les mots.
+
+Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord,
+puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans
+d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité
+moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de
+ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et
+nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis
+quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout
+autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre
+cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme
+miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que
+cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute,
+qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa
+fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés
+en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit:
+«Après tout?... Pourquoi pas?...»
+
+--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et
+s’inclinant sur cette main, pour la baiser.
+
+--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle
+qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse.
+
+Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes.
+
+A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr,
+plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou
+artificieuses, dont la conquête l’eût enivré.
+
+--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son
+regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le
+bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été
+heureuse. Voulez-vous essayer?...»
+
+Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un
+«chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce
+fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de
+créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse
+d’une telle femme?
+
+Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les
+paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à
+son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner.
+L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon
+d’hôtel où tout le monde pouvait venir.
+
+--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de
+raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur,
+tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des
+paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous
+devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous
+m’avez confié... à... à... notre commune émotion.»
+
+Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne
+pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui
+les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante,
+douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en
+elle.
+
+Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant
+sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle
+croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les
+belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle
+doutât de son visage pour cacher si bien son cœur!
+
+Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant
+qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la
+raison gardait le silence.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Louise Andraux à Théophile Andraux
+
+«Les Glycines, 14 août.
+
+«Mon cher Théo,
+
+«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de
+Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant,
+j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne
+t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras
+vivement ta valise. Nous allons te voir accourir.
+
+«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les
+frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout
+craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous
+couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir
+lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent!
+
+«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres!
+Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun
+prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler.
+Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres
+de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas
+reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je
+possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller...
+retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le
+monde!
+
+«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec
+ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de
+chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette
+Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et
+qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le
+salon!!...
+
+«Gilberte, me diras-tu?
+
+«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera
+plaisir.
+
+«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la
+Nature?»
+
+«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand
+N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne
+te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de
+manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller
+faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je
+me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil,
+quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu...
+ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose
+qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces
+de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que
+le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village,
+ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça
+m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas
+plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change
+avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du
+matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq
+centimes de plus que nous. C’est du chiqué.
+
+«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un
+de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle
+Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te
+décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir
+ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne
+te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé
+comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si
+bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine
+n’étouffera point la bonne.)
+
+«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens,
+de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette
+grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie
+lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu
+es bien un homme, mon pauvre Théo!
+
+«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la
+mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du
+moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui,
+tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le
+Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le
+rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel
+rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une
+midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la
+littérature!
+
+«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à
+cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que
+je te crie: «Accours!»
+
+«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme.
+Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé.
+Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.
+
+«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable
+Fagueyrat, Lilie et moi.
+
+«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le
+directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est
+d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui
+rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit
+sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne
+journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant
+jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur
+la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine
+Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur
+n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle
+plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur.
+Complications.
+
+«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il
+écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du
+Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi,
+c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite.
+Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec
+Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et
+avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste
+toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues
+filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un
+ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que
+notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à
+miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier,
+flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des
+palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des
+ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui
+de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux.
+
+«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de
+fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas
+s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons
+vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied
+à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas
+mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel
+liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file
+partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs
+des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes
+sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce
+miel... n’en parlons plus!
+
+«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour
+cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des
+pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah!
+les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous
+accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et
+allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!...
+
+«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide,
+caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le
+vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux,
+le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait
+marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en
+avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de
+nous, en arrière.
+
+«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous
+voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien
+entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait
+la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé
+que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette.
+Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes
+vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous
+voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les
+connais bien!
+
+«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du
+funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement,
+de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le
+chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage.
+Ils avaient...
+
+«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu
+trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si
+tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera
+close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille.
+J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma
+pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon
+lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et
+dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à
+votre amour!»
+
+«L’instinct de la vertu, pourtant!...
+
+«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et
+Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire
+l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse
+d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée!
+
+«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma
+responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir.
+
+«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon
+Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour
+chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse
+éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi
+trop aimé!
+
+«Ta Loulou.»
+
+«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de
+notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure
+qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière,
+cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu
+t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin.
+J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse
+d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.»
+
+
+
+
+X
+
+
+Gilberte Andraux à Théophile Andraux
+
+«Les Glycines, 14 août.
+
+«Bien cher papa,
+
+«Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le cœur serré en prenant
+la plume. Mais, je t’en prie, cher papa, ne reste pas sur la première
+impression. Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au bout.
+Et même si je ne trouve pas les phrases qui te feront bien comprendre
+l’état d’âme de ta grande fille,--un état d’âme très sérieux, très
+brave, très loyal, je t’assure,--eh bien, sois assez bon pour attendre
+que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer--surtout avant de
+t’attrister--ce qui me serait bien plus dur que tout.
+
+«Papa, tu sais que je me croyais une vocation littéraire. Tu en étais
+fier. Tu m’encourageais. J’espère encore que nous ne nous sommes trompés
+ni l’un ni l’autre.
+
+«Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt ans peut écrire ne
+rapporte pas ce qu’elle mange (même avec un régime amincissant), ni le
+brin de toilette dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle
+géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent s’imposer un jour au
+public, ne s’imposeront que par deux catégories d’intermédiaires: 1º le
+temps, qui ne prendra de commission que sur son énergie et son travail,
+dont elle devra le saturer longuement; 2º ces messieurs les éditeurs,
+directeurs, critiques et confrères, qui la lanceront peut-être malgré
+l’encombrement, les rivalités, les bouillons à boire, mais à la
+condition qu’elle sera «bien gentille».
+
+«Le temps est un intermédiaire qui, ne me demandant pas d’être «bien
+gentille», mais de beaucoup travailler, me convient mieux que d’autres.
+Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins une bonne dizaine
+d’années.
+
+«Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant gagner ma vie. Et
+d’autant plus que, malgré ses exigences, monsieur le temps ne garantit
+rien. Je peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître,
+au bout de cette décade, que ma littérature ne me rapportera pas une
+côtelette par semestre,--ce qui est peu (même avec le régime
+amincissant).
+
+«Marraine, qui me disait tout cela avant que l’expérience me l’eût
+démontré--et que je ne croyais pas, naturellement--ajoutait: «Entre dans
+l’administration.»
+
+«Mais, papa, entrer dans l’administration avec l’idée de tout faire pour
+en sortir, je ne trouve pas ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une
+fois entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La routine, le
+travail sans lutte, sans stimulant, sans concurrence, les augmentations,
+les années gagnées pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir
+accumulées en vain,--tout cela doit vous envelopper, vous amollir, vous
+fixer.
+
+«Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, dont on peut faire des
+œuvres vibrantes, frémissantes, saignantes.
+
+«Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que
+j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace
+et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une
+après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que
+j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite
+Parisienne, qui appelais «mon parc» un pauvre arbre étiolé entre des
+murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté,
+mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est
+pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on
+s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur
+insolite, comme un intrus.
+
+«Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de
+tout: de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs
+vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop
+émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir,
+incompréhensible,--voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une
+révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce.
+
+«Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque
+miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part,
+une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu
+n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne
+s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître
+invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre.
+
+«Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de
+marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin
+de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les
+engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une
+prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des
+fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il
+appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon
+jeu, mes trouvailles heureuses.
+
+«Une idée me vint. Je m’offris,--tremblante, croyant qu’on allait me
+rire au nez.
+
+«Papa... écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à
+marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement
+tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve,
+non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette
+responsabilité,--surtout vis-à-vis de toi.
+
+--«Écris à ton père», m’a-t-elle dit. «Si tu lui exposes tes raisons
+comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne
+te permît pas au moins une tentative.»
+
+«La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y
+réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du
+théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître,
+telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans
+les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le
+terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux
+dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se
+manifester.
+
+«O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un
+milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement... mais la joie
+d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue... imposée au public... Oui, car
+il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main
+et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume... Cet
+entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête.
+Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien
+modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de
+bravoure,--comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge
+d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière
+la toile de fond?
+
+«Mon petit père, je t’en supplie! laisse-moi essayer d’une carrière
+qu’on ne considère plus--sauf chez notre concierge de Grenelle,
+peut-être--comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que
+notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.)
+Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde
+irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou
+professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que
+j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter
+mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides.
+
+«Pour que tu saches--sans m’accuser de présomption--quel service je peux
+rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il
+croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais
+elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce
+n’influe sur ta décision.
+
+«Mais,--entre nous,--mon petit papa, l’intérêt de sa pièce... est-ce que
+cela ne doit pas primer tout?... Songe au coup de dés qu’elle jette sur
+le tapis!... Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir... Ou
+désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel
+cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à
+ce que je lui dois... Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je
+retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si
+elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant
+les années de mon enfance, où j’attendais ton retour?
+
+«Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne
+plaider que pour moi-même.
+
+«C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous
+sommes ici, dans ce pays admirable,--grâce à elle, d’ailleurs. Mais je
+traversais une crise... comment te dirai-je?... mettons... de
+neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante.
+Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose,
+m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant.
+
+«Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer,
+qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en
+exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine,--cette
+admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la
+supériorité.
+
+«Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne
+m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à
+leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre
+passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce
+qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus
+tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je
+trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments.
+
+«Cher papa... J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te
+décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de
+courriers, palpiter à la vue de ton écriture!
+
+«M’auras-tu comprise? Auras-tu confiance en moi?
+
+«Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence
+avec mes yeux de jeune fille,--des yeux clairs, qui discernent leur
+chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des
+carrefours.
+
+«Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne
+sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont
+les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos
+épaules. Elles ne sont que des anecdotes.
+
+«Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans
+écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé.
+
+«Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.
+
+«Ta Gilberte.»
+
+«P.-S.--Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que
+nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord
+ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon
+cher père.
+
+«Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour
+moi,--affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras,
+comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en
+expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton
+point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les
+éloges--un peu intempestifs et trop indulgents--que m’ont donnés, devant
+elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier,
+la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots
+significatifs.
+
+«C’est inouï!... cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois
+impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme
+qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux
+autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité,--elle
+nous épie!... Elle écoute aux portes!... Que peut bien lui importer
+l’objet de nos entretiens?
+
+«Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la
+malveillance?... Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la
+malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles
+actions.
+
+«Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.
+
+«Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu!
+
+«Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+La paisible demeure des Glycines, faite pour la douceur des rêves et
+l’enchantement de la tendresse, connut les drames mesquins, les paroles
+sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, qui dissimulent des
+larmes de feu pour laisser plus sûrement en arrière des larmes de sang.
+
+Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse aux grappes mauves,
+une ligne à pêcher dans la main, il fut, pour de trop courts moments, le
+plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. Dans l’exultation
+d’apporter à l’office un seau d’eau tout grouillant d’écailles
+luisantes, dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner sa
+friture monumentale, devant Fagueyrat, acteur célèbre et directeur de
+théâtre, qui dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, le
+sous-chef sentit mollir sa faible résistance.
+
+Venu de Paris pour empêcher sa fille de «monter sur les planches», il
+lui accordait--au dessert de ce repas glorieux, et sur les instances
+flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à Gilberte la destinée
+d’une Mars ou d’une Rachel,--il lui accordait l’autorisation
+«d’embrasser la carrière dramatique».
+
+Cette autorisation, non convenue avec Louise, stupéfia Mme Andraux.
+Mais, la stupeur passée, cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le
+tour des convives. Un silence gêné planait. Elle se dirigea ensuite,
+d’un pas automatique, et comme sous l’impulsion d’une force
+irrésistible, surhumaine, vers la petite Nathalie.
+
+--«Maman, je n’ai pas eu mon dessert», gémit l’enfant, qui sentait
+passer le vent d’une catastrophe.
+
+Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras cette grande fillette de neuf
+ans, qui pesait lourd. Mais les sentiments sublimes font accomplir aux
+muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, en clamant tout à
+coup:
+
+--«Viens, mon innocente. Ils te perdraient aussi!...
+
+Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après elle, Louise envoya
+presque aussitôt la femme de chambre dans la salle à manger, pour
+réclamer un horaire des bateaux et un indicateur des chemins de fer,
+afin de manifester une intention destinée à glacer d’épouvante les gens
+qui avaient la chance de déguster une tarte aux prunes où la Suissesse
+était incomparable, et à semer le désespoir entre leurs tasses
+d’excellent café.
+
+L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant pas assez vite, Mme Andraux
+chargea Céline d’une nouvelle ambassade.
+
+--«Priez mademoiselle Gilberte de venir me parler.»
+
+La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. Tous deux
+considéraient attentivement les dessins rouges de la nappe.
+
+Bernard, présent à la scène,--car M. Andraux l’avait amené de
+Paris--murmura:
+
+--«Hardi, ma fille! va donner la réplique. Ça te formera pour le
+mélodrame.»
+
+Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait tiré sa malle au milieu
+de sa chambre. Pour l’instant, elle giflait Lilie, qui, parant les
+calottes de ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas partir.
+
+--«Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose», déclara la dame de Grenelle
+à la fille aînée de son mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure,
+tellement plus jolie d’être radieuse.
+
+--«Quoi donc, maman Louise?» demanda l’autre avec une douceur non
+feinte,--une douceur tellement aisée dans l’épanouissement où se
+dilatait sa jeune vie.
+
+--«Sois une cabotine. Ton père y consent. Je m’en moque. Mais, comme je
+ne veux pas que ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens que tu
+ne remettras plus les pieds chez moi.
+
+--Quoi?» fit la jeune fille en pâlissant.
+
+Et elle regarda sa petite sœur.
+
+--«Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus», souligna Louise.
+
+En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air
+avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la
+brillante armure de bonheur et de jeunesse.
+
+La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement «cette gamine»,
+et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une
+créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée
+d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et
+enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une
+haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même.
+Sincèrement elle se cramponnait au prétexte: l’immoralité de la
+profession.
+
+«Quoi!» pensait-elle, «toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième
+des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis
+montée sur les planches, moi? Est-ce que je me suis exhibée en public?»
+
+Le talent qu’on applaudit «sur les planches», le charme qui séduit le
+public... belle affaire!... D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné
+en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier.
+
+--«Mais, maman Louise», prononça Gilberte, faisant effort pour rester
+calme, «votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez
+pas me chasser de chez mon père, pourtant?
+
+--Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de
+mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur
+mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes...
+
+--Comment?...
+
+--J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.
+
+--Je n’ai pas dit...
+
+--Tu l’as insinué, c’est pire.
+
+--Pardon, maman Louise. Vous ne vous en rapportiez pas toujours à la
+Suissesse... Qu’est-ce que vous avez fait pendant une heure, dans la
+penderie aux robes, contre cette porte condamnée donnant sur le cabinet
+de travail de marraine, lorsqu’elle eut cette longue conversation avec
+monsieur Fagueyrat?...
+
+--Sors d’ici!... quitte cette chambre!...» cria l’épouse de Théophile,
+avec un accent et un geste où elle se révélait, il faut en convenir, non
+dépourvus d’aptitudes scéniques.
+
+Alors se déroulèrent les péripéties de cette crise familiale.
+
+Louise, désormais farouche et muette, continua de faire ses paquets.
+Dans le vague espoir qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile
+s’installa de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, et une boîte
+d’asticots dont il était très fier. Machinalement, il plaçait l’asticot
+destiné au second hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait celui
+du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait du sport dont il était
+fou. A son oreille retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes de
+dédain:
+
+--«Oh! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande pas de m’accompagner.»
+
+Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires représailles, en profitant
+d’une telle magnanimité, l’oppressait de mélancolie.
+
+Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, remontant au plus vite
+jusqu’à la cime du Rigi, à peine assez distante, à son gré, de ces
+Glycines secouées par l’orage.
+
+Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait de délicatesse, de bonté,
+de logique, d’esprit, d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les
+choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut stupéfaite de
+découvrir que tant d’éléments pacifiques, dont l’efficacité aurait dû
+normalement se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de
+reconnaissance, de confiance, devenaient autant d’explosifs et de
+fulminants dès qu’elle les approchait du brasier.
+
+Louise lui déclara:
+
+--«Ma chère, je veux bien ne pas vous en vouloir. Mais, vraiment, j’y ai
+du mérite. Que votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes
+soucis. Que je ne la revoie plus--pas plus que je ne vous reverrai sans
+doute--je n’y puis rien: vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me
+mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au cœur qui peuvent me tuer
+en chemin! Et Théophile... ses vacances perdues!... Je le connais, il me
+suivra. Pauvre ami!... Car, enfin, malgré sa faiblesse pour sa fille, je
+suis tout pour lui, il ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de
+même, avec votre folie de théâtre--qui vous coûtera cher! c’est moi qui
+vous le dis--avoir jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé deux
+êtres aussi unis que mon Théo et moi?...»
+
+Répondre à la dame de Grenelle que les glycines sécheraient de son
+départ, ne souhaitaient rien tant que d’abriter encore son cœur
+spasmodique et les loisirs de Théophile... que le bonheur conjugal du
+couple Andraux serait cultivé, apprécié sous la pergola aux grappes
+mauves mieux que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame autant que
+les pires insolences, lui eût suggéré les plus amères récriminations,
+l’eut précipitée peut-être dans des convulsions nerveuses.
+
+Claircœur dut y renoncer.
+
+«Théophile sera plus raisonnable», pensa-t-elle.
+
+Et elle se dirigea vers la terrasse.
+
+Mais Théophile craignait toute explication qui l’eût amené à blâmer
+Louise, ou--pire alternative--à intervenir auprès d’elle.
+
+Entendant des pas, devinant l’approche de la conciliatrice, il l’arrêta,
+sans tourner la tête, d’un geste de bras, à la fois impérieux et
+désespéré. Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions,
+contre la balustrade, fit deux pas en arrière, sur la pointe des pieds,
+chuchota:
+
+--«Retirez-vous, je vous en supplie!... Ça mord. Pas un mot!...
+Impossible de causer maintenant.»
+
+Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux, parmi ses vers de
+cadavre.
+
+Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine:
+
+--«Laissez-les donc partir. Vous ne voyez pas quelle chance pour nous?
+S’ils restaient, outre que la vie serait infernale, papa retirerait
+sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation qu’il m’a donnée. Sa
+femme l’en persuaderait. Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je
+serai majeure dans quelques semaines. Mais il m’en coûterait d’entrer en
+lutte avec mon pauvre père.»
+
+La jeune fille ajouta:
+
+--«Croyez-vous!... A-t-elle démasqué son caractère, l’aimable Louise!
+Dire que, pour l’opinion de personnes pareilles, je pourrais rater ma
+vie!
+
+--Et ton frère, sais-tu où il est? Nous le laissera-t-on?» demanda
+Claircœur.
+
+Gilberte hocha la tête--ignorance ou indifférence--et s’en alla piocher
+son rôle.
+
+Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. La patience lui manquait.
+Un instant, il s’amusa à jeter, par-dessus la clôture, des poissons
+vivants à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, sauta sur le
+rebord du mur. De là, ses yeux, que la lumière rendait pareils à deux
+sequins d’or, et qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur fixe
+flamboiement, guettaient les captures. Quand une forme sortait de l’eau,
+dansant au bout de la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme
+pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant de convoitise.
+Parfois, Bernard lui jetait un poisson. La victime, happée au passage,
+de quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute vive entre les
+mâchoires carnassières. Le sursaut de son corps et de sa queue
+divertissait le cruel garçon. Le chat posait ensuite devant lui la
+créature d’argent, dont la tête à présent manquait, et la dégustait,
+bouchée après bouchée. De temps à autre, il s’interrompait pour jeter un
+coup d’œil méprisant à Criquette, qui, révoltée, se dressait au pied du
+mur, injuriant l’intrus et son ignoble festin.
+
+--«Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et fiche-moi le camp toi-même,
+veux-tu!» cria enfin Théophile.
+
+Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers le large, entre deux
+eaux, des centaines d’ombres agiles.
+
+Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On ne le vit point aux
+Glycines, à l’heure où le facteur du port vint chercher les malles sur
+une brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui dire adieu. La
+sirène du bateau siffla. Louise dut courir, pour rattraper Théophile,
+parti en avant avec Claircœur et Nathalie.
+
+--«Je ne comprends pas cet enfant. Il doit être victime d’un accident de
+montagne...» gémit-elle, haletante, lorsqu’elle les rejoignit.
+
+--«Bah!» dit le père, «il a eu peur que nous le remmenions.
+
+--Mais non... je lui avais dit...»
+
+Mme Andraux se sentait humiliée par le manque d’égards d’un fils bien à
+elle, élevé par elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie, à
+l’indomptable fille de «l’autre».
+
+--«J’aurai bien soin de lui», dit Claircœur. «Et je regrette encore, mes
+chers amis...»
+
+Elle voulait les forcer à une effusion, dont l’absence lui crevait le
+cœur.
+
+Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une auberge. Sans un mot de
+regret, ils l’embrassèrent machinalement. Louise elle-même n’osa se
+soustraire à l’accolade.
+
+--Bien le bonjour à votre filleule de notre part, puisque Mademoiselle
+n’a pas daigné nous accompagner jusqu’au bateau», lança-t-elle en flèche
+du Parthe.
+
+On allait enlever la planche, du ponton à bord. Lilie, échappant à la
+main qui la tenait, bondit en arrière, se jeta au cou de Claircœur, dans
+la clameur des gens qui la crurent à l’eau:
+
+--«Tante Gil, je t’aime. Je serai à toi, quand je serai grande, mieux
+que Gilberte, mieux que tout le monde. Je t’aime, tante Gil, adieu... Je
+t’aime.»
+
+Un homme prit la fillette à bras-le-corps, la fit passer par-dessus le
+bastingage sur le pont, où elle retomba en sanglotant. Elle se tourna,
+tendant ses petits bras, son petit visage ruisselant de larmes. Elle
+cria encore:
+
+--«Embrasse Criquette pour moi.»
+
+Elle envoyait des baisers tant qu’elle pouvait, certaine d’être giflée
+aussitôt, n’en ayant cure.
+
+Mais, devant les exclamations admiratives, attendries, des passagers,
+qui trouvaient la scène charmante, proclamaient l’enfant adorable, Mme
+Andraux sourit jaune, et garda au fond de sa main les calottes qui lui
+démangeaient la paume.
+
+Devant les Glycines, Claircœur, au retour, levant la tête par hasard,
+aperçut un visage narquois, rouge et poudreux, encadré dans une lucarne.
+Où donnait cette lucarne? elle n’en savait rien, n’ayant jamais gravi
+l’échelle du grenier.
+
+--«Tante Gil», cria la voix de Bernard, «tu ne peux pas me faire monter
+un bock. Je me gargarise depuis deux heures avec des toiles d’araignée.»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, Claircœur aurait dû être heureuse. Elle réalisait enfin
+son projet de travail, sous la pergola, dans l’isolement, le calme, la
+beauté des choses.
+
+L’après-midi s’avançait. La lumière prenait une douceur merveilleuse.
+Les ombres mêmes étaient baignées d’une splendeur diffuse. Azurées ou
+glauques, elles s’enfonçaient dans les plis des montagnes, planaient sur
+les eaux, contre les grandes murailles rocheuses, sans rien dissimuler
+des lignes ni des couleurs. Elles n’étaient point des ombres, mais des
+morceaux amortis de clarté. Là-haut, là-bas, dans les lointains de
+l’altitude et de la distance, les profils des cimes, les pics neigeux,
+participaient à la magie de l’atmosphère, cessaient de se dessiner comme
+des contours terrestres, rivalisaient de légèreté avec les brumes
+vaporeuses ondulant et se dissolvant au-dessous d’eux. Sur les pentes
+inférieures, les forêts de sapins, si touffues, si riches d’obscurité
+verte et profonde, ne parvenaient pas à s’inscrire violemment,
+victorieusement, parmi la fantasmagorie des apparences. Soumises
+également aux caprices des rayons, elles poudroyaient comme une arène
+sablée d’or, ou se crêtaient d’écume bleuâtre là où le soleil ne les
+visitait point.
+
+Plus proche, plus humble, plus réelle, l’eau du lac, enfermée dans ce
+cadre de magnificence, reposait, frissonnante, mystérieuse.
+
+Et le calme était infini.
+
+Claircœur porta elle-même sa petite table dans l’angle le plus écarté de
+la terrasse, contre la balustrade, là où les rameaux de la glycine
+retombaient plus abondants.
+
+Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier, l’encre, son porte-plume
+préféré, tout était prêt. Criquette elle-même, sur son coussin que
+supportait un pliant, la regardait de ses yeux attentifs, comme pour lui
+dire: «Notre intimité est revenue. Te voilà seule. Je ne te quitte pas.»
+
+Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être pas respecté le travail
+méditatif, était parti en excursion dès le matin.
+
+Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque indistinct, parvenait de
+temps à autre jusqu’à la romancière. Des voix s’élevaient, par
+intermittence, dans la maison. Des voix, qui traversaient à peine, et
+rarement, le grand jardin. Des voix que l’espace absorbait, que nulle
+oreille, sauf celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette distance. La
+voix de Fagueyrat faisant étudier le rôle à Gilberte. La voix de l’élève
+se pliant aux indications du maître.
+
+Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler l’inspiration de celle
+qui écrivait. Cependant cette inspiration demeurait rebelle. La plume ne
+courait pas sur le papier. Un moment vint où elle se déroba, où elle se
+coucha sur la page blanche, comme un cheval qui se refuse, puis qui
+s’abat en franchissant l’obstacle.
+
+Claircœur regarda longuement au loin, ensuite elle contempla l’eau toute
+proche. Elle se tourna vers Criquette, plongea un tragique regard dans
+les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un instant le double écho
+des voix, si ténu, presque imperceptible, mais distinct pour elle dans
+l’énorme silence...
+
+Alors, inclinant son front entre ses mains, elle commença de pleurer, de
+pleurer intarissablement, tout bas, sans un soupir, sans un sanglot...
+de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur, toute son âme,
+ruisselaient d’elle avec ses larmes.
+
+Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne s’aperçut même pas que
+Criquette, ayant sauté de son coussin, grattait doucement contre elle,
+d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de réponse, s’asseyait à
+ses pieds, sur le bord de sa jupe.
+
+
+
+
+XII
+
+
+--«Ma petite Gilberte, viens un peu jusque sur la terrasse.»
+
+La jeune fille accourut, souriante, avec un air d’empressement tendre.
+La joie de vivre fleurissait maintenant sur son charmant visage. Cette
+joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle comme une
+récompense à la maternelle créature qui en était l’auteur. Quand
+Gilberte répétait: «Ah! marraine, que je suis heureuse!» Cela impliquait
+vaguement: «Le but de ta vie est atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des
+soucis à cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive, ses
+baisers reconnaissants. N’es-tu pas comblée?»
+
+C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a droit à la vie, à
+l’avenir. Gilberte n’était pas plus égoïste que tout cœur filial de
+vingt ans. Et comment ne s’y fût-elle pas méprise?... Le fait qu’elle
+rît et chantât par la maison, sa mélancolie envolée, que sa jolie
+nature, détendue, retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre flexible
+dont on ne courbe plus l’essor, que ses bras, ses lèvres, eussent de
+nouveau les câlineries de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur!
+
+--«Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse... toi, du moins. C’est tout
+ce que je désire», murmurait tante Gil, en se penchant le soir vers
+l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne.
+
+C’est tout ce qu’elle _voulait_ désirer. Et elle était sincère dans son
+vouloir. Elle appréciait la douceur de border dans son «dodo», comme
+jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis trop longtemps, ne le
+permettait plus, poussait le verrou, s’enfermait sauvagement avec des
+rêves qui ne disaient pas leur secret.
+
+Dans la confiance et la camaraderie revenues, Claircœur l’appelait, ce
+matin-là:
+
+--«Viens jusqu’à la terrasse.
+
+--Vous avez quelque chose, marraine?» demanda Gilberte, qui remarqua sa
+pâleur, sa bouche frémissante, et le geste dont elle serrait des papiers
+dans sa main.
+
+La romancière ne répondit pas. Toutes deux longèrent l’allée envahie par
+les romarins, les lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait
+fortement dans ce matin mouillé)! Elles arrivèrent sous les glycines. La
+pluie, une bourrasque dont le lac se rebroussait encore, avait anéanti
+les dernières fleurs. Mais le feuillage délicat formait toujours cet
+abri, semblable, de loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs,
+cet abri dont le voyageur emportait l’image, en se disant:
+
+--«Qu’il doit faire bon vivre là!»
+
+Les deux femmes s’assirent au fond, sur le banc rustique.
+
+--«Gilberte, ma chérie, tu te sens capable, n’est-ce pas? d’accepter une
+mission, et de garder un secret. Tout au moins, de garder un secret. La
+mission... ce serait pour si je disparaissais...
+
+--Oh! petite marraine!...»
+
+La phrase funèbre fut étouffée par une exclamation, un baiser.
+
+--«Mon enfant, je vais te faire du chagrin. Mais je crois que c’est
+indispensable.»
+
+Elle vit s’effarer le jeune visage.
+
+--«Lis cette lettre de ton père.»
+
+Un cri:
+
+--«Oh!... Papa reprend son autorisation!... Papa veut m’empêcher...»
+
+La main de Claircœur, d’une pression rapide, arrêta cet émoi.
+
+--«Il s’agit de ton frère.»
+
+Un imperceptible sursaut de soulagement. On supporte toujours les peines
+des autres plus aisément que les siennes propres. Gilberte s’écria:
+
+--«Bernard n’est pas rentré à Paris!
+
+--Tu le savais?
+
+--Non, marraine. Mais j’en avais peur.
+
+--Moi, j’en étais sûre», murmura Claircœur.
+
+Gilberte, profondément étonnée, la regarda.
+
+--«Tu en étais sûre? Depuis quand?
+
+--Depuis le lendemain de son départ.
+
+--Cela fait cinq jours», observa la jeune fille, «Et tu ne m’as rien
+dit!»
+
+Sa marraine, en signe d’impuissance, hocha la tête.
+
+--«Tu as prévenu ses parents?
+
+--Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras ensuite. Lis ce que
+m’écrit ton père.»
+
+Gilberte lut:
+
+ «Paris, 27 août.
+
+ «Ma pauvre Gil,
+
+ «Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser à vous.
+
+ «Il m’est douloureux de partager l’indignation de ma femme, de vous
+ parler comme elle m’engage à le faire. Cependant, notre douleur est
+ immense, et me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la cause.
+
+ «C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien, que j’avais ratifié
+ le coup de tête de ma fille, que je m’étais résigné à la voir entrer
+ dans la carrière hasardeuse où votre imprudence l’a poussée...»
+
+--«Ça, c’est raide!» s’exclama Gilberte.
+
+--«Continue. Cela n’a pas la moindre importance.
+
+--Comment!... pas la moindre...
+
+--Continue.»
+
+ «Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion de notre fils, que
+ vous lui donnez les moyens de nous braver, que vous lancez ce
+ malheureux enfant vers les pires aventures, mettant le deuil et les
+ larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est trop, et que,
+ suivant la volonté formelle de Louise, à laquelle je me rallie, vous
+ n’existez plus pour nous.
+
+ «Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse... (car, moi, je ne
+ veux pas croire à une intention consciente de votre part dans cette
+ œuvre abominable) c’est que vous ne saviez pas l’usage que Bernard
+ ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a nanti.
+
+ «Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque pour l’Amérique, qu’il
+ rentrera en France un des plus glorieux aviateurs du monde, ou que
+ nous ne le reverrons jamais.
+
+ «Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude sur sa vie
+ matérielle.--Donc, il a de l’argent.
+
+ «Et qui lui en a donné, si ce n’est vous? Il a quitté les «Glycines»
+ pour accomplir un projet auquel il avait renoncé. Il nous avait promis
+ de n’y plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si droit!
+ Comment ne pas croire, avec sa mère, que vous lui avez remis sa
+ chimère en tête, que vous lui avez fourni les moyens de la réaliser?
+
+ «Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous accuser d’une mauvaise
+ action, d’une vengeance méditée. Mais je reconnais là votre esprit
+ romanesque, votre imprudence. Je vous crie: Gilles de Claircœur, je
+ vous avais confié mon fils! Qu’avez-vous fait de lui?
+
+ «Un père désespéré,
+
+ «Théophile Andraux.»
+
+ «P.-S.--Que Gilberte m’écrive toujours au ministère. Mon infortunée
+ Louise ne pourrait supporter de voir son écriture. Pour vous, ma
+ pauvre Gil... (hélas! ce nom familier vient malgré moi sous ma plume.
+ Et dire que je vous appelais aussi «ma sœur!»), n’écrivez pas à la
+ maison. N’exaspérez pas la douleur d’une mère. On vous retournerait
+ vos lettres sans les ouvrir.
+
+ «2e P.-S.--Est-il vrai que vos inconséquences vous aient déjà conduite
+ à des embarras pécuniers?[2] Un employé de mon bureau, ami d’un
+ certain Grandet--que vous devez connaître!--prétend que vous en êtes à
+ demander des avances sur vos travaux. Vous auriez payé les dettes de
+ monsieur Fagueyrat, et entre autres des sommes considérables au
+ marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre affaire. Évidemment.
+ Mais, dans les circonstances actuelles, je dois vous prévenir: ne
+ comptez pas sur nous. Les maigres économies, amassées pour notre
+ innocente Lilie, à force de privations et de travail, ne sauraient
+ être jetées au gouffre...»
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ [2] Orthographe de M. Andraux.
+
+Une ligne de points suspensifs suivait ce mot «gouffre»,--peut-être pour
+en mieux faire pressentir l’insondable horreur, peut-être pour éviter
+une définition trop cruelle.
+
+Gilberte, qui avait lu toujours plus lentement, leva un visage aussi
+blanc que sa chemisette de batiste.
+
+--«Les économies de Lilie!» observa-t-elle d’abord. «Mais je les
+connais, les économies de Lilie. Elles sont constituées uniquement par
+les cadeaux d’argent que tu lui fais au jour de l’an et à son
+anniversaire.
+
+--Laissons», dit Claircœur.
+
+--«En effet, laissons. Qu’est-ce que cette histoire de Bernard? Il n’est
+donc pas rentré?
+
+--Non.
+
+--Et tu étais au courant, marraine? C’est impossible. Je n’en crois
+rien.
+
+--Tu te rappelles que Bernard nous a quittées jeudi après-midi. Demain,
+il y aura huit jours?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vendredi matin, j’ai reçu une lettre de lui, jetée à la poste de
+Lucerne.
+
+--Une lettre!... Tu ne m’en as rien dit.
+
+--Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui vive. Mais tes parents
+m’accusent. Je veux avoir un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu
+saches la vérité. A la condition de la taire tant que je vivrai. Quand
+je ne serai plus...
+
+--Marraine!...
+
+--Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances, suivant ton
+cœur. Jamais pour faire du tort à Bernard...
+
+--Du tort à Bernard!... je l’aime trop! De toute ma famille Andraux,
+c’est lui que j’aime le mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en
+feraient jamais un rond-de-cuir.
+
+--Gilberte, écoute... je crois, malgré tout, comme toi, que c’est un
+«chic type». Cependant, il a commis une action bien grave. Je la lui
+pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour que quelqu’un, si je
+disparaissais, puisse lui dire que je lui pardonne.»
+
+Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut, fixant sur sa marraine des
+yeux élargis, pleins d’effroi.
+
+--«Voici sa lettre», dit la romancière. Et elle tremblait aussi en
+passant le papier à la jeune fille.
+
+ «Lucerne, jeudi soir.
+
+ «Chère tante Gil,
+
+ «Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière fois. Vous allez me
+ maudire, m’appeler «petit misérable». Vous serez--c’est possible--plus
+ cruelle encore.
+
+ «N’importe! je risque tout, même de vous faire du chagrin, c’est ce
+ qui m’embête. Mais la vie est plus forte. Si vous saviez comme elle
+ bout dans mes veines!
+
+ «Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez confié, pour que papa le
+ touche et vous envoie l’argent--c’est moi qui le toucherai demain, à
+ Paris, à moins que vous ne préveniez télégraphiquement--auquel cas, on
+ m’arrêtera comme un voleur.
+
+ «Je suis un voleur, tante Gil,--un voleur-emprunteur, car je vous
+ rendrai tout, avec les intérêts composés... Et bientôt,--à moins que
+ je ne me casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis un
+ voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain publiquement. A vrai
+ dire, je bluffe. Je crois que vous ne le ferez pas. Je vous connais,
+ adorable tante Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous aime
+ mieux que ma propre mère... J’aurais l’air de vous enjôler pour vous
+ soutirer plus sûrement la galette.
+
+ «Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de honte et de peur quand
+ je pousserai demain la porte du bureau, où l’on me comptera peut-être
+ l’argent de ce chèque, signé de vous,--mais où, peut-être, on me
+ mettra la main au collet.
+
+ «Si j’emporte l’argent...--Oh! dans la rue, là... tout de suite...
+ dehors... comme je vous bénirai, tante Gil!--ce sera la seule fois de
+ ma vie où j’aurai ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour
+ l’Amérique, j’apprendrai à voler,--pas des chèques, méchante tante
+ Gil! Je m’acharnerai aux plus dangereux exploits, j’affronterai les
+ pires dangers, pour revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse,
+ mon sang, ma vie, au service de notre armée, dans laquelle je
+ m’engagerai. Je serai un aviateur militaire, comme le sapeur Paulhan,
+ comme Legagneux. Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la
+ pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et solitaire, comme
+ Alfred Leblanc. On me décorera comme eux, tante Gil... si vous ne
+ m’avez pas fait constituer un casier judiciaire.
+
+ «Je vous le jure, tante Gil... je vous le jure!... Ou alors, je serai
+ mort. Je me serai brisé sur le sol comme un pantin qui se disloque, ou
+ bien j’aurai cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux
+ préfère attendre, comme le lièvre.)
+
+ «Tante Gil, croyez-moi... Pardonnez-moi!... Je ne vous embrasse pas.
+ Je n’en suis pas digne. Je baise le gravier, là, dans l’allée du
+ jardin, aux «Glycines», parmi les lavandes sur lesquelles vous avez
+ marché, et qui sentent si bon quand votre pied d’admirable tante Gil
+ leur a fait l’honneur de les écraser.
+
+ «Votre petit misérable,
+
+ «Votre grand fou,
+
+ «Votre Bernard.
+
+ «P.-S.--Pourvu que ce ne soit pas à cause des autres que vous
+ m’épargniez!... C’est ça qui me punirait! Les autres... je leur
+ écrirai, ne vous inquiétez pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous
+ leur coupe. Je la félicite, et l’embrasse.»
+
+Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua tandis qu’elle
+parcourait les lignes griffonnées d’une écriture encore presque puérile.
+Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la maîtrise de soi. Aussi
+reçut-elle d’un geste apaisant la jeune fille, qui s’abattit contre son
+épaule dans une crise de sanglots convulsifs.
+
+--«Marraine... oh! marraine... quelle horreur!... notre Bernard...
+quelle horreur!...
+
+--Chut!...» fit une voix douce. «Cela n’existe pas.»
+
+Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta, interrogateur.
+Comment!... cela n’existait pas? On avait pu arranger?... Mais,
+pourtant... La lettre de M. Andraux?
+
+--«Non», reprit Claircœur. «Ou du moins, cela n’existe plus. N’y pensons
+plus. N’en parlons pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut...» (Elle
+montrait le ciel, où, contre l’azur, de gros flocons blancs se
+poursuivaient, comme si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac
+leurs bonnets de neige.) «Oui, ma Gilberte, regardons souvent là-haut.
+Un beau jour, nous y verrons surgir un point noir, qui s’élargira en
+deux ailes de toile, et notre Bernard descendra. Il reviendra par un
+chemin sans souillures. La tache de boue emportée au départ sera devenue
+comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse dans un fil de soleil
+à travers une chambre obscure. Mais elle ne sera plus visible, puisque,
+pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout grands les volets.»
+
+En achevant cette phrase, Claircœur prit la lettre de Bernard. Elle la
+déchira en tout petits morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le
+paquet de ces petits morceaux par-dessus la balustrade, entre les
+rameaux pendants de la glycine.
+
+Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle qu’il n’en restât des
+débris parmi les feuillages?
+
+Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui verdissait au large, la
+lettre déchiquetée formait un menu tas blanc. Mais le mouvement de la
+houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà. Des poissons, croyant
+à une proie, sautèrent à plusieurs reprises, dispersant, engloutissant
+les parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent d’autres.
+Quelques-unes restaient, s’attardaient au balancement d’une vague. Et il
+y en avait qui filaient vers le large, poussées par une brise qu’on ne
+percevait pas.
+
+Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle ne distinguât plus la
+moindre tache claire sur l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille:
+
+--«Viens, c’est fini. Rentrons.»
+
+La jeune fille embrassa tante Gil longuement, en silence. Mais ses
+lèvres frémissaient, comme d’une parole qu’elle n’osait dire.
+
+--«Tais-toi, ma Gilberte. Donnons-lui le crédit de l’avenir, comme il le
+demande.
+
+--Ce n’est pas cela. Vous êtes bonne... généreuse... Mais... l’argent?
+
+--Quel argent?
+
+--Celui du... du chèque.
+
+--Dame... une somme assez forte, au moins relativement.
+
+--Relativement... à quoi?
+
+--Au besoin que j’en avais, comme argent comptant, disponible... C’est
+Grandet qui venait de le déposer à mon compte à la Société Universelle.
+Tu as bien vu... dans la lettre de ton père... Il parle d’un certain
+Grandet.
+
+--Un nom de Balzac, marraine.
+
+--Oui, un nom. Et un personnage aussi, de Balzac. C’est un monsieur qui,
+de son métier officiel, fabrique des caisses à fleurs, des caisses en
+bois, en zinc... Mais, sa véritable caisse, est celle qu’il ouvre aux
+gens de lettres dans la débine... Il leur avance de l’argent, et se
+rembourse, avec usure, sur leurs reproductions à la Société des Trente
+mille lignes.
+
+--Marraine... C’est donc vrai?... Tu es dans l’embarras?
+
+--J’ai eu de fortes dépenses, cette année. Je ne publie pas de roman.
+Et... mes petites valeurs... je ne peux pas les vendre toutes, sans trop
+de perte.
+
+--Toutes... oh! marraine, tu en as vendu!... Mais, ce n’est pas pour
+cette chose... pour... Papa se trompe. Personne ne t’a demandé de... de
+payer... des dettes?»
+
+Claircœur eut un éclair dans les yeux.
+
+--«Tu n’as pas cru cette vilenie?
+
+--Oh! non», cria impétueusement la jeune fille. «Croire cela de lui...
+jamais!...»
+
+Sa marraine la regarda. De pâle qu’elle était, Gilberte devint pourpre.
+
+--«Je t’en prie, marraine... Tu n’as pas à me faire ces yeux-là. Marcel
+Fagueyrat est un galant homme, qui ne demanderait pas de l’argent à une
+femme. Voilà tout ce que je veux dire. Et je le sais. Avant lui, j’avais
+pris une piètre opinion de ces messieurs. J’avais vu ce qu’ils valent.
+Pas un qui sache respecter une jeune fille. Pouah! Des gens âgés, des
+amis de vos parents, des puissants qui tiennent votre sort dans la main.
+Les lâches!... quelle honte!... Eh bien, marraine, il y en a un... Et
+c’est un acteur, qu’on dit léger... Un homme jeune, un homme à succès.
+Il m’ouvre une carrière, il me prépare à y entrer, il me donne des
+leçons... Tu n’es pas toujours là... Nous jouons des scènes
+passionnées... Eh bien, marraine, il ne m’a pas dit une parole qu’il
+n’eût dite devant toi. Il ne m’a pas effleurée du bout du doigt. Il n’a
+pas eu un regard, pas un mot qui m’eût gênée. Il n’a pas risqué, même en
+plaisantant, l’ombre d’une déclaration...
+
+--Il est donc capable d’un sentiment profond, d’un amour délicat!...»
+prononça lentement Claircœur, avec un étrange sourire. «Tant mieux!
+j’avais si grand’peur que non.
+
+--Marraine!...» cria Gilberte, éperdue.
+
+--«Ne lui permets pas encore de te le dire. Mais, va, petite fille... ne
+te tourmente pas de son silence...»
+
+Elle s’interrompit. De nouveau, la tête de sa filleule cherchait le
+refuge de son épaule, mais dans une émotion si nouvelle, si violente,
+que tante Gil, appuyant sa joue contre la coquille brune et lisse des
+cheveux charmants, eut un cri troublé,--un de ces cris dont l’accent
+bouleverse l’âme qui les exhale, et lui restent en écho pour lui
+attester ce qu’elle a souffert:
+
+--«Mon Dieu!... Comme tu l’aimes!...»
+
+
+
+
+XIII
+
+
+_Les Malheurs d’une arpète_, comédie dramatique en cinq actes et huit
+tableaux, contenait les éléments d’un succès.
+
+Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct de la scène prévoyait ce
+qui pouvait porter sur le public. Les conseils donnés par lui à l’auteur
+procédaient de ce même instinct. Claircœur les avait saisis avec
+intelligence,--avec plus que de l’intelligence: avec confiance, avec
+foi, avec une sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle aussi,
+momentanément, et par une communion secrète, femme de théâtre. Ces
+conseils, dont elle se pénétra si vite, elle les avait adroitement
+suivis.
+
+Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie décisive, eurent raison
+d’escompter la victoire. Cependant, la victoire manqua. Et par leur
+faute.
+
+Il y a, autour d’une répétition générale, de nombreuses
+contingences,--si nombreuses qu’elles déterminent le sort de la pièce,
+quand celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez haute pour braver
+leur influence mauvaise, ni une médiocrité assez morne pour anéantir
+leur influence favorable.
+
+_Les Malheurs d’une arpète_ n’offraient rien de commun avec un
+chef-d’œuvre. Mais ce drame ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué
+d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant par ses
+interprètes, divertissant par des décors et des trucs où l’on n’avait
+pas épargné l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et même
+suggérer quelques saines réflexions, au cours d’une bonne centaine de
+soirées.
+
+Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement que le directeur et
+l’auteur fussent moins infatués, moins impatients. Peut-être que le
+fameux «truc» du cinq ne ratât pas la veille de la répétition générale,
+ce qui fit transformer précipitamment plusieurs scènes, et jeter
+l’incohérence dans le dénouement. Peut-être que le décor du trois ne fût
+pas si long à poser, ce qui retint les spectateurs au delà de l’heure
+normale où l’on trouve des fiacres pour rentrer chez soi,--les rares
+spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à la fin. Peut-être qu’il ne
+plût pas à torrents, ce soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu,
+l’après-midi, une autre répétition générale, toute différente,
+mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique et légère, mais très longue
+aussi, ce qui avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit à un
+rapide «morceau sur le pouce», qui leur laissa des estomacs crispés
+jusqu’à onze heures du soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale
+ensuite, jusqu’à deux heures du matin,--heure insolite où le rideau
+tomba.
+
+Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant l’une à la dernière
+répétition des couturières, où le truc rata. L’autre, à transformer le
+dénouement. La troisième, à fondre en un seul deux tableaux, afin
+d’éviter la plantation trop longue d’un décor magnifique, payé les yeux
+de la tête, et qui devenait inutilisable.
+
+La première représentation marcha bien. Mais avant qu’elle commençât,
+l’opinion de la presse était faite, écrite, composée en caractères
+d’imprimerie, et reposait sur le marbre.
+
+La deuxième fut brillante. Elle se termina à minuit moins le quart. On
+avait coordonné les tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs
+avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements et les béquets.
+
+Mais qu’importe la deuxième représentation pour le destin d’une pièce.
+Cette pièce est déjà condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans six
+semaines,--quand elle aura quitté l’affiche,--des coupures de journaux,
+venues de Yokohama ou des îles Fidji, reprocheront encore à l’auteur
+exaspéré d’avoir montré au début un personnage n’ayant que deux mots à
+dire et ne revenant plus ensuite, alors que ce personnage, couturier
+surpris par le lever du rideau le soir de la générale, avait eu la
+présence d’esprit de lancer à sa cliente une phrase quelconque, avant de
+disparaître d’une représentation dans laquelle il n’avait que faire.
+
+Claircœur connut la torture de ces griefs ineptes. Et la torture mille
+fois plus atroce de se dire: «Avec deux jours de patience, en présentant
+ma pièce à la générale telle que le public l’a vue à la seconde, l’œuvre
+de ma vie, de ma douleur, de mon espérance, l’œuvre où coule mon
+sang,--où coulera pour toujours mon sang,--ne fût pas retombée sur mon
+cœur pour le broyer de sa chute.»
+
+Timidement, elle objectait à Fagueyrat:
+
+--«Je vous avais supplié de remettre. Nous n’avions pas une seule fois
+répété la pièce dans son ensemble, sans accroc, en calculant le temps
+des entr’actes.»
+
+Il répondait:
+
+--«Que voulez-vous, ma pauvre amie!... Je ne pouvais plus supporter de
+dépenser sans recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes,
+d’ouvreuses, et le reste, partaient du 12 octobre. J’ai voulu compter
+mes recettes à partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce par
+terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. Votre œuvre est si
+belle!... J’étais trop sûr de son triomphe, malgré tout! Et je souffrais
+tant d’être votre débiteur! Il y a des heures dans la vie, des heures de
+surmenage et de délire, où l’on ne voit plus clair.»
+
+Comment lui en aurait-elle voulu? Il perdait autant qu’elle, plus
+qu’elle peut-être. Comme directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui
+apporterait une pièce, sauf les douteux, les débutants, ceux qui
+attacheraient une pierre plus lourde à ses pieds, pour qu’il s’enfonçât
+davantage.
+
+Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le vantait d’autant plus
+pour son interprétation qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant
+qu’organisateur. Les camarades jubilaient. «Ah! mon vieux... Tu vois ce
+que ça te coûte de nous avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au
+cabinet directorial...» Les bouches ne le disaient pas, mais les
+regards!...
+
+Quant à Gilberte, la critique, le public, se prirent pour elle d’un de
+ces engouements qui, disproportionnés au mérite, vont à ce don
+mystérieux, supérieur à tous les mérites,--le charme. Du talent?--sans
+doute, elle en aurait. Peut-être en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût
+porté garant. Mais il s’agissait bien de cela! L’émotion, la grâce, la
+vie, voilà ce qu’elle apportait, sans même le savoir. Petite arpète,
+avec sa chemisette en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal
+accrochée à sa taille souple--sa jupe trop courte devant, trop longue
+derrière, laissant voir des chevilles fines, des pieds qui dansaient en
+marchant, comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet--gamine de
+Paris, frimousse de malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont
+tout le monde raffola, que les illustrés de tous les pays reproduisirent
+des milliers de fois, qui fut célèbre immédiatement.
+
+La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute par la gavroche
+irrésistible que révéla Gilberte. Ceux qu’émoustilla le désir de la
+voir, trouvant un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, et
+disaient à la sortie: «Qu’est-ce que les journaux racontent? On passe
+une excellente soirée au Louvois.» Mais l’excellente soirée ne répandait
+pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère assez chaude pour que les
+effluves en atteignissent les foules extérieures. Leur siège était fait.
+Elles ne reprendraient pas, sans des garanties plus entraînantes, le
+chemin d’un théâtre enguignonné.
+
+Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, dans le bureau de la
+direction, attend l’heure où l’on monte le chiffre de la recette.
+«Voyons, il sera meilleur qu’hier... Il faut donner aux gens le temps de
+raconter autour d’eux ce que vaut la pièce. Les succès qui se font par
+le public sont plus lents à venir... mais aussi plus durables.
+Aujourd’hui est un bon jour. Humide, sans pluie torrentielle...»
+
+Toutes les chances, des plus petites aux plus grandes, sont retournées,
+ruminées. Telle pièce, jouée des centaines de fois sur toutes les scènes
+du monde, n’est «partie» qu’à la vingtième représentation. _Les Malheurs
+d’une arpète_ en sont tout juste à la dix-huitième.
+
+Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, en homme qui en
+a vu bien d’autres, il énonçait une recette encore en baisse sur les
+dernières. Il fallait faire bonne contenance. «Voilà... Le vent du nord
+cinglait. On a craint le verglas. Dire qu’il y a encore des fiacres
+découverts! Le petit public ne prend pas des autos, n’est-ce pas?»
+
+Le contrôleur hochait la tête.
+
+--«Certes... Et les petites places, quand elles donnent, c’est encore ce
+qu’il y a de mieux. Les loges... si peu de gens les payent.»
+
+Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était réjouie de voir les loges
+occupées, savait maintenant qu’elles le sont toujours. C’est le devoir
+essentiel d’un bon administrateur: ne pas laisser de trous trop visibles
+dans l’hémicycle de son théâtre. Le public, ainsi que la nature, a
+horreur du vide. Quel spectateur possède une âme assez forte pour goûter
+ses propres impressions et pour s’en satisfaire, parmi des places
+désertes? surtout quand il a payé la sienne.
+
+Aussitôt après le déboire apporté par la recette du jour, Claircœur
+commençait à espérer celle du lendemain. Non pas pour la somme en
+elle-même. La recette,--c’est le thermomètre du succès. Pendant
+vingt-quatre heures, elle ne vivait que pour consulter cet oracle, d’une
+implacable précision.
+
+Elle vivait aussi pour une autre souffrance. Mais, de celle-ci, elle ne
+voulait pas convenir, fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son
+cœur en criait.
+
+Justement, vers dix heures, quand le bordereau du soir était arrêté,
+la pièce en arrivait à la grande scène d’amour entre le
+héros--l’ex-Adhémar, devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante
+arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en l’adorant, de
+devenir sa femme et duchesse de Campvillers, pour des raisons
+mystérieuses--assurément inspirées par le vertueux héroïsme et la
+sublime délicatesse de cette jeune personne.
+
+Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire réservée, une
+baignoire d’avant-scène, où, sans être vue du public, elle se trouvait
+toute proche de ses interprètes, proche à entendre les réflexions dont
+ils entrecoupaient tout bas les phrases de leurs rôles. Ils lui en
+jetaient parfois, avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de scène
+adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de la sympathie pour cet
+auteur, si aimable envers les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne
+leur avait montré la moindre humeur, jamais ne leur avait refusé un
+effet lorsque leur prétention n’était pas trop absurde.
+
+Ils aimaient la pièce aussi, et ne la «lâchaient» pas dans le désastre.
+Ils s’y donnaient de tout leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils
+comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. Pourtant
+quelques-uns se demandaient comment ils passeraient l’hiver, et
+supputaient les jours de pain assuré, les jours peu nombreux, durant
+lesquels _Les Malheurs d’une arpète_ pourraient encore tenir l’affiche.
+N’importe! ils grognaient contre le public rétif, insultaient entre eux
+les critiques. Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre.
+
+«Braves gens!» pensait Claircœur, au fond de sa baignoire.
+
+Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, quand leur entrain, leur
+bravoure, l’attendrissaient trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes
+lui monter aux yeux.
+
+Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait devant elle sa propre pensée,
+qui était un peu elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir
+retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, disparaissait.
+
+Il n’y avait plus que deux personnes en scène: Gilberte et Fagueyrat.
+
+Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, qui rendait la salle
+plus silencieuse, plus attentive, l’amour, que leurs yeux, leurs
+paroles, leur émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient comme
+un parfum violent et suave, parfum dont s’imprégnait l’atmosphère, dont
+s’enfiévraient les visages, dont haletaient les bouches et les âmes, le
+dialogue tendre, l’épisode charmant, ne créaient pour aucun spectateur
+une illusion aussi poignante que pour l’auteur.
+
+Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait répéter cela... Celle qui y
+assistait tous les soirs, et reconnaissait chaque mot, chaque
+intonation, chaque geste... Celle-là seule oubliait complètement la
+convention, le décor, la rampe. Pour elle, ce qui se jouait là, c’était
+la vie.
+
+La vie... qu’elle avait trop tard voulu vivre. La vie... dont le
+rayonnement lui brûlait le visage comme la réverbération d’un foyer trop
+ardent. Et cependant... elle communiait encore avec la vie par cette
+torture quotidienne. Dans quel silence, dans quelle nuit
+descendrait-elle, lorsque, pour la dernière fois, l’électricité
+s’éteindrait sur les housses grises jetées hâtivement par les ouvreuses.
+
+Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut d’un suprême coup d’œil
+le gouffre assombri du théâtre, vaguement éclairé par quelques quinquets
+des couloirs. Puis elle monta à la loge de Gilberte, pour ramener sa
+filleule à la maison.
+
+Ses _Malheurs d’une arpète_ avaient terminé leur courte carrière
+parisienne.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis longtemps de se trouver seul
+avec elle, vint au boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite.
+Claircœur l’attendait.
+
+L’acteur-directeur résuma la situation. Le tableau manqua de gaieté.
+Mais rien n’était perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura.
+
+Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise théâtrale, le peu qu’il
+possédait, et les sommes, beaucoup plus importantes, avancées par
+Claircœur, il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, en gardant
+les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur de spectacles, inventeur du
+«Cinéma phonético-polychrome», proposait de lui reprendre son bail.
+Quant à lui, Fagueyrat, il avait un projet. Sa physionomie s’illumina
+dès qu’il y fit allusion. Un projet qui lui souriait tant! qui lui
+permettrait de s’acquitter envers son «cher auteur»,--moralement, par la
+revanche de gloire offerte aux _Malheurs d’une arpète_. Et
+matériellement--il l’espérait bien--par des profits immanquables, des
+profits tout au moins nets, d’où l’on n’aurait pas à déduire les
+intérêts d’une grosse mise de fonds.
+
+Son «cher auteur»--comme il disait--le regardait avec beaucoup de
+surprise, et une faible palpitation d’espérance.
+
+Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur,--ou à peine, sans appuyer.
+Un regard qui passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner encore,
+comme ces projections qui balaient l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait
+franchement rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis la scène de
+Lucerne, où il fut si près de s’engager. Cette scène, lorsqu’ils
+causaient ensemble, leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment.
+Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, comme si leur mémoire ne
+gardait aucune trace d’une telle minute--... insignifiante.
+
+Maintenant Fagueyrat développait son idée.
+
+Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de réunir quelques atouts,
+il avait préparé la partie à jouer. C’était une tournée en
+province,--peut-être à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait
+_Les Malheurs d’une arpète,_ les présenterait à des publics avides de
+spectacles parisiens et non prévenus contre la pièce. Au contraire. Les
+malices des critiques faisaient long feu hors de Paris, tandis que les
+éclatants débuts de Gilberte, son portrait reproduit partout,
+éveillaient la curiosité, feraient accourir la foule.
+
+--«Je ne parle pas de moi», ajouta modestement l’artiste. «Je n’en parle
+que pour vous faire observer que je ne suis point usé au dehors. Je n’ai
+jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres d’été, comme Orange et
+Cauterets. Je crois donc, sans fatuité, pouvoir faire recette.
+
+--Vous emmèneriez la troupe? Ce serait tout de même de gros frais»,
+objecta Claircœur.
+
+--Les principaux rôles m’accompagnent à leurs risques et périls. Ils ont
+confiance. Pour les autres, ils sont trop contents de trouver la pâture
+et le couvert, même dans des hôtels modestes. D’ailleurs, en coupant un
+peu, en fondant quelques scènes ensemble, nous supprimerons pas mal de
+bouches inutiles. Quant aux comparses, aux figurants, ceux qui n’ont que
+deux mots à dire, je les trouverai sur place, et à bon marché.
+
+--Mais», fit l’auteur, d’un air éperdu, «je ne pourrai pas vous suivre.
+J’ai un roman à écrire, et au galop. Dieu sait seulement si je le
+donnerai à temps au _Petit Quotidien_. Boisseuil a pris des engagements.
+D’ailleurs il me boude... Et cependant, il faut à tout prix...»
+
+Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur l’urgence
+d’une production fructueuse.
+
+Fagueyrat modula un accent de contrition pour suggérer:
+
+--«Mais pourquoi viendriez-vous?... Quelque joie que nous eussions à
+vous emmener, nous ne songions pas à vous imposer la fatigue...
+
+--Et Gilberte!» s’exclama Claircœur. «Qui la chaperonnera?... Votre
+duègne, Carmelita, qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne!...
+Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle pour que je
+la laisse...»
+
+L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. Son cœur aussi
+s’arrêta de battre. Elle attendit. Quoi?... Quelque chose de
+formidable... et de très simple. Oh! cela ne révolutionnerait pas le
+monde. Un petit événement sans importance,--prévu par elle, d’ailleurs.
+Pourtant un gouffre se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié
+de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse plus vertigineuse.
+
+--«Chère amie», disait Fagueyrat, «vous qui êtes bonne au delà de tout,
+vous consentirez n’est-ce pas? Je suis votre débiteur... Je le serai
+infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur incomparable. Gilberte
+et moi, nous sommes jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une fois
+mariés, nous associerons nos forces, notre talent. Nous aurons le
+travail, la foi, la tendresse mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter
+la chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous vous rendrons au
+centuple...
+
+--Taisez-vous!...» cria Claircœur, dans une telle agitation, qu’il se
+reprit:
+
+--«Je veux dire... Je ne parle pas des dettes matérielles. Mais tout ce
+que vous avez été pour votre filleule... Cette enfant, que vous avez
+élevée. Et moi, ce que vous avez été pour moi, que vous connaissiez à
+peine... Votre générosité, votre confiance... votre... votre amitié...
+Ah! j’ai goûté tout le charme de vos sentiments délicieux. Je ne suis
+pas un ingrat, mon adorable amie. Moi aussi, j’ai partagé...
+
+--Taisez-vous...» murmura-t-elle.
+
+--«Mais», poursuivit le jeune homme, «est-il pour vous un bonheur plus
+précieux que celui de votre Gilberte?... Ah! comme elle vous aime, comme
+nous vous aimerons!...»
+
+Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura la main.
+
+Elle ne dit plus: «Taisez-vous!» mais d’un geste de cette main, vivement
+retirée, elle lui imposait silence.
+
+--«J’en suis sûre... Je sais... Allez chercher votre fiancée.»
+
+Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion. Elle regardait son
+arbre, «son parc», le vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi
+lui tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là,--ce jour de
+fin novembre,--on était en train de l’abattre.
+
+Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et de cordes, sciaient d’abord
+les hautes branches, car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse sans
+endommager les constructions voisines.
+
+--«Oh! Marcel... est-ce «oui»?...
+
+--C’est «oui», petite aimée. Venez... Elle vous le dira elle-même.
+
+--Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie?
+
+--Fâchée?... Non. Très émue, seulement.
+
+--J’avais peur!... Écoutez comme ils frappent mon pauvre arbre. Il me
+semblait que ces coups de hache entraient dans un cœur vivant.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ PARIS
+ TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
+ Rue Garancière, 8
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***
diff --git a/75214-h/75214-h.htm b/75214-h/75214-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..aff64b6
--- /dev/null
+++ b/75214-h/75214-h.htm
@@ -0,0 +1,11230 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Au tournant des jours | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+
+.large { font-size: 130%; }
+.xlarge {font-size: 150%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; }
+
+.b { font-weight: bold; }
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em, .rm { font-style: normal; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+.ssf { font-family: sans-serif; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
+.verse { padding-left: 4em; text-indent: -4em; }
+
+span.cc { width: 1.2em; display: inline-block; text-align: right; text-indent: 0; }
+span.box { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center;
+ border: 1px solid black; padding: .5em; }
+
+.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+.ind { margin: 1em 0 1em 10%; }
+.narrowr { margin-left: 40%; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; }
+div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; padding: 0 .2em; }
+td.c div { text-align: center; padding-top: .5em; padding-bottom: .5em; }
+td.c div hr { margin: 0 40%; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.w4 { width: 4em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
+ text-decoration: none; font-style: normal; }
+
+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
+.footnote .label { }
+.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c large">DANIEL-LESUEUR</p>
+
+<h1>Au tournant<br>
+des jours</h1>
+
+<p class="c large i b">(Gilles de Claircœur)</p>
+
+<p class="c">ROMAN</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small ssf">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p>
+
+<p class="c i small">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em large">ŒUVRES DE DANIEL-LESUEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="xsmall">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</span> (Lemerre, édit.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Poésies.</span> — <i>Visions divines</i>. — <i>Visions antiques</i>. — <i>Sonnets
+philosophiques</i>. — <i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda !</i> 1 vol. avec portrait</td>
+<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Lord Byron.</span> (Traduction.) Tome I<sup>er</sup> : <i>Heures d’oisiveté</i>.
+<i>Childe Harold</i>. 1 vol. avec portrait</td>
+<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Tome II</span> : <i>Le Giaour</i>. — <i>La Fiancée d’Abydos</i>. — <i>Le
+Corsaire</i>. — <i>Lara</i>, etc. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Tome III</span> : <i>Le Siège de Corinthe</i>. — <i>Parisina</i>. — <i>Manfred</i>. — <i>Le
+Prisonnier de Chillon</i>. — <i>Mazeppa</i>, etc. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="xsmall">ÉDITION IN</span>-18 <span class="xsmall">JÉSUS</span> (Lemerre, édit.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Marcelle</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Mystérieux Amour</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Amour d’aujourd’hui</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Névrosée</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Vie tragique</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Passion slave</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Justice de femme</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Haine d’amour</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">A Force d’aimer</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Invincible Charme</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Lèvres closes</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Comédienne</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Au delà de l’amour</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Honneur d’une femme</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Fiancée d’outre-mer</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Cœur chemine</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">La Force du passé</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Lointaine Revanche</i>. — <span class="sc">L’Or sanglant</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">La Fleur de joie</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Mortel secret</i>. — <span class="sc">Lys royal</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">Le Meurtre d’une âme</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Le Masque d’Amour</i>. — <span class="sc">Le Marquis de Valcor</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">Madame de Ferneuse</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Calvaire de Femme</i>. — <span class="sc">Le Fils de l’Amant</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">Madame l’Ambassadrice</span>. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Évolution féminine</span>. 1 vol. (Lemerre, édit.)</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Nietzschéenne</span> (roman). Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Droit à la Force</span> (roman) Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Du Sang dans les Ténèbres</i>. — <span class="sc">Flaviana, Princesse</span></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">Chacune son rêve</span><br>
+Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Ame de vingt ans</span>. Librairie Femina</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage<br>
+10 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 10.</p>
+
+
+<p class="narrowr small top4em">Copyright 1912 by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
+
+<p class="narrowr small">Droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">GILLES DE CLAIRCŒUR</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>— « Voilà Gilles de Claircœur. Le patron
+l’attend. »</p>
+
+<p>La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait
+un chef.</p>
+
+<p>Celui qui venait de parler portait, en effet,
+un double galon d’argent sur la manche de sa
+vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier
+des nombreux garçons de bureau du <i>Petit Quotidien</i>,
+il goûtait l’orgueil de son grade et de son
+importance. Assis à sa table-bureau, dans le
+grand hall du premier étage, il toisait de loin les
+gens qui gravissaient, à droite ou à gauche, le
+monumental escalier à double révolution. Entre
+le milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient
+d’apparaître, et la plus haute marche,
+leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par
+ce fonctionnaire — suivant une cote implacable :
+à la mesure de ce qu’ils pouvaient bien venir solliciter
+du potentat moderne qu’est le directeur
+d’un journal aussi puissant que le <i>Petit Quotidien</i>.
+Tous, pour l’homme à la vareuse galonnée,
+dépendaient plus ou moins de son maître, c’est-à-dire,
+et tout d’abord, de lui, — qui disposait
+de la présence auguste, rendait visible ou invisible
+le dieu.</p>
+
+<p>D’un ton inusité, presque déférent, il venait
+d’annoncer Gilles de Claircœur.</p>
+
+<p>A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel
+Fagueyrat, — le « beau Fagueyrat », du
+Théâtre-Tragique, — qui venait de faire passer
+sa carte au courriériste dramatique, se retourna
+vivement.</p>
+
+<p>Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la
+morgue hautaine, étudiée, de ses traits, n’y résista
+pas. Son expression prit un genre de ridicule différent, — un
+ridicule tout à coup accessible aux
+garçons de bureau. Leur groupe s’égaya sournoisement
+de son hébétude.</p>
+
+<p>Le jeune premier de mélodrame connaissait
+ce nom, Gilles de Claircœur, pour celui
+d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes
+histoires, d’ailleurs mal écrites, exerçaient une
+fascination sur des millions de lecteurs. Invention,
+imagination, sens du mystère, sincérité
+dans l’émotion, correspondance indéfinissable
+avec la vie — de telles causes — (d’autres plus
+profondes encore, que sait-on ?) — faisaient le
+succès de ces récits. Dévorés au jour le jour,
+jamais ils ne paraissaient en volumes. Quel éditeur
+n’eût reculé devant leurs cinquante à soixante
+mille lignes ?</p>
+
+<p>La fécondité facile de leur production, leur
+allure chevaleresque, et surtout la consonance
+du pseudonyme qui les signait — (les syllabes
+ont des suggestions par elles-mêmes) — avaient
+suscité dans la tête de Marcel Fagueyrat une
+vague image de leur auteur. Il se le représentait
+grand, carré d’épaules, arrogant et moustachu, — une
+façon de mousquetaire.</p>
+
+<p>Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier,
+voici sous quelle apparence il découvrit
+Gilles de Claircœur, achevant de gravir l’escalier
+monumental du <i>Petit Quotidien</i>, et se dessinant
+dans l’énorme espace, au seuil du hall, sous la
+profusion de lumière électrique tombant des
+plafonds, car le moment était nocturne : cinq
+heures de l’après-midi, en décembre.</p>
+
+<p>Une femme s’avançait. Une femme pas jeune,
+pas jolie, sans aucun chic, une femme de catégorie
+déconcertante pour le cabotin boulevardier.
+L’immédiate impression le fit remonter d’un
+bond jusqu’à ses souvenirs d’enfance, d’adolescence, — évocations
+de la petite ville méridionale
+où il était né, silhouettes endimanchées des
+jours d’agapes et de loisir. « Une tante de province… »
+pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il n’en revenait pas. La différence avec ce
+qu’il attendait, un désarroi si brusque, le laissait
+stupide. Et il s’effarait de voir la dame marcher
+droit vers lui, comme frappée, attirée, par un
+regard qu’il n’avait pas eu la présence d’esprit de
+détourner à temps, et dont l’insistance deviendrait
+grossière, s’il ne la justifiait pas en trouvant
+au plus vite quelques paroles à propos. — Il ne
+les trouvait pas.</p>
+
+<p>Mais, encourageante, familière, point choquée,
+la dame lui dit à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>— « Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Vous me connaissez, madame ?</p>
+
+<p>— Qui ne vous connaît pas ?… Mon Dieu, que
+je vous ai souvent applaudi ! Pourtant vous
+m’avez bien fait pleurer.</p>
+
+<p>— Comment, madame !… Vous qui écrivez de
+si ingénieuses fictions, vous vous laissez prendre
+à celles des autres ? »</p>
+
+<p>Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les
+mots desserraient ses lèvres. D’ailleurs, peu à
+peu, son jugement se modifiait.</p>
+
+<p>Laide ? — non, elle n’était pas laide, cette
+femme (ce « bas bleu », comme il disait à part
+soi). Une longue face, un peu chevaline, de
+grands traits, un gros nez, une bouche qui lui
+rappelait la rosserie de coulisses d’une camarade
+parlant d’une autre : « Mieux valait qu’elle ne
+portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle
+risquerait de s’empoisonner. » Mais les yeux !…
+il y avait quelque chose dans ces yeux-là. Une
+diable de franchise, qui en faisait des yeux pas
+féminins, une cordialité plaisante, et de la
+bonté… Oh ! ça… Elle devait être un bon garçon,
+cette feuilletoniste. Même, comment de si
+larges yeux, si bien coupés, pouvaient-ils n’être
+pas de beaux yeux ? Car ils n’étaient pas de
+beaux yeux. Et si grands pourtant… Avec la
+douceur de l’iris couleur tabac turc. Enfin !…
+pour ce que Fagueyrat en voulait faire.</p>
+
+<p>— « C’est moi, madame, qui ai éprouvé en
+vous lisant, des émotions…</p>
+
+<p>— Ne vous croyez donc pas obligé de me
+dire ça.</p>
+
+<p>— Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré…
+sur… sur… comment déjà ?… Ah ! sur <i>les Malheurs
+d’une arpète<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Terme d’ateliers de couture, signifiant « apprentie, petite-main ».</p>
+</div>
+<p>Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé
+dans le cerveau par une affiche reproduite sur
+tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune
+fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris,
+emportée par des hommes masqués, dans une
+automobile.</p>
+
+<p>— « Oh ! mes <i>Malheurs d’une arpète</i>. Vous avez
+lu !… Mais alors… Il ne vous est pas venu une
+idée ?…</p>
+
+<p>Fagueyrat demeura muet. Une idée ?… Cela ne
+lui venait pas souvent. Et comment lui en serait-il
+venu à propos d’un roman dont il ne connaissait
+que l’affiche ? Les <i>Malheurs d’une arpète</i>…
+Quelle idée pouvait surgir de ces malheurs ignorés
+de lui ? Il évoqua les cheveux d’or, l’automobile…
+(carrosserie vermillon)… les masques, — en
+vain.</p>
+
+<p>— « Eh bien… Et Adhémar ?… Ce caractère
+magnifique… Ah ! je l’ai campé, celui-là !
+Ça ne vous dirait rien, à la scène ? Quel rôle pour
+vous, hein ! »</p>
+
+<p>Fagueyrat se raidit, replaça très haut son
+menton bleuâtre sur son col carcan. D’un ton
+frais :</p>
+
+<p>— « Vous avez tiré une pièce de ce roman,
+madame ?</p>
+
+<p>— Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre.
+J’ai déjà soumis le scénario à un directeur. Si
+vous saviez ce que le théâtre me tente ! »</p>
+
+<p>L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre
+des sollicitations, des embêtements. Et quelle
+audace ! Imaginer que lui, la vedette du Théâtre-Tragique — en
+attendant le Théâtre-Français — lui,
+le génial Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait
+les Adhémar d’une romancière pour
+concierges, d’une pondeuse de lignes au <i>Petit
+Quotidien</i> ! Son regard tomba sur la créature
+téméraire, plus lourdement que s’il descendait de
+Sirius.</p>
+
+<p>Les longues joues de celle qui signait « Gilles
+de Claircœur » prirent une teinte rose, ce qui lui
+restitua un éclair de jeunesse.</p>
+
+<p>Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et
+surtout les femmes de lettres, les femmes artistes,
+brillent de leur plein éclat. Trente-huit à quarante
+ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant
+d’être inavoué, avec une candeur provinciale.
+Elle était celle qui trouve tout naturel d’avoir
+quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule
+les fines expériences et toutes les grâces
+mûries de ses quatre décades, sous une fraîcheur
+juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les
+œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de
+fleurettes printanières. C’est un jeu charmant de
+les y découvrir.</p>
+
+<p>Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles
+étoffes, cette pauvre Gilles de Claircœur — de
+son vrai nom Gilberte Claireux. « Gilberte » — de
+par le goût romanesque de sa mère — une
+Bovary de l’Angoumois, à qui elle devait son
+imagination. Cette appellation mignarde allait si
+mal à la future romancière que, dès son enfance,
+on la nommait simplement Gil, — d’une façon
+garçonnière, comme le voulaient son grand corps
+déhanché de gamin, et sa passion pour les
+barres, le saut de mouton, les chevauchées à cru
+sur les bourricots des paysans. « Claireux » lui
+restait d’un vague mari, épousé à dix-sept ans,
+quitté huit jours après, par l’horreur et la stupeur
+des conversations conjugales, — tout au
+moins de l’éloquence particulière qu’il lui fut départi
+d’apprécier. Le nommé Claireux ne s’obstina
+pas, ne la poursuivit pas, ne divorça pas, — disparut.
+On le supposa mort au bout de quelques
+années. Peut-être l’était-il.</p>
+
+<p>Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir
+Gilberte. D’où cet air « vieille fille » qu’elle
+gardait. Quand on décrit les merveilleuses tendresses
+des « Adhémar », dans des feuilletons de
+cinquante mille lignes, on ne se satisfait pas aisément
+des réalités sublunaires. D’ailleurs le veuvage
+obstiné de « Gil » — comme on continuait
+à l’appeler — eut d’autres causes que son incompréhension
+physique de l’amour et l’exaltation
+de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré,
+détermina sa solitude.</p>
+
+<p>Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la
+fille d’une sœur séduite et morte en couches — une
+sœur dont elle était la cadette — elle-même
+enfant-veuve, seule et sans ressources.</p>
+
+<p>Héroïque ?… Jamais elle ne pensa l’être. Au
+contraire. Ne devait-elle pas tout ce qu’elle possédait,
+tout ce qu’elle était devenue, à cette enfant,
+puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne
+inspiration de raconter des histoires mirobolantes,
+sous le pseudonyme de Gilles de Claircœur ?
+Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter
+que la mioche, par un raccroc bizarre, lui
+avait amené une famille. Elle qui en manquait,
+et qui aurait tant souffert de s’en passer !</p>
+
+<p>Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence,
+cette grande femme, mal habillée avec
+des étoffes cossues et coûteuses, cette personne
+inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante
+à celles qui excitent l’envie, — arrêtée
+dans ce hall de journal, devant un cabotin plein
+de suffisance, qui la blaguait à part soi ? Rien,
+elle ne demandait rien à la vie. Elle se trouvait
+comblée. Sa destinée lui paraissait parfaite. Elle
+était — mal fagotée, affublée de son pseudonyme
+ronflant, se sachant laide — une femme ! — elle
+était ce phénomène : une créature absolument
+heureuse. Plus que cela : triomphalement
+heureuse. Car elle triomphait, elle exultait.
+Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que
+ce fût son état d’âme habituel, une victorieuse
+allégresse.</p>
+
+<p>Pourtant si… Elle pouvait éprouver un désir,
+elle venait de l’exprimer : faire du théâtre. Voir
+les héros de son imagination se démener sur
+les planches, déclamer avec la voix célèbre de
+Marcel Fagueyrat (« un timbre charmeur », — comme
+disaient les critiques, quand ils venaient
+de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent,
+trop infatué pour s’efforcer au progrès).
+La voix de Fagueyrat, un talisman. Prix du Conservatoire,
+Odéon. Jusque-là, cette voix fut le
+« Sésame, ouvre-toi ». Pas plus loin. L’intelligence,
+le don, ne correspondaient pas au joli
+mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les
+succès à côté, les premiers rôles de mélo, les
+représentations uniques de grandes machines en
+vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs
+et les théâtres de verdure.</p>
+
+<p>— « Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas ?
+C’est le patron qui la demande. »</p>
+
+<p>L’homme avait parlé assez haut pour que son
+supérieur, le brigadier à galons d’argent, n’eût
+qu’à souligner le message d’un geste.</p>
+
+<p>— « Parbleu ! » dit la romancière, avec sa
+rondeur quasi virile. « Je crois bien qu’il me réclame,
+le patron !… Je m’oubliais, là, à causer
+avec vous, monsieur Fagueyrat… Mais je me
+sauve. Excusez… C’est pour mon lancement…
+Le lancement de mon <i>Guillotiné</i>. Au revoir. Enchantée
+d’avoir fait votre connaissance. Dites
+donc… hein !… relisez mon <i>Arpète</i>. Étudiez
+Adhémar. Un rôle !… Vous verrez. Ça m’étonnerait
+qu’il ne vous emballât pas. »</p>
+
+<p>Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y
+être. Elle parlait encore. A grandes enjambées,
+retournant la tête, agitant les bras, elle lançait
+ses phrases à travers les espaces monumentaux
+du hall.</p>
+
+<p>Fagueyrat acquiesçait, — de vagues signes,
+poliment. Il riait. Libéré, à l’abri du cramponnage,
+il acceptait la gaieté émanant de cette
+personne intempestive. Son rire était moins
+moquerie que dilatation irrésistible. Diable de
+bonne femme !… Cocasse, mais sympathique,
+après tout.</p>
+
+<p>— « S’pas, elle est rigolo ?… » observa le brigadier,
+qui riait aussi.</p>
+
+<p>L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur
+par-dessus l’épaule.</p>
+
+<p>— « Elle écrit beaucoup pour le <i>Petit Quotidien</i>,
+cette Claircœur ?</p>
+
+<p>— Je vous crois, monsieur ! Et on s’en aperçoit.
+Le tirage monte. Y a du mouvement, ici,
+quand nous commençons un de ses feuilletons.</p>
+
+<p>— Mais alors… elle doit gagner de l’argent ? »</p>
+
+<p>Le brigadier eut une mimique éloquente.</p>
+
+<p>— « Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis
+qu’elle a refusé de nous lâcher pour le <i>Petit
+Populaire</i>, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait
+voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur
+Fagueyrat. Un brave type, malgré son canaille
+de sexe. Puis, pas fière… Et la main
+ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre.</p>
+
+<p>— Faut tout de même que je lise ses <i>Malheurs
+d’une arpète</i> », murmura Fagueyrat, rêveur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans son cabinet aux somptuosités sévères, — boiseries
+massives, profonds fauteuils de cuir,
+imposant bureau-ministre, — le directeur, Octave
+Boisseuil, s’était levé, la main tendue :</p>
+
+<p>— « Eh bien, ma chère amie, voyons… C’est
+ça que vous appelez « tout de suite ». Vous
+m’avez téléphoné : « Je viens tout de suite. »</p>
+
+<p>— En voilà un homme pressé !… Vous m’appelez,
+là !… Vous ne savez pas ce que je faisais.</p>
+
+<p>— Ne me le dites pas ! » s’écria Boisseuil, avec
+une exagération de frayeur comique. « Vous allez
+me rendre jaloux. »</p>
+
+<p>Gilberte Claireux — <i>alias</i> : Gilles de Claircœur — celle
+qu’on appelait dans les bureaux de rédaction
+« Claircœur » tout court, et, dans sa famille
+d’adoption, « tante Gil », — élargit un regard
+étonné. Puis, saisissant la blague, elle eut son
+sourire bon garçon, haussa les épaules.</p>
+
+<p>— « Farceur !… Faut toujours que, vous autres
+hommes, vous disiez une bêtise, même devant
+une bobine de tout repos, comme la mienne.</p>
+
+<p>— Tenez », fit le directeur, la prenant par le
+coude, et la forçant à virer légèrement, « qu’est-ce
+que vous dites de ça !</p>
+
+<p>— Oh ! épatant !… » cria la romancière.</p>
+
+<p>Une image fulgurante couvrait la moitié d’un
+mur. L’électricité l’arrachait de l’ombre. Du sang
+l’éclaboussait, rutilant, et comme fraîchement
+jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient :
+LE SECRET DU GUILLOTINÉ. Un
+nom s’étalait au bas : <span class="sc">Gilles de Claircœur</span>.</p>
+
+<p>— « C’est l’affiche », prononça l’auteur avec
+satisfaction.</p>
+
+<p>— « C’est l’affiche. Et c’est aussi la première
+page du « lancement ». Seulement, le lancement…
+faut que vous y ajoutiez quelque chose
+comme soixante à quatre-vingts lignes. Voilà
+pourquoi je vous ai convoquée dare-dare. Pensez !…
+on commençait le tirage.</p>
+
+<p>— Comment ?… que j’ajoute ?… On n’a qu’à
+prendre à la suite.</p>
+
+<p>— Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait
+pas. Voyons, regardez ça… Qu’est-ce que ça
+représente ?</p>
+
+<p>— Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le
+couperet, entre les mains de l’exécuteur. Il est
+très chic. Ah ! pour ça, votre dessinateur a mis
+dans le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire
+apache. Un homme de haute race, mon
+marquis de La Persinière. Quelle allure !… Quelle
+crânerie devant la mort !…</p>
+
+<p>— Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous
+émotionnez pas.</p>
+
+<p>— Puis, au premier plan », continua-t-elle,
+« voilà ce misérable Larceveau qui se tire un coup
+de revolver, et tombe baigné dans son sang.
+Hein ?… Ça portera sur le public. Ce suicide
+devant la guillotine, et parmi le groupe officiel.
+Quel mystère !… Est-ce un grand personnage ?
+un magistrat ?… le juge d’instruction lui-même ?</p>
+
+<p>— Lisez le <i>Petit Quotidien</i> à partir du 15 décembre,
+et vous le saurez, Claircœur.</p>
+
+<p>— Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil !
+Alors, pourquoi me demandez-vous ce que votre
+image représente ? »</p>
+
+<p>Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons
+amis confiants, en associés veinards, qu’échauffe
+doucement la certitude d’une nouvelle collaboration
+fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement.
+Peu raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient
+la cordialité de leur entente par ces
+grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens
+sans façons, les coups de coude dont les paysans
+se bourrent amicalement les côtes.</p>
+
+<p>Boisseuil était une manière de colosse, qui portait
+une barbe carrée, grisonnante comme ses
+cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du
+<i>Petit Quotidien</i>, il avait fait la fortune de ce journal
+par ses qualités d’homme d’affaires et son
+entente de la mentalité du public. Fils d’ouvrier,
+il se rendait compte de ce qui pouvait séduire,
+intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature,
+le flair avec lequel il reconnaissait la
+pâture intellectuelle qui allécherait la foule, firent
+rapidement dévier les projets plus élégants, mais
+moins réalisables, du fondateur. Celui-ci lui
+abandonna la véritable direction de l’entreprise,
+longtemps avant de la lui transmettre officiellement,
+lorsqu’il se sentit mourir.</p>
+
+<p>Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter,
+essayait de convaincre sa plus précieuse collaboratrice.</p>
+
+<p>N’était-il pas indispensable que le texte du
+« lancement » — cette amorce illustrée qu’on distribuerait
+dans toute la France à des millions
+d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait
+le premier numéro du feuilleton — (un
+dimanche, jour fatidique… les travailleurs
+auraient le loisir de lire) — n’était-il pas indispensable
+que ce texte s’achevât sur une situation
+« palpitante », sur une phrase de mystère, qui
+affolât la curiosité ?</p>
+
+<p>— « Il faut absolument », affirmait le directeur,
+« que cela finisse au moment où votre marquis
+de… Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin…
+lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant
+de fumer, et qui contient son secret, et qui va
+être ramassée par la petite Josette-fleur-des-fortifs.
+Vous la voyez, là, qui se glisse entre les chevaux
+des gendarmes, votre Josette ?… » ajouta-t-il
+en désignant l’affiche.</p>
+
+<p>— « Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le
+lancement ! » s’exclama l’auteur. « Je me suis
+arrangée exprès.</p>
+
+<p>— Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger,
+parce que vous ne pouviez pas connaître la
+« justification », ni la place que prendraient les
+images. N’y a pas. Il manque soixante lignes.</p>
+
+<p>— Prenez à la suite. Ah ! mais non », se reprit-elle,
+« la suite, ça nous transporte dans un tout
+autre milieu. C’est l’amour clandestin de la jolie
+comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître,
+justement, Fleur-des-fortifs. Ah ! non… Pas
+moyen d’entamer ce chapitre-là.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien.</p>
+
+<p>— Ça ne va pas être commode d’allonger ma
+scène de l’exécution.</p>
+
+<p>— Ah ! là, là… Vous n’êtes pas en peine.</p>
+
+<p>— Enfin… Vous aurez ça demain soir.</p>
+
+<p>— Demain soir !… » bondit le directeur.
+« Vous voulez dire ce soir, avant minuit. On commence
+à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre
+un jour.</p>
+
+<p>— Sapristi de sapristi ! » gémit Claircœur. « En
+voilà un coup de rasoir ! Moi qui ai du monde à
+la maison.</p>
+
+<p>— Du monde… Vous donnez un bal ? Et vous
+ne m’invitez pas !</p>
+
+<p>— Quoi ! » reprit-elle — ne riant plus, mais le
+cœur gros, l’air d’une fillette qui va pleurer — « je
+régale ma famille. Ça allait être si gentil !</p>
+
+<p>— Vous m’amusez, avec votre famille », murmura
+Boisseuil.</p>
+
+<p>Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné
+qu’elle lui lança, il retint la raillerie, corrigea
+même, en se hâtant de dire :</p>
+
+<p>— « La petite, au moins, est gentille. Un joli
+brin, vous savez, votre filleule… Et… elle vous
+donne de la satisfaction ?</p>
+
+<p>— C’est mon bonheur, cette enfant-là », déclara
+la romancière, d’un tel ton que le vieux routier
+en fut ému.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait
+Gilles de Claircœur devant un immeuble tout neuf
+du tout neuf boulevard Raspail.</p>
+
+<p>Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait
+d’électricité. La loge du concierge se divisait
+en deux pièces par une cloison basse, à petits
+carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles
+brodés.</p>
+
+<p>Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la
+corvée qui la ramenait chez elle en hâte. Le plaisir
+était encore neuf, comme l’immeuble et le
+boulevard. Six mois… Depuis six mois à peine
+elle habitait là. Pour son bel appartement actuel,
+au quatrième, Claircœur avait quitté le petit logement,
+rue de Rennes, sur une cour, où, durant
+vingt années, assise à sa table de travail un nombre
+d’heures incalculable, elle avait écrit des
+lignes, encore des lignes, tant de lignes !… prenant
+peu à peu confiance, se rassurant sur son
+avenir, sur celui de sa nièce et filleule, sa petite
+Gilberte, — la vraie, la seule Gilberte, car elle-même
+devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne
+au monde ne songeait plus qu’elle avait un
+nom de baptême féminin.</p>
+
+<p>Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la
+durée de la chance, de son imagination alerte et
+docile, des gains rapides, si beaux, presque invraisemblables,
+Claircœur fut longtemps la fourmi
+qui amasse, en cachette, sous un noir vêtement
+de pauvre. Non par avarice, par pusillanimité. Et
+subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une
+enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis,
+projetait une ombre frissonnante sur ses années
+de femme.</p>
+
+<p>Vingt ans, — elle mit vingt ans à s’apprivoiser
+avec la fortune. Puis, un beau jour, comme elle
+portait à une société de crédit, pour l’inscrire à
+son compte, le paquet de billets de mille recueillis
+à la caisse du <i>Petit Quotidien</i>, et qui allaient
+s’ajouter à tant d’autres, mués en valeurs de
+tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait
+entre ses doigts la précieuse pochette, ce fut,
+en cette âme soudain déliée, comme un épanouissement,
+une explosion de fierté, de joie.</p>
+
+<p>« Tout cela… à moi… gagné par moi !… »
+songeait-elle. Des chiffres surgissaient dans sa
+tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux.
+Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement
+que, là-bas, dans le passé, cette petite silhouette
+de misère et de solitude qui représentait sa
+jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes
+pareilles. « Ils verront maintenant…
+C’est eux qui dépendront de moi… Du luxe…
+Ils n’en auront que par moi… Des cadeaux…
+Ah ! oui, je leur en ferai, des cadeaux… Des
+choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je
+laisserai !… J’ai encore… combien d’années à
+produire ? Je peux doubler ce que je possède.
+Quel étonnement pour eux !… Je serai quelqu’un…
+une manière de providence… Tante
+Gil, tout de même. Qui aurait cru ?… Oui, mais
+il faut que les enfants travaillent. »</p>
+
+<p>Ces gens, contre lesquels la romancière machinait
+une sorte de vengeance plutôt rare, une
+revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient,
+dans son bel appartement du boulevard
+Raspail, le soir où elle revenait du <i>Petit Quotidien</i>,
+chargée d’une besogne urgente et inattendue
+pour le lancement de son <i>Guillotiné</i>.</p>
+
+<p>Elle se les représentait, elle les voyait d’avance,
+tout en s’élevant dans l’ascenseur. L’ascenseur !…
+volupté glorieuse, dont le prestige la ravissait.
+Elle en touchait les boutons électriques avec une
+joie de gosse. A travers les grilles des petites
+portes, elle apercevait, aux étages, le rouge
+velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un
+tapis d’escalier… Autre signe somptuaire de ses
+victoires sur la vie, sur la dure vie méchante,
+devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on
+espère.</p>
+
+<p>A sa porte — sa belle porte ripolinée ivoire — elle
+sonna deux coups.</p>
+
+<p>Dans l’intérieur, il y eut une explosion de
+tapage, des pas précipités, des cris joueurs et
+jeunes. Avant que la femme de chambre — <i>sa</i>
+femme de chambre, Céline, — eût le temps d’arriver,
+on ouvrait… Et deux visages d’espièglerie,
+ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui
+offrirent un accueil dont, à première vue, on
+pouvait comprendre qu’elle se fût réjouie.</p>
+
+<p>— « Tante Gil !… tante Gil !… petite tante
+Gil !… comme tu es tard !… Nous nous en faisions,
+un sang de vinaigre ! Guillaumette prétend
+que les huîtres seront éventées.</p>
+
+<p>— Comment ! On les a déjà ouvertes ?… Puis,
+c’est joli !… Vous ne m’attendez que pour les
+huîtres !…</p>
+
+<p>— Oh ! non, par exemple !… Peux-tu dire !… »</p>
+
+<p>Leur fougue d’embrassade répara la gaffe.
+Claircœur, à cause de son chapeau, de son beau
+manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue
+de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait
+de ses bras trop longs d’adolescent, lui
+collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un
+duvet viril. La petite Nathalie se haussait sur ses
+pointes, tendant un museau à croquer, un bec
+frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée,
+une cascade mousseuse de cheveux blonds
+roulait sur son grêle corps de huit ans.</p>
+
+<p>Dans une glace, Claircœur, levant les yeux,
+vit le reflet de cette minute câline. Et le cadre
+aussi : sa galerie blanc et or, où se dressaient des
+armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également
+fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental
+porte-parapluie hérissé de patères dorées.
+L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs,
+qu’interrompaient seules deux portières citron et
+framboise, achetées comme vieilles soieries de
+Chine à un juif ambulant : «  — Surtout n’en
+dites rien, ma chère dame, elles viennent du
+pillage de Pékin. Le colonial qui me les a cédées
+les avait décrochées au Palais d’été, dans le boudoir
+de l’Impératrice… »</p>
+
+<p>« Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi ! »
+pensait la romancière. « Et qu’il y fait bon quand
+j’y trouve cette précieuse famille que je me suis
+donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir !
+Je les inviterai une fois de plus, et ce sera tout
+bénéfice. »</p>
+
+<p>Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette
+d’homme, étroite, tout en hauteur, s’y encadra.</p>
+
+<p>— « Allons, voyons, les enfants… C’est ridicule.
+Nous attendons votre tante. Laissez-la souffler,
+que diable ! et nous dire aussi bonsoir, à
+nous.</p>
+
+<p>— Mon pauvre Théo », soupira Claircœur,
+« notre soirée sera moins gaie que je ne pensais.
+J’ai une corvée à faire.</p>
+
+<p>— Si nous vous gênons… » murmura Théophile
+Andraux.</p>
+
+<p>— « Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne
+serai pas avec vous comme j’aurais voulu. Je
+vais vous expliquer cela devant Louise. »</p>
+
+<p>Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait
+le battant au large, cérémonieux, l’air soudain
+refroidi, imprégné de blâme.</p>
+
+<p>Théophile Andraux était celui qui, vingt ans
+auparavant, joli garçon, employé faraud, parlant
+de « son ministre » (lui, simple rédacteur)
+comme s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses
+« pistons exceptionnels » il irait loin, avait séduit
+la sœur de Gilberte Claireux. La future romancière,
+sur le corps de cette sœur, qui mourut
+d’angoisse, de déception, d’horreur, et dont elle
+adopta l’orpheline, paternellement abandonnée,
+proféra des serments de vengeance. Sa haine
+indignée s’étendit à tout le sexe masculin. Les
+hommes… Ils lui apparurent très répugnants,
+comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter
+le contact, ou charmants et lâches,
+comme ce Théophile dont elle comprenait que
+sa pauvre sœur eût la tête tournée.</p>
+
+<p>Ah ! Théophile Andraux, c’était un misérable, — mais
+un misérable bâti pour la perdition
+des cœurs de midinettes. Des moustaches
+sombres et soyeuses, des yeux de caresse… (Remarquait-on,
+lorsqu’il avait vingt-cinq ans, que
+ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez
+effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de
+l’autre, d’où leur expression plutôt stupide ?)
+Quelle tournure élégante ! Quelles cravates !
+Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre
+supportait l’invraisemblable hauteur.</p>
+
+<p>Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir
+magnifique, lui permirent d’épouser une jeune
+personne « tout à fait bien ». Louise Guichard,
+élevée en demoiselle, « touchait » du piano et
+montrait, dans le salon de ses parents (un premier
+étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet
+d’institutrice, dans un cadre de feuilles de
+chêne. Elle avait été très gâtée. Lorsqu’elle fut
+Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt
+mille francs l’autorisait à engager une bonne, à
+ne rien faire que des visites, et à avoir son jour
+« comme toutes ces dames ».</p>
+
+<p>Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard,
+et neuf ans après seulement la petite Nathalie.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était
+encore que rédacteur au ministère. Ses allures
+fringantes, son espoir d’avancement rapide, les
+œillades par lesquelles il accrochait au passage
+les admirations féminines, tout cela grisonnait et
+s’éteignait, comme ses cheveux et ses prunelles,
+plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois
+conquérante, il ajoutait un petit carré de
+barbe, qui ne couvrait que son menton, au bas
+des longues joues rasées. Il appelait cela « se
+donner une physionomie ». Sa fatuité de jeune
+homme se transformait en prétention. Quelle
+question n’eût-il pas tranchée ? A l’entendre,
+rien ne se faisait au ministère sans qu’on l’eût
+consulté, — directement, ses collègues, ou indirectement,
+ses supérieurs.</p>
+
+<p>Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son
+beau-père, seul survivant des parents de sa
+femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles
+rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile
+et Louise y comptaient si bien qu’ils avaient
+fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on
+découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à
+celle qui se croyait sa fille, et que tout son bien
+revenait à des compagnies de rentes viagères.</p>
+
+<p>Le coup fut rude.</p>
+
+<p>Mais il faut croire, suivant l’opinion générale,
+que la nature humaine s’améliore dans l’épreuve,
+car, à ce moment précis, Théophile commença
+de ressentir quelques remords à l’égard de sa
+victime amoureuse et de la fillette issue d’une
+aventure qu’il considérait comme normale pour
+un homme de sa valeur, et plutôt flatteuse, — entendons-nous :
+flatteuse pour celle qui en était
+morte.</p>
+
+<p>Coïncidence singulière : Théophile s’avisa de
+songer à cette enfant, lorsque le nom de Gilles de
+Claircœur, à force de s’étaler sur des affiches
+bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des
+lueurs d’incendie, quand il ne flottait pas contre
+les phosphorescences d’un spectre, avait fini par
+prendre une signification notoire. La femme qui
+s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au
+premier rang parmi les producteurs de romans
+populaires. La profession comporte un énorme
+labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables
+revenus.</p>
+
+<p>Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit
+logement de la rue de Rennes, où elle vivait solitaire,
+ayant mis sa filleule en pension, reçut une
+lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en
+elle un de ces ouragans sentimentaux dont elle
+agitait volontiers les âmes de ses personnages.
+Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps,
+se réveillaient mal, quelque effort qu’elle
+y fît. Mais l’étonnement, la curiosité, l’appétit
+dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle
+qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain
+sa vie aussi passionnément intéressante
+qu’un de ses meilleurs feuilletons.</p>
+
+<p>Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse,
+le séducteur meurtrier de sa sœur.</p>
+
+<p>Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré
+terriblement grandiose dans sa mémoire,
+lui apparut sous les espèces d’un long monsieur
+quadragénaire, à la moustache non plus frisée en
+pointes, mais retombante, dure et grisâtre, sur
+une ridicule petite barbe carrée. Un médiocre
+fonctionnaire, confit dans la poussière de son
+bureau. Dogmatique, formaliste, plein d’arguments
+et de sentences, plus satisfait de lui-même
+que ne le fut jamais le génie labouré de doutes.</p>
+
+<p>La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté
+depuis vingt minutes sans se demander si sa sœur
+n’avait pas méconnu et peut-être froissé les délicatesses
+d’une telle âme. Théophile aurait certainement
+épousé celle qui le rendait père, malgré
+la légèreté dont elle avait fait preuve entre ses
+bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence
+de se laisser mourir. Et c’est pour
+avoir trop pleuré la mère qu’il s’était trouvé hors
+d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait
+eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de
+si bonnes mains !…</p>
+
+<p>Deux jours au moins eussent été indispensables
+à la romancière pour se désempêtrer d’un écheveau
+savamment embrouillé de fils sentimentaux,
+philosophiques, vibrant à faux et poissés de
+larmes cireuses. Mais avant quarante-huit heures,
+Théophile était revenu, tenant par la main des
+arguments qui devaient ôter à Claircœur toute
+faculté de réflexion et de raisonnement.</p>
+
+<p>C’était un beau petit gaillard de dix à douze
+ans, — Bernard. Et une fillette à ses premiers
+pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils
+longs « comme ça », autour de ses prunelles
+bleues, et des cheveux blonds, frisés, légers
+comme une poussière d’or.</p>
+
+<p>— « Voilà votre tante, votre tante Gil, mes
+mignons. La tante de votre sœur Gilberte, dont
+je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante,
+embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui
+tes petits bras au cou, — tu sais, comme quand
+tu fais câline à maman. »</p>
+
+<p>Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la
+dame deux bras de chair puérile, frais et doux,
+et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur l’injonction
+paternelle : « Tante Zil… Tata Zil… »,
+tandis que Bernard déclarait, avec sa faconde
+d’écolier :</p>
+
+<p>— « T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te
+gobe, tu sais. Tu vas pas aimer Lilie plus que moi,
+au moins ? »</p>
+
+<p>Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement
+de joie, l’émoi désordonné de quelqu’un
+qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux,
+des enfants, une famille… Un petit monde à
+elle, autour d’elle !… Claircœur n’y avait pas
+résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa filleule
+Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre
+par nature, et qu’elle avait dû mettre en pension,
+satisfaisait médiocrement ses profondes soifs
+affectives.</p>
+
+<p>Le même soir — on dînait ensemble, n’est-ce
+pas ? — elle fit la connaissance de « sa belle-sœur ».
+Louise Andraux ajouta sa part aux ravissements
+de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon,
+d’espoir, dont cette journée déborda, en
+accueillant la fille illégitime de son mari comme
+une enfant à elle, retrouvée.</p>
+
+<p>Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent,
+par de généreux dénouements, elle fit verser
+à ses lectrices. « Dire qu’on nous accuse d’invraisemblance,
+nous autres romanciers ! » faisait-elle
+remarquer aux Andraux. « Que je mette cette
+scène dans un roman… on n’y croirait pas. La
+vie a des rencontres qui dépassent notre imagination.
+Puis… elle est meilleure qu’on ne pense.
+Théophile, vous avez bien fait de venir à moi. »</p>
+
+<p>Théophile eut ensuite souvent l’occasion de
+s’en apercevoir.</p>
+
+<p>Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de
+Claircœur, un fin repas arrosé de champagne,
+des distributions de cadeaux, faisaient participer
+« la famille » à cet heureux événement.</p>
+
+<p><i>Le Secret du guillotiné</i> étant le premier qui
+paraissait depuis l’installation dans le bel appartement
+du boulevard Raspail, avait déterminé
+l’organisation d’une bombance plus mirifique.
+Et des surprises devaient suivre.</p>
+
+<p>Aussi, le retour de Claircœur, annonçant
+qu’elle apportait du travail pour toute la soirée,
+jeta un froid.</p>
+
+<p>— « Ma chère », déclara Théophile, « ces
+choses-là n’arrivent qu’à vous. Votre faiblesse en
+est cause. Vous ne savez jamais dire non.</p>
+
+<p>— « Comment ?… dire non ?… » fit la romancière
+abasourdie. « Mais puisqu’on commence à
+tirer le « lancement » demain matin.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’une femme de lettres de votre
+valeur, de votre célébrité, doit consentir à retoucher
+sa prose ? Quelle humiliation !… »</p>
+
+<p>Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe
+carrée, toute grise à présent, sur un col dont
+elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses
+yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus
+l’étroite arête de son nez, finissaient par se chercher
+mutuellement, si bien qu’on ne rencontrait
+plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre
+prétendait imposer la considération que tout être
+humain doit à un sous-chef de bureau dans un
+ministère. Comme le brillant avenir de Théophile
+semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se
+refusait à admettre qu’il y eût sur terre un poste
+dont s’accommodât mieux le vrai mérite. Les
+autres situations… affaire d’intrigues, de politique.
+Un tas de couleuvres à avaler. Pouah ! il
+en faisait fi. Être Théophile Andraux et rester
+sous-chef : voilà ce qui donnait la mesure d’un
+homme !</p>
+
+<p>— « L’ennui… c’est que les enfants seront
+malades, si on ne dîne pas à l’heure. »</p>
+
+<p>Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça
+d’y joindre un sourire. Mais les sourires de
+Louise Andraux étaient à détente sèche, — (voyez
+donc ce ressort !) — ils partaient toujours
+plus tôt ou plus tard que les paroles. Quand ses
+lèvres plates se distendaient, puis se replissaient
+brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre
+un léger déclic.</p>
+
+<p>— « Oh ! bien… » fit une voix rieuse, « si les
+enfants sont malades de ne pas dîner à l’heure,
+faut les coucher tout de suite. Voici longtemps
+qu’ils dînent… de gâteaux, de desserts, de bonbons,
+de tout ce qu’ils ont pu chiper à la salle à
+manger ou à l’office.</p>
+
+<p>— Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole ! »
+cria Bernard avec un assez méchant coup d’œil
+vers sa demi-sœur aînée. « Mais, est-ce que je suis
+un enfant ?… Voilà qu’on me met au rang de
+Lilie, cette morveuse ! »</p>
+
+<p>Nathalie fondit en larmes, pendant que la
+grande Gilberte haussait les épaules.</p>
+
+<p>Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père
+l’ayant finalement reconnue. Jolie fille, de dix-neuf
+à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le
+chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout
+de même, ou — comme on dit — pire. Des yeux
+sombres, qui paraissaient grands, tant ils étaient
+pleins de toutes sortes de choses, — des choses
+câlines, rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant
+la minute, et parfois tout ensemble. Un
+nez court, malicieux, friand, — savait-on de
+quoi ?… Une façon de humer l’air comme un
+petit hennissement. La bouche… dessinée à la
+diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes
+fines, blanches, régulières — un rang
+de perles. Un corps menu, svelte, souple. Des
+mains élégantes. Tout cela mis en valeur, — discrètement,
+mais savamment. La robe d’écolière…
+moulée. Des découpures de soie ancienne
+appliquées sur la blouse toute simple, — trouvaille
+bizarre et charmante. Une coiffure cocasse,
+donnant de l’originalité à la frimousse parisienne :
+les cheveux — bruns et luisants comme
+des écorces de châtaignes — nattés et roulés en
+plaques bombées sur les oreilles. Une imperceptible
+raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la
+nuque à la pointe du front.</p>
+
+<p>D’un mouvement gentil, elle se leva du piano, — un
+piano acheté pour elle, car qu’est-ce qu’en
+eût fait Gilles de Claircœur ? — débarrassa la
+tante de son sac à main, — volumineux comme
+un nécessaire de voyage, — prit de ses épaules la
+lourde fourrure, car dans la pièce chaude une
+bouffée rouge montait au visage énervé de la
+romancière.</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que vous avez de si pressé à
+faire, marraine ? Je puis vous aider, j’en suis sûre.</p>
+
+<p>— Mais non, ma petite, c’est de la copie.</p>
+
+<p>— Eh bien ?… »</p>
+
+<p>Cet « Eh bien ? » était gros de signification.</p>
+
+<p>Théophile se chargea de l’interpréter :</p>
+
+<p>— « Parbleu !… Elle a raison, votre filleule.
+Si vous ne l’éloigniez pas systématiquement de
+la littérature, vous la trouveriez, pour un coup
+de main, quand vous auriez besoin d’elle. Le
+don… elle l’a, ça ne fait pas de doute. Elle tient
+de moi. On ne rédige pas depuis trente ans bientôt,
+comme je le fais au ministère, avec les qualités
+de style qu’on veut bien me reconnaître…</p>
+
+<p>— Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par
+maman.</p>
+
+<p>— Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit
+pas ce que je disais. Tâche donc de ne pas toujours
+interrompre ton père. Si c’est l’éducation
+que tu as reçue !… »</p>
+
+<p>Une interruption plus catégorique empêcha le
+sous-chef de reprendre son discours. Les deux battants
+d’une porte furent soigneusement ouverts,
+comme pour le défilé d’un cortège, par la femme
+de chambre, Céline, qui aussitôt proclama :</p>
+
+<p>— « Ces messieurs et dames sont servis. »</p>
+
+<p>Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour
+éviter le : « Madame est servie », dont la personnalité
+trop manifeste eût offusqué la famille.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce soir-là, après une assiettée de potage et une
+demi-douzaine d’huîtres avalées à la hâte, Gilles
+de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet de
+travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle
+fit maintes recommandations à ses deux domestiques
+pour que rien ne fût négligé dans l’ordonnance
+du festin, pas plus le champagne au
+moment de la glace, que le café de M. Andraux — à
+la turque — et la vieille eau-de-vie qu’il
+affectionnait.</p>
+
+<p>Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler
+sur la plus grande table du salon, les boîtes,
+les écrins, les paquets soyeux, contenant les
+« surprises » destinées à tous.</p>
+
+<p>Puis, s’étant assise devant son encrier, elle
+relut les dernières lignes des épreuves, et écrivit :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Que se passait-il, à ce moment suprême, dans
+l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy,
+marquis de La Persinière ?… Quels tableaux surgissaient
+en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont
+s’effacer pour jamais ? Quels visages montaient dans
+sa mémoire, grimaçants de haine, convulsés de douleur,
+ou transfigurés d’amour ?… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà… Avec ça, un feuilletoniste aussi expert
+que Claircœur en avait pour jusqu’à minuit. Les
+tableaux du passé, les visages… tout ce qui défilerait
+dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy,
+marquis de La Persinière, adroitement
+cuisiné de mystère… autant d’amorces pour la
+curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait
+reculer la chute du couperet, comme l’exigeaient
+les dimensions du « lancement ».</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté,
+ô femme perverse et divine ! qui m’amène ici, à
+cette mort ignominieuse… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Tristan de La Persinière venait de murmurer
+cette phrase, lorsque la romancière crut entendre
+un grattement à la porte de son cabinet de travail.
+Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop
+adorable fantôme, et courut ouvrir, en s’exclamant :</p>
+
+<p>— « Oh ! Criquette, ma petite poule !… Elle
+s’ennuie de sa mémère… »</p>
+
+<p>Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de
+rire, des clameurs de gaieté s’engouffrèrent.
+« Quelle chance ! » se dit Claircœur, « mon
+absence ne les contrarie pas trop. »</p>
+
+<p>Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse.</p>
+
+<p>— « Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils
+voudraient venir… Et mémère n’a pas fini. »</p>
+
+<p>Criquette remua un tronçon de queue, et
+regarda « mémère » avec des yeux tels que l’adorable
+fantôme, la femme perverse et divine, n’en
+avait pu poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy,
+marquis de La Persinière. Pas
+de plus sincèrement tendres, à coup sûr.</p>
+
+<p>Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec
+un corps blanc presque aussi fin que celui d’une
+levrette, avec des taches noir et feu irrégulièrement
+départies sur sa tête, et lui plaquant de
+comiques œillères. De grosses prunelles de jais,
+toujours animées par un langage presque aussi
+nuancé que la parole humaine. Et deux coquines
+d’oreilles fauves, qui se dressaient comme celles
+d’un renard, n’ayant jamais, ni par conformation
+naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure
+chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture
+dont se piquent les fox-terriers de race, — les
+« Tristan-Geoffroy de La Persinière » de la
+gent foxine.</p>
+
+<p>— « Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor
+à quatre pattes. »</p>
+
+<p>Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas.
+Elle bondit dans le giron de sa maîtresse, qui
+s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en
+rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux
+noirs — très grands pour sa race et maquillés
+d’un large cerne sombre — et regarda fixement
+Claircœur.</p>
+
+<p>— « Ça t’étonne que je travaille quand nous
+avons nos amis », dit la romancière.</p>
+
+<p>Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur
+de la petite chienne.</p>
+
+<p>— « Tu voudrais que j’y aille ?… »</p>
+
+<p>Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris.
+Ce n’était pas sa langue.</p>
+
+<p>Mais lorsque Claircœur eut ajouté :</p>
+
+<p>— « Tu veux mener mémère… mener mémère… »</p>
+
+<p>Alors Criquette bondit à terre, courut à la
+porte, jappant de joie, remuant la queue, — son
+tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc
+de neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse.</p>
+
+<p>— « Non, Criquette, non… Je ne peux pas.
+Allons, viens. Reste avec mémère. Mets-toi sur
+ton coussin. »</p>
+
+<p>Au mot de « coussin », la docile petite créature
+se dirigea vers un de ces sièges bas et anguleux
+qu’on appelle « coins », et qui portait un
+des moelleux coussins, enveloppés de housses
+claires et lavables, faisant partie de son mobilier
+personnel. Criquette y allongea son mince petit
+corps blanc, où couraient des frissons d’énervement,
+car les choses ne s’arrangeaient pas comme
+elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur deux
+élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées, — ce
+qui l’effilait davantage — elle contempla
+fixement sa maîtresse. Seulement, comme elle
+regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles
+obscures se soulignèrent d’une ligne de
+sclérotique pâle, ce qui leur donnait une expression
+implorante, extatique, plus humaine que
+canine.</p>
+
+<p>— « Oui, mes beaux yeux… oui, on t’aime »,
+dit la femme de lettres.</p>
+
+<p>Car il était impossible de ne pas parler à un
+tel regard.</p>
+
+<p>Toutefois, il fallut revenir au marquis de La
+Persinière, dont l’âme indomptable abusait peut-être
+du droit qu’on a de faire durer des éternités
+les minutes qui précèdent la mort.</p>
+
+<p>Encouragée par la présence de Criquette, — celle-là
+du moins la préférait à tout, — Claircœur
+faisait voler sa plume sur le papier.</p>
+
+<p>Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement
+assez semblable à celui de la petite
+chienne.</p>
+
+<p>Celle-ci jeta des abois assourdissants.</p>
+
+<p>— « Entrez !… Tais-toi donc, Criquette, tais-toi !…
+Comment ! c’est ma Lilie !… Arrive, mon
+amour… On vient donc voir ce que devient cette
+pauvre tante Gil ?… »</p>
+
+<p>Nathalie, les joues rouges comme des pommes
+d’api, les mains et la bouche pleines de petits
+fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux
+bleus scintillant d’une goutte de champagne,
+déclara :</p>
+
+<p>— « Je viens chercher Criquette… pour
+qu’elle valse autour de la table. Tu permets,
+tante Gil ?… Allons, viens, Criquette. »</p>
+
+<p>La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade.
+Et, de son coussin qu’elle n’avait pas quitté, la
+gourmande reniflait une odeur de sucrerie dont
+s’accompagnait le frais arome de chair enfantine.
+Sa truffe remua. Sa langue mouillée torchonna
+ses babines. Cependant, elle regardait sa maîtresse.
+Un visible conflit agitait sa conscience de
+chien.</p>
+
+<p>— « Vilaine Criquette ! » s’écria Nathalie,
+« Veux-tu m’obéir !… Tante, commande-lui de
+m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine !</p>
+
+<p>— Offre-lui un de tes bonbons, et elle te
+suivra », soupira Claircœur, avec une dose de
+sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours
+en quarante mille lignes.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent.
+La porte claqua bruyamment.</p>
+
+<p>— « Est-ce mignon ! » murmura pour toute
+plainte la romancière. « La gosseline et le toutou…
+C’est à payer sa place… les voir ensemble. »</p>
+
+<p>Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux
+légères créatures, tandis qu’elle écrivait :</p>
+
+<p><i>« Du moins », pensa Tristan, « ton honneur est
+sauf, malheureuse ! J’emporte l’infernal secret. Tu
+continueras à promener par le monde cette figure
+d’ange, dont tu masques une âme de démon… »</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>La double porte en cuir de la petite salle
+d’attente retomba, et les mornes silhouettes,
+qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous
+leur chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement,
+se redressèrent dans une stupeur.</p>
+
+<p>Celle qui entrait leur ressemblait si peu !</p>
+
+<p>Le garçon de bureau lui-même, plongé dans
+la lecture du <i>Petit Quotidien</i>, impassible sous les
+regards, dont l’anxiété s’attachait à lui, leva
+enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu
+Mlle Andraux, il leva toute sa personne. S’approchant
+de la jolie Gilberte, il échangea tout bas
+quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup
+discret à une porte, sur laquelle une pancarte étalait
+ces mots : « <span class="sc">Mandats, indemnités, bons sur le
+trésor.</span> » Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Des récriminations coururent, mais timides.
+Une voix s’éleva faiblement :</p>
+
+<p>— « Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout
+le monde, celle-là ?… »</p>
+
+<p>Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon
+de bureau, ignorant ces vagues humanités,
+un silence découragé retomba.</p>
+
+<p>La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la
+chaleur d’un poêle à long tuyau de tôle, dont
+l’haleine de métal surchauffé congestionnait.
+Une inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre
+aux vitres sales et suintait d’un boyau de cour
+enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au
+ministère.</p>
+
+<p>Les patients, qui, dans la crispation de l’attente,
+songeaient à leurs pauvres occupations, si
+pressées, s’estimaient cependant heureux d’être
+là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer
+aux munificences de l’État.</p>
+
+<p>Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui
+le garçon de bureau ordonna :</p>
+
+<p>— « Fermez donc votre porte ! »</p>
+
+<p>Puis, très rogue :</p>
+
+<p>— « Prenez un numéro. »</p>
+
+<p>Et comme le nouveau venu regardait sans
+comprendre :</p>
+
+<p>— « Là… ces numéros verts. »</p>
+
+<p>Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait
+d’étendre, une pile de petits cartons, où des
+maculatures confuses avaient pu jadis être des
+chiffres.</p>
+
+<p>— « Oh !… puis… si vous voulez perdre
+votre tour… »</p>
+
+<p>En hâte, le fonctionnaire retournait à son
+journal, dévorait le <i>Secret du Guillotiné</i>.</p>
+
+<p>Dans le bureau des <span class="sc">Mandats</span>, Gilberte avait
+embrassé son père et salué d’un : « Bonjour,
+m’sieu Prosper », un vieux rédacteur, enfoui
+dans un angle, à une petite table, derrière des
+remparts de cartonniers.</p>
+
+<p>Alors elle avait dit :</p>
+
+<p>— « Comment vont les gosses ? »</p>
+
+<p>Ce qui lui attira cette observation :</p>
+
+<p>— « Tu pourrais t’informer de la santé de ta
+belle-mère. »</p>
+
+<p>Comme elle se tut, Théophile n’insista pas.
+Mais, l’idée de sa femme le suggestionnant, il
+émit une remarque dont Louise le harcelait :</p>
+
+<p>— « Tu t’habilles d’une façon vraiment un
+peu excentrique, Gilberte. Tu dois te faire
+remarquer dans la rue.</p>
+
+<p>— Marraine n’y voit pas de mal », riposta la
+jeune fille. « Et comme c’est elle qui est responsable
+de moi…</p>
+
+<p>— Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas
+abandonné le droit… Mon autorité paternelle…</p>
+
+<p>— Oh ! petit père, pas de sermon… Nous
+n’avons qu’une minute. Ta salle d’attente est
+pleine.</p>
+
+<p>— Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure.
+Ma parole ! ces cocos-là ne me permettraient pas
+de déjeuner.</p>
+
+<p>— Alors, père, tu vas me dire… »</p>
+
+<p>Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation :</p>
+
+<p>— « On ne t’ennuie pas, dans la rue ? On ne te
+suit pas ?… On n’est pas inconvenant avec toi ? »</p>
+
+<p>Gilberte éclata de rire.</p>
+
+<p>— « Mais, papa, c’est des histoires à dormir
+debout. On ne manque de respect qu’à celles qui
+le veulent bien.</p>
+
+<p>— Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes
+plus sérieuses d’apparence que toi se plaignent
+de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes
+sont d’une audace !…</p>
+
+<p>— Petit père, celles qui te racontent ça sont
+mûres et laides. »</p>
+
+<p>Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice…
+Naturellement… elle en était sûre… Les
+ridicules doléances venaient de sa belle-mère,
+cette Louise prétentieuse.</p>
+
+<p>— « Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit
+et n’entend que ce qu’elle veut voir et entendre.</p>
+
+<p>— Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui
+sont décidées », murmura M. Prosper derrière
+ses remparts de cartons.</p>
+
+<p>Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller
+taquiner le vieux compagnon de son père. Mais à
+l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant un « Oh ! »
+de surprise.</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que vous faites là ?… Ce sont les
+portraits de votre ministre ?… »</p>
+
+<p>Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de
+ce rire sincère et sans cause, ce rire de vingt ans,
+qui devient rare, même dans l’enfance nouvelle,
+qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de
+chimères notre scepticisme pratique.</p>
+
+<p>Gilberte avait ce charme : le rire. Un rire délicieux,
+de sa bouche qui semblait faite exprès,
+avec ses longues lèvres souples et ses dents éclatantes.</p>
+
+<p>M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait
+moisi sept heures par jour depuis plus d’années
+que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion.
+Il rit aussi. Pas de la même façon.</p>
+
+<p>— « Mon ministre ?… » répéta-t-il. « Lequel ?
+Il faudrait dire : « Mes ministres. » Je n’ai pas
+le temps de connaître leur figure, par les journaux,
+qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais,
+mademoiselle, regardez bien. Vous ne remettez
+pas ?… »</p>
+
+<p>La jeune fille considéra plus attentivement.
+Tout autour du bonhomme, sur la table, de
+chaque côté, en face, épinglés après les piles de
+paperasses administratives, le même personnage
+se répétait, à une trentaine d’exemplaires. Le
+même personnage, mais en différents costumes :
+d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements
+de bal ou de théâtre, — tantôt pompeux,
+grave comme un ambassadeur qui présente
+ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant
+sa glace, tantôt folâtre et funambulesque,
+sous le crayon des caricaturistes.</p>
+
+<p>Tous ces portraits étaient des reproductions
+parues dans des illustrés. Ils adhéraient à un
+feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en
+caractères d’imprimerie : <i>l’Argus de la Presse</i>,
+puis, plus bas, écrits à la main, une date et le
+nom d’un journal.</p>
+
+<p>— « Ce sont des articles concernant nos célébrités »,
+expliqua M. Prosper. « Voyez ce que
+j’en fais. »</p>
+
+<p>Il tourna les pages d’un album. Les découpures,
+texte ou vignettes, y étaient collées par
+ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant
+leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication.
+Elles se séparaient par des traits de
+grosseurs différentes, dont quelques-uns, gras au
+milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement.
+Des ornements en virgules, en vrilles, en
+pattes de hanneton, remplissaient les espaces
+laissés vides par l’irrégularité des placards.</p>
+
+<p>— « Que dites-vous de ça ? Est-ce beau !… »
+interrogea M. Prosper.</p>
+
+<p>Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire
+dans sa petite barbe carrée.</p>
+
+<p>Gilberte s’étonna :</p>
+
+<p>— « Mais », demanda-t-elle, « qui ça concerne-t-il,
+ces machins de journaux ?</p>
+
+<p>— Des gens de lettres, des artistes. Ainsi,
+votre tante, madame de Claircœur… elle devrait
+me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle doit
+être abonnée à <i>l’Argus</i>.</p>
+
+<p>— Comment ? » dit la jeune fille. « Est-ce qu’il
+ne faudrait pas l’autorisation du ministre ? »</p>
+
+<p>Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires.</p>
+
+<p>— « Voyons, tu penses bien que ce n’est pas
+un travail du bureau, mon mignon », observa
+Théophile. « Ce sont les petits bénéfices de
+monsieur Prosper. Il fait cela à ses moments
+perdus. Notre heure de déjeuner, par exemple.</p>
+
+<p>— Et puis », ajouta M. Prosper, « quand il
+n’y a pas de besogne. Ça arrive souvent. Alors,
+quoi ? On ne fait pas plus de tort à l’administration
+que si on se tournait les pouces.</p>
+
+<p>— Mais je le connais ! » cria triomphalement
+Gilberte, qu’intriguait en ses multiples effigies le
+client actuel de M. Prosper. « Je l’ai vu jouer
+quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique.
+C’est Fagueyrat. Celui qu’on appelle : « le
+beau Fagueyrat ». Je ne sais pas pourquoi,
+par exemple !</p>
+
+<p>— Vous ne savez pas ! » s’exclama M. Prosper.
+« Mais il est splendide !… Regardez-moi cette
+allure !</p>
+
+<p>— Là, peut-être… en d’Artagnan, sous le
+feutre à panache. Mais en civil… ces grosses
+joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat…
+Je lui trouve une tête à gifles.</p>
+
+<p>— Oh ! cependant… Être comme cela ! » soupira
+le pauvre rédacteur, en remontant ses
+manches de lustrine.</p>
+
+<p>— « Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper.
+Oui, parole !… Vous avez une bonne figure,
+bien à vous, et pas une bobine à essayer des perruques. »</p>
+
+<p>Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles.
+Ça avait beau lui être jeté par gentillesse, avec
+une légèreté espiègle… N’importe ! on n’entend
+pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous
+lui plaisez.</p>
+
+<p>— « Si tu t’en allais, maintenant, petite
+chatte », suggéra le sous-chef. « Au lieu d’essayer
+tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu
+es venue trop tard au bureau. Voilà qu’il est
+l’heure. Va-t’en.</p>
+
+<p>— Oh ! papa. Tu avais tant promis de me
+dire !… Tiens, j’attendrai, dans ce petit coin. On
+ne me verra seulement pas. »</p>
+
+<p>Elle insista câlinement. Puis, s’énerva :</p>
+
+<p>— « J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta
+réponse aujourd’hui. Je n’en dors pas. Je n’en
+mange plus. C’est vrai !… Marraine s’inquiète…
+Elle m’a demandé si j’étais amoureuse. »</p>
+
+<p>L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de
+Gilberte.</p>
+
+<p>— « Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine ! »
+grommela Théophile.</p>
+
+<p>Cependant, il la garda, derrière le rempart
+des cartonniers, près de M. Prosper, qui continuait
+à coller ses découpures de journaux.</p>
+
+<p>Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de
+regret que sa fille, si leur entrevue, pour aujourd’hui,
+en fût restée là. Cette fugue de Gilberte
+jusqu’au ministère, en cachette de « marraine »,
+chez qui elle demeurait, l’objet du complot, la
+réponse qu’il préparait, — et à quelle grave question ! — tout
+cela émouvait Théophile dans sa
+fibre paternelle, dans sa vanité, dans son goût de
+faire la loi.</p>
+
+<p>Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré
+l’existence pendant dix ans, était devenue peu à
+peu sa dilection, son orgueil. En contemplant la
+jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même,
+il s’estimait davantage, s’admirait d’en
+être le créateur, comme s’il l’était autrement que
+par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait
+si peu, lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre
+de la vraisemblance, il n’attribuait à Gilles
+de Claircœur aucun mérite dans la croissance
+et l’épanouissement de cette charmante fleur
+humaine, qui devait au moins à la romancière sa
+culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au
+bout la charge, Théophile éprouvait, à l’égard
+de sa belle-sœur naturelle, un sentiment qui
+n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais
+s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire
+toujours un peu plus de l’autorité qu’elle exerçait
+sur l’esprit de la jeune fille, la contrecarrer, les
+mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait
+une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement,
+comme on creuse une mine. Car
+l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille
+avec la romancière… Ah ! non… Jamais de la
+vie ! Cette fantaisie-là eût coûté trop cher à toute
+la famille !</p>
+
+<p>En ce moment, il ne s’agissait de rien moins
+que de la carrière de Gilberte. Sa marraine exigeait
+qu’elle eût un gagne-pain. « C’est le vrai
+féminisme », disait cette femme qui devait tout à
+son travail. « On ne sait ce qui peut arriver. Il
+faut qu’une jeune fille soit indépendante de tout, — de
+la dot, qu’une mauvaise spéculation peut
+anéantir ou qu’un mari peut manger, — des circonstances, — et
+surtout des hommes. Pour ces
+messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule
+des petites personnes qui ne savent que s’attifer. »</p>
+
+<p>Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté
+conquise, frémissante, après tant d’années, des
+laideurs du joug qu’elle avait connu, prononçait
+ce mot : « le marché aux esclaves », avec un accent
+indescriptible. On y sentait, dans le mépris
+des vendeuses de leur chair, non pas l’effet d’une
+pruderie bourgeoise, mais l’indignation d’une
+féminité farouche, une répugnance irréductible,
+une raideur de fierté, que les épreuves de la passion
+et les tendres humilités de l’amour n’étaient
+point venues adoucir.</p>
+
+<p>Avec sa volonté robuste — cette volonté qui la
+faisait marcher si droit dans la vie — et sa franchise
+plutôt rude, Claircœur déclarait :</p>
+
+<p>— « Je ne laisserai pas un centime à Gilberte
+si je vois qu’elle compte, pour ne rien faire, sur
+l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou
+elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi.
+Elle n’a aucun droit d’héritage. Je ne suis pas sa
+tante légale. Ma pauvre sœur est morte avant
+de pouvoir seulement faire un signe marquant
+l’intention de la reconnaître. »</p>
+
+<p>— « Ce que dit ta marraine, elle le ferait »,
+commentait le père à sa fille, dans le tête-à-tête.</p>
+
+<p>— « Elle aurait bien raison ! » s’exclamait Gilberte,
+trop vive d’esprit et de corps pour être
+paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.</p>
+
+<p>Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux
+travaillât. Mais c’est quant au genre du
+travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La
+filleule de la romancière voulait faire « de la littérature ».
+Non pas des feuilletons pour le populo,
+comme sa bonne femme de marraine. De la littérature…
+de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague
+de sa petite tête, des élucubrations compliquées,
+de préférence incompréhensibles, et où l’auteur
+n’a pour sujet que soi-même.</p>
+
+<p>Elle avait montré des essais à Claircœur, qui
+lui avait ri au nez, lui conseillant de ne pas
+perdre son temps à de pareilles sornettes.</p>
+
+<p>— « Prépare le concours pour entrer au ministère,
+puisque tu as la chance qu’on y admette
+maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du
+génie, tu le manifesteras après.</p>
+
+<p>— Un bureau… J’aimerais mieux me jeter à
+la Seine », soupirait la jolie fille, piaffante et nerveuse,
+tandis que les larmes lui montaient aux
+yeux.</p>
+
+<p>Elle trouvait des consolations près de son
+père.</p>
+
+<p>— « Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur
+te reconnaisse du talent, ma pauvre mignonne ?
+Tu es trop ma fille, avec ta finesse
+d’esprit, ton tempérament poétique, pour être
+comprise d’une… brave femme, soit… mais
+enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne
+qui vous abat cinquante mille lignes sans avoir
+pris le temps de la réflexion. Et dans quel style !…
+Puis il faut compter avec l’envie.</p>
+
+<p>— Oh ! non… Pour ça, papa, tu ne connais
+pas marraine.</p>
+
+<p>— Allons donc ! C’est la nature… On n’encourage
+pas ceux qui vous marchent sur les talons. »</p>
+
+<p>Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait
+le besoin de dire à quelqu’un : « Ma fille a des
+dispositions étonnantes. Voici ses premières œuvres…
+Oh !… comme ça lui est venu… sans prétention.
+Qu’en pensez-vous ? » Certain d’avance
+qu’on en penserait plus de bien encore que lui-même,
+ou du moins qu’on lui apporterait des
+raisons pour soutenir sa propre confiance admirative,
+qu’il eût été bien en peine d’expliquer.</p>
+
+<p>Au ministère, parmi ses amis de jeunesse,
+dont quelques-uns lui avaient passé sur la tête,
+occupaient des positions supérieures, auraient,
+par conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion,
+Théophile Andraux trouverait ceux qui lui
+déclareraient :</p>
+
+<p>— « Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer
+ça dans des bureaux… Ce serait un
+crime. »</p>
+
+<p>Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous
+un pseudonyme, en se faisant payer très cher. Il
+faudrait que la marraine se rendît à l’évidence.
+Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune
+qui permettrait de se passer d’elle.</p>
+
+<p>C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations
+que Gilberte, dès qu’elle avait pu
+s’échapper, cet après-midi, était accourue au
+ministère.</p>
+
+<p>— « Attends un peu », lui dit son père. « C’est
+un mauvais jour, un commencement de trimestre.
+Mais, quand tous ces raseurs ont leur
+ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor.
+La caisse y ferme à trois heures. Alors il y aura
+toujours un moment où nous serons tranquilles.</p>
+
+<p>— Trois heures… Je ne pourrai pas rester
+jusque-là. Que dirait marraine ? » observa Gilberte.</p>
+
+<p>— « Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter
+quelques-uns.</p>
+
+<p>— En tout cas, je t’en supplie », reprit la
+jeune fille, « ne fais pas poireauter une pauvre
+femme qui est là — je l’ai aperçue — déjà âgée.
+C’est une institutrice qui a donné pour rien des
+leçons à une de mes amies. Et ça lui est arrivé
+plus d’une fois, de donner des leçons pour rien.</p>
+
+<p>— Ah ! l’institutrice au chapeau de paille, je
+parierais !… » s’esclaffa M. Prosper.</p>
+
+<p>Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers
+d’un Fagueyrat en toge impériale et couronné de
+lauriers : (« Soyons amis, Cinna… ») Mais, devinant
+le geste interrogateur de Mlle Andraux,
+il expliqua :</p>
+
+<p>— « Elle a le même chapeau de paille noire,
+été comme hiver… Et quelle binette là-dessous,
+ah ! messeigneurs !…</p>
+
+<p>— Pas de danger qu’elle manque le premier
+jour du trimestre », grommela le sous-chef. « Je
+la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons
+pour rien… Oui-dà !… Et les gosses du ministre ?…
+Elle ne les a pas décrassés à l’œil…
+C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de
+l’État. Je vous demande un peu ! Est-ce que je
+suis pensionné de l’État, moi qui le sers depuis
+vingt-cinq ans ?</p>
+
+<p>— Tu auras ta retraite, petit père.</p>
+
+<p>— Pour quelle éreintante besogne !… Tu vas
+voir ça. On n’arrête pas. »</p>
+
+<p>Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte.
+Mais avant d’avoir ouvert la salle d’attente — un
+quart d’heure en retard — le sous-chef parut un
+autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain,
+et ses yeux trop rapprochés s’abîmèrent
+l’un dans l’autre comme pour s’abstraire mutuellement
+de spectacles méprisables, sa petite
+barbe carrée devint rigide, sous deux lèvres hermétiques.
+Alors il poussa le battant et montra
+un visage si lointain, si vague, que les impatients
+n’osèrent risquer une réclamation. Tous se glacèrent,
+se rétrécirent dans le sentiment de leur
+petitesse. Qu’étaient-ils ? Une poussière d’êtres,
+auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement
+indifférent à leurs soucieuses individualités,
+et dont la vie lente avait l’éternité
+des longs couloirs, le secret des portes innombrables.
+Ces portes, ne devait-on pas les bénir
+quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude
+des attentes inexpliquées ? Car elles auraient pu
+ne pas s’ouvrir du tout, sans que prière ni violence
+atteignissent les volontés obscures qui faisaient
+mouvoir leurs gonds.</p>
+
+<p>Des gens entraient dans le bureau, l’un après
+l’autre. Ils saluaient. M. Andraux ne répondait
+pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait
+une phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le
+silence. Généralement, ils présentaient un papier.
+Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement.
+Il semblait y chercher une tare, une irrégularité.
+Cependant la plupart de ces papiers
+étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux
+plis, à force d’avoir traîné dans des poches,
+d’avoir été dépliés dans ce même bureau, sous
+ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre
+par-dessus le nez en dos de couteau.</p>
+
+<p>Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un,
+Théophile allait prendre un dossier, classé à sa
+lettre alphabétique. Cette opération aussi demandait
+du temps, de l’application, des gestes mesurés,
+une expression de visage tendue comme si le
+bureaucrate eût cherché une rime à « chanvre ».
+Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât
+et fût ouvert. Andraux en sortait un autre papier.
+Nouvel examen. Les minutes passaient.
+N’était-il pas indispensable qu’elles passassent ?
+Et n’est-ce pas le premier devoir d’un employé
+de bureau de donner à leur cours cette sage lenteur,
+que la folle activité humaine a détruite partout,
+excepté dans les administrations ?</p>
+
+<p>Le folio dûment compulsé, on se reportait à
+un registre colossal, sur lequel le patient devait
+émarger. Tourner les pages, découvrir la colonne,
+le nom, la case correspondante où s’inscrirait
+la signature, ce n’était pas un mince
+travail. Cela engageait des responsabilités, demandait
+du discernement, de la circonspection.</p>
+
+<p>— « Eh non !… monsieur… eh ! non… Que
+diable ! pas si vite !… Où allez-vous signer ?… Le
+savez-vous seulement ?… Là ?… Mais non… mais
+non !… Ici, monsieur, ici !… Voyez-vous la
+pointe de mon crayon ?… C’est extraordinaire !…
+ma parole !… C’est extraordinaire !… »</p>
+
+<p>Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le
+coupable qui s’enfuyait humilié, énervé, navré
+de son temps perdu, emportant son ordonnance
+de paiement dans un autre quartier de Paris,
+vers les guichets du Trésor, où le supplice recommencerait,
+avec le timbre des oppositions, le visa,
+l’appel des numéros, — autant de stations crucifiantes
+par la longueur des « queues » à faire, et
+par le mortifiant dédain de l’humanité supérieure
+assise derrière des grillages.</p>
+
+<p>Une fluette forme noire s’insinua dans le
+bureau. M. Prosper eut, vers Gilberte, un clin
+d’œil significatif. En ce moment, il collait un
+Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées
+dans des chausses à la Henri III. Et il venait
+d’écrire, dans une ronde non moins moulée que
+les cuisses, le mot « <i>Tragedia</i> », — nom du journal
+qui publia ce portrait. (Sans doute, les minutes
+appartenant au ministère eussent été occupées,
+sans cet exercice, par le mouvement giratoire des
+pouces de M. Prosper. Elles se trouvaient mieux
+remplies par les cuisses du beau Fagueyrat.)</p>
+
+<p>Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir
+ce qui rendait facétieux le regard de M. Prosper.
+Elle aperçut la petite forme noire, surmontée de
+l’immuable chapeau de paille. Il était noir également,
+ce chapeau, et d’un galbe qu’aucun journal
+de modes n’avait reproduit depuis que
+Gilberte s’intéressait aux journaux de modes,
+c’est-à-dire depuis une époque très voisine de sa
+naissance.</p>
+
+<p>La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien
+ne s’inclina en retour : ni les murs crasseux, ni
+les piles de dossiers, ni l’échafaudage des cartons,
+ni — on peut le croire — le dos de M. le sous-chef.</p>
+
+<p>Une voix timide murmura :</p>
+
+<p>— « Je viens chercher mon ordonnance de
+paiement. »</p>
+
+<p>Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux,
+grave, soupçonneuse :</p>
+
+<p>— « Quelle ordonnance ?</p>
+
+<p>— Mais… pour ce trimestre de mon indemnité
+littéraire.</p>
+
+<p>— Quelle indemnité ? »</p>
+
+<p>Un autre silence. Puis, la voix, plus faible
+encore :</p>
+
+<p>— « Oh ! j’ai oublié mon papier… Mais, ça ne
+fait rien, n’est-ce pas ? Vous me connaissez bien.</p>
+
+<p>— Moi !… »</p>
+
+<p>L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître
+cette petite forme noire, lui, sous-chef au
+ministère !… Plaisante hypothèse. Cette petite
+forme noire… Mais, elle défilait là, tous les trimestres,
+sans que ses yeux trop proches daignassent
+la discerner. Il aurait fallu un microscope,
+voyons… Cette chose infime. Le papier qu’elle
+apportait, à la bonne heure. Cela émanait d’un
+cabinet de ministre. C’était la concession d’une
+indemnité littéraire annuelle de trois cents francs.
+Un papier à en-tête ministériel, <span class="small">CELA</span>, c’était
+quelque chose qui compte. Mais la petite forme
+noire… Pfuh !…</p>
+
+<p>— « Monsieur, vous seriez si bon !… Pensez…
+je viens de si loin !… Et toute ma journée perdue.
+Et… et… il faut encore aller au Trésor après.
+Avec mes leçons… Je ne retrouverai plus… »</p>
+
+<p>Devant le geste d’impuissance, d’ignorance,
+elle ajouta, dans un chevrotement :</p>
+
+<p>— « Et… et… j’ai tant besoin de cet argent !…</p>
+
+<p>— Allons, madame, voyons… Mon temps est
+précieux », dit le sous-chef.</p>
+
+<p>Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant
+entrer une autre personne.</p>
+
+<p>L’institutrice eut une exclamation de désespoir :</p>
+
+<p>— « Mais vous me connaissez, monsieur,
+depuis tant d’années que je viens ! Mais » — (elle
+avança d’un pas pour dépister M. Prosper
+derrière l’ouvrage fortifié des cartonnages) — « mais…
+votre employé me connaît. »</p>
+
+<p>Parole funeste !… « Votre employé ! »</p>
+
+<p>M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte
+allait émouvoir, M. Prosper prit une figure aussi
+rébarbative que celle du sous-chef :</p>
+
+<p>— « Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais
+que mon travail. »</p>
+
+<p>Et il saisit de larges ciseaux administratifs
+pour rogner les bavures autour d’un Fagueyrat en
+apache, — casquette aplatie, chandail et large
+cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à
+virole au poing, — sinistre avatar, dont tout Paris
+voulut avoir le frisson.</p>
+
+<p>La petite forme noire tourna un dos misérable,
+un peu déjeté sous le drap mince de la « confection »
+au rabais. Elle glissa dans la salle d’attente,
+disparut derrière le tambour extérieur. On ne la
+vit plus.</p>
+
+<p>Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait
+des larmes dans les yeux.</p>
+
+<p>— « Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement
+raison de ne pas vouloir y entrer ! » cria-t-elle.</p>
+
+<p>Son père bondit vers elle, si violemment
+qu’elle recula, s’aplatit contre la muraille des cartonniers,
+avec un geste inconsciemment défensif
+de la main, comme un enfant sous le vent d’une
+gifle.</p>
+
+<p>— « Tu n’es pas folle ! » glapit sourdement
+Théophile. « Si tu ne sais pas te tenir ici, va-t’en !
+Tu te crois chez ta marraine, peut-être… »
+ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié.
+(« Tu veux m’assassiner, demain, au Capitole. »)</p>
+
+<p>Elle protesta :</p>
+
+<p>— « Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as
+décrite… Tu la connaissais. »</p>
+
+<p>Le sous-chef croisa les bras.</p>
+
+<p>— « Et les ressemblances ?… N’as-tu pas entendu
+parler du marquis de Casa-Riera ? de l’affaire
+Tichborne ? du marquis de Valcor ? Ne t’ai-je
+pas moi-même conduite au <i>Courrier de Lyon</i>, — dans
+une loge que ta marraine nous avait donnée ?
+Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire
+prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice ?… »</p>
+
+<p>Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant
+avec le bureau voisin, venait d’être poussée.
+Une tête y apparaissait, — jeune, chevelue,
+une plume derrière l’oreille.</p>
+
+<p>— « Venez voir quéque chose d’épatant ! »</p>
+
+<p>Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne
+résiste à l’imprévu. Les événements y sont si
+rares que le personnel ne les chicane pas sur leur
+importance. Un appel comme celui de la tête
+chevelue eût fait courir toute une direction.</p>
+
+<p>Andraux, surpris, se vit face à face avec un
+client qui était entré quand l’institutrice sortait.</p>
+
+<p>— « Veuillez », lui dit-il, « retourner dans la
+salle d’attente jusqu’à ce qu’on vous appelle. Le
+ministère n’est pas à vos ordres. »</p>
+
+<p>Puis, le suivant, il appendit un écriteau :</p>
+
+<p>« <i>Le bureau est fermé pendant un quart d’heure.</i> »</p>
+
+<p>De quand partait ce quart d’heure, et combien
+durerait-il ? Ce devait être le problème qui distrairait
+la méditation des nouveaux arrivants.</p>
+
+<p>Théophile donna un tour de clef et s’élança
+dans le bureau voisin, où déjà venait de se précipiter
+M. Prosper. Gilberte, intriguée, les suivit.</p>
+
+<p>Une demi-douzaine d’employés de grades
+différents (il y avait même un huissier en tenue, mais
+la hiérarchie disparaissait dans l’émotion générale)
+s’attroupaient devant un carton dont le
+bureaucrate chevelu tenait la poignée de cuivre.
+Il attendait que l’assemblée fût au complet, et
+suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.</p>
+
+<p>Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant
+sur l’étiquette mobile de ce carton : « <i>Pièces confidentielles.</i> »
+Mon Dieu !… des fuites sans doute.
+Des documents vendus à l’étranger. Un drame.
+Ce rédacteur à figure bilieuse, qui lui semblait
+pâlir et jaunir jusqu’aux yeux… Serait-ce lui, le
+traître ?</p>
+
+<p>— « Messieurs », prononça le chevelu, qui ne
+remarqua pas (ou ne voulut pas remarquer) la
+jeune fille, « apprenez un effroyable secret :
+Arthémise était sur le point de devenir mère. »</p>
+
+<p>Des exclamations. Des rires.</p>
+
+<p>Le chevelu continua :</p>
+
+<p>— « C’était tout à l’heure mon tour de lui
+donner à manger. Elle vient de me révéler sa
+faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez
+ce tableau de famille. »</p>
+
+<p>Il rabattit le devant du carton. On y aperçut
+une souris allaitant ses souriceaux. Les petites
+queues grouillaient comme des vers. Les minuscules
+nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus
+de poils, se pressaient contre le ventre de leur
+mère. La fine tête de celle-ci se haussa, piquée de
+deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point.
+Arthémise, capturée depuis quelques jours, était
+faite au régime des « pièces confidentielles ».
+D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la forme
+d’une étagère de bois, par les trous dont on avait
+constellé le sommet du carton, pour lui donner
+de l’air. Cette bête appréciait la félicité bureaucratique.
+Fière de sa maternité, elle regardait de
+haut ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur
+morgue ? Partageant la sécurité de leur existence,
+elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.</p>
+
+<p>Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient
+des noms mignards. Déjà l’huissier était
+parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie
+de pain et une goutte de lait.</p>
+
+<p>Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son
+père, se laissait secouer par la houle du fou rire.
+Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile revenait,
+n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité,
+même en se passionnant pour la progéniture
+d’Arthémise. A côté du sous-chef, s’avançait
+un homme tellement barbu et tellement chauve
+qu’il semblait avoir pris sa chevelure pour orner
+son menton. Andraux le présenta :</p>
+
+<p>— « Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai
+parlé souvent, fillette. Quoique chef de bureau,
+absorbé par ses responsabilités, et par un travail
+écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire
+tes essais. »</p>
+
+<p>Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété.
+M. Cochart la regarda, sourit.</p>
+
+<p>Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce
+sourire ressemblait à tous les sourires qu’elle
+voyait naître sur les lèvres masculines, dès que
+les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris
+connaissance de son visage gamin, au nez court,
+à la bouche mobile, au teint de primevère rose,
+entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux
+cachant les oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire.
+Mais des paroles se formulèrent, et son cœur
+sauta de joie. M. Cochart proférait :</p>
+
+<p>— « Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages
+exquises. Oui, n’est-ce pas ? » (Il se tourna vers
+le père.) « Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez
+vous demander, n’est-ce pas ? mademoiselle, ce
+qu’un prosaïque chef de bureau, comme moi,
+peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je
+sais… Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le
+beau style me grise, n’est-ce pas ?… me grise
+positivement… La poésie, ah ! la poésie… Mais,
+n’est-ce pas ? vous allez comprendre… Savez-vous
+pourquoi je ne suis pas devenu un écrivain…
+un grand écrivain, naturellement ? »</p>
+
+<p>Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement
+la rendait grave.</p>
+
+<p>— « Eh bien, mademoiselle, c’est parce que
+j’ai trop d’idées… trop d’idées, n’est-ce pas ?
+Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon
+inspiration, c’était en moi comme un tourbillon,
+n’est-ce pas ? Les idées venaient, venaient, toutes
+ensemble… Comment choisir, n’est-ce pas ? J’ai
+toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien.
+N’est-ce pas, Andraux ? Te l’ai-je assez dit ? »</p>
+
+<p>Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche
+mobile de Gilberte eut le tremblement d’un rire
+qu’on retient. La jeune fille regardait le crâne,
+absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce
+l’ébullition des idées qui avait produit cette calvitie
+presque scandaleuse ?</p>
+
+<p>Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si
+tôt retiré de dessous son nez friand le fumet des
+louanges. Elle demanda, les yeux pleins de candeur :</p>
+
+<p>— « Alors, monsieur, c’est vrai ?… Vous
+croyez que je n’ai pas tort de m’essayer à écrire ?</p>
+
+<p>— Tort !… vous essayer !… » répéta l’emphatique
+chef de bureau. « Mais, mon enfant,
+croyez-moi, n’est-ce pas ? Vous êtes une des
+gloires futures, — je dis « gloires », n’est-ce
+pas ? du féminisme littéraire.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne suis pas féministe », s’écria
+Gilberte, avec un air de légère déception.</p>
+
+<p>— « Tiens !… » s’étonna M. Cochard.</p>
+
+<p>— « Non, non, j’espère faire mieux… »</p>
+
+<p>Elle aurait préféré « une de nos gloires littéraires »,
+sans désignation restrictive. Cochart,
+qui connaissait ses auteurs, insinua :</p>
+
+<p>— « Cependant… George Sand… n’est-ce
+pas ?…</p>
+
+<p>— Dieu ! ce qu’on nous rase avec celle-là !…
+soupira la jeune fille.</p>
+
+<p>— « Tu as pu la lire, toi, Cochart ? » questionna
+Andraux. « C’est démodé, George Sand,
+mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard… Et les
+longueurs !… Non… si ma fille a quelque chose
+pour elle, conviens que c’est un je ne sais quoi
+qui ne ressemble à personne… une façon de ne
+pas finir… l’originalité, quoi !</p>
+
+<p>— Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a
+des progrès à faire, n’est-ce pas ? Si elle veut
+m’écouter… Je peux lui donner, n’est-ce pas ?
+des conseils… d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué…
+pour les répétitions, n’est-ce pas ? Un mot
+qui revient… n’est-ce pas ? C’est agaçant, pas
+correct. Moi, n’est-ce pas ? ça me choque tout de
+suite. »</p>
+
+<p>Soit qu’il eût des conseils de la même importance
+à prodiguer immédiatement à la future
+gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre au
+sous-chef de décrocher l’écriteau : « <i>Fermé pour
+un quart d’heure,</i> » il offrit à Mlle Andraux de
+venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait un plaisir
+de lui rendre son manuscrit :</p>
+
+<p>— « Je n’ai pas voulu le remettre à votre père,
+car je souhaitais, n’est-ce pas ? vous expliquer
+quelques signes, que j’ai mis, comme cela, n’est-ce
+pas ? au crayon. Des remarques, des impressions,
+n’est-ce pas ?… »</p>
+
+<p>Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire,
+M. Cochart se montra soudain entreprenant.
+Il prit le menton de Gilberte, avec de
+gros doigts, qui avaient aux phalanges des touffes
+de poils (transfuges, peut-être, de la chevelure
+changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui
+devait une récompense pour son désintéressement.</p>
+
+<p>Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée
+du changement de ton.</p>
+
+<p>Mais Cochart savait que la marraine Claircœur
+pensait faire passer à sa filleule le concours du
+ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce pas
+généreux à lui d’en détourner celle-ci ? de se priver
+de la chance que serait, dans les couloirs,
+la rencontre quotidienne d’un si joli minois ?</p>
+
+<p>— « Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte.
+Très jolie », répétait-il en soufflant un
+peu. « Allons, n’est-ce pas ?… vous le savez
+bien. »</p>
+
+<p>Et, pour lui pincer l’oreille… (« Mais quoi ?…
+un bonhomme de son âge… Oh ! la petite farouche !… »)
+il tâchait de glisser les mêmes gros
+doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur
+de châtaigne, là où la tresse posait contre le
+cou délicat.</p>
+
+<p>Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui
+passa dans les yeux de Mlle Andraux. Mais il
+masqua sa retraite par la désinvolture de son
+bavardage.</p>
+
+<p>Oui… Et puis, quoi ?… Des petites minettes à
+croquer comme celle-ci n’étaient pas faites pour
+se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier
+progrès… ouvrir aux femmes des fonctions administratives.
+Des travaux si compliqués, si fatigants,
+réclamant tant d’initiative ! Il y fallait une
+nature de fer… Et de la tête !… Puis, qu’est-ce
+qui resterait… (On se le demandait, n’est-ce
+pas ?) aux fils de familles bourgeoises dépourvus
+d’aptitude pour une carrière… Ceux qui
+n’avaient de goût ni pour les arts, ni pour l’étude,
+ni pour l’industrie… pour rien, enfin… n’est-ce
+pas ? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes
+leur prenaient les emplois dans l’administration ?
+La politique… On ne pouvait les y caser tous.
+Et c’est justement pour déverser son trop-plein
+que la politique multipliait les fonctions administratives.
+Seulement, si les femmes s’en mêlaient,
+n’est-ce pas ?… Et les jolies femmes encore !…</p>
+
+<p>— « J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte,
+qui, entre nous, est un grand niguedouille, avec
+une figure de… n’est-ce pas ?… de champignon
+malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de
+l’avancement à côté de vous, n’est-ce pas ?…
+Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre… »</p>
+
+<p>Cochart promena son regard sur toute la personne
+de Gilberte — le trotteur court, les fins
+souliers, les minces chevilles dans les bas transparents,
+la jaquette entr’ouverte sur une cascade
+de linon et de guipure, le toquet de velours si cocassement
+chiffonné au-dessus du menu visage,
+les fourrures… la cravate de loutre, le gros manchon,
+qui sentaient le fauve et la violette — tout
+cet ensemble d’innocence et de tentation, ce
+petit être redoutable pour soi-même et les autres
+qu’est une Parisienne de vingt ans, sauvagement
+pure et diaboliquement coquette… Et il
+renifla :</p>
+
+<p>— « Ah ! ça ne serait pas long… votre avancement.
+Et les infortunés mâles, comme mon
+dadais de neveu… eh bien, ils pourraient attendre. »</p>
+
+<p>Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce
+que l’enthousiasme de ce monsieur pour sa vocation
+littéraire n’était pas tout à fait objectif et
+désintéressé ? Le doute ne l’effleura qu’un instant.
+Sa jeunesse était trop riche de confiance,
+de vanité naïve, de rebondissant espoir.</p>
+
+<p>Elle eut des adresses de chatte pour obtenir
+son léger manuscrit et se sauver sans trop laisser
+les mains aux phalanges poilues rôder sur sa personne,
+et cependant sans gifler le chef de bureau.
+Elle se crut avec désespoir sur le point d’en venir
+à cette extrémité. Que dirait son père, mon Dieu !
+Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de
+continuer à tutoyer ce grand homme, malgré
+l’abîme que la hiérarchie mettait entre eux.
+M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul
+être dont Théophile Andraux parlât avec admiration.
+Et pourquoi ?… Parce qu’il pouvait lui
+dire : « mon vieux » et lui tapoter le dos, à ce
+supérieur. Souffleter M. Cochart !… Gilberte en
+pâlissait d’avance, tandis que la répulsion pour
+ce gros vilain chauve et l’horripilation des contacts
+sournois, allaient lui faire lancer, quoi
+qu’elle en eût — elle le sentait — la giroflée
+dont ses cinq doigts seraient les feuilles.</p>
+
+<p>Une fois dehors, — quelle chance ! elle avait
+pu s’en tirer, — Mlle Andraux trotta de son pas
+leste par les rues grises d’hiver. La joie la soulevait.
+Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse,
+qui coulent dans le sang, deviennent
+physiques, rendent la tête légère comme d’une
+griserie de vin mousseux, rythment la cadence
+des mouvements ainsi qu’une fanfare, animent
+les jambes du besoin de danser. Elle aurait du
+talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas
+l’odieuse existence d’une employée. Marraine se
+laisserait persuader. Marraine était si bonne !…</p>
+
+<p>Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux
+brillaient. Les hommes, se retournaient sur son
+passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment.
+Le plus audacieux la suivit. Ces banalités de la
+rue furent pour elle comme non existantes. Elle
+avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art
+familier à toute Parisienne comme il faut. Les
+galants ne s’y trompent pas. Cet air de ne pas
+même être gênée de leur insistance, de ne pas y
+attacher la moindre attention, leur montre qu’ils
+perdent leurs peines, les décourage plus sûrement
+que les attitudes offensées et les regards
+foudroyants.</p>
+
+<p>Quelques emplettes devaient justifier la sortie
+de Gilberte. Elle les abrégea. On ne trouve
+jamais ce qu’on veut dans les magasins.</p>
+
+<p>La jeune fille ne se servait pas volontiers du
+mensonge. Elle y avait une instinctive répugnance,
+mais n’y voyait pas de mal du moment
+qu’il cachait une démarche innocente en soi. « Et
+quoi de plus innocent que de rendre visite à mon
+père ? » se disait-elle spécieusement.</p>
+
+<p>En rentrant, elle alla frapper à la porte du
+cabinet de travail.</p>
+
+<p>— « Je te dérange, marraine ?</p>
+
+<p>— Non, je corrige des épreuves… Mais je
+peux m’interrompre. Ce n’est pas comme si je
+composais. Viens me procurer un instant de flânerie,
+mignonne. »</p>
+
+<p>Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse
+de même. La simplicité avec laquelle cette
+femme accomplissait sa tâche sur terre était telle
+que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à
+une servante : « Laissez-moi… Je travaille. »
+Pour cette grande laborieuse, le mot contenait
+une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.</p>
+
+<p>— « Comment peux-tu écrire », s’exclama
+Gilberte, « avec cette bête ainsi posée ?</p>
+
+<p>« Cette bête », c’était Criquette. Claircœur en
+soupira. Quelle façon de parler ! Une petite créature
+plus fine de cœur que bien des humains, et
+devant qui elle n’osait manifester de la tristesse,
+tant la pauvrette, immédiatement, se montrait
+éperdue de tendresse et de pitié. « Cette bête !… »
+Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait
+d’un grain de jalousie.</p>
+
+<p>— « C’est vrai que Criquette me gêne un peu »,
+convint-elle. « Mais, comme je ne fais que des
+épreuves…</p>
+
+<p>— Allons, va-t’en, Criquette !… Descends,
+petite horreur, qui tyrannises marraine », ordonna
+la jeune fille, avec une sévérité que le
+ton demi-plaisant n’atténuait guère.</p>
+
+<p>La petite chienne, dont le train de derrière
+emplissait d’un côté le fond du fauteuil où Claircœur
+était assise, et dont le corps nerveux occupait
+l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait
+jusque sur le placard d’imprimerie, obéit, non
+sans fixer sur sa maîtresse un regard de reproche.
+Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que
+la romancière, impressionnée, lui tourna le dos.</p>
+
+<p>— « C’est ça, marraine… Laisse un peu ton
+chien, veux-tu ? Est-ce que, pour cinq minutes,
+je puis espérer ton attention sans que Criquette
+me l’enlève ?</p>
+
+<p>— Voyons, mon petit, ne me parle pas comme
+ça. Sois gentille. Tu avais une mine si brillante,
+quand tu es entrée ! J’allais t’en faire mon compliment.</p>
+
+<p>— C’est que l’air est vif dehors. Et puis… j’ai
+beaucoup réfléchi.</p>
+
+<p>— Voyez-vous ça !… Et à quoi, ma belle ?</p>
+
+<p>— Marraine… vraiment… écoute. Ça n’est
+pas la peine que je passe le concours pour le
+ministère.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit ?</p>
+
+<p>— Décidément, je ne me vois pas, toute la
+journée, dans un bureau. J’ai d’autres goûts, j’ai
+trop d’imagination, j’aime trop la littérature…
+Un bureau !… J’ai le caractère trop au-dessus
+de ça.</p>
+
+<p>— Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous.
+Il en faut, du caractère, je t’assure… il
+faut un très grand caractère pour se soumettre à
+la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir
+George Sand.</p>
+
+<p>— Oh ! George Sand… »</p>
+
+<p>La jeune fille eut un léger sourire de dédain,
+qui abasourdit Claircœur.</p>
+
+<p>— « Mon enfant, c’est mon devoir de te donner
+un gagne-pain. Je te rends ainsi un plus
+grand service qu’en te léguant une fortune. Car
+la fortune, vois-tu…</p>
+
+<p>— Pour qui me prends-tu ? » cria Gilberte, qui
+devint pourpre. « Ne me lègue rien, je t’en
+supplie !… Quel horrible mot !… Est-ce que je
+tiens à l’argent ?… Surtout à de l’argent que je
+n’aurais qu’en te perdant !… »</p>
+
+<p>Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité
+éclatait sur son jeune visage, mais parmi plus de
+colère contenue que d’émotion. Elle reprit :</p>
+
+<p>— « Ai-je mérité que tu me parles ainsi ?
+Suis-je intéressée ?… Ou même seulement paresseuse ?…
+Est-ce que je crains le travail ?… »</p>
+
+<p>La protestation eût gagné à venir du cœur, et
+non de l’orgueil, à être chuchotée, dans une
+caresse, contre la joue de celle qui l’avait élevée, — avec
+quel dévouement !</p>
+
+<p>Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper
+de ses bras l’enfant offensée :</p>
+
+<p>— « Je voudrais t’y voir, dans un bureau !… »
+murmura la petite, jetant un coup d’œil d’envie
+vers les grands placards surchargés de ratures et
+de signes bizarres. (Corriger des épreuves !… les
+épreuves de ce qu’elle aurait écrit !… comme cela
+l’aurait amusée !)</p>
+
+<p>— « Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses.
+J’ai passé les nuits à remettre à clair des dictées
+sténographiques… Tu étais en nourrice.</p>
+
+<p>— Oh ! tu as eu si vite du succès…</p>
+
+<p>— Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour
+laisser le métier qui nous donnait du pain. Sait-on
+jamais si l’on en aura, du succès ? Ni quel
+genre de succès. Mes pauvres histoires sont une
+denrée qui rapporte, sur le marché des choses à
+lire. Mais des œuvres de génie ne font pas toujours
+vivre leur auteur.</p>
+
+<p>— Je veux écrire… Quitte à crever de misère
+toute mon existence.</p>
+
+<p>— Mais écrire quoi, mon petit trésor ?… Moi,
+c’est après avoir griffonné bien des pages que je
+me suis dit : « Tiens ! j’écris donc… Eh bien,
+allons-y ! »</p>
+
+<p>— J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine.
+Je te les ai montrées. »</p>
+
+<p>Claircœur soupira, se tut.</p>
+
+<p>— « Voilà… » reprit Gilberte. « Tu réponds
+comme après avoir lu mes essais… Le silence…
+Pourquoi ne dis-tu rien ? Tu as bien une opinion
+sur mes idées, sur mon style.</p>
+
+<p>— Mon enfant chéri, quel langage puis-je
+parler à une mignonne comme toi, qui ne veux
+rien entendre ? Tu me présentes trois chroniques.
+Mais non… Ce seraient des chroniques si elles
+occupaient certaines colonnes de certains journaux.
+Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies
+de jeune fille. Et d’une jeune fille très peu
+au fait de ce qui intéresse le public. »</p>
+
+<p>Gilberte éclata de rire, — de son rire si joli,
+bien qu’en ce moment un peu forcé.</p>
+
+<p>— « Ce qui intéresse le public ! » répéta-t-elle.
+« Ah ! bien… A côté de ce qu’on lui fait gober,
+au public, mes chroniques, sans me vanter, sont
+des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots,
+dans les journaux que tu reçois. Tu le dis toi-même.
+Voyons, rappelle-toi… Cette machine sur
+le caractère révélé par la couleur du papier à
+lettres. Tu as déclaré : « C’est au-dessous de
+tout. » Eh bien, c’était en première colonne du
+<i>Gulliver</i>, et signé d’un nom plutôt connu.</p>
+
+<p>— Un nom connu ! Apporte-le, à défaut d’un
+sujet bien traité : on prendra ta chronique. Un
+nom connu… comme tu y vas ! Pour un directeur
+de journal, ça vaut souvent mieux qu’une
+belle page.</p>
+
+<p>— Mais c’est abominable !</p>
+
+<p>— Gilberte… aimerais-tu mieux voir entrer
+ici, nous rendant visite, un illustre écrivain, un
+prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment
+et te passionnent, même s’il ne devait
+te dire que : « Bonjour, je suis charmé de vous
+trouver chez vous »… ou cette dame qui passe,
+là, sur le trottoir d’en face, et qui viendrait
+te débiter les choses les plus spirituelles du
+monde ? »</p>
+
+<p>La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart)
+ne put s’empêcher de sourire.</p>
+
+<p>— « Marraine », fit-elle, — et cette fois quelle
+câlinerie du geste, de la voix, des yeux chimériques
+et pathétiques ! — « marraine… moi
+aussi, je me ferai connaître, si tu consens…</p>
+
+<p>— A quoi ?</p>
+
+<p>— A porter mes chroniques au directeur du
+<i>Gulliver</i>.</p>
+
+<p>— Mais il n’en accepterait pas écrites par moi,
+ma pauvre petite !</p>
+
+<p>Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre,
+avec un regard au plafond. Sa marraine interpréta
+la mimique, non sans bonhomie :</p>
+
+<p>— « Oui, je sais… J’écris mal, tandis que
+toi !… Mais enfin, mon petit mignon, si mon
+genre littéraire est méprisable, quelle autorité
+aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre ? »</p>
+
+<p>Ce fut par étourderie, par l’avide impatience
+de la jeunesse, non par une cruauté consciente,
+que Gilberte rétorqua vivement, avant de réfléchir :</p>
+
+<p>— « Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait
+sur la seule présentation de ta carte. Tu
+le déciderais à me lire. C’est tout ce que je
+demande. »</p>
+
+<p>Une contraction nerveuse donna une expression
+bizarre, presque grotesque, à la grande
+figure chevaline de la romancière. Elle pencha la
+tête, en silence.</p>
+
+<p>— « Petite marraine… Je t’en prie, petite
+marraine, je t’en supplie ! je sais que mes essais
+ont de la valeur.</p>
+
+<p>— Tu sais cela ?… Mon Dieu, que tu as de la
+chance !</p>
+
+<p>— Dis oui, marraine !… »</p>
+
+<p>Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le « oui »
+était prononcé.</p>
+
+<p>— « Et après, je travaillerai près de toi, avec
+toi. Je te rendrai un tas de services ! Je corrigerai
+tes épreuves.</p>
+
+<p>— Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en
+rendre un si mauvais, de service.</p>
+
+<p>— Non ! non !…</p>
+
+<p>— Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.</p>
+
+<p>— Jamais de la vie !</p>
+
+<p>— Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus », murmura
+la mère adoptive.</p>
+
+<p>Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe,
+n’entendit pas cette phrase, lourde d’anxiété
+pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce
+qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante
+fleur, parfumée de joie, qui étonnait, charmait
+les passants, le long des trottoirs cendrés
+par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir,
+elle s’échappa, dans sa grâce agile, pour aller
+revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il pas les
+recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme
+les indications crayonnées par M. Cochart, et
+dont le sens ne lui importait plus.</p>
+
+<p>Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais
+elle n’en reprit pas aussitôt la correction. Une
+mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. Une
+mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude
+pour sa filleule. (Ne serait-elle pas là, longtemps
+encore, pour soutenir l’enfant, puisqu’elle ne
+savait pas lui résister ?) Mais une confuse tristesse
+montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas
+pourquoi. Que lui arrivait-il ?… Combien Gilberte
+était différente d’elle-même !… Pourtant
+c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle
+avait donnés à son cœur pour le contenter et le
+remplir.</p>
+
+<p>Ah ! oui, elle était différente. Peut-être il fallait
+s’en réjouir. Peut-être cela valait mieux, cette
+force contre le sentiment des autres, cette confiance
+en soi, cette jeune vanité capable de
+regarder sans effarement, sans tremblement, les
+prodigieuses existences (un sourire sardonique
+pour George Sand), ce dédain de la bonté — même
+quand on accepte tout ce que la bonté
+peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, oui…
+cela valait mieux contre la vie.</p>
+
+<p>Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite
+Gilberte qui t’est si chère, et qui, malgré tout,
+semble exquise à tes yeux presque maternels,
+avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé,
+et l’éclat délicieux de sa jeunesse. Et, puisque tu
+es en humeur de t’attendrir, donne cette larme
+qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette
+grande et gauche créature que tu fus à vingt ans,
+et que tu revois, et dont le cœur se serre encore
+au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de
+tout ce qu’elle a peiné, de tous les déboires dont
+elle n’a pas voulu convenir jadis avec elle-même.</p>
+
+<p>Sur le placard des épreuves à corriger, une
+poussée douce fit retomber la main de la romancière.
+Contre elle, sous son coude, une petite
+forme vivante s’insinuait. Et voici que son regard
+fut saisi par deux gros yeux pleins d’inquiétude.</p>
+
+<p>Criquette observait depuis un instant cette
+immobilité, discernait dans la lassitude de l’accoudement,
+dans l’abandon de la tête sur la
+main, quelque chose dont on devait se préoccuper.
+Son museau fin, sa truffe glacée, se trouvèrent
+à la hauteur d’une larme. Alors, avec un
+petit gémissement sourd, elle se mit à frétiller de
+tout son corps, à remuer éperdument son demi-pouce
+de queue, ce qui signifiait : « Je te plains,
+tu vois. Mais, tout de même, ne nous laissons
+pas aller. Regarde si je suis contente, rien que
+d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, parle-moi… »</p>
+
+<p>Le petit corps frétillait plus tendrement, le
+demi-pouce de queue entraînait la toute petite
+croupe nerveuse dans une oscillation folle. Et
+quand « mémère » eut enfin accordé le sourire,
+la caresse et le mot bébête que Criquette pouvait
+comprendre, il y eut, dans le cabinet de travail,
+un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait
+à un grêle sanglot.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>— « Eh bien, mes enfants, puisque le rideau
+ne se lève pas, je vais faire un tour dans les coulisses. »</p>
+
+<p>Théophile Andraux se dressa. Il était en habit.
+Un habit de coupe démodée, un peu luisant le
+long des revers et sur les omoplates, mais dont il
+tirait cependant un sentiment d’élégance et de
+supériorité. Le plastron de sa chemise, dont un
+long séjour dans la moisissure d’un placard avait
+amolli l’empois, se cassait contre la convexité de
+sa poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de
+visibles précautions, son chapeau haut de forme.
+Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de
+répétition générale, parmi ce qu’il appelait « le
+Tout-Paris », de se mêler aux gens célèbres,
+qu’il reconnaissait — non sans quelques erreurs — d’après
+les vignettes des journaux confiées aux
+soins de M. Prosper, l’emplissait d’une ivresse.</p>
+
+<p>L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne,
+se manifestait par un pli de sa lèvre inférieure
+relevant vers l’horizontale sa petite barbe
+carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de
+rencontrer quelque relation grimpant à une mauvaise
+place : un collègue du ministère, un voisin
+de palier, sa concierge même. « Moi, j’ai la loge
+du directeur du <i>Petit Quotidien</i>. » Car Boisseuil
+avait envoyé le coupon à l’auteur du <i>Guillotiné</i>.</p>
+
+<p>Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa
+filleule restaient seules. Non qu’elles eussent négligé
+d’inviter Louise. Mais une indisposition de
+Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant
+au lycéen Bernard, il donnait trop peu de satisfaction
+à la famille pour qu’on lui offrît le
+théâtre.</p>
+
+<p>Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha
+vers la romancière, les lèvres chuchotantes, les
+yeux brillants.</p>
+
+<p>— « Tu n’as pas entendu, marraine ?</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient,
+à l’instant. »</p>
+
+<p>D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un
+groupe de trois ou quatre personnes, qui se
+tenaient debout contre les strapontins tout proches
+avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le
+va-et-vient des spectateurs gagnant leurs fauteuils
+refoulait parfois ce groupe contre le rebord
+de la baignoire.</p>
+
+<p>— « Non. Qu’est-ce que c’était ? » demanda
+Claircœur sans beaucoup de curiosité.</p>
+
+<p>Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues
+imaginaires se trouvait devant la vie comme devant
+une muraille sans ouvertures. Elle n’en discernait
+qu’une apparence monotone. Faute de la
+regarder en profondeur, elle la trouvait banale à
+côté de ses propres inventions.</p>
+
+<p>Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière
+les réalités, mille perspectives passionnées et
+mystérieuses. Avide de comprendre, de savoir,
+de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les
+choses des regards qui se croyaient clairvoyants
+parce qu’ils étaient naïvement, quoique audacieusement,
+visionnaires. Cette salle du Gymnase,
+pleine de Parisiens connus, d’écrivains,
+d’acteurs et d’actrices, de femmes du monde et
+du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que
+la comédie annoncée. Elle se figurait toutes ces
+existences animées d’une fièvre délicieuse. Quel
+bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en
+partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un
+rôle ! Nul doute que sa destinée ne l’y appelât.
+Mais ce serait long d’attendre encore, — peut-être
+quelques mois ! Elle n’eût pas toléré de se
+dire : « quelques années ».</p>
+
+<p>— « Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas.
+Cela concernait pourtant Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat,
+que tu connais.</p>
+
+<p>— Oh ! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du
+<i>Petit Quotidien</i>. Nous avons échangé quatre mots.</p>
+
+<p>— Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta
+pièce tirée des <i>Malheurs d’une arpète</i>.</p>
+
+<p>— Ma pièce… Elle ne sera même pas montée,
+puisqu’on vient de me retourner le scénario.</p>
+
+<p>— De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu. »</p>
+
+<p>Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un
+point douloureux, une meurtrissure toute fraîche,
+ce refus sans explication, arrivé voici moins
+d’une semaine.</p>
+
+<p>— « Tu te décourages tout de suite, marraine.
+Il est épatant, ton scénario. Faudra le porter au
+Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est là, Fagueyrat.
+Tu ne l’as pas vu ?</p>
+
+<p>— Non… Où cela ?</p>
+
+<p>— Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il
+se lève. C’est vrai qu’il n’est pas mal. Ses portraits
+ne l’avantagent guère.</p>
+
+<p>— Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en
+supplie ! Voyons, il est tout près. Tes yeux te suffisent.</p>
+
+<p>— Ces tragédiens », observa la jeune fille,
+« ils ont tout de même une façon de se tenir…
+une dignité… Les acteurs comiques, eux, sont
+généralement communs.</p>
+
+<p>— Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas
+un peu poseur, Fagueyrat ?</p>
+
+<p>— Là !… Ça y est !… » murmura Gilberte,
+sans répondre. « Il lorgne la loge de Blandine
+Jasmin.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu dis ? » s’exclama Claircœur,
+scandalisée.</p>
+
+<p>— « Oui… Tu vois, marraine, cette première
+loge de face, où sont ces femmes si décolletées.
+Regarde… la blonde, à gauche, avec l’énorme
+chapeau noir… C’est Blandine Jasmin.</p>
+
+<p>— Quoi ?… Qui ça… Blandine Jasmin ? Comment
+sais-tu ?… Elle me paraît bien mal habitée,
+cette loge », observa Claircœur.</p>
+
+<p>Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement,
+c’était ce qu’on disait, là, tout haut, sans
+se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin. Ils
+étaient ensemble, et depuis assez longtemps.
+Mais, comme Blandine se croyait un talent dramatique
+extraordinaire, elle voulait que son ami
+obtînt pour elle un rôle important du directeur
+du Théâtre-Tragique. Fagueyrat n’y avait pas
+réussi. Alors, Blandine le plaquait.</p>
+
+<p>— « Comment dis-tu ?… Oh ! Gilberte…</p>
+
+<p>— Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il
+disait, le monsieur, là, aux favoris moutarde. Te
+fâche pas, <i>maïaine</i> », ajouta l’enjôleuse, avec le
+ton et la prononciation de sa toute petite enfance.
+« Les mots, voyons, ça n’a pas d’importance.
+Je ne parlerais comme ça avec personne
+d’autre que toi.</p>
+
+<p>— Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement
+les mots. Ces vilaines histoires… »</p>
+
+<p>Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique
+tinta. Les trois coups furent frappés. L’obscurité
+se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent encore,
+parmi de sourdes protestations.</p>
+
+<p>Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il
+laissa retomber, souleva des clameurs.</p>
+
+<p>— « J’ai vu Rostand », chuchota le sous-chef,
+dans un halètement d’émotion.</p>
+
+<p>— « Chut… papa.</p>
+
+<p>— J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé.</p>
+
+<p>— Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs,
+Rostand n’est pas à Paris », affirma tout bas Gilberte,
+en petite personne au courant des échos
+littéraires et mondains.</p>
+
+<p>— « Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se
+tournait vers quelqu’un, comme je passais. Vrai,
+de loin, les gens auraient pu croire qu’il s’adressait
+à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde. »</p>
+
+<p>Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta
+plus. Mais, tout à coup, son père lui toucha le
+bras.</p>
+
+<p>— « Tiens !… tu ne veux jamais me croire. Le
+voilà, Rostand… Il s’assied… Dans l’avant-scène
+en face de nous. »</p>
+
+<p>Sa fille faillit éclater tout haut.</p>
+
+<p>— Oh ! papa… Mais c’est Rodin, le sculpteur
+Rodin. Il n’y a aucun rapport…</p>
+
+<p>— Rodin ?… » répéta Théophile un peu penaud.
+« Tu es sûre ?… Ah ! oui, je sais… Rostand
+n’a pas de barbe. Voyons… bien entendu, je ne
+connais que cette tête-là. Rodin, parbleu !…
+C’est la première syllabe qui m’a fait confondre.
+Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé. »</p>
+
+<p>Une rumeur irritée finit par imposer silence à
+M. Andraux. Résigné, il se renfonça dans sa
+chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre parfois
+tout bas des réflexions.</p>
+
+<p>— « Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle
+connaître les femmes… Ah ! si on ne les tient
+pas, les mâtines… — Toi, mon bonhomme, tu vas
+te faire rouler, je t’en flanque mon billet… — Ma
+belle, mets ça dans ta poche et ton mouchoir
+par-dessus. — Voilà un type ! quelqu’un dans le
+genre de Cochart… On le rencontrerait volontiers
+autour d’une demi-tasse, au café du ministère. »</p>
+
+<p>Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait
+ce que débitaient les acteurs. Son âme fascinée
+de papillon qu’attire la flamme revenait sans
+cesse vers la face ardente aux mille regards de
+la foule immobile. La lumière venue de la scène
+éclairait vaguement tous ces êtres confondus dans
+une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs
+parfums, de leurs haleines oppressées par une
+émotion unique. Elle mourait, cette lumière, dans
+des profondeurs sombres, où brillaient seulement,
+çà et là, un éclat de pierreries, la pâleur d’un
+visage, la blancheur d’un plastron d’homme,
+une main nue sur un rebord de velours.</p>
+
+<p>La jeune fille, ne connaissant des choses
+humaines que la discipline d’un pensionnat modeste,
+le laborieux intérieur de l’ouvrière en
+feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux,
+respirait, bouche entr’ouverte, l’odeur
+capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les
+physionomies, les toilettes, épiait les gestes,
+cherchait à deviner sur les lèvres — dont elle ne
+percevait pas la lassitude ou l’amertume — ce
+que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans
+doute fleurir en mots furtifs et délicats. Tout à
+coup, elle tressaillit et se tourna vers sa marraine :</p>
+
+<p>— « Dis donc… Ce monsieur… de notre
+côté… deux baignoires plus loin… contre le pilier…
+Regarde, il se penche… Ce n’est pas le directeur
+du <i>Gulliver</i> ?</p>
+
+<p>— Attends, Gilberte… Écoute donc ça… C’est
+passionnant. »</p>
+
+<p>Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se
+passait au delà de la rampe. Toutefois, sa complaisance
+ordinaire l’emporta. Elle suivit les indications
+de sa filleule.</p>
+
+<p>— « Oui, c’est Monbardon… le directeur du
+<i>Gulliver</i>.</p>
+
+<p>— Oh ! marraine… Si tu tâchais de le rencontrer
+pendant l’entracte ? »</p>
+
+<p>Désormais, pour le jeune cœur au sang vif,
+qui, par instants, sautait d’une palpitation
+brusque sous la mousseline du léger corsage, il
+n’y eut plus que des ombres insignifiantes dans
+la salle comme sur la scène. Les désirs, les curiosités,
+les rayonnements d’avenir, tout s’amortit
+dans l’immédiat espoir : « Si le directeur du <i>Gulliver</i>
+disait qu’il publiera mes chroniques ! » Aussitôt,
+son imagination s’emballa. Sa marraine
+rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse :
+« Voici monsieur Monbardon qui veut
+te connaître. Il te trouve du talent. » Gilberte
+croyait entendre le mot de « collaboration régulière ».
+Comme tout cela marchait vite, facilement !
+Déjà, elle contemplait d’un autre œil ces
+puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à
+l’heure. Ce soir, une phrase de l’un d’eux lui
+marquerait sa place dans l’élite. Demain, ces
+gens-là liraient un article d’elle, répéteraient
+son nom, s’étonneraient de sa jeunesse.</p>
+
+<p>A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la
+timidité de Claircœur. Il lui offrit le bras.</p>
+
+<p>— « Voyons, ma chère… Faites ça pour la
+petite. Il ne vous mangera pas, Monbardon.</p>
+
+<p>— C’est que… les essais de Gilberte, je les lui
+ai portés voici seulement huit jours.</p>
+
+<p>— Eh bien… Huit jours pour lire une vingtaine
+de pages ! Qu’est-ce qu’il lui faut donc, à Monbardon ? »</p>
+
+<p>Sur le seuil de sa loge, le directeur du <i>Gulliver</i>
+entendit un de ses collaborateurs lui dire :</p>
+
+<p>— « Cette raseuse, là-bas… Gilles de Claircœur…
+Elle a l’air de vouloir vous parler.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur ? »
+demanda négligemment un homme au
+visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait,
+glacial.</p>
+
+<p>Et il engagea la conversation avec deux actrices
+rieuses, à qui, sans se dérider, il adressa
+les plus lestes propos.</p>
+
+<p>— « Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître »,
+grogna Théophile. « Je vais lui apprendre
+à vivre, à ce coco-là. »</p>
+
+<p>Claircœur se hâta de calmer une ébullition
+dont elle avait la naïveté de craindre les effets.
+L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain résolue.
+Elle s’avança désespérément.</p>
+
+<p>Tandis que les deux actrices reculaient d’un
+pas pour mieux se moquer de la robe en soie bleu
+vif que portait la romancière, ainsi que de l’aigrette
+surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement
+coiffée, Monbardon se défilait :</p>
+
+<p>— « Pardon… Ah ! oui, madame… madame
+de Claircœur. Mais comment donc !… Le manuscrit…
+très intéressant… manque un peu
+d’actualité. Tenez, voici justement notre critique
+littéraire, monsieur Thanor, qui doit vous rendre
+la réponse. »</p>
+
+<p>Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier
+mot de l’affaire, mais comprenant qu’il devait y
+couper court, se répandit en formules décourageantes
+et courtoises. Le <i>Gulliver</i> ne publiait pas
+de feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement,
+ce serait une bonne fortune… Non ?…
+ce n’était pas un roman ?… Des chroniques ?…
+Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne
+au jour le jour… Ah ! comment avait-il pu
+confondre ?… C’était de sa jeune nièce. Voyez !…
+il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté.</p>
+
+<p>— « Alors ?… » demanda la romancière — qui
+eût perdu son plus précieux manuscrit pour
+rapporter une réponse favorable au père et à la
+fille — « alors, le <i>Gulliver</i> va publier ?…</p>
+
+<p>— Ah ! voilà », rétorqua Thanor, « c’est qu’en
+ce moment nous avons une surabondance de
+chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce
+écrivait une courte nouvelle… L’imagination ne
+doit pas lui manquer. Au besoin, vous la guideriez
+un peu, vous lui fourniriez le sujet… »</p>
+
+<p>La sonnerie électrique annonça la fin de
+l’entr’acte.</p>
+
+<p>— « Mille excuses, ma chère confrère. Alors,
+c’est entendu. Apportez-nous ça, au <i>Gulliver</i>…
+Un joli conte… Et ne craignez pas d’y mettre un
+peu la main. »</p>
+
+<p>Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor
+poussait la porte de la baignoire directoriale, où
+il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa tomber sur
+une chaise avec un « ouf ! » plaisamment exagéré.</p>
+
+<p>— « Vous en avez de bonnes, patron ! Enfin,
+tant pis ! Vous n’y couperez pas d’une petite
+rocambolerie de Claircœur pour votre supplément.
+C’est ce que j’ai pu vous obtenir de moins
+funeste. Eh bien, quoi, patron ? vous ne me dites
+pas merci ? »</p>
+
+<p>Monbardon, qui ne se tournait même pas vers
+son collaborateur, et n’ôtait pas de ses yeux sa
+jumelle, murmura :</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à
+qui Fagueyrat parle en ce moment ? Là, tout près,
+sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor ?</p>
+
+<p>— Ma foi, non ! je n’ai jamais vu ce minois au
+théâtre. Gentille… c’est vrai. Jeune, surtout.
+C’est vert comme une pomme en juin. Ah ! ben,
+si elle écoute Fagueyrat ! Une petite « servatoire »,
+probable.</p>
+
+<p>— Nom d’un chien, Thanor ! Mais qui est-ce
+qui rentre là, derrière elle ?</p>
+
+<p>— Un fameux escogriffe… Regardez comme
+il tient son couvre-chef.</p>
+
+<p>— Je ne parle pas de l’homme… Mais il y a
+une femme… Et il me semble… Comment donc !
+Mais parfaitement ! C’est Claircœur.</p>
+
+<p>— Diable ! patron… Ne regardez plus par là.
+C’est dangereux, je vous assure. Vous ne savez
+pas le mal que j’ai eu !</p>
+
+<p>— Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce
+que ce serait sa nièce, avec ce galbe et cette
+frimousse ?… la nièce qui écrit ?…</p>
+
+<p>— Patron, quelle peine vous me faites !
+Madame Monbardon va exiger que je me sépare
+du <i>Gulliver</i>.</p>
+
+<p>— Que vient faire ici madame Monbardon ? »
+questionna le directeur.</p>
+
+<p>Abaissant sa lorgnette il montra son visage,
+figé dans une habituelle tristesse. Mais un fugitif
+sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque Thanor
+se fut écrié plaintivement :</p>
+
+<p>— « Toutes les fois que parait dans le <i>Gulliver</i>
+de la mauvaise prose apportée par une jolie
+femme, vous déclarez à madame Monbardon
+que je l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice
+finira par me trouver trop dispendieux et
+trop dissolu. Elle exigera mon renvoi. »</p>
+
+<p>C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée,
+causant avec Fagueyrat, dans le champ de
+la jumelle, — la jumelle de Monbardon, où
+venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même
+galerie de physionomies « bien parisiennes », les
+mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le
+scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes
+places depuis que lui-même, le directeur las,
+désabusé, assistait aux répétitions générales.</p>
+
+<p>Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies
+« bien parisiennes », cette jumelle !…
+Ce qu’elle les avaient vues se friper, se patiner,
+vieillir, et — chose curieuse ! sans se renouveler.
+D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était
+nouveau, la lorgnette de Monbardon ? N’aurait-elle
+pas été tout à fait désorbitée de ne plus
+recueillir les mêmes images, dans un ordre
+immuable, aux mêmes numéros de fauteuils ou
+de loges : l’actrice mûrissante, qu’on appelait
+toujours la « petite Dangeval », à côté de sa
+mère, dont la vieillesse obèse, lippue, effrayante,
+ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et
+non la caricature, de l’autre. Le financier dont
+on renonçait à supputer l’âge, l’homme aux deux
+grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre
+de son crâne ovoïde, ce forban magnanime,
+dont les fantastiques escroqueries, les krachs,
+les fuites à l’étranger, ne se comptaient plus, et
+qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré,
+assailli, épargné, sinon respecté, parce que ses
+caisses, souvent vides, et cependant inépuisables,
+fournirent des millions pour la libération du
+territoire, restèrent toujours mystérieusement à
+la disposition du Gouvernement, et seraient
+encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant,
+si la République s’avisait d’examiner de trop
+près leurs sources. Et là-bas, riant de son rire à
+la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus
+mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête
+blanche, ou plutôt poudrée, de marquise, aux
+admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon
+déteste le plus, parce que, dans leur fameux
+duel de journaux, — la <i>Terre promise</i> contre le
+<i>Gulliver</i>, — ce n’est pas le <i>Gulliver</i> qui eut le dernier
+mot, ni mit les rieurs de son côté.</p>
+
+<p>Mais les haines de Monbardon, et surtout une
+haine aussi « parisienne », lui étaient indispensables
+autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne
+s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse,
+aux cheveux d’un blanc coquet de travestissement
+historique, que sur la blondeur
+endiamantée de la magnifique Célimène du
+Théâtre-Français, ou sur le visage, encore impressionnant
+dans la pénombre, — les joues et le
+menton noyés de tulle — de celle qui, depuis
+plus de trente-cinq ans, est toujours la « belle ferronnière »,
+à cause de son profil de Diane et
+des forges de son mari.</p>
+
+<p>Ah ! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque
+maquillage, chaque teinture, chaque ride,
+et toutes les grâces obstinées des femmes, et
+toutes les grimaces des hommes, dans ce musée
+Grévin, aux attitudes fixes, aux figures immuables,
+la jumelle de Monbardon ! Aussi, ce lui fut
+une surprise de dénicher un frais visage, ignorant
+même la poudre de riz, — le visage de Gilberte
+Andraux.</p>
+
+<p>Quand sa marraine et son père avaient quitté
+la baignoire, Gilberte était restée seule. On commençait
+à la remarquer. Des messieurs, passant
+avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent.
+Point timide, elle ne s’en soucia pas.
+Habituée à ce qu’on regardât complaisamment
+sa gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère
+des hommages masculins, dont elle connaissait
+déjà le sans-gêne, sinon la brutalité. Naturellement,
+comme toutes les jolies filles, et comme
+un grand nombre de laides, elle se faisait une
+très haute idée de sa puissance de séduction. Les
+yeux avec lesquels une jeune personne se voit
+dans son miroir ne sont pas du tout les mêmes
+que ceux où elle mesure les grâces de ses amies.
+Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux
+n’y formait point une héroïque exception, du
+moins ne la subissait-elle que dans la mesure
+d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue
+par une distinction native d’âme et de manières,
+qu’une honnête éducation soulignait de réserve.</p>
+
+<p>Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre,
+fit un détour pour sortir, afin de passer devant
+elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit, flattée.
+Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole,
+elle eut un léger haut-le-corps.</p>
+
+<p>— « Pardon, mademoiselle… Je suis indiscret.
+Mais j’avais cru voir ici madame de Claircœur. »</p>
+
+<p>Il clignait, le regard un peu myope, vers le
+fond de la loge.</p>
+
+<p>— « Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez
+dans les couloirs », dit Gilberte assez
+sèchement.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est madame votre tante… Quelle personne
+extraordinaire ! Elle a un talent… une imagination !…
+Je viens de lire ses <i>Malheurs d’une
+arpète</i>. Justement, c’est de cela que je voulais lui
+parler. »</p>
+
+<p>Gilberte avait devant elle un homme préoccupé,
+qui, visiblement, ne se doutait pas qu’il
+s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était
+pas pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans
+doute sur les conquêtes féminines, il traitait en
+comparse une vibrante petite créature, peu disposée
+à passer comme quantité négligeable.</p>
+
+<p>« Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse », pensa-t-elle,
+en la déception de sa vanité.</p>
+
+<p>Une idée de représailles, une malice audacieuse,
+lui fut suggérée par les circonstances. Elle
+dit à l’acteur :</p>
+
+<p>— « Excusez-moi, monsieur… Mais je crois
+qu’on vous surveille de cette loge, là-haut, en
+face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer d’accaparer
+l’attention des personnes qui s’y trouvent. »</p>
+
+<p>Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur
+une chaise reculée, dans l’ombre, laissant penaud
+le « beau Fagueyrat ». Celui-ci regarda dans la
+direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie,
+s’offrit au rire insolent de Blandine Jasmin
+et des amies à toilettes tapageuses dont la cabotine
+était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient,
+« se tordaient » (eussent-elles dit). Et,
+sans contredit possible, leur mimique railleuse,
+publiquement accentuée, était, pour une jeune
+fille, une épreuve blessante, pénible, qu’un galant
+homme (Olivier de Jalin en province) ne pouvait
+se permettre de provoquer.</p>
+
+<p>Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa
+l’étage, se précipita vers la loge de sa maîtresse.
+C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte
+retentissait, où Claircœur regagnait sa place,
+navrée par la réponse de Thanor, et se demandant
+comment elle oserait la communiquer à
+Gilberte. Dire à sa filleule que le <i>Gulliver</i> n’insérerait
+qu’un conte portant sa marque, à elle-même,
+et dire cela devant Théophile, — corvée
+terrifiante, dont elle se sentait absolument
+incapable.</p>
+
+<p>Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à
+se faire ouvrir la loge de Mlle Jasmin.</p>
+
+<p>— « Blandine, sors une minute. J’ai deux
+mots à te dire.</p>
+
+<p>— Tiens ! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as
+pas encore trouvé le moyen de venir me saluer.
+En voilà un mufle !</p>
+
+<p>— C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions
+ensemble…</p>
+
+<p>— Ah ! assez, Fagueyrat ! » s’écrièrent les
+autres. « Laissez-nous entendre. Fichez-nous la
+paix. Allez faire vos scènes ailleurs.</p>
+
+<p>— Va donc retrouver ta donzelle… cette petite
+bégueule en bas… Tu as cru me faire enrager…
+Fallait choisir mieux que cette moucheronne.</p>
+
+<p>— Blandine… je t’expliquerai… tu seras contente…
+viens… » supplia Fagueyrat, qui, tout à
+coup, se fit humble.</p>
+
+<p>— « Zut !… »</p>
+
+<p>Les protestations des voisins empêchèrent la
+querelle de se prolonger. Fagueyrat s’assit au
+fond de la loge, sur une chaise restée libre.
+Comme il souffrait positivement des méchancetés
+récentes de Mlle Jasmin, dont il était amoureux,
+avec la violence de son tempérament méridional
+et l’inquiétude stimulante de son ombrageuse
+vanité, il ne prit point garde aux avances de
+gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui
+faire une des amies de Blandine, celle que le
+hasard et l’étroitesse du lieu rapprochaient de
+lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice
+qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse,
+en l’emmenant dehors à la fin de l’acte :</p>
+
+<p>— « Si tu crois me punir en t’affichant avec
+des grues… C’est à toi que tu fais du tort. »</p>
+
+<p>Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du
+Parthe, fit éclater dans la loge une série d’appréciations,
+dont la forme, autant que le genre d’esprit,
+ne lui donnait que trop raison quant à la
+qualité des relations de Blandine. Il devina le
+concert d’injures, et cela lui fut égal. Mais il
+s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin :</p>
+
+<p>— « Puisque tu m’empêches de faire du théâtre,
+il faut bien tout de même que je songe à me
+créer une situation.</p>
+
+<p>— Une situation de cocotte. Ah ! bien, tu as
+de jolis instincts !</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas de mes instincts », déclara
+Blandine. « Ne roule pas des yeux comme ça,
+Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous
+n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement
+ridicule. »</p>
+
+<p>Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer :</p>
+
+<p>— « Regarde un peu tous ces imbéciles qui
+nous guettent. Nous sommes des bêtes curieuses,
+ma parole ! »</p>
+
+<p>Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa
+mine de chatte blonde sous son énorme chapeau,
+sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir
+retenait à peine à ses épaules quelques centimètres
+de corsage, tandis que la jupe étroite et
+transparente révélait sa croupe de ponette, le
+galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne
+fuyante de ses jambes jusqu’à la cheville assez
+déliée, auraient suffi pour attirer les regards. A
+côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent
+trente, offrait cette physionomie fatale et pleine
+de suffisance que le public veut rencontrer, hors
+de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir.
+Et Blandine ne se montait pas l’imagination en
+supposant que sa séparation d’avec son ami,
+compliquée du fait qu’elle se montrait en compagnie
+bizarre, escortée par des demi-mondaines
+à la notoriété un peu spéciale, formait le principal
+sujet de conversation dans une salle où se pressait
+ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle
+de la France.</p>
+
+<p>— « Descendons, partons », proposa Fagueyrat.
+« Je pense que tu te fiches de savoir comment
+finit cette stupide pièce.</p>
+
+<p>— C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le
+dernier acte. Je la trouve épatante, moi, cette
+pièce. Un homme qui « cane » devant les
+femmes… Ça a beau être la banalité courante,
+c’est toujours rigolo à observer.</p>
+
+<p>— Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta
+loge. Il faudra y brûler du sucre quand le joli
+fumier que tu y as invité sera parti. Viens.</p>
+
+<p>— Où ça ?</p>
+
+<p>— Chez toi, chez nous.</p>
+
+<p>— Oh ! chez nous… Halte là ! Chez moi, ce
+n’est chez nous que quand je veux bien. Et tu sais
+à quelle condition ça le sera encore.</p>
+
+<p>— Elle ne dépendra pas de moi, ta condition.</p>
+
+<p>— Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton
+directeur de t’en aller… Si tu lui mettais le marché
+à la main…</p>
+
+<p>— Je l’ai fait. »</p>
+
+<p>Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya
+d’apercevoir la figure du jeune homme, par-dessous
+le bord immense de son propre chapeau,
+renonça à cette entreprise, et demanda d’une voix
+un peu étouffée :</p>
+
+<p>— « Eh bien ?</p>
+
+<p>— Eh bien, il préférait me voir partir.</p>
+
+<p>— Plutôt que de me donner le premier rôle de
+femme ?…</p>
+
+<p>— Plutôt que de donner le premier rôle de
+femme à Blandine Jasmin. »</p>
+
+<p>Celle qui portait ce nom à la fois candide et
+fleuri, s’arrêta, suffoquée. Fagueyrat essaya de
+l’entraîner en avant. Car ils étaient déjà dans le
+vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de
+l’émotion, et, avant qu’elle s’en aperçût, elle
+serait hissée dans un taxi-auto. Ensuite, ce serait
+bien le diable…</p>
+
+<p>Elle interrogea plus faiblement :</p>
+
+<p>— « Et l’auteur ?</p>
+
+<p>— L’auteur… Il rêvait son drame aux Français.
+Pour lui, le Théâtre-Tragique et sa troupe,
+c’est un pis-aller écœurant. Il exige des engagements
+extraordinaires. Pour son grand rôle de
+femme, il va au moins demander Sarah Bernhardt
+en représentations. »</p>
+
+<p>Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait
+précisément hisser dans le taxi-auto. Lorsque
+son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra,
+du ton dont on énonce une irréfutable
+vérité :</p>
+
+<p>— « Veux-tu que je te dise ?… C’est tous des
+mufles, ces gens-là.</p>
+
+<p>— Je n’attendais pas moins de ton jugement »,
+acquiesça Fagueyrat.</p>
+
+<p>— « Des mufles et des crétins », poursuivit la
+petite actrice, avec une emphase paisible.</p>
+
+<p>Mais ce fut le dernier effort de la dignité,
+qu’elle gardait avec l’illusion d’être encore en
+public. S’avérant de façon certaine qu’elle se
+trouvait dans une voiture fermée, — jamais elle
+ne saurait comment Fagueyrat avait pris leur
+vestiaire, — Blandine éclata en sanglots, puis
+engloba tous les directeurs de théâtre et tous
+les auteurs dramatiques sous des qualificatifs
+auprès desquels les termes de « mufles » et de
+« crétins » ne parurent plus que de doucereuses
+aménités. Comme son amant se taisait, elle crut
+qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se tournant
+vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la
+kyrielle de ses adjectifs véhéments :</p>
+
+<p>— « Tu me le paieras ! » termina-t-elle. « Tu
+en as un toupet de m’avoir attirée dehors en me
+disant que je serais contente !… »</p>
+
+<p>Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à
+recevoir noblement les imprécations de Camille,
+et à ne pas sourciller sous les fureurs d’Hermione,
+gardait sans peine bonne contenance. Ce fut
+avec douceur qu’il riposta :</p>
+
+<p>— « Contente… Tu le serais peut-être déjà si
+tu m’avais laissé parler.</p>
+
+<p>— Ah ! tu trouves que tu ne m’en as pas assez
+fait, des bonnes surprises ! Tu vas peut-être me
+raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale
+boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on
+m’y refuse un rôle digne de moi. Pas de
+danger ! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur,
+qui va te faire jouer un homme du vrai monde…
+Si ça ne fait pas pitié !</p>
+
+<p>— Pitié pour qui ?… pour ce pauvre auteur
+qui aurait des bottes bien mal cirées. Rassure-toi.
+Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai rendu
+le rôle.</p>
+
+<p>— Tu as ?…</p>
+
+<p>— J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique.
+Ne t’ai-je pas dit, au début de cette
+agréable conversation, que j’avais mis le marché
+à la main à mon directeur ?</p>
+
+<p>— Oui, enfin… c’était une façon de parler.</p>
+
+<p>— Faut croire que non.</p>
+
+<p>— Tu ne l’as pas quitté à cause de moi ? Tu as
+eu d’autres grabuges ?</p>
+
+<p>— Pas l’ombre.</p>
+
+<p>— Marcel !… »</p>
+
+<p>Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie
+à un point qu’elle ne trouvait rien à dire… Et
+même rien à faire. Ce qui fut pénible à Fagueyrat,
+comme il le lui fit observer :</p>
+
+<p>— « Eh bien, quoi, Blandine ?… Tu ne me
+sautes pas au cou ?… »</p>
+
+<p>Soupçonneuse encore, vaguement inquiète,
+elle demanda :</p>
+
+<p>— « Tu as un autre engagement ?</p>
+
+<p>— Mais non, ma gosse.</p>
+
+<p>— Eh bien, nous voilà dans de beaux draps ! »
+grogna-t-elle. « T’as fait de la belle ouvrage ! Et
+tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je
+rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être
+agréables ? Je me privais déjà de tout pour t’être
+fidèle. Mais, maintenant, si nous ne gagnons plus
+rien, ni l’un ni l’autre…</p>
+
+<p>— C’est tout ton remerciement ? » dit Fagueyrat.</p>
+
+<p>— « Ah ! aussi », s’exclama-t-elle, près de se
+remettre en colère, « je ne t’en demandais pas
+tant ! Fallait seulement les menacer… Ils auraient
+peut-être cédé. »</p>
+
+<p>L’acteur éclata de rire.</p>
+
+<p>— « Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine !
+Mais, voyons, s’ils avaient dû céder devant
+la menace, ils céderaient bien plus devant le fait.
+Et tu vois qu’il n’en est rien.</p>
+
+<p>— Sûr… Mais tu te serais laissé fléchir… Tu
+aurais gardé la porte ouverte pour rentrer.</p>
+
+<p>— Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je
+te dévoile mes projets, mes espérances. Tu es une
+petite femme abominable. Si je n’avais pas pour
+toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce
+sapin, je fuirais le jeune monstre que tu es, et tu
+ne me reverrais de ta vie. »</p>
+
+<p>En disant cela, il saisissait à deux bras le buste
+gracieux du jeune monstre, bousculait l’immense
+chapeau, et se mettait à embrasser Blandine avec
+une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci,
+moins de la passion de son Marcel, que de la sécurité
+immédiate de leur carrière.</p>
+
+<p>— « Oh ! mon chéri, raconte vite… Est-ce que
+tu vas prendre un théâtre, comme je te l’ai cent
+fois conseillé ?…</p>
+
+<p>— Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien
+sans de la bonne galette.</p>
+
+<p>— Et tu en as trouvé, de la bonne galette ?</p>
+
+<p>— Ça se pourrait. J’ai une combinaison que
+j’ose appeler mirifique, pharamineuse et épastrouillante.</p>
+
+<p>— Aboule ta combinaison.</p>
+
+<p>— Dans un endroit plus secret », chuchota
+Fagueyrat contre la joue de sa maîtresse. « Ce
+taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je
+parlerais à l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous
+arrivons. Ton « chez toi » sera-t-il ce soir notre
+« chez nous » ?</p>
+
+<p>— Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse
+à ta tête », dit Mlle Jasmin, en sautant de la
+voiture.</p>
+
+<p>Tandis que cette réconciliation avait lieu, la
+répétition générale s’achevait au Gymnase.</p>
+
+<p>Gilberte, rencognée contre la cloison de la
+baignoire, ne se penchait plus en avant pour
+laisser apprécier ses lignes souples dans une robe
+blanche et l’originalité de son visage entre deux
+grosses coquilles de tresses brunes. Elle battait
+des paupières, pour retenir deux larmes. La seule
+crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en
+verser d’autres. Sa marraine, désintéressée maintenant
+du spectacle, coulait de temps à autre
+un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant
+s’enfonçait.</p>
+
+<p>— « Voyons, mignonne… Ils n’ont pas refusé,
+je t’assure. Ils préfèrent un conte, pour commencer,
+une petite chose d’imagination… »</p>
+
+<p>Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi — mais
+sur quel ton ! où vibrait toute l’amertume
+passionnée de l’orgueilleuse jeunesse — que Gilberte répliqua :</p>
+
+<p>— « De l’imagination… Justement !… Je ne
+leur en donnerai pas. C’est de la denrée pour
+concierges ! Nous tous, la nouvelle école… ceux
+de demain… nous la répudions, l’imagination. »</p>
+
+<p>L’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i> et du <i>Secret
+du guillotiné</i> soupira. Comment eût-elle osé dire
+à sa filleule que le <i>Gulliver</i> accepterait, à petite
+dose, du « Gilles de Claircœur », même sous un
+nom inconnu — parce qu’enfin ça divertirait au
+moins certains lecteurs — tandis que du « Gilberte
+Andraux », on n’avait même pas la curiosité
+de savoir ce que ça pouvait bien être ? D’ailleurs,
+la feuilletoniste ne songea pas à se blesser.
+En face de cette jeune assurance, elle, qui ne
+s’en était jamais fait accroire, doutait de soi
+davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui
+avait-il pas fallu gagner son pain et le pain de
+quelque autre ? Mais elle savait bien ne faire que
+du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses
+récits sans façons, conquérir une place dans le
+royaume des lettres.</p>
+
+<p>Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs
+de la baignoire ne joignirent pas leurs applaudissements
+à ceux du public. Ni Gilberte ni sa marraine
+ne savaient seulement de quelle façon la
+pièce avait fini. Toutes deux appartenaient à leur
+déception. Quant à Théophile, préoccupé de
+sortir promptement pour trouver un fiacre, il se
+hâtait de passer à ces dames leurs manteaux, qu’il
+présentait à l’envers, jugeant la doublure plus
+habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les
+manches.</p>
+
+<p>Ce fut une retraite plutôt maussade.</p>
+
+<p>Mais, dès le milieu du couloir, un changement
+se produisit. Le directeur du <i>Gulliver</i>, empressé,
+le chapeau à la main, son glabre et froid visage
+presque éclairé d’un sourire, — un sourire d’ailleurs
+sans joie, comme toute cette physionomie
+irrémédiablement taciturne, — se précipitait.
+Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire,
+bouscula des gens pour ne pas manquer la
+rencontre.</p>
+
+<p>— « Madame de Claircœur… J’ai tenu à vous
+revoir, à m’assurer que monsieur Thanor s’est
+entendu avec vous. »</p>
+
+<p>Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait
+ne pas la voir.</p>
+
+<p>— « Mais », fit la romancière, surprise, « entendu ?…
+oui, pour un conte.</p>
+
+<p>— Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons
+faire passer les chroniques. Il a dû vous le dire.
+Elles sont tout à fait bien, ces chroniques,
+de votre parente… comment, déjà ?… Votre
+sœur ?…</p>
+
+<p>— Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce.
+Tenez, justement, la voilà. Tu entends, Gilberte ?
+monsieur Monbardon prend tes chroniques. »</p>
+
+<p>Si elle entendait !… Ses yeux s’illuminaient, — deux
+étoiles sombres, dans la figure devenue
+toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa tête,
+et dont la mousseline de soie retombait en amusante
+capuche. Qu’elle était jolie en ce moment,
+dans l’effervescence brusque de son bonheur,
+avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés, — ses
+cheveux aux reflets mordorés de
+marron sauvage !</p>
+
+<p>— « Ah ! c’est mademoiselle ?… » fit le directeur
+du <i>Gulliver</i>, dont la figure triste voulut
+exprimer la surprise. « Mais elle est toute jeune,
+votre nièce, madame de Claircœur ?</p>
+
+<p>— Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans »,
+soupira Gilberte, avec la bonne foi de son âge,
+qui considère comme un déclin la troisième dizaine
+d’années de la vie.</p>
+
+<p>— « Alors », sourit Monbardon, « patientez un
+peu. Vous vous trouverez très jeune, dans encore
+vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis
+sûr », ajouta-t-il galamment.</p>
+
+<p>Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il
+reprit :</p>
+
+<p>— « Vous voulez donc devenir une femme de
+lettres, mademoiselle ?… »</p>
+
+<p>La physionomie animée de la jeune fille répondait
+joyeusement, lorsque le directeur termina sa
+phrase :</p>
+
+<p>— « … Comme votre tante ? Vous avez de qui
+tenir. »</p>
+
+<p>Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement
+les traits de Mlle Andraux. Quelqu’un
+s’interposa :</p>
+
+<p>— « Oui, c’est un don de famille. Nous avons
+la folie d’écrire, même quand nous ne publions
+pas. Le père, monsieur le directeur… Je suis le
+père de cette jeune personne… Théophile Andraux.
+Vous me donnez une raison de plus d’en
+être fier. »</p>
+
+<p>Monbardon tourna vers le sous-chef un visage
+dont l’indifférence dédaigneuse, l’ironie voilée,
+l’ennui morne, recomposaient la plus habituelle
+expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte, — mais
+brièvement :</p>
+
+<p>— « Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de
+causer avec vous. Au <i>Gulliver</i>, n’est-ce pas ? un
+de ces jours, de six à sept. Nous arrangerons un
+petit projet de collaboration. »</p>
+
+<p>— « Marraine, marraine !… » disait la jeune
+fille, dans le fiacre qui les ramenait boulevard
+Raspail. « Tu vois, je ne me trompais pas…
+Je sentais bien qu’il y a en moi mieux que
+l’étoffe d’une employée d’administration. Ma
+carrière se décide… Je vais collaborer au <i>Gulliver</i>…
+Un des premiers journaux de Paris !… Ah !
+marraine, que je suis heureuse !… que je suis
+heureuse !… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>— « Madame est chez elle ? »</p>
+
+<p>La femme de chambre de Claircœur, personne
+peu stylée, n’avait jamais pu comprendre qu’à
+pareille question un « non » décisif n’est jamais
+blessant pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux
+lui tend le piège classique : « La concierge
+me l’a dit. » Il se heurte à une consigne
+générale, voilà tout. Tandis que si la camériste
+hésite, et finit par « aller voir », le gêneur n’a
+plus de doutes : on le met personnellement à la
+porte.</p>
+
+<p>En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés
+d’ailleurs d’une oreille volontairement sourde ou
+rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de
+mentir assez vite à un jeune homme de si grand
+air. Une tête comme on n’en voit que dans les
+tableaux-réclames de photographes, — cheveux
+bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets,
+visage régulier, lisse, retouché, épilé, sans une
+seule de ces légères disgrâces d’épiderme contre
+lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos.
+Une haute cravate de satin noir, dont le
+nœud devait détenir un record. (Refaire ce nœud-là,
+impossible !) Un pardessus à pèlerine, comme
+n’en portaient, dans l’esprit de la femme de
+chambre, que les princes en exil. Entre les revers,
+un gilet si doucement velouté qu’elle eût
+souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec
+cela, des yeux qui lui coulaient dans les moelles
+un quelque chose qu’elle essaya vainement ensuite
+de définir à la cuisinière. Et des bottines
+vernies, à la fois si miroitantes et si longues,
+qu’on craignait de céder à leur fascination et de
+marcher dessus.</p>
+
+<p>— « Oui, n’est-ce pas ? Madame est chez elle.
+Alors, voulez-vous m’annoncer ? »</p>
+
+<p>Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre
+les meubles ripolinés blancs. De sa canne — une
+canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un
+masque tragique sous lequel on entrevoyait une
+tête de mort (vieil ivoire japonais) — il désignait,
+par une intuition qui stupéfia Céline, la portière
+effroyablement jaune et rouge — remords
+éternel du pillage de Pékin, quoique fabriquée
+à Clichy — dont se voilait l’entrée du salon.</p>
+
+<p>Incapable de résistance, et même de présence
+d’esprit, Céline souleva cette portière, introduisit
+le merveilleux inconnu, prit sa carte, et, sans la
+poser sur le petit plateau en métal argenté, — une
+occasion !… on trouve tant de choses élégantes
+pour presque rien dans les catalogues
+d’étrennes, — elle s’élança vers le cabinet de
+travail.</p>
+
+<p>La romancière y piochait une fin de chapitre.</p>
+
+<p>Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand
+corps frileux drapé dans une robe d’intérieur en
+« zénana » capucine avec empiècement de fausse
+guipure, la figure marbrée de rouge du côté du
+feu de gaz suppléant à l’insuffisance du chauffage
+central, les doigts copieusement maculés d’encre,
+elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion
+lui mouillait les yeux de larmes :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe
+peu maintenant. Mais, à l’heure de la mort, vous
+joindrez les mains, vous murmurerez : « Elle m’a
+pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront
+supportables. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement :</p>
+
+<p>— « Entrez ! » puis tourna vers Céline son
+bon grand visage mi-partie enflammé à droite,
+pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un
+œil semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant
+précipitamment d’un doigt peu net elle venait de
+le cerner d’une ombre noirâtre.</p>
+
+<p>— « Un monsieur ?… Mais, ma petite, je ne
+reçois personne.</p>
+
+<p>— Madame… c’est la concierge. Elle a juré
+que Madame y était.</p>
+
+<p>— Mais, vous, Céline, voyons !…</p>
+
+<p>— Madame, ce monsieur est entré tout droit.
+Il est dans le salon.</p>
+
+<p>— Eh bien, par exemple !… Et puis, quoi !…
+Il n’y a qu’à le renvoyer… »</p>
+
+<p>Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait
+l’écroulement de ses lourds cheveux, sa face
+meurtrie de manouvrière à la besogne.</p>
+
+<p>— « Je ne peux pas recevoir comme ça. »</p>
+
+<p>Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la
+carte :</p>
+
+
+<p class="c"><span class="box">MARCEL FAGUEYRAT<br>
+<span class="small i">Artiste dramatique.</span></span></p>
+
+
+<p>Ce fut un éblouissement. Une vision palpita.
+Le théâtre… Sa pièce jouée… Le rêve… N’y
+a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui fait
+de la réalité une attente ? Le but, ce n’est jamais
+le point où l’on est, l’heure que l’on vit. Quelque
+satisfaction que le jour vous apporte, on y compare
+cette suite plus désirable que demain en
+fera jaillir. Un bonheur n’est grand que par la
+quantité d’espoir qu’il renferme. Les succès de
+Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette
+amande, sur quoi elle se brisait les dents :
+« Mettre cela au théâtre !… »</p>
+
+<p>Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit :</p>
+
+<p>— « Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq
+minutes. Je le rejoins tout de suite. »</p>
+
+<p>Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita,
+la romancière rajusta son chignon, ramena
+sur son front, où s’allongeait une fine portée de
+rides, — qui donc y inscrirait un allegro de baisers ?…
+c’était fini, cela, — quelques courtes mèches
+frisottantes. Elle couvrit de poudre de riz
+la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue
+pâle. Elle ponça ses doigts tachés d’encre.</p>
+
+<p>Mais cette robe d’intérieur ? C’est bien popote,
+bien bourgeoise du Marais, le zénana. Enfin…
+avec un nœud de tulle autour du cou… Et la
+voilà se dirigeant vers le salon.</p>
+
+<p>Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune
+et jolie aux yeux d’un homme de qui l’on racontait
+d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi !
+C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient
+un peu de son destin entre les mains, une femme
+se dit avant tout : « Comment me trouvera-t-il ? »
+Une obscure conscience, forte de tous les siècles
+traversés par sa race, la fait songer d’abord à
+l’effet de son apparence. Elle court à son miroir,
+dès que l’imprévu la surprend, — comme un
+soldat saute sur ses armes à la moindre alerte.
+L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire
+pas cette sauvage défensive. Car elle peut
+avoir dans un amour profond la confiance qu’elle
+n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et
+des hommes.</p>
+
+<p>Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le
+décor. Il y avait là des meubles tout neufs, d’une
+dorure féroce. Et de vieux invalides, aux formes
+bizarres, de ces monuments de famille qu’on a
+vus en bonne place et entourés d’égards, lorsqu’on
+était bambin, et que, plus tard, on continue
+à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance.
+On se croirait sacrilège de les faire
+emporter par le bric-à-brac. Et c’est ainsi que
+trônait chez Claircœur une étagère torsadée et
+défendue par des griffons, en faux bois de fer,
+un fauteuil voltaire dont le velours usé alternait
+avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une
+panoplie, portant un képi, une giberne et un
+coupe-choux de garde national, avec un morceau
+de pain du siège de Paris sous une lentille de
+verre grossissante. Sur les murs, entre des chromos,
+tapageusement encadrés, s’étalaient des
+portraits photographiques grandeur nature, dans
+des entourages en palissandre, à filets de bois de
+rose.</p>
+
+<p>Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil
+sur la lentille de verre, contemplait le petit
+amas de boue séchée, traversé d’échardes, de
+pailles, de débris innommables, grossis par la
+loupe, échantillon de l’aliment essentiel qu’en
+janvier 1871 les Parisiens digéraient sans appendicite.</p>
+
+<p>— « C’est ma mère qui avait gardé cela. Et,
+au-dessus, il y a le képi avec lequel mon père
+montait la garde sur les remparts, la nuit, par
+quinze et vingt degrés de froid. »</p>
+
+<p>Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même
+nulle envie. C’était, sous ses airs tranchants, un
+bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa
+maman, couturière à Moissac, et de son papa,
+employé aux pompes funèbres de la même ville,
+lui apparut, et l’attendrit.</p>
+
+<p>— « Madame », dit-il, « ce m’est d’un bon
+augure que je me sois arrêté instinctivement
+devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux
+miens, dans leur antique château de Gascogne.
+Je me les représente assis devant la cheminée
+monumentale où sont sculptées les armes de
+nos ancêtres… » (Sa voix eut un trémolo sincère.
+Il les voyait. Et le son des mots : « nos ancêtres »,
+amollit son intonation, naturellement
+sombre, prenante et chaude.)</p>
+
+<p>Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts
+s’étreignirent avec une cordialité vive, une entente
+spontanée, comme si le noble Fagueyrat
+père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant
+Claireux, se fussent mutuellement sauvé la
+vie sur des champs de carnage, pendant que
+leur épouses parfilaient ensemble de la charpie,
+au coin de la cheminée séculaire.</p>
+
+<p>— « Asseyez-vous », proposa la maîtresse de
+la maison.</p>
+
+<p>Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir
+qu’on lui faisait les honneurs du voltaire à
+bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment de
+s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les
+ressorts exténués. Il revint au niveau du monde
+vivant en se rehaussant par les coudes, solidement
+appuyés aux deux bras du meuble. Mais il
+ressentit bientôt la fatigue occasionnée par cet
+exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de
+prendre de temps à autre quelque repos, en se
+laissant glisser aux voltairiennes profondeurs, il
+tâchait de faire coïncider cette défaillance avec
+des chutes de phrases ou les interruptions de la
+causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut
+extrêmement difficile.</p>
+
+<p>— « Madame », commença-t-il avec entrain
+(c’était le début. Il planait dans l’espace), « j’ai
+lu vos <i>Malheurs d’une arpète</i>… Vous aviez raison.
+C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute
+faite dans le roman. Que dis-je !… Mais il y a
+deux pièces… Il y a dix pièces ! C’est inouï
+comme l’invention et l’intérêt se soutiennent !</p>
+
+<p>— Le rôle d’Adhémar ?… » balbutia Claircœur,
+qui contenait l’explosion de sa joie.</p>
+
+<p>— « Le rôle d’Adhémar ? Ce sera le plus beau
+que j’aie rencontré dans ma carrière.</p>
+
+<p>— Mon Dieu !… Alors vous le jouerez ?…
+Vous le jouerez, monsieur Fagueyrat !…</p>
+
+<p>— Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait
+rien, nous changerons le nom d’Adhémar. »</p>
+
+<p>Elle le vit se tasser, comme sous un accablement.
+Les ressorts gémirent. Une anxiété vague
+saisit Claircœur.</p>
+
+<p>— « Oh ! tout ce que vous voudrez, cher monsieur.
+Vous pensez… changer un nom ! » (Il se
+redressait, la figure rassérénée.) « Vous ne trouvez
+pas que c’est dommage ?… Adhémar… cela
+sonne… cela vous a un je ne sais quoi de chevaleresque.
+Adhémar… Cela vous irait si bien !</p>
+
+<p>— C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle
+Pierre ou Paul. Le héros de Fachoda fut baptisé
+Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le
+prénom d’Ernest. Songez que les souverains se
+nomment Nicolas, Alphonse, Gustave, George,
+Guillaume. Nous devons être modernes, cher
+maître. Adhémar n’est pas moderne. »</p>
+
+<p>Quand il prononça « cher maître », son interlocutrice
+eut un haut-le-corps. Mais elle se remit
+vite, ne voulant pas paraître inaccoutumée à ce
+titre. « Cher maître »… Évidemment, on ne
+pouvait lui dire : « chère maîtresse ». Jamais
+elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie de langage.
+Personne n’avait encore songé à lui donner du
+« cher maître ». Elle éprouva une gratitude
+envers l’acteur, et dirigea doucement vers lui
+ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes
+de sentiments joyeux, exaltants et délicats,
+emplissaient d’une suavité imprévue.</p>
+
+<p>Il se dit que c’était une brave créature, cette
+Gilles de Claircœur, qu’on s’entendrait mieux
+avec elle qu’avec ces rossards de petits auteurs,
+qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient
+pondu leur premier lever de rideau, et qui, les
+nerfs toujours à vif, étaient plus femmes que
+des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser
+que, tout en faisant ses propres affaires, il
+apportait une fortune à un assez chic type de
+bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard
+et son sourire, fraternellement, des abîmes du
+vieux fauteuil, où il s’était laissé glisser dans un
+abandon de béatitude.</p>
+
+<p>Malheureusement, les regards de Fagueyrat
+(« <i>Dieu ! quelle étrange ardeur ses yeux laissent en
+moi !</i> ») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même,
+les expressions des grands rôles. Ce
+n’étaient pas des regards quelconques, animés
+des dispositions de l’instant. C’étaient ceux
+qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que
+Rodrigue adresse à Chimène, ceux dont Hamlet
+illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement
+un peu d’amabilité.</p>
+
+<p>Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en
+dehors de toute idée de conquête, Fagueyrat estimait
+impossible qu’une femme échappât tout à
+fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de
+celle-ci des décisions plus essentielles pour lui
+que l’amour, et desquelles dépendait son amour
+même, il déploya une éloquence grave, de
+paroles, d’attitudes, avec ses jeux de physionomie
+les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un
+charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage,
+ce qui donnait un Fagueyrat supérieur au
+Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce
+salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées
+et profondes, il eut l’avantage de ce don si
+rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il ne
+se forçait pas à des clameurs tragiques : un
+accent qui, par l’oreille, va jusqu’à l’âme comme
+une caresse.</p>
+
+<p>Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille
+fête. Une douceur l’envahissait, dont elle ne se
+méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à la pensée
+que cette causerie n’était qu’un commencement.
+Le commencement d’une chose merveilleuse : un
+travail commun, des intérêts communs, avec ce
+brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de
+femmes, un des acteurs les plus en vue de Paris.
+Tout bas, elle exagérait les satisfactions de sa
+fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence
+plus douce montait des sources assoupies
+où dormaient ses tendresses et ses rêves.
+Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité
+dans ses romans. Est-ce que les flots ardents où
+elle avait épanché jusqu’à les croire taries les
+velléités romanesques de sa nature, allaient lui
+remonter au cœur, et bouleverser de leur tumulte
+son renoncement paisible ?…</p>
+
+<p>Allons donc !… La crainte ne l’en effleura
+même pas. D’ailleurs, dans quelle sécurité la plaçait,
+vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et ce
+qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui
+n’a de nom dans aucune langue féminine en parlant
+de soi, sa laideur. « Suis-je si mal que
+cela ?… Je n’ai jamais pris la peine de soigner
+ma figure. Mon âge ?… Fagueyrat a dépassé
+trente ans, et je n’en ai pas quarante. »</p>
+
+<p>Elle éclata de rire tout haut.</p>
+
+<p>— « Pardon ?… » demanda son visiteur, étonné.</p>
+
+<p>La voyant distraite, il reprenait haleine, après
+avoir énuméré les scènes capitales des <i>Malheurs
+d’une arpète</i>, et, plongé au plus profond du fauteuil,
+il oscillait, d’un mouvement berceur, sur
+les sangles détendues.</p>
+
+<p>— « Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que
+vous disiez », s’écria la romancière, avec une
+gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie.
+« Non, je me moque de moi-même. Une idée
+absurde, qui me passait par la tête. Ça ne vous
+arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les
+plus sérieux.</p>
+
+<p>— Ça m’arrive en scène, madame, dans les
+minutes les plus pathétiques. C’est effrayant.</p>
+
+<p>— Mon Dieu… pourvu que vous ne soyez
+jamais pris de fou rire en jouant mon Adhémar…
+non… enfin… pas Adhémar. Mais son nom m’est
+bien égal. Quand je pense que vous allez le
+jouer !… Je ne peux pas le croire ! Je suis si contente ! »</p>
+
+<p>On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait.
+Ce n’était plus la bonne dame en zénana
+capucine, avec une joue trop rouge et l’autre
+trop blême. Une égale flamme rose éclairait son
+teint, mettait un reflet dans les prunelles blondes
+de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque
+seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs
+l’écharpe de tulle, saisie et jetée d’abord
+à la diable, se drapait maintenant avec légèreté,
+avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement
+coquet de ces doigts féminins que n’avaient
+pu raidir tant d’années de labeur, tant de milliers
+de lignes écrites.</p>
+
+<p>— « Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la
+pièce n’est pas faite.</p>
+
+<p>— C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur.
+La pièce est faite. Vous allez voir. N’avez-vous
+pas un scénario ?</p>
+
+<p>— Oui… très complet, très détaillé. J’avais
+pensé le donner à l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore.
+L’Ambigu… Il y faut du gros mélo… Je
+voudrais, tout en laissant l’élément dramatique,
+me rapprocher de la comédie de mœurs. »</p>
+
+<p>Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit
+sans explication, lui jette la première
+pierre.</p>
+
+<p>Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la
+copie dans le tiroir d’un écrivain, c’est du stock
+en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement
+les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis,
+ou piteusement revenus, c’est la même disgrâce.
+Il dit à Claircœur :</p>
+
+<p>— « Le scénario… Mais je ne demande pas
+autre chose. Je vois tellement mon rôle !… Je le
+vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant
+vous. Imaginez, madame !… c’est un rêve
+que je réalise. Quand je sens profondément un
+rôle, je brûle, par instants, de substituer aux
+phrases d’auteurs, trop composées, trop figées,
+les cris plus vivants, tout imprégnés de ma joie
+ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un
+caractère me fait jaillir de l’âme. »</p>
+
+<p>Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs
+le croient. Et tous, en une minute d’emballement,
+sont capables de trouver le mot d’une
+situation, de collaborer, dans une petite mesure,
+à l’œuvre qu’ils interprètent. Mais rarement par
+la simplicité. La recherche de l’effet personnel
+les incite à l’emphase.</p>
+
+<p>— « Ah ! » s’écria la feuilletoniste, « mais ce
+sera admirable. Avec le sens du théâtre, que vous
+possédez si bien, et qui me manque… »</p>
+
+<p>Fagueyrat protesta.</p>
+
+<p>— « Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira
+de découper, telles quelles, dans le roman.</p>
+
+<p>— Mais », suggéra-t-elle, « le principal rôle
+féminin, l’arpète, ma petite « Lulu-tire-l’aiguille »…</p>
+
+<p>— Oh ! pour elle, madame, nous avons une
+interprète extraordinaire.</p>
+
+<p>— Qui donc ?… »</p>
+
+<p>Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère.
+Mais, comme, par ce geste même, l’appui de l’accoudoir
+lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il s’engloutissait,
+d’un noyé agitant un bras convulsif.
+Énervé, il se dressa en pied, quitta définitivement
+le voltaire et ses tapisseries emblématiques.
+S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt
+sur les lèvres :</p>
+
+<p>— « Pour votre délicieuse « Lulu-tire-l’aiguille »,
+vous aurez une surprise. Permettez-moi
+de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à
+qui je songe. On lui propose des engagements de
+tous côtés. Ce serait trop beau d’avoir cette petite-là !
+Nous devons manœuvrer habilement. Laissez-moi
+faire. Je compte un peu sur son amitié pour
+moi, sur l’influence que j’ai sur elle.</p>
+
+<p>— C’est une débutante ? Un premier prix du
+Conservatoire ?…</p>
+
+<p>— Mieux que cela… Une nature !… Fine, jolie
+à croquer, très jeune… Il faut une très jeune
+personne pour votre arpète… la fraîcheur d’une
+gamine de quinze ans… Rien d’artificiel… Et du
+naturel, de la spontanéité… C’est l’idéal, n’est-ce
+pas ? On ne peut pas faire jouer ça par une actrice
+marquée, aux effets connus, quand elle aurait
+tout le talent du monde.</p>
+
+<p>— « Et vous pensez que nous aurons cette
+perle ? »</p>
+
+<p>Fagueyrat hocha la tête.</p>
+
+<p>— « J’y ferai de mon mieux.</p>
+
+<p>— Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique ? »</p>
+
+<p>L’acteur, qui marchait maintenant de long en
+large, s’arrêta, eut un sursaut, tourna la tête vers
+la questionneuse, paupières écarquillées, bouche
+entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle
+que l’enseigne dans son cours tout sociétaire à
+part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle venait
+de proférer, s’assurant que le son en tintait
+encore dans ses oreilles, et qu’elle n’avait pas,
+par distraction, demandé si l’actrice exécutait la
+danse du ventre ou avalait des scorpions vivants.
+Elle vit Fagueyrat revenir de son côté, se planter
+à un pas, les bras croisés. Et telle fut sa soudaine
+inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement
+lorsque, enfin, elle lui entendit émettre
+cette simple phrase :</p>
+
+<p>— « Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique ?</p>
+
+<p>— Sans doute.</p>
+
+<p>— Mon cher auteur !… Le Théâtre-Tragique
+n’est pas digne de vous. Ce n’est pas sur une
+scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles
+routines, qu’on peut mettre en valeur le drame
+admirable, poignant de modernisme, que vous
+allez tirer des <i>Malheurs d’une arpète</i>.</p>
+
+<p>— Alors ?…</p>
+
+<p>— D’ailleurs », poursuivit-il, « ne lisez-vous
+pas les journaux ? Vivez-vous tellement à l’écart
+de l’existence sociale ? Comment !… Vous êtes la
+seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique !
+C’est curieux. Mais oui, mon cher auteur,
+je l’ai lâché. J’ai cédé à l’opinion, aux prières
+instantes des critiques, du public. C’étaient, tous
+les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on
+pas ?… « La place d’un artiste comme M. Fagueyrat
+n’est pas dans un théâtre de second plan.
+Avec ses dons si personnels… » (Je cite, madame,
+je cite…) « avec ses dons si personnels,
+son art de la mise en scène, l’originalité de son
+goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau,
+une troupe inspirée par lui, des pièces correspondant
+à une formule neuve. M. Fagueyrat se doit,
+et nous doit, un Théâtre Fagueyrat. » Est-il possible,
+cher auteur et maître, que vous n’ayez
+pas cent fois rencontré dans les journaux des
+tirades de ce genre !…</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ? Je ne lis guère les journaux,
+ou je les lis mal. Je parcours surtout les
+faits divers et les tribunaux… pour des sujets de
+romans. Mais je regrette… J’aurais applaudi des
+deux mains. On avait bien raison ! Le Théâtre-Tragique,
+entre nous, c’est un Ambigu de second
+ordre.</p>
+
+<p>— Parbleu !</p>
+
+<p>— Alors, où êtes-vous ?… » Elle chercha.
+Devant l’expression énigmatique et dédaigneuse
+de l’acteur, elle n’osait aucune supposition.
+Mais, comme il ne bougeait plus, elle risqua : « aux
+Français ? »</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>— « L’enlizement dans la tradition ! L’enterrement
+de première classe !… Il y en a, madame,
+qui peuvent marcher dans les chemins battus.
+Pas moi. Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune
+et des honneurs.</p>
+
+<p>— Ah ! je vous comprends », murmura Claircœur.</p>
+
+<p>Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout
+autre chose. Il disait si bien, avec tant d’âme ! Il
+l’appelait « son auteur ». Un lien existait entre
+eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres
+qu’affole l’espoir d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux
+pires extravagances, la bonne volonté de
+deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées
+du monde.</p>
+
+<p>— « Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de
+fonder un Théâtre Fagueyrat ?</p>
+
+<p>— Vous, directeur ?… Mais vous joueriez ?</p>
+
+<p>— Bien entendu. Comme tous les artistes qui
+prennent un théâtre. »</p>
+
+<p>Du coup, la romancière ne trouva plus de
+mots pour approuver, pour exhaler son enthousiasme.
+Elle exulta quand elle découvrit que,
+décidé à créer une nouvelle scène, l’acteur
+n’avait rien trouvé de mieux, pour inaugurer sa
+direction, que de venir lui demander un drame
+tiré des <i>Malheurs d’une arpète</i>.</p>
+
+<p>— « C’est la haute portée morale et sociale de
+l’œuvre qui m’a séduit », déclara-t-il. « Vous
+développez les misères de l’ouvrière qui veut
+rester pure, les dangers de l’apprentissage. On
+frémit devant les tentations, les séductions, qui
+assaillent la pauvre petite « Lulu-tire-l’aiguille ».
+Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame !
+Une femme seule pouvait écrire ces pages !</p>
+
+<p>— J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh !
+avoir assez de talent pour faire un peu de bien !… »
+soupira Claircœur. « Ma pauvre petite Lulu-tire-l’aiguille !…
+Je n’ose pas vous avouer, monsieur…
+mais j’ai pleuré plus d’une fois en écrivant
+son histoire. »</p>
+
+<p>Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent
+sur ses longues joues, avant qu’elle pût sortir
+un mouchoir de la poche dissimulée sous les
+plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha,
+lui tendit la main. Lui aussi, avait les paupières
+humides. Et de quelle sincérité d’émotion !</p>
+
+<p>— « Permettez-moi de vous le dire, Gilles de
+Claircœur. Vous m’inspirez une sympathie et une
+admiration profondes. Je suis fier de collaborer
+avec vous.</p>
+
+<p>— Moi aussi, mon cher interprète, mon cher
+ami, je suis contente, je suis fière. »</p>
+
+<p>Ils se serrèrent les mains. Sur le « plateau »,
+ils se fussent embrassés. Mais la griserie des coulisses
+commençait à peine de tourner la tête à la
+sage et — jusque-là — tranquille romancière.
+L’effusion fut chaleureuse, mais resta telle que le
+vieux voltaire aux bandes de tapisserie et les dragons
+soutenant les torsades en bois de fer de la vitrine,
+n’en pussent prendre le moindre ombrage.</p>
+
+<p>Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que
+comptait prendre Fagueyrat.</p>
+
+<p>Mais il n’y en avait qu’un de possible ! Élégant,
+central, une salle récemment remise à neuf, ni
+trop vaste, ni mesquine, — libre, d’ailleurs…
+libre, justement, par une chance inouïe — les
+Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre
+dont le public avait un peu oublié le chemin.
+Mais on le lui rappellerait.</p>
+
+<p>— « Oh ! je n’aurais pas espéré si bien… Le
+Louvois ! » dit Claircœur, usant de l’abréviation
+courante. « Vous l’achetez ?</p>
+
+<p>— Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble
+appartient à une Société. Or, un des membres
+influents du conseil d’administration de cette
+Société est un ami de collège à moi, le marquis
+de Sépol. C’est lui qui me réserve une priorité
+de faveur pour signer le bail. Je dois rendre
+réponse avant demain.</p>
+
+<p>— Comment ! Vous n’avez pas déjà dit oui ?…
+Mon Dieu ! Si on vous soufflait la location !</p>
+
+<p>— J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain.</p>
+
+<p>— Qu’attendez-vous ?</p>
+
+<p>— J’attendais, cher maître, la certitude de
+débuter avec <i>Les Malheurs d’une arpète</i>.</p>
+
+<p>— Oh !… »</p>
+
+<p>Claircœur eut seulement cette exclamation
+profonde. Et elle regarda Fagueyrat, avec des
+yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il
+jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite,
+désormais certaine, de ses complexes projets, il
+s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de la
+sincérité :</p>
+
+<p>— « Madame, nous livrerons la bataille ensemble.
+Aussi vrai que j’existe, j’en ferai pour
+vous une belle victoire ! »</p>
+
+<p>Presque aussitôt, une expression changée, où
+reparaissait l’artifice de certains rôles, éteignit la
+flamme sur ses traits. Il ajouta :</p>
+
+<p>— « Il y a encore une petite formalité… oh !
+si peu de chose…</p>
+
+<p>— Notre traité ? » suggéra Claircœur.</p>
+
+<p>— « Non. Notre traité… Qu’en avons-nous
+besoin ? Vos droits sont garantis. Dix pour cent
+de la recette brute. Je voulais dire… pour le bail
+du Louvois…</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— On me demande — simple formalité, je
+vous répète — une signature de garantie.</p>
+
+<p>— De garantie ?… » répéta la femme de lettres,
+ignorante des affaires comme un enfant au
+berceau.</p>
+
+<p>— « Oui. Vous comprenez… Un loyer de
+deux cents francs par soir — six mille francs par
+mois, ce n’est rien, pour nous. » (Il disait « nous »
+afin de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et
+comme si jamais sa pièce n’eût dû quitter l’affiche.)
+« Ce sont des conditions exceptionnelles,
+que j’ai obtenues par Sépol. Deux cents francs sur
+des recettes qui, en mettant les choses au pire,
+en supposant la salle à moitié louée, seront de
+trois mille francs. »</p>
+
+<p>Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une
+voix en Claircœur supputa : « Le dixième de trois
+mille = trois cents francs par soir, au bas mot,
+pour l’auteur. »</p>
+
+<p>Fagueyrat continuait son explication. N’ayant
+pas eu le temps de rassembler des fonds… (Il en
+trouverait. Personne ne trouve des fonds plus
+aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de
+gens paieraient pour se faire jouer. Ceci négligemment)…
+il ne pouvait donner comme garantie
+des recettes qui n’existaient pas encore.
+On demandait une signature, une avance… des
+enfantillages. Avec Sépol, parbleu ! Sépol, le
+marquis de Sépol, vous savez bien ?… En voilà
+un qui lui aurait rendu service. Mais, membre
+du conseil de la Société, Sépol ne pouvait pas.
+Claircœur observa naïvement :</p>
+
+<p>— « Quel dommage que je sois une femme !</p>
+
+<p>— Dommage ! Ah ! par exemple, ce n’est pas
+mon opinion », dit Fagueyrat, avec une intention
+de galanterie.</p>
+
+<p>— « Si… Parce que je vous offrirais ma signature.
+Je serais même très fière…</p>
+
+<p>— Eh ! mon cher auteur, en quoi votre signature
+vaudrait-elle moins pour émaner de jolis
+doigts féminins ? On la connaît, votre signature.
+Au bas de votre <i>Secret du guillotiné</i>, dans le <i>Petit
+Quotidien</i>, elle ne doit pas représenter loin de
+cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup
+d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre
+annuel d’affaires.</p>
+
+<p>— Vrai ! je pourrais être votre garantie ?… »</p>
+
+<p>Elle riait, trouvait la chose divertissante,
+incroyable, faisait taire au fond de soi, comme
+vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure,
+qui, maintenant, chuchotait : « De cette façon,
+mon <i>Arpète</i> est sûre d’être jouée, de rester sur
+l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je tiens le
+directeur, le principal interprète, le théâtre.
+Quelle influence j’aurai là ! »</p>
+
+<p>Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus
+<i>L’Arpète</i>, c’était <i>Le Guillotiné</i>, qui lui succédait.
+D’autres encore. Le mirage de la rampe éblouissait
+ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce
+mirage-là en a désorbité de plus solides.)</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que c’est ? Qui est-ce qui nous
+dérange ? » s’écria Claircœur.</p>
+
+<p>Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée
+aussitôt. La romancière éleva la voix :</p>
+
+<p>— « Qui est là ? Est-ce qu’on ne peut pas répondre ? »</p>
+
+<p>Son intonation avait quelque chose d’énervé,
+d’impérieux, que jamais créature humaine n’y
+avait sans doute perçu auparavant. Mais des sentiments
+nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et
+pourquoi ? D’où cela venait-il ? Qu’y avait-il donc
+de changé ? Est-ce que l’orgueil, l’ambition, la
+folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup
+dans les âmes qui les ignorèrent à l’époque des
+jeunes ardeurs ? Comment admettre des surprises
+de la personnalité plus invraisemblables encore ?</p>
+
+<p>La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte,
+son grand chapeau de feutre sur la tête,
+ombrageant un visage plus grave que d’habitude
+et légèrement pâli, s’avança :</p>
+
+<p>— « Pardon, marraine… Je te croyais seule. »</p>
+
+<p>Était-ce bien vrai ? Céline avait-elle exceptionnellement
+tenu sa langue ?</p>
+
+<p>— « Entre donc, mignonne… Entre, que je te
+présente monsieur Fagueyrat.</p>
+
+<p>— Je connais monsieur », dit la jeune fille
+avec une brève inclination de la nuque.</p>
+
+<p>— « Oh ! sans doute… Tu l’as applaudi, comme
+tout le monde.</p>
+
+<p>— Mieux que cela. Nous nous sommes parlé. »</p>
+
+<p>Elle souriait, d’un petit sourire retroussé,
+presque agressif.</p>
+
+<p>Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait
+Fagueyrat. Et l’acteur, malgré son aplomb, malgré
+l’insignifiance de la rencontre, rougissait,
+gêné.</p>
+
+<p>— « Mais oui… L’autre soir… au Gymnase…
+En vous cherchant, madame, je me suis
+permis…</p>
+
+<p>— Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine.
+Je supposais bien que, si monsieur Fagueyrat
+voulait te voir, il en trouverait sans peine
+l’occasion. »</p>
+
+<p>L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait.
+D’où venait-elle, avec ces traits pâlots, ces yeux
+brillants et aigus, ces yeux de soupçon ? Toutefois
+son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme
+de gaieté, d’espièglerie, plutôt que de la vraie
+malice dont elle voulait acérer ses paroles :</p>
+
+<p>— « J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur.
+On vous a plutôt mal reçu, dans la loge, là-haut,
+chez vos belles amies. »</p>
+
+<p>Il se rengorgea, vexé.</p>
+
+<p>— « J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle. »</p>
+
+<p>Sa solennité parut à Gilberte d’un comique
+irrésistible. Elle rit plus fort, plus franchement,
+en petite fille qu’on menace par plaisanterie.</p>
+
+<p>— « Mais si… mais si… vous savez bien. Elles
+vous ont mis en pénitence, au fond. J’ai très bien
+vu. Vous faisiez une tête !… »</p>
+
+<p>Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa
+marraine debout, très grave, — d’une gravité
+presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait
+pas, et qui l’impressionna.</p>
+
+<p>— « Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat
+et moi parlons de choses des plus sérieuses.
+Tu seras bien gentille de nous laisser encore un
+moment. »</p>
+
+<p>Moins d’un quart d’heure après, Gilles de
+Claircœur, entièrement d’accord avec le futur
+directeur des <i>Fantaisies-Louvois</i>, le reconduisait
+à la porte.</p>
+
+<p>Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à
+l’instant des congratulations dernières, Criquette
+jaillit tout à coup d’une maisonnette à l’architecture
+composite : vannerie et peluche, pagode et
+caveau de famille, — on ne savait trop ce que
+représentait l’édifice, avec le prétentieux de ses
+lignes, et la puérilité de ses matériaux. La petite
+chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand
+le bruit du colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée
+perçut d’abord deux pieds étrangers,
+deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure
+modérée et la finesse de leur chaussure, lui semblèrent,
+dans le sursaut du réveil, les bases
+effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita
+vers ces pieds ennemis, avec des abois dont
+la soudaineté et l’éclat furent cruels, le dos en
+arc et tellement hérissé, que son échine paraissait
+une longue et étroite brosse à nettoyer les
+verres de lampe.</p>
+
+<p>Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne
+se fût pas défendu. Mais Criquette, incapable de
+s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux
+fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle
+n’eût pas fait de mal à une mouche, car elle happait
+ces bestioles avec une dextérité telle, qu’une
+fois à portée de son museau, les infortunées disparaissaient
+de ce monde, au fond de la petite
+gueule noire, dans un « heup ! » après lequel
+aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette
+n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante
+en dehors des mouches. Ce n’était pas par
+Fagueyrat qu’elle allait commencer.</p>
+
+<p>L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité
+en arrière, lorsqu’il eut constaté la dimension
+de l’assaillante, esquissa un vague sourire
+en émettant la réflexion :</p>
+
+<p>— « Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie
+à votre fox qu’à votre nièce. »</p>
+
+<p>Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il
+ajouta, se penchant pour baiser la main de la
+romancière :</p>
+
+<p>— « Je les apprivoiserai. »</p>
+
+<p>Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et
+sur le geste, d’une grâce respectueuse. Avant de
+disparaître, toute sa personne souple de jeune
+professionnel des attitudes élégantes, et son
+séduisant visage, eurent un élan, un éclair : gratitude,
+joie, protestation silencieuse de dévouement,
+naïve exubérance. Le charmant cabotin,
+malgré son machiavélisme tissu de ficelles et sa
+vanité poseuse, était, comme tant de héros des
+planches ou de la vie, un simple enfant, un
+grand gosse, que la bonté d’une femme eût fait
+s’agenouiller, les larmes aux yeux. Une main, de
+douceur presque maternelle, lui tendait le hochet
+follement désiré. Fagueyrat dut se contenir pour
+ne pas manifester une émotion, dont la chaleur,
+même exhalée vers une personne qu’il considérait
+comme à l’abri de toute velléité d’amour,
+pouvait prêter à l’équivoque.</p>
+
+<p>Mais, pour celle qui restait debout, immobile,
+dans la galerie aux reluisances laiteuses, retenant
+sous ses paupières mi-closes le plus expressif
+regard d’homme qui s’y fût doucement attardé,
+mieux eut valu qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il
+étalât sa griserie d’ambition, sa certitude éblouie
+de fortune, de succès, qu’il avouât même les
+immédiats bénéfices sensuels que lui vaudrait,
+ce soir, la victorieuse révélation :</p>
+
+<p>— « Je suis directeur de théâtre. Je distribue
+de l’argent et des rôles. La mine où je trouverai
+mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre
+de Gilberte.</p>
+
+<p>— « Je puis entrer, mignonne ?</p>
+
+<p>— Mais oui, marraine. Tu peux toujours
+entrer. »</p>
+
+<p>Par derrière, Criquette essaya de s’introduire,
+collée aux jupes de sa maîtresse. Les oreilles en
+pointe, le regard distrait, elle affectait un air
+indifférent, et se coula vers la descente de lit en
+peau de chèvre.</p>
+
+<p>— « Oh ! pas la chienne !… Renvoie-la, je t’en
+prie. Je trouve ensuite ses poils partout, jusque
+dans mes cartons à chapeaux. »</p>
+
+<p>Criquette, ayant parfaitement compris, déjà
+couchée en rond, souffla un peu entre ses pattes — un
+petit soupir d’aise — en personne incapable
+de croire qu’on troublerait son innocente
+sécurité.</p>
+
+<p>Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation
+impliquée par la formule d’exil :</p>
+
+<p>— « Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout
+à l’heure. Tu sais bien qu’on ne veut pas de toi
+ici. »</p>
+
+<p>Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée,
+oublia qu’on eût froissé son chien.</p>
+
+<p>— « Oh ! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as
+pleuré !</p>
+
+<p>— Par exemple ! Voilà une idée ! » protesta la
+jeune fille.</p>
+
+<p>— « Si… voyons, ne me dis pas non. Je t’ai
+fait de la peine, devant Fagueyrat. »</p>
+
+<p>Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans
+la familiarité de la maison. Toutefois, une hésitation
+imperceptible, un amollissement de la voix,
+le détachèrent, lui donnèrent une vibration à
+part.</p>
+
+<p>— « Je me fiche bien de ce monsieur ! » déclara
+Gilberte.</p>
+
+<p>Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses
+prunelles sombres, un éclair mouillé, entre des
+cils perlés de gouttes fines, comme des barbelures
+d’avoine après la pluie.</p>
+
+<p>— « Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir.
+Tu venais là, étourdiment. Mon Dieu, il n’y
+avait pas de mal. Mais si tu savais ce que nous
+décidions ! Pense, Gilberte, il prend un théâtre…
+le Louvois, rien que ça ! Et la première pièce qu’il
+monte… Devine… <i>Les Malheurs d’une arpète</i>.</p>
+
+<p>— Vrai ?… »</p>
+
+<p>Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas
+à un moment où l’on voit d’abord le bon côté des
+choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles,
+comme un beau départ de feu d’artifice.</p>
+
+<p>La jeune fille tendit les bras.</p>
+
+<p>— « Marraine… laisse-moi t’embrasser. Je suis
+ravie pour toi.</p>
+
+<p>— Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins
+de moitié dans ce qui m’arrive d’heureux ? »</p>
+
+<p>Elle entra dans les détails. Le principal rôle
+d’homme serait tenu par Fagueyrat.</p>
+
+<p>— « Et le principal rôle de femme, par Blandine
+Jasmin », suggéra Gilberte.</p>
+
+<p>— « Blandine Jasmin ?… » répéta Claircœur,
+interloquée.</p>
+
+<p>— « Mais oui, voyons… Ça doit être pour elle
+qu’il prend un théâtre », assura la jeune fille,
+avec cette tranquillité inconsciemment cynique
+des ingénues qui parlent de choses scabreuses.</p>
+
+<p>Elle vit se décomposer la physionomie de sa
+marraine, et elle ajouta vivement, dans une
+intention gentille :</p>
+
+<p>— « Oh ! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin
+fera aussi bien qu’une autre. Il y faut surtout du
+naturel, de la jeunesse, un minois chiffonné,
+bien parisien. »</p>
+
+<p>Elle reprenait, sans le savoir, les termes par
+lesquels Fagueyrat avait annoncé sa merveille.
+Claircœur l’interrompit.</p>
+
+<p>— « Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu
+as toi-même entendu dire qu’il avait rompu avec
+cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça peut
+aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais
+pas pour le directeur du Louvois. »</p>
+
+<p>La créatrice d’Adhémar et du noble « guillotiné »
+parlait par la lèvre dédaigneuse de l’excellente
+femme. Elle reprit un ton moins emphatique
+pour demander à sa nièce :</p>
+
+<p>— « Mais toi, ma Gilberte… Parlons un peu
+de toi. Tu as vu Monbardon ?</p>
+
+<p>— Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait
+à trois heures.</p>
+
+<p>— Eh bien, tu es contente ?</p>
+
+<p>— Très. »</p>
+
+<p>La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe
+comme le chaton d’une bague sur une goutte
+de poison.</p>
+
+<p>— « Tes chroniques vont paraître ?</p>
+
+<p>— On me l’a promis.</p>
+
+<p>— Avez-vous arrangé une collaboration ?</p>
+
+<p>— Pas encore. »</p>
+
+<p>Là-dessus, un sourire de jeune sphinx.</p>
+
+<p>— « Tu réponds drôlement, Gilberte. A
+quelles conditions le <i>Gulliver</i> te publiera-t-il ?
+Monbardon t’en a-t-il proposé ?</p>
+
+<p>— Oh ! si peu. »</p>
+
+<p>Claircœur, attentivement, considéra le jeune
+visage. Il se détournait, amer, énigmatique.
+Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide
+scintilla.</p>
+
+<p>— « Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi.
+Que s’est-il passé ? »</p>
+
+<p>Silence.</p>
+
+<p>Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de
+ce qu’elle osait dire :</p>
+
+<p>— « Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon ? »</p>
+
+<p>Gilberte se dressa, éclatant de rire.</p>
+
+<p>— « Oh ! marraine, le directeur du <i>Gulliver</i>
+ne fait pas « la cour » à une pauvre gosse qui
+prétend gagner son pain en lui apportant de la
+copie ! »</p>
+
+<p>Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain
+nerveux.</p>
+
+<p>— « N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si
+mes chroniques ne passent pas, il sera encore
+temps de me présenter au concours du ministère. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>— « Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est
+pas là ?…</p>
+
+<p>— Oh ! que tu m’as fait peur ! » cria Gilberte,
+en un sursaut qui secouait son porte-plume et
+tachait d’encre la page commencée.</p>
+
+<p>Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée
+contre la fenêtre ouverte. L’été était venu, et le
+soleil de onze heures éclairait l’étrange paysage
+parisien en arrière de la maison du boulevard
+Raspail. Un morceau de quartier éventré par le
+percement de ce boulevard apparaissait encore,
+tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie,
+dont quelques-unes montraient le dessin des étages,
+les zigzags d’escaliers disparus, les noirs
+serpents des cheminées arrachées, et quelques
+cloisons de chambres, où la tenture perdait peu
+à peu, sous le vent et la pluie, la trace des meubles,
+des tableaux, qui s’y appuyaient lorsqu’elles
+étaient closes, et que des êtres humains y
+vivaient leur destinée.</p>
+
+<p>Entre ces vieilles demeures et les bâtisses
+neuves, des morceaux de jardins subsistaient çà
+et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à
+mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime,
+d’ailleurs éclaircie, déjetée, dominait le quatrième
+étage habité par la romancière, et voisinait
+avec la chambre de Gilberte. La jeune fille,
+qui, de la main, pouvait presque atteindre aux
+plus proches rameaux, appelait « son parc » ce
+bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de
+rêves que l’orme n’avait jamais abrité d’oiseaux,
+et son imagination avait tant excursionné le long
+des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était,
+en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire
+taciturne. Elle redoutait de le voir tomber
+sous la hache comme elle eût redouté de voir
+mourir un ami.</p>
+
+<p>La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant,
+lorsque l’invasion sans gêne de son frère
+l’avait fait tressaillir.</p>
+
+<p>— « On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit
+ans, Bernard. Si j’avais su que tu viendrais
+ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef.</p>
+
+<p>— Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le
+dire. »</p>
+
+<p>C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif
+de « Bette » pour Gilberte, et il ne nommait
+jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait présentée
+toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans,
+et avec laquelle il se piquait d’être camarade
+comme avec un garçon.</p>
+
+<p>— « Tu sais », fit-il, « c’est pas le moment de
+me chiner. Je viens de recevoir un sale coup.</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Le bachot… Raté encore une fois.</p>
+
+<p>— Pas possible !</p>
+
+<p>— Oui, ma vieille.</p>
+
+<p>— Oh ! mon pauvre Bernard !… »</p>
+
+<p>Le « pauvre Bernard » s’approcha de la table
+en sifflotant, les mains dans les poches.</p>
+
+<p>C’était un long adolescent, à la figure mince,
+le teint pâle, sous des cheveux bruns et lisses,
+avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il offrait
+dans la physionomie une hardiesse qui pouvait
+devenir audacieuse, et même insolente, mais qui
+n’était pas sans grâce, par contraste avec la nonchalance
+des mouvements. Nonchalance, apparente,
+comme celle des félins, sous laquelle on
+devinait des ressorts aux détentes rapides, une
+ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la
+réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au
+premier coup d’œil on fût certain de n’avoir
+affaire ni à un sot, ni même à un être banal.</p>
+
+<p>— « Comment as-tu pu te faire encore recaler,
+frérot ? Après ton bel effort, au lycée, depuis un
+an !</p>
+
+<p>— C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré.
+Je n’ai pas pu me retenir de le développer
+à ma façon. »</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’était ?</p>
+
+<p>— Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi
+ça : « <i>Les philosophes, et Sénèque sur tous, n’ont
+point osté les crimes par leurs préceptes ; ils n’ont
+fait que les employer au bastiment de l’orgueil.</i> »</p>
+
+<p>— Sapristi !… Mais on donne trois sujets, à
+choisir. Tu n’avais qu’à laisser celui-là.</p>
+
+<p>— Pas de danger ! Je rigolais trop quand on
+a dicté cette balançoire. C’était d’un juteux !…
+Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour
+se priver du plaisir d’ajouter le commentaire
+essentiel.</p>
+
+<p>— Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus ?</p>
+
+<p>— Tu parles ! Et en un style concis. Un mot.
+Ne fais pas tes yeux à la tante Gil… un tout petit
+mot, trois lettres.</p>
+
+<p>— Lequel ?</p>
+
+<p>— Zut !</p>
+
+<p>— Bernard !</p>
+
+<p>— Mais je l’ai répété plusieurs fois : zut ! zut !
+zut !… Et zut !</p>
+
+<p>— Quelle horreur ! On ne t’admettra plus aux
+examens.</p>
+
+<p>— C’est bien ce que j’espère.</p>
+
+<p>— Oh ! mon petit frère !… Papa le sait ?</p>
+
+<p>— Pas encore.</p>
+
+<p>— Il va en faire un chambard ! Et marraine…
+Elle sera furieuse contre toi.</p>
+
+<p>— Écoute, Bette… Arrête tes prophéties.
+Leur réalisation manquera de gaieté. N’anticipons
+pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime
+mieux qu’on ne me le dise pas d’avance.</p>
+
+<p>— Dans notre famille, tout de même, c’est
+plutôt…</p>
+
+<p>— Notre famille… Justement. On y fait trop
+de littérature. Je serai l’obscure exception. Jusqu’à
+ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise l’autre
+jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé :
+<i>Le Roman d’une poupée</i>.</p>
+
+<p>— Non !…</p>
+
+<p>— Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de
+rage. Sais-tu ce que j’ai lu ?… Je t’épargne
+l’orthographe. « Les poupées ne naissent pas
+comme les enfants. On les achète très cher. C’est
+pourquoi les petits pauvres peuvent avoir de
+jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles
+poupées. »</p>
+
+<p>Gilberte rit.</p>
+
+<p>— « Tu inventes, Bernard.</p>
+
+<p>— Je te jure que non.</p>
+
+<p>— Mais… Lilie expliquait-elle comment les
+enfants naissent ?</p>
+
+<p>— Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une
+telle force que je lui ai rendu son chef-d’œuvre,
+illustré d’une claque.</p>
+
+<p>— Pauvre gosseline !</p>
+
+<p>— Oh ! je ne l’ai pas tuée.</p>
+
+<p>— Bah ! ce n’est pas à la taloche que je
+pense. »</p>
+
+<p>Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux
+tristes.</p>
+
+<p>Bernard grommela :</p>
+
+<p>— « Plains-la donc ! Vous autres, les femmes,
+vous avez toutes les veines.</p>
+
+<p>— Tu trouves ? »</p>
+
+<p>Il y eut un silence, puis le commentateur de
+La Rochefoucauld reprit :</p>
+
+<p>— « Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher
+que je suis ici. Autrement, j’avais de
+quoi faire ailleurs. Tu sais ?… Le môme Sénèque,
+et le « bastiment de l’orgueil ».</p>
+
+<p>— Grand fou ! Eh bien, maintenant, qu’est-ce
+que tu comptes faire ?</p>
+
+<p>— Des choses épatantes. Je voulais en parler
+avec tante Gil. Va-t-elle rentrer bientôt, ta marraine ?</p>
+
+<p>— Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi
+parlerais-tu avec elle plutôt qu’avec moi ? Au
+fond, toute jeune que je suis, je crois connaître
+la vie mieux qu’elle, ma parole !</p>
+
+<p>— Et moi, donc ! Mais ce n’est pas à son expérience
+que je viens recourir.</p>
+
+<p>— Ah ! bah !</p>
+
+<p>— Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce
+pas, tante Gil ?</p>
+
+<p>— Oh ! Bernard !…</p>
+
+<p>— Quoi ?… Je ne veux pas la dévaliser. Je
+peux bien lui demander un service.</p>
+
+<p>— Un service d’argent ?… Tu en as donc
+besoin ?</p>
+
+<p>— Non. Je suis le seul.</p>
+
+<p>— Un gamin comme toi… Et qui vient de rater
+son bachot pour la troisième fois ! Mon pauvre
+loup, ce n’est pas le jour pour taper ses parents. »</p>
+
+<p>Bernard bondit de colère. Une flamme courut
+sur ses joues maigres, aviva la double braise de
+ses yeux.</p>
+
+<p>— « Je te conseille de changer de ton, Bette,
+si tu veux que nous restions amis. Je ne suis pas
+un gamin. Je suis un homme, résolu à faire sa
+carrière à son idée. Ne m’aide pas… C’est ton
+affaire. Mais ne me mets pas des bâtons dans les
+roues. Car tu t’en repentirais ! »</p>
+
+<p>Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait
+tendrement. Il n’en doutait pas.</p>
+
+<p>— « Mais alors, que diable ! » conclut-il,
+« ne te range pas du côté des ancêtres. »</p>
+
+<p>Dans la détente de la réconciliation, il lui
+révéla son idée. Il ferait de l’aviation. En deux
+ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros
+gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement
+de la nouvelle machine. Les records,
+les tours de force, la rivalité des journaux, — à
+qui proposera l’épreuve la plus hardie avec
+la récompense la plus formidable, — tout cela
+disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu
+près définitif de l’aéroplane.</p>
+
+<p>— « Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu,
+Bette. Plus rien à fiche, du côté de l’auto.
+C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans,
+des gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient
+vite leur million, en courant pour des constructeurs.</p>
+
+<p>— Quand ils ne s’écrasaient pas en route »,
+observa Gilberte.</p>
+
+<p>— « Parbleu ! Sans ça !… Mais, ma pauvre
+gosse, c’est le chic du truc. Des métiers comme
+ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un
+prince, même qu’un de tes princes de lettres. On
+est porté en triomphe. On roule tout de suite sur
+l’or… Ou bien… Crac ! En un clin d’œil… Plus
+d’embêtement ! Rasibus !… On ne s’en aperçoit
+même pas. Et on est sûr d’un chouette enterrement
+par-dessus le marché.</p>
+
+<p>— Si tu restes estropié ?… Si tu grilles vivant
+dans l’essence de ton moteur ?… »</p>
+
+<p>Bernard haussa les épaules.</p>
+
+<p>— « Et avec ça, rien à fiche », ajouta-t-il.</p>
+
+<p>— « Comment ! Mais c’est là, qu’il en faut de
+l’énergie, de la volonté, de l’endurance !</p>
+
+<p>— Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance,
+la volonté, c’est pas des colles de pion,
+c’est pas du travail… C’est la joie de vivre. J’appelle
+pas ça du turbin. Du turbin !… Quand on
+est là-haut, et qu’on se dit : « La gloire et l’argent…
+ou la mort… Pas de milieu ! » Tu crois
+qu’on pense à battre la flemme et à faire des
+ronds d’encre dans les marges, comme avec
+Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés
+raseurs ! C’est pas du travail d’avoir tout son être
+en jeu, dans une passion d’arriver le premier qui
+fait que le danger même ne compte plus auprès
+de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur.
+Ah ! Bette, ma petite sœur ! Rien que d’y penser,
+j’en tremble d’impatience. Le sang me bout dans
+les veines ! »</p>
+
+<p>Il frémissait, ce long garçon, comme un arc
+tendu dont on pince la corde. Ses yeux se doraient,
+se fonçaient tour à tour, prenaient par instants
+la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.</p>
+
+<p>— « Bernard, tu m’effraies !… Je serai inquiète
+tout le temps. Je ne sais si je dois t’approuver »,
+hasarda sa sœur.</p>
+
+<p>— « Mais », s’écria-t-il, fonçant vers elle, « je
+m’en fous, que tu m’approuves ou non. De deux
+choses l’une : ou je trouverai l’argent nécessaire
+pour mon apprentissage, — qui ne traînera
+pas, je t’en réponds. Ou je me ferai manœuvre,
+domestique, n’importe quoi, dans une école
+d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera
+qu’on m’y réduise, je ficherai le camp en Amérique.
+Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu ne
+tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à
+mettre tante Gil dans mon jeu.</p>
+
+<p>— Mais, mon pauvre petit… de l’argent…
+tante Gil…</p>
+
+<p>— Elle n’en a pas, peut-être ?</p>
+
+<p>— Elle en dépense beaucoup, en ce moment.
+Je sais qu’elle a déplacé des fonds.</p>
+
+<p>— Pour son cabot ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu dis !…</p>
+
+<p>— Oui… Pour cette histoire de location de
+théâtre, où son Fagueyrat lui prépare un de ces
+bouillons !…</p>
+
+<p>— Bernard ! » s’écria Gilberte, « je te défends
+de parler ainsi de marraine ! « Son » cabot !…
+« son » Fagueyrat… N’es-tu pas honteux ?…
+Qu’est-ce que tu oses insinuer ?</p>
+
+<p>— Oh ! rien du tout », protesta le frère, avec
+calme. « Notre bonne tante Gil est à l’abri de
+tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par
+un saltimbanque.</p>
+
+<p>— Un saltimbanque ! Marcel Fagueyrat ? Un
+des premiers acteurs de Paris. Et, avec cela, un
+homme tout à fait bien ! Tu ne sais pas de qui tu
+parles.</p>
+
+<p>— Tiens ! tiens !… » ricana le potache, en
+voyant s’animer le visage de la jeune fille, « ce
+n’est donc pas seulement sur les bonnes poires
+mûres que ce fringant premier rôle exerce ses
+ravages. »</p>
+
+<p>Cette impertinence à deux tranchants allait
+déchaîner une fraternelle dispute, lorsque des
+bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent
+une diversion.</p>
+
+<p>— « Voilà marraine qui rentre.</p>
+
+<p>— Veine ! je vais pouvoir lui parler.</p>
+
+<p>— Mais… on dirait qu’il y a quelqu’un avec
+elle. »</p>
+
+<p>A cette minute, une personne de vivacité juvénile,
+brillante, pimpante, de clair vêtue, entra
+comme un léger tourbillon.</p>
+
+<p>— « Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat.
+Il déjeune. Va voir un peu à la cuisine ce qu’il
+y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le
+dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander
+ce qui peut être prêt dans une heure. Des
+coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon petit,
+excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de
+suite. Ça va ?… Tu nous restes, n’est-ce pas ? On va
+se régaler. Je vous fais déjeuner au champagne. »</p>
+
+<p>Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras
+de sa filleule, la retint.</p>
+
+<p>— « Écoute… Oh ! mes enfants, vous n’imaginez
+pas !… Les décors de ma pièce… Nous
+venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat.
+Ce sera étourdissant, inouï… Il y a un truc, au
+cinq… vous m’en direz des nouvelles ! Si tout
+Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour
+ça… Mais va, Bette, mon trésor… On vous
+racontera à table. Tout ce que tu peux avoir de
+mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les
+fruits… Il y a des pêches, en bas, vraiment
+belles, à deux francs pièce.</p>
+
+<p>— Deux francs une pêche, en juillet ! Ben,
+tante Gil », cria Bernard dans une gambade,
+« tu ne nous prêcheras plus l’économie ! »</p>
+
+<p>La griserie de joie émanant de la romancière
+gagnait ce jeune cerveau. Si tout allait si bien,
+qu’importaient le recalage au baccalauréat, les
+scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition
+des parents à sa vocation aérienne, le porte-monnaie
+bouclé du père Andraux, les crises de
+nerfs de la maman, les hurlements effarés de
+Lilie ? Bernard aurait avec lui tante Gil et sa
+galette, — cette galette devant qui toute la
+famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement
+heureuse ne serait pas difficile à attendrir,
+à persuader.</p>
+
+<p>— « Nom d’un chien ! mais tu es épatante !
+Sais-tu que je ne te reconnaissais pas quand tu
+es arrivée, ma petite tante Gil », dit le grand
+gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son
+rôle de jeune mâle, et débutait par une galanterie.
+Le compliment — si c’en est un de ne pas
+reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît
+en beauté — contenait une dose très faible
+d’exagération. Bernard ne revenait pas de la stupeur
+où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle
+qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de
+réflexion, il attribuait envers lui des obligations
+de parenté.</p>
+
+<p>Il la considérait encore, de ses yeux brillants
+et souriants, avec un étonnement qu’il se gardait
+de dissimuler, puisque c’était un hommage qui
+ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.</p>
+
+<p>— « Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé ? T’as
+l’air aussi jeune que Gilberte… » (Cela, c’était
+excessif.) « Et tu es mise !… » (Il fit claquer sa
+langue, en connaisseur.)</p>
+
+<p>— « Ma robe te plaît ?… »</p>
+
+<p>Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur
+de cinquante, un vieux psychologue aux
+yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au
+fond d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par
+toutes les vibrations des accents humains, il fût
+demeuré plus saisi par ces quatre mots : « Ma
+robe te plaît ? » que par la transformation extérieure
+de tante Gil.</p>
+
+<p>« Ma robe te plaît ?… » Était-ce bien la feuilletoniste
+du <i>Petit Quotidien</i>, la femme sans coquetterie,
+sans élégance, presque sans âge, rencontrée
+un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où
+elle allait chez son directeur et ami, avec qui
+elle-même plaisanterait sur « sa bobine » dépourvue
+de séduction ?… Était-ce la maternelle tante
+adoptive, préoccupée de la nichée qu’elle s’était
+donnée, de son appartement cossu et de sa
+chienne Criquette ?… Était-ce la même personne
+qui demandait aujourd’hui — et à qui ?… à son
+gamin de neveu : — « Ma robe te plaît ? »</p>
+
+<p>Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier
+la signification surprenante, et peut-être
+tragique, d’une si simple question, — mais dans
+quelle bouche ! — déclara que toute la toilette
+était d’un chic intense.</p>
+
+<p>— « Mais c’est ton galurin qui me colle au
+mur, ma chouette petite tante », ajouta-t-il. « Je
+ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur la
+tête… Des tourtes en velours et en jais l’hiver…
+Des tourtes en crin et en fleurs surnaturelles,
+l’été. Et je te contemple sous un vrai chapeau, un
+chapeau avec des bords, de larges bords, couvert
+de l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va
+plutôt, tu sais. Bigre !… Et ces bouclettes, là-dessous !…
+Tu n’as pas coupé tes cheveux de
+devant, au moins ? C’est des chichis ?…</p>
+
+<p>— Allons, Bernard, ne me décoiffe pas », dit
+Claircœur, s’écartant des longs doigts indiscrets,
+en un sursaut d’agacement.</p>
+
+<p>L’examen devenait trop minutieux, finissait
+par la gêner. Pourtant, elle ne se tint pas de
+protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses
+cheveux, à elle. On savait assez dans la famille
+quelle masse elle en avait, jusqu’à trouver une
+fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait, en
+rognant quelques mèches.</p>
+
+<p>— « Mais, voyons… Ils n’ont plus la même
+teinte. Oh ! tante Gil… Où sont les petits blancs
+que nous comptions, là, sur la tempe ? Je t’y
+prends, je t’y prends !… Tu as mis du henné.</p>
+
+<p>— Assez, Bernard ! J’ai plaisanté un instant.
+Mais, je te prie… ne passe pas les bornes. Cesse
+de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau,
+de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant ? »</p>
+
+<p>Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été
+trop loin. « La gaffe ! » pensa-t-il avec inquiétude.
+Il essaya de se rattraper par de l’empressement.</p>
+
+<p>— « Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner,
+tante ? J’aurai vite fait quelque commission, tu
+sais.</p>
+
+<p>— Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur,
+pendant que je vais retirer mes affaires.</p>
+
+<p>— Et monsieur Fagueyrat ?… Il est tout seul ?
+J’irai bien…</p>
+
+<p>— Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans
+mon cabinet de travail. Ne le dérange pas. »</p>
+
+<p>Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie
+robe de foulard aux dessous de taffetas, dont la
+nuance hortensia bleu se fondait au corsage sous
+du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline
+de soie du même ton, voilée de chantilly, glissait
+autour de sa taille. Son grand chapeau, en paille
+de riz noire, s’ornait d’une immense amazone
+« pleureuse », d’un bleu assorti, plus délicat.</p>
+
+<p>Et vraiment, cette toilette charmante ne lui
+messeyait pas. Non plus qu’on n’y dût voir la
+cause unique du changement si avantageux de
+toute la personne. Quelque chose de souple, de
+féminin, presque de la grâce, atténuant la lourdeur
+de la silhouette… Un éclat nouveau dans la
+physionomie… Une ombre de rouge et de poudre
+aux joues, aux lèvres… Une touche de crayon
+châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds,
+sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer,
+lustrée de reflets vivaces… Par-dessus tout, un
+rayonnement intérieur transparaissant en jeunesse — plus
+rajeunissant de fait que nul artifice — c’était
+tout cela qui permettait à Claircœur de
+porter sans ridicule sa toilette d’un azur indécis
+et ses vaporeuses dentelles.</p>
+
+<p>Bernard la regardait sortir avec plus de surprise
+encore qu’il ne l’avait vue entrer. Mais il
+n’en perdit pas sa présence d’esprit.</p>
+
+<p>— « Petite tante ! » s’écria-t-il, la retenant du
+geste et de la voix.</p>
+
+<p>Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience,
+avant ou après le déjeuner, pour quelque
+chose de très sérieux ?</p>
+
+<p>— « Quelque chose de très sérieux ?… Avec
+toi !</p>
+
+<p>— Tante Gil… je te jure… Demande plutôt à
+Bette. »</p>
+
+<p>Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le
+déjeuner, ce serait tout de suite, quand elle
+reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à
+M. Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques.
+Tandis qu’après, on répéterait ensemble
+les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et
+le faible, on compterait les minutes que prenait
+chacune. Gilberte les aiderait alors. On n’aurait
+plus le temps de s’occuper de Bernard.</p>
+
+<p>Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas,
+en déguster les succulences, satisfaire sa curiosité
+de l’acteur à la mode, — flatté qu’il était,
+malgré ses railleries, de manger à la même table
+que Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait
+que de telles joies seraient moins complètes lorsqu’il
+aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout
+à l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée
+que, dans un court instant, il lui aurait tout dit,
+et que, d’un seul mot, elle pourrait anéantir son
+espoir, — espoir dont il palpitait d’autant plus
+passionnément, qu’il craignait le voir plus vite
+s’éteindre.</p>
+
+<p>Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne,
+entre son brûlant vouloir et la réalisation du bonheur,
+que le « oui » ou le « non » d’un être, en
+l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du
+refus affole. Qu’est-ce donc que le refus lui-même,
+tel que l’entendit Bernard ! L’impétueux
+garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la
+figure jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières
+autour des prunelles durcies, voulut à
+peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait
+tante Gil.</p>
+
+<p>— « Je te répète, mon petit, que, si tes
+parents sont d’accord avec toi, nous verrons.
+Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière
+en dehors de leurs vœux. L’aviation… Est-ce que
+ça peut s’appeler une carrière, seulement ?</p>
+
+<p>— Non », ricana-t-il, « c’est un petit jeu de
+tout repos, comme le « puzzle ».</p>
+
+<p>— Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour
+de force. Ça se fait une fois. Et puis après ? Ça
+n’est pas un métier. »</p>
+
+<p>Il bondit.</p>
+
+<p>— « Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est
+tout. Ne débine pas ce qu’il y a de plus glorieux
+au monde en ce moment. »</p>
+
+<p>Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte,
+regarda le « parc » de sa sœur, le fouillis des
+branches, des feuilles poussiéreuses, — pauvre
+verdure qui, cependant, parmi tant de pierres,
+s’imposait, captait le regard. Et il commença de
+siffler une valse.</p>
+
+<p>— « Mon petit Bernard… Écoute, sois raisonnable.
+Je te promets une chose. C’est de garder
+mon opinion pour moi si tes parents souhaitent
+que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai
+pas. Quant aux premières dépenses, je m’en
+chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment
+veux-tu que je m’engage ?… C’est peut-être
+au-dessus de mes moyens. Je n’ai pas la moindre
+idée…</p>
+
+<p>— N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus.
+Mes parents !… Leur demander !… Ils ne savent
+pas que j’ai raté mon bachot, et avec scandale.
+Si tu crois que je rentrerai leur dire… sans avoir
+une perspective d’avenir, indépendante d’eux,
+assurée…</p>
+
+<p>— Grand enfant ! Ne pas rentrer… Qu’est-ce
+que ces folies-là ? C’est moi qui leur dirai, pour
+ton bachot. Nous irons les trouver ensemble, Gilberte
+aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons
+bien la carrière vers laquelle tu peux te tourner,
+qui te plaira, où tu montreras ce que tu vaux.
+Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que
+tu n’y crois toi-même. Un garçon de ton intelligence,
+réduit à faire une espèce d’acrobatie !…
+A quoi penses-tu ? Car, enfin, tu ne perfectionneras
+pas les machines ? Ce n’est pas la mécanique
+qui te tente. C’est le sport. L’aéroplane, jusqu’à
+présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très
+imparfait. Ça ne peut pas être un but.</p>
+
+<p>— Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu ! »
+dit le jeune homme, brusquement.</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu t’en vas ?…
+Tu ne déjeunes pas ?… »</p>
+
+<p>Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur
+entra. Et il voulut prendre congé des deux
+femmes, — dramatiquement. Partirait-il pour
+l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte ?
+Mais avec quel argent, pour payer le passage ?
+Piquerait-il une tête dans la Seine ? Il était trop
+bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour
+Eiffel, pour avoir une fois l’illusion de flotter
+dans l’espace avant de quitter ce monde ? Ces
+sombres alternatives, et bien d’autres, non moins
+sinistres, se lisaient sur son jeune visage têtu,
+pâle, fermé, comme dans le geste à la fois découragé,
+doux et résolu, par lequel il desserrait les
+bras caressants qui cherchaient à le retenir.
+Mais quelqu’un frappa à la porte, et la voix de
+la cuisinière se fit entendre :</p>
+
+<p>— « Madame, c’est le glacier. Au lieu de
+coupes-jack, il propose une bombe-surprise. Faut-il
+accepter ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ça… une bombe-surprise ? »
+demanda Bernard, tandis qu’une
+étincelle gourmande éclaircissait son orageux
+regard.</p>
+
+<p>— « Reste, et tu le verras, grand gosse ! » dit
+tante Gil, en riant.</p>
+
+<p>Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant
+que Gilberte expliquait :</p>
+
+<p>— « Une bombe-surprise, c’est de la glace à la
+vanille, en dehors, avec une crème au chocolat
+chaude, en dedans.</p>
+
+<p>— Ça doit bien faire, entre la langue et le
+palais », affirma Bernard, décisif.</p>
+
+<p>— « Tu peux toujours en manger. Tu auras
+bien le temps de te suicider après », insinua Gilberte,
+avec une gravité malicieuse.</p>
+
+<p>Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant
+aux allures tragiques, il prit sa sœur à
+l’épaule, la regarda au fond des yeux.</p>
+
+<p>— « N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras
+pas ce jour-ci. Tu t’es mise contre moi avec ta
+marraine…</p>
+
+<p>— Peux-tu dire !…</p>
+
+<p>— Tu t’es mise contre moi avec ta marraine.
+Tu auras ta part de responsabilité dans ce qui
+arrivera. Ma résolution est prise. Je serai aviateur.
+Pas si bête que de me suicider !… On fait toujours
+ce qu’on veut, dans ce monde, quand on le
+veut bien. »</p>
+
+<p>Gilberte essaya encore de tourner la chose en
+plaisanterie. Mais elle resta plus soucieuse qu’il
+ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le déjeuner,
+elle observa Bernard. Il n’affecta pas la
+gaieté. Mais il fit honneur au repas. Une fois de
+plus il démontra la faculté indéfinie d’absorption
+d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente
+duquel on chercherait vainement l’abîme où peut
+se loger tant de nourriture. Poli envers Fagueyrat,
+il demeura sur la réserve avec une dignité froide,
+qui prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur
+des Fantaisies-Louvois (car Fagueyrat l’était bel
+et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention à ce
+long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua
+même pas les airs importants. Gilberte, très
+préoccupée, au fond, de son frère, tenta plusieurs
+fois de le mêler à leur conversation, — entreprise
+difficile, car on ne parlait que théâtre,
+décors, répétitions, interprètes, et autres arcanes
+pour le potache. Après un mot distrait de
+Fagueyrat du côté de Bernard, le comédien
+repartait de plus belle, jusqu’à déclamer des passages
+de son rôle dans <i>Les Malheurs d’une arpète</i>.</p>
+
+<p>A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du
+regard dardé par les yeux électriques du gamin.
+Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes,
+presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle
+n’aima pas non plus l’expression qu’il prit en
+observant le luxe nouveau du couvert. Pour lui,
+ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que
+Gilberte, qui les avait vues surgir, l’une après
+l’autre, depuis quelques mois, s’y accoutumait, — et
+d’autant plus aisément que son sexe et ses
+goûts l’inclinaient aux recherches d’élégance.</p>
+
+<p>Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait
+jamais aperçu des fleurs courant en guirlande à
+même la nappe, surtout le long d’une nappe
+ajourée de guipures, et posée sur un transparent
+de satin jonquille. Jamais il ne s’était servi d’un
+couvert spécial pour le poisson (à ce point qu’il
+s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les
+plats au milieu de la table, les présentait à la
+gauche de chaque convive. Et Céline portait des
+gants blancs ! Le vin (rouge ou doré, au choix)
+emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le
+champagne survint dans un broc de cristal bardé
+d’une armure scintillante, entre les ciselures de
+laquelle on distinguait une poche à glace intérieure.
+Lorsque des bols parurent, pour se rincer
+les doigts, faisant danser au mouvement du plateau
+les petites roses pompon jetées sur leur eau
+parfumée, Bernard se rappela l’<i>Orgie romaine</i> de
+Couture.</p>
+
+<p>Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence
+bourgeoise, popote et sans façon, de son
+enfance. Et il la trouva plus complètement transformée
+encore par mille détails insaisissables que
+par la toilette hortensia bleu et chantilly blanc.
+Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle ressassait des
+scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée
+qui soulèverait le public. Elle le nommait
+indifféremment « mon cher directeur », ou
+« mon cher interprète ». Mais, une fois, ce fut : « mon
+petit directeur ». Et, une autre fois,
+Bernard crut entendre : « Mon petit Fagueyrat. »
+(Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire : « Monsieur
+Fagueyrat ».) Car la voix aussi avait
+changé, coulait plus profond, avec des lenteurs
+caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se
+modulait avec de légers rires, en claires sonorités
+de carillon. Elle était rose, tante Gil, rose d’avoir
+tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou
+factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de
+champagne de grande marque. Bernard, à l’étiquette
+de la bouteille vide, restée sur le buffet,
+ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes,
+signature de l’épicier bien connu, — cet oiseau
+symbolique, qui reparaissait à toutes les bombances
+de famille, et dont l’effigie radieuse planait
+sur ses jeunes années. Tante Gil n’achetait
+plus du champagne d’épicier.</p>
+
+<p>Elle se leva de table, après avoir joué un instant,
+du pouce et de l’index, avec la rose pompon
+du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le bras,
+comme sur la scène, quand on se lève du repas
+mondain, — avec une grâce soulignée.</p>
+
+<p>Au salon, le café attendait, dans une verseuse
+signée de quelque orfèvre d’art. Gilberte le servit.
+Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais
+de liqueurs, se refusant aussi formellement à
+griller une cigarette chez une dame, on se mit
+très vite au travail. On déploya plusieurs copies
+de l’acte en cours de composition.</p>
+
+<p>— « Il y a encore des longueurs », affirmait le
+comédien. « Nous allons, en le jouant à nous
+trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra
+couper. Regardez la pendule. Deux heures et
+quart. A trois heures, au plus tard, il faudra que
+tout soit dit. Sinon… »</p>
+
+<p>Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des
+ciseaux. Sa physionomie charmante respirait la
+joie d’une occupation qui le passionnait. Collaborer
+de si près avec un auteur, chercher, trouver
+les effets, se tailler lui-même un rôle à sa guise,
+quelle fierté ! quelle joie ! D’ailleurs, n’était-il pas
+un maître, un directeur, un puissant ? La sourde
+ivresse de cette ascension frémissait par-dessus
+tous ses sentiments, toutes ses pensées, le maintenait
+dans un état de félicité auquel il n’avait
+même pas besoin de songer pour en jouir.</p>
+
+<p>Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est
+une force magnétique. Chacun de ses mouvements
+répand alentour des effluves qui font plus ou
+moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le
+maussade Bernard lui-même se sentit presque
+conquis, à cet instant, par la vivacité expansive
+du comédien, par sa fine amabilité, surtout par
+la façon ingénieuse, délicate, dont il suggérait à
+Claircœur des changements dans le dialogue. Il
+développait, par des exemples cocasses, les perspectives
+singulières du théâtre, indiquait le peu
+qu’il faut parfois pour qu’une réplique passe ou
+ne passe pas la rampe, et semblait toujours
+supprimer à regret un passage supérieur, pour
+se soumettre aux exigences simplistes de la
+scène.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue,
+de le jouer pour en découvrir les ressorts émouvants,
+lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter aux
+pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la
+grande amoureuse, tandis que Gilberte, — l’arpète,
+« Lulu-tire-l’aiguille » — apportant une
+toilette de sa maison de couture, les surprenait
+et fondait en pleurs, le contempteur de Sénèque et
+de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. « Quel
+cabot ! » s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions
+qu’il n’avait pas analysées se précisèrent.
+La fureur, la jalousie, l’inquiétude, prirent
+en lui des voix distinctes. « C’est pour ce rossard
+de « m’as-tu vu » que tante Gil refuse de m’aider.
+Il l’a empaumée. N’y en a que pour lui. Elle donnerait
+toute sa galette pour lui voir faire les yeux
+blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne
+s’adresse pas à elle. Et, quant à ma sœur, ça y
+est. Elle est montée dans le même compartiment.
+Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait
+y avoir de l’avaro. »</p>
+
+<p>Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois,
+l’air fatal dont il souligna son adieu ne produisit
+aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soir de ce jour, quand Théophile revint du
+ministère, sa femme usa de mille circonlocutions
+pour lui annoncer l’échec de leur fils au baccalauréat.
+Il n’avait pas encore saisi, quand
+Bernard intervint :</p>
+
+<p>— « Ben quoi ! autant le dire tout de suite. Je
+suis recalé. Seulement, p’pa, n’use pas ton éloquence,
+et ne te surmène pas pour te mettre en
+colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux.
+J’ai déjeuné chez tante Gil. Elle nous aura bientôt
+ruinés, du train dont elle marche. Tout ça,
+pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise.
+Le théâtre ?… Si ce n’est pas le comédien. Ce bellâtre
+de Fagueyrat est installé chez elle comme
+un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez
+si c’est convenable d’y laisser Bette. Que la
+vieille se laisse gruger ce qu’elle prétend mettre
+de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle.
+Mais, à la petite… il pourrait lui arriver pire. Il
+faut les voir, toutes les deux, avec leur cabot !…
+L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez l’œil.
+Gare la casse ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>— « Mademoiselle rentre tard », dit Céline à
+Gilberte, qui s’était laissé retenir dans des magasins
+avec une liste d’emplettes pour sa marraine.
+« Madame a dû partir.</p>
+
+<p>— Déjà ! mais son banquet de la Société des
+Trente mille lignes n’est qu’à sept heures et
+demie, dans une heure au moins.</p>
+
+<p>— Madame devait passer au théâtre. Elle m’a
+dit de rappeler à Mademoiselle d’aller la prendre
+à la Société, si Mademoiselle sort assez tôt de
+chez son amie. »</p>
+
+<p>Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel
+de la Société des Trente mille lignes, — association
+qui éditait en collections illustrées les
+longs romans-feuilletons, — Gilberte, pour ne
+pas dîner seule, allait partager le repas de sa
+famille, ou de quelque relation. Mais c’était un
+plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant
+de la « Truite au bleu » — vieille maison de
+célébrité parisienne — où se tenaient les agapes
+littéraires.</p>
+
+<p>Sous prétexte de chercher sa marraine, elle
+arrivait avant la dispersion des convives, à temps
+quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait
+des écrivains connus, respirait, avec la fumée des
+cigares de ces messieurs, parmi le caquetage
+professionnel de ces dames, une atmosphère spéciale,
+qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient.
+On la traitait en future confrère. Bien
+que la salle du banquet fût rigoureusement fermée
+à toute personne qui n’était ni sociétaire ni
+invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert,
+cette mignonne, dont les jolis yeux s’écarquillaient
+d’une admiration ingénue devant les « chers
+maîtres », comme devant les bas bleus notoires.
+Elle devait ce privilège autant à sa gentillesse
+qu’à la popularité de Claircœur, dont la main,
+ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés
+sociales, et plus encore à des détresses
+particulières.</p>
+
+<p>— « Bien sûr, j’irai rejoindre marraine », dit
+Gilberte à la femme de chambre.</p>
+
+<p>Elle entra chez elle, mais en ressortit presque
+aussitôt, avec une exclamation :</p>
+
+<p>— « Céline, dites-moi… »</p>
+
+<p>Elle dépliait une longue bande imprimée d’un
+seul côté, parcourait une lettre. Ses mains, sa
+voix, tremblèrent.</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que cela ?… Comment est-ce
+venu ? Pourquoi ne me préveniez-vous pas ?</p>
+
+<p>— Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle.
+Mademoiselle ne pouvait manquer de le
+voir.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a
+apporté ?</p>
+
+<p>— Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette,
+en lettres dorées : <i>Le Gulliver</i>. Il est revenu pour
+la réponse.</p>
+
+<p>— Il est revenu ?</p>
+
+<p>— Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait
+pu le croiser. Moi, n’est-ce pas ? je ne pouvais
+pas donner de réponse. Mademoiselle n’était
+pas rentrée. Madame venait de sortir.</p>
+
+<p>— Naturellement, vous ne pouviez pas répondre.
+Ça va bien. »</p>
+
+<p>Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se
+porta vers la cuisine.</p>
+
+<p>— « On est un peu nerveuse », confia-t-elle à
+Guillaumette.</p>
+
+<p>Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux,
+dans la chaleur du charbon et du soir d’été. Profitant
+de ce que ses patronnes dînaient dehors,
+Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même,
+pour Céline, et pour la concierge invitée,
+d’énormes escargots, dont la farce fondait et grésillait
+au-dessus de la braise rose. Sa large face,
+plus rose que la braise et plus luisante que les
+coquilles des escargots, était positivement ronde
+comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris
+tirés en arrière, et réunis en un chignon de la
+dimension d’un berlingot.</p>
+
+<p>— « C’est comme ça, la jeunesse », fit-elle,
+indulgente. « Laissez donc, Céline. Moi, à c’t âge-là,
+je ne savais pas plus ce que je voulais que
+vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas,
+mon amour, va pas tracasser la fifille à marraine »,
+conseilla-t-elle à Criquette, laquelle, arrondie sur
+un coussin, dans un angle, guettait d’un œil bougeur
+la confection prochaine de sa pâtée. — « Hein ?…
+On est contente de la trouver, sa
+vieille Mémette, quand les belles madames vont
+dîner en ville ?… » ajouta la cuisinière, en inclinant
+vers la petite chienne la bonne grosse lune
+rougeoyante qui lui servait de visage.</p>
+
+<p>Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs
+reprises vers cet astre favorable à ses humbles
+joies. Plus heureuse que les hommes, incapables
+de toucher leurs dieux, elle dardait à
+chaque bond sa langue adoratrice vers la face
+écarlate et providentielle.</p>
+
+<p>— « Là… là… » disait la cuisinière, « bige-moi
+tant que tu veux, trésor. Ton petit torchon
+rose… Il est plus appétissant que ma frimousse
+en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette.
+Vas-y, bige-la, ta vieille.</p>
+
+<p>— Comment pouvez-vous !… » s’étonna dédaigneusement
+Céline. « Je me demande si vous
+n’aimez pas encore mieux Criquette que madame
+Gilles.</p>
+
+<p>— Je me ferais hacher pour l’une aussi bien
+que pour l’autre », déclara Guillaumette en retournant
+à ses escargots.</p>
+
+<p>Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait
+les épreuves d’une de ses chroniques. Elle
+voyait cela !… Elle le voyait !… Sa prose imprimée !
+Les phrases tournées dans sa tête avec tant
+d’application… Elle les retrouvait, une à une,
+sous cette forme, qui lui paraissait magique.
+Combien son style, ses idées, y gagnaient ! C’était
+mieux qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant
+lui venait aux lèvres. Très bien, ce passage…
+Tiens, elle ne se rappelait pas… Cette jolie pensée…
+c’était d’elle ?… Ma foi, oui !… Cela faisait
+vraiment bien, coupé en prestes alinéas. Une
+colonne et demie, environ… Bonne longueur. Et
+son nom au bas ! son nom en petites majuscules : « <span class="sc">Gilberte
+Andraux.</span> » Elle y arrêtait des yeux
+pleins d’extase.</p>
+
+<p>Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque
+chose arrêtait la jeune fille au moment d’en
+ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât
+l’écriture, et que la signature fût illisible, elle
+sut tout de suite de qui cette lettre émanait. Lentement
+elle en prit connaissance.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de
+moi, mademoiselle ? Vous auriez eu tort. Je ne suis
+pas le brutal contre qui s’est révoltée votre ingénuité.
+Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas par
+un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez.
+J’avais à cœur de vous persuader que vous
+m’aviez mal compris. Plusieurs mois ont passé, qui,
+loin d’atténuer mon sentiment à votre égard, l’ont
+rendu plus profond, plus digne de vous.</p>
+
+<p class="i">« Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour
+la pure jeune fille que vous êtes, ni pour le brave
+homme que je crois être, — que je veux être, tout au
+moins, à votre égard et dans votre estime, — rester
+sur un malentendu.</p>
+
+<p class="i">« Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai
+au journal jusqu’à huit heures. Quoi que vous
+fassiez, votre chronique paraîtra demain. Mais, si
+je puis causer avec vous quelques minutes, je vous
+donne ma parole d’honneur que vous serez content de</p>
+
+<p class="sign i">« Votre admirateur et ami. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement
+des pattes d’un faucheux écrasé. Gilberte
+y devina sans peine la signature de Monbardon.</p>
+
+<p>Elle recommença de lire la lettre, ligne à
+ligne, mot à mot, puis elle releva les yeux.</p>
+
+<p>La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra
+la cime de l’orme, « son parc », et, machinalement,
+parcourut le dédale des branches. Elle en
+connaissait les bifurcations, les nodosités, les
+ramilles mortes. Recroquevillées de sécheresse,
+grises de poussière, ses feuilles n’étaient déjà
+presque plus de la verdure. Mais les rayons du
+soleil déclinant le criblaient par en dessous de
+longues flèches vermeilles, allumaient dans son
+mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre parisien,
+prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait
+au cœur de la jeune fille rêveuse une vague
+fantasmagorie d’aventures, de pays lumineux
+et doux — peut-être des souvenirs d’une vie
+ancienne, ou des pressentiments d’avenir.</p>
+
+<p>Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas.</p>
+
+<p>Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et
+plein d’un soleil fauve lui disait des choses merveilleuses
+et tristes, — si tristes que, soudain,
+Gilberte en eut les yeux débordants de larmes.</p>
+
+<p>La correction des épreuves ne demanda que
+deux minutes. Quelques coquilles, des lettres
+tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte,
+pour avoir aidé sa marraine, connaissait les
+signes cabalistiques qui sont le volapuk entre
+auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet dans
+une enveloppe et sonna la femme de chambre.</p>
+
+<p>Céline parut, les yeux arrondis, la bouche
+grasse.</p>
+
+<p>— « Je croyais Mademoiselle partie pour
+dîner chez son amie.</p>
+
+<p>— Céline, pourriez-vous me porter ceci ?…
+Mais, qu’est-ce que vous avez ? Que faisiez-vous ?</p>
+
+<p>— Je croyais Mademoiselle partie », répéta
+l’autre. « Alors, nous mangions de bonne heure,
+parce que Madame nous a donné notre soirée.
+Nous allons avec la concierge… »</p>
+
+<p>Les sourcils de Gilberte se contractèrent.</p>
+
+<p>— « Allez », dit-elle avec une dureté que la
+domestique ne comprit pas.</p>
+
+<p>— « Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle
+pourra peut-être… » hasarda Céline
+avec la familiarité dont on use envers des maîtres
+jeunes.</p>
+
+<p>— « Vous avez raison, j’irai moi-même. »</p>
+
+<p>Et comme la femme de chambre, ennuyée,
+s’attardait :</p>
+
+<p>« Allez, allez… Vous empoisonnez l’ail. Quelle
+horreur pouvez-vous bien manger ? »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le
+<i>Gulliver</i> s’était récemment installé dans un hôtel
+tout neuf. Au fronton, un bas-relief montrait le
+héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures
+sonnaient à l’horloge du journal et sous la colonnade
+de Brongniart, lorsque Mlle Andraux traversa
+la salle des dépêches et s’engagea dans
+l’escalier à rampe de fer forgé qui menait à la
+direction. C’était l’heure affairée. Pourtant on
+ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à
+la curiosité des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs,
+de tous les gens qui encombrent les locaux
+d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même
+en juillet, Gilberte se précipita dans le bureau
+de Monbardon comme en un refuge.</p>
+
+<p>Il lui saisit les deux mains.</p>
+
+<p>— « Que vous êtes gentille ! Vous êtes venue.
+Vous ne m’en voulez donc pas trop ? »</p>
+
+<p>Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la
+gorge. Ses yeux bruns — illuminés de jeunesse,
+de franchise aussi — se fixèrent largement sur le
+visage inscrutable.</p>
+
+<p>— « Vous en vouloir ?… Non. Vous m’écrivez
+qu’il y a malentendu. Je me suis donc trompée.
+Ne parlons plus de cela. »</p>
+
+<p>Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il
+se taisait, souriant, de son sourire sans lumière.
+Elle ajouta :</p>
+
+<p>— « Je viens vous remercier pour les épreuves.
+Les voici. C’est une grande chose de paraître
+dans le <i>Gulliver</i>. »</p>
+
+<p>Il sourit davantage. Quelle enfant ! Quelle délicieuse
+enfant !… Un rien d’émotion attendrie
+brilla derrière le monocle, sur les traits grisâtres,
+au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la
+cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude.</p>
+
+<p>— « Le <i>Gulliver</i> », dit-il, haussant l’épaule.
+« Vous lui faites bien de l’honneur. Il vous appartient.
+Ce sera votre journal, si vous voulez.</p>
+
+<p>— Comment ?… »</p>
+
+<p>Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et
+l’homme qu’elle jugeait dangereux, intimidant,
+vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa
+puissance. Monbardon ! C’était Monbardon qui lui
+parlait ainsi !</p>
+
+<p>— « Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous
+là… Non… dans ce fauteuil. Et causons un
+peu, en amis. »</p>
+
+<p>Il s’assit devant elle, tout près, — pas trop, à
+peine si les genoux, parfois, s’effleurèrent. Malgré
+tout, elle sentit bien vite le ridicule de ce mot
+« amis », l’invraisemblance d’une amitié quelconque
+entre cet homme, dont elle n’imaginait
+pas la moindre pensée, et la claire petite fille
+qu’elle était. De l’amitié… elle n’en lisait pas
+sur ce visage, où, lui semblait-il, elle ne lirait
+jamais. De l’amour non plus, d’ailleurs. Du
+moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans
+le comprenait. — Quelque chose d’obscur, de
+lourd, de gênant, la tenait oppressée, devant
+cette physionomie, à la fois morne et ardente,
+sous ces yeux tenaces, dont le regard, par instants,
+l’obsédait, comme un contact.</p>
+
+<p>Monbardon lui disait :</p>
+
+<p>— « Parbleu ! le <i>Gulliver</i>, il aurait tout à gagner
+à faire passer dans son encre rance le parfum
+d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas
+de choses à vous demander sur vous-même, vos
+amies, vos compagnes, sur ce mouvement si résolu
+de la jeunesse féminine vers l’indépendance
+par le travail. C’est très curieux. Vous voyez ça
+de plus près que nous. Ça contient peut-être tout
+l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus,
+il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous
+parlions ensemble, très souvent. Je vous confierai
+une rubrique. Je vous installerai un bureau,
+ici même, si vous voulez, avec des reporters à
+vos ordres. »</p>
+
+<p>Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là,
+Gilberte Andraux !</p>
+
+<p>D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur
+ajouta :</p>
+
+<p>— « Ce n’est pas le journal seul qui a besoin
+de rajeunissement. Si vous saviez… Ah ! ma
+petite… »</p>
+
+<p>Une ombre grise plomba davantage la face
+taciturne. Le monocle tomba. Monbardon frotta
+de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis
+que, d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait
+une main de la jeune fille, puis posait cette
+main sur son genou sans desserrer l’étreinte.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment.
+Tout en tirant sournoisement sa main
+prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation
+d’un homme que tout le monde envie.</p>
+
+<p>Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur.
+Voilà bien ce qu’il lui fallait, à lui,
+revenu de tout, ivre d’ennui…</p>
+
+<p>— « L’ennui ! » cria Gilberte.</p>
+
+<p>— « Hé, oui !… Un journal, c’est une roue
+qui tourne. Vous croyez qu’on y dit ce qu’on
+veut ? On y dit ce que le public spécial demande.
+Si, par hasard, on était, sur un point quelconque,
+du même avis que le confrère d’en face, faudrait
+se garder d’en convenir. Si les journaux ne se
+mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient
+plus. Et la course au scandale ! La manchette
+à sensation ? Et la frénésie de l’information
+mondaine ? Sans compter les dessous de tout
+cela… Ah ! ce n’est pas gai tous les jours », soupira
+Monbardon.</p>
+
+<p>Si encore il avait des compensations dans la
+vie privée !… Mais chez lui… la solitude… pis
+que la solitude. Il risqua des allusions à sa femme.
+Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord
+du ménage. On ne voyait jamais ensemble
+les époux Monbardon. Le directeur du <i>Gulliver</i>
+allait seul dans le monde comme au théâtre,
+donnait ses repas d’amis au cabaret.</p>
+
+<p>— « Ah ! » murmura-t-il, « si vous aviez confiance
+en moi. Nul ne peut escompter l’avenir.
+Mais enfin… »</p>
+
+<p>Donnait-il à entendre qu’il divorcerait ? Ou que
+l’hypothétique Mme Monbardon pourrait disparaître
+d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait
+encore jugé à propos de le faire ? Quoi qu’il
+en pensât, il ne craignit pas de déclarer qu’en
+Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice
+du <i>Gulliver</i> vieilli, et la seule Égérie souhaitable
+pour le directeur de cet important quotidien.</p>
+
+<p>— « Je savais bien », dit Gilberte, avec un air
+réprobateur, qui lui faisait un minois à croquer,
+« je savais bien que, si je venais, vous ne seriez
+pas sage, et que cela finirait très mal. »</p>
+
+<p>En dépit de sa timidité devant Monbardon, de
+qui le seul aspect la glaçait naguère, elle prenait
+instinctivement le ton de gronderie plaisante
+qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants,
+de quelque âge qu’ils soient, reculent les limites
+de l’absurdité sans franchir celles des convenances.</p>
+
+<p>Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit,
+comme Gilberte ne croyait pas qu’il pût rire.</p>
+
+<p>— « Vous trouvez que cela finit mal », répétait-il,
+en tâchant de replacer son monocle, que
+le rire chassait de nouveau.</p>
+
+<p>— « Très mal », dit-elle, sans que sa gravité
+éteignît entièrement son joli sourire. « Puisque
+me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au
+<i>Gulliver</i>. Voulez-vous être assez bon pour me
+rendre mes épreuves ?</p>
+
+<p>— Vos épreuves !… Ah çà ! ai-je mérité que
+vous me punissiez encore ?… » s’écria-t-il — avec
+une bonne grâce qui fut presque cette fois de la
+grâce tout court. — « Votre chronique paraîtra
+demain matin, quoi que vous m’ayez fait. Et je
+vois que vous allez me faire beaucoup de peine. »</p>
+
+<p>Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la
+jeune fille une vibration de sympathie.</p>
+
+<p>— « Et comment vous ferai-je beaucoup de
+peine ? »</p>
+
+<p>Avec quelques réticences, diverses circonlocutions,
+puis une brusquerie à la blague, il dévoila
+son projet. Il voulait proposer à Gilberte
+un dîner de camarades, dans un coin de verdure
+qu’il connaissait.</p>
+
+<p>— « On entre par un sentier discret du Bois.
+Nul ne peut vous voir. Cependant, les bosquets
+sont séparés par de si légers rideaux de verdure,
+que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier.
+Vous me devez cela, ma petite Gilberte.
+N’ai-je pas été le plus respectueux des amis ? Nous
+parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme,
+et de la précieuse collaboratrice que
+vous serez pour le <i>Gulliver</i>, en vous occupant de
+cette question. »</p>
+
+<p>L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa
+point. « Serait-ce tout de même possible ? » pensait
+Gilberte. Une palpitation souleva son corsage.</p>
+
+<p>Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en
+empêcher, car il avoua :</p>
+
+<p>— « J’ai choisi mon jour. Je sais bien que,
+ce soir, votre tante assiste au banquet des Trente
+mille lignes. Parbleu ! elle était de la commission
+qui est venue me demander de le présider. »</p>
+
+<p>Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un
+départ imprévu. Et, comme, effectivement, il
+prenait le train à minuit, l’alibi se justifierait.
+Mlle Andraux ne pouvait être compromise.</p>
+
+<p>— « Voyons », conclut-il, « je vous quitterai
+forcément vers onze heures. De huit heures et
+demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir
+tenir en respect un vieux bonhomme comme
+moi, dans un endroit où nous devrons parler bas
+si nous ne voulons pas être entendus ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela », dit la jeune fille. « Mais
+ensuite, vous vous croirez des droits. Vous m’accuserez
+de jouer un jeu de coquette, s’il me convient
+d’en rester là. »</p>
+
+<p>Une souffrance crispa la face de Monbardon.
+L’ironie, la morgue, la glaciale indifférence fondirent.
+Ce fut émouvant, chez cet homme. Et
+aussi l’accent changé troubla Gilberte.</p>
+
+<p>— « Vous n’êtes pas bonne… Je savais bien
+que vous alliez me faire du mal. »</p>
+
+<p>Il se détourna, marcha dans la pièce.</p>
+
+<p>— « Eh bien, n’en parlons plus. »</p>
+
+<p>Puis, revenant vers elle :</p>
+
+<p>— « Vous ne savez pas quel sentiment vous
+brisez. Vous auriez fait de moi ce que vous auriez
+voulu. »</p>
+
+<p>Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par
+l’inquiétude de gâcher une chance unique pour
+un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les
+libertés féminines permises dans ce milieu littéraire
+où elle prétendait entrer, Mlle Andraux
+demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux
+larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance,
+d’agir en femme soucieuse de sa dignité. Et elle
+avait envie de s’écrier, comme une petite fille :
+« Oh ! mais, que faut-il faire ? » La fierté aussi
+d’être tant pour un personnage comme le directeur
+du <i>Gulliver</i>, la certitude de retourner à son
+néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu définitif,
+ajoutaient à sa perplexité.</p>
+
+<p>Il vit les cils humides battre sur l’effarement
+des yeux de douceur. Les mains de Gilberte
+furent dans les siennes.</p>
+
+<p>— « Ah ! vous venez ! vous venez !…</p>
+
+<p>— Rappelez-vous à quelle condition… J’ai
+votre parole… » murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir,
+il fixa le rendez-vous.</p>
+
+<p>— « Dans trois quarts d’heure, à huit heures
+et quart, rue Spontini, à l’angle du carrefour
+Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers.
+Mon auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite !…
+je dois passer chez moi, je n’ai que le temps d’expédier
+quelques affaires. A tout à l’heure, ma jolie…
+A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas. »</p>
+
+<p>Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant
+la notion de ce qui lui arrivait, Gilberte
+se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant
+elle, s’ouvrait la place de la Bourse, — un
+désert dans la fin poudreuse et mélancolique du
+jour.</p>
+
+<p>La jeune fille traversa, passa les grilles, entra
+au bureau de poste, se fit ouvrir une cabine téléphonique :</p>
+
+<p>— « Impossible de venir dîner », chuchota-t-elle
+dans l’appareil, à l’amie qui l’attendait.
+« On m’admet au banquet des Trente mille
+lignes, comme journaliste. A partir de demain,
+je collabore au <i>Gulliver</i>. Alors, c’est important
+pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine. »</p>
+
+<p>Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour
+de la Bourse, en arrière. Par devant, elle n’osait,
+craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être
+vue par lui, quand il quitterait son journal.
+Comme il lui était étranger, cet homme, près de
+qui — tout près de qui, hélas ! — elle s’assiérait
+tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis
+dans l’intimité du repas discret. Étranger ?…
+Plus qu’étranger. Odieux… Était-ce possible ?
+Elle s’interrogea. Oui… odieux. Le bref attendrissement
+ressenti devant sa tristesse, elle ne le
+concevait plus. Une antipathie, une répulsion
+physique, durcirent son cœur, firent courir dans
+sa chair un frisson. « Qu’allais-je faire ? » pensa-t-elle,
+avec effroi. « Qu’allais-je faire ? » Puis ce fut
+un sentiment d’impossibilité, pour cette nature
+qui ne savait pas feindre. « Qu’est-ce que je lui
+dirai ? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable !… »
+Et, brusquement, du fond de son
+être, la révolte véhémente : « Je ne peux pas !…
+Je ne peux pas !… »</p>
+
+<p>Elle marchait au hasard, dans un dédale de
+rues qu’elle ne connaissait point. Le soir d’été
+vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres
+mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière
+les grilles des balcons où ne s’accoudait
+personne, il y avait encore des flammes roses
+aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient
+cette jolie fille, qui semblait aller au hasard, palpitante
+et rapide, comme un papillon échappé
+du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent.
+Sans saisir les mots, elle en devinait bien
+le sens. Un écœurement fit trembler sa lèvre. Ses
+yeux, machinalement, se levaient vers les vitres
+roses, tout en haut des maisons pleines de mystères.
+Et, soudain, sa jeunesse fut désespérée,
+comme si le beau soir paisible eût recélé toute la
+douleur du monde.</p>
+
+<p>Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte
+commanda de fermer la voiture.</p>
+
+<p>Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir
+Monbardon. Elle ne voulait pas l’exposer à
+l’humiliation de l’attente inutile, au coin d’une
+rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi
+exprès ? Ce serait vilain, et cruel.</p>
+
+<p>Mais comment faire ?</p>
+
+<p>Il avait quitté le <i>Gulliver</i>, certainement.
+Adresser un mot chez lui, que déposerait le
+chauffeur de l’auto ?… Gilberte n’osait. Sous
+quel régime conjugal vivait-il ? Un billet de ce
+genre est un engin dangereux.</p>
+
+<p>Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de
+la Faisanderie où demeurait le directeur du <i>Gulliver</i>.
+Elle connaissait bien cette adresse, pour
+l’avoir cherchée dans le <i>Tout-Paris</i>. La personnalité
+de Monbardon, depuis quelques mois, quoi
+qu’elle en eût, se mêlait à son existence.</p>
+
+<p>Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule
+de ces papiers tout gommés qu’on plie en
+forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur
+l’un d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge, — haletante
+de la crainte d’être surprise :</p>
+
+<p>— « Pour monsieur Monbardon… pour lui
+seul, n’est-ce pas ? »</p>
+
+<p>Glissant une pièce dans la main du portier :</p>
+
+<p>— « Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son
+auto n’a peut-être pas tourné le coin de la rue. »</p>
+
+<p>Elle reprit sa lettre, s’enfuit.</p>
+
+<p>— « Boulevard Raspail », dit-elle au chauffeur.</p>
+
+<p>Comme la voiture traversait la rue Spontini,
+Gilberte eut juste le temps d’apercevoir une auto
+arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation
+Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un
+plus étrange sentiment lui noya l’âme, mélange
+d’un orgueil amer, d’un regret subtil, avec un
+retour soudain de compassion attendrie pour
+celui qui, là-bas, ne pensait qu’à elle, — vainement.</p>
+
+<p>Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse.
+La vie eut un goût savoureux. Elle n’avait
+que vingt ans. Combien d’autres ?… et quels
+autres ?… l’attendraient de la même attente.
+Comment serait-il, celui qui n’attendrait pas en
+vain ?…</p>
+
+<p>Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas
+rentrer à la maison. D’ailleurs, comment expliquer
+qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle se
+souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même
+n’avait pas les clefs de l’appartement. La
+jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il eut franchi
+la Seine, le paya, et commença de marcher
+lentement, le long du quai, rive gauche.</p>
+
+<p>Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame,
+vers ce Paris dont les siècles ont exhaussé le sol,
+noirci les murs, griffé les pierres de signes et de
+souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de
+passions confuses, tourne ses pas de ce côté, dans
+l’errance des promenades sans but.</p>
+
+<p>Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut
+tout à coup grand’faim. C’était la première fois
+qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure ordinaire.
+Dans son imagination s’indiqua vaguement
+le fin menu que Monbardon lui eût proposé.
+Elle eut un soupir de gourmandise.</p>
+
+<p>Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés
+de foie gras, un baba et un éclair au café, elle
+s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva
+exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où
+elle regarda Notre-Dame — formidable silhouette
+à l’encre de Chine — se découper sur un ciel
+d’or rose et s’endiamanter le front des premières
+étoiles.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour
+qu’il lui fût possible de paraître sans indiscrétion
+parmi les sociétaires des Trente mille lignes,
+Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de
+l’Arcade, où fleurit, depuis l’époque du Directoire,
+le célèbre restaurant de la « Truite au
+bleu ».</p>
+
+<p>Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle
+arriva, les sociétaires n’en avaient pas fini avec
+le dessert et les discours. Dès le vestibule, en bas
+(il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux
+perçut des applaudissements. Hésitante,
+elle s’attardait devant une porte vitrée. La connivence
+souriante de la préposée au vestiaire la
+poussa dans la fournaise.</p>
+
+<p>Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi
+en sous-sol, remplie de dîneurs, autour de
+longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait
+du relent des victuailles, détenait un record
+de température élevée, en ce soir de juillet. Une
+fraîcheur illusoire était suggérée par son aspect
+de grotte, et par de l’eau pulvérisée — mais
+n’était-ce pas l’eau du bain-marie ? — dont les
+gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les rochers
+artificiels. Les piliers soutenant la voûte — d’ailleurs
+très basse — se dissimulaient entre des
+stalactites et des stalagmites. Parmi les aiguilles
+d’aspect calcaire, — triomphe du carton-pâte, — un
+peu de mousse jaunâtre et quelques arums en
+celluloïd figuraient la végétation aquatique de ces
+régions.</p>
+
+<p>Cette salle — peu pratique pour un banquet,
+car les stalactites et les stalagmites rompaient la
+cordialité de l’ensemble, et séparaient les convives
+en petits paquets plus ou moins sympathiques — constituait
+le sanctuaire trimestriellement
+dévolu à la Société des Trente mille
+lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien
+que tout le monde pût prendre part aux fraternelles
+agapes) déterminait l’irréductibilité,
+sous ce rapport, du directeur de la « Truite au
+bleu ».</p>
+
+<p>— « Je vous donne », disait-il aux écrivains,
+« par une faveur spéciale, et en renonçant aux
+plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau
+primitif, où naquit mon illustre établissement.
+Des Américains, qui ne passent qu’un soir à
+Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire
+dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de
+Beauharnais, Mme Tallien, Mme de Staël, Talleyrand,
+et Bonaparte lui-même. Quand c’est le
+jour des Trente mille lignes, je refuse tout. Ma
+grotte vous est réservée. Pour rien au monde je
+ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de
+notre France, déguster ma fameuse truite au bleu
+aux étages récemment construits, sous de banals
+arceaux gothiques, ou bien entre les glaces trop
+neuves de ma galerie Trianon. »</p>
+
+<p>Gilberte, venue du dehors au moment où le
+repas s’achevait, crut suffoquer. Mais, soutenue
+par la curiosité, trop contente d’être admise là,
+ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite,
+et sourit à quelques sociétaires de connaissance.
+Un jeune Trente mille lignes lui offrit sa
+chaise. Un autre poussa même de son côté une
+assiette sur laquelle s’étageaient des biscuits à la
+cuiller.</p>
+
+<p>Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut,
+en bonne place, tout près de la table d’honneur.
+Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt, Gilles de
+Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute
+coiffure de plumes rappelant celle des Indiens
+Sioux. Sous la perruque, de nuance acajou, qui
+supportait ce diadème sauvage, un terrible profil
+busqué accentuait l’analogie. Puis c’était, hors
+d’une robe scintillante et très décolletée, l’ossature
+puissante de deux épaules décharnées mais
+massives, sur lesquelles descendaient de longues
+boucles d’oreilles, tandis qu’un collier de perles — vrai
+ou faux — roulait contre la barre saillante
+de clavicules en forme de gourdins.</p>
+
+<p>Le jeune « Trente mille lignes » empressé
+auprès de Gilberte, lui souffla :</p>
+
+<p>— « C’est la mère Gigogne ?</p>
+
+<p>— Comment, la mère Gigogne ?…</p>
+
+<p>— Oui, C’est elle qui a fondé <i>L’Enfance laïque</i>,
+dont vous connaissez le succès persistant. Elle y
+écrit, depuis vingt-cinq ans, les « <i>Contes de la
+mère Gigogne</i> ». Une gaillarde épatante ! Elle
+nous disait tout à l’heure qu’elle n’aime que ses
+chiens. Elle laisse son mari à la campagne pour
+les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne
+le biberon aux orphelins. La mère Gigogne,
+d’ailleurs, ne peut souffrir les enfants.</p>
+
+<p>— Il y a beaucoup de dames dans votre
+société », observa Gilberte.</p>
+
+<p>— « Oh ! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le
+roman d’au moins trente mille lignes commence
+à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il
+faut d’imagination pour mettre sur pied des
+histoires de cette longueur, et qui se tiennent.
+Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la
+logique, ni de la construction. Alors, quand elles
+ont trouvé un début, rien ne les oblige à prévoir
+un dénouement. Elles vont, elles vont… Elles
+n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là,
+au coin, la blonde, frisée à l’enfant, avec cette
+figure calme, ces gros yeux… On croirait une
+placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se
+laisser vivre. C’est une luronne qui vous abat
+quatre-vingt mille lignes en six mois. Elle vous
+déclare tranquillement : « J’écris dix pages avant
+mon café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma
+toilette. J’écris dix autres pages. Et voilà… J’ai
+fait ma journée à l’heure où les belles dames du
+monde songent seulement à sortir de leur lit. »</p>
+
+<p>Des bruits de couteaux heurtant les verres
+interrompirent les explications du néophyte,
+dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait ou
+dénigrait la fécondité de ses confrères du beau
+sexe.</p>
+
+<p>Un monsieur en habit se leva, se tourna vers
+un autre monsieur en habit, demeuré assis à sa
+gauche, et commença de lui débiter des malices,
+laborieusement amenées de loin, et dont on sentait
+à coup sûr qu’elles aboutiraient à quelque
+énorme compliment. Ces deux personnages, seuls
+en tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de
+ce fait, une violente sympathie l’un pour l’autre,
+et ne résistaient pas au besoin de se témoigner le
+sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable,
+isolés chez une race différente.</p>
+
+<p>Celui qui parlait, un grand, blond, barbu,
+s’exprimait d’abondance, n’ayant pas recours à
+des notes, même quand il énuméra les œuvres
+de l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle
+quantité d’adjectifs élogieux, que certains de ses
+auditeurs professionnels en inscrivirent à la dérobée
+sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir
+qu’il y en eût tant dans le dictionnaire des
+qualificatifs.</p>
+
+<p>A la fin des périodes les plus ronflantes, on
+l’interrompait par des applaudissements.</p>
+
+<p>Celui dont il présentait le panégyrique, le président
+occasionnel du banquet, tenait les yeux
+baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main
+droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait
+lire, n’étant pas orateur, tremblaient légèrement
+et continuellement. C’était un vieil homme de
+lettres, que toute une vie de travail n’avait pas
+enrichi, et dont le nom restait ignoré du grand
+public. Jamais il ne s’était vu à pareille fête.
+Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude,
+la joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur
+de pointes aiguës, comme une souffrance. Le
+regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un
+air naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre
+pour ne pas qu’on vît remuer sa moustache grise.
+La terreur aussi de prendre la parole tout à
+l’heure ajoutait à son émotion.</p>
+
+<p>Et voici que, dans cette assemblée de camarades,
+d’ouvriers de lettres, dont beaucoup parcouraient
+des carrières aussi obscures et aussi
+rudes que la sienne, le spectacle de son attitude,
+la perception de son émoi, la disproportion entre
+la brève ovation de l’heure et l’immensité de
+son effort, saisirent les âmes. Un souffle de
+fraternité éteignit brusquement les jalousies, les
+rivalités, les dédains, tout ce qui couve, et
+circule, et ronge sournoisement, de secrètes et
+mauvaises ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit
+frénétiquement la péroraison exagérée.
+On clama : « Un ban ! un ban !… » Et deux
+cents mains rythmèrent le battement de tous les
+cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières
+mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux
+aux cils gris, sous un front lourd, zébré de
+rides, — des yeux où roulait une larme.</p>
+
+<p>A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et,
+comme l’émotion d’abord l’empêchait d’articuler,
+on l’applaudit. Son speech était simple. Il le lut
+modestement. Il offrit le séné convenable, en
+retour de la casse que lui avait passée le premier
+orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce confrère
+à qui il répondait jouissait déjà d’une relative
+célébrité. En le louant plus modérément, il
+sut le louer mieux. Son tact valut de l’esprit. Et
+les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince
+paquet de feuillets qui continuait à trembler en
+même temps que la voix. Mais, arrivé au bout,
+le brave homme lâcha son discours écrit, et,
+jugeant qu’il devait exprimer à l’assistance la
+surprise et la douceur du succès qu’on lui faisait,
+il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le
+spasme de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées,
+où balbutiait sa gratitude.</p>
+
+<p>Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces
+femmes de lettres, qui tous — surtout les plus
+vieux — étaient plutôt des enfants de lettres,
+chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des
+dures réalités, eurent, à leur tour, les paupières
+humides.</p>
+
+<p>Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup.
+Des rires, des acclamations railleuses, montant
+parmi le hérissement de stalagmites, du coin
+écarté qu’on nommait « la petite classe », appelèrent
+l’attention sur un sociétaire qui venait de
+se lever. C’était le chansonnier, non pas du « Caveau »,
+mais de la « Grotte ». A la fin de chaque
+diner trimestriel, il apportait un à-propos rimé,
+qu’il entonnait d’une voix courte, cotonneuse,
+sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines,
+sa jovialité, son physique, son essoufflement,
+et par-dessus tout le sérieux avec lequel
+il se considérait, lui et sa chansonnette, comme
+une institution, mettaient en joie les sociétaires.</p>
+
+<p>Il venait de taper sur son assiette avec son
+trousseau de clefs, et il annonçait, déjà suffoqué
+d’emphysème avant d’avoir émis une note :</p>
+
+<p>— « <i>Gloire à la société des Trente mille lignes</i>,
+parole de votre serviteur, sur l’air populaire de
+<i>Totor, prête-moi ta bouffarde</i>. »</p>
+
+<p>Et il chanta, — si cela peut s’appeler chanter,
+au milieu d’une hilarité indulgente :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Parmi les groupements insignes</div>
+<div class="verse">S’affirmant autour d’un banquet,</div>
+<div class="verse">Celui des Trente mille lignes</div>
+<div class="verse">Détient le record, le bouquet.</div>
+<div class="verse">D’abord, on y voit le beau sexe.</div>
+<div class="verse">(Honneur aux dames !…) Cela vexe</div>
+<div class="verse">Le Jockey, l’Union, l’Épatant,</div>
+<div class="verse">L’Agricole… ô pommes de terre !</div>
+<div class="verse">Surtout le Cercle militaire,</div>
+<div class="verse">Qui n’en montreraient pas autant. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il y en avait, de cette force-là, une douzaine
+de couplets, ce qui parut abusif. Cependant
+quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant
+la réprobation générale. On ne voulut pas
+faire affront au modeste Tyrtée des Trente mille
+lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons
+de la « Truite au bleu », qui suspendirent leur
+bruyant service de desserte pour écouter une
+littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas
+pour les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient
+en longueur.</p>
+
+<p>Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle,
+dans la salle voisine — plus exiguë encore que la
+grotte — où les tasses à café s’alignaient, avec
+les petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil
+que, d’après son chansonnier, la société
+éprouvait de la présence du beau sexe, les sociétaires
+du sexe moins beau commencèrent de
+fumer et de parler très haut, debout, par groupes,
+dans un oubli total de leurs gracieuses confrères.
+Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs,
+qu’on était à la veille du renouvellement du
+comité. La période électorale déchaînait les passions
+dans cette petite république des lettres,
+comme dans tout autre domaine de suffrage
+universel. Les femmes, malgré leur droit de
+vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce
+par scepticisme ? par manque d’usage de cette
+forme du pouvoir ? En faut-il conclure que les
+suffragettes, en politique, ne représenteraient
+qu’une minorité de leurs sœurs ? Aux Trente
+mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient
+de la brume des cigares.</p>
+
+<p>La mère Gigogne, dont les récits dans <i>L’Enfance
+laïque</i> avaient charmé le bas âge de la plupart des
+sociétaires, en était réduite à agiter son diadème
+de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à
+leur montrer son collier de perles, — quand
+toutefois ce collier ne disparaissait pas à moitié
+dans le creux profond des « salières », derrière
+les clavicules en forme de gourdins. Elle détaillait
+en même temps les qualités de ses chiots
+saintongeois, à qui son mari donnait le biberon.</p>
+
+<p>— « Des amours !… » déclarait-elle. « Des
+bêtes qui seront certainement primées à la prochaine
+exposition canine. Mon mari me téléphone,
+tous les jours deux fois, comment ils se
+portent et comment ils ont… oui, vous m’entendez.
+Important, cela. Au moins aussi important
+que pour des gosses. Avec la différence que, des
+gosses, moi, ça me dégoûterait.</p>
+
+<p>— Vous devriez écrire des histoires pour
+chiens », observa une confrère.</p>
+
+<p>— « Je leur en raconte, à mes toutous », rétorqua
+la mère Gigogne, sans se démonter. « Ils
+me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent,
+ils sont bien élevés. C’est pas comme tous ces
+bavards-là », ajouta-t-elle avec un coup de tête et
+un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans
+leur nuage de fumée.</p>
+
+<p>— « On devrait », dit une vieille demoiselle
+avec innocence, « trouver quelque distraction
+pour réunir les messieurs et les dames.</p>
+
+<p>— Un petit jeu ? » sourit une agréable sociétaire,
+que les convenances retenaient, bien contre
+son gré, du côté féminin.</p>
+
+<p>— « Je ne dis pas un petit jeu. Mais… de la
+musique, par exemple. Nous réciterions de nos
+vers, — ceux qui en font », souligna la vieille
+fille en se rengorgeant. « Dans une société aussi
+littéraire que la nôtre, c’est pitié, nos soirées.
+Le dîner fini, ces messieurs se croient dans un
+estaminet.</p>
+
+<p>— Oh ! ils savent bien se comporter galamment
+quand ils trouvent que ça en vaut la peine.
+Regardez donc là-bas… Ils sont une douzaine à
+faire la roue autour de Claircœur et de sa nièce.</p>
+
+<p>— Sa nièce ?… Allons donc ! » s’exclama une
+bonne âme, enfermée dans un corps si épais que
+les genoux ne pouvaient se joindre.</p>
+
+<p>— « Mais oui… sa nièce, ou filleule. Enfin,
+son enfant d’adoption.</p>
+
+<p>— Mettons « d’adoption », gargouilla le gosier
+encombré de l’adipeuse Trente mille lignes.</p>
+
+<p>— « Ça commence peut-être à la gêner d’avoir
+cette grande fille bien tournée à côté d’elle.
+Dame ! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur.
+Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette.
+Elle fait des frais.</p>
+
+<p>— Oh ! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la
+dernière fois.</p>
+
+<p>— Oui… ici… Elle ne veut pas avoir l’air…
+Mais je l’ai rencontrée. Dans une auto, elle était.
+Une toilette !… Et la figure arrangée… Parfaitement.
+Avec des yeux noyés… une façon de rire
+aux anges… Elle ne m’a même pas vue. Elle planait
+dans les astres. »</p>
+
+<p>La dame aux genoux irréconciliables se racla
+le larynx, puis murmura dans la direction de
+Claircœur :</p>
+
+<p>— « Va, ma vieille, c’est pas pour toi que
+tous ces gros papillons de nuit se bousculent autour
+de ta chaise. Tu auras beau te payer des
+chichis et de la teinture… Y a là une petite fleur
+fraîche, qui sent bon le miel… Regardez-les,
+regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller et qui
+jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant
+un prétexte. »</p>
+
+<p>Cette observatrice avait raison. Rien au monde,
+pas même la fraternelle cordialité de la Société
+des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes
+les mêmes sentiments pour des dames mûres,
+eussent-elles du génie, que pour une jolie petite
+personne à peine majeure. C’est comme cela.
+Toutes les campagnes féministes, parvinssent-elles
+à égaliser les droits des deux sexes, n’égaliseront
+pas, chez celui qui a les cheveux longs — n’ajoutons
+point : « et les idées courtes » — n’égaliseront
+jamais la laideur à la grâce, ni l’automne
+au printemps.</p>
+
+<p>Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine
+et la filleule ne songeaient guère à se faire
+une cour des sociétaires empressés autour d’elles.
+Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une
+des femmes les plus humbles, les plus effacées, et
+aussi l’une des plus âgées de la réunion. Elle
+proposait cette camarade, qui s’en effarouchait,
+à l’admiration de la jeune fille.</p>
+
+<p>— « Pense, mon enfant, que madame Vertol,
+qui pourrait vivre tranquille, de sa pension, de
+ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour
+élever les orphelins de notre Société. Chaque fois
+qu’un de nos confrères laisse une famille dans
+l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle
+trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses
+pupilles, un mois au bord de la mer.</p>
+
+<p>— Oh ! dans une bicoque, une vraie grange.
+Ne parlez pas ainsi de moi, chère madame de
+Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu ! »</p>
+
+<p>La voix fluette sortait d’une bouche fripée,
+édentée. Le vieux visage, les yeux s’éteignant au
+fond de leur caverne osseuse, le corps squelettique,
+dans une robe noire qui parvenait, quoique
+tout unie, à sembler démodée, se parèrent, pour
+Gilberte, d’une beauté sacrée. Même, elle trouva
+émouvant le souci d’une élégance convenable
+pour ce banquet, où d’autres venaient en pimpants
+atours. Un col et des manchettes de dentelle,
+une broche contenant la photographie et les
+cheveux d’un bébé perdu voici bien longtemps,
+une chaîne d’or amincie descendant jusqu’à la
+haute et étroite boucle de ceinture émaillée,
+datant de Louis-Philippe, marquaient le soin
+qu’avait pris la vieille femme de ne pas se singulariser
+par une tenue trop simple. Cette coquetterie
+délicate, qui eût été piteuse si elle n’avait
+été sublime, toucha des fibres profondes dans le
+cœur, si troublé ce soir, de la jeune fille.</p>
+
+<p>— « Voulez-vous me permettre de vous embrasser,
+madame ? » demanda-t-elle. « Ce sera un
+honneur que je n’oublierai jamais. »</p>
+
+<p>Dans la voiture, en revenant boulevard Raspail,
+elle dit à sa tante :</p>
+
+<p>— « Ta Société des Trente mille lignes, est-ce
+qu’on s’y entr’aide ou est-ce qu’on s’y entre-dévore ?</p>
+
+<p>— Les deux. C’est comme dans la vie », riposta
+Claircœur. « Seulement toute association
+multiplie l’entr’aide et réduit l’entre-dévorement
+au minimum, par un mécanisme presque
+mathématique, dont les mutualistes savent profiter.</p>
+
+<p>— C’est aussi la multiplication des compliments,
+marraine. Le bon vieux qu’on fêtait, et
+dont la carrière est presque inconnue, a reçu
+autant de coups d’encensoir et autant de bravos
+que son célèbre confrère.</p>
+
+<p>— Ça, ma petite, c’est l’effet de cette justice
+spontanée qui soulève parfois les foules. Si tu
+mettais en balance ce qu’il y a de nobles efforts,
+de beautés, peut-être mal présentées, dans l’œuvre
+plus obscure du vieux, et d’arrivisme habile, de
+bluff, de séductions équivoques, dans les romans
+favorisés de l’autre, tu trouverais sans doute
+moins de distance entre l’auteur à la mode et
+l’honnête écrivain dédaigné. Voilà ce qu’il y a
+de meilleur dans nos associations. C’est qu’à un
+certain moment, en un éclair de lucidité, d’équité,
+des élans généreux rétablissent l’ordre, compensent
+un peu les caprices formidables de la vogue,
+et du sort. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain matin, aussitôt levée, Gilberte
+envoya Céline chercher le <i>Gulliver</i>.</p>
+
+<p>Lentement, la jeune fille déploya la feuille, qui
+sentait si fort, étant toute fraîche, l’odeur — grisante
+pour les écrivains à leur début — de l’encre
+d’imprimerie.</p>
+
+<p>Le titre de sa chronique lui sauta aux yeux, à
+la première page, vers le milieu de la dernière
+colonne.</p>
+
+<p>Elle tourna le papier pour voir son nom — son
+nom que des milliers de lecteurs, l’élite du
+monde pensant, des savants, des illustres, des
+puissants,… des rois ! — liraient ce matin.</p>
+
+<p>Le journal glissa. Elle revit la forme de l’automobile,
+arrêtée, dans l’attente, à l’angle de la
+rue Spontini.</p>
+
+<p>Ses yeux pleins de songe s’en allèrent vers son
+arbre, qui frémissait de toutes ses feuilles, dans
+le baptême rose du jour nouveau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p><i>Les Malheurs d’une arpète</i>, drame en six actes
+et huit tableaux, étant à peu près à point pour la
+scène, et les répétitions ne devant commencer
+qu’en septembre, Gilles de Claircœur envisagea
+la possibilité de se reposer hors de Paris pendant
+la canicule.</p>
+
+<p>— « Qu’en dis-tu, Gilberte ? Si je t’emmenais
+en Suisse ? Ou bien au bord de la mer ? A ton
+choix. Nous avons six semaines devant nous.</p>
+
+<p>— Oh ! marraine… Que tu es gentille ! Ça
+serait bon pour nous deux de quitter un peu ce
+vilain Paris.</p>
+
+<p>— Je crois que ce serait bon pour toi, qui
+deviens toute pâlotte. Quant à moi, je suis solide.
+Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu
+l’habitude des villégiatures !</p>
+
+<p>— Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie,
+marraine.</p>
+
+<p>— C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on
+rencontre sur une route solitaire ne comptent pas.
+C’est bien mélancolique, va, un succès remporté
+pour soi seul.</p>
+
+<p>— Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons
+bien », dit la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle se montrait plus expansive, plus tendre,
+depuis quelque temps. Une certaine estime respectueuse
+imprégnait maintenant ses allusions à
+l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence
+ne lui paraissait déjà plus si facile à vivre. Le
+talent ne s’impose pas aux autres avec l’évidence
+qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre
+par quelle lutte il lui faudrait manifester
+le sien. Et d’abord par quelle foi tenace elle
+devrait continuer d’y croire.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle avait dit : « Nous sommes là », elle
+s’identifiait avec sa famille, et dans une intention
+d’autant plus marquée que, justement, les
+Andraux se montraient moins empressés, même
+pouvaient être accusés de quelque négligence.
+Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens,
+tellement assidus naguère, auprès de tante Gil,
+qu’on les eût plutôt soupçonnés d’obséquiosité,
+d’accaparement.</p>
+
+<p>Claircœur n’en avait pas fait la remarque, — du
+moins devant sa filleule. Peut-être ses préoccupations
+du moment, l’absorbant tout entière,
+l’incitaient à considérer comme un débarras la
+diminution des séances familiales, des visites à
+l’improviste, des arrivées en coup de vent. Mais
+Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner
+presque nerveusement. N’avait-elle
+pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses
+parents la date anniversaire de la naissance de
+sa marraine, et seriner en hâte, à la dernière
+minute, un compliment à Lilie, qui se présentait
+sans avoir appris de fable ?…</p>
+
+<p>Elle éprouva donc une vraie satisfaction
+lorsque, le voyage en Suisse ayant été décidé, et,
+naturellement, annoncé par elle à son père, Théophile
+et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés
+d’un regard, leur intention d’aller, avant
+le départ, faire une visite à tante Gil.</p>
+
+<p>Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne
+s’agissait pas de visite, et qu’on viendrait dîner.
+D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour la
+carrière de Bernard. On en causerait sérieusement.</p>
+
+<p>Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune
+homme qui forma le fond de la conversation.
+Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité
+qu’accentuait sa longue figure osseuse, au
+teint mat, et ses yeux brûlants dans leurs profondes
+orbites, ce qui le faisait ressembler à un
+jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse
+paternelle, qui le dirigeait vers ce qu’il appelait — avec
+tout de même une ironie un peu inquiétante — l’<i lang="la" xml:lang="la">in
+pace</i> de l’administration.</p>
+
+<p>— « Moi aussi, je prépare le concours du
+ministère, comme Bette », proféra-t-il.</p>
+
+<p>— « Tu crois blaguer », dit sa sœur. « Mais je
+t’assure que je me présenterai au prochain qu’on
+organisera pour les femmes.</p>
+
+<p>— « Je te félicite », prononça Bernard, avec
+un sérieux si plein d’onction, que les heureux
+parents daignèrent sourire.</p>
+
+<p>— « Et l’aéro ? » demanda Gilberte. « Tu y as
+renoncé ? »</p>
+
+<p>Parole imprudente, qui n’eut toutefois pas de
+suite, parce que la petite Nathalie intervint :</p>
+
+<p>— « Bernard dit qu’on est mieux assis sur un
+rond de cuir que sur le siège d’un aéroplane »,
+expliqua-t-elle avec la bonne foi de l’enfance.</p>
+
+<p>On rit, et il n’en fut plus question. Mais,
+après le dîner, M. et Mme Andraux échangèrent
+un coup d’œil.</p>
+
+<p>— « Est-ce que nous pourrions vous dire un
+mot, tante Gil ? »</p>
+
+<p>Ils l’appelaient ainsi, comme les enfants. Ça
+rajeunissait Louise.</p>
+
+<p>— « En particulier ? » demanda Claircœur.</p>
+
+<p>— « Tout à fait en particulier. »</p>
+
+<p>Elle les emmena dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p>— « Je pense que Criquette ne vous gêne pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! si ça ne vous faisait rien, ma bonne
+amie… Elle va sauter sur vos genoux. Et vous ne
+vous occuperez que de ses mines. »</p>
+
+<p>Claircœur ne nia pas cette vérité profonde. Les
+mines de Criquette, sa façon de pencher sa petite
+tête suivant les intonations des voix, les yeux
+impayables qu’elle levait en laissant voir un peu
+de blanc par-dessous, l’intéresseraient certainement
+beaucoup plus que ce que lui diraient les
+Andraux. Elle se rendit à l’évidence.</p>
+
+<p>— « Va, Criquette, va jouer avec ta petite cousine
+Lilie. »</p>
+
+<p>Parenté exorbitante ! Claircœur, ouvrant la
+porte, ne vit pas la grimace des parents de Lilie,
+devenus du même coup oncle et tante d’un quadrupède.
+Que ceux qui n’ont jamais eu de chien
+jettent la pierre à Claircœur ! Théophile et Louise
+étaient de ces infortunés.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui prit la parole.</p>
+
+<p>— « Ma bonne amie, écoutez… Il s’agit d’un
+sujet un peu délicat. Vous êtes une femme de
+bon sens. On peut tout vous dire.</p>
+
+<p>« Aïe ! » pensa la romancière, « encore une
+frasque de Bernard. Le polisson aura découché.
+Quelle affaire pour cette mijaurée de Louise ! »</p>
+
+<p>— « Parlez, mon cher Théo », fit-elle avec
+rondeur. « Vous savez que j’aime vos enfants
+comme s’ils étaient les miens.</p>
+
+<p>— Voilà. C’est ce qui nous encourage. Tu vois,
+Loulou. Notre Gil n’a pas moins d’affection pour
+ces pauvres chéris, que diable ! Un entraînement,
+un coup de tête, ça peut aveugler un instant. Ça
+ne touche pas le fond du cœur. »</p>
+
+<p>« Loulou » parut ne pas avoir entendu que son
+mari s’adressait à elle. Sa face plate, sans aucun
+joli modelé, sans accent, mais qu’elle croyait
+belle et distinguée, à cause d’une bouche trop
+petite, d’un nez écourté (qu’elle disait fin), et de
+deux yeux froids, d’un bleu faïence (elle traduisait
+« pervenche »), demeura figée. Cependant,
+les étroits ourlets roses des lèvres se froncèrent
+autour d’une ouverture déjà trop resserrée, dont
+ils dénaturèrent ainsi fâcheusement l’apparente
+destination.</p>
+
+<p>— « Qu’est-ce que vous voulez dire ? » demanda
+Claircœur à M. Andraux.</p>
+
+<p>Elle était devenue un peu pâle. Mais, assise à
+contre-jour, dans le crépuscule d’été, elle se félicita
+qu’on ne pût voir si elle montrait quelque
+trouble.</p>
+
+<p>— « Vous faites du théâtre », reprit Théophile,
+« Mon Dieu ! Je ne vous dirai pas que c’est une
+fantaisie… voyons… entre nous… passablement
+dangereuse.</p>
+
+<p>— Une fantaisie !… Mais c’est mon métier
+d’écrivain.</p>
+
+<p>— Oh ! vous êtes romancière. Vous réussissez
+dans le feuilleton. Il ne s’ensuit pas que vous
+aurez du succès à la scène. Le théâtre… c’est
+une carrière à part. On ne s’improvise pas auteur
+dramatique.</p>
+
+<p>— Eh bien, si j’échoue… je ne serai ni la première
+ni la dernière à en courir l’aventure.</p>
+
+<p>— « Aventure » est le mot.</p>
+
+<p>— Elle n’offre pas beaucoup de dangers, quoique
+vous l’ayez qualifiée tout à l’heure de « dangereuse ».
+Du moins, je ne vois pas…</p>
+
+<p>— Vous renoncez à écrire votre roman annuel.
+Le directeur du <i>Petit Quotidien</i> peut s’en
+plaindre.</p>
+
+<p>— Oh ! Boisseuil, c’est un ami. Puis, c’est
+réglé, ça. Je me suis arrangée avec lui.</p>
+
+<p>— Eh ! eh !… il apprendra qu’il peut se passer
+de vous. Les lecteurs aussi. »</p>
+
+<p>Claircœur se redressa, nerveusement.</p>
+
+<p>— « Enfin, mon bon Théophile, c’est mon
+affaire.</p>
+
+<p>— Certes, ma chère sœur… » (Il osait employer
+ce vocable dans les grandes occasions.)
+« Cependant, vous nous avez habitués à parler
+ouvertement de tout, avec vous, même de vos
+intérêts. Combien de fois ne m’avez-vous pas
+dit : « Théo, une femme seule comme moi, dans
+la vie, peut être exploitée, roulée, donnez-moi
+tel ou tel conseil… » Sur des placements, entre
+autres, je me souviens. Vous ajoutiez : « Vous
+êtes mon frère. »</p>
+
+<p>— C’est parfaitement exact. Mais, cette fois,
+vous l’ai-je demandé, le conseil ? »</p>
+
+<p>Ici, Louise intervint.</p>
+
+<p>— « Oh ! ma chère, quel ton ! Vous n’avez pas
+besoin de le prendre comme ça. D’ailleurs, Théophile,
+je ne te conçois pas, toi non plus. Tu
+t’embarques sur des questions d’argent. Est-ce
+que cela nous préoccupe ? Tu m’as dit toi-même : « Gil
+manque son roman de cette année. C’est
+cinquante mille balles qu’elle fiche à l’eau. Mais
+il faudra la féliciter si elle s’en tire à si bon
+compte. » Jamais il n’est entré dans notre tête
+de lui montrer quel gouffre elle a ouvert dans sa
+caisse. Nous aurions l’air de songer à l’avenir des
+petits. Bon Dieu ! que leur tante se ruine ou non,
+ils n’en seront pas moins les braves gens que
+notre exemple en aura fait. C’est l’essentiel. »</p>
+
+<p>Du vinaigre, coupé d’acide citrique, et employé
+comme dentifrice, en écoutant scier une pierre
+de taille, provoquerait à peu près la contraction
+de mâchoires et l’acidité de salive, effets d’une
+semblable éloquence. Claircœur n’y échappa
+point. Il lui fallut un instant pour laisser s’éteindre
+dans ses oreilles le grincement des paroles et
+du ton. Elle contint une réplique furieuse et blessante,
+qu’elle eût expiée par des larmes de sang.
+Car une brouille avec les Andraux était la perte
+de tout ce qui représentait, pour cette affamée
+de tendresse, le pain quotidien de son cœur, l’aliment
+faute duquel ce lui serait une douleur de
+vivre.</p>
+
+<p>Elle réussit enfin à proférer tranquillement :</p>
+
+<p>— « Qu’y a-t-il donc d’offusquant dans le fait
+que je termine une pièce de théâtre pour qu’elle
+soit jouée cet automne, si nous mettons de côté
+les questions d’intérêt ? »</p>
+
+<p>— Je vais vous le dire », déclara Louise.
+« Théophile nous tiendrait deux heures avec ses
+« si » et ses « mais ». La franchise est ce qu’il y
+a de mieux. Je suis mère. A ce titre, je peux sentir
+et exprimer des nuances qu’un homme ignorera
+toujours… C’est une mère qui vous parle,
+Gilles de Claircœur. »</p>
+
+<p>Claircœur se gardait d’en douter. Point n’était
+besoin d’affirmer ce détail avec tant d’emphase.
+Surtout, pour poser la question, qui suivit aussitôt :</p>
+
+<p>— « Gilles, vous comptez aller en Suisse,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et emmener Gilberte ?</p>
+
+<p>— Bien entendu.</p>
+
+<p>— Est-ce que monsieur Fagueyrat ira vous y
+rejoindre ?</p>
+
+<p>— M’y rejoindre !… »</p>
+
+<p>Claircœur entendit bruire dans ses oreilles le
+battement de ses artères. Il y eut un silence. Puis
+Théophile développa :</p>
+
+<p>— « Sans doute. Quoi de plus vraisemblable ?
+Vous travaillez journellement ensemble. Votre
+collaboration ne peut s’interrompre pendant six
+semaines… juste au moment d’aboutir.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas pourquoi vous me
+demandez cela », dit la romancière, dont la voix
+frémissait.</p>
+
+<p>— « Parce que, chère amie, en ce cas, vous
+pourriez ne pas emmener Gilberte, nous la
+laisser… »</p>
+
+<p>Claircœur eut un cri profond.</p>
+
+<p>— « Oh ! cette enfant… que j’ai élevée !…</p>
+
+<p>— Gilberte n’est plus une enfant », déclara
+Louise. « C’est une jeune fille, dont la réputation
+est à la merci d’un potin, d’une apparence
+fâcheuse. Vous vivez à l’écart du monde, ma
+pauvre amie. Vous ignorez certaines interprétations… »</p>
+
+<p>Le monde à l’écart duquel vivait Claircœur, et
+dont l’opinion faisait loi pour Louise, se composait
+des locataires de la maison du quartier de Grenelle,
+habitée par les Andraux, de la concierge,
+porte-parole des locataires, d’une ouvrière à la
+journée, de quelques épouses d’employés au
+ministère, et, planant sur tout, de M. Cochart,
+chef de bureau, que sa vaine tentative galante
+auprès de Gilberte laissait saturé de soupçon et
+de fiel.</p>
+
+<p>— « Oui », répéta Louise, hochant la tête,
+« le monde est impitoyable. Il faut le prendre
+comme tel.</p>
+
+<p>— On nous a donné à entendre », reprit Théophile,
+« que cette promiscuité avec des comédiens
+pourrait faire jaser sur ma fille. Et même…</p>
+
+<p>— Et même ?… » répéta Claircœur.</p>
+
+<p>— « Et même faire naître en elle certaines
+idées, dévelouter son innocence. Le laisser-aller
+de ces gens-là…</p>
+
+<p>— Assez, Théophile, assez !… je vous en
+prie !… Vous ne songez pas à ce que vous
+dites !… »</p>
+
+<p>La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait
+que plus violemment. Mais la femme, ainsi jetée
+hors d’elle-même, se défiait de ses impulsions.
+Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle
+s’était ôté le droit d’effleurer seulement leur
+orgueil ou leur sensibilité. De sa part, la moindre
+riposte un peu vive devenait une injure. Et,
+comme elle ne puisait le courage de s’affirmer
+que dans la douleur ou la colère, toute réaction
+de sa personnalité, même devant la pire injustice,
+lui donnait l’air de passer les bornes, et
+mettait les torts de son côté.</p>
+
+<p>Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible,
+qui n’eût fait éclater les rugissements des deux
+époux ? La vision de sa sœur mourante fulgurait
+en elle. Puis, c’était la longue période noire
+de sa solitude avec l’enfant abandonnée. La
+lutte pour la vie… Et cette petite… cette chère
+petite… sa Gilberte, à elle… On osait !… Des
+larmes de fureur et de chagrin la suffoquèrent.
+Et elle s’en voulut de pleurer, comme d’une
+défaite.</p>
+
+<p>— « Ma pauvre amie… ne vous mettez pas
+dans cet état. Voyez les choses telles qu’elles
+sont. »</p>
+
+<p>Parmi des sanglots, comme une coupable qui
+s’excuse, — et elle en avait conscience, et l’humiliation
+la convulsait, — celle qui arborait un nom
+de paladin, la sociétaire influente des Trente mille
+lignes, la providence des recettes au <i>Petit Quotidien</i>,
+plaida sa propre cause devant les faces glaciales
+de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant
+belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement
+de soi-même, car n’était-ce pas
+reconnaître leur supériorité morale et la légitimité
+de leur intervention ?</p>
+
+<p>Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte
+ne fût pas chez elle en sécurité, comme chez la
+plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères ?
+La jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre.
+Elle n’assisterait pas aux répétitions. Elle ne fréquentait
+pas « des comédiens », n’était pas exposée
+au « laisser-aller de ces gens-là ». Elle voyait
+M. Fagueyrat. Mais M. Fagueyrat était un homme
+d’une éducation parfaite, d’une tenue irréprochable…</p>
+
+<p>Louise et Théophile échangèrent un furtif
+sourire.</p>
+
+<p>— « D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus
+simplement un acteur, c’est un directeur de
+théâtre.</p>
+
+<p>— Attendons qu’il ait dirigé », observa
+Mme Andraux.</p>
+
+<p>— « Enfin », reprit son mari, « est-ce vrai,
+ce qu’on a dit : que ce cabotin devait vous
+rejoindre à Lucerne ? Ce qui vous afficherait — nous
+n’avons pas à y objecter — mais ce qui
+afficherait Gilberte, — plus vraisemblablement,
+vous devez en convenir », ajouta-t-il avec méchanceté.
+« Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance
+paternelle.</p>
+
+<p>— « On a dit »… Qui a dit cette vilenie ? »
+interrogea Claircœur.</p>
+
+<p>Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement.
+Mais, tandis que ses nerfs s’apaisaient,
+une plus large houle de tristesse montait en elle.
+Des sentiments inexprimables, inexprimés, même
+en son for intérieur, se levaient, comme éveillés
+par la puissance des mauvaises paroles, et s’y
+ajoutaient pour la bouleverser.</p>
+
+<p>M. Andraux sortit une coupure de journal, et,
+solennellement, la mit sous les yeux de la romancière.</p>
+
+<p>Un vague entrefilet du <i>Courrier des Théâtres</i>
+énumérait des villégiatures d’auteurs dramatiques,
+de directeurs, d’acteurs. On assurait que
+M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle
+pour la réouverture du Louvois, irait proposer
+un merveilleux rôle féminin à l’une des
+plus délicieuses étoiles que Paris admirerait
+l’hiver prochain au zénith de son ciel. Ce serait
+une révélation. Au lecteur curieux de deviner
+l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de
+théâtre qui, en ce moment, faisaient une cure
+d’altitude parmi les glaciers de l’Oberland.</p>
+
+<p>— « Mais l’Oberland n’est pas Lucerne ! »
+s’écria Claircœur. « Et l’étoile, ce n’est pas moi !</p>
+
+<p>— Votre réponse est ridicule », dit aigrement
+Louise. « On ne vous a jamais accusée d’être une
+étoile.</p>
+
+<p>— N’empêche », reprit Théophile (car les
+propos des époux se balançaient comme les
+strophes et les antistrophes du chœur antique),
+« n’empêche que nos amis, dès qu’ils ont su que
+vous alliez en Suisse, ont eu un drôle de sourire,
+et se sont écriés : « Naturellement ! »</p>
+
+<p>C’était sa femme qui avait jeté l’exclamation :
+« Naturellement ! » l’accompagnant du drôle de
+sourire, lorsque la petite couturière qui la fagotait
+lui procura la découpure de journal. Cette
+couturière étant venue travailler chez Claircœur
+et lui ayant gâché une robe — ce qui découragea
+la cliente — pourvoyait Mme Andraux des plus
+perfides potins qu’elle pouvait découvrir ou suggérer
+sur Mme Claireux. (Toutes deux affectaient
+de donner à la femme de lettres son nom véritable,
+encore lorsqu’elles ne l’appelaient pas « la
+Claireux ».)</p>
+
+<p>L’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i> se taisait,
+maintenant, consternée. Si l’entrefilet reproduisait
+une nouvelle exacte, c’était de Blandine Jasmin
+qu’il s’agissait. Divers indices, par là même
+précisés, ne lui laissaient plus aucun doute.
+Cependant, Fagueyrat, sous prétexte de ne pas
+lui donner de fausse joie avant d’avoir une certitude,
+reculait la révélation d’un nom que, d’instinct,
+il savait ne pas devoir enchanter son auteur.</p>
+
+<p>— « Voyons, ma bonne Gilles, ma chère
+sœur », insinua Théophile, « je vois que vous
+réfléchissez. Vous allez vous rendre à nos raisons,
+je le sens. Dites franchement, ne sommes-nous
+pas dans le vrai ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu… » fit Claircœur lentement, « il
+faut pourtant que je gagne la grosse partie que je
+joue cette année. Sous prétexte que je suis une
+femme, je n’ai pas le droit de me désintéresser
+d’une pièce qui peut me rapporter plus qu’un
+roman, — qui doit, au moins, me rapporter autant
+pour que je n’aie pas perdu mon année.</p>
+
+<p>— Nous ne disons pas le contraire.</p>
+
+<p>— La Suisse… je m’en moque bien ! » dit la
+pauvre femme de lettres avec amertume. « C’est
+exact, j’en conviens, que Fagueyrat devait m’y
+rencontrer… Oh ! une heure à peine, entre deux
+trains » — ajouta-t-elle très vite devant le geste
+qu’elle sentit comme un soufflet. — « Il devait me
+présenter notre principale interprète.</p>
+
+<p>— Sa maîtresse, cette fille Jasmin », prononça
+Louise, avec l’inénarrable dédain de toute sa
+figure plate, d’une jeunesse vieillotte, et le coulissage
+intense de sa bouche rétractile.</p>
+
+<p>— « Jolie société pour notre Gilberte ! » souligna
+l’antistrophe de M. Andraux.</p>
+
+<p>— « Oh ! » fit amèrement Claircœur, « s’il
+fait jouer mon « arpète » par Blandine Jasmin,
+je n’ai pas besoin de voir cette demoiselle avant
+les répétitions.</p>
+
+<p>— Comment « s’il fait jouer !… » Mais il est
+bien forcé de lui donner le rôle ! » proclamèrent
+ensemble les époux, confondant cette fois les deux
+parties égales du chœur, qui devinrent l’épode.</p>
+
+<p>Forcé !… Claircœur ne comprenait pas. On ne
+lui fit pas attendre le commentaire. Est-ce que le
+marquis de Sépol, président de la Société à
+laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois,
+n’avait pas déterminé la location à
+Fagueyrat, avec des avantages particuliers ?</p>
+
+<p>— « Oh ! des avantages !… » sursauta l’auteur,
+qui avait payé pour savoir le contraire.</p>
+
+<p>— « Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige
+un premier rôle pour Blandine Jasmin. Fagueyrat
+n’est directeur qu’à cette condition, et en acceptant
+le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur
+que vous nous donnez pour un modèle de
+distinction.</p>
+
+<p>— C’est faux ! » cria Claircœur. « Je vous
+défends, vous entendez, je vous défends de dire
+des vilenies pareilles ! »</p>
+
+<p>La véhémence, la sincérité de son indignation,
+rabattirent l’audace du couple Andraux. Pourquoi
+fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus
+que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle
+craignait de blesser, d’être injuste.</p>
+
+<p>— « Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment
+sauriez-vous ?… Est-il possible que de
+pareilles infamies circulent !…</p>
+
+<p>— Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait
+tout de même la réputation de notre
+enfant ? »</p>
+
+<p>Pour Louise aussi, c’était « notre enfant »,
+bien qu’elle détestât Gilberte, qui prenait, croyait-elle,
+la part de Bernard et de Nathalie, dans
+l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si,
+sans leur demi-sœur aînée, les deux jeunes
+Andraux auraient eu <i>leur</i> tante Gil.</p>
+
+<p>— « Que faire ?… » murmurait Claircœur.</p>
+
+<p>Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait
+conseil. Une satisfaction inattendue atténuait les
+meurtrissures du pénible débat. Elle s’entendait,
+disant à Fagueyrat : « Dans votre intérêt, ne
+donnez pas le rôle à Blandine. » Puis, s’il résistait,
+un éclat : « Vous ne savez pas !… vous ne
+savez pas les bruits qui courent. » Elle devait le
+sauver de cette ignominie. Mieux que personne,
+elle avait la certitude que l’argent du marquis de
+Sépol n’était pour rien dans cette entreprise
+théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour
+le partage des risques et du succès avec l’artiste
+qui lui avait révélé sa vocation dramatique, qui
+croyait en l’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i>.
+D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait
+que, pour elle, Mlle Jasmin ne trahissait pas
+l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. « Mais, mon
+ami, sans vous, lui confierait-on seulement une
+réplique ? Saurait-elle entrer en scène ?… Vous
+tromper !… Ce serait monstrueux… » Que répondrait-il ?
+Jamais, avec Claircœur, il n’avait parlé
+de sa liaison.</p>
+
+<p>Le cœur de la romancière battait en imaginant
+le dialogue, sur un tel sujet, avec le seul homme
+séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près
+d’elle, avec elle, un des chemins de la vie, — le seul !…
+Quelle sensation nouvelle, fraîche comme
+une source dans un désert, cette camaraderie,
+cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux
+regards suspendus à l’inspiration qui lui venait,
+à la phrase heureuse qu’elle trouvait avec une
+facilité surprenante, et que le collaborateur, enchanté,
+saluait de bravos, griffonnait en hâte,
+appréciait en connaisseur, avec des éloges délicats.</p>
+
+<p>« Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je
+lui parle d’amour… de <i>son</i> amour. »</p>
+
+<p>Sourdement, dans un insondable lointain, la
+voix du jeune homme niait, dissipait le malentendu :
+« Blandine Jasmin ?… Mais on peut la
+donner à Sépol… Je ne la vois plus. De l’amour ?…
+Jamais de la vie ! Ces femmes-là, on s’en amuse
+quand on ne sait pas… quand on n’a pas encore
+rencontré… »</p>
+
+<p>— « Eh bien, ma bonne amie, nous attendons
+ce que vous déciderez. »</p>
+
+<p>L’accent pâteux de Théophile fut comme une
+pédale aux musiques doucement vibrantes. Claircœur
+sembla s’éveiller d’un songe.</p>
+
+<p>— « Nous avons bien une idée, Loulou et
+moi », coula cette voix, qui semblait traverser
+des mâchures de pâte de guimauve.</p>
+
+<p>— « Quelque chose qui arrangerait tout »,
+continua l’antistrophe. « Seulement, cela nous
+imposerait un sacrifice. »</p>
+
+<p>Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les
+écoutait, avec un sourire vague, un regard mal
+débrouillé d’insistantes visions.</p>
+
+<p>— « Le bon air est tellement recommandé à
+ma pauvre femme, surmenée par la vie de Paris.
+On dit qu’en Suisse il existe des pensions très
+bon marché. Et Lilie… Cela lui ferait tant de
+bien ! Si vous pouviez, chère amie, tout près de
+vous, leur trouver ?…</p>
+
+<p>— De la sorte », insinua Louise, « vous ne
+seriez pas séparée de Gilberte. Nous vous la laisserions.
+Seulement, dans certaines circonstances,
+je serais là, je la chaperonnerais. Le monde
+n’aurait rien à dire. »</p>
+
+<p>Quand Mme Andraux prononçait « le monde »,
+quelque chose de grand s’évoquait. En elle-même,
+l’image était moindre. Toutefois, quel
+orgueil d’annoncer à ce « monde », sous les
+espèces de sa concierge de la rue Surcouf et de
+l’ouvrière à la journée : « Je pars en Suisse, pour
+ma petite Nathalie. On assure que les docteurs
+de Lausanne enseignent une hygiène merveilleuse
+pour les enfants. »</p>
+
+<p>Elle reprit tout haut :</p>
+
+<p>— « Seulement, la question se pose : existe-t-il
+dans les endroits chics où vous irez, des petits
+coins assez modestes, à portée de notre modeste
+bourse ? »</p>
+
+<p>Claircœur s’écria :</p>
+
+<p>— « Vous plaisantez ! Je ne permettrai pas que
+vous fassiez de la dépense, à cause de Gilberte, à
+cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie
+et Bernard.</p>
+
+<p>— Oh ! Bernard n’a pas mérité…</p>
+
+<p>— Laissez donc ! Il lui faut des vacances aussi,
+à ce pauvre grand gosse. Théo, j’espère bien que
+vous prendrez quelques jours… »</p>
+
+<p>Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur
+un poids bien lourd. Les Andraux devenant ses
+hôtes, dans une villégiature de luxe, — elle connaissait
+leur vanité — suspendraient cette persécution
+sourde dont ils la désolaient depuis qu’elle
+s’occupait de théâtre. Le plaisir, l’économie, la
+vie intime, en famille, amolliraient ces natures
+sèches. Puis, ils verraient de près le sérieux de son
+effort, et combien son attitude était irréprochable.
+Oui… peut-être… elle avait eu tort de
+garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner…
+surtout avec une jeune fille dans la maison. Mais,
+après une séance de travail, cela se faisait si
+naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse,
+on serait tous ensemble. L’acteur ne viendrait
+pas… ou si peu !</p>
+
+<p>De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne
+montrant que sa joie de l’arrangement. « Mes
+bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez
+bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela
+plus tôt ? » Pour un peu, elle se fût excusée
+d’avoir envisagé quelques semaines de repos au
+dehors, sans y associer « la famille ».</p>
+
+<p>Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela
+les enfants. On leur fit deviner la nouvelle. Bien
+que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un
+espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils
+devinrent fous de plaisir. Bernard et Nathalie
+exprimèrent cette félicité merveilleuse des premières
+années de la vie, cette félicité sans ombres,
+qu’on éprouve à leur âge pour très peu de chose,
+et que tous les trésors de l’univers ne nous restitueraient
+pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent
+tante Gil de caresses, tandis que Gilberte
+lui disait, avec un regard indéfinissable et mouillé
+d’une larme tendre :</p>
+
+<p>— « Petite marraine… Si tu savais !… J’ai
+besoin d’aller loin, comme ça, avec tous les
+miens. Je t’en saurai gré toute ma vie ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plus tard, dans la soirée, les Andraux partis et
+sa filleule lui ayant souhaité le bonsoir, Claircœur
+s’enferma dans son cabinet de travail. Non
+qu’une inspiration soudaine la pressât de noter
+quelque sujet de roman ou de remanier quelque
+scène de sa pièce. Elle sortit d’un tiroir à double
+fond des livres de comptes, un portefeuille, une
+pochette de cuir contenant des récépissés de
+valeurs.</p>
+
+<p>Longtemps, elle compulsa ces différents objets,
+résumant sur un bloc-notes les données de leurs
+chiffres. Elle examina aussi un itinéraire de
+chemins de fer, et un guide en Suisse, où se
+trouvaient les prix des hôtels et pensions.</p>
+
+<p>En dernier lieu, elle fouilla dans une sacoche,
+et en retira des factures, — d’ailleurs acquittées.
+(Claircœur payait toujours comptant.) Entre ses
+doigts, un peu fébriles, glissèrent des notes de
+couturières, de lingères, de modistes, d’orfèvres,
+de dentellières, de vins et liqueurs de grandes
+marques, de fleuristes. Puis vinrent des reçus
+pliés, qu’elle enfouit aussitôt, sans les déplier,
+sans les relire.</p>
+
+<p>Claircœur s’accouda, soupira.</p>
+
+<p>« Quelle année !… » murmura-t-elle. « Si ma
+pièce n’était qu’un succès moyen… »</p>
+
+<p>Mais elle secoua les épaules, se reprit :</p>
+
+<p>« Voyons… Fagueyrat met tout son avenir de
+directeur sur <i>Les Malheurs d’une arpète</i>. Il joue
+une plus grosse partie que moi. Et il ne doute
+pas, lui. »</p>
+
+<p>Elle ajouta, plus bas, très bas, — lentement,
+comme si elle savourait les mots :</p>
+
+<p>« Combattre ensemble… Remporter la victoire
+ensemble… »</p>
+
+<p>Un sourire chassa l’expression soucieuse de
+son visage. Un sourire subtilement féminin, un
+sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée,
+embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir
+toute la jeunesse inutilisée, la fraîcheur d’âme, le
+dévouement inépuisable, la grâce et… l’amour…
+Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans
+ce sourire… plus que sur beaucoup de lèvres
+printanières et comblées de caresses.</p>
+
+<p>Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui,
+chiffres et factures, doit et avoir, s’évanouirent,
+n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé,
+le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure
+existence de femme, les résultats arrachés aux
+mains rétives du sort, la sécurité de l’avenir,
+rien ne compta plus.</p>
+
+<p>Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du
+tiroir, portefeuilles, livre de balance, récépissés
+de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa
+clef. Et toujours souriante, conduite par son
+rêve, elle s’en alla lui sourire encore, — dans le
+sommeil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en
+les voyant au passage nous leur prêtons une
+magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y
+vivre. Y vivre !… c’est-à-dire y apporter la pulsation
+toujours inquiète, sinon douloureuse, dont
+le rythme unique fait de chacun de nous un être
+entre tous les êtres. Y vivre… Dans les frissons
+de la chair, toujours émue d’un appétit ou d’un
+malaise, et dont le fragile bien-être est suspendu
+entre quelques degrés du thermomètre. Dans les
+frissons plus mystérieux, plus déconcertants, de
+l’âme, dont le bonheur est en opposition même
+avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le
+bonheur cesserait de vivre, car il cesserait de
+lutter, d’espérer, de se souvenir, d’agir.</p>
+
+<p>Toutefois, devant une demeure douce, entrevue
+au passage, nous imaginons que nous pourrions
+y vivre, — sans y faire entrer avec nous la
+tourmenteuse qu’est la vie.</p>
+
+<p>Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des
+Quatre-Cantons, entre Vitznau et Lucerne, les
+passagers attardaient leurs regards sur une maison
+basse, longue, aux lignes simples, couverte
+en tuiles brunes, enguirlandée de verdures grimpantes,
+et dont le jardin finit en une terrasse à
+pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette
+terrasse, une rangée de glycines arborescentes
+dresse des rameaux énormes, tordus comme des
+câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola
+la plus admirable draperie de feuillage. En ce
+mois d’août, lorsque les volets de cette maison
+délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y installèrent,
+la seconde floraison des glycines accrochait
+dans le feuillage fin une profusion de gros
+thyrses lilas. Quelques-uns retombaient, au bout
+des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la surface
+du lac. Et les touristes, déjeunant sous la
+tente des petits vapeurs, s’exclamaient. Plus
+d’une bouche un peu triste retenait le soupir :
+« Qu’il ferait bon vivre là ! »</p>
+
+<p>Claircœur l’avait découverte, peu après son
+installation à Lucerne, dans un hôtel dispendieux.
+La romancière aussi avait pensé : « Qu’il
+ferait bon vivre là ! » Et surtout : « Qu’il ferait
+bon travailler là ! » Car il lui tardait de remettre
+un feuilleton sur le chantier. Ses charges
+s’étaient tellement accrues ! Que donnerait le
+théâtre ? La confiance dans le succès de sa pièce,
+à certaines minutes soudaines, se décrochait,
+pour ainsi dire, de son cœur. Vide glacial, vertige
+d’effroi. Sa main tremblante cherchait un
+appui.</p>
+
+<p>Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux
+vertes, resserrées dans l’étreinte silencieuse et
+formidable des monts, comme elle écrirait facilement !
+La belle besogne qu’elle abattrait là,
+durant cinq ou six semaines, en l’exaltation
+d’une telle nature ! Pour son âme de Parisienne,
+transportée parmi des sites les plus merveilleux
+du monde, l’enchantement agissait comme une
+griserie stimulante. Elle avait hâte d’installer
+une table sous la voûte aux pendentifs fleuris,
+d’y poser les feuillets blancs, d’y rêver, la plume
+à la main.</p>
+
+<p>La maison, d’ailleurs, malgré son aspect
+ravissant, se louait peu cher, étant passablement
+délabrée, et dépourvue de tout confort moderne.
+Claircœur réaliserait une importante économie
+sur la vie d’hôtel, du moment qu’elle avait plusieurs
+personnes à héberger. Louise Andraux,
+Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient.
+Et il restait tacitement convenu que Théophile et
+Bernard les rejoindraient pour quelques jours.</p>
+
+<p>La romancière trouva plus pratique de s’établir
+aux « Glycines ». Elle fit venir de Paris sa femme
+de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa
+cuisinière, déjà partie en congé au fond de la
+Bretagne, elle la remplaça momentanément par
+une Suissesse.</p>
+
+<p>Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après
+un essai malheureux, quelques pourparlers avec
+les gens du pays, dont elle ignorait le patois germanique,
+et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur
+réussit à faire marcher tant bien que mal
+sa cuisine et son service. Louise Andraux, se
+considérant comme une invitée, n’offrit jamais
+de se rendre utile. Cette petite bourgeoise de Grenelle
+ne craignit même pas de manifester quelque
+humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes
+cuites, aux dénominations impossibles à prononcer,
+accompagnées de choux rouges à la confiture,
+ni de déclarer qu’elle se briserait les reins
+si elle tentait de faire son lit. On l’entendit
+grommeler : « J’ai une domestique chez moi,
+pour me servir. Je ne viens pas chez les autres
+pour m’abaisser au travail d’une bonne. »</p>
+
+<p>Si encore elle s’était contentée de ne point
+aider son hôtesse. Mais elle bouleversait sans
+scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne
+lui montait pas assez chaude, pour un volet qui
+ne voulait pas se laisser fixer, pour une araignée
+se promenant au plafond.</p>
+
+<p>Le second soir, comme Claircœur, éreintée
+d’avoir étendu du papier sur les tablettes des
+armoires un peu moisies, couru très loin pour
+louer de la literie qui manquait, et montré à
+Gilberte à repasser des chemisettes que la jeune
+fille avait mal emballées, cherchait nerveusement
+sur l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des
+cris terribles la jetèrent hors du lit. Prise d’épouvante,
+elle courut à la chambre de Louise. La
+petite Nathalie, qui partageait cette chambre
+avec sa mère, joignait des clameurs aiguës aux
+hurlements de Mme Andraux.</p>
+
+<p>Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton
+de la porte. Mais la targette intérieure était
+poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout
+de suite, elle eut le temps de supposer les pires
+catastrophes. Certainement, les malheureuses
+avaient mis le feu. Louise brûlait vive avec son
+enfant.</p>
+
+<p>La survenue de Gilberte et de Céline, en robes
+de nuit, les objurgations, les supplications des
+trois femmes, provoquèrent enfin, à l’intérieur
+de la chambre, un pas traînant, le geste d’un
+bras à demi paralysé… Et le verrou glissa, la
+porte s’ouvrit. Épuisée par l’effort, Louise retomba
+contre son lit, en serrant convulsivement
+son enfant sur son cœur.</p>
+
+<p>Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient
+une pièce paisible. Une croisée s’ouvrait
+sur la splendide nuit d’été, — sur le jardin, sur
+le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille
+rocheuse tendue de velours noir, au delà, muraille
+de mille mètres, au-dessus de laquelle des
+glaciers bleuâtres scintillaient.</p>
+
+<p>Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme
+à bout de cris et d’horreur.</p>
+
+<p>Mon Dieu ! qu’y avait-il ?</p>
+
+<p>— « Oh ! cette bête !… cette bête !… ce
+monstre !… » balbutia la dame de Grenelle.</p>
+
+<p>— « Quel monstre ?… quelle bête ?…</p>
+
+<p>— Ce doit être une chauve-souris. »</p>
+
+<p>Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger
+sursaut la secoua. Un vol soyeux effleurait sa
+joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque
+chose d’obscur et d’effaré.</p>
+
+<p>— « Ce n’est qu’un papillon », dit Claircœur.</p>
+
+<p>— « Un papillon ? cette ignoble bête !… Vous
+êtes folle, ma chère ! » cria Louise.</p>
+
+<p>Le vol palpitant montait maintenant vers le
+plafond blanc, s’y heurtait, aveugle, dans les
+reflets mouvants des lumières. Et le corps velu
+de l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à
+chaque coup, sur la nette surface, une tache de
+cendre vivante.</p>
+
+<p>— « C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre.
+Il doit y avoir des ruches non loin d’ici », prononça
+tranquillement la romancière. « Viens,
+Lilie, n’aie pas peur », ajouta-t-elle en détachant
+la petite du corps convulsif de Louise.
+« Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de
+nuit… Un mangeur de miel… L’ennemi des
+abeilles. Mais il ne peut te faire aucun mal. Nous
+allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau
+sphinx tête-de-mort.</p>
+
+<p>A ces mots « tête-de-mort », Nathalie, dont
+Mme Andraux venait de détraquer les nerfs puérils,
+tomba presque dans des convulsions.</p>
+
+<p>— « Je ne veux pas !… je ne veux pas voir une
+tête de mort. Emmène-moi, maman !… Emmène-moi ! »</p>
+
+<p>Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse
+d’avoir fait tant de bruit pour un papillon,
+elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il
+fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau
+de Cologne.</p>
+
+<p>Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois,
+la chasse au sphinx.</p>
+
+<p>— « Si vous ne le détruisez pas », soupira-t-elle,
+« je ne dormirai pas ici. J’aimerais mieux
+mourir. »</p>
+
+<p>Et elle conclut :</p>
+
+<p>— « Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un
+homme dans cette maison. Demain, je télégraphie
+à Théophile. C’est insensé de rester ainsi
+des femmes sans défense, dans une habitation
+solitaire. Tout peut arriver. Quelle leçon !… Ah !
+oui, c’est une leçon !… » répéta-t-elle, après un
+glapissement, — car le sphinx, épuisé, venait de
+s’abattre près d’elle.</p>
+
+<p>— « Sur mon oreiller !… quelle abomination !… »
+brama-t-elle encore.</p>
+
+<p>Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche
+fauve s’étalaient, immobiles, lasses d’avoir
+si follement emporté le corps lourd. Les gros yeux
+nocturnes du sphinx brillaient comme deux
+perles de jais sous les antennes frémissantes. Des
+ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure rayée
+de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi,
+de découragement, de souffrance mystérieuse,
+représentait cette infime chose vivante, à peine
+grosse comme un petit doigt de femme, entre les
+grandes ailes abattues et résignées.</p>
+
+<p>Bien prompte pour une personne défaillante,
+Mme Andraux saisit à terre une de ses bottines,
+quittées l’instant d’avant, et la leva en
+massue.</p>
+
+<p>— « Vous ne ferez pas ça ! » s’écria Claircœur,
+« vous ne ferez pas ça !… »</p>
+
+<p>Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent
+le coup de semelle que Louise eut à peine le
+temps d’atténuer.</p>
+
+<p>— « Ne vous excusez pas, je l’ai risqué », dit
+la romancière.</p>
+
+<p>Et, prenant délicatement le papillon, elle le
+porta dehors, refermant sur lui la croisée.</p>
+
+<p>— « Maintenant, ma pauvre Gil… il va falloir
+que vous me donniez une autre taie d’oreiller »,
+proféra la dame de Grenelle.</p>
+
+<p>Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet
+brun, si subtil, presque immatériel, imprégné
+de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme
+ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait
+poser sa tête, graissée de brillantine et constellée
+de papillotes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces
+ennuis domestiques, la romancière voulut réaliser
+son projet de travail sur la terrasse aux glycines.
+Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un
+paquet de papier vierge, dont la grosseur attestait
+son entrain et sa bonne volonté.</p>
+
+<p>La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un
+vif saphir entre le cadre immédiat des arbres,
+paraissait noir, en face, dans l’ombre de la muraille
+rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi
+des mauves fluides, avec son écrin de montagnes.
+Là-bas, où les promontoires énormes l’étranglent,
+où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient
+de la rive que par un ourlet d’hyacinthe.
+Tout fondait, même les formidables massifs, dans
+une atmosphère de perle et d’azur.</p>
+
+<p>Contre ce paysage, irréel à force d’immensité,
+les verdures désordonnées et charmantes du jardin
+prenaient une couleur, un relief excessifs.
+Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une
+alpe bleue.</p>
+
+<p>Dans le soleil, des parfums se volatilisaient.
+Claircœur, suivant le sentier indistinct, écrasait
+des romarins, des menthes, des lavandes. Sur
+ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient,
+dans l’exaspération de leur âme
+odorante.</p>
+
+<p>Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola
+fleurie, au-dessus des eaux fraîches et mystérieuses !</p>
+
+<p>Deux marches moussues donnaient accès à la
+terrasse. Pétrifiée, Claircœur s’y arrêta, son papier
+à copie tragiquement serré sur son cœur.</p>
+
+<p>Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir
+japonais, assise sur un fauteuil d’osier. Elle tenait
+un livre à la main, elle qui se défendait mal de
+détester la lecture.</p>
+
+<p>— « Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je
+ne vous dérangerai pas. Vous le voyez, je lis. »</p>
+
+<p>Ne pas la déranger !… alors que la présence
+de tout être vivant, sauf Criquette, paralysait la
+femme de lettres.</p>
+
+<p>— « Mais », ajouta Mme Andraux, examinant
+la chemisette et la jupe de toile portées par son
+hôtesse, « ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un
+brin de toilette, ici, n’est pas de trop ? Nous
+sommes tellement en vue, sur cette terrasse !
+Vous n’imaginez pas… Les passagers du bateau
+de Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles
+pour me regarder. »</p>
+
+<p>Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle
+ne trouvait pas un mot. L’irrémédiable lui apparaissait.
+Louise n’abandonnerait plus la pergola.
+Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient
+les bateaux, et leurs touristes incessamment
+renouvelés. On la prenait pour l’heureuse propriétaire
+de la pittoresque demeure. La dame de
+Grenelle devenait la dame aux glycines. Peut-être,
+à distance, et malgré les jumelles, lui découvrait-on
+de la grâce, une fantaisie d’artiste
+dans les nuances agressives de son « kimono ».
+C’est donc pour cela qu’elle tenait un livre !
+L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière
+occupation, ne dessinerait pas dans l’espace un
+geste assez distingué. Louise soignait son attitude.
+La jouissance de produire un effet lui ferait
+oublier l’ennui de la contrainte et le vide des
+heures. Elle était sous cette pergola pour tout le
+mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps,
+Bædeker la signalerait ?</p>
+
+<p>— « Je ne venais pas pour… pour… travailler »,
+bredouilla Claircœur. « Je ne peux pas
+écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil
+du lac, à cette heure-ci. »</p>
+
+<p>Elle s’avança jusqu’à la balustrade, — ferraille
+assez élégante, somptueusement rouillée. Et elle
+l’eut — le coup d’œil — qui fut surtout le coup
+au cœur. Que c’était beau ! Et quel bruit câlin
+faisaient les vaguelettes, contre les vieilles pierres
+de soutènement, gluantes de lichens roux, de
+mousses vertes !</p>
+
+<p>Claircœur s’attardait. Une exclamation la
+secoua.</p>
+
+<p>— « Voilà le bateau de dix heures. Il quitte
+Vitznau. Si vous ne voulez pas qu’on vous voie
+dans cette tenue… »</p>
+
+<p>Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la
+romancière abandonna la terrasse. Elle écrirait
+dans sa chambre. Mais voilà… Y écrirait-elle ?…
+Malgré sa facilité d’invention, son abondance
+narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée
+de sa vie, par devenir plus soumise qu’autrefois
+aux influences extérieures, aux susceptibilités
+de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales
+palpitations de son cœur. Une inquiétude
+ignorée jadis, celle de ne pas trouver, de rester
+court — ou plutôt celle de ne point se satisfaire
+avec les mêmes imaginations, avec les mêmes
+formes — la perça comme d’une vive blessure,
+en ce matin splendide, où elle sentit pour la première
+fois le défi de la beauté, le majestueux défi
+d’une beauté intraduisible, dans l’odeur des
+lavandes et des menthes du jardin ensoleillé.</p>
+
+<p>Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par
+la révélation de sentiments que n’enfermeraient
+plus les catégories simplistes. Les grands mots, — les
+mots si grands qu’ils en sont vides, — commençait-elle
+à s’en défier ? Devait-elle s’en
+prendre à cette école de concision qu’est le théâtre ?
+Rien que d’entendre ses tirades dans le ton
+de dialogue où elles devaient être dites, les lui
+rendait intolérables. Ce que les ciseaux avaient
+marché, dans le travail de la pièce, avec Fagueyrat !…
+Mais, après cela, comment entreprendre
+un de ces feuilletons d’autrefois ? un de
+ces feuilletons de quarante mille lignes, dans
+lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait
+vingt pages, à n’importe quel endroit, si les exigences
+du journal le réclamaient de sa verve toujours
+prête.</p>
+
+<p>Pauvre vaillante ouvrière de lettres ! Allait-elle
+connaître, en dehors de la saine fatigue du
+métier, les tourments de l’art ? Tourments inutiles
+et inavouables, comme ceux de l’amour,
+quand la jeunesse de l’esprit et la jeunesse de la
+chair ont passé, sans faire éclore les divines
+fleurs.</p>
+
+<p>Oppressée de tristesse, et sans analyser son
+désarroi, Claircœur regagnait sa chambre. Elle
+aperçut, entre des broussailles, le dos blanc de
+Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette
+fit la sourde oreille. Criquette, en Suisse,
+n’était plus, pour sa maîtresse, la compagne
+patiente des longues séances d’écriture. Encore
+un menu déboire — ne plus voir près de soi, en
+levant les yeux de dessus la « copie », ce gentil
+museau tendre, ce regard brillant et mouillé — pas
+humain, non, mieux qu’humain, parce que
+brûlant de tout dire, sans l’aide d’aucune parole, — sans
+le désaccord d’aucune parole, sans la
+dérobade des prunelles tandis que la parole
+ment.</p>
+
+<p>Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans
+la chambre. Le jardin sauvage, qui sentait la
+lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la
+taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée,
+avait réveillé ses instincts d’animal chasseur. On
+la voyait s’élancer tout à coup, avec des abois
+furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle,
+que, sans doute, venait de soulever quelque fuite
+silencieuse. Elle fouillait du nez, des pattes, avec
+une incroyable vélocité. Sa truffe noire s’enfonçait
+dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait
+des vapeurs animales, dont s’enivrait sa petite
+âme furibonde. Quand on parvenait à l’arracher
+de là, la charmante bête de salon montrait une
+face terreuse et hagarde, aux écorchures saignantes,
+un œil poché, des babines féroces.
+Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une
+solution d’acide borique, s’indignait contre Gilberte
+et Lilie, à qui la figure comique de Criquette,
+son clin d’œil involontaire, arrachaient
+des rires convulsifs.</p>
+
+<p>Mais c’était à la brune surtout que la passionnée
+créature s’affolait. Elle flairait et voyait
+des choses indiscernables pour les habitants des
+« Glycines ». Les touffes d’herbes remuées par le
+vent, les taillis obscurs où les branches craquent,
+où les feuilles sèches se froissent, devenaient
+pour Criquette autant de repaires où elle tentait
+des exploits effrénés.</p>
+
+<p>Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à
+manger un jeune hérisson, dont les piquants,
+quoique sans force encore et sans expérience, lui
+mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui
+enleva cette boule inerte, que Lilie ne pouvait
+croire un animal vivant. Pour que l’enfant vît le
+lendemain, au grand jour, la petite physionomie
+porcine, on enferma le hérisson dans une resserre
+du jardin, où se trouvaient divers ustensiles, et,
+entre autres, un pot de couleur verte, avec lequel
+Gilberte prétendait repeindre les volets de la
+façade basse. Criquette aurait aboyé devant cette
+resserre toute la nuit, si on ne l’eût enlevée de
+force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson
+noyé dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât
+de cacher le drame à Lilie, elle finit par connaître
+cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps,
+certaine que le hérisson, ne pouvant supporter
+l’horreur de cette captivité, dans un
+endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était
+suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver
+là !</p>
+
+<p>Cette tendre petite Nathalie devint, pendant
+ces vacances agitées, le meilleur repos, le véritable
+rafraîchissement de Claircœur. Gilberte,
+par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de
+son joli visage las, ses réflexions désenchantées
+ou amères, ajoutait plutôt un sujet d’inquiétude
+aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité
+s’en ressentait, perdait l’abandon, la confiance.
+Une timidité paralysait la mère adoptive devant
+l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait
+dans plus de silence à mesure que la vie la révélait
+davantage à elle-même. Claircœur s’étonnait,
+souffrait de se heurter à l’incompréhensible,
+dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et
+qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les
+ressorts compliqués d’une individualité humaine
+pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner
+suivant le système d’une autre individualité
+humaine ! La romancière ingénue découvrait ce
+que son imagination, pourtant fertile, ne lui
+aurait jamais représenté : l’abîme qui sépare une
+génération de celle qui la suit immédiatement, — abîme
+que la méfiance ironique de la dernière
+rend infranchissable.</p>
+
+<p>Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la
+protectrice de tante Gil. Elle veillait sur la tranquillité
+de son travail, allait recommander qu’on
+ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop
+haut à l’office. On l’entendit faire des discours à
+Criquette pour la persuader de ne pas éclater en
+abois soudains et stridents. Un matin, la femme
+de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son
+service, Nathalie essaya de faire le lit de sa mère
+et le sien. Elle se tira bien du plus petit. Mais,
+voulant retourner le grand matelas, ses bras de
+moucheronne faiblirent… Elle glissa par-dessous.
+Le bruit qu’elle fit en tapant des pieds, attira
+Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en
+chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme,
+au-dessus du sommier.</p>
+
+<p>— « Ah ! que tu es mignonne ! » s’écria la
+romancière en délivrant la petite, qui n’était
+qu’un éclat de rire sous des boucles blondes emmêlées.
+« Je voudrais t’avoir aussi pour filleule,
+si ta maman voulait te donner à moi.</p>
+
+<p>— Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais
+quand je serai grande. Alors c’est toi qui ne voudras
+plus. Vois-tu… Faudrait rester toujours
+petite, pour que les mamans et les marraines
+vous aiment tout plein.</p>
+
+<p>— C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous
+aimez plus quand vous avez poussé », rétorqua
+tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.</p>
+
+<p>Mais le silence malicieux de l’enfant conclut
+mieux que toute parole au malentendu deviné par
+l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son
+tour, en y apportant sa part d’obscurité.</p>
+
+<p>Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la
+vie auprès des assauts dont allaient frémir les
+paisibles Glycines ?</p>
+
+<p>Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte
+de feuillage et de fleurs, suspendue sur une eau
+sans orages, la plus gracieuse des retraites, la
+moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en
+argot parisien, « des potins de coulisses ».</p>
+
+<p>Cela fut apporté par un journal local, ou par
+la cuisinière suisse, ou par quelque fournisseur.
+Une actrice française, — qualifiée de « grande
+artiste » par les hôteliers de cet Oberland, que
+déshonorerait la réclame, si l’on pouvait déshonorer
+les neiges éternelles, — une actrice du nom
+de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient
+ému la Jungfrau, troublé le Cervin, humilié
+l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du Lauterbach,
+épousait un marquis authentique, le marquis
+de Sépol. On ne parlait que de cela dans les
+Alpes, — dans celles qui sont du monde. Aucune
+montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut
+en bas du Rigi, chaque petite locomotive camuse,
+cramponnée à la crémaillère, en crachait et en
+haletait la nouvelle.</p>
+
+<p>Claircœur, avec une force tout à fait inutile,
+déclara qu’elle n’y croyait pas. Mme Andraux
+observa que c’était possible, « les hommes étant
+si bêtes » ! Pas un, suivant elle, ne discernait une
+honnête femme d’une farceuse.</p>
+
+<p>La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile,
+une exception polie, s’attira un « pfutt !… »
+de désinvolture bizarre, souligné par un haussement
+d’épaules.</p>
+
+<p>Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans
+mot dire et disparut, laissant son assiette à demi
+pleine, — car on était au milieu du déjeuner.</p>
+
+<p>Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de
+ces incidents incompréhensibles où elle trouvait
+la manifestation de ce fait que, « quand on est
+grande, on ne s’entend plus avec les parents ».</p>
+
+<p>— « Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion
+à ma sœur », murmura tante Gil, en un
+reproche plus douloureux que sévère.</p>
+
+<p>— « Votre sœur ?… Mon Dieu, ma pauvre
+amie, elle en a tout de même le sang dans les
+veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins,
+de prudence…</p>
+
+<p>— Je vous en prie !…</p>
+
+<p>— Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable,
+c’est qu’on parlait de la bonne amie de
+votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat.
+Vous n’avez pas déjà remarqué son manège,
+la tête qu’elle fait quand il est question de lui et
+de cette demoiselle ?… Non ?… Eh bien, ouvrez
+les yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette
+petite. Je ne sais pas ce qu’en penserait son père.
+Si toutefois un homme pouvait avoir la moindre
+clairvoyance !… Mais, après tout, Gilberte n’est
+pas ma fille… ni même ma filleule. Je m’en
+moque ! »</p>
+
+<p>Claircœur subissait encore le malaise produit
+par cette insinuation, quand on lui remit une
+dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même
+de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait,
+pour emporter la réponse.</p>
+
+<p>Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté
+à Lucerne par une angine, la priait de venir
+causer avec lui. Une urgence extrême.</p>
+
+<p>L’auteur des <i>Malheurs d’une arpète</i> se sentit
+rougir violemment. Par bonheur, Louise n’était
+plus là. Il n’y avait que la Suissesse, attendant si
+« <i>Matame foulait ritourner oune papir</i> ».</p>
+
+<p>Un empressement, qu’elle croyait seulement
+relatif à son anxiété pour sa pièce, aurait précipité
+Claircœur vers la proche station de bateaux.
+(Le temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant
+le dîner ?… Oui… Sans doute, si les correspondances
+étaient favorables.) Mais que penserait
+Louise ? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies
+mal enveloppées, sur tant de précipitation, — surtout
+si quelque retard compliquait l’expédition.
+Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se
+laissait plus lire, apparut aussi devant le cœur
+tremblant. Jusqu’à Lilie, qui s’interposa. Car,
+être boudée, raillée, blâmée, en présence de la
+petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration.
+Captive de sa tendresse pour celles à qui elle
+dispensait la douceur de vivre, Claircœur, toutefois,
+ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de
+ses facultés aimantes lui paraissait plus redoutable
+que toutes les contraintes.</p>
+
+<p>A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le
+matin suivant.</p>
+
+<p>Et, malgré toutes ses précautions, toute sa
+piteuse habileté, lorsqu’elle monta, le lendemain,
+à huit heures quarante, sur le pont du
+petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait
+une contraction nerveuse, une gêne confuse,
+causées par les derniers regards qui l’avaient suivie,
+sentiment de malaise tel que n’en ont pas
+souvent au même degré beaucoup d’épouses infidèles
+courant au coupable rendez-vous.</p>
+
+<p>Comme Vitznau est situé en arrière des « Glycines »,
+relativement à Lucerne, elle devait passer
+devant sa délicieuse terrasse, — la terrasse
+interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir
+japonais. Elle lui enverrait un signe amical
+de la main, un déploiement cordial de mouchoir, — drapeau
+blanc, symbole pacifique. Hélas !
+nulle cacophonie de couleurs pseudo-orientales
+n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose
+inouïe : la dédaigneuse absence de Louise fut,
+pour une fois, déplorée par une passagère. La
+dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas
+balancées sur le lac sauvage. Criquette seule,
+jaillie entre les rinceaux de la balustrade, avec
+une fureur qui faillit la précipiter, sous les yeux
+horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des
+abois injurieux. Claircœur, confondue avec les
+voyageurs égayés, eut beau l’appeler par son
+nom, la petite chienne, dont les yeux valaient
+beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa
+« mémère ». Un vent contraire emportait la voix
+de celle-ci. Et il fallut que l’impressionnable
+femme, sans rien voir du sublime décor déroulé,
+s’éloignât, emportant, parmi son bagage de
+menues mortifications, — bouquet d’orties à sa
+ceinture, que ses mains frôlaient malgré qu’elle
+en eût, — l’image d’une Criquette exaspérée,
+renégate et blasphématoire.</p>
+
+<p>— « Mon cher auteur !… Dieu, que vous êtes
+bonne ! Et combien je vous demande pardon ! »</p>
+
+<p>C’était le grand salon — glaces qu’on ne distinguait
+pas des baies ouvertes, « pâtisseries »
+blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants,
+divans immenses, bergères à oreilles, autour des
+tables protégées par des lames de cristal et surchargées
+d’illustrés — du plus neuf des « palaces »
+de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois
+ne voyageait point comme un placier en
+bonneterie. Il eût porté tort à ses auteurs en faisant
+médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne
+regardait pas aux « frais généraux ». C’était à eux
+de lui tenir compte d’une si large bonne volonté.</p>
+
+<p>D’un élan sincère, il serra les mains féminines,
+si loyales, et goûta un rafraîchissement de
+cœur à regarder le clair visage aux yeux directs.
+Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg
+Montmartre et la Madeleine, de ces regards
+obséquieux ou ironiques, insistants ou trop vite
+glissés ailleurs, guettant sa faiblesse — (ne pourrait-on
+pas le rouler ?) — s’aiguisant à discerner
+ses soucis, son échec futur — (qu’avait-il à faire,
+celui-là, de lâcher les camarades, de se croire
+l’étoffe d’un directeur ?)</p>
+
+<p>— « Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma
+bonne amie ! »</p>
+
+<p>Elle écoutait cela comme une musique. Quoi !
+c’était possible ? Elle pourrait être nécessaire à
+ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, lui
+semblait évoluer dans des régions de plaisirs
+perpétuels, dans ces jardins orgueilleux, fleuris,
+où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et
+qu’imaginent confusément les pauvres simples
+femmes terre à terre, sans hardiesse ni séduction,
+celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent pas
+pour eux.</p>
+
+<p>— « Vous avez quelque chose de changé, monsieur
+Fagueyrat.</p>
+
+<p>— Oh ! vous n’allez pas me donner du « monsieur »,
+fit-il en riant.</p>
+
+<p>Et il ajouta :</p>
+
+<p>— « Changé ?… en mieux ?… en plus mal ?…
+Voyons si une femme peut être franche.</p>
+
+<p>— Je le suis », affirma-t-elle. « Oh ! sans
+aucun mérite. Qui se soucie de ce que pense un
+modeste bas bleu ?… Une vieille fille, tenez.
+Mettons une vieille fille. Car, pour ce que fut
+mon mariage… »</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la
+pénurie amoureuse de son existence ? Louise
+Andraux eût-elle assez cruellement ricané ! Et
+avec raison.</p>
+
+<p>— « Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous
+coquette ? C’est de la coquetterie de vous
+qualifier « vieille fille ». Vous savez… Avec ces
+yeux-là… »</p>
+
+<p>Les grands yeux noisette — trop grands, mais
+ombrés maintenant de paupières qui s’avisaient
+de palpiter, de s’alourdir — contenaient un
+infini de douceur. Fagueyrat, amusé, — peut-être
+vaguement ému, — continua :</p>
+
+<p>— « Et cette toilette !… Comme c’est flou,
+joli, ce linon brodé !</p>
+
+<p>— Du travail suisse », expliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour
+obtenir un compliment. Et il l’eut. Sa moustache,
+qu’il laissait pousser, lui allait bien. « J’en aurais
+mis une, en tout cas », dit-il, « dans votre pièce ».
+Cela seyait mieux à un directeur, lui ôtait l’air
+« menton bleu ». Soit à cause de cette moustache,
+soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait,
+plus nerveux, plus expressif. Et le regard,
+comme toujours lorsqu’on cesse d’être glabre,
+gagnait en profondeur.</p>
+
+<p>— « Quel conquérant vous allez être ! » soupira-t-elle.</p>
+
+<p>— « Moi, un conquérant !… »</p>
+
+<p>Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil,
+prit une expression attristée, qui lui donnait l’air
+intelligent.</p>
+
+<p>— « Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi
+j’ai voulu vous voir tout de suite ?</p>
+
+<p>— Du tout. »</p>
+
+<p>Elle frémissait, s’étonnait de la transition.
+Une de ces folies qui surprennent les âmes les
+plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de Fagueyrat
+se tendait, pâle, bouleversé comme d’une
+attente, si près du sien.</p>
+
+<p>— « Blandine se marie, mon amie. Blandine
+épouse le marquis de Sépol. »</p>
+
+<p>Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis,
+des mots bien féminins, des mots qui étaient bien
+de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas,
+hors de ses lèvres :</p>
+
+<p>— « Vous en souffrez, mon pauvre ami ! »</p>
+
+<p>Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le
+comédien n’avait pas préparé d’attitude là contre.
+Il eut deux larmes, deux larmes spontanées, au
+bord des cils.</p>
+
+<p>— « Oh ! » murmura-t-il, l’accent rauque,
+détournant la tête, « ça passera vite ».</p>
+
+<p>Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car
+Fagueyrat demeura un instant sans pouvoir parler.
+Il chercha la main de Claircœur, et la serra à
+lui faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en
+ce salon d’hôtel, derrière un paravent, dans
+l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs
+qui traversèrent l’immense pièce ne s’y
+arrêtèrent pas.</p>
+
+<p>— « Suis-je stupide, hein ? » dit enfin le jeune
+homme. « Mais vous êtes si bonne ! Je vous sens
+tellement mon amie ! Devant personne autre, je
+ne me serais laissé aller ainsi… devant personne.
+Vous comprenez maintenant pourquoi je voulais
+vous voir toute seule, d’abord… Et pas chez
+vous. L’angine… un prétexte. Me voyez-vous
+pleurnichant comme un imbécile en présence de
+cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte !…
+Elle qui m’avait blagué à propos de
+Blandine… Se serait-elle assez offert ma tête !…</p>
+
+<p>— A son âge, on ne comprend pas… on ne
+sent pas », fit Claircœur. « Une enfant. »</p>
+
+<p>Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait
+de loin. Puis il sourit.</p>
+
+<p>— « Hé !… une enfant qui pourrait être une
+femme. Elle a… quoi ? vingt à vingt-deux ans ?</p>
+
+<p>— Bientôt vingt et un.</p>
+
+<p>— Majeure. Et… elle va bien, mademoiselle
+Gilberte ? Charmante, vous savez, malgré son
+humeur taquine.</p>
+
+<p>— Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai
+un peu de chagrin à son sujet. »</p>
+
+<p>La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement
+passager, ne songeait guère à accueillir
+les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop
+lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui
+que des sursauts de sensibilité. Il ne consentait
+pas à maintenir courbée sous leur fardeau son
+âme légère. Par égard pour la sentimentalité de
+Claircœur, qui le rendait intéressant à ses propres
+yeux, il garda un air endolori, pénétré. Mais,
+déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution
+de la revanche, stridaient en notes aigres parmi
+le roucoulement de l’élégie, lorsqu’il s’écria :</p>
+
+<p>— « Enfin !… Ce qu’il faut, c’est trouver,
+pour le rôle de votre arpète, une perle, une révélation.
+Blandine saura qu’on la remplace sans
+difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie !…
+c’est tout ce que je désire.</p>
+
+<p>— Comment ! » s’exclama Claircœur. Ce n’est
+pas elle qui jouera « Lulu-tire-l’aiguille » !…</p>
+
+<p>— Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol
+ne veut pas la voir sur les planches. Et, comme il
+est immensément riche… »</p>
+
+<p>La romancière se taisait, craignant de trahir
+trop de joie. Mais, presque aussitôt, l’exubérance
+de ses sentiments trouva son cours. Car Fagueyrat
+murmura :</p>
+
+<p>— « Ce Sépol… sur qui je comptais. Me voilà,
+naturellement, brouillé avec lui. Et encore…
+brouillé est peu dire… Si tant est que je me
+retienne de lui administrer la correction qu’il
+mérite. Quant à sa collaboration pécuniaire, bonsoir !
+Je lui jetterai par la figure les fonds qu’il a
+mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout
+de suite. Au début d’une direction, qui n’a
+encore produit que des frais et pas de bénéfices,
+c’est dur.</p>
+
+<p>— Oh ! quant à cela », cria Claircœur, « n’ayez
+aucune inquiétude, mon ami. N’avons-nous pas
+partie liée ? Quoi !… Mais je suis une égoïste en
+vous disant que la fortune du Louvois est la
+mienne. Je ne demande qu’à m’attacher plus
+entièrement à son sort… qui sera superbe, vous
+verrez… J’en suis certaine ! Et puis… C’est le
+vôtre… votre sort ! C’est vous, maintenant, ce
+théâtre, vous tout seul… avec… avec mon
+œuvre. »</p>
+
+<p>Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son
+regard embelli, qui en disait plus que les mots.</p>
+
+<p>Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent.
+Une gêne d’abord, puis une gratitude
+attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé
+dans d’analogues circonstances. Sa fatuité ne
+piaffait pas. Nulle velléité moqueuse n’amenait à
+sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte
+de ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira
+dans le sentiment rare et nouveau. Allait-il se
+retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis
+quelque temps, évitait de se contempler sous
+une physionomie tout autre, — une physionomie,
+concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre cette
+généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à
+coup, et comme miraculeusement, devenir, des
+deux, le plus munificent donateur. Que cela
+s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant
+cette minute, qu’inconsciemment. Les voix
+hautes, en lui, eurent les accents de sa fierté,
+d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles
+poétiques répercutés en son âme, d’une sympathie,
+exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit : « Après
+tout ?… Pourquoi pas ?… »</p>
+
+<p>— « Vous êtes adorable », fit-il, prenant une
+main de Claircœur, et s’inclinant sur cette main,
+pour la baiser.</p>
+
+<p>— « Une femme n’est adorable que lorsqu’elle
+est jeune », soupira celle qui ne connut ni aucune
+adoration, ni la jeunesse.</p>
+
+<p>Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de
+larmes.</p>
+
+<p>A cette minute, elle lui apparut plus touchante,
+d’un refuge plus sûr, plus doux, que toutes les
+beautés désirables, artificielles ou artificieuses,
+dont la conquête l’eût enivré.</p>
+
+<p>— « Que parlez-vous d’âge ? » dit-il. Et sa
+voix musicale, son geste, son regard, avaient la
+grâce même de sa réponse. « Voyons… Mais
+c’est le bonheur qui fait la jeunesse des femmes.
+Vous n’avez jamais été heureuse. Voulez-vous
+essayer ?… »</p>
+
+<p>Qu’allait-il dire encore ?… Le doigt levé aux
+lèvres de Claircœur, un « chut ! » tendre, mais
+qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce fougueux
+garçon, peu habitué aux résistances, et
+qui se flattait de créer un miracle d’extase, pouvait-il
+comprendre l’héroïque maladresse d’une
+telle femme ?</p>
+
+<p>Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant
+d’avoir provoqué les paroles délicieuses et
+inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à son
+premier flirt, elle se troublait follement de s’être
+laissé deviner. L’endroit aussi l’oppressait, la
+paralysait, l’endroit profane, ce salon d’hôtel où
+tout le monde pouvait venir.</p>
+
+<p>— « Taisez-vous, cher… cher ami », murmura-t-elle
+en une défensive de raison et de
+pudeur tellement involontaire que le regret de
+son cœur, tout bas, la démentait. « N’ajoutez
+rien. Réfléchissez. Il y a des paroles divines, qui
+ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si
+vous devez me les dire, je ne veux pas les devoir
+à… au chagrin que vous m’avez confié… à…
+à… notre commune émotion. »</p>
+
+<p>Les derniers mots se perdirent en une sorte de
+balbutiement. Elle ne pouvait se résoudre à les
+formuler. Son répertoire de romancière, qui les
+lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité
+éblouissante, douloureuse, mêlée de folie, de
+sagesse et de terreur, qui était en elle.</p>
+
+<p>Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres
+syllabes, pourtant sincères, mais moins sincères
+que le cri contenu de son amour. Elle
+croyait devoir les dire et les dit mal, parce
+qu’elles étouffaient les belles clameurs qui eussent
+jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle
+doutât de son visage pour cacher si bien son
+cœur !</p>
+
+<p>Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait
+plus sur ce visage, pendant qu’elle raisonnait, la
+grâce que le cœur y avait mise alors que la raison
+gardait le silence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p class="c sc">Louise Andraux à Théophile Andraux</p>
+
+<p class="date i">« Les Glycines, 14 août.</p>
+
+<p class="ind i">« Mon cher Théo,</p>
+
+<p class="i">« Tu n’as pu avancer tes vacances, soit ! Ni ma
+sécurité et celle de Lilie, ni la santé de Bernard — car
+tu nous amèneras ce pauvre enfant, j’espère, tu
+ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions — ne
+t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir
+lu cette lettre tu feras vivement ta valise. Nous allons
+te voir accourir.</p>
+
+<p class="i">« Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que
+c’est pour moi. Les frayeurs que j’éprouve dans
+cette grande baraque de maison, où tout craque,
+dont les serrures n’existent plus — (autant dire que
+nous couchons en plein bois. Et les forêts de sapins
+sont d’un noir lugubre !) — l’ennui, dont je suis
+malade… cela t’est bien indifférent !</p>
+
+<p class="i">« L’ennui… Parlons-en. C’est gai de vivre avec
+une femme de lettres ! Madame s’enferme… Madame
+écrit… On ne doit la déranger sous aucun prétexte.
+Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne
+à qui parler. Les seuls êtres humains que
+je vois sont sur des bateaux, à cent mètres de distance.
+Avec la meilleure volonté du monde, je ne
+peux pas reconnaître que c’est une société. Pourtant
+c’est la plus animée que je possède. Oui, mon cher !
+Regarder passer le bateau de Lucerne… aller…
+retour… Voilà les folles distractions de ta Loulou,
+qui aime tant le monde !</p>
+
+<p class="i">« Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse
+petite chienne, avec ses aboiements brusques à vous
+déchirer le tympan. Alors ?… La femme de chambre ? — une
+mijaurée qui vous sert comme avec des
+pincettes. Ou cette Suissesse abrutie, à qui j’avais
+demandé des « tourne-dos sur canapé », et qui est
+allée retourner la housse au dossier du canapé, dans
+le salon !!…</p>
+
+<p class="i">« Gilberte, me diras-tu ?</p>
+
+<p class="i">« Patience !… J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt
+que cela ne te fera plaisir.</p>
+
+<p class="i">« Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre
+à la question : « Et la Nature ? »</p>
+
+<p class="i">« Ah çà ! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la
+Nature — avec un grand N ? Quand on l’a vue une
+fois, — eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne te
+racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas
+ta partie de manille, la Nature, elle ne te fournira
+pas des calembours, pour aller faire l’homme d’esprit
+à ton bureau. Le premier jour, on dit : « Tiens !
+je me figurais que c’était plus haut, des montagnes.
+Enfin, c’est gentil, quoi ! Et le lac… celui des
+Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu… ça
+va encore. » Ensuite, quand les jours passent, il y a
+quelque chose qui vous horripile dans ce décor toujours
+pareil. C’est comme les pièces de théâtre où tous les
+actes se passent au même endroit. Chaque fois que le
+rideau se relève, pan !… le même salon, ou la même
+place de village, ou la même terrasse au bord de la
+mer. Tu peux le supporter ? Moi, ça m’énerve. Au
+fond, tout le monde pense comme ta Loulou, — qui n’est
+pas plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment,
+qui prétendent que ça change avec l’éclairage, — comme
+Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos
+du matin, du soir, du soleil ou de la lune, — ils n’en
+voient pas pour cinq centimes de plus que nous. C’est
+du chiqué.</p>
+
+<p class="i">« Mais il n’y a pas que pour « les lointains couleur
+de perle » (c’est un de ses mots) et les « amours
+de petits nuages roses », que mademoiselle Gilberte
+roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo,
+ce qui va te décider à t’amener. Tu as un faible
+pour ta fille aînée. Après l’avoir ignorée quand
+c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui
+ne te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce
+qu’elle a poussé comme elles poussent toutes, et que
+tu n’en reviens pas de l’avoir si bien faite. (Du
+moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise
+graine n’étouffera point la bonne.)</p>
+
+<p class="i">« Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des
+enfants d’honnêtes gens, de l’or en barre. Mais, pour
+le moment, tu n’as de cœur que pour cette grande
+demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa
+coquetterie lui fait une frimousse drôlette, — pas
+bon genre, d’ailleurs. Ah ! que tu es bien un homme,
+mon pauvre Théo !</p>
+
+<p class="i">« Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause
+du chagrin que la mâtine va te causer. Sais-tu ce
+qu’elle s’est mis en tête ?… Ou, du moins, ce qu’on
+lui a mis en tête ?… De monter sur les planches.
+Oui, tu m’entends bien, de se faire cabotine !… Ils
+ont découvert — le Fagueyrat et cette maboule de
+Claircœur — que Gilberte joue à miracle le rôle
+qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux.
+Et quel rôle !… Celui d’une « arpète ». Une petite-main
+de couturière, quoi ! Une midinette en herbe.
+De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la littérature !</p>
+
+<p class="i">« Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils
+lui ont donnée, à cette pauvre petite. Mais je crains
+autre chose. Et c’est pour cela que je te crie : « Accours ! »</p>
+
+<p class="i">« Mon Dieu ! je ne veux pas non plus te mettre
+la mort dans l’âme. Admettons qu’il est encore temps,
+que rien d’irréparable n’est arrivé. Voici la dernière
+algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.</p>
+
+<p class="i">« Nous faisions une promenade, — ta fille, sa
+marraine, l’inévitable Fagueyrat, Lilie et moi.</p>
+
+<p class="i">« Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne
+t’ai pas dit que le directeur (?…) des Fantaisies-Louvois
+se trouve dans le pays. Il est d’abord descendu
+à Lucerne, où « son auteur » — comme il dit — a
+couru lui rendre visite. Comme si c’était à une
+femme à se déranger ! — soit dit sans méchant
+calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une
+bonne journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant
+à se dire ! Le brillant jeune premier était mélancolique.
+Moins irrésistible dans la vie que sur la scène,
+il venait d’être planté là par sa bonne amie, — Blandine
+Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante.
+Un malheur n’arrive jamais seul. La plante
+grimpante devait jouer l’arpète. Elle plaquait le rôle
+en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur.
+Complications.</p>
+
+<p class="i">« Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa
+belle-de-nuit. Il écrivit à tout le firmament théâtral,
+et vint s’installer en haut du Rigi, — probablement
+pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi,
+c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend
+encore plus vite. Tous les jours, le beau ténébreux
+vient ici. Il répète des scènes, avec Claircœur,
+à qui il conseille sans cesse : « Coupez donc, coupez
+donc ! » et avec Gilberte, pour les répliques. (On a
+beau couper, il en reste toujours, de cette satanée
+pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues filantes,
+(c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec
+un ensemble touchant, sous prétexte d’engagements
+antérieurs, qu’est-ce que notre trio décide ?… Que
+mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à miracle
+cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça,
+à en crier, flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom
+sur des affiches, le long des palissades, contre
+lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des
+ordures !… Ce nom, qui est le mien, Théophile,
+celui de Bernard, celui de Nathalie. Tu n’es plus le
+seul à en disposer, monsieur Andraux.</p>
+
+<p class="i">« Revenons à la promenade d’hier. Nous montons
+dans ce petit chemin de fer, où il faut fermer les
+yeux tout le temps, si l’on ne veut pas s’évanouir en
+se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons
+vers le milieu de la montagne. De la station,
+nous devions aller à pied à un chalet où l’on donne à
+goûter — leur fameux café au lait suisse — pas
+mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les
+coupes de miel liquide, ce miel qu’on prend avec une
+spatule de bois et qui file partout… C’est gluant !…
+Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs des Alpes…
+Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes
+sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette…
+Beuh !… ce miel… n’en parlons plus !</p>
+
+<p class="i">« Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux
+rien dire, et pour cause !) est magnifique, on suit un
+sentier étroit, qui traverse des pâturages. — Encore
+un agrément, les sonnailles des vaches, poésie ! — Ah !
+les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la
+frousse !… Elles vous accourent dessus, comme si on
+était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et allez donc !
+Gilberte les trouve « mignonnes » !…</p>
+
+<p class="i">« Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe
+une pente très raide, caillouteuse, au-dessous
+de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a, — le vide,
+sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus
+dangereux, le sentier manquait. Un éboulement, les
+pluies… Bref, il fallait marcher à même cette pente.
+Le cabotin et ta fille, loin en avant, — parbleu ! — arrivent
+là… et traversent, sans s’inquiéter de nous,
+en arrière.</p>
+
+<p class="i">« Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à
+Gilles : « Sautez, si vous voulez, avec Criquette.
+J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien entendu,
+je reste avec mon enfant. » Chose épatante ! Claircœur — qui
+fait la jeune fille maintenant, oh ! combien !
+et que rien n’arrête — a trouvé que j’avais
+raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette.
+Nous avons appelé les deux autres, crié à
+nous rompre les cordes vocales… Tu crois qu’ils
+nous ont entendues, ou bien que, ne nous voyant
+plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur
+leurs pas. Tu les connais bien !</p>
+
+<p class="i">« Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à
+la station du funiculaire, où nous nous morfondions,
+mortes de fatigue, d’énervement, de faim. Ils avaient
+été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le chalet.
+Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré
+le paysage. Ils avaient…</p>
+
+<p class="i">« Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma
+nature. Mais si tu trouves que Gilberte peut s’égarer
+sur les montagnes avec un cabotin, si tu l’approuves
+de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche
+sera close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai
+plus ta fille. J’emmènerai la mienne pour lui éviter
+un pareil exemple. Ma Lilie, ma pauvre innocente,
+que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur
+mon lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle
+avait mis debout, et dont elle s’écartait en déclamant :
+« Misérable, je ne céderai point à votre amour ! »</p>
+
+<p class="i">« L’instinct de la vertu, pourtant !…</p>
+
+<p class="i">« Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave
+entre Gilberte et Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin.
+Mais tout porte à croire l’acteur plus persuasif
+qu’un tel article de literie — suisse d’ailleurs — et
+dur !… tu ne t’en fais pas idée !</p>
+
+<p class="i">« Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue
+lettre. J’ai dégagé ma responsabilité. Je t’ai mis au
+courant de tout. J’ai fait mon devoir.</p>
+
+<p class="i">« C’est dans la satisfaction de ce sentiment que
+je t’embrasse, mon Théophile, en regrettant que ce
+baiser se perde dans l’espace. Car, pour chaste qu’il
+soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse
+éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon
+mignon… mon roi trop aimé !</p>
+
+<p class="sign sc">« Ta Loulou. »</p>
+
+<p class="i">« P.-S. — Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras
+plus, à l’entresol de notre maison, quand la porte de
+la modiste est ouverte. Je t’assure qu’on cause sur
+elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière,
+cette bête à bon diable ! — c’est pas du monde pour
+un sous-chef. Tu t’amuses à leur dire une blague en
+passant, et ça ne va pas plus loin. J’en suis sûre. Je
+ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse
+d’elles. Mais c’est à cause de la concierge. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p class="c sc">Gilberte Andraux à Théophile Andraux</p>
+
+<p class="date i">« Les Glycines, 14 août.</p>
+
+<p class="ind i">« Bien cher papa,</p>
+
+<p class="i">« Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le
+cœur serré en prenant la plume. Mais, je t’en prie,
+cher papa, ne reste pas sur la première impression.
+Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au
+bout. Et même si je ne trouve pas les phrases qui te
+feront bien comprendre l’état d’âme de ta grande
+fille, — un état d’âme très sérieux, très brave, très
+loyal, je t’assure, — eh bien, sois assez bon pour
+attendre que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer — surtout
+avant de t’attrister — ce qui me serait
+bien plus dur que tout.</p>
+
+<p class="i">« Papa, tu sais que je me croyais une vocation
+littéraire. Tu en étais fier. Tu m’encourageais.
+J’espère encore que nous ne nous sommes trompés ni
+l’un ni l’autre.</p>
+
+<p class="i">« Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt
+ans peut écrire ne rapporte pas ce qu’elle mange
+(même avec un régime amincissant), ni le brin de toilette
+dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle
+géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent
+s’imposer un jour au public, ne s’imposeront que par
+deux catégories d’intermédiaires : 1<sup>o</sup> le temps, qui
+ne prendra de commission que sur son énergie et son
+travail, dont elle devra le saturer longuement ;
+2<sup>o</sup> ces messieurs les éditeurs, directeurs, critiques et
+confrères, qui la lanceront peut-être malgré l’encombrement,
+les rivalités, les bouillons à boire, mais à la
+condition qu’elle sera « bien gentille ».</p>
+
+<p class="i">« Le temps est un intermédiaire qui, ne me
+demandant pas d’être « bien gentille », mais de beaucoup
+travailler, me convient mieux que d’autres.
+Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins
+une bonne dizaine d’années.</p>
+
+<p class="i">« Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant
+gagner ma vie. Et d’autant plus que, malgré
+ses exigences, monsieur le temps ne garantit rien. Je
+peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître,
+au bout de cette décade, que ma littérature ne
+me rapportera pas une côtelette par semestre, — ce
+qui est peu (même avec le régime amincissant).</p>
+
+<p class="i">« Marraine, qui me disait tout cela avant que
+l’expérience me l’eût démontré — et que je ne croyais
+pas, naturellement — ajoutait : « Entre dans l’administration. »</p>
+
+<p class="i">« Mais, papa, entrer dans l’administration avec
+l’idée de tout faire pour en sortir, je ne trouve pas
+ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une fois
+entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La
+routine, le travail sans lutte, sans stimulant, sans
+concurrence, les augmentations, les années gagnées
+pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir accumulées
+en vain, — tout cela doit vous envelopper,
+vous amollir, vous fixer.</p>
+
+<p class="i">« Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie,
+dont on peut faire des œuvres vibrantes, frémissantes,
+saignantes.</p>
+
+<p class="i">« Cher papa, depuis que j’ai communié avec la
+Nature sublime, depuis que j’ai respiré l’air des altitudes,
+que j’ai entendu les voix de l’Espace et de la
+Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à
+l’aube, l’une après l’autre, foyers de pourpre hors
+de la brume bleuâtre, depuis que j’ai pleuré d’émotion
+devant ces beautés inouïes, moi, la petite Parisienne,
+qui appelais « mon parc » un pauvre arbre
+étiolé entre des murs, j’ai compris que je pouvais
+souffrir pour l’Art, dans la liberté, mais non pas
+m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où
+il n’est pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité,
+à laquelle on s’accoutume, le fait oublier, le
+fait renier, comme un maraudeur insolite, comme
+un intrus.</p>
+
+<p class="i">« Alors, cher papa, au moment même où je me
+désolais, où je doutais de tout : de moi, de mes aspirations
+stériles, des hommes et de leurs vilains
+pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes
+trop émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables,
+et du devoir, incompréhensible, — voici que
+j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une révélation,
+et, en même temps, comme une obligation très douce.</p>
+
+<p class="i">« Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je
+me crus presque miraculeusement exaucée. Tu jugerais
+peut-être qu’il y a là, de ma part, une prétention
+sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu
+n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite
+comme moi, qui ne s’est pas déshabituée de joindre
+les mains et d’implorer le Maître invisible, ait l’audace
+de mêler le Ciel à des choses de théâtre.</p>
+
+<p class="i">« Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait
+défaut dans la pièce de marraine. Impossible de la
+remplacer de façon convenable, en cette fin de
+vacances, alors que la saison d’hiver est organisée
+partout, et les engagements pris. Un rôle que je sais,
+que j’ai répété avec une prédilection instinctive, avec
+une sorte de pressentiment. Bien des fois, monsieur
+Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il
+appelait la justesse de mes intonations, le réalisme
+pathétique de mon jeu, mes trouvailles heureuses.</p>
+
+<p class="i">« Une idée me vint. Je m’offris, — tremblante,
+croyant qu’on allait me rire au nez.</p>
+
+<p class="i">« Papa… écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt
+à m’engager. Quant à marraine, elle s’affole, ne
+sait que penser, me refuse son consentement tant que
+je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve,
+non, je te le jure. Mais elle ne veut pas
+accepter cette responsabilité, — surtout vis-à-vis de
+toi.</p>
+
+<p class="i">— « Écris à ton père », m’a-t-elle dit. « Si tu lui
+exposes tes raisons comme tu me les as exposées à
+moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne te permît
+pas au moins une tentative. »</p>
+
+<p class="i">« La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine.
+Si je n’y réussis pas autant qu’on veut l’espérer,
+je renoncerai à la carrière du théâtre. M’y
+affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y
+reparaître, telle est mon intention. Tu penses bien
+que je n’accepterai pas, dans les coulisses, les échecs,
+les risques, auxquels je me soustrais sur le terrain
+littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins
+scandaleux dans ses périls, mais où il faut attendre
+parfois si longtemps pour se manifester.</p>
+
+<p class="i">« O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte
+les entraînements d’un milieu que l’on croit
+fatalement malsain. L’entraînement… mais la
+joie d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue… imposée au
+public… Oui, car il y a des gens assez puissants
+pour prendre une débutante par la main et pour la
+hisser au même poste que les vétérans de la plume…
+Cet entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a
+pas tourné la tête. Comment veux-tu que je la perde,
+cette petite tête, bien ignorante, bien modeste, mais
+bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de bravoure, — comment
+veux-tu que je la perde pour
+l’odeur d’une loge d’actrice, et le mirage des papillons
+de gaz dans un couloir, derrière la toile de
+fond ?</p>
+
+<p class="i">« Mon petit père, je t’en supplie ! laisse-moi
+essayer d’une carrière qu’on ne considère plus — sauf
+chez notre concierge de Grenelle, peut-être — comme l’abomination
+de la désolation. (Et encore,
+parce que notre concierge, étant stérile, n’a pas
+d’héritière au Conservatoire.) Rappelle-toi les jeunes
+filles bien élevées, les femmes du monde irréprochables,
+qui ont paru sur la scène, occasionnellement
+ou professionnellement, durant ces dernières années.
+Attends au moins que j’aie joué dans la pièce de marraine.
+La circonstance ferait accepter mon projet
+d’enrôlement temporaire aux personnes les plus
+rigides.</p>
+
+<p class="i">« Pour que tu saches — sans m’accuser de présomption — quel
+service je peux rendre, demande
+l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment
+il croit que j’interprète le personnage. Marraine
+est de son avis, mais elle n’en conviendra pas,
+dans la crainte que l’intérêt de la pièce n’influe sur
+ta décision.</p>
+
+<p class="i">« Mais, — entre nous, — mon petit papa, l’intérêt
+de sa pièce… est-ce que cela ne doit pas primer
+tout ?… Songe au coup de dés qu’elle jette sur le
+tapis !… Superbe victoire illuminant le présent et
+l’avenir… Ou désastre, anéantissant beaucoup du
+long effort passé. Songe avec quel cœur je combattrai
+ce combat pour la si bonne et noble chérie.
+Songe à ce que je lui dois… Tout. Et même toi,
+cher père. Car t’aurais-je retrouvé, si elle ne m’avait
+pas élevée pour toi, gardée pour toi, si elle ne m’avait
+pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant
+les années de mon enfance, où j’attendais ton retour ?</p>
+
+<p class="i">« Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me
+croit capable de ne plaider que pour moi-même.</p>
+
+<p class="i">« C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de
+tendresse depuis que nous sommes ici, dans ce pays
+admirable, — grâce à elle, d’ailleurs. Mais je traversais
+une crise… comment te dirai-je ?… mettons…
+de neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente
+et impuissante. Cette révélation de beauté, dans
+une nature presque trop grandiose, m’oppressait,
+m’anéantissait, tout en m’exaltant.</p>
+
+<p class="i">« Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien
+manifester, rien créer, qui corresponde, fût-ce de
+loin, à de si accablants émois. Je m’en exaspérais.
+J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine, — cette
+admirable marraine, dont je commence seulement
+à entrevoir la supériorité.</p>
+
+<p class="i">« Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les
+redoutables montagnes ne m’écrasent plus. Elles me
+sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à leurs
+cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une
+œuvre passionnante, travailler à mon goût, faire de
+l’art, exprimer tout ce qui demeurait en moi sans
+essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus tard,
+après avoir interprété les sentiments des autres,
+j’écrirai, je trouverai la forme impressionnante de
+mes propres sentiments.</p>
+
+<p class="i">« Cher papa… J’attends ta réponse avec une
+impatience que je ne puis te décrire. Comme je vais
+compter les heures, calculer les alternances de courriers,
+palpiter à la vue de ton écriture !</p>
+
+<p class="i">« M’auras-tu comprise ? Auras-tu confiance en moi ?</p>
+
+<p class="i">« Que de choses je pourrais te raconter, pour te
+faire voir l’existence avec mes yeux de jeune fille, — des
+yeux clairs, qui discernent leur chemin, et
+ne se laissent pas tromper par les indications menteuses
+des carrefours.</p>
+
+<p class="i">« Mais les choses qui nous déterminent ne se
+racontent pas. Car elles ne sont plus, pour qui en
+écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont les
+ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels
+ont lacéré nos épaules. Elles ne sont que des anecdotes.</p>
+
+<p class="i">« Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi
+selon ton cœur, sans écouter les voix étrangères, qui
+sont celles du préjugé.</p>
+
+<p class="i">« Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.</p>
+
+<p class="sign sc">« Ta Gilberte. »</p>
+
+<p class="i">« P.-S. — Dans cette lettre, je ne te parle pas de
+maman Louise, parce que nous avons pensé, marraine
+et moi, que nous devions te demander d’abord
+ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence
+pour toi, mon cher père.</p>
+
+<p class="i">« Je ne doute ni du jugement de maman Louise,
+ni de son affection pour moi, — affection méritoire,
+et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, comme en
+toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois
+m’en expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter
+la question de ton point de vue. Peut-être a-t-elle
+quelque idée de mon projet, d’après les éloges — un
+peu intempestifs et trop indulgents — que m’ont
+donnés, devant elle, marraine et monsieur Fagueyrat,
+sur ma façon de jouer. Puis, hier, la Suissesse
+qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques
+mots significatifs.</p>
+
+<p class="i">« C’est inouï !… cette Margoton du canton d’Uri,
+qui jargonne un patois impossible, et n’a jamais l’air
+de comprendre nos ordres, cette femme qui ne nous
+connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans
+deux autres semaines, cessera tout commerce avec
+nous pour l’éternité, — elle nous épie !… Elle écoute
+aux portes !… Que peut bien lui importer l’objet de
+nos entretiens ?</p>
+
+<p class="i">« Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie
+humaine de la malveillance ?… Car la curiosité n’est
+que la pourvoyeuse de la malveillance. Ce qu’on
+cherche à surprendre, ce n’est pas les belles actions.</p>
+
+<p class="i">« Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.</p>
+
+<p class="i">« Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà
+trop bas bleu !</p>
+
+<p class="i">« Ta grande petite <span class="sc rm">Bette</span>, qui te bige à plein
+cœur. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>La paisible demeure des Glycines, faite pour
+la douceur des rêves et l’enchantement de la tendresse,
+connut les drames mesquins, les paroles
+sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs,
+qui dissimulent des larmes de feu pour laisser
+plus sûrement en arrière des larmes de sang.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse
+aux grappes mauves, une ligne à pêcher
+dans la main, il fut, pour de trop courts moments,
+le plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit.
+Dans l’exultation d’apporter à l’office un
+seau d’eau tout grouillant d’écailles luisantes,
+dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner
+sa friture monumentale, devant Fagueyrat,
+acteur célèbre et directeur de théâtre, qui
+dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon,
+le sous-chef sentit mollir sa faible résistance.</p>
+
+<p>Venu de Paris pour empêcher sa fille de
+« monter sur les planches », il lui accordait — au
+dessert de ce repas glorieux, et sur les instances
+flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à
+Gilberte la destinée d’une Mars ou d’une Rachel, — il
+lui accordait l’autorisation « d’embrasser la
+carrière dramatique ».</p>
+
+<p>Cette autorisation, non convenue avec Louise,
+stupéfia Mme Andraux. Mais, la stupeur passée,
+cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le
+tour des convives. Un silence gêné planait. Elle
+se dirigea ensuite, d’un pas automatique, et
+comme sous l’impulsion d’une force irrésistible,
+surhumaine, vers la petite Nathalie.</p>
+
+<p>— « Maman, je n’ai pas eu mon dessert »,
+gémit l’enfant, qui sentait passer le vent d’une
+catastrophe.</p>
+
+<p>Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras
+cette grande fillette de neuf ans, qui pesait lourd.
+Mais les sentiments sublimes font accomplir aux
+muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche,
+en clamant tout à coup :</p>
+
+<p>— « Viens, mon innocente. Ils te perdraient
+aussi !…</p>
+
+<p>Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après
+elle, Louise envoya presque aussitôt la femme de
+chambre dans la salle à manger, pour réclamer
+un horaire des bateaux et un indicateur des chemins
+de fer, afin de manifester une intention
+destinée à glacer d’épouvante les gens qui avaient
+la chance de déguster une tarte aux prunes où la
+Suissesse était incomparable, et à semer le désespoir
+entre leurs tasses d’excellent café.</p>
+
+<p>L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant
+pas assez vite, Mme Andraux chargea Céline d’une
+nouvelle ambassade.</p>
+
+<p>— « Priez mademoiselle Gilberte de venir me
+parler. »</p>
+
+<p>La jeune fille regarda son père, puis sa marraine.
+Tous deux considéraient attentivement les
+dessins rouges de la nappe.</p>
+
+<p>Bernard, présent à la scène, — car M. Andraux
+l’avait amené de Paris — murmura :</p>
+
+<p>— « Hardi, ma fille ! va donner la réplique.
+Ça te formera pour le mélodrame. »</p>
+
+<p>Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait
+tiré sa malle au milieu de sa chambre. Pour l’instant,
+elle giflait Lilie, qui, parant les calottes de
+ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas
+partir.</p>
+
+<p>— « Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose »,
+déclara la dame de Grenelle à la fille aînée de son
+mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure, tellement
+plus jolie d’être radieuse.</p>
+
+<p>— « Quoi donc, maman Louise ? » demanda
+l’autre avec une douceur non feinte, — une douceur
+tellement aisée dans l’épanouissement où se
+dilatait sa jeune vie.</p>
+
+<p>— « Sois une cabotine. Ton père y consent. Je
+m’en moque. Mais, comme je ne veux pas que
+ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens
+que tu ne remettras plus les pieds chez moi.</p>
+
+<p>— Quoi ? » fit la jeune fille en pâlissant.</p>
+
+<p>Et elle regarda sa petite sœur.</p>
+
+<p>— « Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus »,
+souligna Louise.</p>
+
+<p>En ce moment, sa poitrine contractée de fureur
+se détendit, aspira l’air avec délices. Elle trouvait
+donc une blessure à placer, au défaut de la brillante
+armure de bonheur et de jeunesse.</p>
+
+<p>La vue de celle que Mme Andraux appelait
+intérieurement « cette gamine », et qui n’était
+plus une gamine insignifiante, négligeable, mais
+une créature d’élection, une artiste, consciente
+de sa grâce, couronnée d’espoir, marchant vers
+un succès certain, vers ce succès foudroyant et
+enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise,
+l’emplissait d’une haine jalouse. Jamais d’ailleurs
+elle n’en eût convenu avec elle-même. Sincèrement
+elle se cramponnait au prétexte : l’immoralité
+de la profession.</p>
+
+<p>« Quoi ! » pensait-elle, « toute ma vertu ne
+m’aura pas rapporté le centième des satisfactions
+que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis
+montée sur les planches, moi ? Est-ce que je me
+suis exhibée en public ? »</p>
+
+<p>Le talent qu’on applaudit « sur les planches »,
+le charme qui séduit le public… belle affaire !…
+D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné en faire
+montre, la preuve manquait pour les lui dénier.</p>
+
+<p>— « Mais, maman Louise », prononça Gilberte,
+faisant effort pour rester calme, « votre
+maison, c’est tout de même celle de papa. Vous
+ne pensez pas me chasser de chez mon père,
+pourtant ?</p>
+
+<p>— Nous verrons bien. En attendant, tu ne
+distilleras pas dans l’âme de mes enfants tes indignes
+calomnies. Tu ne leur raconteras pas que
+leur mère charge une cuisinière suisse d’écouter
+aux portes…</p>
+
+<p>— Comment ?…</p>
+
+<p>— J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas dit…</p>
+
+<p>— Tu l’as insinué, c’est pire.</p>
+
+<p>— Pardon, maman Louise. Vous ne vous en
+rapportiez pas toujours à la Suissesse… Qu’est-ce
+que vous avez fait pendant une heure, dans la
+penderie aux robes, contre cette porte condamnée
+donnant sur le cabinet de travail de marraine,
+lorsqu’elle eut cette longue conversation avec
+monsieur Fagueyrat ?…</p>
+
+<p>— Sors d’ici !… quitte cette chambre !… »
+cria l’épouse de Théophile, avec un accent et un
+geste où elle se révélait, il faut en convenir, non
+dépourvus d’aptitudes scéniques.</p>
+
+<p>Alors se déroulèrent les péripéties de cette
+crise familiale.</p>
+
+<p>Louise, désormais farouche et muette, continua
+de faire ses paquets. Dans le vague espoir
+qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile s’installa
+de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes,
+et une boîte d’asticots dont il était très fier. Machinalement,
+il plaçait l’asticot destiné au second
+hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait
+celui du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait
+du sport dont il était fou. A son oreille
+retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes
+de dédain :</p>
+
+<p>— « Oh ! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande
+pas de m’accompagner. »</p>
+
+<p>Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires
+représailles, en profitant d’une telle magnanimité,
+l’oppressait de mélancolie.</p>
+
+<p>Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé,
+remontant au plus vite jusqu’à la cime du Rigi, à
+peine assez distante, à son gré, de ces Glycines
+secouées par l’orage.</p>
+
+<p>Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait
+de délicatesse, de bonté, de logique, d’esprit,
+d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les
+choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut
+stupéfaite de découvrir que tant d’éléments pacifiques,
+dont l’efficacité aurait dû normalement
+se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de
+reconnaissance, de confiance, devenaient autant
+d’explosifs et de fulminants dès qu’elle les approchait
+du brasier.</p>
+
+<p>Louise lui déclara :</p>
+
+<p>— « Ma chère, je veux bien ne pas vous en
+vouloir. Mais, vraiment, j’y ai du mérite. Que
+votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes
+soucis. Que je ne la revoie plus — pas plus que
+je ne vous reverrai sans doute — je n’y puis rien :
+vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me
+mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au
+cœur qui peuvent me tuer en chemin ! Et Théophile…
+ses vacances perdues !… Je le connais,
+il me suivra. Pauvre ami !… Car, enfin, malgré
+sa faiblesse pour sa fille, je suis tout pour lui, il
+ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de
+même, avec votre folie de théâtre — qui vous
+coûtera cher ! c’est moi qui vous le dis — avoir
+jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé
+deux êtres aussi unis que mon Théo et moi ?… »</p>
+
+<p>Répondre à la dame de Grenelle que les glycines
+sécheraient de son départ, ne souhaitaient
+rien tant que d’abriter encore son cœur spasmodique
+et les loisirs de Théophile… que le bonheur
+conjugal du couple Andraux serait cultivé, apprécié
+sous la pergola aux grappes mauves mieux
+que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame
+autant que les pires insolences, lui eût suggéré
+les plus amères récriminations, l’eut précipitée
+peut-être dans des convulsions nerveuses.</p>
+
+<p>Claircœur dut y renoncer.</p>
+
+<p>« Théophile sera plus raisonnable », pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle se dirigea vers la terrasse.</p>
+
+<p>Mais Théophile craignait toute explication qui
+l’eût amené à blâmer Louise, ou — pire alternative — à
+intervenir auprès d’elle.</p>
+
+<p>Entendant des pas, devinant l’approche de la
+conciliatrice, il l’arrêta, sans tourner la tête, d’un
+geste de bras, à la fois impérieux et désespéré.
+Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions,
+contre la balustrade, fit deux pas en
+arrière, sur la pointe des pieds, chuchota :</p>
+
+<p>— « Retirez-vous, je vous en supplie !… Ça
+mord. Pas un mot !… Impossible de causer maintenant. »</p>
+
+<p>Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux,
+parmi ses vers de cadavre.</p>
+
+<p>Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine :</p>
+
+<p>— « Laissez-les donc partir. Vous ne voyez
+pas quelle chance pour nous ? S’ils restaient,
+outre que la vie serait infernale, papa retirerait
+sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation
+qu’il m’a donnée. Sa femme l’en persuaderait.
+Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je
+serai majeure dans quelques semaines. Mais il
+m’en coûterait d’entrer en lutte avec mon pauvre
+père. »</p>
+
+<p>La jeune fille ajouta :</p>
+
+<p>— « Croyez-vous !… A-t-elle démasqué son
+caractère, l’aimable Louise ! Dire que, pour l’opinion
+de personnes pareilles, je pourrais rater ma
+vie !</p>
+
+<p>— Et ton frère, sais-tu où il est ? Nous le laissera-t-on ? »
+demanda Claircœur.</p>
+
+<p>Gilberte hocha la tête — ignorance ou indifférence — et
+s’en alla piocher son rôle.</p>
+
+<p>Bernard avait voulu pêcher à côté de son père.
+La patience lui manquait. Un instant, il s’amusa
+à jeter, par-dessus la clôture, des poissons vivants
+à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie,
+sauta sur le rebord du mur. De là, ses yeux, que
+la lumière rendait pareils à deux sequins d’or, et
+qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur
+fixe flamboiement, guettaient les captures. Quand
+une forme sortait de l’eau, dansant au bout de
+la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme
+pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant
+de convoitise. Parfois, Bernard lui jetait un
+poisson. La victime, happée au passage, de
+quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute
+vive entre les mâchoires carnassières. Le sursaut
+de son corps et de sa queue divertissait le cruel
+garçon. Le chat posait ensuite devant lui la
+créature d’argent, dont la tête à présent manquait,
+et la dégustait, bouchée après bouchée.
+De temps à autre, il s’interrompait pour jeter
+un coup d’œil méprisant à Criquette, qui,
+révoltée, se dressait au pied du mur, injuriant
+l’intrus et son ignoble festin.</p>
+
+<p>— « Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et
+fiche-moi le camp toi-même, veux-tu ! » cria
+enfin Théophile.</p>
+
+<p>Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers
+le large, entre deux eaux, des centaines d’ombres
+agiles.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On
+ne le vit point aux Glycines, à l’heure où le facteur
+du port vint chercher les malles sur une
+brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui
+dire adieu. La sirène du bateau siffla. Louise dut
+courir, pour rattraper Théophile, parti en avant
+avec Claircœur et Nathalie.</p>
+
+<p>— « Je ne comprends pas cet enfant. Il doit
+être victime d’un accident de montagne… » gémit-elle,
+haletante, lorsqu’elle les rejoignit.</p>
+
+<p>— « Bah ! » dit le père, « il a eu peur que
+nous le remmenions.</p>
+
+<p>— Mais non… je lui avais dit… »</p>
+
+<p>Mme Andraux se sentait humiliée par le
+manque d’égards d’un fils bien à elle, élevé par
+elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie,
+à l’indomptable fille de « l’autre ».</p>
+
+<p>— « J’aurai bien soin de lui », dit Claircœur.
+« Et je regrette encore, mes chers amis… »</p>
+
+<p>Elle voulait les forcer à une effusion, dont
+l’absence lui crevait le cœur.</p>
+
+<p>Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une
+auberge. Sans un mot de regret, ils l’embrassèrent
+machinalement. Louise elle-même n’osa
+se soustraire à l’accolade.</p>
+
+<p>— Bien le bonjour à votre filleule de notre
+part, puisque Mademoiselle n’a pas daigné nous
+accompagner jusqu’au bateau », lança-t-elle en
+flèche du Parthe.</p>
+
+<p>On allait enlever la planche, du ponton à bord.
+Lilie, échappant à la main qui la tenait, bondit
+en arrière, se jeta au cou de Claircœur, dans la
+clameur des gens qui la crurent à l’eau :</p>
+
+<p>— « Tante Gil, je t’aime. Je serai à toi, quand
+je serai grande, mieux que Gilberte, mieux que
+tout le monde. Je t’aime, tante Gil, adieu… Je
+t’aime. »</p>
+
+<p>Un homme prit la fillette à bras-le-corps, la fit
+passer par-dessus le bastingage sur le pont, où
+elle retomba en sanglotant. Elle se tourna, tendant
+ses petits bras, son petit visage ruisselant de
+larmes. Elle cria encore :</p>
+
+<p>— « Embrasse Criquette pour moi. »</p>
+
+<p>Elle envoyait des baisers tant qu’elle pouvait,
+certaine d’être giflée aussitôt, n’en ayant
+cure.</p>
+
+<p>Mais, devant les exclamations admiratives,
+attendries, des passagers, qui trouvaient la
+scène charmante, proclamaient l’enfant adorable,
+Mme Andraux sourit jaune, et garda au fond de
+sa main les calottes qui lui démangeaient la
+paume.</p>
+
+<p>Devant les Glycines, Claircœur, au retour,
+levant la tête par hasard, aperçut un visage
+narquois, rouge et poudreux, encadré dans une
+lucarne. Où donnait cette lucarne ? elle n’en
+savait rien, n’ayant jamais gravi l’échelle du
+grenier.</p>
+
+<p>— « Tante Gil », cria la voix de Bernard, « tu
+ne peux pas me faire monter un bock. Je me
+gargarise depuis deux heures avec des toiles
+d’araignée. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, Claircœur aurait dû être heureuse.
+Elle réalisait enfin son projet de travail,
+sous la pergola, dans l’isolement, le calme, la
+beauté des choses.</p>
+
+<p>L’après-midi s’avançait. La lumière prenait
+une douceur merveilleuse. Les ombres mêmes
+étaient baignées d’une splendeur diffuse. Azurées
+ou glauques, elles s’enfonçaient dans les plis des
+montagnes, planaient sur les eaux, contre les
+grandes murailles rocheuses, sans rien dissimuler
+des lignes ni des couleurs. Elles n’étaient point
+des ombres, mais des morceaux amortis de clarté.
+Là-haut, là-bas, dans les lointains de l’altitude
+et de la distance, les profils des cimes, les pics
+neigeux, participaient à la magie de l’atmosphère,
+cessaient de se dessiner comme des contours
+terrestres, rivalisaient de légèreté avec les
+brumes vaporeuses ondulant et se dissolvant
+au-dessous d’eux. Sur les pentes inférieures, les
+forêts de sapins, si touffues, si riches d’obscurité
+verte et profonde, ne parvenaient pas à s’inscrire
+violemment, victorieusement, parmi la fantasmagorie
+des apparences. Soumises également
+aux caprices des rayons, elles poudroyaient
+comme une arène sablée d’or, ou se crêtaient
+d’écume bleuâtre là où le soleil ne les visitait
+point.</p>
+
+<p>Plus proche, plus humble, plus réelle, l’eau
+du lac, enfermée dans ce cadre de magnificence,
+reposait, frissonnante, mystérieuse.</p>
+
+<p>Et le calme était infini.</p>
+
+<p>Claircœur porta elle-même sa petite table dans
+l’angle le plus écarté de la terrasse, contre la
+balustrade, là où les rameaux de la glycine
+retombaient plus abondants.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier,
+l’encre, son porte-plume préféré, tout était prêt.
+Criquette elle-même, sur son coussin que supportait
+un pliant, la regardait de ses yeux attentifs,
+comme pour lui dire : « Notre intimité est revenue.
+Te voilà seule. Je ne te quitte pas. »</p>
+
+<p>Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être
+pas respecté le travail méditatif, était parti
+en excursion dès le matin.</p>
+
+<p>Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque
+indistinct, parvenait de temps à autre jusqu’à la
+romancière. Des voix s’élevaient, par intermittence,
+dans la maison. Des voix, qui traversaient
+à peine, et rarement, le grand jardin. Des voix
+que l’espace absorbait, que nulle oreille, sauf
+celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette
+distance. La voix de Fagueyrat faisant étudier le
+rôle à Gilberte. La voix de l’élève se pliant aux
+indications du maître.</p>
+
+<p>Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler
+l’inspiration de celle qui écrivait. Cependant cette
+inspiration demeurait rebelle. La plume ne courait
+pas sur le papier. Un moment vint où elle se
+déroba, où elle se coucha sur la page blanche,
+comme un cheval qui se refuse, puis qui s’abat en
+franchissant l’obstacle.</p>
+
+<p>Claircœur regarda longuement au loin, ensuite
+elle contempla l’eau toute proche. Elle se tourna
+vers Criquette, plongea un tragique regard dans
+les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un
+instant le double écho des voix, si ténu, presque
+imperceptible, mais distinct pour elle dans
+l’énorme silence…</p>
+
+<p>Alors, inclinant son front entre ses mains, elle
+commença de pleurer, de pleurer intarissablement,
+tout bas, sans un soupir, sans un sanglot…
+de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur,
+toute son âme, ruisselaient d’elle avec ses larmes.</p>
+
+<p>Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne
+s’aperçut même pas que Criquette, ayant sauté
+de son coussin, grattait doucement contre elle,
+d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de
+réponse, s’asseyait à ses pieds, sur le bord de sa
+jupe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>— « Ma petite Gilberte, viens un peu jusque
+sur la terrasse. »</p>
+
+<p>La jeune fille accourut, souriante, avec un air
+d’empressement tendre. La joie de vivre fleurissait
+maintenant sur son charmant visage. Cette
+joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle
+comme une récompense à la maternelle créature
+qui en était l’auteur. Quand Gilberte répétait :
+« Ah ! marraine, que je suis heureuse ! » Cela
+impliquait vaguement : « Le but de ta vie est
+atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des soucis à
+cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive,
+ses baisers reconnaissants. N’es-tu pas
+comblée ? »</p>
+
+<p>C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a
+droit à la vie, à l’avenir. Gilberte n’était pas plus
+égoïste que tout cœur filial de vingt ans. Et comment
+ne s’y fût-elle pas méprise ?… Le fait
+qu’elle rît et chantât par la maison, sa mélancolie
+envolée, que sa jolie nature, détendue,
+retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre
+flexible dont on ne courbe plus l’essor, que ses
+bras, ses lèvres, eussent de nouveau les câlineries
+de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur !</p>
+
+<p>— « Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse…
+toi, du moins. C’est tout ce que je désire », murmurait
+tante Gil, en se penchant le soir vers
+l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne.</p>
+
+<p>C’est tout ce qu’elle <i>voulait</i> désirer. Et elle
+était sincère dans son vouloir. Elle appréciait la
+douceur de border dans son « dodo », comme
+jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis
+trop longtemps, ne le permettait plus, poussait
+le verrou, s’enfermait sauvagement avec des rêves
+qui ne disaient pas leur secret.</p>
+
+<p>Dans la confiance et la camaraderie revenues,
+Claircœur l’appelait, ce matin-là :</p>
+
+<p>— « Viens jusqu’à la terrasse.</p>
+
+<p>— Vous avez quelque chose, marraine ? » demanda
+Gilberte, qui remarqua sa pâleur, sa
+bouche frémissante, et le geste dont elle serrait
+des papiers dans sa main.</p>
+
+<p>La romancière ne répondit pas. Toutes deux
+longèrent l’allée envahie par les romarins, les
+lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait
+fortement dans ce matin mouillé) ! Elles
+arrivèrent sous les glycines. La pluie, une bourrasque
+dont le lac se rebroussait encore, avait
+anéanti les dernières fleurs. Mais le feuillage
+délicat formait toujours cet abri, semblable, de
+loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs,
+cet abri dont le voyageur emportait l’image, en
+se disant :</p>
+
+<p>— « Qu’il doit faire bon vivre là ! »</p>
+
+<p>Les deux femmes s’assirent au fond, sur le
+banc rustique.</p>
+
+<p>— « Gilberte, ma chérie, tu te sens capable,
+n’est-ce pas ? d’accepter une mission, et de
+garder un secret. Tout au moins, de garder un
+secret. La mission… ce serait pour si je disparaissais…</p>
+
+<p>— Oh ! petite marraine !… »</p>
+
+<p>La phrase funèbre fut étouffée par une exclamation,
+un baiser.</p>
+
+<p>— « Mon enfant, je vais te faire du chagrin.
+Mais je crois que c’est indispensable. »</p>
+
+<p>Elle vit s’effarer le jeune visage.</p>
+
+<p>— « Lis cette lettre de ton père. »</p>
+
+<p>Un cri :</p>
+
+<p>— « Oh !… Papa reprend son autorisation !…
+Papa veut m’empêcher… »</p>
+
+<p>La main de Claircœur, d’une pression rapide,
+arrêta cet émoi.</p>
+
+<p>— « Il s’agit de ton frère. »</p>
+
+<p>Un imperceptible sursaut de soulagement. On
+supporte toujours les peines des autres plus aisément
+que les siennes propres. Gilberte s’écria :</p>
+
+<p>— « Bernard n’est pas rentré à Paris !</p>
+
+<p>— Tu le savais ?</p>
+
+<p>— Non, marraine. Mais j’en avais peur.</p>
+
+<p>— Moi, j’en étais sûre », murmura Claircœur.</p>
+
+<p>Gilberte, profondément étonnée, la regarda.</p>
+
+<p>— « Tu en étais sûre ? Depuis quand ?</p>
+
+<p>— Depuis le lendemain de son départ.</p>
+
+<p>— Cela fait cinq jours », observa la jeune fille,
+« Et tu ne m’as rien dit ! »</p>
+
+<p>Sa marraine, en signe d’impuissance, hocha la
+tête.</p>
+
+<p>— « Tu as prévenu ses parents ?</p>
+
+<p>— Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras
+ensuite. Lis ce que m’écrit ton père. »</p>
+
+<p>Gilberte lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date i">« Paris, 27 août.</p>
+
+<p class="ind i">« Ma pauvre Gil,</p>
+
+<p class="i">« Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser
+à vous.</p>
+
+<p class="i">« Il m’est douloureux de partager l’indignation
+de ma femme, de vous parler comme elle m’engage
+à le faire. Cependant, notre douleur est immense, et
+me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la
+cause.</p>
+
+<p class="i">« C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien,
+que j’avais ratifié le coup de tête de ma fille, que je
+m’étais résigné à la voir entrer dans la carrière
+hasardeuse où votre imprudence l’a poussée… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>— « Ça, c’est raide ! » s’exclama Gilberte.</p>
+
+<p>— « Continue. Cela n’a pas la moindre importance.</p>
+
+<p>— Comment !… pas la moindre…</p>
+
+<p>— Continue. »</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion
+de notre fils, que vous lui donnez les moyens de
+nous braver, que vous lancez ce malheureux enfant
+vers les pires aventures, mettant le deuil et les
+larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est
+trop, et que, suivant la volonté formelle de Louise,
+à laquelle je me rallie, vous n’existez plus pour
+nous.</p>
+
+<p class="i">« Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse…
+(car, moi, je ne veux pas croire à une intention
+consciente de votre part dans cette œuvre abominable)
+c’est que vous ne saviez pas l’usage que
+Bernard ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a
+nanti.</p>
+
+<p class="i">« Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque
+pour l’Amérique, qu’il rentrera en France un des
+plus glorieux aviateurs du monde, ou que nous ne
+le reverrons jamais.</p>
+
+<p class="i">« Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude
+sur sa vie matérielle. — Donc, il a de l’argent.</p>
+
+<p class="i">« Et qui lui en a donné, si ce n’est vous ? Il a
+quitté les « Glycines » pour accomplir un projet
+auquel il avait renoncé. Il nous avait promis de n’y
+plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si
+droit ! Comment ne pas croire, avec sa mère, que
+vous lui avez remis sa chimère en tête, que vous lui
+avez fourni les moyens de la réaliser ?</p>
+
+<p class="i">« Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous
+accuser d’une mauvaise action, d’une vengeance méditée.
+Mais je reconnais là votre esprit romanesque,
+votre imprudence. Je vous crie : Gilles de Claircœur,
+je vous avais confié mon fils ! Qu’avez-vous fait de
+lui ?</p>
+
+<p class="c i">« Un père désespéré,</p>
+
+<p class="sign sc">« Théophile Andraux. »</p>
+
+<p class="i">« P.-S. — Que Gilberte m’écrive toujours au
+ministère. Mon infortunée Louise ne pourrait supporter
+de voir son écriture. Pour vous, ma pauvre
+Gil… (hélas ! ce nom familier vient malgré moi sous
+ma plume. Et dire que je vous appelais aussi « ma
+sœur ! »), n’écrivez pas à la maison. N’exaspérez pas
+la douleur d’une mère. On vous retournerait vos
+lettres sans les ouvrir.</p>
+
+<p class="i">« 2<sup>e</sup> P.-S. — Est-il vrai que vos inconséquences
+vous aient déjà conduite à des embarras pécuniers ?<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>
+Un employé de mon bureau, ami d’un certain Grandet — que
+vous devez connaître ! — prétend que
+vous en êtes à demander des avances sur vos travaux.
+Vous auriez payé les dettes de monsieur Fagueyrat,
+et entre autres des sommes considérables au
+marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre
+affaire. Évidemment. Mais, dans les circonstances
+actuelles, je dois vous prévenir : ne comptez pas sur
+nous. Les maigres économies, amassées pour notre
+innocente Lilie, à force de privations et de travail,
+ne sauraient être jetées au gouffre… »</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Orthographe de M. Andraux.</p>
+</div>
+<p>Une ligne de points suspensifs suivait ce mot
+« gouffre », — peut-être pour en mieux faire
+pressentir l’insondable horreur, peut-être pour
+éviter une définition trop cruelle.</p>
+
+<p>Gilberte, qui avait lu toujours plus lentement,
+leva un visage aussi blanc que sa chemisette de
+batiste.</p>
+
+<p>— « Les économies de Lilie ! » observa-t-elle
+d’abord. « Mais je les connais, les économies de
+Lilie. Elles sont constituées uniquement par les
+cadeaux d’argent que tu lui fais au jour de l’an
+et à son anniversaire.</p>
+
+<p>— Laissons », dit Claircœur.</p>
+
+<p>— « En effet, laissons. Qu’est-ce que cette
+histoire de Bernard ? Il n’est donc pas rentré ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Et tu étais au courant, marraine ? C’est
+impossible. Je n’en crois rien.</p>
+
+<p>— Tu te rappelles que Bernard nous a quittées
+jeudi après-midi. Demain, il y aura huit jours ?</p>
+
+<p>— Parfaitement.</p>
+
+<p>— Vendredi matin, j’ai reçu une lettre de lui,
+jetée à la poste de Lucerne.</p>
+
+<p>— Une lettre !… Tu ne m’en as rien dit.</p>
+
+<p>— Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui
+vive. Mais tes parents m’accusent. Je veux avoir
+un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu saches la
+vérité. A la condition de la taire tant que je
+vivrai. Quand je ne serai plus…</p>
+
+<p>— Marraine !…</p>
+
+<p>— Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances,
+suivant ton cœur. Jamais pour faire
+du tort à Bernard…</p>
+
+<p>— Du tort à Bernard !… je l’aime trop ! De
+toute ma famille Andraux, c’est lui que j’aime le
+mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en
+feraient jamais un rond-de-cuir.</p>
+
+<p>— Gilberte, écoute… je crois, malgré tout,
+comme toi, que c’est un « chic type ». Cependant,
+il a commis une action bien grave. Je la
+lui pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour
+que quelqu’un, si je disparaissais, puisse lui dire
+que je lui pardonne. »</p>
+
+<p>Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut,
+fixant sur sa marraine des yeux élargis, pleins
+d’effroi.</p>
+
+<p>— « Voici sa lettre », dit la romancière.
+Et elle tremblait aussi en passant le papier à
+la jeune fille.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date i">« Lucerne, jeudi soir.</p>
+
+<p class="ind i">« Chère tante Gil,</p>
+
+<p class="i">« Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière
+fois. Vous allez me maudire, m’appeler « petit
+misérable ». Vous serez — c’est possible — plus
+cruelle encore.</p>
+
+<p class="i">« N’importe ! je risque tout, même de vous faire
+du chagrin, c’est ce qui m’embête. Mais la vie est
+plus forte. Si vous saviez comme elle bout dans mes
+veines !</p>
+
+<p class="i">« Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez
+confié, pour que papa le touche et vous envoie l’argent — c’est
+moi qui le toucherai demain, à Paris, à
+moins que vous ne préveniez télégraphiquement — auquel
+cas, on m’arrêtera comme un voleur.</p>
+
+<p class="i">« Je suis un voleur, tante Gil, — un voleur-emprunteur,
+car je vous rendrai tout, avec les intérêts
+composés… Et bientôt, — à moins que je ne me
+casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis
+un voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain
+publiquement. A vrai dire, je bluffe. Je crois que
+vous ne le ferez pas. Je vous connais, adorable tante
+Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous
+aime mieux que ma propre mère… J’aurais l’air de
+vous enjôler pour vous soutirer plus sûrement la
+galette.</p>
+
+<p class="i">« Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de
+honte et de peur quand je pousserai demain la porte
+du bureau, où l’on me comptera peut-être l’argent de
+ce chèque, signé de vous, — mais où, peut-être, on
+me mettra la main au collet.</p>
+
+<p class="i">« Si j’emporte l’argent… — Oh ! dans la rue, là…
+tout de suite… dehors… comme je vous bénirai,
+tante Gil ! — ce sera la seule fois de ma vie où j’aurai
+ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour
+l’Amérique, j’apprendrai à voler, — pas des chèques,
+méchante tante Gil ! Je m’acharnerai aux plus dangereux
+exploits, j’affronterai les pires dangers, pour
+revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse, mon
+sang, ma vie, au service de notre armée, dans
+laquelle je m’engagerai. Je serai un aviateur militaire,
+comme le sapeur Paulhan, comme Legagneux.
+Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la
+pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et
+solitaire, comme Alfred Leblanc. On me décorera
+comme eux, tante Gil… si vous ne m’avez pas fait
+constituer un casier judiciaire.</p>
+
+<p class="i">« Je vous le jure, tante Gil… je vous le jure !…
+Ou alors, je serai mort. Je me serai brisé sur le sol
+comme un pantin qui se disloque, ou bien j’aurai
+cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux
+préfère attendre, comme le lièvre.)</p>
+
+<p class="i">« Tante Gil, croyez-moi… Pardonnez-moi !… Je
+ne vous embrasse pas. Je n’en suis pas digne. Je
+baise le gravier, là, dans l’allée du jardin, aux
+« Glycines », parmi les lavandes sur lesquelles vous
+avez marché, et qui sentent si bon quand votre pied
+d’admirable tante Gil leur a fait l’honneur de les
+écraser.</p>
+
+<p class="c i">« Votre petit misérable,<br>
+« Votre grand fou,</p>
+
+<p class="sign i">« Votre <span class="sc rm">Bernard</span>.</p>
+
+<p class="i">« P.-S. — Pourvu que ce ne soit pas à cause des
+autres que vous m’épargniez !… C’est ça qui me punirait !
+Les autres… je leur écrirai, ne vous inquiétez
+pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous leur
+coupe. Je la félicite, et l’embrasse. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua
+tandis qu’elle parcourait les lignes griffonnées
+d’une écriture encore presque puérile.
+Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la
+maîtrise de soi. Aussi reçut-elle d’un geste apaisant
+la jeune fille, qui s’abattit contre son épaule
+dans une crise de sanglots convulsifs.</p>
+
+<p>— « Marraine… oh ! marraine… quelle horreur !…
+notre Bernard… quelle horreur !…</p>
+
+<p>— Chut !… » fit une voix douce. « Cela
+n’existe pas. »</p>
+
+<p>Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta,
+interrogateur. Comment !… cela n’existait pas ?
+On avait pu arranger ?… Mais, pourtant… La
+lettre de M. Andraux ?</p>
+
+<p>— « Non », reprit Claircœur. « Ou du moins,
+cela n’existe plus. N’y pensons plus. N’en parlons
+pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut… »
+(Elle montrait le ciel, où, contre l’azur,
+de gros flocons blancs se poursuivaient, comme
+si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac
+leurs bonnets de neige.) « Oui, ma Gilberte, regardons
+souvent là-haut. Un beau jour, nous y
+verrons surgir un point noir, qui s’élargira en
+deux ailes de toile, et notre Bernard descendra.
+Il reviendra par un chemin sans souillures. La
+tache de boue emportée au départ sera devenue
+comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse
+dans un fil de soleil à travers une chambre obscure.
+Mais elle ne sera plus visible, puisque,
+pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout
+grands les volets. »</p>
+
+<p>En achevant cette phrase, Claircœur prit la
+lettre de Bernard. Elle la déchira en tout petits
+morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le
+paquet de ces petits morceaux par-dessus la
+balustrade, entre les rameaux pendants de la
+glycine.</p>
+
+<p>Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle
+qu’il n’en restât des débris parmi les feuillages ?</p>
+
+<p>Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui
+verdissait au large, la lettre déchiquetée formait
+un menu tas blanc. Mais le mouvement de la
+houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà.
+Des poissons, croyant à une proie, sautèrent à
+plusieurs reprises, dispersant, engloutissant les
+parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent
+d’autres. Quelques-unes restaient, s’attardaient
+au balancement d’une vague. Et il y en
+avait qui filaient vers le large, poussées par une
+brise qu’on ne percevait pas.</p>
+
+<p>Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle
+ne distinguât plus la moindre tache claire sur
+l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille :</p>
+
+<p>— « Viens, c’est fini. Rentrons. »</p>
+
+<p>La jeune fille embrassa tante Gil longuement,
+en silence. Mais ses lèvres frémissaient, comme
+d’une parole qu’elle n’osait dire.</p>
+
+<p>— « Tais-toi, ma Gilberte. Donnons-lui le
+crédit de l’avenir, comme il le demande.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela. Vous êtes bonne… généreuse…
+Mais… l’argent ?</p>
+
+<p>— Quel argent ?</p>
+
+<p>— Celui du… du chèque.</p>
+
+<p>— Dame… une somme assez forte, au moins
+relativement.</p>
+
+<p>— Relativement… à quoi ?</p>
+
+<p>— Au besoin que j’en avais, comme argent
+comptant, disponible… C’est Grandet qui venait
+de le déposer à mon compte à la Société Universelle.
+Tu as bien vu… dans la lettre de ton
+père… Il parle d’un certain Grandet.</p>
+
+<p>— Un nom de Balzac, marraine.</p>
+
+<p>— Oui, un nom. Et un personnage aussi, de
+Balzac. C’est un monsieur qui, de son métier
+officiel, fabrique des caisses à fleurs, des caisses
+en bois, en zinc… Mais, sa véritable caisse, est
+celle qu’il ouvre aux gens de lettres dans la
+débine… Il leur avance de l’argent, et se rembourse,
+avec usure, sur leurs reproductions à la
+Société des Trente mille lignes.</p>
+
+<p>— Marraine… C’est donc vrai ?… Tu es dans
+l’embarras ?</p>
+
+<p>— J’ai eu de fortes dépenses, cette année. Je
+ne publie pas de roman. Et… mes petites valeurs…
+je ne peux pas les vendre toutes, sans
+trop de perte.</p>
+
+<p>— Toutes… oh ! marraine, tu en as vendu !…
+Mais, ce n’est pas pour cette chose… pour…
+Papa se trompe. Personne ne t’a demandé de…
+de payer… des dettes ? »</p>
+
+<p>Claircœur eut un éclair dans les yeux.</p>
+
+<p>— « Tu n’as pas cru cette vilenie ?</p>
+
+<p>— Oh ! non », cria impétueusement la jeune
+fille. « Croire cela de lui… jamais !… »</p>
+
+<p>Sa marraine la regarda. De pâle qu’elle était,
+Gilberte devint pourpre.</p>
+
+<p>— « Je t’en prie, marraine… Tu n’as pas à me
+faire ces yeux-là. Marcel Fagueyrat est un galant
+homme, qui ne demanderait pas de l’argent à
+une femme. Voilà tout ce que je veux dire. Et je
+le sais. Avant lui, j’avais pris une piètre opinion
+de ces messieurs. J’avais vu ce qu’ils valent. Pas
+un qui sache respecter une jeune fille. Pouah !
+Des gens âgés, des amis de vos parents, des puissants
+qui tiennent votre sort dans la main. Les
+lâches !… quelle honte !… Eh bien, marraine, il
+y en a un… Et c’est un acteur, qu’on dit léger…
+Un homme jeune, un homme à succès. Il m’ouvre
+une carrière, il me prépare à y entrer, il me
+donne des leçons… Tu n’es pas toujours là…
+Nous jouons des scènes passionnées… Eh bien,
+marraine, il ne m’a pas dit une parole qu’il n’eût
+dite devant toi. Il ne m’a pas effleurée du bout
+du doigt. Il n’a pas eu un regard, pas un mot
+qui m’eût gênée. Il n’a pas risqué, même en
+plaisantant, l’ombre d’une déclaration…</p>
+
+<p>— Il est donc capable d’un sentiment profond,
+d’un amour délicat !… » prononça lentement
+Claircœur, avec un étrange sourire. « Tant
+mieux ! j’avais si grand’peur que non.</p>
+
+<p>— Marraine !… » cria Gilberte, éperdue.</p>
+
+<p>— « Ne lui permets pas encore de te le dire.
+Mais, va, petite fille… ne te tourmente pas de
+son silence… »</p>
+
+<p>Elle s’interrompit. De nouveau, la tête de sa
+filleule cherchait le refuge de son épaule, mais
+dans une émotion si nouvelle, si violente, que
+tante Gil, appuyant sa joue contre la coquille
+brune et lisse des cheveux charmants, eut un cri
+troublé, — un de ces cris dont l’accent bouleverse
+l’âme qui les exhale, et lui restent en écho pour
+lui attester ce qu’elle a souffert :</p>
+
+<p>— « Mon Dieu !… Comme tu l’aimes !… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p><i>Les Malheurs d’une arpète</i>, comédie dramatique
+en cinq actes et huit tableaux, contenait les éléments
+d’un succès.</p>
+
+<p>Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct
+de la scène prévoyait ce qui pouvait porter sur le
+public. Les conseils donnés par lui à l’auteur procédaient
+de ce même instinct. Claircœur les avait
+saisis avec intelligence, — avec plus que de l’intelligence :
+avec confiance, avec foi, avec une
+sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle
+aussi, momentanément, et par une communion
+secrète, femme de théâtre. Ces conseils, dont elle
+se pénétra si vite, elle les avait adroitement
+suivis.</p>
+
+<p>Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie
+décisive, eurent raison d’escompter la victoire.
+Cependant, la victoire manqua. Et par leur
+faute.</p>
+
+<p>Il y a, autour d’une répétition générale, de
+nombreuses contingences, — si nombreuses
+qu’elles déterminent le sort de la pièce, quand
+celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez
+haute pour braver leur influence mauvaise, ni
+une médiocrité assez morne pour anéantir leur
+influence favorable.</p>
+
+<p><i>Les Malheurs d’une arpète</i> n’offraient rien de
+commun avec un chef-d’œuvre. Mais ce drame
+ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué
+d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant
+par ses interprètes, divertissant par des
+décors et des trucs où l’on n’avait pas épargné
+l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et
+même suggérer quelques saines réflexions, au
+cours d’une bonne centaine de soirées.</p>
+
+<p>Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement
+que le directeur et l’auteur fussent moins
+infatués, moins impatients. Peut-être que le fameux
+« truc » du cinq ne ratât pas la veille de la
+répétition générale, ce qui fit transformer précipitamment
+plusieurs scènes, et jeter l’incohérence
+dans le dénouement. Peut-être que le décor du
+trois ne fût pas si long à poser, ce qui retint les
+spectateurs au delà de l’heure normale où l’on
+trouve des fiacres pour rentrer chez soi, — les
+rares spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à
+la fin. Peut-être qu’il ne plût pas à torrents, ce
+soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu, l’après-midi,
+une autre répétition générale, toute différente,
+mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique
+et légère, mais très longue aussi, ce qui
+avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit
+à un rapide « morceau sur le pouce », qui leur
+laissa des estomacs crispés jusqu’à onze heures du
+soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale
+ensuite, jusqu’à deux heures du matin, — heure
+insolite où le rideau tomba.</p>
+
+<p>Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant
+l’une à la dernière répétition des couturières, où
+le truc rata. L’autre, à transformer le dénouement.
+La troisième, à fondre en un seul deux
+tableaux, afin d’éviter la plantation trop longue
+d’un décor magnifique, payé les yeux de la tête,
+et qui devenait inutilisable.</p>
+
+<p>La première représentation marcha bien. Mais
+avant qu’elle commençât, l’opinion de la presse
+était faite, écrite, composée en caractères d’imprimerie,
+et reposait sur le marbre.</p>
+
+<p>La deuxième fut brillante. Elle se termina à
+minuit moins le quart. On avait coordonné les
+tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs
+avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements
+et les béquets.</p>
+
+<p>Mais qu’importe la deuxième représentation
+pour le destin d’une pièce. Cette pièce est déjà
+condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans
+six semaines, — quand elle aura quitté l’affiche, — des
+coupures de journaux, venues de Yokohama
+ou des îles Fidji, reprocheront encore à
+l’auteur exaspéré d’avoir montré au début un
+personnage n’ayant que deux mots à dire et ne
+revenant plus ensuite, alors que ce personnage,
+couturier surpris par le lever du rideau le soir de
+la générale, avait eu la présence d’esprit de lancer
+à sa cliente une phrase quelconque, avant de
+disparaître d’une représentation dans laquelle il
+n’avait que faire.</p>
+
+<p>Claircœur connut la torture de ces griefs
+ineptes. Et la torture mille fois plus atroce de se
+dire : « Avec deux jours de patience, en présentant
+ma pièce à la générale telle que le public l’a
+vue à la seconde, l’œuvre de ma vie, de ma douleur,
+de mon espérance, l’œuvre où coule mon
+sang, — où coulera pour toujours mon sang, — ne
+fût pas retombée sur mon cœur pour le broyer
+de sa chute. »</p>
+
+<p>Timidement, elle objectait à Fagueyrat :</p>
+
+<p>— « Je vous avais supplié de remettre. Nous
+n’avions pas une seule fois répété la pièce dans
+son ensemble, sans accroc, en calculant le temps
+des entr’actes. »</p>
+
+<p>Il répondait :</p>
+
+<p>— « Que voulez-vous, ma pauvre amie !… Je
+ne pouvais plus supporter de dépenser sans
+recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes,
+d’ouvreuses, et le reste, partaient du
+12 octobre. J’ai voulu compter mes recettes à
+partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce
+par terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner.
+Votre œuvre est si belle !… J’étais trop
+sûr de son triomphe, malgré tout ! Et je souffrais
+tant d’être votre débiteur ! Il y a des heures dans
+la vie, des heures de surmenage et de délire, où
+l’on ne voit plus clair. »</p>
+
+<p>Comment lui en aurait-elle voulu ? Il perdait
+autant qu’elle, plus qu’elle peut-être. Comme
+directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui apporterait
+une pièce, sauf les douteux, les débutants,
+ceux qui attacheraient une pierre plus lourde à
+ses pieds, pour qu’il s’enfonçât davantage.</p>
+
+<p>Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le
+vantait d’autant plus pour son interprétation
+qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant
+qu’organisateur. Les camarades jubilaient. « Ah !
+mon vieux… Tu vois ce que ça te coûte de nous
+avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au cabinet
+directorial… » Les bouches ne le disaient
+pas, mais les regards !…</p>
+
+<p>Quant à Gilberte, la critique, le public, se
+prirent pour elle d’un de ces engouements qui,
+disproportionnés au mérite, vont à ce don mystérieux,
+supérieur à tous les mérites, — le charme.
+Du talent ? — sans doute, elle en aurait. Peut-être
+en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût porté
+garant. Mais il s’agissait bien de cela ! L’émotion,
+la grâce, la vie, voilà ce qu’elle apportait, sans
+même le savoir. Petite arpète, avec sa chemisette
+en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal
+accrochée à sa taille souple — sa jupe trop courte
+devant, trop longue derrière, laissant voir des
+chevilles fines, des pieds qui dansaient en marchant,
+comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet — gamine
+de Paris, frimousse de
+malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont
+tout le monde raffola, que les illustrés de tous les
+pays reproduisirent des milliers de fois, qui fut
+célèbre immédiatement.</p>
+
+<p>La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute
+par la gavroche irrésistible que révéla Gilberte.
+Ceux qu’émoustilla le désir de la voir, trouvant
+un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur,
+et disaient à la sortie : « Qu’est-ce que les journaux
+racontent ? On passe une excellente soirée au
+Louvois. » Mais l’excellente soirée ne répandait
+pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère
+assez chaude pour que les effluves en atteignissent
+les foules extérieures. Leur siège était fait.
+Elles ne reprendraient pas, sans des garanties
+plus entraînantes, le chemin d’un théâtre enguignonné.</p>
+
+<p>Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui,
+dans le bureau de la direction, attend l’heure où
+l’on monte le chiffre de la recette. « Voyons, il
+sera meilleur qu’hier… Il faut donner aux gens
+le temps de raconter autour d’eux ce que vaut la
+pièce. Les succès qui se font par le public sont
+plus lents à venir… mais aussi plus durables. Aujourd’hui
+est un bon jour. Humide, sans pluie
+torrentielle… »</p>
+
+<p>Toutes les chances, des plus petites aux plus
+grandes, sont retournées, ruminées. Telle pièce,
+jouée des centaines de fois sur toutes les scènes
+du monde, n’est « partie » qu’à la vingtième
+représentation. <i>Les Malheurs d’une arpète</i> en sont
+tout juste à la dix-huitième.</p>
+
+<p>Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent,
+en homme qui en a vu bien d’autres, il
+énonçait une recette encore en baisse sur les dernières.
+Il fallait faire bonne contenance. « Voilà…
+Le vent du nord cinglait. On a craint le verglas.
+Dire qu’il y a encore des fiacres découverts ! Le
+petit public ne prend pas des autos, n’est-ce
+pas ? »</p>
+
+<p>Le contrôleur hochait la tête.</p>
+
+<p>— « Certes… Et les petites places, quand elles
+donnent, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Les
+loges… si peu de gens les payent. »</p>
+
+<p>Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était
+réjouie de voir les loges occupées, savait maintenant
+qu’elles le sont toujours. C’est le devoir
+essentiel d’un bon administrateur : ne pas laisser
+de trous trop visibles dans l’hémicycle de son
+théâtre. Le public, ainsi que la nature, a horreur
+du vide. Quel spectateur possède une âme assez
+forte pour goûter ses propres impressions et pour
+s’en satisfaire, parmi des places désertes ? surtout
+quand il a payé la sienne.</p>
+
+<p>Aussitôt après le déboire apporté par la recette
+du jour, Claircœur commençait à espérer celle du
+lendemain. Non pas pour la somme en elle-même.
+La recette, — c’est le thermomètre du succès.
+Pendant vingt-quatre heures, elle ne vivait que
+pour consulter cet oracle, d’une implacable précision.</p>
+
+<p>Elle vivait aussi pour une autre souffrance.
+Mais, de celle-ci, elle ne voulait pas convenir,
+fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son
+cœur en criait.</p>
+
+<p>Justement, vers dix heures, quand le bordereau
+du soir était arrêté, la pièce en arrivait à la grande
+scène d’amour entre le héros — l’ex-Adhémar,
+devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante
+arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en
+l’adorant, de devenir sa femme et duchesse de
+Campvillers, pour des raisons mystérieuses — assurément
+inspirées par le vertueux héroïsme
+et la sublime délicatesse de cette jeune personne.</p>
+
+<p>Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire
+réservée, une baignoire d’avant-scène, où,
+sans être vue du public, elle se trouvait toute
+proche de ses interprètes, proche à entendre les
+réflexions dont ils entrecoupaient tout bas les
+phrases de leurs rôles. Ils lui en jetaient parfois,
+avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de
+scène adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de
+la sympathie pour cet auteur, si aimable envers
+les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne leur
+avait montré la moindre humeur, jamais ne leur
+avait refusé un effet lorsque leur prétention
+n’était pas trop absurde.</p>
+
+<p>Ils aimaient la pièce aussi, et ne la « lâchaient »
+pas dans le désastre. Ils s’y donnaient de tout
+leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils
+comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance.
+Pourtant quelques-uns se demandaient comment
+ils passeraient l’hiver, et supputaient les jours de
+pain assuré, les jours peu nombreux, durant lesquels
+<i>Les Malheurs d’une arpète</i> pourraient encore
+tenir l’affiche. N’importe ! ils grognaient contre
+le public rétif, insultaient entre eux les critiques.
+Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre.</p>
+
+<p>« Braves gens ! » pensait Claircœur, au fond de
+sa baignoire.</p>
+
+<p>Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre,
+quand leur entrain, leur bravoure, l’attendrissaient
+trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes
+lui monter aux yeux.</p>
+
+<p>Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait
+devant elle sa propre pensée, qui était un peu
+elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir
+retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait,
+disparaissait.</p>
+
+<p>Il n’y avait plus que deux personnes en scène :
+Gilberte et Fagueyrat.</p>
+
+<p>Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête,
+qui rendait la salle plus silencieuse, plus attentive,
+l’amour, que leurs yeux, leurs paroles, leur
+émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient
+comme un parfum violent et suave, parfum
+dont s’imprégnait l’atmosphère, dont s’enfiévraient
+les visages, dont haletaient les bouches
+et les âmes, le dialogue tendre, l’épisode charmant,
+ne créaient pour aucun spectateur une
+illusion aussi poignante que pour l’auteur.</p>
+
+<p>Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait
+répéter cela… Celle qui y assistait tous les soirs,
+et reconnaissait chaque mot, chaque intonation,
+chaque geste… Celle-là seule oubliait complètement
+la convention, le décor, la rampe. Pour
+elle, ce qui se jouait là, c’était la vie.</p>
+
+<p>La vie… qu’elle avait trop tard voulu vivre.
+La vie… dont le rayonnement lui brûlait le
+visage comme la réverbération d’un foyer trop
+ardent. Et cependant… elle communiait encore
+avec la vie par cette torture quotidienne. Dans
+quel silence, dans quelle nuit descendrait-elle,
+lorsque, pour la dernière fois, l’électricité s’éteindrait
+sur les housses grises jetées hâtivement par
+les ouvreuses.</p>
+
+<p>Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut
+d’un suprême coup d’œil le gouffre assombri
+du théâtre, vaguement éclairé par quelques
+quinquets des couloirs. Puis elle monta à la
+loge de Gilberte, pour ramener sa filleule à la
+maison.</p>
+
+<p>Ses <i>Malheurs d’une arpète</i> avaient terminé leur
+courte carrière parisienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis
+longtemps de se trouver seul avec elle, vint au
+boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite.
+Claircœur l’attendait.</p>
+
+<p>L’acteur-directeur résuma la situation. Le
+tableau manqua de gaieté. Mais rien n’était
+perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura.</p>
+
+<p>Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise
+théâtrale, le peu qu’il possédait, et les sommes,
+beaucoup plus importantes, avancées par Claircœur,
+il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage,
+en gardant les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur
+de spectacles, inventeur du « Cinéma
+phonético-polychrome », proposait de lui reprendre
+son bail. Quant à lui, Fagueyrat, il avait un
+projet. Sa physionomie s’illumina dès qu’il y fit
+allusion. Un projet qui lui souriait tant ! qui lui
+permettrait de s’acquitter envers son « cher auteur », — moralement,
+par la revanche de
+gloire offerte aux <i>Malheurs d’une arpète</i>. Et matériellement — il
+l’espérait bien — par des profits
+immanquables, des profits tout au moins nets,
+d’où l’on n’aurait pas à déduire les intérêts d’une
+grosse mise de fonds.</p>
+
+<p>Son « cher auteur » — comme il disait — le
+regardait avec beaucoup de surprise, et une faible
+palpitation d’espérance.</p>
+
+<p>Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur, — ou
+à peine, sans appuyer. Un regard qui
+passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner
+encore, comme ces projections qui balaient
+l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait franchement
+rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis
+la scène de Lucerne, où il fut si près de s’engager.
+Cette scène, lorsqu’ils causaient ensemble,
+leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment.
+Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion,
+comme si leur mémoire ne gardait aucune trace
+d’une telle minute — … insignifiante.</p>
+
+<p>Maintenant Fagueyrat développait son idée.</p>
+
+<p>Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de
+réunir quelques atouts, il avait préparé la partie
+à jouer. C’était une tournée en province, — peut-être
+à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait
+<i>Les Malheurs d’une arpète,</i> les présenterait à
+des publics avides de spectacles parisiens et non
+prévenus contre la pièce. Au contraire. Les malices
+des critiques faisaient long feu hors de Paris,
+tandis que les éclatants débuts de Gilberte, son
+portrait reproduit partout, éveillaient la curiosité,
+feraient accourir la foule.</p>
+
+<p>— « Je ne parle pas de moi », ajouta modestement
+l’artiste. « Je n’en parle que pour vous
+faire observer que je ne suis point usé au dehors.
+Je n’ai jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres
+d’été, comme Orange et Cauterets. Je crois donc,
+sans fatuité, pouvoir faire recette.</p>
+
+<p>— Vous emmèneriez la troupe ? Ce serait tout
+de même de gros frais », objecta Claircœur.</p>
+
+<p>— Les principaux rôles m’accompagnent à
+leurs risques et périls. Ils ont confiance. Pour les
+autres, ils sont trop contents de trouver la pâture
+et le couvert, même dans des hôtels modestes.
+D’ailleurs, en coupant un peu, en fondant quelques
+scènes ensemble, nous supprimerons pas
+mal de bouches inutiles. Quant aux comparses,
+aux figurants, ceux qui n’ont que deux mots
+à dire, je les trouverai sur place, et à bon
+marché.</p>
+
+<p>— Mais », fit l’auteur, d’un air éperdu, « je ne
+pourrai pas vous suivre. J’ai un roman à écrire,
+et au galop. Dieu sait seulement si je le donnerai
+à temps au <i>Petit Quotidien</i>. Boisseuil a pris des
+engagements. D’ailleurs il me boude… Et cependant,
+il faut à tout prix… »</p>
+
+<p>Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi
+s’en tenir sur l’urgence d’une production fructueuse.</p>
+
+<p>Fagueyrat modula un accent de contrition pour
+suggérer :</p>
+
+<p>— « Mais pourquoi viendriez-vous ?… Quelque
+joie que nous eussions à vous emmener, nous ne
+songions pas à vous imposer la fatigue…</p>
+
+<p>— Et Gilberte ! » s’exclama Claircœur. « Qui
+la chaperonnera ?… Votre duègne, Carmelita,
+qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne !…
+Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle
+pour que je la laisse… »</p>
+
+<p>L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta.
+Son cœur aussi s’arrêta de battre. Elle attendit.
+Quoi ?… Quelque chose de formidable… et
+de très simple. Oh ! cela ne révolutionnerait pas
+le monde. Un petit événement sans importance, — prévu
+par elle, d’ailleurs. Pourtant un gouffre
+se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié
+de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse
+plus vertigineuse.</p>
+
+<p>— « Chère amie », disait Fagueyrat, « vous
+qui êtes bonne au delà de tout, vous consentirez
+n’est-ce pas ? Je suis votre débiteur… Je le serai
+infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur
+incomparable. Gilberte et moi, nous sommes
+jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une
+fois mariés, nous associerons nos forces, notre
+talent. Nous aurons le travail, la foi, la tendresse
+mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter la
+chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous
+vous rendrons au centuple…</p>
+
+<p>— Taisez-vous !… » cria Claircœur, dans une
+telle agitation, qu’il se reprit :</p>
+
+<p>— « Je veux dire… Je ne parle pas des dettes
+matérielles. Mais tout ce que vous avez été pour
+votre filleule… Cette enfant, que vous avez élevée.
+Et moi, ce que vous avez été pour moi, que
+vous connaissiez à peine… Votre générosité,
+votre confiance… votre… votre amitié… Ah ! j’ai
+goûté tout le charme de vos sentiments délicieux.
+Je ne suis pas un ingrat, mon adorable amie.
+Moi aussi, j’ai partagé…</p>
+
+<p>— Taisez-vous… » murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— « Mais », poursuivit le jeune homme, « est-il
+pour vous un bonheur plus précieux que celui
+de votre Gilberte ?… Ah ! comme elle vous aime,
+comme nous vous aimerons !… »</p>
+
+<p>Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura
+la main.</p>
+
+<p>Elle ne dit plus : « Taisez-vous ! » mais d’un
+geste de cette main, vivement retirée, elle lui
+imposait silence.</p>
+
+<p>— « J’en suis sûre… Je sais… Allez chercher
+votre fiancée. »</p>
+
+<p>Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion.
+Elle regardait son arbre, « son parc », le
+vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi lui
+tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là, — ce
+jour de fin novembre, — on était en
+train de l’abattre.</p>
+
+<p>Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et
+de cordes, sciaient d’abord les hautes branches,
+car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse
+sans endommager les constructions voisines.</p>
+
+<p>— « Oh ! Marcel… est-ce « oui » ?…</p>
+
+<p>— C’est « oui », petite aimée. Venez… Elle
+vous le dira elle-même.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie ?</p>
+
+<p>— Fâchée ?… Non. Très émue, seulement.</p>
+
+<p>— J’avais peur !… Écoutez comme ils frappent
+mon pauvre arbre. Il me semblait que
+ces coups de hache entraient dans un cœur
+vivant. »</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">PARIS<br>
+<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br>
+Rue Garancière, 8</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 ***</div>
+</body>
+</html>
+
diff --git a/75214-h/images/cover.jpg b/75214-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..2732eb4
--- /dev/null
+++ b/75214-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..72c88ae
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #75214 (https://www.gutenberg.org/ebooks/75214)