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diff --git a/old/mnsrb10.txt b/old/mnsrb10.txt new file mode 100644 index 0000000..936e193 --- /dev/null +++ b/old/mnsrb10.txt @@ -0,0 +1,7207 @@ +The Project Gutenberg EBook of Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Monsieur Bergeret a Paris + +Author: Anatole France + +Release Date: January, 2005 [EBook #7268] +[This file was first posted on April 3, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS *** + + + + +Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +HISTOIRE CONTEMPORAINE + + * * * * * + +MONSIEUR BERGERET A PARIS + +PAR + +ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT) + + + + + + + +Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont +pour titre: + +_L'Orme du Mail. + + Le Mannequin d'Osier. + + L'Anneau d'Améthyste._ + + + + + +I + + +M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet +était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait +l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait +son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement +quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté +souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui +étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine +lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple, +la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux +pieds du maître, dans le silence et l'immobilité. + +--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant +le plat sur la table. + +--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes, +et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant. + +--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux +messieurs à découper la volaille. + +--Je ne sais pas découper. + +--Monsieur devrait savoir. + +Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les +échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et +ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la +servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme +un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle +était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est +de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître. +Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle +n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur +elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son +office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le +confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et +d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur +oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à +chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret. + +--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une +aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est +tendre. + +--Angélique, veuillez découper cette volaille. + +Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur +un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait +des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de +Riquet. + +Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du +préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de +manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons, +il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de +l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe, +en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du +ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le +consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la +tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que +la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est +chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la +dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée +recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il +traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva +pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept +parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il +donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour +l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et +dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel, +pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M. +Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre +nourricière, se sentait ramené aux jours antiques. + +--Si monsieur veut se servir?... + +Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère, +une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la +table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait +pas, + +--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose +excellente. + +Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table, +jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût +l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à +ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger +humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu +plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté, +d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé +obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne +la bienfaisance. Il lui avait dit: + +--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je +suis le bon riche. + +Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait. +Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons +qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître. + +Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il +avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair +délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la +nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de +douceur et de reproche, qui disaient: + +--Maître, pourquoi me tentes-tu? + +Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en +signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière, +contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M. +Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir. + +Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il +n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet, +après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger +avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en +reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours +de ses pensées. + +C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger. +Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas, +Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts. +Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa +juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux +bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre +Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction +reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons +au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis +petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme +primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais +l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon. + +M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se +levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte. + +Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet +animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé +de sa chaise. + +Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique, +montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que +«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle +parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas +si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et +soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, +qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles +cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une +éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un +ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion +de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation. + +Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la +main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille, +mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait +plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et +presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui +lui échappait par la force éclatante de la jeunesse. + +--Bonjour, mon papa! + +La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale. + +--Comme tu es grande, ma fille! + +Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa +bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut +tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille +sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent +une entreprise incertaine et difficile. + +Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue. + +--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas +aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux. + +Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil +si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence, +mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des +hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il +aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du +fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux +des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis +en reculant. + +--Tu as un chien, papa? fit Pauline. + +--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret. + +--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé. + +--Oui, dit M. Bergeret. + +--Non, l'autre. + +--Je n'en ai reçu qu'une. + +--On ne s'entend pas ici. + +Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de +son gosier. + +--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son +manchon. Ta bonne n'essuie donc pas? + +Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût +une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât +plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort +de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait +la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il +haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table. +Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec +ironie: + +--Est-ce que tu veux me manger, toi? + +Et Riquet s'enfuit, épouvanté. + +--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa? + +--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant. + +--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé. + +--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais +nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables +les unes aux autres. + +--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes. + +M. Bergeret dit a Pauline: + +--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus. + +Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la +bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui +désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour +rétablir l'ordre et chasser les intrus. + +--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé. + +--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et +diverses autres choses. + +--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris? + +--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente? + +--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si +j'avais un jardin. + +Elle s'arrêta de manger du poulet et dit: + +--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme. + +--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret. + + + + +II + + +Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de +mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer. + +Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans +l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont +la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure +naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait +toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus +chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus, +injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans +la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau +fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait +et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que, +dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre. + +Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de +l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi. +Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point +encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu. +Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et +mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant +désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour +le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et +cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité. +Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié, +il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui +demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible +qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait, +retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et +le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr +que le premier. + +Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des +peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, +qui était le plus affecté. + +Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses +inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies +favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats, +sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine; +fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et +ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si +grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de +chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que, +semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à +l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés, +quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière +du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite +d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il +retombait bientôt dans la tristesse. + +Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se +désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans +de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa +malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre +mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la +fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand +il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible +spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le +hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de +Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et +elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet, +viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il +n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et, +par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait +d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et, +comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses +bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à +plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. +Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait +de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle +fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après +quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et +elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A +ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre, +laissant Riquet dans la malle. + +Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de +supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par +badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il +s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées. +Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne +se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire +d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et +les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et +il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis +deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir, +l'appela: + +--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le +libraire.... Viens! Où es-tu?... + +La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y +répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient +éperdument la paroi d'osier. + +--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait +portant une pile de linge. + +--Papa, il est dans la malle. + +--Pourquoi est-il dans la malle? + +--Parce que je l'y ai mis, papa. + +M. Bergeret s'approcha de la malle et dit: + +--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les +chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de +miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de +faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles. + +Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit +jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa +son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se +dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les +avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit +son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de +religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la +puissance l'avait plongé dans une malle profonde. + +M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y +était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École +communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples +adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu, +en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des +livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son +fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous +ses dimanches. + +M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il +tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le +livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette +fois encore il lut ces lignes insipides: + +«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons +d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre +voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous +beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient +encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses +prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent +malheureusement pas.» + +Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient +tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par +les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais +cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de +découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de +toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le +livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus +ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot. + +Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de +la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les +poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des +ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les +formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un +exemple et un reproche, sur cette cité stérile. + +Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les +jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son +regard disait: + +--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu +pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses +des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à +coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner +dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et +le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent +le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras +des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un +esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu +n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as +perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au +sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es +indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je? + +--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à +huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare. + +--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville +illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point +répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire, +dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une +nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force +et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on +appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans +d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits +assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir +eux-mêmes la vérité voilée. + + + + +III + + +M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé +et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il +commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce +qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même +terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle +n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus +commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement. + +C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui +n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant. +La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la +boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y +logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un +réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en +s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de +faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair +ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, +assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des +degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le +matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de +cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la +pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres, +qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la +trame de sa vie. + +Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis. +Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine, +où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie +paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches +difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées +profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables +et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la +face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles +de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de +travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût +excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine +ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville +était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais, +comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par +la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si +cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les +arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans +quelque force d'âme: + +--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette +ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son +noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il +convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas +s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements +qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de +la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et +peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle +pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne +moins pénible et moins dure. + +Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots +indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive +illustre, et il se disait encore: + +--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne +sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux +hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de +cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en +réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie +et de paix. + +Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait +favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins +bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à +tomber, par distraction, dans un trou. + +Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles +maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un +langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il +voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en +clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une +rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une +concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de +rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des +cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y +mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M. +Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement. + +Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur +Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches. +Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à +chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme +supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de +la vie. + +--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en +penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du +lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de +tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité +aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin, +où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles +auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande +chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques +mètres de cretonne à fleurs. + +--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de +ma chambre. D'ailleurs... + +Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son +frère. + +--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve, +dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à +la raison. + +--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te +trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets. + +Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser +beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement +n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée +encore et qui vit dans une sorte d'attente. + +--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les +vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens +mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie +étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de +mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me +trouver absurde. + +--Oh! non, papa. + +--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des +dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des +logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins +vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas +entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien +m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi +je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de +celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue +nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de +ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend +ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec +le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à +la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la +cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun +l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision +de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle +renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et +ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous +l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent, +quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant. + +--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était +bien décidée à s'établir dans une maison neuve. + +--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique. + +--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit +M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette +expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un +homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est +telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si +nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en +harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous +suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une +bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment +que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que +leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de +serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce +bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne +craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la +question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir +d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est +assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de +produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations, +pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on +voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue +de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas +facilement à Paris. + + + + +IV + + +--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la +porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est +trop grand. Et puis.... + +--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis +curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur. + +Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte +profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres. + +Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé +d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa +figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais. +C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils +avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de +l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans, +une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le +chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien +avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie +était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent. + +Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif +avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et +de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de +la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de +Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de +loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie +dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une +femme cousait. + +--C'est bien le second sur la cour qui est à louer? + +--Oui. Vous voulez le voir? + +--Nous désirons le voir. + +La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en +silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un +insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient +sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une +anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de +l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur +d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs +d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts. + +--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre. + +D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la +nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus +étrangers à ces choses jadis familières.... + +--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger... +par ici le salon.... + +Une voix cria de la cour: + +--Mame Falempin?... + +La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis, +s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant. + +Et le frère et la soeur se rappelèrent. + +Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance +commencèrent à leur apparaître. + +--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur. + +--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre +père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés +sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du +2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux. + +--Voilà le poêle de faïence dans sa niche. + +--On a changé le tuyau. + +--Tu crois? + +--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius. +C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du +Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence. + +--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un +diadème et portant une barbe en pointe? + +--Non. + +--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente +aux formes des choses. Tu ne regardes rien. + +--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois +rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en +es pas aperçu.... Sans moi.... + +Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard +de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu. + +--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait +mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était +le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un +samedi. + +--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle +aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle +nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai +retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était +pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait +un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes +provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir +comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon +panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous +flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir +de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.» + +Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret. +Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de +sa vie. + +--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement +les paroles de mademoiselle Verpie: + +--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui +réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme +vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre.... + +--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit +considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue, +se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait +retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne +extrêmement pudique. + +--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce +qu'on faisait de reprises à la maison!... + +--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est +qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait +près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour, +une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou +des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes +d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne +goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de +raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle +reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait +les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y +a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un +pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de +candeur et de simplicité. + +--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible +en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe +bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette +robe a fait le malheur de mon enfance. + +--Tu n'as jamais été coquette, toi. + +--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable +d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur +aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien! + +Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir. + +--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé. + +--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le +figurais plus grand. + +--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il +y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé +cette gravure, Lucien? + +--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres, +et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes, +d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui +remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une +telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste +salle. + +--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son +cabinet. + +--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte +Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père! +C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé +dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire +doucement à la mort, comme il avait souri à la vie. + +--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu +mourir. + +M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit: + +--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et +blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un +tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux +noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un +souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces +hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse +qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient +vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que +la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la +justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de +la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa +déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous. + +Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le +cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se +rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat, +dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des +citadelles. + +--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il, +Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les +feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de +chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus +comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en +les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin +Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures +qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure +de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien +regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi +au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je +pris Damiette. + +»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître +de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les +cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan +qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables, +malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le +cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le +releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte, +Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin +Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je +n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai +rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée +par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me +suis pas fait de mal.» + +»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture +neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages +était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin +répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la +cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait +un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me +restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait +parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser +mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses +joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie +pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses +lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible +petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait +me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine? +Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une +pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à +faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une +douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait +à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un +cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à +déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse +antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des +broderies. + +--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu +à Marie-Antoinette. + +--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M. +Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille +prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle +j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour +dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que +mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme +plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre +interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il +estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle +Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme +elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le +soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en +réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de +Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de +méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses +brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle +pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il +n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il +prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils +voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant +par prudence que par pauvreté. + +Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens, +M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et +dit: + +--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se +trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus +que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié +l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les +personnes raisonnables, il en avait un grand cortège. + +Mademoiselle Bergeret secoua la tête. + +--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite. +Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques +vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir. + +--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens +qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle +Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun, +cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face +rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était +vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils +avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au +jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec +délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main +légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était +de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant +avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans +l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô. + +--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret. + +--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M. +Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le +plus chez un fou. + +--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous. + +--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux +petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait +les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme +des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes +armoires, Zoé, pour nous faire des costumes. + +--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit. + +--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui. +Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon +spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je +crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils +voulaient toujours parler. + +--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton +rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la +première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es +pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes +papiers. + +--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence. +Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne +pouvait pas placer un mot. + +--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle +Bergeret, et une verve intarissable. + +--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli +garçon. + +--On le disait. + +--Il me semble qu'il t'aimait bien. + +--Je ne crois pas. + +--Il s'occupait de toi. + +--C'est autre chose. + +--Et puis tout d'un coup il a disparu. + +--Oui. + +--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu? + +--Non.... Allons-nous-en, Lucien. + +--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres. + +Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du +vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence +l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des +Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les +artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la +vie, comme au sortir d'une longue solitude. + + + + +V + + +M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à +fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme +grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de +la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être +importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un +service. + +Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans +ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les +toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa +famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la +noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se +permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, +en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un +examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y +faisait effort: + +--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter.... + +--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit +geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré +par la modestie. + +--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne +c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite. + +--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait +ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à +sa faiblesse toutes les puissances de la société civile, +ecclésiastique et militaire. + +--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête. +Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens, +il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il +a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé +sa voie. + +--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret +avec douceur. + +--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je +vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que +voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par +mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien +modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères +Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour +avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la +neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872, +en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants +accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La +Barge, riche et honoré. + +--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de +La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une +tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de +l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis +monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or, +l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce +qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous +fait espérer en l'avenir. + +M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique; +mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut: + +--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée, +pour insensés ceux qui oseraient y toucher. + +--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de +Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis +me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais +puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être +bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont +l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez +pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion. +Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien +d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant +sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de +son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à +l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre +chose que ce qu'elle est aujourd'hui. + +--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La +Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le +répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la +hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de +présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du +service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique. +Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce +serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. +Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans, +vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des +démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme +de celle-là. + +Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes +avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, +ce serait plus franc. + +--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise +de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices +uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le +publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine. +N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès +sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements +rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise +et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent +l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions, +les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa +sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par +prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé +ses pères et qui va s'écrouler sur lui. + +N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret +avec un charmant sourire. + +M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la +représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix +qui s'enflait: + +--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et +si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent, +l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie, +ses chefs en sont atteints. + +--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples, +répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de +quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont +demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps +refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est +la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité +démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des +crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils +aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur +difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont +passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc +qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus +sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le +professeur de droit de l'Europe et du monde? + +--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la +connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de +l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que +Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, +cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon +fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service +militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce +serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen +d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce +ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de +goût pour la littérature. + +--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études +commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce. +Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif +d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le +brevet. + +--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec +quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit +obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine. + +--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge. + +--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul. + +--Le tamoul, vous croyez? + +--Ou le malgache. + +--Le malgache, peut-être. + +--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus +parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune. +Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand +recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il +en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des +langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de +s'en informer. + +Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif. + + + + +VI + + +Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret +chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit +positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître +que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni +l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle +avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les +moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à +connaître Paris. + +--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison +neuve qui regardait le jardin du Luxembourg. + +--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur. + +--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue +cinq petits étages. + +--Tu crois? répondit Lucien flatté. + +Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut. + +Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités. + +--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression +d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au +mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque +endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en +passant devant une église. + +Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de +fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits +mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans +l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à +l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la +petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis. +Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes +nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement +quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à +l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens +qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec +une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien +raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation +des pauvres. + +--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret. + +--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret. + +--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas +faire des récits en montant les escaliers. + +--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre +sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande +part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses, +il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de +belles pensées. + +--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle +est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de +travail. + +En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec +effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme. + +--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète. + +Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier +clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un +pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et +mesurant sur le plancher la place de sa table de travail: + +--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de +sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées +abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec +effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez +douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en +repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des +heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce +sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et +sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une +lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est +que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants. +Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne +le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage +ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de +travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle +insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je +réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité. + +--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à +coucher. + +--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne +concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous +dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien +de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et +c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain +réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de +façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent +séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et +nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et +le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les +yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs +des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins +d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des +appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous +voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe +point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une +apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne +s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement. +Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le +seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et +l'espace n'a pas plus de réalité que le temps. + +--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as +pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu +n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras +davantage à celle de Pauline. + +--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa +machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à +fleurs. + +Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions: + +--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du +passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus +vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où +les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail +méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de +publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour +marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe +pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette +fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent. + +Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son +cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son +vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit +la fenêtre. + +--Regarde, Lucien. + +Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit. + +Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les +teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre +verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de +sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très +aimable. Viens que je t'embrasse. + +Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit: + +--Tu es bonne, Zoé. + +Et mademoiselle Zoé répondit: + +--Notre père et notre mère étaient bons tous deux. + +M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit: + +--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela. + +Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras: + +--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était +la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en +labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. +Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie +de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue +de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique, +croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants +s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils +ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice +et de la tyrannie. + +»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les +choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des +jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été +formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont +aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République +sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées +sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir +la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin +où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les +paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet? + +--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur, +ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et +des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité +de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de +vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu +es content de ton appartement? + +--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie +chambre. + +--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies. + +--Pauline n'est pas malheureuse avec nous. + +--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas. + +--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me +poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail. + + + + +VII + + +M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne +faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion +d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait +de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles +substantielles. + +Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un +matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail. + +Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître, +Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui +assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le +sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette +aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par +le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien +de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la +maison, il en concevait une heureuse fierté. + +Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les +campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et +telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des +odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le +plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un +grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne +savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien +féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé, +qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en +péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en +reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna +de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son +dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné +vers son maître, semblait lui dire: + +--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui. +J'ai fait mon devoir, advienne que pourra. + +Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant +les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il +lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le +polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à +s'instruire et savait l'excellence du langage populaire. + +Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues +par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est +ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages. + +--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si +l'ouvrage est bien dressé. + +--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en +queue-d'aronde? + +--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier. + +Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez +avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face +creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au +front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air +d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et +montra ses dents blanches, et il parut jeune. + +--Je vous connais, monsieur Bergeret. + +--Vraiment? + +--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout +de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas +que je vous le dise? + +--Nullement. + +--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous +êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les +défenseurs du sabre et du goupillon. + +--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela +devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie +je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous? + +--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier. +On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant +mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de +Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la +gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire. +Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième. + +--Et que disent vos amis? + +--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont +pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre +pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade +Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un +homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous +tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois +que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le +nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour +l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de +bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des +capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les +juifs.» + +»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je +vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux +communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le +citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me +suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble +que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la +bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la +pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est +travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les +injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement +de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs +de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution +sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des +hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont +justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens, +il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois +seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les +collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant +toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre +et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de +bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au +coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et +quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps +que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et +le temps file.» + +Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa +veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et +dit sans se retourner: + +--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans +l'affaire Dreyfus. + +Et il s'en alla déjeuner. + +Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme +obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en +prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu +furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la +gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons +de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques. + +Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de +douceur, ces paroles attristées: + +--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents +pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force, +rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi +tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique +iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre +social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour +véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude. +Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses +séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton +esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes +avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des +préjugés cruels, le mépris des malheureux. + +Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M. +Bergeret reprit avec plus de douceur encore: + +--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux, +tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne +sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la +défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, +dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté. + +Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui +qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la +conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la +peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et +t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une +figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et +tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et +de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est +la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore +elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une +idée juste. + +Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les +nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait +la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées +sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque +mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face. +Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice, +ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas. + + + + +VIII + + +M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin, +son élève. + +--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami, +un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit +qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un +petit in-douze, intitulé: _Les charactères et pourtraictures tracés +d'après les modelles anticques_. Il fut imprimé dans la docte rue +Saint-Jacques, en 1538. + +--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin. + +--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il +n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de +sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un +chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre? + +--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur +sa table et lut ce titre: + +_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda +quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il +le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de +le commenter. Et il lut ce qui suit: + +«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et +feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nommé +Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en +grande impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, +nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes +mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi +et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire +à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont. +Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne +sçavoient où alloient. + +»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin +Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande +ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit +gouverner la cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et, +pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flûte, +selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le +bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand +paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons. + +»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient +commandemans dans la caterve trublionne: + + iij coquillons bien aigres, + xxj marranes, + un quarteron de bons moines mendiants, + viij faiseurs d'almanachs, + lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et + xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la + belle dame de Bourdes, en Navarre. + +»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit +bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte +Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et +gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces +maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels +et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser +les bourgeois débonnaires. + +»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole, +le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus +ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en +faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue +vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient +semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!» +Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en +lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle +véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les +oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis +et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très +horrible. + +»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter +la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées +par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes +couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que +ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et +moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers, +en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins +fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent +la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons +couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les +verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que +ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes +clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de +nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne +vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à +ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire +comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant, +pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur +cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien +public et commun prouffict. + +«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains +crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils +faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre +que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité +maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste +et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict +ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de +ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels +amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que +oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts +prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de +grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que +surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre, +et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces +Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons +citoyens et benoist chapelet à marmonner des _ave_, orde et mauvaise +et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à ce +Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards, +hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponnés, +escabournés, encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de +crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes, +captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis jà +furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce +part du pays françoys. Et s'estudioient (ces Trublions), à rendre la +cité toute rude et inélégante. Car avoient pris en aversion et +desgoust la méditation, la philosophie, et tout argument déduict par +droict sens et fine raison, et toute pensée soubtile, et ne +cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle +estoit toute brute. Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de +naissance, ces Trublions....» + +M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner +toutes les lettres dont il était hérissé à la mode de la Renaissance. +Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de +l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au contraire le +respect de la vieille prononciation si légère et si coulante et qui de +nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte +conformément à la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux +vieux mots la jeunesse et la nouveauté. Aussi le sens en coulait-il +clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque: + +--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle est naïve. + +--Croyez-vous? dit M. Bergeret. + +Et il reprit sa lecture. + +«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et +souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et +dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de +cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très +terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre +deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de +imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs +propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions +demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement +soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque. +Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien +entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement. + +»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au +seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors +de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et +faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit +emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust +envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays, +et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de +partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre. + +»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que +les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit +sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant +parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux +Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre +horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en +son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de +casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la +cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de +l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes, +philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue +d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces +Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non +des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols +fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et +insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable +aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils +estoient pleins de vent.» + +M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa +lecture. + +--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous +font oublier le temps présent. + +--En effet, dit M. Goubin. + +Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire. + + + + +IX + + +Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer +quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère +la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux +Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces +travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures +après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la +chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des +toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M. +Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans +un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au +bord d'une eau dormante. + +Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner +fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des +bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein +concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire. + +M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine +et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était +joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de +grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes +noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et +l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue +présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté +une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas +républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant +au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de +conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté +médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces +faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la +fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue +jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne +reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible +qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au +contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il +était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse +compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la +discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville +mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour +écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et +dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux +que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote +villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la +vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie +et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien +radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé +contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était +administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu, +par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites +de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa +place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans +le département le parti naissant de la revision. + +Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer +si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean +Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y +parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle. +Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris +de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin +convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne +faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son +cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de +compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment +personnel. + +Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait +grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable +d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au +tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres +et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la +truite, il dit, accoudé à la table: + +--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit +innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce +n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement +les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion +personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis +une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain. +Le commerce en souffre. + +--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et +d'un seul jet comme un jeune arbre. + +--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée. + +--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée +est vivante, c'est une grande force de la nature. + +--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre +femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite. + +Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la +vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs. +Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société +bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du +département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde +du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et +la colonelle Despautères ne la quittait plus. + +--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est +d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre +prestige au dehors. + +Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs +des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre: + +--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine +est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous, +mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée +et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait +fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré +qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence. +C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont +élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire +au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une +iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les +mensonges dont on s'efforçait de la couvrir. + +--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote +et républicain. + +--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous +sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus +beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés. +C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule +de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui +s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère +l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien +aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire +qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas +républicains. + +--Ils ne sont pas monarchistes. + +--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas +souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent +aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu. +L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et +la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage +universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur +de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait +opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les +changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col +au licou. + +--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le +maître d'hôtel. + +Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants +parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit +point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée +d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue +d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à +la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui +enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa +tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la +rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre +monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un +jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé. + +Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle +qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance, +ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en +prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les +profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la +vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle +que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes. + +Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette +dame. + +--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils +viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons +tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les +arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. +Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres? + +--Et sur la terrasse et dans le kiosque. + +Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de +mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M. +Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de +Gromance, et ne répondit pas. + +Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le +feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de +papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait +apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces +clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se +rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté +voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes +qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait +dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde. + +--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel. + +Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants. + +Et M. Bergeret dit en souriant: + +--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits +panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur +un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et +pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des +désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle +force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand. + +--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de +table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés. + +--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du +plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins +de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine +a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces +pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre +belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un +organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des +profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand +donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine? + + + + +X + + +La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules, +cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les +circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau +d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût +été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et +l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait +particulier qui est lié aux affaires publiques. + +La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au +bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison +étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère +le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le +jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris. + +Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes. +Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis +en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où +il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait +dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit +noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de +passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute +aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop +d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer +sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame +de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait +encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à +l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération, +soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue +du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe +restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son +état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de +Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le +jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du +département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes. +Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des +bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les +papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée, +que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant: + +--Il faut sauver la France! + +C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est +vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui, +le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en +redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés, +menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté +le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il +est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas +produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du +catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président +Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les +leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un +ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité. + +Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée, +l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de +la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait +judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de +faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et +antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire +de police pour saisir des papiers compromettants. + +--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu +de grands services. + +--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont. + +--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son +faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas +encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules. + +--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son +entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs. + +--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je +passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées, +des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en +bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela +voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure +le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis. +J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et +tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main, +manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que +tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et +que le Parisien était prêt à recevoir son souverain. + +--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit +Joseph Lacrisse. + +--Tant mieux, dit madame de Bonmont. + +--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance +au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste. + +C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations, +n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major +et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des +généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières +nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de +confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait +travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris. +Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas +facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille +qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu +d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans +une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son +fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une +jeunesse enthousiaste. + +--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du +mien. Nos efforts sont convergents. + +Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse: + +--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes. + +--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété +sincère; car il est temps de sauver la France. + +Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la +conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos +intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de +Bonmont parlèrent toilette. + +--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit +madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la +représentant alourdie par une jupe bouffante. + +--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui. +Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait +visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la +bibliothèque. C'est un beau local. + +Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les +pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de +velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait +demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des +pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande +sincérité de son coeur: + +--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est +que temps. + +Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta +une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On +serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin +et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta, +en avalant un quartier de pêche dans du sucre: + +--Cela ira tout seul. + +Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa +connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires +viennoises qui l'amusaient beaucoup. + +Puis, en manière de conclusion: + +--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est +très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup +aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce +que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas +une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis. + +Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à +l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se +leva de table. + +Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il +aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa +poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, +contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de +Bonmont, et dit en souriant: + +--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout +sur moi. + +Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant +d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à +Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui +de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de +la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine +un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune +Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque. + +L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les +dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans +lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à +une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de +la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre +du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte: + + Mon cher Joseph, + + Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos +amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru +dans d'excellentes dispositions. + + A vous cordialement, + + PHILIPPE. + +Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans +son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet +blanc de sa boutonnière. + +M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation. + +--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef. + +--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à +exécuter les ordres d'un tel maître. + +--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de +Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de +Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point, +mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du +monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait +principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa +grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et +le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse... +Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien +française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était +presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle». + +--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les +épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion, +commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus +de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès. + +M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité: + +--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre, +monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr +que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de +victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous. + +Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former +des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait +pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le +jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait +aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame +Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune +secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de +crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait +maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de +faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du +pays. + +M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas +moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de +curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant +tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie +d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était +procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages +mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant. +Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y +introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que +ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée. + +--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly, +où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces +assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre. + +Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le +billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne +pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la +parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi +si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait +d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et +puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu +d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une +maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On +s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu +de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence. +Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment +que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle +estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait +pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la +sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de +tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme +blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se +donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. +Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à +mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux +dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider +à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout! + +--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs +souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus +chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de +tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était +l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une +conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle +entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans +les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la +Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que +tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la +sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette +lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle +le pensait: + +--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique. + +--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long +regard. + +Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit +d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table +du restaurant. + +L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut +de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle +tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à +pied à Neuilly, où il avait son logis de passage. + +--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que +vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste +de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. +Il faut que je vous montre cela, un jour. + +Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la +lune. + +La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux +dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frère Wallstein lui +avait envoyée. + +--Montez! nous tiendrons bien tous les trois. + +Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils appelèrent un fiacre +arrêté à la grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la +baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse +devant la portière ouverte de sa voiture. + +--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur Lacrisse? + +--Je crains de vous gêner. + +--Nullement. Où voulez-vous que je vous dépose? + +--A l'Étoile. + +Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de noir feuillage, dans la +nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit. + +La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de la voix qu'on a en sortant +d'un rêve, demanda: + +--Où sommes-nous? + +--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph Lacrisse. + +Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue +Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc déchiré entre ses +doigts nus, les paupières mi-closes et les lèvres entr'ouvertes, +frissonnait encore de cette ardente et douce étreinte, qui, +rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle +à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que +cette lettre communiquait à son aventure intime une grandeur nationale +et la majesté de l'histoire de France. + + + + +XI + + +C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un +petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long +desquelles il descendait péniblement. Le fils du duc Jean, Henri de +Brécé, président du Comité exécutif, assis à son bureau, devant une +feuille de papier blanc, faisait d'un pâté d'encre un ballon, en y +ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le +mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait +très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des +drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image. +Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des +dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et +des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de +cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive +l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de +Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort +composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir, +tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des +brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs. +Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité +départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la +liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le +front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du +Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et +chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en +finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce +Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'_Union +Générale_. + +--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De +jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous +avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise, +libres de nos mouvements. + +Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de +la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui +n'étaient plus. Et il poursuivit: + +--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le +gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police. + +--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est +plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire. + +--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous +étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une +situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le +Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les +déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense +de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi +bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les +populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le +soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion. +Le service n'est pas mince! + +--Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut +lui rendre cette justice. + +--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse. + +--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous +étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous +cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions +au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. +Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas +tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est +quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle +était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation +royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié +«Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots +assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était +fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous +faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il +nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du +moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi +essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O +temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes, +antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon +villageois. + +»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content; +avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr +qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai +ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce. +C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait +cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de +verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux +maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie. +Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des +collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent +indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un +air malin. C'est énervant! + +--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé. + +--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne +le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas. +Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement, +pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle, +sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits, +mes petits agneaux. + +--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez +dans son registre. + +--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il +y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous +lui devons une fameuse chandelle. + +--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme +Déroulède. + +--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien +tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis +reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le +vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup, +au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de +se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la +République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas +sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce +pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que +c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains. +D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le +croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de +notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement. +Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter +les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était +dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous +Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles +n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité. + +--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache, +évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires +intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera +pas. + +--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais êtes-vous sûr qu'il ne +durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements +impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de +gouvernements populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes +entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises exprès. Est-ce +que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le +gouvernement? Croyez-vous, Brécé, que les populations pleureront +d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan, +une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez +acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet +de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la +tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mêmes. Nous +disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons +raison de le dire; nous aurions tort de le croire. + +--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse +du gouvernement, qui ne sera pas obéi. + +--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des +gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus. + +--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa +disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un seul! + +--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés +tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Méditez cette +parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains +gouvernent mal, mais ils se défendent bien.» + +Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un +second pâté d'encre en coléoptère par l'adjonction d'une tête, de deux +antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre, +leva la tête et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre +jeu, l'armée, le clergé.... + +Henri Léon l'interrompit: + +--L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons +bouchers, tout le train de plaisir de la République, quoi!... +Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien +arrête la machine. + +--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!.... + +--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il +était nationaliste pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait +retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de +réussir. Ce n'était pas son intérêt de rétablir la monarchie. Dame! +qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne pouvions pourtant +pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée; +pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il +n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le mécanicien. Le +Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la +machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le +train de la République est conduit par un mécanicien fantôme. On ne le +voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement. + +»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la +veulerie générale. Je veux vous rapporter à ce sujet une parole +profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les +antisémites, des manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes +traversaient les boulevards en criant: «Panama! démission! Vive +l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du +général Decuir tenaient la tête, huit reflets au chapeau, un oeillet +blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les +meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les +choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été bien +fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels +poings, et quels gourdins! + +»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes +moins nombreuses et moins brillantes que les nôtres, aguerries +cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de +«Vive la République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos +adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même +de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant +d'expirer, la colère des sergots, qui formaient précisément à cette +heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de laine +noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure, +animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le front de la +contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents +travaillait les derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de +mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner les débris +méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot. +C'était l'ordre de ces jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à +l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire respecter +sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y +pouvait-il, n'y voulait-il rien changer? + +Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien +que solide et pleine, se dissipait, s'évanouissait presque, dans +l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple +spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant; +il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de coucher cet hiver à +l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je +crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir +rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent +spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent, +en rendant la répression sympathique, à répandre sur l'avènement du +Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout à fait. +En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de +bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intérêt à +voir grandir le mécontentement général. + +»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande +semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'exécutait de point en +point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et +en queue par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen +Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et, par grandes +enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner +l'angle de la rue Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots +qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit coin bien +tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les +syllabes «Pa-na-ma». C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se +blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il +n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous +nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations; +à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les +cortèges. Nous avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin, +vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça lie, ça crée une +sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un +libertaire, protéger Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre. +Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être acclamé par +Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions +publiques réclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce +bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se +fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas +les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec +courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!» pour le +faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était +pas utile. Je ne dis rien. Nous étions bien calmes, l'un à côté de +l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes, +qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la +plupart, ayant été préalablement assommés, ils traînaient aux bras des +agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le nombre un +député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de +manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! maman!...» +un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez, une +fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang +impur.... J'en remarquai surtout un, qui était bien plus respectable +et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de +professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu +s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics des +paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris +que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous +de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et +comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il +sautillait sous les coups d'une façon tout à fait ridicule, et il +montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue +était lamentable. Il avait cet air de submergé que prennent les myopes +quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la détresse +infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que +par des poignes solides et des semelles ferrées. + +»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien +qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de soupirer et de dire: + +»--C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de +cette manière-là dans une république. + +»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux. + +»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux. +C'est triste. Mais ce n'est pas là le vrai malheur. Le vrai malheur, +je vais vous le dire, c'est l'avachissement public. + +»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait +tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle +me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps +à autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet! +A bas les voleurs! à bas les juifs! vive l'armée!»; il s'en dégageait +une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas +d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo +poursuivit avec une mélancolie philosophique: + +»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les +républicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en +souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les +césariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour +qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif. On +arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour +des royalistes d'être arrêtés, personne ne bougera non plus. Vous +pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer, +vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède. + +»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la +profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque +ostentation: + +»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette +différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de +sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous +jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires. + +»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit: + +»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais +quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du +chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je +vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la +popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu +porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi +populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre +prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la +foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt +l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté. + +»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de +calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue, +qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans +une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui +permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta: + +»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une +bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être +une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude +supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie +avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles +n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis +en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de +Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les +réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation +du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle +d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés +ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y +arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide +que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, +tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de +l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à +votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les +défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils +assez gélatineux! + +»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!» +plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.» + +Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda +si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute. + +--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on +voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en +parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne +fait pas boire un âne qui n'a pas soif. + + + + +XII + + +Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce +dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour +ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique, +elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette +parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des +éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en +témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût +distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph +Lacrisse. + +Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux +semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la +Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot +et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage +couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure +dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue +Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes +les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont +s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y +avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche, +charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il +était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les +lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait +possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle +savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle +savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de +«décerveler» un préfet de première classe et les principaux +républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette +entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce +qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à +présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne +l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une +ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé, +positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il +l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre. +Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il +restait là, en observation. + +Il lui dit sans se retourner: + +--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne +vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le +devant. Mais l'arbre m'empêche de voir. + +--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette. + +La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia +et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de +lierre. + +--L'acacia, si vous voulez. + +--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami? + +--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face. + +--Qu'est-ce que c'est que cet homme? + +--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je +suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux +agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien +les avoir semés. + +--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre? + +--A qui? + +--Je ne sais pas... au gouvernement.... + +Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation. +Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il +revint à elle, un peu rasséréné. + +--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je +vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés, +mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un +grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit +avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient +de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils +étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me +disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.» +Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je +me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me +protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était +tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels. +Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les +misérables! + +Il retourna à la fenêtre. + +--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué +son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!... +Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour +vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi. +Vous si charmante, si délicieuse!... + +Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses +profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la +pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter. + +--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez. + +--Il me semble que si je ne vous aimais pas.... + +--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue? + +--Non, mon ami. + +Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait +pas l'oreille aux bruits du monde extérieur. + +--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit, +l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre +mille. + +Et il retourna à la fenêtre. + +Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu +sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et +difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il +devenait ombrageux. Tout l'irritait. + +Elle eut le malheur de lui dire: + +--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour +demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir. + +Il éclata: + +--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race, +celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire +intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à +profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres +ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des +conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des +conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein? + +Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans +inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. +Elle garda le silence. + +Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table +de nuit. + +--Si l'on vient m'arrêter... dit-il. + +Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les +juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les +parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les +fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol. +Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_: + +--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent +et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de +Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer +les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la +devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera +simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés +sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce +ne sera pas trop tôt. + +Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne +croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois +l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de +ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit: + +--Vous avez de beaux cils. + +Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières. + +Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme +heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph +soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de +l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un +soupir, elle lui demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à +l'heure! + +--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois +dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est +dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté +nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire +coffrer tous. + +--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami? + +--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais +j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le +gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la +gueuse, je ne serai pas tranquille. + +Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras, +comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs +humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche +ardente et fraîche: + +--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez, +j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu +qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut +plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres +penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui +n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas, +la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le +dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que +des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a +des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami, +vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la +chapelle de saint Antoine. + +Lui, pensif et grave: + +--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit +public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des +populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque. + +Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait. + +--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la +campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est +l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du +meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a +été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a +dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de +charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société? + +Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne +semblait pas entendre. + +Il précisa sa pensée: + +--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs, +apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce +chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier +sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres +francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France. +Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans +l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être +désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du +Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour. + +Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression +pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait +point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent +à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si +beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait +ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans +Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de +revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de +l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de +parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace: + +--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette, +elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles +enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil. +Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental: + +--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours. + +Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de +détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il +murmura avec une mauvaise grimace: + +--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La +caque sent toujours le hareng. + + + + +XIII + + +Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg +était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre +MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de +Marguerite d'Angoulême. + +--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin +dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que +vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai +volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la +bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être +montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté +d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la +moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à +l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été +la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée +en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si, +vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit +dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est +certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et +sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je +croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et +qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté +plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle +ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour +d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et +des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je +vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre. + +Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit: + +LE BUREAU + +«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à +l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec +le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite +d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de +leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans +des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens +et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui. + +»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont +il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des +raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il +n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le +public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa +crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge. +Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les +feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des +injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus +souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments +intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité +vint de l'instinct populaire. + +»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par +eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se +faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la +parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les +bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était +aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin +bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la +cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux +luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si +frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force +et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à +cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de +l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que +tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête +avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le +grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou +mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des +écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des +travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le +traître qu'il fallait sauver? + +»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est +qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de +manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de +bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air +militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours +pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie +infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le +sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de +chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis, +la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent +suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces +sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des +gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs +jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns +des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de +louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de +la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur +lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes. + +»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à +la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire +avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait +et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit +modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on +goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des +genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes +pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres +prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public, +distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles +étaient divulguées. + +»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère, +sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à +képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents, +ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et +trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout +l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle +a suscité aussi de beaux caractères. + +»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait +nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et +de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine, +d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers +les plus intelligents de l'armée. + +Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût +lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier +des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le +plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu +railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur +de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à +vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont +la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la +solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à +se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de +renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois +comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel, +faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou +devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus +humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui +l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la +vie. + +»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un +jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en +avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par +menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant +l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes. +Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit +avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son +oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la +frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre +raison que de le faire assassiner par des brigands arabes. + +»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre +sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut +l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la +tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans +désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme +qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un +moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les +menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute. + +»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir +l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter +des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés +dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette +terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie. +Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de +fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un +sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et +des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre. + +»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses +persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent +et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de +sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes, +ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes +et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est +eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers, +prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont +vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les +grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que +s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers +des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de +pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la +fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était +venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je +crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement +de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de +cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces +hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule +ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte +simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment +n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait +dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai +que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois +qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme +silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de +le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine +arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur. +Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au +jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de +faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont +permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se +montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il +est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la +garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner +que de l'admiration.» + +M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de +Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et +splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages +pareils à des lames de cuivre rouge. + + + + +XIV + + +Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son +collègue Jumage. + +Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même +heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un +inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. +Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au +même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec +contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces +deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu +qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et +de l'autre fussent égaux. + +Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se +poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre +fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui +troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût +professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire +dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme +à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur. +Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais +quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit +par sympathie. + +Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut +que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours +de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais +parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité +dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens, +par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons +honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le +contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les +nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le +parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation +française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait +pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les +systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire +latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage +n'avait pas toujours raison. + +Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un +système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance. +Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que +celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le +voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais +jours. + +Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine +brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que +Lucien connaissait. + +--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas? + +--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites +par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes +filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les +_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland. + +--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune +importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?... + +--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première +fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent +conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa +Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous +avons ici l'Arabie avec tous ses parfums. + +--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète, +c'est sans importance. + +Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la +main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret +replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le +papier sur la table. + +--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait +mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis, +beaucoup d'ennemis.... + +--Flatteur! dit M. Bergeret. + +Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu: + +Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait +en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants +de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la +nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas +surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir +comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le +ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer +comme professeur. + +Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture: + +--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la +peine. C'est si peu de chose! + +--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me +laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et +véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas +beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen +Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M. +Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons +connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans +la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par +un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien +y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle +récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus +haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que +l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée +dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander. + +Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire +dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper +les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés +appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent +plaisir. Le tirant par la manche: + +--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai +blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les +plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te +pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve +énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à +ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas? + +--Je n'en doute pas. + +Et après un moment de silence, Jumage reprit: + +--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu +peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le +conseille pas. Il serait acquitté. + +--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans +la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des +éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à +mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des +jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un +Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la +Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des +cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit +de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du +mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc +très probable que mon diffamateur serait acquitté. + +--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que +comptes-tu faire? + +--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures +de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les +journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite +poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la +condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis +par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par +la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait +contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la +vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses.... + +--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien. + +--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put +rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui +avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force +d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la +haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à +la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de +notre cause. + +--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes +pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée +contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes +exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes. +Tout le pays est avec nous. + +--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux +apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la +justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux +témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je +n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont +trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes. + +»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance +publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces +brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de +sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un +Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice, +l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la +puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des +institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et +d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice +étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les +pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un +délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous, +comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges +barbares. + +»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de +solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis +comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle +peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous +fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes +vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est +vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une +revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos +erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec +étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes +détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti +énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et +s'écroule de lui-même. + +»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent! +La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences +mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites, +parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables +échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe +pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse +de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs +disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un +instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des +plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.» + +Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du +Luxembourg, le jeune M. Goubin. + +--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je +l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé. + + + + +XV + + +Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège +du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires +courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé: + +--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon +royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous +aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion, +maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du +Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses +ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils +aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux +écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se +syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard +et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un +des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité +départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans +notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre +Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à +Gustave Dellion. + +--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des +fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et +Draguignan. Voulez-vous Guéret? + +Joseph Lacrisse sourit à peine et dit: + +--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il +procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du +préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât. + +Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était +impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé. +Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers +souscripteurs des listes Henry. + +Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département; +Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la +dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise, +étendit le bras et dit d'un ton tranchant: + +--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni +Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin. + +Lacrisse et Brécé se récrièrent. + +--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra +pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau +fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura +maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale. + +--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit +dédaigneusement Brécé. + +--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le +chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire. +Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi +donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir +d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la +Maison de France. + +»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet +blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au +Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des +cérémonies? + +Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront +laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera +mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le +chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à +présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un +prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses +d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux +précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons +aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs +dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les +déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur. +Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en +plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je +sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait +remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les +dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend. +N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus +fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux +seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à +la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la +république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il +nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un +siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la +part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles +qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront +les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les +dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France, +savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos +Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme +des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince +cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des +ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les +guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler +de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas +même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un +émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la +police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que +Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne +serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera +roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les +chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés +ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se +reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra +un adversaire farouche. + +»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait +le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la +pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges, +grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du +Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc +Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé. +Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations? + +»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne +voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra +pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des +mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire +de l'opposition. + +»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en +ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute +nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de +goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins +royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le +duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il +ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la +Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet +breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres +libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des +ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront +à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement. +Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la +monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est +aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie +introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au +moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le +portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me +charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après +quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail. + +Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui +suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une +bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que +Guéret et Draguignan. + +--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en +soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que +c'est le pied à l'étrier. + + + + +XVI + + +La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous +les châtelains industriels et financiers de la région à une fête de +charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château +de Montil, que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous +Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles, +sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt +français de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune +invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des +parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq +ans déjà, elle était toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi +que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement +de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère. +Cependant elle n'était point ambitieuse, et son inclination naturelle +la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état +modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à +paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait poussée chez les +Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la +liste des invités à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené +à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se +disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et +boire avec des cochers. + +Le programme de la fête comportait une représentation de _Joconde_ par +des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fête vénitienne +sur l'étang, des illuminations. + +C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte, +dans une extrême confusion. La petite troupe répétait la pièce dans la +longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons +portaient avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de +Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles. + +M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le +parc, les charpentiers assujettissaient à grands coups de maillet les +fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique, mettait en +scène. + +--A vous, duchesse. + +Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui +restait au pouce, descendirent sur le clavier. + +--La, la... + +Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont: + +--Laissez-moi boire mon cocktail. + +Lorsque ce fut fait, Largillière reprit: + +--Allons, duchesse! + + Tout me seconde, + Je l'ai prévu... + +Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une +améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la +duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt: + +--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la +poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!... +Tandis que moi, regardez! + +Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap: + +--Moi, j'ai tout ôté. + +Elle fit demi-tour. + +--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à +vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se +compense. + +Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le +cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des +perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit +sèchement: + +--Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable! + +--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière. + + Tout me seconde, + Je l'ai prévu; + Pauvre Joconde! + Il est vaincu. + +--Passez, monsieur Quatrebarbe. + +M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le +recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du +bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait +ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux. + +--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière. + +--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier +s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille: + +--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle +fera tout manquer. + +Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses +et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois". + +--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place. + +Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de dire que ce +n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans +les petits coins et lui murmurait: + +--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je +sens que j'en mourrais. + +Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot +tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce +qu'elle n'avait pas donné d'argent pour la cause. Il alla d'un pas +très roide se joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier, +avec conviction, chantait: + + Dans un délire extrême, + On veut fuir ce qu'on aime. + +Le petit Bonmont s'approcha de sa mère: + +--Maman, méfie-toi de Lacrisse. + +Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de négligence affectée: + +--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus sérieux qu'on n'est +ordinairement à son âge; il est occupé de choses importantes; il... + +Le petit baron haussa ses épaules d'athlète bossu. + +--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a +demandé de l'aider à t'extirper le chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre +je ne vois pas que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent +mille francs c'est une somme! + +René Chartier chantait: + + On devient infidèle, + On court de belle en belle. + +Un domestique apporta une lettre à la baronne. C'était les Brécé qui, +forcés de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à +la fête de charité et envoyaient leur obole. + +Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais sourire et +demanda: + +--Et les Courtrai? + +--Ils se sont excusés hier, ainsi que la générale Cartier de Chalmot. + +--Quelles rosses! + +--Nous aurons les Terremondre et les Gromance. + +--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous. + +Ils examinèrent la situation. Elle était mauvaise. Terremondre n'avait +pas, comme à son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses +tantes, toute la nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie +industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait des prétextes +pour se dérober. Le petit Bonmont conclut: + +--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas +d'erreur. + +A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage, +éternellement noyé dans un sourire d'amante, s'assombrit. + +A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre, +la voix de Largillière: + +--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts. + +--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si +nous remettions la fête, puisqu'elle ne doit pas réussir? + +--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta +nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taillé pour +la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais... + +--Mon enfant... + +--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout. + +La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure: + + On pense, on pense encore + A celle qu'on adore, + Et l'on revient toujours + A ses premières a... + +Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M. +Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les +bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la +cheminée monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les +amours des nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, montrant une +petite poche de son corsage: + +--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher. +Tenez!... voilà, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII. + +Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes +pincettes. + +René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le +piano et déclara qu'il rendait son rôle. + +--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en +soupirant la baronne à son fils. + +--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut +savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien à Lacrisse. + +--Ne rien dire à Lacrisse! + +--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha +du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un +autre cocktail, il répondit très doucement: + +--Fichez-moi la paix. + +Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à +l'écart, et il lui parla quelque temps à voix basse. Il avait l'air +grave et convaincu. + +--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse +royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la République et sauver +la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet +avis. Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs +dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande. + +Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi. + +--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint +son offrande patriotique à celle des trois dames françaises, qui se +montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il, +qu'il témoignera sa gratitude par une lettre autographe. + +--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont. + +Et après un court silence: + +--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai, +dites-leur de venir à notre petite fête. + + + + +XVII + + +C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue +fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient +porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais +pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit +logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches +conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce +que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient +plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret +gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant +plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon, +qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les +mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des +reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient +tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, +cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, +drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement +universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des +moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des +difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient +point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples, +ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit +assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas +agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir. + +Après quoi M. Bergeret dit à sa fille: + +--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire +l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse +d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au +fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau +l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une +moitié d'âme. + +--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule. + +--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère +Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en +l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et +celui qui la fait. J'ai mal agi. + +--Je ne crois pas, dit Pauline. + +--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de +philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en +apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel +m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix +de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que +le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux +genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le +bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux +Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de +bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une +parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la +richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et +convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la +civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce +monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot +exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me +suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel! +_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._ + +»Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique +erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et +qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le +plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de +tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure +répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est +contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité. + +--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté. + +--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la +bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la +Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est +inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. +C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère +Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées +dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce +nom avait été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus +ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on +disait _bénéficence_. C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve +pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par +les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société +beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de +prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent +des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale +qu'ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées. +La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et +non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil, +honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans +la production et le partage des fruits. + +»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles +que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement +qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité +véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle +bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase +plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est +Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l'Assemblée +nationale dans la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa +plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la +pensée. Nous n'avons rien en propre que nous-mêmes. On ne donne +vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette +offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur +autant que la communauté. + +--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la +beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus +convenable. + +--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui +peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce +qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il +est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa +mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit +donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce +qu'il n'a pas assez reçu. + +--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon +Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de +paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons +naturellement et que c'est la société qui les rend méchants? + +--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement, +répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu +à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort +une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore +où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps +est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux +qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux +et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence +durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront +pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même +nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens +nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je +crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins +misérables, que les progrès de l'industrie déterminent à la longue +quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que +l'aubépine transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses +épines en fleurs. + +--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline +en s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père +le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de +fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à +bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec +les hommes de bonne volonté la république nouvelle. + +M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore. + +--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun +recevrait le prix de son travail. + +--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec +candeur. + +Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse: + +--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans +raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir +comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous +était possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à +mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou +d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de +haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir. + +Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square +de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté +sur le trottoir. + +--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix +sous à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous +serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le +bras allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais +franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce +truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on +fait. + +--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans +ta république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son +travail? + +--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à +disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le +dispose à l'évanouissement final. Il rentrera dans le néant avec +facilité. + +--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre. + +--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute +d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier +mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma république. +Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de +riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail. + +--Nous serons tous heureux, mon père. + +--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même +temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le +mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le +bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont +aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source +profonde dans la nature et l'un ne saurait être tari sans l'autre. +Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La +souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant +sur nos cordes, les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du +bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. +Mais aux maux inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes +qui résultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux +artificiels qui résultent de notre condition sociale. Les hommes ne +seront plus déformés par un travail inique dont ils meurent plutôt +qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne +dévorera plus les corps par millions. + +»Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine +qui a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement à +la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, +deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme? +Écoute. L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite +étoile subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien +émerveillé, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée +vaincre sans se laisser connaître, la force mystérieuse et captive, +l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en +bouteille et dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la terre +de leur réseau, l'électricité portera sa force, son aide, partout où +il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer où le père et +la mère et les enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve. +La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes, +deviendra domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non ce +n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les +manivelles, les glissières, les volants s'humanisent, si les hommes +gardent un coeur de fer. + +Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. +Un jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un +ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire, +mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse +qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle +abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera +généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit +aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui +son armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh +bien! s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette +joie. Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de +richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une +statue de bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en +recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on +hissait par une poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon +dénouait la corde à son tour et prenait dans le panier selon ses +besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par +l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le maître-ouvrier de +partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma +république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à +tous. + +--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité. + +--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à +tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière +appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du +jour. Après les travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en +dépit des efforts violents des individus pour saisir et garder des +trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre +nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent +indistinctement à tous les hommes. Et dans notre société même ne +vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides, +routes, fleuves, forêts autrefois royales, bibliothèques, musées, +appartiennent à tous? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux +chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi +qu'au riche si je sais mieux en jouir. La propriété collective, qu'on +redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille formes +familières. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des +avantages qu'elle procure. + +Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte +autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne sont point pressés de devenir +socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la +propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute +propriété, acquise par un effort individuel, n'a pu naître et +subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et +puisque la propriété privée est de source sociale, ce n'est point en +méconnaître l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la +communauté et la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement. +Et qu'est-ce que l'État?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de +répondre à cette question: + +--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis +derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller +pour lui. + +--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours +incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je +découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas +comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon +avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre +volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux +et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes +lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il +administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins +précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne +sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous. Anéanti par son +universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus +méchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de +déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la propriété +individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et +beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il +a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les +dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas, +puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il +n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à +l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que +je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en l'identifiant à +toute l'activité sociale. + +»Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais +d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et +Auguste Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les +données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier +des grands hommes. + +»Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes +d'action qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée +crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous +laissons après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma +fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient +nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille +âmes, est véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne +correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et +dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile +qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes +précèdent sa fin et l'annoncent. + +»La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa +d'y représenter le savoir et la noblesse, d'y défendre par l'épée le +laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des +membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution +imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans +la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que +tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils +produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement répartie? +Qui peut croire enfin à la durée de l'iniquité? + +--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde? + +--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole. +L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien +qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les +violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela +le monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en +respect? Seule, sans armes et nue, la pensée. + +Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre +social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles. +Un géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces +traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes +traînés dans les vallées, cette flore des froides contrées et ces +animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces +apparences de cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions +multiples et prolongées, et que ces grands changements, produits avec +la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même +soupçonnés par les innombrables générations des êtres animés qui y +assistèrent. Les transformations sociales s'opèrent, de même, +insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un +cataclysme futur, un changement commencé avant sa naissance, qui +s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra +sensible que dans un siècle. + + + + +XVIII + + +M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des +Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait +les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore +posée. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, +agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux électeurs dans le +département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, +Mannequin et Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le +comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond, ancien magistrat et +le boucher Lafolie. + +Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait. +Les sénateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du +département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens +de ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui +remontaient à la fondation de la République et se rattachaient au nom +légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus +avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une +clientèle nombreuse et disciplinée. Ces hommes publics, contemporains +des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une +fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences +de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes, +ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre +témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez +l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué +Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre, +le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes, +Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres +et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage +s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte +de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient +voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu +que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter +l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département. +Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement +combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin +d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à +Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats +dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il +est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où, +compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il +laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se +faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa +fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce +cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se +faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne +traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il +préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était +redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il +était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va +couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin: + +--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à +Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au +pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée? + +Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de +décapiter la liste républicaine. + +Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le département par +madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les +sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était +habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux +dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des +congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères, +obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait +donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel +Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des +faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus +de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin +n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand _la Croix_ +publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la +République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de +porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces +gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa +femme: + +--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de _la +Croix_ dans le département. + +A quoi madame Worms-Clavélin répondit: + +--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les +sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici. + +--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un +peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa +ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme, +faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin, +plongé dans de sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés et +fumants, sur les bras des fauteuils. + +C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton, +frère cadet de Panneton de La Barge, était dans les fournitures +militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette +armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il +était nationaliste gouvernemental. Il était nationaliste avec M. +Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand +on lui disait que c'était impossible, il répondait: + +--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait +seulement en avoir l'idée. + +Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps +de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouillés trop +tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez +qu'un gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un +coup de pied et de vous casser les mandibules.» Cette sagesse lui +venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres +du ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire +son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses affaires ni à ses +plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif, +toujours entre son usine et Paris, où il avait trois ou quatre +domiciles. + +La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les +nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla trouver M. le +préfet Worms-Clavelin et lui dit: + +--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous +être agréable. Je suis donc certain à l'avance de votre assentiment. +Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre +devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les +seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé. Rien de plus +légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de +mes amis une liste de candidats nationalistes. Le département est +nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera nationaliste et +républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi +l'évêché. Ne me combattez pas. Observez à mon égard une neutralité +bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la liste Laprat; +j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne +vous cache pas que j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera +encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le +carreau. + +M. Worms-Clavelin répondit: + +--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes +sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intéressante +communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y +réfléchirai et j'agirai conformément aux intérêts du parti +républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du +gouvernement. + +Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement +s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pièce +des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que +Panneton entretenait une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait +pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de cinquante +ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait +spirituel. + +Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il +remontait les Champs-Elysées, songeant à sa candidature, qui +s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt +possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tête, +un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé. M. de Terremondre +était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux +en entendant redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait +Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance à la place de +Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a +pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothéqué. Mais cela ne lui +nuira que dans son arrondissement. Il est à Paris. Je vais le voir.» + +A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit venir madame de +Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds. +Elle restait fine et mince sous l'épaisse toison. Il la trouva +délicieuse ainsi. + +--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. Comment va M. de Gromance? + +--Mais... bien. + +Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait +toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais goût. + +--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame? +J'ai à vous parler de choses sérieuses... d'abord. + +--Dites. + +--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante +petite sauvage... + +--Ce sont là les choses sérieuses que... + +--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose sa candidature +au Sénat. L'intérêt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste, +n'est-ce pas? + +Elle le regarda avec une légère indignation. + +--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr! + +--Et républicain? + +--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors, +vous comprenez... + +--Ah! chère madame, ces républicains-là sont les meilleurs. Nous +inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de +nationalistes républicains. + +--Et vous croyez que Dieudonné passera? + +--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'évêché et beaucoup +d'électeurs sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de +sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs +intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne peut être qu'honorable, +M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration +et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin +nous est favorable. + +--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que Dieudonné... + +--Vous m'assurez de son acceptation? + +--Voyez-le vous-même. + +--Il n'écoute que vous. + +--Vous croyez?... + +--J'en suis sûr. + +--Alors, c'est entendu. + +--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails très délicats +qu'on ne peut pas régler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous +montrerai mes Baudouin. Venez demain. + +Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le numéro d'une rue déserte +et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est là qu'à une +distance respectueuse de son appartement légal et spacieux des +Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit naguère pour un +peintre mondain. + +--C'est donc bien pressé? + +--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, qu'il ne nous reste plus +trois semaines pleines pour faire notre campagne électorale et que +Brécé travaille le département depuis six mois. + +--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que j'aille voir +vos?... + +--Mes Baudouin... C'est indispensable. + +--Croyez-vous? + +--Écoutez et jugez-en vous-même, chère madame. Le nom de votre mari +exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations +rurales, principalement dans les cantons où il est peu connu. Mais je +ne puis vous cacher que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans +notre liste, des résistances se sont produites. Elles subsistent +encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut +que je puise dans votre... dans votre amitié, cette volonté +irrésistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute +votre sympathie, je n'aurai pas l'énergie nécessaire pour... + +--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir vos... + +--Oh! à Paris!... + +--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'armée. Il faut +sauver la France. + +--C'est mon avis. + +--Faites bien mes amitiés à madame Panneton. + +--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain. + + + + +XIX + + +Il y a dans le petit hôtel de M. Félix Panneton une grande pièce qui +servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau +propriétaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de +curiosités et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y +disposa avec art, dans un ordre déterminé, des canapés, des sofas, des +divans de formes diverses. + +En entrant, le regard, promené de droite à gauche, rencontrait d'abord +un petit canapé de soie bleue, dont les bras à col de cygne +rappelaient le temps où Bonaparte à Paris, comme autrefois Tibère à +Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canapé, moins étroit, en +beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois +parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine, +couvert de tapisserie de point à la turque; puis un grand sofa de bois +doré, couvert de velours cramoisi ciselé, avec son matelas pareil, +provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement +rembourré, en satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas +chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, très bas, qui, +tout baigné d'une ombre rose, touchait à la chambre des Baudouin, à +gauche. + +Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces sièges, +chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux à son +caractère moral et à l'état présent de son âme. Panneton, dès l'abord, +observait les amies nouvelles, épiait leurs regards, s'étudiait à +deviner leurs préférences et prenait soin de ne les faire asseoir que +là où elles voulaient être assises. Les plus pudiques allaient droit +au petit canapé bleu et posaient leur main gantée sur le col de cygne. +Il y avait même un haut fauteuil de velours de Gênes et de bois doré, +trône autrefois d'une duchesse de Modène et de Parme, qui était pour +les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le +canapé de beauvais. Les princesses étrangères marchaient d'ordinaire +vers l'un ou l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse des +meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui +restait à faire. Il était en état de garder toutes les convenances, +averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la +succession nécessaire de ses attitudes, et aussi d'éviter à la +visiteuse comme à lui-même des stations longues et inutiles entre les +politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses démarches en +prenaient une sûreté et une maîtrise qui lui faisaient honneur. + +Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut +gré. Sans regarder seulement le trône de Parme et de Modène, et +laissant à sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le +beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la +petite noblesse agricole du département, un peu traîné avec de petits +jeunes gens mal élevés. Mais le sens de la vie lui venait. Les +embarras d'argent avaient beaucoup exercé son intelligence et elle +commençait à comprendre le devoir social. Panneton ne lui déplaisait +pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très noirs +collés aux tempes, de gros yeux hors de la tête, un air d'amoureux +apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin +de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle eût préféré un +superbe garçon, mais elle était encline à la gaieté facile, disposée à +l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses +et par une certaine laideur. Après un moment de gêne bien naturelle, +elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni même très ennuyeux. + +Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la duchesse et de la +duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de +s'arrêter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des +Baudouin. + +Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre était, comme ces +tableaux du peintre érotique, toute jonchée de vêtements de femme et +de linge fin. + +--Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux... + +--Parfaitement. + +Il possédait _le Jardinier galant_ et _le Carquois épuisé_, deux +petites gouaches qu'il avait payées soixante mille francs pièce à la +vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par +l'usage qu'il en faisait. + +Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et même un peu +mélancolique, cette fine, élégante, coulante figure de femme, et il +goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui +s'avivait à mesure qu'elle revêtait pièce à pièce son caractère social +avec ses vêtements. + +Elle demanda la liste des candidats: + +--Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; docteur +Fornerol; Mulot, explorateur. + +--Mulot? + +--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le père Mulot l'envoya +faire le tour du monde. Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un +candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il ouvrira des +débouchés nouveaux à leurs produits. Et surtout ils sont flattés. + +Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle voulut connaître +la proclamation aux électeurs sénatoriaux. Il la lui résuma et en +récita les passages qu'il savait par coeur. + +--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et les nationalistes +purs n'ont pas assez insisté sur l'apaisement. Ensuite nous +flétrissons le parti sans nom. + +Elle demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom? + +--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires, +c'est le nôtre. Il n'y a pas d'équivoque possible... Nous flétrissons +les traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent. +Cela, très utile, pour la petite noblesse ruinée. Ennemis de toute +réaction, nous répudions la politique d'aventures. La France veut +résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait l'épée du +fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et +tendresse sur son admirable armée nationale.. Il faudra changer un peu +cette phrase-là. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres manifestes +électoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de +l'armée. + +--Et vous me promettez que Dieudonné passera. + +--Dieudonné ou Goby. + +--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez pas plus sûr que ça, +vous auriez dû me prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre, +on dirait que c'est la même chose. + +--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, Brécé échoue.... + +--Vous savez, Brécé est de nos amis. + +--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brécé échoue avec +sa liste, et M. de Gromance, en contribuant à son échec, se sera +acquis des titres à la reconnaissance du préfet et du gouvernement. +Après les élections, quel qu'en soit le résultat, vous reviendrez voir +mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il +soit. + +--Ambassadeur. + +Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brécé; +colonel Despautères; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher, +obtint cent voix en moyenne. La liste des républicains progressistes: +Félix Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; +Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en +moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne réunit sur son +nom que cent vingt suffrages. Les trois autres sénateurs sortants, +républicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne. + +Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à soixante voix. + +Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, sénateurs sortants +radicaux, et Félix Panneton, républicain progressiste, furent élus. + + + + +XX + + +--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M. +Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son +lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons, +toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées, +de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses +mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes, +tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de +toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux +de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les +arts et métiers de l'univers. + +--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette +immense Exposition? + +--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à +la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci +n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de +considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la +consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire, +l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, +un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout +d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et +Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on +ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet +tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville +retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils +étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait: + +»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par +sa lâcheté. + +»Et Jean Mouton répondait: + +»--J'aimerais assez une guerre navale. + +»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à +l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur +terre et sur mer? Qui nous en empêche? + +»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que +quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les +traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est +nécessaire. + +»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre +que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis. + +»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien +tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas +s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les +bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère. + +»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque +élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le +candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains +plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le +gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage +obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet, +il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux +dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de +gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé. + +»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien +qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la +moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des +papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une +telle moinerie pullule en ce pays et le dévore! + +»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et +vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et +douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous +souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de +l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous +assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux +Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français», +c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces +trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple +au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de +sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des +produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une +large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la +France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers, +étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le +système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que +l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit +nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean +Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères +s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande +foule de menus bourgeois et de limonadiers. + +»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec +innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus +d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous +deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur +candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je +vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps, +menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions, +d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi +la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres +supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques, +syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et +les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux +Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des +Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et +pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la +possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne +de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs +en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un +tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et +vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie, +Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, +feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les +Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas +qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet +de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie +entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons, +fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne +d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie; +je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui +les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane, +Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, +revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes +pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les +Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque; +et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables +crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de +gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et +vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous +atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant +de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un +jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après +cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête! + + + + +XXI + + +Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre +la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses +papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance +du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir +préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa +vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord +avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait, +conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait +bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand +il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les +tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit +pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un +constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de +cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette +manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le +féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se +nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme +d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les +cafés-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_, +obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885. + +Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse +se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque +moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la +royauté légitime, et que la troisième République n'est pas +sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand +soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime. +Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui +témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en +sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables. +Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de +non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on +m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on +n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant +de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les +condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient +pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été +déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des +civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange. + +A quoi d'excellentes gens m'ont répondu: + +--On se défend comme on peut. + +Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à +renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était +impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui +avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des +prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la +malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux, +entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la +République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus +conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi +revenir avec les hirondelles. + +Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés +dans le dessein de les offrir au Prince pour rentrée à Paris, par +l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère +Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro. +Elle n'eut point la douleur de les vendre à perte. Elle fit même un +petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces +six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus +revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette +royauté dont ils devaient conduire le triomphe. + +Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une +curiosité limitée, siégeait longuement. + +Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la +naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitté, +mais qui retenaient quelques accusés. + +--Quels bandits! s'écria-t-il. + +--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère. +Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait +fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline, mais +c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait +aujourd'hui en France. + +--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait +jamais eu beaucoup d'illusions. + +Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence. + +--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon. + +--Comment? + +--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous, +Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être +enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques, +naturellement. + +--Je ne comprends pas. + +--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la +monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du +sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il +aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros +à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat, +qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La +belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans +la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous +parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou +trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous +pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à +gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes +mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier. +Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous +chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous +congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des +vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez +fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez +commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de +responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre +ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et +de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est +possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est +toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger +quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine; +on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime +existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire. +Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous +vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de +votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes +les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire +la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher +ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par +exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous +encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre +renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du +toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à +la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les +bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur. + +Lacrisse répliqua sèchement: + +--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve +pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos. + +--Je ne plaisante pas. + +--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du +scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action, +toujours et quand même. + +Henri Léon protesta: + +--Je vous assure que je suis très sérieux. + +--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne +comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez +dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait +de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, +à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure +qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le +courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il +ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale, +mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour +la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On +n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est +vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le +gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce +que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne +suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la +République, avec l'aide des républicains. + +»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les +nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous étranglerons la gueuse. +Et tout d'abord il faut travailler les élections municipales.» + + + + +XXII + + +Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui +pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra +dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était +violent. On y respirait un amour haineux de la France et un +patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez +farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les +églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations. +Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui +était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus +orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la +cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se +mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur +patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa +voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages +par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges, +qui brillaient sous la voilette. + +La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand, +sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix +marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner, +et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la +police!» + +Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère. +Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la +Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais +regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait +les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les +républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération! +O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui +ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs, +qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des +conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.» +Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches. +Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi +de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait +les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau +au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la +police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil +amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc +fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des +choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était +couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de +poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un +sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été +mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste. + +L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut +de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut +désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries +comme candidat aux élections municipales du 6 mai. + +C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux +précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le +président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire +triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, +Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son +mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait +mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il +n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on +l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le +quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous +nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère +Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient +antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On +pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle +de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M. +Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes +royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un +changement de régime, surtout pendant l'Exposition. + +Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son +drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur. +Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M. +Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait +l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire. + +Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le +temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon +juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis. + +--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un +monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant +l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer +républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous +déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est +tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer +nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes +nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la +bonne cause que vous soyez élu. + +Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui +exposer la situation et protester de son dévouement. + +On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée +nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme. +Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du +gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril +collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à +l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le +service des eaux. + +De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était +dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point +l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin, +avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne +le suivait pas aveuglément. + +--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera +d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits. + +Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant +obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à +vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment +cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et +célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie +industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il +devenait un concurrent redoutable. + +Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur +courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin +d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription +municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit +Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de +républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de +Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici: + +Messieurs les Électeurs, + +Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de +demander compte aux candidats aux élections municipales de leur +sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du +pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle +d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher +pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au +pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à +l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare +des lois tyranniques, vous voterez tous pour + +M. Joseph LACRISSE + +AVOCAT A LA COUR D'APPEL + +_Candidat de la liberté de conscience et de la République honnête._ + +Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé d'abord +désigner un candidat à eux, dont les voix, au second tour, se fussent +reportées sur Lacrisse. Mais le péril imminent imposait l'union. Les +socialistes nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent à la +candidature Lacrisse et firent un appel aux électeurs: + +Citoyens, + +Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine, +socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les traîtres! A +bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la +République sociale nationaliste!_ + +Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses +immeubles, se gardèrent d'intervenir dans une affaire électorale. Ils +étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres; +et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des +amis laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, dans une +circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette +circulaire, qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries: + +_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux, +valeurs, et généralement tous objets, meubles et immeubles, +sentiments, affections, etc., etc._ + +Messieurs, + +C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de +troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours à +d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute +l'armée des francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de +l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût le candidat des +incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards. + +C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la +persécution abominable qui sévit si cruellement à cette heure, et que +vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent +des pauvres. Votez tous pour + +M. Joseph LACRISSE + +AVOCAT A LA COUR D'APPEL + +_Candidat de Saint-Antoine_ + +N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur +imméritée de voir échouer son candidat. + +_Signé_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND, +architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier. + +On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le +nationalisme a porté la discussion des candidatures municipales à +Paris. + + + + +XXIII + + +Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la +campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme +Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à +l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il +parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par +la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en +sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce +qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu +dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait +sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques, +répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti +était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau, +on le croyait. + +Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et +très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres, +semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux +affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que +Joseph Lacrisse brillait d'innocence. + +Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était +petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le +nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre +d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de +beauté sensible au petit commerce. + +Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et +jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le +servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme +Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le +pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des +chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se +faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui +l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer +des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi +semblait-il froid, obscur, ennui. + +Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la +petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les +journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les +brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il +saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas +bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée +nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant +qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé. +Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour +inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un +fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, +celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable +armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.» +C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des +Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans +l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme +Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots +patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne +produisait pas d'effet. + +Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme +Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit +que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât, +elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il +perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se +dissimulait. Il devenait imperceptible. + +Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de +bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre +blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des +pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était, +disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi +coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des +Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph +Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée. + +Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement, +Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y +vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté +dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz +lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux +Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent +tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle +violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible +de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage, +ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et +d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y +poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral, +d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une +inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup +d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit +deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux +de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du +manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis +du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues. + +Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses +amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer, +décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M. +Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille +trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M. +Raimondin. + +--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une +victoire pour la République. + +--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse. + +Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité: + +--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en +mon nom nos vaillants amis. + +Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté: + +--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie: +télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès. + +Cependant des cris partaient de la rue joyeuse: + +--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les +traîtres! à bas les juifs! + +Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule +barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière. +Il saisit la main du nouveau conseiller municipal. + +--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse. + +Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire, +l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez +comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux. + +--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg. + +Mais le baron ne le lâchait point. + +--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions +aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur +Lacrisse. + +Cependant la foule criait: + +--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas +Raimondin! Mort aux juifs! + +Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs. + +Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue, +triomphante. + +Elle savait déjà. + +--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts. + +Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens +mystique. + +Elle le pressa dans ses beaux bras: + +--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection. + +Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes, +n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus +d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph +Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua: + +--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est +pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui +demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience +plusieurs fois. + +Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait +belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda: + +--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce +pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une... + +Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle, +agenouillée à ses pieds, murmura: + +--Je t'aime! + +Et la nuit seule entendit le reste. + +Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans +son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait +sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un +pâté froid. Son échec l'étonna. + +--Je m'y attendais, dit-il. + +Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied. + +--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle, +président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé +empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le +courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs +mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes +les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les +électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es +battu, c'est bien fait! + +Anselme Raimondin haussa les épaules. + +--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette +élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le +mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands +magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait +payer leurs souffrances. Voilà tout. + +Et avec un pâle sourire: + +--Ils seront bien attrapés! + + + + +XXIV + + + M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM. +Goubin et Denis, ses élèves: + +--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La +paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en +ont donné l'assurance. + +Et voici ce que conta M. Bergeret: + +--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe +qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq +s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères: + +»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que +nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais +militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite +Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous +l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français +que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux. +Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments +militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et, +quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne +ferons pas la guerre. + +»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je +voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste, +que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les +Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se +défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de +belles affiches blanches. + +»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos +sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie. +Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer +mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi. + +»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde: + +»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le +suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous +contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous +avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix +molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la +fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons +une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore, +équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix +menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante, +tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus +épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi +l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà, +monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou +trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde. + +»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les +Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de +cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de +sycomore antique: + + Toi qui de vent te repais, + Trublion, ma petite outre, + Si vraiment tu veux la paix, + Commence par nous la f... + + + + +XXV + + +Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant +depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph +Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez +elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg +Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les +ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La +main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus +s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes +des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait +abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins +d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les +figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone +viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes. + +Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le +moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi +que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres +défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des +Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des +félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de +Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme, +Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes +en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des +volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur +suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier, +convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat +commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été +frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le +meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des +jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts, +qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société +bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches, +gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous +la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de +ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin +travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un +peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux +grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de +Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions +d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des +spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les +pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont +les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table +Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe +Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des +Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et +Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard +blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que +jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives. +C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait +chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, +un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis +l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société +française. + +Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître +de la maison. + +La conversation vint à rouler sur la politique. + +--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi, +vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne +sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que +nous faisons des réunions publiques... + +--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour +avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire +campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous +les jours la boxe et le bâton. + +--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion. + +--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a +des coups de savate exquis, et bien à lui... C'est un professeur de +premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement. + +--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde. + +--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes +supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience: +massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation +substantielle. Sa devise est « Contre la graisse, pour le muscle». Et +il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une +élasticité... et un coup de pied d'une souplesse... + +Madame de Chalmot demanda: + +--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère? + +Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation +sa jolie tête de petit Samuel. + +--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera +remplacé par un autre tout pareil. + +--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La +France sera ruinée. + +--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le +nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il +nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six +semaines au moins, pour le rendre odieux. + +--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la +baronne. + +Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de +jolis carnets de bal. + +--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une +admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté +par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure +honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui +possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque +chef-d'oeuvre. + +Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa +veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les +châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la +Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus, +ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles +historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de +la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son +château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages +des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du +XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules, +flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais +bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer +quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition +rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses +et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu +prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc +rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on +seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il +vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.» + +Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista: + +--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne +de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et +patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre +meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble, +vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en +Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui +proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en +céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!... + +Le baron Davant arrêta Frémont: + +--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas +de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur +de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne +faut pas dire le contraire. + +Frémont reprit ses supplications: + +--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre +tenture de Leprince, _la Fiancée moscovite_. Et vous vous assurerez +des droits à la reconnaissance nationale. + +Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du +regard Joseph Lacrisse, qui lui dit: + +--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent. + +Puis, par déférence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il +fallait faire. + +Il lui répondit: + +--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à vous donner. +Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à l'Exposition, ce sera tout un. +Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Théophile Gautier. + +--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à l'heure aller annoncer au +ministère que j'ai décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la +rosette. + +Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il fût un sot. Mais il ne +méprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un +condamné de la Commune fût officier de la Légion d'honneur. + +--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare le discours +que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-Écuries. + +--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile. +Vous improvisez si merveilleusement!... + +--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de +parler aux électeurs. + +--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais +c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de +programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais.... + +--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit +Jambe-d'Argent. + +--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on +ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux +Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les +bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les +républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont +républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à +Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le +président de mon Comité, me le crie à plein gosier: + +«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je +la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur +Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un +terrain d'entente. + +«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer +l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent +à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain. + +--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon. + +--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux +Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs +riches qui font campagne avec nous. + +--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était +pieux. + +--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les +francs-maçons, répondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur +reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes +leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont +levées sur le cri mille fois répété de: «A bas les francs-maçons!» Sur +quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt +frappé, renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par +les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais il y a +des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas +encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas +encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier +a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il +est contre les abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la +politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se disent +anticléricaux. + +--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et +surprise. + +--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et +j'appelle cela être contre la religion. Qui dit anticlérical dit +antireligieux. + +--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore +beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher. + +--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents. + +--Lesquels? demanda Henri Léon. + +Il y eut un silence et Henri Léon reprit. + +--Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi +avait remporté des succès prodigieux. Il s'est usé. + +--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on +nous use de même. Les républicains, qui se sont très bien défendus +contre lui, se défendent très mal contre nous. + +--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je +crains. Nous avons des amis à la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent? +Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise +ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle. + +--C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si +c'avait été possible, Méline l'aurait fait. Il faut être juste. +Mélinefait ce qu'il peut. + +--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du +Sénat et de la Chambre nous cèdent la place. C'est votre avis, +Lacrisse? + +--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se +cognait. C'était le bon temps. + +--Il peut revenir, dit Henri Léon. + +--Croyez-vous? + +--Dame! si nous le ramenons. + +--C'est vrai! + +--Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons. + +--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent. + +--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout +prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé +chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une +drogue! + +--Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse. + +--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais +que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut +pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser, +selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture +nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et +d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons +reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en +saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de +monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront +au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la +fiole. Agitez, messieurs, agitez. + +--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde. + +--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans +quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse. + +--Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!... + +--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas. + +--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin. + +--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront? + +--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient +mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans +quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil, +Lacrisse? + +--Donnez toujours. + +--Vous avez été nommé par deux mille électeurs? + +--Deux mille trois cent neuf. + +--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille +trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au +nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos +électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits +commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents. + +Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et +gravité: + +--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant +tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme +eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils +jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je +pense que vous n'hésitez pas à l'approuver. + +--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous, +qu'ils ne sont pas très forts. + +--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je +ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que.... + +Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il +n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui +refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui +fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva +pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur: + +--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez. + +--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos +électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec +les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! +votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord +parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe +pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles. + +--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon +cher, que vous ne connaissez pas l'électeur. Je le connais, moi! Les +imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se +trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les +trompe pas.... + +--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre. + +--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité. + +Puis, se ravisant: + +--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper. + +--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le +pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Père Adéodat. C'est +un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin +sourire, les mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez, +contentez votre majorité. Nous ne serons pas offensés ça et là d'un +vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou +même contre l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en +séance publique à vos électeurs républicains, et soyez à nous dans les +commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne +besogne. Que la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale, +c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que +les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront +plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active +et compacte l'emporte toujours sur une majorité inerte et confuse.» + +»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est +admirable de patience et de sérénité. Quand nos amis viennent lui dire +en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles préparent +les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les +associations, ce sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne répond +rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres. +Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et +la vente des biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie très +chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans +efforts et sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos +grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et +nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions, +nous ont été sans cesse disputés par de puissants ennemis, seigneurs, +évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou devant les +tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un +gibet. Pour soustraire nos richesses à la cupidité du pouvoir laïque, +il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de +Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui +dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaidé +pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans +que nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit +que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrayés ni découragés. +Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres. +Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui +ne nous feront pas défaut: la protection du Ciel et l'impuissance +parlementaire.» + +**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le +crâne luisant du Père Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat du +Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand politique. +Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter +le charcutier qui est républicain et à charmer le marchand de +parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat, voyez-le sans +cesse et le revoyez. + +--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en +effet très intelligent. Ces bons Pères se sont enrichis avec une +rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier. + +--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère +compris entre la rue des Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron +Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils réalisent +patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein +Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une +immense basilique, qui attirera, chaque année, des millions de +pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des +maisons de rapport. + +--Je le sais bien, dit Lacrisse. + +--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est +Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pères +organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger. +Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les +pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils s'est fait la tête +d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les +clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en +tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la +grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule +la résistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prières. A +la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et +ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées, +attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter, +humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que +le monde.» Et, rentré à Paris, il bâtit des maisons ignobles, des +immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques creuses +posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans. + +--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont +les immeubles des Grandes-Écuries dont je parlais tout à l'heure, et +qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à +ses dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une +quinzaine d'années. Avant quinze ans, les bons Pères posséderont tout +le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse. + +Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant. + +--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des +objets prêtés courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du +moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous +choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer. + +--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez +tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du père François. + +On prit le café dans le petit salon. + +Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait +d'ajouter à son répertoire quelques chansons royalistes de la +Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès +dans les salons. + +Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_: + + Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel, + Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme, + Fier de périr pour le sol paternel, + Avec ivresse exhalait sa grande âme: + Ah! sans regret je puis mourir; + Mon sort, dit-il, sera digne d'envie, + Puisque jusqu'au dernier soupir, + Sans reproche j'ai pu servir + Mon roi, ma belle et ma patrie. + +Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste, +s'approcha de Joseph Lacrisse: + +--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14 +Juillet? + +--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un +mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des +manifestations spontanées se produisent.... + +--Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui +s'attendait à être exécuté à son cercle, et contre qui une plainte en +escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir. + +--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous +avons l'argent. + +--Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif. + +--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit +Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le +garderons vingt ans. + +--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux +arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, dans le vague de l'avenir. + +--D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous +avons déjà commencé. + +--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues +avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser à +ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et de +paralyser la défense nationale. + +--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement. +Nous crions: «Vive l'armée!...» + +--Je te crois, dit le petit Dellion. + +--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de +ralliement. Si le gouvernement se met à remplacer les généraux +nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus +crier: «Vive l'armée!» + +--Pourquoi? demanda le petit Dellion. + +--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les +yeux! + +--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers +est excellent. Si le ministère de trahison arrive à mettre dans le +haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde. + +--Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous +serons obligés de crier: «Vivent les neuf dixièmes de l'armée!» Et +pour un cri, c'est trop long. + +--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on +sait bien que ça veut dire: «Vive Mercier!» + +Jambe-d'Argent, au piano, chanta: + + Vive le Roi! Vive le Roi! + De nos vieux marins c'est l'usage, + Aucun d'eux ne pensait à soi, + Tout en succombant au naufrage, + Chacun criait avec courage: + Vive le Roi! + +--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon +jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule +électrisée, revenant de la revue et acclamant les régiments au +passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On +peut soulever les masses profondes. + +--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie +des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un +nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa +femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie +dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa +femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules +sont inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur +ferez pas faire une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et les +feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques. +Le populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises +et une estrade drapée d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense +qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir +le moment psychologique. + +--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde. + +--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon. + +--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent? + +--Quelle idée! + +--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je +ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on +trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils +veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien +désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être +un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois. + +--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que +nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si +nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce +monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien. + +--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde. + +Jambe-d'Argent chanta: + + Vive le Roi! ce cri de ralliement + Des vrais Français est le seul qui soit digne. + Vive le Roi! de chaque régiment + Que ces trois mots soient la seule consigne. + +--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de +repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons. + +--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un +seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés +de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et +prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous +sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre +aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si, +arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous +dépérissons. + +»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement, +nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en +notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la +plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher +jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de +notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. +Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est +pas aperçu que c'était par nos soins.» + +Jambe-d'Argent chanta: + + Puisqu'ici notre général + Du plaisir nous donn' le signal, + Mes amis, poussons à la vente; + Si nous voulons bien le r'mercier, + Chantons, soldat, comme officier: + Moi, Jarnigoi! + Je suis soldat du Roi, + J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante. + +--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les +yeux mi-clos. + +--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle +_Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit +chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles +chansons royalistes de la Restauration. + + Moi, Jarnigoi! + Je suis soldat du Roi. + +Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où +il avait posé son chapelet et ses médailles: + +--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par +notre Saint père le pape. + +--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la +rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le +quatorze!... + +--J'en suis, dit Jacques de Cadde. + +--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion. + +--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait +jusque-là gardé le silence. + +Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti +politique. + +Il ajouta: + +--Le nationalisme commence à me raser. + +--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère. + +--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant. + +Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues, +qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front. + +Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et +Dellion eut une parole de consentement. + +--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant? + +Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un +moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est +vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta: + +--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne +voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour +ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté +l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas +cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un +arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond, +avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait +vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer +d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et +moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir. + + + + +XXVI + + +--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intérêt. +Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai découvert dans le livre +assez précieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxième chapitre +relatif à ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur +Goubin? + +M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur. + +--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout +de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins +que le précédent. + +Et le maître lut ce qui suit: + +_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une +belle harangue que Robin Mielleux leur feict._ + +»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et +université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio, +ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit +concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et +marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts +beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux +marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à +Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car +estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin +Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne +desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de +fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien +idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient +décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la +boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et +faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient +occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi +estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous +mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction +parfaicte et bel ordre de bataille. + +»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées, +lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient +ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer, +subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez +esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à +cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance +guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est +conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de +mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust +plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des +chambrières. + +»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de +Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre +homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé +demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce +qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions +passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé +fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de +ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les +apothicaires de la ville du parti des Trublions. + +»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et +plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de +Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite +foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages +d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui +avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la +veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son +salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges +se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y +faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se +rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand +honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et +Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien +vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la +foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les +traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière +estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux +refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus +part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande +force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit +point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les +reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point +maltraités par eulx. + +Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi +naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à +craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades, +pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès +quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, +par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples +estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. +Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions +menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens +en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de +la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, +mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la +ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit +que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne +sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante +frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils +enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois +rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que +Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire +sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir: +assommer de ci de là ung povre diable. + +Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et +estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que +les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire, +mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, +est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons +point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que +devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment +universel et commun vouloir, estoient perplexes. + +Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux +du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions +qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle. +Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique +brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits +poissons, il dict bien doucement: + +«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons. +Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons +apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux +onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle +infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre, +c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me +nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc +des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez +apaisement.» + +Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à +faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin +Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il +nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont +esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil +tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins, +martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en +poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que +donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne +trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en +l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse. + +Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les +testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et +ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille +assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement: + +«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil +dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair +que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous +contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et +apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de +police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des +paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour +prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de +justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés +dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est +Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem +aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas +apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_, +est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort, +c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non +en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx +apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin +Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes +agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds +d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un +d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve +et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et +défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud? + +»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai, +comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en +chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax +vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon +et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le +bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon +moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que +pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois. + +»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et +dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour +l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour +retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune +Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à +vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable, +benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en +coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous, +inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne +trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent +inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et +hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable. +Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix +publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de +troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que +c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple +public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz. +Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que +voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste +rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé +bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme +moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur +escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les +avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons +seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix! +paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est +mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et +serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez +dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui +estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les +bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre +ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict! +C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit +vivre à l'aise.» + + + + +XXVII + + +Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir +dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière», +restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que +dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme, +Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues +Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua +Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de +Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret. +Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable +amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme +faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la +sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante +qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui +tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie +sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces +présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour, +agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse, +lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les +malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle +engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame +de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et +trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais +Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse +de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de +«sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître +d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son +visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle +sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif, +comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une +parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de +Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut +point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine +tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on +nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux, +quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du +vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des +ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité, +pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller +municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries. + +--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp. +L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a +eu de l'enthousiasme. + +--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré +intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos +affaires. + +Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur +le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit +fièrement: + +--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes +ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...» + +--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de +pareils cris... + +--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les +soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les +«oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié +à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de +chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule +n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants, +paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de +province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les +jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les +paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment +vouliez-vous soulever ces familles? + +--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs, +nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de +l'Exposition. + +--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la +Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen +Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par +terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!» + +--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive +l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules. +C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas +assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est +régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous +que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule: +la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans +armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en +criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes +trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou +quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en +courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que +vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous +étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la +révolution était faite. + +--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde. + +--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai +cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher +du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à +cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon +Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous +auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son +parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des +lièvres. + +--Courir où? demanda Joseph Lacriase. + +--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on où va la foule? Le +sait-elle elle-même? Mais qu'importe! Le mouvement est donné. Ça +suffit. On ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des points +stratégiques, c'était bon aux temps antiques de Barbès et de Blanqui. +Aujourd'hui, avec le télégraphe, le téléphone ou seulement les +bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est impossible. +Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle? +Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses, +tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable +d'emporter l'énorme masse humaine des fêtes publiques et des +spectacles en plein air. Vous me demandez où la foule du 14 Juillet +aurait fui, flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris +lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! trahison!» Où elle aurait +fui?... mais dans le lac, je pense. + +--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noyée, voilà +tout. + +--Eh bien! reprit Henri Léon, trente mille citoyens noyés, ce n'était +donc rien? Le ministère et le gouvernement n'en auraient donc éprouvé +ni difficultés sérieuses ni péril réel? Ce n'était donc pas une +journée?... Tenez, vous n'êtes pas des politiques. Vous n'êtes pas +fichus de renverser la République. + +--Vous verrez ça après l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la +candeur de la foi. Moi, pour commencer, à Longchamp, j'en ai crevé un. + +--Ah! vous en avez crevé un? Demanda le jeune Dellion avec intérêt. +Quel type était-ce? + +--Un ouvrier mécanicien... Si c'avait été un sénateur, c'aurait mieux +valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un +ouvrier que sur un sénateur. + +--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mécanicien? demanda Lacrisse. + +--Il criait: «Vivent les soldats!» Je l'ai crevé. + +Alors le jeune Dellion, piqué d'une émulation généreuse, fit connaître +qu'un socialiste dreyfusard ayant crié «Vive Loubet!», il lui avait +cassé la gueule. + +--Tout va bien! dit Jacques de Cadde. + +--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons +des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet, +Waldeck, Millerand, André sont rentrés chacun chez soi. Ils n'y +seraient pas rentrés si on m'avait écouté. Mais on ne veut pas agir. +Nous manquons d'énergie. + +Joseph Lacrisse répondit gravement: + +--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a rien à faire pour +l'instant. Après l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment +sera favorable. La France, après la fête, aura mal aux cheveux. Elle +sera de mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien ne +sera plus facile alors que de provoquer une crise ministérielle et +même une crise présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon? + +--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il ne faut pas se +dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et +que Loubet sera un peu moins impopulaire. + +Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les +Trublions ensemble protestèrent et s'efforcèrent d'étouffer par leurs +cris une si fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une voix très douce +poursuivit: + +--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il était +haï sur l'idée que nous avions donnée de lui: il ne la remplira pas +toute. Il n'est pas assez grand pour égaler l'image que nous en avions +dressée, à l'épouvante des foules. Nous avons montré un Loubet de cent +coudées, protégeantles voleurs parlementaires et détruisant l'armée +nationale. La réalité paraîtra moins effrayante. On ne le verra pas +toujours sauver les voleurs et désorganiser l'armée. Il passera des +revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus +honorable que d'aller à pied. Il donnera des croix; il répandra +abondamment les palmes académiques. Ceux qu'il aura décorés ou palmés +ne croiront plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il aura des +mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus +bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être acclamé. Les paysans crieront sur +son passage: «Vive le président» comme si c'était encore le bon +tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. Et si +l'alliance russe venait à repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez +nos amis nationalistes dételer sa voiture. Je ne dis pas que c'est un +homme d'un puissant génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il +cherche à améliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu +le couler; il nous use. + +--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de Cadde. + +--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à nous user. Ainsi, notre +Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui +nous donna la majorité! «Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les +électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les élus radieux +répondaient: «Mort aux juifs! Vive l'armée!» Mais comme le nouveau +Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de +ses électeurs, ni distribuer aux petits commerçants l'argent des +riches Israélites, ni même épargner aux ouvriers les souffrances du +chômage, il trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus +odieux qu'il aura été plus désiré. Il risque avant peu de perdre sa +popularité dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus. + +--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! s'écria Joseph Lacrisse. +Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien à craindre. Nous +dirons à l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon marché», et +l'électeur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, élu sur +un programme exclusivement politique, exercera une action décisive +dans la crise politique et nationale qui va éclater après la fermeture +de l'Exposition. + +--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne +la tête du mouvement démagogique. S'il est modéré, régulier, sage, +conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé +pour renverser la République et chambarder le parlementarisme. + +--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de Cadde. + +--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues.... + +--La trompe! la trompe! + +Chassons des Aigues dédaigna l'interruption: + +--Qu'on émette de temps à autre un voeu, un pur voeu, tel que +celui-ci: + +«Mise en accusation des ministres....» + +Le jeune de Cadde cria plus fort: + +--La trompe! La trompe!... + +Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison. + +--Je ne suis pas opposé, en principe, à ce que nos amis sonnent +l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assemblées, +l'argument suprême des minorités. Il faut la réserver pour le +Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher +ami, qu'à l'Hôtel de Ville nous avons la majorité. + +Cette considération ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus +fort que devant: + +--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si +vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est nécessaire qu'un +conseiller municipal sache sonner de la trompe. + +--Je reprends, dit Chassons des Aigues, sérieux comme s'il taillait un +bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres; +deuxième voeu: mise en accusation des sénateurs; troisième voeu: mise +en accusation du président de la République... Après quelques voeux de +cette force le ministère procède à la dissolution du Conseil. Le +Conseil résiste et fait un véhément appel à l'opinion. Paris outragé +se soulève... + +--Croyez-vous, demanda doucement Léon, croyez-vous, Chassons, que +Paris outragé se soulèvera? + +--Je le crois, dit Chassons des Aigues. + +--Je ne le crois pas, dit Henri Léon.... Vous connaissez le citoyen +Bissolo, puisque vous l'avez décervelé, le 14, à la revue. Je le +connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des +manifestations qui suivirent l'élection du triste Loubet, le citoyen +Bissolo vint à moi comme au plus constant et au plus généreux de ses +ennemis. Nous échangeâmes quelques paroles. Tous nos camelots +donnaient. Les cris de: «Vive l'armée!» grondaient de la Bastille à la +Madeleine. Les promeneurs, amusés et souriants, nous étaient +favorables. Lançant comme une faux son long bras de bossu vers la +foule, Bissolo me dit: «Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle +vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand +vous ne vous méfierez pas». Ainsi parla Bissolo au coin de la rue +Drouot le jour où Paris s'offrait à nous. + +--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'écria Joseph Lacrisse. +Il est infâme. + +--Il est prophétique, répliqua Henri Léon. + +--La trompe, la trompe, il n'y a que ça, chanta, d'une voix pâteuse, +le jeune Jacques de Cadde. + +FIN + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS *** + +This file should be named mnsrb10.txt or mnsrb10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, mnsrb11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, mnsrb10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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THIBAULT)</p> + +<br> +<br> + + +<hr width="50%" align="center"> +<br><center> +<h1>MONSIEUR BERGERET A PARIS</h1> +</center> +<br> +<hr width="50%" align="center"> +<br> +<br> + + +<p>I</p> + +<p>M. Bergeret était à table et prenait son repas +modique du soir; Riquet était couché à ses +pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait l'âme +religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il +tenait son maître pour très bon et très +grand. Mais c'est principalement quand il le voyait à +table qu'il concevait la grandeur et la bonté souveraines +de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui +étaient sensibles et précieuses, les choses de la +nourriture humaine lui étaient augustes. Il +vénérait la salle à manger comme un temple, +la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux +pieds du maître, dans le silence et +l'immobilité.</p> + +<p>--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille +Angélique en posant le plat sur la table.</p> + +<p>--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, +inhabile aux armes, et tout à fait incapable de faire +oeuvre d'écuyer tranchant.</p> + +<p>--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux +femmes, c'est aux messieurs à découper la +volaille.</p> + +<p>--Je ne sais pas découper.</p> + +<p>--Monsieur devrait savoir.</p> + +<p>Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique +et son maître les échangeaient chaque fois qu'une +volaille rôtie venait sur la table. Et ce n'était +pas légèrement, ni certes pour épargner sa +peine, que la servante s'obstinait à offrir au +maître le couteau à découper, comme un signe +de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans +dont elle était sortie et chez les petits bourgeois +où elle avait servi, il est de tradition que le soin de +découper les pièces appartient au maître. Le +respect des traditions était profond dans son âme +fidèle. Elle n'approuvait pas que M. Bergeret y +manquât, qu'il se déchargeât sur elle d'une +fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son +office de table, puisqu'il n'était pas assez grand +seigneur pour le confier à un maître d'hôtel, +comme font les Brécé, les Bonmont et d'autres +à la ville ou à la campagne. Elle savait à +quoi l'honneur oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison +et elle s'efforçait, à chaque occasion, d'y ramener +M. Bergeret.</p> + +<p>--Le couteau est fraîchement affûté. +Monsieur peut bien lever une aile. Ce n'est pas difficile de +trouver le joint, quand le poulet est tendre.</p> + +<p>--Angélique, veuillez découper cette +volaille.</p> + +<p>Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, +découper le poulet sur un coin du buffet. A l'endroit de +la nourriture humaine, elle avait des idées plus exactes +mais non moins respectueuses que celles de Riquet.</p> + +<p>Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, +les raisons du préjugé qui avait induit cette bonne +femme à croire que le droit de manier le couteau à +découper appartient au maître seul. Ces raisons, il +ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant +de l'homme se réservant une tâche fatigante et sans +attrait. On observe, en effet, que les travaux les plus +pénibles et les plus dégoûtants du +ménage demeurent attribués aux femmes, dans le +cours des âges, par le consentement unanime des peuples. Au +contraire, il rapporta la tradition conservée par la +vieille Angélique à cette antique idée que +la chair des animaux, préparée pour la nourriture +de l'homme, est chose si précieuse, que le maître +seul peut et doit la partager et la dispenser. Et il rappela dans +son esprit le divin porcher Eumée recevant dans son +étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il +traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. +«Eumée se leva pour faire les parts, car il avait +l'esprit équitable. Il fit sept parts. Il en consacra une +aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il donna +une des autres à chaque convive. Et il offrit, à +son hôte, pour l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil +Ulysse s'en réjouit et dit à +Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher +à Zeus paternel, pour m'avoir honoré, tel que je +suis, de la meilleure part!» Et M. Bergeret, près de +cette vieille servante, fille de la terre nourricière, se +sentait ramené aux jours antiques.</p> + +<p>--Si monsieur veut se servir?...</p> + +<p>Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois +d'Homère, une faim héroïque. Et, en +dînant, il lisait son journal ouvert sur la table. +C'était là encore une pratique que la servante +n'approuvait pas,</p> + +<p>--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une +chose excellente.</p> + +<p>Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous +la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si +bonne qu'en fût l'odeur, il n'en réclamait point sa +part. Et même il n'osait toucher à ce qui lui +était offert. Il refusait de manger dans une salle +à manger humaine. M. Bergeret, qui était affectueux +et compatissant, aurait eu plaisir à partager son repas +avec son compagnon. Il avait tenté, d'abord, de lui couler +quelques menus morceaux. Il lui avait parlé obligeamment, +mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne la +bienfaisance. Il lui avait dit:</p> + +<p>--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour +toi, du moins, je suis le bon riche.</p> + +<p>Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du +lieu l'épouvantait. Et peut-être aussi avait-il +reçu, dans sa condition passée, des leçons +qui l'avaient instruit à respecter les viandes du +maître.</p> + +<p>Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de +coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son ami un +morceau de chair délicieuse. Riquet avait +détourné la tête et, sortant de dessous la +nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux +humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient:</p> + +<p>--Maître, pourquoi me tentes-tu?</p> + +<p>Et, la queue basse, les pattes fléchies, se +traînant sur le ventre en signe d'humilité, il +était allé s'asseoir tristement sur son +derrière, contre la porte. Il y était resté +tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait admiré la +sainte patience de son petit compagnon noir.</p> + +<p>Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi +il n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que +Riquet, après le dîner auquel il assistait avec +respect, irait manger avidement sa pâtée, dans la +cuisine, sous l'évier, en soufflant et en reniflant tout +à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit +le cours de ses pensées.</p> + +<p>C'était pour les héros, songeait-il, une grande +affaire que de manger. Homère n'oublie pas de dire que, +dans le palais du blond Ménélas, +Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les +viandes et faisait les parts. Un roi était digne de +louanges quand chacun, à sa table, recevait sa juste part +du boeuf rôti. Ménélas connaissait les +usages. Hélène aux bras blancs faisait la cuisine +avec ses servantes. Et l'illustre Étéonteus coupait +les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction reluit encore sur +la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons au +passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je +suis petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, +cette femme primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait +davantage si j'avais l'appétit d'un Atride ou d'un +Bourbon.</p> + +<p>M. Bergeret en était à cet endroit de ses +réflexions, quand Riquet, se levant de dessus son coussin, +alla aboyer devant la porte.</p> + +<p>Cette action était remarquable parce qu'elle +était singulière. Cet animal ne quittait jamais son +coussin avant que son maître se fût levé de sa +chaise.</p> + +<p>Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille +Angélique, montrant par la porte entr'ouverte un visage +bouleversé, annonça que «ces +demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret +comprit qu'elle parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille +Pauline qu'il n'attendait pas si tôt. Mais il savait que sa +soeur Zoé avait des façons brusques et soudaines. +Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, qui +maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles +cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait +résisté à une éducation +libérale, l'induisait à croire que tout +étranger est un ennemi. Il flairait pour lors un grand +péril, l'épouvantable invasion de la salle à +manger, des menaces de ruine et de désolation.</p> + +<p>Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa +serviette à la main, et qui se recula ensuite pour +contempler cette jeune fille, mystérieuse comme toutes les +jeunes filles, qu'il ne reconnaissait plus après un an +d'absence, qui lui était à la fois très +proche et presque étrangère, qui lui appartenait +par d'obscures origines et qui lui échappait par la force +éclatante de la jeunesse.</p> + +<p>--Bonjour, mon papa!</p> + +<p>La voix même était changée, devenue moins +haute et plus égale.</p> + +<p>--Comme tu es grande, ma fille!</p> + +<p>Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents +et sa bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce +plaisir lui fut tout de suite gâté par cette +réflexion qu'on n'est guère tranquille sur la terre +et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent +une entreprise incertaine et difficile.</p> + +<p>Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque +joue.</p> + +<p>--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je +ne vous attendais pas aujourd'hui. Mais je suis bien content de +vous revoir toutes les deux.</p> + +<p>Riquet ne concevait pas que son maître fît +à des étrangères un accueil si familier. Il +aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence, mais +il était accoutumé à ne pas comprendre +toutes les actions des hommes. Laissant faire à M. +Bergeret, il faisait son devoir. Il aboyait à grands coups +pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du +fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; +un pli hideux des lèvres découvrait ses dents +blanches. Et il menaçait les ennemis en reculant.</p> + +<p>--Tu as un chien, papa? fit Pauline.</p> + +<p>--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.</p> + +<p>--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.</p> + +<p>--Oui, dit M. Bergeret.</p> + +<p>--Non, l'autre.</p> + +<p>--Je n'en ai reçu qu'une.</p> + +<p>--On ne s'entend pas ici.</p> + +<p>Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de +toute la force de son gosier.</p> + +<p>--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé +en y posant son manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?</p> + +<p>Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. +Soit qu'il eût une aversion particulière pour +mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât plus +considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé +le plus fort de ses aboiements et de ses grognements. Quand il +vit qu'elle mettait la main sur le meuble où l'on +renfermait la nourriture humaine, il haussa à ce point la +voix que les verres en résonnèrent sur la table. +Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui +demanda avec ironie:</p> + +<p>--Est-ce que tu veux me manger, toi?</p> + +<p>Et Riquet s'enfuit, épouvanté.</p> + +<p>--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?</p> + +<p>--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.</p> + +<p>--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.</p> + +<p>--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos +idées; mais nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les +âmes sont impénétrables les unes aux +autres.</p> + +<p>--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les +personnes.</p> + +<p>M. Bergeret dit a Pauline:</p> + +<p>--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.</p> + +<p>Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller +trouver, à la cuisine, la bonne Angélique, de +l'avertir, s'il était possible, des troubles qui +désolaient la salle à manger. Il n'espérait +plus qu'en elle pour rétablir l'ordre et chasser les +intrus.</p> + +<p>--Où as-tu mis le portrait de notre père? +demanda mademoiselle Zoé.</p> + +<p>--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et +diverses autres choses.</p> + +<p>--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?</p> + +<p>--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?</p> + +<p>--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la +campagne, si j'avais un jardin.</p> + +<p>Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:</p> + +<p>--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un +grand homme.</p> + +<p>--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. +Bergeret.</p> + +<br> + + +<p>II</p> + +Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance +de mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.<br> +<br> + + +<p>Pendant les jours de déménagement, Riquet errait +tristement dans l'appartement dévasté. Il regardait +avec défiance Pauline et Zoé dont la venue avait +précédé de peu de jours le bouleversement de +la demeure naguère si paisible. Les larmes de la vieille +Angélique, qui pleurait toute la journée dans la +cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus chères +habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, +mal vêtus, injurieux et farouches, troublaient son repos et +venaient jusque dans la cuisine fouler au pied son assiette +à pâtée et son bol d'eau fraîche. Les +chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il +s'y couchait et les tapis tirés brusquement de dessous son +pauvre derrière, que, dans sa propre maison, il ne savait +plus où mettre.</p> + +<p>Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté +de résister. Lors de l'enlèvement de la fontaine, +il avait aboyé furieusement à l'ennemi. Mais +à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait +point encouragé, et même, à n'en point +douter, il était combattu. Mademoiselle Zoé lui +avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et +mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es +ridicule!» Renonçant désormais à +donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour +le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la +maison et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de +tranquillité. Quand les déménageurs +pénétraient dans la pièce où il +s'était réfugié, il se cachait par prudence +sous une table ou sous une commode, qui demeuraient encore. Mais +cette précaution lui était plus nuisible qu'utile, +car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se +soulevait, retombait en grondant et menaçait de +l'écraser. Il fuyait, hagard et le poil rebroussé, +et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr +que le premier.</p> + +<p>Et ces incommodités, ces périls même, +étaient peu de chose auprès des peines qu'endurait +son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, qui était +le plus affecté.</p> + +<p>Les meubles de l'appartement lui représentaient non des +choses inertes, mais des êtres animés et +bienveillants, des génies favorables, dont le +départ présageait de cruels malheurs. Plats, +sucriers, poêlons et casseroles, toutes les +divinités de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous +les fétiches du foyer, ses lares et ses dieux domestiques, +s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si +grand désastre pût jamais être +réparé. Et il en recevait autant de chagrin qu'en +pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que, semblable +à l'âme humaine, elle était facile à +distraire et prompte à l'oubli des maux. Durant les +longues absences des déménageurs +altérés, quand le balai de la vieille +Angélique soulevait l'antique poussière du parquet, +Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite +d'une araignée, et sa pensée légère +en était divertie. Mais il retombait bientôt dans la +tristesse.</p> + +<p>Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en +heure, il se désola. Il lui parut spécialement +funeste qu'on empilât le linge dans de sombres caisses. +Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa malle. Il se +détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre +mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: +«Voilà le pire! C'est la fin de tout!» Et, +soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand +il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement +un pénible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du +côté de Pauline. Le hasard voulut qu'en allant et +venant, elle remarquât l'attitude de Riquet. Cette +attitude, qui était triste, elle la trouva comique et elle +se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! +Riquet, viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne +tourna pas la tête. Il n'avait pas en ce moment le coeur +à caresser sa jeune maîtresse et, par un secret +instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait +d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs +fois. Et, comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre +et le souleva dans ses bras. «Qu'on est donc malheureux! +lui dit-elle; qu'on est donc à plaindre!» Son ton +était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. Il +restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait +de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, +regarde-moi!» Elle fit trois fois cette objurgation et la +fit trois fois en vain. Après quoi, simulant une violente +colère: «Stupide animal, disparais», et elle +le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A +ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la +chambre, laissant Riquet dans la malle.</p> + +<p>Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il +était à mille lieues de supposer qu'il avait +été mis dans ce coffre par simple jeu et par +badinage. Estimant que sa situation était +déjà assez fâcheuse, il s'efforça de +ne point l'aggraver par des démarches +inconsidérées. Aussi demeura-t-il quelques instants +immobile, sans souffler. Puis, ne se sentant plus menacé +d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire +d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec +ses pattes les jupons et les chemises sur lesquels il avait +été si misérablement +précipité, et il chercha quelque issue pour +s'échapper. Il s'y appliquait depuis deux ou trois minutes +quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir, +l'appela:</p> + +<p>--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à +Paillot, le libraire.... Viens! Où es-tu?...</p> + +<p>La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand +réconfort. Il y répondait par le bruit de ses +pattes qui, dans la malle, grattaient éperdument la paroi +d'osier.</p> + +<p>--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à +Pauline, qui revenait portant une pile de linge.</p> + +<p>--Papa, il est dans la malle.</p> + +<p>--Pourquoi est-il dans la malle?</p> + +<p>--Parce que je l'y ai mis, papa.</p> + +<p>M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:</p> + +<p>--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en +gardant les chèvres de son maître, fût +enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de miel par les +abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de faim dans +cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. +Riquet le suivit jusqu'à l'anti-chambre en agitant la +queue. Puis une pensée traversa son esprit. Il rentra dans +l'appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de +la jeune fille. Et ce n'est qu'après les avoir +embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il +rejoignit son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer +de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d'amour +à une personne dont la puissance l'avait plongé +dans une malle profonde.</p> + +<p>M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. +Paillot y était occupé à +«appeler», avec son commis, les fournitures de +l'École communale. Ces soins l'empêchèrent de +faire au professeur d'amples adieux. Il n'avait jamais +été très expressif; et il perdait peu +à peu, en vieillissant, l'usage de la parole. Il +était las de vendre des livres, il voyait le métier +perdu, et il lui tardait de céder son fonds et de se +retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous ses +dimanches.</p> + +<p>M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le +coin des bouquins, il tira du rayon le tome XXXVIII de +l'<i>Histoire générale des voyages</i>. Le livre +cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette +fois encore il lut ces lignes insipides:</p> + +<p>«ver un passage au nord. C'est à cet +échec, dit-il, que nous devons d'avoir pu visiter de +nouveau les îles Sandwich et enrichir notre voyage d'une +découverte qui, bien que la dernière, semble, sous +beaucoup de rapports, être la plus importante que les +Européens aient encore faite dans toute l'étendue +de l'Océan Pacifique. Les heureuses prévisions que +semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent +malheureusement pas.»</p> + +<p>Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui +lui rappelaient tant d'heures de sa vie médiocre et +difficile, embellie cependant par les riches travaux de la +pensée, ces lignes dont il n'avait jamais cherché +le sens, le pénétrèrent cette fois de +tristesse et de découragement, comme si elles contenaient +un symbole de l'inanité de toutes nos espérances et +l'expression du néant universel. Il ferma le livre, qu'il +avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus ouvrir, +et sortit désolé de la boutique du libraire +Paillot.</p> + +<p>Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard +à la maison de la reine Marguerite. Les rayons du soleil +couchant en frisaient les poutres historiées, et, dans le +jeu violent des lumières et des ombres, l'écu de +Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les formes de son +superbe blason, armes parlantes dressées là, comme +un exemple et un reproche, sur cette cité +stérile.</p> + +<p>Rentré dans la maison démeublée, Riquet +frotta de ses pattes les jambes de son maître, leva sur lui +ses beaux yeux affligés; et son regard disait:</p> + +<p>--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu +serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô +mon maître? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils +envahir ton salon, ta chambre à coucher, ta salle à +manger, se ruer sur tes meubles et les traîner dehors, +traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil +et le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, +et bien souvent le matin, à côté l'un de +l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras des hommes +mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et +un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces +envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des génies qui +remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu'à ces +petites divinités que tu chaussais, le matin, au sortir du +lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es +indigent et misérable, ô mon maître, que +deviendrai-je?</p> + +<p>--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit +Zoé. Le train part à huit heures et nous n'avons +pas encore dîné. Allons dîner à la +gare.</p> + +<p>--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à +Riquet. C'est une ville illustre et généreuse. +Cette générosité, à vrai dire, n'est +point répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, +au contraire, dans un très petit nombre de citoyens. Mais +toute une ville, toute une nation résident en quelques +personnes qui pensent avec plus de force et de justesse que les +autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on appelle le génie +d'une race ne parvient à sa conscience que dans +d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu +les esprits assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires +et découvrir eux-mêmes la vérité +voilée.</p> + +<br> + + +<p>III</p> + +<p>M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était +logé, avec sa soeur Zoé et sa fille Pauline, dans +une maison qui allait être démolie et où il +commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il +n'y resterait pas. Ce qu'il ignorait, c'est que, de toute +façon, il en serait sorti au même terme. +Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle +n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un +plus commode et s'était opposée à ce qu'on y +fit des frais d'aménagement.</p> + +<p>C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien +cent ans, qui n'avait jamais été jolie et qui +était devenue laide en vieillissant. La porte +cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la +boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y +logeait au second étage et il avait pour voisin de palier +un réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en +s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un +poêle de faïence, paysages, portraits anciens et une +dormeuse à la chair ambrée, couchée dans un +bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, assez clair et +tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des +degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y +trouvait, le matin, des feuilles de salade tombées du +filet des ménagères. Rien de cela n'avait un charme +pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la +pensée de mourir encore à ces choses, après +être mort à tant d'autres, qui n'étaient +point précieuses, mais dont la succession avait +formé la trame de sa vie.</p> + +<p>Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un +logis. Il pensait demeurer de préférence sur cette +rive gauche de la Seine, où son père avait +vécu et où il lui semblait qu'on respirât la +vie paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses +recherches difficiles, c'était l'état des voies +défoncées, creusées de tranchées +profondes et couvertes de monticules, c'était les quais +impraticables et à jamais défigurés. On sait +en effet, qu'en cette année 1899 la face de Paris fut +toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles de la +vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand +nombre de travaux, soit que l'approche d'une grande foire +universelle eût excité, de toutes parts, des +activités démesurées et une soudaine ardeur +d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville +était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment +la nécessité. Mais, comme il était sage, il +essayait de se consoler et de se rassurer par la +méditation, et quand il passait sur son beau quai +Malaquais, si cruellement ravagé par des ingénieurs +impitoyables, il plaignait les arbres arrachés et les +bouquinistes chassés, et il songeait, non sans quelque +force d'âme:</p> + +<p>--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait +dans cette ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, +ses antiques élégances, son noble paysage +historique, est emporté violemment. Toutefois, il convient +que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas +s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des +changements qui nous importunent, puisque le changement est la +condition même de la vie. Peut-être ces +bouleversements sont-ils nécessaires, et peut-être +faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle +pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y +devienne moins pénible et moins dure.</p> + +<p>Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots +indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive +illustre, et il se disait encore:</p> + +<p>--Je vois ici l'image de la cité future où les +plus hauts édifices ne sont marqués encore que par +des creux profonds, ce qui fait croire aux hommes légers +que les ouvriers qui travaillent à l'édification de +cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des +abîmes, quand en réalité peut-être ils +élèvent la maison prospère, la demeure de +joie et de paix.</p> + +<p>Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne +volonté, considérait favorablement les travaux de +la cité idéale. Il s'accommodait moins bien des +travaux de la cité réelle, se voyant exposé, +à chaque pas, à tomber, par distraction, dans un +trou.</p> + +<p>Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les +vieilles maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient +pour lui un langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait +particulièrement, et quand il voyait l'écriteau +d'un appartement à louer, à côté d'un +mascaron en clef de voûte, sur une porte d'où l'on +découvrait le départ d'une rampe en fer +forgé, il gravissait les montées, accompagné +d'une concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée +par des siècles de rats et que réchauffaient, +d'étage en étage, les émanations des +cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y +mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M. +Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de +découragement.</p> + +<p>Et rentré chez lui, il exposait, à table, +pendant le dîner, à sa soeur Zoé et à +sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses +recherches. Mademoiselle Zoé l'écoutait sans +trouble. Elle était bien résolue à chercher +et à trouver elle-même. Elle tenait son frère +pour un homme supérieur, mais incapable d'une idée +raisonnable dans la pratique de la vie.</p> + +<p>--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais +ce que vous en penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, +avec un puits, du lierre et une statue de Flore, moussue et +mutilée, qui n'a plus de tête et qui continue +à tresser une guirlande de roses. J'ai visité aussi +un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin, +où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les +feuilles auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline +aura une grande chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de +rendre charmante avec quelques mètres de cretonne à +fleurs.</p> + +<p>--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne +t'occupes jamais de ma chambre. D'ailleurs...</p> + +<p>Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui +faisait son frère.</p> + +<p>--Peut-être serons-nous obligés de nous loger +dans une maison neuve, dit M. Bergeret, qui était sage et +accoutumé à soumettre ses désirs à la +raison.</p> + +<p>--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous +te trouverons un petit arbre qui montera à ta +fenêtre; je te promets.</p> + +<p>Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y +intéresser beaucoup pour elle-même, comme une jeune +fille que le changement n'effraye point, qui sent +confusément que sa destinée n'est pas fixée +encore et qui vit dans une sorte d'attente.</p> + +<p>--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux +aménagées que les vieilles. Mais je ne les aime +pas, peut-être parce que j'y sens mieux, dans un luxe qu'on +peut mesurer, la vulgarité d'une vie étroite. Non +pas que je souffre, même pour vous, de la +médiocrité de mon état. C'est le banal et le +commun qui me déplaît.... Vous allez me trouver +absurde.</p> + +<p>--Oh! non, papa.</p> + +<p>--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est +l'exactitude des dispositions correspondantes, cette structure +trop apparente des logements qui se voit du dehors. Il y a +longtemps que les citadins vivent les uns sur les autres. Et +puisque ta tante ne veut pas entendre parler d'une maisonnette +dans la banlieue, je veux bien m'accommoder d'un troisième +ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi je ne +renonce qu'à regret aux vieilles maisons. +L'irrégularité de celles-là rend plus +supportable l'empilement. En passant dans une rue nouvelle, je me +surprends à considérer que cette superposition de +ménages est, dans les bâtisses récentes, +d'une régularité qui la rend ridicule. Ces petites +salles à manger, posées l'une sur l'autre avec le +même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre +s'allument à la même heure; ces cuisines, +très petites, avec le garde-manger sur la cour et des +bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun +l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par +la précision de sa structure, les fonctions quotidiennes +des êtres qu'elle renferme, aussi clairement que si les +planchers étaient de verre; et ces gens qui dînent +l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous l'autre, se couchent +l'un sous l'autre, avec symétrie, composent, quand on y +pense, un spectacle d'un comique humiliant.</p> + +<p>--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle +Zoé, qui était bien décidée à +s'établir dans une maison neuve.</p> + +<p>--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est +comique.</p> + +<p>--Je trouve bien, çà et là, des +appartements qui me plaisent, reprit M. Bergeret. Mais le loyer +en est d'un prix trop élevé. Cette +expérience me fait douter de la vérité d'un +principe établi par un homme admirable, Fourier, qui +assurait que la diversité des goûts est telle, que +les taudis seraient recherchés autant que les palais, si +nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes +pas en harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante +pour nous suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément +annoncé. Un homme d'une bonté égale, le doux +prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment que +nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes +avenues, que leurs propriétaires abandonneront quand ils +ne trouveront plus de serviteurs pour les entretenir. Ils se +feront alors une joie, dit ce bienveillant prince, de les donner +aux bonnes femmes du peuple qui ne craindront pas d'avoir une +cuisine en sous-sol. En attendant, la question du logement est +ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir d'aller voir +cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est +assez délabré, ayant servi trente ans de +dépôt à un fabricant de produits chimiques. +Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations, +pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à +tabatière. Mais on voit de ces fenêtres un mur de +lierre, un puits moussu, et une statue de Flore, sans tête +et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas facilement +à Paris.</p> + +<br> + + +<p>IV</p> + +<p>--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, +arrêtée devant la porte cochère. Il est +à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est trop grand. +Et puis....</p> + +<p>--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je +suis curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa +soeur.</p> + +<p>Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en +pénétrant sous la voûte profonde et sombre, +ils entraient dans la région des ombres.</p> + +<p>Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils +avaient traversé d'aventure cette rue étroite des +Grands-Augustins qui a gardé sa figure de l'ancien +régime et dont les pavés gras ne sèchent +jamais. C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, +qu'ils avaient passé six années de leur enfance. +Leur père, professeur de l'Université, s'y +était établi en 1856, après avoir +mené, quatre ans, une existence errante et +précaire, sous un ministre ennemi, qui le chassait de +ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien +avaient commencé de respirer le jour et de sentir le +goût de la vie était présentement à +louer, au témoignage de l'écriteau battu du +vent.</p> + +<p>Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous +un massif avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment +inexplicable de tristesse et de piété. Dans la cour +humide se dressaient des murs que les brumes de la Seine et les +pluies moisissaient lentement depuis la minorité de Louis +XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, +servait de loge au concierge. Là, à l'embrasure de +la porte-fenêtre, une pie dansait dans sa cage, et dans la +loge, derrière un pot de fleurs, une femme cousait.</p> + +<p>--C'est bien le second sur la cour qui est à louer?</p> + +<p>--Oui. Vous voulez le voir?</p> + +<p>--Nous désirons le voir.</p> + +<p>La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la +suivirent en silence. La morne antiquité de cette maison +reculait dans un insondable passé les souvenirs que le +frère et la soeur retrouvaient sur ces pierres noircies. +Ils montèrent l'escalier de pierre avec une +anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut +ouvert la porte de l'appartement, ils restèrent immobiles +sur le palier, ayant peur d'entrer dans ces chambres où il +leur semblait que leurs souvenirs d'enfance reposaient en foule, +comme de petits morts.</p> + +<p>--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.</p> + +<p>D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des +pièces et la nouveauté des papiers peints. Et ils +s'étonnaient d'être devenus étrangers +à ces choses jadis familières....</p> + +<p>--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle +à manger... par ici le salon....</p> + +<p>Une voix cria de la cour:</p> + +<p>--Mame Falempin?...</p> + +<p>La concierge passa la tête par une des fenêtres du +salon, puis, s'étant excusée, descendit l'escalier +d'un pas mou, en gémissant.</p> + +<p>Et le frère et la soeur se rappelèrent.</p> + +<p>Les traces des heures inimitables, des jours +démesurés de l'enfance commencèrent à +leur apparaître.</p> + +<p>--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le +buffet était là, contre le mur.</p> + +<p>--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues +erreurs», disait notre père, quand le professeur, sa +famille et son mobilier étaient chassés sans +trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par +le ministre du 2 Décembre. Il reposa là quelques +années, blessé et boiteux.</p> + +<p>--Voilà le poêle de faïence dans sa +niche.</p> + +<p>--On a changé le tuyau.</p> + +<p>--Tu crois?</p> + +<p>--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté +d'une tête de Jupiter Trophonius. C'était, en ces +temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du Dragon +d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence.</p> + +<p>--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette +tête ceinte d'un diadème et portant une barbe en +pointe?</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours +été indifférente aux formes des choses. Tu +ne regardes rien.</p> + +<p>--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne +vois rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses +cheveux, tu ne t'en es pas aperçu.... Sans moi....</p> + +<p>Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le +regard de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.</p> + +<p>--C'est là, dans ce coin, près de la +fenêtre, que se tenait mademoiselle Verpie, les pieds sur +sa chaufferette. Le samedi, c'était le jour de la +couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un +samedi.</p> + +<p>--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge +aurait-elle aujourd'hui? Elle était déjà +vieille quand nous étions petits. Elle nous contait alors +l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai retenue et je puis +la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était +pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. +Il faisait un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant +de faire mes provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait +foule pour voir comment ils pourraient soulever des statues si +lourdes. J'avais mon panier sous le bras. Un monsieur bien mis me +dit: « Mademoiselle, vous flambez!» Alors je sens une +odeur de soufre et je vois la fumée sortir de mon panier. +Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.»</p> + +<p>Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. +Bergeret. Elle la contait souvent. C'avait été +peut-être la plus considérable de sa vie.</p> + +<p>--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. +Voici exactement les paroles de mademoiselle Verpie:</p> + +<p>--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous +flambez.» Je lui réponds: «Passez votre chemin +et ne vous occupez pas de moi.--Comme vous voudrez, +mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre....</p> + +<p>--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais +un endroit considérable. Par sa réponse, +mademoiselle Verpie, qui était bossue, se montrait fille +prudente et sage. C'est un point qu'il fallait retenir. Je crois +me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne +extrêmement pudique.</p> + +<p>--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des +raccommodages. Ce qu'on faisait de reprises à la +maison!...</p> + +<p>--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de +charmant, c'est qu'avant de se mettre à coudre dans la +salle à manger, elle disposait près d'elle, au bord +de la table, sous le plus clair rayon du jour, une botte de +giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, +ou des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des +pommes d'api étaient aussi jolies à voir que des +roses; je n'ai vu personne goûter aussi bien qu'elle la +beauté d'une pêche ou d'une grappe de raisin. Et +quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle reconnaissait +que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle +préférait les siens. Et avec quelle conviction elle +me disait: «Vois, Lucien: y a-t-il rien de plus admirable +que cette plume tombée de l'aile d'un pigeon!» Je ne +crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de +candeur et de simplicité.</p> + +<p>--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un +goût terrible en toilette. Elle m'a choisi un jour, au +Petit-Saint-Thomas, une robe bleue. Cela s'appelait le +bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette robe a +fait le malheur de mon enfance.</p> + +<p>--Tu n'as jamais été coquette, toi.</p> + +<p>--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait +été fort agréable d'être bien +habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur +aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le +fallait bien!</p> + +<p>Ils passèrent dans une pièce étroite, une +sorte de couloir.</p> + +<p>--C'est le cabinet de travail de notre père, dit +Zoé.</p> + +<p>--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une +cloison? Je me le figurais plus grand.</p> + +<p>--Non, il était comme à présent. Son +bureau était là. Et au-dessus il y avait le +portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé +cette gravure, Lucien?</p> + +<p>--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse +de ses livres, et contenait des peuples entiers de poètes, +de philosophes, d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, +j'écoutais leur silence, qui remplissait mes oreilles d'un +bourdonnement de gloire. Sans doute une telle assemblée +reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste salle.</p> + +<p>--C'était très encombré. Il nous +défendait de ranger rien dans son cabinet.</p> + +<p>--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil +rouge, sa chatte Zobéide à ses pieds sur un vieux +coussin, il travaillait, notre père! C'est de là +qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé +dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai +vu sourire doucement à la mort, comme il avait souri +à la vie.</p> + +<p>--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne +s'est pas vu mourir.</p> + +<p>M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:</p> + +<p>--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non +point fatigué et blanchi par l'âge, mais jeune +encore, tel qu'il était quand j'étais un tout petit +enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en +coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un +souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes +enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que +c'est un tour de brosse qui disposait ainsi leur coiffure. Mais +tout de même ils semblaient vivre sur les cimes et dans +l'orage. Leur pensée était plus haute que la +nôtre, et plus généreuse. Notre père +croyait à l'avènement de la justice sociale et de +la paix universelle. Il annonçait le triomphe de la +république et l'harmonieuse formation des +États-Unis d'Europe. Sa déception serait cruelle, +s'il revenait parmi nous.</p> + +<p>Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était +plus dans le cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. +Là, ils se rappelèrent tous deux les fauteuils et +le canapé de velours grenat, dont, enfants, ils faisaient, +dans leurs jeux, des murs et des citadelles.</p> + +<p>--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en +souvient-il, Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien +se perdre, recueillait les feuilles de papier d'argent qui +enveloppaient les tablettes de chocolat. Elle m'en donna un jour +une grande quantité, que je reçus comme un +présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses +en les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le +cousin Paul était venu dîner à la maison, je +lui donnai une de ces armures qui était celle d'un +Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure de +saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A +y bien regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens +ne s'armaient ainsi au XIII siècle. Mais cette +considération ne nous arrêta point, et je pris +Damiette.</p> + +<p>»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de +ma vie. Maître de Damiette, je fis prisonnier le cousin +Paul, je le ficelai avec les cordes à sauter des petites +filles, et je le poussai d'un tel élan qu'il tomba sur le +nez et se mit à pousser des cris lamentables, +malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et +quand elle vit le cousin Paul qui gisait ficelé et +pleurant sur le plancher, elle le releva, lui essuya les yeux, +l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte, Lucien, de battre +un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin Paul, +qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. +Je n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je +n'objectai rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte +était redoublée par la magnanimité du cousin +Paul qui disait en pleurant: «Je ne me suis pas fait de +mal.»</p> + +<p>»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous +cette tenture neuve, je le retrouve peu à peu. Que son +vilain papier vert à ramages était aimable! Comme +ses affreux rideaux de reps lie de vin répandaient une +ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la +cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras +croisés, jetait un regard indigné. Ses +chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me +restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous +y appelait parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y +venions embrasser mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de +quatre-vingts ans. Ses joues étaient couvertes de terre et +de mousse. Une barbe moisie pendait à son menton. Une +longue dent jaune passait à travers ses lèvres +tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette +horrible petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? +Quel attrait me fait rechercher les vestiges de cette figure +bizarre et lointaine? Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre +avec ses quatre chats, une pension viagère de quinze cents +francs dont elle dépensait la moitié à faire +imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une +douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle +avait à coeur de prouver que le Dauphin s'était +évadé du Temple dans un cheval de bois. Tu te +rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné +à déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. +Là, sous une crasse antique, il y avait de +mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des +broderies.</p> + +<p>--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles +qui avaient appartenu à Marie-Antoinette.</p> + +<p>--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, +reprit M. Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la +vieille prononciation. Elle disait: un <i>segret</i>; un +<i>fi</i>, une <i>do</i>. Par elle j'ai touché au +règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi +pour dire bonjour à M. Mathalène, qui +n'était pas aussi vieux que mademoiselle Lalouette, mais +qui avait un visage horrible. Jamais âme plus douce ne se +montra dans une forme plus hideuse. C'était un +prêtre interdit, que mon père avait rencontré +en 1848 dans les clubs et qu'il estimait pour ses opinions +républicaines. Plus pauvre que mademoiselle Lalouette, il +se privait de nourriture pour faire imprimer, comme elle, des +brochures. Les siennes étaient destinées à +prouver que le soleil et la lune tournent autour de la terre et +ne sont pas en réalité plus grands qu'un fromage. +C'était précisément l'avis de Pierrot; mais +M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après +trente ans de méditations et de calculs. On trouve parfois +encore quelqu'une de ses brochures dans les boîtes des +bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle pour le +bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il +n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, +auxquels il prêtait les plus noirs desseins à son +endroit. Il disait qu'ils voulaient l'empoisonner, et il +préparait lui-même ses aliments, autant par prudence +que par pauvreté.</p> + +<p>Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des +Cimmériens, M. Bergeret appelait à lui des ombres. +Il demeura pensif un moment et dit:</p> + +<p>--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre +enfance, il se trouvait plus de fous qu'à présent, +ou bien notre père en prenait plus que sa juste part. Je +crois qu'il les aimait. Soit que la pitié l'attachât +à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les +personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.</p> + +<p>Mademoiselle Bergeret secoua la tête.</p> + +<p>--Nos parents recevaient des gens très sensés et +des hommes de mérite. Dis plutôt, Lucien, que les +bizarreries innocentes de quelques vieilles gens t'ont +frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.</p> + +<p>--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris +tous deux parmi des gens qui ne pensaient pas d'une façon +commune et vulgaire. Mademoiselle Lalouette, l'abbé +Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun, cela +est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face +rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, +il était vêtu, été comme hiver, de +toile à matelas, depuis que ses deux fils avaient +péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. +C'était, au jugement de notre père, un +helléniste exquis. Il sentait avec délicatesse la +poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main +légère et sûre au texte fatigué de +Théocrite. Son heureuse folie était de ne pas +croire à la mort certaine de ses deux fils. En les +attendant avec une confiance insensée, il vivait, en habit +de carnaval, dans l'intimité généreuse +d'Alcée et de Sapphô.</p> + +<p>--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle +Bergeret.</p> + +<p>--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de +beau, reprit M. Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison +est ce qui effraye le plus chez un fou.</p> + +<p>--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon +était à nous.</p> + +<p>--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, +qu'après dîner, on jouait aux petits jeux. On +faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait les gages. +O candeur! simplicité passée, ô plaisirs +ingénus! ô charme des moeurs antiques! Et l'on +jouait des charades. Nous vidions tes armoires, Zoé, pour +nous faire des costumes.</p> + +<p>--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs +de mon lit.</p> + +<p>--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, +dans la scène du gui. Le mot était <i>guimauve</i>. +Nous excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait +notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je +crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands +m'étouffaient. Ils voulaient toujours parler.</p> + +<p>--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais +incapable de tenir ton rôle dans une charade. Tu n'as pas +de présence d'esprit. Je suis la première à +te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es +pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de +tes papiers.</p> + +<p>--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas +d'éloquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice +jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.</p> + +<p>--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle +Bergeret, et une verve intarissable.</p> + +<p>--Il étudiait alors la médecine, dit M. +Bergeret. C'était un joli garçon.</p> + +<p>--On le disait.</p> + +<p>--Il me semble qu'il t'aimait bien.</p> + +<p>--Je ne crois pas.</p> + +<p>--Il s'occupait de toi.</p> + +<p>--C'est autre chose.</p> + +<p>--Et puis tout d'un coup il a disparu.</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?</p> + +<p>--Non.... Allons-nous-en, Lucien.</p> + +<p>--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des +ombres.</p> + +<p>Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, +franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils +descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se +retrouvèrent dans la rue des Grands-Augustins parmi les +fiacres, les camions, les ménagères et les +artisans, ils furent étourdis par les bruits et les +mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.</p> + +<br> + + +<p>V</p> + +<p>M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de +tête et une âme à fleur de peau. Et, comme sa +peau était luisante, on lui voyait une âme grasse. +Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec +de la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre +d'être importune. M. Bergeret soupçonna que cet +homme venait lui demander un service.</p> + +<p>Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait +souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivière, +sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du château +qu'habitait M. de La Barge avec sa famille. Il voyait moins +souvent M. de La Barge, qui fréquentait la noblesse de la +contrée, sans être lui-même assez noble pour +se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. +Bergeret, en province, qu'aux jours critiques où l'un de +ses fils avait un examen à passer. Cette fois, à +Paris, il voulait être aimable et il y faisait effort:</p> + +<p>--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous +féliciter....</p> + +<p>--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret +avec un petit geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort +de croire inspiré par la modestie.</p> + +<p>--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire +à la Sorbonne c'est une position très +enviée... et qui convient à votre +mérite.</p> + +<p>--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, +qui se rappelait ce nom comme celui d'un candidat au +baccalauréat qui avait intéressé à sa +faiblesse toutes les puissances de la société +civile, ecclésiastique et militaire.</p> + +<p>--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait +un peu la fête. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien +à faire. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu'il +eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le temps. +Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura +trouvé sa voie.</p> + +<p>--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à +Auteuil? demanda M. Bergeret avec douceur.</p> + +<p>--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. +Panneton de La Barge. Et je vous avoue que je n'ai pas eu le +courage de l'en blâmer. Que voulez-vous? Je tiens à +l'armée par mon beau-père, le +général, par mes beaux-frères, par mon +cousin le commandant... Il était bien modeste de ne pas +nommer son père Panneton, l'aîné des +frères Panneton, qui tenait aussi à l'armée +par les fournitures, et qui, pour avoir livré aux mobiles +de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la neige, des +souliers à semelle de carton, avait été +condamné en 1872, en police correctionnelle, à une +peine légère avec des considérants +accablants, et était mort, dix ans après, dans son +château de La Barge, riche et honoré.</p> + +<p>--J'ai été élevé dans le culte de +l'armée, poursuivit M. Panneton de La Barge. Tout enfant, +j'avais la religion de l'uniforme. C'était une tradition +de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien +régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je +suis monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis +royaliste. Or, l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la +monarchie, C'est tout ce qui subsiste d'un passé glorieux. +Elle nous console du présent et nous fait espérer +en l'avenir.</p> + +<p>M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre +historique; mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge +conclut:</p> + +<p>--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui +attaquent l'armée, pour insensés ceux qui oseraient +y toucher.</p> + +<p>--Napoléon, répondit le professeur, pour louer +une pièce de Luce de Lancival, disait que c'était +une tragédie de quartier général. Je puis me +permettre de dire que vous avez une philosophie +d'état-major. Mais puisque nous vivons sous le +régime de la liberté, il serait peut-être bon +d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont +l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. +N'espérez pas qu'en France aucun sujet désormais +soit soustrait à la discussion. Considérez aussi, +que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable +au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans +cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le +cours de son existence, qu'il est probable qu'elle changera +encore beaucoup à l'avenir, et il est croyable que, dans +vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est +aujourd'hui.</p> + +<p>--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. +Panneton de La Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne +veux rien entendre. Je le répète, il n'y faut pas +toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la hache. A la +dernière session du Conseil général que j'ai +l'honneur de présider, la minorité +radicale-socialiste émit un voeu en faveur du service de +deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu +antipatriotique. Je n'ai pas eu de peine à +démontrer que le service de deux ans, ce serait la fin de +l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore +moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux +ans, vous les appelez des réformateurs, peut-être; +moi, je les appelle des démolisseurs. Et il en est de +toutes les réformes qu'on propose comme de +celle-là.</p> + +<p>Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si +les socialistes avouaient qu'ils veulent la remplacer par une +vaste garde nationale, ce serait plus franc.</p> + +<p>--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires +à toute entreprise de conquêtes territoriales, +proposent d'organiser les milices uniquement en vue de la +défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et +ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine. +N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite +réalisées. Tous les progrès sont incertains +et lents, et suivis le plus souvent de mouvements +rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses +est indécise et confuse. Les forces innombrables et +profondes, qui rattachent l'homme au passé, lui en font +chérir les erreurs, les superstitions, les +préjugés et les barbaries, comme des gages +précieux de sa sécurité. Toute +nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par +prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a +protégé ses pères et qui va +s'écrouler sur lui.</p> + +<p>N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. +Bergeret avec un charmant sourire.</p> + +<p>M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait +l'armée. Il la représenta méconnue, +persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une +voix qui s'enflait:</p> + +<p>--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si +obstinée et si ardente, quelles que soient les intentions +de ceux qui la mènent, l'effet en est certain, visible, +indéniable. L'armée en est affaiblie, ses chefs en +sont atteints.</p> + +<p>--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement +simples, répondit M. Bergeret. Si l'armée est +atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n'est +point la faute de ceux qui ont demandé la justice; c'est +la faute de ceux qui l'ont si longtemps refusée; ce n'est +pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, +c'est la faute de ceux qui l'ont dérobée +obstinément avec une imbécillité +démesurée et une scélératesse atroce. +Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils +soient connus, le mal est qu'ils aient été commis. +Ils se cachaient dans leur énormité et leur +difformité même. Ce n'était pas des figures +reconnaissables. Ils ont passé sur les foules comme des +nuées obscures. Pensiez-vous donc qu'ils ne +crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait +plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut +le professeur de droit de l'Europe et du monde?</p> + +<p>--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. +Je ne la connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai +pas lu une ligne de l'enquête. Le commandant de La Barge, +mon cousin, m'a affirmé que Dreyfus était coupable. +Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, cher monsieur +Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils +Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de +service militaire, c'est déjà bien long pour un +fils de famille. Trois ans, ce serait un véritable +désastre. Il est essentiel de trouver un moyen +d'exemption. J'avais pensé à la licence ès +lettres... je crains que ce ne soit trop difficile. +Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de goût +pour la littérature.</p> + +<p>--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des +hautes études commerciales, ou de l'Institut commercial ou +de l'École de commerce. Je ne sais si l'École +d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif d'exemption. Il +n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le +brevet.</p> + +<p>--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de +La Barge avec quelque pudeur.--Essayez de l'École des +langues orientales, dit obligeamment M. Bergeret. C'était +excellent à l'origine.</p> + +<p>--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La +Barge.</p> + +<p>--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.</p> + +<p>--Le tamoul, vous croyez?</p> + +<p>--Ou le malgache.</p> + +<p>--Le malgache, peut-être.</p> + +<p>--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui +n'était plus parlée, au commencement de ce +siècle, que par une vieille femme jaune. Cette femme +mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit +quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit +un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné +à l'École des langues orientales. Je conseille +vivement à monsieur votre fils de s'en informer.</p> + +<p>Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira +pensif.</p> + +<br> + + +<p>VI</p> + +<p>Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. +M. Bergeret chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le +trouva. Ainsi l'esprit positif eut l'avantage sur l'esprit +spéculatif. Il faut reconnaître que mademoiselle +Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni +l'expérience de la vie ni le sens du possible. +Institutrice, elle avait habité la Russie et voyagé +en Europe. Elle avait observé les moeurs diverses des +hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à +connaître Paris.</p> + +<p>--C'est là, dit-elle à son frère, en +s'arrêtant devant une maison neuve qui regardait le jardin +du Luxembourg.</p> + +<p>--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu +dur.</p> + +<p>--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans +fatigue cinq petits étages.</p> + +<p>--Tu crois? répondit Lucien flatté.</p> + +<p>Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait +jusqu'en haut.</p> + +<p>Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de +petites vanités.</p> + +<p>--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je +moi-même l'impression d'une légère offense si +le tapis s'arrêtait à l'étage +inférieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on +reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu +hier, après déjeuner, en passant devant une +église.</p> + +<p>Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis +rouge que venait de fouler, après la +cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De +petits mariés pauvres et leur pauvre compagnie +attendaient, pour entrer dans l'église, que la noce +opulente en fût toute sortie. Ils riaient à +l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, +et la petite mariée avait déjà posé +ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit +signe de reculer. Les employés des pompes nuptiales +roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est +seulement quand ils en eurent fait un énorme cylindre +qu'il fut permis à l'humble noce de monter les marches +nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez +amusés de l'aventure. Les petits consentent avec une +admirable facilité à l'inégalité +sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la +société repose tout entière sur la +résignation des pauvres.</p> + +<p>--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.</p> + +<p>--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.</p> + +<p>--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il +ne faut pas faire des récits en montant les escaliers.</p> + +<p>--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des +sages de vivre sous les toits. La science et la méditation +sont, pour une grande part, renfermées dans des greniers. +Et, à bien considérer les choses, il n'y a pas de +galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de belles +pensées.</p> + +<p>--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas +mansardée; elle est éclairée par une belle +fenêtre, et tu en feras ton cabinet de travail.</p> + +<p>En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs +avec effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un +abîme.</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.</p> + +<p>Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce +carrée, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de +l'avenir inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme +s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et +mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:</p> + +<p>--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de +considérer avec trop de sentiment les idées de +passé et de futur. Ce sont des idées abstraites, +que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec +effort, pour son malheur. L'idée du passé est +elle-même assez douloureuse. Personne, je crois, ne +voudrait recommencer la vie en repassant exactement par tous les +points déjà parcourus. Il y a des heures aimables +et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des +perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et +sombre des jours. Le cours des années est, dans sa +brièveté, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est +parfois doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arrêter +nôtre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore cette +douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, +on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son +visage ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, +Zoé: «Ce sera ton cabinet de travail», je me +suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je +crois avoir quelque courage dans la vie; mais je +réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup +à l'intrépidité.</p> + +<p>--Ce qui était difficile, dit Zoé, +c'était de trouver trois chambres à coucher.</p> + +<p>--Assurément, répondit M. Bergeret, +l'humanité dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous +l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous +dévorent n'ont point de réalité en dehors de +nous. Nous ne savons rien de la vie; son développement +dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une +infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain +réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des +êtres organisée de façon à percevoir +simultanément des phénomènes qui nous +apparaissent séparés les uns des autres par un +intervalle de temps appréciable. Et nous-mêmes nous +ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et le +son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant +les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. +Les lueurs des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y +mélangent en moins d'une seconde des siècles et des +milliers de siècles. Avec des appareils autres que ceux +dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de +notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en +réalité et que la succession des faits n'est qu'une +apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et +notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le +découvrons seulement. Conçois-tu maintenant, +Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le seuil +de la chambre où je serai? Le temps est une pure +idée. Et l'espace n'a pas plus de réalité +que le temps.</p> + +<p>--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort +cher à Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant +des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir +ma chambre. Viens: tu t'intéresseras davantage à +celle de Pauline.</p> + +<p>--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena +docilement sa machine animale à travers les petits +carrés tapissés de papiers à fleurs.</p> + +<p>Cependant il poursuivait le cours de ses +réflexions:</p> + +<p>--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du +présent, du passé et de l'avenir. Et les langues, +qui sont assurément les plus vieux monuments de +l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges +où les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore +opéré ce travail méta-physique. M. Michel +Bréal, dans une belle étude qu'il vient de publier, +montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour +marquer l'antériorité d'une action, n'avait +à l'origine aucun organe pour exprimer le passé, et +que l'on employa pour remplir cette fonction les formes +impliquant une affirmation redoublée du +présent.</p> + +<p>Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui +devait être son cabinet de travail, et qui lui était +apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir +ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fenêtre.</p> + +<p>--Regarde, Lucien.</p> + +<p>Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des +arbres, et il sourit.</p> + +<p>Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide +d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles +éclateront en tendre verdure. Et ce sera charmant. +Zoé, tu es une personne pleine de sagesse et de +bonté, une vénérable intendante et une soeur +très aimable. Viens que je t'embrasse.</p> + +<p>Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:</p> + +<p>--Tu es bonne, Zoé.</p> + +<p>Et mademoiselle Zoé répondit:</p> + +<p>--Notre père et notre mère étaient bons +tous deux.</p> + +<p>M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui +dit:</p> + +<p>--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de +cela.</p> + +<p>Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, +étendit le bras:</p> + +<p>--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de +ces vilains bâtiments, était la +Pépinière. Là, m'ont dit nos +aînés, des allées couraient en labyrinthe +parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. Notre +père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la +philosophie de Kant et les romans de George Sand sur un banc, +derrière la statue de Velléda. Velléda +rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique, croisait +ses jambes, admirées d'une jeunesse +généreuse. Les étudiants s'entretenaient, +à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils +ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de +l'injustice et de la tyrannie.</p> + +<p>»L'Empire détruisit la Pépinière. +Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur âme. Avec +ce jardin périrent les nobles pensées des jeunes +hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances +ont été formés devant la Velléda +romantique de Maindron! Nos étudiants ont aujourd'hui des +palais, avec le buste du Président de la République +sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les +allées sinueuses de la Pépinière, où +ils s'entretenaient des moyens d'établir la paix, le +bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin +où ils répétaient, dans l'air joyeux, au +chant des oiseaux, les paroles généreuses de leurs +maîtres Quinet et Michelet?</p> + +<p>--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient +pleins d'ardeur, ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils +sont devenus des médecins et des notaires dans leurs +provinces. Il faut se résigner à la +médiocrité de la vie. Tu le sais bien, que c'est +une chose très difficile que de vivre, et qu'il ne faut +pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu es content de ton +appartement?</p> + +<p>--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une +jolie chambre.</p> + +<p>--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais +ravies.</p> + +<p>--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.</p> + +<p>--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le +sait pas.</p> + +<p>--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander +à Roupart de me poser des tablettes de bois dans mon +cabinet de travail.</p> + +<br> + + +<p>VII</p> + +<p>M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de +métier. Ne faisant point de grands aménagement, il +n'avait guère occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand +il en employait un, il s'efforçait de lier conversation +avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles +substantielles.</p> + +<p>Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui +vint, un matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de +travail.</p> + +<p>Cependant, couché à sa coutume, au fond du +fauteuil de son maître, Riquet dormait en paix. Mais le +souvenir immémorial des périls qui +assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les +forêts rend léger le sommeil des chiens domestiques. +Il convient de dire aussi que cette aptitude +héréditaire au prompt réveil était +entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se +considérait lui-même comme un chien de garde. +Fermement convaincu que sa fonction était de garder la +maison, il en concevait une heureuse fierté.</p> + +<p>Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans +les campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et +jardin, et telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol +parfumé des odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se +mettait pas dans l'esprit le plan de l'appartement que son +maître occupait au cinquième étage d'un grand +immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il +ne savait pas précisément ce qu'il avait à +garder. Et c'était un gardien féroce. Pensant que +la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé, +qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la +demeure en péril, il sauta à bas du fauteuil et se +mit à aboyer à l'homme, en reculant devant lui avec +une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna de se +taire, et il obéit à regret, surpris et triste de +voir son dévouement inutile et ses avis +méprisés. Son regard profond, tourné vers +son maître, semblait lui dire:</p> + +<p>--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il +traîne après lui. J'ai fait mon devoir, advienne que +pourra.</p> + +<p>Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. +Bergeret, quittant les scoliastes de Virgile, commença de +converser avec le menuisier. Il lui fit d'abord des questions +touchant le débit, la coupe et le polissage des bois, et +l'assemblage des planches. Il aimait à s'instruire et +savait l'excellence du langage populaire.</p> + +<p>Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des +réponses interrompues par de longs silences, pendant +lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi qu'il traita des +lambris et des assemblages.</p> + +<p>--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut +point de colle, si l'ouvrage est bien dressé.</p> + +<p>--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en +queue-d'aronde?</p> + +<p>--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le +menuisier.</p> + +<p>Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant +l'artisan. Ayant assez avancé l'ouvrage, le menuisier se +tourna vers M. Bergeret. Sa face creusée, ses grands +traits, son teint brun, ses cheveux collés au front et sa +barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air +d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et +doux et montra ses dents blanches, et il parut jeune.</p> + +<p>--Je vous connais, monsieur Bergeret.</p> + +<p>--Vraiment?</p> + +<p>--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez +fait tout de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... +Ça ne vous fâche pas que je vous le dise?</p> + +<p>--Nullement.</p> + +<p>--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas +ordinaire. Vous êtes sorti de votre caste et vous n'avez +pas voulu frayer avec les défenseurs du sabre et du +goupillon.</p> + +<p>--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit +M. Bergeret. Cela devrait être permis à un +philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie je ne +l'ai pas beaucoup répandue. Comment la +connaissez-vous?</p> + +<p>--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, +à l'atelier. On en voit des uns et des autres, des gros et +des maigres. En rabotant mes planches, j'entendais Pierre qui +disait: «Cette canaille de Bergeret!» Et Paul lui +demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la +gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon +côté dans l'Affaire. Il n'y en a pas beaucoup de +votre espèce dans le cinquième.</p> + +<p>--Et que disent vos amis?</p> + +<p>--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne +sont pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous +étions quatre pelés et un tondu et nous nous sommes +pris aux cheveux. Le camarade Fléchier, un vieux, un +combattant de 70, un communard, un déporté, un +homme, est monté à la tribune et nous a dit: +«Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les bourgeois +intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois +militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez. +Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. +Pour l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un +sabre de bois. Mais quand il s'agira de procéder à +l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas +d'inconvénient à commencer par les +juifs.»</p> + +<p>»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs +battoirs. Mais, je vous le demande, est-ce que c'est comme +ça que devait parler un vieux communard, un bon +révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le +citoyen Fléchier, qui a étudié dans les +livres de Marx. Mais je me suis bien aperçu qu'il ne +raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le socialisme; +qui est la vérité, est aussi la justice et la +bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort +naturellement comme la pomme du pommier. Il me semble que +combattre une injustice, c'est travailler pour nous, les +prolétaires, sur qui pèsent toutes les injustices. +A mon idée, tout ce qui est équitable est un +commencement de socialisme. Je pense comme Jaurès que +marcher avec les défenseurs de la violence et du mensonge, +c'est tourner le dos à la révolution sociale. Je ne +connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des +hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui +sont justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou +chrétiens, il est difficile aux riches d'être +équitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes +seront justes. Dès à présent les +collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en +combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la +haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons +dès à présent faire un peu de bien. C'est ce +qui nous empêchera de mourir +désespérés et la rage au coeur. Car bien +sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et +quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura +beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... +Mais je jase et le temps file.»</p> + +<p>Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il +endossa sa veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette +jusqu'à la nuque et dit sans se retourner:</p> + +<p>--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça +s'est vu du reste dans l'affaire Dreyfus.</p> + +<p>Et il s'en alla déjeuner.</p> + +<p>Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût +effrayé son âme obscure, soit qu'épiant, +à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en prit +avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût +rendu furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, +Riquet s'élança la gueule ouverte et le poil +hérissé, les yeux en flammes, sur les talons de +Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements +frénétiques.</p> + +<p>Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un +ton plein de douceur, ces paroles attristées:</p> + +<p>--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en +dépit de tes dents pointues et de ta gueule profonde, qui, +par l'appareil de la force, rendent ta faiblesse ridicule et ta +poltronnerie amusante, toi aussi tu as le culte des grandeurs de +chair et la religion de l'antique iniquité. Toi aussi tu +adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui t'assure +ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour +véritable un jugement irrégulier, obtenu par le +mensonge et la fraude. Toi aussi tu es le jouet des apparences. +Toi aussi tu te laisses séduire par des mensonges. Tu te +nourris de fables grossières. Ton esprit +ténébreux se repaît de +ténèbres. On te trompe et tu te trompes avec une +plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de +race, des préjugés cruels, le mépris des +malheureux.</p> + +<p>Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence +infinie, M. Bergeret reprit avec plus de douceur encore:</p> + +<p>--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de +Caliban. Tu es pieux, tu as ta théologie et ta morale, tu +crois bien faire. Et puis tu ne sais pas. Tu gardes la maison, tu +la gardes même contre ceux qui la défendent et qui +l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa +simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas +écouté.</p> + +<p>Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, +mais celui qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, +qui fut la conseillère de tes ancêtres et des miens, +à l'âge des cavernes, la peur qui fit les dieux et +les crimes, te détourne des malheureux et t'ôte la +pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes +comme une figure étrangère la face blanche de la +Justice, divinité nouvelle, et tu rampes devant les vieux +dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur. Tu admires +la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force +souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore +elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent +devant une idée juste.</p> + +<p>Tu ne sais pas que la force véritable est dans la +sagesse et que les nations ne sont grandes que par elle. Tu ne +sais pas que ce qui fait la gloire des peuples, ce ne sont pas +les clameurs stupides, poussées sur les places publiques, +mais la pensée auguste, cachée dans quelque +mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en +changera la face. Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur +patrie qui, pour la justice, ont souffert la prison, l'exil et +l'outrage. Tu ne sais pas.</p> + +<br> + + +<p>VIII</p> + +<p>M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. +Goubin, son élève.</p> + +<p>--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la +bibliothèque d'un ami, un petit livre rare et +peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit qu'il le +dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un +petit in-douze, intitulé: <i>Les charactères et +pourtraictures tracés d'après les modelles +anticques</i>. Il fut imprimé dans la docte rue +Saint-Jacques, en 1538.</p> + +<p>--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.</p> + +<p>--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit +M. Bergeret. Il n'écrit pas aussi agréablement +qu'Amyot. Mais il est clair et plein de sens. J'ai pris plaisir +à lire son ouvrage, et j'en ai copié un chapitre +fort curieux. Voulez-vous l'entendre?</p> + +<p>--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit +un papier sur sa table et lut ce titre:</p> + +<p><i>Des Trublions qui nasquirent en la Republicque.</i> M. +Goubin demanda quels étaient ces Trublions. M. Bergeret +lui répondit que peut-être il le saurait par la +suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de le +commenter. Et il lut ce qui suit:</p> + +<p>«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands +cris, et feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient +ung chef nommé Trublion, lequel estoit de haut lignage, +mais de peu de sçavoir et en grande impéritie de +jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, nommé +Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes mirifiques. +Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi +et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit +contraire à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet +autre tiroit en amont. Mais les Trublions n'en avoient cure, +étant si fols gens, que ne sçavoient où +alloient.</p> + +<p>»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit +nom Robin Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, +ou blereau, de grande ruse et cautèle, et bien expert en +l'art de feindre, qui pensoit gouverner la cité par le +moyen de ces Trublions, et les flattoit et, pour les attirer +à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme +flûte, selon les guises de l'oyseleur qui va piper les +oisillons. Estoit le bon Tintinnabule esbahi et marri de telles +piperies et avoit grand paour que Robin Mielleux lui prist ses +oisons.</p> + +<p>»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, +tenoient commandemans dans la caterve trublionne:</p> + +<p>iij coquillons bien aigres,<br> + xxj marranes, un quarteron de bons moines mendiants,<br> + viij faiseurs d'almanachs,<br> + lv démagogues misoxènes, xénophobes, +xénoctones et xénophages; et six boisseaux de +gentilshommes dévots à la belle dame de Bourdes, en +Navarre.</p> + +<p>»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les +Trublions. Et estoit bien importune engeance, et de mesme que +Harpyes, ainsy que rapporte Virgilius, assises dessus les arbres, +crioient horriblement et gastoient tout ce qui gisoit dessoubs +elles, semblablement ces maulvais Trublions se guindoient es +corniches et pinacles des hostels et ecclises pour de là +despiter, garbouiller, embouser et compisser les bourgeois +débonnaires.</p> + +<p>»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom +de Gelgopole, le plus inepte es guerres que ils eussent peu +trouver, et le plus ennemi de toute justice et contempteur des +lois augustes, pour en faire leur idole et parangon, et alloient +criant par la ville: «Longue vie au vieil coronel!» +Et les petits grimauds d'école piaillaient semblablement +à leur derrière: «Longue vie au vieil +coronel!» Faisoient les dicts Trublions force +assemblées et conventicules, en lesquelles +vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle +véhémence de gueule, que les airs en estoient +estonnés et que les oiseaux qui voloient pour lors sur +leurs testes en tomboient estourdis et morts. De vray, estoit +bien vilaine manie et phrénésie très +horrible.</p> + +<p>»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la +cité et mériter la couronne civique, laquelle est +faicte de feuilles de chesne nouées par une bandelette de +laine, sans plus, et honorable entre toutes couronnes, faut +jecter cris furieux et discours très insanes, et que ceulx +qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et +moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent +leurs poiriers, en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes +prairies et de jardins fruictiers, ne servent point la +cité, ni ces compaignons qui taillent la pierre et +bastissent en les villes et villaiges des maisons couvertes de +tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les +verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de +Cybèle, et que ne la servent point les doctes hommes qui +labourent en leurs estudes clauses et librairies bien amples, +à cognoistre beaux secrets de nature, ni les mères +allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne vieille filant sa +quenouille au coin du feu et faisant des contes à ses +petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions +à braire comme asnes en foire. Et disons, pour estre +juste, que, ce faisant, pensoient bien faire. Car ne avoient en +propre que les nuages de leur cerveau et le vent de leur bouche, +et souffloient à force pour le bien public et commun +prouffict.</p> + +<p>«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au +vieil coronel!» ains crioient encore sans répit +qu'ilz amaient la cité. En quoi ils faisoient +griève offense aux aultres citoyens, en donnant à +entendre que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la +cité maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est +imposture manifeste et insupportable injure, car les hommes +sucent avec le premier laict ce naturel amour, et est doux +à respirer l'air natal. Or estoient de ce temps en la +ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels +amaient leur cité et republicque d'une plus chère +et pure amour que oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car +ils vouloient les dicts prud'hommes que leur ville demourast +saige comme eux, toute florie de grâces et vertus, portant +gentiment en sa dextre la vergette d'or que surmonte la main de +justice, et fust toute riante, pacifique et libre, et non point +du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces Trublions, +tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons +citoyens et benoist chapelet à marmonner des <i>ave</i>, +orde et mauvaise et misérablement soubmise au vieil +coronel Gelgopole et à ce Tintinnabule. Car, de vray, la +vouloient soubmettre aux frocards, hypocrites, bigots, cafars, +imposteurs, pouilleux, enjuponnés, escabournés, +encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de +crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes, +captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis +jà furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et +prairies, la tierce part du pays françoys. Et +s'estudioient (ces Trublions), à rendre la cité +toute rude et inélégante. Car avoient pris en +aversion et desgoust la méditation, la philosophie, et +tout argument déduict par droict sens et fine raison, et +toute pensée soubtile, et ne cognoissoient que la force; +encore ne la prisoient-ils que si elle estoit toute brute. +Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de +naissance, ces Trublions....»</p> + +<p>M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de +faire sonner toutes les lettres dont il était +hérissé à la mode de la Renaissance. Il +avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de +l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au +contraire le respect de la vieille prononciation si +légère et si coulante et qui de nos jours +s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte +conformément à la prononciation traditionnelle. Sa +diction rendait aux vieux mots la jeunesse et la +nouveauté. Aussi le sens en coulait-il clair et limpide +pour M. Goubin, qui fit cette remarque:</p> + +<p>--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle +est naïve.</p> + +<p>--Croyez-vous? dit M. Bergeret.</p> + +<p>Et il reprit sa lecture.</p> + +<p>«Et disoient les Trublions que ils défendoient +les coronels et souldards de la cité et +républicque, ce qui estoit gaberie et dérision, car +les coronels et souldards qui sont armés à force de +cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins +très terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non +soy estre deffendus par les citoyens inarmés, et que il +estoit impossible de imaginer qu'il fust dans la ville assez fols +gens pour attaquer leurs propres deffenseurs, et que les +prud'hommes opposez aux Trublions demandaient tant seulement que +les coronels demourassent honorablement soubmis aux lois tant +augustes et sainctes de la cité et republicque. Ains les +dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien +entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez +d'entendement.</p> + +<p>»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations +estranges. Et au seul nom des dictes nations ou peuples les oeils +leur sortaient hors de la teste, à la mode des +écrevisses de mer, très horriblement, et faisoient +grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit emmi +eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust +envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque +grand pays, et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine +à tout moment de partir en guerre. Ains finalement +demeurait en sa chambre.</p> + +<p>»Et, comme est véritable que de tout temps les +fols, plus nombreux que les saiges, marchent au bruit des vaines +cymbales, les gens de petit sçavoir et entendement (de +ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant parmi les pauvres +que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux Trublions et +avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre +horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve +assise en son temple, pour n'être point tympanisée +par tels traineurs de casseroles et papegays en fureur, se +bouscha les aureilles avecque la cire que luy avoient +apportée en offrande ses bien amées abeilles de +l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, +doctes hommes, philosophes et bons législateurs de la +cité, que estoit peine perdue d'entrer en sçavante +dispute et docte combat d'esprits avec ces Trublions trublionnans +et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non des moindres, +abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols fussent au +point de bouleverser la republicque et mettre la noble et insigne +cité cul par-dessus teste, ce qui eust été +bien lamentable aventure. Mais un jour vint que les Trublions +crevèrent pour ce qu'ils estoient pleins de +vent.»</p> + +<p>M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait +terminé sa lecture.</p> + +<p>--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. +Ils nous font oublier le temps présent.</p> + +<p>--En effet, dit M. Goubin.</p> + +<p>Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.</p> + +<br> + + +<p>IX</p> + +<p>Durant les vacances, M. Mazure, archiviste +départemental, vint passer quelques jours à Paris +pour solliciter dans les bureaux du ministère la croix de +la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux +Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir +ces travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six +heures après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit +favorablement. Et comme la chaleur du jour accablait les hommes +retenus à la ville, sous des toits brûlants et dans +des rues pleines d'une acre poussière, M. Bergeret eut une +pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans un +cabaret où de petites tables étaient +dressées sous les arbres, au bord d'une eau dormante.</p> + +<p>Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, +en faisant un dîner fin, ils échangèrent des +propos familiers, traitant tour à tour des bonnes +études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans +dessein concerté, par une inclination fatale, ils +parlèrent de l'Affaire.</p> + +<p>M. Mazure était dans un grand trouble à ce +sujet. Jacobin de doctrine et de tempérament, patriote +comme Barère et Saint-Just, il s'était joint +à la foule nationaliste du département et avait +poussé de grands cris en compagnie des royalistes et des +cléricaux, ses bêtes noires, dans +l'intérêt supérieur de la patrie, pour +l'unité et l'indivisibilité de la +République. Il était même entré dans +la ligue présidée par M. Panneton de La Barge, et +cette ligue ayant voté une adresse au Roi, il +commençait à croire qu'elle n'était pas +républicaine, et il n'était plus tranquille sur les +principes. Quant au fait, ayant la pratique des textes et +n'étant point incapable de conduire son esprit dans des +recherches critiques d'une difficulté médiocre, il +éprouvait quelque embarras à soutenir le +système de ces faussaires qui, pour la perte d'un +innocent, déployèrent, dans la fabrication et la +falsification des pièces, une audace inconnue jusqu'alors. +Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne +reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu +n'est possible qu'aux esprits d'une qualité +particulière. M. Mazure soutenait au contraire qu'il avait +raison. Et il est juste de reconnaître qu'il était +maintenu, serré, pressé, comprimé dans +l'ignorance par la masse compacte de ses concitoyens. La +connaissance de l'enquête et la discussion des documents +n'avaient point pénétré dans cette ville +mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. +Pour écarter la lumière, il y avait là, dans +les fonctions publiques et dans les magistratures, tout ce monde +de politiciens et de cléricaux que M. Méline +abritait naguère encore sous les pans de sa redingote +villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance +consentie de la vérité. Cette élite, mettant +l'iniquité dans les intérêts de la patrie et +de la religion, la rendait respectable à tous, même +au pharmacien radical-socialiste, Mandar. Le département +était d'autant mieux gardé contre toute divulgation +des faits les plus avérés qu'il était +administré par un préfet israélite. M. +Worms-Clavelin se croyait tenu, par cela seul qu'il était +juif, à servir les intérêts des +antisémites de son administration avec plus de zèle +que n'en eût déployé à sa place un +préfet catholique. D'une main prompte et sûre il +étouffa dans le département le parti naissant de la +revision.</p> + +<p>Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les +fit prospérer si merveilleusement que les citoyens Francis +de Pressensé, Jean Psichari, Octave Mirbeau et Pierre +Quillard, venus au chef-lieu pour y parler en hommes libres, +crurent entrer dans une ville du XVIe siècle. Ils n'y +trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient +des cris de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. +Worms-Clavelin convaincu, dès le jugement de 1894, que +Dreyfus était innocent, ne faisait pas mystère de +cette conviction, après dîner, en fumant son cigare, +les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de +compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un +sentiment personnel.</p> + +<p>Cette ferme tenue du département dont il gardait les +archives imposait grandement à M. Mazure, qui était +un jacobin ardent et capable d'héroïsme, mais qui, +comme la troupe des héros, ne marchait qu'au tambour. M. +Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres +et à lui-même d'expliquer sa pensée. +Après le potage, en attendant la truite, il dit, +accoudé à la table:</p> + +<p>--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. +Que Dreyfus soit innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne +veux pas le savoir, ce n'est pas mon affaire. Il est +peut-être innocent. Mais certainement les dreyfusistes sont +coupables. En substituant leur opinion personnelle à une +décision de la justice républicaine, ils ont commis +une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le +pays républicain. Le commerce en souffre.</p> + +<p>--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est +longue, svelte et d'un seul jet comme un jeune arbre.</p> + +<p>--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.</p> + +<p>--Vous en parlez bien légèrement, dit M. +Bergeret. Quand une poupée est vivante, c'est une grande +force de la nature.</p> + +<p>--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni +d'aucune autre femme. Cela tient peut-être à ce que +la mienne est très bien faite.</p> + +<p>Il le disait et voulait le croire. A la vérité, +il avait épousé la vieille servante-maîtresse +des deux archivistes, ses prédécesseurs. Pendant +dix ans, elle avait été tenue à +l'écart de la société bourgeoise. Mais son +mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du +département, elle avait été reçue +tout de suite dans le meilleur monde du chef-lieu. La +générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, +et la colonelle Despautères ne la quittait plus.</p> + +<p>--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. +Mazure, c'est d'avoir affaibli, énervé la +défense nationale et diminué notre prestige au +dehors.</p> + +<p>Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les +troncs noirs des arbres. M. Bergeret crut honnête de +répondre:</p> + +<p>--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un +obscur capitaine est devenue une affaire nationale, la faute en +est non point à nous, mais aux ministres qui firent du +maintien d'une condamnation erronée et illégale un +système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait fait +son devoir en procédant à la révision +dès qu'il lui fut démontré qu'elle +était nécessaire, les particuliers auraient +gardé le silence. C'est dans la vacance lamentable de la +justice que leurs voix se sont élevées. Ce qui a +troublé le pays, ce qui était de sorte à lui +nuire au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir +s'obstinât dans une iniquité monstrueuse qui, de +jour en jour, grossissait sous les mensonges dont on +s'efforçait de la couvrir.</p> + +<p>--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je +suis patriote et républicain.</p> + +<p>--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, +vous devez vous sentir étranger et solitaire parmi vos +concitoyens. Il n'y a plus beaucoup de républicains en +France. La République n'en a pas formés. C'est le +gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la +meule de la royauté ou du césarisme s'aiguise +l'amour de la liberté, qui s'émousse dans un pays +libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère l'usage +d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas +bien aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut +dire qu'aujourd'hui les Français âgés de +moins de cinquante ans ne sont pas républicains.</p> + +<p>--Ils ne sont pas monarchistes.</p> + +<p>--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes +n'aiment pas souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est +pas souvent aimable, ils craignent le changement pource qu'il +contient d'inconnu. L'inconnu est ce qui leur fait le plus de +peur. Il est le réservoir et la source de toute +épouvante. Cela est sensible dans le suffrage universel, +qui produirait des effets incalculables sans cette terreur de +l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui +devrait opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la +peur de ce que les changements contiennent d'inconnu +l'arrête, et le monstre tend le col au licou.</p> + +<p>--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au +marasquin, dit le maître d'hôtel.</p> + +<p>Sa voix était douce et persuasive, et ses regards +vigilants parcouraient l'étendue des tables servies. Mais +M. Bergeret ne lui fit point de réponse, il voyait venir +sur le chemin sablé une dame coiffée d'un lampion +Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue +d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, +serré à la taille par une ceinture rose. La ruche +montante, qui lui enveloppait le cou, mettait comme une +collerette d'ailes autour de sa tète de chérubin. +M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la rencontre +charmante l'avait plus d'une fois troublé dans +l'âpre monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle +était accompagnée d'un jeune homme +élégant et trop correct pour ne pas paraître +ennuyé.</p> + +<p>Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de +celle qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de +Gromance, ayant jeté un regard autour d'elle, +aperçut M. Bergeret. Son visage en prit un air de +dépit et elle entraîna son compagnon dans les +profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. +A la vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette +douceur cruelle que donne aux âmes voluptueuses la +beauté des formes vivantes.</p> + +<p>Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce +monsieur et cette dame.</p> + +<p>--Je les connais sans les connaître, répondit le +maître d'hôtel. Ils viennent souvent ici, mais je ne +pourrais dire leurs noms. Nous voyons tant de monde! Samedi il y +avait des additions sur l'herbe et sous les arbres jusqu'à +la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. Bergeret, il +y avait des additions sous tous ces arbres?</p> + +<p>--Et sur la terrasse et dans le kiosque.</p> + +<p>Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait +pas vu la robe de mousseline blanche. Il demanda de quelle femme +on parlait. Mais M. Bergeret se donna l'avantage de garder le +secret de madame de Gromance, et ne répondit pas.</p> + +<p>Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et +sous le feuillage obscur, ça et là, une lueur +adoucie par une dentelle de papier blanc ou rose marquait la +place d'une table et laissait apercevoir, dans une +auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces +clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un +chapeau de paille se rapprochait peu à peu du crâne +luisant d'un homme mûr. A la clarté voisine se +devinaient deux jeunes têtes plus légères que +les phalènes qui volaient autour. Et ce n'était pas +en vain que la lune montrait dans le ciel pâli sa forme +blanche et ronde.</p> + +<p>--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître +d'hôtel.</p> + +<p>Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas +vigilants.</p> + +<p>Et M. Bergeret dit en souriant:</p> + +<p>--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces +petits panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces +roses sur un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, +ils aiment. Et pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des +instincts, des désirs, peut-être même des +pensées. Et ce sont des additions! Quelle force +d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.</p> + +<p>--Nous avons dîné bien agréablement, dit +M. Mazure en se levant de table. Ce restaurant est +fréquenté par les gens les plus huppés.</p> + +<p>--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, +n'étaient peut-être pas du plus haut prix. Cependant +il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins de plaisir, je +l'avoue, à voir des gens élégants depuis +qu'une machine a mis en mouvement le fanatisme débile et +la cruauté étourdie de ces pauvres petites +cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral +dont notre belle société est atteinte, comme le +vaccin de Koch accuse dans un organisme les lésions de la +tuberculose. Heureusement qu'il y a des profondeurs de flots +humains sous cette écume argentée. Mais quand donc +mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la +haine?</p> + +<br> + + +<p>X</p> + +<p>La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la +baronne Jules, cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul +Marcien dans les circonstances qu'on sait [Voir: <i>Histoire +contemporaine: L'anneau d'améthyste</i>.]. Elle avait trop +bon coeur pour vivre seule. Et c'eût été +dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, +entre le Bois et l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il +convient de rapporter ce fait particulier qui est lié aux +affaires publiques.</p> + +<p>La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de +juin à Montil, au bord de la Loire, traversait Paris pour +se rendre à Gmunden. Sa maison étant close, elle +alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère +le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre +et le jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage +à Paris.</p> + +<p>Appartenant tous à la bonne société, ils +étaient tous nationalistes. Le baron Wallstein +l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis en +fuite par les antisémites viennois, il s'était +établi en France où il faisait les fonds d'un grand +journal antisémite et se réfugiait dans +l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de +Terremondre, petit noble et petit propriétaire, montrait +exactement ce qu'il fallait de passions militaristes et +cléricales pour s'identifier à la haute +aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance +avaient trop d'intérêt au rétablissement de +la monarchie pour ne le pas désirer sincèrement. +Leur situation pécuniaire était très +embarrassée. Madame de Gromance, jolie, bien faite, libre +de ses mouvements, se tirait encore d'affaire. Mais Gromance, qui +n'était plus jeune et touchait à l'âge +où l'on a besoin de sécurité, de +bien-être, de considération, soupirait après +des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue du Roi. Il +comptait bien être nommé pair de France par Philippe +restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au +Luxembourg sur son état de rallié et il se mettait +au nombre de ces républicains de Monsieur Méline, +que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le jeune +Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste +du département où la baronne avait des terres et +les Gromance des dettes. Devant la petite table dressée +sous le feuillage, à la lueur des bougies, autour des +abat-jour roses sur lesquels volaient les papillons, ces cinq +personnes se sentaient unies dans une même pensée, +que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:</p> + +<p>--Il faut sauver la France!</p> + +<p>C'était le temps des grands desseins et des vastes +espoirs. Il est vrai qu'on avait perdu le Président Faure +et le ministre Méline qui, le premier en frac et en +escarpins et faisant la roue, l'autre en redingote villageoise et +marchant menu dans ses gros souliers ferrés, menaient la +République en terre avec la Justice. Méline avait +quitté le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au +plus beau de la fête. Il est vrai que les obsèques +du Président nationaliste n'avaient pas produit tout ce +qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du +catafalque. Il est vrai qu'après avoir +défoncé le chapeau du Président Loubet, ces +messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les leurs +aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un +ministère républicain s'était +constitué et avait trouvé une majorité.</p> + +<p>Mais la réaction tenait le clergé, la +magistrature, l'armée, l'aristocratie territoriale, +l'industrie, le commerce, une partie de la Chambre et presque +toute la presse. Et, comme le disait judicieusement le jeune +Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de faire opérer +des perquisitions au siège des Comités royalistes +et antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France +un commissaire de police pour saisir des papiers +compromettants.</p> + +<p>--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure +nous a rendu de grands services.</p> + +<p>--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.</p> + +<p>--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a +accoutumé par son faste le peuple à la monarchie. +Après lui, le Roi ne paraîtra pas encombrant et ses +équipages ne sembleront pas ridicules.</p> + +<p>--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi +ferait son entrée à Paris dans un carrosse +traîné par six chevaux blancs.</p> + +<p>--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de +Terremondre, comme je passais par la rue Lafayette, je trouvai +toutes les voitures arrêtées, des agents +formés ça et là en bouquets et des +piétons plantés en bordure sur le trottoir. Un +brave homme, à qui je demandai ce que cela voulait dire, +me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure le +Président, qui rentrait à l'Elysée +après une visite à Saint-Denis. J'observai les +badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et +tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à +la main, manquaient le train avec déférence. Je fus +heureux de constater que tous ces gens-là se formaient +docilement aux moeurs de la royauté, et que le Parisien +était prêt à recevoir son souverain.</p> + +<p>--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. +Tout va bien, dit Joseph Lacrisse.</p> + +<p>--Tant mieux, dit madame de Bonmont.</p> + +<p>--Est-ce que votre père partage vos espérances? +demanda M. de Gromance au jeune secrétaire de la Jeunesse +royaliste.</p> + +<p>C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des +congrégations, n'était pas à +mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec +l'état-major et préparait le procès de +Rennes. Il rédigeait les dépositions des +généraux et les leur faisait répéter. +C'était une des lumières nationalistes du barreau. +Mais on le soupçonnait de nourrir peu de confiance dans +l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait +travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte +de Paris. Il savait, par expérience, que la +République ne se laisse pas facilement mettre dehors et +qu'elle n'est pas aussi bonne fille qu'elle en a l'air. Il se +méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu d'argent au +Palais, il se résignait volontiers à vivre en +France dans une monarchie sans roi. Il ne partageait point les +espérances de son fils Joseph, mais il était trop +indulgent pour blâmer l'ardeur d'une jeunesse +enthousiaste.</p> + +<p>--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de +son côté. Moi, j'agis du mien. Nos efforts sont +convergents.</p> + +<p>Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à +voix basse:</p> + +<p>--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.</p> + +<p>--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une +piété sincère; car il est temps de sauver la +France.</p> + +<p>Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. +Puis la conversation reprit, faible et languissante, et se +traîna en propos intimes et en observations banales. Madame +de Gromance et madame de Bonmont parlèrent toilette.</p> + +<p>--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne +femme, dit madame de Gromance qui regarda la baronne avec +satisfaction en se la représentant alourdie par une jupe +bouffante.</p> + +<p>--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis +allé aujourd'hui. Je suis allé au Sénat. Il +n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait visiter le +palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la +bibliothèque. C'est un beau local.</p> + +<p>Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle +où devaient siéger les pairs après la +restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de +velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait +demandé à Laprat-Teulet où était la +caisse. Cette visite au palais des pairs futurs avait +ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la +grande sincérité de son coeur:</p> + +<p>--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il +n'est que temps.</p> + +<p>Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il +affecta une grande discrétion. Il fallait l'en croire, +tout était prêt. On serait sans doute obligé +de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin et à +deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il +ajouta, en avalant un quartier de pêche dans du sucre:</p> + +<p>--Cela ira tout seul.</p> + +<p>Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir +sa connaissance des affaires, donna des conseils et conta des +histoires viennoises qui l'amusaient beaucoup.</p> + +<p>Puis, en manière de conclusion:</p> + +<p>--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent +allemand, c'est très bien. Mais il faut reconnaître +que vous avez manqué votre coup aux obsèques du +Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce que +je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne +commettez pas une seconde faute, parce que alors vous ne seriez +plus suivis.</p> + +<p>Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps +d'arriver à l'Opéra avant la fin de la +représentation, il alluma un cigare et se leva de +table.</p> + +<p>Joseph Lacrisse était discret par situation: il +conspirait. Mais il aimait à faire montre de sa puissance +et de son crédit. Il ôta de sa poche un portefeuille +de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, contre son coeur; +il en tira une lettre qu'il tendit à madame de Bonmont, et +dit en souriant:</p> + +<p>--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je +porte tout sur moi.</p> + +<p>Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, +rougissant d'émotion et de respect, la rendit, d'une main +un peu tremblante, à Joseph Lacrisse. Et quand cette +lettre auguste, rentrée dans son étui de maroquin +bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de +la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur +cette poitrine un long regard mouillé de larmes et +brûlé de flammes. Le jeune Lacrisse lui parut +soudain resplendissant d'une beauté +héroïque.</p> + +<p>L'humidité et la fraîcheur de la nuit +pénétraient lentement les dîneurs +attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs +rosés, dans lesquelles brillaient les fleurs et les +verres, s'éteignaient une à une sur les tables +désertées. A la demande de madame de Gromance et de +la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de +l'étui la lettre du roi et la lut d'une voix +étouffée, mais distincte:</p> + +<p> Mon cher Joseph,</p> + +<p> Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos +amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a +paru dans d'excellentes dispositions.</p> + +<p> A vous cordialement,</p> + +<p> PHILIPPE.</p> + +<p>Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit +le papier dans son portefeuille de maroquin bleu contre sa +poitrine, sous l'oeillet blanc de sa boutonnière.</p> + +<p>M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.</p> + +<p>--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai +chef.</p> + +<p>--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a +plaisir à exécuter les ordres d'un tel +maître.</p> + +<p>--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. +de Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de +monsieur le comte de Chambord le secret du style +épistolaire... Vous n'ignorez point, mesdames, que le +comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du +monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il +excellait principalement dans la correspondance. On retrouve +quelque chose de sa grande manière dans le billet que M. +Lacrisse vient de nous lire. Et le duc d'Orléans a de plus +l'entrain, la fougue de la jeunesse... Belle figure, ce jeune +prince! belle figure martiale et bien française! Il +plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il +était presque populaire dans les faubourgs sous le +sobriquet de «Gamelle».</p> + +<p>--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit +Lacrisse. Les épingles à l'effigie du Roi, que nous +distribuons à profusion, commencent à +pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple +a plus de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au +succès.</p> + +<p>M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et +d'autorité:</p> + +<p>--Avec du zèle, de la prudence et des +dévouements tels que le vôtre, monsieur Lacrisse, +toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr +que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un +grand nombre de victimes. Vos adversaires en foule viendront +d'eux-mêmes à vous.</p> + +<p>Sa profession de rallié à la République, +sans lui interdire de former des voeux pour le +rétablissement de la monarchie, ne lui permettait pas +d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que +le jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de +Gromance, qui allait aux bals de la préfecture et +était en coquetterie avec madame Worms-Clavelin, avait +gardé un silence de bon goût quand le jeune +secrétaire du Comité royaliste s'était +expliqué sur la nécessité de crever le +préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait +maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du +prince et de faire entendre qu'il était prêt +à tous les sacrifices pour le salut du pays.</p> + +<p>M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne +goûtait pas moins le style de Philippe. Mais il +était si grand collectionneur de curiosités et si +ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant tout à +obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par +voie d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur +d'emprunt. Il s'était procuré par ces divers moyens +des lettres de plusieurs personnages mêlés à +l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil +intéressant. Il songeait maintenant à faire le +dossier du Complot, et à y introduire la lettre du prince, +comme pièce capitale. Il concevait que ce serait +difficile, et sa pensée en était tout +occupée.</p> + +<p>--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir +à Neuilly, où je suis pour quelques jours encore. +Je vous montrerai des pièces assez curieuses. Et nous +reparlerons de cette lettre.</p> + +<p>Madame de Gromance avait écouté avec toute +l'attention convenable le billet du Roi. Elle était du +monde. Elle avait trop d'usage pour ne pas savoir ce qu'on doit +aux princes. Elle avait incliné la tête à la +parole de Philippe, comme elle eût fait la +révérence au couvert du Roi si elle avait eu +l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait d'enthousiasme, +et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. +Et puis elle savait précisément ce que c'est qu'un +prince. Elle avait vu d'aussi près que possible un parent +du duc. Ç'avait été dans une maison +discrète du quartier des Champs-Élysées, un +après-midi. On s'était dit tout ce qu'on avait +à se dire, et ce jour n'avait point eu de lendemain. +Monseigneur avait été convenable, sans +magnificence. Assurément, elle se sentait honorée +mais elle n'avait pas le sentiment que cet honneur fût +très particulier ni très extraordinaire. Elle +estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle +n'en rêvait pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au +petit Lacrisse, la sympathie qu'elle éprouvait pour lui +n'avait rien d'ardent ni de tumultueux. Elle comprenait, elle +approuvait ce petit jeune homme blond, un peu grêle, assez +gentil, qui n'était pas riche et qui se donnait du mal +pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. Elle aussi +savait par expérience que la grande vie n'est pas facile +à mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils +travaillaient tous deux dans la haute société. +C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider à +l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!</p> + +<p>--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes +meilleurs souhaits. Que les impressions de la baronne Jules +étaient plus chevaleresques et plus tendres! La douce +Viennoise s'intéressait de tout son coeur à cet +élégant complot, dont l'oeillet blanc était +l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être +mêlée à une conspiration de gentilshommes en +faveur du Roi, c'était pour elle entrer et plonger dans la +vieille noblesse française, pénétrer dans +les salons les plus aristocratiques et bientôt, +peut-être, aller à la Cour. Elle était +émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que +tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans +la sincérité de son coeur aisément ouvert, +ce qu'elle trouvait à cette lettre, c'était de la +poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle le +pensait:</p> + +<p>--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.</p> + +<p>--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils +échangèrent un long regard.</p> + +<p>Nulle parole mémorable ne fut dite après +celle-là, en cette nuit d'été, devant les +fleurs et les bougies qui couvraient la petite table du +restaurant.</p> + +<p>L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant +levée, la baronne reçut de M. Joseph Lacrisse son +manteau sur ses abondantes épaules, elle tendit la main +à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait +à pied à Neuilly, où il avait son logis de +passage.</p> + +<p>--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je +suis sûr, madame, que vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai +découvert à Saint-James un reste de vieux parc avec +un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. Il faut que je +vous montre cela, un jour.</p> + +<p>Et déjà sa longue forme robuste +s'enfonçait dans l'allée bleuie par la lune.</p> + +<p>La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire +chez eux dans sa voiture, une voiture de cercle, que son +frère Wallstein lui avait envoyée.</p> + +<p>--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.</p> + +<p>Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils +appelèrent un fiacre arrêté à la +grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la +baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph +Lacrisse devant la portière ouverte de sa voiture.</p> + +<p>--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur +Lacrisse?</p> + +<p>--Je crains de vous gêner.</p> + +<p>--Nullement. Où voulez-vous que je vous +dépose?</p> + +<p>--A l'Étoile.</p> + +<p>Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de +noir feuillage, dans la nuit silencieuse.... Et la course +s'accomplit.</p> + +<p>La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de +la voix qu'on a en sortant d'un rêve, demanda:</p> + +<p>--Où sommes-nous?</p> + +<p>--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph +Lacrisse.</p> + +<p>Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule +sur l'avenue Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc +déchiré entre ses doigts nus, les paupières +mi-closes et les lèvres entr'ouvertes, frissonnait encore +de cette ardente et douce étreinte, qui, rapprochant de sa +poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle +à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait +conscience que cette lettre communiquait à son aventure +intime une grandeur nationale et la majesté de l'histoire +de France.</p> + +<br> + + +<p>XI</p> + +<p>C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de +la cour, un petit entresol, qui recevait un jour triste comme les +pierres le long desquelles il descendait péniblement. Le +fils du duc Jean, Henri de Brécé, président +du Comité exécutif, assis à son bureau, +devant une feuille de papier blanc, faisait d'un +pâté d'encre un ballon, en y ajoutant un filet, des +cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le mur, une +grande photographie était accrochée où le +Prince apparaissait très mou, dans sa solennité +vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des drapeaux aux trois +couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image. Aux +angles de la pièce se déployaient des +bannières sur lesquelles des dames vendéennes et +des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et des +devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de +cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « +Vive l'armée!» Au-dessous, piquée avec des +épingles, une caricature de Joseph Reinach en gorille. Un +cartonnier et un coffre-fort composaient, avec un canapé, +quatre chaises et le bureau de bois noir, tout le meuble de cette +pièce à la fois intime et administrative. Des +brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des +murs. Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, +secrétaire du Comité départemental de la +Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la liste des +affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le +front plissé, Henri Léon, vice-président des +Comités royalistes du Sud-Ouest, développait ses +idées. Il passait pour impertinent et chagrin, grand +broyeur de noir. Mais ses capacités +héréditaires en finance le rendaient +précieux à ses associés. Il était +fils de ce Léon-Léon, banquier des Bourbons +d'Espagne, ruiné au crack de l'<i>Union +Générale</i>.</p> + +<p>--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se +resserre. Je le sens. De jour en jour, le cercle se +rétrécit autour de nous. Avec Méline nous +avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions +à l'aise, libres de nos mouvements.</p> + +<p>Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour +donner une idée de la facilité qu'on avait à +se mouvoir dans ces temps heureux, qui n'étaient plus. Et +il poursuivit:</p> + +<p>--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, +nous avions le gouvernement, l'armée, la magistrature, +l'administration, la police.</p> + +<p>--Nous avons tout cela encore, dit Henri de +Brécé. Et l'opinion est plus que jamais avec nous +depuis que le gouvernement est impopulaire.</p> + +<p>--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous +étions officieux, nous étions gouvernementaux, nous +étions conservateurs. C'était une situation +admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le +Français, pris en masse, est conservateur. Il est +casanier. Les déménagements l'effraient. +Méline nous avait rendu ce service immense de nous donner +l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, +aussi bénins que lui. Il disait que c'était nous +les républicains, et les populations le croyaient. A voir +sa mine, on ne pouvait pas le soupçonner de plaisanter. Il +nous avait fait accepter par l'opinion. Le service n'est pas +mince!</p> + +<p>--Méline, c'était un honnête homme! +soupira Henri de Brécé. Il faut lui rendre cette +justice.</p> + +<p>--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.</p> + +<p>--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions +tout, nous étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions +même pas besoin de nous cacher. Nous n'étions pas en +dehors de la République; nous étions au-dessus. +Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. Nous +étions tout le monde, nous étions la France! Je ne +suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître +que la République est quelquefois bonne fille. Sous +Méline, la police était exquise, elle était +suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une +manifestation royaliste, que vous aviez très gentiment +organisée, Brécé, j'ai crié +«Vive la police!» à m'égosiller. +C'était de bon coeur. Les sergots assommaient les +républicains avec entrain!... Gérault-Richard +était fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la +République!» Méline nous faisait la vie trop +douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il nous a +endormis. Mais oui! Le général Decuir +lui-même disait: «Du moment que nous avons tout ce +que nous pouvons désirer, pourquoi essayer de chambarder +la boutique, au risque d'écoper salement?» O temps +heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, +monarchistes, antisémites, plébiscitaires, nous +dansions en choeur à son violon villageois.</p> + +<p>»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy +déjà, j'étais moins content; avec lui, +c'était moins franc. On était moins tranquille. +Bien sûr qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce +n'était pas un vrai ami. Ce n'était plus le bon +ménétrier de village qui menait la noce. +C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et +l'on allait cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et +l'on risquait de verser. Il avait la main dure. Vous me direz que +c'était un faux maladroit. Mais la fausse maladresse +ressemble énormément à la vraie. Et puis il +ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme +ça, des collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui +vous roulent indéfiniment dans des chemins impossibles en +clignant de l'oeil d'un air malin. C'est énervant!</p> + +<p>--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de +Brécé.</p> + +<p>--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le +classe. Je ne le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne +l'oublions pas. Sans lui, nous serions tous coffrés +à l'heure qu'il est. Parfaitement, pendant les +funérailles de Faure, au grand jour de l'action +parallèle, sans lui, après avoir raté le +coup du catafalque, nous étions frits, mes petits +agneaux.</p> + +<p>--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph +Lacrisse, le nez dans son registre.</p> + +<p>--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien +faire, qu'il y avait des généraux là dedans, +que c'était trop gros. Néanmoins nous lui devons +une fameuse chandelle.</p> + +<p>--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions +été acquittés, comme +Déroulède.</p> + +<p>--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire +bien tranquillement après la débandade des +obsèques, et je lui en suis reconnaissant, je l'avoue. +D'un autre côté, sans méchanceté, sans +le vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. +Tout d'un coup, au moment où l'on s'y attendait le moins, +ce gros homme avait l'air de se fâcher tout rouge contre +nous. Il faisait mine de défendre la République. Sa +position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas +sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je +m'épuise à vous le dire: ce pays est conservateur. +Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que +c'était nous les conservateurs, que c'était nous +les républicains. D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne +l'aurait pas cru. On ne le croyait jamais. Sous son +ministère, nous avons perdu quelque chose de notre +autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être +du gouvernement. Nous avons cessé d'être rassurants. +Nous avons commencé à inquiéter les +républicains de profession. C'était honorable, mais +c'était dangereux. Nos affaires étaient moins +bonnes sous Dupuy que sous Méline; elles sont moins bonnes +sous Waldeck-Rousseau qu'elles n'étaient sous Dupuy. +Voilà la vérité, l'amère +vérité.</p> + +<p>--Évidemment, répliqua Henri de +Brécé en tirant sa moustache, évidemment le +ministère Waldeck-Millerand est animé des pires +intentions; mais, je vous le répète, il est +impopulaire, il ne durera pas.</p> + +<p>--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais +êtes-vous sûr qu'il ne durera pas assez longtemps +pour nous faire du mal? Les gouvernements impopulaires durent +autant que les autres. D'abord il n'y a pas de gouvernements +populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes +entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises +exprès. Est-ce que vous croyez que nous serons populaires, +nous, quand nous serons le gouvernement? Croyez-vous, +Brécé, que les populations pleureront +d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de +chambellan, une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous +que vous serez acclamé dans les faubourgs, un jour de +grève, quand vous serez préfet de police? +Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la +tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas +nous-mêmes. Nous disons que le ministère Waldeck est +composé d'idiots. Nous avons raison de le dire; nous +aurions tort de le croire.</p> + +<p>--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la +faiblesse du gouvernement, qui ne sera pas obéi.</p> + +<p>--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous +n'avons que des gouvernements faibles. Ils nous ont tous +battus.</p> + +<p>--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police +à sa disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un +seul!</p> + +<p>--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un +pour être coffrés tous les trois. Je vous le dis, le +cercle se resserre. Méditez cette parole d'un philosophe; +elle en vaut la peine: «Les républicains gouvernent +mal, mais ils se défendent bien.»</p> + +<p>Cependant Henri de Brécé, penché sur son +bureau, transformait un second pâté d'encre en +coléoptère par l'adjonction d'une tête, de +deux antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur +son oeuvre, leva la tête et dit:--Nous avons encore de +belles cartes dans notre jeu, l'armée, le +clergé....</p> + +<p>Henri Léon l'interrompit:</p> + +<p>--L'armée, le clergé, la magistrature, la +bourgeoisie, les garçons bouchers, tout le train de +plaisir de la République, quoi!... Cependant le train +roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien +arrête la machine.</p> + +<p>--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le +président Faure!....</p> + +<p>--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était +mis avec nous par vanité. Il était nationaliste +pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait +retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur +le point de réussir. Ce n'était pas son +intérêt de rétablir la monarchie. Dame! +qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne +pouvions pourtant pas lui offrir l'épée de +connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée; +pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et +puis il n'était pas le mécanicien. Loubet non plus +n'est pas le mécanicien. Le Président de la +République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la +machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le +train de la République est conduit par un +mécanicien fantôme. On ne le voit pas, et la +locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.</p> + +<p>»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri +Léon. Il y a la veulerie générale. Je veux +vous rapporter à ce sujet une parole profonde du citoyen +Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les +antisémites, des manifestations spontanées contre +Loubet. Nos bandes traversaient les boulevards en criant: +«Panama! démission! Vive l'armée!» +C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du +général Decuir tenaient la tête, huit reflets +au chapeau, un oeillet blanc à la boutonnière, +à la main une badine à pomme d'or. Et les meilleurs +camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les choisir. +Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été +bien fâchés de manquer une telle fête. Aussi +quelles gueules, et quels poings, et quels gourdins!</p> + +<p>»Une contre-manifestation ne tardait pas à se +produire. Des bandes moins nombreuses et moins brillantes que les +nôtres, aguerries cependant et résolues, +s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de +«Vive la République! A bas la calotte!» +Parfois, du milieu de nos adversaires, un cri de «Vive +Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même de +traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant +d'expirer, la colère des sergots, qui formaient +précisément à cette heure un barrage sur le +boulevard. Tel un austère galon de laine noire au bord +d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure, +animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le +front de la contre-manifestation, dont cependant une autre bande +d'agents travaillait les derrières. Ainsi la police avait +bientôt fait de mettre en pièces les partisans de M. +Loubet et d'en traîner les débris +méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la +mairie Drouot. C'était l'ordre de ces jours +troublés. M. Loubet ignorait-il, à +l'Élysée, les procédés mis en usage +par sa police pour faire respecter sur le boulevard le chef de +l'État? ou, les connaissant, n'y pouvait-il, n'y +voulait-il rien changer?</p> + +<p>Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité +elle-même, bien que solide et pleine, se dissipait, +s'évanouissait presque, dans l'agréable et +singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple +spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait +effrayant; il aurait du génie, et je ne serais plus +sûr de coucher cet hiver à l'Élysée, +devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je crois +que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir +rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent +spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, +parvinrent, en rendant la répression sympathique, à +répandre sur l'avènement du Président un peu +de cette joie populaire qui y manquait tout à fait. En +cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de +bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions +intérêt à voir grandir le +mécontentement général.</p> + +<p>»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières +de cette grande semaine, tandis que la manoeuvre attendue +s'exécutait de point en point, alors que la +contre-manifestation se trouvait prise en tête et en queue +par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le +citoyen Bissolo se détacher du front menacé des +élyséens et, par grandes enjambées, avec un +furieux tortillement de son petit corps, gagner l'angle de la rue +Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots qui +criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» +Un petit coin bien tranquille! Je battais la mesure et mes hommes +détachaient les syllabes «Pa-na-ma». +C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se blottit +entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il n'avait +pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous nous +trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations; +à l'entrée, à la sortie de toutes les +réunions, en tête de tous les cortèges. Nous +avions échangé toutes les injures politiques: +«Calotin, vendu, faussaire, traître, assassin, +sans-patrie!» Ça lie, ça crée une +sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, +presque un libertaire, protéger Loubet, qui est +plutôt un modéré dans son genre. Je me +disais: «Il doit être agacé, le +Président, d'être acclamé par Bissolo, un +nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions +publiques réclame la nationalisation du capital. Il +aimerait mieux, ce bourgeois, être soutenu par un bourgeois +comme moi. Mais il peut se fouiller. Panama! Panama! +démission! démission! Vive l'armée! A bas +les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus +Bissolo avec courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: +«Tiens! voilà Bissolo!» pour le faire +échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais +ce n'était pas utile. Je ne dis rien. Nous étions +bien calmes, l'un à côté de l'autre, et nous +regardions le défilé des prisonniers loubettistes, +qui étaient menés sans douceur au poste de la rue +Drouot. Pour la plupart, ayant été +préalablement assommés, ils traînaient aux +bras des agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se +trouvait dans le nombre un député socialiste, +très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de +manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! +maman!...» un rédacteur d'un journal incolore, les +yeux pochés; son nez, une fontaine lumineuse. Et allez +donc! la Marseillaise! Qu'un sang impur.... J'en remarquai +surtout un, qui était bien plus respectable et bien plus +calamiteux que les autres. C'était une espèce de +professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il +avait voulu s'expliquer; il s'était efforcé de +faire entendre aux flics des paroles subtiles et persuasives. +Sans quoi, on n'aurait pas compris que ceux-ci lui labourassent +les reins, comme ils faisaient, des clous de leurs souliers, et +abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et comme il +était très long, très mince, faible et de +peu de poids, il sautillait sous les coups d'une façon +tout à fait ridicule, et il montrait une tendance comique +à s'échapper en hauteur. Sa tête nue +était lamentable. Il avait cet air de submergé que +prennent les myopes quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage +exprimait la détresse infinie d'un être qui n'a plus +de contact avec le monde extérieur que par des poignes +solides et des semelles ferrées.</p> + +<p>»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen +Bissolo, bien qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de +soupirer et de dire:</p> + +<p>»--C'est tout de même drôle que des +républicains soient traités de cette +manière-là dans une république.</p> + +<p>»Je répondis poliment qu'en effet c'était +assez joyeux.</p> + +<p>»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce +n'est pas joyeux. C'est triste. Mais ce n'est pas là le +vrai malheur. Le vrai malheur, je vais vous le dire, c'est +l'avachissement public.</p> + +<p>»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui +nous honorait tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et +il est vrai qu'elle me sembla molle et sans énergie. De +son épaisseur jaillissait de temps à autre, comme +un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A +bas Loubet! A bas les voleurs! à bas les juifs! vive +l'armée!»; il s'en dégageait une sympathie +assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas +d'électricité, rien qui annonçât +l'orage. Et le citoyen Bissolo poursuivit avec une +mélancolie philosophique:</p> + +<p>»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. +Nous, les républicains, nous les socialistes et les +libertaires, nous en souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les +monarchistes et les césariens, vous en souffrirez demain. +Et vous saurez à votre tour qu'il n'est pas facile de +faire boire un âne qui n'a pas soif. On arrête les +républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour +des royalistes d'être arrêtés, personne ne +bougera non plus. Vous pouvez y compter, la foule ne se +grouillera pas pour vous délivrer, vous, monsieur Henri +Léon, et, votre ami M. Déroulède.</p> + +<p>»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je +crus entrevoir la profondeur lugubre de l'avenir. Je +répondis néanmoins avec quelque ostentation:</p> + +<p>»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et +nous cette différence que vous êtes pour la foule un +tas de vendus et de sans-patrie, et que nous, les monarchistes et +les nationalistes, nous jouissons de l'estime publique, nous +sommes populaires.</p> + +<p>»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien +agréablement et dit:</p> + +<p>»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez +qu'à l'enfourcher. Mais quand vous serez dessus elle se +couchera tranquillement au bord du chemin et vous fichera par +terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je vous en avertis. +Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la +popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule +a-t-elle jamais pu porter le moindre secours à ses idoles +en péril? Vous n'êtes pas aussi populaires que vous +dites, messieurs les nationalistes, et votre prétendant +Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la +foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous +découvrirez bientôt l'énormité de son +impuissance et de sa lâcheté.</p> + +<p>»Je ne pus me retenir de reprocher +sévèrement au citoyen Bissolo de calomnier la foule +française. Il me répondit qu'il était +sociologue, qu'il faisait du socialisme à base +scientifique, qu'il possédait dans une petite boîte +une collection de faits exactement classés, qui lui +permettaient d'opérer la révolution +méthodique. Et il ajouta:</p> + +<p>»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la +souveraineté. Une bêtise +répétée par trente-six millions de bouches +ne cesse pas d'être une bêtise. Les majorités +ont montré le plus souvent une aptitude supérieure +à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se +multiplie avec le nombre des individus. Les foules sont toujours +inertes. Elles n'ont un peu de force qu'au moment où elles +crèvent de faim. Je suis en état de vous prouver +que le matin du 10 août 1792 le peuple de Paris +était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans +les réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de +horions. L'éducation du peuple est à peine +commencée, voilà la vérité. Dans la +cervelle d'un ouvrier, à la place où les bourgeois +logent leurs préjugés ineptes et cruels, il y a un +grand trou. C'est à combler. On y arrivera. Ce sera long. +En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide que pleine +de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, tout cela +est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de +l'évolution.... C'est égal, la veulerie +générale me dégoûte. Et à votre +place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les +défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, +sont-ils assez gélatineux!</p> + +<p>»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: +«Vive la Sociale!» plongea tête basse dans la +foule énorme et disparut sous la houle.»</p> + +<p>Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long +récit, demanda si le citoyen Bissolo n'était pas +une simple brute.</p> + +<p>--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri +Léon, et qu'on voudrait avoir pour voisin de campagne, +comme disait Bismarck en parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que +trop raison de dire qu'on ne fait pas boire un âne qui n'a +pas soif.</p> + +<br> + + +<p>XII</p> + +<p>Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme +heureux. Après ce dîner de Madrid, ennobli par la +lecture d'une lettre royale, au retour ému du Bois, dans +la voiture chaude encore d'une étreinte historique, elle +avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour +toujours!» et cette parole, qui semblera vaine, si l'on +considère l'instabilité des éléments +qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en +témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un +goût distingué pour l'infini. +«Parfaitement!» avait répondu Joseph +Lacrisse.</p> + +<p>Deux semaines s'étaient écoulées depuis +cette nuit généreuse, deux semaines durant +lesquelles le secrétaire du Comité +départemental de la Jeunesse royaliste avait +partagé son temps entre les soins du complot et ceux de +son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage couvert +d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à +l'heure dite, dans le petit premier d'une discrète maison +de la rue Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait +aménagées elle-même avec toutes les +délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* +céleste dont s'enveloppaient naguère ses amours +oubliées avec Raoul Marcien. Elle y avait trouvé +Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche, +charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle +eût voulu. Il était d'humeur sombre et semblait +inquiet. Les sourcils froncés, les lèvres minces et +serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle +n'avait possédé dans sa plénitude le don +délicieux d'oublier le passé. Elle savait que, s'il +était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle +savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour +sa part, de «décerveler» un préfet de +première classe et les principaux républicains d'un +département très peuplé; qu'il risquait dans +cette entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône +et l'autel. C'est parce qu'il était un conspirateur +qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à +présent, elle l'aurait préféré plus +souriant et plus tendre. Il ne l'avait pas mal accueillie. Il lui +avait dit: «Vous voir, c'est une ivresse. Depuis quinze +jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé, +positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous +êtes délicieuse!» Mais il l'avait à +peine regardée. Et tout de suite il était +allé à la fenêtre. Il avait soulevé un +petit coin de rideau, et depuis dix minutes il restait là, +en observation.</p> + +<p>Il lui dit sans se retourner:</p> + +<p>--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. +Vous ne vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous +soyons sur le devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.</p> + +<p>--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement +sa voilette.</p> + +<p>La maison, en retrait, donnait sur une petite cour +plantée d'un acacia et d'une douzaine de fusains, et +fermée par une grille garnie de lierre.</p> + +<p>--L'acacia, si vous voulez.</p> + +<p>--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?</p> + +<p>--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en +face.</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est que cet homme?</p> + +<p>--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes +agents. Je suis filé. Depuis que j'habite Paris, je +promène toute la journée deux agents. C'est +agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant +bien les avoir semés.</p> + +<p>--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?</p> + +<p>--A qui?</p> + +<p>--Je ne sais pas... au gouvernement....</p> + +<p>Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en +observation. Puis, s'étant assuré que l'homme +n'était pas un de ses agents, il revint à elle, un +peu rasséréné.</p> + +<p>--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que +d'habitude. Je vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si +on me les avait changés, mes agents!... C'est Dupuy qui me +les avait donnés. Il y en avait un grand et un petit. Le +grand portait des lunettes noires. Le petit avait un nez en bec +de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient de +côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas +bien à craindre. Ils étaient brûlés. +Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me +disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents +à la porte.» Je leur envoyais, à ces braves +agents, des cigares et de la bière. Je me demandais, des +fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me protéger. Il +était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il +était tout de même un patriote. Je ne le compare pas +aux ministres actuels. Avec eux, il faut jouer serré. +S'ils m'avaient changé mes agents, les +misérables!</p> + +<p>Il retourna à la fenêtre.</p> + +<p>--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas +remarqué son gilet rayé de jaune. La peur +déforme les objets, c'est positif!... Je vous avoue que +j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour vous. Il +ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de +moi. Vous si charmante, si délicieuse!...</p> + +<p>Il revint à elle, la pressa dans ses bras et +l'assaillit de caresses profondes. Bientôt elle vit ses +vêtements dans un tel désordre, que la pudeur, +à défaut d'un autre sentiment, l'aurait +obligée à les ôter.</p> + +<p>--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.</p> + +<p>--Il me semble que si je ne vous aimais pas....</p> + +<p>--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la +rue?</p> + +<p>--Non, mon ami.</p> + +<p>Et il était vrai que, plongée dans un +néant délicieux, elle ne prêtait pas +l'oreille aux bruits du monde extérieur.</p> + +<p>--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le +petit, l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le +distinguerais entre mille.</p> + +<p>Et il retourna à la fenêtre.</p> + +<p>Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 +février, il avait perdu sa belle assurance. Il +commençait à croire que ce serait long et +difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses +associés. Il devenait ombrageux. Tout l'irritait.</p> + +<p>Elle eut le malheur de lui dire:</p> + +<p>--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à +dîner, pour demain, chez mon frère Wallstein. Ce +sera une occasion de nous voir.</p> + +<p>Il éclata:</p> + +<p>--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de +sa race, celui-là! Henri Léon lui a parlé +cette semaine d'une affaire intéressante, d'un journal de +propagande qu'il faudrait répandre à profusion +gratuitement dans les campagnes et dans les centres ouvriers. Il +a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des +conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il +croit que c'est des conseils que nous lui demandons, votre +frère Wallstein?</p> + +<p>Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle +ne pouvait sans inélégance défendre son +frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. Elle garda le +silence.</p> + +<p>Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait +posé sur la table de nuit.</p> + +<p>--Si l'on vient m'arrêter... dit-il.</p> + +<p>Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il +s'écria que les juifs, les protestants, les +francs-maçons, les libres-penseurs, les parlementaires, +les républicains, les ministériels, il voudrait les +fesser en place publique, leur administrer des lavements de +vitriol. Il devint éloquent, fit entendre le langage +dévot des <i>Croix</i>:</p> + +<p>--Les juifs et les francs-maçons dévorent la +France. Ils nous ruinent et nous mangent. Mais patience! Attendez +seulement le procès de Rennes, et vous verrez si nous +n'allons pas les saigner, leur fumer les jambons, leur truffer la +peau, leur accrocher la tête à la devanture des +charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera +simultanément à Rennes et à Paris. Les +dreyfusards seront écrabouillés sur le pavé +des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée +flambant. Et ce ne sera pas trop tôt.</p> + +<p>Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme +heureux. Elle ne croyait pas que ce fût assez pour un jour +d'oublier une seule fois l'univers dans cette chambre tendue de +bleu céleste. Elle s'efforça de ramener son ami +à de plus douces pensées. Elle lui dit:</p> + +<p>--Vous avez de beaux cils.</p> + +<p>Et elle lui donna de petits baisers sur les +paupières.</p> + +<p>Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans +son âme heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, +elle vit Joseph soucieux et qui semblait loin d'elle, bien +qu'elle le retînt encore de l'un de ses beaux bras amollis +et dénoués. D'une voix tendre comme un soupir, elle +lui demanda:</p> + +<p>--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si +heureux tout à l'heure!</p> + +<p>--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense +que j'ai trois dépêches chiffrées à +envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est dangereux. +Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté +nos télégrammes du 22 février. Il y avait +dedans de quoi nous faire coffrer tous.</p> + +<p>--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?</p> + +<p>--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas +été inquiétés. Mais j'ai des raisons +de penser que, depuis une quinzaine de jours, le gouvernement +nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas +étranglé la gueuse, je ne serai pas tranquille.</p> + +<p>Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses +bras, comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur +lui les saphirs humides de ses prunelles et lui dit avec un +sourire de sa bouche ardente et fraîche:</p> + +<p>--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. +Vous réussirez, j'en suis sûre. Elle est perdue leur +République. Comment veux-tu qu'elle te résiste? On +ne veut plus des parlementaires. On n'en veut plus, je le sais +bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres +penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, +qui n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, +n'est-ce pas, la religion et la patrie? Il y a un élan +admirable des âmes. Le dimanche, à la messe, les +églises sont pleines. Et il n'y a pas que des femmes, +comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a +des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon +ami, vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des +cierges pour vous dans la chapelle de saint Antoine.</p> + +<p>Lui, pensif et grave:</p> + +<p>--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de +septembre. L'esprit public est bon. Nous avons les voeux, les +encouragements des populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas +cela qui nous manque.</p> + +<p>Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.</p> + +<p>--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous +manquer, si la campagne se prolongeait, c'est le nerf de la +guerre, parbleu! c'est l'argent. On nous en donne. Mais il en +faut beaucoup. Trois dames du meilleur monde nous ont +apporté trois cent mille francs. Monseigneur a +été sensible à cette +générosité bien française. N'est-ce +pas qu'il y a dans cette offrande faite par des femmes à +la royauté quelque chose de charmant, d'exquis qui sent +l'ancienne France, l'ancienne société?</p> + +<p>Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, +et ne semblait pas entendre.</p> + +<p>Il précisa sa pensée:</p> + +<p>--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille +francs, apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a +dit avec une grâce chevaleresque: «Dépensez +les trois cent mille francs jusqu'au dernier sol.» Si une +belle petite main nous apportait cent mille autres francs, elle +serait bénie. Elle aurait contribué à sauver +la France. Il y a une bonne place à prendre parmi les +amazones du chèque, dans l'escadron des belles ligueuses. +Je promets, sans crainte d'être désavoué, je +promets à la quatrième venue une lettre autographe +du Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à +la Cour.</p> + +<p>Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait +une impression pénible. Ce n'était pas la +première fois. Mais elle ne s'y accoutumait point. Et elle +jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent +à la restauration du trône. Sans doute elle aimait +ce jeune prince si beau, tout rose avec une belle barbe de soie +blonde. Elle souhaitait ardemment son retour, elle était +impatiente de voir son entrée dans Paris, et son sacre. +Mais elle se disait qu'avec deux millions de revenu, il n'avait +pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de l'amour, des +voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de parler, le +silence devenait pénible. Elle murmura, devant la +glace:</p> + +<p>--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant +achevé sa toilette, elle tira de son petit porte-monnaie +un trèfle à quatre feuilles enfermé dans un +médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil. +Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton +sentimental:</p> + +<p>--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder +toujours.</p> + +<p>Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin +de détourner sur lui les agents, s'il était +filé. Sur le palier, il murmura avec une mauvaise +grimace:</p> + +<p>--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être +baptisée.... La caque sent toujours le hareng.</p> + +<p>XIII</p> + +<p>Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le +jardin du Luxembourg était comme baigné d'une +poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre MM. Denis et +Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de Marguerite +d'Angoulême.</p> + +<p>--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru +ce matin dans le <i>Figaro</i>. Je ne vous en nommerai pas +l'auteur. Je pense que vous le reconnaîtrez. Puisque le +hasard le veut, je vous ferai volontiers cette lecture devant +cette aimable femme qui goûtait la bonne doctrine et +estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être +montrée docte, sincère, tolérante et +pitoyable, et pour avoir tenté d'arracher les victimes aux +bourreaux, ameuta contre elle toute la moinerie et fit aboyer +tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à l'insulter +les polissons du collège de Navarre et, si elle +n'eût été la soeur du roi de France, ils +l'eussent cousue dans un sac et jetée en Seine. Elle avait +une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si, vivante, +elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit dans +ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. +Il est certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons +secs et sincères des élèves de Clouet, qui +nous ont laissé son portrait. Je croirais plutôt que +son sourire était souvent voilé de tristesse, et +qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: +«J'ai porté plus que mon faix de l'ennui commun +à toute créature bien née.» Elle ne +fut point heureuse dans son existence privée et elle vit +autour d'elle les méchants triompher aux applaudissements +des ignorants et des lâches. Je crois qu'elle aurait +écouté avec sympathie ce que je vais lire, quand +ses oreilles n'étaient pas de marbre.</p> + +<p>Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut +ce qui suit:</p> + +<p>LE BUREAU</p> + +<p>«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il +fallait, à l'origine, quelque application et une certaine +méthode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi +voit-on que la lumière s'est faite d'abord chez ceux qui, +par la qualité de leur esprit et la nature de leurs +travaux, étaient plus aptes que d'autres à se +débrouiller dans des recherches difficiles. Il ne fallut +plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun +suffit aujourd'hui.</p> + +<p>»Si la foule a longtemps résisté à +la vérité pressante, c'est ce dont il ne faut pas +s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des +raisons à tout. C'est à nous de les +découvrir. Dans le cas présent, il n'est pas besoin +de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le public a +été trompé autant qu'on peut l'être, +et qu'on a abusé de sa crédulité touchante. +La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge. Le +gros des journaux s'étant porté au secours des +faussaires, les feuilles ont publié surtout des +pièces fausses ou falsifiées, des injures et des +mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus souvent, +c'était pour contenter leur public et répondre aux +sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la +résistance à la vérité vint de +l'instinct populaire.</p> + +<p>»La foule, j'entends la foule des gens incapables de +penser par eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas +comprendre. La foule se faisait de l'armée une idée +simple. Pour elle, l'armée c'était la parade, le +défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, +les bottes, les éperons, les épaulettes, les +canons, les drapeaux. C'était aussi la conscription avec +les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le quartier, +l'exercice, la chambrée, la salle de police, la cantine. +C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux +luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si +frais et des batailles si propres. C'était enfin un +symbole de force et de sécurité, d'honneur et de +gloire. Ces chefs qui défilent à cheval, +l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier +et les feux de l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, +comment croire que tantôt, enfermés dans une +chambre, courbés sur une table, tête à +tête avec des agents brûlés de la +Préfecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient +la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou mettant un +nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des +écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore +méditaient des travestissements burlesques pour des +rendez-vous mystérieux avec le traître qu'il fallait +sauver?</p> + +<p>»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance +à ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand +air, la route matinale, le champ de manoeuvres, le champ de +bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un goût +de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire. +En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour +celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie +infâme, toute cette chicane ignoble et +scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce +que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, +l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le +couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, +le rond de cuir peuvent suggérer d'imaginations saugrenues +et de pensées mauvaises à ces sédentaires, +à ces pauvres «assis», qu'un poète a +chantés, à des gratte-papier intrigants et +paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans +l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des +autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de +louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de +l'encre, de la méchanceté et de la sottise, est +sorti d'un coin de ce bâtiment sur lequel sont +sculptés des trophées d'armes et des grenades +fumantes.</p> + +<p>»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre +années, pour mettre à la charge d'un +condamné les preuves qu'on avait négligé de +produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que +tout accusait et qui s'accusait lui-même, sont d'une +monstruosité qui passe l'esprit modéré d'un +Français et il s'en dégage une bouffonnerie +tragique qu'on goûte mal dans un pays dont la +littérature répugne à la confusion des +genres. Il faut avoir étudié de près les +documents et les enquêtes pour admettre la +réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres +prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le +public, distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, +alors même qu'elles étaient divulguées.</p> + +<p>»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de +ministère, sur trente mètres carrés de +parquet ciré, quelques bureaucrates à képi, +les uns paresseux et fourbes, les autres agités et +turbulents, ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, +trahi la justice et trompé tout un grand peuple. Mais si +cette affaire qui fut surtout l'affaire de Mercier et des +bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle a +suscité aussi de beaux caractères.</p> + +<p>»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui +ne ressemblait nullement à ceux-là. Il avait +l'esprit lucide, avec de la finesse et de l'étendue, le +caractère grand, une âme patiente, largement +humaine, d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un +des officiers les plus intelligents de l'armée.</p> + +<p>Et, bien que cette singularité des êtres d'une +essence trop rare pût lui être nuisible, il avait +été nommé lieutenant-colonel le premier des +officiers de son âge, et tout lui présageait, dans +l'armée, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient +son indulgence un peu railleuse et sa bonté solide. Ils le +savaient doué du sens supérieur de la +beauté, apte à sentir vivement la musique et les +lettres, à vivre dans le monde éthéré +des idées. Ainsi que tous les hommes dont la vie +intérieure est profonde et réfléchie, il +développait dans la solitude ses facultés +intellectuelles et morales. Cette disposition à se replier +sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de +renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste +parfois comme une grâce dans les âmes les mieux +averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats +qu'Alfred de Vigny avait vus ou devinés, calmes +héros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles +soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui +l'accomplissement du devoir régulier est la poésie +familière de la vie.</p> + +<p>»Cet officier, ayant été appelé au +deuxième bureau, y découvrit un jour que Dreyfus +avait été condamné pour le crime +d'Esterhazy. Il en avertit ses chefs. Ils essayèrent, +d'abord par douceur, puis par menaces, de l'arrêter dans +des recherches qui, en découvrant l'innocence de Dreyfus, +découvriraient leurs erreurs et leurs crimes. Il sentit +qu'il se perdait en persévérant. Il +persévéra. Il poursuivit avec une réflexion +calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son oeuvre +de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès +et jusque sur la frontière tripolitaine, sous quelque +mauvais prétexte, sans autre raison que de le faire +assassiner par des brigands arabes.</p> + +<p>»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, +on tenta de le perdre sous l'abondance des calomnies. Par des +promesses perfides, on crut l'empêcher de parler au +procès Zola. Il parla. Il parla avec la +tranquillité du juste, dans la +sérénité d'une âme sans crainte et +sans désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le +ton d'un homme qui fait son devoir ce jour-là comme les +autres jours, sans songer un moment qu'il y a, cette fois, un +singulier courage à le faire. Ni les menaces ni les +persécutions ne le firent hésiter une minute.</p> + +<p>»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa +tache, pour établir l'innocence d'un juif et le crime d'un +chrétien, il avait dû surmonter des +préjugés cléricaux, vaincre des passions +antisémites enracinés dans son coeur dès son +jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette terre +d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et +à la patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est +rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de +ses pensées ne fut d'un sectaire, que sa haute +intelligence l'élève au dessus des haines et des +partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.</p> + +<p>»Cette liberté intérieure, la plus +précieuse de toutes, ses persécuteurs ne purent la +lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent +et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le +socle de sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses +lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses +lettres pleines d'idées hautes et sereines attestaient (je +le sais) la liberté de son esprit. C'est eux, ses +persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient +prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. +Des témoins l'ont vu paisible, souriant, indulgent, +derrière les barrières et les grilles. Alors que se +faisait ce grand mouvement d'esprits, que s'organisaient ces +réunions publiques qui réunissaient par milliers +des savants, des étudiants et des ouvriers, que des +feuilles de pétitions se couvraient de signatures pour +demander, pour exiger la fin d'un emprisonnement scandaleux, il +dit à Louis Havet, qui était venu le voir dans sa +prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je crois +pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement +de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si +monstrueuse, de cette épidémie de crime et de +folie, des fureurs exécrables de ces hommes qui trompaient +la foule, des fureurs pardonnables de la foule ignorante. Il a +vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte +simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et +comment n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il +ne croyait dans sa philosophie, moins courageux ou moins +intelligents, à l'essai que ne pensent les psychologues +dans leur cabinet de travail? Je crois qu'il a souffert au dedans +de lui-même, dans le secret de son âme silencieuse et +comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte +de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié +humaine arrivât jusqu'à ses oreilles et +offensât la juste fierté de son coeur. Loin de le +plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au jour +soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut +point de faiblesse, heureux parce que des circonstances +inattendues lui ont permis de donner la mesure de sa grande +âme, heureux parce qu'il se montra honnête homme avec +héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il +est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il +faut la garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart +on ne doit donner que de l'admiration.»</p> + +<p>M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. +La statue de Marguerite de Navarre était toute rose. Au +couchant, le ciel, dur et splendide, se revêtait, comme +d'une armure, d'un réseau de nuages pareils à des +lames de cuivre rouge.</p> + +<br> + + +<p>XIV</p> + +<p>Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, +la visite de son collègue Jumage.</p> + +<p>Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés +le même jour, à la même heure, de deux +mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un +inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi +ensemble. Lucien ne s'inquiétait en aucune manière +d'être entré dans la vie au même moment que +son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec +contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur +cours, ces deux existences simultanément +commencées, et il se persuada peu à peu qu'il +était juste, équitable et salutaire, que les +progrès de l'une et de l'autre fussent égaux.</p> + +<p>Il observait d'un oeil intéressé ces +carrières jumelles qui se poursuivaient toutes deux dans +renseignement et, mesurant sa propre fortune à une autre, +il se procurait de constants et vains soucis, qui troublaient la +limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret +fût professeur de faculté quand il était +lui-même professeur de grammaire dans un lycée +suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme à +l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans +son coeur. Il était trop honnête homme pour en faire +un grief à son ami. Mais quand celui-ci fut chargé +d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit par +sympathie.</p> + +<p>Un effet assez étrange de cette étude +comparée de deux existences fut que Jumage s'habitua +à penser et à agir en toute occasion au rebours de +Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et +probe, mais parce qu'il ne pouvait se défendre de +soupçonner quelque malignité dans des succès +de carrière plus grands et meilleurs que les siens, par +conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de +raisons honorables qu'il s'était données et pour +celle qu'il avait d'être le contradicteur, d'être +l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les nationalistes, +quand il vit que le professeur de faculté avait pris le +parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue +de l'<i>Agitation française</i>, et même il y +prononça des discours. Il se mettait pareillement en +opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les +systèmes de chauffage économique et dans les +règles de la grammaire latine. Et comme enfin M. Bergeret +n'avait pas toujours tort, Jumage n'avait pas toujours +raison.</p> + +<p>Cette contrariété, qui avait pris avec les +années l'exactitude d'un système raisonné, +n'altéra point une amitié formée dès +l'enfance. Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret +dans les disgrâces que celui-ci essuyait au cours parfois +tourmenté de sa vie. Il allait le voir à chaque +malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais +jours.</p> + +<p>Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec +cette mine brouillée et trouble, ce visage +couperosé de joie et de tristesse, que Lucien +connaissait.</p> + +<p>--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?</p> + +<p>--Non. Je lisais dans les <i>Mille et une Nuits</i>, +nouvellement traduites par le docteur Mardrus, l'histoire du +portefaix avec les jeunes filles. Cette version est +littérale, et c'est tout autre chose que les <i>Mille et +une Nuits</i> de notre vieux Galland.</p> + +<p>--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça +n'a aucune importance... Alors tu lisais les <i>Mille et une +Nuits</i>?...</p> + +<p>--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais +pour la première fois. Car l'honnête Galland n'en +donne pas l'idée. C'est un excellent conteur, qui a +soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa +Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son +prix. Mais nous avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.</p> + +<p>--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le +répète, c'est sans importance.</p> + +<p>Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit +lentement la main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, +M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu +tremblante, le papier sur la table.</p> + +<p>--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai +pensé qu'il valait mieux.... Peut-être est-il bon +que tu saches.... Tu as des ennemis, beaucoup d'ennemis....</p> + +<p>--Flatteur! dit M. Bergeret.</p> + +<p>Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au +crayon bleu:</p> + +<p>Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui +croupissait en province, vient d'être chargé de +cours à la Sorbonne. Les étudiants de la +Faculté des lettres protestent énergiquement contre +la nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne +sommes pas surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont +décidé d'accueillir comme il le mérite, par +des huées, ce sale juif allemand, que le ministre de la +trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme +professeur.</p> + +<p>Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:</p> + +<p>--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut +pas la peine. C'est si peu de chose!</p> + +<p>--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. +Encore faut-il me laisser ce peu comme un témoignage +obscur et faible, mais honorable et véritable de ce que +j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas beaucoup fait. +Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut +suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M. +Bourgeois était alors grand maître de +l'Université. Et nous avons connu des jours plus mauvais +que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermeté +généreuse de mes chefs, j'étais +chassé de l'Université par un ministre privé +de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer +maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle +récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son +âpreté, plus haute que l'injure des ennemis de la +justice? J'eusse souhaité que l'écrivain qui, +malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer +sa pensée dans une forme plus mémorable. Mais +c'était trop demander.</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son +couteau d'ivoire dans les pages des nouvelles <i>Mille et une +Nuits</i>. Il aimait à couper les feuillets des livres. +C'était un sage qui se faisait des voluptés +appropriées à son état. L'austère +Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la +manche:</p> + +<p>--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes +idées sur l'Affaire. J'ai blâmé ta conduite. +Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les plus +fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais +Français ne te pardonneront jamais. Mais je tiens à +déclarer que je réprouve énergiquement les +procédés de polémique dont certains journaux +usent à ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes +pas?</p> + +<p>--Je n'en doute pas.</p> + +<p>Et après un moment de silence, Jumage reprit:</p> + +<p>--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes +fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais +je ne te le conseille pas. Il serait acquitté.</p> + +<p>--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à +moins que je ne pénètre dans la salle des assises +en chapeau à plumes, une épée au +côté, des éperons à mes bottes, et +traînant derrière moi vingt mille camelots à +mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des +jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée +que Zola écrivit à un Président de la +République mal préparé à la lire, si +les jurés de la Seine en condamnèrent l'auteur, +c'est qu'ils délibéraient sous des cris inhumains, +sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de +ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du +mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est +donc très probable que mon diffamateur serait +acquitté.</p> + +<p>--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que +comptes-tu faire?</p> + +<p>--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me +louer des injures de la presse que de ses éloges. La +vérité a été servie dans les journaux +par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite +poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur +de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils +furent traités en ennemis par le gouvernement et par +l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par la parole ils +furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre +eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la +vérité malgré elles, et en publiant des +pièces fausses....</p> + +<p>--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu +crois, Lucien.</p> + +<p>--... permirent d'en établir la fausseté. +L'erreur éparse ne put rejoindre ses tronçons +dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui avait de +la suite et de la continuité. La vérité +possède une force d'enchaînement que l'erreur n'a +pas. Elle forma, devant l'injure et la haine impuissantes, une +chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à la +liberté, à la licence de la presse que nous devons +le triomphe de notre cause.</p> + +<p>--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria +Jumage, et nous ne sommes pas vaincus! C'est tout le contraire. +L'opinion du pays est déclarée contre vous. Toi et +tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes +exécrés, honnis et conspués unanimement. +Nous vaincus? tu plaisantes. Tout le pays est avec nous.</p> + +<p>--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je +m'arrêtais aux apparences, je pourrais vous croire +victorieux et désespérer de la justice. Il y a des +criminels impunis; la forfaiture et le faux témoignage +sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je +n'espère pas que les adversaires de la +vérité avouent qu'ils se sont trompés. Un +tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.</p> + +<p>»Il y a peu de changement dans l'état des +esprits. L'ignorance publique a été à peine +entamée. Il ne s'est pas produit de ces brusques +revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu +de sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps +où un Président de la République abaissait +au niveau de son âme la justice, l'honneur de la patrie, +les alliances de la République, où la puissance des +ministres résultait de leur entente avec les ennemis des +institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité +et d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et +la haine de la justice étaient à la fois une +opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les pouvoirs +publics protégeaient les porteurs de matraque, où +c'était un délit de crier «Vive la +République!» Ces temps sont déjà loin +de nous, comme descendus dans un passé profond, +plongés dans l'ombre des âges barbares.</p> + +<p>»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes +séparés encore par rien de solide, ni même +rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis comme +les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre +souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout +conspirerait à vous fortifier, vous n'en êtes pas +moins irrémédiablement perdus. Vous êtes +vaincus par le dedans, et c'est la défaite +irréparable. Quand on est vaincu du dehors, on peut +continuer la résistance et espérer une revanche. +Votre ruine est en vous. Les conséquences +nécessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent +malgré vous et vous voyez avec étonnement votre +perte commencée. Injustes et violents, vous êtes +détruits par votre injustice et votre violence. Et voici +que le parti énorme de l'iniquité demeuré +intact, respecté, redouté, tombe et +s'écroule de lui-même.</p> + +<p>»Qu'importe, dès lors, que les sanctions +légales tardent ou manquent! La seule justice naturelle et +véritable est dans les conséquences mêmes de +l'acte, non dans des formules extérieures, souvent +étroites, parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de +grands coupables échappent à la loi et gardent de +méprisables honneurs? Cela n'importe pas plus, dans notre +état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse de la +terre, quand déjà les grands sauriens des +océans primitifs disparaissaient devant des animaux d'une +forme plus belle et d'un instinct plus heureux, qu'il +restât encore, échoués sur le limon des +plages, quelques monstrueux survivants d'une race +condamnée.»</p> + +<p>Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du +Luxembourg, le jeune M. Goubin.</p> + +<p>--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la +peine. Je l'ai trouvé très accablé, +très abattu. L'Affaire l'a écrasé.</p> + +<br> + + +<p>XV</p> + +<p>Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri +Léon étaient réunis au siège du +Comité exécutif, rue de Berri. Ils +expédièrent les affaires courantes. Puis, Joseph +Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:</p> + +<p>--Mon cher président, je vais vous demander une +préfecture pour un bon royaliste. Vous ne me la refuserez +pas, j'en suis sûr, quand je vous aurai exposé les +titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion, +maître de forges à Valcombe, mérite à +tous égards la bienveillance du Roi. C'est un patron +soucieux du bien-être physique et moral de ses ouvriers. Il +leur distribue des médicaments, et veille à ce +qu'ils aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils +envoient leurs enfants aux écoles congréganistes, +à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se +syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le +député Cottard et mal soutenu par le +sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un des +membres les plus actifs et les plus intelligents de mon +Comité départemental. Il a mené avec +énergie la campagne antisémite dans notre ville et +il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, +contre Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, +une préfecture à Gustave Dellion.</p> + +<p>--Une préfecture!... murmura Brécé en +feuilletant le registre des fonctionnaires. Une +préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et +Draguignan. Voulez-vous Guéret?</p> + +<p>Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:</p> + +<p>--Mon cher président, Gustave Dellion est mon +collaborateur. Il procédera sous mes ordres, au jour +fixé, à la suppression violente du préfet +Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le +remplaçât.</p> + +<p>Henri de Brécé, le regard fixé sur son +registre, répondit que c'était impossible. Le +successeur de Worms-Clavelin était déjà +nommé. Monseigneur avait désigné Jacques de +Cadde, un des premiers souscripteurs des listes Henry.</p> + +<p>Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était +étranger au département; Henri de +Brécé déclara qu'on ne discutait pas un +ordre du Roi, et la dispute devenait assez vive quand Henri +Léon, à cheval sur sa chaise, étendit le +bras et dit d'un ton tranchant:</p> + +<p>--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde +ni Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.</p> + +<p>Lacrisse et Brécé se +récrièrent.</p> + +<p>--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, +qui n'attendra pas votre venue pour arborer sur le toit de la +préfecture le drapeau fleurdelisé, et que le +ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura +maintenu, par téléphone, à la tête de +l'administration départementale.</p> + +<p>--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas +cela, dit dédaigneusement Brécé.</p> + +<p>--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri +Léon; mais si c'est le chevalier de Clavelin qui est +nommé préfet, il n'y a plus rien à dire. Ne +nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le +Roi donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier +devoir d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis +à la louange de la Maison de France.</p> + +<p>»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement +avec l'oeillet blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il +prendra ses ministres au Jockey et à Puteaux, et que +Christiani sera nommé grand maître des +cérémonies?</p> + +<p>Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc +seront laissés à terre, dans l'ombre où se +plaît la violette. Christiani sera mis en liberté, +rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le +chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous +à présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons +remplacé, sera un prédécesseur. Le Roi ira +s'asseoir dans son fauteuil aux courses d'Auteuil, et il estimera +alors que Christiani a créé un fâcheux +précédent, et il lui en saura mauvais gré. +Nous-mêmes, qui conspirons aujourd'hui, nous serons +suspects. On n'aime pas les conspirateurs dans les Cours. Ce que +je vous en dis est pour vous éviter les déceptions +amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur. +Pour moi, si mes services sont oubliés et +méprisés, je ne m'en plaindrai pas. La politique +n'est pas une affaire de sentiment. Et je sais trop à quoi +Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait +remonter sur le trône de ses pères. Avant de +récompenser les dévouements gratuits, un bon roi +paye les services qu'on lui vend. N'en doutez point. Les plus +grands honneurs et les emplois les plus fructueux seront pour les +républicains. Les ralliés fourniront à eux +seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant +nous à la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux +chouan rallié à la république de +Méline, explique sa situation avec lucidité quand +il nous dit: «Vous me faites perdre un siège au +Sénat. Vous me devez un siège à la +pairie.» Il l'aura. Et après tout il le +mérite. Mais la part des ralliés sera petite +à côté de celle des républicains +fidèles qui n'auront trahi qu'à la minute +suprême. C'est à ceux-là qu'iront les +portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les +dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs +de France, savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les +cherchez ni dans nos Comités, où nous risquons +à toute heure de nous faire arrêter comme des +filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince +cruellement exilé. Vous les trouverez dans les +antichambres des ministres radicaux et dans les salons de +l'Élysée et à tous les guichets où la +République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler de +Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu +l'histoire, pas même dans les livres de M. Imbert de +Saint-Amand?... Ce n'est pas un émigré, c'est un +régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la +police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin +que Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire +dénué d'intelligence. Ce ne serait pas respectueux +et ce serait peut-être sévère. Quand il sera +roi, il se rendra compte des nécessités de la +situation. Tous les chefs du parti républicain qui ne +seront point occis, exilés, déportés ou +incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce +parti se reformera contre lui, vaste et puissant. Et +Méline lui-même deviendra un adversaire +farouche.</p> + +<p>»Et puisque j'ai nommé Méline, dites +vous-même, Brécé, ce qui serait le plus +avantageux à la royauté, ou que le duc votre +père présidât la pairie ou que ce fût +Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges, grand-croix +de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, +chevalier du Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas +d'hésitation possible: le duc Méline assurerait +plus de partisans à la couronne que le duc de +Brécé. Faut-il donc vous apprendre l'<i>a b c</i> +des restaurations?</p> + +<p>»Nous n'aurons que les titres et les places dont les +républicains ne voudront pas. On comptera sur notre +dévouement gratuit. On ne craindra pas de nous +mécontenter, dans l'assurance que nous serons des +mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous +puissions faire de l'opposition.</p> + +<p>»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés +d'en faire, et nous en ferons. Ce sera profitable et ce ne sera +pas difficile. Sans doute nous ne nous allierons pas aux +républicains: ce serait un manque de goût, et le +loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être +moins royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être +plus. Monseigneur le duc d'Orléans n'est pas +démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il ne +s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la +Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte +avec un gilet breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura +des ministres libéraux, il sera libéral. Rien ne +nous empêche alors d'être des ultras. Nous tirerons +à droite, pendant que les républicains tireront +à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera +favorablement. Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les +ultras qui sauveront la monarchie? Nous avons déjà +une armée introuvable. L'armée est aujourd'hui plus +religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie +introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on +pensait au moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. +Qu'on me donne le portefeuille de l'intérieur, et, avec +ces excellents éléments, je me charge de faire +durer la monarchie absolue une dizaine d'années. +Après quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli +bail.</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. +Joseph Lacrisse, qui suivait son idée, pria Henri de +Brécé de voir s'il ne restait pas une bonne +préfecture. Mais le président répéta +qu'il n'avait plus que Guéret et Draguignan.</p> + +<p>--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en +soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre +que c'est le pied à l'étrier.</p> + +<br> + + +<p>XVI</p> + +<p>La baronne de Bonmont avait invité tous les +châtelains titrés et tous les châtelains +industriels et financiers de la région à une +fête de charité qu'elle devait donner le 29 du mois +dans cet illustre château de Montil, que Bernard de Paves, +grand maître de l'artillerie sous Louis XII, avait fait +construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles, sa +quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté +après l'emprunt français de 1871. Elle avait eu la +délicatesse de n'envoyer aucune invitation aux +châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des +parents. Baptisée après la mort de son mari et +naturalisée depuis cinq ans déjà, elle +était toute dévouée à la religion et +à la patrie. Ainsi que son frère Wallstein, de +Vienne, elle se distinguait honorablement de ses anciens +coreligionnaires par un antisémitisme sincère. +Cependant elle n'était point ambitieuse, et son +inclination naturelle la portait aux joies intimes. Elle se +serait contentée d'un état modeste dans la noblesse +chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à +paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait +poussée chez les Brécé. C'est lui qui avait +mis tout l'armorial de la province sur la liste des +invités à la fête qu'on préparait. +C'est lui qui avait amené à Montil, jouer la +comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se disait +d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des +écuyères et boire avec des cochers.</p> + +<p>Le programme de la fête comportait une +représentation de <i>Joconde</i> par des acteurs mondains, +une kermesse dans le parc, une fête vénitienne sur +l'étang, des illuminations.</p> + +<p>C'était déjà le 17. Les +préparatifs se faisaient avec une grande hâte, dans +une extrême confusion. La petite troupe +répétait la pièce dans la longue galerie +Renaissance, sous le plafond dont les caissons portaient avec une +ingénieuse variété d'arrangements le paon de +Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de +Vaucelles.</p> + +<p>M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, +dans le parc, les charpentiers assujettissaient à grands +coups de maillet les fermes des baraques. Largillière, de +l'Opéra-Comique, mettait en scène.</p> + +<p>--A vous, duchesse.</p> + +<p>Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs +bagues, hors une qui restait au pouce, descendirent sur le +clavier.</p> + +<p>--La, la...</p> + +<p>Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit +Bonmont:</p> + +<p>--Laissez-moi boire mon cocktail.</p> + +<p>Lorsque ce fut fait, Largillière reprit:</p> + +<p>--Allons, duchesse!</p> + +<p> Tout me seconde, Je l'ai prévu...</p> + +<p>Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une +améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le +clavier. Mais la duchesse ne chanta pas. Elle regardait +l'accompagnateur avec intérêt:</p> + +<p>--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes +fait de la poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y +êtes arrivé, vrai!... Tandis que moi, regardez!</p> + +<p>Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de +drap:</p> + +<p>--Moi, j'ai tout ôté.</p> + +<p>Elle fit demi-tour.</p> + +<p>--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, +ça vous est venu, à vous. C'est drôle tout de +même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se +compense.</p> + +<p>Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait +immobile, le cou allongé comme un tuyau, soucieux +uniquement du velours et des perles de sa voix, grave et +même un peu sombre. Il s'impatienta et dit +sèchement:</p> + +<p>--Nous ne serons jamais prêts. C'est +déplorable!</p> + +<p>--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit +Largillière.</p> + +<p align="center">Tout me seconde,<br> + Je l'ai prévu;<br> + Pauvre Joconde!<br> + Il est vaincu.</p> + +<br> +<br> + + +<p>--Passez, monsieur Quatrebarbe.</p> + +<p>M. Gérard Quatrebarbe était le fils de +l'architecte diocésain. On le recevait dans le monde +depuis qu'il avait cassé les carreaux du bottier Meyer, +présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il +manquait ses entrées. Et René Chartier lui jetait +des regards furieux.</p> + +<p>--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit +Largillière.</p> + +<p>--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, +René Chartier s'approcha du petit Bonmont et lui dit +à l'oreille:</p> + +<p>--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la +duchesse. Elle fera tout manquer.</p> + +<p>Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales +étaient confuses et ne se dessinaient pas. Pourtant on +avait attaqué le "trois".</p> + +<p>--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place.</p> + +<p>Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de +dire que ce n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont +l'attirait sans cesse dans les petits coins et lui murmurait:</p> + +<p>--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez +plus, je sens que j'en mourrais.</p> + +<p>Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le +complot tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, +il lui gardait rancune de ce qu'elle n'avait pas donné +d'argent pour la cause. Il alla d'un pas très roide se +joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier, +avec conviction, chantait:</p> + +<p align="center">Dans un délire extrême,<br> +On veut fuir ce qu'on aime.</p> + +<br> +<br> + + +<p>Le petit Bonmont s'approcha de sa mère:</p> + +<p>--Maman, méfie-toi de Lacrisse.</p> + +<p>Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de +négligence affectée:</p> + +<p>--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus +sérieux qu'on n'est ordinairement à son âge; +il est occupé de choses importantes; il...</p> + +<p>Le petit baron haussa ses épaules d'athlète +bossu.</p> + +<p>--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille +francs. Il m'a demandé de l'aider à t'extirper le +chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre je ne vois pas +que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent +mille francs c'est une somme!</p> + +<p>René Chartier chantait:</p> + +<p align="center">On devient infidèle,<br> +On court de belle en belle.</p> + +<br> +<br> + + +<p>Un domestique apporta une lettre à la baronne. +C'était les Brécé qui, forcés de +partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à +la fête de charité et envoyaient leur obole.</p> + +<p>Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais +sourire et demanda:</p> + +<p>--Et les Courtrai?</p> + +<p>--Ils se sont excusés hier, ainsi que la +générale Cartier de Chalmot.</p> + +<p>--Quelles rosses!</p> + +<p>--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.</p> + +<p>--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous.</p> + +<p>Ils examinèrent la situation. Elle était +mauvaise. Terremondre n'avait pas, comme à son ordinaire, +promis de rabattre ses cousines et ses tantes, toute la +nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie +industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait +des prétextes pour se dérober. Le petit Bonmont +conclut:</p> + +<p>--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il +n'y a pas d'erreur.</p> + +<p>A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau +visage, éternellement noyé dans un sourire +d'amante, s'assombrit.</p> + +<p>A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans +nombre, la voix de Largillière:</p> + +<p>--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais +prêts.</p> + +<p>--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas +prêts. Si nous remettions la fête, puisqu'elle ne +doit pas réussir?</p> + +<p>--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est +dans ta nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je +suis taillé pour la lutte. Je suis fort. Je suis +crevé, mais...</p> + +<p>--Mon enfant...</p> + +<p>--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai +jusqu'au bout.</p> + +<p>La voix de René Chartier jaillissait comme une source +pure:</p> + +<p align="center">On pense, on pense encore<br> + A celle qu'on adore,<br> + Et l'on revient toujours<br> + A ses premières a...</p> + +<p>Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. +M. Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano +les bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se +réfugia dans la cheminée monumentale où, sur +l'ardoise angevine, étaient sculptés les amours des +nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, +montrant une petite poche de son corsage:</p> + +<p>--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez +les chercher. Tenez!... voilà, pour les prendre, les +pincettes de Louis XIII.</p> + +<p>Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire +d'énormes pincettes.</p> + +<p>René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa +partition sur le piano et déclara qu'il rendait son +rôle.</p> + +<p>--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en +soupirant la baronne à son fils.</p> + +<p>--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit +baron. Il faut savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne +dis rien à Lacrisse.</p> + +<p>--Ne rien dire à Lacrisse!</p> + +<p>--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta +et s'approcha du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse +qui lui demandait un autre cocktail, il répondit +très doucement:</p> + +<p>--Fichez-moi la paix.</p> + +<p>Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui +méditait à l'écart, et il lui parla quelque +temps à voix basse. Il avait l'air grave et convaincu.</p> + +<p>--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du +Comité de la Jeunesse royaliste. Vous avez raison. Il faut +renverser la République et sauver la France. Et pour cela +il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet avis. Elle +est disposée à verser un acompte de cinquante mille +francs dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.</p> + +<p>Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.</p> + +<p>--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre +mère joint son offrande patriotique à celle des +trois dames françaises, qui se montrèrent d'une +générosité chevaleresque. Soyez sûr, +ajouta-t-il, qu'il témoignera sa gratitude par une lettre +autographe.</p> + +<p>--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.</p> + +<p>Et après un court silence:</p> + +<p>--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé +et les Courtrai, dites-leur de venir à notre petite +fête.</p> + +<br> + + +<p>XVII</p> + +<p>C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes +d'une boue fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa +fille Pauline allaient porter leurs souhaits à une tante +maternelle qui vivait encore, mais pour elle seule et peu, et qui +habitait dans la rue Rousselet un petit logis de béguine, +sur un potager, dans le son des cloches conventuelles. Pauline +était joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours +de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus +sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. +Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence +coutumière, n'attendant plus grand bien des hommes et de +la vie, mais sachant, comme M. Fagon, qu'il faut beaucoup +pardonner à la nature. Le long des voies, les mendiants, +dressés comme des candélabres ou +étalés comme des reposoirs, faisaient l'ornement de +cette fête sociale. Ils étaient tous venus parer les +quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux, piètres +et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles, +courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement universel +des caractères et se conformant à la +médiocrité générale des moeurs, ils +n'étalaient pas, comme aux âges du grand +Coësre, des difformités horribles et des plaies +épouvantables. Ils n'entouraient point de linges sanglants +leurs membres mutilés. Ils étaient simples, ils +n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux +suivit assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et +toutefois d'un pas agile. Puis il s'arrêta et se remit en +lampadaire au bord du trottoir.</p> + +<p>Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:</p> + +<p>--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire +l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai +goûté la joie honteuse d'humilier mon semblable, +j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa puissance et +au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau l'antique +iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme +n'eût qu'une moitié d'âme.</p> + +<p>--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline +incrédule.</p> + +<p>--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu +à mon frère Clopinel de la fraternité +à faux poids. Je me suis humilié en l'humiliant. +Car l'aumône avilit également celui qui la +reçoit et celui qui la fait. J'ai mal agi.</p> + +<p>--Je ne crois pas, dit Pauline.</p> + +<p>--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que +tu n'as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une +action innocente en apparence les conséquences infinies +qu'elle porte en elle. Ce Clopinel m'a induit en aumône. Je +n'ai pu résister à l'importunité de sa voix +de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux +que le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement +pareils aux genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les +souliers vont le bec ouvert comme un couple de canards. +Séducteur! O dangereux Clopinel! Clopinel +délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un +peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une +parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe +de la richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec +ironie et convié sans honneur au banquet de la +société, aux fêtes de la civilisation. Et +aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce +monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux +Clopinel, mendigot exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je +me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et ma +grandeur. Vis, ô Clopinel! <i>Pulcher hymnus divitiarum +pauper immortalis.</i></p> + +<p>»Exécrable pratique de l'aumône! +Pitié barbare de l'élémosyne! Antique erreur +du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui +se croit quitte envers tous ses frères, par le plus +misérable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, +le plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent être accomplis +en vue d'une meilleure répartition des richesses. Cette +coutume de faire l'aumône est contraire à la +bienfaisance et en horreur à la charité.</p> + +<p>--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.</p> + +<p>--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus +comparable à la bienfaisance que la grimace d'un singe ne +ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est +ingénieuse autant que l'aumône est inepte. Elle est +vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est +précisément ce que je n'ai point fait à +l'endroit de mon frère Clopinel. Le nom seul de +bienfaisance éveillait les plus douces idées dans +les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On +croyait que ce nom avait été créé par +le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se +trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe +siècle, on disait <i>bénéficence</i>. C'est +le même mot. J'avoue que je ne retrouve pas à ce mot +de bienfaisance sa beauté première; il m'a +été gâté par les pharisiens qui l'ont +trop employé. Nous avons dans notre société +beaucoup d'établissements de bienfaisance, +monts-de-piété, sociétés de +prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles +et rendent des services. Leur vice commun est de procéder +de l'iniquité sociale qu'ils sont destinés à +corriger, et d'être des médecines +contaminées. La bienfaisance universelle, c'est que chacun +vive de son travail et non du travail d'autrui. Hors +l'échange et la solidarité tout est vil, honteux, +infécond. La charité humaine, c'est le concours de +tous dans la production et le partage des fruits.</p> + +<p>»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont +plus habiles que les riches. Quels riches exercèrent +jamais aussi pleinement qu'Épictète ou que +Benoît Malon la charité du genre humain? La +charité véritable, c'est le don des oeuvres de +chacun à tous, c'est la belle bonté, c'est le geste +harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase plein de +nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est +Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les +députés à l'Assemblée nationale dans +la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa +plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle +avec l'amour et la pensée. Nous n'avons rien en propre que +nous-mêmes. On ne donne vraiment que quand on donne son +travail, son âme, son génie. Et cette offrande +magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le +donateur autant que la communauté.</p> + +<p>--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour +et de la beauté à Clopinel. Tu lui as donné +ce qui lui était le plus convenable.</p> + +<p>--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les +biens qui peuvent flatter un homme, il ne goûte que +l'alcool. J'en juge à ce qu'il puait l'eau-de-vie, quand +il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est notre ouvrage. Notre +orgueil fut son père; notre iniquité, sa +mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en +société doit donner et recevoir. Celui-ci n'a pas +assez donné sans doute parce qu'il n'a pas assez +reçu.</p> + +<p>--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment +ferons-nous, mon Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus +de faibles ni de paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les +hommes sont bons naturellement et que c'est la +société qui les rend méchants?</p> + +<p>--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons +naturellement, répondit M. Bergeret. Je vois plutôt +qu'ils sortent péniblement et peu à peu de la +barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort +une justice incertaine et une bonté précaire. Le +temps est loin encore où ils seront doux et bienveillants +les uns pour les autres. Le temps est loin où ils ne +feront plus la guerre entre eux et où les tableaux qui +représentent des batailles seront cachés aux yeux +comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je crois que le +règne de la violence durera longtemps encore, que +longtemps les peuples s'entre-déchireront pour des raisons +frivoles, que longtemps les citoyens d'une même nation +s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens +nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage +équitable. Mais je crois aussi que les hommes sont moins +féroces quand ils sont moins misérables, que les +progrès de l'industrie déterminent à la +longue quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un +botaniste que l'aubépine transportée d'un terrain +sec en un sol gras y change ses épines en fleurs.</p> + +<p>--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, +s'écria Pauline en s'arrêtant au milieu du trottoir +pour fixer un moment sur son père le regard de ses yeux +gris d'aube, pleins de lumière douce et de fraîcheur +matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à +bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de +construire avec les hommes de bonne volonté la +république nouvelle.</p> + +<p>M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à +ces yeux d'aurore.</p> + +<p>--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la +société nouvelle, où chacun recevrait le +prix de son travail.</p> + +<p>--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline +avec candeur.</p> + +<p>Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni +tristesse:</p> + +<p>--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce +n'est pas sans raison que les anciens ont considéré +le pouvoir de percer l'avenir comme le don le plus funeste que +puisse recevoir un homme. S'il nous était possible de voir +ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à mourir, et +peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou +d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les +tisseurs de haute lice travaillent à leurs tapisseries, +sans le voir.</p> + +<p>Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. +Devant le square de la rue de Sèvres, ils +rencontrèrent un mendigot solidement implanté sur +le trottoir.</p> + +<p>--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une +pièce de dix sous à me donner, Pauline? Cette main +tendue me barre la rue. Nous serions sur la place de la Concorde, +qu'elle me barrerait la place. Le bras allongé d'un +misérable est une barrière que je ne saurais +franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne +à ce truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas +s'exagérer le mal qu'on fait.</p> + +<p>--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de +Clopinel, dans ta république. Car tu ne penses pas qu'il +vive des fruits de son travail?</p> + +<p>--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il +consentira à disparaître. Il est déjà +très diminué. La paresse, le goût du repos le +dispose à l'évanouissement final. Il rentrera dans +le néant avec facilité.</p> + +<p>--Je crois au contraire qu'il est très content de +vivre.</p> + +<p>--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux +sans doute d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il +disparaîtra avec le dernier mastroquet. Il n'y aura plus de +marchands de vin dans ma république. Il n'y aura plus +d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni de +pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.</p> + +<p>--Nous serons tous heureux, mon père.</p> + +<p>--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des +âmes, périrait en même temps que +périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et +le mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse +avec le bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits +y succéderont aux jours. Le mal est nécessaire. Il +a comme le bien sa source profonde dans la nature et l'un ne +saurait être tari sans l'autre. Nous ne sommes heureux que +parce que nous sommes malheureux. La souffrance est soeur de la +joie et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes, les +font résonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur +rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. +Mais aux maux inévitables, à ces maux à la +fois vulgaires et augustes qui résultent de la condition +humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui +résultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront +plus déformés par un travail inique dont ils +meurent plutôt qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de +l'ergastule et l'usine ne dévorera plus les corps par +millions.</p> + +<p>»Cette délivrance, je l'attends de la machine +elle-même. La machine qui a broyé tant d'hommes +viendra en aide doucement, généreusement à +la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, +deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle +d'âme? Écoute. L'étincelle qui jaillit de la +bouteille de Leyde, la petite étoile subtile qui se +révéla, dans le siècle dernier, au physicien +émerveillé, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui +s'est laissée vaincre sans se laisser connaître, la +force mystérieuse et captive, l'insaisissable saisi par +nos mains, la foudre docile, mise en bouteille et +dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la +terre de leur réseau, l'électricité portera +sa force, son aide, partout où il faudra, dans les +maisons, dans les chambres, au foyer où le père et +la mère et les enfants ne seront plus +séparés. Ce n'est point un rêve. La machine +farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes, +deviendra domestique, intime et familière. Mais ce n'est +rien, non ce n'est rien que les poulies, les engrenages, les +bielles, les manivelles, les glissières, les volants +s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de fer.</p> + +<p>Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux +encore. Un jour viendra où le patron, s'élevant en +beauté morale, deviendra un ouvrier parmi les ouvriers +affranchis, où il n'y aura plus de salaire, mais +échange de biens. La haute industrie, comme la vieille +noblesse qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 +Août. Elle abandonnera des gains disputés et des +privilèges menacés. Elle sera +généreuse quand elle sentira qu'il est temps de +l'être. Et que dit aujourd'hui le patron? Qu'il est +l'âme et la pensée, et que sans lui son armée +d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh +bien! s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur +et de cette joie. Faut-il, parce qu'on est pensée et +esprit, qu'on se gorge de richesses? Quand le grand Donatello +fondait avec ses compagnons une statue de bronze, il était +l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince ou +des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une +poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon +dénouait la corde à son tour et prenait dans le +panier selon ses besoins. N'est-ce point assez de la joie de +produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le +maître-ouvrier de partager le gain avec ses humbles +collaborateurs? Mais dans ma république il n'y aura plus +de gains ni de salaires et tout sera à tous.</p> + +<p>--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec +tranquillité.</p> + +<p>--Les biens les plus précieux, répondit M. +Bergeret, sont communs à tous les hommes, et le furent +toujours. L'air et la lumière appartiennent en commun +à tout ce qui respire et voit la clarté du jour. +Après les travaux séculaires de +l'égoïsme et de l'avarice, en dépit des +efforts violents des individus pour saisir et garder des +trésors, les biens individuels dont jouissent les plus +riches d'entre nous sont encore peu de chose en comparaison de +ceux qui appartiennent indistinctement à tous les hommes. +Et dans notre société même ne vois-tu pas que +les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, +forêts autrefois royales, bibliothèques, +musées, appartiennent à tous? Aucun riche ne +possède plus que moi ce vieux chêne de Fontainebleau +ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi qu'au +riche si je sais mieux en jouir. La propriété +collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous entoure +déjà sous mille formes familières. Elle +effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des +avantages qu'elle procure.</p> + +<p>Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste +Comte autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne +sont point pressés de devenir socialistes. Mais l'un d'eux +a fait cette remarque judicieuse que la propriété +est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute +propriété, acquise par un effort individuel, n'a pu +naître et subsister que par le concours de la +communauté tout entière. Et puisque la +propriété privée est de source sociale, ce +n'est point en méconnaître l'origine ni en corrompre +l'essence que de l'étendre à la communauté +et la commettre à l'État dont elle dépend +nécessairement. Et qu'est-ce que l'État?... +Mademoiselle Bergeret s'empressa de répondre à +cette question:</p> + +<p>--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et +malgracieux assis derrière un guichet. Tu comprends qu'on +n'a pas envie de se dépouiller pour lui.</p> + +<p>--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me +suis toujours incliné à comprendre, et j'y ai perdu +des énergies précieuses. Je découvre sur le +tard que c'est une grande force que de ne pas comprendre. Cela +permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon +avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait +écrit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais +ce monsieur malgracieux et piteux qui est assis derrière +un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne +confierais pas à l'agence Tricoche. Il administre une +partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins +précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il +sera tout il ne sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus +que nous. Anéanti par son universalité, il cessera +de paraître tracassier. On n'est plus méchant, ma +fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de +déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne +sur la propriété individuelle, qu'il va grattant et +limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. +Cela le rend insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans +ma république, il sera sans désirs, comme les +dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas, +puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il +sera comme s'il n'était pas. Et quand tu crois que je +sacrifie les particuliers à l'État, la vie à +une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je +subordonne à la réalité, l'État que +je supprime en l'identifiant à toute l'activité +sociale.</p> + +<p>»Si même cette république ne devait jamais +exister, je me féliciterais d'en avoir caressé +l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et Auguste +Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur +les données de la science positive, a placé +Campanella dans le calendrier des grands hommes.</p> + +<p>»Les rêves des philosophes ont de tout temps +suscité des hommes d'action qui se sont mis à +l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée +crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur +les plans que nous laissons après notre mort. Ce sont nos +maçons et nos goujats. Non, ma fille, je ne bâtis +pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui +est, en ce moment même, le songe de mille et mille +âmes, est véritable et prophétique. Toute +société dont les organes ne correspondent plus aux +fonctions pour lesquelles ils ont été +créés, et dont les membres ne sont point nourris en +raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des troubles +profonds, des désordres intimes précèdent sa +fin et l'annoncent.</p> + +<p>»La société féodale était +fortement constituée. Quand le clergé cessa d'y +représenter le savoir et la noblesse, d'y défendre +par l'épée le laboureur et l'artisan, quand ces +deux ordres ne furent plus que des membres gonflés et +nuisibles, tout le corps périt; une révolution +imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui +soutiendrait que, dans la société actuelle, les +organes correspondent aux fonctions et que tous les membres sont +nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui +soutiendrait que la richesse est justement répartie? Qui +peut croire enfin à la durée de +l'iniquité?</p> + +<p>--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer +le monde?</p> + +<p>--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la +parole. L'enchaînement des fortes raisons et des hautes +pensées est un lien qu'on ne peut rompre. La parole, comme +la fronde de David, abat les violents et fait tomber les forts. +C'est l'arme invincible. Sans cela le monde appartiendrait aux +brutes armées. Qui donc les tient en respect? Seule, sans +armes et nue, la pensée.</p> + +<p>Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements +dans l'ordre social comme dans l'ordre naturel sont lents et +presque insensibles. Un géologue d'un esprit profond, +Charles Lyell, a démontré que ces traces +effrayantes de la période glaciaire, ces rochers +énormes traînés dans les vallées, +cette flore des froides contrées et ces animaux velus +succédant à la faune et à la flore des pays +chauds, ces apparences de cataclysmes sont, en +réalité, l'effet d'actions multiples et +prolongées, et que ces grands changements, produits avec +la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas +même soupçonnés par les innombrables +générations des êtres animés qui y +assistèrent. Les transformations sociales +s'opèrent, de même, insensiblement et sans cesse. +L'homme timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement +commencé avant sa naissance, qui s'opère sous ses +yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra sensible que dans +un siècle.</p> + +<br> + + +<p>XVIII</p> + +<p>M. Félix Panneton montait à pied lentement +l'avenue des Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de +Triomphe, il calculait les chances de sa candidature au +Sénat. Elle n'était point encore posée. Et +M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, agir..." +Deux listes étaient déjà offertes aux +électeurs dans le département. Les quatre +sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, Mannequin et +Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le +comte de Brécé, le colonel Despautères, M. +Lerond, ancien magistrat et le boucher Lafolie.</p> + +<p>Il était difficile de savoir laquelle des deux listes +l'emporterait. Les sénateurs sortants se recommandaient +aux paisibles populations du département par un long usage +du pouvoir législatif, et comme gardiens de ces traditions +tout ensemble libérales et autoritaires qui remontaient +à la fondation de la République et se rattachaient +au nom légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par +les services rendus avec discernement et par des promesses +abondantes. Ils avaient une clientèle nombreuse et +disciplinée. Ces hommes publics, contemporains des grandes +époques, demeuraient fidèles à leur doctrine +avec une fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils +faisaient aux exigences de l'opinion, sous l'empire des +circonstances. Antiques opportunistes, ils se nommaient radicaux. +Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre témoigné +de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez l'un +d'eux ce respect était mêlé +d'attendrissement. L'ancien avoué Goby ne parlait qu'avec +des larmes de la justice militaire. L'ancêtre, le +républicain des âges héroïques, l'homme +des grandes luttes, Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée +nationale en termes si tendres et si émus qu'on eût +estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage +s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une +institution forte de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces +quatre sénateurs avaient voté la loi de +dessaisissement et exprimé, au Conseil +général, le voeu que le gouvernement prît des +mesures rigoureuses pour arrêter l'agitation +révisionniste. C'étaient les dreyfusards du +département. Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils +étaient furieusement combattus par les nationalistes. On +faisait un grief à Mannequin d'être le +beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. +Quant à Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des +injures et des crachats dont la liste entière était +éclaboussée. C'était un non-lieu, et il est +vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps +où, compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat +d'arrêt, il laissait croître une barbe blanche qui le +rendait vénérable et se faisait rouler dans une +petite voiture par sa pieuse femme et par sa fille, +habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, +dans ce cortège d'humilité et de sainteté, +sous les ormes du mail, et se faisait mettre au soleil, pauvre +paralytique qui du bout de sa canne traçait des raies dans +la poussière, tandis que d'un esprit retors il +préparait sa défense. Un non-lieu la rendit +inutile. Il s'était redressé depuis. Mais la fureur +nationaliste s'acharna contre lui! Il était panamiste, on +le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va couler +la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à +Worms-Clavelin:</p> + +<p>--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre +à Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services +à la République et au pays, que l'heure a +sonné pour lui de rentrer dans la vie privée?</p> + +<p>Le préfet répondit qu'il fallait y regarder +à deux fois avant de décapiter la liste +républicaine.</p> + +<p>Cependant le journal <i>la Croix</i>, introduit dans le +département par madame Worms-Clavelin, faisait une +campagne atroce contre les sénateurs sortants. Il +soutenait la liste nationaliste qui était habilement +formée. M. de Brécé ralliait les royalistes +assez nombreux dans le département. M. Lerond, ancien +magistrat, avocat des congrégations, était +agréable au clergé; le colonel Despautères, +obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de +l'armée: il avait donné des louanges aux faussaires +et souscrit pour la veuve du colonel Henry. Le boucher Lafolie +plaisait aux ouvriers à demi paysans des faubourgs. On +commençait à croire que la liste +Brécé obtiendrait plus de deux cents voix et +qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin n'était pas +tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand <i>la +Croix</i> publia le manifeste des candidats nationalistes. Le +Président de la République y était +outragé, le Sénat traité de basse-cour et de +porcherie, le cabinet qualifié de ministère de +trahison. Si ces gens-là passent, je saute, pensa le +préfet. Et il dit doucement à sa femme:</p> + +<p>--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la +diffusion de <i>la Croix</i> dans le département.</p> + +<p>A quoi madame Worms-Clavélin répondit:</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais +obligée d'exagérer les sentiments catholiques. Cela +nous a beaucoup servi jusqu'ici.</p> + +<p>--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous +sommes peut-être allés un peu loin. Le +secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa +ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au +nationalisme, faisait des pointages favorables à la liste +Brécé. M. Worms-Clavelin, plongé dans de +sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés +et fumants, sur les bras des fauteuils.</p> + +<p>C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. +Félix Panneton, frère cadet de Panneton de La +Barge, était dans les fournitures militaires. On ne +pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette +armée qu'il chaussait et coiffait. Il était +nationaliste. Mais il était nationaliste gouvernemental. +Il était nationaliste avec M. Loubet et avec M. +Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand on lui disait +que c'était impossible, il répondait:</p> + +<p>--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait +seulement en avoir l'idée.</p> + +<p>Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est +toujours temps de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux +qui se sont brouillés trop tôt avec le gouvernement +ont eu à le regretter. On ne songe pas assez qu'un +gouvernement déjà par terre a encore le temps de +vous lâcher un coup de pied et de vous casser les +mandibules.» Cette sagesse lui venait de son bon esprit et +de ce qu'il était fournisseur, aux ordres du +ministère. Il était ambitieux, mais il +s'efforçait de satisfaire son ambition sans qu'il en +coûtât rien à ses affaires ni à ses +plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste +très actif, toujours entre son usine et Paris, où +il avait trois ou quatre domiciles.</p> + +<p>La pensée de couler sa candidature entre les radicaux +et les nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla +trouver M. le préfet Worms-Clavelin et lui dit:</p> + +<p>--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le +préfet, ne peut que vous être agréable. Je +suis donc certain à l'avance de votre assentiment. Vous +souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre +devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je +ne puis les seconder. Vous redoutez le succès de la liste +Brécé. Rien de plus légitime. De ce +côté, je puis vous être utile. Je forme avec +trois de mes amis une liste de candidats nationalistes. Le +département est nationaliste, mais il est +modéré. Mon programme sera nationaliste et +républicain. J'aurai contre moi les congrégations. +J'aurai pour moi l'évêché. Ne me combattez +pas. Observez à mon égard une neutralité +bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la +liste Laprat; j'en prendrai au contraire un grand nombre à +la liste Brécé. Je ne vous cache pas que +j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera +encore un succès pour vous, puisque les violents resteront +sur le carreau.</p> + +<p>M. Worms-Clavelin répondit:</p> + +<p>--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis +longtemps de mes sympathies personnelles. Je vous remercie de +l'intéressante communication que vous avez eu +l'amabilité de me faire. J'y réfléchirai et +j'agirai conformément aux intérêts du parti +républicain, en m'efforçant de me +pénétrer des intentions du gouvernement.</p> + +<p>Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda +amicalement s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la +nouvelle pièce des Variétés. Il faisait +cette question parce qu'il savait que Panneton entretenait une +actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait +pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de +cinquante ans, noir, chauve, la tête dans les +épaules, laid et qu'on disait spirituel.</p> + +<p>Quelques jours après son entrevue avec le préfet +Worms-Clavelin, il remontait les Champs-Elysées, songeant +à sa candidature, qui s'annonçait assez bien et +qu'il importait de lancer le plus tôt possible. Mais au +moment de publier la liste dont il tenait la tête, un des +candidats, M. de Terremondre, s'était +dérobé. M. de Terremondre était trop +modéré pour se séparer des violents. Il +était revenu à eux en entendant redoubler leurs +cris. «Je m'y attendais! songeait Panneton. Le mal n'est +pas grand. Je prendrai Gromance à la place de Terremondre. +Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a +pas un hectare de ses terres qui ne soit +hypothéqué. Mais cela ne lui nuira que dans son +arrondissement. Il est à Paris. Je vais le +voir.»</p> + +<p>A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit +venir madame de Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait +jusqu'aux pieds. Elle restait fine et mince sous l'épaisse +toison. Il la trouva délicieuse ainsi.</p> + +<p>--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. +Comment va M. de Gromance?</p> + +<p>--Mais... bien.</p> + +<p>Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle +craignait toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais +goût.</p> + +<p>--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, +madame? J'ai à vous parler de choses sérieuses... +d'abord.</p> + +<p>--Dites.</p> + +<p>--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une +charmante petite sauvage...</p> + +<p>--Ce sont là les choses sérieuses que...</p> + +<p>--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose +sa candidature au Sénat. L'intérêt du pays +l'exige. M. de Gromance est nationaliste, n'est-ce pas?</p> + +<p>Elle le regarda avec une légère indignation.</p> + +<p>--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr!</p> + +<p>--Et républicain?</p> + +<p>--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... +Alors, vous comprenez...</p> + +<p>--Ah! chère madame, ces républicains-là +sont les meilleurs. Nous inscrirons le nom de M. de Gromance en +belle place sur notre liste de nationalistes +républicains.</p> + +<p>--Et vous croyez que Dieudonné passera?</p> + +<p>--Madame, je le crois. Nous avons pour nous +l'évêché et beaucoup d'électeurs +sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de +sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs +intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne +peut être qu'honorable, M. de Gromance peut compter sur la +reconnaissance de l'administration et du gouvernement. Je vous le +dis en grand secret: Worms-Clavelin nous est favorable.</p> + +<p>--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que +Dieudonné...</p> + +<p>--Vous m'assurez de son acceptation?</p> + +<p>--Voyez-le vous-même.</p> + +<p>--Il n'écoute que vous.</p> + +<p>--Vous croyez?...</p> + +<p>--J'en suis sûr.</p> + +<p>--Alors, c'est entendu.</p> + +<p>--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails +très délicats qu'on ne peut pas régler +ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous montrerai mes +Baudouin. Venez demain.</p> + +<p>Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le +numéro d'une rue déserte et languissante dans le +quartier de l'Europe. C'est là qu'à une distance +respectueuse de son appartement légal et spacieux des +Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit +naguère pour un peintre mondain.</p> + +<p>--C'est donc bien pressé?</p> + +<p>--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, +qu'il ne nous reste plus trois semaines pleines pour faire notre +campagne électorale et que Brécé travaille +le département depuis six mois.</p> + +<p>--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que +j'aille voir vos?...</p> + +<p>--Mes Baudouin... C'est indispensable.</p> + +<p>--Croyez-vous?</p> + +<p>--Écoutez et jugez-en vous-même, chère +madame. Le nom de votre mari exerce un certain prestige, je ne le +nie point, sur les populations rurales, principalement dans les +cantons où il est peu connu. Mais je ne puis vous cacher +que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans notre liste, +des résistances se sont produites. Elles subsistent +encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il +faut que je puise dans votre... dans votre amitié, cette +volonté irrésistible qui... Enfin, je sens que si +vous ne m'accordez pas toute votre sympathie, je n'aurai pas +l'énergie nécessaire pour...</p> + +<p>--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir +vos...</p> + +<p>--Oh! à Paris!...</p> + +<p>--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour +l'armée. Il faut sauver la France.</p> + +<p>--C'est mon avis.</p> + +<p>--Faites bien mes amitiés à madame Panneton.</p> + +<p>--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain.</p> + +<br> + + +<p>XIX</p> + +<p>Il y a dans le petit hôtel de M. Félix Panneton +une grande pièce qui servait autrefois d'atelier au +peintre mondain, et que le nouveau propriétaire meubla +avec la magnificence d'un gros amateur de curiosités et la +sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y disposa avec +art, dans un ordre déterminé, des canapés, +des sofas, des divans de formes diverses.</p> + +<p>En entrant, le regard, promené de droite à +gauche, rencontrait d'abord un petit canapé de soie bleue, +dont les bras à col de cygne rappelaient le temps +où Bonaparte à Paris, comme autrefois Tibère +à Rome, restaurait les moeurs; puis un autre +canapé, moins étroit, en beauvais, avec des +accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois parties, +garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine, +couvert de tapisserie de point à la turque; puis un grand +sofa de bois doré, couvert de velours cramoisi +ciselé, avec son matelas pareil, provenant de mademoiselle +Damours; puis un vaste divan bas, mollement rembourré, en +satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas +chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, +très bas, qui, tout baigné d'une ombre rose, +touchait à la chambre des Baudouin, à gauche.</p> + +<p>Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces +sièges, chaque visiteuse pouvait choisir celui qui +convenait le mieux à son caractère moral et +à l'état présent de son âme. Panneton, +dès l'abord, observait les amies nouvelles, épiait +leurs regards, s'étudiait à deviner leurs +préférences et prenait soin de ne les faire asseoir +que là où elles voulaient être assises. Les +plus pudiques allaient droit au petit canapé bleu et +posaient leur main gantée sur le col de cygne. Il y avait +même un haut fauteuil de velours de Gênes et de bois +doré, trône autrefois d'une duchesse de +Modène et de Parme, qui était pour les +orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans +le canapé de beauvais. Les princesses +étrangères marchaient d'ordinaire vers l'un ou +l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse +des meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui +lui restait à faire. Il était en état de +garder toutes les convenances, averti de ne point tenter des +passages trop brusques dans la succession nécessaire de +ses attitudes, et aussi d'éviter à la visiteuse +comme à lui-même des stations longues et inutiles +entre les politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses +démarches en prenaient une sûreté et une +maîtrise qui lui faisaient honneur.</p> + +<p>Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton +lui sut gré. Sans regarder seulement le trône de +Parme et de Modène, et laissant à sa droite le col +de cygne consulaire, elle s'assit dans le beauvais fleuri, comme +une Parisienne. Clotilde avait langui dans la petite noblesse +agricole du département, un peu traîné avec +de petits jeunes gens mal élevés. Mais le sens de +la vie lui venait. Les embarras d'argent avaient beaucoup +exercé son intelligence et elle commençait à +comprendre le devoir social. Panneton ne lui déplaisait +pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très +noirs collés aux tempes, de gros yeux hors de la +tête, un air d'amoureux apoplectique, lui donnait un peu +envie de rire et contentait ce besoin de comique qu'elle avait +dans l'amour. Sans doute elle eût +préféré un superbe garçon, mais elle +était encline à la gaieté facile, +disposée à l'amusement qu'un homme procure par des +plaisanteries un peu grasses et par une certaine laideur. +Après un moment de gêne bien naturelle, elle sentit +que ce ne serait pas horrible, ni même très +ennuyeux.</p> + +<p>Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la +duchesse et de la duchesse au grand sofa se fit convenablement. +On jugea inutile de s'arrêter aux coussins orientaux et +l'on passa dans la chambre des Baudouin.</p> + +<p>Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre +était, comme ces tableaux du peintre érotique, +toute jonchée de vêtements de femme et de linge +fin.</p> + +<p>--Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux...</p> + +<p>--Parfaitement.</p> + +<p>Il possédait <i>le Jardinier galant</i> et <i>le +Carquois épuisé</i>, deux petites gouaches qu'il +avait payées soixante mille francs pièce à +la vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que +cela par l'usage qu'il en faisait.</p> + +<p>Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et +même un peu mélancolique, cette fine, +élégante, coulante figure de femme, et il +goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction +d'amour-propre qui s'avivait à mesure qu'elle +revêtait pièce à pièce son +caractère social avec ses vêtements.</p> + +<p>Elle demanda la liste des candidats:</p> + +<p>--Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, +propriétaire; docteur Fornerol; Mulot, explorateur.</p> + +<p>--Mulot?</p> + +<p>--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le +père Mulot l'envoya faire le tour du monde. +Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un +candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il +ouvrira des débouchés nouveaux à leurs +produits. Et surtout ils sont flattés.</p> + +<p>Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle +voulut connaître la proclamation aux électeurs +sénatoriaux. Il la lui résuma et en récita +les passages qu'il savait par coeur.</p> + +<p>--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et +les nationalistes purs n'ont pas assez insisté sur +l'apaisement. Ensuite nous flétrissons le parti sans +nom.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?</p> + +<p>--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos +adversaires, c'est le nôtre. Il n'y a pas +d'équivoque possible... Nous flétrissons les +traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de +l'argent. Cela, très utile, pour la petite noblesse +ruinée. Ennemis de toute réaction, nous +répudions la politique d'aventures. La France veut +résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait +l'épée du fourreau..., etc., etc. La Patrie repose +ses regards avec orgueil et tendresse sur son admirable +armée nationale.. Il faudra changer un peu cette +phrase-là.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres +manifestes électoraux, dans celui des nationalistes et +dans celui des ennemis de l'armée.</p> + +<p>--Et vous me promettez que Dieudonné passera.</p> + +<p>--Dieudonné ou Goby.</p> + +<p>--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez +pas plus sûr que ça, vous auriez dû me +prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre, +on dirait que c'est la même chose.</p> + +<p>--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, +Brécé échoue....</p> + +<p>--Vous savez, Brécé est de nos amis.</p> + +<p>--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, +Brécé échoue avec sa liste, et M. de +Gromance, en contribuant à son échec, se sera +acquis des titres à la reconnaissance du préfet et +du gouvernement. Après les élections, quel qu'en +soit le résultat, vous reviendrez voir mes Baudouin, et je +fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il soit.</p> + +<p>--Ambassadeur.</p> + +<p>Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de +Brécé; colonel Despautères; Lerond, ancien +magistrat; Lafolie, boucher, obtint cent voix en moyenne. La +liste des républicains progressistes: Félix +Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, +propriétaire; Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint +cent trente voix en moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le +Panama, ne réunit sur son nom que cent vingt suffrages. +Les trois autres sénateurs sortants, républicains +radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.</p> + +<p>Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à +soixante voix.</p> + +<p>Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, +sénateurs sortants radicaux, et Félix Panneton, +républicain progressiste, furent élus.</p> + +<br> + + +<p>XX</p> + +<p>--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du +Trocadéro, M. Bergeret à M. Goubin, son disciple, +qui essuyait les verres de son lorgnon. Voyez: dômes, +minarets, flèches, clochers, tours, frontons, toits de +chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences +colorées, de bois, de peaux de bêtes, terrasses +italiennes et terrasses mauresques, palais, temples, pagodes, +kiosques, huttes, cabanes, tentes, châteaux d'eaux, +château de feu, contrastes et harmonies de toutes les +habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux +de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, +qui a planté là les arts et métiers de +l'univers.</p> + +<p>--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit +de cette immense Exposition?</p> + +<p>--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit +M. Bergeret, à la condition de n'en pas concevoir un +stérile et hostile orgueil. Ceci n'est que le décor +et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de +considérer de plus près l'échange et la +circulation des produits, la consommation au juste prix, +l'augmentation du travail et du salaire, l'émancipation de +l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, un des +premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout +d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. +Jean Coq et Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne +les entend. Naguère on ne voyait qu'eux. Jean Coq allait +devant, la tête haute et le mollet tendu. Jean Mouton +allait derrière, gras et frisé. Toute la ville +retentissait de leur <i>cocorico</i> et de leur <i>bêe, +bêe, bêe</i>; car ils étaient +éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui +disait:</p> + +<p>»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue +inévitable par sa lâcheté.</p> + +<p>»Et Jean Mouton répondait:</p> + +<p>»--J'aimerais assez une guerre navale.</p> + +<p>»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait +congruente à l'exaltation du nationalisme. Mais ne +pouvons-nous faire la guerre sur terre et sur mer? Qui nous en +empêche?</p> + +<p>»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais +bien voir que quelqu'un nous en empêchât! Mais +auparavant il faut exterminer les traîtres et les vendus, +les juifs et les francs-maçons. C'est +nécessaire.</p> + +<p>»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne +partirai en guerre que lorsque le sol national sera purgé +de tous nos ennemis.</p> + +<p>»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent +trop bien tous deux comment on trempe les énergies +nationales pour ne pas s'efforcer, par tous les moyens possibles, +d'assurer à leur pays les bienfaits de la guerre civile et +de la guerre étrangère.</p> + +<p>»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean +Coq vote, à chaque élection, pour le candidat +impérialiste, et Jean Mouton pour le candidat royaliste; +mais ils sont tous deux républicains +plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir +le gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un +suffrage obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles +gens. En effet, il vous est profitable, si vous possédez +une maison, de la jouer aux dés contre une botte de foin, +car, par ce moyen, vous risquez de gagner votre maison, ce dont +vous serez bien avancé.</p> + +<p>»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas +clérical bien qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils +vénèrent et chérissent la moinerie qui +s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des +papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous +savez si une telle moinerie pullule en ce pays et le +dévore!</p> + +<p>»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez +l'être aussi et vous vous sentez attaché à +votre pays par les forces invincibles et douces du sentiment et +de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous souhaitez de +vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de +l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront +bien en vous assommant à coups de matraque, au cri de +guerre: «La France aux Français!» Et ce sera +bien fait pour vous. «La France aux Français», +c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme +évidemment ces trois mots rendent un compte exact de la +situation d'un grand peuple au milieu des autres peuples, +expriment les conditions nécessaires de sa vie, la loi +universelle de l'échange, le commerce des idées et +des produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde +et une large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, +pour assurer la France aux Français, avaient résolu +de la fermer aux étrangers, étendant ainsi, par un +coup de génie, aux personnes humaines le système +que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que +l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un +petit nombre de propriétaires fonciers. Et cette +pensée, que conçut Jean Coq, d'interdire le sol +national aux hommes des nations étrangères s'imposa +par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez +grande foule de menus bourgeois et de limonadiers.</p> + +<p>»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de +méchanceté. C'est avec innocence qu'ils sont les +ennemis du genre humain. Jean Coq a plus d'ardeur, Jean Mouton +plus de mélancolie; mais ils sont simples tous deux, et +ils croient ce que dit leur journal. C'est là +qu'éclate leur candeur. Car ce que dit leur journal n'est +pas aisément croyable. Je vous atteste, imposteurs +célèbres, faussaires de tous les temps, menteurs +insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions, +d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes +vénérables ont enrichi la littérature +profane et la littérature sacrée de tant de livres +supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, +hébraïques, syriaques et chaldaïques, qui ont +abusé si longtemps les ignorants et les doctes, faux +Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux +Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies +orphiques et des Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, +pseudo-Clément et pseudo-Timothée; et vous +seigneurs abbés qui, pour vous assurer la possession de +vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le +règne de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; +et vous, docteurs en droit canon, qui appuyâtes les +prétentions du saint siège sur un tas de +sacrées décrétales que vous aviez +vous-mêmes composées; et vous, fabricants à +la grosse de mémoires historiques, Soulavie, Courchamps, +Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, feints +bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes +sordidement les Mémoires de Samson et les Mémoires +de M. Claude; et toi Vrain-Lucas qui de ta main sus tracer une +lettre de Marie-Madeleine et un billet de Vercingétorix, +je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie entière +fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons, +fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les +frères même de Jeanne d'Arc, faux +Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de +Normandie; je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de +miracles par qui les foules furent séduites, Simon le +Magicien, Apollonius de Tyane, Cagliostro, comte de +Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, revenant de loin, +eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes +pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les +Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le +poisson-évêque; et vous Jean de Mandeville, qui +rencontrâtes en Asie des diables crachant du feu; et vous +beaux faiseurs de contes, de fables et de gabs, ô ma +Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron +de Münchhausen! et vous Espagnols chevaleresques et +picaresques, grands hâbleurs, je vous atteste; soyez +témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas +accumulé autant de mensonges, en une longue suite de +siècles, que n'en assemble en un jour un seul des journaux +que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après cela comment +s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la +tête!</p> + +<br> + + +<p>XXI</p> + +<p>Impliqué dans les poursuites intentées aux +auteurs du complot contre la République, Joseph Lacrisse +mit en sûreté sa personne et ses papiers. Le +commissaire de police chargé de saisir la correspondance +du Comité royaliste était trop homme du monde pour +ne pas avertir préalablement de sa visite MM. les membres +du Comité. Il les en avisa vingt-quatre heures à +l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord avec le +légitime souci de bien conduire ses affaires, car il +croyait, conformément à l'opinion commune, que le +ministère républicain serait bientôt +renversé et remplacé par un ministère +Méline ou Ribot. Quand il se présenta au +siège du Comité, tous les cartons et tous les +tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les +scellés. Il mit pareillement sous scellés un Bottin +de 1897, le catalogue d'un constructeur d'automobiles, un gant +d'escrime et un paquet de cigarettes, qui se trouvaient sur le +marbre de la cheminée. De cette manière, il observa +les formes de la loi, ce dont il convient de le féliciter; +on doit toujours observer les formes de la loi. Il se nommait +Jonquille. C'était un magistrat distingué et un +homme d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des +chansons pour les cafés-concerts. Une de ses oeuvres, +<i>les Cancrelats dans le pain</i>, obtint un grand succès +aux Champs-Elysées, en 1885.</p> + +<p>Après l'étonnement causé par une +poursuite inattendue, Joseph Lacrisse se rassura. Il +s'aperçut vite que, sous le présent régime, +on risque moins à conspirer qu'on ne risquait sous le +premier Empire et sous la royauté légitime, et que +la troisième République n'est pas sanguinaire. Il +l'en estima moins, mais il en éprouva un grand +soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme +une victime. Elle l'en aima davantage, car elle était +généreuse, et elle lui témoignait son amour +dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en sorte qu'il +passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables. +Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des +premières ordonnances de non-lieu rendues par la Haute +Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on m'en avait cru, la Haute +Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on n'osait pas +poursuivre tous les coupables, il n'était pas très +élégant de condamner seulement ceux dont on avait +le moins de peur, et de les condamner pour des faits qui +n'étaient pas, ou du moins ne semblaient pas suffisamment +distincts des faits pour lesquels ils avaient été +déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot +militaire, seuls des civils fussent impliqués, cela +pouvait paraître étrange.</p> + +<p>A quoi d'excellentes gens m'ont répondu:</p> + +<p>--On se défend comme on peut.</p> + +<p>Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il +était prêt à renouer les fils rompus du +complot, mais on reconnut vite que c'était impossible. +Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui avaient +reçu un mandat de perquisition eussent agi à +l'égard des prévenus royalistes avec la même +délicatesse que M. Jonquille, la malice du hasard ou +l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux, entre leurs +mains, assez de papiers pour révéler au procureur +de la République l'organisation intime des Comités. +On ne pouvait plus conspirer en sûreté, et toute +espérance était perdue de voir le Roi revenir avec +les hirondelles.</p> + +<p>Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait +achetés dans le dessein de les offrir au Prince pour +rentrée à Paris, par l'avenue des +Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son +frère Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque +national du Trocadéro. Elle n'eut point la douleur de les +vendre à perte. Elle fit même un petit +bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux +pleurèrent quand ces six chevaux blancs comme des lis +quittèrent son écurie pour n'y plus revenir. Il lui +semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette +royauté dont ils devaient conduire le triomphe.</p> + +<p>Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une +curiosité limitée, siégeait longuement.</p> + +<p>Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la +naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient +acquitté, mais qui retenaient quelques accusés.</p> + +<p>--Quels bandits! s'écria-t-il.</p> + +<p>--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages +du ministère. Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est +pas M. Méline qui aurait fait cet abominable +procès. C'était un républicain, M. +Méline, mais c'était un honnête homme. S'il +était resté ministre, le Roi serait aujourd'hui en +France.</p> + +<p>--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri +Léon, qui n'avait jamais eu beaucoup d'illusions.</p> + +<p>Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand +silence.</p> + +<p>--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri +Léon.</p> + +<p>--Comment?</p> + +<p>--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un +avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et +même vous devriez en être enchanté, +abstraction faite de vos sentiments patriotiques, +naturellement.</p> + +<p>--Je ne comprends pas.</p> + +<p>--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, +comme moi, la monarchie pourrait vous être profitable. Ne +serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt +peu après son avènement, car il aurait eu besoin +d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros +à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais +vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagné à +la restauration? Une préfecture? La belle affaire! Vous +pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la +République. Vous parlez très bien... Ne vous en +défendez pas. Vous parlez avec facilité, avec +élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou +trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. +Vous pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui +parle a tout à gagner à ce que le Roi ne revienne +pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes mis en +devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce +métier. Vous prenez les intérêts du peuple, +vous mécontentez le Roi, il vous chasse. Vous êtes +dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous +congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous +êtes puni des vôtres et des siennes. Populaire ou +impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince +est en exil, vous ne pouvez commettre de fautes. Vous ne pouvez +rien: vous n'avez pas de responsabilité. C'est une +situation excellente. Vous n'avez à craindre ni la +popularité ni l'impopularité: vous êtes +au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne pouvez être +maladroit: aucune maladresse n'est possible au défenseur +d'une cause perdue. L'avocat du malheur est toujours +éloquent. Dans une république on est royaliste sans +danger quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une +opposition sereine; on est libéral; on a la sympathie de +tous les ennemis du régime existant et l'estime du +gouvernement que l'on combat sans lui nuire. Serviteur de la +monarchie déchue, la vénération avec +laquelle vous vous agenouillerez aux pieds de votre Roi +rehaussera la noblesse de votre caractère, et vous pouvez +sans bassesse épuiser sur lui toutes les flatteries. Vous +pouvez également, sans inconvénient aucun, faire la +leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui +reprocher ses alliances, ses abdications, ses conseillers +intimes, lui dire, par exemple: «Monseigneur, je vous +avertis respectueusement que vous vous encanaillez». Les +journaux recueilleront cette noble parole. Votre renom de +fidélité en grandira et vous dominerez votre propre +parti du toute la hauteur de votre âme. Avocat, +député, vous avez au Palais, à la tribune, +les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les +bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez +votre bonheur.</p> + +<p>Lacrisse répliqua sèchement:</p> + +<p>--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, +Léon; mais je ne trouve pas. Et je doute que vos +plaisanteries soient très à propos.</p> + +<p>--Je ne plaisante pas.</p> + +<p>--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur +du scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis +pour l'action, toujours et quand même.</p> + +<p>Henri Léon protesta:</p> + +<p>--Je vous assure que je suis très sérieux.</p> + +<p>--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous +ne comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre +époque. Vous avez dessiné là un bonhomme +genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait de famille, d'un +trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, à +votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure +qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement +démodé. Le courtisan du malheur serait tout +bonnement ridicule, au XXe siècle. Il ne faut pas +être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre +morale, mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la +Grèce, pour la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons +pas de cette guitare-là. On n'est pas des naïfs!... +Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est +vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour +ennuyer le gouvernement en lui créant des +difficultés avec l'Angleterre, et parce que nous +espérions que les Boërs seraient victorieux. +D'ailleurs je ne suis pas découragé. J'ai bon +espoir que nous renverserons la République, avec l'aide +des républicains.</p> + +<p>»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons +avec les nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous +étranglerons la gueuse. Et tout d'abord il faut travailler +les élections municipales.»</p> + +<br> + + +<p>XXII</p> + +<p>Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. +L'oisiveté lui pesait. Secrétaire d'un +Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra dans un +Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en +était violent. On y respirait un amour haineux de la +France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des +manifestations assez farouches, qui avaient lieu soit dans les +théâtres, soit dans les églises. Joseph +Lacrisse prenait la tête de ces manifestations. +Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de +Bonmont, qui était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. +<i>Domus mea domus orationis.</i> Un jour, après +s'être joints aux nationalistes, dans la cathédrale, +pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se +mêlèrent, sur la place du Parvis, à des +hommes qui exprimaient leur patriotisme par des cris +frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa +voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les +courages par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses +lèvres rouges, qui brillaient sous la voilette.</p> + +<p>La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, +quand, sur un ordre de la Préfecture, une escouade de +gardiens de la paix marcha contre les manifestants. Lacrisse la +vit venir sans s'étonner, et dès que les agents +furent à portée de la voix, il cria: «Vive la +police!»</p> + +<p>Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il +était sincère. Des liens d'amitié avaient +été noués entre les brigades de la +Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps +à jamais regrettables, si l'on ose dire, du ministre +laboureur, qui laissait les porteurs de matraque assommer sur le +pavé des rues les républicains silencieux. C'est ce +qu'il appelait agir avec modération! O douces moeurs +agricoles! O simplicité première! O jours heureux! +qui ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de +l'homme des champs, qui disait: «La République n'a +point d'ennemis. Où voyez-vous des conspirateurs +royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a +point.» Il les avait tous cachés sous sa longue +redingote des dimanches. Joseph Lacrisse n'avait pas +oublié ces heures fortunées. Et sur la foi de cette +antique alliance des émeutiers avec les agents, il +acclamait les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, +agitant son chapeau au bout de sa canne, en signe de paix, il +cria vingt fois: «Vive la police!» Mais les temps +étaient changés. Indifférents à cet +accueil amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents +chargèrent. Le choc fut rude. La troupe nationaliste +oscilla et plia. Juste retour des choses humaines, Lacrisse, qui +avait cessé de saluer et s'était couvert devant les +assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de +poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la +tête d'un sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le +dégagèrent, il aurait été mené +au poste et passé à tabac, comme un socialiste.</p> + +<p>L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté +à l'hôpital où il reçut de M. le +préfet de police une médaille d'argent. Joseph +Lacrisse fut désigné par le Comité +nationaliste du quartier des Grandes-Écuries comme +candidat aux élections municipales du 6 mai.</p> + +<p>C'était l'ancien Comité de M. Collinard, +conservateur blackboulé aux précédentes +élections, et qui, cette fois, ne se présentait +pas. Le président du Comité, M. Bonnaud, +charcutier, s'engagea à faire triompher la candidature de +Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, Raimondin, +républicain radical, demandait le renouvellement de son +mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il +avait mécontenté tout le monde et +négligé les intérêts du quartier. Il +n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé +depuis douze ans, et on l'accusait d'avoir eu quelques +complaisances pour les dreyfusards. Le quartier était +excellent. Les gens de maison étaient tous nationalistes +et les commerçants jugeaient sévèrement le +ministère Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais +ils étaient antisémites. Les congrégations, +nombreuses et riches, marcheraient. On pouvait compter notamment +sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle de +Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait +seulement que M. Lacrisse ne se déclarât pas +expressément et en propres termes royaliste, par +ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un +changement de régime, surtout pendant l'Exposition.</p> + +<p>Lacrisse résista. Il était royaliste et +n'entendait pas mettre son drapeau dans sa poche. M. Bonnaud +insista. Il connaissait l'électeur. Il savait quelle +bête c'était et comment il fallait la prendre. Que +M. Lacrisse se présentât comme nationaliste et +Bonnaud enlevait l'élection. Sinon, il n'y avait rien +à faire.</p> + +<p>Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en +écrire au Roi. Mais le temps pressait. D'ailleurs le +Prince pouvait-il, à distance, être bon juge de ses +propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.</p> + +<p>--Notre force est dans notre principe, lui répondit +Henri Léon. Un monarchiste ne peut pas se dire +républicain, même pendant l'Exposition. Mais on ne +vous demande pas de vous déclarer républicain, mon +cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous +déclarer républicain progressiste ou +républicain libéral, ce qui est tout autre chose +que républicain. On vous demande de vous proclamer +nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque +vous êtes nationaliste. N'hésitez pas. Le +succès en dépend, et il importe à la bonne +cause que vous soyez élu.</p> + +<p>Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il +écrivit au Prince pour lui exposer la situation et +protester de son dévouement.</p> + +<p>On arrêta sans difficulté les termes du +programme. Défendre l'armée nationale contre une +bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme. Soutenir +les droits des pères de famille violés par le +projet du gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le +péril collectiviste. Relier par un tramway le quartier des +Grandes-Écuries à l'Exposition. Porter haut le +drapeau de la France. Améliorer le service des eaux.</p> + +<p>De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce +que c'était dans le quartier des Grandes-Écuries. +Joseph Lacrisse n'eut point l'embarras de concilier sa doctrine, +qui était celle du droit divin, avec la doctrine +plébiscitaire. Il aimait et admirait +Déroulède. Il ne le suivait pas +aveuglément.</p> + +<p>--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à +Bonnaud. Ce sera d'un bel effet. Il ne faut rien négliger +pour frapper les esprits.</p> + +<p>Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, +ayant obtenu à la dernière heure +l'établissement d'une ligne de tramways à vapeur +allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait +abondamment cet heureux succès. Il honorait l'armée +dans ses circulaires et célébrait les merveilles de +l'Exposition comme le triomphe du génie industriel et +commercial de la France, et la gloire de Paris. Il devenait un +concurrent redoutable.</p> + +<p>Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes +haussèrent leur courage. Dans d'innombrables +réunions, ils accusèrent Raimondin d'avoir +laissé mourir de faim sa vieille mère et +voté la souscription municipale au livre d'Urbain Gohier. +Ils flétrirent chaque nuit Raimondin, candidat des juifs +et des panamistes. Un groupe de républicains progressistes +se forma pour soutenir la candidature de Joseph Lacrisse et +lança la circulaire que voici:</p> + +<p>Messieurs les Électeurs,</p> + +<p>Les graves circonstances que nous traversons nous font un +devoir de demander compte aux candidats aux élections +municipales de leur sentiment sur la politique +générale, de laquelle dépend l'avenir du +pays. A l'heure où des égarés ont la +prétention criminelle d'entretenir une agitation malsaine +de nature à affaiblir notre cher pays; à l'heure +où le Collectivisme, audacieusement installé au +pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de +l'épargne; à l'heure où un gouvernement +établi contre l'opinion publique prépare des lois +tyranniques, vous voterez tous pour</p> + +<p>M. Joseph LACRISSE</p> + +<p>AVOCAT A LA COUR D'APPEL</p> + +<p><i>Candidat de la liberté de conscience et de la +République honnête.</i></p> + +<p>Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé +d'abord désigner un candidat à eux, dont les voix, +au second tour, se fussent reportées sur Lacrisse. Mais le +péril imminent imposait l'union. Les socialistes +nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent +à la candidature Lacrisse et firent un appel aux +électeurs:</p> + +<p>Citoyens,</p> + +<p>Nous vous recommandons la candidature nettement +républicaine, socialiste et nationaliste du citoyen +LACRISSE <i>A bas les traîtres! A bas les dreyfusards! A +bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la République +sociale nationaliste!</i></p> + +<p>Les Pères, qui possédaient dans le quartier une +chapelle et d'immenses immeubles, se gardèrent +d'intervenir dans une affaire électorale. Ils +étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre +ses ordres; et le soin des oeuvres pies les tenait +éloignés du siècle. Mais des amis +laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, +dans une circulaire la pensée des bons religieux. Voici le +texte de cette circulaire, qui fut distribuée dans le +quartier des Grandes-Écuries:</p> + +<p><i>Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, +bijoux, valeurs, et généralement tous objets, +meubles et immeubles, sentiments, affections, etc., etc.</i></p> + +<p>Messieurs,</p> + +<p>C'est principalement dans les élections que le diable +s'efforce de troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, +il a recours à d'innombrables artifices. Hélas! +n'a-t-il pas à son service toute l'armée des +francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses +de l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût +le candidat des incendiaires, des brûleurs d'églises +et autres dreyfusards.</p> + +<p>C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous +ferez cesser la persécution abominable qui sévit si +cruellement à cette heure, et que vous empêcherez un +gouvernement inique de mettre la main sur l'argent des pauvres. +Votez tous pour</p> + +<p>M. Joseph LACRISSE</p> + +<p>AVOCAT A LA COUR D'APPEL</p> + +<p><i>Candidat de Saint-Antoine</i></p> + +<p>N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette +douleur imméritée de voir échouer son +candidat.</p> + +<p><i>Signé</i>: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; +FLORIMOND, architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; +MOLON, ouvrier.</p> + +<p>On voit par ces documents à quelle hauteur +intellectuelle et morale le nationalisme a porté la +discussion des candidatures municipales à Paris.</p> + +<br> + + +<p>XXIII</p> + +<p>Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très +activement la campagne, dans le quartier des +Grandes-Écuries, contre Anselme Raimondin, conseiller +sortant, radical. Tout de suite il se sentit à l'aise dans +les réunions publiques. Étant avocat et très +ignorant, il parlait abondamment, sans que rien +l'arrêtât jamais. Il étonnait, par la +rapidité de son débit, les électeurs avec +lesquels il demeurait en sympathie par le petit nombre et la +simplicité de ses idées, et ce qu'il disait +était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu +dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il +parlait sans cesse de son honnêteté et de +l'honnêteté de ses amis politiques, +répétait qu'il fallait nommer des honnêtes +gens, et que son parti était le parti des honnêtes +gens. Et comme c'était un parti nouveau, on le +croyait.</p> + +<p>Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua +qu'il était honnête et très honnête; +mais ses déclarations, venant après les autres, +semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en +place et mêlé aux affaires, on ne croyait pas +facilement qu'il fût honnête, tandis que Joseph +Lacrisse brillait d'innocence.</p> + +<p>Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. +Raimondin était petit, gros, à lunettes. Cela fut +remarqué en un moment où le nationalisme avait +soufflé dans les élections municipales le genre +d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, +et un idéal de beauté sensible au petit +commerce.</p> + +<p>Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions +d'édilité et jusqu'aux attributions des Conseils +municipaux. Cette ignorance le servait. Son éloquence en +était tout affranchie et soulevée. Anselme +Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il +avait pris le pli des affaires, l'habitude de la discussion +technique, le goût des chiffres, la manie du dossier. Et, +bien qu'il connût son public, il se faisait quelque +illusion sur l'intelligence des électeurs qui l'avaient +nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer +des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi +semblait-il froid, obscur, ennui.</p> + +<p>Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses +intérêts et de la petite politique. Voyant depuis +deux ans son quartier submergé par les journaux +nationalistes, par les affiches nationalistes, par les brochures +nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il +saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il +n'était pas bien difficile de flétrir les +traîtres et d'acclamer l'armée nationale. Il n'avait +pas assez redouté ses adversaires, estimant qu'il pourrait +toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé. +Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée +nationaliste, un tour inimitable. Il avait trouvé +notamment une phrase dont il faisait un fréquent usage, et +qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, celle-ci: +«Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre +admirable armée contre une poignée de sans-patrie +qui ont juré de la détruire.» C'était +exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des +Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir +répétée, soulevait dans l'assemblée +entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme +Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup +près. Et si les mots patriotiques lui venaient, il n'avait +pas le ton qu'il fallait et ne produisait pas d'effet.</p> + +<p>Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme +Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais +soit que la peinture en fût trop lavée, soit que le +soleil la mangeât, elles paraissaient pâles. Tout le +trahissait; tous l'abandonnaient. Il perdait son assurance, il se +faisait humble, prudent, petit. Il se dissimulait. Il devenait +imperceptible.</p> + +<p>Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un +décor de bastringue, il se levait pour parler, ce +n'était plus qu'une ombre blafarde, d'où sortait +une voix faible que couvraient la fumée des pipes et les +rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il +était, disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la +République. Cela aussi coulait sans bruit et sans nul +écho sonore. Les électeurs des +Grandes-Écuries voulaient que la République +fût défendue par Joseph Lacrisse, qui avait +conspiré contre elle. C'était leur idée.</p> + +<p>Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une +fois seulement, Raimondin fut invité à se rendre +à une réunion nationaliste. Il y vint; mais il ne +put parler et il fut flétri par un ordre du jour +voté dans le tumulte et l'obscurité, le +propriétaire ayant coupé le gaz lorsque l'on +commençait à briser les banquettes. Les +réunions, aux Grandes-Écuries comme dans tous les +quartiers de Paris, furent tumultueuses médiocrement. On y +déploya de part et d'autre la molle violence propre +à ce temps, et qui est le caractère le plus +sensible de nos moeurs politiques. Les nationalistes y +jetèrent, selon l'usage, ces injures monotones dans +lesquelles les noms de vendu, de traître et d'infâme +prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y +poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement +physique et moral, d'un vague mécontentement uni à +une profonde stupeur et d'une inaptitude définitive +à penser les choses les plus simples. Beaucoup +d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut +chaque nuit deux ou trois blessés ou contus, dans les deux +partis. On portait ceux de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien +nationaliste, à côté du manège, et +ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis +du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne +dans les rues.</p> + +<p>Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, +entouré de ses amis, attendait le résultat du +scrutin dans une boutique à louer, décorée +d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du +Comité. M. Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il +était élu par deux mille trois cent neuf voix +contre mille cinq cent quatorze données à M. +Raimondin.</p> + +<p>--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est +une victoire pour la République.</p> + +<p>--Et pour les honnêtes gens, répondit +Lacrisse.</p> + +<p>Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:</p> + +<p>--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de +remercier en mon nom nos vaillants amis.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait +à son côté:</p> + +<p>--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un +service, je vous prie: télégraphiez tout de suite +à Monseigneur notre succès.</p> + +<p>Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:</p> + +<p>--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la +République! A bas les traîtres! à bas les +juifs!</p> + +<p>Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La +foule barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se +tenait à la portière. Il saisit la main du nouveau +conseiller municipal.</p> + +<p>--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.</p> + +<p>Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais +vous dire, l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais +bien, et vous le savez comme moi--une pure blague, tandis que le +socialisme, c'est sérieux.</p> + +<p>--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.</p> + +<p>Mais le baron ne le lâchait point.</p> + +<p>--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des +concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté +pour vous, monsieur Lacrisse.</p> + +<p>Cependant la foule criait:</p> + +<p>--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les +dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs!</p> + +<p>Le cocher parvint à fendre le flot des +électeurs.</p> + +<p>Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, +émue, triomphante.</p> + +<p>Elle savait déjà.</p> + +<p>--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras +ouverts.</p> + +<p>Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si +pieuse, prenait un sens mystique.</p> + +<p>Elle le pressa dans ses beaux bras:</p> + +<p>--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton +élection.</p> + +<p>Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, +certes, n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste +avait puisé à plus d'une caisse. Mais la tendre +Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph Lacrisse ne +comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:</p> + +<p>--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à +saint Antoine. C'est pourquoi tu as eu ta majorité. Saint +Antoine accorde tout ce qu'on lui demande. Le père +Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait +l'expérience plusieurs fois.</p> + +<p>Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, +qu'elle trouvait belle et rappelant les usages de la chevalerie. +Elle lui demanda:</p> + +<p>--Mon ami, les conseillers municipaux portent une +écharpe, n'est-ce pas? Ces écharpes sont +brodées, dis?... Je veux t'en broder une...</p> + +<p>Il était très fatigué. Il tomba +accablé dans un fauteuil. Mais elle, agenouillée +à ses pieds, murmura:</p> + +<p>--Je t'aime!</p> + +<p>Et la nuit seule entendit le reste.</p> + +<p>Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le +résultat de l'élection dans son petit logement +«d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait +sur la table de la salle à manger une douzaine de litres +de vin et un pâté froid. Son échec +l'étonna.</p> + +<p>--Je m'y attendais, dit-il.</p> + +<p>Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le +pied.</p> + +<p>--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le +docteur Maufle, président de son Comité, vieux +radical à face de Silène. Tu as laissé +empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le +courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour +dévoiler leurs mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, +avec eux, entretenu toutes les équivoques. Tu savais la +vérité, tu n'as pas osé détromper les +électeurs quand il en était temps encore. Tu as +été lâche. Tu es battu, c'est bien fait!</p> + +<p>Anselme Raimondin haussa les épaules.</p> + +<p>--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens +de cette élection. Il est pourtant bien clair. Mon +échec n'a qu'une cause: le mécontentement des +petits boutiquiers écrasés entre les grands +magasins et les sociétés coopératives. Ils +souffrent; ils m'ont fait payer leurs souffrances. Voilà +tout.</p> + +<p>Et avec un pâle sourire:</p> + +<p>--Ils seront bien attrapés!</p> + +<br> + + +<p>XXIV</p> + +<p> M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg +MM. Goubin et Denis, ses élèves:</p> + +<p>--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, +messieurs. La paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les +Trublions eux-mêmes m'en ont donné l'assurance.</p> + +<p>Et voici ce que conta M. Bergeret:</p> + +<p>--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et +Gilles Singe qui, à l'Exposition, épiaient le +craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et +m'adressa ces paroles sévères:</p> + +<p>»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la +guerre et que nous la ferions, que je débarquerais +à Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec +Jean Mouton, et que je prendrais ensuite Berlin et diverses +autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit +méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux +Français que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, +que cela est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers; +nous avons des sentiments militaires,--ce qui est tout autre +chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons établi +en France la République impériale, nous ne ferons +pas la guerre.</p> + +<p>»Je répondis à Jean Coq que j'étais +prêt à le croire; qu'au surplus je voyais bien que +je m'étais trompé et que mon erreur était +manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe +et tous les Trublions avaient suffisamment montré leur +amour de la paix en se défendant de partir pour la Chine, +où ils étaient conviés par de belles +affiches blanches.</p> + +<p>»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la +civilité de vos sentiments militaires et la force de votre +attachement à la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol. +Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer mes excuses. Je me +réjouis de vous voir pacifique comme moi.</p> + +<p>»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le +monde:</p> + +<p>»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu +merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je veux n'est +pas la vôtre. Vous vous contentez bassement de la paix qui +nous est imposée aujourd'hui. Nous avons l'âme trop +haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et +tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement +la fierté de nos coeurs. Quand nous serons les +maîtres, nous en ferons une autre. Nous ferons une paix +terrible, éperonnée et sonore, équestre! +Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix +menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, +grondante, tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; +une paix qui, plus épouvantable que la plus +épouvantable guerre, glacera d'effroi l'univers et fera +périr tous les Anglais par inhibition. Voilà, +monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. +Dans deux ou trois mois, vous verrez éclater notre paix: +elle embrasera le monde.</p> + +<p>»Je fus bien forcé, après ce discours, de +reconnaître que les Trublions étaient pacifiques, et +ainsi me fut confirmée la vérité de cet +oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de +sycomore antique:</p> + +<p align="center">Toi qui de vent te repais,<br> +Trublion, ma petite outre,<br> +Si vraiment tu veux la paix,<br> +Commence par nous la f...</p> + +<br> +<br> + <br> + + +<p>XXV</p> + +<p>Le salon de madame de Bonmont était +singulièrement animé et brillant depuis la victoire +des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph +Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron +réunissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux +rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth +avait attiré à elle les ennemis du peuple saint par +un décret spécial du Dieu d'Israël. La main, +pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le +lit d'Assuérus s'était plu à rassembler les +chefs de l'antisémitisme et les princes des Trublions +autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait +abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut +pénétrer les desseins d'Iaveh? Aux yeux des +artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les figures +mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté +d'Erigone viennoise semblait l'allégorie des vendanges +nationalistes.</p> + +<p>Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et +chez elle le moindre déjeuner prenait un caractère +vraiment national. C'est ainsi que, ce matin-là, elle +avait réuni à sa table plusieurs illustres +défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri +Léon, vice-président des Comités royalistes +du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des félicitations aux +élus nationalistes de Paris. Le capitaine de Chalmot, fils +du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme, +Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments +nationalistes en un tel gazouillis qu'on croyait, à +l'entendre, que les oiseaux des volières prenaient part +à nos querelles. M. Tonnellier, professeur suspendu de +cinquième au lycée Sully; on sait que M. +Tonnellier, convaincu d'avoir fait à ses jeunes +élèves l'apologie d'un attentat commis sur la +personne de M. le Président de la République, avait +été frappé d'une peine disciplinaire et tout +aussitôt reçu dans le meilleur monde, où il +se tenait bien, à cela près qu'il faisait des jeux +de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des +beaux-arts, qui, sur le déclin de l'âge, +s'accommodait à merveille de la société +bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment +les juifs riches, gardiens des trésors de l'art +chrétien, et aurait volontiers vécu sous la +dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la +journée, de ses mains délicates, des bibelots d'une +matière précieuse et d'un fin travail. Le vieux +comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un peu +morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il +fournissait aux grands financiers fastueux des meubles de +Riesener et des bronzes de Thomyre. Rabatteur du baron, il lui +avait procuré pour quinze millions d'objets d'art et +d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des +spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, +regrettant les pères, chagrin, amer, parasite des plus +insolents, sachant que ce sont les seuls qui se fassent +supporter. Elle avait aussi à sa table Jacques de Cadde, +un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe Dellion, +Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des +Aigues, président du Comité nationaliste de la +Celle-Saint-Cloud, et Jambe-d'Argent, en veste et culotte de +serpillère, au bras le brassard blanc à fleurs de +lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que jamais +il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives. +C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, +qui, s'étant fait chouan, était reçu dans le +meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, un vieux fusil +à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis +l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute +société française.</p> + +<p>Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la +place du maître de la maison.</p> + +<p>La conversation vint à rouler sur la politique.</p> + +<p>--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe +Dellion, croyez-moi, vous avez tort de ne pas travailler le coup +du père François... On ne sait pas ce qui peut +arriver... après l'Exposition... Et du moment que nous +faisons des réunions publiques...</p> + +<p>--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, +pour avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se +préparer à faire campagne. Je vous réponds +que, moi, je serai prêt. Je travaille tous les jours la +boxe et le bâton.</p> + +<p>--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.</p> + +<p>--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe +française. C'est étonnant! Il a des coups de savate +exquis, et bien à lui... C'est un professeur de premier +ordre, qui comprend l'importance capitale de +l'entraînement.</p> + +<p>--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de +Cadde.</p> + +<p>--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a +des méthodes supérieures d'entraînement, tout +un système basé sur l'expérience: massages, +frictions, régime diététique +précédant une alimentation substantielle. Sa devise +est « Contre la graisse, pour le muscle». Et il vous +obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une +élasticité... et un coup de pied d'une +souplesse...</p> + +<p>Madame de Chalmot demanda:</p> + +<p>--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide +ministère?</p> + +<p>Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle +secouait avec indignation sa jolie tête de petit +Samuel.</p> + +<p>--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce +ministère sera remplacé par un autre tout +pareil.</p> + +<p>--Un autre ministère de dépense +républicaine, dit M. Tonnellier. La France sera +ruinée.</p> + +<p>--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil +à celui-ci. Mais le nouveau déplaira moins, ce ne +sera plus le ministère de l'Affaire. Il nous faudra, avec +tous nos journaux, mener une campagne de six semaines au moins, +pour le rendre odieux.</p> + +<p>--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? +demanda Frémont à la baronne.</p> + +<p>Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles +boîtes et de jolis carnets de bal.</p> + +<p>--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a +organisé une admirable exposition de l'art +français. Le moyen âge y est +représenté par les monuments les plus +précieux. Le XVIIIe siècle y figure honorablement, +mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui +possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas +l'aumône de quelque chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Il est vrai que le grand baron avait laissé des +trésors d'art à sa veuve. Le comte Davant avait +fait pour lui des rafles dans les châteaux de province et +tiré, par toute la France, sur les bords de la Somme, de +la Loire et du Rhône, à des gentilshommes +moustachus, ignares et besogneux, les portraits des +ancêtres, les meubles historiques, dons des rois à +leurs maîtresses, souvenirs augustes de la monarchie, +gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son +château de Montil et dans son hôtel de l'avenue +Marceau des ouvrages des plus fameux ébénistes +français et des plus grands ciseleurs du XVIIIe +siècle: commodes, médailliers, secrétaires, +horloges, pendules, flambeaux, et des tapisseries exquises, aux +couleurs mourantes. Mais bien que Frémont et, avant lui, +Terremondre l'eussent priée d'envoyer quelques meubles, +des bronzes, des tentures, à l'exposition +rétrospective, elle s'y était toujours +refusée. Vaine de ses richesses et désireuse de les +étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu prêter. +Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez +donc rien à leur Exposition. Vos objets seront +volés, brûlés. Sait-on seulement s'ils +parviendront à organiser leur foire internationale? Il +vaut mieux n'avoir pas affaire à ces +gens-là.»</p> + +<p>Frémont, qui avait déjà essuyé +plusieurs refus, insista:</p> + +<p>--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et +qui êtes si digne de les posséder, montrez-vous ce +que vous êtes, libérale, généreuse et +patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais +votre meuble de Riesener, décoré de sèvres +en pâte tendre. Avec ce meuble, vous ne craindrez pas de +rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en Angleterre. Nous mettrons +dessus vos vases en porcelaine, qui proviennent du Grand Dauphin, +ces deux merveilleuses potiches en céladon, montées +en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!...</p> + +<p>Le baron Davant arrêta Frémont:</p> + +<p>--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse +attristée, ne sont pas de Philippe Caffieri. Elles sont +marquées d'un C surmonté d'une fleur de lis. C'est +la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne faut pas +dire le contraire.</p> + +<p>Frémont reprit ses supplications:</p> + +<p>--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet +envoi votre tenture de Leprince, <i>la Fiancée +moscovite</i>. Et vous vous assurerez des droits à la +reconnaissance nationale.</p> + +<p>Elle était près de céder. Avant de +consentir, elle interrogea du regard Joseph Lacrisse, qui lui +dit:</p> + +<p>--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en +manquent.</p> + +<p>Puis, par déférence pour le comte Davant, elle +lui demanda ce qu'il fallait faire.</p> + +<p>Il lui répondit:</p> + +<p>--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à +vous donner. Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à +l'Exposition, ce sera tout un. Rien ne fait rien, comme disait +mon vieil ami Théophile Gautier.</p> + +<p>--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à +l'heure aller annoncer au ministère que j'ai +décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la +rosette.</p> + +<p>Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il +fût un sot. Mais il ne méprisait pas les +distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un +condamné de la Commune fût officier de la +Légion d'honneur.</p> + +<p>--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare +le discours que je prononcerai dimanche au banquet des +Grandes-Écuries.</p> + +<p>--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est +inutile. Vous improvisez si merveilleusement!...</p> + +<p>--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas +difficile de parler aux électeurs.</p> + +<p>--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu +Lacrisse, mais c'est délicat. Nos adversaires crient que +nous n'avons pas de programme. C'est une calomnie; nous avons un +programme, mais....</p> + +<p>--La chasse à la perdrix, voilà le programme, +messieurs, dit Jambe-d'Argent.</p> + +<p>--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus +complexe qu'on ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai +été élu aux Grandes-Écuries, par les +monarchistes naturellement, et par les bonapartistes, et aussi +par les... comment dirai-je? par les républicains qui ne +veulent plus de la République, mais qui sont +républicains tout de même. C'est un état +d'esprit qui n'est pas rare à Paris, dans le petit +commerce. Ainsi le charcutier, qui est le président de mon +Comité, me le crie à plein gosier:</p> + +<p>«La République des républicains, je n'en +veux plus. Si je pouvais, je la ferais sauter, dussé-je +sauter avec. Mais la vôtre, monsieur Lacrisse, je me ferais +tuer pour elle....» Sans doute il y a un terrain +d'entente.</p> + +<p>«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas +attaquer l'armée.... Sus aux traîtres qui, +soudoyés par l'étranger, travaillent à +énerver la défense nationale....» Ça, +c'est un terrain.</p> + +<p>--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri +Léon.</p> + +<p>--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, +réussit très bien aux Grandes-Écuries, parce +qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs riches qui font +campagne avec nous.</p> + +<p>--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques +de Cadde, qui était pieux.</p> + +<p>--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour +combattre les francs-maçons, répondit Joseph +Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur reprochent de +n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes leur +reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos +réunions sont levées sur le cri mille fois +répété de: «A bas les +francs-maçons!» Sur quoi le citoyen Bissolo +s'écrie: «A bas la calotte!» Il est +aussitôt frappé, renversé, foulé aux +pieds par nos amis et traîné au poste par les +agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais +il y a des idées fausses à détruire. Le +petit bourgeois ne comprend pas encore que seule la monarchie +peut faire son bonheur. Il ne sent pas encore qu'il se grandit en +s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier a +été empoisonné par les mauvais livres et les +mauvais journaux. Il est contre les abus du clergé et +l'ingérence des prêtres dans la politique. Beaucoup +de mes électeurs eux-mêmes se disent +anticléricaux.</p> + +<p>--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont +attristée et surprise.</p> + +<p>--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en +province. Et j'appelle cela être contre la religion. Qui +dit anticlérical dit antireligieux.</p> + +<p>--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste +encore beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il +faut rechercher.</p> + +<p>--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens +violents.</p> + +<p>--Lesquels? demanda Henri Léon.</p> + +<p>Il y eut un silence et Henri Léon reprit.</p> + +<p>--Nous avons remporté des succès prodigieux. +Mais Boulanger aussi avait remporté des succès +prodigieux. Il s'est usé.</p> + +<p>--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas +à craindre qu'on nous use de même. Les +républicains, qui se sont très bien défendus +contre lui, se défendent très mal contre nous.</p> + +<p>--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont +nos amis que je crains. Nous avons des amis à la Chambre. +Qu'est-ce qu'ils fichent? Ils n'ont pas pu nous donner seulement +une bonne petite crise ministérielle compliquée +d'une bonne petite crise présidentielle.</p> + +<p>--C'eût été désirable, dit +Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si c'avait +été possible, Méline l'aurait fait. Il faut +être juste. Mélinefait ce qu'il peut.</p> + +<p>--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les +républicains du Sénat et de la Chambre nous +cèdent la place. C'est votre avis, Lacrisse?</p> + +<p>--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où +l'on se cognait. C'était le bon temps.</p> + +<p>--Il peut revenir, dit Henri Léon.</p> + +<p>--Croyez-vous?</p> + +<p>--Dame! si nous le ramenons.</p> + +<p>--C'est vrai!</p> + +<p>--Nous sommes le nombre, comme dit le général +Mercier. Agissons.</p> + +<p>--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.</p> + +<p>--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de +temps. Et surtout prenons garde de nous refroidir. Le +nationalisme veut être avalé chaud. Tant qu'il est +bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une drogue!</p> + +<p>--Comment! une drogue? demanda sévèrement +Lacrisse.</p> + +<p>--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne +médecine. Mais que le malade n'avalera pas avec plaisir, +ni volontiers.... Il ne faut pas laisser reposer la mixture. +Agitez le flacon avant de verser, selon le précepte du +sage pharmacien. En ce moment, notre mixture nationaliste, bien +secouée, est d'un beau rose agréable à voir, +et d'une saveur légèrement acide qui flatte le +palais. Si nous laissons reposer la bouteille, la liqueur perdra +beaucoup en coloration et en saveur. Elle déposera. Le +meilleur ira au fond, les parties de monarchie et de religion, +qui entrent dans sa composition, se fixeront au culot. Le malade, +défiant, en laissera les trois quarts dans la fiole. +Agitez, messieurs, agitez.</p> + +<p>--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de +Cadde.</p> + +<p>--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire +à propos. Sans quoi on risque de mécontenter +l'électeur, objecta Lacrisse.</p> + +<p>--Oh! dit Léon, si vous songez à votre +réélection!...</p> + +<p>--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.</p> + +<p>--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs +de si loin.</p> + +<p>--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs +changeront?</p> + +<p>--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils +étaient mécontents, et ils vous ont élu. Ils +seront mécontents encore dans quatre ans. Et cette fois ce +sera de vous.... Voulez-vous un conseil, Lacrisse?</p> + +<p>--Donnez toujours.</p> + +<p>--Vous avez été nommé par deux mille +électeurs?</p> + +<p>--Deux mille trois cent neuf.</p> + +<p>--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux +mille trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement +s'attacher au nombre, il faut aussi regarder à la +qualité. Vous avez parmi vos électeurs un assez +gros paquet de républicains anticléricaux, petits +commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les +plus intelligents.</p> + +<p>Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, +répondit avec lenteur et gravité:</p> + +<p>--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais +ils sont avant tout patriotes. Ils ont voté pour un +patriote qui ne pensait pas comme eux, qui était d'un avis +différent du leur sur des questions qu'ils jugeaient +secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je +pense que vous n'hésitez pas à l'approuver.</p> + +<p>--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre +nous, qu'ils ne sont pas très forts.</p> + +<p>--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, +pas très forts.... Je ne vous dis pas qu'ils sont aussi +forts que....</p> + +<p>Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit +qu'il n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa +mémoire ingrate lui refusât le nom qu'il voulait, +soit qu'une naturelle malveillance lui fît repousser les +exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva pas sa +phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:</p> + +<p>--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.</p> + +<p>--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins +intelligents que vos électeurs monarchistes et catholiques +qui ont marché pour vous avec les bons Pères. +Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! votre +intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour +eux, d'abord parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce +qu'on ne les trompe pas, les bons Pères, tandis qu'on +trompe les imbéciles.</p> + +<p>--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On +voit bien, mon cher, que vous ne connaissez pas +l'électeur. Je le connais, moi! Les imbéciles ne +sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se +trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. +Mais on ne les trompe pas....</p> + +<p>--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y +prendre.</p> + +<p>--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec +sincérité.</p> + +<p>Puis, se ravisant:</p> + +<p>--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.</p> + +<p>--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et +vous le pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le +Père Adéodat. C'est un homme de bon conseil, et si +modéré! Il vous dira avec son fin sourire, les +mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez, +contentez votre majorité. Nous ne serons pas +offensés ça et là d'un vote sur +l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, +ou même contre l'ingérence du clergé dans le +gouvernement. Pensez en séance publique à vos +électeurs républicains, et soyez à nous dans +les commissions. C'est là, dans la paix et le silence, +qu'on fait de bonne besogne. Que la majorité du Conseil se +montre parfois anticléricale, c'est un mal que nous +supporterons avec patience. Mais il importe que les grandes +commissions soient profondément religieuses. Elles seront +plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une +minorité active et compacte l'emporte toujours sur une +majorité inerte et confuse.»</p> + +<p>»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le +Père Adéodat. Il est admirable de patience et de +sérénité. Quand nos amis viennent lui dire +en frémissant: «Oh! mon père! quelles +abominations nouvelles préparent les francs-maçons! +le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les associations, ce +sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne +répond rien. Il ne répond rien, mais il pense: +«Nous en avons vu d'autres. Nous avons vu 89 et 93, la +suppression des communautés religieuses et la vente des +biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie +très chrétienne, croit-on que nous avons +gardé et accru nos biens sans efforts et sans luttes? +C'est mal connaître l'histoire de France. Nos grasses +abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et nos +moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos +juridictions, nous ont été sans cesse +disputés par de puissants ennemis, seigneurs, +évêques et rois. Nous avions à +défendre, à main armée ou devant les +tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un +château, un gibet. Pour soustraire nos richesses à +la cupidité du pouvoir laïque, il nous fallait +à tout momonet produire ces vieilles chartes de Clotaire +et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui +dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons +plaidé pendant dix siècles contre les gens du Roi. +Il n'y a que trente ans que nous plaidons contre la justice de la +République. Et l'on croit que nous sommes las! Non, nous +ne sommes ni effrayés ni découragés. Nous +avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres. +Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux +secours qui ne nous feront pas défaut: la protection du +Ciel et l'impuissance parlementaire.»</p> + +<p>**»Telles sont les pensées qui se forment +harmonieusement sous le crâne luisant du Père +Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat +du Père Adéodat. Vous êtes son élu. +Voyez-le. C'est un grand politique. Il vous donnera de bons +conseils. Vous apprendrez de lui à contenter le charcutier +qui est républicain et à charmer le marchand de +parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père +Adéodat, voyez-le sans cesse et le revoyez.</p> + +<p>--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph +Lacrisse. Il est en effet très intelligent. Ces bons +Pères se sont enrichis avec une rapidité +surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.</p> + +<p>--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout +l'énorme quadrilatère compris entre la rue des +Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron +Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils +réalisent patiemment un plan gigantesque. Ils ont +entrepris d'élever en plein Paris, dans votre +circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une immense +basilique, qui attirera, chaque année, des millions de +pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes +terrains des maisons de rapport.</p> + +<p>--Je le sais bien, dit Lacrisse.</p> + +<p>--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur +architecte. C'est Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez +que les bons Pères organisent des tournées de +pèlerinage en France et à l'étranger. +Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne +les pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. +Ils s'est fait la tête d'un maître maçon du +XIIIe siècle. Il contemple les tours et les clochers avec +des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en tiers-point +et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la +grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de +Jessé. Il calcule la résistance des murs avec des +larmes, des soupirs et des prières. A la table +d'hôte, qui réunit les moines et les +pèlerins, son visage et ses mains, encore tout gris des +vieilles pierres qu'il a embrassées, attestent sa foi +d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter, +humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant +que le monde.» Et, rentré à Paris, il +bâtit des maisons ignobles, des immeubles de rapport avec +de mauvais plâtras et des briques creuses posées de +champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas +vingt ans.</p> + +<p>--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer +vingt ans. Ce sont les immeubles des Grandes-Écuries dont +je parlais tout à l'heure, et qui feront place un jour +à la grande basilique de Saint-Antoine et à ses +dépendances, à toute une cité religieuse qui +naîtra dans une quinzaine d'années. Avant quinze +ans, les bons Pères posséderont tout le quartier de +Paris qui a élu notre ami Lacrisse.</p> + +<p>Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.</p> + +<p>--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de +mes affaires.... Des objets prêtés courent des +risques.... On a des ennuis.... Mais du moment que c'est dans +l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous +choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer.</p> + +<p>--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la +table, vous avez tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du +père François.</p> + +<p>On prit le café dans le petit salon.</p> + +<p>Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait +d'ajouter à son répertoire quelques chansons +royalistes de la Restauration avec lesquelles il comptait bien se +faire un joli succès dans les salons.</p> + +<p>Il chanta, sur l'air de <i>la Sentinelle</i>:</p> + +<p align="center">Au champ d'honneur frappé d'un coup +mortel,<br> +Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,<br> +Fier de périr pour le sol paternel,<br> +Avec ivresse exhalait sa grande âme:<br> +Ah! sans regret je puis mourir;<br> +Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,<br> +Puisque jusqu'au dernier soupir,<br> +Sans reproche j'ai pu servir<br> +Mon roi, ma belle et ma patrie.</p> + +<br> +<br> + + +<p>Chassons des Aigues, président du Comité +d'action nationaliste, s'approcha de Joseph Lacrisse:</p> + +<p>--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous +quelque chose le 14 Juillet?</p> + +<p>--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas +organiser un mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses +attributions; mais si des manifestations spontanées se +produisent....</p> + +<p>--Le temps presse, le péril grandit, répliqua +Chassons des Aigues, qui s'attendait à être +exécuté à son cercle, et contre qui une +plainte en escroquerie était déposée au +Parquet. Il faut agir.</p> + +<p>--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le +nombre et nous avons l'argent.</p> + +<p>--Nous avons l'argent, répéta Chassons des +Aigues, pensif.</p> + +<p>--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, +poursuivit Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, +et nous le garderons vingt ans.</p> + +<p>--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, +dont les yeux arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, +dans le vague de l'avenir.</p> + +<p>--D'ici là, répondit Lacrisse, nous +travaillerons la province. Nous avons déjà +commencé.</p> + +<p>--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara +Chassons des Aigues avec l'accent d'une conviction profonde. Nous +ne pouvons pas laisser à ce gouvernement de trahison le +loisir de désorganiser l'armée et de paralyser la +défense nationale.</p> + +<p>--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon +raisonnement. Nous crions: «Vive +l'armée!...»</p> + +<p>--Je te crois, dit le petit Dellion.</p> + +<p>--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive +l'armée!» C'est notre cri de ralliement. Si le +gouvernement se met à remplacer les généraux +nationalistes par des généraux républicains, +nous ne pouvons plus crier: «Vive +l'armée!»</p> + +<p>--Pourquoi? demanda le petit Dellion.</p> + +<p>--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la +République!», ça crève les yeux!</p> + +<p>--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. +L'esprit des officiers est excellent. Si le ministère de +trahison arrive à mettre dans le haut commandement un +républicain sur dix, c'est tout le bout du monde.</p> + +<p>--Ce sera déjà très +désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous +serons obligés de crier: «Vivent les neuf +dixièmes de l'armée!» Et pour un cri, c'est +trop long.</p> + +<p>--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive +l'armée!» on sait bien que ça veut dire: +«Vive Mercier!»</p> + +<p>Jambe-d'Argent, au piano, chanta:</p> + +<p align="center">Vive le Roi! Vive le Roi!<br> +De nos vieux marins c'est l'usage,<br> +Aucun d'eux ne pensait à soi,<br> +Tout en succombant au naufrage,<br> +Chacun criait avec courage:<br> +</p> +Vive le Roi!<br> +<br> +<br> +<br> + + +<p>--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet +c'est un bon jour pour commencer le chambardement. La foule dans +les rues, la foule électrisée, revenant de la revue +et acclamant les régiments au passage!... Avec de la +méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On peut +soulever les masses profondes.</p> + +<p>--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous +méconnaissez la physiologie des foules. Le bon +nationaliste qui revient de la revue tient un nourrisson dans ses +bras, et il traîne un moutard par la main. Sa femme +l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie dans +un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa +femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, +voyez-vous, les foules sont inspirées par des associations +d'idées très simples. Vous ne leur ferez pas faire +une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et +les feux de Bengale suggèrent aux foules des idées +joyeuses et pacifiques. Le populaire voit devant les cabarets un +carré de lanternes chinoises et une estrade drapée +d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense qu'à +danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir +le moment psychologique.</p> + +<p>--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.</p> + +<p>--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri +Léon.</p> + +<p>--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?</p> + +<p>--Quelle idée!</p> + +<p>--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me +fâcherez pas. Je ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai +remarqué que les hommes qu'on trouve intelligents +combattent nos idées, nos croyances, qu'ils veulent +détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais +bien désolé d'être ce qu'on appelle un homme +intelligent. J'aime mieux être un imbécile et penser +ce que je pense, croire ce que je crois.</p> + +<p>--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons +qu'à rester ce que nous sommes. Et si nous ne sommes pas +bêtes, il faut faire comme si nous l'étions. C'est +encore la bêtise qui réussit le mieux en ce monde. +Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à +rien.</p> + +<p>--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria +Jacques de Cadde.</p> + +<p>Jambe-d'Argent chanta:</p> + +<p align="center">Vive le Roi! ce cri de ralliement<br> +Des vrais Français est le seul qui soit digne.<br> +Vive le Roi! de chaque régiment<br> +Que ces trois mots soient la seule consigne.</p> + +<br> +<br> + + +<p>--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, +Lacrisse, de repousser les moyens révolutionnaires; ce +sont les bons.</p> + +<p>--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen +d'action, un seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est +l'Affaire. Nous sommes nés de l'Affaire: nationalistes, ne +l'oubliez pas. Nous avons grandi et prospéré par +l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous sustente +encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre aliment; +c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si, +arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous +languissons et nous dépérissons.</p> + +<p>»Feignons de l'extirper, mais élevons-la +soigneusement, nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; +il est prévenu en notre faveur. En nous voyant +bêcher, gratter, racler autour de la plante +nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en +arracher jusqu'à la dernière racine. Et il nous +chérira, il nous bénira de notre zèle. Il +n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. Elle a +refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est pas +aperçu que c'était par nos soins.»</p> + +<p>Jambe-d'Argent chanta:</p> + +<p align="center">Puisqu'ici notre général<br> +Du plaisir nous donn' le signal,<br> +Mes amis, poussons à la vente;<br> +Si nous voulons bien le r'mercier,<br> +Chantons, soldat, comme officier:<br> +Moi, Jarnigoi!<br> +Je suis soldat du Roi,<br> +J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.</p> + +<br> +<br> + + +<p>--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de +Bonmont, les yeux mi-clos.</p> + +<p>--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. +Cela s'appelle <i>Cadet-Buteux enrégimenté ou le +Soldat du Roi</i>. C'est un petit chef-d'oeuvre. J'ai eu une +bonne idée en exhumant ces vieilles chansons royalistes de +la Restauration.</p> + +<p align="center">Moi, Jarnigoi!<br> +Je suis soldat du Roi.</p> + +<br> +<br> + + +<p>Et tout à coup, abattant une main +démesurée sur la queue du piano où il avait +posé son chapelet et ses médailles:</p> + +<p>--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il +est bénit par notre Saint père le pape.</p> + +<p>--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons +manifester dans la rue. La rue est à nous. Il faut qu'on +le sache. Allons à Longchamp, le quatorze!...</p> + +<p>--J'en suis, dit Jacques de Cadde.</p> + +<p>--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion.</p> + +<p>--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui +avait jusque-là gardé le silence.</p> + +<p>Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir +à aucun parti politique.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>--Le nationalisme commence à me raser.</p> + +<p>--Ernest! fit la baronne avec la douce +sévérité d'une mère.</p> + +<p>--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est +crevant.</p> + +<p>Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des +Aigues, qui voulait lui en emprunter, évitèrent de +le heurter de front.</p> + +<p>Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par +un trait d'esprit, et Dellion eut une parole de consentement.</p> + +<p>--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?</p> + +<p>Cette pensée inspira de profondes réflexions +à Ernest, qui, après un moment de silence, dit avec +un accent sincère de mélancolie:--C'est vrai! Tout +est crevant... Et, pensif, il ajouta:</p> + +<p>--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux +endroits où on ne voudrait pas. Ce n'est pas qu'on +regrette d'arriver en retard... Pour ce qu'on trouve dans les +endroits où l'on va... Mais je suis resté l'autre +jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas +cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas +une maison, pas un arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, +c'est jaune, c'est rond, avec un bête de ciel posé +dessus comme une cloche à melons. On se fait vieux dans +des localités pareilles.... C'est égal, je vais +essayer d'un nouveau système... soixante-dix +kilomètres à l'heure... et moelleux... Venez-vous +avec moi, Dellion? je pars ce soir.</p> + +<br> + + +<p>XXVI</p> + +<p>--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif +intérêt. Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai +découvert dans le livre assez précieux de Nicole +Langelier, Parisien, un deuxième chapitre relatif à +ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur +Goubin?</p> + +<p>M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur.</p> + +<p>--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est +bréviaire. Je vais tout de suite vous lire le chapitre +deuxième, qui ne vous plaira pas moins que le +précédent.</p> + +<p>Et le maître lut ce qui suit:</p> + +<p><i>«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les +Trublions et de une belle harangue que Robin Mielleux leur +feict.</i></p> + +<p>»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la +ville, cité et université, chacun d'iceulx frappant +avec cuiller à pot sur trublio, ce qui est à dire +marmite de fer et casserole en françois, et estoit concert +bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux +traistres et marranes!» Pendoient aussi ès murailles +et lieux secrets et retraicts beaux petits escussons portant +telles inscriptionsque: «Mort aux marranes! Achetez mie aux +juifs ne aux lombars! Longue vie à Tintinnabule!» Se +armoient de armes à feu et armes blanches, car estoient +gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin Baton +et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne +desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de +fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien +idoine, très congru et correspondant à leur +pensée, que vouloient décerveler gens, ce qui est +proprement tirer la cervelle hors la boette cranienne où +elle gist par ordre et disposition de Nature. Et faisoient comme +disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient occasion. Et pour +ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi estre les +bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous mauvais, +ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction +parfaicte et bel ordre de bataille.</p> + +<p>»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des +mieux nippées, lesquelles très gracieusement, +parblandices et mignardises, incitoient ces gallants Trublions +à escarbouiller, descrouller, transpercer, subvertir et +déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez +esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des +dames à cruelletés et violences et admiration du +fier courage et vaillance guerrière, comme il se voit +jà par les histoires anticques où il est +conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus +ainsi que de déesses et de mortelles à foison, et +que Apollo, au rebours, bien qu'il fust plaisant joueur de viole, +ne reçut que desdains des nymphes et des +chambrières.</p> + +<p>»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni +procession de Trublions, n'estaient festins ni obsèques de +Trublions, que ung povre homme ou deux, ou davantage, ne fust +assommé par eulx, et laissé demi-mort ou mort aux +trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce +qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les +Trublions passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, +avoit été escarbouillé fust porté +bien piteusement en civière es bouticques et officines de +ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les +apothicaires de la ville du parti des Trublions.</p> + +<p>»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en +France, insigne et plus ample que ne furent jamais les foires +d'Aix-la-Chapelle et de Francfort, ni le Lendit, ni la belle +foire de Beaucaire. Estoit ladite foire de Paris si copieuse et +abondante en marchandises, ouvrages d'art et gentilles +inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui avait +jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire +qu'à la veüe, pratique et contemplation d'icelle, il +perdoit le souci de son salut éternel et mêmement le +boire et le manger. Les peuples estranges se pressoient dans la +ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y faire +dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, +dont se rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce +nous est grand honneur.» Les marchands, du plus gros au +moindre, Tout-profict et Gaigne-petit, les gens de métiers +et industries, entendoient bien vendre force marchandises aux +estrangiers venus en leur ville pour la foire. Les camelots et +colporteurs déballoient toute la balle, les traicteurs et +cabaretiers dressoient tables, et la ville entière estoit +vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et +joyeux refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, +mais la plus part, avaient goust des Trublions, que ils +admiroient pour la grande force de gueule et les grands tours de +bras d'iceulx, et n'estoit point jusqu'aux négocians et +banquiers marranes qui ne les reguardassent avec respect et desir +bien humble de n'estre point maltraités par eulx.</p> + +<p>Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient +aussi naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent +à craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, +ruades, pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs +étals et menses ès quarrefours, jardins et +boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, par occisions +furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples estranges et +les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. Vray de +dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions +menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils +décroulloient gens en petit nombre, un, deux, trois +à la fois, comme ai dict, et gens de la ville; jamais ne +attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, mais tant +seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la ville +estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible +estoit que ils y prissent goust, et voulussent subvertir +davantage. Il ne sembloit point opportun qu'en ceste foire du +monde et abondante frairie, feussent veus les Trublions +grinçant des dents, roulant oeils enflammés, +serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois +rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens +que Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils +pouvoient faire sans inconvénient ne empeschement +après la feste et négoce, sçavoir: assommer +de ci de là ung povre diable.</p> + +<p>Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il +falloit soi apaiser et estoit la sentence publicque qu'il y eust +paix dans la ville. Ce que les Trublions n'escoutoient que d'une +oreille. Et répondoient: «Voire, mais vivre sans +desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, est-ce +contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons point +le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que devons +labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le +sentiment universel et commun vouloir, estoient perplexes.</p> + +<p>Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla +les principaux du Trublionnage. Il estoit estimé, +vénéré et haut prisé des Trublions +qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses +et cautèle. Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de +la gueule de ung antique brochet, ébréchée, +ains encore assez dentue pour mordre petits poissons, il dict +bien doucement:</p> + +<p>«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons +compagnons. Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai +mieulx: voulons apaisement. Apaisement est doulce chose. +Apaisement est précieux onguent, hippocratique +électuaire et dictame apollonien. C'est belle infusion +médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre, +c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me +nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au +tronc des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux +apaisement. Voulez apaisement.»</p> + +<p>Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient +les Trublions à faire vilaine grimace et chuchetoient +entre eulx: «Est-ce Robin Mielleux, notre ami, qui parle de +ceste façon? Il ne nous ame plus. Il nous trahit. Il +serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont +esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que +prétend ce vieil tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons +nos bastons, gourdins, martins et matraques et les jolis petits +bastons à feu que avons en poche? Que sommes nous en paix? +Rien. Ne valons que par les coups que donnons. Veut-il que nous +ne frappions plus? Veut-il que nous ne trublionnions plus?» +Et s'éleva grande rumeur et murmures en +l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer +houleuse.</p> + +<p>Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes +sur les testes agitées, en façon de ung Neptune qui +calme la tempeste, et ayant remis ainsi l'océan trublion +en sa sereine et tranquille assiette, ou à peu +près, reprit bien courtoisement:</p> + +<p>«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez +que veuil dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons +apaisement, est clair que dis apaisement de nos ennemis, +adversaires et de tous contrepensans, contredisans et +contre-agissans. Est visible et apparent que dis apaisement de +tous aultres que nous, apaisement de police et magistrature +à nous opposée et contraire, apaisement des +paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour +prévenir, contenir, réprimer et refréner +trublionnage, apaisèment de justice et loi dont sommes +menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés +dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque +n'est Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos +sempiternel. <i>Requiem aeternam dona eis, Domine.</i> +Voilà que nous voulons! Demandons pas apaisement nostre. +Sommes pas apaisés. Quand chantons <i>requiescat</i>, +est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort, +c'est pour longtemps. <i>Nos qui vivimus</i>, donnons la paix +à autrui, non en ce monde, ains dans l'autre. C'est la +plus seure. Je veulx apaisèment. Suis-je une andouille? +Connoissez vous point Robin Mielleux? Je ai, mes mignons, plus +d'un tour en ma gibecière. Mes agnelets, estes vous donc +moins avisés que marmots et grimauds d'escole qui, jouant +ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un d'eulx veut +prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» +qui est trêve et suspension d'armes, et l'ayant ainsi +démuni de toute défiance et défense, gaigne +aisément sur luy et le fait quinaud?</p> + +<p>»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. +Lorsque ai, comme souvent il se treuve, adversaires +déifiants et éveillez en chambre du Conseil, leur +dis:--Paix, paix, paix, messieurs. <i>Pax vobiscum</i>, et leur +coule bien doulcement une potée de pouldre à canon +et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche +dont tiens le bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume +la mèche au bon moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce +n'est pas ma faute. C'est que pouldre estoit +éventée. Ce sera pour une aultre fois.</p> + +<p>»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, +maistres et dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient +coi? Pour l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion +favorable pour retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le +pensez point. Et le jeune Trublio, veut-il apaisement? Non. Il +attend. Entendez bien. Est à vous utile, profitable et +nécessaire, que paroissiez avoir favorable, benigne, +lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous +en coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut +que» vous, inapaisés, sembliez apaisés, et +que les aultres (ceulx qui ne trublionnent point, je veuil dire), +qui de vray sont apaisés, semblent inapaisés, +courroucés, hargneux, enraigés, tout +opposés, contraires et hostiles à bel apaisement, +tant souhaitable, aimable et désirable. Ainsi sera +manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix +publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne +envie de troubler et détruire la ville et environs. Et ne +dictes point que c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez +voir couleurs au simple public, ainsi qu'il vous plaira. Le +public croira ce que vous direz. Avez son oreille. Si dictes: +Veux apaisement, croira tout de suite que voulez apaisement. +Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste rien. Et +cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont +bêlé bien piteusement: Apaisement, apaisement (car +ils ont été doulx comme moutons, on n'y peut +contredire), vous sera loisible de leur escarbouiller la cervelle +et de dire:--Vouloient pas apaisement: les avons desconfits. +Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons seuls +maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix! +paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! +paix! cet homme est mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. +L'intention estoit pacifique et serez jugés sur vos +intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez dur. Les cloches +des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui +estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très +belles par les bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes +estendues, le ventre ouvert, sur les pavés des rues, +diront: Voilà qui est bien faict! C'est pour apaisement. +Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit vivre +à l'aise.»</p> + +<br> + + +<p>XXVII</p> + +<p>Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y +avoir dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est +à «la Belle Chocolatière», restaurant +suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que +dînait madame de Bonmont avec l'élite +guerrière du nationalisme, Joseph Lacrisse, Henri +Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues Chassons +des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua Henri +Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du +pastel de Liotard, dont une copie très agrandie servait +d'enseigne au cabaret. Madame de Bonmont était douce et +tendre. C'est l'amour, l'inexorable amour, qui l'avait mise au +sein des guerriers. Elle y portait une âme faite comme +l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la +sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la +plus touchante qu'elle eût su découvrir et la +retraite prématurée de ce général lui +tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de +tapisserie sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait +volontiers de ces présents, dont tout le prix était +dans le sentiment. Son amour, agrandi d'admiration, pour le +conseiller municipal Joseph Lacrisse, lui laissait des loisirs +qu'elle employait à s'attendrir sur les malheurs de +l'armée nationale et à manger des +pâtisseries. Elle engraissait beaucoup et devenait une dame +respectable. La jeune madame de Gromance formait des +pensées moins généreuses. Elle avait +aimé et trompé Gustave Dellion, et puis elle ne +l'avait plus aimé. Mais Gustave, en lui ôtant son +manteau clair à fleurs roses sur la terrasse de la +«Belle Chocolatière», lui murmura dans +l'oreille les noms de «sale rosse» et de +«vadrouille», sous les yeux baissés du +maître d'hôtel respectueux. Elle ne laissa +paraître aucun trouble sur son visage. Mais au dedans +d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle sentit qu'elle +allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif, +comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois +de sa vie, une parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir +à table à côté de Clotilde. Le +dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut +*fut point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, +et une certaine tristesse nationaliste. Sans doute, on +espérait encore, que dis-je, on nourrissait encore des +espérances infinies. Mais il est douloureux, quand on a +tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du vague et +lointain avenir, le contentement des longs désirs et des +ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque +sérénité, pensant avoir assez fait pour son +roi en se faisant élire conseiller municipal par les +républicains nationalistes des Grandes-Écuries.</p> + +<p>--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 +juillet, à Longchamp. L'armée a été +acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive +Bougon!» Il y a eu de l'enthousiasme.</p> + +<p>--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet +est rentré intact à l'Elysée, et cette +journée-là n'a pas beaucoup avancé nos +affaires.</p> + +<p>Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute +fraiche sur le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les +sourcils et dit fièrement:</p> + +<p>--Je vous réponds que ça a chauffé +à la Cascade. Quand les socialistes ont crié: +«Vive la République! vivent les +soldats!...»</p> + +<p>--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre +de pareils cris...</p> + +<p>--Quand les socialistes ont crié: «Vive la +République! Vivent les soldats!» nous avons +répondu: «Vive l'armée! mort aux +juifs!» Les «oeillets blancs», que j'avais +dissimulés dans les massifs, ont rallié à +mon cri. Ils ont chargé les «églantines +rouges» sous une pluie de chaises de fer. Ils +étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule n'a pas +rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants, +paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... +et les parents de province arrivés pour voir +l'Exposition... de vieux cultivateurs, les jambes raides, qui +nous regardaient avec des yeux de poisson... et les paysannes en +fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment vouliez-vous +soulever ces familles?</p> + +<p>--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. +D'ailleurs, nous devons respecter, dans une certaine mesure, la +trêve de l'Exposition.</p> + +<p>--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons +bien cogné, à la Cascade. J'ai, pour ma part, +asséné un coup de poing au citoyen Bissolo, qui lui +a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par +terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive +l'armée! mort aux Juifs!»</p> + +<p>--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; +mais «Vive l'armée!» et «mort aux +juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules. C'est, si +j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est +pas assez révolutionnaire. «Vive +l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est +régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, +voulez-vous que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, +d'emballer la foule: la panique. Croyez-moi, on ne fait courir +une masse d'hommes sans armes qu'en leur mettant la peur au +ventre. Il fallait courir en criant.... que sais-je... +«Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes trahis!... +Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez +crié cela ou quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, +sur la pelouse, en courant, cinq cent mille individus couraient +avec vous, plus vite que vous, et ne s'arrêtaient plus. +C'eût été superbe et terrible. Vous +étiez renversés, foulés aux pieds, mis en +bouillie... Mais la révolution était faite.</p> + +<p>--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.</p> + +<p>--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! +trahison!» c'est le vrai cri d'émeute, le cri qui +donne des ailes aux foules, qui fait marcher du même pas +les braves et les lâches, qui communique un même +coeur à cent mille hommes et rend des jambes aux +paralytiques. Ah! mon bon Chassons, si vous aviez crié +à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous auriez vu +votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son +parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des +lièvres.</p> + +<p>--Courir où? demanda Joseph Lacriase.</p> + +<p>--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on +où va la foule? Le sait-elle elle-même? Mais +qu'importe! Le mouvement est donné. Ça suffit. On +ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des +points stratégiques, c'était bon aux temps antiques +de Barbès et de Blanqui. Aujourd'hui, avec le +télégraphe, le téléphone ou seulement +les bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est +impossible. Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la +rue de Grenelle? Non. Il n'y a de possibles que les mouvements +vagues, immenses, tumultueux. Et la peur, la peur unanime et +tragique est seule capable d'emporter l'énorme masse +humaine des fêtes publiques et des spectacles en plein air. +Vous me demandez où la foule du 14 Juillet aurait fui, +flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris +lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! +trahison!» Où elle aurait fui?... mais dans le lac, +je pense.</p> + +<p>--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait +noyée, voilà tout.</p> + +<p>--Eh bien! reprit Henri Léon, trente mille citoyens +noyés, ce n'était donc rien? Le ministère et +le gouvernement n'en auraient donc éprouvé ni +difficultés sérieuses ni péril réel? +Ce n'était donc pas une journée?... Tenez, vous +n'êtes pas des politiques. Vous n'êtes pas fichus de +renverser la République.</p> + +<p>--Vous verrez ça après l'Exposition, dit le +jeune de Cadde avec la candeur de la foi. Moi, pour commencer, +à Longchamp, j'en ai crevé un.</p> + +<p>--Ah! vous en avez crevé un? Demanda le jeune Dellion +avec intérêt. Quel type était-ce?</p> + +<p>--Un ouvrier mécanicien... Si c'avait été +un sénateur, c'aurait mieux valu. Mais dans une foule on a +plus de chances de tomber sur un ouvrier que sur un +sénateur.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mécanicien? demanda +Lacrisse.</p> + +<p>--Il criait: «Vivent les soldats!» Je l'ai +crevé.</p> + +<p>Alors le jeune Dellion, piqué d'une émulation +généreuse, fit connaître qu'un socialiste +dreyfusard ayant crié «Vive Loubet!», il lui +avait cassé la gueule.</p> + +<p>--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.</p> + +<p>--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues +Chassons des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 +Juillet, Loubet, Waldeck, Millerand, André sont +rentrés chacun chez soi. Ils n'y seraient pas +rentrés si on m'avait écouté. Mais on ne +veut pas agir. Nous manquons d'énergie.</p> + +<p>Joseph Lacrisse répondit gravement:</p> + +<p>--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a +rien à faire pour l'instant. Après l'Exposition +nous agirons vigoureusement. Le moment sera favorable. La France, +après la fête, aura mal aux cheveux. Elle sera de +mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien +ne sera plus facile alors que de provoquer une crise +ministérielle et même une crise +présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon?</p> + +<p>--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il +ne faut pas se dissimuler que dans trois mois nous serons un peu +moins nombreux et que Loubet sera un peu moins impopulaire.</p> + +<p>Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous +les Trublions ensemble protestèrent et +s'efforcèrent d'étouffer par leurs cris une si +fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une +voix très douce poursuivit:</p> + +<p>--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. +Il était haï sur l'idée que nous avions +donnée de lui: il ne la remplira pas toute. Il n'est pas +assez grand pour égaler l'image que nous en avions +dressée, à l'épouvante des foules. Nous +avons montré un Loubet de cent coudées, +protégeantles voleurs parlementaires et détruisant +l'armée nationale. La réalité paraîtra +moins effrayante. On ne le verra pas toujours sauver les voleurs +et désorganiser l'armée. Il passera des revues. +Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus honorable +que d'aller à pied. Il donnera des croix; il +répandra abondamment les palmes académiques. Ceux +qu'il aura décorés ou palmés ne croiront +plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il +aura des mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont +les plus bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être +acclamé. Les paysans crieront sur son passage: «Vive +le président» comme si c'était encore le bon +tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. +Et si l'alliance russe venait à repiquer... j'en +frissonne.... Vous verriez nos amis nationalistes dételer +sa voiture. Je ne dis pas que c'est un homme d'un puissant +génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il +cherche à améliorer sa position. C'est bien +naturel. Nous avons voulu le couler; il nous use.</p> + +<p>--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de +Cadde.</p> + +<p>--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à +nous user. Ainsi, notre Conseil municipal de Paris, qu'il fut +beau le soir du ballottage qui nous donna la majorité! +«Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les +électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les +élus radieux répondaient: «Mort aux juifs! +Vive l'armée!» Mais comme le nouveau Conseil ne +pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de ses +électeurs, ni distribuer aux petits commerçants +l'argent des riches Israélites, ni même +épargner aux ouvriers les souffrances du chômage, il +trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus +odieux qu'il aura été plus désiré. Il +risque avant peu de perdre sa popularité dans la question +des monopoles, eaux, gaz, omnibus.</p> + +<p>--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! +s'écria Joseph Lacrisse. Pour ce qui est du renouvellement +des monopoles, rien à craindre. Nous dirons à +l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon +marché», et l'électeur ne se plaindra pas. Le +Conseil municipal de Paris, élu sur un programme +exclusivement politique, exercera une action décisive dans +la crise politique et nationale qui va éclater +après la fermeture de l'Exposition.</p> + +<p>--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il +prenne la tête du mouvement démagogique. S'il est +modéré, régulier, sage, conciliant, gentil, +tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé pour +renverser la République et chambarder le +parlementarisme.</p> + +<p>--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de +Cadde.</p> + +<p>--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des +Aigues....</p> + +<p>--La trompe! la trompe!</p> + +<p>Chassons des Aigues dédaigna l'interruption:</p> + +<p>--Qu'on émette de temps à autre un voeu, un pur +voeu, tel que celui-ci:</p> + +<p>«Mise en accusation des ministres....»</p> + +<p>Le jeune de Cadde cria plus fort:</p> + +<p>--La trompe! La trompe!...</p> + +<p>Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.</p> + +<p>--Je ne suis pas opposé, en principe, à ce que +nos amis sonnent l'hallali des parlementaires. Mais la trompe +est, dans les assemblées, l'argument suprême des +minorités. Il faut la réserver pour le Luxembourg +et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher ami, +qu'à l'Hôtel de Ville nous avons la +majorité.</p> + +<p>Cette considération ne toucha pas le jeune de Cadde, +qui cria plus fort que devant:</p> + +<p>--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, +Lacrisse? Si vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est +nécessaire qu'un conseiller municipal sache sonner de la +trompe.</p> + +<p>--Je reprends, dit Chassons des Aigues, sérieux comme +s'il taillait un bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation +des ministres; deuxième voeu: mise en accusation des +sénateurs; troisième voeu: mise en accusation du +président de la République... Après quelques +voeux de cette force le ministère procède à +la dissolution du Conseil. Le Conseil résiste et fait un +véhément appel à l'opinion. Paris +outragé se soulève...</p> + +<p>--Croyez-vous, demanda doucement Léon, croyez-vous, +Chassons, que Paris outragé se soulèvera?</p> + +<p>--Je le crois, dit Chassons des Aigues.</p> + +<p>--Je ne le crois pas, dit Henri Léon.... Vous +connaissez le citoyen Bissolo, puisque vous l'avez +décervelé, le 14, à la revue. Je le connais +aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des manifestations +qui suivirent l'élection du triste Loubet, le citoyen +Bissolo vint à moi comme au plus constant et au plus +généreux de ses ennemis. Nous +échangeâmes quelques paroles. Tous nos camelots +donnaient. Les cris de: «Vive l'armée!» +grondaient de la Bastille à la Madeleine. Les promeneurs, +amusés et souriants, nous étaient favorables. +Lançant comme une faux son long bras de bossu vers la +foule, Bissolo me dit: «Je la connais la rosse. Montez +dessus. Elle vous cassera les reins, en se couchant par terre +tout d'un coup, quand vous ne vous méfierez pas». +Ainsi parla Bissolo au coin de la rue Drouot le jour où +Paris s'offrait à nous.</p> + +<p>--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'écria +Joseph Lacrisse. Il est infâme.</p> + +<p>--Il est prophétique, répliqua Henri +Léon.</p> + +<p>--La trompe, la trompe, il n'y a que ça, chanta, d'une +voix pâteuse, le jeune Jacques de Cadde.</p> + +<p align="center">FIN</p> + +<br> +<br> +<br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR BERGERET A PARIS *** + +This file should be named mnsrb10h.htm or mnsrb10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, mnsrb11h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, mnsrb10ah.htm + +HTML conversion produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart hart@pobox.com + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. 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