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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-26 10:22:02 -0800 |
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Tome Ier: Heures d’oisiveté. + Childe Harold. 1 vol. avec portrait 6 fr. » + Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le + Corsaire.--Lara, etc. 1 vol. 6 fr. » + Tome III: Le Siège de Corinthe.--Parisina.--Manfred.--Le + Prisonnier de Chillon.--Mazeppa, etc. 1 vol. 6 fr. » + +ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.) + + Marcelle, 1 vol. 3 fr. 50 + Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 fr. 50 + Amour d’aujourd’hui. 1 vol. 3 fr. 50 + Névrosée. 1 vol. 3 fr. 50 + Une Vie tragique. 1 vol. 3 fr. 50 + Passion slave. 1 vol. 3 fr. 50 + Justice de femme. 1 vol. 3 fr. 50 + Haine d’amour. 1 vol. 3 fr. 50 + A Force d’aimer. 1 vol. 3 fr. 50 + Invincible Charme. 1 vol. 3 fr. 50 + Lèvres closes. 1 vol. 3 fr. 50 + Comédienne. 1 vol. 3 fr. 50 + Au delà de l’amour. 1 vol. 3 fr. 50 + L’Honneur d’une femme. 1 vol. 3 fr. 50 + Fiancée d’outre-mer. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Cœur chemine. 1 vol. 3 fr. 50 + La Force du passé. 1 vol. 3 fr. 50 + Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 fr. 50 + -- La Fleur de joie. 1 vol. 3 fr. 50 + Mortel secret.--Lys royal. 1 vol. 3 fr. 50 + -- Le Meurtre d’une âme. 1 vol. 3 fr. 50 + Le Masque d’Amour.--Le Marquis de Valcor. 1 vol. 3 fr. 50 + -- Madame de Ferneuse. 1 vol. 3 fr. 50 + Calvaire de Femme.--Le Fils de l’Amant. 1 vol. 3 fr. 50 + -- Madame l’Ambassadrice. 1 vol. 3 fr. 50 + + L’Évolution féminine. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50 + + Nietzschéenne (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + Le Droit à la Force (roman) Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + Du Sang dans les Ténèbres.--Flaviana, Princesse. 3 fr. 50 + -- Chacune son rêve. + Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + Une Ame de vingt ans. Librairie Femina 3 fr. 50 + + + + +Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande, +numérotés 1 à 10. + + +Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie. + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + + + + +GILLES DE CLAIRCŒUR + + + + +I + + +--«Voilà Gilles de Claircœur. Le patron l’attend.» + +La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait un chef. + +Celui qui venait de parler portait, en effet, un double galon d’argent +sur la manche de sa vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier des +nombreux garçons de bureau du _Petit Quotidien_, il goûtait l’orgueil de +son grade et de son importance. Assis à sa table-bureau, dans le grand +hall du premier étage, il toisait de loin les gens qui gravissaient, à +droite ou à gauche, le monumental escalier à double révolution. Entre le +milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient d’apparaître, et la +plus haute marche, leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par ce +fonctionnaire--suivant une cote implacable: à la mesure de ce qu’ils +pouvaient bien venir solliciter du potentat moderne qu’est le directeur +d’un journal aussi puissant que le _Petit Quotidien_. Tous, pour l’homme +à la vareuse galonnée, dépendaient plus ou moins de son maître, +c’est-à-dire, et tout d’abord, de lui,--qui disposait de la présence +auguste, rendait visible ou invisible le dieu. + +D’un ton inusité, presque déférent, il venait d’annoncer Gilles de +Claircœur. + +A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel Fagueyrat,--le «beau +Fagueyrat», du Théâtre-Tragique,--qui venait de faire passer sa carte au +courriériste dramatique, se retourna vivement. + +Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la morgue hautaine, étudiée, +de ses traits, n’y résista pas. Son expression prit un genre de ridicule +différent,--un ridicule tout à coup accessible aux garçons de bureau. +Leur groupe s’égaya sournoisement de son hébétude. + +Le jeune premier de mélodrame connaissait ce nom, Gilles de Claircœur, +pour celui d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes histoires, +d’ailleurs mal écrites, exerçaient une fascination sur des millions de +lecteurs. Invention, imagination, sens du mystère, sincérité dans +l’émotion, correspondance indéfinissable avec la vie--de telles +causes--(d’autres plus profondes encore, que sait-on?)--faisaient le +succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, jamais ils ne +paraissaient en volumes. Quel éditeur n’eût reculé devant leurs +cinquante à soixante mille lignes? + +La fécondité facile de leur production, leur allure chevaleresque, et +surtout la consonance du pseudonyme qui les signait--(les syllabes ont +des suggestions par elles-mêmes)--avaient suscité dans la tête de Marcel +Fagueyrat une vague image de leur auteur. Il se le représentait grand, +carré d’épaules, arrogant et moustachu,--une façon de mousquetaire. + +Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, voici sous quelle +apparence il découvrit Gilles de Claircœur, achevant de gravir +l’escalier monumental du _Petit Quotidien_, et se dessinant dans +l’énorme espace, au seuil du hall, sous la profusion de lumière +électrique tombant des plafonds, car le moment était nocturne: cinq +heures de l’après-midi, en décembre. + +Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, pas jolie, sans aucun chic, +une femme de catégorie déconcertante pour le cabotin boulevardier. +L’immédiate impression le fit remonter d’un bond jusqu’à ses souvenirs +d’enfance, d’adolescence,--évocations de la petite ville méridionale où +il était né, silhouettes endimanchées des jours d’agapes et de loisir. +«Une tante de province...» pensa-t-il. + +Il n’en revenait pas. La différence avec ce qu’il attendait, un désarroi +si brusque, le laissait stupide. Et il s’effarait de voir la dame +marcher droit vers lui, comme frappée, attirée, par un regard qu’il +n’avait pas eu la présence d’esprit de détourner à temps, et dont +l’insistance deviendrait grossière, s’il ne la justifiait pas en +trouvant au plus vite quelques paroles à propos.--Il ne les trouvait +pas. + +Mais, encourageante, familière, point choquée, la dame lui dit à +brûle-pourpoint: + +--«Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas? + +--Vous me connaissez, madame? + +--Qui ne vous connaît pas?... Mon Dieu, que je vous ai souvent applaudi! +Pourtant vous m’avez bien fait pleurer. + +--Comment, madame!... Vous qui écrivez de si ingénieuses fictions, vous +vous laissez prendre à celles des autres?» + +Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les mots desserraient ses +lèvres. D’ailleurs, peu à peu, son jugement se modifiait. + +Laide?--non, elle n’était pas laide, cette femme (ce «bas bleu», comme +il disait à part soi). Une longue face, un peu chevaline, de grands +traits, un gros nez, une bouche qui lui rappelait la rosserie de +coulisses d’une camarade parlant d’une autre: «Mieux valait qu’elle ne +portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle risquerait de +s’empoisonner.» Mais les yeux!... il y avait quelque chose dans ces +yeux-là. Une diable de franchise, qui en faisait des yeux pas féminins, +une cordialité plaisante, et de la bonté... Oh! ça... Elle devait être +un bon garçon, cette feuilletoniste. Même, comment de si larges yeux, si +bien coupés, pouvaient-ils n’être pas de beaux yeux? Car ils n’étaient +pas de beaux yeux. Et si grands pourtant... Avec la douceur de l’iris +couleur tabac turc. Enfin!... pour ce que Fagueyrat en voulait faire. + +--«C’est moi, madame, qui ai éprouvé en vous lisant, des émotions... + +--Ne vous croyez donc pas obligé de me dire ça. + +--Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré... sur... sur... comment +déjà?... Ah! sur _les Malheurs d’une arpète[1]_.» + + [1] Terme d’ateliers de couture, signifiant «apprentie, petite-main». + +Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé dans le cerveau par une +affiche reproduite sur tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune +fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris, emportée par des +hommes masqués, dans une automobile. + +--«Oh! mes _Malheurs d’une arpète_. Vous avez lu!... Mais alors... Il ne +vous est pas venu une idée?... + +Fagueyrat demeura muet. Une idée?... Cela ne lui venait pas souvent. Et +comment lui en serait-il venu à propos d’un roman dont il ne connaissait +que l’affiche? Les _Malheurs d’une arpète_... Quelle idée pouvait surgir +de ces malheurs ignorés de lui? Il évoqua les cheveux d’or, +l’automobile... (carrosserie vermillon)... les masques,--en vain. + +--«Eh bien... Et Adhémar?... Ce caractère magnifique... Ah! je l’ai +campé, celui-là! Ça ne vous dirait rien, à la scène? Quel rôle pour +vous, hein!» + +Fagueyrat se raidit, replaça très haut son menton bleuâtre sur son col +carcan. D’un ton frais: + +--«Vous avez tiré une pièce de ce roman, madame? + +--Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. J’ai déjà soumis le scénario +à un directeur. Si vous saviez ce que le théâtre me tente!» + +L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre des sollicitations, des +embêtements. Et quelle audace! Imaginer que lui, la vedette du +Théâtre-Tragique--en attendant le Théâtre-Français--lui, le génial +Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait les Adhémar d’une romancière +pour concierges, d’une pondeuse de lignes au _Petit Quotidien_! Son +regard tomba sur la créature téméraire, plus lourdement que s’il +descendait de Sirius. + +Les longues joues de celle qui signait «Gilles de Claircœur» prirent une +teinte rose, ce qui lui restitua un éclair de jeunesse. + +Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et surtout les femmes de +lettres, les femmes artistes, brillent de leur plein éclat. Trente-huit +à quarante ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant d’être inavoué, +avec une candeur provinciale. Elle était celle qui trouve tout naturel +d’avoir quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule les +fines expériences et toutes les grâces mûries de ses quatre décades, +sous une fraîcheur juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les +œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de fleurettes printanières. +C’est un jeu charmant de les y découvrir. + +Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles étoffes, cette pauvre +Gilles de Claircœur--de son vrai nom Gilberte Claireux. «Gilberte»--de +par le goût romanesque de sa mère--une Bovary de l’Angoumois, à qui elle +devait son imagination. Cette appellation mignarde allait si mal à la +future romancière que, dès son enfance, on la nommait simplement +Gil,--d’une façon garçonnière, comme le voulaient son grand corps +déhanché de gamin, et sa passion pour les barres, le saut de mouton, les +chevauchées à cru sur les bourricots des paysans. «Claireux» lui restait +d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, quitté huit jours après, par +l’horreur et la stupeur des conversations conjugales,--tout au moins de +l’éloquence particulière qu’il lui fut départi d’apprécier. Le nommé +Claireux ne s’obstina pas, ne la poursuivit pas, ne divorça +pas,--disparut. On le supposa mort au bout de quelques années. Peut-être +l’était-il. + +Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir Gilberte. D’où cet air +«vieille fille» qu’elle gardait. Quand on décrit les merveilleuses +tendresses des «Adhémar», dans des feuilletons de cinquante mille +lignes, on ne se satisfait pas aisément des réalités sublunaires. +D’ailleurs le veuvage obstiné de «Gil»--comme on continuait à +l’appeler--eut d’autres causes que son incompréhension physique de +l’amour et l’exaltation de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré, +détermina sa solitude. + +Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la fille d’une sœur séduite +et morte en couches--une sœur dont elle était la cadette--elle-même +enfant-veuve, seule et sans ressources. + +Héroïque?... Jamais elle ne pensa l’être. Au contraire. Ne devait-elle +pas tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était devenue, à cette +enfant, puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne inspiration de +raconter des histoires mirobolantes, sous le pseudonyme de Gilles de +Claircœur? Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter que la mioche, +par un raccroc bizarre, lui avait amené une famille. Elle qui en +manquait, et qui aurait tant souffert de s’en passer! + +Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, cette grande femme, +mal habillée avec des étoffes cossues et coûteuses, cette personne +inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante à celles qui +excitent l’envie,--arrêtée dans ce hall de journal, devant un cabotin +plein de suffisance, qui la blaguait à part soi? Rien, elle ne demandait +rien à la vie. Elle se trouvait comblée. Sa destinée lui paraissait +parfaite. Elle était--mal fagotée, affublée de son pseudonyme ronflant, +se sachant laide--une femme!--elle était ce phénomène: une créature +absolument heureuse. Plus que cela: triomphalement heureuse. Car elle +triomphait, elle exultait. Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que ce fût +son état d’âme habituel, une victorieuse allégresse. + +Pourtant si... Elle pouvait éprouver un désir, elle venait de +l’exprimer: faire du théâtre. Voir les héros de son imagination se +démener sur les planches, déclamer avec la voix célèbre de Marcel +Fagueyrat («un timbre charmeur»,--comme disaient les critiques, quand +ils venaient de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, trop +infatué pour s’efforcer au progrès). La voix de Fagueyrat, un talisman. +Prix du Conservatoire, Odéon. Jusque-là, cette voix fut le «Sésame, +ouvre-toi». Pas plus loin. L’intelligence, le don, ne correspondaient +pas au joli mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les succès à +côté, les premiers rôles de mélo, les représentations uniques de grandes +machines en vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs et les +théâtres de verdure. + +--«Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas? C’est le patron qui la +demande.» + +L’homme avait parlé assez haut pour que son supérieur, le brigadier à +galons d’argent, n’eût qu’à souligner le message d’un geste. + +--«Parbleu!» dit la romancière, avec sa rondeur quasi virile. «Je crois +bien qu’il me réclame, le patron!... Je m’oubliais, là, à causer avec +vous, monsieur Fagueyrat... Mais je me sauve. Excusez... C’est pour mon +lancement... Le lancement de mon _Guillotiné_. Au revoir. Enchantée +d’avoir fait votre connaissance. Dites donc... hein!... relisez mon +_Arpète_. Étudiez Adhémar. Un rôle!... Vous verrez. Ça m’étonnerait +qu’il ne vous emballât pas.» + +Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y être. Elle parlait +encore. A grandes enjambées, retournant la tête, agitant les bras, elle +lançait ses phrases à travers les espaces monumentaux du hall. + +Fagueyrat acquiesçait,--de vagues signes, poliment. Il riait. Libéré, à +l’abri du cramponnage, il acceptait la gaieté émanant de cette personne +intempestive. Son rire était moins moquerie que dilatation irrésistible. +Diable de bonne femme!... Cocasse, mais sympathique, après tout. + +--«S’pas, elle est rigolo?...» observa le brigadier, qui riait aussi. + +L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur par-dessus l’épaule. + +--«Elle écrit beaucoup pour le _Petit Quotidien_, cette Claircœur? + +--Je vous crois, monsieur! Et on s’en aperçoit. Le tirage monte. Y a du +mouvement, ici, quand nous commençons un de ses feuilletons. + +--Mais alors... elle doit gagner de l’argent?» + +Le brigadier eut une mimique éloquente. + +--«Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis qu’elle a refusé de nous +lâcher pour le _Petit Populaire_, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait +voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur Fagueyrat. Un brave +type, malgré son canaille de sexe. Puis, pas fière... Et la main +ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre. + +--Faut tout de même que je lise ses _Malheurs d’une arpète_», murmura +Fagueyrat, rêveur. + + * * * * * + +Dans son cabinet aux somptuosités sévères,--boiseries massives, profonds +fauteuils de cuir, imposant bureau-ministre,--le directeur, Octave +Boisseuil, s’était levé, la main tendue: + +--«Eh bien, ma chère amie, voyons... C’est ça que vous appelez «tout de +suite». Vous m’avez téléphoné: «Je viens tout de suite.» + +--En voilà un homme pressé!... Vous m’appelez, là!... Vous ne savez pas +ce que je faisais. + +--Ne me le dites pas!» s’écria Boisseuil, avec une exagération de +frayeur comique. «Vous allez me rendre jaloux.» + +Gilberte Claireux--_alias_: Gilles de Claircœur--celle qu’on appelait +dans les bureaux de rédaction «Claircœur» tout court, et, dans sa +famille d’adoption, «tante Gil»,--élargit un regard étonné. Puis, +saisissant la blague, elle eut son sourire bon garçon, haussa les +épaules. + +--«Farceur!... Faut toujours que, vous autres hommes, vous disiez une +bêtise, même devant une bobine de tout repos, comme la mienne. + +--Tenez», fit le directeur, la prenant par le coude, et la forçant à +virer légèrement, «qu’est-ce que vous dites de ça! + +--Oh! épatant!...» cria la romancière. + +Une image fulgurante couvrait la moitié d’un mur. L’électricité +l’arrachait de l’ombre. Du sang l’éclaboussait, rutilant, et comme +fraîchement jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient: LE +SECRET DU GUILLOTINÉ. Un nom s’étalait au bas: GILLES DE CLAIRCŒUR. + +--«C’est l’affiche», prononça l’auteur avec satisfaction. + +--«C’est l’affiche. Et c’est aussi la première page du «lancement». +Seulement, le lancement... faut que vous y ajoutiez quelque chose comme +soixante à quatre-vingts lignes. Voilà pourquoi je vous ai convoquée +dare-dare. Pensez!... on commençait le tirage. + +--Comment?... que j’ajoute?... On n’a qu’à prendre à la suite. + +--Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait pas. Voyons, regardez ça... +Qu’est-ce que ça représente? + +--Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le couperet, entre les mains de +l’exécuteur. Il est très chic. Ah! pour ça, votre dessinateur a mis dans +le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire apache. Un homme de +haute race, mon marquis de La Persinière. Quelle allure!... Quelle +crânerie devant la mort!... + +--Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous émotionnez pas. + +--Puis, au premier plan», continua-t-elle, «voilà ce misérable Larceveau +qui se tire un coup de revolver, et tombe baigné dans son sang. Hein?... +Ça portera sur le public. Ce suicide devant la guillotine, et parmi le +groupe officiel. Quel mystère!... Est-ce un grand personnage? un +magistrat?... le juge d’instruction lui-même? + +--Lisez le _Petit Quotidien_ à partir du 15 décembre, et vous le saurez, +Claircœur. + +--Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil! Alors, pourquoi me +demandez-vous ce que votre image représente?» + +Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons amis confiants, en +associés veinards, qu’échauffe doucement la certitude d’une nouvelle +collaboration fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. Peu +raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient la cordialité de leur +entente par ces grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens sans +façons, les coups de coude dont les paysans se bourrent amicalement les +côtes. + +Boisseuil était une manière de colosse, qui portait une barbe carrée, +grisonnante comme ses cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du +_Petit Quotidien_, il avait fait la fortune de ce journal par ses +qualités d’homme d’affaires et son entente de la mentalité du public. +Fils d’ouvrier, il se rendait compte de ce qui pouvait séduire, +intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, le flair +avec lequel il reconnaissait la pâture intellectuelle qui allécherait la +foule, firent rapidement dévier les projets plus élégants, mais moins +réalisables, du fondateur. Celui-ci lui abandonna la véritable direction +de l’entreprise, longtemps avant de la lui transmettre officiellement, +lorsqu’il se sentit mourir. + +Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, essayait de convaincre sa +plus précieuse collaboratrice. + +N’était-il pas indispensable que le texte du «lancement»--cette amorce +illustrée qu’on distribuerait dans toute la France à des millions +d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait le premier numéro du +feuilleton--(un dimanche, jour fatidique... les travailleurs auraient le +loisir de lire)--n’était-il pas indispensable que ce texte s’achevât sur +une situation «palpitante», sur une phrase de mystère, qui affolât la +curiosité? + +--«Il faut absolument», affirmait le directeur, «que cela finisse au +moment où votre marquis de... Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin... +lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant de fumer, et qui +contient son secret, et qui va être ramassée par la petite +Josette-fleur-des-fortifs. Vous la voyez, là, qui se glisse entre les +chevaux des gendarmes, votre Josette?...» ajouta-t-il en désignant +l’affiche. + +--«Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le lancement!» s’exclama +l’auteur. «Je me suis arrangée exprès. + +--Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, parce que vous ne pouviez +pas connaître la «justification», ni la place que prendraient les +images. N’y a pas. Il manque soixante lignes. + +--Prenez à la suite. Ah! mais non», se reprit-elle, «la suite, ça nous +transporte dans un tout autre milieu. C’est l’amour clandestin de la +jolie comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître, justement, +Fleur-des-fortifs. Ah! non... Pas moyen d’entamer ce chapitre-là. + +--Vous voyez bien. + +--Ça ne va pas être commode d’allonger ma scène de l’exécution. + +--Ah! là, là... Vous n’êtes pas en peine. + +--Enfin... Vous aurez ça demain soir. + +--Demain soir!...» bondit le directeur. «Vous voulez dire ce soir, avant +minuit. On commence à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre un +jour. + +--Sapristi de sapristi!» gémit Claircœur. «En voilà un coup de rasoir! +Moi qui ai du monde à la maison. + +--Du monde... Vous donnez un bal? Et vous ne m’invitez pas! + +--Quoi!» reprit-elle--ne riant plus, mais le cœur gros, l’air d’une +fillette qui va pleurer--«je régale ma famille. Ça allait être si +gentil! + +--Vous m’amusez, avec votre famille», murmura Boisseuil. + +Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné qu’elle lui lança, il +retint la raillerie, corrigea même, en se hâtant de dire: + +--«La petite, au moins, est gentille. Un joli brin, vous savez, votre +filleule... Et... elle vous donne de la satisfaction? + +--C’est mon bonheur, cette enfant-là», déclara la romancière, d’un tel +ton que le vieux routier en fut ému. + + * * * * * + +Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait Gilles de Claircœur devant +un immeuble tout neuf du tout neuf boulevard Raspail. + +Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait d’électricité. La +loge du concierge se divisait en deux pièces par une cloison basse, à +petits carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles brodés. + +Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la corvée qui la ramenait +chez elle en hâte. Le plaisir était encore neuf, comme l’immeuble et le +boulevard. Six mois... Depuis six mois à peine elle habitait là. Pour +son bel appartement actuel, au quatrième, Claircœur avait quitté le +petit logement, rue de Rennes, sur une cour, où, durant vingt années, +assise à sa table de travail un nombre d’heures incalculable, elle avait +écrit des lignes, encore des lignes, tant de lignes!... prenant peu à +peu confiance, se rassurant sur son avenir, sur celui de sa nièce et +filleule, sa petite Gilberte,--la vraie, la seule Gilberte, car +elle-même devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne au monde ne +songeait plus qu’elle avait un nom de baptême féminin. + +Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la durée de la chance, de +son imagination alerte et docile, des gains rapides, si beaux, presque +invraisemblables, Claircœur fut longtemps la fourmi qui amasse, en +cachette, sous un noir vêtement de pauvre. Non par avarice, par +pusillanimité. Et subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une +enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, projetait une ombre +frissonnante sur ses années de femme. + +Vingt ans,--elle mit vingt ans à s’apprivoiser avec la fortune. Puis, un +beau jour, comme elle portait à une société de crédit, pour l’inscrire à +son compte, le paquet de billets de mille recueillis à la caisse du +_Petit Quotidien_, et qui allaient s’ajouter à tant d’autres, mués en +valeurs de tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait entre +ses doigts la précieuse pochette, ce fut, en cette âme soudain déliée, +comme un épanouissement, une explosion de fierté, de joie. + +«Tout cela... à moi... gagné par moi!...» songeait-elle. Des chiffres +surgissaient dans sa tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux. +Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement que, là-bas, dans le +passé, cette petite silhouette de misère et de solitude qui représentait +sa jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes pareilles. «Ils +verront maintenant... C’est eux qui dépendront de moi... Du luxe... Ils +n’en auront que par moi... Des cadeaux... Ah! oui, je leur en ferai, des +cadeaux... Des choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je +laisserai!... J’ai encore... combien d’années à produire? Je peux +doubler ce que je possède. Quel étonnement pour eux!... Je serai +quelqu’un... une manière de providence... Tante Gil, tout de même. Qui +aurait cru?... Oui, mais il faut que les enfants travaillent.» + +Ces gens, contre lesquels la romancière machinait une sorte de vengeance +plutôt rare, une revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient, +dans son bel appartement du boulevard Raspail, le soir où elle revenait +du _Petit Quotidien_, chargée d’une besogne urgente et inattendue pour +le lancement de son _Guillotiné_. + +Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, tout en s’élevant +dans l’ascenseur. L’ascenseur!... volupté glorieuse, dont le prestige la +ravissait. Elle en touchait les boutons électriques avec une joie de +gosse. A travers les grilles des petites portes, elle apercevait, aux +étages, le rouge velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un tapis +d’escalier... Autre signe somptuaire de ses victoires sur la vie, sur la +dure vie méchante, devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on espère. + +A sa porte--sa belle porte ripolinée ivoire--elle sonna deux coups. + +Dans l’intérieur, il y eut une explosion de tapage, des pas précipités, +des cris joueurs et jeunes. Avant que la femme de chambre--_sa_ femme de +chambre, Céline,--eût le temps d’arriver, on ouvrait... Et deux visages +d’espièglerie, ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui +offrirent un accueil dont, à première vue, on pouvait comprendre qu’elle +se fût réjouie. + +--«Tante Gil!... tante Gil!... petite tante Gil!... comme tu es tard!... +Nous nous en faisions, un sang de vinaigre! Guillaumette prétend que les +huîtres seront éventées. + +--Comment! On les a déjà ouvertes?... Puis, c’est joli!... Vous ne +m’attendez que pour les huîtres!... + +--Oh! non, par exemple!... Peux-tu dire!...» + +Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. Claircœur, à cause de son +chapeau, de son beau manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue +de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait de ses bras trop longs +d’adolescent, lui collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un duvet +viril. La petite Nathalie se haussait sur ses pointes, tendant un museau +à croquer, un bec frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée, +une cascade mousseuse de cheveux blonds roulait sur son grêle corps de +huit ans. + +Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, vit le reflet de cette +minute câline. Et le cadre aussi: sa galerie blanc et or, où se +dressaient des armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également +fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental porte-parapluie hérissé de +patères dorées. L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs, +qu’interrompaient seules deux portières citron et framboise, achetées +comme vieilles soieries de Chine à un juif ambulant: «--Surtout n’en +dites rien, ma chère dame, elles viennent du pillage de Pékin. Le +colonial qui me les a cédées les avait décrochées au Palais d’été, dans +le boudoir de l’Impératrice...» + +«Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi!» pensait la romancière. «Et +qu’il y fait bon quand j’y trouve cette précieuse famille que je me suis +donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir! Je les inviterai une fois +de plus, et ce sera tout bénéfice.» + +Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme, étroite, tout en +hauteur, s’y encadra. + +--«Allons, voyons, les enfants... C’est ridicule. Nous attendons votre +tante. Laissez-la souffler, que diable! et nous dire aussi bonsoir, à +nous. + +--Mon pauvre Théo», soupira Claircœur, «notre soirée sera moins gaie que +je ne pensais. J’ai une corvée à faire. + +--Si nous vous gênons...» murmura Théophile Andraux. + +--«Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne serai pas avec vous comme +j’aurais voulu. Je vais vous expliquer cela devant Louise.» + +Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait le battant au +large, cérémonieux, l’air soudain refroidi, imprégné de blâme. + +Théophile Andraux était celui qui, vingt ans auparavant, joli garçon, +employé faraud, parlant de «son ministre» (lui, simple rédacteur) comme +s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses «pistons exceptionnels» il +irait loin, avait séduit la sœur de Gilberte Claireux. La future +romancière, sur le corps de cette sœur, qui mourut d’angoisse, de +déception, d’horreur, et dont elle adopta l’orpheline, paternellement +abandonnée, proféra des serments de vengeance. Sa haine indignée +s’étendit à tout le sexe masculin. Les hommes... Ils lui apparurent très +répugnants, comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter le +contact, ou charmants et lâches, comme ce Théophile dont elle comprenait +que sa pauvre sœur eût la tête tournée. + +Ah! Théophile Andraux, c’était un misérable,--mais un misérable bâti +pour la perdition des cœurs de midinettes. Des moustaches sombres et +soyeuses, des yeux de caresse... (Remarquait-on, lorsqu’il avait +vingt-cinq ans, que ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez +effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre, d’où leur +expression plutôt stupide?) Quelle tournure élégante! Quelles cravates! +Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre supportait +l’invraisemblable hauteur. + +Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir magnifique, lui permirent +d’épouser une jeune personne «tout à fait bien». Louise Guichard, élevée +en demoiselle, «touchait» du piano et montrait, dans le salon de ses +parents (un premier étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet +d’institutrice, dans un cadre de feuilles de chêne. Elle avait été très +gâtée. Lorsqu’elle fut Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt mille +francs l’autorisait à engager une bonne, à ne rien faire que des +visites, et à avoir son jour «comme toutes ces dames». + +Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, et neuf ans après +seulement la petite Nathalie. + +Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était encore que rédacteur au +ministère. Ses allures fringantes, son espoir d’avancement rapide, les +œillades par lesquelles il accrochait au passage les admirations +féminines, tout cela grisonnait et s’éteignait, comme ses cheveux et ses +prunelles, plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois +conquérante, il ajoutait un petit carré de barbe, qui ne couvrait que +son menton, au bas des longues joues rasées. Il appelait cela «se donner +une physionomie». Sa fatuité de jeune homme se transformait en +prétention. Quelle question n’eût-il pas tranchée? A l’entendre, rien ne +se faisait au ministère sans qu’on l’eût consulté,--directement, ses +collègues, ou indirectement, ses supérieurs. + +Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son beau-père, seul survivant +des parents de sa femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles +rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile et Louise y comptaient si +bien qu’ils avaient fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on +découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à celle qui se croyait sa +fille, et que tout son bien revenait à des compagnies de rentes +viagères. + +Le coup fut rude. + +Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, que la nature humaine +s’améliore dans l’épreuve, car, à ce moment précis, Théophile commença +de ressentir quelques remords à l’égard de sa victime amoureuse et de la +fillette issue d’une aventure qu’il considérait comme normale pour un +homme de sa valeur, et plutôt flatteuse,--entendons-nous: flatteuse pour +celle qui en était morte. + +Coïncidence singulière: Théophile s’avisa de songer à cette enfant, +lorsque le nom de Gilles de Claircœur, à force de s’étaler sur des +affiches bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des lueurs +d’incendie, quand il ne flottait pas contre les phosphorescences d’un +spectre, avait fini par prendre une signification notoire. La femme qui +s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au premier rang parmi les +producteurs de romans populaires. La profession comporte un énorme +labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables revenus. + +Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit logement de la rue de +Rennes, où elle vivait solitaire, ayant mis sa filleule en pension, +reçut une lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en elle un de +ces ouragans sentimentaux dont elle agitait volontiers les âmes de ses +personnages. Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, se +réveillaient mal, quelque effort qu’elle y fît. Mais l’étonnement, la +curiosité, l’appétit dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle +qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain sa vie aussi +passionnément intéressante qu’un de ses meilleurs feuilletons. + +Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, le séducteur +meurtrier de sa sœur. + +Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré terriblement +grandiose dans sa mémoire, lui apparut sous les espèces d’un long +monsieur quadragénaire, à la moustache non plus frisée en pointes, mais +retombante, dure et grisâtre, sur une ridicule petite barbe carrée. Un +médiocre fonctionnaire, confit dans la poussière de son bureau. +Dogmatique, formaliste, plein d’arguments et de sentences, plus +satisfait de lui-même que ne le fut jamais le génie labouré de doutes. + +La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté depuis vingt minutes sans se +demander si sa sœur n’avait pas méconnu et peut-être froissé les +délicatesses d’une telle âme. Théophile aurait certainement épousé celle +qui le rendait père, malgré la légèreté dont elle avait fait preuve +entre ses bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence +de se laisser mourir. Et c’est pour avoir trop pleuré la mère qu’il +s’était trouvé hors d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait +eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de si bonnes mains!... + +Deux jours au moins eussent été indispensables à la romancière pour se +désempêtrer d’un écheveau savamment embrouillé de fils sentimentaux, +philosophiques, vibrant à faux et poissés de larmes cireuses. Mais avant +quarante-huit heures, Théophile était revenu, tenant par la main des +arguments qui devaient ôter à Claircœur toute faculté de réflexion et de +raisonnement. + +C’était un beau petit gaillard de dix à douze ans,--Bernard. Et une +fillette à ses premiers pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils +longs «comme ça», autour de ses prunelles bleues, et des cheveux blonds, +frisés, légers comme une poussière d’or. + +--«Voilà votre tante, votre tante Gil, mes mignons. La tante de votre +sœur Gilberte, dont je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante, +embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui tes petits bras au +cou,--tu sais, comme quand tu fais câline à maman.» + +Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la dame deux bras de chair +puérile, frais et doux, et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur +l’injonction paternelle: «Tante Zil... Tata Zil...», tandis que Bernard +déclarait, avec sa faconde d’écolier: + +--«T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te gobe, tu sais. Tu vas pas +aimer Lilie plus que moi, au moins?» + +Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement de joie, l’émoi +désordonné de quelqu’un qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux, +des enfants, une famille... Un petit monde à elle, autour d’elle!... +Claircœur n’y avait pas résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa +filleule Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre par nature, et +qu’elle avait dû mettre en pension, satisfaisait médiocrement ses +profondes soifs affectives. + +Le même soir--on dînait ensemble, n’est-ce pas?--elle fit la +connaissance de «sa belle-sœur». Louise Andraux ajouta sa part aux +ravissements de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, d’espoir, dont +cette journée déborda, en accueillant la fille illégitime de son mari +comme une enfant à elle, retrouvée. + +Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, par de généreux +dénouements, elle fit verser à ses lectrices. «Dire qu’on nous accuse +d’invraisemblance, nous autres romanciers!» faisait-elle remarquer aux +Andraux. «Que je mette cette scène dans un roman... on n’y croirait pas. +La vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. Puis... elle +est meilleure qu’on ne pense. Théophile, vous avez bien fait de venir à +moi.» + +Théophile eut ensuite souvent l’occasion de s’en apercevoir. + +Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de Claircœur, un fin repas +arrosé de champagne, des distributions de cadeaux, faisaient participer +«la famille» à cet heureux événement. + +_Le Secret du guillotiné_ étant le premier qui paraissait depuis +l’installation dans le bel appartement du boulevard Raspail, avait +déterminé l’organisation d’une bombance plus mirifique. Et des surprises +devaient suivre. + +Aussi, le retour de Claircœur, annonçant qu’elle apportait du travail +pour toute la soirée, jeta un froid. + +--«Ma chère», déclara Théophile, «ces choses-là n’arrivent qu’à vous. +Votre faiblesse en est cause. Vous ne savez jamais dire non. + +--«Comment?... dire non?...» fit la romancière abasourdie. «Mais +puisqu’on commence à tirer le «lancement» demain matin. + +--Est-ce qu’une femme de lettres de votre valeur, de votre célébrité, +doit consentir à retoucher sa prose? Quelle humiliation!...» + +Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe carrée, toute grise à +présent, sur un col dont elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses +yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus l’étroite arête de son +nez, finissaient par se chercher mutuellement, si bien qu’on ne +rencontrait plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre +prétendait imposer la considération que tout être humain doit à un +sous-chef de bureau dans un ministère. Comme le brillant avenir de +Théophile semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se refusait à +admettre qu’il y eût sur terre un poste dont s’accommodât mieux le vrai +mérite. Les autres situations... affaire d’intrigues, de politique. Un +tas de couleuvres à avaler. Pouah! il en faisait fi. Être Théophile +Andraux et rester sous-chef: voilà ce qui donnait la mesure d’un homme! + +--«L’ennui... c’est que les enfants seront malades, si on ne dîne pas à +l’heure.» + +Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça d’y joindre un sourire. +Mais les sourires de Louise Andraux étaient à détente sèche,--(voyez +donc ce ressort!)--ils partaient toujours plus tôt ou plus tard que les +paroles. Quand ses lèvres plates se distendaient, puis se replissaient +brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre un léger déclic. + +--«Oh! bien...» fit une voix rieuse, «si les enfants sont malades de ne +pas dîner à l’heure, faut les coucher tout de suite. Voici longtemps +qu’ils dînent... de gâteaux, de desserts, de bonbons, de tout ce qu’ils +ont pu chiper à la salle à manger ou à l’office. + +--Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole!» cria Bernard avec un +assez méchant coup d’œil vers sa demi-sœur aînée. «Mais, est-ce que je +suis un enfant?... Voilà qu’on me met au rang de Lilie, cette morveuse!» + +Nathalie fondit en larmes, pendant que la grande Gilberte haussait les +épaules. + +Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père l’ayant finalement reconnue. +Jolie fille, de dix-neuf à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le +chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout de même, ou--comme +on dit--pire. Des yeux sombres, qui paraissaient grands, tant ils +étaient pleins de toutes sortes de choses,--des choses câlines, +rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant la minute, et parfois +tout ensemble. Un nez court, malicieux, friand,--savait-on de quoi?... +Une façon de humer l’air comme un petit hennissement. La bouche... +dessinée à la diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes +fines, blanches, régulières--un rang de perles. Un corps menu, svelte, +souple. Des mains élégantes. Tout cela mis en valeur,--discrètement, +mais savamment. La robe d’écolière... moulée. Des découpures de soie +ancienne appliquées sur la blouse toute simple,--trouvaille bizarre et +charmante. Une coiffure cocasse, donnant de l’originalité à la frimousse +parisienne: les cheveux--bruns et luisants comme des écorces de +châtaignes--nattés et roulés en plaques bombées sur les oreilles. Une +imperceptible raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la nuque à la +pointe du front. + +D’un mouvement gentil, elle se leva du piano,--un piano acheté pour +elle, car qu’est-ce qu’en eût fait Gilles de Claircœur?--débarrassa la +tante de son sac à main,--volumineux comme un nécessaire de +voyage,--prit de ses épaules la lourde fourrure, car dans la pièce +chaude une bouffée rouge montait au visage énervé de la romancière. + +--«Qu’est-ce que vous avez de si pressé à faire, marraine? Je puis vous +aider, j’en suis sûre. + +--Mais non, ma petite, c’est de la copie. + +--Eh bien?...» + +Cet «Eh bien?» était gros de signification. + +Théophile se chargea de l’interpréter: + +--«Parbleu!... Elle a raison, votre filleule. Si vous ne l’éloigniez pas +systématiquement de la littérature, vous la trouveriez, pour un coup de +main, quand vous auriez besoin d’elle. Le don... elle l’a, ça ne fait +pas de doute. Elle tient de moi. On ne rédige pas depuis trente ans +bientôt, comme je le fais au ministère, avec les qualités de style qu’on +veut bien me reconnaître... + +--Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par maman. + +--Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit pas ce que je disais. Tâche +donc de ne pas toujours interrompre ton père. Si c’est l’éducation que +tu as reçue!...» + +Une interruption plus catégorique empêcha le sous-chef de reprendre son +discours. Les deux battants d’une porte furent soigneusement ouverts, +comme pour le défilé d’un cortège, par la femme de chambre, Céline, qui +aussitôt proclama: + +--«Ces messieurs et dames sont servis.» + +Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour éviter le: «Madame est +servie», dont la personnalité trop manifeste eût offusqué la famille. + + * * * * * + +Ce soir-là, après une assiettée de potage et une demi-douzaine d’huîtres +avalées à la hâte, Gilles de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet +de travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle fit maintes +recommandations à ses deux domestiques pour que rien ne fût négligé dans +l’ordonnance du festin, pas plus le champagne au moment de la glace, que +le café de M. Andraux--à la turque--et la vieille eau-de-vie qu’il +affectionnait. + +Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler sur la plus grande table +du salon, les boîtes, les écrins, les paquets soyeux, contenant les +«surprises» destinées à tous. + +Puis, s’étant assise devant son encrier, elle relut les dernières lignes +des épreuves, et écrivit: + + «Que se passait-il, à ce moment suprême, dans l’âme indomptable de + Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière?... Quels tableaux + surgissaient en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont s’effacer + pour jamais? Quels visages montaient dans sa mémoire, grimaçants de + haine, convulsés de douleur, ou transfigurés d’amour?...» + +Voilà... Avec ça, un feuilletoniste aussi expert que Claircœur en avait +pour jusqu’à minuit. Les tableaux du passé, les visages... tout ce qui +défilerait dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de +La Persinière, adroitement cuisiné de mystère... autant d’amorces pour +la curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait reculer la chute du +couperet, comme l’exigeaient les dimensions du «lancement». + + «C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, ô femme perverse + et divine! qui m’amène ici, à cette mort ignominieuse...» + +Tristan de La Persinière venait de murmurer cette phrase, lorsque la +romancière crut entendre un grattement à la porte de son cabinet de +travail. Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop adorable fantôme, +et courut ouvrir, en s’exclamant: + +--«Oh! Criquette, ma petite poule!... Elle s’ennuie de sa mémère...» + +Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de rire, des clameurs de gaieté +s’engouffrèrent. «Quelle chance!» se dit Claircœur, «mon absence ne les +contrarie pas trop.» + +Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse. + +--«Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils voudraient venir... Et mémère +n’a pas fini.» + +Criquette remua un tronçon de queue, et regarda «mémère» avec des yeux +tels que l’adorable fantôme, la femme perverse et divine, n’en avait pu +poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La +Persinière. Pas de plus sincèrement tendres, à coup sûr. + +Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec un corps blanc presque +aussi fin que celui d’une levrette, avec des taches noir et feu +irrégulièrement départies sur sa tête, et lui plaquant de comiques +œillères. De grosses prunelles de jais, toujours animées par un langage +presque aussi nuancé que la parole humaine. Et deux coquines d’oreilles +fauves, qui se dressaient comme celles d’un renard, n’ayant jamais, ni +par conformation naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure +chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture dont se piquent +les fox-terriers de race,--les «Tristan-Geoffroy de La Persinière» de la +gent foxine. + +--«Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor à quatre pattes.» + +Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas. Elle bondit dans le giron +de sa maîtresse, qui s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en +rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux noirs--très grands pour +sa race et maquillés d’un large cerne sombre--et regarda fixement +Claircœur. + +--«Ça t’étonne que je travaille quand nous avons nos amis», dit la +romancière. + +Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur de la petite +chienne. + +--«Tu voudrais que j’y aille?...» + +Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris. Ce n’était pas sa +langue. + +Mais lorsque Claircœur eut ajouté: + +--«Tu veux mener mémère... mener mémère...» + +Alors Criquette bondit à terre, courut à la porte, jappant de joie, +remuant la queue,--son tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc de +neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse. + +--«Non, Criquette, non... Je ne peux pas. Allons, viens. Reste avec +mémère. Mets-toi sur ton coussin.» + +Au mot de «coussin», la docile petite créature se dirigea vers un de ces +sièges bas et anguleux qu’on appelle «coins», et qui portait un des +moelleux coussins, enveloppés de housses claires et lavables, faisant +partie de son mobilier personnel. Criquette y allongea son mince petit +corps blanc, où couraient des frissons d’énervement, car les choses ne +s’arrangeaient pas comme elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur +deux élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées,--ce qui +l’effilait davantage--elle contempla fixement sa maîtresse. Seulement, +comme elle regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles obscures +se soulignèrent d’une ligne de sclérotique pâle, ce qui leur donnait une +expression implorante, extatique, plus humaine que canine. + +--«Oui, mes beaux yeux... oui, on t’aime», dit la femme de lettres. + +Car il était impossible de ne pas parler à un tel regard. + +Toutefois, il fallut revenir au marquis de La Persinière, dont l’âme +indomptable abusait peut-être du droit qu’on a de faire durer des +éternités les minutes qui précèdent la mort. + +Encouragée par la présence de Criquette,--celle-là du moins la préférait +à tout,--Claircœur faisait voler sa plume sur le papier. + +Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement assez semblable à +celui de la petite chienne. + +Celle-ci jeta des abois assourdissants. + +--«Entrez!... Tais-toi donc, Criquette, tais-toi!... Comment! c’est ma +Lilie!... Arrive, mon amour... On vient donc voir ce que devient cette +pauvre tante Gil?...» + +Nathalie, les joues rouges comme des pommes d’api, les mains et la +bouche pleines de petits fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux +bleus scintillant d’une goutte de champagne, déclara: + +--«Je viens chercher Criquette... pour qu’elle valse autour de la table. +Tu permets, tante Gil?... Allons, viens, Criquette.» + +La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade. Et, de son coussin +qu’elle n’avait pas quitté, la gourmande reniflait une odeur de sucrerie +dont s’accompagnait le frais arome de chair enfantine. Sa truffe remua. +Sa langue mouillée torchonna ses babines. Cependant, elle regardait sa +maîtresse. Un visible conflit agitait sa conscience de chien. + +--«Vilaine Criquette!» s’écria Nathalie, «Veux-tu m’obéir!... Tante, +commande-lui de m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine! + +--Offre-lui un de tes bonbons, et elle te suivra», soupira Claircœur, +avec une dose de sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours en +quarante mille lignes. + +Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent. La porte claqua +bruyamment. + +--«Est-ce mignon!» murmura pour toute plainte la romancière. «La +gosseline et le toutou... C’est à payer sa place... les voir ensemble.» + +Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux légères créatures, tandis +qu’elle écrivait: + +_«Du moins», pensa Tristan, «ton honneur est sauf, malheureuse! +J’emporte l’infernal secret. Tu continueras à promener par le monde +cette figure d’ange, dont tu masques une âme de démon...»_ + + + + +II + + +La double porte en cuir de la petite salle d’attente retomba, et les +mornes silhouettes, qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous leur +chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, se redressèrent dans une +stupeur. + +Celle qui entrait leur ressemblait si peu! + +Le garçon de bureau lui-même, plongé dans la lecture du _Petit +Quotidien_, impassible sous les regards, dont l’anxiété s’attachait à +lui, leva enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu Mlle Andraux, il +leva toute sa personne. S’approchant de la jolie Gilberte, il échangea +tout bas quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup discret à une +porte, sur laquelle une pancarte étalait ces mots: «MANDATS, INDEMNITÉS, +BONS SUR LE TRÉSOR.» Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer la +jeune fille. + +Des récriminations coururent, mais timides. Une voix s’éleva faiblement: + +--«Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout le monde, celle-là?...» + +Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon de bureau, ignorant +ces vagues humanités, un silence découragé retomba. + +La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la chaleur d’un poêle à long +tuyau de tôle, dont l’haleine de métal surchauffé congestionnait. Une +inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre aux vitres sales et +suintait d’un boyau de cour enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au +ministère. + +Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, songeaient à leurs +pauvres occupations, si pressées, s’estimaient cependant heureux d’être +là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer aux +munificences de l’État. + +Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui le garçon de bureau +ordonna: + +--«Fermez donc votre porte!» + +Puis, très rogue: + +--«Prenez un numéro.» + +Et comme le nouveau venu regardait sans comprendre: + +--«Là... ces numéros verts.» + +Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait d’étendre, une pile de +petits cartons, où des maculatures confuses avaient pu jadis être des +chiffres. + +--«Oh!... puis... si vous voulez perdre votre tour...» + +En hâte, le fonctionnaire retournait à son journal, dévorait le _Secret +du Guillotiné_. + +Dans le bureau des MANDATS, Gilberte avait embrassé son père et salué +d’un: «Bonjour, m’sieu Prosper», un vieux rédacteur, enfoui dans un +angle, à une petite table, derrière des remparts de cartonniers. + +Alors elle avait dit: + +--«Comment vont les gosses?» + +Ce qui lui attira cette observation: + +--«Tu pourrais t’informer de la santé de ta belle-mère.» + +Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. Mais, l’idée de sa femme le +suggestionnant, il émit une remarque dont Louise le harcelait: + +--«Tu t’habilles d’une façon vraiment un peu excentrique, Gilberte. Tu +dois te faire remarquer dans la rue. + +--Marraine n’y voit pas de mal», riposta la jeune fille. «Et comme c’est +elle qui est responsable de moi... + +--Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas abandonné le droit... +Mon autorité paternelle... + +--Oh! petit père, pas de sermon... Nous n’avons qu’une minute. Ta salle +d’attente est pleine. + +--Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. Ma parole! ces cocos-là +ne me permettraient pas de déjeuner. + +--Alors, père, tu vas me dire...» + +Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation: + +--«On ne t’ennuie pas, dans la rue? On ne te suit pas?... On n’est pas +inconvenant avec toi?» + +Gilberte éclata de rire. + +--«Mais, papa, c’est des histoires à dormir debout. On ne manque de +respect qu’à celles qui le veulent bien. + +--Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes plus sérieuses d’apparence que +toi se plaignent de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes sont +d’une audace!... + +--Petit père, celles qui te racontent ça sont mûres et laides.» + +Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice... Naturellement... elle +en était sûre... Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère, +cette Louise prétentieuse. + +--«Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle +veut voir et entendre. + +--Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées», murmura +M. Prosper derrière ses remparts de cartons. + +Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux +compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant +un «Oh!» de surprise. + +--«Qu’est-ce que vous faites là?... Ce sont les portraits de votre +ministre?...» + +Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans +cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance +nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre +scepticisme pratique. + +Gilberte avait ce charme: le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui +semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents +éclatantes. + +M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour +depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion. +Il rit aussi. Pas de la même façon. + +--«Mon ministre?...» répéta-t-il. «Lequel? Il faudrait dire: «Mes +ministres.» Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les +journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle, +regardez bien. Vous ne remettez pas?...» + +La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme, +sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de +paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une +trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents +costumes: d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de +bal ou de théâtre,--tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui +présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace, +tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes. + +Tous ces portraits étaient des reproductions parues dans des illustrés. +Ils adhéraient à un feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en +caractères d’imprimerie: _l’Argus de la Presse_, puis, plus bas, écrits +à la main, une date et le nom d’un journal. + +--«Ce sont des articles concernant nos célébrités», expliqua M. Prosper. +«Voyez ce que j’en fais.» + +Il tourna les pages d’un album. Les découpures, texte ou vignettes, y +étaient collées par ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant +leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. Elles se +séparaient par des traits de grosseurs différentes, dont quelques-uns, +gras au milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. Des +ornements en virgules, en vrilles, en pattes de hanneton, remplissaient +les espaces laissés vides par l’irrégularité des placards. + +--«Que dites-vous de ça? Est-ce beau!...» interrogea M. Prosper. + +Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire dans sa petite barbe +carrée. + +Gilberte s’étonna: + +--«Mais», demanda-t-elle, «qui ça concerne-t-il, ces machins de +journaux? + +--Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, votre tante, madame de +Claircœur... elle devrait me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle +doit être abonnée à _l’Argus_. + +--Comment?» dit la jeune fille. «Est-ce qu’il ne faudrait pas +l’autorisation du ministre?» + +Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires. + +--«Voyons, tu penses bien que ce n’est pas un travail du bureau, mon +mignon», observa Théophile. «Ce sont les petits bénéfices de monsieur +Prosper. Il fait cela à ses moments perdus. Notre heure de déjeuner, par +exemple. + +--Et puis», ajouta M. Prosper, «quand il n’y a pas de besogne. Ça arrive +souvent. Alors, quoi? On ne fait pas plus de tort à l’administration que +si on se tournait les pouces. + +--Mais je le connais!» cria triomphalement Gilberte, qu’intriguait en +ses multiples effigies le client actuel de M. Prosper. «Je l’ai vu jouer +quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. C’est Fagueyrat. Celui +qu’on appelle: «le beau Fagueyrat». Je ne sais pas pourquoi, par +exemple! + +--Vous ne savez pas!» s’exclama M. Prosper. «Mais il est splendide!... +Regardez-moi cette allure! + +--Là, peut-être... en d’Artagnan, sous le feutre à panache. Mais en +civil... ces grosses joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat... +Je lui trouve une tête à gifles. + +--Oh! cependant... Être comme cela!» soupira le pauvre rédacteur, en +remontant ses manches de lustrine. + +--«Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. Oui, parole!... Vous avez +une bonne figure, bien à vous, et pas une bobine à essayer des +perruques.» + +Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. Ça avait beau lui être +jeté par gentillesse, avec une légèreté espiègle... N’importe! on +n’entend pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous lui plaisez. + +--«Si tu t’en allais, maintenant, petite chatte», suggéra le sous-chef. +«Au lieu d’essayer tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu es venue +trop tard au bureau. Voilà qu’il est l’heure. Va-t’en. + +--Oh! papa. Tu avais tant promis de me dire!... Tiens, j’attendrai, dans +ce petit coin. On ne me verra seulement pas.» + +Elle insista câlinement. Puis, s’énerva: + +--«J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en +dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai!... Marraine s’inquiète... Elle +m’a demandé si j’étais amoureuse.» + +L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte. + +--«Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine!» grommela Théophile. + +Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M. +Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux. + +Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur +entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte +jusqu’au ministère, en cachette de «marraine», chez qui elle demeurait, +l’objet du complot, la réponse qu’il préparait,--et à quelle grave +question!--tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans +sa vanité, dans son goût de faire la loi. + +Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix +ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant +la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait +davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était +autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu, +lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il +n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et +l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à +la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout +la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un +sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais +s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus +de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la +contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait +une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on +creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille +avec la romancière... Ah! non... Jamais de la vie! Cette fantaisie-là +eût coûté trop cher à toute la famille! + +En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de +Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. «C’est le vrai +féminisme», disait cette femme qui devait tout à son travail. «On ne +sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante +de tout,--de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un +mari peut manger,--des circonstances,--et surtout des hommes. Pour ces +messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes +qui ne savent que s’attifer.» + +Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante, +après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu, +prononçait ce mot: «le marché aux esclaves», avec un accent +indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur +chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation +d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de +fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de +l’amour n’étaient point venues adoucir. + +Avec sa volonté robuste--cette volonté qui la faisait marcher si droit +dans la vie--et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait: + +--«Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte, +pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou +elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit +d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte +avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la +reconnaître.» + +--«Ce que dit ta marraine, elle le ferait», commentait le père à sa +fille, dans le tête-à-tête. + +--«Elle aurait bien raison!» s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et +de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée. + +Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est +quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La +filleule de la romancière voulait faire «de la littérature». Non pas des +feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la +littérature... de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite +tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et +où l’auteur n’a pour sujet que soi-même. + +Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui +conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes. + +--«Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance +qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu +le manifesteras après. + +--Un bureau... J’aimerais mieux me jeter à la Seine», soupirait la jolie +fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux +yeux. + +Elle trouvait des consolations près de son père. + +--«Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent, +ma pauvre mignonne? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton +tempérament poétique, pour être comprise d’une... brave femme, soit... +mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat +cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans +quel style!... Puis il faut compter avec l’envie. + +--Oh! non... Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine. + +--Allons donc! C’est la nature... On n’encourage pas ceux qui vous +marchent sur les talons.» + +Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à +quelqu’un: «Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières +œuvres... Oh!... comme ça lui est venu... sans prétention. Qu’en +pensez-vous?» Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore +que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour +soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine +d’expliquer. + +Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient +passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par +conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux +trouverait ceux qui lui déclareraient: + +--«Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux... +Ce serait un crime.» + +Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se +faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à +l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui +permettrait de se passer d’elle. + +C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte, +dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au +ministère. + +--«Attends un peu», lui dit son père. «C’est un mauvais jour, un +commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur +ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à +trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons +tranquilles. + +--Trois heures... Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait +marraine?» observa Gilberte. + +--«Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns. + +--En tout cas, je t’en supplie», reprit la jeune fille, «ne fais pas +poireauter une pauvre femme qui est là--je l’ai aperçue--déjà âgée. +C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes +amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour +rien. + +--Ah! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais!...» s’esclaffa +M. Prosper. + +Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge +impériale et couronné de lauriers: («Soyons amis, Cinna...») Mais, +devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua: + +--«Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver... Et quelle +binette là-dessous, ah! messeigneurs!... + +--Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre», grommela +le sous-chef. «Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour +rien... Oui-dà!... Et les gosses du ministre?... Elle ne les a pas +décrassés à l’œil... C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de +l’État. Je vous demande un peu! Est-ce que je suis pensionné de l’État, +moi qui le sers depuis vingt-cinq ans? + +--Tu auras ta retraite, petit père. + +--Pour quelle éreintante besogne!... Tu vas voir ça. On n’arrête pas.» + +Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir +ouvert la salle d’attente--un quart d’heure en retard--le sous-chef +parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux +trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire +mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint +rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et +montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent +risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le +sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils? Une poussière d’êtres, +auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à +leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité +des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne +devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des +attentes inexpliquées? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout, +sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui +faisaient mouvoir leurs gonds. + +Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M. +Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une +phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils +présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement. +Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart +de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à +force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même +bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus +le nez en dos de couteau. + +Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un +dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi +demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression +de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à +«chanvre». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût +ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes +passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent? Et n’est-ce +pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours +cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout, +excepté dans les administrations? + +Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur +lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la +colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce +n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités, +demandait du discernement, de la circonspection. + +--«Eh non!... monsieur... eh! non... Que diable! pas si vite!... Où +allez-vous signer?... Le savez-vous seulement?... Là?... Mais non... +mais non!... Ici, monsieur, ici!... Voyez-vous la pointe de mon +crayon?... C’est extraordinaire!... ma parole!... C’est +extraordinaire!...» + +Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait +humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de +paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor, +où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa, +l’appel des numéros,--autant de stations crucifiantes par la longueur +des «queues» à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité +supérieure assise derrière des grillages. + +Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers +Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un +Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la +Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que +les cuisses, le mot «_Tragedia_»,--nom du journal qui publia ce +portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été +occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M. +Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau +Fagueyrat.) + +Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux +le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée +de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et +d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que +Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une +époque très voisine de sa naissance. + +La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour: +ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des +cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef. + +Une voix timide murmura: + +--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.» + +Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave, +soupçonneuse: + +--«Quelle ordonnance? + +--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire. + +--Quelle indemnité?» + +Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore: + +--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas? +Vous me connaissez bien. + +--Moi!...» + +L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme +noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite +forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses +yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un +microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à +la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la +concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un +papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte. +Mais la petite forme noire... Pfuh!... + +--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et +toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor +après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...» + +Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un +chevrotement: + +--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!... + +--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef. + +Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre +personne. + +L’institutrice eut une exclamation de désespoir: + +--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens! +Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage +fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.» + +Parole funeste!... «Votre employé!» + +M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M. +Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef: + +--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.» + +Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures +autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large +cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au +poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson. + +La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le +drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle +d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus. + +Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux. + +--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir +y entrer!» cria-t-elle. + +Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit +contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment +défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle. + +--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas +te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...» +ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux +m’assassiner, demain, au Capitole.») + +Elle protesta: + +--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la +connaissais.» + +Le sous-chef croisa les bras. + +--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de +Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas +moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine +nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire +prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...» + +Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin, +venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une +plume derrière l’oreille. + +--«Venez voir quéque chose d’épatant!» + +Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les +événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur +importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir +toute une direction. + +Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré +quand l’institutrice sortait. + +--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce +qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.» + +Puis, le suivant, il appendit un écriteau: + +«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._» + +De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait +être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants. + +Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où +déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les +suivit. + +Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un +huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion +générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu +tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au +complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte. + +Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de +ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans +doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à +figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux... +Serait-ce lui, le traître? + +--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut +pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise +était sur le point de devenir mère.» + +Des exclamations. Des rires. + +Le chevelu continua: + +--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de +me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau +de famille.» + +Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses +souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les +minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se +pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se +haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point. +Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des +«pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la +forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le +sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la +félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut +ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité +de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie. + +Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards. +Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie +de pain et une goutte de lait. + +Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer +par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile +revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se +passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef, +s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait +avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta: + +--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique +chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail +écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.» + +Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda, +sourit. + +Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à +tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès +que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son +visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère +rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les +oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se +formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait: + +--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?» +(Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous +demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau, +comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais... +Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise, +n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie... +Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne +suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?» + +Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave. + +--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop +d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon +inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées +venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas? +J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas, +Andraux? Te l’ai-je assez dit?» + +Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut +le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le +crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des +idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse? + +Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous +son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de +candeur: + +--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de +m’essayer à écrire? + +--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais, +mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires +futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire. + +--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère +déception. + +--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard. + +--«Non, non, j’espère faire mieux...» + +Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation +restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua: + +--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?... + +--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille. + +--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé, +George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les +longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que +c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne +pas finir... l’originalité, quoi! + +--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire, +n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce +pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les +répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est +agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.» + +Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer +immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre +au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_» +il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait +un plaisir de lui rendre son manuscrit: + +--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais, +n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela, +n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce +pas?...» + +Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se +montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros +doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges, +peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui +devait une récompense pour son désintéressement. + +Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton. + +Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa +filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce +pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance +que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli +minois? + +--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il +en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.» + +Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son +âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros +doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où +la tresse posait contre le cou délicat. + +Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de +Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son +bavardage. + +Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci +n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier +progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux +si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait +une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait... +(On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises +dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni +pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien, +enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur +prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne +pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son +trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives. +Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies +femmes encore!... + +--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand +niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon +malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous, +n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...» + +Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le +trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas +transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de +guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu +visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui +sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de +tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est +une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement +coquette... Et il renifla: + +--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés +mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.» + +Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce +monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et +désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était +trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir. + +Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se +sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa +personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec +désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son +père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de +continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie +mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être +dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce +qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce +supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance, +tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation +des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en +eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les +feuilles. + +Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux +trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la +soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent +dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une +griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi +qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du +talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence +d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si +bonne!... + +Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se +retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le +plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme +non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art +familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent +pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y +attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines, +les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards +foudroyants. + +Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les +abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins. + +La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait +une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il +cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de +rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement. + +En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail. + +--«Je te dérange, marraine? + +--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est +pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie, +mignonne.» + +Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La +simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre +était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une +servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse, +le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait. + +--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi +posée? + +«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de +parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et +devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette, +immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette +bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait +d’un grain de jalousie. + +--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme +je ne fais que des épreuves... + +--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui +tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le +ton demi-plaisant n’atténuait guère. + +La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le +fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux +occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le +placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard +de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la +romancière, impressionnée, lui tourna le dos. + +--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que, +pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me +l’enlève? + +--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais +une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon +compliment. + +--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi. + +--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle? + +--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le +concours pour le ministère. + +--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit? + +--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai +d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature... +Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça. + +--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du +caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se +soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George +Sand. + +--Oh! George Sand...» + +La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur. + +--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends +ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la +fortune, vois-tu... + +--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me +lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je +tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te +perdant!...» + +Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune +visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit: + +--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même +seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...» + +La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être +chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait +élevée,--avec quel dévouement! + +Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant +offensée: + +--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant +un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et +de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce +qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!) + +--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à +remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice. + +--Oh! tu as eu si vite du succès... + +--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous +donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel +genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur +le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas +toujours vivre leur auteur. + +--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence. + +--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir +griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh +bien, allons-y!» + +--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.» + +Claircœur soupira, se tut. + +--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes +essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion +sur mes idées, sur mon style. + +--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme +toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais +non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes +de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de +jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse +le public.» + +Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un +peu forcé. + +--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce +qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont +des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que +tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur +le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré: +«C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du +_Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu. + +--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra +ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de +journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page. + +--Mais c’est abominable! + +--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un +illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment +et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis +charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le +trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus +spirituelles du monde?» + +La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de +sourire. + +--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la +voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je +me ferai connaître, si tu consens... + +--A quoi? + +--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_. + +--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite! + +Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond. +Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie: + +--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit +mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité +aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?» + +Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par +une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de +réfléchir: + +--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule +présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que +je demande.» + +Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque +grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la +tête, en silence. + +--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je +sais que mes essais ont de la valeur. + +--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance! + +--Dis oui, marraine!...» + +Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé. + +--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas +de services! Je corrigerai tes épreuves. + +--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de +service. + +--Non! non!... + +--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés. + +--Jamais de la vie! + +--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive. + +Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette +phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce +qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de +joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés +par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans +sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il +pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications +crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus. + +Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas +aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. +Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne +serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant, +puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse +montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui +arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!... +Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à +son cœur pour le contenter et le remplir. + +Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir. +Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres, +cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans +effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire +sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on +accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, +oui... cela valait mieux contre la vie. + +Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si +chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels, +avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux +de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette +larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche +créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se +serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce +qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir +jadis avec elle-même. + +Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber +la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme +vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros +yeux pleins d’inquiétude. + +Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans +la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main, +quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe +glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit +gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer +éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu +vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis +contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, +parle-moi...» + +Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue +entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle. +Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot +bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de +travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un +grêle sanglot. + + + + +III + + +--«Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire +un tour dans les coulisses.» + +Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe +démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais +dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le +plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un +placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa +poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son +chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de +répétition générale, parmi ce qu’il appelait «le Tout-Paris», de se +mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait--non sans quelques +erreurs--d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M. +Prosper, l’emplissait d’une ivresse. + +L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par +un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite +barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer +quelque relation grimpant à une mauvaise place: un collègue du +ministère, un voisin de palier, sa concierge même. «Moi, j’ai la loge du +directeur du _Petit Quotidien_.» Car Boisseuil avait envoyé le coupon à +l’auteur du _Guillotiné_. + +Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa filleule restaient +seules. Non qu’elles eussent négligé d’inviter Louise. Mais une +indisposition de Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant au lycéen +Bernard, il donnait trop peu de satisfaction à la famille pour qu’on lui +offrît le théâtre. + +Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha vers la romancière, les +lèvres chuchotantes, les yeux brillants. + +--«Tu n’as pas entendu, marraine? + +--Quoi donc? + +--Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, à l’instant.» + +D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un groupe de trois ou quatre +personnes, qui se tenaient debout contre les strapontins tout proches +avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le va-et-vient des spectateurs +gagnant leurs fauteuils refoulait parfois ce groupe contre le rebord de +la baignoire. + +--«Non. Qu’est-ce que c’était?» demanda Claircœur sans beaucoup de +curiosité. + +Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues imaginaires se trouvait +devant la vie comme devant une muraille sans ouvertures. Elle n’en +discernait qu’une apparence monotone. Faute de la regarder en +profondeur, elle la trouvait banale à côté de ses propres inventions. + +Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière les réalités, mille +perspectives passionnées et mystérieuses. Avide de comprendre, de +savoir, de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les choses des +regards qui se croyaient clairvoyants parce qu’ils étaient naïvement, +quoique audacieusement, visionnaires. Cette salle du Gymnase, pleine de +Parisiens connus, d’écrivains, d’acteurs et d’actrices, de femmes du +monde et du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que la comédie +annoncée. Elle se figurait toutes ces existences animées d’une fièvre +délicieuse. Quel bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en +partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un rôle! Nul doute que sa +destinée ne l’y appelât. Mais ce serait long d’attendre +encore,--peut-être quelques mois! Elle n’eût pas toléré de se dire: +«quelques années». + +--«Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas. Cela concernait pourtant +Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat, que tu connais. + +--Oh! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du _Petit Quotidien_. +Nous avons échangé quatre mots. + +--Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta pièce tirée des _Malheurs +d’une arpète_. + +--Ma pièce... Elle ne sera même pas montée, puisqu’on vient de me +retourner le scénario. + +--De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu.» + +Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un point douloureux, une +meurtrissure toute fraîche, ce refus sans explication, arrivé voici +moins d’une semaine. + +--«Tu te décourages tout de suite, marraine. Il est épatant, ton +scénario. Faudra le porter au Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est +là, Fagueyrat. Tu ne l’as pas vu? + +--Non... Où cela? + +--Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il se lève. C’est vrai qu’il +n’est pas mal. Ses portraits ne l’avantagent guère. + +--Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en supplie! Voyons, il est +tout près. Tes yeux te suffisent. + +--Ces tragédiens», observa la jeune fille, «ils ont tout de même une +façon de se tenir... une dignité... Les acteurs comiques, eux, sont +généralement communs. + +--Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas un peu poseur, Fagueyrat? + +--Là!... Ça y est!...» murmura Gilberte, sans répondre. «Il lorgne la +loge de Blandine Jasmin. + +--Qu’est-ce que tu dis?» s’exclama Claircœur, scandalisée. + +--«Oui... Tu vois, marraine, cette première loge de face, où sont ces +femmes si décolletées. Regarde... la blonde, à gauche, avec l’énorme +chapeau noir... C’est Blandine Jasmin. + +--Quoi?... Qui ça... Blandine Jasmin? Comment sais-tu?... Elle me paraît +bien mal habitée, cette loge», observa Claircœur. + +Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement, c’était ce qu’on +disait, là, tout haut, sans se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin. +Ils étaient ensemble, et depuis assez longtemps. Mais, comme Blandine se +croyait un talent dramatique extraordinaire, elle voulait que son ami +obtînt pour elle un rôle important du directeur du Théâtre-Tragique. +Fagueyrat n’y avait pas réussi. Alors, Blandine le plaquait. + +--«Comment dis-tu?... Oh! Gilberte... + +--Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il disait, le monsieur, là, +aux favoris moutarde. Te fâche pas, _maïaine_», ajouta l’enjôleuse, avec +le ton et la prononciation de sa toute petite enfance. «Les mots, +voyons, ça n’a pas d’importance. Je ne parlerais comme ça avec personne +d’autre que toi. + +--Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement les mots. Ces vilaines +histoires...» + +Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique tinta. Les trois coups furent +frappés. L’obscurité se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent +encore, parmi de sourdes protestations. + +Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il laissa retomber, souleva +des clameurs. + +--«J’ai vu Rostand», chuchota le sous-chef, dans un halètement +d’émotion. + +--«Chut... papa. + +--J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé. + +--Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs, Rostand n’est pas à +Paris», affirma tout bas Gilberte, en petite personne au courant des +échos littéraires et mondains. + +--«Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se tournait vers quelqu’un, +comme je passais. Vrai, de loin, les gens auraient pu croire qu’il +s’adressait à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde.» + +Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta plus. Mais, tout à coup, +son père lui toucha le bras. + +--«Tiens!... tu ne veux jamais me croire. Le voilà, Rostand... Il +s’assied... Dans l’avant-scène en face de nous.» + +Sa fille faillit éclater tout haut. + +--Oh! papa... Mais c’est Rodin, le sculpteur Rodin. Il n’y a aucun +rapport... + +--Rodin?...» répéta Théophile un peu penaud. «Tu es sûre?... Ah! oui, je +sais... Rostand n’a pas de barbe. Voyons... bien entendu, je ne connais +que cette tête-là. Rodin, parbleu!... C’est la première syllabe qui m’a +fait confondre. Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé.» + +Une rumeur irritée finit par imposer silence à M. Andraux. Résigné, il +se renfonça dans sa chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre +parfois tout bas des réflexions. + +--«Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle connaître les femmes... Ah! +si on ne les tient pas, les mâtines...--Toi, mon bonhomme, tu vas te +faire rouler, je t’en flanque mon billet...--Ma belle, mets ça dans ta +poche et ton mouchoir par-dessus.--Voilà un type! quelqu’un dans le +genre de Cochart... On le rencontrerait volontiers autour d’une +demi-tasse, au café du ministère.» + +Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait ce que débitaient les +acteurs. Son âme fascinée de papillon qu’attire la flamme revenait sans +cesse vers la face ardente aux mille regards de la foule immobile. La +lumière venue de la scène éclairait vaguement tous ces êtres confondus +dans une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs parfums, de leurs +haleines oppressées par une émotion unique. Elle mourait, cette lumière, +dans des profondeurs sombres, où brillaient seulement, çà et là, un +éclat de pierreries, la pâleur d’un visage, la blancheur d’un plastron +d’homme, une main nue sur un rebord de velours. + +La jeune fille, ne connaissant des choses humaines que la discipline +d’un pensionnat modeste, le laborieux intérieur de l’ouvrière en +feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux, respirait, bouche +entr’ouverte, l’odeur capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les +physionomies, les toilettes, épiait les gestes, cherchait à deviner sur +les lèvres--dont elle ne percevait pas la lassitude ou l’amertume--ce +que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans doute fleurir en +mots furtifs et délicats. Tout à coup, elle tressaillit et se tourna +vers sa marraine: + +--«Dis donc... Ce monsieur... de notre côté... deux baignoires plus +loin... contre le pilier... Regarde, il se penche... Ce n’est pas le +directeur du _Gulliver_? + +--Attends, Gilberte... Écoute donc ça... C’est passionnant.» + +Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se passait au delà de la rampe. +Toutefois, sa complaisance ordinaire l’emporta. Elle suivit les +indications de sa filleule. + +--«Oui, c’est Monbardon... le directeur du _Gulliver_. + +--Oh! marraine... Si tu tâchais de le rencontrer pendant l’entracte?» + +Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, qui, par instants, sautait +d’une palpitation brusque sous la mousseline du léger corsage, il n’y +eut plus que des ombres insignifiantes dans la salle comme sur la scène. +Les désirs, les curiosités, les rayonnements d’avenir, tout s’amortit +dans l’immédiat espoir: «Si le directeur du _Gulliver_ disait qu’il +publiera mes chroniques!» Aussitôt, son imagination s’emballa. Sa +marraine rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse: «Voici +monsieur Monbardon qui veut te connaître. Il te trouve du talent.» +Gilberte croyait entendre le mot de «collaboration régulière». Comme +tout cela marchait vite, facilement! Déjà, elle contemplait d’un autre +œil ces puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à l’heure. Ce +soir, une phrase de l’un d’eux lui marquerait sa place dans l’élite. +Demain, ces gens-là liraient un article d’elle, répéteraient son nom, +s’étonneraient de sa jeunesse. + +A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la timidité de Claircœur. +Il lui offrit le bras. + +--«Voyons, ma chère... Faites ça pour la petite. Il ne vous mangera pas, +Monbardon. + +--C’est que... les essais de Gilberte, je les lui ai portés voici +seulement huit jours. + +--Eh bien... Huit jours pour lire une vingtaine de pages! Qu’est-ce +qu’il lui faut donc, à Monbardon?» + +Sur le seuil de sa loge, le directeur du _Gulliver_ entendit un de ses +collaborateurs lui dire: + +--«Cette raseuse, là-bas... Gilles de Claircœur... Elle a l’air de +vouloir vous parler. + +--Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur?» demanda négligemment +un homme au visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, glacial. + +Et il engagea la conversation avec deux actrices rieuses, à qui, sans se +dérider, il adressa les plus lestes propos. + +--«Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître», grogna Théophile. +«Je vais lui apprendre à vivre, à ce coco-là.» + +Claircœur se hâta de calmer une ébullition dont elle avait la naïveté de +craindre les effets. L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain +résolue. Elle s’avança désespérément. + +Tandis que les deux actrices reculaient d’un pas pour mieux se moquer de +la robe en soie bleu vif que portait la romancière, ainsi que de +l’aigrette surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement coiffée, +Monbardon se défilait: + +--«Pardon... Ah! oui, madame... madame de Claircœur. Mais comment +donc!... Le manuscrit... très intéressant... manque un peu d’actualité. +Tenez, voici justement notre critique littéraire, monsieur Thanor, qui +doit vous rendre la réponse.» + +Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier mot de l’affaire, mais +comprenant qu’il devait y couper court, se répandit en formules +décourageantes et courtoises. Le _Gulliver_ ne publiait pas de +feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, ce serait une +bonne fortune... Non?... ce n’était pas un roman?... Des chroniques?... +Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne au jour le jour... +Ah! comment avait-il pu confondre?... C’était de sa jeune nièce. +Voyez!... il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté. + +--«Alors?...» demanda la romancière--qui eût perdu son plus précieux +manuscrit pour rapporter une réponse favorable au père et à la +fille--«alors, le _Gulliver_ va publier?... + +--Ah! voilà», rétorqua Thanor, «c’est qu’en ce moment nous avons une +surabondance de chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce +écrivait une courte nouvelle... L’imagination ne doit pas lui manquer. +Au besoin, vous la guideriez un peu, vous lui fourniriez le sujet...» + +La sonnerie électrique annonça la fin de l’entr’acte. + +--«Mille excuses, ma chère confrère. Alors, c’est entendu. Apportez-nous +ça, au _Gulliver_... Un joli conte... Et ne craignez pas d’y mettre un +peu la main.» + +Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor poussait la porte de la +baignoire directoriale, où il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa +tomber sur une chaise avec un «ouf!» plaisamment exagéré. + +--«Vous en avez de bonnes, patron! Enfin, tant pis! Vous n’y couperez +pas d’une petite rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. C’est +ce que j’ai pu vous obtenir de moins funeste. Eh bien, quoi, patron? +vous ne me dites pas merci?» + +Monbardon, qui ne se tournait même pas vers son collaborateur, et +n’ôtait pas de ses yeux sa jumelle, murmura: + +--«Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à qui Fagueyrat parle en +ce moment? Là, tout près, sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor? + +--Ma foi, non! je n’ai jamais vu ce minois au théâtre. Gentille... c’est +vrai. Jeune, surtout. C’est vert comme une pomme en juin. Ah! ben, si +elle écoute Fagueyrat! Une petite «servatoire», probable. + +--Nom d’un chien, Thanor! Mais qui est-ce qui rentre là, derrière elle? + +--Un fameux escogriffe... Regardez comme il tient son couvre-chef. + +--Je ne parle pas de l’homme... Mais il y a une femme... Et il me +semble... Comment donc! Mais parfaitement! C’est Claircœur. + +--Diable! patron... Ne regardez plus par là. C’est dangereux, je vous +assure. Vous ne savez pas le mal que j’ai eu! + +--Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce que ce serait sa nièce, +avec ce galbe et cette frimousse?... la nièce qui écrit?... + +--Patron, quelle peine vous me faites! Madame Monbardon va exiger que je +me sépare du _Gulliver_. + +--Que vient faire ici madame Monbardon?» questionna le directeur. + +Abaissant sa lorgnette il montra son visage, figé dans une habituelle +tristesse. Mais un fugitif sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque +Thanor se fut écrié plaintivement: + +--«Toutes les fois que parait dans le _Gulliver_ de la mauvaise prose +apportée par une jolie femme, vous déclarez à madame Monbardon que je +l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice finira par me trouver +trop dispendieux et trop dissolu. Elle exigera mon renvoi.» + +C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, causant avec +Fagueyrat, dans le champ de la jumelle,--la jumelle de Monbardon, où +venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même galerie de physionomies +«bien parisiennes», les mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le +scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes places depuis que +lui-même, le directeur las, désabusé, assistait aux répétitions +générales. + +Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies «bien +parisiennes», cette jumelle!... Ce qu’elle les avaient vues se friper, +se patiner, vieillir, et--chose curieuse! sans se renouveler. +D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était nouveau, la lorgnette +de Monbardon? N’aurait-elle pas été tout à fait désorbitée de ne plus +recueillir les mêmes images, dans un ordre immuable, aux mêmes numéros +de fauteuils ou de loges: l’actrice mûrissante, qu’on appelait toujours +la «petite Dangeval», à côté de sa mère, dont la vieillesse obèse, +lippue, effrayante, ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et non la +caricature, de l’autre. Le financier dont on renonçait à supputer l’âge, +l’homme aux deux grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre de +son crâne ovoïde, ce forban magnanime, dont les fantastiques +escroqueries, les krachs, les fuites à l’étranger, ne se comptaient +plus, et qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, assailli, épargné, +sinon respecté, parce que ses caisses, souvent vides, et cependant +inépuisables, fournirent des millions pour la libération du territoire, +restèrent toujours mystérieusement à la disposition du Gouvernement, et +seraient encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, si la +République s’avisait d’examiner de trop près leurs sources. Et là-bas, +riant de son rire à la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus +mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête blanche, ou plutôt +poudrée, de marquise, aux admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon +déteste le plus, parce que, dans leur fameux duel de journaux,--la +_Terre promise_ contre le _Gulliver_,--ce n’est pas le _Gulliver_ qui +eut le dernier mot, ni mit les rieurs de son côté. + +Mais les haines de Monbardon, et surtout une haine aussi «parisienne», +lui étaient indispensables autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne +s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, aux cheveux d’un +blanc coquet de travestissement historique, que sur la blondeur +endiamantée de la magnifique Célimène du Théâtre-Français, ou sur le +visage, encore impressionnant dans la pénombre,--les joues et le menton +noyés de tulle--de celle qui, depuis plus de trente-cinq ans, est +toujours la «belle ferronnière», à cause de son profil de Diane et des +forges de son mari. + +Ah! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque maquillage, chaque +teinture, chaque ride, et toutes les grâces obstinées des femmes, et +toutes les grimaces des hommes, dans ce musée Grévin, aux attitudes +fixes, aux figures immuables, la jumelle de Monbardon! Aussi, ce lui fut +une surprise de dénicher un frais visage, ignorant même la poudre de +riz,--le visage de Gilberte Andraux. + +Quand sa marraine et son père avaient quitté la baignoire, Gilberte +était restée seule. On commençait à la remarquer. Des messieurs, passant +avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. Point timide, +elle ne s’en soucia pas. Habituée à ce qu’on regardât complaisamment sa +gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère des hommages masculins, +dont elle connaissait déjà le sans-gêne, sinon la brutalité. +Naturellement, comme toutes les jolies filles, et comme un grand nombre +de laides, elle se faisait une très haute idée de sa puissance de +séduction. Les yeux avec lesquels une jeune personne se voit dans son +miroir ne sont pas du tout les mêmes que ceux où elle mesure les grâces +de ses amies. Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux n’y +formait point une héroïque exception, du moins ne la subissait-elle que +dans la mesure d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue par une +distinction native d’âme et de manières, qu’une honnête éducation +soulignait de réserve. + +Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, fit un détour pour sortir, +afin de passer devant elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit, +flattée. Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, elle eut un +léger haut-le-corps. + +--«Pardon, mademoiselle... Je suis indiscret. Mais j’avais cru voir ici +madame de Claircœur.» + +Il clignait, le regard un peu myope, vers le fond de la loge. + +--«Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez dans les couloirs», +dit Gilberte assez sèchement. + +--Oh! c’est madame votre tante... Quelle personne extraordinaire! Elle a +un talent... une imagination!... Je viens de lire ses _Malheurs d’une +arpète_. Justement, c’est de cela que je voulais lui parler.» + +Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, qui, visiblement, ne se +doutait pas qu’il s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était pas +pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans doute sur les conquêtes +féminines, il traitait en comparse une vibrante petite créature, peu +disposée à passer comme quantité négligeable. + +«Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse», pensa-t-elle, en la déception de sa +vanité. + +Une idée de représailles, une malice audacieuse, lui fut suggérée par +les circonstances. Elle dit à l’acteur: + +--«Excusez-moi, monsieur... Mais je crois qu’on vous surveille de cette +loge, là-haut, en face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer +d’accaparer l’attention des personnes qui s’y trouvent.» + +Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur une chaise reculée, dans +l’ombre, laissant penaud le «beau Fagueyrat». Celui-ci regarda dans la +direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, s’offrit au rire +insolent de Blandine Jasmin et des amies à toilettes tapageuses dont la +cabotine était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, «se +tordaient» (eussent-elles dit). Et, sans contredit possible, leur +mimique railleuse, publiquement accentuée, était, pour une jeune fille, +une épreuve blessante, pénible, qu’un galant homme (Olivier de Jalin en +province) ne pouvait se permettre de provoquer. + +Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa l’étage, se précipita vers la +loge de sa maîtresse. C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte +retentissait, où Claircœur regagnait sa place, navrée par la réponse de +Thanor, et se demandant comment elle oserait la communiquer à Gilberte. +Dire à sa filleule que le _Gulliver_ n’insérerait qu’un conte portant sa +marque, à elle-même, et dire cela devant Théophile,--corvée terrifiante, +dont elle se sentait absolument incapable. + +Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à se faire ouvrir la loge +de Mlle Jasmin. + +--«Blandine, sors une minute. J’ai deux mots à te dire. + +--Tiens! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as pas encore trouvé le +moyen de venir me saluer. En voilà un mufle! + +--C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions ensemble... + +--Ah! assez, Fagueyrat!» s’écrièrent les autres. «Laissez-nous entendre. +Fichez-nous la paix. Allez faire vos scènes ailleurs. + +--Va donc retrouver ta donzelle... cette petite bégueule en bas... Tu as +cru me faire enrager... Fallait choisir mieux que cette moucheronne. + +--Blandine... je t’expliquerai... tu seras contente... viens...» supplia +Fagueyrat, qui, tout à coup, se fit humble. + +--«Zut!...» + +Les protestations des voisins empêchèrent la querelle de se prolonger. +Fagueyrat s’assit au fond de la loge, sur une chaise restée libre. Comme +il souffrait positivement des méchancetés récentes de Mlle Jasmin, dont +il était amoureux, avec la violence de son tempérament méridional et +l’inquiétude stimulante de son ombrageuse vanité, il ne prit point garde +aux avances de gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui faire +une des amies de Blandine, celle que le hasard et l’étroitesse du lieu +rapprochaient de lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice +qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse, en l’emmenant dehors à la +fin de l’acte: + +--«Si tu crois me punir en t’affichant avec des grues... C’est à toi que +tu fais du tort.» + +Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du Parthe, fit éclater dans +la loge une série d’appréciations, dont la forme, autant que le genre +d’esprit, ne lui donnait que trop raison quant à la qualité des +relations de Blandine. Il devina le concert d’injures, et cela lui fut +égal. Mais il s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin: + +--«Puisque tu m’empêches de faire du théâtre, il faut bien tout de même +que je songe à me créer une situation. + +--Une situation de cocotte. Ah! bien, tu as de jolis instincts! + +--Il ne s’agit pas de mes instincts», déclara Blandine. «Ne roule pas +des yeux comme ça, Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous +n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement ridicule.» + +Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer: + +--«Regarde un peu tous ces imbéciles qui nous guettent. Nous sommes des +bêtes curieuses, ma parole!» + +Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa mine de chatte blonde sous +son énorme chapeau, sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir +retenait à peine à ses épaules quelques centimètres de corsage, tandis +que la jupe étroite et transparente révélait sa croupe de ponette, le +galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne fuyante de ses jambes +jusqu’à la cheville assez déliée, auraient suffi pour attirer les +regards. A côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent trente, +offrait cette physionomie fatale et pleine de suffisance que le public +veut rencontrer, hors de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir. +Et Blandine ne se montait pas l’imagination en supposant que sa +séparation d’avec son ami, compliquée du fait qu’elle se montrait en +compagnie bizarre, escortée par des demi-mondaines à la notoriété un peu +spéciale, formait le principal sujet de conversation dans une salle où +se pressait ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle de la +France. + +--«Descendons, partons», proposa Fagueyrat. «Je pense que tu te fiches +de savoir comment finit cette stupide pièce. + +--C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le dernier acte. Je la trouve +épatante, moi, cette pièce. Un homme qui «cane» devant les femmes... Ça +a beau être la banalité courante, c’est toujours rigolo à observer. + +--Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta loge. Il faudra y brûler +du sucre quand le joli fumier que tu y as invité sera parti. Viens. + +--Où ça? + +--Chez toi, chez nous. + +--Oh! chez nous... Halte là! Chez moi, ce n’est chez nous que quand je +veux bien. Et tu sais à quelle condition ça le sera encore. + +--Elle ne dépendra pas de moi, ta condition. + +--Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton directeur de t’en aller... Si tu +lui mettais le marché à la main... + +--Je l’ai fait.» + +Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya d’apercevoir la figure du +jeune homme, par-dessous le bord immense de son propre chapeau, renonça +à cette entreprise, et demanda d’une voix un peu étouffée: + +--«Eh bien? + +--Eh bien, il préférait me voir partir. + +--Plutôt que de me donner le premier rôle de femme?... + +--Plutôt que de donner le premier rôle de femme à Blandine Jasmin.» + +Celle qui portait ce nom à la fois candide et fleuri, s’arrêta, +suffoquée. Fagueyrat essaya de l’entraîner en avant. Car ils étaient +déjà dans le vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de l’émotion, +et, avant qu’elle s’en aperçût, elle serait hissée dans un taxi-auto. +Ensuite, ce serait bien le diable... + +Elle interrogea plus faiblement: + +--«Et l’auteur? + +--L’auteur... Il rêvait son drame aux Français. Pour lui, le +Théâtre-Tragique et sa troupe, c’est un pis-aller écœurant. Il exige des +engagements extraordinaires. Pour son grand rôle de femme, il va au +moins demander Sarah Bernhardt en représentations.» + +Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait précisément hisser dans le +taxi-auto. Lorsque son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra, +du ton dont on énonce une irréfutable vérité: + +--«Veux-tu que je te dise?... C’est tous des mufles, ces gens-là. + +--Je n’attendais pas moins de ton jugement», acquiesça Fagueyrat. + +--«Des mufles et des crétins», poursuivit la petite actrice, avec une +emphase paisible. + +Mais ce fut le dernier effort de la dignité, qu’elle gardait avec +l’illusion d’être encore en public. S’avérant de façon certaine qu’elle +se trouvait dans une voiture fermée,--jamais elle ne saurait comment +Fagueyrat avait pris leur vestiaire,--Blandine éclata en sanglots, puis +engloba tous les directeurs de théâtre et tous les auteurs dramatiques +sous des qualificatifs auprès desquels les termes de «mufles» et de +«crétins» ne parurent plus que de doucereuses aménités. Comme son amant +se taisait, elle crut qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se +tournant vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la kyrielle de ses +adjectifs véhéments: + +--«Tu me le paieras!» termina-t-elle. «Tu en as un toupet de m’avoir +attirée dehors en me disant que je serais contente!...» + +Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à recevoir noblement les +imprécations de Camille, et à ne pas sourciller sous les fureurs +d’Hermione, gardait sans peine bonne contenance. Ce fut avec douceur +qu’il riposta: + +--«Contente... Tu le serais peut-être déjà si tu m’avais laissé parler. + +--Ah! tu trouves que tu ne m’en as pas assez fait, des bonnes surprises! +Tu vas peut-être me raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale +boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on m’y refuse un rôle +digne de moi. Pas de danger! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur, +qui va te faire jouer un homme du vrai monde... Si ça ne fait pas pitié! + +--Pitié pour qui?... pour ce pauvre auteur qui aurait des bottes bien +mal cirées. Rassure-toi. Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai +rendu le rôle. + +--Tu as?... + +--J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. Ne t’ai-je pas +dit, au début de cette agréable conversation, que j’avais mis le marché +à la main à mon directeur? + +--Oui, enfin... c’était une façon de parler. + +--Faut croire que non. + +--Tu ne l’as pas quitté à cause de moi? Tu as eu d’autres grabuges? + +--Pas l’ombre. + +--Marcel!...» + +Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie à un point qu’elle ne +trouvait rien à dire... Et même rien à faire. Ce qui fut pénible à +Fagueyrat, comme il le lui fit observer: + +--«Eh bien, quoi, Blandine?... Tu ne me sautes pas au cou?...» + +Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, elle demanda: + +--«Tu as un autre engagement? + +--Mais non, ma gosse. + +--Eh bien, nous voilà dans de beaux draps!» grogna-t-elle. «T’as fait de +la belle ouvrage! Et tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je +rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être agréables? Je me +privais déjà de tout pour t’être fidèle. Mais, maintenant, si nous ne +gagnons plus rien, ni l’un ni l’autre... + +--C’est tout ton remerciement?» dit Fagueyrat. + +--«Ah! aussi», s’exclama-t-elle, près de se remettre en colère, «je ne +t’en demandais pas tant! Fallait seulement les menacer... Ils auraient +peut-être cédé.» + +L’acteur éclata de rire. + +--«Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine! Mais, voyons, s’ils +avaient dû céder devant la menace, ils céderaient bien plus devant le +fait. Et tu vois qu’il n’en est rien. + +--Sûr... Mais tu te serais laissé fléchir... Tu aurais gardé la porte +ouverte pour rentrer. + +--Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je te dévoile mes projets, mes +espérances. Tu es une petite femme abominable. Si je n’avais pas pour +toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce sapin, je +fuirais le jeune monstre que tu es, et tu ne me reverrais de ta vie.» + +En disant cela, il saisissait à deux bras le buste gracieux du jeune +monstre, bousculait l’immense chapeau, et se mettait à embrasser +Blandine avec une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, moins de la +passion de son Marcel, que de la sécurité immédiate de leur carrière. + +--«Oh! mon chéri, raconte vite... Est-ce que tu vas prendre un théâtre, +comme je te l’ai cent fois conseillé?... + +--Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien sans de la bonne galette. + +--Et tu en as trouvé, de la bonne galette? + +--Ça se pourrait. J’ai une combinaison que j’ose appeler mirifique, +pharamineuse et épastrouillante. + +--Aboule ta combinaison. + +--Dans un endroit plus secret», chuchota Fagueyrat contre la joue de sa +maîtresse. «Ce taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je parlerais à +l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous arrivons. Ton «chez toi» +sera-t-il ce soir notre «chez nous»? + +--Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse à ta tête», dit Mlle +Jasmin, en sautant de la voiture. + +Tandis que cette réconciliation avait lieu, la répétition générale +s’achevait au Gymnase. + +Gilberte, rencognée contre la cloison de la baignoire, ne se penchait +plus en avant pour laisser apprécier ses lignes souples dans une robe +blanche et l’originalité de son visage entre deux grosses coquilles de +tresses brunes. Elle battait des paupières, pour retenir deux larmes. La +seule crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en verser d’autres. Sa +marraine, désintéressée maintenant du spectacle, coulait de temps à +autre un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant s’enfonçait. + +--«Voyons, mignonne... Ils n’ont pas refusé, je t’assure. Ils préfèrent +un conte, pour commencer, une petite chose d’imagination...» + +Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi--mais sur quel ton! où +vibrait toute l’amertume passionnée de l’orgueilleuse jeunesse--que +Gilberte répliqua: + +--«De l’imagination... Justement!... Je ne leur en donnerai pas. C’est +de la denrée pour concierges! Nous tous, la nouvelle école... ceux de +demain... nous la répudions, l’imagination.» + +L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ et du _Secret du guillotiné_ +soupira. Comment eût-elle osé dire à sa filleule que le _Gulliver_ +accepterait, à petite dose, du «Gilles de Claircœur», même sous un nom +inconnu--parce qu’enfin ça divertirait au moins certains +lecteurs--tandis que du «Gilberte Andraux», on n’avait même pas la +curiosité de savoir ce que ça pouvait bien être? D’ailleurs, la +feuilletoniste ne songea pas à se blesser. En face de cette jeune +assurance, elle, qui ne s’en était jamais fait accroire, doutait de soi +davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui avait-il pas fallu +gagner son pain et le pain de quelque autre? Mais elle savait bien ne +faire que du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses récits sans +façons, conquérir une place dans le royaume des lettres. + +Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs de la baignoire ne +joignirent pas leurs applaudissements à ceux du public. Ni Gilberte ni +sa marraine ne savaient seulement de quelle façon la pièce avait fini. +Toutes deux appartenaient à leur déception. Quant à Théophile, préoccupé +de sortir promptement pour trouver un fiacre, il se hâtait de passer à +ces dames leurs manteaux, qu’il présentait à l’envers, jugeant la +doublure plus habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les +manches. + +Ce fut une retraite plutôt maussade. + +Mais, dès le milieu du couloir, un changement se produisit. Le directeur +du _Gulliver_, empressé, le chapeau à la main, son glabre et froid +visage presque éclairé d’un sourire,--un sourire d’ailleurs sans joie, +comme toute cette physionomie irrémédiablement taciturne,--se +précipitait. Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, bouscula +des gens pour ne pas manquer la rencontre. + +--«Madame de Claircœur... J’ai tenu à vous revoir, à m’assurer que +monsieur Thanor s’est entendu avec vous.» + +Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait ne pas la voir. + +--«Mais», fit la romancière, surprise, «entendu?... oui, pour un conte. + +--Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons faire passer les +chroniques. Il a dû vous le dire. Elles sont tout à fait bien, ces +chroniques, de votre parente... comment, déjà?... Votre sœur?... + +--Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. Tenez, justement, la voilà. Tu +entends, Gilberte? monsieur Monbardon prend tes chroniques.» + +Si elle entendait!... Ses yeux s’illuminaient,--deux étoiles sombres, +dans la figure devenue toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa +tête, et dont la mousseline de soie retombait en amusante capuche. +Qu’elle était jolie en ce moment, dans l’effervescence brusque de son +bonheur, avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés,--ses +cheveux aux reflets mordorés de marron sauvage! + +--«Ah! c’est mademoiselle?...» fit le directeur du _Gulliver_, dont la +figure triste voulut exprimer la surprise. «Mais elle est toute jeune, +votre nièce, madame de Claircœur? + +--Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans», soupira Gilberte, avec la +bonne foi de son âge, qui considère comme un déclin la troisième dizaine +d’années de la vie. + +--«Alors», sourit Monbardon, «patientez un peu. Vous vous trouverez très +jeune, dans encore vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis +sûr», ajouta-t-il galamment. + +Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il reprit: + +--«Vous voulez donc devenir une femme de lettres, mademoiselle?...» + +La physionomie animée de la jeune fille répondait joyeusement, lorsque +le directeur termina sa phrase: + +--«... Comme votre tante? Vous avez de qui tenir.» + +Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement les traits de Mlle +Andraux. Quelqu’un s’interposa: + +--«Oui, c’est un don de famille. Nous avons la folie d’écrire, même +quand nous ne publions pas. Le père, monsieur le directeur... Je suis le +père de cette jeune personne... Théophile Andraux. Vous me donnez une +raison de plus d’en être fier.» + +Monbardon tourna vers le sous-chef un visage dont l’indifférence +dédaigneuse, l’ironie voilée, l’ennui morne, recomposaient la plus +habituelle expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte,--mais +brièvement: + +--«Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de causer avec vous. Au +_Gulliver_, n’est-ce pas? un de ces jours, de six à sept. Nous +arrangerons un petit projet de collaboration.» + +--«Marraine, marraine!...» disait la jeune fille, dans le fiacre qui les +ramenait boulevard Raspail. «Tu vois, je ne me trompais pas... Je +sentais bien qu’il y a en moi mieux que l’étoffe d’une employée +d’administration. Ma carrière se décide... Je vais collaborer au +_Gulliver_... Un des premiers journaux de Paris!... Ah! marraine, que je +suis heureuse!... que je suis heureuse!...» + + + + +IV + + +--«Madame est chez elle?» + +La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu +comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant +pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège +classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne +générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par +«aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à +la porte. + +En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille +volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de +mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on +n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux +bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse, +retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme +contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une +haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record. +(Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en +portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en +exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût +souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui +coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement +ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois +si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur +fascination et de marcher dessus. + +--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous +m’annoncer?» + +Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés +blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un +masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil +ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline, +la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de +Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon. + +Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva +cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et, +sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!... +on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues +d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail. + +La romancière y piochait une fin de chapitre. + +Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé +dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de +fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz +suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement +maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui +mouillait les yeux de larmes: + + «Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à + l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle + m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.» + +Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement: + +--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie +enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil +semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu +net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre. + +--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne. + +--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était. + +--Mais, vous, Céline, voyons!... + +--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon. + +--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le +renvoyer...» + +Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses +lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne. + +--«Je ne peux pas recevoir comme ça.» + +Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte: + + MARCEL FAGUEYRAT + Artiste dramatique. + +Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce +jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui +fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on +est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous +apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera +jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il +renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette +amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...» + +Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit: + +--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout +de suite.» + +Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière +rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine +portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?... +c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit +de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle. +Elle ponça ses doigts tachés d’encre. + +Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du +Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la +voilà se dirigeant vers le salon. + +Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un +homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi! +C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son +destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me +trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles +traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son +apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la +surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte. +L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage +défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance +qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes. + +Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des +meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux +formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place +et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on +continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se +croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est +ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par +des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours +usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie, +portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec +un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre +grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés, +s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des +entourages en palissandre, à filets de bois de rose. + +Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre, +contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de +pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de +l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans +appendicite. + +--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi +avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par +quinze et vingt degrés de froid.» + +Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses +airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman, +couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la +même ville, lui apparut, et l’attendrit. + +--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté +instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens, +dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant +la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...» +(Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos +ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et +chaude.) + +Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une +cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat +père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se +fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que +leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée +séculaire. + +--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison. + +Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les +honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment +de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués. +Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes, +solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la +fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de +prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux +voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette +défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la +causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile. + +--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait +dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez +raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le +roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces! +C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent! + +--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion +de sa joie. + +--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma +carrière. + +--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur +Fagueyrat!... + +--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le +nom d’Adhémar.» + +Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent. +Une anxiété vague saisit Claircœur. + +--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer +un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas +que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais +quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien! + +--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de +Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le +prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse, +Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître. +Adhémar n’est pas moderne.» + +Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un +haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître +inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui +dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie +de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître». +Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers +lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments +joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue. + +Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur, +qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits +auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur +premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus +femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout +en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez +chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son +sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était +laissé glisser dans un abandon de béatitude. + +Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur +ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même, +les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards +quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux +qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène, +ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un +peu d’amabilité. + +Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de +conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à +fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions +plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son +amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes, +avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un +charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un +Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce +salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut +l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il +ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par +l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse. + +Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur +l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à +la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement +d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec +ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs +les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de +sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce +montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves. +Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce +que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries +les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur, +et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?... + +Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans +quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et +ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune +langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que +cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?... +Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.» + +Elle éclata de rire tout haut. + +--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné. + +La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les +scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond +du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles +détendues. + +--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la +romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie. +«Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la +tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus +sérieux. + +--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques. +C’est effrayant. + +--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant +mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien +égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le +croire! Je suis si contente!» + +On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la +bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop +blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans +les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque +seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de +tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec +légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet +de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur, +tant de milliers de lignes écrites. + +--«Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite. + +--C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous +allez voir. N’avez-vous pas un scénario? + +--Oui... très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à +l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu... Il y faut du gros mélo... +Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la +comédie de mœurs.» + +Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui +jette la première pierre. + +Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un +écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement +les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement +revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur: + +--«Le scénario... Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement +mon rôle!... Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant +vous. Imaginez, madame!... c’est un rêve que je réalise. Quand je sens +profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases +d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout +imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un +caractère me fait jaillir de l’âme.» + +Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous, +en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une +situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils +interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet +personnel les incite à l’emphase. + +--«Ah!» s’écria la feuilletoniste, «mais ce sera admirable. Avec le sens +du théâtre, que vous possédez si bien, et qui me manque...» + +Fagueyrat protesta. + +--«Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira de découper, telles +quelles, dans le roman. + +--Mais», suggéra-t-elle, «le principal rôle féminin, l’arpète, ma petite +«Lulu-tire-l’aiguille»... + +--Oh! pour elle, madame, nous avons une interprète extraordinaire. + +--Qui donc?...» + +Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. Mais, comme, par ce geste +même, l’appui de l’accoudoir lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il +s’engloutissait, d’un noyé agitant un bras convulsif. Énervé, il se +dressa en pied, quitta définitivement le voltaire et ses tapisseries +emblématiques. S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt sur les +lèvres: + +--«Pour votre délicieuse «Lulu-tire-l’aiguille», vous aurez une +surprise. Permettez-moi de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à +qui je songe. On lui propose des engagements de tous côtés. Ce serait +trop beau d’avoir cette petite-là! Nous devons manœuvrer habilement. +Laissez-moi faire. Je compte un peu sur son amitié pour moi, sur +l’influence que j’ai sur elle. + +--C’est une débutante? Un premier prix du Conservatoire?... + +--Mieux que cela... Une nature!... Fine, jolie à croquer, très jeune... +Il faut une très jeune personne pour votre arpète... la fraîcheur d’une +gamine de quinze ans... Rien d’artificiel... Et du naturel, de la +spontanéité... C’est l’idéal, n’est-ce pas? On ne peut pas faire jouer +ça par une actrice marquée, aux effets connus, quand elle aurait tout le +talent du monde. + +--«Et vous pensez que nous aurons cette perle?» + +Fagueyrat hocha la tête. + +--«J’y ferai de mon mieux. + +--Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique?» + +L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un +sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées, +bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans +son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle +venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses +oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice +exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit +Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et +telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement +lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase: + +--«Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique? + +--Sans doute. + +--Mon cher auteur!... Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce +n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles +routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de +modernisme, que vous allez tirer des _Malheurs d’une arpète_. + +--Alors?... + +--D’ailleurs», poursuivit-il, «ne lisez-vous pas les journaux? +Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale? Comment!... Vous +êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique! C’est +curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à +l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient, +tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas?... «La +place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de +second plan. Avec ses dons si personnels...» (Je cite, madame, je +cite...) «avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène, +l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une +troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve. +M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat.» Est-il +possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré +dans les journaux des tirades de ce genre!... + +--Que voulez-vous? Je ne lis guère les journaux, ou je les lis mal. Je +parcours surtout les faits divers et les tribunaux... pour des sujets de +romans. Mais je regrette... J’aurais applaudi des deux mains. On avait +bien raison! Le Théâtre-Tragique, entre nous, c’est un Ambigu de second +ordre. + +--Parbleu! + +--Alors, où êtes-vous?...» Elle chercha. Devant l’expression énigmatique +et dédaigneuse de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. Mais, comme +il ne bougeait plus, elle risqua: «aux Français?» + +Il haussa les épaules. + +--«L’enlizement dans la tradition! L’enterrement de première classe!... +Il y en a, madame, qui peuvent marcher dans les chemins battus. Pas moi. +Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune et des honneurs. + +--Ah! je vous comprends», murmura Claircœur. + +Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout autre chose. Il disait +si bien, avec tant d’âme! Il l’appelait «son auteur». Un lien existait +entre eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres qu’affole l’espoir +d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux pires extravagances, la bonne +volonté de deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées du monde. + +--«Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de fonder un Théâtre Fagueyrat? + +--Vous, directeur?... Mais vous joueriez? + +--Bien entendu. Comme tous les artistes qui prennent un théâtre.» + +Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour +exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à +créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour +inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des +_Malheurs d’une arpète_. + +--«C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit», +déclara-t-il. «Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester +pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations, +les séductions, qui assaillent la pauvre petite «Lulu-tire-l’aiguille». +Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame! Une femme seule pouvait +écrire ces pages! + +--J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh! avoir assez de talent pour +faire un peu de bien!...» soupira Claircœur. «Ma pauvre petite +Lulu-tire-l’aiguille!... Je n’ose pas vous avouer, monsieur... mais j’ai +pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire.» + +Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues, +avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les +plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui +aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion! + +--«Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez +une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer +avec vous. + +--Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je +suis fière.» + +Ils se serrèrent les mains. Sur le «plateau», ils se fussent embrassés. +Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à +la sage et--jusque-là--tranquille romancière. L’effusion fut +chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de +tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la +vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage. + +Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat. + +Mais il n’y en avait qu’un de possible! Élégant, central, une salle +récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine,--libre, +d’ailleurs... libre, justement, par une chance inouïe--les +Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un +peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait. + +--«Oh! je n’aurais pas espéré si bien... Le Louvois!» dit Claircœur, +usant de l’abréviation courante. «Vous l’achetez? + +--Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble appartient à une Société. +Or, un des membres influents du conseil d’administration de cette +Société est un ami de collège à moi, le marquis de Sépol. C’est lui qui +me réserve une priorité de faveur pour signer le bail. Je dois rendre +réponse avant demain. + +--Comment! Vous n’avez pas déjà dit oui?... Mon Dieu! Si on vous +soufflait la location! + +--J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain. + +--Qu’attendez-vous? + +--J’attendais, cher maître, la certitude de débuter avec _Les Malheurs +d’une arpète_. + +--Oh!...» + +Claircœur eut seulement cette exclamation profonde. Et elle regarda +Fagueyrat, avec des yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il +jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, désormais certaine, de +ses complexes projets, il s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de +la sincérité: + +--«Madame, nous livrerons la bataille ensemble. Aussi vrai que j’existe, +j’en ferai pour vous une belle victoire!» + +Presque aussitôt, une expression changée, où reparaissait l’artifice de +certains rôles, éteignit la flamme sur ses traits. Il ajouta: + +--«Il y a encore une petite formalité... oh! si peu de chose... + +--Notre traité?» suggéra Claircœur. + +--«Non. Notre traité... Qu’en avons-nous besoin? Vos droits sont +garantis. Dix pour cent de la recette brute. Je voulais dire... pour le +bail du Louvois... + +--Quoi donc? + +--On me demande--simple formalité, je vous répète--une signature de +garantie. + +--De garantie?...» répéta la femme de lettres, ignorante des affaires +comme un enfant au berceau. + +--«Oui. Vous comprenez... Un loyer de deux cents francs par soir--six +mille francs par mois, ce n’est rien, pour nous.» (Il disait «nous» afin +de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et comme si jamais sa pièce n’eût +dû quitter l’affiche.) «Ce sont des conditions exceptionnelles, que j’ai +obtenues par Sépol. Deux cents francs sur des recettes qui, en mettant +les choses au pire, en supposant la salle à moitié louée, seront de +trois mille francs.» + +Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une voix en Claircœur supputa: +«Le dixième de trois mille = trois cents francs par soir, au bas mot, +pour l’auteur.» + +Fagueyrat continuait son explication. N’ayant pas eu le temps de +rassembler des fonds... (Il en trouverait. Personne ne trouve des fonds +plus aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de gens paieraient pour +se faire jouer. Ceci négligemment)... il ne pouvait donner comme +garantie des recettes qui n’existaient pas encore. On demandait une +signature, une avance... des enfantillages. Avec Sépol, parbleu! Sépol, +le marquis de Sépol, vous savez bien?... En voilà un qui lui aurait +rendu service. Mais, membre du conseil de la Société, Sépol ne pouvait +pas. Claircœur observa naïvement: + +--«Quel dommage que je sois une femme! + +--Dommage! Ah! par exemple, ce n’est pas mon opinion», dit Fagueyrat, +avec une intention de galanterie. + +--«Si... Parce que je vous offrirais ma signature. Je serais même très +fière... + +--Eh! mon cher auteur, en quoi votre signature vaudrait-elle moins pour +émaner de jolis doigts féminins? On la connaît, votre signature. Au bas +de votre _Secret du guillotiné_, dans le _Petit Quotidien_, elle ne doit +pas représenter loin de cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup +d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre annuel d’affaires. + +--Vrai! je pourrais être votre garantie?...» + +Elle riait, trouvait la chose divertissante, incroyable, faisait taire +au fond de soi, comme vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure, +qui, maintenant, chuchotait: «De cette façon, mon _Arpète_ est sûre +d’être jouée, de rester sur l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je +tiens le directeur, le principal interprète, le théâtre. Quelle +influence j’aurai là!» + +Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus _L’Arpète_, c’était _Le +Guillotiné_, qui lui succédait. D’autres encore. Le mirage de la rampe +éblouissait ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce mirage-là en a +désorbité de plus solides.) + +--«Qu’est-ce que c’est? Qui est-ce qui nous dérange?» s’écria Claircœur. + +Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée aussitôt. La +romancière éleva la voix: + +--«Qui est là? Est-ce qu’on ne peut pas répondre?» + +Son intonation avait quelque chose d’énervé, d’impérieux, que jamais +créature humaine n’y avait sans doute perçu auparavant. Mais des +sentiments nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et pourquoi? D’où cela +venait-il? Qu’y avait-il donc de changé? Est-ce que l’orgueil, +l’ambition, la folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup dans +les âmes qui les ignorèrent à l’époque des jeunes ardeurs? Comment +admettre des surprises de la personnalité plus invraisemblables encore? + +La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, son grand chapeau +de feutre sur la tête, ombrageant un visage plus grave que d’habitude et +légèrement pâli, s’avança: + +--«Pardon, marraine... Je te croyais seule.» + +Était-ce bien vrai? Céline avait-elle exceptionnellement tenu sa langue? + +--«Entre donc, mignonne... Entre, que je te présente monsieur Fagueyrat. + +--Je connais monsieur», dit la jeune fille avec une brève inclination de +la nuque. + +--«Oh! sans doute... Tu l’as applaudi, comme tout le monde. + +--Mieux que cela. Nous nous sommes parlé.» + +Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, presque agressif. + +Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait Fagueyrat. Et l’acteur, +malgré son aplomb, malgré l’insignifiance de la rencontre, rougissait, +gêné. + +--«Mais oui... L’autre soir... au Gymnase... En vous cherchant, madame, +je me suis permis... + +--Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. Je supposais bien +que, si monsieur Fagueyrat voulait te voir, il en trouverait sans peine +l’occasion.» + +L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. D’où venait-elle, avec +ces traits pâlots, ces yeux brillants et aigus, ces yeux de soupçon? +Toutefois son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme de gaieté, +d’espièglerie, plutôt que de la vraie malice dont elle voulait acérer +ses paroles: + +--«J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. On vous a plutôt mal +reçu, dans la loge, là-haut, chez vos belles amies.» + +Il se rengorgea, vexé. + +--«J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle.» + +Sa solennité parut à Gilberte d’un comique irrésistible. Elle rit plus +fort, plus franchement, en petite fille qu’on menace par plaisanterie. + +--«Mais si... mais si... vous savez bien. Elles vous ont mis en +pénitence, au fond. J’ai très bien vu. Vous faisiez une tête!...» + +Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa marraine debout, très +grave,--d’une gravité presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait +pas, et qui l’impressionna. + +--«Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat et moi parlons de choses +des plus sérieuses. Tu seras bien gentille de nous laisser encore un +moment.» + +Moins d’un quart d’heure après, Gilles de Claircœur, entièrement +d’accord avec le futur directeur des _Fantaisies-Louvois_, le +reconduisait à la porte. + +Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à l’instant des +congratulations dernières, Criquette jaillit tout à coup d’une +maisonnette à l’architecture composite: vannerie et peluche, pagode et +caveau de famille,--on ne savait trop ce que représentait l’édifice, +avec le prétentieux de ses lignes, et la puérilité de ses matériaux. La +petite chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand le bruit du +colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée perçut d’abord deux pieds +étrangers, deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure modérée et la +finesse de leur chaussure, lui semblèrent, dans le sursaut du réveil, +les bases effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita vers ces +pieds ennemis, avec des abois dont la soudaineté et l’éclat furent +cruels, le dos en arc et tellement hérissé, que son échine paraissait +une longue et étroite brosse à nettoyer les verres de lampe. + +Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais +Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux +fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de +mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité +telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées +disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un +«heup!» après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette +n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des +mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer. + +L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il +eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en +émettant la réflexion: + +--«Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre +nièce.» + +Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour +baiser la main de la romancière: + +--«Je les apprivoiserai.» + +Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une +grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de +jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage, +eurent un élan, un éclair: gratitude, joie, protestation silencieuse de +dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son +machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant +de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse, +que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux. +Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement +désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion, +dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme +à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque. + +Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux +reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus +expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu +qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa +certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats +bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation: + +--«Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles. +La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser.» + + * * * * * + +Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte. + +--«Je puis entrer, mignonne? + +--Mais oui, marraine. Tu peux toujours entrer.» + +Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, collée aux jupes de sa +maîtresse. Les oreilles en pointe, le regard distrait, elle affectait un +air indifférent, et se coula vers la descente de lit en peau de chèvre. + +--«Oh! pas la chienne!... Renvoie-la, je t’en prie. Je trouve ensuite +ses poils partout, jusque dans mes cartons à chapeaux.» + +Criquette, ayant parfaitement compris, déjà couchée en rond, souffla un +peu entre ses pattes--un petit soupir d’aise--en personne incapable de +croire qu’on troublerait son innocente sécurité. + +Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation impliquée par +la formule d’exil: + +--«Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout à l’heure. Tu sais bien +qu’on ne veut pas de toi ici.» + +Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, oublia qu’on eût froissé +son chien. + +--«Oh! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as pleuré! + +--Par exemple! Voilà une idée!» protesta la jeune fille. + +--«Si... voyons, ne me dis pas non. Je t’ai fait de la peine, devant +Fagueyrat.» + +Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans la familiarité de la +maison. Toutefois, une hésitation imperceptible, un amollissement de la +voix, le détachèrent, lui donnèrent une vibration à part. + +--«Je me fiche bien de ce monsieur!» déclara Gilberte. + +Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses prunelles sombres, un +éclair mouillé, entre des cils perlés de gouttes fines, comme des +barbelures d’avoine après la pluie. + +--«Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. Tu venais là, +étourdiment. Mon Dieu, il n’y avait pas de mal. Mais si tu savais ce que +nous décidions! Pense, Gilberte, il prend un théâtre... le Louvois, rien +que ça! Et la première pièce qu’il monte... Devine... _Les Malheurs +d’une arpète_. + +--Vrai?...» + +Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas à un moment où l’on voit +d’abord le bon côté des choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles, +comme un beau départ de feu d’artifice. + +La jeune fille tendit les bras. + +--«Marraine... laisse-moi t’embrasser. Je suis ravie pour toi. + +--Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins de moitié dans ce qui +m’arrive d’heureux?» + +Elle entra dans les détails. Le principal rôle d’homme serait tenu par +Fagueyrat. + +--«Et le principal rôle de femme, par Blandine Jasmin», suggéra +Gilberte. + +--«Blandine Jasmin?...» répéta Claircœur, interloquée. + +--«Mais oui, voyons... Ça doit être pour elle qu’il prend un théâtre», +assura la jeune fille, avec cette tranquillité inconsciemment cynique +des ingénues qui parlent de choses scabreuses. + +Elle vit se décomposer la physionomie de sa marraine, et elle ajouta +vivement, dans une intention gentille: + +--«Oh! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin fera aussi bien qu’une +autre. Il y faut surtout du naturel, de la jeunesse, un minois +chiffonné, bien parisien.» + +Elle reprenait, sans le savoir, les termes par lesquels Fagueyrat avait +annoncé sa merveille. Claircœur l’interrompit. + +--«Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu as toi-même entendu dire +qu’il avait rompu avec cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça +peut aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais pas pour le +directeur du Louvois.» + +La créatrice d’Adhémar et du noble «guillotiné» parlait par la lèvre +dédaigneuse de l’excellente femme. Elle reprit un ton moins emphatique +pour demander à sa nièce: + +--«Mais toi, ma Gilberte... Parlons un peu de toi. Tu as vu Monbardon? + +--Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait à trois heures. + +--Eh bien, tu es contente? + +--Très.» + +La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe comme le chaton d’une +bague sur une goutte de poison. + +--«Tes chroniques vont paraître? + +--On me l’a promis. + +--Avez-vous arrangé une collaboration? + +--Pas encore.» + +Là-dessus, un sourire de jeune sphinx. + +--«Tu réponds drôlement, Gilberte. A quelles conditions le _Gulliver_ te +publiera-t-il? Monbardon t’en a-t-il proposé? + +--Oh! si peu.» + +Claircœur, attentivement, considéra le jeune visage. Il se détournait, +amer, énigmatique. Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide +scintilla. + +--«Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. Que s’est-il passé?» + +Silence. + +Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de ce qu’elle osait dire: + +--«Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon?» + +Gilberte se dressa, éclatant de rire. + +--«Oh! marraine, le directeur du _Gulliver_ ne fait pas «la cour» à une +pauvre gosse qui prétend gagner son pain en lui apportant de la copie!» + +Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain nerveux. + +--«N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si mes chroniques ne passent +pas, il sera encore temps de me présenter au concours du ministère.» + + + + +V + + +--«Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est pas là?... + +--Oh! que tu m’as fait peur!» cria Gilberte, en un sursaut qui secouait +son porte-plume et tachait d’encre la page commencée. + +Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée contre la fenêtre +ouverte. L’été était venu, et le soleil de onze heures éclairait +l’étrange paysage parisien en arrière de la maison du boulevard Raspail. +Un morceau de quartier éventré par le percement de ce boulevard +apparaissait encore, tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie, +dont quelques-unes montraient le dessin des étages, les zigzags +d’escaliers disparus, les noirs serpents des cheminées arrachées, et +quelques cloisons de chambres, où la tenture perdait peu à peu, sous le +vent et la pluie, la trace des meubles, des tableaux, qui s’y appuyaient +lorsqu’elles étaient closes, et que des êtres humains y vivaient leur +destinée. + +Entre ces vieilles demeures et les bâtisses neuves, des morceaux de +jardins subsistaient çà et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à +mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, d’ailleurs éclaircie, +déjetée, dominait le quatrième étage habité par la romancière, et +voisinait avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, qui, de la main, +pouvait presque atteindre aux plus proches rameaux, appelait «son parc» +ce bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de rêves que l’orme +n’avait jamais abrité d’oiseaux, et son imagination avait tant +excursionné le long des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était, +en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire taciturne. Elle +redoutait de le voir tomber sous la hache comme elle eût redouté de voir +mourir un ami. + +La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, lorsque l’invasion +sans gêne de son frère l’avait fait tressaillir. + +--«On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit ans, Bernard. Si +j’avais su que tu viendrais ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef. + +--Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le dire.» + +C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif de «Bette» pour +Gilberte, et il ne nommait jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait +présentée toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, et avec laquelle il +se piquait d’être camarade comme avec un garçon. + +--«Tu sais», fit-il, «c’est pas le moment de me chiner. Je viens de +recevoir un sale coup. + +--Quoi donc? + +--Le bachot... Raté encore une fois. + +--Pas possible! + +--Oui, ma vieille. + +--Oh! mon pauvre Bernard!...» + +Le «pauvre Bernard» s’approcha de la table en sifflotant, les mains dans +les poches. + +C’était un long adolescent, à la figure mince, le teint pâle, sous des +cheveux bruns et lisses, avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il +offrait dans la physionomie une hardiesse qui pouvait devenir +audacieuse, et même insolente, mais qui n’était pas sans grâce, par +contraste avec la nonchalance des mouvements. Nonchalance, apparente, +comme celle des félins, sous laquelle on devinait des ressorts aux +détentes rapides, une ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la +réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au premier coup d’œil on +fût certain de n’avoir affaire ni à un sot, ni même à un être banal. + +--«Comment as-tu pu te faire encore recaler, frérot? Après ton bel +effort, au lycée, depuis un an! + +--C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. Je n’ai pas pu me +retenir de le développer à ma façon.» + +--Qu’est-ce que c’était? + +--Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi ça: «_Les philosophes, et +Sénèque sur tous, n’ont point osté les crimes par leurs préceptes; ils +n’ont fait que les employer au bastiment de l’orgueil._» + +--Sapristi!... Mais on donne trois sujets, à choisir. Tu n’avais qu’à +laisser celui-là. + +--Pas de danger! Je rigolais trop quand on a dicté cette balançoire. +C’était d’un juteux!... Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour +se priver du plaisir d’ajouter le commentaire essentiel. + +--Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus? + +--Tu parles! Et en un style concis. Un mot. Ne fais pas tes yeux à la +tante Gil... un tout petit mot, trois lettres. + +--Lequel? + +--Zut! + +--Bernard! + +--Mais je l’ai répété plusieurs fois: zut! zut! zut!... Et zut! + +--Quelle horreur! On ne t’admettra plus aux examens. + +--C’est bien ce que j’espère. + +--Oh! mon petit frère!... Papa le sait? + +--Pas encore. + +--Il va en faire un chambard! Et marraine... Elle sera furieuse contre +toi. + +--Écoute, Bette... Arrête tes prophéties. Leur réalisation manquera de +gaieté. N’anticipons pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime mieux +qu’on ne me le dise pas d’avance. + +--Dans notre famille, tout de même, c’est plutôt... + +--Notre famille... Justement. On y fait trop de littérature. Je serai +l’obscure exception. Jusqu’à ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise +l’autre jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé: _Le Roman d’une +poupée_. + +--Non!... + +--Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de rage. Sais-tu ce que j’ai +lu?... Je t’épargne l’orthographe. «Les poupées ne naissent pas comme +les enfants. On les achète très cher. C’est pourquoi les petits pauvres +peuvent avoir de jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles +poupées.» + +Gilberte rit. + +--«Tu inventes, Bernard. + +--Je te jure que non. + +--Mais... Lilie expliquait-elle comment les enfants naissent? + +--Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une telle force que je lui ai +rendu son chef-d’œuvre, illustré d’une claque. + +--Pauvre gosseline! + +--Oh! je ne l’ai pas tuée. + +--Bah! ce n’est pas à la taloche que je pense.» + +Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux tristes. + +Bernard grommela: + +--«Plains-la donc! Vous autres, les femmes, vous avez toutes les veines. + +--Tu trouves?» + +Il y eut un silence, puis le commentateur de La Rochefoucauld reprit: + +--«Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher que je suis ici. +Autrement, j’avais de quoi faire ailleurs. Tu sais?... Le môme Sénèque, +et le «bastiment de l’orgueil». + +--Grand fou! Eh bien, maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire? + +--Des choses épatantes. Je voulais en parler avec tante Gil. Va-t-elle +rentrer bientôt, ta marraine? + +--Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi parlerais-tu avec elle +plutôt qu’avec moi? Au fond, toute jeune que je suis, je crois connaître +la vie mieux qu’elle, ma parole! + +--Et moi, donc! Mais ce n’est pas à son expérience que je viens +recourir. + +--Ah! bah! + +--Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce pas, tante Gil? + +--Oh! Bernard!... + +--Quoi?... Je ne veux pas la dévaliser. Je peux bien lui demander un +service. + +--Un service d’argent?... Tu en as donc besoin? + +--Non. Je suis le seul. + +--Un gamin comme toi... Et qui vient de rater son bachot pour la +troisième fois! Mon pauvre loup, ce n’est pas le jour pour taper ses +parents.» + +Bernard bondit de colère. Une flamme courut sur ses joues maigres, aviva +la double braise de ses yeux. + +--«Je te conseille de changer de ton, Bette, si tu veux que nous +restions amis. Je ne suis pas un gamin. Je suis un homme, résolu à faire +sa carrière à son idée. Ne m’aide pas... C’est ton affaire. Mais ne me +mets pas des bâtons dans les roues. Car tu t’en repentirais!» + +Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait tendrement. Il n’en +doutait pas. + +--«Mais alors, que diable!» conclut-il, «ne te range pas du côté des +ancêtres.» + +Dans la détente de la réconciliation, il lui révéla son idée. Il ferait +de l’aviation. En deux ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros +gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement de la nouvelle +machine. Les records, les tours de force, la rivalité des journaux,--à +qui proposera l’épreuve la plus hardie avec la récompense la plus +formidable,--tout cela disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu +près définitif de l’aéroplane. + +--«Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, Bette. Plus rien à fiche, +du côté de l’auto. C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, des +gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient vite leur million, en +courant pour des constructeurs. + +--Quand ils ne s’écrasaient pas en route», observa Gilberte. + +--«Parbleu! Sans ça!... Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc. +Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un +prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe. +On roule tout de suite sur l’or... Ou bien... Crac! En un clin d’œil... +Plus d’embêtement! Rasibus!... On ne s’en aperçoit même pas. Et on est +sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché. + +--Si tu restes estropié?... Si tu grilles vivant dans l’essence de ton +moteur?...» + +Bernard haussa les épaules. + +--«Et avec ça, rien à fiche», ajouta-t-il. + +--«Comment! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de +l’endurance! + +--Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas +des colles de pion, c’est pas du travail... C’est la joie de vivre. +J’appelle pas ça du turbin. Du turbin!... Quand on est là-haut, et qu’on +se dit: «La gloire et l’argent... ou la mort... Pas de milieu!» Tu crois +qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les +marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés +raseurs! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une +passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus +auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah! Bette, ma +petite sœur! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me +bout dans les veines!» + +Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la +corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par +instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle. + +--«Bernard, tu m’effraies!... Je serai inquiète tout le temps. Je ne +sais si je dois t’approuver», hasarda sa sœur. + +--«Mais», s’écria-t-il, fonçant vers elle, «je m’en fous, que tu +m’approuves ou non. De deux choses l’une: ou je trouverai l’argent +nécessaire pour mon apprentissage,--qui ne traînera pas, je t’en +réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une +école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise, +je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu +ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil +dans mon jeu. + +--Mais, mon pauvre petit... de l’argent... tante Gil... + +--Elle n’en a pas, peut-être? + +--Elle en dépense beaucoup, en ce moment. Je sais qu’elle a déplacé des +fonds. + +--Pour son cabot? + +--Qu’est-ce que tu dis!... + +--Oui... Pour cette histoire de location de théâtre, où son Fagueyrat +lui prépare un de ces bouillons!... + +--Bernard!» s’écria Gilberte, «je te défends de parler ainsi de +marraine! «Son» cabot!... «son» Fagueyrat... N’es-tu pas honteux?... +Qu’est-ce que tu oses insinuer? + +--Oh! rien du tout», protesta le frère, avec calme. «Notre bonne tante +Gil est à l’abri de tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par +un saltimbanque. + +--Un saltimbanque! Marcel Fagueyrat? Un des premiers acteurs de Paris. +Et, avec cela, un homme tout à fait bien! Tu ne sais pas de qui tu +parles. + +--Tiens! tiens!...» ricana le potache, en voyant s’animer le visage de +la jeune fille, «ce n’est donc pas seulement sur les bonnes poires mûres +que ce fringant premier rôle exerce ses ravages.» + +Cette impertinence à deux tranchants allait déchaîner une fraternelle +dispute, lorsque des bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent une +diversion. + +--«Voilà marraine qui rentre. + +--Veine! je vais pouvoir lui parler. + +--Mais... on dirait qu’il y a quelqu’un avec elle.» + +A cette minute, une personne de vivacité juvénile, brillante, pimpante, +de clair vêtue, entra comme un léger tourbillon. + +--«Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. Il déjeune. Va voir un peu à +la cuisine ce qu’il y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le +dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander ce qui peut être +prêt dans une heure. Des coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon +petit, excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de suite. Ça va?... Tu +nous restes, n’est-ce pas? On va se régaler. Je vous fais déjeuner au +champagne.» + +Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras de sa filleule, la +retint. + +--«Écoute... Oh! mes enfants, vous n’imaginez pas!... Les décors de ma +pièce... Nous venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. Ce sera +étourdissant, inouï... Il y a un truc, au cinq... vous m’en direz des +nouvelles! Si tout Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour ça... +Mais va, Bette, mon trésor... On vous racontera à table. Tout ce que tu +peux avoir de mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les +fruits... Il y a des pêches, en bas, vraiment belles, à deux francs +pièce. + +--Deux francs une pêche, en juillet! Ben, tante Gil», cria Bernard dans +une gambade, «tu ne nous prêcheras plus l’économie!» + +La griserie de joie émanant de la romancière gagnait ce jeune cerveau. +Si tout allait si bien, qu’importaient le recalage au baccalauréat, les +scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition des parents à sa +vocation aérienne, le porte-monnaie bouclé du père Andraux, les crises +de nerfs de la maman, les hurlements effarés de Lilie? Bernard aurait +avec lui tante Gil et sa galette,--cette galette devant qui toute la +famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement heureuse ne +serait pas difficile à attendrir, à persuader. + +--«Nom d’un chien! mais tu es épatante! Sais-tu que je ne te +reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil», dit le +grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune +mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment--si c’en est un de +ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en +beauté--contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne +revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle +qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il +attribuait envers lui des obligations de parenté. + +Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un +étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage +qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention. + +--«Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé? T’as l’air aussi jeune que +Gilberte...» (Cela, c’était excessif.) «Et tu es mise!...» (Il fit +claquer sa langue, en connaisseur.) + +--«Ma robe te plaît?...» + +Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un +vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond +d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des +accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots: «Ma robe +te plaît?» que par la transformation extérieure de tante Gil. + +«Ma robe te plaît?...» Était-ce bien la feuilletoniste du _Petit +Quotidien_, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge, +rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez +son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur «sa bobine» +dépourvue de séduction?... Était-ce la maternelle tante adoptive, +préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu +et de sa chienne Criquette?... Était-ce la même personne qui demandait +aujourd’hui--et à qui?... à son gamin de neveu:--«Ma robe te plaît?» + +Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification +surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question,--mais dans +quelle bouche!--déclara que toute la toilette était d’un chic intense. + +--«Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite +tante», ajouta-t-il. «Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur +la tête... Des tourtes en velours et en jais l’hiver... Des tourtes en +crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai +chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de +l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais. +Bigre!... Et ces bouclettes, là-dessous!... Tu n’as pas coupé tes +cheveux de devant, au moins? C’est des chichis?... + +--Allons, Bernard, ne me décoiffe pas», dit Claircœur, s’écartant des +longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement. + +L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle +ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses +cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en +avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait, +en rognant quelques mèches. + +--«Mais, voyons... Ils n’ont plus la même teinte. Oh! tante Gil... Où +sont les petits blancs que nous comptions, là, sur la tempe? Je t’y +prends, je t’y prends!... Tu as mis du henné. + +--Assez, Bernard! J’ai plaisanté un instant. Mais, je te prie... ne +passe pas les bornes. Cesse de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau, +de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant?» + +Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été trop loin. «La gaffe!» +pensa-t-il avec inquiétude. Il essaya de se rattraper par de +l’empressement. + +--«Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, tante? J’aurai vite fait +quelque commission, tu sais. + +--Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, pendant que je vais +retirer mes affaires. + +--Et monsieur Fagueyrat?... Il est tout seul? J’irai bien... + +--Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans mon cabinet de travail. Ne le +dérange pas.» + +Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie robe de foulard aux +dessous de taffetas, dont la nuance hortensia bleu se fondait au corsage +sous du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline de soie du même ton, +voilée de chantilly, glissait autour de sa taille. Son grand chapeau, en +paille de riz noire, s’ornait d’une immense amazone «pleureuse», d’un +bleu assorti, plus délicat. + +Et vraiment, cette toilette charmante ne lui messeyait pas. Non plus +qu’on n’y dût voir la cause unique du changement si avantageux de toute +la personne. Quelque chose de souple, de féminin, presque de la grâce, +atténuant la lourdeur de la silhouette... Un éclat nouveau dans la +physionomie... Une ombre de rouge et de poudre aux joues, aux lèvres... +Une touche de crayon châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds, +sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, lustrée de reflets +vivaces... Par-dessus tout, un rayonnement intérieur transparaissant en +jeunesse--plus rajeunissant de fait que nul artifice--c’était tout cela +qui permettait à Claircœur de porter sans ridicule sa toilette d’un azur +indécis et ses vaporeuses dentelles. + +Bernard la regardait sortir avec plus de surprise encore qu’il ne +l’avait vue entrer. Mais il n’en perdit pas sa présence d’esprit. + +--«Petite tante!» s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix. + +Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le +déjeuner, pour quelque chose de très sérieux? + +--«Quelque chose de très sérieux?... Avec toi! + +--Tante Gil... je te jure... Demande plutôt à Bette.» + +Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de +suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M. +Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on +répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et +le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les +aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard. + +Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les +succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode,--flatté +qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que +Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient +moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à +l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court +instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait +anéantir son espoir,--espoir dont il palpitait d’autant plus +passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre. + +Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir +et la réalisation du bonheur, que le «oui» ou le «non» d’un être, en +l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole. +Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard! +L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure +jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles +durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait +tante Gil. + +--«Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi, +nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en +dehors de leurs vœux. L’aviation... Est-ce que ça peut s’appeler une +carrière, seulement? + +--Non», ricana-t-il, «c’est un petit jeu de tout repos, comme le +«puzzle». + +--Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une +fois. Et puis après? Ça n’est pas un métier.» + +Il bondit. + +--«Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est tout. Ne débine pas ce +qu’il y a de plus glorieux au monde en ce moment.» + +Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, regarda le +«parc» de sa sœur, le fouillis des branches, des feuilles +poussiéreuses,--pauvre verdure qui, cependant, parmi tant de pierres, +s’imposait, captait le regard. Et il commença de siffler une valse. + +--«Mon petit Bernard... Écoute, sois raisonnable. Je te promets une +chose. C’est de garder mon opinion pour moi si tes parents souhaitent +que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai pas. Quant aux premières +dépenses, je m’en chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment +veux-tu que je m’engage?... C’est peut-être au-dessus de mes moyens. Je +n’ai pas la moindre idée... + +--N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. Mes parents!... Leur +demander!... Ils ne savent pas que j’ai raté mon bachot, et avec +scandale. Si tu crois que je rentrerai leur dire... sans avoir une +perspective d’avenir, indépendante d’eux, assurée... + +--Grand enfant! Ne pas rentrer... Qu’est-ce que ces folies-là? C’est moi +qui leur dirai, pour ton bachot. Nous irons les trouver ensemble, +Gilberte aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons bien la carrière vers +laquelle tu peux te tourner, qui te plaira, où tu montreras ce que tu +vaux. Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que tu n’y crois +toi-même. Un garçon de ton intelligence, réduit à faire une espèce +d’acrobatie!... A quoi penses-tu? Car, enfin, tu ne perfectionneras pas +les machines? Ce n’est pas la mécanique qui te tente. C’est le sport. +L’aéroplane, jusqu’à présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très +imparfait. Ça ne peut pas être un but. + +--Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu!» dit le jeune homme, +brusquement. + +--«Qu’est-ce que ça veut dire? Tu t’en vas?... Tu ne déjeunes pas?...» + +Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur entra. Et il voulut +prendre congé des deux femmes,--dramatiquement. Partirait-il pour +l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte? Mais avec quel argent, +pour payer le passage? Piquerait-il une tête dans la Seine? Il était +trop bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour Eiffel, pour +avoir une fois l’illusion de flotter dans l’espace avant de quitter ce +monde? Ces sombres alternatives, et bien d’autres, non moins sinistres, +se lisaient sur son jeune visage têtu, pâle, fermé, comme dans le geste +à la fois découragé, doux et résolu, par lequel il desserrait les bras +caressants qui cherchaient à le retenir. Mais quelqu’un frappa à la +porte, et la voix de la cuisinière se fit entendre: + +--«Madame, c’est le glacier. Au lieu de coupes-jack, il propose une +bombe-surprise. Faut-il accepter? + +--Qu’est-ce que c’est que ça... une bombe-surprise?» demanda Bernard, +tandis qu’une étincelle gourmande éclaircissait son orageux regard. + +--«Reste, et tu le verras, grand gosse!» dit tante Gil, en riant. + +Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant que Gilberte +expliquait: + +--«Une bombe-surprise, c’est de la glace à la vanille, en dehors, avec +une crème au chocolat chaude, en dedans. + +--Ça doit bien faire, entre la langue et le palais», affirma Bernard, +décisif. + +--«Tu peux toujours en manger. Tu auras bien le temps de te suicider +après», insinua Gilberte, avec une gravité malicieuse. + +Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant aux allures +tragiques, il prit sa sœur à l’épaule, la regarda au fond des yeux. + +--«N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras pas ce jour-ci. Tu t’es mise +contre moi avec ta marraine... + +--Peux-tu dire!... + +--Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. Tu auras ta part de +responsabilité dans ce qui arrivera. Ma résolution est prise. Je serai +aviateur. Pas si bête que de me suicider!... On fait toujours ce qu’on +veut, dans ce monde, quand on le veut bien.» + +Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle +resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le +déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit +honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie +d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on +chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli +envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui +prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois +(car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention +à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les +airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta +plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile, +car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et +autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du +côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer +des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_. + +A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux +électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes, +presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus +l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour +lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui +les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y +accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts +l’inclinaient aux recherches d’élégance. + +Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs +courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe +ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille. +Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce +point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au +milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et +Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix) +emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans +un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures +de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des +bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du +plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard +se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture. + +Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise, +popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement +transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette +hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle +ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée +qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher +directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit +directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit +Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur +Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec +des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait +avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose, +tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou +factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande +marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le +buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de +l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes +les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses +jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier. + +Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de +l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le +bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une +grâce soulignée. + +Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre +d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de +liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez +une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de +l’acte en cours de composition. + +--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en +le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra +couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au +plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...» + +Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie +charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait. +Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se +tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie! +D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La +sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses +sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité +auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir. + +Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique. +Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou +moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard +lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité +expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon +ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans +le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives +singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une +réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer +à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences +simplistes de la scène. + +Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en +découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter +aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse, +tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une +toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs, +le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. +«Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il +n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie, +l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard +de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en +a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les +yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à +elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même +compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y +avoir de l’avaro.» + +Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il +souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré. + + * * * * * + +Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de +mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au +baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint: + +--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement, +p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en +colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante +Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça, +pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce +n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle +comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est +convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle +prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais, +à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes +les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez +l’œil. Gare la casse!» + + + + +VI + + +--«Mademoiselle rentre tard», dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé +retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine. +«Madame a dû partir. + +--Déjà! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est +qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins. + +--Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à +Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez +tôt de chez son amie.» + +Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des +Trente mille lignes,--association qui éditait en collections illustrées +les longs romans-feuilletons,--Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait +partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un +plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la «Truite au +bleu»--vieille maison de célébrité parisienne--où se tenaient les agapes +littéraires. + +Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion +des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait +des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces +messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère +spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la +traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût +rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni +invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne, +dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les +«chers maîtres», comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce +privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont +la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés +sociales, et plus encore à des détresses particulières. + +--«Bien sûr, j’irai rejoindre marraine», dit Gilberte à la femme de +chambre. + +Elle entra chez elle, mais en ressortit presque aussitôt, avec une +exclamation: + +--«Céline, dites-moi...» + +Elle dépliait une longue bande imprimée d’un seul côté, parcourait une +lettre. Ses mains, sa voix, tremblèrent. + +--«Qu’est-ce que cela?... Comment est-ce venu? Pourquoi ne me +préveniez-vous pas? + +--Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. Mademoiselle ne pouvait +manquer de le voir. + +--Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a apporté? + +--Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, en lettres dorées: _Le +Gulliver_. Il est revenu pour la réponse. + +--Il est revenu? + +--Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait pu le croiser. Moi, +n’est-ce pas? je ne pouvais pas donner de réponse. Mademoiselle n’était +pas rentrée. Madame venait de sortir. + +--Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. Ça va bien.» + +Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se porta vers la cuisine. + +--«On est un peu nerveuse», confia-t-elle à Guillaumette. + +Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, dans la chaleur du +charbon et du soir d’été. Profitant de ce que ses patronnes dînaient +dehors, Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, pour +Céline, et pour la concierge invitée, d’énormes escargots, dont la farce +fondait et grésillait au-dessus de la braise rose. Sa large face, plus +rose que la braise et plus luisante que les coquilles des escargots, +était positivement ronde comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris +tirés en arrière, et réunis en un chignon de la dimension d’un +berlingot. + +--«C’est comme ça, la jeunesse», fit-elle, indulgente. «Laissez donc, +Céline. Moi, à c’t âge-là, je ne savais pas plus ce que je voulais que +vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, mon amour, va pas +tracasser la fifille à marraine», conseilla-t-elle à Criquette, +laquelle, arrondie sur un coussin, dans un angle, guettait d’un œil +bougeur la confection prochaine de sa pâtée.--«Hein?... On est contente +de la trouver, sa vieille Mémette, quand les belles madames vont dîner +en ville?...» ajouta la cuisinière, en inclinant vers la petite chienne +la bonne grosse lune rougeoyante qui lui servait de visage. + +Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs reprises vers cet +astre favorable à ses humbles joies. Plus heureuse que les hommes, +incapables de toucher leurs dieux, elle dardait à chaque bond sa langue +adoratrice vers la face écarlate et providentielle. + +--«Là... là...» disait la cuisinière, «bige-moi tant que tu veux, +trésor. Ton petit torchon rose... Il est plus appétissant que ma +frimousse en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette. Vas-y, +bige-la, ta vieille. + +--Comment pouvez-vous!...» s’étonna dédaigneusement Céline. «Je me +demande si vous n’aimez pas encore mieux Criquette que madame Gilles. + +--Je me ferais hacher pour l’une aussi bien que pour l’autre», déclara +Guillaumette en retournant à ses escargots. + +Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait les épreuves d’une de +ses chroniques. Elle voyait cela!... Elle le voyait!... Sa prose +imprimée! Les phrases tournées dans sa tête avec tant d’application... +Elle les retrouvait, une à une, sous cette forme, qui lui paraissait +magique. Combien son style, ses idées, y gagnaient! C’était mieux +qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant lui venait aux lèvres. Très +bien, ce passage... Tiens, elle ne se rappelait pas... Cette jolie +pensée... c’était d’elle?... Ma foi, oui!... Cela faisait vraiment bien, +coupé en prestes alinéas. Une colonne et demie, environ... Bonne +longueur. Et son nom au bas! son nom en petites majuscules: «GILBERTE +ANDRAUX.» Elle y arrêtait des yeux pleins d’extase. + +Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque chose arrêtait la jeune +fille au moment d’en ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât +l’écriture, et que la signature fût illisible, elle sut tout de suite de +qui cette lettre émanait. Lentement elle en prit connaissance. + + «Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de moi, mademoiselle? Vous + auriez eu tort. Je ne suis pas le brutal contre qui s’est révoltée + votre ingénuité. Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas + par un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez. + J’avais à cœur de vous persuader que vous m’aviez mal compris. + Plusieurs mois ont passé, qui, loin d’atténuer mon sentiment à votre + égard, l’ont rendu plus profond, plus digne de vous. + + «Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour la pure jeune fille que + vous êtes, ni pour le brave homme que je crois être,--que je veux + être, tout au moins, à votre égard et dans votre estime,--rester sur + un malentendu. + + «Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai au journal jusqu’à + huit heures. Quoi que vous fassiez, votre chronique paraîtra demain. + Mais, si je puis causer avec vous quelques minutes, je vous donne ma + parole d’honneur que vous serez content de + + «Votre admirateur et ami.» + +Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement des pattes d’un +faucheux écrasé. Gilberte y devina sans peine la signature de Monbardon. + +Elle recommença de lire la lettre, ligne à ligne, mot à mot, puis elle +releva les yeux. + +La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra la cime de l’orme, «son +parc», et, machinalement, parcourut le dédale des branches. Elle en +connaissait les bifurcations, les nodosités, les ramilles mortes. +Recroquevillées de sécheresse, grises de poussière, ses feuilles +n’étaient déjà presque plus de la verdure. Mais les rayons du soleil +déclinant le criblaient par en dessous de longues flèches vermeilles, +allumaient dans son mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre +parisien, prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait au cœur de la +jeune fille rêveuse une vague fantasmagorie d’aventures, de pays +lumineux et doux--peut-être des souvenirs d’une vie ancienne, ou des +pressentiments d’avenir. + +Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas. + +Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et plein d’un soleil fauve +lui disait des choses merveilleuses et tristes,--si tristes que, +soudain, Gilberte en eut les yeux débordants de larmes. + +La correction des épreuves ne demanda que deux minutes. Quelques +coquilles, des lettres tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte, +pour avoir aidé sa marraine, connaissait les signes cabalistiques qui +sont le volapuk entre auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet +dans une enveloppe et sonna la femme de chambre. + +Céline parut, les yeux arrondis, la bouche grasse. + +--«Je croyais Mademoiselle partie pour dîner chez son amie. + +--Céline, pourriez-vous me porter ceci?... Mais, qu’est-ce que vous +avez? Que faisiez-vous? + +--Je croyais Mademoiselle partie», répéta l’autre. «Alors, nous mangions +de bonne heure, parce que Madame nous a donné notre soirée. Nous allons +avec la concierge...» + +Les sourcils de Gilberte se contractèrent. + +--«Allez», dit-elle avec une dureté que la domestique ne comprit pas. + +--«Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle pourra peut-être...» +hasarda Céline avec la familiarité dont on use envers des maîtres +jeunes. + +--«Vous avez raison, j’irai moi-même.» + +Et comme la femme de chambre, ennuyée, s’attardait: + +«Allez, allez... Vous empoisonnez l’ail. Quelle horreur pouvez-vous bien +manger?» + + * * * * * + +Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le _Gulliver_ s’était +récemment installé dans un hôtel tout neuf. Au fronton, un bas-relief +montrait le héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures sonnaient +à l’horloge du journal et sous la colonnade de Brongniart, lorsque Mlle +Andraux traversa la salle des dépêches et s’engagea dans l’escalier à +rampe de fer forgé qui menait à la direction. C’était l’heure affairée. +Pourtant on ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à la curiosité +des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs, de tous les gens qui +encombrent les locaux d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même en +juillet, Gilberte se précipita dans le bureau de Monbardon comme en un +refuge. + +Il lui saisit les deux mains. + +--«Que vous êtes gentille! Vous êtes venue. Vous ne m’en voulez donc pas +trop?» + +Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la gorge. Ses yeux +bruns--illuminés de jeunesse, de franchise aussi--se fixèrent largement +sur le visage inscrutable. + +--«Vous en vouloir?... Non. Vous m’écrivez qu’il y a malentendu. Je me +suis donc trompée. Ne parlons plus de cela.» + +Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il se taisait, souriant, de +son sourire sans lumière. Elle ajouta: + +--«Je viens vous remercier pour les épreuves. Les voici. C’est une +grande chose de paraître dans le _Gulliver_.» + +Il sourit davantage. Quelle enfant! Quelle délicieuse enfant!... Un rien +d’émotion attendrie brilla derrière le monocle, sur les traits +grisâtres, au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la +cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude. + +--«Le _Gulliver_», dit-il, haussant l’épaule. «Vous lui faites bien de +l’honneur. Il vous appartient. Ce sera votre journal, si vous voulez. + +--Comment?...» + +Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et l’homme qu’elle jugeait +dangereux, intimidant, vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa +puissance. Monbardon! C’était Monbardon qui lui parlait ainsi! + +--«Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous là... Non... dans ce +fauteuil. Et causons un peu, en amis.» + +Il s’assit devant elle, tout près,--pas trop, à peine si les genoux, +parfois, s’effleurèrent. Malgré tout, elle sentit bien vite le ridicule +de ce mot «amis», l’invraisemblance d’une amitié quelconque entre cet +homme, dont elle n’imaginait pas la moindre pensée, et la claire petite +fille qu’elle était. De l’amitié... elle n’en lisait pas sur ce visage, +où, lui semblait-il, elle ne lirait jamais. De l’amour non plus, +d’ailleurs. Du moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans le +comprenait.--Quelque chose d’obscur, de lourd, de gênant, la tenait +oppressée, devant cette physionomie, à la fois morne et ardente, sous +ces yeux tenaces, dont le regard, par instants, l’obsédait, comme un +contact. + +Monbardon lui disait: + +--«Parbleu! le _Gulliver_, il aurait tout à gagner à faire passer dans +son encre rance le parfum d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas de +choses à vous demander sur vous-même, vos amies, vos compagnes, sur ce +mouvement si résolu de la jeunesse féminine vers l’indépendance par le +travail. C’est très curieux. Vous voyez ça de plus près que nous. Ça +contient peut-être tout l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus, +il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous parlions ensemble, très +souvent. Je vous confierai une rubrique. Je vous installerai un bureau, +ici même, si vous voulez, avec des reporters à vos ordres.» + +Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là, Gilberte Andraux! + +D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur ajouta: + +--«Ce n’est pas le journal seul qui a besoin de rajeunissement. Si vous +saviez... Ah! ma petite...» + +Une ombre grise plomba davantage la face taciturne. Le monocle tomba. +Monbardon frotta de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis que, +d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait une main de la jeune +fille, puis posait cette main sur son genou sans desserrer l’étreinte. + +Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment. Tout en tirant +sournoisement sa main prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation +d’un homme que tout le monde envie. + +Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur. Voilà bien ce +qu’il lui fallait, à lui, revenu de tout, ivre d’ennui... + +--«L’ennui!» cria Gilberte. + +--«Hé, oui!... Un journal, c’est une roue qui tourne. Vous croyez qu’on +y dit ce qu’on veut? On y dit ce que le public spécial demande. Si, par +hasard, on était, sur un point quelconque, du même avis que le confrère +d’en face, faudrait se garder d’en convenir. Si les journaux ne se +mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient plus. Et la course au +scandale! La manchette à sensation? Et la frénésie de l’information +mondaine? Sans compter les dessous de tout cela... Ah! ce n’est pas gai +tous les jours», soupira Monbardon. + +Si encore il avait des compensations dans la vie privée!... Mais chez +lui... la solitude... pis que la solitude. Il risqua des allusions à sa +femme. Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord du ménage. +On ne voyait jamais ensemble les époux Monbardon. Le directeur du +_Gulliver_ allait seul dans le monde comme au théâtre, donnait ses repas +d’amis au cabaret. + +--«Ah!» murmura-t-il, «si vous aviez confiance en moi. Nul ne peut +escompter l’avenir. Mais enfin...» + +Donnait-il à entendre qu’il divorcerait? Ou que l’hypothétique Mme +Monbardon pourrait disparaître d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait +encore jugé à propos de le faire? Quoi qu’il en pensât, il ne craignit +pas de déclarer qu’en Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice +du _Gulliver_ vieilli, et la seule Égérie souhaitable pour le directeur +de cet important quotidien. + +--«Je savais bien», dit Gilberte, avec un air réprobateur, qui lui +faisait un minois à croquer, «je savais bien que, si je venais, vous ne +seriez pas sage, et que cela finirait très mal.» + +En dépit de sa timidité devant Monbardon, de qui le seul aspect la +glaçait naguère, elle prenait instinctivement le ton de gronderie +plaisante qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants, de quelque âge +qu’ils soient, reculent les limites de l’absurdité sans franchir celles +des convenances. + +Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit, comme Gilberte ne +croyait pas qu’il pût rire. + +--«Vous trouvez que cela finit mal», répétait-il, en tâchant de replacer +son monocle, que le rire chassait de nouveau. + +--«Très mal», dit-elle, sans que sa gravité éteignît entièrement son +joli sourire. «Puisque me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au +_Gulliver_. Voulez-vous être assez bon pour me rendre mes épreuves? + +--Vos épreuves!... Ah çà! ai-je mérité que vous me punissiez encore?...» +s’écria-t-il--avec une bonne grâce qui fut presque cette fois de la +grâce tout court.--«Votre chronique paraîtra demain matin, quoi que vous +m’ayez fait. Et je vois que vous allez me faire beaucoup de peine.» + +Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la jeune fille une vibration +de sympathie. + +--«Et comment vous ferai-je beaucoup de peine?» + +Avec quelques réticences, diverses circonlocutions, puis une brusquerie +à la blague, il dévoila son projet. Il voulait proposer à Gilberte un +dîner de camarades, dans un coin de verdure qu’il connaissait. + +--«On entre par un sentier discret du Bois. Nul ne peut vous voir. +Cependant, les bosquets sont séparés par de si légers rideaux de +verdure, que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier. Vous me +devez cela, ma petite Gilberte. N’ai-je pas été le plus respectueux des +amis? Nous parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme, et de +la précieuse collaboratrice que vous serez pour le _Gulliver_, en vous +occupant de cette question.» + +L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa point. «Serait-ce tout de +même possible?» pensait Gilberte. Une palpitation souleva son corsage. + +Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en empêcher, car il avoua: + +--«J’ai choisi mon jour. Je sais bien que, ce soir, votre tante assiste +au banquet des Trente mille lignes. Parbleu! elle était de la commission +qui est venue me demander de le présider.» + +Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un départ imprévu. Et, +comme, effectivement, il prenait le train à minuit, l’alibi se +justifierait. Mlle Andraux ne pouvait être compromise. + +--«Voyons», conclut-il, «je vous quitterai forcément vers onze heures. +De huit heures et demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir tenir +en respect un vieux bonhomme comme moi, dans un endroit où nous devrons +parler bas si nous ne voulons pas être entendus? + +--Ce n’est pas cela», dit la jeune fille. «Mais ensuite, vous vous +croirez des droits. Vous m’accuserez de jouer un jeu de coquette, s’il +me convient d’en rester là.» + +Une souffrance crispa la face de Monbardon. L’ironie, la morgue, la +glaciale indifférence fondirent. Ce fut émouvant, chez cet homme. Et +aussi l’accent changé troubla Gilberte. + +--«Vous n’êtes pas bonne... Je savais bien que vous alliez me faire du +mal.» + +Il se détourna, marcha dans la pièce. + +--«Eh bien, n’en parlons plus.» + +Puis, revenant vers elle: + +--«Vous ne savez pas quel sentiment vous brisez. Vous auriez fait de moi +ce que vous auriez voulu.» + +Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par l’inquiétude de gâcher +une chance unique pour un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les +libertés féminines permises dans ce milieu littéraire où elle prétendait +entrer, Mlle Andraux demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux +larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance, d’agir en femme +soucieuse de sa dignité. Et elle avait envie de s’écrier, comme une +petite fille: «Oh! mais, que faut-il faire?» La fierté aussi d’être tant +pour un personnage comme le directeur du _Gulliver_, la certitude de +retourner à son néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu +définitif, ajoutaient à sa perplexité. + +Il vit les cils humides battre sur l’effarement des yeux de douceur. Les +mains de Gilberte furent dans les siennes. + +--«Ah! vous venez! vous venez!... + +--Rappelez-vous à quelle condition... J’ai votre parole...» +murmura-t-elle. + +Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, il fixa le +rendez-vous. + +--«Dans trois quarts d’heure, à huit heures et quart, rue Spontini, à +l’angle du carrefour Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. Mon +auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite!... je dois passer chez moi, +je n’ai que le temps d’expédier quelques affaires. A tout à l’heure, ma +jolie... A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas.» + +Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant la notion de ce qui lui +arrivait, Gilberte se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant +elle, s’ouvrait la place de la Bourse,--un désert dans la fin poudreuse +et mélancolique du jour. + +La jeune fille traversa, passa les grilles, entra au bureau de poste, se +fit ouvrir une cabine téléphonique: + +--«Impossible de venir dîner», chuchota-t-elle dans l’appareil, à l’amie +qui l’attendait. «On m’admet au banquet des Trente mille lignes, comme +journaliste. A partir de demain, je collabore au _Gulliver_. Alors, +c’est important pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine.» + +Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour de la Bourse, en arrière. +Par devant, elle n’osait, craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être +vue par lui, quand il quitterait son journal. Comme il lui était +étranger, cet homme, près de qui--tout près de qui, hélas!--elle +s’assiérait tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis dans +l’intimité du repas discret. Étranger?... Plus qu’étranger. Odieux... +Était-ce possible? Elle s’interrogea. Oui... odieux. Le bref +attendrissement ressenti devant sa tristesse, elle ne le concevait plus. +Une antipathie, une répulsion physique, durcirent son cœur, firent +courir dans sa chair un frisson. «Qu’allais-je faire?» pensa-t-elle, +avec effroi. «Qu’allais-je faire?» Puis ce fut un sentiment +d’impossibilité, pour cette nature qui ne savait pas feindre. «Qu’est-ce +que je lui dirai? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable!...» Et, +brusquement, du fond de son être, la révolte véhémente: «Je ne peux +pas!... Je ne peux pas!...» + +Elle marchait au hasard, dans un dédale de rues qu’elle ne connaissait +point. Le soir d’été vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres +mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière les grilles des +balcons où ne s’accoudait personne, il y avait encore des flammes roses +aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient cette jolie fille, qui +semblait aller au hasard, palpitante et rapide, comme un papillon +échappé du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. Sans +saisir les mots, elle en devinait bien le sens. Un écœurement fit +trembler sa lèvre. Ses yeux, machinalement, se levaient vers les vitres +roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. Et, soudain, sa +jeunesse fut désespérée, comme si le beau soir paisible eût recélé toute +la douleur du monde. + +Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte commanda de fermer la +voiture. + +Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir Monbardon. Elle ne +voulait pas l’exposer à l’humiliation de l’attente inutile, au coin +d’une rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi exprès? Ce +serait vilain, et cruel. + +Mais comment faire? + +Il avait quitté le _Gulliver_, certainement. Adresser un mot chez lui, +que déposerait le chauffeur de l’auto?... Gilberte n’osait. Sous quel +régime conjugal vivait-il? Un billet de ce genre est un engin dangereux. + +Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de la Faisanderie où demeurait +le directeur du _Gulliver_. Elle connaissait bien cette adresse, pour +l’avoir cherchée dans le _Tout-Paris_. La personnalité de Monbardon, +depuis quelques mois, quoi qu’elle en eût, se mêlait à son existence. + +Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule de ces papiers tout +gommés qu’on plie en forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur l’un +d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge,--haletante de la crainte +d’être surprise: + +--«Pour monsieur Monbardon... pour lui seul, n’est-ce pas?» + +Glissant une pièce dans la main du portier: + +--«Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son auto n’a peut-être pas +tourné le coin de la rue.» + +Elle reprit sa lettre, s’enfuit. + +--«Boulevard Raspail», dit-elle au chauffeur. + +Comme la voiture traversait la rue Spontini, Gilberte eut juste le temps +d’apercevoir une auto arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation +Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un plus étrange +sentiment lui noya l’âme, mélange d’un orgueil amer, d’un regret subtil, +avec un retour soudain de compassion attendrie pour celui qui, là-bas, +ne pensait qu’à elle,--vainement. + +Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. La vie eut un goût +savoureux. Elle n’avait que vingt ans. Combien d’autres?... et quels +autres?... l’attendraient de la même attente. Comment serait-il, celui +qui n’attendrait pas en vain?... + +Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas rentrer à la maison. +D’ailleurs, comment expliquer qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle +se souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même n’avait pas +les clefs de l’appartement. La jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il +eut franchi la Seine, le paya, et commença de marcher lentement, le long +du quai, rive gauche. + +Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, vers ce Paris dont les +siècles ont exhaussé le sol, noirci les murs, griffé les pierres de +signes et de souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de passions +confuses, tourne ses pas de ce côté, dans l’errance des promenades sans +but. + +Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut tout à coup grand’faim. +C’était la première fois qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure +ordinaire. Dans son imagination s’indiqua vaguement le fin menu que +Monbardon lui eût proposé. Elle eut un soupir de gourmandise. + +Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés de foie gras, un baba et un +éclair au café, elle s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva +exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où elle regarda +Notre-Dame--formidable silhouette à l’encre de Chine--se découper sur un +ciel d’or rose et s’endiamanter le front des premières étoiles. + +Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour qu’il lui fût possible de +paraître sans indiscrétion parmi les sociétaires des Trente mille +lignes, Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de l’Arcade, où +fleurit, depuis l’époque du Directoire, le célèbre restaurant de la +«Truite au bleu». + +Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle arriva, les sociétaires n’en +avaient pas fini avec le dessert et les discours. Dès le vestibule, en +bas (il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux perçut des +applaudissements. Hésitante, elle s’attardait devant une porte vitrée. +La connivence souriante de la préposée au vestiaire la poussa dans la +fournaise. + +Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi en sous-sol, remplie de +dîneurs, autour de longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait +du relent des victuailles, détenait un record de température élevée, en +ce soir de juillet. Une fraîcheur illusoire était suggérée par son +aspect de grotte, et par de l’eau pulvérisée--mais n’était-ce pas l’eau +du bain-marie?--dont les gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les +rochers artificiels. Les piliers soutenant la voûte--d’ailleurs très +basse--se dissimulaient entre des stalactites et des stalagmites. Parmi +les aiguilles d’aspect calcaire,--triomphe du carton-pâte,--un peu de +mousse jaunâtre et quelques arums en celluloïd figuraient la végétation +aquatique de ces régions. + +Cette salle--peu pratique pour un banquet, car les stalactites et les +stalagmites rompaient la cordialité de l’ensemble, et séparaient les +convives en petits paquets plus ou moins sympathiques--constituait le +sanctuaire trimestriellement dévolu à la Société des Trente mille +lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien que tout le monde +pût prendre part aux fraternelles agapes) déterminait l’irréductibilité, +sous ce rapport, du directeur de la «Truite au bleu». + +--«Je vous donne», disait-il aux écrivains, «par une faveur spéciale, et +en renonçant aux plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau +primitif, où naquit mon illustre établissement. Des Américains, qui ne +passent qu’un soir à Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire +dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de Beauharnais, Mme Tallien, +Mme de Staël, Talleyrand, et Bonaparte lui-même. Quand c’est le jour des +Trente mille lignes, je refuse tout. Ma grotte vous est réservée. Pour +rien au monde je ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de notre +France, déguster ma fameuse truite au bleu aux étages récemment +construits, sous de banals arceaux gothiques, ou bien entre les glaces +trop neuves de ma galerie Trianon.» + +Gilberte, venue du dehors au moment où le repas s’achevait, crut +suffoquer. Mais, soutenue par la curiosité, trop contente d’être admise +là, ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, et sourit +à quelques sociétaires de connaissance. Un jeune Trente mille lignes lui +offrit sa chaise. Un autre poussa même de son côté une assiette sur +laquelle s’étageaient des biscuits à la cuiller. + +Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, en bonne place, tout +près de la table d’honneur. Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt, +Gilles de Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute coiffure de +plumes rappelant celle des Indiens Sioux. Sous la perruque, de nuance +acajou, qui supportait ce diadème sauvage, un terrible profil busqué +accentuait l’analogie. Puis c’était, hors d’une robe scintillante et +très décolletée, l’ossature puissante de deux épaules décharnées mais +massives, sur lesquelles descendaient de longues boucles d’oreilles, +tandis qu’un collier de perles--vrai ou faux--roulait contre la barre +saillante de clavicules en forme de gourdins. + +Le jeune «Trente mille lignes» empressé auprès de Gilberte, lui souffla: + +--«C’est la mère Gigogne? + +--Comment, la mère Gigogne?... + +--Oui, C’est elle qui a fondé _L’Enfance laïque_, dont vous connaissez +le succès persistant. Elle y écrit, depuis vingt-cinq ans, les «_Contes +de la mère Gigogne_». Une gaillarde épatante! Elle nous disait tout à +l’heure qu’elle n’aime que ses chiens. Elle laisse son mari à la +campagne pour les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne le +biberon aux orphelins. La mère Gigogne, d’ailleurs, ne peut souffrir les +enfants. + +--Il y a beaucoup de dames dans votre société», observa Gilberte. + +--«Oh! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le roman d’au moins trente +mille lignes commence à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il +faut d’imagination pour mettre sur pied des histoires de cette longueur, +et qui se tiennent. Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la +logique, ni de la construction. Alors, quand elles ont trouvé un début, +rien ne les oblige à prévoir un dénouement. Elles vont, elles vont... +Elles n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, au coin, la +blonde, frisée à l’enfant, avec cette figure calme, ces gros yeux... On +croirait une placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se laisser +vivre. C’est une luronne qui vous abat quatre-vingt mille lignes en six +mois. Elle vous déclare tranquillement: «J’écris dix pages avant mon +café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma toilette. J’écris dix autres +pages. Et voilà... J’ai fait ma journée à l’heure où les belles dames du +monde songent seulement à sortir de leur lit.» + +Des bruits de couteaux heurtant les verres interrompirent les +explications du néophyte, dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait +ou dénigrait la fécondité de ses confrères du beau sexe. + +Un monsieur en habit se leva, se tourna vers un autre monsieur en habit, +demeuré assis à sa gauche, et commença de lui débiter des malices, +laborieusement amenées de loin, et dont on sentait à coup sûr qu’elles +aboutiraient à quelque énorme compliment. Ces deux personnages, seuls en +tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de ce fait, une violente +sympathie l’un pour l’autre, et ne résistaient pas au besoin de se +témoigner le sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, isolés +chez une race différente. + +Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, s’exprimait d’abondance, +n’ayant pas recours à des notes, même quand il énuméra les œuvres de +l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle quantité d’adjectifs +élogieux, que certains de ses auditeurs professionnels en inscrivirent à +la dérobée sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir qu’il y en eût +tant dans le dictionnaire des qualificatifs. + +A la fin des périodes les plus ronflantes, on l’interrompait par des +applaudissements. + +Celui dont il présentait le panégyrique, le président occasionnel du +banquet, tenait les yeux baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main +droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait lire, n’étant pas +orateur, tremblaient légèrement et continuellement. C’était un vieil +homme de lettres, que toute une vie de travail n’avait pas enrichi, et +dont le nom restait ignoré du grand public. Jamais il ne s’était vu à +pareille fête. Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, la +joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur de pointes aiguës, comme une +souffrance. Le regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un air +naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre pour ne pas qu’on vît +remuer sa moustache grise. La terreur aussi de prendre la parole tout à +l’heure ajoutait à son émotion. + +Et voici que, dans cette assemblée de camarades, d’ouvriers de lettres, +dont beaucoup parcouraient des carrières aussi obscures et aussi rudes +que la sienne, le spectacle de son attitude, la perception de son émoi, +la disproportion entre la brève ovation de l’heure et l’immensité de son +effort, saisirent les âmes. Un souffle de fraternité éteignit +brusquement les jalousies, les rivalités, les dédains, tout ce qui +couve, et circule, et ronge sournoisement, de secrètes et mauvaises +ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit frénétiquement la péroraison +exagérée. On clama: «Un ban! un ban!...» Et deux cents mains rythmèrent +le battement de tous les cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières +mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux aux cils gris, sous un +front lourd, zébré de rides,--des yeux où roulait une larme. + +A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, comme l’émotion d’abord +l’empêchait d’articuler, on l’applaudit. Son speech était simple. Il le +lut modestement. Il offrit le séné convenable, en retour de la casse que +lui avait passée le premier orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce +confrère à qui il répondait jouissait déjà d’une relative célébrité. En +le louant plus modérément, il sut le louer mieux. Son tact valut de +l’esprit. Et les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince paquet de +feuillets qui continuait à trembler en même temps que la voix. Mais, +arrivé au bout, le brave homme lâcha son discours écrit, et, jugeant +qu’il devait exprimer à l’assistance la surprise et la douceur du succès +qu’on lui faisait, il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le spasme +de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, où balbutiait sa +gratitude. + +Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces femmes de lettres, qui +tous--surtout les plus vieux--étaient plutôt des enfants de lettres, +chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des dures réalités, +eurent, à leur tour, les paupières humides. + +Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. Des rires, des +acclamations railleuses, montant parmi le hérissement de stalagmites, du +coin écarté qu’on nommait «la petite classe», appelèrent l’attention sur +un sociétaire qui venait de se lever. C’était le chansonnier, non pas du +«Caveau», mais de la «Grotte». A la fin de chaque diner trimestriel, il +apportait un à-propos rimé, qu’il entonnait d’une voix courte, +cotonneuse, sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, sa +jovialité, son physique, son essoufflement, et par-dessus tout le +sérieux avec lequel il se considérait, lui et sa chansonnette, comme une +institution, mettaient en joie les sociétaires. + +Il venait de taper sur son assiette avec son trousseau de clefs, et il +annonçait, déjà suffoqué d’emphysème avant d’avoir émis une note: + +--«_Gloire à la société des Trente mille lignes_, parole de votre +serviteur, sur l’air populaire de _Totor, prête-moi ta bouffarde_.» + +Et il chanta,--si cela peut s’appeler chanter, au milieu d’une hilarité +indulgente: + + «Parmi les groupements insignes + S’affirmant autour d’un banquet, + Celui des Trente mille lignes + Détient le record, le bouquet. + D’abord, on y voit le beau sexe. + (Honneur aux dames!...) Cela vexe + Le Jockey, l’Union, l’Épatant, + L’Agricole... ô pommes de terre! + Surtout le Cercle militaire, + Qui n’en montreraient pas autant.» + +Il y en avait, de cette force-là, une douzaine de couplets, ce qui parut +abusif. Cependant quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant la +réprobation générale. On ne voulut pas faire affront au modeste Tyrtée +des Trente mille lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons de la +«Truite au bleu», qui suspendirent leur bruyant service de desserte pour +écouter une littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas pour +les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient en longueur. + +Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, dans la salle voisine--plus +exiguë encore que la grotte--où les tasses à café s’alignaient, avec les +petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil que, d’après son +chansonnier, la société éprouvait de la présence du beau sexe, les +sociétaires du sexe moins beau commencèrent de fumer et de parler très +haut, debout, par groupes, dans un oubli total de leurs gracieuses +confrères. Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, qu’on était à +la veille du renouvellement du comité. La période électorale déchaînait +les passions dans cette petite république des lettres, comme dans tout +autre domaine de suffrage universel. Les femmes, malgré leur droit de +vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce par scepticisme? par +manque d’usage de cette forme du pouvoir? En faut-il conclure que les +suffragettes, en politique, ne représenteraient qu’une minorité de leurs +sœurs? Aux Trente mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient de la +brume des cigares. + +La mère Gigogne, dont les récits dans _L’Enfance laïque_ avaient charmé +le bas âge de la plupart des sociétaires, en était réduite à agiter son +diadème de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à leur montrer son +collier de perles,--quand toutefois ce collier ne disparaissait pas à +moitié dans le creux profond des «salières», derrière les clavicules en +forme de gourdins. Elle détaillait en même temps les qualités de ses +chiots saintongeois, à qui son mari donnait le biberon. + +--«Des amours!...» déclarait-elle. «Des bêtes qui seront certainement +primées à la prochaine exposition canine. Mon mari me téléphone, tous +les jours deux fois, comment ils se portent et comment ils ont... oui, +vous m’entendez. Important, cela. Au moins aussi important que pour des +gosses. Avec la différence que, des gosses, moi, ça me dégoûterait. + +--Vous devriez écrire des histoires pour chiens», observa une confrère. + +--«Je leur en raconte, à mes toutous», rétorqua la mère Gigogne, sans se +démonter. «Ils me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, ils sont +bien élevés. C’est pas comme tous ces bavards-là», ajouta-t-elle avec un +coup de tête et un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans leur +nuage de fumée. + +--«On devrait», dit une vieille demoiselle avec innocence, «trouver +quelque distraction pour réunir les messieurs et les dames. + +--Un petit jeu?» sourit une agréable sociétaire, que les convenances +retenaient, bien contre son gré, du côté féminin. + +--«Je ne dis pas un petit jeu. Mais... de la musique, par exemple. Nous +réciterions de nos vers,--ceux qui en font», souligna la vieille fille +en se rengorgeant. «Dans une société aussi littéraire que la nôtre, +c’est pitié, nos soirées. Le dîner fini, ces messieurs se croient dans +un estaminet. + +--Oh! ils savent bien se comporter galamment quand ils trouvent que ça +en vaut la peine. Regardez donc là-bas... Ils sont une douzaine à faire +la roue autour de Claircœur et de sa nièce. + +--Sa nièce?... Allons donc!» s’exclama une bonne âme, enfermée dans un +corps si épais que les genoux ne pouvaient se joindre. + +--«Mais oui... sa nièce, ou filleule. Enfin, son enfant d’adoption. + +--Mettons «d’adoption», gargouilla le gosier encombré de l’adipeuse +Trente mille lignes. + +--«Ça commence peut-être à la gêner d’avoir cette grande fille bien +tournée à côté d’elle. Dame! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur. +Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette. Elle fait des frais. + +--Oh! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la dernière fois. + +--Oui... ici... Elle ne veut pas avoir l’air... Mais je l’ai rencontrée. +Dans une auto, elle était. Une toilette!... Et la figure arrangée... +Parfaitement. Avec des yeux noyés... une façon de rire aux anges... Elle +ne m’a même pas vue. Elle planait dans les astres.» + +La dame aux genoux irréconciliables se racla le larynx, puis murmura +dans la direction de Claircœur: + +--«Va, ma vieille, c’est pas pour toi que tous ces gros papillons de +nuit se bousculent autour de ta chaise. Tu auras beau te payer des +chichis et de la teinture... Y a là une petite fleur fraîche, qui sent +bon le miel... Regardez-les, regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller +et qui jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant un +prétexte.» + +Cette observatrice avait raison. Rien au monde, pas même la fraternelle +cordialité de la Société des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes +les mêmes sentiments pour des dames mûres, eussent-elles du génie, que +pour une jolie petite personne à peine majeure. C’est comme cela. Toutes +les campagnes féministes, parvinssent-elles à égaliser les droits des +deux sexes, n’égaliseront pas, chez celui qui a les cheveux +longs--n’ajoutons point: «et les idées courtes»--n’égaliseront jamais la +laideur à la grâce, ni l’automne au printemps. + +Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine et la filleule ne +songeaient guère à se faire une cour des sociétaires empressés autour +d’elles. Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une des femmes les +plus humbles, les plus effacées, et aussi l’une des plus âgées de la +réunion. Elle proposait cette camarade, qui s’en effarouchait, à +l’admiration de la jeune fille. + +--«Pense, mon enfant, que madame Vertol, qui pourrait vivre tranquille, +de sa pension, de ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour élever +les orphelins de notre Société. Chaque fois qu’un de nos confrères +laisse une famille dans l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle +trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses pupilles, un mois au +bord de la mer. + +--Oh! dans une bicoque, une vraie grange. Ne parlez pas ainsi de moi, +chère madame de Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu!» + +La voix fluette sortait d’une bouche fripée, édentée. Le vieux visage, +les yeux s’éteignant au fond de leur caverne osseuse, le corps +squelettique, dans une robe noire qui parvenait, quoique tout unie, à +sembler démodée, se parèrent, pour Gilberte, d’une beauté sacrée. Même, +elle trouva émouvant le souci d’une élégance convenable pour ce banquet, +où d’autres venaient en pimpants atours. Un col et des manchettes de +dentelle, une broche contenant la photographie et les cheveux d’un bébé +perdu voici bien longtemps, une chaîne d’or amincie descendant jusqu’à +la haute et étroite boucle de ceinture émaillée, datant de +Louis-Philippe, marquaient le soin qu’avait pris la vieille femme de ne +pas se singulariser par une tenue trop simple. Cette coquetterie +délicate, qui eût été piteuse si elle n’avait été sublime, toucha des +fibres profondes dans le cœur, si troublé ce soir, de la jeune fille. + +--«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame?» demanda-t-elle. +«Ce sera un honneur que je n’oublierai jamais.» + +Dans la voiture, en revenant boulevard Raspail, elle dit à sa tante: + +--«Ta Société des Trente mille lignes, est-ce qu’on s’y entr’aide ou +est-ce qu’on s’y entre-dévore? + +--Les deux. C’est comme dans la vie», riposta Claircœur. «Seulement +toute association multiplie l’entr’aide et réduit l’entre-dévorement au +minimum, par un mécanisme presque mathématique, dont les mutualistes +savent profiter. + +--C’est aussi la multiplication des compliments, marraine. Le bon vieux +qu’on fêtait, et dont la carrière est presque inconnue, a reçu autant de +coups d’encensoir et autant de bravos que son célèbre confrère. + +--Ça, ma petite, c’est l’effet de cette justice spontanée qui soulève +parfois les foules. Si tu mettais en balance ce qu’il y a de nobles +efforts, de beautés, peut-être mal présentées, dans l’œuvre plus obscure +du vieux, et d’arrivisme habile, de bluff, de séductions équivoques, +dans les romans favorisés de l’autre, tu trouverais sans doute moins de +distance entre l’auteur à la mode et l’honnête écrivain dédaigné. Voilà +ce qu’il y a de meilleur dans nos associations. C’est qu’à un certain +moment, en un éclair de lucidité, d’équité, des élans généreux +rétablissent l’ordre, compensent un peu les caprices formidables de la +vogue, et du sort.» + + * * * * * + +Le lendemain matin, aussitôt levée, Gilberte envoya Céline chercher le +_Gulliver_. + +Lentement, la jeune fille déploya la feuille, qui sentait si fort, étant +toute fraîche, l’odeur--grisante pour les écrivains à leur début--de +l’encre d’imprimerie. + +Le titre de sa chronique lui sauta aux yeux, à la première page, vers le +milieu de la dernière colonne. + +Elle tourna le papier pour voir son nom--son nom que des milliers de +lecteurs, l’élite du monde pensant, des savants, des illustres, des +puissants,... des rois!--liraient ce matin. + +Le journal glissa. Elle revit la forme de l’automobile, arrêtée, dans +l’attente, à l’angle de la rue Spontini. + +Ses yeux pleins de songe s’en allèrent vers son arbre, qui frémissait de +toutes ses feuilles, dans le baptême rose du jour nouveau. + + + + +VII + + +_Les Malheurs d’une arpète_, drame en six actes et huit tableaux, étant +à peu près à point pour la scène, et les répétitions ne devant commencer +qu’en septembre, Gilles de Claircœur envisagea la possibilité de se +reposer hors de Paris pendant la canicule. + +--«Qu’en dis-tu, Gilberte? Si je t’emmenais en Suisse? Ou bien au bord +de la mer? A ton choix. Nous avons six semaines devant nous. + +--Oh! marraine... Que tu es gentille! Ça serait bon pour nous deux de +quitter un peu ce vilain Paris. + +--Je crois que ce serait bon pour toi, qui deviens toute pâlotte. Quant +à moi, je suis solide. Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu +l’habitude des villégiatures! + +--Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie, marraine. + +--C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on rencontre sur une route +solitaire ne comptent pas. C’est bien mélancolique, va, un succès +remporté pour soi seul. + +--Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons bien», dit la jeune fille. + +Elle se montrait plus expansive, plus tendre, depuis quelque temps. Une +certaine estime respectueuse imprégnait maintenant ses allusions à +l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence ne lui paraissait +déjà plus si facile à vivre. Le talent ne s’impose pas aux autres avec +l’évidence qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre par quelle +lutte il lui faudrait manifester le sien. Et d’abord par quelle foi +tenace elle devrait continuer d’y croire. + +Lorsqu’elle avait dit: «Nous sommes là», elle s’identifiait avec sa +famille, et dans une intention d’autant plus marquée que, justement, les +Andraux se montraient moins empressés, même pouvaient être accusés de +quelque négligence. Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens, +tellement assidus naguère, auprès de tante Gil, qu’on les eût plutôt +soupçonnés d’obséquiosité, d’accaparement. + +Claircœur n’en avait pas fait la remarque,--du moins devant sa filleule. +Peut-être ses préoccupations du moment, l’absorbant tout entière, +l’incitaient à considérer comme un débarras la diminution des séances +familiales, des visites à l’improviste, des arrivées en coup de vent. +Mais Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner presque +nerveusement. N’avait-elle pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses +parents la date anniversaire de la naissance de sa marraine, et seriner +en hâte, à la dernière minute, un compliment à Lilie, qui se présentait +sans avoir appris de fable?... + +Elle éprouva donc une vraie satisfaction lorsque, le voyage en Suisse +ayant été décidé, et, naturellement, annoncé par elle à son père, +Théophile et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés d’un regard, +leur intention d’aller, avant le départ, faire une visite à tante Gil. + +Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne s’agissait pas de visite, +et qu’on viendrait dîner. D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour +la carrière de Bernard. On en causerait sérieusement. + +Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune homme qui forma le fond de +la conversation. Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité +qu’accentuait sa longue figure osseuse, au teint mat, et ses yeux +brûlants dans leurs profondes orbites, ce qui le faisait ressembler à un +jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse paternelle, qui le +dirigeait vers ce qu’il appelait--avec tout de même une ironie un peu +inquiétante--l’_in pace_ de l’administration. + +--«Moi aussi, je prépare le concours du ministère, comme Bette», +proféra-t-il. + +--«Tu crois blaguer», dit sa sœur. «Mais je t’assure que je me +présenterai au prochain qu’on organisera pour les femmes. + +--«Je te félicite», prononça Bernard, avec un sérieux si plein +d’onction, que les heureux parents daignèrent sourire. + +--«Et l’aéro?» demanda Gilberte. «Tu y as renoncé?» + +Parole imprudente, qui n’eut toutefois pas de suite, parce que la petite +Nathalie intervint: + +--«Bernard dit qu’on est mieux assis sur un rond de cuir que sur le +siège d’un aéroplane», expliqua-t-elle avec la bonne foi de l’enfance. + +On rit, et il n’en fut plus question. Mais, après le dîner, M. et Mme +Andraux échangèrent un coup d’œil. + +--«Est-ce que nous pourrions vous dire un mot, tante Gil?» + +Ils l’appelaient ainsi, comme les enfants. Ça rajeunissait Louise. + +--«En particulier?» demanda Claircœur. + +--«Tout à fait en particulier.» + +Elle les emmena dans son cabinet de travail. + +--«Je pense que Criquette ne vous gêne pas? + +--Oh! si ça ne vous faisait rien, ma bonne amie... Elle va sauter sur +vos genoux. Et vous ne vous occuperez que de ses mines.» + +Claircœur ne nia pas cette vérité profonde. Les mines de Criquette, sa +façon de pencher sa petite tête suivant les intonations des voix, les +yeux impayables qu’elle levait en laissant voir un peu de blanc +par-dessous, l’intéresseraient certainement beaucoup plus que ce que lui +diraient les Andraux. Elle se rendit à l’évidence. + +--«Va, Criquette, va jouer avec ta petite cousine Lilie.» + +Parenté exorbitante! Claircœur, ouvrant la porte, ne vit pas la grimace +des parents de Lilie, devenus du même coup oncle et tante d’un +quadrupède. Que ceux qui n’ont jamais eu de chien jettent la pierre à +Claircœur! Théophile et Louise étaient de ces infortunés. + +Ce fut lui qui prit la parole. + +--«Ma bonne amie, écoutez... Il s’agit d’un sujet un peu délicat. Vous +êtes une femme de bon sens. On peut tout vous dire. + +«Aïe!» pensa la romancière, «encore une frasque de Bernard. Le polisson +aura découché. Quelle affaire pour cette mijaurée de Louise!» + +--«Parlez, mon cher Théo», fit-elle avec rondeur. «Vous savez que j’aime +vos enfants comme s’ils étaient les miens. + +--Voilà. C’est ce qui nous encourage. Tu vois, Loulou. Notre Gil n’a pas +moins d’affection pour ces pauvres chéris, que diable! Un entraînement, +un coup de tête, ça peut aveugler un instant. Ça ne touche pas le fond +du cœur.» + +«Loulou» parut ne pas avoir entendu que son mari s’adressait à elle. Sa +face plate, sans aucun joli modelé, sans accent, mais qu’elle croyait +belle et distinguée, à cause d’une bouche trop petite, d’un nez écourté +(qu’elle disait fin), et de deux yeux froids, d’un bleu faïence (elle +traduisait «pervenche»), demeura figée. Cependant, les étroits ourlets +roses des lèvres se froncèrent autour d’une ouverture déjà trop +resserrée, dont ils dénaturèrent ainsi fâcheusement l’apparente +destination. + +--«Qu’est-ce que vous voulez dire?» demanda Claircœur à M. Andraux. + +Elle était devenue un peu pâle. Mais, assise à contre-jour, dans le +crépuscule d’été, elle se félicita qu’on ne pût voir si elle montrait +quelque trouble. + +--«Vous faites du théâtre», reprit Théophile, «Mon Dieu! Je ne vous +dirai pas que c’est une fantaisie... voyons... entre nous... +passablement dangereuse. + +--Une fantaisie!... Mais c’est mon métier d’écrivain. + +--Oh! vous êtes romancière. Vous réussissez dans le feuilleton. Il ne +s’ensuit pas que vous aurez du succès à la scène. Le théâtre... c’est +une carrière à part. On ne s’improvise pas auteur dramatique. + +--Eh bien, si j’échoue... je ne serai ni la première ni la dernière à en +courir l’aventure. + +--«Aventure» est le mot. + +--Elle n’offre pas beaucoup de dangers, quoique vous l’ayez qualifiée +tout à l’heure de «dangereuse». Du moins, je ne vois pas... + +--Vous renoncez à écrire votre roman annuel. Le directeur du _Petit +Quotidien_ peut s’en plaindre. + +--Oh! Boisseuil, c’est un ami. Puis, c’est réglé, ça. Je me suis +arrangée avec lui. + +--Eh! eh!... il apprendra qu’il peut se passer de vous. Les lecteurs +aussi.» + +Claircœur se redressa, nerveusement. + +--«Enfin, mon bon Théophile, c’est mon affaire. + +--Certes, ma chère sœur...» (Il osait employer ce vocable dans les +grandes occasions.) «Cependant, vous nous avez habitués à parler +ouvertement de tout, avec vous, même de vos intérêts. Combien de fois ne +m’avez-vous pas dit: «Théo, une femme seule comme moi, dans la vie, peut +être exploitée, roulée, donnez-moi tel ou tel conseil...» Sur des +placements, entre autres, je me souviens. Vous ajoutiez: «Vous êtes mon +frère.» + +--C’est parfaitement exact. Mais, cette fois, vous l’ai-je demandé, le +conseil?» + +Ici, Louise intervint. + +--«Oh! ma chère, quel ton! Vous n’avez pas besoin de le prendre comme +ça. D’ailleurs, Théophile, je ne te conçois pas, toi non plus. Tu +t’embarques sur des questions d’argent. Est-ce que cela nous préoccupe? +Tu m’as dit toi-même: «Gil manque son roman de cette année. C’est +cinquante mille balles qu’elle fiche à l’eau. Mais il faudra la +féliciter si elle s’en tire à si bon compte.» Jamais il n’est entré dans +notre tête de lui montrer quel gouffre elle a ouvert dans sa caisse. +Nous aurions l’air de songer à l’avenir des petits. Bon Dieu! que leur +tante se ruine ou non, ils n’en seront pas moins les braves gens que +notre exemple en aura fait. C’est l’essentiel.» + +Du vinaigre, coupé d’acide citrique, et employé comme dentifrice, en +écoutant scier une pierre de taille, provoquerait à peu près la +contraction de mâchoires et l’acidité de salive, effets d’une semblable +éloquence. Claircœur n’y échappa point. Il lui fallut un instant pour +laisser s’éteindre dans ses oreilles le grincement des paroles et du +ton. Elle contint une réplique furieuse et blessante, qu’elle eût expiée +par des larmes de sang. Car une brouille avec les Andraux était la perte +de tout ce qui représentait, pour cette affamée de tendresse, le pain +quotidien de son cœur, l’aliment faute duquel ce lui serait une douleur +de vivre. + +Elle réussit enfin à proférer tranquillement: + +--«Qu’y a-t-il donc d’offusquant dans le fait que je termine une pièce +de théâtre pour qu’elle soit jouée cet automne, si nous mettons de côté +les questions d’intérêt?» + +--Je vais vous le dire», déclara Louise. «Théophile nous tiendrait deux +heures avec ses «si» et ses «mais». La franchise est ce qu’il y a de +mieux. Je suis mère. A ce titre, je peux sentir et exprimer des nuances +qu’un homme ignorera toujours... C’est une mère qui vous parle, Gilles +de Claircœur.» + +Claircœur se gardait d’en douter. Point n’était besoin d’affirmer ce +détail avec tant d’emphase. Surtout, pour poser la question, qui suivit +aussitôt: + +--«Gilles, vous comptez aller en Suisse, n’est-ce pas? + +--Oui. + +--Et emmener Gilberte? + +--Bien entendu. + +--Est-ce que monsieur Fagueyrat ira vous y rejoindre? + +--M’y rejoindre!...» + +Claircœur entendit bruire dans ses oreilles le battement de ses artères. +Il y eut un silence. Puis Théophile développa: + +--«Sans doute. Quoi de plus vraisemblable? Vous travaillez journellement +ensemble. Votre collaboration ne peut s’interrompre pendant six +semaines... juste au moment d’aboutir. + +--Je ne comprends pas pourquoi vous me demandez cela», dit la +romancière, dont la voix frémissait. + +--«Parce que, chère amie, en ce cas, vous pourriez ne pas emmener +Gilberte, nous la laisser...» + +Claircœur eut un cri profond. + +--«Oh! cette enfant... que j’ai élevée!... + +--Gilberte n’est plus une enfant», déclara Louise. «C’est une jeune +fille, dont la réputation est à la merci d’un potin, d’une apparence +fâcheuse. Vous vivez à l’écart du monde, ma pauvre amie. Vous ignorez +certaines interprétations...» + +Le monde à l’écart duquel vivait Claircœur, et dont l’opinion faisait +loi pour Louise, se composait des locataires de la maison du quartier de +Grenelle, habitée par les Andraux, de la concierge, porte-parole des +locataires, d’une ouvrière à la journée, de quelques épouses d’employés +au ministère, et, planant sur tout, de M. Cochart, chef de bureau, que +sa vaine tentative galante auprès de Gilberte laissait saturé de soupçon +et de fiel. + +--«Oui», répéta Louise, hochant la tête, «le monde est impitoyable. Il +faut le prendre comme tel. + +--On nous a donné à entendre», reprit Théophile, «que cette promiscuité +avec des comédiens pourrait faire jaser sur ma fille. Et même... + +--Et même?...» répéta Claircœur. + +--«Et même faire naître en elle certaines idées, dévelouter son +innocence. Le laisser-aller de ces gens-là... + +--Assez, Théophile, assez!... je vous en prie!... Vous ne songez pas à +ce que vous dites!...» + +La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait que plus violemment. +Mais la femme, ainsi jetée hors d’elle-même, se défiait de ses +impulsions. Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle s’était +ôté le droit d’effleurer seulement leur orgueil ou leur sensibilité. De +sa part, la moindre riposte un peu vive devenait une injure. Et, comme +elle ne puisait le courage de s’affirmer que dans la douleur ou la +colère, toute réaction de sa personnalité, même devant la pire +injustice, lui donnait l’air de passer les bornes, et mettait les torts +de son côté. + +Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible, qui n’eût fait +éclater les rugissements des deux époux? La vision de sa sœur mourante +fulgurait en elle. Puis, c’était la longue période noire de sa solitude +avec l’enfant abandonnée. La lutte pour la vie... Et cette petite... +cette chère petite... sa Gilberte, à elle... On osait!... Des larmes de +fureur et de chagrin la suffoquèrent. Et elle s’en voulut de pleurer, +comme d’une défaite. + +--«Ma pauvre amie... ne vous mettez pas dans cet état. Voyez les choses +telles qu’elles sont.» + +Parmi des sanglots, comme une coupable qui s’excuse,--et elle en avait +conscience, et l’humiliation la convulsait,--celle qui arborait un nom +de paladin, la sociétaire influente des Trente mille lignes, la +providence des recettes au _Petit Quotidien_, plaida sa propre cause +devant les faces glaciales de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant +belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement de +soi-même, car n’était-ce pas reconnaître leur supériorité morale et la +légitimité de leur intervention? + +Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte ne fût pas chez elle en +sécurité, comme chez la plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères? La +jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre. Elle n’assisterait pas aux +répétitions. Elle ne fréquentait pas «des comédiens», n’était pas +exposée au «laisser-aller de ces gens-là». Elle voyait M. Fagueyrat. +Mais M. Fagueyrat était un homme d’une éducation parfaite, d’une tenue +irréprochable... + +Louise et Théophile échangèrent un furtif sourire. + +--«D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus simplement un acteur, c’est +un directeur de théâtre. + +--Attendons qu’il ait dirigé», observa Mme Andraux. + +--«Enfin», reprit son mari, «est-ce vrai, ce qu’on a dit: que ce cabotin +devait vous rejoindre à Lucerne? Ce qui vous afficherait--nous n’avons +pas à y objecter--mais ce qui afficherait Gilberte,--plus +vraisemblablement, vous devez en convenir», ajouta-t-il avec méchanceté. +«Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance paternelle. + +--«On a dit»... Qui a dit cette vilenie?» interrogea Claircœur. + +Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement. Mais, tandis que ses +nerfs s’apaisaient, une plus large houle de tristesse montait en elle. +Des sentiments inexprimables, inexprimés, même en son for intérieur, se +levaient, comme éveillés par la puissance des mauvaises paroles, et s’y +ajoutaient pour la bouleverser. + +M. Andraux sortit une coupure de journal, et, solennellement, la mit +sous les yeux de la romancière. + +Un vague entrefilet du _Courrier des Théâtres_ énumérait des +villégiatures d’auteurs dramatiques, de directeurs, d’acteurs. On +assurait que M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle pour la +réouverture du Louvois, irait proposer un merveilleux rôle féminin à +l’une des plus délicieuses étoiles que Paris admirerait l’hiver prochain +au zénith de son ciel. Ce serait une révélation. Au lecteur curieux de +deviner l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de théâtre qui, +en ce moment, faisaient une cure d’altitude parmi les glaciers de +l’Oberland. + +--«Mais l’Oberland n’est pas Lucerne!» s’écria Claircœur. «Et l’étoile, +ce n’est pas moi! + +--Votre réponse est ridicule», dit aigrement Louise. «On ne vous a +jamais accusée d’être une étoile. + +--N’empêche», reprit Théophile (car les propos des époux se balançaient +comme les strophes et les antistrophes du chœur antique), «n’empêche que +nos amis, dès qu’ils ont su que vous alliez en Suisse, ont eu un drôle +de sourire, et se sont écriés: «Naturellement!» + +C’était sa femme qui avait jeté l’exclamation: «Naturellement!» +l’accompagnant du drôle de sourire, lorsque la petite couturière qui la +fagotait lui procura la découpure de journal. Cette couturière étant +venue travailler chez Claircœur et lui ayant gâché une robe--ce qui +découragea la cliente--pourvoyait Mme Andraux des plus perfides potins +qu’elle pouvait découvrir ou suggérer sur Mme Claireux. (Toutes deux +affectaient de donner à la femme de lettres son nom véritable, encore +lorsqu’elles ne l’appelaient pas «la Claireux».) + +L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se taisait, maintenant, consternée. +Si l’entrefilet reproduisait une nouvelle exacte, c’était de Blandine +Jasmin qu’il s’agissait. Divers indices, par là même précisés, ne lui +laissaient plus aucun doute. Cependant, Fagueyrat, sous prétexte de ne +pas lui donner de fausse joie avant d’avoir une certitude, reculait la +révélation d’un nom que, d’instinct, il savait ne pas devoir enchanter +son auteur. + +--«Voyons, ma bonne Gilles, ma chère sœur», insinua Théophile, «je vois +que vous réfléchissez. Vous allez vous rendre à nos raisons, je le sens. +Dites franchement, ne sommes-nous pas dans le vrai? + +--Mon Dieu...» fit Claircœur lentement, «il faut pourtant que je gagne +la grosse partie que je joue cette année. Sous prétexte que je suis une +femme, je n’ai pas le droit de me désintéresser d’une pièce qui peut me +rapporter plus qu’un roman,--qui doit, au moins, me rapporter autant +pour que je n’aie pas perdu mon année. + +--Nous ne disons pas le contraire. + +--La Suisse... je m’en moque bien!» dit la pauvre femme de lettres avec +amertume. «C’est exact, j’en conviens, que Fagueyrat devait m’y +rencontrer... Oh! une heure à peine, entre deux trains»--ajouta-t-elle +très vite devant le geste qu’elle sentit comme un soufflet.--«Il devait +me présenter notre principale interprète. + +--Sa maîtresse, cette fille Jasmin», prononça Louise, avec l’inénarrable +dédain de toute sa figure plate, d’une jeunesse vieillotte, et le +coulissage intense de sa bouche rétractile. + +--«Jolie société pour notre Gilberte!» souligna l’antistrophe de M. +Andraux. + +--«Oh!» fit amèrement Claircœur, «s’il fait jouer mon «arpète» par +Blandine Jasmin, je n’ai pas besoin de voir cette demoiselle avant les +répétitions. + +--Comment «s’il fait jouer!...» Mais il est bien forcé de lui donner le +rôle!» proclamèrent ensemble les époux, confondant cette fois les deux +parties égales du chœur, qui devinrent l’épode. + +Forcé!... Claircœur ne comprenait pas. On ne lui fit pas attendre le +commentaire. Est-ce que le marquis de Sépol, président de la Société à +laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois, n’avait pas +déterminé la location à Fagueyrat, avec des avantages particuliers? + +--«Oh! des avantages!...» sursauta l’auteur, qui avait payé pour savoir +le contraire. + +--«Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige un premier rôle pour +Blandine Jasmin. Fagueyrat n’est directeur qu’à cette condition, et en +acceptant le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur que vous nous +donnez pour un modèle de distinction. + +--C’est faux!» cria Claircœur. «Je vous défends, vous entendez, je vous +défends de dire des vilenies pareilles!» + +La véhémence, la sincérité de son indignation, rabattirent l’audace du +couple Andraux. Pourquoi fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus +que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle craignait de +blesser, d’être injuste. + +--«Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment sauriez-vous?... Est-il +possible que de pareilles infamies circulent!... + +--Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait tout de même la réputation +de notre enfant?» + +Pour Louise aussi, c’était «notre enfant», bien qu’elle détestât +Gilberte, qui prenait, croyait-elle, la part de Bernard et de Nathalie, +dans l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si, sans leur +demi-sœur aînée, les deux jeunes Andraux auraient eu _leur_ tante Gil. + +--«Que faire?...» murmurait Claircœur. + +Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait conseil. Une satisfaction +inattendue atténuait les meurtrissures du pénible débat. Elle +s’entendait, disant à Fagueyrat: «Dans votre intérêt, ne donnez pas le +rôle à Blandine.» Puis, s’il résistait, un éclat: «Vous ne savez pas!... +vous ne savez pas les bruits qui courent.» Elle devait le sauver de +cette ignominie. Mieux que personne, elle avait la certitude que +l’argent du marquis de Sépol n’était pour rien dans cette entreprise +théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour le partage des +risques et du succès avec l’artiste qui lui avait révélé sa vocation +dramatique, qui croyait en l’auteur des _Malheurs d’une arpète_. +D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait que, pour elle, +Mlle Jasmin ne trahissait pas l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. «Mais, +mon ami, sans vous, lui confierait-on seulement une réplique? +Saurait-elle entrer en scène?... Vous tromper!... Ce serait +monstrueux...» Que répondrait-il? Jamais, avec Claircœur, il n’avait +parlé de sa liaison. + +Le cœur de la romancière battait en imaginant le dialogue, sur un tel +sujet, avec le seul homme séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près +d’elle, avec elle, un des chemins de la vie,--le seul!... Quelle +sensation nouvelle, fraîche comme une source dans un désert, cette +camaraderie, cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux regards +suspendus à l’inspiration qui lui venait, à la phrase heureuse qu’elle +trouvait avec une facilité surprenante, et que le collaborateur, +enchanté, saluait de bravos, griffonnait en hâte, appréciait en +connaisseur, avec des éloges délicats. + +«Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je lui parle d’amour... de +_son_ amour.» + +Sourdement, dans un insondable lointain, la voix du jeune homme niait, +dissipait le malentendu: «Blandine Jasmin?... Mais on peut la donner à +Sépol... Je ne la vois plus. De l’amour?... Jamais de la vie! Ces +femmes-là, on s’en amuse quand on ne sait pas... quand on n’a pas encore +rencontré...» + +--«Eh bien, ma bonne amie, nous attendons ce que vous déciderez.» + +L’accent pâteux de Théophile fut comme une pédale aux musiques doucement +vibrantes. Claircœur sembla s’éveiller d’un songe. + +--«Nous avons bien une idée, Loulou et moi», coula cette voix, qui +semblait traverser des mâchures de pâte de guimauve. + +--«Quelque chose qui arrangerait tout», continua l’antistrophe. +«Seulement, cela nous imposerait un sacrifice.» + +Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les écoutait, avec un +sourire vague, un regard mal débrouillé d’insistantes visions. + +--«Le bon air est tellement recommandé à ma pauvre femme, surmenée par +la vie de Paris. On dit qu’en Suisse il existe des pensions très bon +marché. Et Lilie... Cela lui ferait tant de bien! Si vous pouviez, chère +amie, tout près de vous, leur trouver?... + +--De la sorte», insinua Louise, «vous ne seriez pas séparée de Gilberte. +Nous vous la laisserions. Seulement, dans certaines circonstances, je +serais là, je la chaperonnerais. Le monde n’aurait rien à dire.» + +Quand Mme Andraux prononçait «le monde», quelque chose de grand +s’évoquait. En elle-même, l’image était moindre. Toutefois, quel orgueil +d’annoncer à ce «monde», sous les espèces de sa concierge de la rue +Surcouf et de l’ouvrière à la journée: «Je pars en Suisse, pour ma +petite Nathalie. On assure que les docteurs de Lausanne enseignent une +hygiène merveilleuse pour les enfants.» + +Elle reprit tout haut: + +--«Seulement, la question se pose: existe-t-il dans les endroits chics +où vous irez, des petits coins assez modestes, à portée de notre modeste +bourse?» + +Claircœur s’écria: + +--«Vous plaisantez! Je ne permettrai pas que vous fassiez de la dépense, +à cause de Gilberte, à cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie +et Bernard. + +--Oh! Bernard n’a pas mérité... + +--Laissez donc! Il lui faut des vacances aussi, à ce pauvre grand gosse. +Théo, j’espère bien que vous prendrez quelques jours...» + +Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur un poids bien lourd. Les +Andraux devenant ses hôtes, dans une villégiature de luxe,--elle +connaissait leur vanité--suspendraient cette persécution sourde dont ils +la désolaient depuis qu’elle s’occupait de théâtre. Le plaisir, +l’économie, la vie intime, en famille, amolliraient ces natures sèches. +Puis, ils verraient de près le sérieux de son effort, et combien son +attitude était irréprochable. Oui... peut-être... elle avait eu tort de +garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner... surtout avec une +jeune fille dans la maison. Mais, après une séance de travail, cela se +faisait si naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse, on serait +tous ensemble. L’acteur ne viendrait pas... ou si peu! + +De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne montrant que sa joie +de l’arrangement. «Mes bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez +bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela plus tôt?» Pour un peu, +elle se fût excusée d’avoir envisagé quelques semaines de repos au +dehors, sans y associer «la famille». + +Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela les enfants. On leur fit +deviner la nouvelle. Bien que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un +espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils devinrent fous de +plaisir. Bernard et Nathalie exprimèrent cette félicité merveilleuse des +premières années de la vie, cette félicité sans ombres, qu’on éprouve à +leur âge pour très peu de chose, et que tous les trésors de l’univers ne +nous restitueraient pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent tante Gil +de caresses, tandis que Gilberte lui disait, avec un regard +indéfinissable et mouillé d’une larme tendre: + +--«Petite marraine... Si tu savais!... J’ai besoin d’aller loin, comme +ça, avec tous les miens. Je t’en saurai gré toute ma vie!» + + * * * * * + +Plus tard, dans la soirée, les Andraux partis et sa filleule lui ayant +souhaité le bonsoir, Claircœur s’enferma dans son cabinet de travail. +Non qu’une inspiration soudaine la pressât de noter quelque sujet de +roman ou de remanier quelque scène de sa pièce. Elle sortit d’un tiroir +à double fond des livres de comptes, un portefeuille, une pochette de +cuir contenant des récépissés de valeurs. + +Longtemps, elle compulsa ces différents objets, résumant sur un +bloc-notes les données de leurs chiffres. Elle examina aussi un +itinéraire de chemins de fer, et un guide en Suisse, où se trouvaient +les prix des hôtels et pensions. + +En dernier lieu, elle fouilla dans une sacoche, et en retira des +factures,--d’ailleurs acquittées. (Claircœur payait toujours comptant.) +Entre ses doigts, un peu fébriles, glissèrent des notes de couturières, +de lingères, de modistes, d’orfèvres, de dentellières, de vins et +liqueurs de grandes marques, de fleuristes. Puis vinrent des reçus +pliés, qu’elle enfouit aussitôt, sans les déplier, sans les relire. + +Claircœur s’accouda, soupira. + +«Quelle année!...» murmura-t-elle. «Si ma pièce n’était qu’un succès +moyen...» + +Mais elle secoua les épaules, se reprit: + +«Voyons... Fagueyrat met tout son avenir de directeur sur _Les Malheurs +d’une arpète_. Il joue une plus grosse partie que moi. Et il ne doute +pas, lui.» + +Elle ajouta, plus bas, très bas,--lentement, comme si elle savourait les +mots: + +«Combattre ensemble... Remporter la victoire ensemble...» + +Un sourire chassa l’expression soucieuse de son visage. Un sourire +subtilement féminin, un sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée, +embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir toute la jeunesse +inutilisée, la fraîcheur d’âme, le dévouement inépuisable, la grâce +et... l’amour... Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans ce +sourire... plus que sur beaucoup de lèvres printanières et comblées de +caresses. + +Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui, chiffres et factures, doit +et avoir, s’évanouirent, n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé, +le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure existence de femme, +les résultats arrachés aux mains rétives du sort, la sécurité de +l’avenir, rien ne compta plus. + +Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du tiroir, portefeuilles, livre de +balance, récépissés de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa +clef. Et toujours souriante, conduite par son rêve, elle s’en alla lui +sourire encore,--dans le sommeil. + + + + +VIII + + +Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en les voyant au passage nous +leur prêtons une magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y vivre. +Y vivre!... c’est-à-dire y apporter la pulsation toujours inquiète, +sinon douloureuse, dont le rythme unique fait de chacun de nous un être +entre tous les êtres. Y vivre... Dans les frissons de la chair, toujours +émue d’un appétit ou d’un malaise, et dont le fragile bien-être est +suspendu entre quelques degrés du thermomètre. Dans les frissons plus +mystérieux, plus déconcertants, de l’âme, dont le bonheur est en +opposition même avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le bonheur +cesserait de vivre, car il cesserait de lutter, d’espérer, de se +souvenir, d’agir. + +Toutefois, devant une demeure douce, entrevue au passage, nous imaginons +que nous pourrions y vivre,--sans y faire entrer avec nous la +tourmenteuse qu’est la vie. + +Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des Quatre-Cantons, entre +Vitznau et Lucerne, les passagers attardaient leurs regards sur une +maison basse, longue, aux lignes simples, couverte en tuiles brunes, +enguirlandée de verdures grimpantes, et dont le jardin finit en une +terrasse à pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette terrasse, +une rangée de glycines arborescentes dresse des rameaux énormes, tordus +comme des câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola la plus +admirable draperie de feuillage. En ce mois d’août, lorsque les volets +de cette maison délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y +installèrent, la seconde floraison des glycines accrochait dans le +feuillage fin une profusion de gros thyrses lilas. Quelques-uns +retombaient, au bout des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la +surface du lac. Et les touristes, déjeunant sous la tente des petits +vapeurs, s’exclamaient. Plus d’une bouche un peu triste retenait le +soupir: «Qu’il ferait bon vivre là!» + +Claircœur l’avait découverte, peu après son installation à Lucerne, dans +un hôtel dispendieux. La romancière aussi avait pensé: «Qu’il ferait bon +vivre là!» Et surtout: «Qu’il ferait bon travailler là!» Car il lui +tardait de remettre un feuilleton sur le chantier. Ses charges s’étaient +tellement accrues! Que donnerait le théâtre? La confiance dans le succès +de sa pièce, à certaines minutes soudaines, se décrochait, pour ainsi +dire, de son cœur. Vide glacial, vertige d’effroi. Sa main tremblante +cherchait un appui. + +Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux vertes, resserrées dans +l’étreinte silencieuse et formidable des monts, comme elle écrirait +facilement! La belle besogne qu’elle abattrait là, durant cinq ou six +semaines, en l’exaltation d’une telle nature! Pour son âme de +Parisienne, transportée parmi des sites les plus merveilleux du monde, +l’enchantement agissait comme une griserie stimulante. Elle avait hâte +d’installer une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, d’y poser +les feuillets blancs, d’y rêver, la plume à la main. + +La maison, d’ailleurs, malgré son aspect ravissant, se louait peu cher, +étant passablement délabrée, et dépourvue de tout confort moderne. +Claircœur réaliserait une importante économie sur la vie d’hôtel, du +moment qu’elle avait plusieurs personnes à héberger. Louise Andraux, +Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. Et il restait +tacitement convenu que Théophile et Bernard les rejoindraient pour +quelques jours. + +La romancière trouva plus pratique de s’établir aux «Glycines». Elle fit +venir de Paris sa femme de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa +cuisinière, déjà partie en congé au fond de la Bretagne, elle la +remplaça momentanément par une Suissesse. + +Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après un essai malheureux, +quelques pourparlers avec les gens du pays, dont elle ignorait le patois +germanique, et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur réussit à faire +marcher tant bien que mal sa cuisine et son service. Louise Andraux, se +considérant comme une invitée, n’offrit jamais de se rendre utile. Cette +petite bourgeoise de Grenelle ne craignit même pas de manifester quelque +humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes cuites, aux dénominations +impossibles à prononcer, accompagnées de choux rouges à la confiture, ni +de déclarer qu’elle se briserait les reins si elle tentait de faire son +lit. On l’entendit grommeler: «J’ai une domestique chez moi, pour me +servir. Je ne viens pas chez les autres pour m’abaisser au travail d’une +bonne.» + +Si encore elle s’était contentée de ne point aider son hôtesse. Mais +elle bouleversait sans scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne lui +montait pas assez chaude, pour un volet qui ne voulait pas se laisser +fixer, pour une araignée se promenant au plafond. + +Le second soir, comme Claircœur, éreintée d’avoir étendu du papier sur +les tablettes des armoires un peu moisies, couru très loin pour louer de +la literie qui manquait, et montré à Gilberte à repasser des chemisettes +que la jeune fille avait mal emballées, cherchait nerveusement sur +l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des cris terribles la jetèrent +hors du lit. Prise d’épouvante, elle courut à la chambre de Louise. La +petite Nathalie, qui partageait cette chambre avec sa mère, joignait des +clameurs aiguës aux hurlements de Mme Andraux. + +Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton de la porte. Mais la +targette intérieure était poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout +de suite, elle eut le temps de supposer les pires catastrophes. +Certainement, les malheureuses avaient mis le feu. Louise brûlait vive +avec son enfant. + +La survenue de Gilberte et de Céline, en robes de nuit, les +objurgations, les supplications des trois femmes, provoquèrent enfin, à +l’intérieur de la chambre, un pas traînant, le geste d’un bras à demi +paralysé... Et le verrou glissa, la porte s’ouvrit. Épuisée par +l’effort, Louise retomba contre son lit, en serrant convulsivement son +enfant sur son cœur. + +Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient une pièce paisible. +Une croisée s’ouvrait sur la splendide nuit d’été,--sur le jardin, sur +le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille rocheuse tendue de +velours noir, au delà, muraille de mille mètres, au-dessus de laquelle +des glaciers bleuâtres scintillaient. + +Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme à bout de cris et +d’horreur. + +Mon Dieu! qu’y avait-il? + +--«Oh! cette bête!... cette bête!... ce monstre!...» balbutia la dame de +Grenelle. + +--«Quel monstre?... quelle bête?... + +--Ce doit être une chauve-souris.» + +Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger sursaut la secoua. Un +vol soyeux effleurait sa joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque +chose d’obscur et d’effaré. + +--«Ce n’est qu’un papillon», dit Claircœur. + +--«Un papillon? cette ignoble bête!... Vous êtes folle, ma chère!» cria +Louise. + +Le vol palpitant montait maintenant vers le plafond blanc, s’y heurtait, +aveugle, dans les reflets mouvants des lumières. Et le corps velu de +l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à chaque coup, sur la nette +surface, une tache de cendre vivante. + +--«C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre. Il doit y avoir des +ruches non loin d’ici», prononça tranquillement la romancière. «Viens, +Lilie, n’aie pas peur», ajouta-t-elle en détachant la petite du corps +convulsif de Louise. «Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de nuit... +Un mangeur de miel... L’ennemi des abeilles. Mais il ne peut te faire +aucun mal. Nous allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau sphinx +tête-de-mort. + +A ces mots «tête-de-mort», Nathalie, dont Mme Andraux venait de +détraquer les nerfs puérils, tomba presque dans des convulsions. + +--«Je ne veux pas!... je ne veux pas voir une tête de mort. Emmène-moi, +maman!... Emmène-moi!» + +Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse d’avoir fait tant de +bruit pour un papillon, elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il +fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau de Cologne. + +Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois, la chasse au sphinx. + +--«Si vous ne le détruisez pas», soupira-t-elle, «je ne dormirai pas +ici. J’aimerais mieux mourir.» + +Et elle conclut: + +--«Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un homme dans cette maison. +Demain, je télégraphie à Théophile. C’est insensé de rester ainsi des +femmes sans défense, dans une habitation solitaire. Tout peut arriver. +Quelle leçon!... Ah! oui, c’est une leçon!...» répéta-t-elle, après un +glapissement,--car le sphinx, épuisé, venait de s’abattre près d’elle. + +--«Sur mon oreiller!... quelle abomination!...» brama-t-elle encore. + +Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche fauve s’étalaient, +immobiles, lasses d’avoir si follement emporté le corps lourd. Les gros +yeux nocturnes du sphinx brillaient comme deux perles de jais sous les +antennes frémissantes. Des ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure +rayée de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi, de découragement, de +souffrance mystérieuse, représentait cette infime chose vivante, à peine +grosse comme un petit doigt de femme, entre les grandes ailes abattues +et résignées. + +Bien prompte pour une personne défaillante, Mme Andraux saisit à terre +une de ses bottines, quittées l’instant d’avant, et la leva en massue. + +--«Vous ne ferez pas ça!» s’écria Claircœur, «vous ne ferez pas ça!...» + +Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent le coup de semelle que +Louise eut à peine le temps d’atténuer. + +--«Ne vous excusez pas, je l’ai risqué», dit la romancière. + +Et, prenant délicatement le papillon, elle le porta dehors, refermant +sur lui la croisée. + +--«Maintenant, ma pauvre Gil... il va falloir que vous me donniez une +autre taie d’oreiller», proféra la dame de Grenelle. + +Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet brun, si subtil, presque +immatériel, imprégné de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme +ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait poser sa tête, +graissée de brillantine et constellée de papillotes. + + * * * * * + +Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces ennuis domestiques, la +romancière voulut réaliser son projet de travail sur la terrasse aux +glycines. Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un paquet de +papier vierge, dont la grosseur attestait son entrain et sa bonne +volonté. + +La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un vif saphir entre le cadre +immédiat des arbres, paraissait noir, en face, dans l’ombre de la +muraille rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi des mauves fluides, +avec son écrin de montagnes. Là-bas, où les promontoires énormes +l’étranglent, où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient de la +rive que par un ourlet d’hyacinthe. Tout fondait, même les formidables +massifs, dans une atmosphère de perle et d’azur. + +Contre ce paysage, irréel à force d’immensité, les verdures désordonnées +et charmantes du jardin prenaient une couleur, un relief excessifs. +Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une alpe bleue. + +Dans le soleil, des parfums se volatilisaient. Claircœur, suivant le +sentier indistinct, écrasait des romarins, des menthes, des lavandes. +Sur ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient, dans +l’exaspération de leur âme odorante. + +Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola fleurie, au-dessus +des eaux fraîches et mystérieuses! + +Deux marches moussues donnaient accès à la terrasse. Pétrifiée, +Claircœur s’y arrêta, son papier à copie tragiquement serré sur son +cœur. + +Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir japonais, assise sur un +fauteuil d’osier. Elle tenait un livre à la main, elle qui se défendait +mal de détester la lecture. + +--«Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je ne vous dérangerai pas. Vous +le voyez, je lis.» + +Ne pas la déranger!... alors que la présence de tout être vivant, sauf +Criquette, paralysait la femme de lettres. + +--«Mais», ajouta Mme Andraux, examinant la chemisette et la jupe de +toile portées par son hôtesse, «ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un +brin de toilette, ici, n’est pas de trop? Nous sommes tellement en vue, +sur cette terrasse! Vous n’imaginez pas... Les passagers du bateau de +Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles pour me regarder.» + +Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle ne trouvait pas un mot. +L’irrémédiable lui apparaissait. Louise n’abandonnerait plus la pergola. +Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient les bateaux, et +leurs touristes incessamment renouvelés. On la prenait pour l’heureuse +propriétaire de la pittoresque demeure. La dame de Grenelle devenait la +dame aux glycines. Peut-être, à distance, et malgré les jumelles, lui +découvrait-on de la grâce, une fantaisie d’artiste dans les nuances +agressives de son «kimono». C’est donc pour cela qu’elle tenait un +livre! L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière occupation, ne +dessinerait pas dans l’espace un geste assez distingué. Louise soignait +son attitude. La jouissance de produire un effet lui ferait oublier +l’ennui de la contrainte et le vide des heures. Elle était sous cette +pergola pour tout le mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps, +Bædeker la signalerait? + +--«Je ne venais pas pour... pour... travailler», bredouilla Claircœur. +«Je ne peux pas écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil du +lac, à cette heure-ci.» + +Elle s’avança jusqu’à la balustrade,--ferraille assez élégante, +somptueusement rouillée. Et elle l’eut--le coup d’œil--qui fut surtout +le coup au cœur. Que c’était beau! Et quel bruit câlin faisaient les +vaguelettes, contre les vieilles pierres de soutènement, gluantes de +lichens roux, de mousses vertes! + +Claircœur s’attardait. Une exclamation la secoua. + +--«Voilà le bateau de dix heures. Il quitte Vitznau. Si vous ne voulez +pas qu’on vous voie dans cette tenue...» + +Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la romancière abandonna la +terrasse. Elle écrirait dans sa chambre. Mais voilà... Y +écrirait-elle?... Malgré sa facilité d’invention, son abondance +narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée de sa vie, par +devenir plus soumise qu’autrefois aux influences extérieures, aux +susceptibilités de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales +palpitations de son cœur. Une inquiétude ignorée jadis, celle de ne pas +trouver, de rester court--ou plutôt celle de ne point se satisfaire avec +les mêmes imaginations, avec les mêmes formes--la perça comme d’une vive +blessure, en ce matin splendide, où elle sentit pour la première fois le +défi de la beauté, le majestueux défi d’une beauté intraduisible, dans +l’odeur des lavandes et des menthes du jardin ensoleillé. + +Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par la révélation de +sentiments que n’enfermeraient plus les catégories simplistes. Les +grands mots,--les mots si grands qu’ils en sont vides,--commençait-elle +à s’en défier? Devait-elle s’en prendre à cette école de concision +qu’est le théâtre? Rien que d’entendre ses tirades dans le ton de +dialogue où elles devaient être dites, les lui rendait intolérables. Ce +que les ciseaux avaient marché, dans le travail de la pièce, avec +Fagueyrat!... Mais, après cela, comment entreprendre un de ces +feuilletons d’autrefois? un de ces feuilletons de quarante mille lignes, +dans lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait vingt pages, à +n’importe quel endroit, si les exigences du journal le réclamaient de sa +verve toujours prête. + +Pauvre vaillante ouvrière de lettres! Allait-elle connaître, en dehors +de la saine fatigue du métier, les tourments de l’art? Tourments +inutiles et inavouables, comme ceux de l’amour, quand la jeunesse de +l’esprit et la jeunesse de la chair ont passé, sans faire éclore les +divines fleurs. + +Oppressée de tristesse, et sans analyser son désarroi, Claircœur +regagnait sa chambre. Elle aperçut, entre des broussailles, le dos blanc +de Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette fit la +sourde oreille. Criquette, en Suisse, n’était plus, pour sa maîtresse, +la compagne patiente des longues séances d’écriture. Encore un menu +déboire--ne plus voir près de soi, en levant les yeux de dessus la +«copie», ce gentil museau tendre, ce regard brillant et mouillé--pas +humain, non, mieux qu’humain, parce que brûlant de tout dire, sans +l’aide d’aucune parole,--sans le désaccord d’aucune parole, sans la +dérobade des prunelles tandis que la parole ment. + +Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans la chambre. Le jardin +sauvage, qui sentait la lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la +taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, avait réveillé ses +instincts d’animal chasseur. On la voyait s’élancer tout à coup, avec +des abois furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, que, sans +doute, venait de soulever quelque fuite silencieuse. Elle fouillait du +nez, des pattes, avec une incroyable vélocité. Sa truffe noire +s’enfonçait dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait des vapeurs +animales, dont s’enivrait sa petite âme furibonde. Quand on parvenait à +l’arracher de là, la charmante bête de salon montrait une face terreuse +et hagarde, aux écorchures saignantes, un œil poché, des babines +féroces. Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une solution +d’acide borique, s’indignait contre Gilberte et Lilie, à qui la figure +comique de Criquette, son clin d’œil involontaire, arrachaient des rires +convulsifs. + +Mais c’était à la brune surtout que la passionnée créature s’affolait. +Elle flairait et voyait des choses indiscernables pour les habitants des +«Glycines». Les touffes d’herbes remuées par le vent, les taillis +obscurs où les branches craquent, où les feuilles sèches se froissent, +devenaient pour Criquette autant de repaires où elle tentait des +exploits effrénés. + +Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à manger un jeune +hérisson, dont les piquants, quoique sans force encore et sans +expérience, lui mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui enleva +cette boule inerte, que Lilie ne pouvait croire un animal vivant. Pour +que l’enfant vît le lendemain, au grand jour, la petite physionomie +porcine, on enferma le hérisson dans une resserre du jardin, où se +trouvaient divers ustensiles, et, entre autres, un pot de couleur verte, +avec lequel Gilberte prétendait repeindre les volets de la façade basse. +Criquette aurait aboyé devant cette resserre toute la nuit, si on ne +l’eût enlevée de force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson noyé +dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât de cacher le drame à Lilie, +elle finit par connaître cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps, +certaine que le hérisson, ne pouvant supporter l’horreur de cette +captivité, dans un endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était +suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver là! + +Cette tendre petite Nathalie devint, pendant ces vacances agitées, le +meilleur repos, le véritable rafraîchissement de Claircœur. Gilberte, +par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de son joli visage las, +ses réflexions désenchantées ou amères, ajoutait plutôt un sujet +d’inquiétude aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité s’en +ressentait, perdait l’abandon, la confiance. Une timidité paralysait la +mère adoptive devant l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait +dans plus de silence à mesure que la vie la révélait davantage à +elle-même. Claircœur s’étonnait, souffrait de se heurter à +l’incompréhensible, dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et +qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les ressorts compliqués d’une +individualité humaine pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner +suivant le système d’une autre individualité humaine! La romancière +ingénue découvrait ce que son imagination, pourtant fertile, ne lui +aurait jamais représenté: l’abîme qui sépare une génération de celle qui +la suit immédiatement,--abîme que la méfiance ironique de la dernière +rend infranchissable. + +Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante +Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait +recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop +haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la +persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la +femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie +essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus +petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne +faiblirent... Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant +des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en +chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier. + +--«Ah! que tu es mignonne!» s’écria la romancière en délivrant la +petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes +emmêlées. «Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait +te donner à moi. + +--Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande. +Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu... Faudrait rester toujours +petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein. + +--C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez +poussé», rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir. + +Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au +malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son +tour, en y apportant sa part d’obscurité. + +Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont +allaient frémir les paisibles Glycines? + +Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de +fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des +retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot +parisien, «des potins de coulisses». + +Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou +par quelque fournisseur. Une actrice française,--qualifiée de «grande +artiste» par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la +réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles,--une actrice +du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau, +troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du +Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne +parlait que de cela dans les Alpes,--dans celles qui sont du monde. +Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi, +chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en +crachait et en haletait la nouvelle. + +Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y +croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, «les hommes étant +si bêtes»! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une +farceuse. + +La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie, +s’attira un «pfutt!...» de désinvolture bizarre, souligné par un +haussement d’épaules. + +Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et +disparut, laissant son assiette à demi pleine,--car on était au milieu +du déjeuner. + +Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents +incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que, +«quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents». + +--«Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur», murmura +tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère. + +--«Votre sœur?... Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le +sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de +prudence... + +--Je vous en prie!... + +--Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait +de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous +n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est +question de lui et de cette demoiselle?... Non?... Eh bien, ouvrez les +yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas +ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la +moindre clairvoyance!... Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma +fille... ni même ma filleule. Je m’en moque!» + +Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation, +quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même +de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la +réponse. + +Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une +angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême. + +L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se sentit rougir violemment. Par +bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse, +attendant si «_Matame foulait ritourner oune papir_». + +Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa +pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le +temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner?... Oui... Sans +doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait +Louise? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur +tant de précipitation,--surtout si quelque retard compliquait +l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait +plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui +s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la +petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa +tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre, +Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses +facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les +contraintes. + +A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant. + +Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté, +lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du +petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction +nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui +l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au +même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous. + +Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à +Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse +interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui +enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de +mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de +couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose +inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée +par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas +balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les +rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter, +sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois +injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau +l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient +beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent +contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que +l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor +déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues +mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient +malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et +blasphématoire. + +--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous +demande pardon!» + +C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies +ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants, +divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par +des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des +«palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne +voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses +auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas +aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large +bonne volonté. + +D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un +rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs. +Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la +Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop +vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le +rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec +futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se +croire l’étoffe d’un directeur?) + +--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!» + +Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle +pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, +lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces +jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et +qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans +hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent +pas pour eux. + +--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat. + +--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant. + +Et il ajouta: + +--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être +franche. + +--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de +ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons +une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...» + +Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de +son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec +raison. + +--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la +coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces +yeux-là...» + +Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de +paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un +infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement +ému,--continua: + +--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé! + +--Du travail suisse», expliqua-t-elle. + +Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et +il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en +aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait +mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de +cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus +nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse +d’être glabre, gagnait en profondeur. + +--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle. + +--«Moi, un conquérant!...» + +Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression +attristée, qui lui donnait l’air intelligent. + +--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de +suite? + +--Du tout.» + +Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui +surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de +Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du +sien. + +--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.» + +Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des +mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas, +hors de ses lèvres: + +--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!» + +Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas +préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes +spontanées, au bord des cils. + +--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera +vite». + +Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant +sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui +faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière +un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs +qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas. + +--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si +bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me +serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant +pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous. +L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en +présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle +qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert +ma tête!... + +--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une +enfant.» + +Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit. + +--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt +à vingt-deux ans? + +--Bientôt vingt et un. + +--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous +savez, malgré son humeur taquine. + +--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son +sujet.» + +La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne +songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop +lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de +sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau +son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le +rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori, +pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la +revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie, +lorsqu’il s’écria: + +--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète, +une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans +difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce +que je désire. + +--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera +«Lulu-tire-l’aiguille»!... + +--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les +planches. Et, comme il est immensément riche...» + +La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais, +presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car +Fagueyrat murmura: + +--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé +avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me +retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa +collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les +fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de +suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et +pas de bénéfices, c’est dur. + +--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami. +N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous +disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à +m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous +verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort! +C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon +œuvre.» + +Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en +disait plus que les mots. + +Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord, +puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans +d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité +moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de +ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et +nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis +quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout +autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre +cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme +miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que +cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute, +qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa +fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés +en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit: +«Après tout?... Pourquoi pas?...» + +--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et +s’inclinant sur cette main, pour la baiser. + +--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle +qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse. + +Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes. + +A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr, +plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou +artificieuses, dont la conquête l’eût enivré. + +--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son +regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le +bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été +heureuse. Voulez-vous essayer?...» + +Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un +«chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce +fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de +créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse +d’une telle femme? + +Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les +paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à +son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner. +L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon +d’hôtel où tout le monde pouvait venir. + +--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de +raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur, +tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des +paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous +devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous +m’avez confié... à... à... notre commune émotion.» + +Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne +pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui +les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante, +douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en +elle. + +Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant +sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle +croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les +belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle +doutât de son visage pour cacher si bien son cœur! + +Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant +qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la +raison gardait le silence. + + + + +IX + + +Louise Andraux à Théophile Andraux + +«Les Glycines, 14 août. + +«Mon cher Théo, + +«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de +Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant, +j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne +t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras +vivement ta valise. Nous allons te voir accourir. + +«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les +frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout +craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous +couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir +lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent! + +«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres! +Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun +prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler. +Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres +de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas +reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je +possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller... +retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le +monde! + +«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec +ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de +chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette +Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et +qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le +salon!!... + +«Gilberte, me diras-tu? + +«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera +plaisir. + +«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la +Nature?» + +«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand +N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne +te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de +manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller +faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je +me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil, +quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu... +ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose +qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces +de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que +le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village, +ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça +m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas +plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change +avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du +matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq +centimes de plus que nous. C’est du chiqué. + +«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un +de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle +Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te +décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir +ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne +te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé +comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si +bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine +n’étouffera point la bonne.) + +«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens, +de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette +grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie +lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu +es bien un homme, mon pauvre Théo! + +«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la +mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du +moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui, +tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le +Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le +rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel +rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une +midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la +littérature! + +«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à +cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que +je te crie: «Accours!» + +«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme. +Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé. +Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras. + +«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable +Fagueyrat, Lilie et moi. + +«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le +directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est +d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui +rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit +sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne +journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant +jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur +la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine +Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur +n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle +plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur. +Complications. + +«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il +écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du +Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi, +c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite. +Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec +Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et +avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste +toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues +filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un +ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que +notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à +miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier, +flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des +palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des +ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui +de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux. + +«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de +fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas +s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons +vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied +à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas +mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel +liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file +partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs +des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes +sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce +miel... n’en parlons plus! + +«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour +cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des +pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah! +les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous +accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et +allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!... + +«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide, +caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le +vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux, +le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait +marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en +avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de +nous, en arrière. + +«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous +voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien +entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait +la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé +que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette. +Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes +vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous +voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les +connais bien! + +«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du +funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement, +de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le +chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage. +Ils avaient... + +«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu +trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si +tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera +close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille. +J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma +pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon +lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et +dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à +votre amour!» + +«L’instinct de la vertu, pourtant!... + +«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et +Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire +l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse +d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée! + +«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma +responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir. + +«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon +Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour +chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse +éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi +trop aimé! + +«Ta Loulou.» + +«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de +notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure +qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière, +cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu +t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin. +J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse +d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.» + + + + +X + + +Gilberte Andraux à Théophile Andraux + +«Les Glycines, 14 août. + +«Bien cher papa, + +«Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le cœur serré en prenant +la plume. Mais, je t’en prie, cher papa, ne reste pas sur la première +impression. Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au bout. +Et même si je ne trouve pas les phrases qui te feront bien comprendre +l’état d’âme de ta grande fille,--un état d’âme très sérieux, très +brave, très loyal, je t’assure,--eh bien, sois assez bon pour attendre +que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer--surtout avant de +t’attrister--ce qui me serait bien plus dur que tout. + +«Papa, tu sais que je me croyais une vocation littéraire. Tu en étais +fier. Tu m’encourageais. J’espère encore que nous ne nous sommes trompés +ni l’un ni l’autre. + +«Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt ans peut écrire ne +rapporte pas ce qu’elle mange (même avec un régime amincissant), ni le +brin de toilette dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle +géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent s’imposer un jour au +public, ne s’imposeront que par deux catégories d’intermédiaires: 1º le +temps, qui ne prendra de commission que sur son énergie et son travail, +dont elle devra le saturer longuement; 2º ces messieurs les éditeurs, +directeurs, critiques et confrères, qui la lanceront peut-être malgré +l’encombrement, les rivalités, les bouillons à boire, mais à la +condition qu’elle sera «bien gentille». + +«Le temps est un intermédiaire qui, ne me demandant pas d’être «bien +gentille», mais de beaucoup travailler, me convient mieux que d’autres. +Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins une bonne dizaine +d’années. + +«Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant gagner ma vie. Et +d’autant plus que, malgré ses exigences, monsieur le temps ne garantit +rien. Je peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître, +au bout de cette décade, que ma littérature ne me rapportera pas une +côtelette par semestre,--ce qui est peu (même avec le régime +amincissant). + +«Marraine, qui me disait tout cela avant que l’expérience me l’eût +démontré--et que je ne croyais pas, naturellement--ajoutait: «Entre dans +l’administration.» + +«Mais, papa, entrer dans l’administration avec l’idée de tout faire pour +en sortir, je ne trouve pas ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une +fois entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La routine, le +travail sans lutte, sans stimulant, sans concurrence, les augmentations, +les années gagnées pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir +accumulées en vain,--tout cela doit vous envelopper, vous amollir, vous +fixer. + +«Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, dont on peut faire des +œuvres vibrantes, frémissantes, saignantes. + +«Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que +j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace +et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une +après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que +j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite +Parisienne, qui appelais «mon parc» un pauvre arbre étiolé entre des +murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté, +mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est +pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on +s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur +insolite, comme un intrus. + +«Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de +tout: de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs +vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop +émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir, +incompréhensible,--voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une +révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce. + +«Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque +miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part, +une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu +n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne +s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître +invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre. + +«Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de +marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin +de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les +engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une +prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des +fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il +appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon +jeu, mes trouvailles heureuses. + +«Une idée me vint. Je m’offris,--tremblante, croyant qu’on allait me +rire au nez. + +«Papa... écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à +marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement +tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve, +non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette +responsabilité,--surtout vis-à-vis de toi. + +--«Écris à ton père», m’a-t-elle dit. «Si tu lui exposes tes raisons +comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne +te permît pas au moins une tentative.» + +«La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y +réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du +théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître, +telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans +les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le +terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux +dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se +manifester. + +«O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un +milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement... mais la joie +d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue... imposée au public... Oui, car +il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main +et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume... Cet +entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête. +Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien +modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de +bravoure,--comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge +d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière +la toile de fond? + +«Mon petit père, je t’en supplie! laisse-moi essayer d’une carrière +qu’on ne considère plus--sauf chez notre concierge de Grenelle, +peut-être--comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que +notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.) +Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde +irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou +professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que +j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter +mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides. + +«Pour que tu saches--sans m’accuser de présomption--quel service je peux +rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il +croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais +elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce +n’influe sur ta décision. + +«Mais,--entre nous,--mon petit papa, l’intérêt de sa pièce... est-ce que +cela ne doit pas primer tout?... Songe au coup de dés qu’elle jette sur +le tapis!... Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir... Ou +désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel +cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à +ce que je lui dois... Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je +retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si +elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant +les années de mon enfance, où j’attendais ton retour? + +«Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne +plaider que pour moi-même. + +«C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous +sommes ici, dans ce pays admirable,--grâce à elle, d’ailleurs. Mais je +traversais une crise... comment te dirai-je?... mettons... de +neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante. +Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose, +m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant. + +«Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer, +qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en +exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine,--cette +admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la +supériorité. + +«Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne +m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à +leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre +passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce +qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus +tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je +trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments. + +«Cher papa... J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te +décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de +courriers, palpiter à la vue de ton écriture! + +«M’auras-tu comprise? Auras-tu confiance en moi? + +«Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence +avec mes yeux de jeune fille,--des yeux clairs, qui discernent leur +chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des +carrefours. + +«Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne +sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont +les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos +épaules. Elles ne sont que des anecdotes. + +«Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans +écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé. + +«Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse. + +«Ta Gilberte.» + +«P.-S.--Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que +nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord +ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon +cher père. + +«Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour +moi,--affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, +comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en +expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton +point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les +éloges--un peu intempestifs et trop indulgents--que m’ont donnés, devant +elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier, +la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots +significatifs. + +«C’est inouï!... cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois +impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme +qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux +autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité,--elle +nous épie!... Elle écoute aux portes!... Que peut bien lui importer +l’objet de nos entretiens? + +«Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la +malveillance?... Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la +malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles +actions. + +«Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote. + +«Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu! + +«Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur.» + + + + +XI + + +La paisible demeure des Glycines, faite pour la douceur des rêves et +l’enchantement de la tendresse, connut les drames mesquins, les paroles +sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, qui dissimulent des +larmes de feu pour laisser plus sûrement en arrière des larmes de sang. + +Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse aux grappes mauves, +une ligne à pêcher dans la main, il fut, pour de trop courts moments, le +plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. Dans l’exultation +d’apporter à l’office un seau d’eau tout grouillant d’écailles +luisantes, dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner sa +friture monumentale, devant Fagueyrat, acteur célèbre et directeur de +théâtre, qui dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, le +sous-chef sentit mollir sa faible résistance. + +Venu de Paris pour empêcher sa fille de «monter sur les planches», il +lui accordait--au dessert de ce repas glorieux, et sur les instances +flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à Gilberte la destinée +d’une Mars ou d’une Rachel,--il lui accordait l’autorisation +«d’embrasser la carrière dramatique». + +Cette autorisation, non convenue avec Louise, stupéfia Mme Andraux. +Mais, la stupeur passée, cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le +tour des convives. Un silence gêné planait. Elle se dirigea ensuite, +d’un pas automatique, et comme sous l’impulsion d’une force +irrésistible, surhumaine, vers la petite Nathalie. + +--«Maman, je n’ai pas eu mon dessert», gémit l’enfant, qui sentait +passer le vent d’une catastrophe. + +Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras cette grande fillette de neuf +ans, qui pesait lourd. Mais les sentiments sublimes font accomplir aux +muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, en clamant tout à +coup: + +--«Viens, mon innocente. Ils te perdraient aussi!... + +Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après elle, Louise envoya +presque aussitôt la femme de chambre dans la salle à manger, pour +réclamer un horaire des bateaux et un indicateur des chemins de fer, +afin de manifester une intention destinée à glacer d’épouvante les gens +qui avaient la chance de déguster une tarte aux prunes où la Suissesse +était incomparable, et à semer le désespoir entre leurs tasses +d’excellent café. + +L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant pas assez vite, Mme Andraux +chargea Céline d’une nouvelle ambassade. + +--«Priez mademoiselle Gilberte de venir me parler.» + +La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. Tous deux +considéraient attentivement les dessins rouges de la nappe. + +Bernard, présent à la scène,--car M. Andraux l’avait amené de +Paris--murmura: + +--«Hardi, ma fille! va donner la réplique. Ça te formera pour le +mélodrame.» + +Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait tiré sa malle au milieu +de sa chambre. Pour l’instant, elle giflait Lilie, qui, parant les +calottes de ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas partir. + +--«Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose», déclara la dame de Grenelle +à la fille aînée de son mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure, +tellement plus jolie d’être radieuse. + +--«Quoi donc, maman Louise?» demanda l’autre avec une douceur non +feinte,--une douceur tellement aisée dans l’épanouissement où se +dilatait sa jeune vie. + +--«Sois une cabotine. Ton père y consent. Je m’en moque. Mais, comme je +ne veux pas que ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens que tu +ne remettras plus les pieds chez moi. + +--Quoi?» fit la jeune fille en pâlissant. + +Et elle regarda sa petite sœur. + +--«Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus», souligna Louise. + +En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air +avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la +brillante armure de bonheur et de jeunesse. + +La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement «cette gamine», +et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une +créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée +d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et +enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une +haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même. +Sincèrement elle se cramponnait au prétexte: l’immoralité de la +profession. + +«Quoi!» pensait-elle, «toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième +des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis +montée sur les planches, moi? Est-ce que je me suis exhibée en public?» + +Le talent qu’on applaudit «sur les planches», le charme qui séduit le +public... belle affaire!... D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné +en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier. + +--«Mais, maman Louise», prononça Gilberte, faisant effort pour rester +calme, «votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez +pas me chasser de chez mon père, pourtant? + +--Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de +mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur +mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes... + +--Comment?... + +--J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum. + +--Je n’ai pas dit... + +--Tu l’as insinué, c’est pire. + +--Pardon, maman Louise. Vous ne vous en rapportiez pas toujours à la +Suissesse... Qu’est-ce que vous avez fait pendant une heure, dans la +penderie aux robes, contre cette porte condamnée donnant sur le cabinet +de travail de marraine, lorsqu’elle eut cette longue conversation avec +monsieur Fagueyrat?... + +--Sors d’ici!... quitte cette chambre!...» cria l’épouse de Théophile, +avec un accent et un geste où elle se révélait, il faut en convenir, non +dépourvus d’aptitudes scéniques. + +Alors se déroulèrent les péripéties de cette crise familiale. + +Louise, désormais farouche et muette, continua de faire ses paquets. +Dans le vague espoir qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile +s’installa de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, et une boîte +d’asticots dont il était très fier. Machinalement, il plaçait l’asticot +destiné au second hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait celui +du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait du sport dont il était +fou. A son oreille retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes de +dédain: + +--«Oh! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande pas de m’accompagner.» + +Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires représailles, en profitant +d’une telle magnanimité, l’oppressait de mélancolie. + +Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, remontant au plus vite +jusqu’à la cime du Rigi, à peine assez distante, à son gré, de ces +Glycines secouées par l’orage. + +Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait de délicatesse, de bonté, +de logique, d’esprit, d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les +choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut stupéfaite de +découvrir que tant d’éléments pacifiques, dont l’efficacité aurait dû +normalement se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de +reconnaissance, de confiance, devenaient autant d’explosifs et de +fulminants dès qu’elle les approchait du brasier. + +Louise lui déclara: + +--«Ma chère, je veux bien ne pas vous en vouloir. Mais, vraiment, j’y ai +du mérite. Que votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes +soucis. Que je ne la revoie plus--pas plus que je ne vous reverrai sans +doute--je n’y puis rien: vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me +mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au cœur qui peuvent me tuer +en chemin! Et Théophile... ses vacances perdues!... Je le connais, il me +suivra. Pauvre ami!... Car, enfin, malgré sa faiblesse pour sa fille, je +suis tout pour lui, il ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de +même, avec votre folie de théâtre--qui vous coûtera cher! c’est moi qui +vous le dis--avoir jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé deux +êtres aussi unis que mon Théo et moi?...» + +Répondre à la dame de Grenelle que les glycines sécheraient de son +départ, ne souhaitaient rien tant que d’abriter encore son cœur +spasmodique et les loisirs de Théophile... que le bonheur conjugal du +couple Andraux serait cultivé, apprécié sous la pergola aux grappes +mauves mieux que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame autant que +les pires insolences, lui eût suggéré les plus amères récriminations, +l’eut précipitée peut-être dans des convulsions nerveuses. + +Claircœur dut y renoncer. + +«Théophile sera plus raisonnable», pensa-t-elle. + +Et elle se dirigea vers la terrasse. + +Mais Théophile craignait toute explication qui l’eût amené à blâmer +Louise, ou--pire alternative--à intervenir auprès d’elle. + +Entendant des pas, devinant l’approche de la conciliatrice, il l’arrêta, +sans tourner la tête, d’un geste de bras, à la fois impérieux et +désespéré. Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions, +contre la balustrade, fit deux pas en arrière, sur la pointe des pieds, +chuchota: + +--«Retirez-vous, je vous en supplie!... Ça mord. Pas un mot!... +Impossible de causer maintenant.» + +Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux, parmi ses vers de +cadavre. + +Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine: + +--«Laissez-les donc partir. Vous ne voyez pas quelle chance pour nous? +S’ils restaient, outre que la vie serait infernale, papa retirerait +sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation qu’il m’a donnée. Sa +femme l’en persuaderait. Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je +serai majeure dans quelques semaines. Mais il m’en coûterait d’entrer en +lutte avec mon pauvre père.» + +La jeune fille ajouta: + +--«Croyez-vous!... A-t-elle démasqué son caractère, l’aimable Louise! +Dire que, pour l’opinion de personnes pareilles, je pourrais rater ma +vie! + +--Et ton frère, sais-tu où il est? Nous le laissera-t-on?» demanda +Claircœur. + +Gilberte hocha la tête--ignorance ou indifférence--et s’en alla piocher +son rôle. + +Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. La patience lui manquait. +Un instant, il s’amusa à jeter, par-dessus la clôture, des poissons +vivants à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, sauta sur le +rebord du mur. De là, ses yeux, que la lumière rendait pareils à deux +sequins d’or, et qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur fixe +flamboiement, guettaient les captures. Quand une forme sortait de l’eau, +dansant au bout de la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme +pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant de convoitise. +Parfois, Bernard lui jetait un poisson. La victime, happée au passage, +de quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute vive entre les +mâchoires carnassières. Le sursaut de son corps et de sa queue +divertissait le cruel garçon. Le chat posait ensuite devant lui la +créature d’argent, dont la tête à présent manquait, et la dégustait, +bouchée après bouchée. De temps à autre, il s’interrompait pour jeter un +coup d’œil méprisant à Criquette, qui, révoltée, se dressait au pied du +mur, injuriant l’intrus et son ignoble festin. + +--«Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et fiche-moi le camp toi-même, +veux-tu!» cria enfin Théophile. + +Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers le large, entre deux +eaux, des centaines d’ombres agiles. + +Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On ne le vit point aux +Glycines, à l’heure où le facteur du port vint chercher les malles sur +une brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui dire adieu. La +sirène du bateau siffla. Louise dut courir, pour rattraper Théophile, +parti en avant avec Claircœur et Nathalie. + +--«Je ne comprends pas cet enfant. Il doit être victime d’un accident de +montagne...» gémit-elle, haletante, lorsqu’elle les rejoignit. + +--«Bah!» dit le père, «il a eu peur que nous le remmenions. + +--Mais non... je lui avais dit...» + +Mme Andraux se sentait humiliée par le manque d’égards d’un fils bien à +elle, élevé par elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie, à +l’indomptable fille de «l’autre». + +--«J’aurai bien soin de lui», dit Claircœur. «Et je regrette encore, mes +chers amis...» + +Elle voulait les forcer à une effusion, dont l’absence lui crevait le +cœur. + +Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une auberge. Sans un mot de +regret, ils l’embrassèrent machinalement. Louise elle-même n’osa se +soustraire à l’accolade. + +--Bien le bonjour à votre filleule de notre part, puisque Mademoiselle +n’a pas daigné nous accompagner jusqu’au bateau», lança-t-elle en flèche +du Parthe. + +On allait enlever la planche, du ponton à bord. Lilie, échappant à la +main qui la tenait, bondit en arrière, se jeta au cou de Claircœur, dans +la clameur des gens qui la crurent à l’eau: + +--«Tante Gil, je t’aime. Je serai à toi, quand je serai grande, mieux +que Gilberte, mieux que tout le monde. Je t’aime, tante Gil, adieu... Je +t’aime.» + +Un homme prit la fillette à bras-le-corps, la fit passer par-dessus le +bastingage sur le pont, où elle retomba en sanglotant. Elle se tourna, +tendant ses petits bras, son petit visage ruisselant de larmes. Elle +cria encore: + +--«Embrasse Criquette pour moi.» + +Elle envoyait des baisers tant qu’elle pouvait, certaine d’être giflée +aussitôt, n’en ayant cure. + +Mais, devant les exclamations admiratives, attendries, des passagers, +qui trouvaient la scène charmante, proclamaient l’enfant adorable, Mme +Andraux sourit jaune, et garda au fond de sa main les calottes qui lui +démangeaient la paume. + +Devant les Glycines, Claircœur, au retour, levant la tête par hasard, +aperçut un visage narquois, rouge et poudreux, encadré dans une lucarne. +Où donnait cette lucarne? elle n’en savait rien, n’ayant jamais gravi +l’échelle du grenier. + +--«Tante Gil», cria la voix de Bernard, «tu ne peux pas me faire monter +un bock. Je me gargarise depuis deux heures avec des toiles d’araignée.» + + * * * * * + +Le lendemain, Claircœur aurait dû être heureuse. Elle réalisait enfin +son projet de travail, sous la pergola, dans l’isolement, le calme, la +beauté des choses. + +L’après-midi s’avançait. La lumière prenait une douceur merveilleuse. +Les ombres mêmes étaient baignées d’une splendeur diffuse. Azurées ou +glauques, elles s’enfonçaient dans les plis des montagnes, planaient sur +les eaux, contre les grandes murailles rocheuses, sans rien dissimuler +des lignes ni des couleurs. Elles n’étaient point des ombres, mais des +morceaux amortis de clarté. Là-haut, là-bas, dans les lointains de +l’altitude et de la distance, les profils des cimes, les pics neigeux, +participaient à la magie de l’atmosphère, cessaient de se dessiner comme +des contours terrestres, rivalisaient de légèreté avec les brumes +vaporeuses ondulant et se dissolvant au-dessous d’eux. Sur les pentes +inférieures, les forêts de sapins, si touffues, si riches d’obscurité +verte et profonde, ne parvenaient pas à s’inscrire violemment, +victorieusement, parmi la fantasmagorie des apparences. Soumises +également aux caprices des rayons, elles poudroyaient comme une arène +sablée d’or, ou se crêtaient d’écume bleuâtre là où le soleil ne les +visitait point. + +Plus proche, plus humble, plus réelle, l’eau du lac, enfermée dans ce +cadre de magnificence, reposait, frissonnante, mystérieuse. + +Et le calme était infini. + +Claircœur porta elle-même sa petite table dans l’angle le plus écarté de +la terrasse, contre la balustrade, là où les rameaux de la glycine +retombaient plus abondants. + +Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier, l’encre, son porte-plume +préféré, tout était prêt. Criquette elle-même, sur son coussin que +supportait un pliant, la regardait de ses yeux attentifs, comme pour lui +dire: «Notre intimité est revenue. Te voilà seule. Je ne te quitte pas.» + +Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être pas respecté le travail +méditatif, était parti en excursion dès le matin. + +Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque indistinct, parvenait de +temps à autre jusqu’à la romancière. Des voix s’élevaient, par +intermittence, dans la maison. Des voix, qui traversaient à peine, et +rarement, le grand jardin. Des voix que l’espace absorbait, que nulle +oreille, sauf celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette distance. La +voix de Fagueyrat faisant étudier le rôle à Gilberte. La voix de l’élève +se pliant aux indications du maître. + +Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler l’inspiration de celle +qui écrivait. Cependant cette inspiration demeurait rebelle. La plume ne +courait pas sur le papier. Un moment vint où elle se déroba, où elle se +coucha sur la page blanche, comme un cheval qui se refuse, puis qui +s’abat en franchissant l’obstacle. + +Claircœur regarda longuement au loin, ensuite elle contempla l’eau toute +proche. Elle se tourna vers Criquette, plongea un tragique regard dans +les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un instant le double écho +des voix, si ténu, presque imperceptible, mais distinct pour elle dans +l’énorme silence... + +Alors, inclinant son front entre ses mains, elle commença de pleurer, de +pleurer intarissablement, tout bas, sans un soupir, sans un sanglot... +de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur, toute son âme, +ruisselaient d’elle avec ses larmes. + +Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne s’aperçut même pas que +Criquette, ayant sauté de son coussin, grattait doucement contre elle, +d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de réponse, s’asseyait à +ses pieds, sur le bord de sa jupe. + + + + +XII + + +--«Ma petite Gilberte, viens un peu jusque sur la terrasse.» + +La jeune fille accourut, souriante, avec un air d’empressement tendre. +La joie de vivre fleurissait maintenant sur son charmant visage. Cette +joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle comme une +récompense à la maternelle créature qui en était l’auteur. Quand +Gilberte répétait: «Ah! marraine, que je suis heureuse!» Cela impliquait +vaguement: «Le but de ta vie est atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des +soucis à cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive, ses +baisers reconnaissants. N’es-tu pas comblée?» + +C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a droit à la vie, à +l’avenir. Gilberte n’était pas plus égoïste que tout cœur filial de +vingt ans. Et comment ne s’y fût-elle pas méprise?... Le fait qu’elle +rît et chantât par la maison, sa mélancolie envolée, que sa jolie +nature, détendue, retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre flexible +dont on ne courbe plus l’essor, que ses bras, ses lèvres, eussent de +nouveau les câlineries de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur! + +--«Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse... toi, du moins. C’est tout +ce que je désire», murmurait tante Gil, en se penchant le soir vers +l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne. + +C’est tout ce qu’elle _voulait_ désirer. Et elle était sincère dans son +vouloir. Elle appréciait la douceur de border dans son «dodo», comme +jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis trop longtemps, ne le +permettait plus, poussait le verrou, s’enfermait sauvagement avec des +rêves qui ne disaient pas leur secret. + +Dans la confiance et la camaraderie revenues, Claircœur l’appelait, ce +matin-là: + +--«Viens jusqu’à la terrasse. + +--Vous avez quelque chose, marraine?» demanda Gilberte, qui remarqua sa +pâleur, sa bouche frémissante, et le geste dont elle serrait des papiers +dans sa main. + +La romancière ne répondit pas. Toutes deux longèrent l’allée envahie par +les romarins, les lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait +fortement dans ce matin mouillé)! Elles arrivèrent sous les glycines. La +pluie, une bourrasque dont le lac se rebroussait encore, avait anéanti +les dernières fleurs. Mais le feuillage délicat formait toujours cet +abri, semblable, de loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs, +cet abri dont le voyageur emportait l’image, en se disant: + +--«Qu’il doit faire bon vivre là!» + +Les deux femmes s’assirent au fond, sur le banc rustique. + +--«Gilberte, ma chérie, tu te sens capable, n’est-ce pas? d’accepter une +mission, et de garder un secret. Tout au moins, de garder un secret. La +mission... ce serait pour si je disparaissais... + +--Oh! petite marraine!...» + +La phrase funèbre fut étouffée par une exclamation, un baiser. + +--«Mon enfant, je vais te faire du chagrin. Mais je crois que c’est +indispensable.» + +Elle vit s’effarer le jeune visage. + +--«Lis cette lettre de ton père.» + +Un cri: + +--«Oh!... Papa reprend son autorisation!... Papa veut m’empêcher...» + +La main de Claircœur, d’une pression rapide, arrêta cet émoi. + +--«Il s’agit de ton frère.» + +Un imperceptible sursaut de soulagement. On supporte toujours les peines +des autres plus aisément que les siennes propres. Gilberte s’écria: + +--«Bernard n’est pas rentré à Paris! + +--Tu le savais? + +--Non, marraine. Mais j’en avais peur. + +--Moi, j’en étais sûre», murmura Claircœur. + +Gilberte, profondément étonnée, la regarda. + +--«Tu en étais sûre? Depuis quand? + +--Depuis le lendemain de son départ. + +--Cela fait cinq jours», observa la jeune fille, «Et tu ne m’as rien +dit!» + +Sa marraine, en signe d’impuissance, hocha la tête. + +--«Tu as prévenu ses parents? + +--Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras ensuite. Lis ce que +m’écrit ton père.» + +Gilberte lut: + + «Paris, 27 août. + + «Ma pauvre Gil, + + «Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser à vous. + + «Il m’est douloureux de partager l’indignation de ma femme, de vous + parler comme elle m’engage à le faire. Cependant, notre douleur est + immense, et me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la cause. + + «C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien, que j’avais ratifié + le coup de tête de ma fille, que je m’étais résigné à la voir entrer + dans la carrière hasardeuse où votre imprudence l’a poussée...» + +--«Ça, c’est raide!» s’exclama Gilberte. + +--«Continue. Cela n’a pas la moindre importance. + +--Comment!... pas la moindre... + +--Continue.» + + «Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion de notre fils, que + vous lui donnez les moyens de nous braver, que vous lancez ce + malheureux enfant vers les pires aventures, mettant le deuil et les + larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est trop, et que, + suivant la volonté formelle de Louise, à laquelle je me rallie, vous + n’existez plus pour nous. + + «Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse... (car, moi, je ne + veux pas croire à une intention consciente de votre part dans cette + œuvre abominable) c’est que vous ne saviez pas l’usage que Bernard + ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a nanti. + + «Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque pour l’Amérique, qu’il + rentrera en France un des plus glorieux aviateurs du monde, ou que + nous ne le reverrons jamais. + + «Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude sur sa vie + matérielle.--Donc, il a de l’argent. + + «Et qui lui en a donné, si ce n’est vous? Il a quitté les «Glycines» + pour accomplir un projet auquel il avait renoncé. Il nous avait promis + de n’y plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si droit! + Comment ne pas croire, avec sa mère, que vous lui avez remis sa + chimère en tête, que vous lui avez fourni les moyens de la réaliser? + + «Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous accuser d’une mauvaise + action, d’une vengeance méditée. Mais je reconnais là votre esprit + romanesque, votre imprudence. Je vous crie: Gilles de Claircœur, je + vous avais confié mon fils! Qu’avez-vous fait de lui? + + «Un père désespéré, + + «Théophile Andraux.» + + «P.-S.--Que Gilberte m’écrive toujours au ministère. Mon infortunée + Louise ne pourrait supporter de voir son écriture. Pour vous, ma + pauvre Gil... (hélas! ce nom familier vient malgré moi sous ma plume. + Et dire que je vous appelais aussi «ma sœur!»), n’écrivez pas à la + maison. N’exaspérez pas la douleur d’une mère. On vous retournerait + vos lettres sans les ouvrir. + + «2e P.-S.--Est-il vrai que vos inconséquences vous aient déjà conduite + à des embarras pécuniers?[2] Un employé de mon bureau, ami d’un + certain Grandet--que vous devez connaître!--prétend que vous en êtes à + demander des avances sur vos travaux. Vous auriez payé les dettes de + monsieur Fagueyrat, et entre autres des sommes considérables au + marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre affaire. Évidemment. + Mais, dans les circonstances actuelles, je dois vous prévenir: ne + comptez pas sur nous. Les maigres économies, amassées pour notre + innocente Lilie, à force de privations et de travail, ne sauraient + être jetées au gouffre...» + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + [2] Orthographe de M. Andraux. + +Une ligne de points suspensifs suivait ce mot «gouffre»,--peut-être pour +en mieux faire pressentir l’insondable horreur, peut-être pour éviter +une définition trop cruelle. + +Gilberte, qui avait lu toujours plus lentement, leva un visage aussi +blanc que sa chemisette de batiste. + +--«Les économies de Lilie!» observa-t-elle d’abord. «Mais je les +connais, les économies de Lilie. Elles sont constituées uniquement par +les cadeaux d’argent que tu lui fais au jour de l’an et à son +anniversaire. + +--Laissons», dit Claircœur. + +--«En effet, laissons. Qu’est-ce que cette histoire de Bernard? Il n’est +donc pas rentré? + +--Non. + +--Et tu étais au courant, marraine? C’est impossible. Je n’en crois +rien. + +--Tu te rappelles que Bernard nous a quittées jeudi après-midi. Demain, +il y aura huit jours? + +--Parfaitement. + +--Vendredi matin, j’ai reçu une lettre de lui, jetée à la poste de +Lucerne. + +--Une lettre!... Tu ne m’en as rien dit. + +--Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui vive. Mais tes parents +m’accusent. Je veux avoir un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu +saches la vérité. A la condition de la taire tant que je vivrai. Quand +je ne serai plus... + +--Marraine!... + +--Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances, suivant ton +cœur. Jamais pour faire du tort à Bernard... + +--Du tort à Bernard!... je l’aime trop! De toute ma famille Andraux, +c’est lui que j’aime le mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en +feraient jamais un rond-de-cuir. + +--Gilberte, écoute... je crois, malgré tout, comme toi, que c’est un +«chic type». Cependant, il a commis une action bien grave. Je la lui +pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour que quelqu’un, si je +disparaissais, puisse lui dire que je lui pardonne.» + +Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut, fixant sur sa marraine des +yeux élargis, pleins d’effroi. + +--«Voici sa lettre», dit la romancière. Et elle tremblait aussi en +passant le papier à la jeune fille. + + «Lucerne, jeudi soir. + + «Chère tante Gil, + + «Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière fois. Vous allez me + maudire, m’appeler «petit misérable». Vous serez--c’est possible--plus + cruelle encore. + + «N’importe! je risque tout, même de vous faire du chagrin, c’est ce + qui m’embête. Mais la vie est plus forte. Si vous saviez comme elle + bout dans mes veines! + + «Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez confié, pour que papa le + touche et vous envoie l’argent--c’est moi qui le toucherai demain, à + Paris, à moins que vous ne préveniez télégraphiquement--auquel cas, on + m’arrêtera comme un voleur. + + «Je suis un voleur, tante Gil,--un voleur-emprunteur, car je vous + rendrai tout, avec les intérêts composés... Et bientôt,--à moins que + je ne me casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis un + voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain publiquement. A vrai + dire, je bluffe. Je crois que vous ne le ferez pas. Je vous connais, + adorable tante Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous aime + mieux que ma propre mère... J’aurais l’air de vous enjôler pour vous + soutirer plus sûrement la galette. + + «Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de honte et de peur quand + je pousserai demain la porte du bureau, où l’on me comptera peut-être + l’argent de ce chèque, signé de vous,--mais où, peut-être, on me + mettra la main au collet. + + «Si j’emporte l’argent...--Oh! dans la rue, là... tout de suite... + dehors... comme je vous bénirai, tante Gil!--ce sera la seule fois de + ma vie où j’aurai ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour + l’Amérique, j’apprendrai à voler,--pas des chèques, méchante tante + Gil! Je m’acharnerai aux plus dangereux exploits, j’affronterai les + pires dangers, pour revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse, + mon sang, ma vie, au service de notre armée, dans laquelle je + m’engagerai. Je serai un aviateur militaire, comme le sapeur Paulhan, + comme Legagneux. Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la + pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et solitaire, comme + Alfred Leblanc. On me décorera comme eux, tante Gil... si vous ne + m’avez pas fait constituer un casier judiciaire. + + «Je vous le jure, tante Gil... je vous le jure!... Ou alors, je serai + mort. Je me serai brisé sur le sol comme un pantin qui se disloque, ou + bien j’aurai cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux + préfère attendre, comme le lièvre.) + + «Tante Gil, croyez-moi... Pardonnez-moi!... Je ne vous embrasse pas. + Je n’en suis pas digne. Je baise le gravier, là, dans l’allée du + jardin, aux «Glycines», parmi les lavandes sur lesquelles vous avez + marché, et qui sentent si bon quand votre pied d’admirable tante Gil + leur a fait l’honneur de les écraser. + + «Votre petit misérable, + + «Votre grand fou, + + «Votre Bernard. + + «P.-S.--Pourvu que ce ne soit pas à cause des autres que vous + m’épargniez!... C’est ça qui me punirait! Les autres... je leur + écrirai, ne vous inquiétez pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous + leur coupe. Je la félicite, et l’embrasse.» + +Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua tandis qu’elle +parcourait les lignes griffonnées d’une écriture encore presque puérile. +Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la maîtrise de soi. Aussi +reçut-elle d’un geste apaisant la jeune fille, qui s’abattit contre son +épaule dans une crise de sanglots convulsifs. + +--«Marraine... oh! marraine... quelle horreur!... notre Bernard... +quelle horreur!... + +--Chut!...» fit une voix douce. «Cela n’existe pas.» + +Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta, interrogateur. +Comment!... cela n’existait pas? On avait pu arranger?... Mais, +pourtant... La lettre de M. Andraux? + +--«Non», reprit Claircœur. «Ou du moins, cela n’existe plus. N’y pensons +plus. N’en parlons pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut...» (Elle +montrait le ciel, où, contre l’azur, de gros flocons blancs se +poursuivaient, comme si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac +leurs bonnets de neige.) «Oui, ma Gilberte, regardons souvent là-haut. +Un beau jour, nous y verrons surgir un point noir, qui s’élargira en +deux ailes de toile, et notre Bernard descendra. Il reviendra par un +chemin sans souillures. La tache de boue emportée au départ sera devenue +comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse dans un fil de soleil +à travers une chambre obscure. Mais elle ne sera plus visible, puisque, +pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout grands les volets.» + +En achevant cette phrase, Claircœur prit la lettre de Bernard. Elle la +déchira en tout petits morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le +paquet de ces petits morceaux par-dessus la balustrade, entre les +rameaux pendants de la glycine. + +Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle qu’il n’en restât des +débris parmi les feuillages? + +Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui verdissait au large, la +lettre déchiquetée formait un menu tas blanc. Mais le mouvement de la +houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà. Des poissons, croyant +à une proie, sautèrent à plusieurs reprises, dispersant, engloutissant +les parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent d’autres. +Quelques-unes restaient, s’attardaient au balancement d’une vague. Et il +y en avait qui filaient vers le large, poussées par une brise qu’on ne +percevait pas. + +Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle ne distinguât plus la +moindre tache claire sur l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille: + +--«Viens, c’est fini. Rentrons.» + +La jeune fille embrassa tante Gil longuement, en silence. Mais ses +lèvres frémissaient, comme d’une parole qu’elle n’osait dire. + +--«Tais-toi, ma Gilberte. Donnons-lui le crédit de l’avenir, comme il le +demande. + +--Ce n’est pas cela. Vous êtes bonne... généreuse... Mais... l’argent? + +--Quel argent? + +--Celui du... du chèque. + +--Dame... une somme assez forte, au moins relativement. + +--Relativement... à quoi? + +--Au besoin que j’en avais, comme argent comptant, disponible... C’est +Grandet qui venait de le déposer à mon compte à la Société Universelle. +Tu as bien vu... dans la lettre de ton père... Il parle d’un certain +Grandet. + +--Un nom de Balzac, marraine. + +--Oui, un nom. Et un personnage aussi, de Balzac. C’est un monsieur qui, +de son métier officiel, fabrique des caisses à fleurs, des caisses en +bois, en zinc... Mais, sa véritable caisse, est celle qu’il ouvre aux +gens de lettres dans la débine... Il leur avance de l’argent, et se +rembourse, avec usure, sur leurs reproductions à la Société des Trente +mille lignes. + +--Marraine... C’est donc vrai?... Tu es dans l’embarras? + +--J’ai eu de fortes dépenses, cette année. Je ne publie pas de roman. +Et... mes petites valeurs... je ne peux pas les vendre toutes, sans trop +de perte. + +--Toutes... oh! marraine, tu en as vendu!... Mais, ce n’est pas pour +cette chose... pour... Papa se trompe. Personne ne t’a demandé de... de +payer... des dettes?» + +Claircœur eut un éclair dans les yeux. + +--«Tu n’as pas cru cette vilenie? + +--Oh! non», cria impétueusement la jeune fille. «Croire cela de lui... +jamais!...» + +Sa marraine la regarda. De pâle qu’elle était, Gilberte devint pourpre. + +--«Je t’en prie, marraine... Tu n’as pas à me faire ces yeux-là. Marcel +Fagueyrat est un galant homme, qui ne demanderait pas de l’argent à une +femme. Voilà tout ce que je veux dire. Et je le sais. Avant lui, j’avais +pris une piètre opinion de ces messieurs. J’avais vu ce qu’ils valent. +Pas un qui sache respecter une jeune fille. Pouah! Des gens âgés, des +amis de vos parents, des puissants qui tiennent votre sort dans la main. +Les lâches!... quelle honte!... Eh bien, marraine, il y en a un... Et +c’est un acteur, qu’on dit léger... Un homme jeune, un homme à succès. +Il m’ouvre une carrière, il me prépare à y entrer, il me donne des +leçons... Tu n’es pas toujours là... Nous jouons des scènes +passionnées... Eh bien, marraine, il ne m’a pas dit une parole qu’il +n’eût dite devant toi. Il ne m’a pas effleurée du bout du doigt. Il n’a +pas eu un regard, pas un mot qui m’eût gênée. Il n’a pas risqué, même en +plaisantant, l’ombre d’une déclaration... + +--Il est donc capable d’un sentiment profond, d’un amour délicat!...» +prononça lentement Claircœur, avec un étrange sourire. «Tant mieux! +j’avais si grand’peur que non. + +--Marraine!...» cria Gilberte, éperdue. + +--«Ne lui permets pas encore de te le dire. Mais, va, petite fille... ne +te tourmente pas de son silence...» + +Elle s’interrompit. De nouveau, la tête de sa filleule cherchait le +refuge de son épaule, mais dans une émotion si nouvelle, si violente, +que tante Gil, appuyant sa joue contre la coquille brune et lisse des +cheveux charmants, eut un cri troublé,--un de ces cris dont l’accent +bouleverse l’âme qui les exhale, et lui restent en écho pour lui +attester ce qu’elle a souffert: + +--«Mon Dieu!... Comme tu l’aimes!...» + + + + +XIII + + +_Les Malheurs d’une arpète_, comédie dramatique en cinq actes et huit +tableaux, contenait les éléments d’un succès. + +Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct de la scène prévoyait ce +qui pouvait porter sur le public. Les conseils donnés par lui à l’auteur +procédaient de ce même instinct. Claircœur les avait saisis avec +intelligence,--avec plus que de l’intelligence: avec confiance, avec +foi, avec une sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle aussi, +momentanément, et par une communion secrète, femme de théâtre. Ces +conseils, dont elle se pénétra si vite, elle les avait adroitement +suivis. + +Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie décisive, eurent raison +d’escompter la victoire. Cependant, la victoire manqua. Et par leur +faute. + +Il y a, autour d’une répétition générale, de nombreuses +contingences,--si nombreuses qu’elles déterminent le sort de la pièce, +quand celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez haute pour braver +leur influence mauvaise, ni une médiocrité assez morne pour anéantir +leur influence favorable. + +_Les Malheurs d’une arpète_ n’offraient rien de commun avec un +chef-d’œuvre. Mais ce drame ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué +d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant par ses +interprètes, divertissant par des décors et des trucs où l’on n’avait +pas épargné l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et même +suggérer quelques saines réflexions, au cours d’une bonne centaine de +soirées. + +Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement que le directeur et +l’auteur fussent moins infatués, moins impatients. Peut-être que le +fameux «truc» du cinq ne ratât pas la veille de la répétition générale, +ce qui fit transformer précipitamment plusieurs scènes, et jeter +l’incohérence dans le dénouement. Peut-être que le décor du trois ne fût +pas si long à poser, ce qui retint les spectateurs au delà de l’heure +normale où l’on trouve des fiacres pour rentrer chez soi,--les rares +spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à la fin. Peut-être qu’il ne +plût pas à torrents, ce soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu, +l’après-midi, une autre répétition générale, toute différente, +mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique et légère, mais très longue +aussi, ce qui avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit à un +rapide «morceau sur le pouce», qui leur laissa des estomacs crispés +jusqu’à onze heures du soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale +ensuite, jusqu’à deux heures du matin,--heure insolite où le rideau +tomba. + +Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant l’une à la dernière +répétition des couturières, où le truc rata. L’autre, à transformer le +dénouement. La troisième, à fondre en un seul deux tableaux, afin +d’éviter la plantation trop longue d’un décor magnifique, payé les yeux +de la tête, et qui devenait inutilisable. + +La première représentation marcha bien. Mais avant qu’elle commençât, +l’opinion de la presse était faite, écrite, composée en caractères +d’imprimerie, et reposait sur le marbre. + +La deuxième fut brillante. Elle se termina à minuit moins le quart. On +avait coordonné les tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs +avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements et les béquets. + +Mais qu’importe la deuxième représentation pour le destin d’une pièce. +Cette pièce est déjà condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans six +semaines,--quand elle aura quitté l’affiche,--des coupures de journaux, +venues de Yokohama ou des îles Fidji, reprocheront encore à l’auteur +exaspéré d’avoir montré au début un personnage n’ayant que deux mots à +dire et ne revenant plus ensuite, alors que ce personnage, couturier +surpris par le lever du rideau le soir de la générale, avait eu la +présence d’esprit de lancer à sa cliente une phrase quelconque, avant de +disparaître d’une représentation dans laquelle il n’avait que faire. + +Claircœur connut la torture de ces griefs ineptes. Et la torture mille +fois plus atroce de se dire: «Avec deux jours de patience, en présentant +ma pièce à la générale telle que le public l’a vue à la seconde, l’œuvre +de ma vie, de ma douleur, de mon espérance, l’œuvre où coule mon +sang,--où coulera pour toujours mon sang,--ne fût pas retombée sur mon +cœur pour le broyer de sa chute.» + +Timidement, elle objectait à Fagueyrat: + +--«Je vous avais supplié de remettre. Nous n’avions pas une seule fois +répété la pièce dans son ensemble, sans accroc, en calculant le temps +des entr’actes.» + +Il répondait: + +--«Que voulez-vous, ma pauvre amie!... Je ne pouvais plus supporter de +dépenser sans recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes, +d’ouvreuses, et le reste, partaient du 12 octobre. J’ai voulu compter +mes recettes à partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce par +terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. Votre œuvre est si +belle!... J’étais trop sûr de son triomphe, malgré tout! Et je souffrais +tant d’être votre débiteur! Il y a des heures dans la vie, des heures de +surmenage et de délire, où l’on ne voit plus clair.» + +Comment lui en aurait-elle voulu? Il perdait autant qu’elle, plus +qu’elle peut-être. Comme directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui +apporterait une pièce, sauf les douteux, les débutants, ceux qui +attacheraient une pierre plus lourde à ses pieds, pour qu’il s’enfonçât +davantage. + +Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le vantait d’autant plus +pour son interprétation qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant +qu’organisateur. Les camarades jubilaient. «Ah! mon vieux... Tu vois ce +que ça te coûte de nous avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au +cabinet directorial...» Les bouches ne le disaient pas, mais les +regards!... + +Quant à Gilberte, la critique, le public, se prirent pour elle d’un de +ces engouements qui, disproportionnés au mérite, vont à ce don +mystérieux, supérieur à tous les mérites,--le charme. Du talent?--sans +doute, elle en aurait. Peut-être en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût +porté garant. Mais il s’agissait bien de cela! L’émotion, la grâce, la +vie, voilà ce qu’elle apportait, sans même le savoir. Petite arpète, +avec sa chemisette en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal +accrochée à sa taille souple--sa jupe trop courte devant, trop longue +derrière, laissant voir des chevilles fines, des pieds qui dansaient en +marchant, comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet--gamine de +Paris, frimousse de malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont +tout le monde raffola, que les illustrés de tous les pays reproduisirent +des milliers de fois, qui fut célèbre immédiatement. + +La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute par la gavroche +irrésistible que révéla Gilberte. Ceux qu’émoustilla le désir de la +voir, trouvant un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, et +disaient à la sortie: «Qu’est-ce que les journaux racontent? On passe +une excellente soirée au Louvois.» Mais l’excellente soirée ne répandait +pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère assez chaude pour que les +effluves en atteignissent les foules extérieures. Leur siège était fait. +Elles ne reprendraient pas, sans des garanties plus entraînantes, le +chemin d’un théâtre enguignonné. + +Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, dans le bureau de la +direction, attend l’heure où l’on monte le chiffre de la recette. +«Voyons, il sera meilleur qu’hier... Il faut donner aux gens le temps de +raconter autour d’eux ce que vaut la pièce. Les succès qui se font par +le public sont plus lents à venir... mais aussi plus durables. +Aujourd’hui est un bon jour. Humide, sans pluie torrentielle...» + +Toutes les chances, des plus petites aux plus grandes, sont retournées, +ruminées. Telle pièce, jouée des centaines de fois sur toutes les scènes +du monde, n’est «partie» qu’à la vingtième représentation. _Les Malheurs +d’une arpète_ en sont tout juste à la dix-huitième. + +Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, en homme qui en +a vu bien d’autres, il énonçait une recette encore en baisse sur les +dernières. Il fallait faire bonne contenance. «Voilà... Le vent du nord +cinglait. On a craint le verglas. Dire qu’il y a encore des fiacres +découverts! Le petit public ne prend pas des autos, n’est-ce pas?» + +Le contrôleur hochait la tête. + +--«Certes... Et les petites places, quand elles donnent, c’est encore ce +qu’il y a de mieux. Les loges... si peu de gens les payent.» + +Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était réjouie de voir les loges +occupées, savait maintenant qu’elles le sont toujours. C’est le devoir +essentiel d’un bon administrateur: ne pas laisser de trous trop visibles +dans l’hémicycle de son théâtre. Le public, ainsi que la nature, a +horreur du vide. Quel spectateur possède une âme assez forte pour goûter +ses propres impressions et pour s’en satisfaire, parmi des places +désertes? surtout quand il a payé la sienne. + +Aussitôt après le déboire apporté par la recette du jour, Claircœur +commençait à espérer celle du lendemain. Non pas pour la somme en +elle-même. La recette,--c’est le thermomètre du succès. Pendant +vingt-quatre heures, elle ne vivait que pour consulter cet oracle, d’une +implacable précision. + +Elle vivait aussi pour une autre souffrance. Mais, de celle-ci, elle ne +voulait pas convenir, fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son +cœur en criait. + +Justement, vers dix heures, quand le bordereau du soir était arrêté, +la pièce en arrivait à la grande scène d’amour entre le +héros--l’ex-Adhémar, devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante +arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en l’adorant, de +devenir sa femme et duchesse de Campvillers, pour des raisons +mystérieuses--assurément inspirées par le vertueux héroïsme et la +sublime délicatesse de cette jeune personne. + +Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire réservée, une +baignoire d’avant-scène, où, sans être vue du public, elle se trouvait +toute proche de ses interprètes, proche à entendre les réflexions dont +ils entrecoupaient tout bas les phrases de leurs rôles. Ils lui en +jetaient parfois, avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de scène +adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de la sympathie pour cet +auteur, si aimable envers les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne +leur avait montré la moindre humeur, jamais ne leur avait refusé un +effet lorsque leur prétention n’était pas trop absurde. + +Ils aimaient la pièce aussi, et ne la «lâchaient» pas dans le désastre. +Ils s’y donnaient de tout leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils +comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. Pourtant +quelques-uns se demandaient comment ils passeraient l’hiver, et +supputaient les jours de pain assuré, les jours peu nombreux, durant +lesquels _Les Malheurs d’une arpète_ pourraient encore tenir l’affiche. +N’importe! ils grognaient contre le public rétif, insultaient entre eux +les critiques. Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre. + +«Braves gens!» pensait Claircœur, au fond de sa baignoire. + +Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, quand leur entrain, leur +bravoure, l’attendrissaient trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes +lui monter aux yeux. + +Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait devant elle sa propre pensée, +qui était un peu elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir +retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, disparaissait. + +Il n’y avait plus que deux personnes en scène: Gilberte et Fagueyrat. + +Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, qui rendait la salle +plus silencieuse, plus attentive, l’amour, que leurs yeux, leurs +paroles, leur émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient comme +un parfum violent et suave, parfum dont s’imprégnait l’atmosphère, dont +s’enfiévraient les visages, dont haletaient les bouches et les âmes, le +dialogue tendre, l’épisode charmant, ne créaient pour aucun spectateur +une illusion aussi poignante que pour l’auteur. + +Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait répéter cela... Celle qui y +assistait tous les soirs, et reconnaissait chaque mot, chaque +intonation, chaque geste... Celle-là seule oubliait complètement la +convention, le décor, la rampe. Pour elle, ce qui se jouait là, c’était +la vie. + +La vie... qu’elle avait trop tard voulu vivre. La vie... dont le +rayonnement lui brûlait le visage comme la réverbération d’un foyer trop +ardent. Et cependant... elle communiait encore avec la vie par cette +torture quotidienne. Dans quel silence, dans quelle nuit +descendrait-elle, lorsque, pour la dernière fois, l’électricité +s’éteindrait sur les housses grises jetées hâtivement par les ouvreuses. + +Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut d’un suprême coup d’œil +le gouffre assombri du théâtre, vaguement éclairé par quelques quinquets +des couloirs. Puis elle monta à la loge de Gilberte, pour ramener sa +filleule à la maison. + +Ses _Malheurs d’une arpète_ avaient terminé leur courte carrière +parisienne. + + * * * * * + +Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis longtemps de se trouver seul +avec elle, vint au boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite. +Claircœur l’attendait. + +L’acteur-directeur résuma la situation. Le tableau manqua de gaieté. +Mais rien n’était perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura. + +Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise théâtrale, le peu qu’il +possédait, et les sommes, beaucoup plus importantes, avancées par +Claircœur, il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, en gardant +les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur de spectacles, inventeur du +«Cinéma phonético-polychrome», proposait de lui reprendre son bail. +Quant à lui, Fagueyrat, il avait un projet. Sa physionomie s’illumina +dès qu’il y fit allusion. Un projet qui lui souriait tant! qui lui +permettrait de s’acquitter envers son «cher auteur»,--moralement, par la +revanche de gloire offerte aux _Malheurs d’une arpète_. Et +matériellement--il l’espérait bien--par des profits immanquables, des +profits tout au moins nets, d’où l’on n’aurait pas à déduire les +intérêts d’une grosse mise de fonds. + +Son «cher auteur»--comme il disait--le regardait avec beaucoup de +surprise, et une faible palpitation d’espérance. + +Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur,--ou à peine, sans appuyer. +Un regard qui passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner encore, +comme ces projections qui balaient l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait +franchement rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis la scène de +Lucerne, où il fut si près de s’engager. Cette scène, lorsqu’ils +causaient ensemble, leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment. +Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, comme si leur mémoire ne +gardait aucune trace d’une telle minute--... insignifiante. + +Maintenant Fagueyrat développait son idée. + +Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de réunir quelques atouts, +il avait préparé la partie à jouer. C’était une tournée en +province,--peut-être à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait +_Les Malheurs d’une arpète,_ les présenterait à des publics avides de +spectacles parisiens et non prévenus contre la pièce. Au contraire. Les +malices des critiques faisaient long feu hors de Paris, tandis que les +éclatants débuts de Gilberte, son portrait reproduit partout, +éveillaient la curiosité, feraient accourir la foule. + +--«Je ne parle pas de moi», ajouta modestement l’artiste. «Je n’en parle +que pour vous faire observer que je ne suis point usé au dehors. Je n’ai +jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres d’été, comme Orange et +Cauterets. Je crois donc, sans fatuité, pouvoir faire recette. + +--Vous emmèneriez la troupe? Ce serait tout de même de gros frais», +objecta Claircœur. + +--Les principaux rôles m’accompagnent à leurs risques et périls. Ils ont +confiance. Pour les autres, ils sont trop contents de trouver la pâture +et le couvert, même dans des hôtels modestes. D’ailleurs, en coupant un +peu, en fondant quelques scènes ensemble, nous supprimerons pas mal de +bouches inutiles. Quant aux comparses, aux figurants, ceux qui n’ont que +deux mots à dire, je les trouverai sur place, et à bon marché. + +--Mais», fit l’auteur, d’un air éperdu, «je ne pourrai pas vous suivre. +J’ai un roman à écrire, et au galop. Dieu sait seulement si je le +donnerai à temps au _Petit Quotidien_. Boisseuil a pris des engagements. +D’ailleurs il me boude... Et cependant, il faut à tout prix...» + +Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur l’urgence +d’une production fructueuse. + +Fagueyrat modula un accent de contrition pour suggérer: + +--«Mais pourquoi viendriez-vous?... Quelque joie que nous eussions à +vous emmener, nous ne songions pas à vous imposer la fatigue... + +--Et Gilberte!» s’exclama Claircœur. «Qui la chaperonnera?... Votre +duègne, Carmelita, qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne!... +Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle pour que je +la laisse...» + +L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. Son cœur aussi +s’arrêta de battre. Elle attendit. Quoi?... Quelque chose de +formidable... et de très simple. Oh! cela ne révolutionnerait pas le +monde. Un petit événement sans importance,--prévu par elle, d’ailleurs. +Pourtant un gouffre se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié +de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse plus vertigineuse. + +--«Chère amie», disait Fagueyrat, «vous qui êtes bonne au delà de tout, +vous consentirez n’est-ce pas? Je suis votre débiteur... Je le serai +infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur incomparable. Gilberte +et moi, nous sommes jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une fois +mariés, nous associerons nos forces, notre talent. Nous aurons le +travail, la foi, la tendresse mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter +la chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous vous rendrons au +centuple... + +--Taisez-vous!...» cria Claircœur, dans une telle agitation, qu’il se +reprit: + +--«Je veux dire... Je ne parle pas des dettes matérielles. Mais tout ce +que vous avez été pour votre filleule... Cette enfant, que vous avez +élevée. Et moi, ce que vous avez été pour moi, que vous connaissiez à +peine... Votre générosité, votre confiance... votre... votre amitié... +Ah! j’ai goûté tout le charme de vos sentiments délicieux. Je ne suis +pas un ingrat, mon adorable amie. Moi aussi, j’ai partagé... + +--Taisez-vous...» murmura-t-elle. + +--«Mais», poursuivit le jeune homme, «est-il pour vous un bonheur plus +précieux que celui de votre Gilberte?... Ah! comme elle vous aime, comme +nous vous aimerons!...» + +Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura la main. + +Elle ne dit plus: «Taisez-vous!» mais d’un geste de cette main, vivement +retirée, elle lui imposait silence. + +--«J’en suis sûre... Je sais... Allez chercher votre fiancée.» + +Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion. Elle regardait son +arbre, «son parc», le vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi +lui tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là,--ce jour de +fin novembre,--on était en train de l’abattre. + +Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et de cordes, sciaient d’abord +les hautes branches, car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse sans +endommager les constructions voisines. + +--«Oh! Marcel... est-ce «oui»?... + +--C’est «oui», petite aimée. Venez... Elle vous le dira elle-même. + +--Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie? + +--Fâchée?... Non. Très émue, seulement. + +--J’avais peur!... Écoutez comme ils frappent mon pauvre arbre. Il me +semblait que ces coups de hache entraient dans un cœur vivant.» + + +FIN + + + + + PARIS + TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie + Rue Garancière, 8 + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75214 *** |
