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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
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+Title: Monsieur Bergeret a Paris
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7268]
+[This file was first posted on April 3, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
+
+
+
+Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+ * * * * *
+
+MONSIEUR BERGERET A PARIS
+
+PAR
+
+ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)
+
+
+
+
+
+
+
+Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont
+pour titre:
+
+_L'Orme du Mail.
+
+ Le Mannequin d'Osier.
+
+ L'Anneau d'Améthyste._
+
+
+
+
+
+I
+
+
+M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet
+était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait
+l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait
+son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement
+quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté
+souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
+étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine
+lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple,
+la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
+pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.
+
+--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant
+le plat sur la table.
+
+--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,
+et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.
+
+--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux
+messieurs à découper la volaille.
+
+--Je ne sais pas découper.
+
+--Monsieur devrait savoir.
+
+Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les
+échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et
+ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la
+servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme
+un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle
+était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est
+de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître.
+Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle
+n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur
+elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son
+office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le
+confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et
+d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur
+oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à
+chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.
+
+--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une
+aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est
+tendre.
+
+--Angélique, veuillez découper cette volaille.
+
+Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur
+un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait
+des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de
+Riquet.
+
+Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du
+préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de
+manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,
+il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de
+l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe,
+en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du
+ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le
+consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la
+tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que
+la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est
+chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la
+dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée
+recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
+traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva
+pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept
+parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il
+donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour
+l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et
+dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel,
+pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M.
+Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre
+nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.
+
+--Si monsieur veut se servir?...
+
+Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère,
+une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la
+table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait
+pas,
+
+--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose
+excellente.
+
+Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table,
+jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût
+l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à
+ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger
+humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu
+plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté,
+d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé
+obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne
+la bienfaisance. Il lui avait dit:
+
+--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je
+suis le bon riche.
+
+Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait.
+Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons
+qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.
+
+Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il
+avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair
+délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la
+nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de
+douceur et de reproche, qui disaient:
+
+--Maître, pourquoi me tentes-tu?
+
+Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en
+signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière,
+contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M.
+Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.
+
+Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il
+n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,
+après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger
+avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en
+reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours
+de ses pensées.
+
+C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger.
+Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas,
+Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts.
+Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa
+juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux
+bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre
+Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction
+reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons
+au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis
+petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme
+primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais
+l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.
+
+M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se
+levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.
+
+Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet
+animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé
+de sa chaise.
+
+Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique,
+montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que
+«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle
+parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas
+si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et
+soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,
+qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
+cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une
+éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un
+ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion
+de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.
+
+Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la
+main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,
+mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait
+plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et
+presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui
+lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.
+
+--Bonjour, mon papa!
+
+La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.
+
+--Comme tu es grande, ma fille!
+
+Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa
+bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut
+tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille
+sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
+une entreprise incertaine et difficile.
+
+Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.
+
+--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas
+aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.
+
+Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil
+si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence,
+mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des
+hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il
+aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du
+fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux
+des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis
+en reculant.
+
+--Tu as un chien, papa? fit Pauline.
+
+--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.
+
+--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.
+
+--Oui, dit M. Bergeret.
+
+--Non, l'autre.
+
+--Je n'en ai reçu qu'une.
+
+--On ne s'entend pas ici.
+
+Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de
+son gosier.
+
+--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son
+manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?
+
+Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût
+une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât
+plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort
+de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait
+la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il
+haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.
+Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec
+ironie:
+
+--Est-ce que tu veux me manger, toi?
+
+Et Riquet s'enfuit, épouvanté.
+
+--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?
+
+--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.
+
+--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.
+
+--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais
+nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables
+les unes aux autres.
+
+--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.
+
+M. Bergeret dit a Pauline:
+
+--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.
+
+Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la
+bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui
+désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour
+rétablir l'ordre et chasser les intrus.
+
+--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé.
+
+--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
+diverses autres choses.
+
+--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?
+
+--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?
+
+--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si
+j'avais un jardin.
+
+Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:
+
+--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme.
+
+--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de
+mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.
+
+Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans
+l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont
+la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure
+naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait
+toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus
+chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus,
+injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans
+la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau
+fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait
+et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que,
+dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre.
+
+Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de
+l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi.
+Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point
+encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu.
+Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et
+mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant
+désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour
+le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et
+cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité.
+Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié,
+il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui
+demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible
+qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait,
+retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et
+le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr
+que le premier.
+
+Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des
+peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit,
+qui était le plus affecté.
+
+Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses
+inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies
+favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats,
+sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine;
+fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et
+ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si
+grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de
+chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que,
+semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à
+l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés,
+quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière
+du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite
+d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il
+retombait bientôt dans la tristesse.
+
+Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se
+désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans
+de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa
+malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
+mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la
+fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand
+il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible
+spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le
+hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de
+Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et
+elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet,
+viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il
+n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et,
+par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
+d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et,
+comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses
+bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à
+plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie.
+Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
+de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle
+fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après
+quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et
+elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
+ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre,
+laissant Riquet dans la malle.
+
+Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de
+supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par
+badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il
+s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées.
+Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne
+se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire
+d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et
+les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et
+il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis
+deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir,
+l'appela:
+
+--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le
+libraire.... Viens! Où es-tu?...
+
+La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y
+répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient
+éperdument la paroi d'osier.
+
+--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait
+portant une pile de linge.
+
+--Papa, il est dans la malle.
+
+--Pourquoi est-il dans la malle?
+
+--Parce que je l'y ai mis, papa.
+
+M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:
+
+--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les
+chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de
+miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de
+faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.
+
+Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit
+jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa
+son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se
+dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les
+avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit
+son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de
+religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la
+puissance l'avait plongé dans une malle profonde.
+
+M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y
+était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École
+communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples
+adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu,
+en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des
+livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son
+fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous
+ses dimanches.
+
+M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il
+tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le
+livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
+fois encore il lut ces lignes insipides:
+
+«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons
+d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre
+voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous
+beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient
+encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses
+prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent
+malheureusement pas.»
+
+Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient
+tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par
+les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais
+cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de
+découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de
+toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le
+livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus
+ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.
+
+Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de
+la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les
+poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des
+ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les
+formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un
+exemple et un reproche, sur cette cité stérile.
+
+Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les
+jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son
+regard disait:
+
+--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu
+pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses
+des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à
+coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner
+dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et
+le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent
+le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras
+des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un
+esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu
+n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as
+perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au
+sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
+indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?
+
+--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à
+huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare.
+
+--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville
+illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point
+répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire,
+dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une
+nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force
+et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on
+appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans
+d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits
+assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir
+eux-mêmes la vérité voilée.
+
+
+
+
+III
+
+
+M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé
+et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il
+commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
+qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même
+terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle
+n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
+commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.
+
+C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
+n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant.
+La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
+boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
+logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un
+réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
+s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de
+faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair
+ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
+assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des
+degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
+matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de
+cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la
+pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres,
+qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la
+trame de sa vie.
+
+Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
+Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine,
+où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie
+paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches
+difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées
+profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables
+et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la
+face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles
+de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de
+travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût
+excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine
+ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
+était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais,
+comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
+la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
+cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les
+arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans
+quelque force d'âme:
+
+--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette
+ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son
+noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il
+convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
+s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements
+qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de
+la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et
+peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle
+pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne
+moins pénible et moins dure.
+
+Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
+indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
+illustre, et il se disait encore:
+
+--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne
+sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux
+hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de
+cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en
+réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie
+et de paix.
+
+Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait
+favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins
+bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à
+tomber, par distraction, dans un trou.
+
+Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles
+maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un
+langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il
+voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en
+clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une
+rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une
+concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de
+rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des
+cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
+mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
+Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement.
+
+Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur
+Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches.
+Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à
+chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme
+supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de
+la vie.
+
+--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en
+penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du
+lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de
+tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité
+aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
+où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles
+auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande
+chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques
+mètres de cretonne à fleurs.
+
+--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de
+ma chambre. D'ailleurs...
+
+Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son
+frère.
+
+--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve,
+dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à
+la raison.
+
+--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te
+trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets.
+
+Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser
+beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement
+n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée
+encore et qui vit dans une sorte d'attente.
+
+--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les
+vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens
+mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie
+étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de
+mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me
+trouver absurde.
+
+--Oh! non, papa.
+
+--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des
+dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des
+logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins
+vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas
+entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien
+m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi
+je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de
+celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue
+nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de
+ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend
+ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec
+le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à
+la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la
+cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun
+l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision
+de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle
+renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et
+ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous
+l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent,
+quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.
+
+--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était
+bien décidée à s'établir dans une maison neuve.
+
+--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.
+
+--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit
+M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette
+expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un
+homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est
+telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si
+nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en
+harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous
+suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une
+bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment
+que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que
+leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de
+serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce
+bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne
+craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la
+question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir
+d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est
+assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de
+produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations,
+pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on
+voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue
+de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas
+facilement à Paris.
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la
+porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est
+trop grand. Et puis....
+
+--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis
+curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur.
+
+Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte
+profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres.
+
+Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé
+d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa
+figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais.
+C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils
+avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de
+l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans,
+une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le
+chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien
+avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie
+était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent.
+
+Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif
+avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et
+de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de
+la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de
+Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de
+loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie
+dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une
+femme cousait.
+
+--C'est bien le second sur la cour qui est à louer?
+
+--Oui. Vous voulez le voir?
+
+--Nous désirons le voir.
+
+La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en
+silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un
+insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient
+sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une
+anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de
+l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur
+d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs
+d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts.
+
+--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.
+
+D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la
+nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus
+étrangers à ces choses jadis familières....
+
+--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger...
+par ici le salon....
+
+Une voix cria de la cour:
+
+--Mame Falempin?...
+
+La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis,
+s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant.
+
+Et le frère et la soeur se rappelèrent.
+
+Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance
+commencèrent à leur apparaître.
+
+--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur.
+
+--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre
+père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés
+sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du
+2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux.
+
+--Voilà le poêle de faïence dans sa niche.
+
+--On a changé le tuyau.
+
+--Tu crois?
+
+--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius.
+C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du
+Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence.
+
+--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un
+diadème et portant une barbe en pointe?
+
+--Non.
+
+--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente
+aux formes des choses. Tu ne regardes rien.
+
+--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois
+rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en
+es pas aperçu.... Sans moi....
+
+Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard
+de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.
+
+--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait
+mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était
+le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
+samedi.
+
+--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle
+aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle
+nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai
+retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était
+pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait
+un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes
+provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir
+comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon
+panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous
+flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir
+de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.»
+
+Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret.
+Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de
+sa vie.
+
+--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement
+les paroles de mademoiselle Verpie:
+
+--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui
+réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme
+vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre....
+
+--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit
+considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue,
+se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait
+retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne
+extrêmement pudique.
+
+--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce
+qu'on faisait de reprises à la maison!...
+
+--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est
+qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait
+près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour,
+une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou
+des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes
+d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne
+goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de
+raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle
+reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait
+les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y
+a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un
+pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de
+candeur et de simplicité.
+
+--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible
+en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe
+bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette
+robe a fait le malheur de mon enfance.
+
+--Tu n'as jamais été coquette, toi.
+
+--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable
+d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
+aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!
+
+Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir.
+
+--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé.
+
+--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le
+figurais plus grand.
+
+--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il
+y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé
+cette gravure, Lucien?
+
+--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres,
+et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes,
+d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui
+remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une
+telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste
+salle.
+
+--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son
+cabinet.
+
+--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte
+Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père!
+C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé
+dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire
+doucement à la mort, comme il avait souri à la vie.
+
+--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu
+mourir.
+
+M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:
+
+--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et
+blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un
+tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux
+noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un
+souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces
+hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse
+qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient
+vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que
+la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la
+justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de
+la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa
+déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.
+
+Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le
+cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se
+rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat,
+dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des
+citadelles.
+
+--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il,
+Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les
+feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de
+chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus
+comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en
+les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin
+Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures
+qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure
+de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien
+regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi
+au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je
+pris Damiette.
+
+»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître
+de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les
+cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan
+qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables,
+malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le
+cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le
+releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte,
+Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin
+Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je
+n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai
+rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée
+par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me
+suis pas fait de mal.»
+
+»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture
+neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages
+était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin
+répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
+cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait
+un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me
+restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait
+parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser
+mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses
+joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie
+pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses
+lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible
+petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait
+me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine?
+Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une
+pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à
+faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
+douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait
+à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un
+cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à
+déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse
+antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des
+broderies.
+
+--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu
+à Marie-Antoinette.
+
+--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M.
+Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille
+prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle
+j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour
+dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que
+mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme
+plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre
+interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il
+estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle
+Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme
+elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le
+soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en
+réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de
+Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de
+méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses
+brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle
+pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
+n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il
+prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils
+voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant
+par prudence que par pauvreté.
+
+Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens,
+M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et
+dit:
+
+--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se
+trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus
+que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié
+l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les
+personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.
+
+Mademoiselle Bergeret secoua la tête.
+
+--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite.
+Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques
+vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.
+
+--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens
+qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle
+Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun,
+cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
+rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était
+vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils
+avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au
+jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec
+délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
+légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était
+de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant
+avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans
+l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.
+
+--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.
+
+--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M.
+Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le
+plus chez un fou.
+
+--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.
+
+--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux
+petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait
+les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme
+des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes
+armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.
+
+--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.
+
+--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui.
+Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon
+spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je
+crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils
+voulaient toujours parler.
+
+--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton
+rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la
+première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
+pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes
+papiers.
+
+--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence.
+Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne
+pouvait pas placer un mot.
+
+--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
+Bergeret, et une verve intarissable.
+
+--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli
+garçon.
+
+--On le disait.
+
+--Il me semble qu'il t'aimait bien.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Il s'occupait de toi.
+
+--C'est autre chose.
+
+--Et puis tout d'un coup il a disparu.
+
+--Oui.
+
+--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?
+
+--Non.... Allons-nous-en, Lucien.
+
+--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.
+
+Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du
+vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence
+l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des
+Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les
+artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la
+vie, comme au sortir d'une longue solitude.
+
+
+
+
+V
+
+
+M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à
+fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme
+grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de
+la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être
+importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un
+service.
+
+Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans
+ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les
+toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa
+famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la
+noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se
+permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret,
+en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un
+examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y
+faisait effort:
+
+--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....
+
+--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit
+geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré
+par la modestie.
+
+--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne
+c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.
+
+--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait
+ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à
+sa faiblesse toutes les puissances de la société civile,
+ecclésiastique et militaire.
+
+--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.
+Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens,
+il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il
+a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé
+sa voie.
+
+--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret
+avec douceur.
+
+--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je
+vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que
+voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par
+mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien
+modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères
+Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour
+avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la
+neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872,
+en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants
+accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La
+Barge, riche et honoré.
+
+--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de
+La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une
+tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de
+l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis
+monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or,
+l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce
+qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous
+fait espérer en l'avenir.
+
+M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
+mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:
+
+--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,
+pour insensés ceux qui oseraient y toucher.
+
+--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de
+Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis
+me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais
+puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être
+bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
+l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez
+pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion.
+Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien
+d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant
+sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de
+son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à
+l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre
+chose que ce qu'elle est aujourd'hui.
+
+--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La
+Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le
+répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la
+hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de
+présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du
+service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique.
+Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce
+serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans.
+Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans,
+vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des
+démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme
+de celle-là.
+
+Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes
+avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale,
+ce serait plus franc.
+
+--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise
+de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices
+uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le
+publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine.
+N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès
+sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
+rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise
+et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent
+l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions,
+les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa
+sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
+prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé
+ses pères et qui va s'écrouler sur lui.
+
+N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret
+avec un charmant sourire.
+
+M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la
+représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix
+qui s'enflait:
+
+--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et
+si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,
+l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,
+ses chefs en sont atteints.
+
+--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples,
+répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de
+quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont
+demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps
+refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est
+la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité
+démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des
+crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils
+aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur
+difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont
+passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc
+qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus
+sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le
+professeur de droit de l'Europe et du monde?
+
+--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la
+connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de
+l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que
+Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais,
+cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon
+fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service
+militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce
+serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen
+d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce
+ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de
+goût pour la littérature.
+
+--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études
+commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce.
+Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
+d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
+brevet.
+
+--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
+quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit
+obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.
+
+--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.
+
+--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.
+
+--Le tamoul, vous croyez?
+
+--Ou le malgache.
+
+--Le malgache, peut-être.
+
+--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus
+parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune.
+Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand
+recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il
+en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des
+langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de
+s'en informer.
+
+Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret
+chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit
+positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître
+que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
+l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle
+avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les
+moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à
+connaître Paris.
+
+--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison
+neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.
+
+--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.
+
+--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue
+cinq petits étages.
+
+--Tu crois? répondit Lucien flatté.
+
+Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.
+
+Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.
+
+--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression
+d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au
+mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque
+endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en
+passant devant une église.
+
+Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de
+fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits
+mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans
+l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à
+l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la
+petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis.
+Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes
+nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement
+quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à
+l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens
+qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec
+une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien
+raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation
+des pauvres.
+
+--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.
+
+--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.
+
+--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas
+faire des récits en montant les escaliers.
+
+--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre
+sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande
+part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses,
+il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de
+belles pensées.
+
+--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle
+est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de
+travail.
+
+En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec
+effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.
+
+--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.
+
+Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier
+clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un
+pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et
+mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:
+
+--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de
+sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées
+abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec
+effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez
+douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en
+repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des
+heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce
+sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et
+sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une
+lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est
+que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants.
+Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne
+le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage
+ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de
+travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle
+insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
+réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.
+
+--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à
+coucher.
+
+--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne
+concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous
+dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien
+de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et
+c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain
+réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de
+façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent
+séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et
+nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et
+le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les
+yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs
+des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins
+d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des
+appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous
+voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe
+point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une
+apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne
+s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement.
+Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le
+seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et
+l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.
+
+--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as
+pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu
+n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras
+davantage à celle de Pauline.
+
+--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa
+machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à
+fleurs.
+
+Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:
+
+--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du
+passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus
+vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où
+les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail
+méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de
+publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
+marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe
+pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette
+fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.
+
+Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son
+cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son
+vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit
+la fenêtre.
+
+--Regarde, Lucien.
+
+Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.
+
+Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les
+teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre
+verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de
+sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très
+aimable. Viens que je t'embrasse.
+
+Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:
+
+--Tu es bonne, Zoé.
+
+Et mademoiselle Zoé répondit:
+
+--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.
+
+M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:
+
+--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.
+
+Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:
+
+--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était
+la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en
+labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert.
+Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie
+de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue
+de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique,
+croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants
+s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils
+ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice
+et de la tyrannie.
+
+»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les
+choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des
+jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été
+formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont
+aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République
+sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées
+sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir
+la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin
+où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les
+paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?
+
+--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur,
+ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et
+des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité
+de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de
+vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu
+es content de ton appartement?
+
+--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie
+chambre.
+
+--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.
+
+--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.
+
+--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.
+
+--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me
+poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne
+faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion
+d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait
+de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
+substantielles.
+
+Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
+matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.
+
+Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,
+Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui
+assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le
+sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette
+aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par
+le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien
+de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la
+maison, il en concevait une heureuse fierté.
+
+Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
+campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et
+telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des
+odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le
+plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un
+grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne
+savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien
+féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé,
+qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en
+péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en
+reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna
+de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son
+dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné
+vers son maître, semblait lui dire:
+
+--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui.
+J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.
+
+Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant
+les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il
+lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le
+polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à
+s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.
+
+Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues
+par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est
+ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.
+
+--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
+l'ouvrage est bien dressé.
+
+--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
+queue-d'aronde?
+
+--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.
+
+Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez
+avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
+creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au
+front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air
+d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et
+montra ses dents blanches, et il parut jeune.
+
+--Je vous connais, monsieur Bergeret.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout
+de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas
+que je vous le dise?
+
+--Nullement.
+
+--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
+êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
+défenseurs du sabre et du goupillon.
+
+--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela
+devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie
+je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?
+
+--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.
+On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
+mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de
+Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
+gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.
+Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.
+
+--Et que disent vos amis?
+
+--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont
+pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre
+pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade
+Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un
+homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous
+tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois
+que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le
+nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour
+l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de
+bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des
+capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les
+juifs.»
+
+»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
+vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux
+communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
+citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me
+suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble
+que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la
+bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la
+pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est
+travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les
+injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement
+de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs
+de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution
+sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des
+hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont
+justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens,
+il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois
+seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les
+collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant
+toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre
+et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de
+bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au
+coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et
+quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps
+que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et
+le temps file.»
+
+Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa
+veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et
+dit sans se retourner:
+
+--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans
+l'affaire Dreyfus.
+
+Et il s'en alla déjeuner.
+
+Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme
+obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en
+prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu
+furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la
+gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons
+de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.
+
+Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
+douceur, ces paroles attristées:
+
+--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents
+pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
+rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi
+tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique
+iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre
+social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour
+véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude.
+Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses
+séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton
+esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes
+avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des
+préjugés cruels, le mépris des malheureux.
+
+Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
+Bergeret reprit avec plus de douceur encore:
+
+--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux,
+tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne
+sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la
+défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,
+dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.
+
+Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
+qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
+conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la
+peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et
+t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une
+figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et
+tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et
+de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est
+la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore
+elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une
+idée juste.
+
+Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les
+nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait
+la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées
+sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque
+mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face.
+Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice,
+ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin,
+son élève.
+
+--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami,
+un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit
+qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
+petit in-douze, intitulé: _Les charactères et pourtraictures tracés
+d'après les modelles anticques_. Il fut imprimé dans la docte rue
+Saint-Jacques, en 1538.
+
+--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.
+
+--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il
+n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de
+sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un
+chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre?
+
+--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur
+sa table et lut ce titre:
+
+_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda
+quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il
+le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de
+le commenter. Et il lut ce qui suit:
+
+«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et
+feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nommé
+Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en
+grande impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef,
+nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes
+mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi
+et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire
+à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont.
+Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne
+sçavoient où alloient.
+
+»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin
+Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande
+ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit
+gouverner la cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et,
+pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flûte,
+selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le
+bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand
+paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons.
+
+»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient
+commandemans dans la caterve trublionne:
+
+ iij coquillons bien aigres,
+ xxj marranes,
+ un quarteron de bons moines mendiants,
+ viij faiseurs d'almanachs,
+ lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et
+ xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la
+ belle dame de Bourdes, en Navarre.
+
+»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit
+bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte
+Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et
+gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces
+maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels
+et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser
+les bourgeois débonnaires.
+
+»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole,
+le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus
+ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en
+faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue
+vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient
+semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!»
+Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en
+lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle
+véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les
+oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis
+et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très
+horrible.
+
+»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter
+la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées
+par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes
+couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que
+ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et
+moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers,
+en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins
+fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent
+la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons
+couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
+verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que
+ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes
+clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de
+nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne
+vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à
+ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire
+comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant,
+pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur
+cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien
+public et commun prouffict.
+
+«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains
+crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils
+faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre
+que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité
+maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste
+et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict
+ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de
+ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels
+amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que
+oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts
+prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de
+grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que
+surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre,
+et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces
+Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons
+citoyens et benoist chapelet à marmonner des _ave_, orde et mauvaise
+et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à ce
+Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards,
+hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponnés,
+escabournés, encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
+crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
+captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis jà
+furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce
+part du pays françoys. Et s'estudioient (ces Trublions), à rendre la
+cité toute rude et inélégante. Car avoient pris en aversion et
+desgoust la méditation, la philosophie, et tout argument déduict par
+droict sens et fine raison, et toute pensée soubtile, et ne
+cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle
+estoit toute brute. Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de
+naissance, ces Trublions....»
+
+M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner
+toutes les lettres dont il était hérissé à la mode de la Renaissance.
+Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
+l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au contraire le
+respect de la vieille prononciation si légère et si coulante et qui de
+nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
+conformément à la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux
+vieux mots la jeunesse et la nouveauté. Aussi le sens en coulait-il
+clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque:
+
+--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle est naïve.
+
+--Croyez-vous? dit M. Bergeret.
+
+Et il reprit sa lecture.
+
+«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et
+souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et
+dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de
+cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très
+terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre
+deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de
+imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs
+propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions
+demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement
+soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque.
+Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien
+entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement.
+
+»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au
+seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors
+de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et
+faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit
+emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
+envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays,
+et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de
+partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre.
+
+»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que
+les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit
+sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant
+parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux
+Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre
+horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en
+son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de
+casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la
+cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de
+l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes,
+philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue
+d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces
+Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non
+des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols
+fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et
+insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable
+aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils
+estoient pleins de vent.»
+
+M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa
+lecture.
+
+--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous
+font oublier le temps présent.
+
+--En effet, dit M. Goubin.
+
+Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer
+quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère
+la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux
+Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces
+travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures
+après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la
+chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des
+toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M.
+Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans
+un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au
+bord d'une eau dormante.
+
+Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner
+fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des
+bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein
+concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire.
+
+M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine
+et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était
+joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de
+grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes
+noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et
+l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue
+présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté
+une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas
+républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant
+au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de
+conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté
+médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces
+faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la
+fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue
+jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne
+reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible
+qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au
+contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il
+était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse
+compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la
+discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville
+mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour
+écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et
+dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux
+que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote
+villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la
+vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie
+et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien
+radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé
+contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était
+administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu,
+par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites
+de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa
+place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans
+le département le parti naissant de la revision.
+
+Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer
+si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean
+Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y
+parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle.
+Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris
+de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin
+convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne
+faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son
+cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
+compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment
+personnel.
+
+Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait
+grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable
+d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au
+tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres
+et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la
+truite, il dit, accoudé à la table:
+
+--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit
+innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce
+n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement
+les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion
+personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis
+une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain.
+Le commerce en souffre.
+
+--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et
+d'un seul jet comme un jeune arbre.
+
+--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.
+
+--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée
+est vivante, c'est une grande force de la nature.
+
+--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre
+femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite.
+
+Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la
+vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs.
+Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société
+bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du
+département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde
+du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et
+la colonelle Despautères ne la quittait plus.
+
+--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est
+d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre
+prestige au dehors.
+
+Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs
+des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre:
+
+--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine
+est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous,
+mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée
+et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait
+fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré
+qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence.
+C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont
+élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire
+au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une
+iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les
+mensonges dont on s'efforçait de la couvrir.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote
+et républicain.
+
+--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous
+sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus
+beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés.
+C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule
+de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui
+s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère
+l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien
+aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire
+qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas
+républicains.
+
+--Ils ne sont pas monarchistes.
+
+--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas
+souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent
+aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu.
+L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et
+la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage
+universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur
+de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait
+opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les
+changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col
+au licou.
+
+--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le
+maître d'hôtel.
+
+Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants
+parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit
+point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée
+d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue
+d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à
+la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui
+enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa
+tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la
+rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre
+monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un
+jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé.
+
+Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle
+qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance,
+ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en
+prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les
+profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la
+vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle
+que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.
+
+Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette
+dame.
+
+--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils
+viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons
+tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les
+arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M.
+Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?
+
+--Et sur la terrasse et dans le kiosque.
+
+Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de
+mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M.
+Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de
+Gromance, et ne répondit pas.
+
+Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le
+feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de
+papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait
+apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces
+clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se
+rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté
+voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes
+qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait
+dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.
+
+--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.
+
+Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.
+
+Et M. Bergeret dit en souriant:
+
+--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits
+panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur
+un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et
+pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des
+désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle
+force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.
+
+--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de
+table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés.
+
+--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du
+plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins
+de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine
+a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces
+pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre
+belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un
+organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des
+profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand
+donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine?
+
+
+
+
+X
+
+
+La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules,
+cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les
+circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau
+d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût
+été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et
+l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait
+particulier qui est lié aux affaires publiques.
+
+La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au
+bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison
+étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère
+le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le
+jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris.
+
+Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes.
+Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis
+en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où
+il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait
+dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit
+noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de
+passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute
+aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop
+d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer
+sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame
+de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait
+encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à
+l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération,
+soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue
+du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe
+restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son
+état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de
+Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le
+jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du
+département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes.
+Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des
+bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les
+papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée,
+que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:
+
+--Il faut sauver la France!
+
+C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est
+vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui,
+le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en
+redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés,
+menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté
+le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il
+est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas
+produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du
+catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président
+Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les
+leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
+ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité.
+
+Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée,
+l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de
+la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait
+judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de
+faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et
+antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire
+de police pour saisir des papiers compromettants.
+
+--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu
+de grands services.
+
+--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.
+
+--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son
+faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas
+encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules.
+
+--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son
+entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs.
+
+--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je
+passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées,
+des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en
+bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela
+voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure
+le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis.
+J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
+tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main,
+manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que
+tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et
+que le Parisien était prêt à recevoir son souverain.
+
+--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit
+Joseph Lacrisse.
+
+--Tant mieux, dit madame de Bonmont.
+
+--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance
+au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste.
+
+C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations,
+n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major
+et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des
+généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières
+nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de
+confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
+travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris.
+Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas
+facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille
+qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu
+d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans
+une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son
+fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une
+jeunesse enthousiaste.
+
+--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du
+mien. Nos efforts sont convergents.
+
+Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse:
+
+--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.
+
+--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété
+sincère; car il est temps de sauver la France.
+
+Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la
+conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos
+intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de
+Bonmont parlèrent toilette.
+
+--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit
+madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la
+représentant alourdie par une jupe bouffante.
+
+--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui.
+Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait
+visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
+bibliothèque. C'est un beau local.
+
+Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les
+pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de
+velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
+demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des
+pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande
+sincérité de son coeur:
+
+--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est
+que temps.
+
+Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta
+une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On
+serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin
+et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta,
+en avalant un quartier de pêche dans du sucre:
+
+--Cela ira tout seul.
+
+Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa
+connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires
+viennoises qui l'amusaient beaucoup.
+
+Puis, en manière de conclusion:
+
+--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est
+très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup
+aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce
+que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas
+une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.
+
+Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à
+l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se
+leva de table.
+
+Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il
+aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa
+poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine,
+contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de
+Bonmont, et dit en souriant:
+
+--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout
+sur moi.
+
+Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant
+d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à
+Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui
+de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de
+la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine
+un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune
+Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque.
+
+L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les
+dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans
+lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à
+une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de
+la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre
+du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte:
+
+ Mon cher Joseph,
+
+ Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos
+amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru
+dans d'excellentes dispositions.
+
+ A vous cordialement,
+
+ PHILIPPE.
+
+Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans
+son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet
+blanc de sa boutonnière.
+
+M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.
+
+--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef.
+
+--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à
+exécuter les ordres d'un tel maître.
+
+--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de
+Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de
+Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point,
+mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du
+monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait
+principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa
+grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et
+le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse...
+Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien
+française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était
+presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle».
+
+--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les
+épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion,
+commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus
+de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès.
+
+M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité:
+
+--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre,
+monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr
+que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de
+victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous.
+
+Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former
+des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait
+pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le
+jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait
+aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame
+Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune
+secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de
+crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait
+maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de
+faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du
+pays.
+
+M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas
+moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de
+curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant
+tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie
+d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était
+procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages
+mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant.
+Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y
+introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que
+ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée.
+
+--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly,
+où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces
+assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.
+
+Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le
+billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne
+pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la
+parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi
+si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait
+d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et
+puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu
+d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une
+maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On
+s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu
+de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence.
+Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment
+que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle
+estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait
+pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la
+sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de
+tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme
+blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se
+donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance.
+Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à
+mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux
+dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider
+à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!
+
+--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs
+souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus
+chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de
+tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était
+l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une
+conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle
+entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans
+les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la
+Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que
+tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la
+sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette
+lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle
+le pensait:
+
+--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.
+
+--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long
+regard.
+
+Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit
+d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table
+du restaurant.
+
+L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut
+de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle
+tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à
+pied à Neuilly, où il avait son logis de passage.
+
+--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que
+vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste
+de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage.
+Il faut que je vous montre cela, un jour.
+
+Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la
+lune.
+
+La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux
+dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frère Wallstein lui
+avait envoyée.
+
+--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.
+
+Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils appelèrent un fiacre
+arrêté à la grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la
+baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse
+devant la portière ouverte de sa voiture.
+
+--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur Lacrisse?
+
+--Je crains de vous gêner.
+
+--Nullement. Où voulez-vous que je vous dépose?
+
+--A l'Étoile.
+
+Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de noir feuillage, dans la
+nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit.
+
+La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de la voix qu'on a en sortant
+d'un rêve, demanda:
+
+--Où sommes-nous?
+
+--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph Lacrisse.
+
+Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue
+Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc déchiré entre ses
+doigts nus, les paupières mi-closes et les lèvres entr'ouvertes,
+frissonnait encore de cette ardente et douce étreinte, qui,
+rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle
+à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que
+cette lettre communiquait à son aventure intime une grandeur nationale
+et la majesté de l'histoire de France.
+
+
+
+
+XI
+
+
+C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un
+petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long
+desquelles il descendait péniblement. Le fils du duc Jean, Henri de
+Brécé, président du Comité exécutif, assis à son bureau, devant une
+feuille de papier blanc, faisait d'un pâté d'encre un ballon, en y
+ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le
+mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait
+très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des
+drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image.
+Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des
+dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et
+des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
+cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive
+l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de
+Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort
+composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir,
+tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des
+brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs.
+Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité
+départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la
+liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
+front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du
+Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et
+chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en
+finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce
+Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'_Union
+Générale_.
+
+--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De
+jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous
+avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise,
+libres de nos mouvements.
+
+Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de
+la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui
+n'étaient plus. Et il poursuivit:
+
+--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le
+gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police.
+
+--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est
+plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire.
+
+--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous
+étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une
+situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
+Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les
+déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense
+de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi
+bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les
+populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le
+soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion.
+Le service n'est pas mince!
+
+--Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut
+lui rendre cette justice.
+
+--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.
+
+--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous
+étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous
+cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions
+au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme.
+Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas
+tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est
+quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle
+était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation
+royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié
+«Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots
+assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était
+fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous
+faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il
+nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du
+moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi
+essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O
+temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes,
+antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon
+villageois.
+
+»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content;
+avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr
+qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai
+ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce.
+C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait
+cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de
+verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux
+maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie.
+Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des
+collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent
+indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un
+air malin. C'est énervant!
+
+--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé.
+
+--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne
+le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas.
+Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement,
+pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle,
+sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits,
+mes petits agneaux.
+
+--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez
+dans son registre.
+
+--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il
+y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous
+lui devons une fameuse chandelle.
+
+--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme
+Déroulède.
+
+--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien
+tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis
+reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le
+vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup,
+au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de
+se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la
+République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas
+sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce
+pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que
+c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains.
+D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le
+croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de
+notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement.
+Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter
+les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était
+dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous
+Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles
+n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité.
+
+--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache,
+évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires
+intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera
+pas.
+
+--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais êtes-vous sûr qu'il ne
+durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements
+impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de
+gouvernements populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes
+entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises exprès. Est-ce
+que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le
+gouvernement? Croyez-vous, Brécé, que les populations pleureront
+d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan,
+une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez
+acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet
+de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
+tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mêmes. Nous
+disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons
+raison de le dire; nous aurions tort de le croire.
+
+--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse
+du gouvernement, qui ne sera pas obéi.
+
+--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des
+gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus.
+
+--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa
+disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un seul!
+
+--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés
+tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Méditez cette
+parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains
+gouvernent mal, mais ils se défendent bien.»
+
+Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un
+second pâté d'encre en coléoptère par l'adjonction d'une tête, de deux
+antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre,
+leva la tête et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre
+jeu, l'armée, le clergé....
+
+Henri Léon l'interrompit:
+
+--L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons
+bouchers, tout le train de plaisir de la République, quoi!...
+Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien
+arrête la machine.
+
+--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!....
+
+--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il
+était nationaliste pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait
+retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de
+réussir. Ce n'était pas son intérêt de rétablir la monarchie. Dame!
+qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne pouvions pourtant
+pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée;
+pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il
+n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le mécanicien. Le
+Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la
+machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
+train de la République est conduit par un mécanicien fantôme. On ne le
+voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.
+
+»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la
+veulerie générale. Je veux vous rapporter à ce sujet une parole
+profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les
+antisémites, des manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes
+traversaient les boulevards en criant: «Panama! démission! Vive
+l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
+général Decuir tenaient la tête, huit reflets au chapeau, un oeillet
+blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les
+meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les
+choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été bien
+fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels
+poings, et quels gourdins!
+
+»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes
+moins nombreuses et moins brillantes que les nôtres, aguerries
+cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de
+«Vive la République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos
+adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même
+de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
+d'expirer, la colère des sergots, qui formaient précisément à cette
+heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de laine
+noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure,
+animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le front de la
+contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents
+travaillait les derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de
+mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner les débris
+méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot.
+C'était l'ordre de ces jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à
+l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire respecter
+sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y
+pouvait-il, n'y voulait-il rien changer?
+
+Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien
+que solide et pleine, se dissipait, s'évanouissait presque, dans
+l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple
+spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant;
+il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de coucher cet hiver à
+l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je
+crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
+rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
+spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent,
+en rendant la répression sympathique, à répandre sur l'avènement du
+Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout à fait.
+En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
+bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intérêt à
+voir grandir le mécontentement général.
+
+»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande
+semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'exécutait de point en
+point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et
+en queue par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen
+Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et, par grandes
+enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner
+l'angle de la rue Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots
+qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit coin bien
+tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les
+syllabes «Pa-na-ma». C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se
+blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il
+n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous
+nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
+à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les
+cortèges. Nous avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin,
+vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça lie, ça crée une
+sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un
+libertaire, protéger Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre.
+Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être acclamé par
+Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions
+publiques réclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce
+bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se
+fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas
+les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec
+courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!» pour le
+faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était
+pas utile. Je ne dis rien. Nous étions bien calmes, l'un à côté de
+l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes,
+qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la
+plupart, ayant été préalablement assommés, ils traînaient aux bras des
+agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le nombre un
+député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
+manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! maman!...»
+un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez, une
+fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang
+impur.... J'en remarquai surtout un, qui était bien plus respectable
+et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de
+professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu
+s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics des
+paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris
+que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous
+de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et
+comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il
+sautillait sous les coups d'une façon tout à fait ridicule, et il
+montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue
+était lamentable. Il avait cet air de submergé que prennent les myopes
+quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la détresse
+infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que
+par des poignes solides et des semelles ferrées.
+
+»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien
+qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de soupirer et de dire:
+
+»--C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de
+cette manière-là dans une république.
+
+»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux.
+
+»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux.
+C'est triste. Mais ce n'est pas là le vrai malheur. Le vrai malheur,
+je vais vous le dire, c'est l'avachissement public.
+
+»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait
+tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle
+me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps
+à autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet!
+A bas les voleurs! à bas les juifs! vive l'armée!»; il s'en dégageait
+une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
+d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo
+poursuivit avec une mélancolie philosophique:
+
+»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les
+républicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en
+souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les
+césariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour
+qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif. On
+arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
+des royalistes d'être arrêtés, personne ne bougera non plus. Vous
+pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer,
+vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède.
+
+»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la
+profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque
+ostentation:
+
+»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette
+différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de
+sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous
+jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires.
+
+»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit:
+
+»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais
+quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du
+chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je
+vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la
+popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu
+porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi
+populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre
+prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la
+foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt
+l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté.
+
+»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de
+calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue,
+qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans
+une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui
+permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta:
+
+»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une
+bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être
+une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude
+supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie
+avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles
+n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis
+en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de
+Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les
+réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation
+du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle
+d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés
+ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y
+arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide
+que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique,
+tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de
+l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à
+votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
+défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils
+assez gélatineux!
+
+»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!»
+plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.»
+
+Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda
+si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute.
+
+--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on
+voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en
+parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne
+fait pas boire un âne qui n'a pas soif.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce
+dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour
+ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique,
+elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette
+parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des
+éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en
+témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût
+distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph
+Lacrisse.
+
+Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux
+semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la
+Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot
+et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage
+couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure
+dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue
+Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes
+les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont
+s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y
+avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche,
+charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il
+était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les
+lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait
+possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle
+savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle
+savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de
+«décerveler» un préfet de première classe et les principaux
+républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette
+entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce
+qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à
+présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne
+l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une
+ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé,
+positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il
+l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre.
+Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il
+restait là, en observation.
+
+Il lui dit sans se retourner:
+
+--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne
+vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le
+devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.
+
+--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette.
+
+La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia
+et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de
+lierre.
+
+--L'acacia, si vous voulez.
+
+--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?
+
+--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme?
+
+--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je
+suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux
+agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien
+les avoir semés.
+
+--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?
+
+--A qui?
+
+--Je ne sais pas... au gouvernement....
+
+Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation.
+Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il
+revint à elle, un peu rasséréné.
+
+--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je
+vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés,
+mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un
+grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit
+avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient
+de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils
+étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me
+disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.»
+Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je
+me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me
+protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était
+tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels.
+Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les
+misérables!
+
+Il retourna à la fenêtre.
+
+--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué
+son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!...
+Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour
+vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi.
+Vous si charmante, si délicieuse!...
+
+Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses
+profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la
+pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter.
+
+--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.
+
+--Il me semble que si je ne vous aimais pas....
+
+--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue?
+
+--Non, mon ami.
+
+Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait
+pas l'oreille aux bruits du monde extérieur.
+
+--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit,
+l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre
+mille.
+
+Et il retourna à la fenêtre.
+
+Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu
+sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et
+difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il
+devenait ombrageux. Tout l'irritait.
+
+Elle eut le malheur de lui dire:
+
+--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour
+demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.
+
+Il éclata:
+
+--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race,
+celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire
+intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à
+profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres
+ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des
+conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des
+conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein?
+
+Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans
+inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait.
+Elle garda le silence.
+
+Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table
+de nuit.
+
+--Si l'on vient m'arrêter... dit-il.
+
+Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les
+juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les
+parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les
+fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol.
+Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_:
+
+--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent
+et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de
+Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer
+les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la
+devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera
+simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés
+sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce
+ne sera pas trop tôt.
+
+Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne
+croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois
+l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de
+ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit:
+
+--Vous avez de beaux cils.
+
+Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières.
+
+Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme
+heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph
+soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de
+l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un
+soupir, elle lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à
+l'heure!
+
+--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois
+dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est
+dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté
+nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire
+coffrer tous.
+
+--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?
+
+--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais
+j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le
+gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la
+gueuse, je ne serai pas tranquille.
+
+Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras,
+comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs
+humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche
+ardente et fraîche:
+
+--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez,
+j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu
+qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut
+plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres
+penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui
+n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas,
+la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le
+dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que
+des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a
+des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami,
+vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la
+chapelle de saint Antoine.
+
+Lui, pensif et grave:
+
+--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit
+public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des
+populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.
+
+Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.
+
+--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la
+campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est
+l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du
+meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a
+été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a
+dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de
+charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société?
+
+Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne
+semblait pas entendre.
+
+Il précisa sa pensée:
+
+--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs,
+apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce
+chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier
+sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres
+francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France.
+Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans
+l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être
+désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du
+Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour.
+
+Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression
+pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait
+point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent
+à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si
+beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait
+ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans
+Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de
+revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de
+l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de
+parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace:
+
+--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette,
+elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles
+enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil.
+Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental:
+
+--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.
+
+Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de
+détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il
+murmura avec une mauvaise grimace:
+
+--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La
+caque sent toujours le hareng.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg
+était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre
+MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de
+Marguerite d'Angoulême.
+
+--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin
+dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que
+vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai
+volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la
+bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être
+montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté
+d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la
+moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à
+l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été
+la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée
+en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si,
+vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit
+dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est
+certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et
+sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je
+croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et
+qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté
+plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle
+ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour
+d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et
+des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je
+vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre.
+
+Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit:
+
+LE BUREAU
+
+«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à
+l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec
+le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite
+d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de
+leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans
+des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens
+et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.
+
+»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont
+il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des
+raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il
+n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le
+public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa
+crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge.
+Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les
+feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des
+injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus
+souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments
+intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité
+vint de l'instinct populaire.
+
+»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par
+eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se
+faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la
+parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les
+bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était
+aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin
+bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la
+cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
+luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
+frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force
+et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à
+cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de
+l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que
+tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête
+avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le
+grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou
+mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des
+écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des
+travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le
+traître qu'il fallait sauver?
+
+»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est
+qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de
+manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de
+bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air
+militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours
+pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
+infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le
+sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de
+chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis,
+la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent
+suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces
+sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des
+gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs
+jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns
+des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
+louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de
+la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur
+lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.
+
+»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à
+la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire
+avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait
+et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit
+modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on
+goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des
+genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes
+pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres
+prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public,
+distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles
+étaient divulguées.
+
+»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère,
+sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à
+képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents,
+ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et
+trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout
+l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle
+a suscité aussi de beaux caractères.
+
+»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait
+nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et
+de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine,
+d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers
+les plus intelligents de l'armée.
+
+Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût
+lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier
+des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le
+plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu
+railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur
+de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à
+vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont
+la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la
+solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à
+se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de
+renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois
+comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel,
+faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou
+devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus
+humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
+l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la
+vie.
+
+»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un
+jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en
+avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par
+menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant
+l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes.
+Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit
+avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son
+oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la
+frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre
+raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.
+
+»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre
+sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut
+l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la
+tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans
+désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme
+qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un
+moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les
+menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.
+
+»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir
+l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter
+des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés
+dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette
+terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie.
+Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de
+fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un
+sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et
+des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.
+
+»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses
+persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent
+et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de
+sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes,
+ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes
+et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est
+eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers,
+prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont
+vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les
+grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que
+s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers
+des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de
+pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la
+fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était
+venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je
+crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
+de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de
+cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces
+hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule
+ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
+simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment
+n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait
+dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai
+que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois
+qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme
+silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de
+le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine
+arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur.
+Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au
+jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de
+faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont
+permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se
+montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il
+est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la
+garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner
+que de l'admiration.»
+
+M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de
+Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et
+splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages
+pareils à des lames de cuivre rouge.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son
+collègue Jumage.
+
+Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même
+heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un
+inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble.
+Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au
+même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
+contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces
+deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu
+qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et
+de l'autre fussent égaux.
+
+Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se
+poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre
+fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui
+troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût
+professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire
+dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme
+à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur.
+Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais
+quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit
+par sympathie.
+
+Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut
+que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours
+de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais
+parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité
+dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens,
+par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
+honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le
+contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
+nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le
+parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation
+française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait
+pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
+systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire
+latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
+n'avait pas toujours raison.
+
+Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un
+système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance.
+Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que
+celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le
+voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais
+jours.
+
+Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
+brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que
+Lucien connaissait.
+
+--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?
+
+--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites
+par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes
+filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les
+_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.
+
+--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune
+importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...
+
+--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première
+fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent
+conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa
+Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous
+avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.
+
+--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète,
+c'est sans importance.
+
+Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la
+main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret
+replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le
+papier sur la table.
+
+--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait
+mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis,
+beaucoup d'ennemis....
+
+--Flatteur! dit M. Bergeret.
+
+Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:
+
+Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
+en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants
+de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la
+nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas
+surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir
+comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le
+ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer
+comme professeur.
+
+Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:
+
+--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
+peine. C'est si peu de chose!
+
+--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me
+laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et
+véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
+beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen
+Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M.
+Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons
+connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans
+la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par
+un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien
+y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle
+récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus
+haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que
+l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée
+dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander.
+
+Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire
+dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper
+les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés
+appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent
+plaisir. Le tirant par la manche:
+
+--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai
+blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les
+plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te
+pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve
+énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à
+ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?
+
+--Je n'en doute pas.
+
+Et après un moment de silence, Jumage reprit:
+
+--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu
+peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le
+conseille pas. Il serait acquitté.
+
+--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans
+la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des
+éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à
+mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
+jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un
+Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la
+Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des
+cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit
+de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du
+mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc
+très probable que mon diffamateur serait acquitté.
+
+--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
+comptes-tu faire?
+
+--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures
+de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les
+journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
+poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la
+condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis
+par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par
+la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait
+contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
+vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....
+
+--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.
+
+--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put
+rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui
+avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force
+d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la
+haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à
+la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de
+notre cause.
+
+--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes
+pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée
+contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes
+exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes.
+Tout le pays est avec nous.
+
+--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux
+apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la
+justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux
+témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je
+n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
+trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.
+
+»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance
+publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces
+brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de
+sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un
+Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice,
+l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la
+puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des
+institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et
+d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice
+étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les
+pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un
+délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous,
+comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges
+barbares.
+
+»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de
+solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis
+comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle
+peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous
+fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes
+vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est
+vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une
+revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos
+erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec
+étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes
+détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti
+énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et
+s'écroule de lui-même.
+
+»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent!
+La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences
+mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites,
+parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables
+échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe
+pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse
+de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs
+disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un
+instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des
+plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.»
+
+Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
+Luxembourg, le jeune M. Goubin.
+
+--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je
+l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège
+du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires
+courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:
+
+--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon
+royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous
+aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion,
+maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du
+Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses
+ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils
+aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux
+écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se
+syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard
+et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un
+des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité
+départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans
+notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre
+Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à
+Gustave Dellion.
+
+--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des
+fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et
+Draguignan. Voulez-vous Guéret?
+
+Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:
+
+--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il
+procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du
+préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât.
+
+Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était
+impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé.
+Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers
+souscripteurs des listes Henry.
+
+Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département;
+Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la
+dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise,
+étendit le bras et dit d'un ton tranchant:
+
+--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni
+Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.
+
+Lacrisse et Brécé se récrièrent.
+
+--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra
+pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau
+fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura
+maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale.
+
+--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit
+dédaigneusement Brécé.
+
+--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le
+chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire.
+Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi
+donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir
+d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la
+Maison de France.
+
+»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet
+blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au
+Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des
+cérémonies?
+
+Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront
+laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera
+mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le
+chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à
+présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un
+prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses
+d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux
+précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons
+aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs
+dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les
+déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
+Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en
+plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je
+sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait
+remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les
+dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend.
+N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus
+fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux
+seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à
+la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la
+république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il
+nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un
+siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la
+part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles
+qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront
+les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les
+dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France,
+savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos
+Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme
+des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince
+cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des
+ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les
+guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler
+de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas
+même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un
+émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la
+police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que
+Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne
+serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera
+roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les
+chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés
+ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se
+reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra
+un adversaire farouche.
+
+»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait
+le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la
+pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges,
+grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du
+Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc
+Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé.
+Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?
+
+»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne
+voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra
+pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des
+mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire
+de l'opposition.
+
+»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en
+ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute
+nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de
+goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins
+royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le
+duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il
+ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
+Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet
+breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres
+libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des
+ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront
+à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement.
+Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la
+monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est
+aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie
+introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au
+moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le
+portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me
+charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après
+quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.
+
+Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui
+suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une
+bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que
+Guéret et Draguignan.
+
+--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
+soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que
+c'est le pied à l'étrier.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous
+les châtelains industriels et financiers de la région à une fête de
+charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château
+de Montil, que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous
+Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles,
+sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt
+français de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune
+invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des
+parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq
+ans déjà, elle était toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi
+que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement
+de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère.
+Cependant elle n'était point ambitieuse, et son inclination naturelle
+la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état
+modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à
+paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait poussée chez les
+Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la
+liste des invités à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené
+à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se
+disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et
+boire avec des cochers.
+
+Le programme de la fête comportait une représentation de _Joconde_ par
+des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fête vénitienne
+sur l'étang, des illuminations.
+
+C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte,
+dans une extrême confusion. La petite troupe répétait la pièce dans la
+longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons
+portaient avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de
+Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles.
+
+M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le
+parc, les charpentiers assujettissaient à grands coups de maillet les
+fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique, mettait en
+scène.
+
+--A vous, duchesse.
+
+Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui
+restait au pouce, descendirent sur le clavier.
+
+--La, la...
+
+Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont:
+
+--Laissez-moi boire mon cocktail.
+
+Lorsque ce fut fait, Largillière reprit:
+
+--Allons, duchesse!
+
+ Tout me seconde,
+ Je l'ai prévu...
+
+Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
+améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la
+duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt:
+
+--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la
+poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!...
+Tandis que moi, regardez!
+
+Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap:
+
+--Moi, j'ai tout ôté.
+
+Elle fit demi-tour.
+
+--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à
+vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se
+compense.
+
+Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le
+cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des
+perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit
+sèchement:
+
+--Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable!
+
+--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière.
+
+ Tout me seconde,
+ Je l'ai prévu;
+ Pauvre Joconde!
+ Il est vaincu.
+
+--Passez, monsieur Quatrebarbe.
+
+M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le
+recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du
+bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait
+ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux.
+
+--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière.
+
+--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier
+s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille:
+
+--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle
+fera tout manquer.
+
+Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses
+et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois".
+
+--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place.
+
+Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de dire que ce
+n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans
+les petits coins et lui murmurait:
+
+--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je
+sens que j'en mourrais.
+
+Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot
+tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce
+qu'elle n'avait pas donné d'argent pour la cause. Il alla d'un pas
+très roide se joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier,
+avec conviction, chantait:
+
+ Dans un délire extrême,
+ On veut fuir ce qu'on aime.
+
+Le petit Bonmont s'approcha de sa mère:
+
+--Maman, méfie-toi de Lacrisse.
+
+Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de négligence affectée:
+
+--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus sérieux qu'on n'est
+ordinairement à son âge; il est occupé de choses importantes; il...
+
+Le petit baron haussa ses épaules d'athlète bossu.
+
+--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a
+demandé de l'aider à t'extirper le chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre
+je ne vois pas que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
+mille francs c'est une somme!
+
+René Chartier chantait:
+
+ On devient infidèle,
+ On court de belle en belle.
+
+Un domestique apporta une lettre à la baronne. C'était les Brécé qui,
+forcés de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à
+la fête de charité et envoyaient leur obole.
+
+Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais sourire et
+demanda:
+
+--Et les Courtrai?
+
+--Ils se sont excusés hier, ainsi que la générale Cartier de Chalmot.
+
+--Quelles rosses!
+
+--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.
+
+--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous.
+
+Ils examinèrent la situation. Elle était mauvaise. Terremondre n'avait
+pas, comme à son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses
+tantes, toute la nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
+industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait des prétextes
+pour se dérober. Le petit Bonmont conclut:
+
+--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas
+d'erreur.
+
+A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage,
+éternellement noyé dans un sourire d'amante, s'assombrit.
+
+A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre,
+la voix de Largillière:
+
+--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts.
+
+--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si
+nous remettions la fête, puisqu'elle ne doit pas réussir?
+
+--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta
+nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taillé pour
+la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais...
+
+--Mon enfant...
+
+--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout.
+
+La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure:
+
+ On pense, on pense encore
+ A celle qu'on adore,
+ Et l'on revient toujours
+ A ses premières a...
+
+Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M.
+Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les
+bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la
+cheminée monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les
+amours des nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, montrant une
+petite poche de son corsage:
+
+--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher.
+Tenez!... voilà, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII.
+
+Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes
+pincettes.
+
+René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le
+piano et déclara qu'il rendait son rôle.
+
+--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
+soupirant la baronne à son fils.
+
+--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut
+savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien à Lacrisse.
+
+--Ne rien dire à Lacrisse!
+
+--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha
+du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un
+autre cocktail, il répondit très doucement:
+
+--Fichez-moi la paix.
+
+Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à
+l'écart, et il lui parla quelque temps à voix basse. Il avait l'air
+grave et convaincu.
+
+--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse
+royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la République et sauver
+la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet
+avis. Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs
+dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.
+
+Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.
+
+--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint
+son offrande patriotique à celle des trois dames françaises, qui se
+montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il,
+qu'il témoignera sa gratitude par une lettre autographe.
+
+--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.
+
+Et après un court silence:
+
+--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai,
+dites-leur de venir à notre petite fête.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
+fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
+porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais
+pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
+logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches
+conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce
+que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient
+plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret
+gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant
+plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon,
+qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les
+mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des
+reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient
+tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands,
+cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux,
+drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement
+universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des
+moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des
+difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient
+point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples,
+ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit
+assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas
+agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.
+
+Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:
+
+--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
+l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse
+d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au
+fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau
+l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une
+moitié d'âme.
+
+--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.
+
+--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère
+Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en
+l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et
+celui qui la fait. J'ai mal agi.
+
+--Je ne crois pas, dit Pauline.
+
+--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
+philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
+apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
+m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix
+de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que
+le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
+genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le
+bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux
+Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de
+bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une
+parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la
+richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et
+convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la
+civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce
+monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot
+exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me
+suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel!
+_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._
+
+»Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique
+erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et
+qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le
+plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de
+tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure
+répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est
+contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité.
+
+--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.
+
+--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la
+bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
+Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est
+inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin.
+C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère
+Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées
+dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce
+nom avait été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus
+ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on
+disait _bénéficence_. C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve
+pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par
+les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société
+beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de
+prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
+des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale
+qu'ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées.
+La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et
+non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil,
+honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans
+la production et le partage des fruits.
+
+»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
+que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement
+qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité
+véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle
+bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase
+plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est
+Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l'Assemblée
+nationale dans la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa
+plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la
+pensée. Nous n'avons rien en propre que nous-mêmes. On ne donne
+vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette
+offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur
+autant que la communauté.
+
+--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
+beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus
+convenable.
+
+--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
+peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce
+qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il
+est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa
+mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit
+donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce
+qu'il n'a pas assez reçu.
+
+--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
+Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de
+paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
+naturellement et que c'est la société qui les rend méchants?
+
+--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
+répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu
+à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort
+une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore
+où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps
+est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux
+qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux
+et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence
+durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront
+pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même
+nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
+nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je
+crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins
+misérables, que les progrès de l'industrie déterminent à la longue
+quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que
+l'aubépine transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses
+épines en fleurs.
+
+--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline
+en s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père
+le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de
+fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à
+bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec
+les hommes de bonne volonté la république nouvelle.
+
+M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore.
+
+--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun
+recevrait le prix de son travail.
+
+--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec
+candeur.
+
+Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse:
+
+--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans
+raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir
+comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous
+était possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à
+mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou
+d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de
+haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir.
+
+Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square
+de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté
+sur le trottoir.
+
+--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix
+sous à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous
+serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le
+bras allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais
+franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce
+truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on
+fait.
+
+--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans
+ta république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son
+travail?
+
+--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à
+disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le
+dispose à l'évanouissement final. Il rentrera dans le néant avec
+facilité.
+
+--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre.
+
+--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute
+d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier
+mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma république.
+Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de
+riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.
+
+--Nous serons tous heureux, mon père.
+
+--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même
+temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le
+mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le
+bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont
+aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source
+profonde dans la nature et l'un ne saurait être tari sans l'autre.
+Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La
+souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant
+sur nos cordes, les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du
+bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence.
+Mais aux maux inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes
+qui résultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux
+artificiels qui résultent de notre condition sociale. Les hommes ne
+seront plus déformés par un travail inique dont ils meurent plutôt
+qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne
+dévorera plus les corps par millions.
+
+»Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine
+qui a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement à
+la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure,
+deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme?
+Écoute. L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite
+étoile subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien
+émerveillé, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée
+vaincre sans se laisser connaître, la force mystérieuse et captive,
+l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en
+bouteille et dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la terre
+de leur réseau, l'électricité portera sa force, son aide, partout où
+il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer où le père et
+la mère et les enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve.
+La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes,
+deviendra domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non ce
+n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les
+manivelles, les glissières, les volants s'humanisent, si les hommes
+gardent un coeur de fer.
+
+Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore.
+Un jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un
+ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire,
+mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse
+qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle
+abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera
+généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit
+aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui
+son armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh
+bien! s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette
+joie. Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de
+richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une
+statue de bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en
+recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on
+hissait par une poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon
+dénouait la corde à son tour et prenait dans le panier selon ses
+besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par
+l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le maître-ouvrier de
+partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma
+république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à
+tous.
+
+--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité.
+
+--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à
+tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière
+appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du
+jour. Après les travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en
+dépit des efforts violents des individus pour saisir et garder des
+trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre
+nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent
+indistinctement à tous les hommes. Et dans notre société même ne
+vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides,
+routes, fleuves, forêts autrefois royales, bibliothèques, musées,
+appartiennent à tous? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux
+chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi
+qu'au riche si je sais mieux en jouir. La propriété collective, qu'on
+redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille formes
+familières. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des
+avantages qu'elle procure.
+
+Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte
+autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne sont point pressés de devenir
+socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la
+propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute
+propriété, acquise par un effort individuel, n'a pu naître et
+subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et
+puisque la propriété privée est de source sociale, ce n'est point en
+méconnaître l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la
+communauté et la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement.
+Et qu'est-ce que l'État?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de
+répondre à cette question:
+
+--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis
+derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller
+pour lui.
+
+--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours
+incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je
+découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas
+comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon
+avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre
+volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux
+et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes
+lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il
+administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins
+précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne
+sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous. Anéanti par son
+universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus
+méchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de
+déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la propriété
+individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et
+beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il
+a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les
+dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas,
+puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il
+n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à
+l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que
+je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en l'identifiant à
+toute l'activité sociale.
+
+»Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais
+d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et
+Auguste Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les
+données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier
+des grands hommes.
+
+»Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes
+d'action qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée
+crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous
+laissons après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma
+fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient
+nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille
+âmes, est véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne
+correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et
+dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile
+qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes
+précèdent sa fin et l'annoncent.
+
+»La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa
+d'y représenter le savoir et la noblesse, d'y défendre par l'épée le
+laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des
+membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution
+imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans
+la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que
+tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils
+produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement répartie?
+Qui peut croire enfin à la durée de l'iniquité?
+
+--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde?
+
+--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.
+L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien
+qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les
+violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela
+le monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en
+respect? Seule, sans armes et nue, la pensée.
+
+Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre
+social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles.
+Un géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces
+traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes
+traînés dans les vallées, cette flore des froides contrées et ces
+animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces
+apparences de cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions
+multiples et prolongées, et que ces grands changements, produits avec
+la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même
+soupçonnés par les innombrables générations des êtres animés qui y
+assistèrent. Les transformations sociales s'opèrent, de même,
+insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un
+cataclysme futur, un changement commencé avant sa naissance, qui
+s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra
+sensible que dans un siècle.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des
+Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait
+les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore
+posée. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer,
+agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux électeurs dans le
+département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby,
+Mannequin et Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le
+comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond, ancien magistrat et
+le boucher Lafolie.
+
+Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait.
+Les sénateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du
+département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens
+de ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui
+remontaient à la fondation de la République et se rattachaient au nom
+légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus
+avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une
+clientèle nombreuse et disciplinée. Ces hommes publics, contemporains
+des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une
+fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences
+de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes,
+ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre
+témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez
+l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué
+Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre,
+le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes,
+Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres
+et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage
+s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte
+de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient
+voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu
+que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter
+l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département.
+Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement
+combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin
+d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à
+Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats
+dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il
+est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où,
+compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il
+laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se
+faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa
+fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce
+cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se
+faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne
+traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il
+préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était
+redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il
+était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va
+couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin:
+
+--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à
+Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au
+pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée?
+
+Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de
+décapiter la liste républicaine.
+
+Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le département par
+madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les
+sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était
+habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux
+dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des
+congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères,
+obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait
+donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel
+Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des
+faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus
+de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin
+n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand _la Croix_
+publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la
+République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de
+porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces
+gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa
+femme:
+
+--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de _la
+Croix_ dans le département.
+
+A quoi madame Worms-Clavélin répondit:
+
+--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les
+sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici.
+
+--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un
+peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa
+ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme,
+faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin,
+plongé dans de sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés et
+fumants, sur les bras des fauteuils.
+
+C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton,
+frère cadet de Panneton de La Barge, était dans les fournitures
+militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette
+armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il
+était nationaliste gouvernemental. Il était nationaliste avec M.
+Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand
+on lui disait que c'était impossible, il répondait:
+
+--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
+seulement en avoir l'idée.
+
+Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps
+de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouillés trop
+tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez
+qu'un gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un
+coup de pied et de vous casser les mandibules.» Cette sagesse lui
+venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres
+du ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire
+son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses affaires ni à ses
+plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif,
+toujours entre son usine et Paris, où il avait trois ou quatre
+domiciles.
+
+La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les
+nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla trouver M. le
+préfet Worms-Clavelin et lui dit:
+
+--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous
+être agréable. Je suis donc certain à l'avance de votre assentiment.
+Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
+devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les
+seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé. Rien de plus
+légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de
+mes amis une liste de candidats nationalistes. Le département est
+nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera nationaliste et
+républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi
+l'évêché. Ne me combattez pas. Observez à mon égard une neutralité
+bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la liste Laprat;
+j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne
+vous cache pas que j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera
+encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le
+carreau.
+
+M. Worms-Clavelin répondit:
+
+--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes
+sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intéressante
+communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y
+réfléchirai et j'agirai conformément aux intérêts du parti
+républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du
+gouvernement.
+
+Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement
+s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pièce
+des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que
+Panneton entretenait une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait
+pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de cinquante
+ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait
+spirituel.
+
+Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il
+remontait les Champs-Elysées, songeant à sa candidature, qui
+s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt
+possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tête,
+un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé. M. de Terremondre
+était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux
+en entendant redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait
+Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance à la place de
+Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a
+pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothéqué. Mais cela ne lui
+nuira que dans son arrondissement. Il est à Paris. Je vais le voir.»
+
+A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit venir madame de
+Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds.
+Elle restait fine et mince sous l'épaisse toison. Il la trouva
+délicieuse ainsi.
+
+--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. Comment va M. de Gromance?
+
+--Mais... bien.
+
+Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait
+toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais goût.
+
+--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame?
+J'ai à vous parler de choses sérieuses... d'abord.
+
+--Dites.
+
+--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante
+petite sauvage...
+
+--Ce sont là les choses sérieuses que...
+
+--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose sa candidature
+au Sénat. L'intérêt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste,
+n'est-ce pas?
+
+Elle le regarda avec une légère indignation.
+
+--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr!
+
+--Et républicain?
+
+--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors,
+vous comprenez...
+
+--Ah! chère madame, ces républicains-là sont les meilleurs. Nous
+inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de
+nationalistes républicains.
+
+--Et vous croyez que Dieudonné passera?
+
+--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'évêché et beaucoup
+d'électeurs sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de
+sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
+intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne peut être qu'honorable,
+M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration
+et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin
+nous est favorable.
+
+--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que Dieudonné...
+
+--Vous m'assurez de son acceptation?
+
+--Voyez-le vous-même.
+
+--Il n'écoute que vous.
+
+--Vous croyez?...
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Alors, c'est entendu.
+
+--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails très délicats
+qu'on ne peut pas régler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous
+montrerai mes Baudouin. Venez demain.
+
+Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le numéro d'une rue déserte
+et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est là qu'à une
+distance respectueuse de son appartement légal et spacieux des
+Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit naguère pour un
+peintre mondain.
+
+--C'est donc bien pressé?
+
+--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, qu'il ne nous reste plus
+trois semaines pleines pour faire notre campagne électorale et que
+Brécé travaille le département depuis six mois.
+
+--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que j'aille voir
+vos?...
+
+--Mes Baudouin... C'est indispensable.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Écoutez et jugez-en vous-même, chère madame. Le nom de votre mari
+exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations
+rurales, principalement dans les cantons où il est peu connu. Mais je
+ne puis vous cacher que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans
+notre liste, des résistances se sont produites. Elles subsistent
+encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut
+que je puise dans votre... dans votre amitié, cette volonté
+irrésistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute
+votre sympathie, je n'aurai pas l'énergie nécessaire pour...
+
+--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir vos...
+
+--Oh! à Paris!...
+
+--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'armée. Il faut
+sauver la France.
+
+--C'est mon avis.
+
+--Faites bien mes amitiés à madame Panneton.
+
+--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Il y a dans le petit hôtel de M. Félix Panneton une grande pièce qui
+servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau
+propriétaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de
+curiosités et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y
+disposa avec art, dans un ordre déterminé, des canapés, des sofas, des
+divans de formes diverses.
+
+En entrant, le regard, promené de droite à gauche, rencontrait d'abord
+un petit canapé de soie bleue, dont les bras à col de cygne
+rappelaient le temps où Bonaparte à Paris, comme autrefois Tibère à
+Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canapé, moins étroit, en
+beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois
+parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine,
+couvert de tapisserie de point à la turque; puis un grand sofa de bois
+doré, couvert de velours cramoisi ciselé, avec son matelas pareil,
+provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement
+rembourré, en satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas
+chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, très bas, qui,
+tout baigné d'une ombre rose, touchait à la chambre des Baudouin, à
+gauche.
+
+Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces sièges,
+chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux à son
+caractère moral et à l'état présent de son âme. Panneton, dès l'abord,
+observait les amies nouvelles, épiait leurs regards, s'étudiait à
+deviner leurs préférences et prenait soin de ne les faire asseoir que
+là où elles voulaient être assises. Les plus pudiques allaient droit
+au petit canapé bleu et posaient leur main gantée sur le col de cygne.
+Il y avait même un haut fauteuil de velours de Gênes et de bois doré,
+trône autrefois d'une duchesse de Modène et de Parme, qui était pour
+les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le
+canapé de beauvais. Les princesses étrangères marchaient d'ordinaire
+vers l'un ou l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse des
+meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui
+restait à faire. Il était en état de garder toutes les convenances,
+averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la
+succession nécessaire de ses attitudes, et aussi d'éviter à la
+visiteuse comme à lui-même des stations longues et inutiles entre les
+politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses démarches en
+prenaient une sûreté et une maîtrise qui lui faisaient honneur.
+
+Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut
+gré. Sans regarder seulement le trône de Parme et de Modène, et
+laissant à sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le
+beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la
+petite noblesse agricole du département, un peu traîné avec de petits
+jeunes gens mal élevés. Mais le sens de la vie lui venait. Les
+embarras d'argent avaient beaucoup exercé son intelligence et elle
+commençait à comprendre le devoir social. Panneton ne lui déplaisait
+pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très noirs
+collés aux tempes, de gros yeux hors de la tête, un air d'amoureux
+apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin
+de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle eût préféré un
+superbe garçon, mais elle était encline à la gaieté facile, disposée à
+l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses
+et par une certaine laideur. Après un moment de gêne bien naturelle,
+elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni même très ennuyeux.
+
+Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la duchesse et de la
+duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de
+s'arrêter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des
+Baudouin.
+
+Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre était, comme ces
+tableaux du peintre érotique, toute jonchée de vêtements de femme et
+de linge fin.
+
+--Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux...
+
+--Parfaitement.
+
+Il possédait _le Jardinier galant_ et _le Carquois épuisé_, deux
+petites gouaches qu'il avait payées soixante mille francs pièce à la
+vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par
+l'usage qu'il en faisait.
+
+Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et même un peu
+mélancolique, cette fine, élégante, coulante figure de femme, et il
+goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui
+s'avivait à mesure qu'elle revêtait pièce à pièce son caractère social
+avec ses vêtements.
+
+Elle demanda la liste des candidats:
+
+--Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; docteur
+Fornerol; Mulot, explorateur.
+
+--Mulot?
+
+--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le père Mulot l'envoya
+faire le tour du monde. Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un
+candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il ouvrira des
+débouchés nouveaux à leurs produits. Et surtout ils sont flattés.
+
+Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle voulut connaître
+la proclamation aux électeurs sénatoriaux. Il la lui résuma et en
+récita les passages qu'il savait par coeur.
+
+--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et les nationalistes
+purs n'ont pas assez insisté sur l'apaisement. Ensuite nous
+flétrissons le parti sans nom.
+
+Elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?
+
+--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires,
+c'est le nôtre. Il n'y a pas d'équivoque possible... Nous flétrissons
+les traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent.
+Cela, très utile, pour la petite noblesse ruinée. Ennemis de toute
+réaction, nous répudions la politique d'aventures. La France veut
+résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait l'épée du
+fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et
+tendresse sur son admirable armée nationale.. Il faudra changer un peu
+cette phrase-là.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres manifestes
+électoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de
+l'armée.
+
+--Et vous me promettez que Dieudonné passera.
+
+--Dieudonné ou Goby.
+
+--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez pas plus sûr que ça,
+vous auriez dû me prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre,
+on dirait que c'est la même chose.
+
+--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, Brécé échoue....
+
+--Vous savez, Brécé est de nos amis.
+
+--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brécé échoue avec
+sa liste, et M. de Gromance, en contribuant à son échec, se sera
+acquis des titres à la reconnaissance du préfet et du gouvernement.
+Après les élections, quel qu'en soit le résultat, vous reviendrez voir
+mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il
+soit.
+
+--Ambassadeur.
+
+Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brécé;
+colonel Despautères; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher,
+obtint cent voix en moyenne. La liste des républicains progressistes:
+Félix Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire;
+Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en
+moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne réunit sur son
+nom que cent vingt suffrages. Les trois autres sénateurs sortants,
+républicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.
+
+Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à soixante voix.
+
+Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, sénateurs sortants
+radicaux, et Félix Panneton, républicain progressiste, furent élus.
+
+
+
+
+XX
+
+
+--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M.
+Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son
+lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons,
+toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées,
+de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses
+mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes,
+tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de
+toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux
+de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les
+arts et métiers de l'univers.
+
+--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette
+immense Exposition?
+
+--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à
+la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci
+n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de
+considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la
+consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire,
+l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin,
+un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
+d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et
+Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on
+ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet
+tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville
+retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils
+étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait:
+
+»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par
+sa lâcheté.
+
+»Et Jean Mouton répondait:
+
+»--J'aimerais assez une guerre navale.
+
+»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à
+l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur
+terre et sur mer? Qui nous en empêche?
+
+»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que
+quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les
+traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est
+nécessaire.
+
+»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre
+que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis.
+
+»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien
+tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas
+s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les
+bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère.
+
+»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque
+élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le
+candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains
+plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le
+gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage
+obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet,
+il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux
+dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de
+gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé.
+
+»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien
+qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la
+moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des
+papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une
+telle moinerie pullule en ce pays et le dévore!
+
+»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et
+vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et
+douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous
+souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de
+l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous
+assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux
+Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français»,
+c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces
+trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple
+au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de
+sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des
+produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une
+large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la
+France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers,
+étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le
+système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que
+l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit
+nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean
+Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères
+s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande
+foule de menus bourgeois et de limonadiers.
+
+»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec
+innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus
+d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous
+deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur
+candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je
+vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps,
+menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
+d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi
+la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres
+supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques,
+syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et
+les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux
+Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des
+Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et
+pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la
+possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne
+de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs
+en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un
+tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et
+vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie,
+Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous,
+feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les
+Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas
+qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet
+de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie
+entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons,
+fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne
+d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie;
+je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui
+les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane,
+Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui,
+revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes
+pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
+Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque;
+et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables
+crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de
+gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et
+vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous
+atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant
+de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un
+jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après
+cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre
+la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses
+papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance
+du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir
+préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa
+vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord
+avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait,
+conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait
+bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand
+il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les
+tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit
+pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un
+constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de
+cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette
+manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le
+féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se
+nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme
+d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les
+cafés-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_,
+obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885.
+
+Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse
+se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque
+moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la
+royauté légitime, et que la troisième République n'est pas
+sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand
+soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime.
+Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui
+témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en
+sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables.
+Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de
+non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on
+m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on
+n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant
+de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les
+condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient
+pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été
+déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des
+civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange.
+
+A quoi d'excellentes gens m'ont répondu:
+
+--On se défend comme on peut.
+
+Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à
+renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était
+impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui
+avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des
+prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la
+malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux,
+entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la
+République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus
+conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi
+revenir avec les hirondelles.
+
+Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés
+dans le dessein de les offrir au Prince pour rentrée à Paris, par
+l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère
+Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro.
+Elle n'eut point la douleur de les vendre à perte. Elle fit même un
+petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces
+six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus
+revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette
+royauté dont ils devaient conduire le triomphe.
+
+Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une
+curiosité limitée, siégeait longuement.
+
+Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la
+naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitté,
+mais qui retenaient quelques accusés.
+
+--Quels bandits! s'écria-t-il.
+
+--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère.
+Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait
+fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline, mais
+c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait
+aujourd'hui en France.
+
+--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait
+jamais eu beaucoup d'illusions.
+
+Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence.
+
+--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon.
+
+--Comment?
+
+--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous,
+Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être
+enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques,
+naturellement.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la
+monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du
+sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il
+aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros
+à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat,
+qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La
+belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans
+la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous
+parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou
+trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous
+pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à
+gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes
+mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier.
+Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous
+chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous
+congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des
+vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez
+fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez
+commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de
+responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre
+ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et
+de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est
+possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est
+toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger
+quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine;
+on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime
+existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire.
+Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous
+vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de
+votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes
+les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire
+la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher
+ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par
+exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous
+encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre
+renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du
+toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à
+la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les
+bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur.
+
+Lacrisse répliqua sèchement:
+
+--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve
+pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos.
+
+--Je ne plaisante pas.
+
+--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du
+scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action,
+toujours et quand même.
+
+Henri Léon protesta:
+
+--Je vous assure que je suis très sérieux.
+
+--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne
+comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez
+dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait
+de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure,
+à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure
+qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le
+courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il
+ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale,
+mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour
+la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On
+n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est
+vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le
+gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce
+que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne
+suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la
+République, avec l'aide des républicains.
+
+»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les
+nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous étranglerons la gueuse.
+Et tout d'abord il faut travailler les élections municipales.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui
+pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra
+dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était
+violent. On y respirait un amour haineux de la France et un
+patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez
+farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les
+églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations.
+Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui
+était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus
+orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la
+cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se
+mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur
+patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa
+voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages
+par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges,
+qui brillaient sous la voilette.
+
+La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand,
+sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix
+marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner,
+et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la
+police!»
+
+Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère.
+Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la
+Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais
+regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait
+les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les
+républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération!
+O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui
+ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs,
+qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des
+conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.»
+Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches.
+Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi
+de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait
+les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau
+au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la
+police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil
+amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc
+fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des
+choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était
+couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de
+poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un
+sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été
+mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste.
+
+L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut
+de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut
+désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries
+comme candidat aux élections municipales du 6 mai.
+
+C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux
+précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le
+président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire
+triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant,
+Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son
+mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait
+mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il
+n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on
+l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le
+quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous
+nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère
+Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient
+antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On
+pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle
+de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M.
+Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes
+royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
+changement de régime, surtout pendant l'Exposition.
+
+Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son
+drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur.
+Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M.
+Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait
+l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire.
+
+Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le
+temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon
+juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.
+
+--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un
+monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant
+l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer
+républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous
+déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est
+tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer
+nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes
+nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la
+bonne cause que vous soyez élu.
+
+Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui
+exposer la situation et protester de son dévouement.
+
+On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée
+nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme.
+Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du
+gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril
+collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à
+l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le
+service des eaux.
+
+De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était
+dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point
+l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin,
+avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne
+le suivait pas aveuglément.
+
+--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera
+d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits.
+
+Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant
+obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à
+vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment
+cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et
+célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie
+industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il
+devenait un concurrent redoutable.
+
+Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur
+courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin
+d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription
+municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit
+Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de
+républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de
+Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici:
+
+Messieurs les Électeurs,
+
+Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de
+demander compte aux candidats aux élections municipales de leur
+sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du
+pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle
+d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher
+pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au
+pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à
+l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare
+des lois tyranniques, vous voterez tous pour
+
+M. Joseph LACRISSE
+
+AVOCAT A LA COUR D'APPEL
+
+_Candidat de la liberté de conscience et de la République honnête._
+
+Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé d'abord
+désigner un candidat à eux, dont les voix, au second tour, se fussent
+reportées sur Lacrisse. Mais le péril imminent imposait l'union. Les
+socialistes nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent à la
+candidature Lacrisse et firent un appel aux électeurs:
+
+Citoyens,
+
+Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine,
+socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les traîtres! A
+bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la
+République sociale nationaliste!_
+
+Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses
+immeubles, se gardèrent d'intervenir dans une affaire électorale. Ils
+étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres;
+et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des
+amis laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, dans une
+circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette
+circulaire, qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries:
+
+_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux,
+valeurs, et généralement tous objets, meubles et immeubles,
+sentiments, affections, etc., etc._
+
+Messieurs,
+
+C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de
+troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours à
+d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute
+l'armée des francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de
+l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût le candidat des
+incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards.
+
+C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la
+persécution abominable qui sévit si cruellement à cette heure, et que
+vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent
+des pauvres. Votez tous pour
+
+M. Joseph LACRISSE
+
+AVOCAT A LA COUR D'APPEL
+
+_Candidat de Saint-Antoine_
+
+N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur
+imméritée de voir échouer son candidat.
+
+_Signé_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND,
+architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier.
+
+On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le
+nationalisme a porté la discussion des candidatures municipales à
+Paris.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la
+campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme
+Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à
+l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il
+parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par
+la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en
+sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce
+qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
+dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait
+sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques,
+répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti
+était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau,
+on le croyait.
+
+Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et
+très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres,
+semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux
+affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que
+Joseph Lacrisse brillait d'innocence.
+
+Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était
+petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le
+nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre
+d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de
+beauté sensible au petit commerce.
+
+Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et
+jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le
+servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme
+Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le
+pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des
+chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se
+faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui
+l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
+des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
+semblait-il froid, obscur, ennui.
+
+Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la
+petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les
+journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les
+brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il
+saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas
+bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée
+nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant
+qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé.
+Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour
+inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un
+fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle,
+celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable
+armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.»
+C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des
+Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans
+l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
+Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots
+patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne
+produisait pas d'effet.
+
+Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
+Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit
+que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât,
+elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il
+perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se
+dissimulait. Il devenait imperceptible.
+
+Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de
+bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre
+blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des
+pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était,
+disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi
+coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des
+Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph
+Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée.
+
+Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement,
+Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y
+vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté
+dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz
+lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux
+Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent
+tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle
+violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible
+de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage,
+ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et
+d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
+poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral,
+d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une
+inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup
+d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit
+deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux
+de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du
+manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis
+du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.
+
+Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses
+amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer,
+décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M.
+Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille
+trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M.
+Raimondin.
+
+--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une
+victoire pour la République.
+
+--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.
+
+Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:
+
+--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en
+mon nom nos vaillants amis.
+
+Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:
+
+--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie:
+télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.
+
+Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:
+
+--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les
+traîtres! à bas les juifs!
+
+Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule
+barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière.
+Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.
+
+--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
+
+Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire,
+l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez
+comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.
+
+--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.
+
+Mais le baron ne le lâchait point.
+
+--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions
+aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur
+Lacrisse.
+
+Cependant la foule criait:
+
+--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas
+Raimondin! Mort aux juifs!
+
+Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.
+
+Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue,
+triomphante.
+
+Elle savait déjà.
+
+--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.
+
+Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens
+mystique.
+
+Elle le pressa dans ses beaux bras:
+
+--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection.
+
+Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes,
+n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus
+d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph
+Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:
+
+--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est
+pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui
+demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience
+plusieurs fois.
+
+Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait
+belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:
+
+--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce
+pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une...
+
+Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle,
+agenouillée à ses pieds, murmura:
+
+--Je t'aime!
+
+Et la nuit seule entendit le reste.
+
+Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans
+son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait
+sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un
+pâté froid. Son échec l'étonna.
+
+--Je m'y attendais, dit-il.
+
+Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.
+
+--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle,
+président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé
+empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
+courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs
+mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes
+les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les
+électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es
+battu, c'est bien fait!
+
+Anselme Raimondin haussa les épaules.
+
+--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette
+élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le
+mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands
+magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait
+payer leurs souffrances. Voilà tout.
+
+Et avec un pâle sourire:
+
+--Ils seront bien attrapés!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+ M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM.
+Goubin et Denis, ses élèves:
+
+--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La
+paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en
+ont donné l'assurance.
+
+Et voici ce que conta M. Bergeret:
+
+--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe
+qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq
+s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères:
+
+»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que
+nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais
+militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite
+Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous
+l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français
+que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux.
+Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments
+militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et,
+quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne
+ferons pas la guerre.
+
+»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je
+voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste,
+que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les
+Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se
+défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de
+belles affiches blanches.
+
+»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos
+sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie.
+Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer
+mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi.
+
+»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:
+
+»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le
+suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous
+contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous
+avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix
+molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la
+fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons
+une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore,
+équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix
+menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante,
+tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus
+épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi
+l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà,
+monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou
+trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde.
+
+»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les
+Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de
+cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de
+sycomore antique:
+
+ Toi qui de vent te repais,
+ Trublion, ma petite outre,
+ Si vraiment tu veux la paix,
+ Commence par nous la f...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant
+depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph
+Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez
+elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg
+Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les
+ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La
+main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus
+s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes
+des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait
+abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins
+d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les
+figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone
+viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes.
+
+Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le
+moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi
+que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres
+défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des
+Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des
+félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de
+Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,
+Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes
+en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des
+volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur
+suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier,
+convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat
+commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été
+frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le
+meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des
+jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts,
+qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société
+bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches,
+gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous
+la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de
+ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin
+travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un
+peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux
+grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de
+Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions
+d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des
+spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les
+pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont
+les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table
+Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe
+Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des
+Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et
+Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard
+blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que
+jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.
+C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait
+chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce,
+un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis
+l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société
+française.
+
+Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître
+de la maison.
+
+La conversation vint à rouler sur la politique.
+
+--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi,
+vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne
+sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que
+nous faisons des réunions publiques...
+
+--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour
+avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire
+campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous
+les jours la boxe et le bâton.
+
+--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.
+
+--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a
+des coups de savate exquis, et bien à lui... C'est un professeur de
+premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement.
+
+--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde.
+
+--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes
+supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience:
+massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation
+substantielle. Sa devise est « Contre la graisse, pour le muscle». Et
+il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une
+élasticité... et un coup de pied d'une souplesse...
+
+Madame de Chalmot demanda:
+
+--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère?
+
+Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation
+sa jolie tête de petit Samuel.
+
+--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera
+remplacé par un autre tout pareil.
+
+--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La
+France sera ruinée.
+
+--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le
+nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il
+nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six
+semaines au moins, pour le rendre odieux.
+
+--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la
+baronne.
+
+Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de
+jolis carnets de bal.
+
+--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une
+admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté
+par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure
+honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui
+possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque
+chef-d'oeuvre.
+
+Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa
+veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les
+châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la
+Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus,
+ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles
+historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de
+la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son
+château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages
+des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du
+XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules,
+flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais
+bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer
+quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition
+rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses
+et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu
+prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc
+rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on
+seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il
+vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.»
+
+Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista:
+
+--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne
+de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et
+patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre
+meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble,
+vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en
+Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui
+proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en
+céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!...
+
+Le baron Davant arrêta Frémont:
+
+--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas
+de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur
+de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne
+faut pas dire le contraire.
+
+Frémont reprit ses supplications:
+
+--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre
+tenture de Leprince, _la Fiancée moscovite_. Et vous vous assurerez
+des droits à la reconnaissance nationale.
+
+Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du
+regard Joseph Lacrisse, qui lui dit:
+
+--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent.
+
+Puis, par déférence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il
+fallait faire.
+
+Il lui répondit:
+
+--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à vous donner.
+Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à l'Exposition, ce sera tout un.
+Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Théophile Gautier.
+
+--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à l'heure aller annoncer au
+ministère que j'ai décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la
+rosette.
+
+Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il fût un sot. Mais il ne
+méprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un
+condamné de la Commune fût officier de la Légion d'honneur.
+
+--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare le discours
+que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-Écuries.
+
+--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile.
+Vous improvisez si merveilleusement!...
+
+--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de
+parler aux électeurs.
+
+--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais
+c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de
+programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais....
+
+--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit
+Jambe-d'Argent.
+
+--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on
+ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux
+Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les
+bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les
+républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont
+républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à
+Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le
+président de mon Comité, me le crie à plein gosier:
+
+«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je
+la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur
+Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un
+terrain d'entente.
+
+«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer
+l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent
+à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain.
+
+--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon.
+
+--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux
+Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs
+riches qui font campagne avec nous.
+
+--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était
+pieux.
+
+--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les
+francs-maçons, répondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur
+reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes
+leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont
+levées sur le cri mille fois répété de: «A bas les francs-maçons!» Sur
+quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt
+frappé, renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par
+les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais il y a
+des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas
+encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas
+encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier
+a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il
+est contre les abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la
+politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se disent
+anticléricaux.
+
+--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et
+surprise.
+
+--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et
+j'appelle cela être contre la religion. Qui dit anticlérical dit
+antireligieux.
+
+--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore
+beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher.
+
+--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents.
+
+--Lesquels? demanda Henri Léon.
+
+Il y eut un silence et Henri Léon reprit.
+
+--Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi
+avait remporté des succès prodigieux. Il s'est usé.
+
+--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on
+nous use de même. Les républicains, qui se sont très bien défendus
+contre lui, se défendent très mal contre nous.
+
+--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je
+crains. Nous avons des amis à la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent?
+Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise
+ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle.
+
+--C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si
+c'avait été possible, Méline l'aurait fait. Il faut être juste.
+Mélinefait ce qu'il peut.
+
+--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du
+Sénat et de la Chambre nous cèdent la place. C'est votre avis,
+Lacrisse?
+
+--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se
+cognait. C'était le bon temps.
+
+--Il peut revenir, dit Henri Léon.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Dame! si nous le ramenons.
+
+--C'est vrai!
+
+--Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons.
+
+--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.
+
+--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout
+prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé
+chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une
+drogue!
+
+--Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse.
+
+--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais
+que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut
+pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser,
+selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture
+nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et
+d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons
+reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en
+saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de
+monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront
+au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la
+fiole. Agitez, messieurs, agitez.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde.
+
+--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans
+quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse.
+
+--Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!...
+
+--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.
+
+--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.
+
+--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront?
+
+--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient
+mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans
+quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil,
+Lacrisse?
+
+--Donnez toujours.
+
+--Vous avez été nommé par deux mille électeurs?
+
+--Deux mille trois cent neuf.
+
+--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille
+trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au
+nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos
+électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits
+commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents.
+
+Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et
+gravité:
+
+--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant
+tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme
+eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils
+jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je
+pense que vous n'hésitez pas à l'approuver.
+
+--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous,
+qu'ils ne sont pas très forts.
+
+--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je
+ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que....
+
+Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il
+n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui
+refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui
+fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva
+pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:
+
+--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.
+
+--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos
+électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec
+les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien!
+votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord
+parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe
+pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles.
+
+--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon
+cher, que vous ne connaissez pas l'électeur. Je le connais, moi! Les
+imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se
+trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les
+trompe pas....
+
+--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre.
+
+--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.
+
+--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le
+pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Père Adéodat. C'est
+un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin
+sourire, les mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez,
+contentez votre majorité. Nous ne serons pas offensés ça et là d'un
+vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou
+même contre l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en
+séance publique à vos électeurs républicains, et soyez à nous dans les
+commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne
+besogne. Que la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale,
+c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que
+les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront
+plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active
+et compacte l'emporte toujours sur une majorité inerte et confuse.»
+
+»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est
+admirable de patience et de sérénité. Quand nos amis viennent lui dire
+en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles préparent
+les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les
+associations, ce sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne répond
+rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres.
+Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et
+la vente des biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie très
+chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans
+efforts et sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos
+grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et
+nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions,
+nous ont été sans cesse disputés par de puissants ennemis, seigneurs,
+évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou devant les
+tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un
+gibet. Pour soustraire nos richesses à la cupidité du pouvoir laïque,
+il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de
+Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui
+dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaidé
+pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans
+que nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit
+que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrayés ni découragés.
+Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.
+Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui
+ne nous feront pas défaut: la protection du Ciel et l'impuissance
+parlementaire.»
+
+**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le
+crâne luisant du Père Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat du
+Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand politique.
+Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter
+le charcutier qui est républicain et à charmer le marchand de
+parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat, voyez-le sans
+cesse et le revoyez.
+
+--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en
+effet très intelligent. Ces bons Pères se sont enrichis avec une
+rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.
+
+--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère
+compris entre la rue des Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron
+Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils réalisent
+patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein
+Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une
+immense basilique, qui attirera, chaque année, des millions de
+pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des
+maisons de rapport.
+
+--Je le sais bien, dit Lacrisse.
+
+--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est
+Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pères
+organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger.
+Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les
+pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils s'est fait la tête
+d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les
+clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en
+tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la
+grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule
+la résistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prières. A
+la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et
+ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées,
+attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter,
+humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que
+le monde.» Et, rentré à Paris, il bâtit des maisons ignobles, des
+immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques creuses
+posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans.
+
+--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont
+les immeubles des Grandes-Écuries dont je parlais tout à l'heure, et
+qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à
+ses dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une
+quinzaine d'années. Avant quinze ans, les bons Pères posséderont tout
+le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse.
+
+Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.
+
+--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des
+objets prêtés courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du
+moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous
+choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer.
+
+--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez
+tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du père François.
+
+On prit le café dans le petit salon.
+
+Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait
+d'ajouter à son répertoire quelques chansons royalistes de la
+Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès
+dans les salons.
+
+Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_:
+
+ Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel,
+ Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,
+ Fier de périr pour le sol paternel,
+ Avec ivresse exhalait sa grande âme:
+ Ah! sans regret je puis mourir;
+ Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,
+ Puisque jusqu'au dernier soupir,
+ Sans reproche j'ai pu servir
+ Mon roi, ma belle et ma patrie.
+
+Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste,
+s'approcha de Joseph Lacrisse:
+
+--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14
+Juillet?
+
+--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un
+mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des
+manifestations spontanées se produisent....
+
+--Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui
+s'attendait à être exécuté à son cercle, et contre qui une plainte en
+escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir.
+
+--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous
+avons l'argent.
+
+--Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif.
+
+--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit
+Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le
+garderons vingt ans.
+
+--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux
+arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, dans le vague de l'avenir.
+
+--D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous
+avons déjà commencé.
+
+--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues
+avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser à
+ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et de
+paralyser la défense nationale.
+
+--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement.
+Nous crions: «Vive l'armée!...»
+
+--Je te crois, dit le petit Dellion.
+
+--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de
+ralliement. Si le gouvernement se met à remplacer les généraux
+nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus
+crier: «Vive l'armée!»
+
+--Pourquoi? demanda le petit Dellion.
+
+--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les
+yeux!
+
+--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers
+est excellent. Si le ministère de trahison arrive à mettre dans le
+haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde.
+
+--Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous
+serons obligés de crier: «Vivent les neuf dixièmes de l'armée!» Et
+pour un cri, c'est trop long.
+
+--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on
+sait bien que ça veut dire: «Vive Mercier!»
+
+Jambe-d'Argent, au piano, chanta:
+
+ Vive le Roi! Vive le Roi!
+ De nos vieux marins c'est l'usage,
+ Aucun d'eux ne pensait à soi,
+ Tout en succombant au naufrage,
+ Chacun criait avec courage:
+ Vive le Roi!
+
+--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon
+jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule
+électrisée, revenant de la revue et acclamant les régiments au
+passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On
+peut soulever les masses profondes.
+
+--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie
+des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un
+nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa
+femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie
+dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa
+femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules
+sont inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur
+ferez pas faire une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et les
+feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques.
+Le populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises
+et une estrade drapée d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense
+qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir
+le moment psychologique.
+
+--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.
+
+--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon.
+
+--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?
+
+--Quelle idée!
+
+--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je
+ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on
+trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils
+veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien
+désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être
+un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois.
+
+--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que
+nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si
+nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce
+monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien.
+
+--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde.
+
+Jambe-d'Argent chanta:
+
+ Vive le Roi! ce cri de ralliement
+ Des vrais Français est le seul qui soit digne.
+ Vive le Roi! de chaque régiment
+ Que ces trois mots soient la seule consigne.
+
+--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de
+repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons.
+
+--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un
+seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés
+de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et
+prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous
+sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre
+aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,
+arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous
+dépérissons.
+
+»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement,
+nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en
+notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la
+plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher
+jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de
+notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour.
+Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est
+pas aperçu que c'était par nos soins.»
+
+Jambe-d'Argent chanta:
+
+ Puisqu'ici notre général
+ Du plaisir nous donn' le signal,
+ Mes amis, poussons à la vente;
+ Si nous voulons bien le r'mercier,
+ Chantons, soldat, comme officier:
+ Moi, Jarnigoi!
+ Je suis soldat du Roi,
+ J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.
+
+--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les
+yeux mi-clos.
+
+--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle
+_Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit
+chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles
+chansons royalistes de la Restauration.
+
+ Moi, Jarnigoi!
+ Je suis soldat du Roi.
+
+Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où
+il avait posé son chapelet et ses médailles:
+
+--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par
+notre Saint père le pape.
+
+--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la
+rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le
+quatorze!...
+
+--J'en suis, dit Jacques de Cadde.
+
+--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion.
+
+--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait
+jusque-là gardé le silence.
+
+Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti
+politique.
+
+Il ajouta:
+
+--Le nationalisme commence à me raser.
+
+--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère.
+
+--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant.
+
+Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues,
+qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front.
+
+Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et
+Dellion eut une parole de consentement.
+
+--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?
+
+Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un
+moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est
+vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta:
+
+--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne
+voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour
+ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté
+l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas
+cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un
+arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond,
+avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait
+vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer
+d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et
+moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intérêt.
+Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai découvert dans le livre
+assez précieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxième chapitre
+relatif à ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur
+Goubin?
+
+M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur.
+
+--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout
+de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins
+que le précédent.
+
+Et le maître lut ce qui suit:
+
+_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une
+belle harangue que Robin Mielleux leur feict._
+
+»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et
+université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio,
+ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit
+concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et
+marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts
+beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux
+marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à
+Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car
+estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin
+Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
+desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
+fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
+idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient
+décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la
+boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et
+faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient
+occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi
+estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous
+mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
+parfaicte et bel ordre de bataille.
+
+»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées,
+lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient
+ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer,
+subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
+esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à
+cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance
+guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est
+conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de
+mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust
+plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des
+chambrières.
+
+»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de
+Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre
+homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé
+demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce
+qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions
+passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé
+fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de
+ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
+apothicaires de la ville du parti des Trublions.
+
+»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et
+plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de
+Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite
+foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages
+d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui
+avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la
+veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son
+salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges
+se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y
+faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se
+rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand
+honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et
+Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien
+vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la
+foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les
+traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière
+estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux
+refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus
+part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande
+force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit
+point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les
+reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point
+maltraités par eulx.
+
+Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi
+naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à
+craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades,
+pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès
+quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions,
+par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples
+estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine.
+Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
+menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens
+en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de
+la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples,
+mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la
+ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit
+que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne
+sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante
+frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils
+enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
+rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que
+Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire
+sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir:
+assommer de ci de là ung povre diable.
+
+Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et
+estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que
+les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire,
+mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu,
+est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons
+point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que
+devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment
+universel et commun vouloir, estoient perplexes.
+
+Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux
+du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions
+qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle.
+Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique
+brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits
+poissons, il dict bien doucement:
+
+«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons.
+Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons
+apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux
+onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle
+infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
+c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
+nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc
+des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez
+apaisement.»
+
+Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à
+faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin
+Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il
+nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont
+esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil
+tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins,
+martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en
+poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que
+donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne
+trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en
+l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse.
+
+Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les
+testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et
+ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille
+assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement:
+
+«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil
+dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair
+que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous
+contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et
+apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de
+police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des
+paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
+prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de
+justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés
+dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est
+Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem
+aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas
+apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_,
+est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
+c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non
+en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx
+apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin
+Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes
+agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds
+d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un
+d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve
+et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et
+défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud?
+
+»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai,
+comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en
+chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax
+vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon
+et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le
+bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon
+moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que
+pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois.
+
+»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et
+dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour
+l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour
+retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune
+Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à
+vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable,
+benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en
+coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous,
+inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne
+trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent
+inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et
+hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable.
+Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix
+publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de
+troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que
+c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple
+public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz.
+Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que
+voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste
+rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé
+bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme
+moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur
+escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les
+avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons
+seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
+paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est
+mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et
+serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez
+dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui
+estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les
+bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre
+ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict!
+C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit
+vivre à l'aise.»
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir
+dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière»,
+restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que
+dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme,
+Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues
+Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua
+Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de
+Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret.
+Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable
+amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme
+faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la
+sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante
+qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui
+tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie
+sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces
+présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour,
+agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse,
+lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les
+malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle
+engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame
+de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et
+trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais
+Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse
+de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de
+«sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître
+d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son
+visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle
+sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif,
+comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une
+parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de
+Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut
+point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine
+tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on
+nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux,
+quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du
+vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des
+ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité,
+pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller
+municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries.
+
+--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp.
+L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a
+eu de l'enthousiasme.
+
+--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré
+intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos
+affaires.
+
+Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur
+le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit
+fièrement:
+
+--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes
+ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...»
+
+--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de
+pareils cris...
+
+--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les
+soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les
+«oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié
+à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de
+chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule
+n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants,
+paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de
+province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les
+jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les
+paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment
+vouliez-vous soulever ces familles?
+
+--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs,
+nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de
+l'Exposition.
+
+--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la
+Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen
+Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par
+terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!»
+
+--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive
+l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules.
+C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas
+assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est
+régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous
+que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule:
+la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans
+armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en
+criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes
+trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou
+quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en
+courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que
+vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous
+étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la
+révolution était faite.
+
+--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.
+
+--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai
+cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher
+du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à
+cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon
+Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous
+auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son
+parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des
+lièvres.
+
+--Courir où? demanda Joseph Lacriase.
+
+--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on où va la foule? Le
+sait-elle elle-même? Mais qu'importe! Le mouvement est donné. Ça
+suffit. On ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des points
+stratégiques, c'était bon aux temps antiques de Barbès et de Blanqui.
+Aujourd'hui, avec le télégraphe, le téléphone ou seulement les
+bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est impossible.
+Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle?
+Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses,
+tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable
+d'emporter l'énorme masse humaine des fêtes publiques et des
+spectacles en plein air. Vous me demandez où la foule du 14 Juillet
+aurait fui, flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris
+lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! trahison!» Où elle aurait
+fui?... mais dans le lac, je pense.
+
+--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noyée, voilà
+tout.
+
+--Eh bien! reprit Henri Léon, trente mille citoyens noyés, ce n'était
+donc rien? Le ministère et le gouvernement n'en auraient donc éprouvé
+ni difficultés sérieuses ni péril réel? Ce n'était donc pas une
+journée?... Tenez, vous n'êtes pas des politiques. Vous n'êtes pas
+fichus de renverser la République.
+
+--Vous verrez ça après l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la
+candeur de la foi. Moi, pour commencer, à Longchamp, j'en ai crevé un.
+
+--Ah! vous en avez crevé un? Demanda le jeune Dellion avec intérêt.
+Quel type était-ce?
+
+--Un ouvrier mécanicien... Si c'avait été un sénateur, c'aurait mieux
+valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un
+ouvrier que sur un sénateur.
+
+--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mécanicien? demanda Lacrisse.
+
+--Il criait: «Vivent les soldats!» Je l'ai crevé.
+
+Alors le jeune Dellion, piqué d'une émulation généreuse, fit connaître
+qu'un socialiste dreyfusard ayant crié «Vive Loubet!», il lui avait
+cassé la gueule.
+
+--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.
+
+--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons
+des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet,
+Waldeck, Millerand, André sont rentrés chacun chez soi. Ils n'y
+seraient pas rentrés si on m'avait écouté. Mais on ne veut pas agir.
+Nous manquons d'énergie.
+
+Joseph Lacrisse répondit gravement:
+
+--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a rien à faire pour
+l'instant. Après l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment
+sera favorable. La France, après la fête, aura mal aux cheveux. Elle
+sera de mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien ne
+sera plus facile alors que de provoquer une crise ministérielle et
+même une crise présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon?
+
+--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il ne faut pas se
+dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et
+que Loubet sera un peu moins impopulaire.
+
+Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les
+Trublions ensemble protestèrent et s'efforcèrent d'étouffer par leurs
+cris une si fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une voix très douce
+poursuivit:
+
+--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il était
+haï sur l'idée que nous avions donnée de lui: il ne la remplira pas
+toute. Il n'est pas assez grand pour égaler l'image que nous en avions
+dressée, à l'épouvante des foules. Nous avons montré un Loubet de cent
+coudées, protégeantles voleurs parlementaires et détruisant l'armée
+nationale. La réalité paraîtra moins effrayante. On ne le verra pas
+toujours sauver les voleurs et désorganiser l'armée. Il passera des
+revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus
+honorable que d'aller à pied. Il donnera des croix; il répandra
+abondamment les palmes académiques. Ceux qu'il aura décorés ou palmés
+ne croiront plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il aura des
+mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus
+bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être acclamé. Les paysans crieront sur
+son passage: «Vive le président» comme si c'était encore le bon
+tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. Et si
+l'alliance russe venait à repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez
+nos amis nationalistes dételer sa voiture. Je ne dis pas que c'est un
+homme d'un puissant génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il
+cherche à améliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu
+le couler; il nous use.
+
+--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de Cadde.
+
+--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à nous user. Ainsi, notre
+Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui
+nous donna la majorité! «Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les
+électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les élus radieux
+répondaient: «Mort aux juifs! Vive l'armée!» Mais comme le nouveau
+Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de
+ses électeurs, ni distribuer aux petits commerçants l'argent des
+riches Israélites, ni même épargner aux ouvriers les souffrances du
+chômage, il trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus
+odieux qu'il aura été plus désiré. Il risque avant peu de perdre sa
+popularité dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus.
+
+--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! s'écria Joseph Lacrisse.
+Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien à craindre. Nous
+dirons à l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon marché», et
+l'électeur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, élu sur
+un programme exclusivement politique, exercera une action décisive
+dans la crise politique et nationale qui va éclater après la fermeture
+de l'Exposition.
+
+--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne
+la tête du mouvement démagogique. S'il est modéré, régulier, sage,
+conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé
+pour renverser la République et chambarder le parlementarisme.
+
+--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de Cadde.
+
+--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues....
+
+--La trompe! la trompe!
+
+Chassons des Aigues dédaigna l'interruption:
+
+--Qu'on émette de temps à autre un voeu, un pur voeu, tel que
+celui-ci:
+
+«Mise en accusation des ministres....»
+
+Le jeune de Cadde cria plus fort:
+
+--La trompe! La trompe!...
+
+Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.
+
+--Je ne suis pas opposé, en principe, à ce que nos amis sonnent
+l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assemblées,
+l'argument suprême des minorités. Il faut la réserver pour le
+Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher
+ami, qu'à l'Hôtel de Ville nous avons la majorité.
+
+Cette considération ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus
+fort que devant:
+
+--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si
+vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est nécessaire qu'un
+conseiller municipal sache sonner de la trompe.
+
+--Je reprends, dit Chassons des Aigues, sérieux comme s'il taillait un
+bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres;
+deuxième voeu: mise en accusation des sénateurs; troisième voeu: mise
+en accusation du président de la République... Après quelques voeux de
+cette force le ministère procède à la dissolution du Conseil. Le
+Conseil résiste et fait un véhément appel à l'opinion. Paris outragé
+se soulève...
+
+--Croyez-vous, demanda doucement Léon, croyez-vous, Chassons, que
+Paris outragé se soulèvera?
+
+--Je le crois, dit Chassons des Aigues.
+
+--Je ne le crois pas, dit Henri Léon.... Vous connaissez le citoyen
+Bissolo, puisque vous l'avez décervelé, le 14, à la revue. Je le
+connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des
+manifestations qui suivirent l'élection du triste Loubet, le citoyen
+Bissolo vint à moi comme au plus constant et au plus généreux de ses
+ennemis. Nous échangeâmes quelques paroles. Tous nos camelots
+donnaient. Les cris de: «Vive l'armée!» grondaient de la Bastille à la
+Madeleine. Les promeneurs, amusés et souriants, nous étaient
+favorables. Lançant comme une faux son long bras de bossu vers la
+foule, Bissolo me dit: «Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle
+vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand
+vous ne vous méfierez pas». Ainsi parla Bissolo au coin de la rue
+Drouot le jour où Paris s'offrait à nous.
+
+--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'écria Joseph Lacrisse.
+Il est infâme.
+
+--Il est prophétique, répliqua Henri Léon.
+
+--La trompe, la trompe, il n'y a que ça, chanta, d'une voix pâteuse,
+le jeune Jacques de Cadde.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
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+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
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+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
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