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THIBAULT) + + + + + + + +Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont +pour titre: + +_L'Orme du Mail. + + Le Mannequin d'Osier. + + L'Anneau d'Améthyste._ + + + + + +I + + +M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet +était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait +l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait +son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement +quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté +souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui +étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine +lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple, +la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux +pieds du maître, dans le silence et l'immobilité. + +--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant +le plat sur la table. + +--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes, +et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant. + +--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux +messieurs à découper la volaille. + +--Je ne sais pas découper. + +--Monsieur devrait savoir. + +Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les +échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et +ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la +servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme +un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle +était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est +de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître. +Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle +n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur +elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son +office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le +confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et +d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur +oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à +chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret. + +--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une +aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est +tendre. + +--Angélique, veuillez découper cette volaille. + +Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur +un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait +des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de +Riquet. + +Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du +préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de +manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons, +il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de +l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe, +en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du +ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le +consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la +tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que +la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est +chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la +dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée +recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il +traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva +pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept +parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il +donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour +l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et +dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel, +pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M. +Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre +nourricière, se sentait ramené aux jours antiques. + +--Si monsieur veut se servir?... + +Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère, +une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la +table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait +pas, + +--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose +excellente. + +Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table, +jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût +l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à +ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger +humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu +plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté, +d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé +obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne +la bienfaisance. Il lui avait dit: + +--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je +suis le bon riche. + +Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait. +Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons +qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître. + +Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il +avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair +délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la +nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de +douceur et de reproche, qui disaient: + +--Maître, pourquoi me tentes-tu? + +Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en +signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière, +contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M. +Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir. + +Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il +n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet, +après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger +avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en +reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours +de ses pensées. + +C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger. +Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas, +Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts. +Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa +juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux +bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre +Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction +reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons +au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis +petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme +primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais +l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon. + +M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se +levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte. + +Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet +animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé +de sa chaise. + +Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique, +montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que +«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle +parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas +si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et +soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, +qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles +cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une +éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un +ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion +de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation. + +Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la +main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille, +mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait +plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et +presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui +lui échappait par la force éclatante de la jeunesse. + +--Bonjour, mon papa! + +La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale. + +--Comme tu es grande, ma fille! + +Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa +bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut +tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille +sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent +une entreprise incertaine et difficile. + +Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue. + +--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas +aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux. + +Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil +si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence, +mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des +hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il +aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du +fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux +des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis +en reculant. + +--Tu as un chien, papa? fit Pauline. + +--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret. + +--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé. + +--Oui, dit M. Bergeret. + +--Non, l'autre. + +--Je n'en ai reçu qu'une. + +--On ne s'entend pas ici. + +Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de +son gosier. + +--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son +manchon. Ta bonne n'essuie donc pas? + +Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût +une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât +plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort +de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait +la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il +haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table. +Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec +ironie: + +--Est-ce que tu veux me manger, toi? + +Et Riquet s'enfuit, épouvanté. + +--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa? + +--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant. + +--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé. + +--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais +nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables +les unes aux autres. + +--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes. + +M. Bergeret dit a Pauline: + +--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus. + +Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la +bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui +désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour +rétablir l'ordre et chasser les intrus. + +--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé. + +--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et +diverses autres choses. + +--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris? + +--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente? + +--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si +j'avais un jardin. + +Elle s'arrêta de manger du poulet et dit: + +--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme. + +--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret. + + + + +II + + +Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de +mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer. + +Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans +l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont +la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure +naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait +toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus +chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus, +injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans +la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau +fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait +et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que, +dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre. + +Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de +l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi. +Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point +encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu. +Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et +mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant +désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour +le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et +cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité. +Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié, +il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui +demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible +qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait, +retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et +le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr +que le premier. + +Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des +peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, +qui était le plus affecté. + +Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses +inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies +favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats, +sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine; +fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et +ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si +grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de +chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que, +semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à +l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés, +quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière +du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite +d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il +retombait bientôt dans la tristesse. + +Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se +désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans +de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa +malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre +mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la +fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand +il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible +spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le +hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de +Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et +elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet, +viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il +n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et, +par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait +d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et, +comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses +bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à +plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. +Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait +de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle +fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après +quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et +elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A +ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre, +laissant Riquet dans la malle. + +Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de +supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par +badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il +s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées. +Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne +se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire +d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et +les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et +il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis +deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir, +l'appela: + +--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le +libraire.... Viens! Où es-tu?... + +La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y +répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient +éperdument la paroi d'osier. + +--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait +portant une pile de linge. + +--Papa, il est dans la malle. + +--Pourquoi est-il dans la malle? + +--Parce que je l'y ai mis, papa. + +M. Bergeret s'approcha de la malle et dit: + +--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les +chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de +miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de +faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles. + +Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit +jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa +son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se +dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les +avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit +son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de +religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la +puissance l'avait plongé dans une malle profonde. + +M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y +était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École +communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples +adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu, +en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des +livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son +fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous +ses dimanches. + +M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il +tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le +livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette +fois encore il lut ces lignes insipides: + +«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons +d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre +voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous +beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient +encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses +prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent +malheureusement pas.» + +Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient +tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par +les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais +cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de +découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de +toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le +livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus +ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot. + +Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de +la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les +poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des +ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les +formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un +exemple et un reproche, sur cette cité stérile. + +Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les +jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son +regard disait: + +--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu +pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses +des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à +coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner +dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et +le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent +le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras +des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un +esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu +n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as +perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au +sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es +indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je? + +--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à +huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare. + +--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville +illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point +répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire, +dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une +nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force +et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on +appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans +d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits +assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir +eux-mêmes la vérité voilée. + + + + +III + + +M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé +et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il +commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce +qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même +terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle +n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus +commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement. + +C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui +n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant. +La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la +boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y +logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un +réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en +s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de +faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair +ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, +assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des +degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le +matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de +cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la +pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres, +qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la +trame de sa vie. + +Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis. +Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine, +où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie +paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches +difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées +profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables +et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la +face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles +de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de +travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût +excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine +ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville +était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais, +comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par +la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si +cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les +arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans +quelque force d'âme: + +--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette +ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son +noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il +convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas +s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements +qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de +la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et +peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle +pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne +moins pénible et moins dure. + +Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots +indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive +illustre, et il se disait encore: + +--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne +sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux +hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de +cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en +réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie +et de paix. + +Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait +favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins +bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à +tomber, par distraction, dans un trou. + +Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles +maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un +langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il +voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en +clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une +rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une +concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de +rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des +cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y +mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M. +Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement. + +Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur +Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches. +Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à +chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme +supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de +la vie. + +--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en +penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du +lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de +tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité +aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin, +où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles +auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande +chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques +mètres de cretonne à fleurs. + +--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de +ma chambre. D'ailleurs... + +Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son +frère. + +--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve, +dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à +la raison. + +--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te +trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets. + +Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser +beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement +n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée +encore et qui vit dans une sorte d'attente. + +--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les +vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens +mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie +étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de +mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me +trouver absurde. + +--Oh! non, papa. + +--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des +dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des +logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins +vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas +entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien +m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi +je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de +celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue +nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de +ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend +ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec +le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à +la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la +cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun +l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision +de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle +renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et +ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous +l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent, +quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant. + +--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était +bien décidée à s'établir dans une maison neuve. + +--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique. + +--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit +M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette +expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un +homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est +telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si +nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en +harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous +suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une +bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment +que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que +leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de +serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce +bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne +craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la +question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir +d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est +assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de +produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations, +pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on +voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue +de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas +facilement à Paris. + + + + +IV + + +--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la +porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est +trop grand. Et puis.... + +--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis +curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur. + +Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte +profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres. + +Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé +d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa +figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais. +C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils +avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de +l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans, +une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le +chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien +avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie +était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent. + +Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif +avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et +de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de +la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de +Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de +loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie +dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une +femme cousait. + +--C'est bien le second sur la cour qui est à louer? + +--Oui. Vous voulez le voir? + +--Nous désirons le voir. + +La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en +silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un +insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient +sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une +anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de +l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur +d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs +d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts. + +--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre. + +D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la +nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus +étrangers à ces choses jadis familières.... + +--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger... +par ici le salon.... + +Une voix cria de la cour: + +--Mame Falempin?... + +La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis, +s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant. + +Et le frère et la soeur se rappelèrent. + +Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance +commencèrent à leur apparaître. + +--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur. + +--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre +père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés +sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du +2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux. + +--Voilà le poêle de faïence dans sa niche. + +--On a changé le tuyau. + +--Tu crois? + +--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius. +C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du +Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence. + +--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un +diadème et portant une barbe en pointe? + +--Non. + +--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente +aux formes des choses. Tu ne regardes rien. + +--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois +rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en +es pas aperçu.... Sans moi.... + +Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard +de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu. + +--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait +mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était +le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un +samedi. + +--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle +aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle +nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai +retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était +pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait +un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes +provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir +comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon +panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous +flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir +de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.» + +Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret. +Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de +sa vie. + +--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement +les paroles de mademoiselle Verpie: + +--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui +réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme +vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre.... + +--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit +considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue, +se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait +retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne +extrêmement pudique. + +--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce +qu'on faisait de reprises à la maison!... + +--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est +qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait +près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour, +une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou +des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes +d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne +goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de +raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle +reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait +les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y +a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un +pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de +candeur et de simplicité. + +--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible +en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe +bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette +robe a fait le malheur de mon enfance. + +--Tu n'as jamais été coquette, toi. + +--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable +d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur +aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien! + +Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir. + +--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé. + +--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le +figurais plus grand. + +--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il +y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé +cette gravure, Lucien? + +--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres, +et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes, +d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui +remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une +telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste +salle. + +--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son +cabinet. + +--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte +Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père! +C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé +dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire +doucement à la mort, comme il avait souri à la vie. + +--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu +mourir. + +M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit: + +--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et +blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un +tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux +noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un +souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces +hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse +qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient +vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que +la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la +justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de +la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa +déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous. + +Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le +cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se +rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat, +dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des +citadelles. + +--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il, +Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les +feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de +chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus +comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en +les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin +Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures +qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure +de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien +regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi +au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je +pris Damiette. + +»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître +de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les +cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan +qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables, +malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le +cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le +releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte, +Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin +Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je +n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai +rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée +par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me +suis pas fait de mal.» + +»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture +neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages +était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin +répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la +cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait +un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me +restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait +parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser +mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses +joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie +pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses +lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible +petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait +me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine? +Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une +pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à +faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une +douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait +à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un +cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à +déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse +antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des +broderies. + +--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu +à Marie-Antoinette. + +--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M. +Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille +prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle +j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour +dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que +mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme +plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre +interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il +estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle +Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme +elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le +soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en +réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de +Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de +méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses +brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle +pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il +n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il +prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils +voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant +par prudence que par pauvreté. + +Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens, +M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et +dit: + +--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se +trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus +que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié +l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les +personnes raisonnables, il en avait un grand cortège. + +Mademoiselle Bergeret secoua la tête. + +--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite. +Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques +vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir. + +--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens +qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle +Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun, +cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face +rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était +vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils +avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au +jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec +délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main +légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était +de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant +avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans +l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô. + +--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret. + +--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M. +Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le +plus chez un fou. + +--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous. + +--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux +petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait +les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme +des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes +armoires, Zoé, pour nous faire des costumes. + +--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit. + +--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui. +Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon +spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je +crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils +voulaient toujours parler. + +--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton +rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la +première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es +pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes +papiers. + +--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence. +Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne +pouvait pas placer un mot. + +--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle +Bergeret, et une verve intarissable. + +--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli +garçon. + +--On le disait. + +--Il me semble qu'il t'aimait bien. + +--Je ne crois pas. + +--Il s'occupait de toi. + +--C'est autre chose. + +--Et puis tout d'un coup il a disparu. + +--Oui. + +--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu? + +--Non.... Allons-nous-en, Lucien. + +--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres. + +Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du +vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence +l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des +Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les +artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la +vie, comme au sortir d'une longue solitude. + + + + +V + + +M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à +fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme +grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de +la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être +importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un +service. + +Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans +ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les +toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa +famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la +noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se +permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, +en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un +examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y +faisait effort: + +--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter.... + +--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit +geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré +par la modestie. + +--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne +c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite. + +--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait +ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à +sa faiblesse toutes les puissances de la société civile, +ecclésiastique et militaire. + +--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête. +Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens, +il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il +a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé +sa voie. + +--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret +avec douceur. + +--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je +vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que +voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par +mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien +modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères +Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour +avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la +neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872, +en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants +accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La +Barge, riche et honoré. + +--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de +La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une +tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de +l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis +monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or, +l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce +qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous +fait espérer en l'avenir. + +M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique; +mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut: + +--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée, +pour insensés ceux qui oseraient y toucher. + +--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de +Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis +me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais +puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être +bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont +l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez +pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion. +Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien +d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant +sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de +son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à +l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre +chose que ce qu'elle est aujourd'hui. + +--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La +Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le +répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la +hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de +présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du +service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique. +Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce +serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. +Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans, +vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des +démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme +de celle-là. + +Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes +avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, +ce serait plus franc. + +--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise +de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices +uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le +publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine. +N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès +sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements +rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise +et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent +l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions, +les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa +sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par +prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé +ses pères et qui va s'écrouler sur lui. + +N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret +avec un charmant sourire. + +M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la +représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix +qui s'enflait: + +--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et +si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent, +l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie, +ses chefs en sont atteints. + +--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples, +répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de +quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont +demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps +refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est +la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité +démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des +crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils +aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur +difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont +passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc +qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus +sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le +professeur de droit de l'Europe et du monde? + +--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la +connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de +l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que +Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, +cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon +fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service +militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce +serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen +d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce +ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de +goût pour la littérature. + +--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études +commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce. +Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif +d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le +brevet. + +--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec +quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit +obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine. + +--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge. + +--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul. + +--Le tamoul, vous croyez? + +--Ou le malgache. + +--Le malgache, peut-être. + +--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus +parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune. +Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand +recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il +en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des +langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de +s'en informer. + +Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif. + + + + +VI + + +Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret +chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit +positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître +que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni +l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle +avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les +moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à +connaître Paris. + +--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison +neuve qui regardait le jardin du Luxembourg. + +--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur. + +--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue +cinq petits étages. + +--Tu crois? répondit Lucien flatté. + +Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut. + +Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités. + +--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression +d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au +mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque +endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en +passant devant une église. + +Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de +fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits +mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans +l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à +l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la +petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis. +Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes +nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement +quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à +l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens +qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec +une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien +raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation +des pauvres. + +--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret. + +--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret. + +--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas +faire des récits en montant les escaliers. + +--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre +sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande +part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses, +il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de +belles pensées. + +--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle +est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de +travail. + +En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec +effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme. + +--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète. + +Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier +clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un +pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et +mesurant sur le plancher la place de sa table de travail: + +--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de +sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées +abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec +effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez +douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en +repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des +heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce +sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et +sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une +lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est +que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants. +Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne +le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage +ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de +travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle +insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je +réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité. + +--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à +coucher. + +--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne +concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous +dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien +de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et +c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain +réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de +façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent +séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et +nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et +le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les +yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs +des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins +d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des +appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous +voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe +point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une +apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne +s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement. +Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le +seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et +l'espace n'a pas plus de réalité que le temps. + +--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as +pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu +n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras +davantage à celle de Pauline. + +--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa +machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à +fleurs. + +Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions: + +--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du +passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus +vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où +les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail +méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de +publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour +marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe +pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette +fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent. + +Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son +cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son +vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit +la fenêtre. + +--Regarde, Lucien. + +Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit. + +Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les +teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre +verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de +sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très +aimable. Viens que je t'embrasse. + +Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit: + +--Tu es bonne, Zoé. + +Et mademoiselle Zoé répondit: + +--Notre père et notre mère étaient bons tous deux. + +M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit: + +--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela. + +Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras: + +--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était +la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en +labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. +Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie +de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue +de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique, +croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants +s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils +ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice +et de la tyrannie. + +»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les +choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des +jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été +formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont +aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République +sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées +sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir +la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin +où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les +paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet? + +--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur, +ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et +des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité +de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de +vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu +es content de ton appartement? + +--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie +chambre. + +--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies. + +--Pauline n'est pas malheureuse avec nous. + +--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas. + +--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me +poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail. + + + + +VII + + +M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne +faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion +d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait +de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles +substantielles. + +Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un +matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail. + +Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître, +Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui +assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le +sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette +aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par +le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien +de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la +maison, il en concevait une heureuse fierté. + +Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les +campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et +telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des +odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le +plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un +grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne +savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien +féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé, +qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en +péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en +reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna +de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son +dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné +vers son maître, semblait lui dire: + +--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui. +J'ai fait mon devoir, advienne que pourra. + +Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant +les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il +lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le +polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à +s'instruire et savait l'excellence du langage populaire. + +Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues +par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est +ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages. + +--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si +l'ouvrage est bien dressé. + +--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en +queue-d'aronde? + +--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier. + +Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez +avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face +creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au +front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air +d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et +montra ses dents blanches, et il parut jeune. + +--Je vous connais, monsieur Bergeret. + +--Vraiment? + +--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout +de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas +que je vous le dise? + +--Nullement. + +--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous +êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les +défenseurs du sabre et du goupillon. + +--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela +devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie +je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous? + +--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier. +On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant +mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de +Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la +gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire. +Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième. + +--Et que disent vos amis? + +--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont +pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre +pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade +Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un +homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous +tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois +que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le +nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour +l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de +bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des +capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les +juifs.» + +»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je +vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux +communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le +citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me +suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble +que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la +bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la +pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est +travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les +injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement +de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs +de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution +sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des +hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont +justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens, +il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois +seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les +collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant +toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre +et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de +bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au +coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et +quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps +que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et +le temps file.» + +Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa +veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et +dit sans se retourner: + +--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans +l'affaire Dreyfus. + +Et il s'en alla déjeuner. + +Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme +obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en +prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu +furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la +gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons +de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques. + +Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de +douceur, ces paroles attristées: + +--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents +pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force, +rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi +tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique +iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre +social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour +véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude. +Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses +séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton +esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes +avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des +préjugés cruels, le mépris des malheureux. + +Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M. +Bergeret reprit avec plus de douceur encore: + +--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux, +tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne +sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la +défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, +dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté. + +Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui +qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la +conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la +peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et +t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une +figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et +tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et +de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est +la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore +elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une +idée juste. + +Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les +nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait +la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées +sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque +mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face. +Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice, +ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas. + + + + +VIII + + +M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin, +son élève. + +--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami, +un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit +qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un +petit in-douze, intitulé: _Les charactères et pourtraictures tracés +d'après les modelles anticques_. Il fut imprimé dans la docte rue +Saint-Jacques, en 1538. + +--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin. + +--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il +n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de +sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un +chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre? + +--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur +sa table et lut ce titre: + +_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda +quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il +le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de +le commenter. Et il lut ce qui suit: + +«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et +feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nommé +Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en +grande impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, +nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes +mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi +et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire +à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont. +Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne +sçavoient où alloient. + +»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin +Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande +ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit +gouverner la cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et, +pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flûte, +selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le +bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand +paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons. + +»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient +commandemans dans la caterve trublionne: + + iij coquillons bien aigres, + xxj marranes, + un quarteron de bons moines mendiants, + viij faiseurs d'almanachs, + lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et + xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la + belle dame de Bourdes, en Navarre. + +»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit +bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte +Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et +gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces +maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels +et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser +les bourgeois débonnaires. + +»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole, +le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus +ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en +faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue +vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient +semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!» +Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en +lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle +véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les +oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis +et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très +horrible. + +»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter +la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées +par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes +couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que +ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et +moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers, +en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins +fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent +la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons +couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les +verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que +ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes +clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de +nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne +vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à +ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire +comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant, +pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur +cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien +public et commun prouffict. + +«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains +crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils +faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre +que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité +maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste +et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict +ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de +ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels +amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que +oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts +prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de +grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que +surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre, +et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces +Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons +citoyens et benoist chapelet à marmonner des _ave_, orde et mauvaise +et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à ce +Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards, +hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponnés, +escabournés, encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de +crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes, +captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis jà +furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce +part du pays françoys. Et s'estudioient (ces Trublions), à rendre la +cité toute rude et inélégante. Car avoient pris en aversion et +desgoust la méditation, la philosophie, et tout argument déduict par +droict sens et fine raison, et toute pensée soubtile, et ne +cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle +estoit toute brute. Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de +naissance, ces Trublions....» + +M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner +toutes les lettres dont il était hérissé à la mode de la Renaissance. +Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de +l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au contraire le +respect de la vieille prononciation si légère et si coulante et qui de +nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte +conformément à la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux +vieux mots la jeunesse et la nouveauté. Aussi le sens en coulait-il +clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque: + +--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle est naïve. + +--Croyez-vous? dit M. Bergeret. + +Et il reprit sa lecture. + +«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et +souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et +dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de +cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très +terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre +deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de +imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs +propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions +demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement +soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque. +Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien +entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement. + +»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au +seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors +de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et +faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit +emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust +envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays, +et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de +partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre. + +»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que +les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit +sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant +parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux +Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre +horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en +son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de +casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la +cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de +l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes, +philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue +d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces +Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non +des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols +fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et +insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable +aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils +estoient pleins de vent.» + +M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa +lecture. + +--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous +font oublier le temps présent. + +--En effet, dit M. Goubin. + +Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire. + + + + +IX + + +Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer +quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère +la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux +Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces +travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures +après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la +chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des +toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M. +Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans +un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au +bord d'une eau dormante. + +Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner +fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des +bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein +concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire. + +M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine +et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était +joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de +grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes +noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et +l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue +présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté +une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas +républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant +au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de +conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté +médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces +faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la +fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue +jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne +reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible +qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au +contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il +était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse +compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la +discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville +mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour +écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et +dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux +que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote +villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la +vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie +et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien +radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé +contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était +administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu, +par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites +de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa +place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans +le département le parti naissant de la revision. + +Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer +si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean +Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y +parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle. +Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris +de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin +convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne +faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son +cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de +compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment +personnel. + +Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait +grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable +d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au +tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres +et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la +truite, il dit, accoudé à la table: + +--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit +innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce +n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement +les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion +personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis +une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain. +Le commerce en souffre. + +--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et +d'un seul jet comme un jeune arbre. + +--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée. + +--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée +est vivante, c'est une grande force de la nature. + +--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre +femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite. + +Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la +vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs. +Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société +bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du +département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde +du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et +la colonelle Despautères ne la quittait plus. + +--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est +d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre +prestige au dehors. + +Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs +des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre: + +--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine +est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous, +mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée +et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait +fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré +qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence. +C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont +élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire +au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une +iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les +mensonges dont on s'efforçait de la couvrir. + +--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote +et républicain. + +--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous +sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus +beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés. +C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule +de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui +s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère +l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien +aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire +qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas +républicains. + +--Ils ne sont pas monarchistes. + +--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas +souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent +aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu. +L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et +la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage +universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur +de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait +opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les +changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col +au licou. + +--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le +maître d'hôtel. + +Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants +parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit +point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée +d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue +d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à +la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui +enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa +tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la +rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre +monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un +jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé. + +Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle +qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance, +ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en +prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les +profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la +vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle +que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes. + +Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette +dame. + +--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils +viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons +tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les +arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. +Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres? + +--Et sur la terrasse et dans le kiosque. + +Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de +mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M. +Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de +Gromance, et ne répondit pas. + +Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le +feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de +papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait +apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces +clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se +rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté +voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes +qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait +dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde. + +--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel. + +Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants. + +Et M. Bergeret dit en souriant: + +--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits +panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur +un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et +pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des +désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle +force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand. + +--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de +table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés. + +--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du +plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins +de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine +a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces +pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre +belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un +organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des +profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand +donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine? + + + + +X + + +La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules, +cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les +circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau +d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût +été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et +l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait +particulier qui est lié aux affaires publiques. + +La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au +bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison +étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère +le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le +jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris. + +Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes. +Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis +en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où +il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait +dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit +noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de +passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute +aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop +d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer +sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame +de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait +encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à +l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération, +soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue +du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe +restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son +état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de +Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le +jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du +département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes. +Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des +bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les +papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée, +que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant: + +--Il faut sauver la France! + +C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est +vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui, +le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en +redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés, +menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté +le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il +est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas +produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du +catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président +Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les +leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un +ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité. + +Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée, +l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de +la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait +judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de +faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et +antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire +de police pour saisir des papiers compromettants. + +--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu +de grands services. + +--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont. + +--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son +faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas +encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules. + +--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son +entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs. + +--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je +passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées, +des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en +bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela +voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure +le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis. +J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et +tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main, +manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que +tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et +que le Parisien était prêt à recevoir son souverain. + +--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit +Joseph Lacrisse. + +--Tant mieux, dit madame de Bonmont. + +--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance +au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste. + +C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations, +n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major +et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des +généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières +nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de +confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait +travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris. +Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas +facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille +qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu +d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans +une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son +fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une +jeunesse enthousiaste. + +--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du +mien. Nos efforts sont convergents. + +Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse: + +--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes. + +--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété +sincère; car il est temps de sauver la France. + +Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la +conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos +intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de +Bonmont parlèrent toilette. + +--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit +madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la +représentant alourdie par une jupe bouffante. + +--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui. +Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait +visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la +bibliothèque. C'est un beau local. + +Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les +pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de +velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait +demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des +pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande +sincérité de son coeur: + +--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est +que temps. + +Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta +une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On +serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin +et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta, +en avalant un quartier de pêche dans du sucre: + +--Cela ira tout seul. + +Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa +connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires +viennoises qui l'amusaient beaucoup. + +Puis, en manière de conclusion: + +--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est +très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup +aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce +que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas +une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis. + +Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à +l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se +leva de table. + +Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il +aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa +poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, +contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de +Bonmont, et dit en souriant: + +--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout +sur moi. + +Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant +d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à +Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui +de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de +la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine +un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune +Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque. + +L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les +dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans +lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à +une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de +la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre +du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte: + + Mon cher Joseph, + + Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos +amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru +dans d'excellentes dispositions. + + A vous cordialement, + + PHILIPPE. + +Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans +son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet +blanc de sa boutonnière. + +M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation. + +--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef. + +--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à +exécuter les ordres d'un tel maître. + +--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de +Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de +Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point, +mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du +monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait +principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa +grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et +le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse... +Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien +française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était +presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle». + +--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les +épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion, +commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus +de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès. + +M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité: + +--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre, +monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr +que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de +victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous. + +Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former +des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait +pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le +jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait +aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame +Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune +secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de +crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait +maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de +faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du +pays. + +M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas +moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de +curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant +tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie +d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était +procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages +mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant. +Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y +introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que +ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée. + +--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly, +où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces +assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre. + +Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le +billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne +pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la +parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi +si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait +d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et +puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu +d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une +maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On +s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu +de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence. +Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment +que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle +estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait +pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la +sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de +tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme +blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se +donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. +Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à +mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux +dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider +à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout! + +--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs +souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus +chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de +tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était +l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une +conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle +entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans +les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la +Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que +tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la +sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette +lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle +le pensait: + +--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique. + +--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long +regard. + +Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit +d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table +du restaurant. + +L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut +de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle +tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à +pied à Neuilly, où il avait son logis de passage. + +--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que +vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste +de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. +Il faut que je vous montre cela, un jour. + +Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la +lune. + +La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux +dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frère Wallstein lui +avait envoyée. + +--Montez! nous tiendrons bien tous les trois. + +Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils appelèrent un fiacre +arrêté à la grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la +baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse +devant la portière ouverte de sa voiture. + +--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur Lacrisse? + +--Je crains de vous gêner. + +--Nullement. Où voulez-vous que je vous dépose? + +--A l'Étoile. + +Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de noir feuillage, dans la +nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit. + +La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de la voix qu'on a en sortant +d'un rêve, demanda: + +--Où sommes-nous? + +--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph Lacrisse. + +Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue +Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc déchiré entre ses +doigts nus, les paupières mi-closes et les lèvres entr'ouvertes, +frissonnait encore de cette ardente et douce étreinte, qui, +rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle +à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que +cette lettre communiquait à son aventure intime une grandeur nationale +et la majesté de l'histoire de France. + + + + +XI + + +C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un +petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long +desquelles il descendait péniblement. Le fils du duc Jean, Henri de +Brécé, président du Comité exécutif, assis à son bureau, devant une +feuille de papier blanc, faisait d'un pâté d'encre un ballon, en y +ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le +mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait +très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des +drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image. +Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des +dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et +des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de +cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive +l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de +Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort +composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir, +tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des +brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs. +Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité +départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la +liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le +front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du +Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et +chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en +finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce +Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'_Union +Générale_. + +--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De +jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous +avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise, +libres de nos mouvements. + +Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de +la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui +n'étaient plus. Et il poursuivit: + +--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le +gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police. + +--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est +plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire. + +--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous +étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une +situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le +Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les +déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense +de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi +bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les +populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le +soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion. +Le service n'est pas mince! + +--Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut +lui rendre cette justice. + +--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse. + +--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous +étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous +cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions +au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. +Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas +tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est +quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle +était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation +royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié +«Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots +assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était +fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous +faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il +nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du +moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi +essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O +temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes, +antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon +villageois. + +»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content; +avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr +qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai +ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce. +C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait +cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de +verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux +maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie. +Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des +collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent +indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un +air malin. C'est énervant! + +--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé. + +--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne +le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas. +Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement, +pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle, +sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits, +mes petits agneaux. + +--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez +dans son registre. + +--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il +y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous +lui devons une fameuse chandelle. + +--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme +Déroulède. + +--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien +tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis +reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le +vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup, +au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de +se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la +République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas +sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce +pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que +c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains. +D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le +croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de +notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement. +Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter +les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était +dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous +Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles +n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité. + +--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache, +évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires +intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera +pas. + +--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais êtes-vous sûr qu'il ne +durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements +impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de +gouvernements populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes +entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises exprès. Est-ce +que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le +gouvernement? Croyez-vous, Brécé, que les populations pleureront +d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan, +une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez +acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet +de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la +tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mêmes. Nous +disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons +raison de le dire; nous aurions tort de le croire. + +--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse +du gouvernement, qui ne sera pas obéi. + +--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des +gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus. + +--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa +disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un seul! + +--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés +tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Méditez cette +parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains +gouvernent mal, mais ils se défendent bien.» + +Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un +second pâté d'encre en coléoptère par l'adjonction d'une tête, de deux +antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre, +leva la tête et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre +jeu, l'armée, le clergé.... + +Henri Léon l'interrompit: + +--L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons +bouchers, tout le train de plaisir de la République, quoi!... +Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien +arrête la machine. + +--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!.... + +--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il +était nationaliste pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait +retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de +réussir. Ce n'était pas son intérêt de rétablir la monarchie. Dame! +qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne pouvions pourtant +pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée; +pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il +n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le mécanicien. Le +Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la +machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le +train de la République est conduit par un mécanicien fantôme. On ne le +voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement. + +»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la +veulerie générale. Je veux vous rapporter à ce sujet une parole +profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les +antisémites, des manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes +traversaient les boulevards en criant: «Panama! démission! Vive +l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du +général Decuir tenaient la tête, huit reflets au chapeau, un oeillet +blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les +meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les +choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été bien +fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels +poings, et quels gourdins! + +»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes +moins nombreuses et moins brillantes que les nôtres, aguerries +cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de +«Vive la République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos +adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même +de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant +d'expirer, la colère des sergots, qui formaient précisément à cette +heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de laine +noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure, +animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le front de la +contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents +travaillait les derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de +mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner les débris +méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot. +C'était l'ordre de ces jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à +l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire respecter +sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y +pouvait-il, n'y voulait-il rien changer? + +Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien +que solide et pleine, se dissipait, s'évanouissait presque, dans +l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple +spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant; +il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de coucher cet hiver à +l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je +crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir +rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent +spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent, +en rendant la répression sympathique, à répandre sur l'avènement du +Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout à fait. +En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de +bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intérêt à +voir grandir le mécontentement général. + +»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande +semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'exécutait de point en +point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et +en queue par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen +Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et, par grandes +enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner +l'angle de la rue Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots +qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit coin bien +tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les +syllabes «Pa-na-ma». C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se +blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il +n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous +nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations; +à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les +cortèges. Nous avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin, +vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça lie, ça crée une +sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un +libertaire, protéger Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre. +Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être acclamé par +Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions +publiques réclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce +bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se +fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas +les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec +courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!» pour le +faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était +pas utile. Je ne dis rien. Nous étions bien calmes, l'un à côté de +l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes, +qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la +plupart, ayant été préalablement assommés, ils traînaient aux bras des +agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le nombre un +député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de +manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! maman!...» +un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez, une +fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang +impur.... J'en remarquai surtout un, qui était bien plus respectable +et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de +professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu +s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics des +paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris +que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous +de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et +comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il +sautillait sous les coups d'une façon tout à fait ridicule, et il +montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue +était lamentable. Il avait cet air de submergé que prennent les myopes +quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la détresse +infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que +par des poignes solides et des semelles ferrées. + +»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien +qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de soupirer et de dire: + +»--C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de +cette manière-là dans une république. + +»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux. + +»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux. +C'est triste. Mais ce n'est pas là le vrai malheur. Le vrai malheur, +je vais vous le dire, c'est l'avachissement public. + +»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait +tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle +me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps +à autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet! +A bas les voleurs! à bas les juifs! vive l'armée!»; il s'en dégageait +une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas +d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo +poursuivit avec une mélancolie philosophique: + +»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les +républicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en +souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les +césariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour +qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif. On +arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour +des royalistes d'être arrêtés, personne ne bougera non plus. Vous +pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer, +vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède. + +»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la +profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque +ostentation: + +»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette +différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de +sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous +jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires. + +»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit: + +»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais +quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du +chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je +vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la +popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu +porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi +populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre +prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la +foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt +l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté. + +»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de +calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue, +qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans +une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui +permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta: + +»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une +bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être +une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude +supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie +avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles +n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis +en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de +Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les +réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation +du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle +d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés +ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y +arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide +que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, +tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de +l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à +votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les +défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils +assez gélatineux! + +»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!» +plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.» + +Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda +si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute. + +--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on +voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en +parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne +fait pas boire un âne qui n'a pas soif. + + + + +XII + + +Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce +dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour +ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique, +elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette +parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des +éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en +témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût +distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph +Lacrisse. + +Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux +semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la +Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot +et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage +couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure +dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue +Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes +les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont +s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y +avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche, +charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il +était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les +lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait +possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle +savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle +savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de +«décerveler» un préfet de première classe et les principaux +républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette +entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce +qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à +présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne +l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une +ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé, +positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il +l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre. +Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il +restait là, en observation. + +Il lui dit sans se retourner: + +--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne +vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le +devant. Mais l'arbre m'empêche de voir. + +--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette. + +La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia +et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de +lierre. + +--L'acacia, si vous voulez. + +--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami? + +--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face. + +--Qu'est-ce que c'est que cet homme? + +--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je +suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux +agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien +les avoir semés. + +--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre? + +--A qui? + +--Je ne sais pas... au gouvernement.... + +Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation. +Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il +revint à elle, un peu rasséréné. + +--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je +vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés, +mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un +grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit +avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient +de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils +étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me +disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.» +Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je +me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me +protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était +tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels. +Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les +misérables! + +Il retourna à la fenêtre. + +--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué +son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!... +Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour +vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi. +Vous si charmante, si délicieuse!... + +Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses +profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la +pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter. + +--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez. + +--Il me semble que si je ne vous aimais pas.... + +--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue? + +--Non, mon ami. + +Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait +pas l'oreille aux bruits du monde extérieur. + +--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit, +l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre +mille. + +Et il retourna à la fenêtre. + +Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu +sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et +difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il +devenait ombrageux. Tout l'irritait. + +Elle eut le malheur de lui dire: + +--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour +demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir. + +Il éclata: + +--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race, +celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire +intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à +profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres +ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des +conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des +conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein? + +Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans +inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. +Elle garda le silence. + +Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table +de nuit. + +--Si l'on vient m'arrêter... dit-il. + +Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les +juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les +parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les +fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol. +Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_: + +--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent +et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de +Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer +les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la +devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera +simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés +sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce +ne sera pas trop tôt. + +Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne +croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois +l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de +ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit: + +--Vous avez de beaux cils. + +Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières. + +Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme +heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph +soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de +l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un +soupir, elle lui demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à +l'heure! + +--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois +dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est +dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté +nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire +coffrer tous. + +--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami? + +--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais +j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le +gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la +gueuse, je ne serai pas tranquille. + +Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras, +comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs +humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche +ardente et fraîche: + +--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez, +j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu +qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut +plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres +penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui +n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas, +la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le +dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que +des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a +des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami, +vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la +chapelle de saint Antoine. + +Lui, pensif et grave: + +--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit +public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des +populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque. + +Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait. + +--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la +campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est +l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du +meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a +été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a +dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de +charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société? + +Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne +semblait pas entendre. + +Il précisa sa pensée: + +--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs, +apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce +chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier +sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres +francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France. +Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans +l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être +désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du +Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour. + +Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression +pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait +point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent +à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si +beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait +ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans +Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de +revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de +l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de +parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace: + +--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette, +elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles +enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil. +Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental: + +--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours. + +Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de +détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il +murmura avec une mauvaise grimace: + +--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La +caque sent toujours le hareng. + + + + +XIII + + +Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg +était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre +MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de +Marguerite d'Angoulême. + +--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin +dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que +vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai +volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la +bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être +montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté +d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la +moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à +l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été +la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée +en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si, +vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit +dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est +certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et +sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je +croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et +qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté +plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle +ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour +d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et +des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je +vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre. + +Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit: + +LE BUREAU + +«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à +l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec +le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite +d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de +leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans +des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens +et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui. + +»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont +il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des +raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il +n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le +public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa +crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge. +Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les +feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des +injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus +souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments +intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité +vint de l'instinct populaire. + +»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par +eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se +faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la +parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les +bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était +aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin +bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la +cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux +luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si +frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force +et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à +cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de +l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que +tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête +avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le +grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou +mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des +écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des +travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le +traître qu'il fallait sauver? + +»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est +qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de +manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de +bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air +militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours +pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie +infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le +sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de +chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis, +la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent +suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces +sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des +gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs +jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns +des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de +louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de +la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur +lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes. + +»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à +la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire +avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait +et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit +modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on +goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des +genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes +pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres +prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public, +distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles +étaient divulguées. + +»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère, +sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à +képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents, +ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et +trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout +l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle +a suscité aussi de beaux caractères. + +»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait +nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et +de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine, +d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers +les plus intelligents de l'armée. + +Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût +lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier +des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le +plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu +railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur +de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à +vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont +la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la +solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à +se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de +renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois +comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel, +faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou +devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus +humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui +l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la +vie. + +»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un +jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en +avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par +menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant +l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes. +Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit +avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son +oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la +frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre +raison que de le faire assassiner par des brigands arabes. + +»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre +sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut +l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la +tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans +désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme +qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un +moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les +menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute. + +»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir +l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter +des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés +dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette +terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie. +Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de +fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un +sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et +des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre. + +»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses +persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent +et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de +sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes, +ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes +et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est +eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers, +prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont +vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les +grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que +s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers +des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de +pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la +fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était +venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je +crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement +de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de +cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces +hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule +ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte +simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment +n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait +dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai +que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois +qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme +silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de +le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine +arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur. +Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au +jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de +faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont +permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se +montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il +est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la +garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner +que de l'admiration.» + +M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de +Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et +splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages +pareils à des lames de cuivre rouge. + + + + +XIV + + +Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son +collègue Jumage. + +Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même +heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un +inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. +Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au +même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec +contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces +deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu +qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et +de l'autre fussent égaux. + +Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se +poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre +fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui +troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût +professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire +dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme +à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur. +Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais +quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit +par sympathie. + +Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut +que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours +de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais +parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité +dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens, +par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons +honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le +contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les +nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le +parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation +française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait +pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les +systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire +latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage +n'avait pas toujours raison. + +Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un +système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance. +Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que +celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le +voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais +jours. + +Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine +brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que +Lucien connaissait. + +--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas? + +--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites +par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes +filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les +_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland. + +--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune +importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?... + +--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première +fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent +conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa +Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous +avons ici l'Arabie avec tous ses parfums. + +--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète, +c'est sans importance. + +Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la +main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret +replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le +papier sur la table. + +--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait +mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis, +beaucoup d'ennemis.... + +--Flatteur! dit M. Bergeret. + +Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu: + +Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait +en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants +de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la +nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas +surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir +comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le +ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer +comme professeur. + +Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture: + +--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la +peine. C'est si peu de chose! + +--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me +laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et +véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas +beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen +Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M. +Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons +connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans +la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par +un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien +y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle +récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus +haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que +l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée +dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander. + +Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire +dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper +les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés +appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent +plaisir. Le tirant par la manche: + +--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai +blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les +plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te +pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve +énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à +ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas? + +--Je n'en doute pas. + +Et après un moment de silence, Jumage reprit: + +--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu +peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le +conseille pas. Il serait acquitté. + +--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans +la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des +éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à +mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des +jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un +Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la +Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des +cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit +de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du +mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc +très probable que mon diffamateur serait acquitté. + +--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que +comptes-tu faire? + +--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures +de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les +journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite +poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la +condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis +par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par +la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait +contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la +vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses.... + +--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien. + +--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put +rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui +avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force +d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la +haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à +la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de +notre cause. + +--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes +pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée +contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes +exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes. +Tout le pays est avec nous. + +--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux +apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la +justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux +témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je +n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont +trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes. + +»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance +publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces +brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de +sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un +Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice, +l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la +puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des +institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et +d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice +étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les +pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un +délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous, +comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges +barbares. + +»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de +solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis +comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle +peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous +fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes +vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est +vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une +revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos +erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec +étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes +détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti +énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et +s'écroule de lui-même. + +»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent! +La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences +mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites, +parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables +échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe +pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse +de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs +disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un +instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des +plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.» + +Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du +Luxembourg, le jeune M. Goubin. + +--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je +l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé. + + + + +XV + + +Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège +du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires +courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé: + +--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon +royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous +aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion, +maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du +Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses +ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils +aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux +écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se +syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard +et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un +des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité +départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans +notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre +Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à +Gustave Dellion. + +--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des +fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et +Draguignan. Voulez-vous Guéret? + +Joseph Lacrisse sourit à peine et dit: + +--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il +procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du +préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât. + +Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était +impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé. +Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers +souscripteurs des listes Henry. + +Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département; +Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la +dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise, +étendit le bras et dit d'un ton tranchant: + +--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni +Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin. + +Lacrisse et Brécé se récrièrent. + +--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra +pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau +fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura +maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale. + +--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit +dédaigneusement Brécé. + +--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le +chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire. +Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi +donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir +d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la +Maison de France. + +»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet +blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au +Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des +cérémonies? + +Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront +laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera +mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le +chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à +présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un +prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses +d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux +précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons +aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs +dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les +déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur. +Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en +plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je +sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait +remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les +dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend. +N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus +fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux +seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à +la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la +république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il +nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un +siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la +part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles +qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront +les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les +dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France, +savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos +Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme +des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince +cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des +ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les +guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler +de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas +même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un +émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la +police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que +Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne +serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera +roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les +chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés +ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se +reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra +un adversaire farouche. + +»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait +le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la +pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges, +grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du +Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc +Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé. +Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations? + +»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne +voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra +pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des +mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire +de l'opposition. + +»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en +ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute +nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de +goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins +royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le +duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il +ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la +Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet +breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres +libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des +ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront +à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement. +Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la +monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est +aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie +introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au +moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le +portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me +charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après +quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail. + +Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui +suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une +bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que +Guéret et Draguignan. + +--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en +soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que +c'est le pied à l'étrier. + + + + +XVI + + +La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous +les châtelains industriels et financiers de la région à une fête de +charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château +de Montil, que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous +Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles, +sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt +français de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune +invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des +parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq +ans déjà, elle était toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi +que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement +de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère. +Cependant elle n'était point ambitieuse, et son inclination naturelle +la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état +modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à +paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait poussée chez les +Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la +liste des invités à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené +à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se +disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et +boire avec des cochers. + +Le programme de la fête comportait une représentation de _Joconde_ par +des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fête vénitienne +sur l'étang, des illuminations. + +C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte, +dans une extrême confusion. La petite troupe répétait la pièce dans la +longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons +portaient avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de +Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles. + +M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le +parc, les charpentiers assujettissaient à grands coups de maillet les +fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique, mettait en +scène. + +--A vous, duchesse. + +Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui +restait au pouce, descendirent sur le clavier. + +--La, la... + +Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont: + +--Laissez-moi boire mon cocktail. + +Lorsque ce fut fait, Largillière reprit: + +--Allons, duchesse! + + Tout me seconde, + Je l'ai prévu... + +Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une +améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la +duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt: + +--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la +poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!... +Tandis que moi, regardez! + +Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap: + +--Moi, j'ai tout ôté. + +Elle fit demi-tour. + +--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à +vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se +compense. + +Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le +cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des +perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit +sèchement: + +--Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable! + +--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière. + + Tout me seconde, + Je l'ai prévu; + Pauvre Joconde! + Il est vaincu. + +--Passez, monsieur Quatrebarbe. + +M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le +recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du +bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait +ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux. + +--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière. + +--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier +s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille: + +--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle +fera tout manquer. + +Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses +et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois". + +--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place. + +Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de dire que ce +n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans +les petits coins et lui murmurait: + +--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je +sens que j'en mourrais. + +Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot +tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce +qu'elle n'avait pas donné d'argent pour la cause. Il alla d'un pas +très roide se joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier, +avec conviction, chantait: + + Dans un délire extrême, + On veut fuir ce qu'on aime. + +Le petit Bonmont s'approcha de sa mère: + +--Maman, méfie-toi de Lacrisse. + +Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de négligence affectée: + +--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus sérieux qu'on n'est +ordinairement à son âge; il est occupé de choses importantes; il... + +Le petit baron haussa ses épaules d'athlète bossu. + +--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a +demandé de l'aider à t'extirper le chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre +je ne vois pas que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent +mille francs c'est une somme! + +René Chartier chantait: + + On devient infidèle, + On court de belle en belle. + +Un domestique apporta une lettre à la baronne. C'était les Brécé qui, +forcés de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à +la fête de charité et envoyaient leur obole. + +Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais sourire et +demanda: + +--Et les Courtrai? + +--Ils se sont excusés hier, ainsi que la générale Cartier de Chalmot. + +--Quelles rosses! + +--Nous aurons les Terremondre et les Gromance. + +--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous. + +Ils examinèrent la situation. Elle était mauvaise. Terremondre n'avait +pas, comme à son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses +tantes, toute la nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie +industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait des prétextes +pour se dérober. Le petit Bonmont conclut: + +--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas +d'erreur. + +A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage, +éternellement noyé dans un sourire d'amante, s'assombrit. + +A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre, +la voix de Largillière: + +--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts. + +--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si +nous remettions la fête, puisqu'elle ne doit pas réussir? + +--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta +nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taillé pour +la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais... + +--Mon enfant... + +--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout. + +La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure: + + On pense, on pense encore + A celle qu'on adore, + Et l'on revient toujours + A ses premières a... + +Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M. +Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les +bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la +cheminée monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les +amours des nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, montrant une +petite poche de son corsage: + +--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher. +Tenez!... voilà, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII. + +Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes +pincettes. + +René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le +piano et déclara qu'il rendait son rôle. + +--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en +soupirant la baronne à son fils. + +--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut +savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien à Lacrisse. + +--Ne rien dire à Lacrisse! + +--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha +du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un +autre cocktail, il répondit très doucement: + +--Fichez-moi la paix. + +Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à +l'écart, et il lui parla quelque temps à voix basse. Il avait l'air +grave et convaincu. + +--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse +royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la République et sauver +la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet +avis. Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs +dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande. + +Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi. + +--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint +son offrande patriotique à celle des trois dames françaises, qui se +montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il, +qu'il témoignera sa gratitude par une lettre autographe. + +--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont. + +Et après un court silence: + +--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai, +dites-leur de venir à notre petite fête. + + + + +XVII + + +C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue +fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient +porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais +pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit +logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches +conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce +que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient +plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret +gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant +plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon, +qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les +mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des +reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient +tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, +cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, +drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement +universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des +moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des +difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient +point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples, +ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit +assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas +agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir. + +Après quoi M. Bergeret dit à sa fille: + +--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire +l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse +d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au +fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau +l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une +moitié d'âme. + +--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule. + +--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère +Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en +l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et +celui qui la fait. J'ai mal agi. + +--Je ne crois pas, dit Pauline. + +--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de +philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en +apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel +m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix +de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que +le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux +genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le +bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux +Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de +bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une +parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la +richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et +convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la +civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce +monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot +exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me +suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel! +_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._ + +»Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique +erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et +qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le +plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de +tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure +répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est +contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité. + +--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté. + +--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la +bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la +Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est +inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. +C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère +Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées +dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce +nom avait été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus +ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on +disait _bénéficence_. C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve +pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par +les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société +beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de +prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent +des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale +qu'ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées. +La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et +non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil, +honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans +la production et le partage des fruits. + +»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles +que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement +qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité +véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle +bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase +plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est +Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l'Assemblée +nationale dans la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa +plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la +pensée. Nous n'avons rien en propre que nous-mêmes. On ne donne +vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette +offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur +autant que la communauté. + +--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la +beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus +convenable. + +--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui +peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce +qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il +est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa +mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit +donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce +qu'il n'a pas assez reçu. + +--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon +Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de +paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons +naturellement et que c'est la société qui les rend méchants? + +--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement, +répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu +à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort +une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore +où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps +est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux +qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux +et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence +durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront +pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même +nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens +nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je +crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins +misérables, que les progrès de l'industrie déterminent à la longue +quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que +l'aubépine transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses +épines en fleurs. + +--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline +en s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père +le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de +fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à +bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec +les hommes de bonne volonté la république nouvelle. + +M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore. + +--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun +recevrait le prix de son travail. + +--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec +candeur. + +Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse: + +--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans +raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir +comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous +était possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à +mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou +d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de +haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir. + +Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square +de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté +sur le trottoir. + +--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix +sous à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous +serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le +bras allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais +franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce +truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on +fait. + +--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans +ta république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son +travail? + +--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à +disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le +dispose à l'évanouissement final. Il rentrera dans le néant avec +facilité. + +--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre. + +--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute +d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier +mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma république. +Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de +riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail. + +--Nous serons tous heureux, mon père. + +--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même +temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le +mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le +bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont +aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source +profonde dans la nature et l'un ne saurait être tari sans l'autre. +Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La +souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant +sur nos cordes, les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du +bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. +Mais aux maux inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes +qui résultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux +artificiels qui résultent de notre condition sociale. Les hommes ne +seront plus déformés par un travail inique dont ils meurent plutôt +qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne +dévorera plus les corps par millions. + +»Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine +qui a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement à +la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, +deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme? +Écoute. L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite +étoile subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien +émerveillé, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée +vaincre sans se laisser connaître, la force mystérieuse et captive, +l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en +bouteille et dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la terre +de leur réseau, l'électricité portera sa force, son aide, partout où +il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer où le père et +la mère et les enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve. +La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes, +deviendra domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non ce +n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les +manivelles, les glissières, les volants s'humanisent, si les hommes +gardent un coeur de fer. + +Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. +Un jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un +ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire, +mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse +qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle +abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera +généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit +aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui +son armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh +bien! s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette +joie. Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de +richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une +statue de bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en +recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on +hissait par une poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon +dénouait la corde à son tour et prenait dans le panier selon ses +besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par +l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le maître-ouvrier de +partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma +république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à +tous. + +--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité. + +--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à +tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière +appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du +jour. Après les travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en +dépit des efforts violents des individus pour saisir et garder des +trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre +nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent +indistinctement à tous les hommes. Et dans notre société même ne +vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides, +routes, fleuves, forêts autrefois royales, bibliothèques, musées, +appartiennent à tous? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux +chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi +qu'au riche si je sais mieux en jouir. La propriété collective, qu'on +redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille formes +familières. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des +avantages qu'elle procure. + +Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte +autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne sont point pressés de devenir +socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la +propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute +propriété, acquise par un effort individuel, n'a pu naître et +subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et +puisque la propriété privée est de source sociale, ce n'est point en +méconnaître l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la +communauté et la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement. +Et qu'est-ce que l'État?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de +répondre à cette question: + +--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis +derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller +pour lui. + +--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours +incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je +découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas +comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon +avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre +volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux +et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes +lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il +administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins +précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne +sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous. Anéanti par son +universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus +méchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de +déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la propriété +individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et +beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il +a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les +dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas, +puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il +n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à +l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que +je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en l'identifiant à +toute l'activité sociale. + +»Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais +d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et +Auguste Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les +données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier +des grands hommes. + +»Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes +d'action qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée +crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous +laissons après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma +fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient +nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille +âmes, est véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne +correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et +dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile +qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes +précèdent sa fin et l'annoncent. + +»La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa +d'y représenter le savoir et la noblesse, d'y défendre par l'épée le +laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des +membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution +imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans +la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que +tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils +produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement répartie? +Qui peut croire enfin à la durée de l'iniquité? + +--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde? + +--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole. +L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien +qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les +violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela +le monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en +respect? Seule, sans armes et nue, la pensée. + +Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre +social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles. +Un géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces +traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes +traînés dans les vallées, cette flore des froides contrées et ces +animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces +apparences de cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions +multiples et prolongées, et que ces grands changements, produits avec +la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même +soupçonnés par les innombrables générations des êtres animés qui y +assistèrent. Les transformations sociales s'opèrent, de même, +insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un +cataclysme futur, un changement commencé avant sa naissance, qui +s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra +sensible que dans un siècle. + + + + +XVIII + + +M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des +Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait +les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore +posée. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, +agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux électeurs dans le +département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, +Mannequin et Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le +comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond, ancien magistrat et +le boucher Lafolie. + +Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait. +Les sénateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du +département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens +de ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui +remontaient à la fondation de la République et se rattachaient au nom +légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus +avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une +clientèle nombreuse et disciplinée. Ces hommes publics, contemporains +des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une +fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences +de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes, +ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre +témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez +l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué +Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre, +le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes, +Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres +et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage +s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte +de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient +voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu +que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter +l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département. +Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement +combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin +d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à +Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats +dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il +est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où, +compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il +laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se +faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa +fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce +cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se +faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne +traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il +préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était +redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il +était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va +couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin: + +--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à +Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au +pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée? + +Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de +décapiter la liste républicaine. + +Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le département par +madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les +sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était +habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux +dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des +congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères, +obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait +donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel +Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des +faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus +de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin +n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand _la Croix_ +publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la +République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de +porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces +gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa +femme: + +--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de _la +Croix_ dans le département. + +A quoi madame Worms-Clavélin répondit: + +--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les +sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici. + +--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un +peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa +ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme, +faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin, +plongé dans de sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés et +fumants, sur les bras des fauteuils. + +C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton, +frère cadet de Panneton de La Barge, était dans les fournitures +militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette +armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il +était nationaliste gouvernemental. Il était nationaliste avec M. +Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand +on lui disait que c'était impossible, il répondait: + +--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait +seulement en avoir l'idée. + +Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps +de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouillés trop +tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez +qu'un gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un +coup de pied et de vous casser les mandibules.» Cette sagesse lui +venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres +du ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire +son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses affaires ni à ses +plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif, +toujours entre son usine et Paris, où il avait trois ou quatre +domiciles. + +La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les +nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla trouver M. le +préfet Worms-Clavelin et lui dit: + +--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous +être agréable. Je suis donc certain à l'avance de votre assentiment. +Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre +devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les +seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé. Rien de plus +légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de +mes amis une liste de candidats nationalistes. Le département est +nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera nationaliste et +républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi +l'évêché. Ne me combattez pas. Observez à mon égard une neutralité +bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la liste Laprat; +j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne +vous cache pas que j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera +encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le +carreau. + +M. Worms-Clavelin répondit: + +--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes +sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intéressante +communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y +réfléchirai et j'agirai conformément aux intérêts du parti +républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du +gouvernement. + +Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement +s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pièce +des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que +Panneton entretenait une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait +pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de cinquante +ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait +spirituel. + +Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il +remontait les Champs-Elysées, songeant à sa candidature, qui +s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt +possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tête, +un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé. M. de Terremondre +était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux +en entendant redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait +Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance à la place de +Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a +pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothéqué. Mais cela ne lui +nuira que dans son arrondissement. Il est à Paris. Je vais le voir.» + +A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit venir madame de +Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds. +Elle restait fine et mince sous l'épaisse toison. Il la trouva +délicieuse ainsi. + +--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. Comment va M. de Gromance? + +--Mais... bien. + +Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait +toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais goût. + +--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame? +J'ai à vous parler de choses sérieuses... d'abord. + +--Dites. + +--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante +petite sauvage... + +--Ce sont là les choses sérieuses que... + +--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose sa candidature +au Sénat. L'intérêt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste, +n'est-ce pas? + +Elle le regarda avec une légère indignation. + +--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr! + +--Et républicain? + +--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors, +vous comprenez... + +--Ah! chère madame, ces républicains-là sont les meilleurs. Nous +inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de +nationalistes républicains. + +--Et vous croyez que Dieudonné passera? + +--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'évêché et beaucoup +d'électeurs sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de +sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs +intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne peut être qu'honorable, +M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration +et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin +nous est favorable. + +--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que Dieudonné... + +--Vous m'assurez de son acceptation? + +--Voyez-le vous-même. + +--Il n'écoute que vous. + +--Vous croyez?... + +--J'en suis sûr. + +--Alors, c'est entendu. + +--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails très délicats +qu'on ne peut pas régler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous +montrerai mes Baudouin. Venez demain. + +Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le numéro d'une rue déserte +et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est là qu'à une +distance respectueuse de son appartement légal et spacieux des +Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit naguère pour un +peintre mondain. + +--C'est donc bien pressé? + +--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, qu'il ne nous reste plus +trois semaines pleines pour faire notre campagne électorale et que +Brécé travaille le département depuis six mois. + +--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que j'aille voir +vos?... + +--Mes Baudouin... C'est indispensable. + +--Croyez-vous? + +--Écoutez et jugez-en vous-même, chère madame. Le nom de votre mari +exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations +rurales, principalement dans les cantons où il est peu connu. Mais je +ne puis vous cacher que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans +notre liste, des résistances se sont produites. Elles subsistent +encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut +que je puise dans votre... dans votre amitié, cette volonté +irrésistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute +votre sympathie, je n'aurai pas l'énergie nécessaire pour... + +--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir vos... + +--Oh! à Paris!... + +--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'armée. Il faut +sauver la France. + +--C'est mon avis. + +--Faites bien mes amitiés à madame Panneton. + +--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain. + + + + +XIX + + +Il y a dans le petit hôtel de M. Félix Panneton une grande pièce qui +servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau +propriétaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de +curiosités et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y +disposa avec art, dans un ordre déterminé, des canapés, des sofas, des +divans de formes diverses. + +En entrant, le regard, promené de droite à gauche, rencontrait d'abord +un petit canapé de soie bleue, dont les bras à col de cygne +rappelaient le temps où Bonaparte à Paris, comme autrefois Tibère à +Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canapé, moins étroit, en +beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois +parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine, +couvert de tapisserie de point à la turque; puis un grand sofa de bois +doré, couvert de velours cramoisi ciselé, avec son matelas pareil, +provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement +rembourré, en satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas +chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, très bas, qui, +tout baigné d'une ombre rose, touchait à la chambre des Baudouin, à +gauche. + +Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces sièges, +chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux à son +caractère moral et à l'état présent de son âme. Panneton, dès l'abord, +observait les amies nouvelles, épiait leurs regards, s'étudiait à +deviner leurs préférences et prenait soin de ne les faire asseoir que +là où elles voulaient être assises. Les plus pudiques allaient droit +au petit canapé bleu et posaient leur main gantée sur le col de cygne. +Il y avait même un haut fauteuil de velours de Gênes et de bois doré, +trône autrefois d'une duchesse de Modène et de Parme, qui était pour +les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le +canapé de beauvais. Les princesses étrangères marchaient d'ordinaire +vers l'un ou l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse des +meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui +restait à faire. Il était en état de garder toutes les convenances, +averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la +succession nécessaire de ses attitudes, et aussi d'éviter à la +visiteuse comme à lui-même des stations longues et inutiles entre les +politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses démarches en +prenaient une sûreté et une maîtrise qui lui faisaient honneur. + +Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut +gré. Sans regarder seulement le trône de Parme et de Modène, et +laissant à sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le +beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la +petite noblesse agricole du département, un peu traîné avec de petits +jeunes gens mal élevés. Mais le sens de la vie lui venait. Les +embarras d'argent avaient beaucoup exercé son intelligence et elle +commençait à comprendre le devoir social. Panneton ne lui déplaisait +pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très noirs +collés aux tempes, de gros yeux hors de la tête, un air d'amoureux +apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin +de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle eût préféré un +superbe garçon, mais elle était encline à la gaieté facile, disposée à +l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses +et par une certaine laideur. Après un moment de gêne bien naturelle, +elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni même très ennuyeux. + +Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la duchesse et de la +duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de +s'arrêter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des +Baudouin. + +Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre était, comme ces +tableaux du peintre érotique, toute jonchée de vêtements de femme et +de linge fin. + +--Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux... + +--Parfaitement. + +Il possédait _le Jardinier galant_ et _le Carquois épuisé_, deux +petites gouaches qu'il avait payées soixante mille francs pièce à la +vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par +l'usage qu'il en faisait. + +Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et même un peu +mélancolique, cette fine, élégante, coulante figure de femme, et il +goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui +s'avivait à mesure qu'elle revêtait pièce à pièce son caractère social +avec ses vêtements. + +Elle demanda la liste des candidats: + +--Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; docteur +Fornerol; Mulot, explorateur. + +--Mulot? + +--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le père Mulot l'envoya +faire le tour du monde. Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un +candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il ouvrira des +débouchés nouveaux à leurs produits. Et surtout ils sont flattés. + +Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle voulut connaître +la proclamation aux électeurs sénatoriaux. Il la lui résuma et en +récita les passages qu'il savait par coeur. + +--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et les nationalistes +purs n'ont pas assez insisté sur l'apaisement. Ensuite nous +flétrissons le parti sans nom. + +Elle demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom? + +--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires, +c'est le nôtre. Il n'y a pas d'équivoque possible... Nous flétrissons +les traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent. +Cela, très utile, pour la petite noblesse ruinée. Ennemis de toute +réaction, nous répudions la politique d'aventures. La France veut +résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait l'épée du +fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et +tendresse sur son admirable armée nationale.. Il faudra changer un peu +cette phrase-là. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres manifestes +électoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de +l'armée. + +--Et vous me promettez que Dieudonné passera. + +--Dieudonné ou Goby. + +--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez pas plus sûr que ça, +vous auriez dû me prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre, +on dirait que c'est la même chose. + +--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, Brécé échoue.... + +--Vous savez, Brécé est de nos amis. + +--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brécé échoue avec +sa liste, et M. de Gromance, en contribuant à son échec, se sera +acquis des titres à la reconnaissance du préfet et du gouvernement. +Après les élections, quel qu'en soit le résultat, vous reviendrez voir +mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il +soit. + +--Ambassadeur. + +Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brécé; +colonel Despautères; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher, +obtint cent voix en moyenne. La liste des républicains progressistes: +Félix Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; +Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en +moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne réunit sur son +nom que cent vingt suffrages. Les trois autres sénateurs sortants, +républicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne. + +Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à soixante voix. + +Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, sénateurs sortants +radicaux, et Félix Panneton, républicain progressiste, furent élus. + + + + +XX + + +--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M. +Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son +lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons, +toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées, +de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses +mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes, +tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de +toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux +de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les +arts et métiers de l'univers. + +--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette +immense Exposition? + +--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à +la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci +n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de +considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la +consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire, +l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, +un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout +d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et +Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on +ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet +tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville +retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils +étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait: + +»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par +sa lâcheté. + +»Et Jean Mouton répondait: + +»--J'aimerais assez une guerre navale. + +»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à +l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur +terre et sur mer? Qui nous en empêche? + +»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que +quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les +traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est +nécessaire. + +»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre +que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis. + +»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien +tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas +s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les +bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère. + +»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque +élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le +candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains +plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le +gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage +obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet, +il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux +dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de +gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé. + +»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien +qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la +moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des +papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une +telle moinerie pullule en ce pays et le dévore! + +»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et +vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et +douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous +souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de +l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous +assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux +Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français», +c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces +trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple +au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de +sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des +produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une +large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la +France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers, +étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le +système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que +l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit +nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean +Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères +s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande +foule de menus bourgeois et de limonadiers. + +»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec +innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus +d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous +deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur +candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je +vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps, +menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions, +d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi +la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres +supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques, +syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et +les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux +Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des +Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et +pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la +possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne +de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs +en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un +tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et +vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie, +Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, +feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les +Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas +qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet +de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie +entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons, +fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne +d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie; +je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui +les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane, +Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, +revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes +pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les +Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque; +et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables +crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de +gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et +vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous +atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant +de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un +jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après +cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête! + + + + +XXI + + +Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre +la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses +papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance +du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir +préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa +vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord +avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait, +conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait +bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand +il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les +tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit +pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un +constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de +cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette +manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le +féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se +nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme +d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les +cafés-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_, +obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885. + +Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse +se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque +moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la +royauté légitime, et que la troisième République n'est pas +sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand +soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime. +Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui +témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en +sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables. +Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de +non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on +m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on +n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant +de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les +condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient +pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été +déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des +civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange. + +A quoi d'excellentes gens m'ont répondu: + +--On se défend comme on peut. + +Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à +renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était +impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui +avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des +prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la +malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux, +entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la +République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus +conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi +revenir avec les hirondelles. + +Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés +dans le dessein de les offrir au Prince pour rentrée à Paris, par +l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère +Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro. +Elle n'eut point la douleur de les vendre à perte. Elle fit même un +petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces +six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus +revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette +royauté dont ils devaient conduire le triomphe. + +Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une +curiosité limitée, siégeait longuement. + +Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la +naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitté, +mais qui retenaient quelques accusés. + +--Quels bandits! s'écria-t-il. + +--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère. +Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait +fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline, mais +c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait +aujourd'hui en France. + +--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait +jamais eu beaucoup d'illusions. + +Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence. + +--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon. + +--Comment? + +--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous, +Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être +enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques, +naturellement. + +--Je ne comprends pas. + +--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la +monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du +sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il +aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros +à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat, +qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La +belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans +la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous +parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou +trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous +pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à +gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes +mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier. +Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous +chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous +congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des +vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez +fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez +commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de +responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre +ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et +de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est +possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est +toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger +quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine; +on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime +existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire. +Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous +vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de +votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes +les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire +la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher +ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par +exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous +encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre +renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du +toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à +la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les +bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur. + +Lacrisse répliqua sèchement: + +--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve +pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos. + +--Je ne plaisante pas. + +--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du +scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action, +toujours et quand même. + +Henri Léon protesta: + +--Je vous assure que je suis très sérieux. + +--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne +comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez +dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait +de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, +à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure +qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le +courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il +ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale, +mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour +la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On +n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est +vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le +gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce +que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne +suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la +République, avec l'aide des républicains. + +»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les +nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous étranglerons la gueuse. +Et tout d'abord il faut travailler les élections municipales.» + + + + +XXII + + +Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui +pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra +dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était +violent. On y respirait un amour haineux de la France et un +patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez +farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les +églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations. +Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui +était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus +orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la +cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se +mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur +patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa +voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages +par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges, +qui brillaient sous la voilette. + +La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand, +sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix +marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner, +et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la +police!» + +Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère. +Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la +Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais +regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait +les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les +républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération! +O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui +ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs, +qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des +conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.» +Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches. +Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi +de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait +les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau +au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la +police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil +amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc +fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des +choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était +couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de +poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un +sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été +mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste. + +L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut +de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut +désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries +comme candidat aux élections municipales du 6 mai. + +C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux +précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le +président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire +triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, +Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son +mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait +mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il +n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on +l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le +quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous +nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère +Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient +antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On +pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle +de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M. +Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes +royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un +changement de régime, surtout pendant l'Exposition. + +Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son +drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur. +Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M. +Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait +l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire. + +Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le +temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon +juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis. + +--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un +monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant +l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer +républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous +déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est +tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer +nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes +nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la +bonne cause que vous soyez élu. + +Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui +exposer la situation et protester de son dévouement. + +On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée +nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme. +Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du +gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril +collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à +l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le +service des eaux. + +De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était +dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point +l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin, +avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne +le suivait pas aveuglément. + +--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera +d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits. + +Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant +obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à +vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment +cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et +célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie +industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il +devenait un concurrent redoutable. + +Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur +courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin +d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription +municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit +Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de +républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de +Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici: + +Messieurs les Électeurs, + +Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de +demander compte aux candidats aux élections municipales de leur +sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du +pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle +d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher +pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au +pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à +l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare +des lois tyranniques, vous voterez tous pour + +M. Joseph LACRISSE + +AVOCAT A LA COUR D'APPEL + +_Candidat de la liberté de conscience et de la République honnête._ + +Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé d'abord +désigner un candidat à eux, dont les voix, au second tour, se fussent +reportées sur Lacrisse. Mais le péril imminent imposait l'union. Les +socialistes nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent à la +candidature Lacrisse et firent un appel aux électeurs: + +Citoyens, + +Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine, +socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les traîtres! A +bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la +République sociale nationaliste!_ + +Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses +immeubles, se gardèrent d'intervenir dans une affaire électorale. Ils +étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres; +et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des +amis laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, dans une +circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette +circulaire, qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries: + +_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux, +valeurs, et généralement tous objets, meubles et immeubles, +sentiments, affections, etc., etc._ + +Messieurs, + +C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de +troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours à +d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute +l'armée des francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de +l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût le candidat des +incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards. + +C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la +persécution abominable qui sévit si cruellement à cette heure, et que +vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent +des pauvres. Votez tous pour + +M. Joseph LACRISSE + +AVOCAT A LA COUR D'APPEL + +_Candidat de Saint-Antoine_ + +N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur +imméritée de voir échouer son candidat. + +_Signé_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND, +architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier. + +On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le +nationalisme a porté la discussion des candidatures municipales à +Paris. + + + + +XXIII + + +Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la +campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme +Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à +l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il +parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par +la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en +sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce +qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu +dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait +sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques, +répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti +était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau, +on le croyait. + +Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et +très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres, +semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux +affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que +Joseph Lacrisse brillait d'innocence. + +Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était +petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le +nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre +d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de +beauté sensible au petit commerce. + +Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et +jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le +servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme +Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le +pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des +chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se +faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui +l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer +des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi +semblait-il froid, obscur, ennui. + +Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la +petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les +journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les +brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il +saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas +bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée +nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant +qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé. +Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour +inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un +fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, +celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable +armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.» +C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des +Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans +l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme +Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots +patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne +produisait pas d'effet. + +Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme +Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit +que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât, +elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il +perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se +dissimulait. Il devenait imperceptible. + +Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de +bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre +blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des +pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était, +disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi +coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des +Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph +Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée. + +Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement, +Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y +vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté +dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz +lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux +Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent +tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle +violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible +de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage, +ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et +d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y +poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral, +d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une +inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup +d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit +deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux +de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du +manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis +du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues. + +Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses +amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer, +décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M. +Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille +trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M. +Raimondin. + +--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une +victoire pour la République. + +--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse. + +Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité: + +--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en +mon nom nos vaillants amis. + +Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté: + +--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie: +télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès. + +Cependant des cris partaient de la rue joyeuse: + +--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les +traîtres! à bas les juifs! + +Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule +barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière. +Il saisit la main du nouveau conseiller municipal. + +--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse. + +Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire, +l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez +comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux. + +--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg. + +Mais le baron ne le lâchait point. + +--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions +aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur +Lacrisse. + +Cependant la foule criait: + +--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas +Raimondin! Mort aux juifs! + +Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs. + +Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue, +triomphante. + +Elle savait déjà. + +--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts. + +Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens +mystique. + +Elle le pressa dans ses beaux bras: + +--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection. + +Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes, +n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus +d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph +Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua: + +--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est +pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui +demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience +plusieurs fois. + +Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait +belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda: + +--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce +pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une... + +Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle, +agenouillée à ses pieds, murmura: + +--Je t'aime! + +Et la nuit seule entendit le reste. + +Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans +son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait +sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un +pâté froid. Son échec l'étonna. + +--Je m'y attendais, dit-il. + +Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied. + +--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle, +président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé +empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le +courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs +mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes +les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les +électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es +battu, c'est bien fait! + +Anselme Raimondin haussa les épaules. + +--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette +élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le +mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands +magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait +payer leurs souffrances. Voilà tout. + +Et avec un pâle sourire: + +--Ils seront bien attrapés! + + + + +XXIV + + + M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM. +Goubin et Denis, ses élèves: + +--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La +paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en +ont donné l'assurance. + +Et voici ce que conta M. Bergeret: + +--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe +qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq +s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères: + +»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que +nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais +militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite +Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous +l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français +que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux. +Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments +militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et, +quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne +ferons pas la guerre. + +»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je +voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste, +que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les +Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se +défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de +belles affiches blanches. + +»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos +sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie. +Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer +mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi. + +»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde: + +»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le +suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous +contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous +avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix +molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la +fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons +une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore, +équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix +menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante, +tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus +épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi +l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà, +monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou +trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde. + +»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les +Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de +cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de +sycomore antique: + + Toi qui de vent te repais, + Trublion, ma petite outre, + Si vraiment tu veux la paix, + Commence par nous la f... + + + + +XXV + + +Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant +depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph +Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez +elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg +Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les +ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La +main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus +s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes +des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait +abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins +d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les +figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone +viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes. + +Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le +moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi +que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres +défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des +Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des +félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de +Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme, +Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes +en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des +volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur +suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier, +convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat +commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été +frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le +meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des +jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts, +qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société +bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches, +gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous +la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de +ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin +travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un +peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux +grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de +Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions +d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des +spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les +pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont +les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table +Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe +Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des +Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et +Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard +blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que +jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives. +C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait +chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, +un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis +l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société +française. + +Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître +de la maison. + +La conversation vint à rouler sur la politique. + +--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi, +vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne +sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que +nous faisons des réunions publiques... + +--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour +avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire +campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous +les jours la boxe et le bâton. + +--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion. + +--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a +des coups de savate exquis, et bien à lui... C'est un professeur de +premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement. + +--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde. + +--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes +supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience: +massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation +substantielle. Sa devise est « Contre la graisse, pour le muscle». Et +il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une +élasticité... et un coup de pied d'une souplesse... + +Madame de Chalmot demanda: + +--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère? + +Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation +sa jolie tête de petit Samuel. + +--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera +remplacé par un autre tout pareil. + +--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La +France sera ruinée. + +--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le +nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il +nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six +semaines au moins, pour le rendre odieux. + +--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la +baronne. + +Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de +jolis carnets de bal. + +--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une +admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté +par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure +honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui +possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque +chef-d'oeuvre. + +Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa +veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les +châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la +Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus, +ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles +historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de +la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son +château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages +des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du +XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules, +flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais +bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer +quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition +rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses +et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu +prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc +rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on +seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il +vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.» + +Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista: + +--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne +de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et +patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre +meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble, +vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en +Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui +proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en +céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!... + +Le baron Davant arrêta Frémont: + +--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas +de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur +de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne +faut pas dire le contraire. + +Frémont reprit ses supplications: + +--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre +tenture de Leprince, _la Fiancée moscovite_. Et vous vous assurerez +des droits à la reconnaissance nationale. + +Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du +regard Joseph Lacrisse, qui lui dit: + +--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent. + +Puis, par déférence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il +fallait faire. + +Il lui répondit: + +--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à vous donner. +Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à l'Exposition, ce sera tout un. +Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Théophile Gautier. + +--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à l'heure aller annoncer au +ministère que j'ai décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la +rosette. + +Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il fût un sot. Mais il ne +méprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un +condamné de la Commune fût officier de la Légion d'honneur. + +--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare le discours +que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-Écuries. + +--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile. +Vous improvisez si merveilleusement!... + +--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de +parler aux électeurs. + +--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais +c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de +programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais.... + +--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit +Jambe-d'Argent. + +--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on +ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux +Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les +bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les +républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont +républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à +Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le +président de mon Comité, me le crie à plein gosier: + +«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je +la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur +Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un +terrain d'entente. + +«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer +l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent +à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain. + +--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon. + +--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux +Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs +riches qui font campagne avec nous. + +--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était +pieux. + +--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les +francs-maçons, répondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur +reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes +leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont +levées sur le cri mille fois répété de: «A bas les francs-maçons!» Sur +quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt +frappé, renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par +les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais il y a +des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas +encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas +encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier +a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il +est contre les abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la +politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se disent +anticléricaux. + +--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et +surprise. + +--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et +j'appelle cela être contre la religion. Qui dit anticlérical dit +antireligieux. + +--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore +beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher. + +--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents. + +--Lesquels? demanda Henri Léon. + +Il y eut un silence et Henri Léon reprit. + +--Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi +avait remporté des succès prodigieux. Il s'est usé. + +--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on +nous use de même. Les républicains, qui se sont très bien défendus +contre lui, se défendent très mal contre nous. + +--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je +crains. Nous avons des amis à la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent? +Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise +ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle. + +--C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si +c'avait été possible, Méline l'aurait fait. Il faut être juste. +Mélinefait ce qu'il peut. + +--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du +Sénat et de la Chambre nous cèdent la place. C'est votre avis, +Lacrisse? + +--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se +cognait. C'était le bon temps. + +--Il peut revenir, dit Henri Léon. + +--Croyez-vous? + +--Dame! si nous le ramenons. + +--C'est vrai! + +--Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons. + +--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent. + +--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout +prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé +chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une +drogue! + +--Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse. + +--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais +que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut +pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser, +selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture +nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et +d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons +reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en +saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de +monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront +au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la +fiole. Agitez, messieurs, agitez. + +--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde. + +--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans +quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse. + +--Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!... + +--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas. + +--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin. + +--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront? + +--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient +mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans +quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil, +Lacrisse? + +--Donnez toujours. + +--Vous avez été nommé par deux mille électeurs? + +--Deux mille trois cent neuf. + +--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille +trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au +nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos +électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits +commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents. + +Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et +gravité: + +--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant +tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme +eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils +jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je +pense que vous n'hésitez pas à l'approuver. + +--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous, +qu'ils ne sont pas très forts. + +--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je +ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que.... + +Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il +n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui +refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui +fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva +pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur: + +--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez. + +--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos +électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec +les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! +votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord +parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe +pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles. + +--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon +cher, que vous ne connaissez pas l'électeur. Je le connais, moi! Les +imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se +trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les +trompe pas.... + +--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre. + +--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité. + +Puis, se ravisant: + +--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper. + +--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le +pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Père Adéodat. C'est +un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin +sourire, les mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez, +contentez votre majorité. Nous ne serons pas offensés ça et là d'un +vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou +même contre l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en +séance publique à vos électeurs républicains, et soyez à nous dans les +commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne +besogne. Que la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale, +c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que +les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront +plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active +et compacte l'emporte toujours sur une majorité inerte et confuse.» + +»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est +admirable de patience et de sérénité. Quand nos amis viennent lui dire +en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles préparent +les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les +associations, ce sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne répond +rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres. +Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et +la vente des biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie très +chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans +efforts et sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos +grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et +nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions, +nous ont été sans cesse disputés par de puissants ennemis, seigneurs, +évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou devant les +tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un +gibet. Pour soustraire nos richesses à la cupidité du pouvoir laïque, +il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de +Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui +dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaidé +pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans +que nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit +que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrayés ni découragés. +Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres. +Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui +ne nous feront pas défaut: la protection du Ciel et l'impuissance +parlementaire.» + +**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le +crâne luisant du Père Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat du +Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand politique. +Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter +le charcutier qui est républicain et à charmer le marchand de +parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat, voyez-le sans +cesse et le revoyez. + +--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en +effet très intelligent. Ces bons Pères se sont enrichis avec une +rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier. + +--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère +compris entre la rue des Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron +Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils réalisent +patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein +Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une +immense basilique, qui attirera, chaque année, des millions de +pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des +maisons de rapport. + +--Je le sais bien, dit Lacrisse. + +--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est +Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pères +organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger. +Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les +pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils s'est fait la tête +d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les +clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en +tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la +grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule +la résistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prières. A +la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et +ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées, +attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter, +humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que +le monde.» Et, rentré à Paris, il bâtit des maisons ignobles, des +immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques creuses +posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans. + +--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont +les immeubles des Grandes-Écuries dont je parlais tout à l'heure, et +qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à +ses dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une +quinzaine d'années. Avant quinze ans, les bons Pères posséderont tout +le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse. + +Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant. + +--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des +objets prêtés courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du +moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous +choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer. + +--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez +tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du père François. + +On prit le café dans le petit salon. + +Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait +d'ajouter à son répertoire quelques chansons royalistes de la +Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès +dans les salons. + +Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_: + + Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel, + Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme, + Fier de périr pour le sol paternel, + Avec ivresse exhalait sa grande âme: + Ah! sans regret je puis mourir; + Mon sort, dit-il, sera digne d'envie, + Puisque jusqu'au dernier soupir, + Sans reproche j'ai pu servir + Mon roi, ma belle et ma patrie. + +Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste, +s'approcha de Joseph Lacrisse: + +--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14 +Juillet? + +--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un +mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des +manifestations spontanées se produisent.... + +--Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui +s'attendait à être exécuté à son cercle, et contre qui une plainte en +escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir. + +--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous +avons l'argent. + +--Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif. + +--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit +Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le +garderons vingt ans. + +--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux +arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, dans le vague de l'avenir. + +--D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous +avons déjà commencé. + +--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues +avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser à +ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et de +paralyser la défense nationale. + +--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement. +Nous crions: «Vive l'armée!...» + +--Je te crois, dit le petit Dellion. + +--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de +ralliement. Si le gouvernement se met à remplacer les généraux +nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus +crier: «Vive l'armée!» + +--Pourquoi? demanda le petit Dellion. + +--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les +yeux! + +--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers +est excellent. Si le ministère de trahison arrive à mettre dans le +haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde. + +--Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous +serons obligés de crier: «Vivent les neuf dixièmes de l'armée!» Et +pour un cri, c'est trop long. + +--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on +sait bien que ça veut dire: «Vive Mercier!» + +Jambe-d'Argent, au piano, chanta: + + Vive le Roi! Vive le Roi! + De nos vieux marins c'est l'usage, + Aucun d'eux ne pensait à soi, + Tout en succombant au naufrage, + Chacun criait avec courage: + Vive le Roi! + +--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon +jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule +électrisée, revenant de la revue et acclamant les régiments au +passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On +peut soulever les masses profondes. + +--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie +des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un +nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa +femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie +dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa +femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules +sont inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur +ferez pas faire une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et les +feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques. +Le populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises +et une estrade drapée d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense +qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir +le moment psychologique. + +--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde. + +--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon. + +--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent? + +--Quelle idée! + +--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je +ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on +trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils +veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien +désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être +un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois. + +--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que +nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si +nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce +monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien. + +--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde. + +Jambe-d'Argent chanta: + + Vive le Roi! ce cri de ralliement + Des vrais Français est le seul qui soit digne. + Vive le Roi! de chaque régiment + Que ces trois mots soient la seule consigne. + +--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de +repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons. + +--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un +seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés +de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et +prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous +sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre +aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si, +arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous +dépérissons. + +»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement, +nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en +notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la +plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher +jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de +notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. +Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est +pas aperçu que c'était par nos soins.» + +Jambe-d'Argent chanta: + + Puisqu'ici notre général + Du plaisir nous donn' le signal, + Mes amis, poussons à la vente; + Si nous voulons bien le r'mercier, + Chantons, soldat, comme officier: + Moi, Jarnigoi! + Je suis soldat du Roi, + J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante. + +--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les +yeux mi-clos. + +--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle +_Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit +chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles +chansons royalistes de la Restauration. + + Moi, Jarnigoi! + Je suis soldat du Roi. + +Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où +il avait posé son chapelet et ses médailles: + +--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par +notre Saint père le pape. + +--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la +rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le +quatorze!... + +--J'en suis, dit Jacques de Cadde. + +--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion. + +--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait +jusque-là gardé le silence. + +Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti +politique. + +Il ajouta: + +--Le nationalisme commence à me raser. + +--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère. + +--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant. + +Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues, +qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front. + +Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et +Dellion eut une parole de consentement. + +--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant? + +Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un +moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est +vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta: + +--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne +voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour +ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté +l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas +cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un +arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond, +avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait +vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer +d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et +moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir. + + + + +XXVI + + +--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intérêt. +Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai découvert dans le livre +assez précieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxième chapitre +relatif à ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur +Goubin? + +M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur. + +--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout +de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins +que le précédent. + +Et le maître lut ce qui suit: + +_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une +belle harangue que Robin Mielleux leur feict._ + +»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et +université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio, +ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit +concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et +marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts +beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux +marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à +Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car +estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin +Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne +desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de +fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien +idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient +décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la +boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et +faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient +occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi +estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous +mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction +parfaicte et bel ordre de bataille. + +»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées, +lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient +ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer, +subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez +esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à +cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance +guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est +conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de +mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust +plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des +chambrières. + +»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de +Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre +homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé +demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce +qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions +passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé +fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de +ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les +apothicaires de la ville du parti des Trublions. + +»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et +plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de +Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite +foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages +d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui +avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la +veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son +salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges +se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y +faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se +rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand +honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et +Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien +vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la +foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les +traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière +estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux +refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus +part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande +force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit +point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les +reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point +maltraités par eulx. + +Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi +naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à +craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades, +pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès +quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, +par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples +estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. +Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions +menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens +en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de +la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, +mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la +ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit +que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne +sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante +frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils +enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois +rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que +Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire +sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir: +assommer de ci de là ung povre diable. + +Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et +estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que +les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire, +mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, +est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons +point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que +devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment +universel et commun vouloir, estoient perplexes. + +Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux +du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions +qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle. +Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique +brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits +poissons, il dict bien doucement: + +«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons. +Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons +apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux +onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle +infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre, +c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me +nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc +des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez +apaisement.» + +Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à +faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin +Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il +nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont +esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil +tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins, +martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en +poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que +donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne +trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en +l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse. + +Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les +testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et +ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille +assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement: + +«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil +dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair +que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous +contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et +apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de +police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des +paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour +prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de +justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés +dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est +Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem +aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas +apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_, +est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort, +c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non +en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx +apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin +Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes +agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds +d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un +d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve +et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et +défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud? + +»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai, +comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en +chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax +vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon +et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le +bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon +moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que +pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois. + +»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et +dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour +l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour +retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune +Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à +vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable, +benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en +coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous, +inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne +trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent +inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et +hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable. +Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix +publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de +troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que +c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple +public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz. +Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que +voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste +rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé +bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme +moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur +escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les +avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons +seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix! +paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est +mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et +serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez +dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui +estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les +bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre +ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict! +C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit +vivre à l'aise.» + + + + +XXVII + + +Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir +dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière», +restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que +dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme, +Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues +Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua +Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de +Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret. +Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable +amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme +faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la +sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante +qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui +tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie +sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces +présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour, +agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse, +lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les +malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle +engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame +de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et +trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais +Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse +de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de +«sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître +d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son +visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle +sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif, +comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une +parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de +Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut +point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine +tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on +nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux, +quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du +vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des +ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité, +pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller +municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries. + +--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp. +L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a +eu de l'enthousiasme. + +--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré +intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos +affaires. + +Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur +le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit +fièrement: + +--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes +ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...» + +--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de +pareils cris... + +--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les +soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les +«oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié +à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de +chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule +n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants, +paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de +province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les +jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les +paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment +vouliez-vous soulever ces familles? + +--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs, +nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de +l'Exposition. + +--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la +Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen +Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par +terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!» + +--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive +l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules. +C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas +assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est +régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous +que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule: +la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans +armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en +criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes +trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou +quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en +courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que +vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous +étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la +révolution était faite. + +--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde. + +--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai +cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher +du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à +cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon +Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous +auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son +parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des +lièvres. + +--Courir où? demanda Joseph Lacriase. + +--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on où va la foule? Le +sait-elle elle-même? Mais qu'importe! Le mouvement est donné. Ça +suffit. On ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des points +stratégiques, c'était bon aux temps antiques de Barbès et de Blanqui. +Aujourd'hui, avec le télégraphe, le téléphone ou seulement les +bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est impossible. +Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle? +Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses, +tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable +d'emporter l'énorme masse humaine des fêtes publiques et des +spectacles en plein air. Vous me demandez où la foule du 14 Juillet +aurait fui, flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris +lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! trahison!» Où elle aurait +fui?... mais dans le lac, je pense. + +--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noyée, voilà +tout. + +--Eh bien! reprit Henri Léon, trente mille citoyens noyés, ce n'était +donc rien? Le ministère et le gouvernement n'en auraient donc éprouvé +ni difficultés sérieuses ni péril réel? Ce n'était donc pas une +journée?... Tenez, vous n'êtes pas des politiques. Vous n'êtes pas +fichus de renverser la République. + +--Vous verrez ça après l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la +candeur de la foi. Moi, pour commencer, à Longchamp, j'en ai crevé un. + +--Ah! vous en avez crevé un? Demanda le jeune Dellion avec intérêt. +Quel type était-ce? + +--Un ouvrier mécanicien... Si c'avait été un sénateur, c'aurait mieux +valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un +ouvrier que sur un sénateur. + +--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mécanicien? demanda Lacrisse. + +--Il criait: «Vivent les soldats!» Je l'ai crevé. + +Alors le jeune Dellion, piqué d'une émulation généreuse, fit connaître +qu'un socialiste dreyfusard ayant crié «Vive Loubet!», il lui avait +cassé la gueule. + +--Tout va bien! dit Jacques de Cadde. + +--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons +des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet, +Waldeck, Millerand, André sont rentrés chacun chez soi. Ils n'y +seraient pas rentrés si on m'avait écouté. Mais on ne veut pas agir. +Nous manquons d'énergie. + +Joseph Lacrisse répondit gravement: + +--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a rien à faire pour +l'instant. Après l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment +sera favorable. La France, après la fête, aura mal aux cheveux. Elle +sera de mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien ne +sera plus facile alors que de provoquer une crise ministérielle et +même une crise présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon? + +--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il ne faut pas se +dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et +que Loubet sera un peu moins impopulaire. + +Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les +Trublions ensemble protestèrent et s'efforcèrent d'étouffer par leurs +cris une si fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une voix très douce +poursuivit: + +--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il était +haï sur l'idée que nous avions donnée de lui: il ne la remplira pas +toute. Il n'est pas assez grand pour égaler l'image que nous en avions +dressée, à l'épouvante des foules. Nous avons montré un Loubet de cent +coudées, protégeantles voleurs parlementaires et détruisant l'armée +nationale. La réalité paraîtra moins effrayante. On ne le verra pas +toujours sauver les voleurs et désorganiser l'armée. Il passera des +revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus +honorable que d'aller à pied. Il donnera des croix; il répandra +abondamment les palmes académiques. Ceux qu'il aura décorés ou palmés +ne croiront plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il aura des +mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus +bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être acclamé. Les paysans crieront sur +son passage: «Vive le président» comme si c'était encore le bon +tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. Et si +l'alliance russe venait à repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez +nos amis nationalistes dételer sa voiture. Je ne dis pas que c'est un +homme d'un puissant génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il +cherche à améliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu +le couler; il nous use. + +--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de Cadde. + +--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à nous user. Ainsi, notre +Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui +nous donna la majorité! «Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les +électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les élus radieux +répondaient: «Mort aux juifs! Vive l'armée!» Mais comme le nouveau +Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de +ses électeurs, ni distribuer aux petits commerçants l'argent des +riches Israélites, ni même épargner aux ouvriers les souffrances du +chômage, il trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus +odieux qu'il aura été plus désiré. Il risque avant peu de perdre sa +popularité dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus. + +--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! s'écria Joseph Lacrisse. +Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien à craindre. Nous +dirons à l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon marché», et +l'électeur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, élu sur +un programme exclusivement politique, exercera une action décisive +dans la crise politique et nationale qui va éclater après la fermeture +de l'Exposition. + +--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne +la tête du mouvement démagogique. S'il est modéré, régulier, sage, +conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé +pour renverser la République et chambarder le parlementarisme. + +--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de Cadde. + +--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues.... + +--La trompe! la trompe! + +Chassons des Aigues dédaigna l'interruption: + +--Qu'on émette de temps à autre un voeu, un pur voeu, tel que +celui-ci: + +«Mise en accusation des ministres....» + +Le jeune de Cadde cria plus fort: + +--La trompe! La trompe!... + +Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison. + +--Je ne suis pas opposé, en principe, à ce que nos amis sonnent +l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assemblées, +l'argument suprême des minorités. Il faut la réserver pour le +Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher +ami, qu'à l'Hôtel de Ville nous avons la majorité. + +Cette considération ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus +fort que devant: + +--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si +vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est nécessaire qu'un +conseiller municipal sache sonner de la trompe. + +--Je reprends, dit Chassons des Aigues, sérieux comme s'il taillait un +bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres; +deuxième voeu: mise en accusation des sénateurs; troisième voeu: mise +en accusation du président de la République... Après quelques voeux de +cette force le ministère procède à la dissolution du Conseil. Le +Conseil résiste et fait un véhément appel à l'opinion. Paris outragé +se soulève... + +--Croyez-vous, demanda doucement Léon, croyez-vous, Chassons, que +Paris outragé se soulèvera? + +--Je le crois, dit Chassons des Aigues. + +--Je ne le crois pas, dit Henri Léon.... Vous connaissez le citoyen +Bissolo, puisque vous l'avez décervelé, le 14, à la revue. Je le +connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des +manifestations qui suivirent l'élection du triste Loubet, le citoyen +Bissolo vint à moi comme au plus constant et au plus généreux de ses +ennemis. Nous échangeâmes quelques paroles. Tous nos camelots +donnaient. Les cris de: «Vive l'armée!» grondaient de la Bastille à la +Madeleine. Les promeneurs, amusés et souriants, nous étaient +favorables. Lançant comme une faux son long bras de bossu vers la +foule, Bissolo me dit: «Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle +vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand +vous ne vous méfierez pas». Ainsi parla Bissolo au coin de la rue +Drouot le jour où Paris s'offrait à nous. + +--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'écria Joseph Lacrisse. +Il est infâme. + +--Il est prophétique, répliqua Henri Léon. + +--La trompe, la trompe, il n'y a que ça, chanta, d'une voix pâteuse, +le jeune Jacques de Cadde. + +FIN + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS *** + +This file should be named mnsrb10.txt or mnsrb10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, mnsrb11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, mnsrb10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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