summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:29:21 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:29:21 -0700
commit5ec24ed2d7ac5ce108cdba796f93f35bde7fdb6c (patch)
treec8962adeeda73b8e23daf5f97890f97e47df0f34 /old
initial commit of ebook 7268HEADmain
Diffstat (limited to 'old')
-rw-r--r--old/mnsrb10.txt7207
-rw-r--r--old/mnsrb10.zipbin0 -> 141457 bytes
-rw-r--r--old/mnsrb10h.htm8810
-rw-r--r--old/mnsrb10h.zipbin0 -> 153453 bytes
4 files changed, 16017 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/mnsrb10.txt b/old/mnsrb10.txt
new file mode 100644
index 0000000..936e193
--- /dev/null
+++ b/old/mnsrb10.txt
@@ -0,0 +1,7207 @@
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Monsieur Bergeret a Paris
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7268]
+[This file was first posted on April 3, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
+
+
+
+Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+ * * * * *
+
+MONSIEUR BERGERET A PARIS
+
+PAR
+
+ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)
+
+
+
+
+
+
+
+Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont
+pour titre:
+
+_L'Orme du Mail.
+
+ Le Mannequin d'Osier.
+
+ L'Anneau d'Améthyste._
+
+
+
+
+
+I
+
+
+M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet
+était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait
+l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait
+son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement
+quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté
+souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
+étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine
+lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple,
+la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
+pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.
+
+--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant
+le plat sur la table.
+
+--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,
+et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.
+
+--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux
+messieurs à découper la volaille.
+
+--Je ne sais pas découper.
+
+--Monsieur devrait savoir.
+
+Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les
+échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et
+ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la
+servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme
+un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle
+était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est
+de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître.
+Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle
+n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur
+elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son
+office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le
+confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et
+d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur
+oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à
+chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.
+
+--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une
+aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est
+tendre.
+
+--Angélique, veuillez découper cette volaille.
+
+Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur
+un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait
+des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de
+Riquet.
+
+Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du
+préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de
+manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,
+il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de
+l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe,
+en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du
+ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le
+consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la
+tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que
+la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est
+chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la
+dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée
+recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
+traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva
+pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept
+parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il
+donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour
+l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et
+dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel,
+pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M.
+Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre
+nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.
+
+--Si monsieur veut se servir?...
+
+Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère,
+une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la
+table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait
+pas,
+
+--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose
+excellente.
+
+Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table,
+jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût
+l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à
+ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger
+humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu
+plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté,
+d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé
+obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne
+la bienfaisance. Il lui avait dit:
+
+--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je
+suis le bon riche.
+
+Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait.
+Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons
+qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.
+
+Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il
+avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair
+délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la
+nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de
+douceur et de reproche, qui disaient:
+
+--Maître, pourquoi me tentes-tu?
+
+Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en
+signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière,
+contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M.
+Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.
+
+Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il
+n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,
+après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger
+avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en
+reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours
+de ses pensées.
+
+C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger.
+Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas,
+Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts.
+Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa
+juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux
+bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre
+Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction
+reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons
+au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis
+petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme
+primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais
+l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.
+
+M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se
+levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.
+
+Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet
+animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé
+de sa chaise.
+
+Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique,
+montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que
+«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle
+parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas
+si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et
+soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,
+qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
+cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une
+éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un
+ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion
+de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.
+
+Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la
+main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,
+mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait
+plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et
+presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui
+lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.
+
+--Bonjour, mon papa!
+
+La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.
+
+--Comme tu es grande, ma fille!
+
+Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa
+bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut
+tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille
+sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
+une entreprise incertaine et difficile.
+
+Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.
+
+--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas
+aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.
+
+Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil
+si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence,
+mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des
+hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il
+aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du
+fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux
+des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis
+en reculant.
+
+--Tu as un chien, papa? fit Pauline.
+
+--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.
+
+--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.
+
+--Oui, dit M. Bergeret.
+
+--Non, l'autre.
+
+--Je n'en ai reçu qu'une.
+
+--On ne s'entend pas ici.
+
+Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de
+son gosier.
+
+--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son
+manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?
+
+Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût
+une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât
+plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort
+de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait
+la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il
+haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.
+Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec
+ironie:
+
+--Est-ce que tu veux me manger, toi?
+
+Et Riquet s'enfuit, épouvanté.
+
+--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?
+
+--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.
+
+--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.
+
+--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais
+nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables
+les unes aux autres.
+
+--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.
+
+M. Bergeret dit a Pauline:
+
+--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.
+
+Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la
+bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui
+désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour
+rétablir l'ordre et chasser les intrus.
+
+--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé.
+
+--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
+diverses autres choses.
+
+--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?
+
+--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?
+
+--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si
+j'avais un jardin.
+
+Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:
+
+--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme.
+
+--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de
+mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.
+
+Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans
+l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont
+la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure
+naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait
+toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus
+chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus,
+injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans
+la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau
+fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait
+et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que,
+dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre.
+
+Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de
+l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi.
+Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point
+encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu.
+Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et
+mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant
+désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour
+le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et
+cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité.
+Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié,
+il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui
+demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible
+qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait,
+retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et
+le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr
+que le premier.
+
+Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des
+peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit,
+qui était le plus affecté.
+
+Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses
+inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies
+favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats,
+sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine;
+fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et
+ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si
+grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de
+chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que,
+semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à
+l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés,
+quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière
+du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite
+d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il
+retombait bientôt dans la tristesse.
+
+Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se
+désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans
+de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa
+malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
+mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la
+fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand
+il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible
+spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le
+hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de
+Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et
+elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet,
+viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il
+n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et,
+par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
+d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et,
+comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses
+bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à
+plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie.
+Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
+de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle
+fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après
+quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et
+elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
+ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre,
+laissant Riquet dans la malle.
+
+Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de
+supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par
+badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il
+s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées.
+Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne
+se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire
+d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et
+les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et
+il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis
+deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir,
+l'appela:
+
+--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le
+libraire.... Viens! Où es-tu?...
+
+La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y
+répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient
+éperdument la paroi d'osier.
+
+--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait
+portant une pile de linge.
+
+--Papa, il est dans la malle.
+
+--Pourquoi est-il dans la malle?
+
+--Parce que je l'y ai mis, papa.
+
+M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:
+
+--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les
+chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de
+miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de
+faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.
+
+Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit
+jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa
+son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se
+dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les
+avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit
+son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de
+religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la
+puissance l'avait plongé dans une malle profonde.
+
+M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y
+était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École
+communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples
+adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu,
+en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des
+livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son
+fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous
+ses dimanches.
+
+M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il
+tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le
+livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
+fois encore il lut ces lignes insipides:
+
+«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons
+d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre
+voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous
+beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient
+encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses
+prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent
+malheureusement pas.»
+
+Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient
+tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par
+les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais
+cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de
+découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de
+toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le
+livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus
+ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.
+
+Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de
+la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les
+poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des
+ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les
+formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un
+exemple et un reproche, sur cette cité stérile.
+
+Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les
+jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son
+regard disait:
+
+--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu
+pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses
+des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à
+coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner
+dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et
+le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent
+le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras
+des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un
+esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu
+n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as
+perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au
+sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
+indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?
+
+--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à
+huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare.
+
+--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville
+illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point
+répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire,
+dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une
+nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force
+et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on
+appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans
+d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits
+assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir
+eux-mêmes la vérité voilée.
+
+
+
+
+III
+
+
+M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé
+et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il
+commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
+qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même
+terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle
+n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
+commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.
+
+C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
+n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant.
+La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
+boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
+logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un
+réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
+s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de
+faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair
+ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
+assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des
+degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
+matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de
+cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la
+pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres,
+qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la
+trame de sa vie.
+
+Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
+Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine,
+où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie
+paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches
+difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées
+profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables
+et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la
+face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles
+de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de
+travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût
+excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine
+ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
+était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais,
+comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
+la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
+cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les
+arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans
+quelque force d'âme:
+
+--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette
+ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son
+noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il
+convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
+s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements
+qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de
+la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et
+peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle
+pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne
+moins pénible et moins dure.
+
+Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
+indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
+illustre, et il se disait encore:
+
+--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne
+sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux
+hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de
+cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en
+réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie
+et de paix.
+
+Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait
+favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins
+bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à
+tomber, par distraction, dans un trou.
+
+Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles
+maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un
+langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il
+voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en
+clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une
+rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une
+concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de
+rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des
+cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
+mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
+Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement.
+
+Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur
+Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches.
+Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à
+chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme
+supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de
+la vie.
+
+--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en
+penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du
+lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de
+tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité
+aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
+où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles
+auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande
+chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques
+mètres de cretonne à fleurs.
+
+--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de
+ma chambre. D'ailleurs...
+
+Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son
+frère.
+
+--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve,
+dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à
+la raison.
+
+--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te
+trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets.
+
+Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser
+beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement
+n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée
+encore et qui vit dans une sorte d'attente.
+
+--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les
+vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens
+mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie
+étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de
+mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me
+trouver absurde.
+
+--Oh! non, papa.
+
+--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des
+dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des
+logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins
+vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas
+entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien
+m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi
+je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de
+celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue
+nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de
+ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend
+ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec
+le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à
+la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la
+cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun
+l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision
+de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle
+renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et
+ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous
+l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent,
+quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.
+
+--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était
+bien décidée à s'établir dans une maison neuve.
+
+--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.
+
+--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit
+M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette
+expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un
+homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est
+telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si
+nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en
+harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous
+suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une
+bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment
+que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que
+leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de
+serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce
+bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne
+craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la
+question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir
+d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est
+assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de
+produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations,
+pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on
+voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue
+de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas
+facilement à Paris.
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la
+porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est
+trop grand. Et puis....
+
+--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis
+curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur.
+
+Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte
+profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres.
+
+Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé
+d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa
+figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais.
+C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils
+avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de
+l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans,
+une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le
+chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien
+avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie
+était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent.
+
+Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif
+avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et
+de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de
+la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de
+Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de
+loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie
+dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une
+femme cousait.
+
+--C'est bien le second sur la cour qui est à louer?
+
+--Oui. Vous voulez le voir?
+
+--Nous désirons le voir.
+
+La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en
+silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un
+insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient
+sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une
+anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de
+l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur
+d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs
+d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts.
+
+--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.
+
+D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la
+nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus
+étrangers à ces choses jadis familières....
+
+--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger...
+par ici le salon....
+
+Une voix cria de la cour:
+
+--Mame Falempin?...
+
+La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis,
+s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant.
+
+Et le frère et la soeur se rappelèrent.
+
+Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance
+commencèrent à leur apparaître.
+
+--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur.
+
+--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre
+père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés
+sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du
+2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux.
+
+--Voilà le poêle de faïence dans sa niche.
+
+--On a changé le tuyau.
+
+--Tu crois?
+
+--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius.
+C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du
+Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence.
+
+--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un
+diadème et portant une barbe en pointe?
+
+--Non.
+
+--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente
+aux formes des choses. Tu ne regardes rien.
+
+--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois
+rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en
+es pas aperçu.... Sans moi....
+
+Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard
+de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.
+
+--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait
+mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était
+le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
+samedi.
+
+--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle
+aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle
+nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai
+retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était
+pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait
+un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes
+provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir
+comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon
+panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous
+flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir
+de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.»
+
+Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret.
+Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de
+sa vie.
+
+--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement
+les paroles de mademoiselle Verpie:
+
+--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui
+réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme
+vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre....
+
+--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit
+considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue,
+se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait
+retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne
+extrêmement pudique.
+
+--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce
+qu'on faisait de reprises à la maison!...
+
+--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est
+qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait
+près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour,
+une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou
+des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes
+d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne
+goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de
+raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle
+reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait
+les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y
+a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un
+pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de
+candeur et de simplicité.
+
+--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible
+en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe
+bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette
+robe a fait le malheur de mon enfance.
+
+--Tu n'as jamais été coquette, toi.
+
+--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable
+d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
+aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!
+
+Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir.
+
+--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé.
+
+--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le
+figurais plus grand.
+
+--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il
+y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé
+cette gravure, Lucien?
+
+--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres,
+et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes,
+d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui
+remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une
+telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste
+salle.
+
+--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son
+cabinet.
+
+--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte
+Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père!
+C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé
+dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire
+doucement à la mort, comme il avait souri à la vie.
+
+--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu
+mourir.
+
+M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:
+
+--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et
+blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un
+tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux
+noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un
+souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces
+hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse
+qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient
+vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que
+la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la
+justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de
+la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa
+déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.
+
+Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le
+cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se
+rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat,
+dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des
+citadelles.
+
+--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il,
+Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les
+feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de
+chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus
+comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en
+les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin
+Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures
+qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure
+de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien
+regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi
+au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je
+pris Damiette.
+
+»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître
+de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les
+cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan
+qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables,
+malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le
+cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le
+releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte,
+Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin
+Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je
+n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai
+rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée
+par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me
+suis pas fait de mal.»
+
+»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture
+neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages
+était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin
+répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
+cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait
+un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me
+restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait
+parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser
+mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses
+joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie
+pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses
+lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible
+petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait
+me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine?
+Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une
+pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à
+faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
+douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait
+à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un
+cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à
+déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse
+antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des
+broderies.
+
+--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu
+à Marie-Antoinette.
+
+--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M.
+Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille
+prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle
+j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour
+dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que
+mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme
+plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre
+interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il
+estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle
+Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme
+elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le
+soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en
+réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de
+Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de
+méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses
+brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle
+pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
+n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il
+prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils
+voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant
+par prudence que par pauvreté.
+
+Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens,
+M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et
+dit:
+
+--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se
+trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus
+que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié
+l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les
+personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.
+
+Mademoiselle Bergeret secoua la tête.
+
+--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite.
+Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques
+vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.
+
+--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens
+qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle
+Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun,
+cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
+rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était
+vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils
+avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au
+jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec
+délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
+légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était
+de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant
+avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans
+l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.
+
+--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.
+
+--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M.
+Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le
+plus chez un fou.
+
+--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.
+
+--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux
+petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait
+les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme
+des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes
+armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.
+
+--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.
+
+--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui.
+Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon
+spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je
+crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils
+voulaient toujours parler.
+
+--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton
+rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la
+première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
+pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes
+papiers.
+
+--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence.
+Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne
+pouvait pas placer un mot.
+
+--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
+Bergeret, et une verve intarissable.
+
+--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli
+garçon.
+
+--On le disait.
+
+--Il me semble qu'il t'aimait bien.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Il s'occupait de toi.
+
+--C'est autre chose.
+
+--Et puis tout d'un coup il a disparu.
+
+--Oui.
+
+--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?
+
+--Non.... Allons-nous-en, Lucien.
+
+--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.
+
+Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du
+vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence
+l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des
+Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les
+artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la
+vie, comme au sortir d'une longue solitude.
+
+
+
+
+V
+
+
+M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à
+fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme
+grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de
+la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être
+importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un
+service.
+
+Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans
+ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les
+toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa
+famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la
+noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se
+permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret,
+en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un
+examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y
+faisait effort:
+
+--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....
+
+--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit
+geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré
+par la modestie.
+
+--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne
+c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.
+
+--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait
+ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à
+sa faiblesse toutes les puissances de la société civile,
+ecclésiastique et militaire.
+
+--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.
+Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens,
+il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il
+a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé
+sa voie.
+
+--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret
+avec douceur.
+
+--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je
+vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que
+voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par
+mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien
+modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères
+Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour
+avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la
+neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872,
+en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants
+accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La
+Barge, riche et honoré.
+
+--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de
+La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une
+tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de
+l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis
+monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or,
+l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce
+qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous
+fait espérer en l'avenir.
+
+M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
+mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:
+
+--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,
+pour insensés ceux qui oseraient y toucher.
+
+--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de
+Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis
+me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais
+puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être
+bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
+l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez
+pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion.
+Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien
+d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant
+sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de
+son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à
+l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre
+chose que ce qu'elle est aujourd'hui.
+
+--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La
+Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le
+répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la
+hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de
+présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du
+service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique.
+Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce
+serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans.
+Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans,
+vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des
+démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme
+de celle-là.
+
+Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes
+avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale,
+ce serait plus franc.
+
+--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise
+de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices
+uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le
+publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine.
+N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès
+sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
+rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise
+et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent
+l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions,
+les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa
+sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
+prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé
+ses pères et qui va s'écrouler sur lui.
+
+N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret
+avec un charmant sourire.
+
+M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la
+représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix
+qui s'enflait:
+
+--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et
+si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,
+l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,
+ses chefs en sont atteints.
+
+--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples,
+répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de
+quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont
+demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps
+refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est
+la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité
+démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des
+crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils
+aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur
+difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont
+passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc
+qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus
+sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le
+professeur de droit de l'Europe et du monde?
+
+--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la
+connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de
+l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que
+Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais,
+cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon
+fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service
+militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce
+serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen
+d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce
+ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de
+goût pour la littérature.
+
+--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études
+commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce.
+Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
+d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
+brevet.
+
+--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
+quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit
+obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.
+
+--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.
+
+--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.
+
+--Le tamoul, vous croyez?
+
+--Ou le malgache.
+
+--Le malgache, peut-être.
+
+--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus
+parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune.
+Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand
+recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il
+en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des
+langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de
+s'en informer.
+
+Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret
+chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit
+positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître
+que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
+l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle
+avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les
+moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à
+connaître Paris.
+
+--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison
+neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.
+
+--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.
+
+--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue
+cinq petits étages.
+
+--Tu crois? répondit Lucien flatté.
+
+Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.
+
+Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.
+
+--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression
+d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au
+mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque
+endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en
+passant devant une église.
+
+Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de
+fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits
+mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans
+l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à
+l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la
+petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis.
+Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes
+nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement
+quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à
+l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens
+qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec
+une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien
+raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation
+des pauvres.
+
+--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.
+
+--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.
+
+--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas
+faire des récits en montant les escaliers.
+
+--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre
+sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande
+part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses,
+il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de
+belles pensées.
+
+--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle
+est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de
+travail.
+
+En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec
+effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.
+
+--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.
+
+Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier
+clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un
+pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et
+mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:
+
+--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de
+sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées
+abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec
+effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez
+douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en
+repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des
+heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce
+sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et
+sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une
+lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est
+que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants.
+Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne
+le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage
+ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de
+travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle
+insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
+réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.
+
+--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à
+coucher.
+
+--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne
+concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous
+dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien
+de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et
+c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain
+réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de
+façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent
+séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et
+nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et
+le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les
+yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs
+des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins
+d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des
+appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous
+voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe
+point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une
+apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne
+s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement.
+Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le
+seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et
+l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.
+
+--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as
+pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu
+n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras
+davantage à celle de Pauline.
+
+--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa
+machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à
+fleurs.
+
+Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:
+
+--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du
+passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus
+vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où
+les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail
+méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de
+publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
+marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe
+pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette
+fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.
+
+Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son
+cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son
+vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit
+la fenêtre.
+
+--Regarde, Lucien.
+
+Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.
+
+Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les
+teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre
+verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de
+sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très
+aimable. Viens que je t'embrasse.
+
+Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:
+
+--Tu es bonne, Zoé.
+
+Et mademoiselle Zoé répondit:
+
+--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.
+
+M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:
+
+--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.
+
+Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:
+
+--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était
+la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en
+labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert.
+Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie
+de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue
+de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique,
+croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants
+s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils
+ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice
+et de la tyrannie.
+
+»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les
+choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des
+jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été
+formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont
+aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République
+sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées
+sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir
+la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin
+où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les
+paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?
+
+--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur,
+ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et
+des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité
+de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de
+vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu
+es content de ton appartement?
+
+--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie
+chambre.
+
+--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.
+
+--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.
+
+--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.
+
+--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me
+poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne
+faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion
+d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait
+de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
+substantielles.
+
+Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
+matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.
+
+Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,
+Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui
+assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le
+sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette
+aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par
+le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien
+de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la
+maison, il en concevait une heureuse fierté.
+
+Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
+campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et
+telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des
+odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le
+plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un
+grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne
+savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien
+féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé,
+qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en
+péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en
+reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna
+de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son
+dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné
+vers son maître, semblait lui dire:
+
+--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui.
+J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.
+
+Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant
+les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il
+lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le
+polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à
+s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.
+
+Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues
+par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est
+ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.
+
+--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
+l'ouvrage est bien dressé.
+
+--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
+queue-d'aronde?
+
+--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.
+
+Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez
+avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
+creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au
+front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air
+d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et
+montra ses dents blanches, et il parut jeune.
+
+--Je vous connais, monsieur Bergeret.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout
+de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas
+que je vous le dise?
+
+--Nullement.
+
+--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
+êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
+défenseurs du sabre et du goupillon.
+
+--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela
+devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie
+je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?
+
+--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.
+On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
+mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de
+Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
+gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.
+Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.
+
+--Et que disent vos amis?
+
+--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont
+pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre
+pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade
+Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un
+homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous
+tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois
+que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le
+nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour
+l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de
+bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des
+capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les
+juifs.»
+
+»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
+vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux
+communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
+citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me
+suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble
+que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la
+bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la
+pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est
+travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les
+injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement
+de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs
+de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution
+sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des
+hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont
+justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens,
+il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois
+seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les
+collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant
+toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre
+et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de
+bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au
+coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et
+quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps
+que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et
+le temps file.»
+
+Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa
+veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et
+dit sans se retourner:
+
+--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans
+l'affaire Dreyfus.
+
+Et il s'en alla déjeuner.
+
+Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme
+obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en
+prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu
+furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la
+gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons
+de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.
+
+Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
+douceur, ces paroles attristées:
+
+--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents
+pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
+rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi
+tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique
+iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre
+social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour
+véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude.
+Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses
+séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton
+esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes
+avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des
+préjugés cruels, le mépris des malheureux.
+
+Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
+Bergeret reprit avec plus de douceur encore:
+
+--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux,
+tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne
+sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la
+défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,
+dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.
+
+Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
+qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
+conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la
+peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et
+t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une
+figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et
+tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et
+de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est
+la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore
+elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une
+idée juste.
+
+Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les
+nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait
+la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées
+sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque
+mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face.
+Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice,
+ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin,
+son élève.
+
+--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami,
+un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit
+qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
+petit in-douze, intitulé: _Les charactères et pourtraictures tracés
+d'après les modelles anticques_. Il fut imprimé dans la docte rue
+Saint-Jacques, en 1538.
+
+--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.
+
+--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il
+n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de
+sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un
+chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre?
+
+--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur
+sa table et lut ce titre:
+
+_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda
+quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il
+le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de
+le commenter. Et il lut ce qui suit:
+
+«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et
+feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nommé
+Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en
+grande impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef,
+nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes
+mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi
+et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire
+à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont.
+Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne
+sçavoient où alloient.
+
+»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin
+Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande
+ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit
+gouverner la cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et,
+pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flûte,
+selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le
+bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand
+paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons.
+
+»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient
+commandemans dans la caterve trublionne:
+
+ iij coquillons bien aigres,
+ xxj marranes,
+ un quarteron de bons moines mendiants,
+ viij faiseurs d'almanachs,
+ lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et
+ xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la
+ belle dame de Bourdes, en Navarre.
+
+»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit
+bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte
+Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et
+gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces
+maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels
+et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser
+les bourgeois débonnaires.
+
+»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole,
+le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus
+ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en
+faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue
+vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient
+semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!»
+Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en
+lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle
+véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les
+oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis
+et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très
+horrible.
+
+»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter
+la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées
+par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes
+couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que
+ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et
+moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers,
+en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins
+fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent
+la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons
+couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
+verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que
+ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes
+clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de
+nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne
+vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à
+ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire
+comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant,
+pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur
+cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien
+public et commun prouffict.
+
+«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains
+crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils
+faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre
+que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité
+maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste
+et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict
+ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de
+ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels
+amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que
+oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts
+prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de
+grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que
+surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre,
+et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces
+Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons
+citoyens et benoist chapelet à marmonner des _ave_, orde et mauvaise
+et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à ce
+Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards,
+hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponnés,
+escabournés, encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
+crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
+captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis jà
+furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce
+part du pays françoys. Et s'estudioient (ces Trublions), à rendre la
+cité toute rude et inélégante. Car avoient pris en aversion et
+desgoust la méditation, la philosophie, et tout argument déduict par
+droict sens et fine raison, et toute pensée soubtile, et ne
+cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle
+estoit toute brute. Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de
+naissance, ces Trublions....»
+
+M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner
+toutes les lettres dont il était hérissé à la mode de la Renaissance.
+Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
+l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au contraire le
+respect de la vieille prononciation si légère et si coulante et qui de
+nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
+conformément à la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux
+vieux mots la jeunesse et la nouveauté. Aussi le sens en coulait-il
+clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque:
+
+--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle est naïve.
+
+--Croyez-vous? dit M. Bergeret.
+
+Et il reprit sa lecture.
+
+«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et
+souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et
+dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de
+cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très
+terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre
+deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de
+imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs
+propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions
+demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement
+soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque.
+Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien
+entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement.
+
+»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au
+seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors
+de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et
+faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit
+emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
+envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays,
+et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de
+partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre.
+
+»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que
+les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit
+sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant
+parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux
+Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre
+horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en
+son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de
+casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la
+cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de
+l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes,
+philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue
+d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces
+Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non
+des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols
+fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et
+insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable
+aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils
+estoient pleins de vent.»
+
+M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa
+lecture.
+
+--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous
+font oublier le temps présent.
+
+--En effet, dit M. Goubin.
+
+Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer
+quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère
+la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux
+Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces
+travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures
+après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la
+chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des
+toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M.
+Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans
+un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au
+bord d'une eau dormante.
+
+Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner
+fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des
+bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein
+concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire.
+
+M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine
+et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était
+joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de
+grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes
+noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et
+l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue
+présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté
+une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas
+républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant
+au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de
+conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté
+médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces
+faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la
+fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue
+jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne
+reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible
+qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au
+contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il
+était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse
+compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la
+discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville
+mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour
+écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et
+dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux
+que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote
+villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la
+vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie
+et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien
+radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé
+contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était
+administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu,
+par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites
+de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa
+place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans
+le département le parti naissant de la revision.
+
+Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer
+si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean
+Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y
+parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle.
+Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris
+de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin
+convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne
+faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son
+cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
+compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment
+personnel.
+
+Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait
+grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable
+d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au
+tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres
+et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la
+truite, il dit, accoudé à la table:
+
+--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit
+innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce
+n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement
+les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion
+personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis
+une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain.
+Le commerce en souffre.
+
+--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et
+d'un seul jet comme un jeune arbre.
+
+--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.
+
+--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée
+est vivante, c'est une grande force de la nature.
+
+--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre
+femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite.
+
+Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la
+vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs.
+Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société
+bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du
+département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde
+du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et
+la colonelle Despautères ne la quittait plus.
+
+--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est
+d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre
+prestige au dehors.
+
+Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs
+des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre:
+
+--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine
+est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous,
+mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée
+et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait
+fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré
+qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence.
+C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont
+élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire
+au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une
+iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les
+mensonges dont on s'efforçait de la couvrir.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote
+et républicain.
+
+--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous
+sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus
+beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés.
+C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule
+de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui
+s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère
+l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien
+aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire
+qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas
+républicains.
+
+--Ils ne sont pas monarchistes.
+
+--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas
+souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent
+aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu.
+L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et
+la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage
+universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur
+de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait
+opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les
+changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col
+au licou.
+
+--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le
+maître d'hôtel.
+
+Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants
+parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit
+point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée
+d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue
+d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à
+la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui
+enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa
+tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la
+rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre
+monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un
+jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé.
+
+Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle
+qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance,
+ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en
+prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les
+profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la
+vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle
+que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.
+
+Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette
+dame.
+
+--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils
+viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons
+tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les
+arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M.
+Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?
+
+--Et sur la terrasse et dans le kiosque.
+
+Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de
+mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M.
+Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de
+Gromance, et ne répondit pas.
+
+Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le
+feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de
+papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait
+apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces
+clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se
+rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté
+voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes
+qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait
+dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.
+
+--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.
+
+Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.
+
+Et M. Bergeret dit en souriant:
+
+--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits
+panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur
+un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et
+pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des
+désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle
+force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.
+
+--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de
+table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés.
+
+--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du
+plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins
+de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine
+a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces
+pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre
+belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un
+organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des
+profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand
+donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine?
+
+
+
+
+X
+
+
+La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules,
+cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les
+circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau
+d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût
+été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et
+l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait
+particulier qui est lié aux affaires publiques.
+
+La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au
+bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison
+étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère
+le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le
+jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris.
+
+Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes.
+Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis
+en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où
+il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait
+dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit
+noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de
+passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute
+aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop
+d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer
+sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame
+de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait
+encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à
+l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération,
+soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue
+du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe
+restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son
+état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de
+Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le
+jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du
+département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes.
+Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des
+bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les
+papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée,
+que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:
+
+--Il faut sauver la France!
+
+C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est
+vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui,
+le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en
+redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés,
+menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté
+le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il
+est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas
+produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du
+catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président
+Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les
+leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
+ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité.
+
+Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée,
+l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de
+la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait
+judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de
+faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et
+antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire
+de police pour saisir des papiers compromettants.
+
+--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu
+de grands services.
+
+--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.
+
+--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son
+faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas
+encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules.
+
+--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son
+entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs.
+
+--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je
+passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées,
+des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en
+bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela
+voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure
+le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis.
+J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
+tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main,
+manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que
+tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et
+que le Parisien était prêt à recevoir son souverain.
+
+--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit
+Joseph Lacrisse.
+
+--Tant mieux, dit madame de Bonmont.
+
+--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance
+au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste.
+
+C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations,
+n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major
+et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des
+généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières
+nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de
+confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
+travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris.
+Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas
+facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille
+qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu
+d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans
+une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son
+fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une
+jeunesse enthousiaste.
+
+--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du
+mien. Nos efforts sont convergents.
+
+Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse:
+
+--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.
+
+--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété
+sincère; car il est temps de sauver la France.
+
+Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la
+conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos
+intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de
+Bonmont parlèrent toilette.
+
+--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit
+madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la
+représentant alourdie par une jupe bouffante.
+
+--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui.
+Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait
+visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
+bibliothèque. C'est un beau local.
+
+Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les
+pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de
+velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
+demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des
+pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande
+sincérité de son coeur:
+
+--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est
+que temps.
+
+Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta
+une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On
+serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin
+et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta,
+en avalant un quartier de pêche dans du sucre:
+
+--Cela ira tout seul.
+
+Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa
+connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires
+viennoises qui l'amusaient beaucoup.
+
+Puis, en manière de conclusion:
+
+--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est
+très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup
+aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce
+que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas
+une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.
+
+Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à
+l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se
+leva de table.
+
+Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il
+aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa
+poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine,
+contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de
+Bonmont, et dit en souriant:
+
+--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout
+sur moi.
+
+Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant
+d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à
+Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui
+de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de
+la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine
+un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune
+Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque.
+
+L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les
+dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans
+lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à
+une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de
+la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre
+du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte:
+
+ Mon cher Joseph,
+
+ Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos
+amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru
+dans d'excellentes dispositions.
+
+ A vous cordialement,
+
+ PHILIPPE.
+
+Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans
+son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet
+blanc de sa boutonnière.
+
+M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.
+
+--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef.
+
+--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à
+exécuter les ordres d'un tel maître.
+
+--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de
+Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de
+Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point,
+mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du
+monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait
+principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa
+grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et
+le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse...
+Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien
+française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était
+presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle».
+
+--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les
+épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion,
+commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus
+de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès.
+
+M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité:
+
+--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre,
+monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr
+que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de
+victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous.
+
+Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former
+des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait
+pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le
+jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait
+aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame
+Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune
+secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de
+crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait
+maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de
+faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du
+pays.
+
+M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas
+moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de
+curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant
+tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie
+d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était
+procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages
+mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant.
+Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y
+introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que
+ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée.
+
+--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly,
+où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces
+assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.
+
+Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le
+billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne
+pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la
+parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi
+si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait
+d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et
+puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu
+d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une
+maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On
+s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu
+de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence.
+Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment
+que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle
+estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait
+pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la
+sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de
+tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme
+blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se
+donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance.
+Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à
+mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux
+dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider
+à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!
+
+--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs
+souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus
+chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de
+tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était
+l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une
+conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle
+entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans
+les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la
+Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que
+tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la
+sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette
+lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle
+le pensait:
+
+--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.
+
+--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long
+regard.
+
+Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit
+d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table
+du restaurant.
+
+L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut
+de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle
+tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à
+pied à Neuilly, où il avait son logis de passage.
+
+--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que
+vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste
+de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage.
+Il faut que je vous montre cela, un jour.
+
+Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la
+lune.
+
+La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux
+dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frère Wallstein lui
+avait envoyée.
+
+--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.
+
+Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils appelèrent un fiacre
+arrêté à la grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la
+baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse
+devant la portière ouverte de sa voiture.
+
+--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur Lacrisse?
+
+--Je crains de vous gêner.
+
+--Nullement. Où voulez-vous que je vous dépose?
+
+--A l'Étoile.
+
+Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de noir feuillage, dans la
+nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit.
+
+La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de la voix qu'on a en sortant
+d'un rêve, demanda:
+
+--Où sommes-nous?
+
+--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph Lacrisse.
+
+Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue
+Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc déchiré entre ses
+doigts nus, les paupières mi-closes et les lèvres entr'ouvertes,
+frissonnait encore de cette ardente et douce étreinte, qui,
+rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle
+à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que
+cette lettre communiquait à son aventure intime une grandeur nationale
+et la majesté de l'histoire de France.
+
+
+
+
+XI
+
+
+C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un
+petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long
+desquelles il descendait péniblement. Le fils du duc Jean, Henri de
+Brécé, président du Comité exécutif, assis à son bureau, devant une
+feuille de papier blanc, faisait d'un pâté d'encre un ballon, en y
+ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le
+mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait
+très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des
+drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image.
+Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des
+dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et
+des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
+cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive
+l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de
+Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort
+composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir,
+tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des
+brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs.
+Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité
+départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la
+liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
+front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du
+Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et
+chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en
+finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce
+Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'_Union
+Générale_.
+
+--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De
+jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous
+avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise,
+libres de nos mouvements.
+
+Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de
+la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui
+n'étaient plus. Et il poursuivit:
+
+--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le
+gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police.
+
+--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est
+plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire.
+
+--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous
+étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une
+situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
+Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les
+déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense
+de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi
+bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les
+populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le
+soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion.
+Le service n'est pas mince!
+
+--Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut
+lui rendre cette justice.
+
+--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.
+
+--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous
+étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous
+cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions
+au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme.
+Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas
+tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est
+quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle
+était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation
+royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié
+«Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots
+assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était
+fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous
+faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il
+nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du
+moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi
+essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O
+temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes,
+antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon
+villageois.
+
+»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content;
+avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr
+qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai
+ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce.
+C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait
+cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de
+verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux
+maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie.
+Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des
+collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent
+indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un
+air malin. C'est énervant!
+
+--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé.
+
+--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne
+le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas.
+Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement,
+pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle,
+sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits,
+mes petits agneaux.
+
+--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez
+dans son registre.
+
+--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il
+y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous
+lui devons une fameuse chandelle.
+
+--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme
+Déroulède.
+
+--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien
+tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis
+reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le
+vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup,
+au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de
+se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la
+République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas
+sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce
+pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que
+c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains.
+D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le
+croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de
+notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement.
+Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter
+les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était
+dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous
+Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles
+n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité.
+
+--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache,
+évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires
+intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera
+pas.
+
+--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais êtes-vous sûr qu'il ne
+durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements
+impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de
+gouvernements populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes
+entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises exprès. Est-ce
+que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le
+gouvernement? Croyez-vous, Brécé, que les populations pleureront
+d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan,
+une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez
+acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet
+de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
+tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mêmes. Nous
+disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons
+raison de le dire; nous aurions tort de le croire.
+
+--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse
+du gouvernement, qui ne sera pas obéi.
+
+--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des
+gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus.
+
+--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa
+disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un seul!
+
+--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés
+tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Méditez cette
+parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains
+gouvernent mal, mais ils se défendent bien.»
+
+Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un
+second pâté d'encre en coléoptère par l'adjonction d'une tête, de deux
+antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre,
+leva la tête et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre
+jeu, l'armée, le clergé....
+
+Henri Léon l'interrompit:
+
+--L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons
+bouchers, tout le train de plaisir de la République, quoi!...
+Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien
+arrête la machine.
+
+--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!....
+
+--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il
+était nationaliste pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait
+retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de
+réussir. Ce n'était pas son intérêt de rétablir la monarchie. Dame!
+qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne pouvions pourtant
+pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée;
+pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il
+n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le mécanicien. Le
+Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la
+machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
+train de la République est conduit par un mécanicien fantôme. On ne le
+voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.
+
+»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la
+veulerie générale. Je veux vous rapporter à ce sujet une parole
+profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les
+antisémites, des manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes
+traversaient les boulevards en criant: «Panama! démission! Vive
+l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
+général Decuir tenaient la tête, huit reflets au chapeau, un oeillet
+blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les
+meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les
+choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été bien
+fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels
+poings, et quels gourdins!
+
+»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes
+moins nombreuses et moins brillantes que les nôtres, aguerries
+cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de
+«Vive la République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos
+adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même
+de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
+d'expirer, la colère des sergots, qui formaient précisément à cette
+heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de laine
+noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure,
+animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le front de la
+contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents
+travaillait les derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de
+mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner les débris
+méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot.
+C'était l'ordre de ces jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à
+l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire respecter
+sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y
+pouvait-il, n'y voulait-il rien changer?
+
+Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien
+que solide et pleine, se dissipait, s'évanouissait presque, dans
+l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple
+spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant;
+il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de coucher cet hiver à
+l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je
+crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
+rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
+spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent,
+en rendant la répression sympathique, à répandre sur l'avènement du
+Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout à fait.
+En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
+bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intérêt à
+voir grandir le mécontentement général.
+
+»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande
+semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'exécutait de point en
+point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et
+en queue par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen
+Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et, par grandes
+enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner
+l'angle de la rue Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots
+qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit coin bien
+tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les
+syllabes «Pa-na-ma». C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se
+blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il
+n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous
+nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
+à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les
+cortèges. Nous avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin,
+vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça lie, ça crée une
+sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un
+libertaire, protéger Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre.
+Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être acclamé par
+Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions
+publiques réclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce
+bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se
+fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas
+les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec
+courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!» pour le
+faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était
+pas utile. Je ne dis rien. Nous étions bien calmes, l'un à côté de
+l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes,
+qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la
+plupart, ayant été préalablement assommés, ils traînaient aux bras des
+agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le nombre un
+député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
+manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! maman!...»
+un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez, une
+fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang
+impur.... J'en remarquai surtout un, qui était bien plus respectable
+et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de
+professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu
+s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics des
+paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris
+que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous
+de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et
+comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il
+sautillait sous les coups d'une façon tout à fait ridicule, et il
+montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue
+était lamentable. Il avait cet air de submergé que prennent les myopes
+quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la détresse
+infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que
+par des poignes solides et des semelles ferrées.
+
+»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien
+qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de soupirer et de dire:
+
+»--C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de
+cette manière-là dans une république.
+
+»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux.
+
+»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux.
+C'est triste. Mais ce n'est pas là le vrai malheur. Le vrai malheur,
+je vais vous le dire, c'est l'avachissement public.
+
+»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait
+tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle
+me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps
+à autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet!
+A bas les voleurs! à bas les juifs! vive l'armée!»; il s'en dégageait
+une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
+d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo
+poursuivit avec une mélancolie philosophique:
+
+»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les
+républicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en
+souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les
+césariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour
+qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif. On
+arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
+des royalistes d'être arrêtés, personne ne bougera non plus. Vous
+pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer,
+vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède.
+
+»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la
+profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque
+ostentation:
+
+»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette
+différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de
+sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous
+jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires.
+
+»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit:
+
+»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais
+quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du
+chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je
+vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la
+popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu
+porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi
+populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre
+prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la
+foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt
+l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté.
+
+»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de
+calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue,
+qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans
+une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui
+permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta:
+
+»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une
+bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être
+une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude
+supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie
+avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles
+n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis
+en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de
+Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les
+réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation
+du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle
+d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés
+ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y
+arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide
+que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique,
+tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de
+l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à
+votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
+défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils
+assez gélatineux!
+
+»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!»
+plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.»
+
+Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda
+si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute.
+
+--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on
+voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en
+parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne
+fait pas boire un âne qui n'a pas soif.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce
+dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour
+ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique,
+elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette
+parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des
+éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en
+témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût
+distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph
+Lacrisse.
+
+Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux
+semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la
+Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot
+et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage
+couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure
+dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue
+Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes
+les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont
+s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y
+avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche,
+charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il
+était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les
+lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait
+possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle
+savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle
+savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de
+«décerveler» un préfet de première classe et les principaux
+républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette
+entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce
+qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à
+présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne
+l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une
+ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé,
+positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il
+l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre.
+Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il
+restait là, en observation.
+
+Il lui dit sans se retourner:
+
+--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne
+vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le
+devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.
+
+--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette.
+
+La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia
+et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de
+lierre.
+
+--L'acacia, si vous voulez.
+
+--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?
+
+--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme?
+
+--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je
+suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux
+agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien
+les avoir semés.
+
+--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?
+
+--A qui?
+
+--Je ne sais pas... au gouvernement....
+
+Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation.
+Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il
+revint à elle, un peu rasséréné.
+
+--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je
+vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés,
+mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un
+grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit
+avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient
+de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils
+étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me
+disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.»
+Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je
+me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me
+protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était
+tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels.
+Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les
+misérables!
+
+Il retourna à la fenêtre.
+
+--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué
+son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!...
+Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour
+vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi.
+Vous si charmante, si délicieuse!...
+
+Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses
+profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la
+pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter.
+
+--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.
+
+--Il me semble que si je ne vous aimais pas....
+
+--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue?
+
+--Non, mon ami.
+
+Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait
+pas l'oreille aux bruits du monde extérieur.
+
+--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit,
+l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre
+mille.
+
+Et il retourna à la fenêtre.
+
+Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu
+sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et
+difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il
+devenait ombrageux. Tout l'irritait.
+
+Elle eut le malheur de lui dire:
+
+--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour
+demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.
+
+Il éclata:
+
+--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race,
+celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire
+intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à
+profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres
+ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des
+conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des
+conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein?
+
+Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans
+inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait.
+Elle garda le silence.
+
+Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table
+de nuit.
+
+--Si l'on vient m'arrêter... dit-il.
+
+Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les
+juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les
+parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les
+fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol.
+Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_:
+
+--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent
+et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de
+Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer
+les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la
+devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera
+simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés
+sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce
+ne sera pas trop tôt.
+
+Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne
+croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois
+l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de
+ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit:
+
+--Vous avez de beaux cils.
+
+Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières.
+
+Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme
+heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph
+soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de
+l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un
+soupir, elle lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à
+l'heure!
+
+--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois
+dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est
+dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté
+nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire
+coffrer tous.
+
+--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?
+
+--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais
+j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le
+gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la
+gueuse, je ne serai pas tranquille.
+
+Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras,
+comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs
+humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche
+ardente et fraîche:
+
+--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez,
+j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu
+qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut
+plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres
+penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui
+n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas,
+la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le
+dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que
+des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a
+des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami,
+vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la
+chapelle de saint Antoine.
+
+Lui, pensif et grave:
+
+--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit
+public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des
+populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.
+
+Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.
+
+--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la
+campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est
+l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du
+meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a
+été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a
+dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de
+charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société?
+
+Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne
+semblait pas entendre.
+
+Il précisa sa pensée:
+
+--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs,
+apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce
+chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier
+sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres
+francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France.
+Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans
+l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être
+désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du
+Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour.
+
+Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression
+pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait
+point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent
+à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si
+beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait
+ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans
+Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de
+revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de
+l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de
+parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace:
+
+--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette,
+elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles
+enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil.
+Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental:
+
+--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.
+
+Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de
+détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il
+murmura avec une mauvaise grimace:
+
+--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La
+caque sent toujours le hareng.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg
+était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre
+MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de
+Marguerite d'Angoulême.
+
+--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin
+dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que
+vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai
+volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la
+bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être
+montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté
+d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la
+moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à
+l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été
+la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée
+en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si,
+vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit
+dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est
+certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et
+sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je
+croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et
+qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté
+plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle
+ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour
+d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et
+des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je
+vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre.
+
+Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit:
+
+LE BUREAU
+
+«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à
+l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec
+le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite
+d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de
+leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans
+des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens
+et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.
+
+»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont
+il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des
+raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il
+n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le
+public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa
+crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge.
+Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les
+feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des
+injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus
+souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments
+intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité
+vint de l'instinct populaire.
+
+»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par
+eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se
+faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la
+parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les
+bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était
+aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin
+bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la
+cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
+luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
+frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force
+et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à
+cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de
+l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que
+tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête
+avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le
+grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou
+mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des
+écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des
+travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le
+traître qu'il fallait sauver?
+
+»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est
+qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de
+manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de
+bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air
+militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours
+pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
+infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le
+sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de
+chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis,
+la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent
+suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces
+sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des
+gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs
+jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns
+des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
+louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de
+la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur
+lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.
+
+»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à
+la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire
+avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait
+et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit
+modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on
+goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des
+genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes
+pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres
+prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public,
+distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles
+étaient divulguées.
+
+»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère,
+sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à
+képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents,
+ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et
+trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout
+l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle
+a suscité aussi de beaux caractères.
+
+»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait
+nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et
+de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine,
+d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers
+les plus intelligents de l'armée.
+
+Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût
+lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier
+des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le
+plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu
+railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur
+de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à
+vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont
+la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la
+solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à
+se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de
+renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois
+comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel,
+faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou
+devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus
+humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
+l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la
+vie.
+
+»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un
+jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en
+avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par
+menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant
+l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes.
+Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit
+avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son
+oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la
+frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre
+raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.
+
+»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre
+sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut
+l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la
+tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans
+désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme
+qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un
+moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les
+menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.
+
+»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir
+l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter
+des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés
+dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette
+terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie.
+Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de
+fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un
+sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et
+des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.
+
+»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses
+persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent
+et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de
+sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes,
+ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes
+et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est
+eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers,
+prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont
+vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les
+grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que
+s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers
+des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de
+pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la
+fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était
+venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je
+crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
+de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de
+cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces
+hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule
+ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
+simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment
+n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait
+dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai
+que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois
+qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme
+silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de
+le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine
+arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur.
+Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au
+jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de
+faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont
+permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se
+montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il
+est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la
+garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner
+que de l'admiration.»
+
+M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de
+Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et
+splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages
+pareils à des lames de cuivre rouge.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son
+collègue Jumage.
+
+Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même
+heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un
+inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble.
+Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au
+même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
+contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces
+deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu
+qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et
+de l'autre fussent égaux.
+
+Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se
+poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre
+fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui
+troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût
+professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire
+dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme
+à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur.
+Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais
+quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit
+par sympathie.
+
+Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut
+que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours
+de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais
+parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité
+dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens,
+par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
+honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le
+contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
+nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le
+parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation
+française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait
+pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
+systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire
+latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
+n'avait pas toujours raison.
+
+Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un
+système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance.
+Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que
+celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le
+voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais
+jours.
+
+Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
+brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que
+Lucien connaissait.
+
+--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?
+
+--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites
+par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes
+filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les
+_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.
+
+--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune
+importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...
+
+--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première
+fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent
+conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa
+Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous
+avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.
+
+--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète,
+c'est sans importance.
+
+Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la
+main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret
+replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le
+papier sur la table.
+
+--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait
+mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis,
+beaucoup d'ennemis....
+
+--Flatteur! dit M. Bergeret.
+
+Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:
+
+Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
+en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants
+de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la
+nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas
+surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir
+comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le
+ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer
+comme professeur.
+
+Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:
+
+--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
+peine. C'est si peu de chose!
+
+--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me
+laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et
+véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
+beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen
+Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M.
+Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons
+connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans
+la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par
+un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien
+y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle
+récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus
+haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que
+l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée
+dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander.
+
+Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire
+dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper
+les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés
+appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent
+plaisir. Le tirant par la manche:
+
+--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai
+blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les
+plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te
+pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve
+énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à
+ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?
+
+--Je n'en doute pas.
+
+Et après un moment de silence, Jumage reprit:
+
+--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu
+peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le
+conseille pas. Il serait acquitté.
+
+--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans
+la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des
+éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à
+mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
+jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un
+Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la
+Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des
+cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit
+de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du
+mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc
+très probable que mon diffamateur serait acquitté.
+
+--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
+comptes-tu faire?
+
+--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures
+de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les
+journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
+poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la
+condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis
+par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par
+la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait
+contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
+vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....
+
+--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.
+
+--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put
+rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui
+avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force
+d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la
+haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à
+la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de
+notre cause.
+
+--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes
+pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée
+contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes
+exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes.
+Tout le pays est avec nous.
+
+--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux
+apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la
+justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux
+témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je
+n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
+trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.
+
+»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance
+publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces
+brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de
+sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un
+Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice,
+l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la
+puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des
+institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et
+d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice
+étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les
+pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un
+délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous,
+comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges
+barbares.
+
+»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de
+solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis
+comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle
+peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous
+fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes
+vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est
+vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une
+revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos
+erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec
+étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes
+détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti
+énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et
+s'écroule de lui-même.
+
+»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent!
+La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences
+mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites,
+parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables
+échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe
+pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse
+de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs
+disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un
+instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des
+plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.»
+
+Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
+Luxembourg, le jeune M. Goubin.
+
+--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je
+l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège
+du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires
+courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:
+
+--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon
+royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous
+aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion,
+maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du
+Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses
+ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils
+aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux
+écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se
+syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard
+et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un
+des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité
+départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans
+notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre
+Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à
+Gustave Dellion.
+
+--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des
+fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et
+Draguignan. Voulez-vous Guéret?
+
+Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:
+
+--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il
+procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du
+préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât.
+
+Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était
+impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé.
+Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers
+souscripteurs des listes Henry.
+
+Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département;
+Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la
+dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise,
+étendit le bras et dit d'un ton tranchant:
+
+--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni
+Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.
+
+Lacrisse et Brécé se récrièrent.
+
+--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra
+pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau
+fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura
+maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale.
+
+--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit
+dédaigneusement Brécé.
+
+--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le
+chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire.
+Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi
+donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir
+d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la
+Maison de France.
+
+»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet
+blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au
+Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des
+cérémonies?
+
+Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront
+laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera
+mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le
+chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à
+présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un
+prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses
+d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux
+précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons
+aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs
+dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les
+déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
+Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en
+plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je
+sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait
+remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les
+dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend.
+N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus
+fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux
+seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à
+la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la
+république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il
+nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un
+siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la
+part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles
+qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront
+les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les
+dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France,
+savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos
+Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme
+des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince
+cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des
+ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les
+guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler
+de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas
+même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un
+émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la
+police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que
+Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne
+serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera
+roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les
+chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés
+ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se
+reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra
+un adversaire farouche.
+
+»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait
+le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la
+pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges,
+grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du
+Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc
+Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé.
+Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?
+
+»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne
+voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra
+pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des
+mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire
+de l'opposition.
+
+»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en
+ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute
+nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de
+goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins
+royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le
+duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il
+ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
+Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet
+breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres
+libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des
+ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront
+à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement.
+Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la
+monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est
+aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie
+introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au
+moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le
+portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me
+charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après
+quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.
+
+Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui
+suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une
+bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que
+Guéret et Draguignan.
+
+--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
+soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que
+c'est le pied à l'étrier.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous
+les châtelains industriels et financiers de la région à une fête de
+charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château
+de Montil, que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous
+Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles,
+sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt
+français de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune
+invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des
+parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq
+ans déjà, elle était toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi
+que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement
+de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère.
+Cependant elle n'était point ambitieuse, et son inclination naturelle
+la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état
+modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à
+paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait poussée chez les
+Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la
+liste des invités à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené
+à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se
+disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et
+boire avec des cochers.
+
+Le programme de la fête comportait une représentation de _Joconde_ par
+des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fête vénitienne
+sur l'étang, des illuminations.
+
+C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte,
+dans une extrême confusion. La petite troupe répétait la pièce dans la
+longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons
+portaient avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de
+Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles.
+
+M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le
+parc, les charpentiers assujettissaient à grands coups de maillet les
+fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique, mettait en
+scène.
+
+--A vous, duchesse.
+
+Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui
+restait au pouce, descendirent sur le clavier.
+
+--La, la...
+
+Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont:
+
+--Laissez-moi boire mon cocktail.
+
+Lorsque ce fut fait, Largillière reprit:
+
+--Allons, duchesse!
+
+ Tout me seconde,
+ Je l'ai prévu...
+
+Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
+améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la
+duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt:
+
+--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la
+poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!...
+Tandis que moi, regardez!
+
+Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap:
+
+--Moi, j'ai tout ôté.
+
+Elle fit demi-tour.
+
+--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à
+vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se
+compense.
+
+Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le
+cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des
+perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit
+sèchement:
+
+--Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable!
+
+--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière.
+
+ Tout me seconde,
+ Je l'ai prévu;
+ Pauvre Joconde!
+ Il est vaincu.
+
+--Passez, monsieur Quatrebarbe.
+
+M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le
+recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du
+bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait
+ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux.
+
+--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière.
+
+--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier
+s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille:
+
+--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle
+fera tout manquer.
+
+Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses
+et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois".
+
+--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place.
+
+Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de dire que ce
+n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans
+les petits coins et lui murmurait:
+
+--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je
+sens que j'en mourrais.
+
+Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot
+tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce
+qu'elle n'avait pas donné d'argent pour la cause. Il alla d'un pas
+très roide se joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier,
+avec conviction, chantait:
+
+ Dans un délire extrême,
+ On veut fuir ce qu'on aime.
+
+Le petit Bonmont s'approcha de sa mère:
+
+--Maman, méfie-toi de Lacrisse.
+
+Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de négligence affectée:
+
+--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus sérieux qu'on n'est
+ordinairement à son âge; il est occupé de choses importantes; il...
+
+Le petit baron haussa ses épaules d'athlète bossu.
+
+--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a
+demandé de l'aider à t'extirper le chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre
+je ne vois pas que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
+mille francs c'est une somme!
+
+René Chartier chantait:
+
+ On devient infidèle,
+ On court de belle en belle.
+
+Un domestique apporta une lettre à la baronne. C'était les Brécé qui,
+forcés de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à
+la fête de charité et envoyaient leur obole.
+
+Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais sourire et
+demanda:
+
+--Et les Courtrai?
+
+--Ils se sont excusés hier, ainsi que la générale Cartier de Chalmot.
+
+--Quelles rosses!
+
+--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.
+
+--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous.
+
+Ils examinèrent la situation. Elle était mauvaise. Terremondre n'avait
+pas, comme à son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses
+tantes, toute la nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
+industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait des prétextes
+pour se dérober. Le petit Bonmont conclut:
+
+--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas
+d'erreur.
+
+A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage,
+éternellement noyé dans un sourire d'amante, s'assombrit.
+
+A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre,
+la voix de Largillière:
+
+--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts.
+
+--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si
+nous remettions la fête, puisqu'elle ne doit pas réussir?
+
+--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta
+nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taillé pour
+la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais...
+
+--Mon enfant...
+
+--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout.
+
+La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure:
+
+ On pense, on pense encore
+ A celle qu'on adore,
+ Et l'on revient toujours
+ A ses premières a...
+
+Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M.
+Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les
+bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la
+cheminée monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les
+amours des nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, montrant une
+petite poche de son corsage:
+
+--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher.
+Tenez!... voilà, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII.
+
+Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes
+pincettes.
+
+René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le
+piano et déclara qu'il rendait son rôle.
+
+--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
+soupirant la baronne à son fils.
+
+--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut
+savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien à Lacrisse.
+
+--Ne rien dire à Lacrisse!
+
+--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha
+du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un
+autre cocktail, il répondit très doucement:
+
+--Fichez-moi la paix.
+
+Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à
+l'écart, et il lui parla quelque temps à voix basse. Il avait l'air
+grave et convaincu.
+
+--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse
+royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la République et sauver
+la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet
+avis. Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs
+dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.
+
+Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.
+
+--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint
+son offrande patriotique à celle des trois dames françaises, qui se
+montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il,
+qu'il témoignera sa gratitude par une lettre autographe.
+
+--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.
+
+Et après un court silence:
+
+--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai,
+dites-leur de venir à notre petite fête.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
+fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
+porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais
+pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
+logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches
+conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce
+que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient
+plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret
+gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant
+plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon,
+qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les
+mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des
+reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient
+tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands,
+cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux,
+drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement
+universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des
+moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des
+difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient
+point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples,
+ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit
+assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas
+agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.
+
+Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:
+
+--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
+l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse
+d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au
+fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau
+l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une
+moitié d'âme.
+
+--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.
+
+--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère
+Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en
+l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et
+celui qui la fait. J'ai mal agi.
+
+--Je ne crois pas, dit Pauline.
+
+--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
+philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
+apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
+m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix
+de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que
+le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
+genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le
+bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux
+Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de
+bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une
+parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la
+richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et
+convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la
+civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce
+monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot
+exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me
+suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel!
+_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._
+
+»Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique
+erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et
+qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le
+plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de
+tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure
+répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est
+contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité.
+
+--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.
+
+--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la
+bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
+Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est
+inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin.
+C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère
+Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées
+dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce
+nom avait été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus
+ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on
+disait _bénéficence_. C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve
+pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par
+les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société
+beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de
+prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
+des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale
+qu'ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées.
+La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et
+non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil,
+honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans
+la production et le partage des fruits.
+
+»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
+que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement
+qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité
+véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle
+bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase
+plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est
+Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l'Assemblée
+nationale dans la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa
+plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la
+pensée. Nous n'avons rien en propre que nous-mêmes. On ne donne
+vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette
+offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur
+autant que la communauté.
+
+--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
+beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus
+convenable.
+
+--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
+peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce
+qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il
+est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa
+mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit
+donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce
+qu'il n'a pas assez reçu.
+
+--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
+Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de
+paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
+naturellement et que c'est la société qui les rend méchants?
+
+--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
+répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu
+à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort
+une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore
+où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps
+est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux
+qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux
+et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence
+durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront
+pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même
+nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
+nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je
+crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins
+misérables, que les progrès de l'industrie déterminent à la longue
+quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que
+l'aubépine transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses
+épines en fleurs.
+
+--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline
+en s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père
+le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de
+fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à
+bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec
+les hommes de bonne volonté la république nouvelle.
+
+M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore.
+
+--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun
+recevrait le prix de son travail.
+
+--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec
+candeur.
+
+Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse:
+
+--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans
+raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir
+comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous
+était possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à
+mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou
+d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de
+haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir.
+
+Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square
+de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté
+sur le trottoir.
+
+--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix
+sous à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous
+serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le
+bras allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais
+franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce
+truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on
+fait.
+
+--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans
+ta république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son
+travail?
+
+--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à
+disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le
+dispose à l'évanouissement final. Il rentrera dans le néant avec
+facilité.
+
+--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre.
+
+--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute
+d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier
+mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma république.
+Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de
+riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.
+
+--Nous serons tous heureux, mon père.
+
+--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même
+temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le
+mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le
+bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont
+aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source
+profonde dans la nature et l'un ne saurait être tari sans l'autre.
+Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La
+souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant
+sur nos cordes, les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du
+bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence.
+Mais aux maux inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes
+qui résultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux
+artificiels qui résultent de notre condition sociale. Les hommes ne
+seront plus déformés par un travail inique dont ils meurent plutôt
+qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne
+dévorera plus les corps par millions.
+
+»Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine
+qui a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement à
+la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure,
+deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme?
+Écoute. L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite
+étoile subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien
+émerveillé, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée
+vaincre sans se laisser connaître, la force mystérieuse et captive,
+l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en
+bouteille et dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la terre
+de leur réseau, l'électricité portera sa force, son aide, partout où
+il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer où le père et
+la mère et les enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve.
+La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes,
+deviendra domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non ce
+n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les
+manivelles, les glissières, les volants s'humanisent, si les hommes
+gardent un coeur de fer.
+
+Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore.
+Un jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un
+ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire,
+mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse
+qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle
+abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera
+généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit
+aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui
+son armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh
+bien! s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette
+joie. Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de
+richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une
+statue de bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en
+recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on
+hissait par une poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon
+dénouait la corde à son tour et prenait dans le panier selon ses
+besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par
+l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le maître-ouvrier de
+partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma
+république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à
+tous.
+
+--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité.
+
+--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à
+tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière
+appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du
+jour. Après les travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en
+dépit des efforts violents des individus pour saisir et garder des
+trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre
+nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent
+indistinctement à tous les hommes. Et dans notre société même ne
+vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides,
+routes, fleuves, forêts autrefois royales, bibliothèques, musées,
+appartiennent à tous? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux
+chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi
+qu'au riche si je sais mieux en jouir. La propriété collective, qu'on
+redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille formes
+familières. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des
+avantages qu'elle procure.
+
+Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte
+autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne sont point pressés de devenir
+socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la
+propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute
+propriété, acquise par un effort individuel, n'a pu naître et
+subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et
+puisque la propriété privée est de source sociale, ce n'est point en
+méconnaître l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la
+communauté et la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement.
+Et qu'est-ce que l'État?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de
+répondre à cette question:
+
+--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis
+derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller
+pour lui.
+
+--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours
+incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je
+découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas
+comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon
+avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre
+volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux
+et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes
+lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il
+administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins
+précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne
+sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous. Anéanti par son
+universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus
+méchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de
+déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la propriété
+individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et
+beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il
+a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les
+dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas,
+puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il
+n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à
+l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que
+je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en l'identifiant à
+toute l'activité sociale.
+
+»Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais
+d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et
+Auguste Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les
+données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier
+des grands hommes.
+
+»Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes
+d'action qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée
+crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous
+laissons après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma
+fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient
+nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille
+âmes, est véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne
+correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et
+dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile
+qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes
+précèdent sa fin et l'annoncent.
+
+»La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa
+d'y représenter le savoir et la noblesse, d'y défendre par l'épée le
+laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des
+membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution
+imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans
+la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que
+tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils
+produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement répartie?
+Qui peut croire enfin à la durée de l'iniquité?
+
+--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde?
+
+--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.
+L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien
+qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les
+violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela
+le monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en
+respect? Seule, sans armes et nue, la pensée.
+
+Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre
+social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles.
+Un géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces
+traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes
+traînés dans les vallées, cette flore des froides contrées et ces
+animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces
+apparences de cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions
+multiples et prolongées, et que ces grands changements, produits avec
+la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même
+soupçonnés par les innombrables générations des êtres animés qui y
+assistèrent. Les transformations sociales s'opèrent, de même,
+insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un
+cataclysme futur, un changement commencé avant sa naissance, qui
+s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra
+sensible que dans un siècle.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des
+Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait
+les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore
+posée. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer,
+agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux électeurs dans le
+département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby,
+Mannequin et Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le
+comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond, ancien magistrat et
+le boucher Lafolie.
+
+Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait.
+Les sénateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du
+département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens
+de ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui
+remontaient à la fondation de la République et se rattachaient au nom
+légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus
+avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une
+clientèle nombreuse et disciplinée. Ces hommes publics, contemporains
+des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une
+fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences
+de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes,
+ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre
+témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez
+l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué
+Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre,
+le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes,
+Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres
+et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage
+s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte
+de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient
+voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu
+que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter
+l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département.
+Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement
+combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin
+d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à
+Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats
+dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il
+est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où,
+compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il
+laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se
+faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa
+fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce
+cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se
+faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne
+traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il
+préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était
+redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il
+était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va
+couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin:
+
+--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à
+Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au
+pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée?
+
+Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de
+décapiter la liste républicaine.
+
+Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le département par
+madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les
+sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était
+habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux
+dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des
+congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères,
+obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait
+donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel
+Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des
+faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus
+de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin
+n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand _la Croix_
+publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la
+République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de
+porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces
+gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa
+femme:
+
+--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de _la
+Croix_ dans le département.
+
+A quoi madame Worms-Clavélin répondit:
+
+--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les
+sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici.
+
+--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un
+peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa
+ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme,
+faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin,
+plongé dans de sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés et
+fumants, sur les bras des fauteuils.
+
+C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton,
+frère cadet de Panneton de La Barge, était dans les fournitures
+militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette
+armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il
+était nationaliste gouvernemental. Il était nationaliste avec M.
+Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand
+on lui disait que c'était impossible, il répondait:
+
+--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
+seulement en avoir l'idée.
+
+Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps
+de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouillés trop
+tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez
+qu'un gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un
+coup de pied et de vous casser les mandibules.» Cette sagesse lui
+venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres
+du ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire
+son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses affaires ni à ses
+plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif,
+toujours entre son usine et Paris, où il avait trois ou quatre
+domiciles.
+
+La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les
+nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla trouver M. le
+préfet Worms-Clavelin et lui dit:
+
+--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous
+être agréable. Je suis donc certain à l'avance de votre assentiment.
+Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
+devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les
+seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé. Rien de plus
+légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de
+mes amis une liste de candidats nationalistes. Le département est
+nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera nationaliste et
+républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi
+l'évêché. Ne me combattez pas. Observez à mon égard une neutralité
+bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la liste Laprat;
+j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne
+vous cache pas que j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera
+encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le
+carreau.
+
+M. Worms-Clavelin répondit:
+
+--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes
+sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intéressante
+communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y
+réfléchirai et j'agirai conformément aux intérêts du parti
+républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du
+gouvernement.
+
+Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement
+s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pièce
+des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que
+Panneton entretenait une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait
+pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de cinquante
+ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait
+spirituel.
+
+Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il
+remontait les Champs-Elysées, songeant à sa candidature, qui
+s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt
+possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tête,
+un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé. M. de Terremondre
+était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux
+en entendant redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait
+Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance à la place de
+Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a
+pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothéqué. Mais cela ne lui
+nuira que dans son arrondissement. Il est à Paris. Je vais le voir.»
+
+A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit venir madame de
+Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds.
+Elle restait fine et mince sous l'épaisse toison. Il la trouva
+délicieuse ainsi.
+
+--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. Comment va M. de Gromance?
+
+--Mais... bien.
+
+Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait
+toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais goût.
+
+--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame?
+J'ai à vous parler de choses sérieuses... d'abord.
+
+--Dites.
+
+--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante
+petite sauvage...
+
+--Ce sont là les choses sérieuses que...
+
+--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose sa candidature
+au Sénat. L'intérêt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste,
+n'est-ce pas?
+
+Elle le regarda avec une légère indignation.
+
+--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr!
+
+--Et républicain?
+
+--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors,
+vous comprenez...
+
+--Ah! chère madame, ces républicains-là sont les meilleurs. Nous
+inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de
+nationalistes républicains.
+
+--Et vous croyez que Dieudonné passera?
+
+--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'évêché et beaucoup
+d'électeurs sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de
+sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
+intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne peut être qu'honorable,
+M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration
+et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin
+nous est favorable.
+
+--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que Dieudonné...
+
+--Vous m'assurez de son acceptation?
+
+--Voyez-le vous-même.
+
+--Il n'écoute que vous.
+
+--Vous croyez?...
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Alors, c'est entendu.
+
+--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails très délicats
+qu'on ne peut pas régler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous
+montrerai mes Baudouin. Venez demain.
+
+Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le numéro d'une rue déserte
+et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est là qu'à une
+distance respectueuse de son appartement légal et spacieux des
+Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit naguère pour un
+peintre mondain.
+
+--C'est donc bien pressé?
+
+--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, qu'il ne nous reste plus
+trois semaines pleines pour faire notre campagne électorale et que
+Brécé travaille le département depuis six mois.
+
+--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que j'aille voir
+vos?...
+
+--Mes Baudouin... C'est indispensable.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Écoutez et jugez-en vous-même, chère madame. Le nom de votre mari
+exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations
+rurales, principalement dans les cantons où il est peu connu. Mais je
+ne puis vous cacher que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans
+notre liste, des résistances se sont produites. Elles subsistent
+encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut
+que je puise dans votre... dans votre amitié, cette volonté
+irrésistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute
+votre sympathie, je n'aurai pas l'énergie nécessaire pour...
+
+--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir vos...
+
+--Oh! à Paris!...
+
+--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'armée. Il faut
+sauver la France.
+
+--C'est mon avis.
+
+--Faites bien mes amitiés à madame Panneton.
+
+--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Il y a dans le petit hôtel de M. Félix Panneton une grande pièce qui
+servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau
+propriétaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de
+curiosités et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y
+disposa avec art, dans un ordre déterminé, des canapés, des sofas, des
+divans de formes diverses.
+
+En entrant, le regard, promené de droite à gauche, rencontrait d'abord
+un petit canapé de soie bleue, dont les bras à col de cygne
+rappelaient le temps où Bonaparte à Paris, comme autrefois Tibère à
+Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canapé, moins étroit, en
+beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois
+parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine,
+couvert de tapisserie de point à la turque; puis un grand sofa de bois
+doré, couvert de velours cramoisi ciselé, avec son matelas pareil,
+provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement
+rembourré, en satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas
+chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, très bas, qui,
+tout baigné d'une ombre rose, touchait à la chambre des Baudouin, à
+gauche.
+
+Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces sièges,
+chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux à son
+caractère moral et à l'état présent de son âme. Panneton, dès l'abord,
+observait les amies nouvelles, épiait leurs regards, s'étudiait à
+deviner leurs préférences et prenait soin de ne les faire asseoir que
+là où elles voulaient être assises. Les plus pudiques allaient droit
+au petit canapé bleu et posaient leur main gantée sur le col de cygne.
+Il y avait même un haut fauteuil de velours de Gênes et de bois doré,
+trône autrefois d'une duchesse de Modène et de Parme, qui était pour
+les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le
+canapé de beauvais. Les princesses étrangères marchaient d'ordinaire
+vers l'un ou l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse des
+meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui
+restait à faire. Il était en état de garder toutes les convenances,
+averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la
+succession nécessaire de ses attitudes, et aussi d'éviter à la
+visiteuse comme à lui-même des stations longues et inutiles entre les
+politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses démarches en
+prenaient une sûreté et une maîtrise qui lui faisaient honneur.
+
+Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut
+gré. Sans regarder seulement le trône de Parme et de Modène, et
+laissant à sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le
+beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la
+petite noblesse agricole du département, un peu traîné avec de petits
+jeunes gens mal élevés. Mais le sens de la vie lui venait. Les
+embarras d'argent avaient beaucoup exercé son intelligence et elle
+commençait à comprendre le devoir social. Panneton ne lui déplaisait
+pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très noirs
+collés aux tempes, de gros yeux hors de la tête, un air d'amoureux
+apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin
+de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle eût préféré un
+superbe garçon, mais elle était encline à la gaieté facile, disposée à
+l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses
+et par une certaine laideur. Après un moment de gêne bien naturelle,
+elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni même très ennuyeux.
+
+Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la duchesse et de la
+duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de
+s'arrêter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des
+Baudouin.
+
+Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre était, comme ces
+tableaux du peintre érotique, toute jonchée de vêtements de femme et
+de linge fin.
+
+--Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux...
+
+--Parfaitement.
+
+Il possédait _le Jardinier galant_ et _le Carquois épuisé_, deux
+petites gouaches qu'il avait payées soixante mille francs pièce à la
+vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par
+l'usage qu'il en faisait.
+
+Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et même un peu
+mélancolique, cette fine, élégante, coulante figure de femme, et il
+goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui
+s'avivait à mesure qu'elle revêtait pièce à pièce son caractère social
+avec ses vêtements.
+
+Elle demanda la liste des candidats:
+
+--Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; docteur
+Fornerol; Mulot, explorateur.
+
+--Mulot?
+
+--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le père Mulot l'envoya
+faire le tour du monde. Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un
+candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il ouvrira des
+débouchés nouveaux à leurs produits. Et surtout ils sont flattés.
+
+Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle voulut connaître
+la proclamation aux électeurs sénatoriaux. Il la lui résuma et en
+récita les passages qu'il savait par coeur.
+
+--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et les nationalistes
+purs n'ont pas assez insisté sur l'apaisement. Ensuite nous
+flétrissons le parti sans nom.
+
+Elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?
+
+--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires,
+c'est le nôtre. Il n'y a pas d'équivoque possible... Nous flétrissons
+les traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent.
+Cela, très utile, pour la petite noblesse ruinée. Ennemis de toute
+réaction, nous répudions la politique d'aventures. La France veut
+résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait l'épée du
+fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et
+tendresse sur son admirable armée nationale.. Il faudra changer un peu
+cette phrase-là.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres manifestes
+électoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de
+l'armée.
+
+--Et vous me promettez que Dieudonné passera.
+
+--Dieudonné ou Goby.
+
+--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez pas plus sûr que ça,
+vous auriez dû me prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre,
+on dirait que c'est la même chose.
+
+--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, Brécé échoue....
+
+--Vous savez, Brécé est de nos amis.
+
+--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brécé échoue avec
+sa liste, et M. de Gromance, en contribuant à son échec, se sera
+acquis des titres à la reconnaissance du préfet et du gouvernement.
+Après les élections, quel qu'en soit le résultat, vous reviendrez voir
+mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il
+soit.
+
+--Ambassadeur.
+
+Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brécé;
+colonel Despautères; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher,
+obtint cent voix en moyenne. La liste des républicains progressistes:
+Félix Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire;
+Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en
+moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne réunit sur son
+nom que cent vingt suffrages. Les trois autres sénateurs sortants,
+républicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.
+
+Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à soixante voix.
+
+Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, sénateurs sortants
+radicaux, et Félix Panneton, républicain progressiste, furent élus.
+
+
+
+
+XX
+
+
+--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M.
+Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son
+lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons,
+toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées,
+de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses
+mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes,
+tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de
+toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux
+de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les
+arts et métiers de l'univers.
+
+--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette
+immense Exposition?
+
+--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à
+la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci
+n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de
+considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la
+consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire,
+l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin,
+un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
+d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et
+Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on
+ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet
+tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville
+retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils
+étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait:
+
+»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par
+sa lâcheté.
+
+»Et Jean Mouton répondait:
+
+»--J'aimerais assez une guerre navale.
+
+»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à
+l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur
+terre et sur mer? Qui nous en empêche?
+
+»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que
+quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les
+traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est
+nécessaire.
+
+»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre
+que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis.
+
+»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien
+tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas
+s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les
+bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère.
+
+»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque
+élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le
+candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains
+plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le
+gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage
+obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet,
+il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux
+dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de
+gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé.
+
+»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien
+qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la
+moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des
+papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une
+telle moinerie pullule en ce pays et le dévore!
+
+»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et
+vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et
+douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous
+souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de
+l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous
+assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux
+Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français»,
+c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces
+trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple
+au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de
+sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des
+produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une
+large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la
+France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers,
+étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le
+système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que
+l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit
+nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean
+Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères
+s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande
+foule de menus bourgeois et de limonadiers.
+
+»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec
+innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus
+d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous
+deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur
+candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je
+vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps,
+menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
+d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi
+la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres
+supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques,
+syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et
+les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux
+Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des
+Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et
+pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la
+possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne
+de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs
+en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un
+tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et
+vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie,
+Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous,
+feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les
+Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas
+qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet
+de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie
+entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons,
+fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne
+d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie;
+je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui
+les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane,
+Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui,
+revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes
+pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
+Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque;
+et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables
+crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de
+gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et
+vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous
+atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant
+de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un
+jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après
+cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre
+la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses
+papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance
+du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir
+préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa
+vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord
+avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait,
+conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait
+bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand
+il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les
+tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit
+pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un
+constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de
+cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette
+manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le
+féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se
+nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme
+d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les
+cafés-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_,
+obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885.
+
+Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse
+se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque
+moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la
+royauté légitime, et que la troisième République n'est pas
+sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand
+soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime.
+Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui
+témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en
+sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables.
+Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de
+non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on
+m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on
+n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant
+de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les
+condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient
+pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été
+déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des
+civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange.
+
+A quoi d'excellentes gens m'ont répondu:
+
+--On se défend comme on peut.
+
+Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à
+renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était
+impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui
+avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des
+prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la
+malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux,
+entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la
+République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus
+conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi
+revenir avec les hirondelles.
+
+Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés
+dans le dessein de les offrir au Prince pour rentrée à Paris, par
+l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère
+Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro.
+Elle n'eut point la douleur de les vendre à perte. Elle fit même un
+petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces
+six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus
+revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette
+royauté dont ils devaient conduire le triomphe.
+
+Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une
+curiosité limitée, siégeait longuement.
+
+Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la
+naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitté,
+mais qui retenaient quelques accusés.
+
+--Quels bandits! s'écria-t-il.
+
+--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère.
+Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait
+fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline, mais
+c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait
+aujourd'hui en France.
+
+--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait
+jamais eu beaucoup d'illusions.
+
+Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence.
+
+--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon.
+
+--Comment?
+
+--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous,
+Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être
+enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques,
+naturellement.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la
+monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du
+sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il
+aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros
+à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat,
+qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La
+belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans
+la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous
+parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou
+trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous
+pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à
+gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes
+mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier.
+Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous
+chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous
+congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des
+vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez
+fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez
+commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de
+responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre
+ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et
+de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est
+possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est
+toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger
+quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine;
+on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime
+existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire.
+Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous
+vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de
+votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes
+les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire
+la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher
+ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par
+exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous
+encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre
+renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du
+toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à
+la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les
+bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur.
+
+Lacrisse répliqua sèchement:
+
+--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve
+pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos.
+
+--Je ne plaisante pas.
+
+--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du
+scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action,
+toujours et quand même.
+
+Henri Léon protesta:
+
+--Je vous assure que je suis très sérieux.
+
+--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne
+comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez
+dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait
+de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure,
+à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure
+qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le
+courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il
+ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale,
+mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour
+la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On
+n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est
+vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le
+gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce
+que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne
+suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la
+République, avec l'aide des républicains.
+
+»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les
+nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous étranglerons la gueuse.
+Et tout d'abord il faut travailler les élections municipales.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui
+pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra
+dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était
+violent. On y respirait un amour haineux de la France et un
+patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez
+farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les
+églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations.
+Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui
+était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus
+orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la
+cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se
+mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur
+patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa
+voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages
+par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges,
+qui brillaient sous la voilette.
+
+La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand,
+sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix
+marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner,
+et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la
+police!»
+
+Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère.
+Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la
+Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais
+regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait
+les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les
+républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération!
+O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui
+ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs,
+qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des
+conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.»
+Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches.
+Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi
+de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait
+les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau
+au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la
+police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil
+amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc
+fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des
+choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était
+couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de
+poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un
+sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été
+mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste.
+
+L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut
+de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut
+désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries
+comme candidat aux élections municipales du 6 mai.
+
+C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux
+précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le
+président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire
+triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant,
+Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son
+mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait
+mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il
+n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on
+l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le
+quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous
+nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère
+Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient
+antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On
+pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle
+de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M.
+Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes
+royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
+changement de régime, surtout pendant l'Exposition.
+
+Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son
+drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur.
+Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M.
+Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait
+l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire.
+
+Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le
+temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon
+juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.
+
+--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un
+monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant
+l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer
+républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous
+déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est
+tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer
+nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes
+nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la
+bonne cause que vous soyez élu.
+
+Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui
+exposer la situation et protester de son dévouement.
+
+On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée
+nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme.
+Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du
+gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril
+collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à
+l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le
+service des eaux.
+
+De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était
+dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point
+l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin,
+avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne
+le suivait pas aveuglément.
+
+--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera
+d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits.
+
+Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant
+obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à
+vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment
+cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et
+célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie
+industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il
+devenait un concurrent redoutable.
+
+Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur
+courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin
+d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription
+municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit
+Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de
+républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de
+Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici:
+
+Messieurs les Électeurs,
+
+Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de
+demander compte aux candidats aux élections municipales de leur
+sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du
+pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle
+d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher
+pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au
+pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à
+l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare
+des lois tyranniques, vous voterez tous pour
+
+M. Joseph LACRISSE
+
+AVOCAT A LA COUR D'APPEL
+
+_Candidat de la liberté de conscience et de la République honnête._
+
+Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé d'abord
+désigner un candidat à eux, dont les voix, au second tour, se fussent
+reportées sur Lacrisse. Mais le péril imminent imposait l'union. Les
+socialistes nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent à la
+candidature Lacrisse et firent un appel aux électeurs:
+
+Citoyens,
+
+Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine,
+socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les traîtres! A
+bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la
+République sociale nationaliste!_
+
+Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses
+immeubles, se gardèrent d'intervenir dans une affaire électorale. Ils
+étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres;
+et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des
+amis laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, dans une
+circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette
+circulaire, qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries:
+
+_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux,
+valeurs, et généralement tous objets, meubles et immeubles,
+sentiments, affections, etc., etc._
+
+Messieurs,
+
+C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de
+troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours à
+d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute
+l'armée des francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de
+l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût le candidat des
+incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards.
+
+C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la
+persécution abominable qui sévit si cruellement à cette heure, et que
+vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent
+des pauvres. Votez tous pour
+
+M. Joseph LACRISSE
+
+AVOCAT A LA COUR D'APPEL
+
+_Candidat de Saint-Antoine_
+
+N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur
+imméritée de voir échouer son candidat.
+
+_Signé_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND,
+architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier.
+
+On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le
+nationalisme a porté la discussion des candidatures municipales à
+Paris.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la
+campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme
+Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à
+l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il
+parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par
+la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en
+sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce
+qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
+dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait
+sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques,
+répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti
+était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau,
+on le croyait.
+
+Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et
+très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres,
+semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux
+affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que
+Joseph Lacrisse brillait d'innocence.
+
+Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était
+petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le
+nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre
+d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de
+beauté sensible au petit commerce.
+
+Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et
+jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le
+servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme
+Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le
+pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des
+chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se
+faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui
+l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
+des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
+semblait-il froid, obscur, ennui.
+
+Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la
+petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les
+journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les
+brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il
+saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas
+bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée
+nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant
+qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé.
+Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour
+inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un
+fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle,
+celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable
+armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.»
+C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des
+Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans
+l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
+Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots
+patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne
+produisait pas d'effet.
+
+Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
+Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit
+que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât,
+elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il
+perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se
+dissimulait. Il devenait imperceptible.
+
+Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de
+bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre
+blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des
+pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était,
+disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi
+coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des
+Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph
+Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée.
+
+Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement,
+Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y
+vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté
+dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz
+lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux
+Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent
+tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle
+violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible
+de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage,
+ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et
+d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
+poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral,
+d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une
+inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup
+d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit
+deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux
+de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du
+manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis
+du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.
+
+Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses
+amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer,
+décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M.
+Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille
+trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M.
+Raimondin.
+
+--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une
+victoire pour la République.
+
+--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.
+
+Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:
+
+--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en
+mon nom nos vaillants amis.
+
+Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:
+
+--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie:
+télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.
+
+Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:
+
+--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les
+traîtres! à bas les juifs!
+
+Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule
+barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière.
+Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.
+
+--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
+
+Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire,
+l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez
+comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.
+
+--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.
+
+Mais le baron ne le lâchait point.
+
+--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions
+aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur
+Lacrisse.
+
+Cependant la foule criait:
+
+--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas
+Raimondin! Mort aux juifs!
+
+Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.
+
+Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue,
+triomphante.
+
+Elle savait déjà.
+
+--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.
+
+Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens
+mystique.
+
+Elle le pressa dans ses beaux bras:
+
+--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection.
+
+Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes,
+n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus
+d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph
+Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:
+
+--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est
+pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui
+demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience
+plusieurs fois.
+
+Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait
+belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:
+
+--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce
+pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une...
+
+Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle,
+agenouillée à ses pieds, murmura:
+
+--Je t'aime!
+
+Et la nuit seule entendit le reste.
+
+Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans
+son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait
+sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un
+pâté froid. Son échec l'étonna.
+
+--Je m'y attendais, dit-il.
+
+Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.
+
+--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle,
+président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé
+empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
+courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs
+mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes
+les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les
+électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es
+battu, c'est bien fait!
+
+Anselme Raimondin haussa les épaules.
+
+--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette
+élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le
+mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands
+magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait
+payer leurs souffrances. Voilà tout.
+
+Et avec un pâle sourire:
+
+--Ils seront bien attrapés!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+ M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM.
+Goubin et Denis, ses élèves:
+
+--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La
+paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en
+ont donné l'assurance.
+
+Et voici ce que conta M. Bergeret:
+
+--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe
+qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq
+s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères:
+
+»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que
+nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais
+militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite
+Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous
+l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français
+que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux.
+Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments
+militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et,
+quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne
+ferons pas la guerre.
+
+»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je
+voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste,
+que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les
+Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se
+défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de
+belles affiches blanches.
+
+»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos
+sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie.
+Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer
+mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi.
+
+»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:
+
+»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le
+suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous
+contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous
+avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix
+molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la
+fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons
+une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore,
+équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix
+menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante,
+tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus
+épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi
+l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà,
+monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou
+trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde.
+
+»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les
+Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de
+cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de
+sycomore antique:
+
+ Toi qui de vent te repais,
+ Trublion, ma petite outre,
+ Si vraiment tu veux la paix,
+ Commence par nous la f...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant
+depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph
+Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez
+elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg
+Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les
+ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La
+main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus
+s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes
+des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait
+abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins
+d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les
+figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone
+viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes.
+
+Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le
+moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi
+que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres
+défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des
+Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des
+félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de
+Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,
+Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes
+en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des
+volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur
+suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier,
+convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat
+commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été
+frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le
+meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des
+jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts,
+qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société
+bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches,
+gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous
+la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de
+ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin
+travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un
+peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux
+grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de
+Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions
+d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des
+spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les
+pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont
+les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table
+Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe
+Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des
+Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et
+Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard
+blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que
+jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.
+C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait
+chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce,
+un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis
+l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société
+française.
+
+Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître
+de la maison.
+
+La conversation vint à rouler sur la politique.
+
+--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi,
+vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne
+sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que
+nous faisons des réunions publiques...
+
+--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour
+avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire
+campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous
+les jours la boxe et le bâton.
+
+--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.
+
+--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a
+des coups de savate exquis, et bien à lui... C'est un professeur de
+premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement.
+
+--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde.
+
+--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes
+supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience:
+massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation
+substantielle. Sa devise est « Contre la graisse, pour le muscle». Et
+il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une
+élasticité... et un coup de pied d'une souplesse...
+
+Madame de Chalmot demanda:
+
+--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère?
+
+Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation
+sa jolie tête de petit Samuel.
+
+--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera
+remplacé par un autre tout pareil.
+
+--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La
+France sera ruinée.
+
+--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le
+nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il
+nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six
+semaines au moins, pour le rendre odieux.
+
+--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la
+baronne.
+
+Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de
+jolis carnets de bal.
+
+--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une
+admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté
+par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure
+honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui
+possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque
+chef-d'oeuvre.
+
+Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa
+veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les
+châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la
+Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus,
+ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles
+historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de
+la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son
+château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages
+des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du
+XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules,
+flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais
+bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer
+quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition
+rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses
+et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu
+prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc
+rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on
+seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il
+vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.»
+
+Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista:
+
+--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne
+de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et
+patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre
+meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble,
+vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en
+Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui
+proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en
+céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!...
+
+Le baron Davant arrêta Frémont:
+
+--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas
+de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur
+de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne
+faut pas dire le contraire.
+
+Frémont reprit ses supplications:
+
+--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre
+tenture de Leprince, _la Fiancée moscovite_. Et vous vous assurerez
+des droits à la reconnaissance nationale.
+
+Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du
+regard Joseph Lacrisse, qui lui dit:
+
+--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent.
+
+Puis, par déférence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il
+fallait faire.
+
+Il lui répondit:
+
+--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à vous donner.
+Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à l'Exposition, ce sera tout un.
+Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Théophile Gautier.
+
+--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à l'heure aller annoncer au
+ministère que j'ai décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la
+rosette.
+
+Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il fût un sot. Mais il ne
+méprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un
+condamné de la Commune fût officier de la Légion d'honneur.
+
+--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare le discours
+que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-Écuries.
+
+--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile.
+Vous improvisez si merveilleusement!...
+
+--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de
+parler aux électeurs.
+
+--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais
+c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de
+programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais....
+
+--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit
+Jambe-d'Argent.
+
+--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on
+ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux
+Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les
+bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les
+républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont
+républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à
+Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le
+président de mon Comité, me le crie à plein gosier:
+
+«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je
+la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur
+Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un
+terrain d'entente.
+
+«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer
+l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent
+à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain.
+
+--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon.
+
+--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux
+Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs
+riches qui font campagne avec nous.
+
+--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était
+pieux.
+
+--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les
+francs-maçons, répondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur
+reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes
+leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont
+levées sur le cri mille fois répété de: «A bas les francs-maçons!» Sur
+quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt
+frappé, renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par
+les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais il y a
+des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas
+encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas
+encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier
+a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il
+est contre les abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la
+politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se disent
+anticléricaux.
+
+--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et
+surprise.
+
+--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et
+j'appelle cela être contre la religion. Qui dit anticlérical dit
+antireligieux.
+
+--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore
+beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher.
+
+--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents.
+
+--Lesquels? demanda Henri Léon.
+
+Il y eut un silence et Henri Léon reprit.
+
+--Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi
+avait remporté des succès prodigieux. Il s'est usé.
+
+--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on
+nous use de même. Les républicains, qui se sont très bien défendus
+contre lui, se défendent très mal contre nous.
+
+--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je
+crains. Nous avons des amis à la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent?
+Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise
+ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle.
+
+--C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si
+c'avait été possible, Méline l'aurait fait. Il faut être juste.
+Mélinefait ce qu'il peut.
+
+--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du
+Sénat et de la Chambre nous cèdent la place. C'est votre avis,
+Lacrisse?
+
+--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se
+cognait. C'était le bon temps.
+
+--Il peut revenir, dit Henri Léon.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Dame! si nous le ramenons.
+
+--C'est vrai!
+
+--Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons.
+
+--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.
+
+--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout
+prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé
+chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une
+drogue!
+
+--Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse.
+
+--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais
+que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut
+pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser,
+selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture
+nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et
+d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons
+reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en
+saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de
+monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront
+au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la
+fiole. Agitez, messieurs, agitez.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde.
+
+--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans
+quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse.
+
+--Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!...
+
+--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.
+
+--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.
+
+--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront?
+
+--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient
+mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans
+quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil,
+Lacrisse?
+
+--Donnez toujours.
+
+--Vous avez été nommé par deux mille électeurs?
+
+--Deux mille trois cent neuf.
+
+--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille
+trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au
+nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos
+électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits
+commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents.
+
+Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et
+gravité:
+
+--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant
+tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme
+eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils
+jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je
+pense que vous n'hésitez pas à l'approuver.
+
+--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous,
+qu'ils ne sont pas très forts.
+
+--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je
+ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que....
+
+Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il
+n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui
+refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui
+fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva
+pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:
+
+--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.
+
+--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos
+électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec
+les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien!
+votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord
+parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe
+pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles.
+
+--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon
+cher, que vous ne connaissez pas l'électeur. Je le connais, moi! Les
+imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se
+trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les
+trompe pas....
+
+--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre.
+
+--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.
+
+--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le
+pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Père Adéodat. C'est
+un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin
+sourire, les mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez,
+contentez votre majorité. Nous ne serons pas offensés ça et là d'un
+vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou
+même contre l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en
+séance publique à vos électeurs républicains, et soyez à nous dans les
+commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne
+besogne. Que la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale,
+c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que
+les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront
+plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active
+et compacte l'emporte toujours sur une majorité inerte et confuse.»
+
+»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est
+admirable de patience et de sérénité. Quand nos amis viennent lui dire
+en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles préparent
+les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les
+associations, ce sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne répond
+rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres.
+Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et
+la vente des biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie très
+chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans
+efforts et sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos
+grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et
+nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions,
+nous ont été sans cesse disputés par de puissants ennemis, seigneurs,
+évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou devant les
+tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un
+gibet. Pour soustraire nos richesses à la cupidité du pouvoir laïque,
+il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de
+Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui
+dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaidé
+pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans
+que nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit
+que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrayés ni découragés.
+Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.
+Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui
+ne nous feront pas défaut: la protection du Ciel et l'impuissance
+parlementaire.»
+
+**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le
+crâne luisant du Père Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat du
+Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand politique.
+Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter
+le charcutier qui est républicain et à charmer le marchand de
+parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat, voyez-le sans
+cesse et le revoyez.
+
+--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en
+effet très intelligent. Ces bons Pères se sont enrichis avec une
+rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.
+
+--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère
+compris entre la rue des Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron
+Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils réalisent
+patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein
+Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une
+immense basilique, qui attirera, chaque année, des millions de
+pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des
+maisons de rapport.
+
+--Je le sais bien, dit Lacrisse.
+
+--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est
+Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pères
+organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger.
+Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les
+pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils s'est fait la tête
+d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les
+clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en
+tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la
+grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule
+la résistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prières. A
+la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et
+ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées,
+attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter,
+humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que
+le monde.» Et, rentré à Paris, il bâtit des maisons ignobles, des
+immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques creuses
+posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans.
+
+--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont
+les immeubles des Grandes-Écuries dont je parlais tout à l'heure, et
+qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à
+ses dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une
+quinzaine d'années. Avant quinze ans, les bons Pères posséderont tout
+le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse.
+
+Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.
+
+--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des
+objets prêtés courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du
+moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous
+choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer.
+
+--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez
+tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du père François.
+
+On prit le café dans le petit salon.
+
+Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait
+d'ajouter à son répertoire quelques chansons royalistes de la
+Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès
+dans les salons.
+
+Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_:
+
+ Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel,
+ Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,
+ Fier de périr pour le sol paternel,
+ Avec ivresse exhalait sa grande âme:
+ Ah! sans regret je puis mourir;
+ Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,
+ Puisque jusqu'au dernier soupir,
+ Sans reproche j'ai pu servir
+ Mon roi, ma belle et ma patrie.
+
+Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste,
+s'approcha de Joseph Lacrisse:
+
+--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14
+Juillet?
+
+--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un
+mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des
+manifestations spontanées se produisent....
+
+--Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui
+s'attendait à être exécuté à son cercle, et contre qui une plainte en
+escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir.
+
+--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous
+avons l'argent.
+
+--Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif.
+
+--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit
+Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le
+garderons vingt ans.
+
+--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux
+arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, dans le vague de l'avenir.
+
+--D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous
+avons déjà commencé.
+
+--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues
+avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser à
+ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et de
+paralyser la défense nationale.
+
+--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement.
+Nous crions: «Vive l'armée!...»
+
+--Je te crois, dit le petit Dellion.
+
+--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de
+ralliement. Si le gouvernement se met à remplacer les généraux
+nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus
+crier: «Vive l'armée!»
+
+--Pourquoi? demanda le petit Dellion.
+
+--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les
+yeux!
+
+--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers
+est excellent. Si le ministère de trahison arrive à mettre dans le
+haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde.
+
+--Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous
+serons obligés de crier: «Vivent les neuf dixièmes de l'armée!» Et
+pour un cri, c'est trop long.
+
+--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on
+sait bien que ça veut dire: «Vive Mercier!»
+
+Jambe-d'Argent, au piano, chanta:
+
+ Vive le Roi! Vive le Roi!
+ De nos vieux marins c'est l'usage,
+ Aucun d'eux ne pensait à soi,
+ Tout en succombant au naufrage,
+ Chacun criait avec courage:
+ Vive le Roi!
+
+--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon
+jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule
+électrisée, revenant de la revue et acclamant les régiments au
+passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On
+peut soulever les masses profondes.
+
+--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie
+des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un
+nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa
+femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie
+dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa
+femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules
+sont inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur
+ferez pas faire une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et les
+feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques.
+Le populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises
+et une estrade drapée d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense
+qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir
+le moment psychologique.
+
+--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.
+
+--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon.
+
+--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?
+
+--Quelle idée!
+
+--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je
+ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on
+trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils
+veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien
+désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être
+un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois.
+
+--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que
+nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si
+nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce
+monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien.
+
+--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde.
+
+Jambe-d'Argent chanta:
+
+ Vive le Roi! ce cri de ralliement
+ Des vrais Français est le seul qui soit digne.
+ Vive le Roi! de chaque régiment
+ Que ces trois mots soient la seule consigne.
+
+--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de
+repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons.
+
+--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un
+seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés
+de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et
+prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous
+sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre
+aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,
+arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous
+dépérissons.
+
+»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement,
+nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en
+notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la
+plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher
+jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de
+notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour.
+Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est
+pas aperçu que c'était par nos soins.»
+
+Jambe-d'Argent chanta:
+
+ Puisqu'ici notre général
+ Du plaisir nous donn' le signal,
+ Mes amis, poussons à la vente;
+ Si nous voulons bien le r'mercier,
+ Chantons, soldat, comme officier:
+ Moi, Jarnigoi!
+ Je suis soldat du Roi,
+ J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.
+
+--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les
+yeux mi-clos.
+
+--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle
+_Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit
+chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles
+chansons royalistes de la Restauration.
+
+ Moi, Jarnigoi!
+ Je suis soldat du Roi.
+
+Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où
+il avait posé son chapelet et ses médailles:
+
+--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par
+notre Saint père le pape.
+
+--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la
+rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le
+quatorze!...
+
+--J'en suis, dit Jacques de Cadde.
+
+--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion.
+
+--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait
+jusque-là gardé le silence.
+
+Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti
+politique.
+
+Il ajouta:
+
+--Le nationalisme commence à me raser.
+
+--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère.
+
+--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant.
+
+Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues,
+qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front.
+
+Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et
+Dellion eut une parole de consentement.
+
+--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?
+
+Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un
+moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est
+vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta:
+
+--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne
+voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour
+ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté
+l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas
+cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un
+arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond,
+avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait
+vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer
+d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et
+moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intérêt.
+Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai découvert dans le livre
+assez précieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxième chapitre
+relatif à ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur
+Goubin?
+
+M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur.
+
+--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout
+de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins
+que le précédent.
+
+Et le maître lut ce qui suit:
+
+_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une
+belle harangue que Robin Mielleux leur feict._
+
+»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et
+université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio,
+ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit
+concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et
+marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts
+beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux
+marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à
+Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car
+estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin
+Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
+desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
+fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
+idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient
+décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la
+boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et
+faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient
+occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi
+estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous
+mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
+parfaicte et bel ordre de bataille.
+
+»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées,
+lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient
+ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer,
+subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
+esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à
+cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance
+guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est
+conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de
+mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust
+plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des
+chambrières.
+
+»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de
+Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre
+homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé
+demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce
+qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions
+passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé
+fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de
+ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
+apothicaires de la ville du parti des Trublions.
+
+»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et
+plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de
+Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite
+foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages
+d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui
+avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la
+veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son
+salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges
+se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y
+faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se
+rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand
+honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et
+Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien
+vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la
+foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les
+traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière
+estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux
+refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus
+part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande
+force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit
+point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les
+reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point
+maltraités par eulx.
+
+Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi
+naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à
+craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades,
+pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès
+quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions,
+par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples
+estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine.
+Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
+menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens
+en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de
+la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples,
+mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la
+ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit
+que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne
+sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante
+frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils
+enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
+rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que
+Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire
+sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir:
+assommer de ci de là ung povre diable.
+
+Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et
+estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que
+les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire,
+mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu,
+est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons
+point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que
+devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment
+universel et commun vouloir, estoient perplexes.
+
+Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux
+du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions
+qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle.
+Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique
+brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits
+poissons, il dict bien doucement:
+
+«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons.
+Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons
+apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux
+onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle
+infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
+c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
+nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc
+des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez
+apaisement.»
+
+Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à
+faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin
+Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il
+nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont
+esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil
+tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins,
+martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en
+poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que
+donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne
+trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en
+l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse.
+
+Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les
+testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et
+ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille
+assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement:
+
+«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil
+dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair
+que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous
+contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et
+apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de
+police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des
+paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
+prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de
+justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés
+dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est
+Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem
+aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas
+apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_,
+est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
+c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non
+en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx
+apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin
+Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes
+agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds
+d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un
+d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve
+et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et
+défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud?
+
+»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai,
+comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en
+chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax
+vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon
+et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le
+bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon
+moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que
+pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois.
+
+»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et
+dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour
+l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour
+retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune
+Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à
+vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable,
+benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en
+coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous,
+inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne
+trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent
+inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et
+hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable.
+Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix
+publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de
+troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que
+c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple
+public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz.
+Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que
+voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste
+rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé
+bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme
+moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur
+escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les
+avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons
+seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
+paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est
+mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et
+serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez
+dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui
+estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les
+bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre
+ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict!
+C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit
+vivre à l'aise.»
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir
+dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière»,
+restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que
+dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme,
+Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues
+Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua
+Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de
+Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret.
+Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable
+amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme
+faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la
+sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante
+qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui
+tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie
+sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces
+présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour,
+agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse,
+lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les
+malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle
+engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame
+de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et
+trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais
+Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse
+de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de
+«sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître
+d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son
+visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle
+sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif,
+comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une
+parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de
+Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut
+point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine
+tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on
+nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux,
+quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du
+vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des
+ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité,
+pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller
+municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries.
+
+--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp.
+L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a
+eu de l'enthousiasme.
+
+--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré
+intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos
+affaires.
+
+Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur
+le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit
+fièrement:
+
+--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes
+ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...»
+
+--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de
+pareils cris...
+
+--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les
+soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les
+«oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié
+à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de
+chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule
+n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants,
+paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de
+province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les
+jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les
+paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment
+vouliez-vous soulever ces familles?
+
+--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs,
+nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de
+l'Exposition.
+
+--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la
+Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen
+Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par
+terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!»
+
+--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive
+l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules.
+C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas
+assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est
+régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous
+que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule:
+la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans
+armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en
+criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes
+trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou
+quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en
+courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que
+vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous
+étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la
+révolution était faite.
+
+--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.
+
+--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai
+cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher
+du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à
+cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon
+Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous
+auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son
+parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des
+lièvres.
+
+--Courir où? demanda Joseph Lacriase.
+
+--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on où va la foule? Le
+sait-elle elle-même? Mais qu'importe! Le mouvement est donné. Ça
+suffit. On ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des points
+stratégiques, c'était bon aux temps antiques de Barbès et de Blanqui.
+Aujourd'hui, avec le télégraphe, le téléphone ou seulement les
+bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est impossible.
+Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle?
+Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses,
+tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable
+d'emporter l'énorme masse humaine des fêtes publiques et des
+spectacles en plein air. Vous me demandez où la foule du 14 Juillet
+aurait fui, flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris
+lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! trahison!» Où elle aurait
+fui?... mais dans le lac, je pense.
+
+--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noyée, voilà
+tout.
+
+--Eh bien! reprit Henri Léon, trente mille citoyens noyés, ce n'était
+donc rien? Le ministère et le gouvernement n'en auraient donc éprouvé
+ni difficultés sérieuses ni péril réel? Ce n'était donc pas une
+journée?... Tenez, vous n'êtes pas des politiques. Vous n'êtes pas
+fichus de renverser la République.
+
+--Vous verrez ça après l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la
+candeur de la foi. Moi, pour commencer, à Longchamp, j'en ai crevé un.
+
+--Ah! vous en avez crevé un? Demanda le jeune Dellion avec intérêt.
+Quel type était-ce?
+
+--Un ouvrier mécanicien... Si c'avait été un sénateur, c'aurait mieux
+valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un
+ouvrier que sur un sénateur.
+
+--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mécanicien? demanda Lacrisse.
+
+--Il criait: «Vivent les soldats!» Je l'ai crevé.
+
+Alors le jeune Dellion, piqué d'une émulation généreuse, fit connaître
+qu'un socialiste dreyfusard ayant crié «Vive Loubet!», il lui avait
+cassé la gueule.
+
+--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.
+
+--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons
+des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet,
+Waldeck, Millerand, André sont rentrés chacun chez soi. Ils n'y
+seraient pas rentrés si on m'avait écouté. Mais on ne veut pas agir.
+Nous manquons d'énergie.
+
+Joseph Lacrisse répondit gravement:
+
+--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a rien à faire pour
+l'instant. Après l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment
+sera favorable. La France, après la fête, aura mal aux cheveux. Elle
+sera de mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien ne
+sera plus facile alors que de provoquer une crise ministérielle et
+même une crise présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon?
+
+--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il ne faut pas se
+dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et
+que Loubet sera un peu moins impopulaire.
+
+Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les
+Trublions ensemble protestèrent et s'efforcèrent d'étouffer par leurs
+cris une si fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une voix très douce
+poursuivit:
+
+--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il était
+haï sur l'idée que nous avions donnée de lui: il ne la remplira pas
+toute. Il n'est pas assez grand pour égaler l'image que nous en avions
+dressée, à l'épouvante des foules. Nous avons montré un Loubet de cent
+coudées, protégeantles voleurs parlementaires et détruisant l'armée
+nationale. La réalité paraîtra moins effrayante. On ne le verra pas
+toujours sauver les voleurs et désorganiser l'armée. Il passera des
+revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus
+honorable que d'aller à pied. Il donnera des croix; il répandra
+abondamment les palmes académiques. Ceux qu'il aura décorés ou palmés
+ne croiront plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il aura des
+mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus
+bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être acclamé. Les paysans crieront sur
+son passage: «Vive le président» comme si c'était encore le bon
+tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. Et si
+l'alliance russe venait à repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez
+nos amis nationalistes dételer sa voiture. Je ne dis pas que c'est un
+homme d'un puissant génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il
+cherche à améliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu
+le couler; il nous use.
+
+--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de Cadde.
+
+--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à nous user. Ainsi, notre
+Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui
+nous donna la majorité! «Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les
+électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les élus radieux
+répondaient: «Mort aux juifs! Vive l'armée!» Mais comme le nouveau
+Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de
+ses électeurs, ni distribuer aux petits commerçants l'argent des
+riches Israélites, ni même épargner aux ouvriers les souffrances du
+chômage, il trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus
+odieux qu'il aura été plus désiré. Il risque avant peu de perdre sa
+popularité dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus.
+
+--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! s'écria Joseph Lacrisse.
+Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien à craindre. Nous
+dirons à l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon marché», et
+l'électeur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, élu sur
+un programme exclusivement politique, exercera une action décisive
+dans la crise politique et nationale qui va éclater après la fermeture
+de l'Exposition.
+
+--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne
+la tête du mouvement démagogique. S'il est modéré, régulier, sage,
+conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé
+pour renverser la République et chambarder le parlementarisme.
+
+--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de Cadde.
+
+--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues....
+
+--La trompe! la trompe!
+
+Chassons des Aigues dédaigna l'interruption:
+
+--Qu'on émette de temps à autre un voeu, un pur voeu, tel que
+celui-ci:
+
+«Mise en accusation des ministres....»
+
+Le jeune de Cadde cria plus fort:
+
+--La trompe! La trompe!...
+
+Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.
+
+--Je ne suis pas opposé, en principe, à ce que nos amis sonnent
+l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assemblées,
+l'argument suprême des minorités. Il faut la réserver pour le
+Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher
+ami, qu'à l'Hôtel de Ville nous avons la majorité.
+
+Cette considération ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus
+fort que devant:
+
+--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si
+vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est nécessaire qu'un
+conseiller municipal sache sonner de la trompe.
+
+--Je reprends, dit Chassons des Aigues, sérieux comme s'il taillait un
+bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres;
+deuxième voeu: mise en accusation des sénateurs; troisième voeu: mise
+en accusation du président de la République... Après quelques voeux de
+cette force le ministère procède à la dissolution du Conseil. Le
+Conseil résiste et fait un véhément appel à l'opinion. Paris outragé
+se soulève...
+
+--Croyez-vous, demanda doucement Léon, croyez-vous, Chassons, que
+Paris outragé se soulèvera?
+
+--Je le crois, dit Chassons des Aigues.
+
+--Je ne le crois pas, dit Henri Léon.... Vous connaissez le citoyen
+Bissolo, puisque vous l'avez décervelé, le 14, à la revue. Je le
+connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des
+manifestations qui suivirent l'élection du triste Loubet, le citoyen
+Bissolo vint à moi comme au plus constant et au plus généreux de ses
+ennemis. Nous échangeâmes quelques paroles. Tous nos camelots
+donnaient. Les cris de: «Vive l'armée!» grondaient de la Bastille à la
+Madeleine. Les promeneurs, amusés et souriants, nous étaient
+favorables. Lançant comme une faux son long bras de bossu vers la
+foule, Bissolo me dit: «Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle
+vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand
+vous ne vous méfierez pas». Ainsi parla Bissolo au coin de la rue
+Drouot le jour où Paris s'offrait à nous.
+
+--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'écria Joseph Lacrisse.
+Il est infâme.
+
+--Il est prophétique, répliqua Henri Léon.
+
+--La trompe, la trompe, il n'y a que ça, chanta, d'une voix pâteuse,
+le jeune Jacques de Cadde.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
+This file should be named mnsrb10.txt or mnsrb10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, mnsrb11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, mnsrb10a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/mnsrb10.zip b/old/mnsrb10.zip
new file mode 100644
index 0000000..eee898e
--- /dev/null
+++ b/old/mnsrb10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/mnsrb10h.htm b/old/mnsrb10h.htm
new file mode 100644
index 0000000..26098d8
--- /dev/null
+++ b/old/mnsrb10h.htm
@@ -0,0 +1,8810 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>MONSIEUR BERGERET A PARIS</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<style type="text/css">
+<!--
+body {margin:10%; text-align:justify}
+blockquote {font-size:14pt}
+P {font-size:14pt}
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Monsieur Bergeret a Paris
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7268]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on July 23, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
+
+
+
+HTML conversion produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p align="center">This Etext was prepared by : Sergio Cangiano,
+Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed
+Proofreading Team.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Histoire contemporaine<br>
+Monsieur Bergeret &agrave; Paris<br>
+par<br>
+ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<hr width="50%" align="center">
+<br><center>
+<h1>MONSIEUR BERGERET A PARIS</h1>
+</center>
+<br>
+<hr width="50%" align="center">
+<br>
+<br>
+
+
+<p>I</p>
+
+<p>M. Bergeret &eacute;tait &agrave; table et prenait son repas
+modique du soir; Riquet &eacute;tait couch&eacute; &agrave; ses
+pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait l'&acirc;me
+religieuse et rendait &agrave; l'homme des honneurs divins. Il
+tenait son ma&icirc;tre pour tr&egrave;s bon et tr&egrave;s
+grand. Mais c'est principalement quand il le voyait &agrave;
+table qu'il concevait la grandeur et la bont&eacute; souveraines
+de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
+&eacute;taient sensibles et pr&eacute;cieuses, les choses de la
+nourriture humaine lui &eacute;taient augustes. Il
+v&eacute;n&eacute;rait la salle &agrave; manger comme un temple,
+la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
+pieds du ma&icirc;tre, dans le silence et
+l'immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille
+Ang&eacute;lique en posant le plat sur la table.</p>
+
+<p>--Eh bien! veuillez le d&eacute;couper, dit M. Bergeret,
+inhabile aux armes, et tout &agrave; fait incapable de faire
+oeuvre d'&eacute;cuyer tranchant.</p>
+
+<p>--Je veux bien, dit Ang&eacute;lique; mais ce n'est pas aux
+femmes, c'est aux messieurs &agrave; d&eacute;couper la
+volaille.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas d&eacute;couper.</p>
+
+<p>--Monsieur devrait savoir.</p>
+
+<p>Ces propos n'&eacute;taient point nouveaux; Ang&eacute;lique
+et son ma&icirc;tre les &eacute;changeaient chaque fois qu'une
+volaille r&ocirc;tie venait sur la table. Et ce n'&eacute;tait
+pas l&eacute;g&egrave;rement, ni certes pour &eacute;pargner sa
+peine, que la servante s'obstinait &agrave; offrir au
+ma&icirc;tre le couteau &agrave; d&eacute;couper, comme un signe
+de l'honneur qui lui &eacute;tait d&ucirc;. Parmi les paysans
+dont elle &eacute;tait sortie et chez les petits bourgeois
+o&ugrave; elle avait servi, il est de tradition que le soin de
+d&eacute;couper les pi&egrave;ces appartient au ma&icirc;tre. Le
+respect des traditions &eacute;tait profond dans son &acirc;me
+fid&egrave;le. Elle n'approuvait pas que M. Bergeret y
+manqu&acirc;t, qu'il se d&eacute;charge&acirc;t sur elle d'une
+fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-m&ecirc;me son
+office de table, puisqu'il n'&eacute;tait pas assez grand
+seigneur pour le confier &agrave; un ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel,
+comme font les Br&eacute;c&eacute;, les Bonmont et d'autres
+&agrave; la ville ou &agrave; la campagne. Elle savait &agrave;
+quoi l'honneur oblige un bourgeois qui d&icirc;ne dans sa maison
+et elle s'effor&ccedil;ait, &agrave; chaque occasion, d'y ramener
+M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Le couteau est fra&icirc;chement aff&ucirc;t&eacute;.
+Monsieur peut bien lever une aile. Ce n'est pas difficile de
+trouver le joint, quand le poulet est tendre.</p>
+
+<p>--Ang&eacute;lique, veuillez d&eacute;couper cette
+volaille.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it &agrave; regret, et alla, un peu confuse,
+d&eacute;couper le poulet sur un coin du buffet. A l'endroit de
+la nourriture humaine, elle avait des id&eacute;es plus exactes
+mais non moins respectueuses que celles de Riquet.</p>
+
+<p>Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-m&ecirc;me,
+les raisons du pr&eacute;jug&eacute; qui avait induit cette bonne
+femme &agrave; croire que le droit de manier le couteau &agrave;
+d&eacute;couper appartient au ma&icirc;tre seul. Ces raisons, il
+ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant
+de l'homme se r&eacute;servant une t&acirc;che fatigante et sans
+attrait. On observe, en effet, que les travaux les plus
+p&eacute;nibles et les plus d&eacute;go&ucirc;tants du
+m&eacute;nage demeurent attribu&eacute;s aux femmes, dans le
+cours des &acirc;ges, par le consentement unanime des peuples. Au
+contraire, il rapporta la tradition conserv&eacute;e par la
+vieille Ang&eacute;lique &agrave; cette antique id&eacute;e que
+la chair des animaux, pr&eacute;par&eacute;e pour la nourriture
+de l'homme, est chose si pr&eacute;cieuse, que le ma&icirc;tre
+seul peut et doit la partager et la dispenser. Et il rappela dans
+son esprit le divin porcher Eum&eacute;e recevant dans son
+&eacute;table Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
+traitait avec honneur comme un h&ocirc;te envoy&eacute; par Zeus.
+&laquo;Eum&eacute;e se leva pour faire les parts, car il avait
+l'esprit &eacute;quitable. Il fit sept parts. Il en consacra une
+aux Nymphes et &agrave; Herm&egrave;s, fils de Maia, et il donna
+une des autres &agrave; chaque convive. Et il offrit, &agrave;
+son h&ocirc;te, pour l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil
+Ulysse s'en r&eacute;jouit et dit &agrave;
+Eum&eacute;e:--Eum&eacute;e, puisses-tu toujours rester cher
+&agrave; Zeus paternel, pour m'avoir honor&eacute;, tel que je
+suis, de la meilleure part!&raquo; Et M. Bergeret, pr&egrave;s de
+cette vieille servante, fille de la terre nourrici&egrave;re, se
+sentait ramen&eacute; aux jours antiques.</p>
+
+<p>--Si monsieur veut se servir?...</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois
+d'Hom&egrave;re, une faim h&eacute;ro&iuml;que. Et, en
+d&icirc;nant, il lisait son journal ouvert sur la table.
+C'&eacute;tait l&agrave; encore une pratique que la servante
+n'approuvait pas,</p>
+
+<p>--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une
+chose excellente.</p>
+
+<p>Riquet ne fit point de r&eacute;ponse. Quand il se tenait sous
+la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si
+bonne qu'en f&ucirc;t l'odeur, il n'en r&eacute;clamait point sa
+part. Et m&ecirc;me il n'osait toucher &agrave; ce qui lui
+&eacute;tait offert. Il refusait de manger dans une salle
+&agrave; manger humaine. M. Bergeret, qui &eacute;tait affectueux
+et compatissant, aurait eu plaisir &agrave; partager son repas
+avec son compagnon. Il avait tent&eacute;, d'abord, de lui couler
+quelques menus morceaux. Il lui avait parl&eacute; obligeamment,
+mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne la
+bienfaisance. Il lui avait dit:</p>
+
+<p>--Lazare, re&ccedil;ois les miettes du bon riche, car pour
+toi, du moins, je suis le bon riche.</p>
+
+<p>Mais Riquet avait toujours refus&eacute;. La majest&eacute; du
+lieu l'&eacute;pouvantait. Et peut-&ecirc;tre aussi avait-il
+re&ccedil;u, dans sa condition pass&eacute;e, des le&ccedil;ons
+qui l'avaient instruit &agrave; respecter les viandes du
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un jour, M. Bergeret s'&eacute;tait fait plus pressant que de
+coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son ami un
+morceau de chair d&eacute;licieuse. Riquet avait
+d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te et, sortant de dessous la
+nappe, il avait regard&eacute; le ma&icirc;tre de ses beaux yeux
+humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient:</p>
+
+<p>--Ma&icirc;tre, pourquoi me tentes-tu?</p>
+
+<p>Et, la queue basse, les pattes fl&eacute;chies, se
+tra&icirc;nant sur le ventre en signe d'humilit&eacute;, il
+&eacute;tait all&eacute; s'asseoir tristement sur son
+derri&egrave;re, contre la porte. Il y &eacute;tait rest&eacute;
+tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait admir&eacute; la
+sainte patience de son petit compagnon noir.</p>
+
+<p>Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi
+il n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que
+Riquet, apr&egrave;s le d&icirc;ner auquel il assistait avec
+respect, irait manger avidement sa p&acirc;t&eacute;e, dans la
+cuisine, sous l'&eacute;vier, en soufflant et en reniflant tout
+&agrave; son aise. Rassur&eacute; &agrave; cet endroit, il reprit
+le cours de ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour les h&eacute;ros, songeait-il, une grande
+affaire que de manger. Hom&egrave;re n'oublie pas de dire que,
+dans le palais du blond M&eacute;n&eacute;las,
+&Eacute;t&eacute;onteus, fils de Bo&eacute;thos, coupait les
+viandes et faisait les parts. Un roi &eacute;tait digne de
+louanges quand chacun, &agrave; sa table, recevait sa juste part
+du boeuf r&ocirc;ti. M&eacute;n&eacute;las connaissait les
+usages. H&eacute;l&egrave;ne aux bras blancs faisait la cuisine
+avec ses servantes. Et l'illustre &Eacute;t&eacute;onteus coupait
+les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction reluit encore sur
+la face glabre de nos ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel. Nous tenons au
+pass&eacute; par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je
+suis petit mangeur. Et de cela encore Ang&eacute;lique Borniche,
+cette femme primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait
+davantage si j'avais l'app&eacute;tit d'un Atride ou d'un
+Bourbon.</p>
+
+<p>M. Bergeret en &eacute;tait &agrave; cet endroit de ses
+r&eacute;flexions, quand Riquet, se levant de dessus son coussin,
+alla aboyer devant la porte.</p>
+
+<p>Cette action &eacute;tait remarquable parce qu'elle
+&eacute;tait singuli&egrave;re. Cet animal ne quittait jamais son
+coussin avant que son ma&icirc;tre se f&ucirc;t lev&eacute; de sa
+chaise.</p>
+
+<p>Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille
+Ang&eacute;lique, montrant par la porte entr'ouverte un visage
+boulevers&eacute;, annon&ccedil;a que &laquo;ces
+demoiselles&raquo; &eacute;taient arriv&eacute;es. M. Bergeret
+comprit qu'elle parlait de Zo&eacute;, sa soeur, et de sa fille
+Pauline qu'il n'attendait pas si t&ocirc;t. Mais il savait que sa
+soeur Zo&eacute; avait des fa&ccedil;ons brusques et soudaines.
+Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, qui
+maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
+cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; une &eacute;ducation
+lib&eacute;rale, l'induisait &agrave; croire que tout
+&eacute;tranger est un ennemi. Il flairait pour lors un grand
+p&eacute;ril, l'&eacute;pouvantable invasion de la salle &agrave;
+manger, des menaces de ruine et de d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Pauline sauta au cou de son p&egrave;re, qui l'embrassa, sa
+serviette &agrave; la main, et qui se recula ensuite pour
+contempler cette jeune fille, myst&eacute;rieuse comme toutes les
+jeunes filles, qu'il ne reconnaissait plus apr&egrave;s un an
+d'absence, qui lui &eacute;tait &agrave; la fois tr&egrave;s
+proche et presque &eacute;trang&egrave;re, qui lui appartenait
+par d'obscures origines et qui lui &eacute;chappait par la force
+&eacute;clatante de la jeunesse.</p>
+
+<p>--Bonjour, mon papa!</p>
+
+<p>La voix m&ecirc;me &eacute;tait chang&eacute;e, devenue moins
+haute et plus &eacute;gale.</p>
+
+<p>--Comme tu es grande, ma fille!</p>
+
+<p>Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents
+et sa bouche moqueuse. Il en &eacute;prouva du plaisir. Mais ce
+plaisir lui fut tout de suite g&acirc;t&eacute; par cette
+r&eacute;flexion qu'on n'est gu&egrave;re tranquille sur la terre
+et que les &ecirc;tres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
+une entreprise incertaine et difficile.</p>
+
+<p>Il donna &agrave; Zo&eacute; un rapide baiser sur chaque
+joue.</p>
+
+<p>--Tu n'as pas chang&eacute;, toi, ma bonne Zo&eacute;.... Je
+ne vous attendais pas aujourd'hui. Mais je suis bien content de
+vous revoir toutes les deux.</p>
+
+<p>Riquet ne concevait pas que son ma&icirc;tre f&icirc;t
+&agrave; des &eacute;trang&egrave;res un accueil si familier. Il
+aurait mieux compris qu'il les chass&acirc;t avec violence, mais
+il &eacute;tait accoutum&eacute; &agrave; ne pas comprendre
+toutes les actions des hommes. Laissant faire &agrave; M.
+Bergeret, il faisait son devoir. Il aboyait &agrave; grands coups
+pour &eacute;pouvanter les m&eacute;chants. Puis il tirait du
+fond de sa gueule des grognements de haine et de col&egrave;re;
+un pli hideux des l&egrave;vres d&eacute;couvrait ses dents
+blanches. Et il mena&ccedil;ait les ennemis en reculant.</p>
+
+<p>--Tu as un chien, papa? fit Pauline.</p>
+
+<p>--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Tu as re&ccedil;u ma lettre? dit Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Oui, dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Non, l'autre.</p>
+
+<p>--Je n'en ai re&ccedil;u qu'une.</p>
+
+<p>--On ne s'entend pas ici.</p>
+
+<p>Et il est vrai que Riquet lan&ccedil;ait ses aboiements de
+toute la force de son gosier.</p>
+
+<p>--Il y a de la poussi&egrave;re sur le buffet, dit Zo&eacute;
+en y posant son manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?</p>
+
+<p>Riquet ne put souffrir qu'on s'empar&acirc;t ainsi du buffet.
+Soit qu'il e&ucirc;t une aversion particuli&egrave;re pour
+mademoiselle Zo&eacute;, soit qu'il la juge&acirc;t plus
+consid&eacute;rable, c'est contre elle qu'il avait pouss&eacute;
+le plus fort de ses aboiements et de ses grognements. Quand il
+vit qu'elle mettait la main sur le meuble o&ugrave; l'on
+renfermait la nourriture humaine, il haussa &agrave; ce point la
+voix que les verres en r&eacute;sonn&egrave;rent sur la table.
+Mademoiselle Zo&eacute;, se retournant brusquement vers lui, lui
+demanda avec ironie:</p>
+
+<p>--Est-ce que tu veux me manger, toi?</p>
+
+<p>Et Riquet s'enfuit, &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il est m&eacute;chant, ton chien, papa?</p>
+
+<p>--Non. Il est intelligent et il n'est pas m&eacute;chant.</p>
+
+<p>--Je ne le crois pas intelligent, dit Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos
+id&eacute;es; mais nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les
+&acirc;mes sont imp&eacute;n&eacute;trables les unes aux
+autres.</p>
+
+<p>--Toi, Lucien, dit Zo&eacute;, tu ne sais pas juger les
+personnes.</p>
+
+<p>M. Bergeret dit a Pauline:</p>
+
+<p>--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.</p>
+
+<p>Et Riquet eut une pens&eacute;e. Il r&eacute;solut d'aller
+trouver, &agrave; la cuisine, la bonne Ang&eacute;lique, de
+l'avertir, s'il &eacute;tait possible, des troubles qui
+d&eacute;solaient la salle &agrave; manger. Il n'esp&eacute;rait
+plus qu'en elle pour r&eacute;tablir l'ordre et chasser les
+intrus.</p>
+
+<p>--O&ugrave; as-tu mis le portrait de notre p&egrave;re?
+demanda mademoiselle Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
+diverses autres choses.</p>
+
+<p>--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?</p>
+
+<p>--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?</p>
+
+<p>--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la
+campagne, si j'avais un jardin.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta de manger du poulet et dit:</p>
+
+<p>--Papa, je t'admire. Je suis fi&egrave;re de toi. Tu es un
+grand homme.</p>
+
+<p>--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M.
+Bergeret.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>II</p>
+
+Le mobilier du professeur fut emball&eacute; sous la surveillance
+de mademoiselle Zo&eacute;, et port&eacute; au chemin de fer.<br>
+<br>
+
+
+<p>Pendant les jours de d&eacute;m&eacute;nagement, Riquet errait
+tristement dans l'appartement d&eacute;vast&eacute;. Il regardait
+avec d&eacute;fiance Pauline et Zo&eacute; dont la venue avait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de peu de jours le bouleversement de
+la demeure nagu&egrave;re si paisible. Les larmes de la vieille
+Ang&eacute;lique, qui pleurait toute la journ&eacute;e dans la
+cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus ch&egrave;res
+habitudes &eacute;taient contrari&eacute;es. Des hommes inconnus,
+mal v&ecirc;tus, injurieux et farouches, troublaient son repos et
+venaient jusque dans la cuisine fouler au pied son assiette
+&agrave; p&acirc;t&eacute;e et son bol d'eau fra&icirc;che. Les
+chaises lui &eacute;taient enlev&eacute;es &agrave; mesure qu'il
+s'y couchait et les tapis tir&eacute;s brusquement de dessous son
+pauvre derri&egrave;re, que, dans sa propre maison, il ne savait
+plus o&ugrave; mettre.</p>
+
+<p>Disons, &agrave; son honneur, qu'il avait d'abord tent&eacute;
+de r&eacute;sister. Lors de l'enl&egrave;vement de la fontaine,
+il avait aboy&eacute; furieusement &agrave; l'ennemi. Mais
+&agrave; son appel personne n'&eacute;tait venu. Il ne se sentait
+point encourag&eacute;, et m&ecirc;me, &agrave; n'en point
+douter, il &eacute;tait combattu. Mademoiselle Zo&eacute; lui
+avait dit s&egrave;chement: &laquo;Tais-toi donc!&raquo; Et
+mademoiselle Pauline avait ajout&eacute;: &laquo;Riquet, tu es
+ridicule!&raquo; Renon&ccedil;ant d&eacute;sormais &agrave;
+donner des avertissements inutiles et &agrave; lutter seul pour
+le bien commun, il d&eacute;plorait en silence les ruines de la
+maison et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de
+tranquillit&eacute;. Quand les d&eacute;m&eacute;nageurs
+p&eacute;n&eacute;traient dans la pi&egrave;ce o&ugrave; il
+s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;, il se cachait par prudence
+sous une table ou sous une commode, qui demeuraient encore. Mais
+cette pr&eacute;caution lui &eacute;tait plus nuisible qu'utile,
+car bient&ocirc;t le meuble s'&eacute;branlait sur lui, se
+soulevait, retombait en grondant et mena&ccedil;ait de
+l'&eacute;craser. Il fuyait, hagard et le poil rebrouss&eacute;,
+et gagnait un autre abri, qui n'&eacute;tait pas plus s&ucirc;r
+que le premier.</p>
+
+<p>Et ces incommodit&eacute;s, ces p&eacute;rils m&ecirc;me,
+&eacute;taient peu de chose aupr&egrave;s des peines qu'endurait
+son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, qui &eacute;tait
+le plus affect&eacute;.</p>
+
+<p>Les meubles de l'appartement lui repr&eacute;sentaient non des
+choses inertes, mais des &ecirc;tres anim&eacute;s et
+bienveillants, des g&eacute;nies favorables, dont le
+d&eacute;part pr&eacute;sageait de cruels malheurs. Plats,
+sucriers, po&ecirc;lons et casseroles, toutes les
+divinit&eacute;s de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous
+les f&eacute;tiches du foyer, ses lares et ses dieux domestiques,
+s'en &eacute;taient all&eacute;s. Il ne croyait pas qu'un si
+grand d&eacute;sastre p&ucirc;t jamais &ecirc;tre
+r&eacute;par&eacute;. Et il en recevait autant de chagrin qu'en
+pouvait contenir sa petite &acirc;me. Heureusement que, semblable
+&agrave; l'&acirc;me humaine, elle &eacute;tait facile &agrave;
+distraire et prompte &agrave; l'oubli des maux. Durant les
+longues absences des d&eacute;m&eacute;nageurs
+alt&eacute;r&eacute;s, quand le balai de la vieille
+Ang&eacute;lique soulevait l'antique poussi&egrave;re du parquet,
+Riquet respirait une odeur de souris, &eacute;piait la fuite
+d'une araign&eacute;e, et sa pens&eacute;e l&eacute;g&egrave;re
+en &eacute;tait divertie. Mais il retombait bient&ocirc;t dans la
+tristesse.</p>
+
+<p>Le jour du d&eacute;part, voyant les choses empirer d'heure en
+heure, il se d&eacute;sola. Il lui parut sp&eacute;cialement
+funeste qu'on empil&acirc;t le linge dans de sombres caisses.
+Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa malle. Il se
+d&eacute;tourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
+mauvaise. Et, rencogn&eacute; au mur, il pensait:
+&laquo;Voil&agrave; le pire! C'est la fin de tout!&raquo; Et,
+soit qu'il cr&ucirc;t que les choses n'&eacute;taient plus quand
+il ne les voyait plus, soit qu'il &eacute;vit&acirc;t seulement
+un p&eacute;nible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du
+c&ocirc;t&eacute; de Pauline. Le hasard voulut qu'en allant et
+venant, elle remarqu&acirc;t l'attitude de Riquet. Cette
+attitude, qui &eacute;tait triste, elle la trouva comique et elle
+se mit &agrave; rire. Et, en riant, elle l'appela: &laquo;Viens!
+Riquet, viens!&raquo; Mais il ne bougea pas de son coin et ne
+tourna pas la t&ecirc;te. Il n'avait pas en ce moment le coeur
+&agrave; caresser sa jeune ma&icirc;tresse et, par un secret
+instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
+d'approcher de la malle b&eacute;ante. Pauline l'appela plusieurs
+fois. Et, comme il ne r&eacute;pondait pas, elle l'alla prendre
+et le souleva dans ses bras. &laquo;Qu'on est donc malheureux!
+lui dit-elle; qu'on est donc &agrave; plaindre!&raquo; Son ton
+&eacute;tait ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. Il
+restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
+de ne rien voir et de ne rien entendre. &laquo;Riquet,
+regarde-moi!&raquo; Elle fit trois fois cette objurgation et la
+fit trois fois en vain. Apr&egrave;s quoi, simulant une violente
+col&egrave;re: &laquo;Stupide animal, disparais&raquo;, et elle
+le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
+ce moment sa tante l'ayant appel&eacute;e, elle sortit de la
+chambre, laissant Riquet dans la malle.</p>
+
+<p>Il y &eacute;prouvait de vives inqui&eacute;tudes. Il
+&eacute;tait &agrave; mille lieues de supposer qu'il avait
+&eacute;t&eacute; mis dans ce coffre par simple jeu et par
+badinage. Estimant que sa situation &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; assez f&acirc;cheuse, il s'effor&ccedil;a de
+ne point l'aggraver par des d&eacute;marches
+inconsid&eacute;r&eacute;es. Aussi demeura-t-il quelques instants
+immobile, sans souffler. Puis, ne se sentant plus menac&eacute;
+d'une nouvelle disgr&acirc;ce, il jugea n&eacute;cessaire
+d'explorer sa prison t&eacute;n&eacute;breuse. Il t&acirc;ta avec
+ses pattes les jupons et les chemises sur lesquels il avait
+&eacute;t&eacute; si mis&eacute;rablement
+pr&eacute;cipit&eacute;, et il chercha quelque issue pour
+s'&eacute;chapper. Il s'y appliquait depuis deux ou trois minutes
+quand M. Bergeret, qui s'appr&ecirc;tait &agrave; sortir,
+l'appela:</p>
+
+<p>--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux &agrave;
+Paillot, le libraire.... Viens! O&ugrave; es-tu?...</p>
+
+<p>La voix de M. Bergeret apporta &agrave; Riquet un grand
+r&eacute;confort. Il y r&eacute;pondait par le bruit de ses
+pattes qui, dans la malle, grattaient &eacute;perdument la paroi
+d'osier.</p>
+
+<p>--O&ugrave; est donc le chien? demanda M. Bergeret &agrave;
+Pauline, qui revenait portant une pile de linge.</p>
+
+<p>--Papa, il est dans la malle.</p>
+
+<p>--Pourquoi est-il dans la malle?</p>
+
+<p>--Parce que je l'y ai mis, papa.</p>
+
+<p>M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:</p>
+
+<p>--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa fl&ucirc;te en
+gardant les ch&egrave;vres de son ma&icirc;tre, f&ucirc;t
+enferm&eacute; dans un coffre. Il y fut nourri de miel par les
+abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de faim dans
+cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, M. Bergeret d&eacute;livra son ami.
+Riquet le suivit jusqu'&agrave; l'anti-chambre en agitant la
+queue. Puis une pens&eacute;e traversa son esprit. Il rentra dans
+l'appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de
+la jeune fille. Et ce n'est qu'apr&egrave;s les avoir
+embrass&eacute;es tumultueusement en signe d'adoration qu'il
+rejoignit son ma&icirc;tre dans l'escalier. Il aurait cru manquer
+de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d'amour
+&agrave; une personne dont la puissance l'avait plong&eacute;
+dans une malle profonde.</p>
+
+<p>M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide.
+Paillot y &eacute;tait occup&eacute; &agrave;
+&laquo;appeler&raquo;, avec son commis, les fournitures de
+l'&Eacute;cole communale. Ces soins l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de
+faire au professeur d'amples adieux. Il n'avait jamais
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s expressif; et il perdait peu
+&agrave; peu, en vieillissant, l'usage de la parole. Il
+&eacute;tait las de vendre des livres, il voyait le m&eacute;tier
+perdu, et il lui tardait de c&eacute;der son fonds et de se
+retirer dans sa maison de campagne, o&ugrave; il passait tous ses
+dimanches.</p>
+
+<p>M. Bergeret s'enfon&ccedil;a, &agrave; sa coutume, dans le
+coin des bouquins, il tira du rayon le tome XXXVIII de
+l'<i>Histoire g&eacute;n&eacute;rale des voyages</i>. Le livre
+cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
+fois encore il lut ces lignes insipides:</p>
+
+<p>&laquo;ver un passage au nord. C'est &agrave; cet
+&eacute;chec, dit-il, que nous devons d'avoir pu visiter de
+nouveau les &icirc;les Sandwich et enrichir notre voyage d'une
+d&eacute;couverte qui, bien que la derni&egrave;re, semble, sous
+beaucoup de rapports, &ecirc;tre la plus importante que les
+Europ&eacute;ens aient encore faite dans toute l'&eacute;tendue
+de l'Oc&eacute;an Pacifique. Les heureuses pr&eacute;visions que
+semblaient annoncer ces paroles ne se r&eacute;alis&egrave;rent
+malheureusement pas.&raquo;</p>
+
+<p>Ces lignes, qu'il lisait pour la centi&egrave;me fois et qui
+lui rappelaient tant d'heures de sa vie m&eacute;diocre et
+difficile, embellie cependant par les riches travaux de la
+pens&eacute;e, ces lignes dont il n'avait jamais cherch&eacute;
+le sens, le p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent cette fois de
+tristesse et de d&eacute;couragement, comme si elles contenaient
+un symbole de l'inanit&eacute; de toutes nos esp&eacute;rances et
+l'expression du n&eacute;ant universel. Il ferma le livre, qu'il
+avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus ouvrir,
+et sortit d&eacute;sol&eacute; de la boutique du libraire
+Paillot.</p>
+
+<p>Sur la place Saint-***p&egrave;re, il donna un dernier regard
+&agrave; la maison de la reine Marguerite. Les rayons du soleil
+couchant en frisaient les poutres histori&eacute;es, et, dans le
+jeu violent des lumi&egrave;res et des ombres, l'&eacute;cu de
+Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les formes de son
+superbe blason, armes parlantes dress&eacute;es l&agrave;, comme
+un exemple et un reproche, sur cette cit&eacute;
+st&eacute;rile.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; dans la maison d&eacute;meubl&eacute;e, Riquet
+frotta de ses pattes les jambes de son ma&icirc;tre, leva sur lui
+ses beaux yeux afflig&eacute;s; et son regard disait:</p>
+
+<p>--Toi, nagu&egrave;re si riche et si puissant, est-ce que tu
+serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, &ocirc;
+mon ma&icirc;tre? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils
+envahir ton salon, ta chambre &agrave; coucher, ta salle &agrave;
+manger, se ruer sur tes meubles et les tra&icirc;ner dehors,
+tra&icirc;ner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil
+et le mien, le fauteuil o&ugrave; nous reposions tous les soirs,
+et bien souvent le matin, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de
+l'autre. Je l'ai entendu g&eacute;mir dans les bras des hommes
+mal v&ecirc;tus, ce fauteuil qui est un grand f&eacute;tiche et
+un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas oppos&eacute; &agrave; ces
+envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des g&eacute;nies qui
+remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu'&agrave; ces
+petites divinit&eacute;s que tu chaussais, le matin, au sortir du
+lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
+indigent et mis&eacute;rable, &ocirc; mon ma&icirc;tre, que
+deviendrai-je?</p>
+
+<p>--Lucien, nous n'avons pas de temps &agrave; perdre, dit
+Zo&eacute;. Le train part &agrave; huit heures et nous n'avons
+pas encore d&icirc;n&eacute;. Allons d&icirc;ner &agrave; la
+gare.</p>
+
+<p>--Demain, tu seras &agrave; Paris, dit M. Bergeret &agrave;
+Riquet. C'est une ville illustre et g&eacute;n&eacute;reuse.
+Cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, &agrave; vrai dire, n'est
+point r&eacute;partie entre tous ses habitants. Elle se renferme,
+au contraire, dans un tr&egrave;s petit nombre de citoyens. Mais
+toute une ville, toute une nation r&eacute;sident en quelques
+personnes qui pensent avec plus de force et de justesse que les
+autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on appelle le g&eacute;nie
+d'une race ne parvient &agrave; sa conscience que dans
+d'imperceptibles minorit&eacute;s. Ils sont rares en tout lieu
+les esprits assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires
+et d&eacute;couvrir eux-m&ecirc;mes la v&eacute;rit&eacute;
+voil&eacute;e.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>III</p>
+
+<p>M. Bergeret, lors de sa venue &agrave; Paris, s'&eacute;tait
+log&eacute;, avec sa soeur Zo&eacute; et sa fille Pauline, dans
+une maison qui allait &ecirc;tre d&eacute;molie et o&ugrave; il
+commen&ccedil;ait &agrave; se plaire depuis qu'il savait qu'il
+n'y resterait pas. Ce qu'il ignorait, c'est que, de toute
+fa&ccedil;on, il en serait sorti au m&ecirc;me terme.
+Mademoiselle Bergeret l'avait r&eacute;solu dans son coeur. Elle
+n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un
+plus commode et s'&eacute;tait oppos&eacute;e &agrave; ce qu'on y
+fit des frais d'am&eacute;nagement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une maison de la rue de Seine, qui avait bien
+cent ans, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; jolie et qui
+&eacute;tait devenue laide en vieillissant. La porte
+coch&egrave;re s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
+boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
+logeait au second &eacute;tage et il avait pour voisin de palier
+un r&eacute;parateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
+s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un
+po&ecirc;le de fa&iuml;ence, paysages, portraits anciens et une
+dormeuse &agrave; la chair ambr&eacute;e, couch&eacute;e dans un
+bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, assez clair et
+tendu aux angles de toiles d'araign&eacute;es, avait des
+degr&eacute;s de bois garnis de carreaux aux tournants. On y
+trouvait, le matin, des feuilles de salade tomb&eacute;es du
+filet des m&eacute;nag&egrave;res. Rien de cela n'avait un charme
+pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait &agrave; la
+pens&eacute;e de mourir encore &agrave; ces choses, apr&egrave;s
+&ecirc;tre mort &agrave; tant d'autres, qui n'&eacute;taient
+point pr&eacute;cieuses, mais dont la succession avait
+form&eacute; la trame de sa vie.</p>
+
+<p>Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un
+logis. Il pensait demeurer de pr&eacute;f&eacute;rence sur cette
+rive gauche de la Seine, o&ugrave; son p&egrave;re avait
+v&eacute;cu et o&ugrave; il lui semblait qu'on respir&acirc;t la
+vie paisible et les bonnes &eacute;tudes. Ce qui rendait ses
+recherches difficiles, c'&eacute;tait l'&eacute;tat des voies
+d&eacute;fonc&eacute;es, creus&eacute;es de tranch&eacute;es
+profondes et couvertes de monticules, c'&eacute;tait les quais
+impraticables et &agrave; jamais d&eacute;figur&eacute;s. On sait
+en effet, qu'en cette ann&eacute;e 1899 la face de Paris fut
+toute boulevers&eacute;e, soit que les conditions nouvelles de la
+vie eussent rendu n&eacute;cessaire l'ex&eacute;cution d'un grand
+nombre de travaux, soit que l'approche d'une grande foire
+universelle e&ucirc;t excit&eacute;, de toutes parts, des
+activit&eacute;s d&eacute;mesur&eacute;es et une soudaine ardeur
+d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
+&eacute;tait culbut&eacute;e, sans qu'il en comprit suffisamment
+la n&eacute;cessit&eacute;. Mais, comme il &eacute;tait sage, il
+essayait de se consoler et de se rassurer par la
+m&eacute;ditation, et quand il passait sur son beau quai
+Malaquais, si cruellement ravag&eacute; par des ing&eacute;nieurs
+impitoyables, il plaignait les arbres arrach&eacute;s et les
+bouquinistes chass&eacute;s, et il songeait, non sans quelque
+force d'&acirc;me:</p>
+
+<p>--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait
+dans cette ville, sa paix, sa gr&acirc;ce et sa beaut&eacute;,
+ses antiques &eacute;l&eacute;gances, son noble paysage
+historique, est emport&eacute; violemment. Toutefois, il convient
+que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
+s'attarder aux vains regrets du pass&eacute; ni se plaindre des
+changements qui nous importunent, puisque le changement est la
+condition m&ecirc;me de la vie. Peut-&ecirc;tre ces
+bouleversements sont-ils n&eacute;cessaires, et peut-&ecirc;tre
+faut-il que cette ville perde de sa beaut&eacute; traditionnelle
+pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y
+devienne moins p&eacute;nible et moins dure.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
+indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
+illustre, et il se disait encore:</p>
+
+<p>--Je vois ici l'image de la cit&eacute; future o&ugrave; les
+plus hauts &eacute;difices ne sont marqu&eacute;s encore que par
+des creux profonds, ce qui fait croire aux hommes l&eacute;gers
+que les ouvriers qui travaillent &agrave; l'&eacute;dification de
+cette cit&eacute;, que nous ne verrons pas, creusent des
+ab&icirc;mes, quand en r&eacute;alit&eacute; peut-&ecirc;tre ils
+&eacute;l&egrave;vent la maison prosp&egrave;re, la demeure de
+joie et de paix.</p>
+
+<p>Ainsi M. Bergeret, qui &eacute;tait un homme de bonne
+volont&eacute;, consid&eacute;rait favorablement les travaux de
+la cit&eacute; id&eacute;ale. Il s'accommodait moins bien des
+travaux de la cit&eacute; r&eacute;elle, se voyant expos&eacute;,
+&agrave; chaque pas, &agrave; tomber, par distraction, dans un
+trou.</p>
+
+<p>Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les
+vieilles maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient
+pour lui un langage. La rue G&icirc;t-le-Coeur l'attirait
+particuli&egrave;rement, et quand il voyait l'&eacute;criteau
+d'un appartement &agrave; louer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un
+mascaron en clef de vo&ucirc;te, sur une porte d'o&ugrave; l'on
+d&eacute;couvrait le d&eacute;part d'une rampe en fer
+forg&eacute;, il gravissait les mont&eacute;es, accompagn&eacute;
+d'une concierge sordide, dans une odeur infecte, amass&eacute;e
+par des si&egrave;cles de rats et que r&eacute;chauffaient,
+d'&eacute;tage en &eacute;tage, les &eacute;manations des
+cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
+mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
+Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de
+d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>Et rentr&eacute; chez lui, il exposait, &agrave; table,
+pendant le d&icirc;ner, &agrave; sa soeur Zo&eacute; et &agrave;
+sa fille Pauline, le r&eacute;sultat malheureux de ses
+recherches. Mademoiselle Zo&eacute; l'&eacute;coutait sans
+trouble. Elle &eacute;tait bien r&eacute;solue &agrave; chercher
+et &agrave; trouver elle-m&ecirc;me. Elle tenait son fr&egrave;re
+pour un homme sup&eacute;rieur, mais incapable d'une id&eacute;e
+raisonnable dans la pratique de la vie.</p>
+
+<p>--J'ai visit&eacute; un logement sur le quai Conti. Je ne sais
+ce que vous en penserez toutes deux. On y a vue sur une cour,
+avec un puits, du lierre et une statue de Flore, moussue et
+mutil&eacute;e, qui n'a plus de t&ecirc;te et qui continue
+&agrave; tresser une guirlande de roses. J'ai visit&eacute; aussi
+un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
+o&ugrave; il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les
+feuilles auront pouss&eacute;, entrera dans mon cabinet. Pauline
+aura une grande chambre, qu'il ne tiendra qu'&agrave; elle de
+rendre charmante avec quelques m&egrave;tres de cretonne &agrave;
+fleurs.</p>
+
+<p>--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zo&eacute;. Tu ne
+t'occupes jamais de ma chambre. D'ailleurs...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui
+faisait son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>--Peut-&ecirc;tre serons-nous oblig&eacute;s de nous loger
+dans une maison neuve, dit M. Bergeret, qui &eacute;tait sage et
+accoutum&eacute; &agrave; soumettre ses d&eacute;sirs &agrave; la
+raison.</p>
+
+<p>--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous
+te trouverons un petit arbre qui montera &agrave; ta
+fen&ecirc;tre; je te promets.</p>
+
+<p>Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y
+int&eacute;resser beaucoup pour elle-m&ecirc;me, comme une jeune
+fille que le changement n'effraye point, qui sent
+confus&eacute;ment que sa destin&eacute;e n'est pas fix&eacute;e
+encore et qui vit dans une sorte d'attente.</p>
+
+<p>--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux
+am&eacute;nag&eacute;es que les vieilles. Mais je ne les aime
+pas, peut-&ecirc;tre parce que j'y sens mieux, dans un luxe qu'on
+peut mesurer, la vulgarit&eacute; d'une vie &eacute;troite. Non
+pas que je souffre, m&ecirc;me pour vous, de la
+m&eacute;diocrit&eacute; de mon &eacute;tat. C'est le banal et le
+commun qui me d&eacute;pla&icirc;t.... Vous allez me trouver
+absurde.</p>
+
+<p>--Oh! non, papa.</p>
+
+<p>--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est
+l'exactitude des dispositions correspondantes, cette structure
+trop apparente des logements qui se voit du dehors. Il y a
+longtemps que les citadins vivent les uns sur les autres. Et
+puisque ta tante ne veut pas entendre parler d'une maisonnette
+dans la banlieue, je veux bien m'accommoder d'un troisi&egrave;me
+ou d'un quatri&egrave;me &eacute;tage, et c'est pourquoi je ne
+renonce qu'&agrave; regret aux vieilles maisons.
+L'irr&eacute;gularit&eacute; de celles-l&agrave; rend plus
+supportable l'empilement. En passant dans une rue nouvelle, je me
+surprends &agrave; consid&eacute;rer que cette superposition de
+m&eacute;nages est, dans les b&acirc;tisses r&eacute;centes,
+d'une r&eacute;gularit&eacute; qui la rend ridicule. Ces petites
+salles &agrave; manger, pos&eacute;es l'une sur l'autre avec le
+m&ecirc;me petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre
+s'allument &agrave; la m&ecirc;me heure; ces cuisines,
+tr&egrave;s petites, avec le garde-manger sur la cour et des
+bonnes tr&egrave;s sales, et les salons avec leur piano chacun
+l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me d&eacute;couvre, par
+la pr&eacute;cision de sa structure, les fonctions quotidiennes
+des &ecirc;tres qu'elle renferme, aussi clairement que si les
+planchers &eacute;taient de verre; et ces gens qui d&icirc;nent
+l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous l'autre, se couchent
+l'un sous l'autre, avec sym&eacute;trie, composent, quand on y
+pense, un spectacle d'un comique humiliant.</p>
+
+<p>--Les locataires n'y songent gu&egrave;re, dit mademoiselle
+Zo&eacute;, qui &eacute;tait bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+s'&eacute;tablir dans une maison neuve.</p>
+
+<p>--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est
+comique.</p>
+
+<p>--Je trouve bien, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, des
+appartements qui me plaisent, reprit M. Bergeret. Mais le loyer
+en est d'un prix trop &eacute;lev&eacute;. Cette
+exp&eacute;rience me fait douter de la v&eacute;rit&eacute; d'un
+principe &eacute;tabli par un homme admirable, Fourier, qui
+assurait que la diversit&eacute; des go&ucirc;ts est telle, que
+les taudis seraient recherch&eacute;s autant que les palais, si
+nous &eacute;tions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes
+pas en harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante
+pour nous suspendre aux arbres. Fourier l'a express&eacute;ment
+annonc&eacute;. Un homme d'une bont&eacute; &eacute;gale, le doux
+prince Kropotkine, nous a assur&eacute; plus r&eacute;cemment que
+nous aurions un jour pour rien les h&ocirc;tels des grandes
+avenues, que leurs propri&eacute;taires abandonneront quand ils
+ne trouveront plus de serviteurs pour les entretenir. Ils se
+feront alors une joie, dit ce bienveillant prince, de les donner
+aux bonnes femmes du peuple qui ne craindront pas d'avoir une
+cuisine en sous-sol. En attendant, la question du logement est
+ardue et difficile. Zo&eacute;, fais-moi le plaisir d'aller voir
+cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parl&eacute;. Il est
+assez d&eacute;labr&eacute;, ayant servi trente ans de
+d&eacute;p&ocirc;t &agrave; un fabricant de produits chimiques.
+Le propri&eacute;taire n'y veut pas faire de r&eacute;parations,
+pensant le louer comme magasin. Les fen&ecirc;tres sont &agrave;
+tabati&egrave;re. Mais on voit de ces fen&ecirc;tres un mur de
+lierre, un puits moussu, et une statue de Flore, sans t&ecirc;te
+et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas facilement
+&agrave; Paris.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>IV</p>
+
+<p>--Il est &agrave; louer, dit mademoiselle Zo&eacute; Bergeret,
+arr&ecirc;t&eacute;e devant la porte coch&egrave;re. Il est
+&agrave; louer, mais nous ne le louerons pas. Il est trop grand.
+Et puis....</p>
+
+<p>--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je
+suis curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret &agrave; sa
+soeur.</p>
+
+<p>Ils h&eacute;sitaient. Il leur semblait qu'en
+p&eacute;n&eacute;trant sous la vo&ucirc;te profonde et sombre,
+ils entraient dans la r&eacute;gion des ombres.</p>
+
+<p>Parcourant les rues &agrave; la recherche d'un logis, ils
+avaient travers&eacute; d'aventure cette rue &eacute;troite des
+Grands-Augustins qui a gard&eacute; sa figure de l'ancien
+r&eacute;gime et dont les pav&eacute;s gras ne s&egrave;chent
+jamais. C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait,
+qu'ils avaient pass&eacute; six ann&eacute;es de leur enfance.
+Leur p&egrave;re, professeur de l'Universit&eacute;, s'y
+&eacute;tait &eacute;tabli en 1856, apr&egrave;s avoir
+men&eacute;, quatre ans, une existence errante et
+pr&eacute;caire, sous un ministre ennemi, qui le chassait de
+ville en ville. Et cet appartement o&ugrave; Zo&eacute; et Lucien
+avaient commenc&eacute; de respirer le jour et de sentir le
+go&ucirc;t de la vie &eacute;tait pr&eacute;sentement &agrave;
+louer, au t&eacute;moignage de l'&eacute;criteau battu du
+vent.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils travers&egrave;rent l'all&eacute;e qui passait sous
+un massif avant-corps, ils &eacute;prouv&egrave;rent un sentiment
+inexplicable de tristesse et de pi&eacute;t&eacute;. Dans la cour
+humide se dressaient des murs que les brumes de la Seine et les
+pluies moisissaient lentement depuis la minorit&eacute; de Louis
+XIV. Un appentis, qu'on trouvait &agrave; droite en entrant,
+servait de loge au concierge. L&agrave;, &agrave; l'embrasure de
+la porte-fen&ecirc;tre, une pie dansait dans sa cage, et dans la
+loge, derri&egrave;re un pot de fleurs, une femme cousait.</p>
+
+<p>--C'est bien le second sur la cour qui est &agrave; louer?</p>
+
+<p>--Oui. Vous voulez le voir?</p>
+
+<p>--Nous d&eacute;sirons le voir.</p>
+
+<p>La concierge les conduisit, une clef &agrave; la main. Ils la
+suivirent en silence. La morne antiquit&eacute; de cette maison
+reculait dans un insondable pass&eacute; les souvenirs que le
+fr&egrave;re et la soeur retrouvaient sur ces pierres noircies.
+Ils mont&egrave;rent l'escalier de pierre avec une
+anxi&eacute;t&eacute; douloureuse, et, quand la concierge eut
+ouvert la porte de l'appartement, ils rest&egrave;rent immobiles
+sur le palier, ayant peur d'entrer dans ces chambres o&ugrave; il
+leur semblait que leurs souvenirs d'enfance reposaient en foule,
+comme de petits morts.</p>
+
+<p>--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.</p>
+
+<p>D'abord ils ne retrouv&egrave;rent rien dans le grand vide des
+pi&egrave;ces et la nouveaut&eacute; des papiers peints. Et ils
+s'&eacute;tonnaient d'&ecirc;tre devenus &eacute;trangers
+&agrave; ces choses jadis famili&egrave;res....</p>
+
+<p>--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle
+&agrave; manger... par ici le salon....</p>
+
+<p>Une voix cria de la cour:</p>
+
+<p>--Mame Falempin?...</p>
+
+<p>La concierge passa la t&ecirc;te par une des fen&ecirc;tres du
+salon, puis, s'&eacute;tant excus&eacute;e, descendit l'escalier
+d'un pas mou, en g&eacute;missant.</p>
+
+<p>Et le fr&egrave;re et la soeur se rappel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les traces des heures inimitables, des jours
+d&eacute;mesur&eacute;s de l'enfance commenc&egrave;rent &agrave;
+leur appara&icirc;tre.</p>
+
+<p>--Voil&agrave; la salle &agrave; manger, dit Zo&eacute;. Le
+buffet &eacute;tait l&agrave;, contre le mur.</p>
+
+<p>--Le buffet d'acajou, &laquo;meurtri de ses longues
+erreurs&raquo;, disait notre p&egrave;re, quand le professeur, sa
+famille et son mobilier &eacute;taient chass&eacute;s sans
+tr&ecirc;ve du Nord au Midi, du Levant &agrave; l'Occident, par
+le ministre du 2 D&eacute;cembre. Il reposa l&agrave; quelques
+ann&eacute;es, bless&eacute; et boiteux.</p>
+
+<p>--Voil&agrave; le po&ecirc;le de fa&iuml;ence dans sa
+niche.</p>
+
+<p>--On a chang&eacute; le tuyau.</p>
+
+<p>--Tu crois?</p>
+
+<p>--Oui, Zo&eacute;. Le n&ocirc;tre &eacute;tait surmont&eacute;
+d'une t&ecirc;te de Jupiter Trophonius. C'&eacute;tait, en ces
+temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du Dragon
+d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de fa&iuml;ence.</p>
+
+<p>--Es-tu s&ucirc;r?--Comment! tu ne te rappelles pas cette
+t&ecirc;te ceinte d'un diad&egrave;me et portant une barbe en
+pointe?</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours
+&eacute;t&eacute; indiff&eacute;rente aux formes des choses. Tu
+ne regardes rien.</p>
+
+<p>--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne
+vois rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondul&eacute; ses
+cheveux, tu ne t'en es pas aper&ccedil;u.... Sans moi....</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le
+regard de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.</p>
+
+<p>--C'est l&agrave;, dans ce coin, pr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre, que se tenait mademoiselle Verpie, les pieds sur
+sa chaufferette. Le samedi, c'&eacute;tait le jour de la
+couturi&egrave;re. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
+samedi.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel &acirc;ge
+aurait-elle aujourd'hui? Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+vieille quand nous &eacute;tions petits. Elle nous contait alors
+l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai retenue et je puis
+la dire mot pour mot comme elle la disait: &laquo;C'&eacute;tait
+pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-P&egrave;res.
+Il faisait un froid vif qui donnait l'ongl&eacute;e. En revenant
+de faire mes provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait
+foule pour voir comment ils pourraient soulever des statues si
+lourdes. J'avais mon panier sous le bras. Un monsieur bien mis me
+dit: &laquo; Mademoiselle, vous flambez!&raquo; Alors je sens une
+odeur de soufre et je vois la fum&eacute;e sortir de mon panier.
+Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M.
+Bergeret. Elle la contait souvent. C'avait &eacute;t&eacute;
+peut-&ecirc;tre la plus consid&eacute;rable de sa vie.</p>
+
+<p>--Tu oublies une partie importante du r&eacute;cit, Lucien.
+Voici exactement les paroles de mademoiselle Verpie:</p>
+
+<p>--Un monsieur bien mis me dit; &laquo;Mademoiselle, vous
+flambez.&raquo; Je lui r&eacute;ponds: &laquo;Passez votre chemin
+et ne vous occupez pas de moi.--Comme vous voudrez,
+mademoiselle.&raquo; Alors je sens une odeur de soufre....</p>
+
+<p>--Tu as raison, Zo&eacute;: je mutilais le texte et j'omettais
+un endroit consid&eacute;rable. Par sa r&eacute;ponse,
+mademoiselle Verpie, qui &eacute;tait bossue, se montrait fille
+prudente et sage. C'est un point qu'il fallait retenir. Je crois
+me rappeler, d'ailleurs, que c'&eacute;tait une personne
+extr&ecirc;mement pudique.</p>
+
+<p>--Notre pauvre maman, dit Zo&eacute;, avait la manie des
+raccommodages. Ce qu'on faisait de reprises &agrave; la
+maison!...</p>
+
+<p>--Oui, elle &eacute;tait d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de
+charmant, c'est qu'avant de se mettre &agrave; coudre dans la
+salle &agrave; manger, elle disposait pr&egrave;s d'elle, au bord
+de la table, sous le plus clair rayon du jour, une botte de
+girofl&eacute;es, dans un pot de gr&egrave;s, ou des marguerites,
+ou des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des
+pommes d'api &eacute;taient aussi jolies &agrave; voir que des
+roses; je n'ai vu personne go&ucirc;ter aussi bien qu'elle la
+beaut&eacute; d'une p&ecirc;che ou d'une grappe de raisin. Et
+quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle reconnaissait
+que c'&eacute;tait tr&egrave;s bien. Mais on sentait qu'elle
+pr&eacute;f&eacute;rait les siens. Et avec quelle conviction elle
+me disait: &laquo;Vois, Lucien: y a-t-il rien de plus admirable
+que cette plume tomb&eacute;e de l'aile d'un pigeon!&raquo; Je ne
+crois pas qu'on ait jamais aim&eacute; la nature avec plus de
+candeur et de simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>--Pauvre maman! soupira Zo&eacute;. Et avec cela elle avait un
+go&ucirc;t terrible en toilette. Elle m'a choisi un jour, au
+Petit-Saint-Thomas, une robe bleue. Cela s'appelait le
+bleu-&eacute;tincelle, et c'&eacute;tait effrayant. Cette robe a
+fait le malheur de mon enfance.</p>
+
+<p>--Tu n'as jamais &eacute;t&eacute; coquette, toi.</p>
+
+<p>--Vous croyez?... Eh bien! d&eacute;trompe-toi. Il m'aurait
+&eacute;t&eacute; fort agr&eacute;able d'&ecirc;tre bien
+habill&eacute;e. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
+a&icirc;n&eacute;e pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le
+fallait bien!</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent dans une pi&egrave;ce &eacute;troite, une
+sorte de couloir.</p>
+
+<p>--C'est le cabinet de travail de notre p&egrave;re, dit
+Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'on ne l'a pas coup&eacute; en deux par une
+cloison? Je me le figurais plus grand.</p>
+
+<p>--Non, il &eacute;tait comme &agrave; pr&eacute;sent. Son
+bureau &eacute;tait l&agrave;. Et au-dessus il y avait le
+portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gard&eacute;
+cette gravure, Lucien?</p>
+
+<p>--Quoi! cet &eacute;troit espace renfermait la foule confuse
+de ses livres, et contenait des peuples entiers de po&egrave;tes,
+de philosophes, d'orateurs, d'historiens. Tout enfant,
+j'&eacute;coutais leur silence, qui remplissait mes oreilles d'un
+bourdonnement de gloire. Sans doute une telle assembl&eacute;e
+reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste salle.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait tr&egrave;s encombr&eacute;. Il nous
+d&eacute;fendait de ranger rien dans son cabinet.</p>
+
+<p>--C'est donc l&agrave;, qu'assis dans son vieux fauteuil
+rouge, sa chatte Zob&eacute;ide &agrave; ses pieds sur un vieux
+coussin, il travaillait, notre p&egrave;re! C'est de l&agrave;
+qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gard&eacute;
+dans la maladie jusqu'&agrave; sa derni&egrave;re heure. Je l'ai
+vu sourire doucement &agrave; la mort, comme il avait souri
+&agrave; la vie.</p>
+
+<p>--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre p&egrave;re ne
+s'est pas vu mourir.</p>
+
+<p>M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:</p>
+
+<p>--C'est &eacute;trange: je le revois dans mon souvenir, non
+point fatigu&eacute; et blanchi par l'&acirc;ge, mais jeune
+encore, tel qu'il &eacute;tait quand j'&eacute;tais un tout petit
+enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en
+coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouett&eacute;es d'un
+souffle de l'air, accompagnaient bien les t&ecirc;tes
+enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que
+c'est un tour de brosse qui disposait ainsi leur coiffure. Mais
+tout de m&ecirc;me ils semblaient vivre sur les cimes et dans
+l'orage. Leur pens&eacute;e &eacute;tait plus haute que la
+n&ocirc;tre, et plus g&eacute;n&eacute;reuse. Notre p&egrave;re
+croyait &agrave; l'av&egrave;nement de la justice sociale et de
+la paix universelle. Il annon&ccedil;ait le triomphe de la
+r&eacute;publique et l'harmonieuse formation des
+&Eacute;tats-Unis d'Europe. Sa d&eacute;ception serait cruelle,
+s'il revenait parmi nous.</p>
+
+<p>Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'&eacute;tait
+plus dans le cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore.
+L&agrave;, ils se rappel&egrave;rent tous deux les fauteuils et
+le canap&eacute; de velours grenat, dont, enfants, ils faisaient,
+dans leurs jeux, des murs et des citadelles.</p>
+
+<p>--Oh! la prise de Damiette! s'&eacute;cria M. Bergeret. T'en
+souvient-il, Zo&eacute;? Notre m&egrave;re, qui ne laissait rien
+se perdre, recueillait les feuilles de papier d'argent qui
+enveloppaient les tablettes de chocolat. Elle m'en donna un jour
+une grande quantit&eacute;, que je re&ccedil;us comme un
+pr&eacute;sent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses
+en les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le
+cousin Paul &eacute;tait venu d&icirc;ner &agrave; la maison, je
+lui donnai une de ces armures qui &eacute;tait celle d'un
+Sarrasin, et je rev&ecirc;tis l'autre: c'&eacute;tait l'armure de
+saint Louis. Toutes deux &eacute;taient des armures de plates. A
+y bien regarder, ni les Sarrasins ni les barons chr&eacute;tiens
+ne s'armaient ainsi au XIII si&egrave;cle. Mais cette
+consid&eacute;ration ne nous arr&ecirc;ta point, et je pris
+Damiette.</p>
+
+<p>&raquo;Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de
+ma vie. Ma&icirc;tre de Damiette, je fis prisonnier le cousin
+Paul, je le ficelai avec les cordes &agrave; sauter des petites
+filles, et je le poussai d'un tel &eacute;lan qu'il tomba sur le
+nez et se mit &agrave; pousser des cris lamentables,
+malgr&eacute; son courage. Ma m&egrave;re accourut au bruit, et
+quand elle vit le cousin Paul qui gisait ficel&eacute; et
+pleurant sur le plancher, elle le releva, lui essuya les yeux,
+l'embrassa et me dit: &laquo;N'as-tu pas honte, Lucien, de battre
+un plus petit que toi?&raquo; Et il est vrai que le cousin Paul,
+qui n'est pas devenu bien grand, &eacute;tait alors tout petit.
+Je n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je
+n'objectai rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte
+&eacute;tait redoubl&eacute;e par la magnanimit&eacute; du cousin
+Paul qui disait en pleurant: &laquo;Je ne me suis pas fait de
+mal.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous
+cette tenture neuve, je le retrouve peu &agrave; peu. Que son
+vilain papier vert &agrave; ramages &eacute;tait aimable! Comme
+ses affreux rideaux de reps lie de vin r&eacute;pandaient une
+ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
+chemin&eacute;e, du haut de la pendule, Spartacus, les bras
+crois&eacute;s, jetait un regard indign&eacute;. Ses
+cha&icirc;nes, que je tirais par d&eacute;soeuvrement, me
+rest&egrave;rent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous
+y appelait parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y
+venions embrasser mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de
+quatre-vingts ans. Ses joues &eacute;taient couvertes de terre et
+de mousse. Une barbe moisie pendait &agrave; son menton. Une
+longue dent jaune passait &agrave; travers ses l&egrave;vres
+tach&eacute;es de noir. Par quelle magie le souvenir de cette
+horrible petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire?
+Quel attrait me fait rechercher les vestiges de cette figure
+bizarre et lointaine? Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre
+avec ses quatre chats, une pension viag&egrave;re de quinze cents
+francs dont elle d&eacute;pensait la moiti&eacute; &agrave; faire
+imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
+douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle
+avait &agrave; coeur de prouver que le Dauphin s'&eacute;tait
+&eacute;vad&eacute; du Temple dans un cheval de bois. Tu te
+rappelles, Zo&eacute;, qu'un jour elle nous a donn&eacute;
+&agrave; d&eacute;jeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil.
+L&agrave;, sous une crasse antique, il y avait de
+myst&eacute;rieuses richesses, des bo&icirc;tes d'or et des
+broderies.</p>
+
+<p>--Oui, dit Zo&eacute;; elle nous a montr&eacute; des dentelles
+qui avaient appartenu &agrave; Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes mani&egrave;res,
+reprit M. Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gard&eacute; la
+vieille prononciation. Elle disait: un <i>segret</i>; un
+<i>fi</i>, une <i>do</i>. Par elle j'ai touch&eacute; au
+r&egrave;gne de Louis XVI. Notre m&egrave;re nous appelait aussi
+pour dire bonjour &agrave; M. Mathal&egrave;ne, qui
+n'&eacute;tait pas aussi vieux que mademoiselle Lalouette, mais
+qui avait un visage horrible. Jamais &acirc;me plus douce ne se
+montra dans une forme plus hideuse. C'&eacute;tait un
+pr&ecirc;tre interdit, que mon p&egrave;re avait rencontr&eacute;
+en 1848 dans les clubs et qu'il estimait pour ses opinions
+r&eacute;publicaines. Plus pauvre que mademoiselle Lalouette, il
+se privait de nourriture pour faire imprimer, comme elle, des
+brochures. Les siennes &eacute;taient destin&eacute;es &agrave;
+prouver que le soleil et la lune tournent autour de la terre et
+ne sont pas en r&eacute;alit&eacute; plus grands qu'un fromage.
+C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'avis de Pierrot; mais
+M. Mathal&egrave;ne ne s'y &eacute;tait rendu qu'apr&egrave;s
+trente ans de m&eacute;ditations et de calculs. On trouve parfois
+encore quelqu'une de ses brochures dans les bo&icirc;tes des
+bouquinistes. M. Mathal&egrave;ne avait du z&egrave;le pour le
+bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
+n'exceptait de sa charit&eacute; universelle que les astronomes,
+auxquels il pr&ecirc;tait les plus noirs desseins &agrave; son
+endroit. Il disait qu'ils voulaient l'empoisonner, et il
+pr&eacute;parait lui-m&ecirc;me ses aliments, autant par prudence
+que par pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des
+Cimm&eacute;riens, M. Bergeret appelait &agrave; lui des ombres.
+Il demeura pensif un moment et dit:</p>
+
+<p>--Zo&eacute;, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre
+enfance, il se trouvait plus de fous qu'&agrave; pr&eacute;sent,
+ou bien notre p&egrave;re en prenait plus que sa juste part. Je
+crois qu'il les aimait. Soit que la piti&eacute; l'attach&acirc;t
+&agrave; eux, soit qu'il les trouv&acirc;t moins ennuyeux que les
+personnes raisonnables, il en avait un grand cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bergeret secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>--Nos parents recevaient des gens tr&egrave;s sens&eacute;s et
+des hommes de m&eacute;rite. Dis plut&ocirc;t, Lucien, que les
+bizarreries innocentes de quelques vieilles gens t'ont
+frapp&eacute; et que tu en as gard&eacute; un vif souvenir.</p>
+
+<p>--Zo&eacute;, n'en doutons point: nous f&ucirc;mes nourris
+tous deux parmi des gens qui ne pensaient pas d'une fa&ccedil;on
+commune et vulgaire. Mademoiselle Lalouette, l'abb&eacute;
+Mathal&egrave;ne, M. Grille n'avaient pas le sens commun, cela
+est s&ucirc;r. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
+rubiconde avec une barbe blanche coup&eacute;e ras aux ciseaux,
+il &eacute;tait v&ecirc;tu, &eacute;t&eacute; comme hiver, de
+toile &agrave; matelas, depuis que ses deux fils avaient
+p&eacute;ri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier.
+C'&eacute;tait, au jugement de notre p&egrave;re, un
+hell&eacute;niste exquis. Il sentait avec d&eacute;licatesse la
+po&eacute;sie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
+l&eacute;g&egrave;re et s&ucirc;re au texte fatigu&eacute; de
+Th&eacute;ocrite. Son heureuse folie &eacute;tait de ne pas
+croire &agrave; la mort certaine de ses deux fils. En les
+attendant avec une confiance insens&eacute;e, il vivait, en habit
+de carnaval, dans l'intimit&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse
+d'Alc&eacute;e et de Sapph&ocirc;.</p>
+
+<p>--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle
+Bergeret.</p>
+
+<p>--Il ne disait rien que de sage, d'&eacute;l&eacute;gant et de
+beau, reprit M. Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison
+est ce qui effraye le plus chez un fou.</p>
+
+<p>--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon
+&eacute;tait &agrave; nous.</p>
+
+<p>--Oui, r&eacute;pondit M. Bergeret. C'est l&agrave;,
+qu'apr&egrave;s d&icirc;ner, on jouait aux petits jeux. On
+faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait les gages.
+O candeur! simplicit&eacute; pass&eacute;e, &ocirc; plaisirs
+ing&eacute;nus! &ocirc; charme des moeurs antiques! Et l'on
+jouait des charades. Nous vidions tes armoires, Zo&eacute;, pour
+nous faire des costumes.</p>
+
+<p>--Un jour, vous avez d&eacute;croch&eacute; les rideaux blancs
+de mon lit.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait pour faire les robes des druides, Zo&eacute;,
+dans la sc&egrave;ne du gui. Le mot &eacute;tait <i>guimauve</i>.
+Nous excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait
+notre p&egrave;re! Il n'&eacute;coutait pas, mais il souriait. Je
+crois que j'aurais tr&egrave;s bien jou&eacute;. Mais les grands
+m'&eacute;touffaient. Ils voulaient toujours parler.</p>
+
+<p>--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu &eacute;tais
+incapable de tenir ton r&ocirc;le dans une charade. Tu n'as pas
+de pr&eacute;sence d'esprit. Je suis la premi&egrave;re &agrave;
+te reconna&icirc;tre de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
+pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de
+tes papiers.</p>
+
+<p>--Je me rends justice, Zo&eacute;, et je sais que je n'ai pas
+d'&eacute;loquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice
+jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.</p>
+
+<p>--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
+Bergeret, et une verve intarissable.</p>
+
+<p>--Il &eacute;tudiait alors la m&eacute;decine, dit M.
+Bergeret. C'&eacute;tait un joli gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>--On le disait.</p>
+
+<p>--Il me semble qu'il t'aimait bien.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas.</p>
+
+<p>--Il s'occupait de toi.</p>
+
+<p>--C'est autre chose.</p>
+
+<p>--Et puis tout d'un coup il a disparu.</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>--Non.... Allons-nous-en, Lucien.</p>
+
+<p>--Allons-nous-en, Zo&eacute;. Ici, nous sommes la proie des
+ombres.</p>
+
+<p>Et le fr&egrave;re et la soeur, sans tourner la t&ecirc;te,
+franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils
+descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se
+retrouv&egrave;rent dans la rue des Grands-Augustins parmi les
+fiacres, les camions, les m&eacute;nag&egrave;res et les
+artisans, ils furent &eacute;tourdis par les bruits et les
+mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>V</p>
+
+<p>M. Panneton de La Barge avait des yeux &agrave; fleur de
+t&ecirc;te et une &acirc;me &agrave; fleur de peau. Et, comme sa
+peau &eacute;tait luisante, on lui voyait une &acirc;me grasse.
+Il faisait para&icirc;tre en toute sa personne de l'orgueil avec
+de la rondeur et une fiert&eacute; qui semblait ne pas craindre
+d'&ecirc;tre importune. M. Bergeret soup&ccedil;onna que cet
+homme venait lui demander un service.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient connus en province. Le professeur voyait
+souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivi&egrave;re,
+sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du ch&acirc;teau
+qu'habitait M. de La Barge avec sa famille. Il voyait moins
+souvent M. de La Barge, qui fr&eacute;quentait la noblesse de la
+contr&eacute;e, sans &ecirc;tre lui-m&ecirc;me assez noble pour
+se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M.
+Bergeret, en province, qu'aux jours critiques o&ugrave; l'un de
+ses fils avait un examen &agrave; passer. Cette fois, &agrave;
+Paris, il voulait &ecirc;tre aimable et il y faisait effort:</p>
+
+<p>--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord &agrave; vous
+f&eacute;liciter....</p>
+
+<p>--N'en faites rien, je vous prie, r&eacute;pondit M. Bergeret
+avec un petit geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort
+de croire inspir&eacute; par la modestie.</p>
+
+<p>--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire
+&agrave; la Sorbonne c'est une position tr&egrave;s
+envi&eacute;e... et qui convient &agrave; votre
+m&eacute;rite.</p>
+
+<p>--Comment va votre fils Adh&eacute;mar? demanda M. Bergeret,
+qui se rappelait ce nom comme celui d'un candidat au
+baccalaur&eacute;at qui avait int&eacute;ress&eacute; &agrave; sa
+faiblesse toutes les puissances de la soci&eacute;t&eacute;
+civile, eccl&eacute;siastique et militaire.</p>
+
+<p>--Adh&eacute;mar! Il va bien. Il va tr&egrave;s bien. Il fait
+un peu la f&ecirc;te. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien
+&agrave; faire. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu'il
+e&ucirc;t une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le temps.
+Il tient de moi: il deviendra s&eacute;rieux quand il aura
+trouv&eacute; sa voie.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifest&eacute; &agrave;
+Auteuil? demanda M. Bergeret avec douceur.</p>
+
+<p>--Pour l'arm&eacute;e, pour l'arm&eacute;e, r&eacute;pondit M.
+Panneton de La Barge. Et je vous avoue que je n'ai pas eu le
+courage de l'en bl&acirc;mer. Que voulez-vous? Je tiens &agrave;
+l'arm&eacute;e par mon beau-p&egrave;re, le
+g&eacute;n&eacute;ral, par mes beaux-fr&egrave;res, par mon
+cousin le commandant... Il &eacute;tait bien modeste de ne pas
+nommer son p&egrave;re Panneton, l'a&icirc;n&eacute; des
+fr&egrave;res Panneton, qui tenait aussi &agrave; l'arm&eacute;e
+par les fournitures, et qui, pour avoir livr&eacute; aux mobiles
+de l'arm&eacute;e de l'Est, qui marchaient dans la neige, des
+souliers &agrave; semelle de carton, avait &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute; en 1872, en police correctionnelle, &agrave; une
+peine l&eacute;g&egrave;re avec des consid&eacute;rants
+accablants, et &eacute;tait mort, dix ans apr&egrave;s, dans son
+ch&acirc;teau de La Barge, riche et honor&eacute;.</p>
+
+<p>--J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans le culte de
+l'arm&eacute;e, poursuivit M. Panneton de La Barge. Tout enfant,
+j'avais la religion de l'uniforme. C'&eacute;tait une tradition
+de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien
+r&eacute;gime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je
+suis monarchiste et autoritaire de temp&eacute;rament. Je suis
+royaliste. Or, l'arm&eacute;e, c'est tout ce qui nous reste de la
+monarchie, C'est tout ce qui subsiste d'un pass&eacute; glorieux.
+Elle nous console du pr&eacute;sent et nous fait esp&eacute;rer
+en l'avenir.</p>
+
+<p>M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre
+historique; mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge
+conclut:</p>
+
+<p>--Voil&agrave; pourquoi je tiens pour criminels ceux qui
+attaquent l'arm&eacute;e, pour insens&eacute;s ceux qui oseraient
+y toucher.</p>
+
+<p>--Napol&eacute;on, r&eacute;pondit le professeur, pour louer
+une pi&egrave;ce de Luce de Lancival, disait que c'&eacute;tait
+une trag&eacute;die de quartier g&eacute;n&eacute;ral. Je puis me
+permettre de dire que vous avez une philosophie
+d'&eacute;tat-major. Mais puisque nous vivons sous le
+r&eacute;gime de la libert&eacute;, il serait peut-&ecirc;tre bon
+d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
+l'usage de la parole, il faut s'habituer &agrave; tout entendre.
+N'esp&eacute;rez pas qu'en France aucun sujet d&eacute;sormais
+soit soustrait &agrave; la discussion. Consid&eacute;rez aussi,
+que l'arm&eacute;e n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable
+au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans
+cesse. L'arm&eacute;e a subi de telles transformations dans le
+cours de son existence, qu'il est probable qu'elle changera
+encore beaucoup &agrave; l'avenir, et il est croyable que, dans
+vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>--J'aime mieux vous le dire tout de suite, r&eacute;pliqua M.
+Panneton de La Barge. Quand il s'agit de l'arm&eacute;e, je ne
+veux rien entendre. Je le r&eacute;p&egrave;te, il n'y faut pas
+toucher. C'est la hache. Ne touchez pas &agrave; la hache. A la
+derni&egrave;re session du Conseil g&eacute;n&eacute;ral que j'ai
+l'honneur de pr&eacute;sider, la minorit&eacute;
+radicale-socialiste &eacute;mit un voeu en faveur du service de
+deux ans. Je me suis &eacute;lev&eacute; contre ce voeu
+antipatriotique. Je n'ai pas eu de peine &agrave;
+d&eacute;montrer que le service de deux ans, ce serait la fin de
+l'arm&eacute;e. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore
+moins un cavalier. Ceux qui r&eacute;clament le service de deux
+ans, vous les appelez des r&eacute;formateurs, peut-&ecirc;tre;
+moi, je les appelle des d&eacute;molisseurs. Et il en est de
+toutes les r&eacute;formes qu'on propose comme de
+celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>Ce sont des machines dress&eacute;es contre l'arm&eacute;e. Si
+les socialistes avouaient qu'ils veulent la remplacer par une
+vaste garde nationale, ce serait plus franc.</p>
+
+<p>--Les socialistes, r&eacute;pondit M. Bergeret, contraires
+&agrave; toute entreprise de conqu&ecirc;tes territoriales,
+proposent d'organiser les milices uniquement en vue de la
+d&eacute;fense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et
+ces id&eacute;es valent bien, peut-&ecirc;tre, qu'on les examine.
+N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite
+r&eacute;alis&eacute;es. Tous les progr&egrave;s sont incertains
+et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
+r&eacute;trogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses
+est ind&eacute;cise et confuse. Les forces innombrables et
+profondes, qui rattachent l'homme au pass&eacute;, lui en font
+ch&eacute;rir les erreurs, les superstitions, les
+pr&eacute;jug&eacute;s et les barbaries, comme des gages
+pr&eacute;cieux de sa s&eacute;curit&eacute;. Toute
+nouveaut&eacute; bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
+prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a
+prot&eacute;g&eacute; ses p&egrave;res et qui va
+s'&eacute;crouler sur lui.</p>
+
+<p>N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M.
+Bergeret avec un charmant sourire.</p>
+
+<p>M. Panneton de La Barge r&eacute;pondit qu'il d&eacute;fendait
+l'arm&eacute;e. Il la repr&eacute;senta m&eacute;connue,
+pers&eacute;cut&eacute;e, menac&eacute;e. Et il poursuivit d'une
+voix qui s'enflait:</p>
+
+<p>--Cette campagne en faveur du tra&icirc;tre, cette campagne si
+obstin&eacute;e et si ardente, quelles que soient les intentions
+de ceux qui la m&egrave;nent, l'effet en est certain, visible,
+ind&eacute;niable. L'arm&eacute;e en est affaiblie, ses chefs en
+sont atteints.</p>
+
+<p>--Je vais maintenant vous dire des choses extr&ecirc;mement
+simples, r&eacute;pondit M. Bergeret. Si l'arm&eacute;e est
+atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n'est
+point la faute de ceux qui ont demand&eacute; la justice; c'est
+la faute de ceux qui l'ont si longtemps refus&eacute;e; ce n'est
+pas la faute de ceux qui ont exig&eacute; la lumi&egrave;re,
+c'est la faute de ceux qui l'ont d&eacute;rob&eacute;e
+obstin&eacute;ment avec une imb&eacute;cillit&eacute;
+d&eacute;mesur&eacute;e et une sc&eacute;l&eacute;ratesse atroce.
+Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils
+soient connus, le mal est qu'ils aient &eacute;t&eacute; commis.
+Ils se cachaient dans leur &eacute;normit&eacute; et leur
+difformit&eacute; m&ecirc;me. Ce n'&eacute;tait pas des figures
+reconnaissables. Ils ont pass&eacute; sur les foules comme des
+nu&eacute;es obscures. Pensiez-vous donc qu'ils ne
+cr&egrave;veraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait
+plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut
+le professeur de droit de l'Europe et du monde?</p>
+
+<p>--Ne parlons pas de l'Affaire, r&eacute;pondit M. de La Barge.
+Je ne la connais pas. Je ne veux pas la conna&icirc;tre. Je n'ai
+pas lu une ligne de l'enqu&ecirc;te. Le commandant de La Barge,
+mon cousin, m'a affirm&eacute; que Dreyfus &eacute;tait coupable.
+Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, cher monsieur
+Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils
+Adh&eacute;mar, dont la situation me pr&eacute;occupe. Un an de
+service militaire, c'est d&eacute;j&agrave; bien long pour un
+fils de famille. Trois ans, ce serait un v&eacute;ritable
+d&eacute;sastre. Il est essentiel de trouver un moyen
+d'exemption. J'avais pens&eacute; &agrave; la licence &egrave;s
+lettres... je crains que ce ne soit trop difficile.
+Adh&eacute;mar est intelligent. Mais il n'a pas de go&ucirc;t
+pour la litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'&Eacute;cole des
+hautes &eacute;tudes commerciales, ou de l'Institut commercial ou
+de l'&Eacute;cole de commerce. Je ne sais si l'&Eacute;cole
+d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif d'exemption. Il
+n'&eacute;tait pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
+brevet.</p>
+
+<p>--Adh&eacute;mar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de
+La Barge avec quelque pudeur.--Essayez de l'&Eacute;cole des
+langues orientales, dit obligeamment M. Bergeret. C'&eacute;tait
+excellent &agrave; l'origine.</p>
+
+<p>--C'est bien g&acirc;t&eacute; depuis, soupira M. de La
+Barge.</p>
+
+<p>--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.</p>
+
+<p>--Le tamoul, vous croyez?</p>
+
+<p>--Ou le malgache.</p>
+
+<p>--Le malgache, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>--Il y a aussi une certaine langue polyn&eacute;sienne qui
+n'&eacute;tait plus parl&eacute;e, au commencement de ce
+si&egrave;cle, que par une vieille femme jaune. Cette femme
+mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit
+quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit
+un lexique. Peut-&ecirc;tre ce lexique est-il enseign&eacute;
+&agrave; l'&Eacute;cole des langues orientales. Je conseille
+vivement &agrave; monsieur votre fils de s'en informer.</p>
+
+<p>Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira
+pensif.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Les choses se pass&egrave;rent comme elles devaient se passer.
+M. Bergeret chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le
+trouva. Ainsi l'esprit positif eut l'avantage sur l'esprit
+sp&eacute;culatif. Il faut reconna&icirc;tre que mademoiselle
+Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
+l'exp&eacute;rience de la vie ni le sens du possible.
+Institutrice, elle avait habit&eacute; la Russie et voyag&eacute;
+en Europe. Elle avait observ&eacute; les moeurs diverses des
+hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait &agrave;
+conna&icirc;tre Paris.</p>
+
+<p>--C'est l&agrave;, dit-elle &agrave; son fr&egrave;re, en
+s'arr&ecirc;tant devant une maison neuve qui regardait le jardin
+du Luxembourg.</p>
+
+<p>--L'escalier est d&eacute;cent, dit M. Bergeret, mais un peu
+dur.</p>
+
+<p>--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans
+fatigue cinq petits &eacute;tages.</p>
+
+<p>--Tu crois? r&eacute;pondit Lucien flatt&eacute;.</p>
+
+<p>Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait
+jusqu'en haut.</p>
+
+<p>Il lui reprocha en souriant d'&ecirc;tre sensible &agrave; de
+petites vanit&eacute;s.</p>
+
+<p>--Mais peut-&ecirc;tre, ajouta-t-il, recevrais-je
+moi-m&ecirc;me l'impression d'une l&eacute;g&egrave;re offense si
+le tapis s'arr&ecirc;tait &agrave; l'&eacute;tage
+inf&eacute;rieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on
+reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu
+hier, apr&egrave;s d&eacute;jeuner, en passant devant une
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>Les degr&eacute;s du parvis &eacute;taient couverts d'un tapis
+rouge que venait de fouler, apr&egrave;s la
+c&eacute;r&eacute;monie, le cort&egrave;ge d'un grand mariage. De
+petits mari&eacute;s pauvres et leur pauvre compagnie
+attendaient, pour entrer dans l'&eacute;glise, que la noce
+opulente en f&ucirc;t toute sortie. Ils riaient &agrave;
+l'id&eacute;e de gravir les marches sur cette pourpre inattendue,
+et la petite mari&eacute;e avait d&eacute;j&agrave; pos&eacute;
+ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit
+signe de reculer. Les employ&eacute;s des pompes nuptiales
+roul&egrave;rent lentement l'&eacute;toffe d'honneur, et c'est
+seulement quand ils en eurent fait un &eacute;norme cylindre
+qu'il fut permis &agrave; l'humble noce de monter les marches
+nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez
+amus&eacute;s de l'aventure. Les petits consentent avec une
+admirable facilit&eacute; &agrave; l'in&eacute;galit&eacute;
+sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la
+soci&eacute;t&eacute; repose tout enti&egrave;re sur la
+r&eacute;signation des pauvres.</p>
+
+<p>--Nous sommes arriv&eacute;s, dit mademoiselle Bergeret.</p>
+
+<p>--Je suis essouffl&eacute;, dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Parce que tu as parl&eacute;, dit mademoiselle Bergeret. Il
+ne faut pas faire des r&eacute;cits en montant les escaliers.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des
+sages de vivre sous les toits. La science et la m&eacute;ditation
+sont, pour une grande part, renferm&eacute;es dans des greniers.
+Et, &agrave; bien consid&eacute;rer les choses, il n'y a pas de
+galerie de marbre qui vaille une mansarde orn&eacute;e de belles
+pens&eacute;es.</p>
+
+<p>--Cette pi&egrave;ce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas
+mansard&eacute;e; elle est &eacute;clair&eacute;e par une belle
+fen&ecirc;tre, et tu en feras ton cabinet de travail.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs
+avec effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un
+ab&icirc;me.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Mais il ne r&eacute;pondit pas. Cette petite pi&egrave;ce
+carr&eacute;e, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de
+l'avenir inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme
+s'il p&eacute;n&eacute;trait dans l'obscure destin&eacute;e. Et
+mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:</p>
+
+<p>--Je serai l&agrave;, dit-il. Il n'est pas bon de
+consid&eacute;rer avec trop de sentiment les id&eacute;es de
+pass&eacute; et de futur. Ce sont des id&eacute;es abstraites,
+que l'homme ne poss&eacute;dait pas d'abord et qu'il acquit avec
+effort, pour son malheur. L'id&eacute;e du pass&eacute; est
+elle-m&ecirc;me assez douloureuse. Personne, je crois, ne
+voudrait recommencer la vie en repassant exactement par tous les
+points d&eacute;j&agrave; parcourus. Il y a des heures aimables
+et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des
+perles et des pierreries clairsem&eacute;es sur la trame rude et
+sombre des jours. Le cours des ann&eacute;es est, dans sa
+bri&egrave;vet&eacute;, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est
+parfois doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arr&ecirc;ter
+n&ocirc;tre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore cette
+douceur est-elle p&acirc;le et triste. Quant &agrave; l'avenir,
+on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son
+visage t&eacute;n&eacute;breux. Et lorsque tu m'as dit,
+Zo&eacute;: &laquo;Ce sera ton cabinet de travail&raquo;, je me
+suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je
+crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
+r&eacute;fl&eacute;chis, et la r&eacute;flexion nuit beaucoup
+&agrave; l'intr&eacute;pidit&eacute;.</p>
+
+<p>--Ce qui &eacute;tait difficile, dit Zo&eacute;,
+c'&eacute;tait de trouver trois chambres &agrave; coucher.</p>
+
+<p>--Assur&eacute;ment, r&eacute;pondit M. Bergeret,
+l'humanit&eacute; dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous
+l'avenir et le pass&eacute;. Or ces id&eacute;es qui nous
+d&eacute;vorent n'ont point de r&eacute;alit&eacute; en dehors de
+nous. Nous ne savons rien de la vie; son d&eacute;veloppement
+dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une
+infirmit&eacute; de nos sens que nous ne voyons pas demain
+r&eacute;alis&eacute; comme hier. On peut fort bien concevoir des
+&ecirc;tres organis&eacute;e de fa&ccedil;on &agrave; percevoir
+simultan&eacute;ment des ph&eacute;nom&egrave;nes qui nous
+apparaissent s&eacute;par&eacute;s les uns des autres par un
+intervalle de temps appr&eacute;ciable. Et nous-m&ecirc;mes nous
+ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumi&egrave;re et le
+son. Nous-m&ecirc;mes nous embrassons d'un seul regard, en levant
+les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains.
+Les lueurs des &eacute;toiles, qui se confondent dans nos yeux, y
+m&eacute;langent en moins d'une seconde des si&egrave;cles et des
+milliers de si&egrave;cles. Avec des appareils autres que ceux
+dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de
+notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en
+r&eacute;alit&eacute; et que la succession des faits n'est qu'une
+apparence, tous les faits sont r&eacute;alis&eacute;s ensemble et
+notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le
+d&eacute;couvrons seulement. Con&ccedil;ois-tu maintenant,
+Zo&eacute;, pourquoi je suis demeur&eacute; stupide sur le seuil
+de la chambre o&ugrave; je serai? Le temps est une pure
+id&eacute;e. Et l'espace n'a pas plus de r&eacute;alit&eacute;
+que le temps.</p>
+
+<p>--C'est possible, dit Zo&eacute;. Mais il co&ucirc;te fort
+cher &agrave; Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant
+des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir
+ma chambre. Viens: tu t'int&eacute;resseras davantage &agrave;
+celle de Pauline.</p>
+
+<p>--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena
+docilement sa machine animale &agrave; travers les petits
+carr&eacute;s tapiss&eacute;s de papiers &agrave; fleurs.</p>
+
+<p>Cependant il poursuivait le cours de ses
+r&eacute;flexions:</p>
+
+<p>--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du
+pr&eacute;sent, du pass&eacute; et de l'avenir. Et les langues,
+qui sont assur&eacute;ment les plus vieux monuments de
+l'humanit&eacute;, nous permettent d'atteindre les &acirc;ges
+o&ugrave; les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore
+op&eacute;r&eacute; ce travail m&eacute;ta-physique. M. Michel
+Br&eacute;al, dans une belle &eacute;tude qu'il vient de publier,
+montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
+marquer l'ant&eacute;riorit&eacute; d'une action, n'avait
+&agrave; l'origine aucun organe pour exprimer le pass&eacute;, et
+que l'on employa pour remplir cette fonction les formes
+impliquant une affirmation redoubl&eacute;e du
+pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Comme il parlait ainsi, il revint dans la pi&egrave;ce qui
+devait &ecirc;tre son cabinet de travail, et qui lui &eacute;tait
+apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir
+ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>--Regarde, Lucien.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret vit les cimes d&eacute;pouill&eacute;es des
+arbres, et il sourit.</p>
+
+<p>Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide
+d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles
+&eacute;clateront en tendre verdure. Et ce sera charmant.
+Zo&eacute;, tu es une personne pleine de sagesse et de
+bont&eacute;, une v&eacute;n&eacute;rable intendante et une soeur
+tr&egrave;s aimable. Viens que je t'embrasse.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zo&eacute;, et lui dit:</p>
+
+<p>--Tu es bonne, Zo&eacute;.</p>
+
+<p>Et mademoiselle Zo&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Notre p&egrave;re et notre m&egrave;re &eacute;taient bons
+tous deux.</p>
+
+<p>M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui
+dit:</p>
+
+<p>--Tu vas me d&eacute;coiffer, Lucien, j'ai horreur de
+cela.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret regardant par l&agrave; fen&ecirc;tre,
+&eacute;tendit le bras:</p>
+
+<p>--Tu vois, Zo&eacute;: &agrave; droite, &agrave; la place de
+ces vilains b&acirc;timents, &eacute;tait la
+P&eacute;pini&egrave;re. L&agrave;, m'ont dit nos
+a&icirc;n&eacute;s, des all&eacute;es couraient en labyrinthe
+parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. Notre
+p&egrave;re s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la
+philosophie de Kant et les romans de George Sand sur un banc,
+derri&egrave;re la statue de Vell&eacute;da. Vell&eacute;da
+r&ecirc;veuse, les bras joints sur sa faucille mystique, croisait
+ses jambes, admir&eacute;es d'une jeunesse
+g&eacute;n&eacute;reuse. Les &eacute;tudiants s'entretenaient,
+&agrave; ses pieds, d'amour, de justice et de libert&eacute;. Ils
+ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de
+l'injustice et de la tyrannie.</p>
+
+<p>&raquo;L'Empire d&eacute;truisit la P&eacute;pini&egrave;re.
+Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur &acirc;me. Avec
+ce jardin p&eacute;rirent les nobles pens&eacute;es des jeunes
+hommes. Que de beaux r&ecirc;ves, que de vastes esp&eacute;rances
+ont &eacute;t&eacute; form&eacute;s devant la Vell&eacute;da
+romantique de Maindron! Nos &eacute;tudiants ont aujourd'hui des
+palais, avec le buste du Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique
+sur la chemin&eacute;e de la salle d'honneur. Qui leur rendra les
+all&eacute;es sinueuses de la P&eacute;pini&egrave;re, o&ugrave;
+ils s'entretenaient des moyens d'&eacute;tablir la paix, le
+bonheur et la libert&eacute; du monde? Qui leur rendra le jardin
+o&ugrave; ils r&eacute;p&eacute;taient, dans l'air joyeux, au
+chant des oiseaux, les paroles g&eacute;n&eacute;reuses de leurs
+ma&icirc;tres Quinet et Michelet?</p>
+
+<p>--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils &eacute;taient
+pleins d'ardeur, ces &eacute;tudiants d'autrefois. Mais enfin ils
+sont devenus des m&eacute;decins et des notaires dans leurs
+provinces. Il faut se r&eacute;signer &agrave; la
+m&eacute;diocrit&eacute; de la vie. Tu le sais bien, que c'est
+une chose tr&egrave;s difficile que de vivre, et qu'il ne faut
+pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu es content de ton
+appartement?</p>
+
+<p>--Oui. Et je suis s&ucirc;r que Pauline sera ravie. Elle a une
+jolie chambre.</p>
+
+<p>--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais
+ravies.</p>
+
+<p>--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.</p>
+
+<p>--Non, certes. Elle est tr&egrave;s heureuse. Mais elle ne le
+sait pas.</p>
+
+<p>--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander
+&agrave; Roupart de me poser des tablettes de bois dans mon
+cabinet de travail.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>VII</p>
+
+<p>M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de
+m&eacute;tier. Ne faisant point de grands am&eacute;nagement, il
+n'avait gu&egrave;re occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand
+il en employait un, il s'effor&ccedil;ait de lier conversation
+avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
+substantielles.</p>
+
+<p>Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui
+vint, un matin, poser des biblioth&egrave;ques dans le cabinet de
+travail.</p>
+
+<p>Cependant, couch&eacute; &agrave; sa coutume, au fond du
+fauteuil de son ma&icirc;tre, Riquet dormait en paix. Mais le
+souvenir imm&eacute;morial des p&eacute;rils qui
+assi&eacute;geaient leurs a&iuml;eux sauvages dans les
+for&ecirc;ts rend l&eacute;ger le sommeil des chiens domestiques.
+Il convient de dire aussi que cette aptitude
+h&eacute;r&eacute;ditaire au prompt r&eacute;veil &eacute;tait
+entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se
+consid&eacute;rait lui-m&ecirc;me comme un chien de garde.
+Fermement convaincu que sa fonction &eacute;tait de garder la
+maison, il en concevait une heureuse fiert&eacute;.</p>
+
+<p>Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans
+les campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et
+jardin, et telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol
+parfum&eacute; des odeurs des b&ecirc;tes et du fumier. Il ne se
+mettait pas dans l'esprit le plan de l'appartement que son
+ma&icirc;tre occupait au cinqui&egrave;me &eacute;tage d'un grand
+immeuble. Faute de conna&icirc;tre les limites de son domaine, il
+ne savait pas pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il avait &agrave;
+garder. Et c'&eacute;tait un gardien f&eacute;roce. Pensant que
+la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapi&eacute;c&eacute;,
+qui sentait la sueur et tra&icirc;nait des planches, mettait la
+demeure en p&eacute;ril, il sauta &agrave; bas du fauteuil et se
+mit &agrave; aboyer &agrave; l'homme, en reculant devant lui avec
+une lenteur h&eacute;ro&iuml;que. M. Bergeret lui ordonna de se
+taire, et il ob&eacute;it &agrave; regret, surpris et triste de
+voir son d&eacute;vouement inutile et ses avis
+m&eacute;pris&eacute;s. Son regard profond, tourn&eacute; vers
+son ma&icirc;tre, semblait lui dire:</p>
+
+<p>--Tu re&ccedil;ois cet anarchiste avec les engins qu'il
+tra&icirc;ne apr&egrave;s lui. J'ai fait mon devoir, advienne que
+pourra.</p>
+
+<p>Il reprit sa place accoutum&eacute;e et se rendormit. M.
+Bergeret, quittant les scoliastes de Virgile, commen&ccedil;a de
+converser avec le menuisier. Il lui fit d'abord des questions
+touchant le d&eacute;bit, la coupe et le polissage des bois, et
+l'assemblage des planches. Il aimait &agrave; s'instruire et
+savait l'excellence du langage populaire.</p>
+
+<p>Roupart, tourn&eacute; contre le mur, lui faisait des
+r&eacute;ponses interrompues par de longs silences, pendant
+lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi qu'il traita des
+lambris et des assemblages.</p>
+
+<p>--L'assemblage &agrave; tenon et mortaise, dit-il, ne veut
+point de colle, si l'ouvrage est bien dress&eacute;.</p>
+
+<p>--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
+queue-d'aronde?</p>
+
+<p>--Il est rustique et ne se fait plus, r&eacute;pondit le
+menuisier.</p>
+
+<p>Ainsi le professeur s'instruisait en &eacute;coutant
+l'artisan. Ayant assez avanc&eacute; l'ouvrage, le menuisier se
+tourna vers M. Bergeret. Sa face creus&eacute;e, ses grands
+traits, son teint brun, ses cheveux coll&eacute;s au front et sa
+barbe de bouc toute grise de poussi&egrave;re lui donnaient l'air
+d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire p&eacute;nible et
+doux et montra ses dents blanches, et il parut jeune.</p>
+
+<p>--Je vous connais, monsieur Bergeret.</p>
+
+<p>--Vraiment?</p>
+
+<p>--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez
+fait tout de m&ecirc;me quelque chose qui n'est pas ordinaire....
+&Ccedil;a ne vous f&acirc;che pas que je vous le dise?</p>
+
+<p>--Nullement.</p>
+
+<p>--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas
+ordinaire. Vous &ecirc;tes sorti de votre caste et vous n'avez
+pas voulu frayer avec les d&eacute;fenseurs du sabre et du
+goupillon.</p>
+
+<p>--Je d&eacute;teste les faussaires, mon ami, r&eacute;pondit
+M. Bergeret. Cela devrait &ecirc;tre permis &agrave; un
+philologue. Je n'ai pas cach&eacute; ma pens&eacute;e. Maie je ne
+l'ai pas beaucoup r&eacute;pandue. Comment la
+connaissez-vous?</p>
+
+<p>--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques,
+&agrave; l'atelier. On en voit des uns et des autres, des gros et
+des maigres. En rabotant mes planches, j'entendais Pierre qui
+disait: &laquo;Cette canaille de Bergeret!&raquo; Et Paul lui
+demandait: &laquo;Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
+gueule?&raquo; Alors j'ai compris que vous &eacute;tiez du bon
+c&ocirc;t&eacute; dans l'Affaire. Il n'y en a pas beaucoup de
+votre esp&egrave;ce dans le cinqui&egrave;me.</p>
+
+<p>--Et que disent vos amis?</p>
+
+<p>--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne
+sont pas d'accord. Samedi dernier, &agrave; la Fraternelle, nous
+&eacute;tions quatre pel&eacute;s et un tondu et nous nous sommes
+pris aux cheveux. Le camarade Fl&eacute;chier, un vieux, un
+combattant de 70, un communard, un d&eacute;port&eacute;, un
+homme, est mont&eacute; &agrave; la tribune et nous a dit:
+&laquo;Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les bourgeois
+intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois
+militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez.
+Croisez-vous les bras, et regardez venir les antis&eacute;mites.
+Pour l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un
+sabre de bois. Mais quand il s'agira de proc&eacute;der &agrave;
+l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas
+d'inconv&eacute;nient &agrave; commencer par les
+juifs.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Et l&agrave;-dessus, les camarades ont fait aller leurs
+battoirs. Mais, je vous le demande, est-ce que c'est comme
+&ccedil;a que devait parler un vieux communard, un bon
+r&eacute;volutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
+citoyen Fl&eacute;chier, qui a &eacute;tudi&eacute; dans les
+livres de Marx. Mais je me suis bien aper&ccedil;u qu'il ne
+raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le socialisme;
+qui est la v&eacute;rit&eacute;, est aussi la justice et la
+bont&eacute;, que tout ce qui est juste et bon en sort
+naturellement comme la pomme du pommier. Il me semble que
+combattre une injustice, c'est travailler pour nous, les
+prol&eacute;taires, sur qui p&egrave;sent toutes les injustices.
+A mon id&eacute;e, tout ce qui est &eacute;quitable est un
+commencement de socialisme. Je pense comme Jaur&egrave;s que
+marcher avec les d&eacute;fenseurs de la violence et du mensonge,
+c'est tourner le dos &agrave; la r&eacute;volution sociale. Je ne
+connais ni juifs ni chr&eacute;tiens. Je ne connais que des
+hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui
+sont justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou
+chr&eacute;tiens, il est difficile aux riches d'&ecirc;tre
+&eacute;quitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes
+seront justes. D&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent les
+collectivistes et les libertaires pr&eacute;parent l'avenir en
+combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la
+haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons
+d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent faire un peu de bien. C'est ce
+qui nous emp&ecirc;chera de mourir
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et la rage au coeur. Car bien
+s&ucirc;r nous ne verrons pas le triomphe de nos id&eacute;es, et
+quand le collectivisme sera &eacute;tabli sur le monde, il y aura
+beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds devant....
+Mais je jase et le temps file.&raquo;</p>
+
+<p>Il tira sa montre et voyant qu'il &eacute;tait onze heures, il
+endossa sa veste, ramassa ses outils, enfon&ccedil;a sa casquette
+jusqu'&agrave; la nuque et dit sans se retourner:</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r que la bourgeoisie est pourrie! &Ccedil;a
+s'est vu du reste dans l'affaire Dreyfus.</p>
+
+<p>Et il s'en alla d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Alors, soit qu'en son l&eacute;ger sommeil un songe e&ucirc;t
+effray&eacute; son &acirc;me obscure, soit qu'&eacute;piant,
+&agrave; son r&eacute;veil, la retraite de l'ennemi, il en prit
+avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'e&ucirc;t
+rendu furieux, ainsi que le ma&icirc;tre feignit de le croire,
+Riquet s'&eacute;lan&ccedil;a la gueule ouverte et le poil
+h&eacute;riss&eacute;, les yeux en flammes, sur les talons de
+Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements
+fr&eacute;n&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Demeur&eacute; seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un
+ton plein de douceur, ces paroles attrist&eacute;es:</p>
+
+<p>--Toi aussi, pauvre petit &ecirc;tre noir, si faible en
+d&eacute;pit de tes dents pointues et de ta gueule profonde, qui,
+par l'appareil de la force, rendent ta faiblesse ridicule et ta
+poltronnerie amusante, toi aussi tu as le culte des grandeurs de
+chair et la religion de l'antique iniquit&eacute;. Toi aussi tu
+adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui t'assure
+ta niche et ta p&acirc;t&eacute;e. Toi aussi tu tiendrais pour
+v&eacute;ritable un jugement irr&eacute;gulier, obtenu par le
+mensonge et la fraude. Toi aussi tu es le jouet des apparences.
+Toi aussi tu te laisses s&eacute;duire par des mensonges. Tu te
+nourris de fables grossi&egrave;res. Ton esprit
+t&eacute;n&eacute;breux se repa&icirc;t de
+t&eacute;n&egrave;bres. On te trompe et tu te trompes avec une
+pl&eacute;nitude d&eacute;licieuse. Toi aussi tu as des haines de
+race, des pr&eacute;jug&eacute;s cruels, le m&eacute;pris des
+malheureux.</p>
+
+<p>Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence
+infinie, M. Bergeret reprit avec plus de douceur encore:</p>
+
+<p>--Je sais: tu as une bont&eacute; obscure, la bont&eacute; de
+Caliban. Tu es pieux, tu as ta th&eacute;ologie et ta morale, tu
+crois bien faire. Et puis tu ne sais pas. Tu gardes la maison, tu
+la gardes m&ecirc;me contre ceux qui la d&eacute;fendent et qui
+l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa
+simplicit&eacute;, des pens&eacute;es admirables. Tu ne l'as pas
+&eacute;cout&eacute;.</p>
+
+<p>Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux,
+mais celui qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle,
+qui fut la conseill&egrave;re de tes anc&ecirc;tres et des miens,
+&agrave; l'&acirc;ge des cavernes, la peur qui fit les dieux et
+les crimes, te d&eacute;tourne des malheureux et t'&ocirc;te la
+piti&eacute;. Et tu ne veux pas &ecirc;tre juste. Tu regardes
+comme une figure &eacute;trang&egrave;re la face blanche de la
+Justice, divinit&eacute; nouvelle, et tu rampes devant les vieux
+dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur. Tu admires
+la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force
+souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se d&eacute;vore
+elle-m&ecirc;me. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent
+devant une id&eacute;e juste.</p>
+
+<p>Tu ne sais pas que la force v&eacute;ritable est dans la
+sagesse et que les nations ne sont grandes que par elle. Tu ne
+sais pas que ce qui fait la gloire des peuples, ce ne sont pas
+les clameurs stupides, pouss&eacute;es sur les places publiques,
+mais la pens&eacute;e auguste, cach&eacute;e dans quelque
+mansarde et qui, un jour, r&eacute;pandue par le monde, en
+changera la face. Tu ne sais pas que ceux-l&agrave; honorent leur
+patrie qui, pour la justice, ont souffert la prison, l'exil et
+l'outrage. Tu ne sais pas.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M.
+Goubin, son &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>--J'ai d&eacute;couvert, aujourd'hui, dit-il, dans la
+biblioth&egrave;que d'un ami, un petit livre rare et
+peut-&ecirc;tre unique. Soit qu'il l'ignore, soit qu'il le
+d&eacute;daigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
+petit in-douze, intitul&eacute;: <i>Les charact&egrave;res et
+pourtraictures trac&eacute;s d'apr&egrave;s les modelles
+anticques</i>. Il fut imprim&eacute; dans la docte rue
+Saint-Jacques, en 1538.</p>
+
+<p>--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.</p>
+
+<p>--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, r&eacute;pondit
+M. Bergeret. Il n'&eacute;crit pas aussi agr&eacute;ablement
+qu'Amyot. Mais il est clair et plein de sens. J'ai pris plaisir
+&agrave; lire son ouvrage, et j'en ai copi&eacute; un chapitre
+fort curieux. Voulez-vous l'entendre?</p>
+
+<p>--Bien volontiers, r&eacute;pondit M. Goubin. M. Bergeret prit
+un papier sur sa table et lut ce titre:</p>
+
+<p><i>Des Trublions qui nasquirent en la Republicque.</i> M.
+Goubin demanda quels &eacute;taient ces Trublions. M. Bergeret
+lui r&eacute;pondit que peut-&ecirc;tre il le saurait par la
+suite, et qu'il &eacute;tait bon de lire un texte avant de le
+commenter. Et il lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands
+cris, et feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient
+ung chef nomm&eacute; Trublion, lequel estoit de haut lignage,
+mais de peu de s&ccedil;avoir et en grande imp&eacute;ritie de
+jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, nomm&eacute;
+Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes mirifiques.
+Et avoit est&eacute; piteusement mis hors la republicque par loi
+et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit
+contraire &agrave; Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet
+autre tiroit en amont. Mais les Trublions n'en avoient cure,
+&eacute;tant si fols gens, que ne s&ccedil;avoient o&ugrave;
+alloient.</p>
+
+<p>&raquo;Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit
+nom Robin Mielleux, j&agrave; tout chenu, en semblance de fouyn,
+ou blereau, de grande ruse et caut&egrave;le, et bien expert en
+l'art de feindre, qui pensoit gouverner la cit&eacute; par le
+moyen de ces Trublions, et les flattoit et, pour les attirer
+&agrave; soy, leur siffloit d'une voix doucette comme
+fl&ucirc;te, selon les guises de l'oyseleur qui va piper les
+oisillons. Estoit le bon Tintinnabule esbahi et marri de telles
+piperies et avoit grand paour que Robin Mielleux lui prist ses
+oisons.</p>
+
+<p>&raquo;Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux,
+tenoient commandemans dans la caterve trublionne:</p>
+
+<p>iij coquillons bien aigres,<br>
+ xxj marranes, un quarteron de bons moines mendiants,<br>
+ viij faiseurs d'almanachs,<br>
+ lv d&eacute;magogues misox&egrave;nes, x&eacute;nophobes,
+x&eacute;noctones et x&eacute;nophages; et six boisseaux de
+gentilshommes d&eacute;vots &agrave; la belle dame de Bourdes, en
+Navarre.</p>
+
+<p>&raquo;Par ainsi avoient chefs divers et contraires les
+Trublions. Et estoit bien importune engeance, et de mesme que
+Harpyes, ainsy que rapporte Virgilius, assises dessus les arbres,
+crioient horriblement et gastoient tout ce qui gisoit dessoubs
+elles, semblablement ces maulvais Trublions se guindoient es
+corniches et pinacles des hostels et ecclises pour de l&agrave;
+despiter, garbouiller, embouser et compisser les bourgeois
+d&eacute;bonnaires.</p>
+
+<p>&raquo;Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom
+de Gelgopole, le plus inepte es guerres que ils eussent peu
+trouver, et le plus ennemi de toute justice et contempteur des
+lois augustes, pour en faire leur idole et parangon, et alloient
+criant par la ville: &laquo;Longue vie au vieil coronel!&raquo;
+Et les petits grimauds d'&eacute;cole piaillaient semblablement
+&agrave; leur derri&egrave;re: &laquo;Longue vie au vieil
+coronel!&raquo; Faisoient les dicts Trublions force
+assembl&eacute;es et conventicules, en lesquelles
+vocif&eacute;raient la sant&eacute; du vieil coronel, d'une telle
+v&eacute;h&eacute;mence de gueule, que les airs en estoient
+estonn&eacute;s et que les oiseaux qui voloient pour lors sur
+leurs testes en tomboient estourdis et morts. De vray, estoit
+bien vilaine manie et phr&eacute;n&eacute;sie tr&egrave;s
+horrible.</p>
+
+<p>&raquo;Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la
+cit&eacute; et m&eacute;riter la couronne civique, laquelle est
+faicte de feuilles de chesne nou&eacute;es par une bandelette de
+laine, sans plus, et honorable entre toutes couronnes, faut
+jecter cris furieux et discours tr&egrave;s insanes, et que ceulx
+qui poussent la charrue, et ceulx-l&agrave; qui faulchent et
+moissonnent, m&egrave;nent paistre les trouppeaux et greffent
+leurs poiriers, en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes
+prairies et de jardins fruictiers, ne servent point la
+cit&eacute;, ni ces compaignons qui taillent la pierre et
+bastissent en les villes et villaiges des maisons couvertes de
+tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
+verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de
+Cyb&egrave;le, et que ne la servent point les doctes hommes qui
+labourent en leurs estudes clauses et librairies bien amples,
+&agrave; cognoistre beaux secrets de nature, ni les m&egrave;res
+allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne vieille filant sa
+quenouille au coin du feu et faisant des contes &agrave; ses
+petits enfans; mais que ils servent la cit&eacute; ces Trublions
+&agrave; braire comme asnes en foire. Et disons, pour estre
+juste, que, ce faisant, pensoient bien faire. Car ne avoient en
+propre que les nuages de leur cerveau et le vent de leur bouche,
+et souffloient &agrave; force pour le bien public et commun
+prouffict.</p>
+
+<p>&laquo;Et ne crioient pas tant seulement &laquo;Longue vie au
+vieil coronel!&raquo; ains crioient encore sans r&eacute;pit
+qu'ilz amaient la cit&eacute;. En quoi ils faisoient
+gri&egrave;ve offense aux aultres citoyens, en donnant &agrave;
+entendre que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la
+cit&eacute; maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est
+imposture manifeste et insupportable injure, car les hommes
+sucent avec le premier laict ce naturel amour, et est doux
+&agrave; respirer l'air natal. Or estoient de ce temps en la
+ville et contr&eacute;e moult prud'hommes et saiges, lesquels
+amaient leur cit&eacute; et republicque d'une plus ch&egrave;re
+et pure amour que oncques ne l'am&egrave;rent ces Trublions. Car
+ils vouloient les dicts prud'hommes que leur ville demourast
+saige comme eux, toute florie de gr&acirc;ces et vertus, portant
+gentiment en sa dextre la vergette d'or que surmonte la main de
+justice, et fust toute riante, pacifique et libre, et non point
+du tout, comme &agrave; contre fil la souhaitaient ces Trublions,
+tenant es mains gros baston &agrave; escarbouiller les bons
+citoyens et benoist chapelet &agrave; marmonner des <i>ave</i>,
+orde et mauvaise et mis&eacute;rablement soubmise au vieil
+coronel Gelgopole et &agrave; ce Tintinnabule. Car, de vray, la
+vouloient soubmettre aux frocards, hypocrites, bigots, cafars,
+imposteurs, pouilleux, enjuponn&eacute;s, escabourn&eacute;s,
+encucull&eacute;s, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
+crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
+captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis
+j&agrave; furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et
+prairies, la tierce part du pays fran&ccedil;oys. Et
+s'estudioient (ces Trublions), &agrave; rendre la cit&eacute;
+toute rude et in&eacute;l&eacute;gante. Car avoient pris en
+aversion et desgoust la m&eacute;ditation, la philosophie, et
+tout argument d&eacute;duict par droict sens et fine raison, et
+toute pens&eacute;e soubtile, et ne cognoissoient que la force;
+encore ne la prisoient-ils que si elle estoit toute brute.
+Voil&agrave; comme ils amaient leur cit&eacute; et lieu de
+naissance, ces Trublions....&raquo;</p>
+
+<p>M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de
+faire sonner toutes les lettres dont il &eacute;tait
+h&eacute;riss&eacute; &agrave; la mode de la Renaissance. Il
+avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
+l'orthographe comme d'une chose m&eacute;prisable et avait au
+contraire le respect de la vieille prononciation si
+l&eacute;g&egrave;re et si coulante et qui de nos jours
+s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
+conform&eacute;ment &agrave; la prononciation traditionnelle. Sa
+diction rendait aux vieux mots la jeunesse et la
+nouveaut&eacute;. Aussi le sens en coulait-il clair et limpide
+pour M. Goubin, qui fit cette remarque:</p>
+
+<p>--Ce qui me pla&icirc;t dans ce morceau c'est la langue. Elle
+est na&iuml;ve.</p>
+
+<p>--Croyez-vous? dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>Et il reprit sa lecture.</p>
+
+<p>&laquo;Et disoient les Trublions que ils d&eacute;fendoient
+les coronels et souldards de la cit&eacute; et
+r&eacute;publicque, ce qui estoit gaberie et d&eacute;rision, car
+les coronels et souldards qui sont arm&eacute;s &agrave; force de
+cannes &agrave; feu, mousquetterie, artillerie et autres engins
+tr&egrave;s terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non
+soy estre deffendus par les citoyens inarm&eacute;s, et que il
+estoit impossible de imaginer qu'il fust dans la ville assez fols
+gens pour attaquer leurs propres deffenseurs, et que les
+prud'hommes opposez aux Trublions demandaient tant seulement que
+les coronels demourassent honorablement soubmis aux lois tant
+augustes et sainctes de la cit&eacute; et republicque. Ains les
+dicts Trublions crioient toujours et ne s&ccedil;avoient rien
+entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez
+d'entendement.</p>
+
+<p>&raquo;Nourrissoient les Trublions grande haine des nations
+estranges. Et au seul nom des dictes nations ou peuples les oeils
+leur sortaient hors de la teste, &agrave; la mode des
+&eacute;crevisses de mer, tr&egrave;s horriblement, et faisoient
+grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit emmi
+eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
+envoyer cartel &agrave; ung roi ou reine ou empereur de quelque
+grand pays, et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine
+&agrave; tout moment de partir en guerre. Ains finalement
+demeurait en sa chambre.</p>
+
+<p>&raquo;Et, comme est v&eacute;ritable que de tout temps les
+fols, plus nombreux que les saiges, marchent au bruit des vaines
+cymbales, les gens de petit s&ccedil;avoir et entendement (de
+ceulx-l&agrave; il s'en treuve beaucoup tant parmi les pauvres
+que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux Trublions et
+avec eux trublionn&egrave;rent. Et ce fust un tintamarre
+horrifique dans la cit&eacute;, tant que la saige pucelle Minerve
+assise en son temple, pour n'&ecirc;tre point tympanis&eacute;e
+par tels traineurs de casseroles et papegays en fureur, se
+bouscha les aureilles avecque la cire que luy avoient
+apport&eacute;e en offrande ses bien am&eacute;es abeilles de
+l'Hymette, donnant ainsi &agrave; entendre &agrave; ses fidelles,
+doctes hommes, philosophes et bons l&eacute;gislateurs de la
+cit&eacute;, que estoit peine perdue d'entrer en s&ccedil;avante
+dispute et docte combat d'esprits avec ces Trublions trublionnans
+et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non des moindres,
+abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols fussent au
+point de bouleverser la republicque et mettre la noble et insigne
+cit&eacute; cul par-dessus teste, ce qui eust &eacute;t&eacute;
+bien lamentable aventure. Mais un jour vint que les Trublions
+crev&egrave;rent pour ce qu'ils estoient pleins de
+vent.&raquo;</p>
+
+<p>M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait
+termin&eacute; sa lecture.</p>
+
+<p>--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit.
+Ils nous font oublier le temps pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>--En effet, dit M. Goubin.</p>
+
+<p>Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>IX</p>
+
+<p>Durant les vacances, M. Mazure, archiviste
+d&eacute;partemental, vint passer quelques jours &agrave; Paris
+pour solliciter dans les bureaux du minist&egrave;re la croix de
+la L&eacute;gion d'honneur, faire des recherches historiques aux
+Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir
+ces travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six
+heures apr&egrave;s midi, &agrave; M. Bergeret, qui l'accueillit
+favorablement. Et comme la chaleur du jour accablait les hommes
+retenus &agrave; la ville, sous des toits br&ucirc;lants et dans
+des rues pleines d'une acre poussi&egrave;re, M. Bergeret eut une
+pens&eacute;e gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans un
+cabaret o&ugrave; de petites tables &eacute;taient
+dress&eacute;es sous les arbres, au bord d'une eau dormante.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans l'ombre fra&icirc;che et la paix du feuillage,
+en faisant un d&icirc;ner fin, ils &eacute;chang&egrave;rent des
+propos familiers, traitant tour &agrave; tour des bonnes
+&eacute;tudes et des fa&ccedil;ons diverses d'aimer. Puis, sans
+dessein concert&eacute;, par une inclination fatale, ils
+parl&egrave;rent de l'Affaire.</p>
+
+<p>M. Mazure &eacute;tait dans un grand trouble &agrave; ce
+sujet. Jacobin de doctrine et de temp&eacute;rament, patriote
+comme Bar&egrave;re et Saint-Just, il s'&eacute;tait joint
+&agrave; la foule nationaliste du d&eacute;partement et avait
+pouss&eacute; de grands cris en compagnie des royalistes et des
+cl&eacute;ricaux, ses b&ecirc;tes noires, dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t sup&eacute;rieur de la patrie, pour
+l'unit&eacute; et l'indivisibilit&eacute; de la
+R&eacute;publique. Il &eacute;tait m&ecirc;me entr&eacute; dans
+la ligue pr&eacute;sid&eacute;e par M. Panneton de La Barge, et
+cette ligue ayant vot&eacute; une adresse au Roi, il
+commen&ccedil;ait &agrave; croire qu'elle n'&eacute;tait pas
+r&eacute;publicaine, et il n'&eacute;tait plus tranquille sur les
+principes. Quant au fait, ayant la pratique des textes et
+n'&eacute;tant point incapable de conduire son esprit dans des
+recherches critiques d'une difficult&eacute; m&eacute;diocre, il
+&eacute;prouvait quelque embarras &agrave; soutenir le
+syst&egrave;me de ces faussaires qui, pour la perte d'un
+innocent, d&eacute;ploy&egrave;rent, dans la fabrication et la
+falsification des pi&egrave;ces, une audace inconnue jusqu'alors.
+Il se sentait environn&eacute; d'impostures. Pourtant il ne
+reconnaissait pas qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;. Un tel aveu
+n'est possible qu'aux esprits d'une qualit&eacute;
+particuli&egrave;re. M. Mazure soutenait au contraire qu'il avait
+raison. Et il est juste de reconna&icirc;tre qu'il &eacute;tait
+maintenu, serr&eacute;, press&eacute;, comprim&eacute; dans
+l'ignorance par la masse compacte de ses concitoyens. La
+connaissance de l'enqu&ecirc;te et la discussion des documents
+n'avaient point p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette ville
+mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux.
+Pour &eacute;carter la lumi&egrave;re, il y avait l&agrave;, dans
+les fonctions publiques et dans les magistratures, tout ce monde
+de politiciens et de cl&eacute;ricaux que M. M&eacute;line
+abritait nagu&egrave;re encore sous les pans de sa redingote
+villageoise, et qui y prosp&eacute;raient dans l'ignorance
+consentie de la v&eacute;rit&eacute;. Cette &eacute;lite, mettant
+l'iniquit&eacute; dans les int&eacute;r&ecirc;ts de la patrie et
+de la religion, la rendait respectable &agrave; tous, m&ecirc;me
+au pharmacien radical-socialiste, Mandar. Le d&eacute;partement
+&eacute;tait d'autant mieux gard&eacute; contre toute divulgation
+des faits les plus av&eacute;r&eacute;s qu'il &eacute;tait
+administr&eacute; par un pr&eacute;fet isra&eacute;lite. M.
+Worms-Clavelin se croyait tenu, par cela seul qu'il &eacute;tait
+juif, &agrave; servir les int&eacute;r&ecirc;ts des
+antis&eacute;mites de son administration avec plus de z&egrave;le
+que n'en e&ucirc;t d&eacute;ploy&eacute; &agrave; sa place un
+pr&eacute;fet catholique. D'une main prompte et s&ucirc;re il
+&eacute;touffa dans le d&eacute;partement le parti naissant de la
+revision.</p>
+
+<p>Il y favorisa les ligues des pieux d&eacute;cerveleurs, et les
+fit prosp&eacute;rer si merveilleusement que les citoyens Francis
+de Pressens&eacute;, Jean Psichari, Octave Mirbeau et Pierre
+Quillard, venus au chef-lieu pour y parler en hommes libres,
+crurent entrer dans une ville du XVIe si&egrave;cle. Ils n'y
+trouv&egrave;rent que des papistes idol&acirc;tres qui poussaient
+des cris de mort et les voulaient massacrer. Et comme M.
+Worms-Clavelin convaincu, d&egrave;s le jugement de 1894, que
+Dreyfus &eacute;tait innocent, ne faisait pas myst&egrave;re de
+cette conviction, apr&egrave;s d&icirc;ner, en fumant son cigare,
+les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
+compter sur un appui loyal, qui ne d&eacute;pendait point d'un
+sentiment personnel.</p>
+
+<p>Cette ferme tenue du d&eacute;partement dont il gardait les
+archives imposait grandement &agrave; M. Mazure, qui &eacute;tait
+un jacobin ardent et capable d'h&eacute;ro&iuml;sme, mais qui,
+comme la troupe des h&eacute;ros, ne marchait qu'au tambour. M.
+Mazure n'&eacute;tait pas une brute. Il croyait devoir aux autres
+et &agrave; lui-m&ecirc;me d'expliquer sa pens&eacute;e.
+Apr&egrave;s le potage, en attendant la truite, il dit,
+accoud&eacute; &agrave; la table:</p>
+
+<p>--Mon cher Bergeret, je suis patriote et r&eacute;publicain.
+Que Dreyfus soit innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne
+veux pas le savoir, ce n'est pas mon affaire. Il est
+peut-&ecirc;tre innocent. Mais certainement les dreyfusistes sont
+coupables. En substituant leur opinion personnelle &agrave; une
+d&eacute;cision de la justice r&eacute;publicaine, ils ont commis
+une &eacute;norme impertinence. De plus, ils ont agit&eacute; le
+pays r&eacute;publicain. Le commerce en souffre.</p>
+
+<p>--Voil&agrave; une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est
+longue, svelte et d'un seul jet comme un jeune arbre.</p>
+
+<p>--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poup&eacute;e.</p>
+
+<p>--Vous en parlez bien l&eacute;g&egrave;rement, dit M.
+Bergeret. Quand une poup&eacute;e est vivante, c'est une grande
+force de la nature.</p>
+
+<p>--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-l&agrave; ni
+d'aucune autre femme. Cela tient peut-&ecirc;tre &agrave; ce que
+la mienne est tr&egrave;s bien faite.</p>
+
+<p>Il le disait et voulait le croire. A la v&eacute;rit&eacute;,
+il avait &eacute;pous&eacute; la vieille servante-ma&icirc;tresse
+des deux archivistes, ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs. Pendant
+dix ans, elle avait &eacute;t&eacute; tenue &agrave;
+l'&eacute;cart de la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise. Mais son
+mari ayant adh&eacute;r&eacute; aux ligues nationalistes du
+d&eacute;partement, elle avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue
+tout de suite dans le meilleur monde du chef-lieu. La
+g&eacute;n&eacute;rale Cartier de Chalmot se montrait avec elle,
+et la colonelle Despaut&egrave;res ne la quittait plus.</p>
+
+<p>--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M.
+Mazure, c'est d'avoir affaibli, &eacute;nerv&eacute; la
+d&eacute;fense nationale et diminu&eacute; notre prestige au
+dehors.</p>
+
+<p>Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les
+troncs noirs des arbres. M. Bergeret crut honn&ecirc;te de
+r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>--Consid&eacute;rez, mon cher Mazure, que si la cause d'un
+obscur capitaine est devenue une affaire nationale, la faute en
+est non point &agrave; nous, mais aux ministres qui firent du
+maintien d'une condamnation erron&eacute;e et ill&eacute;gale un
+syst&egrave;me de gouvernement. Si le garde des sceaux avait fait
+son devoir en proc&eacute;dant &agrave; la r&eacute;vision
+d&egrave;s qu'il lui fut d&eacute;montr&eacute; qu'elle
+&eacute;tait n&eacute;cessaire, les particuliers auraient
+gard&eacute; le silence. C'est dans la vacance lamentable de la
+justice que leurs voix se sont &eacute;lev&eacute;es. Ce qui a
+troubl&eacute; le pays, ce qui &eacute;tait de sorte &agrave; lui
+nuire au dedans et au dehors, c'&eacute;tait que le pouvoir
+s'obstin&acirc;t dans une iniquit&eacute; monstrueuse qui, de
+jour en jour, grossissait sous les mensonges dont on
+s'effor&ccedil;ait de la couvrir.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous voulez?... r&eacute;pliqua M. Mazure, je
+suis patriote et r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>--Puisque vous &ecirc;tes r&eacute;publicain, dit M. Bergeret,
+vous devez vous sentir &eacute;tranger et solitaire parmi vos
+concitoyens. Il n'y a plus beaucoup de r&eacute;publicains en
+France. La R&eacute;publique n'en a pas form&eacute;s. C'est le
+gouvernement absolu qui forme les r&eacute;publicains. Sur la
+meule de la royaut&eacute; ou du c&eacute;sarisme s'aiguise
+l'amour de la libert&eacute;, qui s'&eacute;mousse dans un pays
+libre, ou qui se croit libre. Ce n'est gu&egrave;re l'usage
+d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la r&eacute;alit&eacute; n'est pas
+bien aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut
+dire qu'aujourd'hui les Fran&ccedil;ais &acirc;g&eacute;s de
+moins de cinquante ans ne sont pas r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>--Ils ne sont pas monarchistes.</p>
+
+<p>--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes
+n'aiment pas souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est
+pas souvent aimable, ils craignent le changement pource qu'il
+contient d'inconnu. L'inconnu est ce qui leur fait le plus de
+peur. Il est le r&eacute;servoir et la source de toute
+&eacute;pouvante. Cela est sensible dans le suffrage universel,
+qui produirait des effets incalculables sans cette terreur de
+l'inconnu qui l'an&eacute;antit. Il y a en lui une force qui
+devrait op&eacute;rer des prodiges de bien ou de mal. Mais la
+peur de ce que les changements contiennent d'inconnu
+l'arr&ecirc;te, et le monstre tend le col au licou.</p>
+
+<p>--Ces messieurs prendront peut-&ecirc;tre une p&ecirc;che au
+marasquin, dit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait douce et persuasive, et ses regards
+vigilants parcouraient l'&eacute;tendue des tables servies. Mais
+M. Bergeret ne lui fit point de r&eacute;ponse, il voyait venir
+sur le chemin sabl&eacute; une dame coiff&eacute;e d'un lampion
+Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et v&ecirc;tue
+d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant,
+serr&eacute; &agrave; la taille par une ceinture rose. La ruche
+montante, qui lui enveloppait le cou, mettait comme une
+collerette d'ailes autour de sa t&egrave;te de ch&eacute;rubin.
+M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la rencontre
+charmante l'avait plus d'une fois troubl&eacute; dans
+l'&acirc;pre monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle
+&eacute;tait accompagn&eacute;e d'un jeune homme
+&eacute;l&eacute;gant et trop correct pour ne pas para&icirc;tre
+ennuy&eacute;.</p>
+
+<p>Ce jeune homme s'arr&ecirc;ta devant une table voisine de
+celle qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de
+Gromance, ayant jet&eacute; un regard autour d'elle,
+aper&ccedil;ut M. Bergeret. Son visage en prit un air de
+d&eacute;pit et elle entra&icirc;na son compagnon dans les
+profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre.
+A la vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette
+douceur cruelle que donne aux &acirc;mes voluptueuses la
+beaut&eacute; des formes vivantes.</p>
+
+<p>Il demanda au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel s'il connaissait ce
+monsieur et cette dame.</p>
+
+<p>--Je les connais sans les conna&icirc;tre, r&eacute;pondit le
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Ils viennent souvent ici, mais je ne
+pourrais dire leurs noms. Nous voyons tant de monde! Samedi il y
+avait des additions sur l'herbe et sous les arbres jusqu'&agrave;
+la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. Bergeret, il
+y avait des additions sous tous ces arbres?</p>
+
+<p>--Et sur la terrasse et dans le kiosque.</p>
+
+<p>Occup&eacute; &agrave; fendre des amandes, M. Mazure n'avait
+pas vu la robe de mousseline blanche. Il demanda de quelle femme
+on parlait. Mais M. Bergeret se donna l'avantage de garder le
+secret de madame de Gromance, et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Cependant la nuit &eacute;tait venue. Sur le gazon assombri et
+sous le feuillage obscur, &ccedil;a et l&agrave;, une lueur
+adoucie par une dentelle de papier blanc ou rose marquait la
+place d'une table et laissait apercevoir, dans une
+aur&eacute;ole, des formes mouvantes. Sous une de ces
+clart&eacute;s discr&egrave;tes, le petit plumet blanc d'un
+chapeau de paille se rapprochait peu &agrave; peu du cr&acirc;ne
+luisant d'un homme m&ucirc;r. A la clart&eacute; voisine se
+devinaient deux jeunes t&ecirc;tes plus l&eacute;g&egrave;res que
+les phal&egrave;nes qui volaient autour. Et ce n'&eacute;tait pas
+en vain que la lune montrait dans le ciel p&acirc;li sa forme
+blanche et ronde.</p>
+
+<p>--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Et sans attendre la r&eacute;ponse, il porta ailleurs ses pas
+vigilants.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret dit en souriant:</p>
+
+<p>--Voyez ces gens qui d&icirc;nent dans l'ombre favorable. Ces
+petits panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces
+roses sur un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent,
+ils aiment. Et pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des
+instincts, des d&eacute;sirs, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me des
+pens&eacute;es. Et ce sont des additions! Quelle force
+d'&acirc;me et de langage! Cet officier de bouche est grand.</p>
+
+<p>--Nous avons d&icirc;n&eacute; bien agr&eacute;ablement, dit
+M. Mazure en se levant de table. Ce restaurant est
+fr&eacute;quent&eacute; par les gens les plus hupp&eacute;s.</p>
+
+<p>--Toutes ces huppes, r&eacute;pondit M. Bergeret,
+n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas du plus haut prix. Cependant
+il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins de plaisir, je
+l'avoue, &agrave; voir des gens &eacute;l&eacute;gants depuis
+qu'une machine a mis en mouvement le fanatisme d&eacute;bile et
+la cruaut&eacute; &eacute;tourdie de ces pauvres petites
+cervelles. L'Affaire a r&eacute;v&eacute;l&eacute; le mal moral
+dont notre belle soci&eacute;t&eacute; est atteinte, comme le
+vaccin de Koch accuse dans un organisme les l&eacute;sions de la
+tuberculose. Heureusement qu'il y a des profondeurs de flots
+humains sous cette &eacute;cume argent&eacute;e. Mais quand donc
+mon pays sera-t-il d&eacute;livr&eacute; de l'ignorance et De la
+haine?</p>
+
+<br>
+
+
+<p>X</p>
+
+<p>La veuve du grand baron, la m&egrave;re du petit baron, la
+baronne Jules, cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul
+Marcien dans les circonstances qu'on sait [Voir: <i>Histoire
+contemporaine: L'anneau d'am&eacute;thyste</i>.]. Elle avait trop
+bon coeur pour vivre seule. Et c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'&eacute;t&eacute;,
+entre le Bois et l'&Eacute;toile, elle eut un nouvel ami. Il
+convient de rapporter ce fait particulier qui est li&eacute; aux
+affaires publiques.</p>
+
+<p>La baronne Jules de Bonmont, ayant pass&eacute; le mois de
+juin &agrave; Montil, au bord de la Loire, traversait Paris pour
+se rendre &agrave; Gmunden. Sa maison &eacute;tant close, elle
+alla d&icirc;ner dans un restaurant du Bois avec son fr&egrave;re
+le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre
+et le jeune Lacrisse, qui &eacute;taient comme elle de passage
+&agrave; Paris.</p>
+
+<p>Appartenant tous &agrave; la bonne soci&eacute;t&eacute;, ils
+&eacute;taient tous nationalistes. Le baron Wallstein
+l'&eacute;tait autant que les autres. Juif autrichien, mis en
+fuite par les antis&eacute;mites viennois, il s'&eacute;tait
+&eacute;tabli en France o&ugrave; il faisait les fonds d'un grand
+journal antis&eacute;mite et se r&eacute;fugiait dans
+l'amiti&eacute; de l'&Eacute;glise et de l'Arm&eacute;e. M. de
+Terremondre, petit noble et petit propri&eacute;taire, montrait
+exactement ce qu'il fallait de passions militaristes et
+cl&eacute;ricales pour s'identifier &agrave; la haute
+aristocratie terrienne qu'il fr&eacute;quentait. Les Gromance
+avaient trop d'int&eacute;r&ecirc;t au r&eacute;tablissement de
+la monarchie pour ne le pas d&eacute;sirer sinc&egrave;rement.
+Leur situation p&eacute;cuniaire &eacute;tait tr&egrave;s
+embarrass&eacute;e. Madame de Gromance, jolie, bien faite, libre
+de ses mouvements, se tirait encore d'affaire. Mais Gromance, qui
+n'&eacute;tait plus jeune et touchait &agrave; l'&acirc;ge
+o&ugrave; l'on a besoin de s&eacute;curit&eacute;, de
+bien-&ecirc;tre, de consid&eacute;ration, soupirait apr&egrave;s
+des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue du Roi. Il
+comptait bien &ecirc;tre nomm&eacute; pair de France par Philippe
+restaur&eacute;. Il fondait ses droits &agrave; un fauteuil au
+Luxembourg sur son &eacute;tat de ralli&eacute; et il se mettait
+au nombre de ces r&eacute;publicains de Monsieur M&eacute;line,
+que le Roi serait oblig&eacute; de payer pour les avoir. Le jeune
+Lacrisse &eacute;tait secr&eacute;taire de la Jeunesse royaliste
+du d&eacute;partement o&ugrave; la baronne avait des terres et
+les Gromance des dettes. Devant la petite table dress&eacute;e
+sous le feuillage, &agrave; la lueur des bougies, autour des
+abat-jour roses sur lesquels volaient les papillons, ces cinq
+personnes se sentaient unies dans une m&ecirc;me pens&eacute;e,
+que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:</p>
+
+<p>--Il faut sauver la France!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le temps des grands desseins et des vastes
+espoirs. Il est vrai qu'on avait perdu le Pr&eacute;sident Faure
+et le ministre M&eacute;line qui, le premier en frac et en
+escarpins et faisant la roue, l'autre en redingote villageoise et
+marchant menu dans ses gros souliers ferr&eacute;s, menaient la
+R&eacute;publique en terre avec la Justice. M&eacute;line avait
+quitt&eacute; le pouvoir et Faure avait quitt&eacute; la vie, au
+plus beau de la f&ecirc;te. Il est vrai que les obs&egrave;ques
+du Pr&eacute;sident nationaliste n'avaient pas produit tout ce
+qu'on en attendait et qu'on avait manqu&eacute; le coup du
+catafalque. Il est vrai qu'apr&egrave;s avoir
+d&eacute;fonc&eacute; le chapeau du Pr&eacute;sident Loubet, ces
+messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les leurs
+aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
+minist&egrave;re r&eacute;publicain s'&eacute;tait
+constitu&eacute; et avait trouv&eacute; une majorit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais la r&eacute;action tenait le clerg&eacute;, la
+magistrature, l'arm&eacute;e, l'aristocratie territoriale,
+l'industrie, le commerce, une partie de la Chambre et presque
+toute la presse. Et, comme le disait judicieusement le jeune
+Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de faire op&eacute;rer
+des perquisitions au si&egrave;ge des Comit&eacute;s royalistes
+et antis&eacute;mites, il ne trouverait pas dans toute la France
+un commissaire de police pour saisir des papiers
+compromettants.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure
+nous a rendu de grands services.</p>
+
+<p>--Il aimait l'arm&eacute;e, soupira madame de Bonmont.</p>
+
+<p>--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a
+accoutum&eacute; par son faste le peuple &agrave; la monarchie.
+Apr&egrave;s lui, le Roi ne para&icirc;tra pas encombrant et ses
+&eacute;quipages ne sembleront pas ridicules.</p>
+
+<p>--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi
+ferait son entr&eacute;e &agrave; Paris dans un carrosse
+tra&icirc;n&eacute; par six chevaux blancs.</p>
+
+<p>--Un jour de l'&eacute;t&eacute; dernier, poursuivit M. de
+Terremondre, comme je passais par la rue Lafayette, je trouvai
+toutes les voitures arr&ecirc;t&eacute;es, des agents
+form&eacute;s &ccedil;a et l&agrave; en bouquets et des
+pi&eacute;tons plant&eacute;s en bordure sur le trottoir. Un
+brave homme, &agrave; qui je demandai ce que cela voulait dire,
+me r&eacute;pondit gravement qu'on attendait depuis une heure le
+Pr&eacute;sident, qui rentrait &agrave; l'Elys&eacute;e
+apr&egrave;s une visite &agrave; Saint-Denis. J'observai les
+badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
+tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet &agrave;
+la main, manquaient le train avec d&eacute;f&eacute;rence. Je fus
+heureux de constater que tous ces gens-l&agrave; se formaient
+docilement aux moeurs de la royaut&eacute;, et que le Parisien
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; recevoir son souverain.</p>
+
+<p>--La ville de Paris n'est plus du tout r&eacute;publicaine.
+Tout va bien, dit Joseph Lacrisse.</p>
+
+<p>--Tant mieux, dit madame de Bonmont.</p>
+
+<p>--Est-ce que votre p&egrave;re partage vos esp&eacute;rances?
+demanda M. de Gromance au jeune secr&eacute;taire de la Jeunesse
+royaliste.</p>
+
+<p>C'est que l'opinion de Ma&icirc;tre Lacrisse, avocat des
+congr&eacute;gations, n'&eacute;tait pas &agrave;
+m&eacute;priser. Ma&icirc;tre Lacrisse travaillait avec
+l'&eacute;tat-major et pr&eacute;parait le proc&egrave;s de
+Rennes. Il r&eacute;digeait les d&eacute;positions des
+g&eacute;n&eacute;raux et les leur faisait r&eacute;p&eacute;ter.
+C'&eacute;tait une des lumi&egrave;res nationalistes du barreau.
+Mais on le soup&ccedil;onnait de nourrir peu de confiance dans
+l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
+travaill&eacute; jadis pour le comte de Chambord et pour le comte
+de Paris. Il savait, par exp&eacute;rience, que la
+R&eacute;publique ne se laisse pas facilement mettre dehors et
+qu'elle n'est pas aussi bonne fille qu'elle en a l'air. Il se
+m&eacute;fiait du S&eacute;nat. Et, gagnant un peu d'argent au
+Palais, il se r&eacute;signait volontiers &agrave; vivre en
+France dans une monarchie sans roi. Il ne partageait point les
+esp&eacute;rances de son fils Joseph, mais il &eacute;tait trop
+indulgent pour bl&acirc;mer l'ardeur d'une jeunesse
+enthousiaste.</p>
+
+<p>--Mon p&egrave;re, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse, agit de
+son c&ocirc;t&eacute;. Moi, j'agis du mien. Nos efforts sont
+convergents.</p>
+
+<p>Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta &agrave;
+voix basse:</p>
+
+<p>--Nous ferons le coup pendant le proc&egrave;s de Rennes.</p>
+
+<p>--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une
+pi&eacute;t&eacute; sinc&egrave;re; car il est temps de sauver la
+France.</p>
+
+<p>Il faisait tr&egrave;s chaud. On mangea les glaces en silence.
+Puis la conversation reprit, faible et languissante, et se
+tra&icirc;na en propos intimes et en observations banales. Madame
+de Gromance et madame de Bonmont parl&egrave;rent toilette.</p>
+
+<p>--Il est question, pour cet hiver, de robes &agrave; la bonne
+femme, dit madame de Gromance qui regarda la baronne avec
+satisfaction en se la repr&eacute;sentant alourdie par une jupe
+bouffante.</p>
+
+<p>--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, o&ugrave; je suis
+all&eacute; aujourd'hui. Je suis all&eacute; au S&eacute;nat. Il
+n'y avait pas s&eacute;ance. Laprat-Teulet m'a fait visiter le
+palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
+biblioth&egrave;que. C'est un beau local.</p>
+
+<p>Et, ce qu'il ne disait point, dans l'h&eacute;micycle
+o&ugrave; devaient si&eacute;ger les pairs apr&egrave;s la
+restauration du Roi, il avait palp&eacute; les fauteuils de
+velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
+demand&eacute; &agrave; Laprat-Teulet o&ugrave; &eacute;tait la
+caisse. Cette visite au palais des pairs futurs avait
+ranim&eacute; ses convoitises. Il r&eacute;p&eacute;ta, dans la
+grande sinc&eacute;rit&eacute; de son coeur:</p>
+
+<p>--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il
+n'est que temps.</p>
+
+<p>Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il
+affecta une grande discr&eacute;tion. Il fallait l'en croire,
+tout &eacute;tait pr&ecirc;t. On serait sans doute oblig&eacute;
+de casser la gueule au pr&eacute;fet Worms-Clavelin et &agrave;
+deux ou trois autres dreyfusistes du d&eacute;partement. Et il
+ajouta, en avalant un quartier de p&ecirc;che dans du sucre:</p>
+
+<p>--Cela ira tout seul.</p>
+
+<p>Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir
+sa connaissance des affaires, donna des conseils et conta des
+histoires viennoises qui l'amusaient beaucoup.</p>
+
+<p>Puis, en mani&egrave;re de conclusion:</p>
+
+<p>--C'est tr&egrave;s bien, dit-il avec un infatigable accent
+allemand, c'est tr&egrave;s bien. Mais il faut reconna&icirc;tre
+que vous avez manqu&eacute; votre coup aux obs&egrave;ques du
+Pr&eacute;sident Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce que
+je suis votre ami. On doit la v&eacute;rit&eacute; aux amis. Ne
+commettez pas une seconde faute, parce que alors vous ne seriez
+plus suivis.</p>
+
+<p>Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps
+d'arriver &agrave; l'Op&eacute;ra avant la fin de la
+repr&eacute;sentation, il alluma un cigare et se leva de
+table.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse &eacute;tait discret par situation: il
+conspirait. Mais il aimait &agrave; faire montre de sa puissance
+et de son cr&eacute;dit. Il &ocirc;ta de sa poche un portefeuille
+de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, contre son coeur;
+il en tira une lettre qu'il tendit &agrave; madame de Bonmont, et
+dit en souriant:</p>
+
+<p>--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je
+porte tout sur moi.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et,
+rougissant d'&eacute;motion et de respect, la rendit, d'une main
+un peu tremblante, &agrave; Joseph Lacrisse. Et quand cette
+lettre auguste, rentr&eacute;e dans son &eacute;tui de maroquin
+bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secr&eacute;taire de
+la Jeunesse royaliste, la baronne &Eacute;lisabeth attacha sur
+cette poitrine un long regard mouill&eacute; de larmes et
+br&ucirc;l&eacute; de flammes. Le jeune Lacrisse lui parut
+soudain resplendissant d'une beaut&eacute;
+h&eacute;ro&iuml;que.</p>
+
+<p>L'humidit&eacute; et la fra&icirc;cheur de la nuit
+p&eacute;n&eacute;traient lentement les d&icirc;neurs
+attard&eacute;s sous les arbres du restaurant. Les lueurs
+ros&eacute;s, dans lesquelles brillaient les fleurs et les
+verres, s'&eacute;teignaient une &agrave; une sur les tables
+d&eacute;sert&eacute;es. A la demande de madame de Gromance et de
+la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de
+l'&eacute;tui la lettre du roi et la lut d'une voix
+&eacute;touff&eacute;e, mais distincte:</p>
+
+<p> Mon cher Joseph,</p>
+
+<p> Je suis tr&egrave;s heureux de l'entrain patriotique que nos
+amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a
+paru dans d'excellentes dispositions.</p>
+
+<p> A vous cordialement,</p>
+
+<p> PHILIPPE.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit
+le papier dans son portefeuille de maroquin bleu contre sa
+poitrine, sous l'oeillet blanc de sa boutonni&egrave;re.</p>
+
+<p>M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.</p>
+
+<p>--Tr&egrave;s bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai
+chef.</p>
+
+<p>--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a
+plaisir &agrave; ex&eacute;cuter les ordres d'un tel
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M.
+de Gromance. Le duc d'Orl&eacute;ans semble avoir re&ccedil;u de
+monsieur le comte de Chambord le secret du style
+&eacute;pistolaire... Vous n'ignorez point, mesdames, que le
+comte de Chambord &eacute;crivait les plus belles lettres du
+monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il
+excellait principalement dans la correspondance. On retrouve
+quelque chose de sa grande mani&egrave;re dans le billet que M.
+Lacrisse vient de nous lire. Et le duc d'Orl&eacute;ans a de plus
+l'entrain, la fougue de la jeunesse... Belle figure, ce jeune
+prince! belle figure martiale et bien fran&ccedil;aise! Il
+pla&icirc;t, il est s&eacute;duisant. On m'a affirm&eacute; qu'il
+&eacute;tait presque populaire dans les faubourgs sous le
+sobriquet de &laquo;Gamelle&raquo;.</p>
+
+<p>--Sa cause fait de grands progr&egrave;s dans les masses, dit
+Lacrisse. Les &eacute;pingles &agrave; l'effigie du Roi, que nous
+distribuons &agrave; profusion, commencent &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple
+a plus de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>M. de Gromance r&eacute;pondit d'un ton de bienveillance et
+d'autorit&eacute;:</p>
+
+<p>--Avec du z&egrave;le, de la prudence et des
+d&eacute;vouements tels que le v&ocirc;tre, monsieur Lacrisse,
+toutes les esp&eacute;rances sont permises. Et je suis s&ucirc;r
+que, pour r&eacute;ussir, vous n'aurez pas besoin de faire un
+grand nombre de victimes. Vos adversaires en foule viendront
+d'eux-m&ecirc;mes &agrave; vous.</p>
+
+<p>Sa profession de ralli&eacute; &agrave; la R&eacute;publique,
+sans lui interdire de former des voeux pour le
+r&eacute;tablissement de la monarchie, ne lui permettait pas
+d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que
+le jeune Lacrisse avait indiqu&eacute;s au dessert. M. de
+Gromance, qui allait aux bals de la pr&eacute;fecture et
+&eacute;tait en coquetterie avec madame Worms-Clavelin, avait
+gard&eacute; un silence de bon go&ucirc;t quand le jeune
+secr&eacute;taire du Comit&eacute; royaliste s'&eacute;tait
+expliqu&eacute; sur la n&eacute;cessit&eacute; de crever le
+pr&eacute;fet youpin; mais aucune convenance ne l'emp&ecirc;chait
+maintenant de louer comme elle le m&eacute;ritait la lettre du
+prince et de faire entendre qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t
+&agrave; tous les sacrifices pour le salut du pays.</p>
+
+<p>M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne
+go&ucirc;tait pas moins le style de Philippe. Mais il
+&eacute;tait si grand collectionneur de curiosit&eacute;s et si
+ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant tout &agrave;
+obtenir du jeune Lacrisse la lettre princi&egrave;re, soit par
+voie d'&eacute;change, soit par don gratuit ou sous couleur
+d'emprunt. Il s'&eacute;tait procur&eacute; par ces divers moyens
+des lettres de plusieurs personnages m&ecirc;l&eacute;s &agrave;
+l'affaire Dreyfus et il en avait form&eacute; un recueil
+int&eacute;ressant. Il songeait maintenant &agrave; faire le
+dossier du Complot, et &agrave; y introduire la lettre du prince,
+comme pi&egrave;ce capitale. Il concevait que ce serait
+difficile, et sa pens&eacute;e en &eacute;tait tout
+occup&eacute;e.</p>
+
+<p>--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir
+&agrave; Neuilly, o&ugrave; je suis pour quelques jours encore.
+Je vous montrerai des pi&egrave;ces assez curieuses. Et nous
+reparlerons de cette lettre.</p>
+
+<p>Madame de Gromance avait &eacute;cout&eacute; avec toute
+l'attention convenable le billet du Roi. Elle &eacute;tait du
+monde. Elle avait trop d'usage pour ne pas savoir ce qu'on doit
+aux princes. Elle avait inclin&eacute; la t&ecirc;te &agrave; la
+parole de Philippe, comme elle e&ucirc;t fait la
+r&eacute;v&eacute;rence au couvert du Roi si elle avait eu
+l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait d'enthousiasme,
+et elle n'avait pas le sentiment de la v&eacute;n&eacute;ration.
+Et puis elle savait pr&eacute;cis&eacute;ment ce que c'est qu'un
+prince. Elle avait vu d'aussi pr&egrave;s que possible un parent
+du duc. &Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; dans une maison
+discr&egrave;te du quartier des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, un
+apr&egrave;s-midi. On s'&eacute;tait dit tout ce qu'on avait
+&agrave; se dire, et ce jour n'avait point eu de lendemain.
+Monseigneur avait &eacute;t&eacute; convenable, sans
+magnificence. Assur&eacute;ment, elle se sentait honor&eacute;e
+mais elle n'avait pas le sentiment que cet honneur f&ucirc;t
+tr&egrave;s particulier ni tr&egrave;s extraordinaire. Elle
+estimait les princes; elle les aimait &agrave; l'occasion; elle
+n'en r&ecirc;vait pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au
+petit Lacrisse, la sympathie qu'elle &eacute;prouvait pour lui
+n'avait rien d'ardent ni de tumultueux. Elle comprenait, elle
+approuvait ce petit jeune homme blond, un peu gr&ecirc;le, assez
+gentil, qui n'&eacute;tait pas riche et qui se donnait du mal
+pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. Elle aussi
+savait par exp&eacute;rience que la grande vie n'est pas facile
+&agrave; mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils
+travaillaient tous deux dans la haute soci&eacute;t&eacute;.
+C'&eacute;tait un motif de bonne entente. S'entr'aider &agrave;
+l'occasion, fort bien! Mais voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes
+meilleurs souhaits. Que les impressions de la baronne Jules
+&eacute;taient plus chevaleresques et plus tendres! La douce
+Viennoise s'int&eacute;ressait de tout son coeur &agrave; cet
+&eacute;l&eacute;gant complot, dont l'oeillet blanc &eacute;tait
+l'embl&egrave;me. Justement, elle adorait les fleurs! &Ecirc;tre
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; une conspiration de gentilshommes en
+faveur du Roi, c'&eacute;tait pour elle entrer et plonger dans la
+vieille noblesse fran&ccedil;aise, p&eacute;n&eacute;trer dans
+les salons les plus aristocratiques et bient&ocirc;t,
+peut-&ecirc;tre, aller &agrave; la Cour. Elle &eacute;tait
+&eacute;mue, ravie, troubl&eacute;e. Moins ambitieuse encore que
+tendre, ce qu'elle trouvait &agrave; cette lettre du Prince, dans
+la sinc&eacute;rit&eacute; de son coeur ais&eacute;ment ouvert,
+ce qu'elle trouvait &agrave; cette lettre, c'&eacute;tait de la
+po&eacute;sie. Et l'innocente femme le dit comme elle le
+pensait:</p>
+
+<p>--Monsieur Lacrisse, cette lettre est po&eacute;tique.</p>
+
+<p>--C'est vrai, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse. Et ils
+&eacute;chang&egrave;rent un long regard.</p>
+
+<p>Nulle parole m&eacute;morable ne fut dite apr&egrave;s
+celle-l&agrave;, en cette nuit d'&eacute;t&eacute;, devant les
+fleurs et les bougies qui couvraient la petite table du
+restaurant.</p>
+
+<p>L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'&eacute;tant
+lev&eacute;e, la baronne re&ccedil;ut de M. Joseph Lacrisse son
+manteau sur ses abondantes &eacute;paules, elle tendit la main
+&agrave; M. de Terremondre, qui prenait cong&eacute;. Il allait
+&agrave; pied &agrave; Neuilly, o&ugrave; il avait son logis de
+passage.</p>
+
+<p>--C'est tout pr&egrave;s, &agrave; cinq cents pas d'ici. Je
+suis s&ucirc;r, madame, que vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai
+d&eacute;couvert &agrave; Saint-James un reste de vieux parc avec
+un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. Il faut que je
+vous montre cela, un jour.</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave; sa longue forme robuste
+s'enfon&ccedil;ait dans l'all&eacute;e bleuie par la lune.</p>
+
+<p>La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire
+chez eux dans sa voiture, une voiture de cercle, que son
+fr&egrave;re Wallstein lui avait envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.</p>
+
+<p>Mais les Gromance avaient de la discr&eacute;tion. Ils
+appel&egrave;rent un fiacre arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la
+grille du restaurant et s'y gliss&egrave;rent si vite que la
+baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph
+Lacrisse devant la porti&egrave;re ouverte de sa voiture.</p>
+
+<p>--Voulez-vous que je vous emm&egrave;ne, monsieur
+Lacrisse?</p>
+
+<p>--Je crains de vous g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>--Nullement. O&ugrave; voulez-vous que je vous
+d&eacute;pose?</p>
+
+<p>--A l'&Eacute;toile.</p>
+
+<p>Ils s'engag&egrave;rent sur la route bleue, bord&eacute;e de
+noir feuillage, dans la nuit silencieuse.... Et la course
+s'accomplit.</p>
+
+<p>La voiture s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;e, la baronne, de
+la voix qu'on a en sortant d'un r&ecirc;ve, demanda:</p>
+
+<p>--O&ugrave; sommes-nous?</p>
+
+<p>--A l'&Eacute;toile, h&eacute;las! r&eacute;pondit Joseph
+Lacrisse.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule
+sur l'avenue Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc
+d&eacute;chir&eacute; entre ses doigts nus, les paupi&egrave;res
+mi-closes et les l&egrave;vres entr'ouvertes, frissonnait encore
+de cette ardente et douce &eacute;treinte, qui, rapprochant de sa
+poitrine la lettre royale, venait de m&ecirc;ler pour elle
+&agrave; la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait
+conscience que cette lettre communiquait &agrave; son aventure
+intime une grandeur nationale et la majest&eacute; de l'histoire
+de France.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XI</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans une maison de la rue de Berri, au fond de
+la cour, un petit entresol, qui recevait un jour triste comme les
+pierres le long desquelles il descendait p&eacute;niblement. Le
+fils du duc Jean, Henri de Br&eacute;c&eacute;, pr&eacute;sident
+du Comit&eacute; ex&eacute;cutif, assis &agrave; son bureau,
+devant une feuille de papier blanc, faisait d'un
+p&acirc;t&eacute; d'encre un ballon, en y ajoutant un filet, des
+cordages et une nacelle. Derri&egrave;re lui, sur le mur, une
+grande photographie &eacute;tait accroch&eacute;e o&ugrave; le
+Prince apparaissait tr&egrave;s mou, dans sa solennit&eacute;
+vulgaire et sa jeunesse &eacute;paisse. Des drapeaux aux trois
+couleurs, fleurdelis&eacute;s, entouraient cette image. Aux
+angles de la pi&egrave;ce se d&eacute;ployaient des
+banni&egrave;res sur lesquelles des dames vend&eacute;ennes et
+des dames bretonnes avaient brod&eacute; des lis d'or et des
+devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
+cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: &laquo;
+Vive l'arm&eacute;e!&raquo; Au-dessous, piqu&eacute;e avec des
+&eacute;pingles, une caricature de Joseph Reinach en gorille. Un
+cartonnier et un coffre-fort composaient, avec un canap&eacute;,
+quatre chaises et le bureau de bois noir, tout le meuble de cette
+pi&egrave;ce &agrave; la fois intime et administrative. Des
+brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des
+murs. Debout contre la chemin&eacute;e, Joseph Lacrisse,
+secr&eacute;taire du Comit&eacute; d&eacute;partemental de la
+Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la liste des
+affili&eacute;s. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
+front pliss&eacute;, Henri L&eacute;on, vice-pr&eacute;sident des
+Comit&eacute;s royalistes du Sud-Ouest, d&eacute;veloppait ses
+id&eacute;es. Il passait pour impertinent et chagrin, grand
+broyeur de noir. Mais ses capacit&eacute;s
+h&eacute;r&eacute;ditaires en finance le rendaient
+pr&eacute;cieux &agrave; ses associ&eacute;s. Il &eacute;tait
+fils de ce L&eacute;on-L&eacute;on, banquier des Bourbons
+d'Espagne, ruin&eacute; au crack de l'<i>Union
+G&eacute;n&eacute;rale</i>.</p>
+
+<p>--&Ccedil;a se resserre, vous avez beau dire, &ccedil;a se
+resserre. Je le sens. De jour en jour, le cercle se
+r&eacute;tr&eacute;cit autour de nous. Avec M&eacute;line nous
+avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous &eacute;tions
+&agrave; l'aise, libres de nos mouvements.</p>
+
+<p>Il &eacute;carta les coudes et joua des bras, comme pour
+donner une id&eacute;e de la facilit&eacute; qu'on avait &agrave;
+se mouvoir dans ces temps heureux, qui n'&eacute;taient plus. Et
+il poursuivit:</p>
+
+<p>--Avec M&eacute;line, nous avions tout. Nous les royalistes,
+nous avions le gouvernement, l'arm&eacute;e, la magistrature,
+l'administration, la police.</p>
+
+<p>--Nous avons tout cela encore, dit Henri de
+Br&eacute;c&eacute;. Et l'opinion est plus que jamais avec nous
+depuis que le gouvernement est impopulaire.</p>
+
+<p>--Ce n'est plus la m&ecirc;me chose. Avec M&eacute;line nous
+&eacute;tions officieux, nous &eacute;tions gouvernementaux, nous
+&eacute;tions conservateurs. C'&eacute;tait une situation
+admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
+Fran&ccedil;ais, pris en masse, est conservateur. Il est
+casanier. Les d&eacute;m&eacute;nagements l'effraient.
+M&eacute;line nous avait rendu ce service immense de nous donner
+l'air rassurant, de nous faire b&eacute;nins, b&eacute;nins,
+aussi b&eacute;nins que lui. Il disait que c'&eacute;tait nous
+les r&eacute;publicains, et les populations le croyaient. A voir
+sa mine, on ne pouvait pas le soup&ccedil;onner de plaisanter. Il
+nous avait fait accepter par l'opinion. Le service n'est pas
+mince!</p>
+
+<p>--M&eacute;line, c'&eacute;tait un honn&ecirc;te homme!
+soupira Henri de Br&eacute;c&eacute;. Il faut lui rendre cette
+justice.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait un patriote! dit Joseph Lacrisse.</p>
+
+<p>--Avec ce ministre, poursuivit Henri L&eacute;on, nous avions
+tout, nous &eacute;tions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions
+m&ecirc;me pas besoin de nous cacher. Nous n'&eacute;tions pas en
+dehors de la R&eacute;publique; nous &eacute;tions au-dessus.
+Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. Nous
+&eacute;tions tout le monde, nous &eacute;tions la France! Je ne
+suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconna&icirc;tre
+que la R&eacute;publique est quelquefois bonne fille. Sous
+M&eacute;line, la police &eacute;tait exquise, elle &eacute;tait
+suave. Je n'exag&egrave;re pas, elle &eacute;tait suave. A une
+manifestation royaliste, que vous aviez tr&egrave;s gentiment
+organis&eacute;e, Br&eacute;c&eacute;, j'ai cri&eacute;
+&laquo;Vive la police!&raquo; &agrave; m'&eacute;gosiller.
+C'&eacute;tait de bon coeur. Les sergots assommaient les
+r&eacute;publicains avec entrain!... G&eacute;rault-Richard
+&eacute;tait fichu au bloc pour avoir cri&eacute;: &laquo;Vive la
+R&eacute;publique!&raquo; M&eacute;line nous faisait la vie trop
+douce. Une nourrice, quoi! Il nous ber&ccedil;ait, il nous a
+endormis. Mais oui! Le g&eacute;n&eacute;ral Decuir
+lui-m&ecirc;me disait: &laquo;Du moment que nous avons tout ce
+que nous pouvons d&eacute;sirer, pourquoi essayer de chambarder
+la boutique, au risque d'&eacute;coper salement?&raquo; O temps
+heureux! M&eacute;line menait la ronde. Nationalistes,
+monarchistes, antis&eacute;mites, pl&eacute;biscitaires, nous
+dansions en choeur &agrave; son violon villageois.</p>
+
+<p>&raquo;Tous ruraux, tous fortun&eacute;s! Sous Dupuy
+d&eacute;j&agrave;, j'&eacute;tais moins content; avec lui,
+c'&eacute;tait moins franc. On &eacute;tait moins tranquille.
+Bien s&ucirc;r qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce
+n'&eacute;tait pas un vrai ami. Ce n'&eacute;tait plus le bon
+m&eacute;n&eacute;trier de village qui menait la noce.
+C'&eacute;tait un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et
+l'on allait cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-l&agrave;, et
+l'on risquait de verser. Il avait la main dure. Vous me direz que
+c'&eacute;tait un faux maladroit. Mais la fausse maladresse
+ressemble &eacute;norm&eacute;ment &agrave; la vraie. Et puis il
+ne savait pas o&ugrave; il voulait aller. On en voit comme
+&ccedil;a, des collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui
+vous roulent ind&eacute;finiment dans des chemins impossibles en
+clignant de l'oeil d'un air malin. C'est &eacute;nervant!</p>
+
+<p>--Je ne d&eacute;fends pas Dupuy, dit Henri de
+Br&eacute;c&eacute;.</p>
+
+<p>--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'&eacute;tudie, je le
+classe. Je ne le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne
+l'oublions pas. Sans lui, nous serions tous coffr&eacute;s
+&agrave; l'heure qu'il est. Parfaitement, pendant les
+fun&eacute;railles de Faure, au grand jour de l'action
+parall&egrave;le, sans lui, apr&egrave;s avoir rat&eacute; le
+coup du catafalque, nous &eacute;tions frits, mes petits
+agneaux.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas nous qu'il voulait m&eacute;nager, dit Joseph
+Lacrisse, le nez dans son registre.</p>
+
+<p>--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien
+faire, qu'il y avait des g&eacute;n&eacute;raux l&agrave; dedans,
+que c'&eacute;tait trop gros. N&eacute;anmoins nous lui devons
+une fameuse chandelle.</p>
+
+<p>--Bah! dit Henri de Br&eacute;c&eacute;, nous aurions
+&eacute;t&eacute; acquitt&eacute;s, comme
+D&eacute;roul&egrave;de.</p>
+
+<p>--C'est possible, mais il nous a laiss&eacute;s nous refaire
+bien tranquillement apr&egrave;s la d&eacute;bandade des
+obs&egrave;ques, et je lui en suis reconnaissant, je l'avoue.
+D'un autre c&ocirc;t&eacute;, sans m&eacute;chancet&eacute;, sans
+le vouloir, peut-&ecirc;tre, il nous a fait beaucoup de tort.
+Tout d'un coup, au moment o&ugrave; l'on s'y attendait le moins,
+ce gros homme avait l'air de se f&acirc;cher tout rouge contre
+nous. Il faisait mine de d&eacute;fendre la R&eacute;publique. Sa
+position le voulait, je le sais bien. Ce n'&eacute;tait pas
+s&eacute;rieux. Mais &ccedil;a faisait mauvais effet. Je
+m'&eacute;puise &agrave; vous le dire: ce pays est conservateur.
+Dupuy, lui, ne disait pas, comme M&eacute;line, que
+c'&eacute;tait nous les conservateurs, que c'&eacute;tait nous
+les r&eacute;publicains. D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne
+l'aurait pas cru. On ne le croyait jamais. Sous son
+minist&egrave;re, nous avons perdu quelque chose de notre
+autorit&eacute; sur le pays. Nous avons cess&eacute; d'&ecirc;tre
+du gouvernement. Nous avons cess&eacute; d'&ecirc;tre rassurants.
+Nous avons commenc&eacute; &agrave; inqui&eacute;ter les
+r&eacute;publicains de profession. C'&eacute;tait honorable, mais
+c'&eacute;tait dangereux. Nos affaires &eacute;taient moins
+bonnes sous Dupuy que sous M&eacute;line; elles sont moins bonnes
+sous Waldeck-Rousseau qu'elles n'&eacute;taient sous Dupuy.
+Voil&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, l'am&egrave;re
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>--&Eacute;videmment, r&eacute;pliqua Henri de
+Br&eacute;c&eacute; en tirant sa moustache, &eacute;videmment le
+minist&egrave;re Waldeck-Millerand est anim&eacute; des pires
+intentions; mais, je vous le r&eacute;p&egrave;te, il est
+impopulaire, il ne durera pas.</p>
+
+<p>--Il est impopulaire, reprit Henri L&eacute;on, mais
+&ecirc;tes-vous s&ucirc;r qu'il ne durera pas assez longtemps
+pour nous faire du mal? Les gouvernements impopulaires durent
+autant que les autres. D'abord il n'y a pas de gouvernements
+populaires. Gouverner, c'est m&eacute;contenter. Nous sommes
+entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des b&ecirc;tises
+expr&egrave;s. Est-ce que vous croyez que nous serons populaires,
+nous, quand nous serons le gouvernement? Croyez-vous,
+Br&eacute;c&eacute;, que les populations pleureront
+d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de
+chambellan, une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous
+que vous serez acclam&eacute; dans les faubourgs, un jour de
+gr&egrave;ve, quand vous serez pr&eacute;fet de police?
+Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
+t&ecirc;te d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas
+nous-m&ecirc;mes. Nous disons que le minist&egrave;re Waldeck est
+compos&eacute; d'idiots. Nous avons raison de le dire; nous
+aurions tort de le croire.</p>
+
+<p>--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la
+faiblesse du gouvernement, qui ne sera pas ob&eacute;i.</p>
+
+<p>--Il y a belle lurette, dit Henri L&eacute;on, que nous
+n'avons que des gouvernements faibles. Ils nous ont tous
+battus.</p>
+
+<p>--Le minist&egrave;re Waldeck n'a pas un commissaire de police
+&agrave; sa disposition, r&eacute;pliqua Joseph Lacrisse, pas un
+seul!</p>
+
+<p>--Tant mieux! dit Henri L&eacute;on, car il suffirait d'un
+pour &ecirc;tre coffr&eacute;s tous les trois. Je vous le dis, le
+cercle se resserre. M&eacute;ditez cette parole d'un philosophe;
+elle en vaut la peine: &laquo;Les r&eacute;publicains gouvernent
+mal, mais ils se d&eacute;fendent bien.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Henri de Br&eacute;c&eacute;, pench&eacute; sur son
+bureau, transformait un second p&acirc;t&eacute; d'encre en
+col&eacute;opt&egrave;re par l'adjonction d'une t&ecirc;te, de
+deux antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur
+son oeuvre, leva la t&ecirc;te et dit:--Nous avons encore de
+belles cartes dans notre jeu, l'arm&eacute;e, le
+clerg&eacute;....</p>
+
+<p>Henri L&eacute;on l'interrompit:</p>
+
+<p>--L'arm&eacute;e, le clerg&eacute;, la magistrature, la
+bourgeoisie, les gar&ccedil;ons bouchers, tout le train de
+plaisir de la R&eacute;publique, quoi!... Cependant le train
+roule, et il roulera jusqu'&agrave; ce que le m&eacute;canicien
+arr&ecirc;te la machine.</p>
+
+<p>--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le
+pr&eacute;sident Faure!....</p>
+
+<p>--F&eacute;lix Faure, reprit Henri L&eacute;on, s'&eacute;tait
+mis avec nous par vanit&eacute;. Il &eacute;tait nationaliste
+pour chasser chez les Br&eacute;c&eacute;. Mais il se serait
+retourn&eacute; contre nous d&egrave;s qu'il nous aurait vus sur
+le point de r&eacute;ussir. Ce n'&eacute;tait pas son
+int&eacute;r&ecirc;t de r&eacute;tablir la monarchie. Dame!
+qu'est-ce que la monarchie lui aurait donn&eacute;? Nous ne
+pouvions pourtant pas lui offrir l'&eacute;p&eacute;e de
+conn&eacute;table. Regrettons-le; il aimait l'arm&eacute;e;
+pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et
+puis il n'&eacute;tait pas le m&eacute;canicien. Loubet non plus
+n'est pas le m&eacute;canicien. Le Pr&eacute;sident de la
+R&eacute;publique, quel qu'il soit, n'est pas ma&icirc;tre de la
+machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
+train de la R&eacute;publique est conduit par un
+m&eacute;canicien fant&ocirc;me. On ne le voit pas, et la
+locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.</p>
+
+<p>&raquo;Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri
+L&eacute;on. Il y a la veulerie g&eacute;n&eacute;rale. Je veux
+vous rapporter &agrave; ce sujet une parole profonde du citoyen
+Bissolo. C'&eacute;tait quand nous organisions, avec les
+antis&eacute;mites, des manifestations spontan&eacute;es contre
+Loubet. Nos bandes traversaient les boulevards en criant:
+&laquo;Panama! d&eacute;mission! Vive l'arm&eacute;e!&raquo;
+C'&eacute;tait superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
+g&eacute;n&eacute;ral Decuir tenaient la t&ecirc;te, huit reflets
+au chapeau, un oeillet blanc &agrave; la boutonni&egrave;re,
+&agrave; la main une badine &agrave; pomme d'or. Et les meilleurs
+camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les choisir.
+Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient &eacute;t&eacute;
+bien f&acirc;ch&eacute;s de manquer une telle f&ecirc;te. Aussi
+quelles gueules, et quels poings, et quels gourdins!</p>
+
+<p>&raquo;Une contre-manifestation ne tardait pas &agrave; se
+produire. Des bandes moins nombreuses et moins brillantes que les
+n&ocirc;tres, aguerries cependant et r&eacute;solues,
+s'avan&ccedil;aient &agrave; l'encontre de nous, aux cris de
+&laquo;Vive la R&eacute;publique! A bas la calotte!&raquo;
+Parfois, du milieu de nos adversaires, un cri de &laquo;Vive
+Loubet!&raquo; s'&eacute;levait, tout surpris lui-m&ecirc;me de
+traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
+d'expirer, la col&egrave;re des sergots, qui formaient
+pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cette heure un barrage sur le
+boulevard. Tel un aust&egrave;re galon de laine noire au bord
+d'un tapis bariol&eacute;. Mais bient&ocirc;t cette bordure,
+anim&eacute;e d'un mouvement propre, se pr&eacute;cipitait sur le
+front de la contre-manifestation, dont cependant une autre bande
+d'agents travaillait les derri&egrave;res. Ainsi la police avait
+bient&ocirc;t fait de mettre en pi&egrave;ces les partisans de M.
+Loubet et d'en tra&icirc;ner les d&eacute;bris
+m&eacute;connaissables dans les profondeurs insidieuses de la
+mairie Drouot. C'&eacute;tait l'ordre de ces jours
+troubl&eacute;s. M. Loubet ignorait-il, &agrave;
+l'&Eacute;lys&eacute;e, les proc&eacute;d&eacute;s mis en usage
+par sa police pour faire respecter sur le boulevard le chef de
+l'&Eacute;tat? ou, les connaissant, n'y pouvait-il, n'y
+voulait-il rien changer?</p>
+
+<p>Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularit&eacute;
+elle-m&ecirc;me, bien que solide et pleine, se dissipait,
+s'&eacute;vanouissait presque, dans l'agr&eacute;able et
+singulier spectacle offert, chaque soir, &agrave; un peuple
+spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait
+effrayant; il aurait du g&eacute;nie, et je ne serais plus
+s&ucirc;r de coucher cet hiver &agrave; l'&Eacute;lys&eacute;e,
+devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je crois
+que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
+rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
+spontan&eacute;ment et sur la seule impulsion de leur bon coeur,
+parvinrent, en rendant la r&eacute;pression sympathique, &agrave;
+r&eacute;pandre sur l'av&egrave;nement du Pr&eacute;sident un peu
+de cette joie populaire qui y manquait tout &agrave; fait. En
+cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
+bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; voir grandir le
+m&eacute;contentement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&raquo;Quoi qu'il en soit, une nuit, une des derni&egrave;res
+de cette grande semaine, tandis que la manoeuvre attendue
+s'ex&eacute;cutait de point en point, alors que la
+contre-manifestation se trouvait prise en t&ecirc;te et en queue
+par les agents et en flanc par nous-m&ecirc;mes, je vis le
+citoyen Bissolo se d&eacute;tacher du front menac&eacute; des
+&eacute;lys&eacute;ens et, par grandes enjamb&eacute;es, avec un
+furieux tortillement de son petit corps, gagner l'angle de la rue
+Drouot o&ugrave; je me tenais avec une douzaine de camelots qui
+criaient sous mes ordres: &laquo;Panama! d&eacute;mission!&raquo;
+Un petit coin bien tranquille! Je battais la mesure et mes hommes
+d&eacute;tachaient les syllabes &laquo;Pa-na-ma&raquo;.
+C'&eacute;tait vraiment fait avec go&ucirc;t. Bissolo se blottit
+entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il n'avait
+pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous nous
+trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
+&agrave; l'entr&eacute;e, &agrave; la sortie de toutes les
+r&eacute;unions, en t&ecirc;te de tous les cort&egrave;ges. Nous
+avions &eacute;chang&eacute; toutes les injures politiques:
+&laquo;Calotin, vendu, faussaire, tra&icirc;tre, assassin,
+sans-patrie!&raquo; &Ccedil;a lie, &ccedil;a cr&eacute;e une
+sympathie. Et puis j'&eacute;tais content de voir un socialiste,
+presque un libertaire, prot&eacute;ger Loubet, qui est
+plut&ocirc;t un mod&eacute;r&eacute; dans son genre. Je me
+disais: &laquo;Il doit &ecirc;tre agac&eacute;, le
+Pr&eacute;sident, d'&ecirc;tre acclam&eacute; par Bissolo, un
+nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les r&eacute;unions
+publiques r&eacute;clame la nationalisation du capital. Il
+aimerait mieux, ce bourgeois, &ecirc;tre soutenu par un bourgeois
+comme moi. Mais il peut se fouiller. Panama! Panama!
+d&eacute;mission! d&eacute;mission! Vive l'arm&eacute;e! A bas
+les juifs! Vive le Roi!&raquo; Tout cela fit que je re&ccedil;us
+Bissolo avec courtoisie. Je n'aurais eu qu'&agrave; dire:
+&laquo;Tiens! voil&agrave; Bissolo!&raquo; pour le faire
+&eacute;chapper imm&eacute;diatement par mes douze camelots. Mais
+ce n'&eacute;tait pas utile. Je ne dis rien. Nous &eacute;tions
+bien calmes, l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, et nous
+regardions le d&eacute;fil&eacute; des prisonniers loubettistes,
+qui &eacute;taient men&eacute;s sans douceur au poste de la rue
+Drouot. Pour la plupart, ayant &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;alablement assomm&eacute;s, ils tra&icirc;naient aux
+bras des agents comme des bonshommes d'&eacute;toupe. Il se
+trouvait dans le nombre un d&eacute;put&eacute; socialiste,
+tr&egrave;s bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
+manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: &laquo;maman!
+maman!...&raquo; un r&eacute;dacteur d'un journal incolore, les
+yeux poch&eacute;s; son nez, une fontaine lumineuse. Et allez
+donc! la Marseillaise! Qu'un sang impur.... J'en remarquai
+surtout un, qui &eacute;tait bien plus respectable et bien plus
+calamiteux que les autres. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de
+professeur, homme d'&acirc;ge et grave. &Eacute;videmment, il
+avait voulu s'expliquer; il s'&eacute;tait efforc&eacute; de
+faire entendre aux flics des paroles subtiles et persuasives.
+Sans quoi, on n'aurait pas compris que ceux-ci lui labourassent
+les reins, comme ils faisaient, des clous de leurs souliers, et
+abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et comme il
+&eacute;tait tr&egrave;s long, tr&egrave;s mince, faible et de
+peu de poids, il sautillait sous les coups d'une fa&ccedil;on
+tout &agrave; fait ridicule, et il montrait une tendance comique
+&agrave; s'&eacute;chapper en hauteur. Sa t&ecirc;te nue
+&eacute;tait lamentable. Il avait cet air de submerg&eacute; que
+prennent les myopes quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage
+exprimait la d&eacute;tresse infinie d'un &ecirc;tre qui n'a plus
+de contact avec le monde ext&eacute;rieur que par des poignes
+solides et des semelles ferr&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen
+Bissolo, bien qu'en territoire ennemi, ne put s'emp&ecirc;cher de
+soupirer et de dire:</p>
+
+<p>&raquo;--C'est tout de m&ecirc;me dr&ocirc;le que des
+r&eacute;publicains soient trait&eacute;s de cette
+mani&egrave;re-l&agrave; dans une r&eacute;publique.</p>
+
+<p>&raquo;Je r&eacute;pondis poliment qu'en effet c'&eacute;tait
+assez joyeux.</p>
+
+<p>&raquo;--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce
+n'est pas joyeux. C'est triste. Mais ce n'est pas l&agrave; le
+vrai malheur. Le vrai malheur, je vais vous le dire, c'est
+l'avachissement public.</p>
+
+<p>&raquo;Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui
+nous honorait tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et
+il est vrai qu'elle me sembla molle et sans &eacute;nergie. De
+son &eacute;paisseur jaillissait de temps &agrave; autre, comme
+un p&eacute;tard lanc&eacute; par un enfant, un cri d' &laquo;A
+bas Loubet! A bas les voleurs! &agrave; bas les juifs! vive
+l'arm&eacute;e!&raquo;; il s'en d&eacute;gageait une sympathie
+assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
+d'&eacute;lectricit&eacute;, rien qui annon&ccedil;&acirc;t
+l'orage. Et le citoyen Bissolo poursuivit avec une
+m&eacute;lancolie philosophique:</p>
+
+<p>&raquo;--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public.
+Nous, les r&eacute;publicains, nous les socialistes et les
+libertaires, nous en souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les
+monarchistes et les c&eacute;sariens, vous en souffrirez demain.
+Et vous saurez &agrave; votre tour qu'il n'est pas facile de
+faire boire un &acirc;ne qui n'a pas soif. On arr&ecirc;te les
+r&eacute;publicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
+des royalistes d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s, personne ne
+bougera non plus. Vous pouvez y compter, la foule ne se
+grouillera pas pour vous d&eacute;livrer, vous, monsieur Henri
+L&eacute;on, et, votre ami M. D&eacute;roul&egrave;de.</p>
+
+<p>&raquo;--Je vous avoue qu'&agrave; la lueur de ces paroles, je
+crus entrevoir la profondeur lugubre de l'avenir. Je
+r&eacute;pondis n&eacute;anmoins avec quelque ostentation:</p>
+
+<p>&raquo;--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et
+nous cette diff&eacute;rence que vous &ecirc;tes pour la foule un
+tas de vendus et de sans-patrie, et que nous, les monarchistes et
+les nationalistes, nous jouissons de l'estime publique, nous
+sommes populaires.</p>
+
+<p>&raquo;A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien
+agr&eacute;ablement et dit:</p>
+
+<p>&raquo;--La monture est l&agrave;, monseigneur; vous n'avez
+qu'&agrave; l'enfourcher. Mais quand vous serez dessus elle se
+couchera tranquillement au bord du chemin et vous fichera par
+terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je vous en avertis.
+Auquel de ses cavaliers, s'il vous pla&icirc;t, la
+popularit&eacute; n'a-t-elle pas cass&eacute; les reins? La foule
+a-t-elle jamais pu porter le moindre secours &agrave; ses idoles
+en p&eacute;ril? Vous n'&ecirc;tes pas aussi populaires que vous
+dites, messieurs les nationalistes, et votre pr&eacute;tendant
+Gamelle n'est gu&egrave;re connu du public. Mais si jamais la
+foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous
+d&eacute;couvrirez bient&ocirc;t l'&eacute;normit&eacute; de son
+impuissance et de sa l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Je ne pus me retenir de reprocher
+s&eacute;v&egrave;rement au citoyen Bissolo de calomnier la foule
+fran&ccedil;aise. Il me r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait
+sociologue, qu'il faisait du socialisme &agrave; base
+scientifique, qu'il poss&eacute;dait dans une petite bo&icirc;te
+une collection de faits exactement class&eacute;s, qui lui
+permettaient d'op&eacute;rer la r&eacute;volution
+m&eacute;thodique. Et il ajouta:</p>
+
+<p>&raquo;--C'est la science, et non le peuple, en qui est la
+souverainet&eacute;. Une b&ecirc;tise
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e par trente-six millions de bouches
+ne cesse pas d'&ecirc;tre une b&ecirc;tise. Les majorit&eacute;s
+ont montr&eacute; le plus souvent une aptitude sup&eacute;rieure
+&agrave; la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se
+multiplie avec le nombre des individus. Les foules sont toujours
+inertes. Elles n'ont un peu de force qu'au moment o&ugrave; elles
+cr&egrave;vent de faim. Je suis en &eacute;tat de vous prouver
+que le matin du 10 ao&ucirc;t 1792 le peuple de Paris
+&eacute;tait encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans
+les r&eacute;unions publiques et j'y ai attrap&eacute; pas mal de
+horions. L'&eacute;ducation du peuple est &agrave; peine
+commenc&eacute;e, voil&agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Dans la
+cervelle d'un ouvrier, &agrave; la place o&ugrave; les bourgeois
+logent leurs pr&eacute;jug&eacute;s ineptes et cruels, il y a un
+grand trou. C'est &agrave; combler. On y arrivera. Ce sera long.
+En attendant, il vaut mieux avoir la t&ecirc;te vide que pleine
+de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, tout cela
+est dans ma bo&icirc;te. Tout cela est conforme aux lois de
+l'&eacute;volution.... C'est &eacute;gal, la veulerie
+g&eacute;n&eacute;rale me d&eacute;go&ucirc;te. Et &agrave; votre
+place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
+d&eacute;fenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous,
+sont-ils assez g&eacute;latineux!</p>
+
+<p>&raquo;Il dit, allongea les bras, hurla furieusement:
+&laquo;Vive la Sociale!&raquo; plongea t&ecirc;te basse dans la
+foule &eacute;norme et disparut sous la houle.&raquo;</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long
+r&eacute;cit, demanda si le citoyen Bissolo n'&eacute;tait pas
+une simple brute.</p>
+
+<p>--C'est au contraire un homme d'esprit, r&eacute;pondit Henri
+L&eacute;on, et qu'on voudrait avoir pour voisin de campagne,
+comme disait Bismarck en parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que
+trop raison de dire qu'on ne fait pas boire un &acirc;ne qui n'a
+pas soif.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XII</p>
+
+<p>Madame de Bonmont concevait l'amour comme un ab&icirc;me
+heureux. Apr&egrave;s ce d&icirc;ner de Madrid, ennobli par la
+lecture d'une lettre royale, au retour &eacute;mu du Bois, dans
+la voiture chaude encore d'une &eacute;treinte historique, elle
+avait dit &agrave; Joseph Lacrisse: &laquo;Ce sera pour
+toujours!&raquo; et cette parole, qui semblera vaine, si l'on
+consid&egrave;re l'instabilit&eacute; des &eacute;l&eacute;ments
+qui servent de substance aux &eacute;motions amoureuses, n'en
+t&eacute;moignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un
+go&ucirc;t distingu&eacute; pour l'infini.
+&laquo;Parfaitement!&raquo; avait r&eacute;pondu Joseph
+Lacrisse.</p>
+
+<p>Deux semaines s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis
+cette nuit g&eacute;n&eacute;reuse, deux semaines durant
+lesquelles le secr&eacute;taire du Comit&eacute;
+d&eacute;partemental de la Jeunesse royaliste avait
+partag&eacute; son temps entre les soins du complot et ceux de
+son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage couvert
+d'une voilette de dentelle blanche, &eacute;tait venue, &agrave;
+l'heure dite, dans le petit premier d'une discr&egrave;te maison
+de la rue Lord-Byron; trois pi&egrave;ces qu'elle avait
+am&eacute;nag&eacute;es elle-m&ecirc;me avec toutes les
+d&eacute;licatesses du coeur et fait tendre de ce bise*
+c&eacute;leste dont s'enveloppaient nagu&egrave;re ses amours
+oubli&eacute;es avec Raoul Marcien. Elle y avait trouv&eacute;
+Joseph Lacrisse correct, fier et m&ecirc;me un peu farouche,
+charmant, jeune, mais non point tout &agrave; fait tel qu'elle
+e&ucirc;t voulu. Il &eacute;tait d'humeur sombre et semblait
+inquiet. Les sourcils fronc&eacute;s, les l&egrave;vres minces et
+serr&eacute;es, il lui e&ucirc;t rappel&eacute; Rara, si elle
+n'avait poss&eacute;d&eacute; dans sa pl&eacute;nitude le don
+d&eacute;licieux d'oublier le pass&eacute;. Elle savait que, s'il
+&eacute;tait soucieux, ce n'&eacute;tait pas sans cause. Elle
+savait qu'il conspirait et qu'il &eacute;tait charg&eacute;, pour
+sa part, de &laquo;d&eacute;cerveler&raquo; un pr&eacute;fet de
+premi&egrave;re classe et les principaux r&eacute;publicains d'un
+d&eacute;partement tr&egrave;s peupl&eacute;; qu'il risquait dans
+cette entreprise sa libert&eacute;, sa vie, pour le tr&ocirc;ne
+et l'autel. C'est parce qu'il &eacute;tait un conspirateur
+qu'elle l'avait d'abord aim&eacute;. Mais &agrave;
+pr&eacute;sent, elle l'aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; plus
+souriant et plus tendre. Il ne l'avait pas mal accueillie. Il lui
+avait dit: &laquo;Vous voir, c'est une ivresse. Depuis quinze
+jours, je marche vivant dans mon r&ecirc;ve &eacute;toil&eacute;,
+positivement.&raquo; Et il avait ajout&eacute;: &laquo;Que vous
+&ecirc;tes d&eacute;licieuse!&raquo; Mais il l'avait &agrave;
+peine regard&eacute;e. Et tout de suite il &eacute;tait
+all&eacute; &agrave; la fen&ecirc;tre. Il avait soulev&eacute; un
+petit coin de rideau, et depuis dix minutes il restait l&agrave;,
+en observation.</p>
+
+<p>Il lui dit sans se retourner:</p>
+
+<p>--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties.
+Vous ne vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous
+soyons sur le devant. Mais l'arbre m'emp&ecirc;che de voir.</p>
+
+<p>--L'acacia, soupira la baronne en d&eacute;faisant lentement
+sa voilette.</p>
+
+<p>La maison, en retrait, donnait sur une petite cour
+plant&eacute;e d'un acacia et d'une douzaine de fusains, et
+ferm&eacute;e par une grille garnie de lierre.</p>
+
+<p>--L'acacia, si vous voulez.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?</p>
+
+<p>--Un homme qui est l&agrave;, en espalier, contre le mur d'en
+face.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est que cet homme?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes
+agents. Je suis fil&eacute;. Depuis que j'habite Paris, je
+prom&egrave;ne toute la journ&eacute;e deux agents. C'est
+aga&ccedil;ant &agrave; la longue. Cette fois je croyais pourtant
+bien les avoir sem&eacute;s.</p>
+
+<p>--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?</p>
+
+<p>--A qui?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas... au gouvernement....</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit rien et demeura quelque temps encore en
+observation. Puis, s'&eacute;tant assur&eacute; que l'homme
+n'&eacute;tait pas un de ses agents, il revint &agrave; elle, un
+peu rass&eacute;r&eacute;n&eacute;.</p>
+
+<p>--Combien je vous aime! Vous &ecirc;tes plus jolie encore que
+d'habitude. Je vous assure. Vous &ecirc;tes adorable.... Mais si
+on me les avait chang&eacute;s, mes agents!... C'est Dupuy qui me
+les avait donn&eacute;s. Il y en avait un grand et un petit. Le
+grand portait des lunettes noires. Le petit avait un nez en bec
+de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient de
+c&ocirc;t&eacute;. Je les connaissais. Ils n'&eacute;taient pas
+bien &agrave; craindre. Ils &eacute;taient br&ucirc;l&eacute;s.
+Quand j'&eacute;tais &agrave; mon cercle, chacun de mes amis me
+disait en entrant: &laquo;Lacrisse, je viens de voir vos agents
+&agrave; la porte.&raquo; Je leur envoyais, &agrave; ces braves
+agents, des cigares et de la bi&egrave;re. Je me demandais, des
+fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me prot&eacute;ger. Il
+&eacute;tait brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il
+&eacute;tait tout de m&ecirc;me un patriote. Je ne le compare pas
+aux ministres actuels. Avec eux, il faut jouer serr&eacute;.
+S'ils m'avaient chang&eacute; mes agents, les
+mis&eacute;rables!</p>
+
+<p>Il retourna &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas
+remarqu&eacute; son gilet ray&eacute; de jaune. La peur
+d&eacute;forme les objets, c'est positif!... Je vous avoue que
+j'ai eu peur: vous pensez bien que c'&eacute;tait pour vous. Il
+ne faudrait pas que vous fussiez compromise &agrave; cause de
+moi. Vous si charmante, si d&eacute;licieuse!...</p>
+
+<p>Il revint &agrave; elle, la pressa dans ses bras et
+l'assaillit de caresses profondes. Bient&ocirc;t elle vit ses
+v&ecirc;tements dans un tel d&eacute;sordre, que la pudeur,
+&agrave; d&eacute;faut d'un autre sentiment, l'aurait
+oblig&eacute;e &agrave; les &ocirc;ter.</p>
+
+<p>--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.</p>
+
+<p>--Il me semble que si je ne vous aimais pas....</p>
+
+<p>--Entendez-vous ce pas lourd, r&eacute;gulier, dans la
+rue?</p>
+
+<p>--Non, mon ami.</p>
+
+<p>Et il &eacute;tait vrai que, plong&eacute;e dans un
+n&eacute;ant d&eacute;licieux, elle ne pr&ecirc;tait pas
+l'oreille aux bruits du monde ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le
+petit, l'oiseau. J'ai ce pas-l&agrave; dans l'oreille. Je le
+distinguerais entre mille.</p>
+
+<p>Et il retourna &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ces alertes l'&eacute;nervaient. Depuis l'&eacute;chec du 23
+f&eacute;vrier, il avait perdu sa belle assurance. Il
+commen&ccedil;ait &agrave; croire que ce serait long et
+difficile. Le d&eacute;couragement gagnait la plupart de ses
+associ&eacute;s. Il devenait ombrageux. Tout l'irritait.</p>
+
+<p>Elle eut le malheur de lui dire:</p>
+
+<p>--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter &agrave;
+d&icirc;ner, pour demain, chez mon fr&egrave;re Wallstein. Ce
+sera une occasion de nous voir.</p>
+
+<p>Il &eacute;clata:</p>
+
+<p>--Votre fr&egrave;re Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de
+sa race, celui-l&agrave;! Henri L&eacute;on lui a parl&eacute;
+cette semaine d'une affaire int&eacute;ressante, d'un journal de
+propagande qu'il faudrait r&eacute;pandre &agrave; profusion
+gratuitement dans les campagnes et dans les centres ouvriers. Il
+a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donn&eacute; des
+conseils, de bons conseils &agrave; L&eacute;on. Est-ce qu'il
+croit que c'est des conseils que nous lui demandons, votre
+fr&egrave;re Wallstein?</p>
+
+<p>Elisabeth &eacute;tait antis&eacute;mite. Elle sentit qu'elle
+ne pouvait sans in&eacute;l&eacute;gance d&eacute;fendre son
+fr&egrave;re Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. Elle garda le
+silence.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; jouer avec le petit revolver qu'il avait
+pos&eacute; sur la table de nuit.</p>
+
+<p>--Si l'on vient m'arr&ecirc;ter... dit-il.</p>
+
+<p>Un flot rouge de col&egrave;re lui monta au cerveau. Il
+s'&eacute;cria que les juifs, les protestants, les
+francs-ma&ccedil;ons, les libres-penseurs, les parlementaires,
+les r&eacute;publicains, les minist&eacute;riels, il voudrait les
+fesser en place publique, leur administrer des lavements de
+vitriol. Il devint &eacute;loquent, fit entendre le langage
+d&eacute;vot des <i>Croix</i>:</p>
+
+<p>--Les juifs et les francs-ma&ccedil;ons d&eacute;vorent la
+France. Ils nous ruinent et nous mangent. Mais patience! Attendez
+seulement le proc&egrave;s de Rennes, et vous verrez si nous
+n'allons pas les saigner, leur fumer les jambons, leur truffer la
+peau, leur accrocher la t&ecirc;te &agrave; la devanture des
+charcutiers!... Tout est pr&ecirc;t. Le mouvement &eacute;clatera
+simultan&eacute;ment &agrave; Rennes et &agrave; Paris. Les
+dreyfusards seront &eacute;crabouill&eacute;s sur le pav&eacute;
+des rues. Loubet sera grill&eacute; dans l'&Eacute;lys&eacute;e
+flambant. Et ce ne sera pas trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont concevait l'amour comme un ab&icirc;me
+heureux. Elle ne croyait pas que ce f&ucirc;t assez pour un jour
+d'oublier une seule fois l'univers dans cette chambre tendue de
+bleu c&eacute;leste. Elle s'effor&ccedil;a de ramener son ami
+&agrave; de plus douces pens&eacute;es. Elle lui dit:</p>
+
+<p>--Vous avez de beaux cils.</p>
+
+<p>Et elle lui donna de petits baisers sur les
+paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans
+son &acirc;me heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment,
+elle vit Joseph soucieux et qui semblait loin d'elle, bien
+qu'elle le ret&icirc;nt encore de l'un de ses beaux bras amollis
+et d&eacute;nou&eacute;s. D'une voix tendre comme un soupir, elle
+lui demanda:</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous &eacute;tions si
+heureux tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>--Certainement, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse. Mais je pense
+que j'ai trois d&eacute;p&ecirc;ches chiffr&eacute;es &agrave;
+envoyer avant la nuit. C'est compliqu&eacute; et c'est dangereux.
+Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercept&eacute;
+nos t&eacute;l&eacute;grammes du 22 f&eacute;vrier. Il y avait
+dedans de quoi nous faire coffrer tous.</p>
+
+<p>--Et il ne les avait pas intercept&eacute;s, mon ami?</p>
+
+<p>--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas
+&eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute;s. Mais j'ai des raisons
+de penser que, depuis une quinzaine de jours, le gouvernement
+nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas
+&eacute;trangl&eacute; la gueuse, je ne serai pas tranquille.</p>
+
+<p>Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses
+bras, comme une guirlande fleurie et parfum&eacute;e, fixa sur
+lui les saphirs humides de ses prunelles et lui dit avec un
+sourire de sa bouche ardente et fra&icirc;che:</p>
+
+<p>--Ne t'inqui&egrave;te plus, mon ami. Ne te tourmente plus.
+Vous r&eacute;ussirez, j'en suis s&ucirc;re. Elle est perdue leur
+R&eacute;publique. Comment veux-tu qu'elle te r&eacute;siste? On
+ne veut plus des parlementaires. On n'en veut plus, je le sais
+bien. On ne veut plus des francs ma&ccedil;ons, des libres
+penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu,
+qui n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la m&ecirc;me chose,
+n'est-ce pas, la religion et la patrie? Il y a un &eacute;lan
+admirable des &acirc;mes. Le dimanche, &agrave; la messe, les
+&eacute;glises sont pleines. Et il n'y a pas que des femmes,
+comme les r&eacute;publicains voudraient le faire croire. Il y a
+des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon
+ami, vous r&eacute;ussirez. D'abord, je ferai br&ucirc;ler des
+cierges pour vous dans la chapelle de saint Antoine.</p>
+
+<p>Lui, pensif et grave:</p>
+
+<p>--Oui, ce sera enlev&eacute; dans les premiers jours de
+septembre. L'esprit public est bon. Nous avons les voeux, les
+encouragements des populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas
+cela qui nous manque.</p>
+
+<p>Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.</p>
+
+<p>--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous
+manquer, si la campagne se prolongeait, c'est le nerf de la
+guerre, parbleu! c'est l'argent. On nous en donne. Mais il en
+faut beaucoup. Trois dames du meilleur monde nous ont
+apport&eacute; trois cent mille francs. Monseigneur a
+&eacute;t&eacute; sensible &agrave; cette
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; bien fran&ccedil;aise. N'est-ce
+pas qu'il y a dans cette offrande faite par des femmes &agrave;
+la royaut&eacute; quelque chose de charmant, d'exquis qui sent
+l'ancienne France, l'ancienne soci&eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette,
+et ne semblait pas entendre.</p>
+
+<p>Il pr&eacute;cisa sa pens&eacute;e:</p>
+
+<p>--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille
+francs, apport&eacute;s par de blanches mains. Monseigneur nous a
+dit avec une gr&acirc;ce chevaleresque: &laquo;D&eacute;pensez
+les trois cent mille francs jusqu'au dernier sol.&raquo; Si une
+belle petite main nous apportait cent mille autres francs, elle
+serait b&eacute;nie. Elle aurait contribu&eacute; &agrave; sauver
+la France. Il y a une bonne place &agrave; prendre parmi les
+amazones du ch&egrave;que, dans l'escadron des belles ligueuses.
+Je promets, sans crainte d'&ecirc;tre d&eacute;savou&eacute;, je
+promets &agrave; la quatri&egrave;me venue une lettre autographe
+du Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret &agrave;
+la Cour.</p>
+
+<p>Cependant la baronne, se sentant tap&eacute;e, en concevait
+une impression p&eacute;nible. Ce n'&eacute;tait pas la
+premi&egrave;re fois. Mais elle ne s'y accoutumait point. Et elle
+jugeait tout &agrave; fait inutile de contribuer de son argent
+&agrave; la restauration du tr&ocirc;ne. Sans doute elle aimait
+ce jeune prince si beau, tout rose avec une belle barbe de soie
+blonde. Elle souhaitait ardemment son retour, elle &eacute;tait
+impatiente de voir son entr&eacute;e dans Paris, et son sacre.
+Mais elle se disait qu'avec deux millions de revenu, il n'avait
+pas besoin qu'on lui donn&acirc;t autre chose que de l'amour, des
+voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de parler, le
+silence devenait p&eacute;nible. Elle murmura, devant la
+glace:</p>
+
+<p>--Comme je suis coiff&eacute;e, mon Dieu! Puis, ayant
+achev&eacute; sa toilette, elle tira de son petit porte-monnaie
+un tr&egrave;fle &agrave; quatre feuilles enferm&eacute; dans un
+m&eacute;daillon de verre entour&eacute; d'un cercle de vermeil.
+Elle le tendit &agrave; son ami et lui dit d'un ton
+sentimental:</p>
+
+<p>--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder
+toujours.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin
+de d&eacute;tourner sur lui les agents, s'il &eacute;tait
+fil&eacute;. Sur le palier, il murmura avec une mauvaise
+grimace:</p>
+
+<p>--Une vraie Wallstein, celle-l&agrave;! Elle a beau &ecirc;tre
+baptis&eacute;e.... La caque sent toujours le hareng.</p>
+
+<p>XIII</p>
+
+<p>Dans le ti&egrave;de et lumineux d&eacute;clin du jour, le
+jardin du Luxembourg &eacute;tait comme baign&eacute; d'une
+poussi&egrave;re d'or. M. Bergeret s'assit, entre MM. Denis et
+Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de Marguerite
+d'Angoul&ecirc;me.</p>
+
+<p>--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru
+ce matin dans le <i>Figaro</i>. Je ne vous en nommerai pas
+l'auteur. Je pense que vous le reconna&icirc;trez. Puisque le
+hasard le veut, je vous ferai volontiers cette lecture devant
+cette aimable femme qui go&ucirc;tait la bonne doctrine et
+estimait les hommes de coeur et qui, pour s'&ecirc;tre
+montr&eacute;e docte, sinc&egrave;re, tol&eacute;rante et
+pitoyable, et pour avoir tent&eacute; d'arracher les victimes aux
+bourreaux, ameuta contre elle toute la moinerie et fit aboyer
+tous les sorbonnagres. Ils dress&egrave;rent &agrave; l'insulter
+les polissons du coll&egrave;ge de Navarre et, si elle
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la soeur du roi de France, ils
+l'eussent cousue dans un sac et jet&eacute;e en Seine. Elle avait
+une &acirc;me douce, profonde et riante. Je ne sais si, vivante,
+elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit dans
+ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorn&eacute;.
+Il est certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons
+secs et sinc&egrave;res des &eacute;l&egrave;ves de Clouet, qui
+nous ont laiss&eacute; son portrait. Je croirais plut&ocirc;t que
+son sourire &eacute;tait souvent voil&eacute; de tristesse, et
+qu'un pli douloureux tirait ses l&egrave;vres quand elle a dit:
+&laquo;J'ai port&eacute; plus que mon faix de l'ennui commun
+&agrave; toute cr&eacute;ature bien n&eacute;e.&raquo; Elle ne
+fut point heureuse dans son existence priv&eacute;e et elle vit
+autour d'elle les m&eacute;chants triompher aux applaudissements
+des ignorants et des l&acirc;ches. Je crois qu'elle aurait
+&eacute;cout&eacute; avec sympathie ce que je vais lire, quand
+ses oreilles n'&eacute;taient pas de marbre.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret, ayant d&eacute;ploy&eacute; son journal, lut
+ce qui suit:</p>
+
+<p>LE BUREAU</p>
+
+<p>&laquo;Pour se reconna&icirc;tre dans toute cette affaire, il
+fallait, &agrave; l'origine, quelque application et une certaine
+m&eacute;thode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi
+voit-on que la lumi&egrave;re s'est faite d'abord chez ceux qui,
+par la qualit&eacute; de leur esprit et la nature de leurs
+travaux, &eacute;taient plus aptes que d'autres &agrave; se
+d&eacute;brouiller dans des recherches difficiles. Il ne fallut
+plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun
+suffit aujourd'hui.</p>
+
+<p>&raquo;Si la foule a longtemps r&eacute;sist&eacute; &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute; pressante, c'est ce dont il ne faut pas
+s'&eacute;tonner: on ne doit s'&eacute;tonner de rien. Il y a des
+raisons &agrave; tout. C'est &agrave; nous de les
+d&eacute;couvrir. Dans le cas pr&eacute;sent, il n'est pas besoin
+de beaucoup de r&eacute;flexion pour s'apercevoir que le public a
+&eacute;t&eacute; tromp&eacute; autant qu'on peut l'&ecirc;tre,
+et qu'on a abus&eacute; de sa cr&eacute;dulit&eacute; touchante.
+La presse a beaucoup aid&eacute; au succ&egrave;s du mensonge. Le
+gros des journaux s'&eacute;tant port&eacute; au secours des
+faussaires, les feuilles ont publi&eacute; surtout des
+pi&egrave;ces fausses ou falsifi&eacute;es, des injures et des
+mensonges. Mais il faut reconna&icirc;tre que, le plus souvent,
+c'&eacute;tait pour contenter leur public et r&eacute;pondre aux
+sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la
+r&eacute;sistance &agrave; la v&eacute;rit&eacute; vint de
+l'instinct populaire.</p>
+
+<p>&raquo;La foule, j'entends la foule des gens incapables de
+penser par eux-m&ecirc;mes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas
+comprendre. La foule se faisait de l'arm&eacute;e une id&eacute;e
+simple. Pour elle, l'arm&eacute;e c'&eacute;tait la parade, le
+d&eacute;fil&eacute;, la revue, les manoeuvres, les uniformes,
+les bottes, les &eacute;perons, les &eacute;paulettes, les
+canons, les drapeaux. C'&eacute;tait aussi la conscription avec
+les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le quartier,
+l'exercice, la chambr&eacute;e, la salle de police, la cantine.
+C'&eacute;tait encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
+luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
+frais et des batailles si propres. C'&eacute;tait enfin un
+symbole de force et de s&eacute;curit&eacute;, d'honneur et de
+gloire. Ces chefs qui d&eacute;filent &agrave; cheval,
+l'&eacute;p&eacute;e au poing, dans les &eacute;clairs de l'acier
+et les feux de l'or, au son des musiques, au bruit des tambours,
+comment croire que tant&ocirc;t, enferm&eacute;s dans une
+chambre, courb&eacute;s sur une table, t&ecirc;te &agrave;
+t&ecirc;te avec des agents br&ucirc;l&eacute;s de la
+Pr&eacute;fecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient
+la gomme ou semaient la sandaraque, effa&ccedil;ant ou mettant un
+nom sur une pi&egrave;ce, prenaient la plume pour contrefaire des
+&eacute;critures, afin de perdre un innocent; ou bien encore
+m&eacute;ditaient des travestissements burlesques pour des
+rendez-vous myst&eacute;rieux avec le tra&icirc;tre qu'il fallait
+sauver?</p>
+
+<p>&raquo;Ce qui, pour la foule, &ocirc;tait toute vraisemblance
+&agrave; ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand
+air, la route matinale, le champ de manoeuvres, le champ de
+bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un go&ucirc;t
+de renferm&eacute;; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire.
+En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour
+celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
+inf&acirc;me, toute cette chicane ignoble et
+sc&eacute;l&eacute;rate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce
+que les quatre murs de papier vert, la table de ch&ecirc;ne,
+l'encrier de porcelaine entour&eacute; d'&eacute;ponge, le
+couteau de buis, la carafe sur la chemin&eacute;e, le cartonnier,
+le rond de cuir peuvent sugg&eacute;rer d'imaginations saugrenues
+et de pens&eacute;es mauvaises &agrave; ces s&eacute;dentaires,
+&agrave; ces pauvres &laquo;assis&raquo;, qu'un po&egrave;te a
+chant&eacute;s, &agrave; des gratte-papier intrigants et
+paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans
+l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des
+autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
+louche, de faux, de perfide et de b&ecirc;te avec du papier, de
+l'encre, de la m&eacute;chancet&eacute; et de la sottise, est
+sorti d'un coin de ce b&acirc;timent sur lequel sont
+sculpt&eacute;s des troph&eacute;es d'armes et des grenades
+fumantes.</p>
+
+<p>&raquo;Les travaux qui s'accomplirent l&agrave; durant quatre
+ann&eacute;es, pour mettre &agrave; la charge d'un
+condamn&eacute; les preuves qu'on avait n&eacute;glig&eacute; de
+produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que
+tout accusait et qui s'accusait lui-m&ecirc;me, sont d'une
+monstruosit&eacute; qui passe l'esprit mod&eacute;r&eacute; d'un
+Fran&ccedil;ais et il s'en d&eacute;gage une bouffonnerie
+tragique qu'on go&ucirc;te mal dans un pays dont la
+litt&eacute;rature r&eacute;pugne &agrave; la confusion des
+genres. Il faut avoir &eacute;tudi&eacute; de pr&egrave;s les
+documents et les enqu&ecirc;tes pour admettre la
+r&eacute;alit&eacute; de ces intrigues et de ces manoeuvres
+prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je con&ccedil;ois que le
+public, distrait et mal averti, ait refus&eacute; d'y croire,
+alors m&ecirc;me qu'elles &eacute;taient divulgu&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de
+minist&egrave;re, sur trente m&egrave;tres carr&eacute;s de
+parquet cir&eacute;, quelques bureaucrates &agrave; k&eacute;pi,
+les uns paresseux et fourbes, les autres agit&eacute;s et
+turbulents, ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse,
+trahi la justice et tromp&eacute; tout un grand peuple. Mais si
+cette affaire qui fut surtout l'affaire de Mercier et des
+bureaux, a r&eacute;v&eacute;l&eacute; de vilaines moeurs, elle a
+suscit&eacute; aussi de beaux caract&egrave;res.</p>
+
+<p>&raquo;Et dans ce bureau m&ecirc;me il se trouva un homme qui
+ne ressemblait nullement &agrave; ceux-l&agrave;. Il avait
+l'esprit lucide, avec de la finesse et de l'&eacute;tendue, le
+caract&egrave;re grand, une &acirc;me patiente, largement
+humaine, d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un
+des officiers les plus intelligents de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, bien que cette singularit&eacute; des &ecirc;tres d'une
+essence trop rare p&ucirc;t lui &ecirc;tre nuisible, il avait
+&eacute;t&eacute; nomm&eacute; lieutenant-colonel le premier des
+officiers de son &acirc;ge, et tout lui pr&eacute;sageait, dans
+l'arm&eacute;e, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient
+son indulgence un peu railleuse et sa bont&eacute; solide. Ils le
+savaient dou&eacute; du sens sup&eacute;rieur de la
+beaut&eacute;, apte &agrave; sentir vivement la musique et les
+lettres, &agrave; vivre dans le monde &eacute;th&eacute;r&eacute;
+des id&eacute;es. Ainsi que tous les hommes dont la vie
+int&eacute;rieure est profonde et r&eacute;fl&eacute;chie, il
+d&eacute;veloppait dans la solitude ses facult&eacute;s
+intellectuelles et morales. Cette disposition &agrave; se replier
+sur lui-m&ecirc;me, sa simplicit&eacute; naturelle, son esprit de
+renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste
+parfois comme une gr&acirc;ce dans les &acirc;mes les mieux
+averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats
+qu'Alfred de Vigny avait vus ou devin&eacute;s, calmes
+h&eacute;ros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles
+soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
+l'accomplissement du devoir r&eacute;gulier est la po&eacute;sie
+famili&egrave;re de la vie.</p>
+
+<p>&raquo;Cet officier, ayant &eacute;t&eacute; appel&eacute; au
+deuxi&egrave;me bureau, y d&eacute;couvrit un jour que Dreyfus
+avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute; pour le crime
+d'Esterhazy. Il en avertit ses chefs. Ils essay&egrave;rent,
+d'abord par douceur, puis par menaces, de l'arr&ecirc;ter dans
+des recherches qui, en d&eacute;couvrant l'innocence de Dreyfus,
+d&eacute;couvriraient leurs erreurs et leurs crimes. Il sentit
+qu'il se perdait en pers&eacute;v&eacute;rant. Il
+pers&eacute;v&eacute;ra. Il poursuivit avec une r&eacute;flexion
+calme, lente et s&ucirc;re, d'un tranquille courage, son oeuvre
+de justice. On l'&eacute;carta. On l'envoya &agrave; Gab&egrave;s
+et jusque sur la fronti&egrave;re tripolitaine, sous quelque
+mauvais pr&eacute;texte, sans autre raison que de le faire
+assassiner par des brigands arabes.</p>
+
+<p>&raquo;N'ayant pu le tuer, on essaya de le d&eacute;shonorer,
+on tenta de le perdre sous l'abondance des calomnies. Par des
+promesses perfides, on crut l'emp&ecirc;cher de parler au
+proc&egrave;s Zola. Il parla. Il parla avec la
+tranquillit&eacute; du juste, dans la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une &acirc;me sans crainte et
+sans d&eacute;sirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le
+ton d'un homme qui fait son devoir ce jour-l&agrave; comme les
+autres jours, sans songer un moment qu'il y a, cette fois, un
+singulier courage &agrave; le faire. Ni les menaces ni les
+pers&eacute;cutions ne le firent h&eacute;siter une minute.</p>
+
+<p>&raquo;Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa
+tache, pour &eacute;tablir l'innocence d'un juif et le crime d'un
+chr&eacute;tien, il avait d&ucirc; surmonter des
+pr&eacute;jug&eacute;s cl&eacute;ricaux, vaincre des passions
+antis&eacute;mites enracin&eacute;s dans son coeur d&egrave;s son
+jeune &acirc;ge, tandis qu'il grandissait sur cette terre
+d'Alsace et de France qui le donna &agrave; l'arm&eacute;e et
+&agrave; la patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est
+rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de
+ses pens&eacute;es ne fut d'un sectaire, que sa haute
+intelligence l'&eacute;l&egrave;ve au dessus des haines et des
+partialit&eacute;s, et qu'enfin c'est un esprit libre.</p>
+
+<p>&raquo;Cette libert&eacute; int&eacute;rieure, la plus
+pr&eacute;cieuse de toutes, ses pers&eacute;cuteurs ne purent la
+lui &ocirc;ter. Dans la prison o&ugrave; ils renferm&egrave;rent
+et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le
+socle de sa statue, il &eacute;tait libre, plus libre qu'eux. Ses
+lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses
+lettres pleines d'id&eacute;es hautes et sereines attestaient (je
+le sais) la libert&eacute; de son esprit. C'est eux, ses
+pers&eacute;cuteurs et ses calomniateurs, qui &eacute;taient
+prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes.
+Des t&eacute;moins l'ont vu paisible, souriant, indulgent,
+derri&egrave;re les barri&egrave;res et les grilles. Alors que se
+faisait ce grand mouvement d'esprits, que s'organisaient ces
+r&eacute;unions publiques qui r&eacute;unissaient par milliers
+des savants, des &eacute;tudiants et des ouvriers, que des
+feuilles de p&eacute;titions se couvraient de signatures pour
+demander, pour exiger la fin d'un emprisonnement scandaleux, il
+dit &agrave; Louis Havet, qui &eacute;tait venu le voir dans sa
+prison: &laquo;Je suis plus tranquille que vous.&raquo; Je crois
+pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
+de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si
+monstrueuse, de cette &eacute;pid&eacute;mie de crime et de
+folie, des fureurs ex&eacute;crables de ces hommes qui trompaient
+la foule, des fureurs pardonnables de la foule ignorante. Il a
+vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
+simplicit&eacute; le fagot pour le supplice de l'innocent. Et
+comment n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il
+ne croyait dans sa philosophie, moins courageux ou moins
+intelligents, &agrave; l'essai que ne pensent les psychologues
+dans leur cabinet de travail? Je crois qu'il a souffert au dedans
+de lui-m&ecirc;me, dans le secret de son &acirc;me silencieuse et
+comme voil&eacute;e du manteau sto&iuml;que. Mais j'aurais honte
+de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de piti&eacute;
+humaine arriv&acirc;t jusqu'&agrave; ses oreilles et
+offens&acirc;t la juste fiert&eacute; de son coeur. Loin de le
+plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au jour
+soudain de l'&eacute;preuve il se trouva pr&ecirc;t et n'eut
+point de faiblesse, heureux parce que des circonstances
+inattendues lui ont permis de donner la mesure de sa grande
+&acirc;me, heureux parce qu'il se montra honn&ecirc;te homme avec
+h&eacute;ro&iuml;sme et simplicit&eacute;, heureux parce qu'il
+est un exemple aux soldats et aux citoyens. La piti&eacute;, il
+faut la garder &agrave; ceux qui ont failli. Au colonel Picquart
+on ne doit donner que de l'admiration.&raquo;</p>
+
+<p>M. Bergeret, ayant achev&eacute; sa lecture, plia son journal.
+La statue de Marguerite de Navarre &eacute;tait toute rose. Au
+couchant, le ciel, dur et splendide, se rev&ecirc;tait, comme
+d'une armure, d'un r&eacute;seau de nuages pareils &agrave; des
+lames de cuivre rouge.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XIV</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, M. Bergeret re&ccedil;ut, dans son cabinet,
+la visite de son coll&egrave;gue Jumage.</p>
+
+<p>Alphonse Jumage et Lucien Bergeret &eacute;taient n&eacute;s
+le m&ecirc;me jour, &agrave; la m&ecirc;me heure, de deux
+m&egrave;res amies, pour qui ce fut, par la suite, un
+in&eacute;puisable sujet de conversations. Ils avaient grandi
+ensemble. Lucien ne s'inqui&eacute;tait en aucune mani&egrave;re
+d'&ecirc;tre entr&eacute; dans la vie au m&ecirc;me moment que
+son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
+contention. Il accoutuma son esprit &agrave; comparer, dans leur
+cours, ces deux existences simultan&eacute;ment
+commenc&eacute;es, et il se persuada peu &agrave; peu qu'il
+&eacute;tait juste, &eacute;quitable et salutaire, que les
+progr&egrave;s de l'une et de l'autre fussent &eacute;gaux.</p>
+
+<p>Il observait d'un oeil int&eacute;ress&eacute; ces
+carri&egrave;res jumelles qui se poursuivaient toutes deux dans
+renseignement et, mesurant sa propre fortune &agrave; une autre,
+il se procurait de constants et vains soucis, qui troublaient la
+limpidit&eacute; naturelle de son &acirc;me. Et que M. Bergeret
+f&ucirc;t professeur de facult&eacute; quand il &eacute;tait
+lui-m&ecirc;me professeur de grammaire dans un lyc&eacute;e
+suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme &agrave;
+l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprim&eacute; dans
+son coeur. Il &eacute;tait trop honn&ecirc;te homme pour en faire
+un grief &agrave; son ami. Mais quand celui-ci fut charg&eacute;
+d'un cours &agrave; la Sorbonne, Jumage en souffrit par
+sympathie.</p>
+
+<p>Un effet assez &eacute;trange de cette &eacute;tude
+compar&eacute;e de deux existences fut que Jumage s'habitua
+&agrave; penser et &agrave; agir en toute occasion au rebours de
+Bergeret; non qu'il n'e&ucirc;t point l'esprit sinc&egrave;re et
+probe, mais parce qu'il ne pouvait se d&eacute;fendre de
+soup&ccedil;onner quelque malignit&eacute; dans des succ&egrave;s
+de carri&egrave;re plus grands et meilleurs que les siens, par
+cons&eacute;quent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de
+raisons honorables qu'il s'&eacute;tait donn&eacute;es et pour
+celle qu'il avait d'&ecirc;tre le contradicteur, d'&ecirc;tre
+l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les nationalistes,
+quand il vit que le professeur de facult&eacute; avait pris le
+parti de la r&eacute;vision. Il se fit inscrire &agrave; la ligue
+de l'<i>Agitation fran&ccedil;aise</i>, et m&ecirc;me il y
+pronon&ccedil;a des discours. Il se mettait pareillement en
+opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
+syst&egrave;mes de chauffage &eacute;conomique et dans les
+r&egrave;gles de la grammaire latine. Et comme enfin M. Bergeret
+n'avait pas toujours tort, Jumage n'avait pas toujours
+raison.</p>
+
+<p>Cette contrari&eacute;t&eacute;, qui avait pris avec les
+ann&eacute;es l'exactitude d'un syst&egrave;me raisonn&eacute;,
+n'alt&eacute;ra point une amiti&eacute; form&eacute;e d&egrave;s
+l'enfance. Jumage s'int&eacute;ressait vraiment &agrave; Bergeret
+dans les disgr&acirc;ces que celui-ci essuyait au cours parfois
+tourment&eacute; de sa vie. Il allait le voir &agrave; chaque
+malheur qu'il apprenait. C'&eacute;tait l'ami des mauvais
+jours.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, il s'approcha de son vieux camarade avec
+cette mine brouill&eacute;e et trouble, ce visage
+couperos&eacute; de joie et de tristesse, que Lucien
+connaissait.</p>
+
+<p>--Tu vas bien, Lucien? Je ne te d&eacute;range pas?</p>
+
+<p>--Non. Je lisais dans les <i>Mille et une Nuits</i>,
+nouvellement traduites par le docteur Mardrus, l'histoire du
+portefaix avec les jeunes filles. Cette version est
+litt&eacute;rale, et c'est tout autre chose que les <i>Mille et
+une Nuits</i> de notre vieux Galland.</p>
+
+<p>--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais &ccedil;a
+n'a aucune importance... Alors tu lisais les <i>Mille et une
+Nuits</i>?...</p>
+
+<p>--Je les lisais, r&eacute;pondit M. Bergeret. Je les lisais
+pour la premi&egrave;re fois. Car l'honn&ecirc;te Galland n'en
+donne pas l'id&eacute;e. C'est un excellent conteur, qui a
+soigneusement corrig&eacute; les moeurs arabes. Sa
+Sh&eacute;h&eacute;razade, comme l'Esther de Coypel, a bien son
+prix. Mais nous avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.</p>
+
+<p>--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le
+r&eacute;p&egrave;te, c'est sans importance.</p>
+
+<p>Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit
+lentement la main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche,
+M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu
+tremblante, le papier sur la table.</p>
+
+<p>--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai
+pens&eacute; qu'il valait mieux.... Peut-&ecirc;tre est-il bon
+que tu saches.... Tu as des ennemis, beaucoup d'ennemis....</p>
+
+<p>--Flatteur! dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>Et prenant le journal, il lut ces lignes marqu&eacute;es au
+crayon bleu:</p>
+
+<p>Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui
+croupissait en province, vient d'&ecirc;tre charg&eacute; de
+cours &agrave; la Sorbonne. Les &eacute;tudiants de la
+Facult&eacute; des lettres protestent &eacute;nergiquement contre
+la nomination de ce protestant antifran&ccedil;ais. Et nous ne
+sommes pas surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont
+d&eacute;cid&eacute; d'accueillir comme il le m&eacute;rite, par
+des hu&eacute;es, ce sale juif allemand, que le ministre de la
+trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme
+professeur.</p>
+
+<p>Et quand M. Bergeret eut achev&eacute; sa lecture:</p>
+
+<p>--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut
+pas la peine. C'est si peu de chose!</p>
+
+<p>--C'est peu, j'en conviens, r&eacute;pondit M. Bergeret.
+Encore faut-il me laisser ce peu comme un t&eacute;moignage
+obscur et faible, mais honorable et v&eacute;ritable de ce que
+j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas beaucoup fait.
+Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut
+suspendu pour avoir parl&eacute; de la justice sur une tombe. M.
+Bourgeois &eacute;tait alors grand ma&icirc;tre de
+l'Universit&eacute;. Et nous avons connu des jours plus mauvais
+que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermet&eacute;
+g&eacute;n&eacute;reuse de mes chefs, j'&eacute;tais
+chass&eacute; de l'Universit&eacute; par un ministre priv&eacute;
+de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer
+maintenant et r&eacute;clamer le loyer de mes actes. Or, quelle
+r&eacute;compense puis-je attendre plus digne, plus belle en son
+&acirc;pret&eacute;, plus haute que l'injure des ennemis de la
+justice? J'eusse souhait&eacute; que l'&eacute;crivain qui,
+malgr&eacute; lui, me rend t&eacute;moignage, s&ucirc;t exprimer
+sa pens&eacute;e dans une forme plus m&eacute;morable. Mais
+c'&eacute;tait trop demander.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, M. Bergeret plongea la lame de son
+couteau d'ivoire dans les pages des nouvelles <i>Mille et une
+Nuits</i>. Il aimait &agrave; couper les feuillets des livres.
+C'&eacute;tait un sage qui se faisait des volupt&eacute;s
+appropri&eacute;es &agrave; son &eacute;tat. L'aust&egrave;re
+Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la
+manche:</p>
+
+<p>--&Eacute;coute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes
+id&eacute;es sur l'Affaire. J'ai bl&acirc;m&eacute; ta conduite.
+Je la bl&acirc;me encore. Je crains qu'elle n'ait les plus
+f&acirc;cheuses cons&eacute;quences pour ton avenir. Les vrais
+Fran&ccedil;ais ne te pardonneront jamais. Mais je tiens &agrave;
+d&eacute;clarer que je r&eacute;prouve &eacute;nergiquement les
+proc&eacute;d&eacute;s de pol&eacute;mique dont certains journaux
+usent &agrave; ton &eacute;gard. Je les condamne. Tu n'en doutes
+pas?</p>
+
+<p>--Je n'en doute pas.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un moment de silence, Jumage reprit:</p>
+
+<p>--Remarque, Lucien, que tu es diffam&eacute; en raison de tes
+fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais
+je ne te le conseille pas. Il serait acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>--Cela est &agrave; pr&eacute;voir, dit M. Bergeret, &agrave;
+moins que je ne p&eacute;n&egrave;tre dans la salle des assises
+en chapeau &agrave; plumes, une &eacute;p&eacute;e au
+c&ocirc;t&eacute;, des &eacute;perons &agrave; mes bottes, et
+tra&icirc;nant derri&egrave;re moi vingt mille camelots &agrave;
+mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
+jur&eacute;s. Quand on leur soumit cette lettre mesur&eacute;e
+que Zola &eacute;crivit &agrave; un Pr&eacute;sident de la
+R&eacute;publique mal pr&eacute;par&eacute; &agrave; la lire, si
+les jur&eacute;s de la Seine en condamn&egrave;rent l'auteur,
+c'est qu'ils d&eacute;lib&eacute;raient sous des cris inhumains,
+sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de
+ferrailles, au milieu de tous les fant&ocirc;mes de Terreur et du
+mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est
+donc tr&egrave;s probable que mon diffamateur serait
+acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
+comptes-tu faire?</p>
+
+<p>--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant &agrave; me
+louer des injures de la presse que de ses &eacute;loges. La
+v&eacute;rit&eacute; a &eacute;t&eacute; servie dans les journaux
+par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
+poign&eacute;e d'hommes d&eacute;nonc&egrave;rent pour l'honneur
+de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils
+furent trait&eacute;s en ennemis par le gouvernement et par
+l'opinion. Ils parl&egrave;rent cependant. Et, par la parole ils
+furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre
+eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
+v&eacute;rit&eacute; malgr&eacute; elles, et en publiant des
+pi&egrave;ces fausses....</p>
+
+<p>--Il n'y a pas eu autant de pi&egrave;ces fausses que tu
+crois, Lucien.</p>
+
+<p>--... permirent d'en &eacute;tablir la fausset&eacute;.
+L'erreur &eacute;parse ne put rejoindre ses tron&ccedil;ons
+dispers&eacute;s. Finalement il ne subsista que ce qui avait de
+la suite et de la continuit&eacute;. La v&eacute;rit&eacute;
+poss&egrave;de une force d'encha&icirc;nement que l'erreur n'a
+pas. Elle forma, devant l'injure et la haine impuissantes, une
+cha&icirc;ne que rien ne peut plus rompre. C'est &agrave; la
+libert&eacute;, &agrave; la licence de la presse que nous devons
+le triomphe de notre cause.</p>
+
+<p>--Mais, vous n'&ecirc;tes pas triomphants, s'&eacute;cria
+Jumage, et nous ne sommes pas vaincus! C'est tout le contraire.
+L'opinion du pays est d&eacute;clar&eacute;e contre vous. Toi et
+tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous &ecirc;tes
+ex&eacute;cr&eacute;s, honnis et conspu&eacute;s unanimement.
+Nous vaincus? tu plaisantes. Tout le pays est avec nous.</p>
+
+<p>--Aussi &ecirc;tes-vous vaincus par le dedans. Si je
+m'arr&ecirc;tais aux apparences, je pourrais vous croire
+victorieux et d&eacute;sesp&eacute;rer de la justice. Il y a des
+criminels impunis; la forfaiture et le faux t&eacute;moignage
+sont publiquement approuv&eacute;s comme des actes louables. Je
+n'esp&egrave;re pas que les adversaires de la
+v&eacute;rit&eacute; avouent qu'ils se sont tromp&eacute;s. Un
+tel effort n'est possible qu'aux plus grandes &acirc;mes.</p>
+
+<p>&raquo;Il y a peu de changement dans l'&eacute;tat des
+esprits. L'ignorance publique a &eacute;t&eacute; &agrave; peine
+entam&eacute;e. Il ne s'est pas produit de ces brusques
+revirements des foules, qui &eacute;tonnent. Rien n'est survenu
+de sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps
+o&ugrave; un Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique abaissait
+au niveau de son &acirc;me la justice, l'honneur de la patrie,
+les alliances de la R&eacute;publique, o&ugrave; la puissance des
+ministres r&eacute;sultait de leur entente avec les ennemis des
+institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalit&eacute;
+et d'hypocrisie o&ugrave; le m&eacute;pris de l'intelligence et
+la haine de la justice &eacute;taient &agrave; la fois une
+opinion populaire et une doctrine d'Etat, o&ugrave; les pouvoirs
+publics prot&eacute;geaient les porteurs de matraque, o&ugrave;
+c'&eacute;tait un d&eacute;lit de crier &laquo;Vive la
+R&eacute;publique!&raquo; Ces temps sont d&eacute;j&agrave; loin
+de nous, comme descendus dans un pass&eacute; profond,
+plong&eacute;s dans l'ombre des &acirc;ges barbares.</p>
+
+<p>&raquo;Ils peuvent revenir; nous n'en sommes
+s&eacute;par&eacute;s encore par rien de solide, ni m&ecirc;me
+rien d'apparent et de distinct. Ils se sont &eacute;vanouis comme
+les nuages de l'erreur qui les avait form&eacute;s. Le moindre
+souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout
+conspirerait &agrave; vous fortifier, vous n'en &ecirc;tes pas
+moins irr&eacute;m&eacute;diablement perdus. Vous &ecirc;tes
+vaincus par le dedans, et c'est la d&eacute;faite
+irr&eacute;parable. Quand on est vaincu du dehors, on peut
+continuer la r&eacute;sistance et esp&eacute;rer une revanche.
+Votre ruine est en vous. Les cons&eacute;quences
+n&eacute;cessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent
+malgr&eacute; vous et vous voyez avec &eacute;tonnement votre
+perte commenc&eacute;e. Injustes et violents, vous &ecirc;tes
+d&eacute;truits par votre injustice et votre violence. Et voici
+que le parti &eacute;norme de l'iniquit&eacute; demeur&eacute;
+intact, respect&eacute;, redout&eacute;, tombe et
+s'&eacute;croule de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&raquo;Qu'importe, d&egrave;s lors, que les sanctions
+l&eacute;gales tardent ou manquent! La seule justice naturelle et
+v&eacute;ritable est dans les cons&eacute;quences m&ecirc;mes de
+l'acte, non dans des formules ext&eacute;rieures, souvent
+&eacute;troites, parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de
+grands coupables &eacute;chappent &agrave; la loi et gardent de
+m&eacute;prisables honneurs? Cela n'importe pas plus, dans notre
+&eacute;tat social, qu'il n'importait, dans la jeunesse de la
+terre, quand d&eacute;j&agrave; les grands sauriens des
+oc&eacute;ans primitifs disparaissaient devant des animaux d'une
+forme plus belle et d'un instinct plus heureux, qu'il
+rest&acirc;t encore, &eacute;chou&eacute;s sur le limon des
+plages, quelques monstrueux survivants d'une race
+condamn&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
+Luxembourg, le jeune M. Goubin.</p>
+
+<p>--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la
+peine. Je l'ai trouv&eacute; tr&egrave;s accabl&eacute;,
+tr&egrave;s abattu. L'Affaire l'a &eacute;cras&eacute;.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XV</p>
+
+<p>Henri de Br&eacute;c&eacute;, Joseph Lacrisse et Henri
+L&eacute;on &eacute;taient r&eacute;unis au si&egrave;ge du
+Comit&eacute; ex&eacute;cutif, rue de Berri. Ils
+exp&eacute;di&egrave;rent les affaires courantes. Puis, Joseph
+Lacrisse, s'adressant &agrave; Henri de Br&eacute;c&eacute;:</p>
+
+<p>--Mon cher pr&eacute;sident, je vais vous demander une
+pr&eacute;fecture pour un bon royaliste. Vous ne me la refuserez
+pas, j'en suis s&ucirc;r, quand je vous aurai expos&eacute; les
+titres de mon candidat. Son p&egrave;re, Ferdinand Dellion,
+ma&icirc;tre de forges &agrave; Valcombe, m&eacute;rite &agrave;
+tous &eacute;gards la bienveillance du Roi. C'est un patron
+soucieux du bien-&ecirc;tre physique et moral de ses ouvriers. Il
+leur distribue des m&eacute;dicaments, et veille &agrave; ce
+qu'ils aillent le dimanche &agrave; la messe, &agrave; ce qu'ils
+envoient leurs enfants aux &eacute;coles congr&eacute;ganistes,
+&agrave; ce qu'ils votent bien et &agrave; ce qu'ils ne se
+syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le
+d&eacute;put&eacute; Cottard et mal soutenu par le
+sous-pr&eacute;fet de Valcombe. Son fils Gustave est un des
+membres les plus actifs et les plus intelligents de mon
+Comit&eacute; d&eacute;partemental. Il a men&eacute; avec
+&eacute;nergie la campagne antis&eacute;mite dans notre ville et
+il s'est fait arr&ecirc;ter en manifestant, &agrave; Auteuil,
+contre Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher pr&eacute;sident,
+une pr&eacute;fecture &agrave; Gustave Dellion.</p>
+
+<p>--Une pr&eacute;fecture!... murmura Br&eacute;c&eacute; en
+feuilletant le registre des fonctionnaires. Une
+pr&eacute;fecture.... Nous n'avons plus que Gu&eacute;ret et
+Draguignan. Voulez-vous Gu&eacute;ret?</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse sourit &agrave; peine et dit:</p>
+
+<p>--Mon cher pr&eacute;sident, Gustave Dellion est mon
+collaborateur. Il proc&eacute;dera sous mes ordres, au jour
+fix&eacute;, &agrave; la suppression violente du pr&eacute;fet
+Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le
+rempla&ccedil;&acirc;t.</p>
+
+<p>Henri de Br&eacute;c&eacute;, le regard fix&eacute; sur son
+registre, r&eacute;pondit que c'&eacute;tait impossible. Le
+successeur de Worms-Clavelin &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+nomm&eacute;. Monseigneur avait d&eacute;sign&eacute; Jacques de
+Cadde, un des premiers souscripteurs des listes Henry.</p>
+
+<p>Lacrisse objecta que Jacques de Cadde &eacute;tait
+&eacute;tranger au d&eacute;partement; Henri de
+Br&eacute;c&eacute; d&eacute;clara qu'on ne discutait pas un
+ordre du Roi, et la dispute devenait assez vive quand Henri
+L&eacute;on, &agrave; cheval sur sa chaise, &eacute;tendit le
+bras et dit d'un ton tranchant:</p>
+
+<p>--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde
+ni Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.</p>
+
+<p>Lacrisse et Br&eacute;c&eacute; se
+r&eacute;cri&egrave;rent.</p>
+
+<p>--Ce sera Worms-Clavelin, reprit L&eacute;on, Worms-Clavelin,
+qui n'attendra pas votre venue pour arborer sur le toit de la
+pr&eacute;fecture le drapeau fleurdelis&eacute;, et que le
+ministre de l'Int&eacute;rieur, nomm&eacute; par le Roi, aura
+maintenu, par t&eacute;l&eacute;phone, &agrave; la t&ecirc;te de
+l'administration d&eacute;partementale.</p>
+
+<p>--Worms-Clavelin pr&eacute;fet de la monarchie! je ne vois pas
+cela, dit d&eacute;daigneusement Br&eacute;c&eacute;.</p>
+
+<p>--Ce serait choquant, en effet, r&eacute;pliqua Henri
+L&eacute;on; mais si c'est le chevalier de Clavelin qui est
+nomm&eacute; pr&eacute;fet, il n'y a plus rien &agrave; dire. Ne
+nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas &agrave; nous que le
+Roi donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier
+devoir d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqu&eacute;. Je le dis
+&agrave; la louange de la Maison de France.</p>
+
+<p>&raquo;Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement
+avec l'oeillet blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il
+prendra ses ministres au Jockey et &agrave; Puteaux, et que
+Christiani sera nomm&eacute; grand ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies?</p>
+
+<p>Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc
+seront laiss&eacute;s &agrave; terre, dans l'ombre o&ugrave; se
+pla&icirc;t la violette. Christiani sera mis en libert&eacute;,
+rien de plus. Il sera mal vu pour avoir d&eacute;fonc&eacute; le
+chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous
+&agrave; pr&eacute;sent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons
+remplac&eacute;, sera un pr&eacute;d&eacute;cesseur. Le Roi ira
+s'asseoir dans son fauteuil aux courses d'Auteuil, et il estimera
+alors que Christiani a cr&eacute;&eacute; un f&acirc;cheux
+pr&eacute;c&eacute;dent, et il lui en saura mauvais gr&eacute;.
+Nous-m&ecirc;mes, qui conspirons aujourd'hui, nous serons
+suspects. On n'aime pas les conspirateurs dans les Cours. Ce que
+je vous en dis est pour vous &eacute;viter les d&eacute;ceptions
+am&egrave;res. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
+Pour moi, si mes services sont oubli&eacute;s et
+m&eacute;pris&eacute;s, je ne m'en plaindrai pas. La politique
+n'est pas une affaire de sentiment. Et je sais trop &agrave; quoi
+Sa Majest&eacute; sera oblig&eacute;e, quand nous l'aurons fait
+remonter sur le tr&ocirc;ne de ses p&egrave;res. Avant de
+r&eacute;compenser les d&eacute;vouements gratuits, un bon roi
+paye les services qu'on lui vend. N'en doutez point. Les plus
+grands honneurs et les emplois les plus fructueux seront pour les
+r&eacute;publicains. Les ralli&eacute;s fourniront &agrave; eux
+seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant
+nous &agrave; la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux
+chouan ralli&eacute; &agrave; la r&eacute;publique de
+M&eacute;line, explique sa situation avec lucidit&eacute; quand
+il nous dit: &laquo;Vous me faites perdre un si&egrave;ge au
+S&eacute;nat. Vous me devez un si&egrave;ge &agrave; la
+pairie.&raquo; Il l'aura. Et apr&egrave;s tout il le
+m&eacute;rite. Mais la part des ralli&eacute;s sera petite
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle des r&eacute;publicains
+fid&egrave;les qui n'auront trahi qu'&agrave; la minute
+supr&ecirc;me. C'est &agrave; ceux-l&agrave; qu'iront les
+portefeuilles et les habits brod&eacute;s, et les titres et les
+dotations. Nos premiers ministres et la moiti&eacute; des pairs
+de France, savez-vous o&ugrave; ils sont pour le moment? Ne les
+cherchez ni dans nos Comit&eacute;s, o&ugrave; nous risquons
+&agrave; toute heure de nous faire arr&ecirc;ter comme des
+filous, ni &agrave; la Cour errante de notre jeune et beau prince
+cruellement exil&eacute;. Vous les trouverez dans les
+antichambres des ministres radicaux et dans les salons de
+l'&Eacute;lys&eacute;e et &agrave; tous les guichets o&ugrave; la
+R&eacute;publique paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler de
+Talleyrand et de Fouch&eacute;? Vous n'avez donc jamais lu
+l'histoire, pas m&ecirc;me dans les livres de M. Imbert de
+Saint-Amand?... Ce n'est pas un &eacute;migr&eacute;, c'est un
+r&eacute;gicide que Louis XVIII a nomm&eacute; ministre de la
+police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin
+que Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire
+d&eacute;nu&eacute; d'intelligence. Ce ne serait pas respectueux
+et ce serait peut-&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re. Quand il sera
+roi, il se rendra compte des n&eacute;cessit&eacute;s de la
+situation. Tous les chefs du parti r&eacute;publicain qui ne
+seront point occis, exil&eacute;s, d&eacute;port&eacute;s ou
+incorruptibles, il faudra les r&eacute;compenser. Sans quoi, ce
+parti se reformera contre lui, vaste et puissant. Et
+M&eacute;line lui-m&ecirc;me deviendra un adversaire
+farouche.</p>
+
+<p>&raquo;Et puisque j'ai nomm&eacute; M&eacute;line, dites
+vous-m&ecirc;me, Br&eacute;c&eacute;, ce qui serait le plus
+avantageux &agrave; la royaut&eacute;, ou que le duc votre
+p&egrave;re pr&eacute;sid&acirc;t la pairie ou que ce f&ucirc;t
+M&eacute;line, duc de Remiremont, prince des Vosges, grand-croix
+de la L&eacute;gion d'honneur et du M&eacute;rite agricole,
+chevalier du Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas
+d'h&eacute;sitation possible: le duc M&eacute;line assurerait
+plus de partisans &agrave; la couronne que le duc de
+Br&eacute;c&eacute;. Faut-il donc vous apprendre l'<i>a b c</i>
+des restaurations?</p>
+
+<p>&raquo;Nous n'aurons que les titres et les places dont les
+r&eacute;publicains ne voudront pas. On comptera sur notre
+d&eacute;vouement gratuit. On ne craindra pas de nous
+m&eacute;contenter, dans l'assurance que nous serons des
+m&eacute;contents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous
+puissions faire de l'opposition.</p>
+
+<p>&raquo;Eh bien! on se trompera. Nous serons oblig&eacute;s
+d'en faire, et nous en ferons. Ce sera profitable et ce ne sera
+pas difficile. Sans doute nous ne nous allierons pas aux
+r&eacute;publicains: ce serait un manque de go&ucirc;t, et le
+loyalisme nous le d&eacute;fend. Nous ne pourrons pas &ecirc;tre
+moins royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'&ecirc;tre
+plus. Monseigneur le duc d'Orl&eacute;ans n'est pas
+d&eacute;mocrate, c'est une justice &agrave; lui rendre. Il ne
+s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
+R&eacute;volution. Mais enfin, il a beau d&icirc;ner en culotte
+avec un gilet breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura
+des ministres lib&eacute;raux, il sera lib&eacute;ral. Rien ne
+nous emp&ecirc;che alors d'&ecirc;tre des ultras. Nous tirerons
+&agrave; droite, pendant que les r&eacute;publicains tireront
+&agrave; gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera
+favorablement. Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les
+ultras qui sauveront la monarchie? Nous avons d&eacute;j&agrave;
+une arm&eacute;e introuvable. L'arm&eacute;e est aujourd'hui plus
+religieuse que le clerg&eacute;. Nous avons une bourgeoisie
+introuvable, une bourgeoisie antis&eacute;mite qui pense comme on
+pensait au moyen &acirc;ge. Louis XVIII n'en avait pas tant.
+Qu'on me donne le portefeuille de l'int&eacute;rieur, et, avec
+ces excellents &eacute;l&eacute;ments, je me charge de faire
+durer la monarchie absolue une dizaine d'ann&eacute;es.
+Apr&egrave;s quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli
+bail.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, Henri L&eacute;on alluma un cigare.
+Joseph Lacrisse, qui suivait son id&eacute;e, pria Henri de
+Br&eacute;c&eacute; de voir s'il ne restait pas une bonne
+pr&eacute;fecture. Mais le pr&eacute;sident r&eacute;p&eacute;ta
+qu'il n'avait plus que Gu&eacute;ret et Draguignan.</p>
+
+<p>--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
+soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre
+que c'est le pied &agrave; l'&eacute;trier.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XVI</p>
+
+<p>La baronne de Bonmont avait invit&eacute; tous les
+ch&acirc;telains titr&eacute;s et tous les ch&acirc;telains
+industriels et financiers de la r&eacute;gion &agrave; une
+f&ecirc;te de charit&eacute; qu'elle devait donner le 29 du mois
+dans cet illustre ch&acirc;teau de Montil, que Bernard de Paves,
+grand ma&icirc;tre de l'artillerie sous Louis XII, avait fait
+construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles, sa
+quatri&egrave;me femme, et que le baron Jules avait achet&eacute;
+apr&egrave;s l'emprunt fran&ccedil;ais de 1871. Elle avait eu la
+d&eacute;licatesse de n'envoyer aucune invitation aux
+ch&acirc;teaux juifs, bien qu'elle y e&ucirc;t des amis et des
+parents. Baptis&eacute;e apr&egrave;s la mort de son mari et
+naturalis&eacute;e depuis cinq ans d&eacute;j&agrave;, elle
+&eacute;tait toute d&eacute;vou&eacute;e &agrave; la religion et
+&agrave; la patrie. Ainsi que son fr&egrave;re Wallstein, de
+Vienne, elle se distinguait honorablement de ses anciens
+coreligionnaires par un antis&eacute;mitisme sinc&egrave;re.
+Cependant elle n'&eacute;tait point ambitieuse, et son
+inclination naturelle la portait aux joies intimes. Elle se
+serait content&eacute;e d'un &eacute;tat modeste dans la noblesse
+chr&eacute;tienne, si son fils ne l'avait oblig&eacute;e &agrave;
+para&icirc;tre. C'est le petit baron Ernest qui l'avait
+pouss&eacute;e chez les Br&eacute;c&eacute;. C'est lui qui avait
+mis tout l'armorial de la province sur la liste des
+invit&eacute;s &agrave; la f&ecirc;te qu'on pr&eacute;parait.
+C'est lui qui avait amen&eacute; &agrave; Montil, jouer la
+com&eacute;die, la petite duchesse de Mausac, qui se disait
+d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des
+&eacute;cuy&egrave;res et boire avec des cochers.</p>
+
+<p>Le programme de la f&ecirc;te comportait une
+repr&eacute;sentation de <i>Joconde</i> par des acteurs mondains,
+une kermesse dans le parc, une f&ecirc;te v&eacute;nitienne sur
+l'&eacute;tang, des illuminations.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; le 17. Les
+pr&eacute;paratifs se faisaient avec une grande h&acirc;te, dans
+une extr&ecirc;me confusion. La petite troupe
+r&eacute;p&eacute;tait la pi&egrave;ce dans la longue galerie
+Renaissance, sous le plafond dont les caissons portaient avec une
+ing&eacute;nieuse vari&eacute;t&eacute; d'arrangements le paon de
+Bernard de Paves li&eacute; par la patte au luth de Nicolette de
+Vaucelles.</p>
+
+<p>M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que,
+dans le parc, les charpentiers assujettissaient &agrave; grands
+coups de maillet les fermes des baraques. Largilli&egrave;re, de
+l'Op&eacute;ra-Comique, mettait en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>--A vous, duchesse.</p>
+
+<p>Les doigts de M. Germaine, d&eacute;pouill&eacute;s de leurs
+bagues, hors une qui restait au pouce, descendirent sur le
+clavier.</p>
+
+<p>--La, la...</p>
+
+<p>Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit
+Bonmont:</p>
+
+<p>--Laissez-moi boire mon cocktail.</p>
+
+<p>Lorsque ce fut fait, Largilli&egrave;re reprit:</p>
+
+<p>--Allons, duchesse!</p>
+
+<p> Tout me seconde,  Je l'ai pr&eacute;vu...</p>
+
+<p>Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
+am&eacute;thyste au pouce, descendirent de nouveau sur le
+clavier. Mais la duchesse ne chanta pas. Elle regardait
+l'accompagnateur avec int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous &ecirc;tes
+fait de la poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y
+&ecirc;tes arriv&eacute;, vrai!... Tandis que moi, regardez!</p>
+
+<p>Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de
+drap:</p>
+
+<p>--Moi, j'ai tout &ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elle fit demi-tour.</p>
+
+<p>--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-l&agrave;,
+&ccedil;a vous est venu, &agrave; vous. C'est dr&ocirc;le tout de
+m&ecirc;me!... Oh! il n'y a pas de mal. &Ccedil;a se
+compense.</p>
+
+<p>Cependant Ren&eacute; Chartier, qui jouait Joconde, se tenait
+immobile, le cou allong&eacute; comme un tuyau, soucieux
+uniquement du velours et des perles de sa voix, grave et
+m&ecirc;me un peu sombre. Il s'impatienta et dit
+s&egrave;chement:</p>
+
+<p>--Nous ne serons jamais pr&ecirc;ts. C'est
+d&eacute;plorable!</p>
+
+<p>--Reprenons le quatuor et encha&icirc;nons, dit
+Largilli&egrave;re.</p>
+
+<p align="center">Tout me seconde,<br>
+ Je l'ai pr&eacute;vu;<br>
+ Pauvre Joconde!<br>
+ Il est vaincu.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--Passez, monsieur Quatrebarbe.</p>
+
+<p>M. G&eacute;rard Quatrebarbe &eacute;tait le fils de
+l'architecte dioc&eacute;sain. On le recevait dans le monde
+depuis qu'il avait cass&eacute; les carreaux du bottier Meyer,
+pr&eacute;sum&eacute; juif. Il avait une jolie voix. Mais il
+manquait ses entr&eacute;es. Et Ren&eacute; Chartier lui jetait
+des regards furieux.</p>
+
+<p>--Vous n'&ecirc;tes pas &agrave; votre place, duchesse, dit
+Largilli&egrave;re.</p>
+
+<p>--Ah! pour &ccedil;a non, r&eacute;pondit la duchesse. Amer,
+Ren&eacute; Chartier s'approcha du petit Bonmont et lui dit
+&agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails &agrave; la
+duchesse. Elle fera tout manquer.</p>
+
+<p>Largilli&egrave;re se plaignait aussi. Les masses chorales
+&eacute;taient confuses et ne se dessinaient pas. Pourtant on
+avait attaqu&eacute; le "trois".</p>
+
+<p>--Monsieur Lacrisse, vous n'&ecirc;tes pas en place.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse n'&eacute;tait pas en place. Et il convient de
+dire que ce n'&eacute;tait pas de sa faute. Madame de Bonmont
+l'attirait sans cesse dans les petits coins et lui murmurait:</p>
+
+<p>--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez
+plus, je sens que j'en mourrais.</p>
+
+<p>Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le
+complot tournait mal, il &eacute;tait agac&eacute;. D'ailleurs,
+il lui gardait rancune de ce qu'elle n'avait pas donn&eacute;
+d'argent pour la cause. Il alla d'un pas tr&egrave;s roide se
+joindre aux masses chorales, tandis que Ren&eacute; Chartier,
+avec conviction, chantait:</p>
+
+<p align="center">Dans un d&eacute;lire extr&ecirc;me,<br>
+On veut fuir ce qu'on aime.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Le petit Bonmont s'approcha de sa m&egrave;re:</p>
+
+<p>--Maman, m&eacute;fie-toi de Lacrisse.</p>
+
+<p>Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de
+n&eacute;gligence affect&eacute;e:</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire?... Il est tr&egrave;s s&eacute;rieux, plus
+s&eacute;rieux qu'on n'est ordinairement &agrave; son &acirc;ge;
+il est occup&eacute; de choses importantes; il...</p>
+
+<p>Le petit baron haussa ses &eacute;paules d'athl&egrave;te
+bossu.</p>
+
+<p>--Je te dis: m&eacute;fie-toi. Il veut te taper de cent mille
+francs. Il m'a demand&eacute; de l'aider &agrave; t'extirper le
+ch&egrave;que. Mais jusqu'&agrave; nouvel ordre je ne vois pas
+que ce soit n&eacute;cessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
+mille francs c'est une somme!</p>
+
+<p>Ren&eacute; Chartier chantait:</p>
+
+<p align="center">On devient infid&egrave;le,<br>
+On court de belle en belle.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Un domestique apporta une lettre &agrave; la baronne.
+C'&eacute;tait les Br&eacute;c&eacute; qui, forc&eacute;s de
+partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre &agrave;
+la f&ecirc;te de charit&eacute; et envoyaient leur obole.</p>
+
+<p>Elle tendit la lettre &agrave; son fils qui eut un mauvais
+sourire et demanda:</p>
+
+<p>--Et les Courtrai?</p>
+
+<p>--Ils se sont excus&eacute;s hier, ainsi que la
+g&eacute;n&eacute;rale Cartier de Chalmot.</p>
+
+<p>--Quelles rosses!</p>
+
+<p>--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.</p>
+
+<p>--Parbleu! c'est leur m&eacute;tier de venir chez nous.</p>
+
+<p>Ils examin&egrave;rent la situation. Elle &eacute;tait
+mauvaise. Terremondre n'avait pas, comme &agrave; son ordinaire,
+promis de rabattre ses cousines et ses tantes, toute la
+nich&eacute;e des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
+industrielle elle-m&ecirc;me semblait h&eacute;sitante, cherchait
+des pr&eacute;textes pour se d&eacute;rober. Le petit Bonmont
+conclut:</p>
+
+<p>--Fichue, maman, ta f&ecirc;te! Nous sommes en quarantaine. Il
+n'y a pas d'erreur.</p>
+
+<p>A ces mots la douce &Eacute;lisabeth s'affligea. Son beau
+visage, &eacute;ternellement noy&eacute; dans un sourire
+d'amante, s'assombrit.</p>
+
+<p>A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans
+nombre, la voix de Largilli&egrave;re:</p>
+
+<p>--Ce n'est pas &ccedil;a!... Nous ne serons jamais
+pr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas
+pr&ecirc;ts. Si nous remettions la f&ecirc;te, puisqu'elle ne
+doit pas r&eacute;ussir?</p>
+
+<p>--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est
+dans ta nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je
+suis taill&eacute; pour la lutte. Je suis fort. Je suis
+crev&eacute;, mais...</p>
+
+<p>--Mon enfant...</p>
+
+<p>--T'attendris pas. Je suis crev&eacute;, mais je lutterai
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>La voix de Ren&eacute; Chartier jaillissait comme une source
+pure:</p>
+
+<p align="center">On pense, on pense encore<br>
+ A celle qu'on adore,<br>
+ Et l'on revient toujours<br>
+ A ses premi&egrave;res a...</p>
+
+<p>Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte.
+M. Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano
+les bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se
+r&eacute;fugia dans la chemin&eacute;e monumentale o&ugrave;, sur
+l'ardoise angevine, &eacute;taient sculpt&eacute;s les amours des
+nymphes et les m&eacute;tamorphoses des dieux. Et l&agrave;,
+montrant une petite poche de son corsage:</p>
+
+<p>--Elles sont l&agrave; vos bagues, ma vieille Germaine. Venez
+les chercher. Tenez!... voil&agrave;, pour les prendre, les
+pincettes de Louis XIII.</p>
+
+<p>Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire
+d'&eacute;normes pincettes.</p>
+
+<p>Ren&eacute; Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa
+partition sur le piano et d&eacute;clara qu'il rendait son
+r&ocirc;le.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
+soupirant la baronne &agrave; son fils.</p>
+
+<p>--Tout n'est pas perdu. J'ai mon id&eacute;e, dit le petit
+baron. Il faut savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne
+dis rien &agrave; Lacrisse.</p>
+
+<p>--Ne rien dire &agrave; Lacrisse!</p>
+
+<p>--Rien de s&eacute;rieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta
+et s'approcha du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse
+qui lui demandait un autre cocktail, il r&eacute;pondit
+tr&egrave;s doucement:</p>
+
+<p>--Fichez-moi la paix.</p>
+
+<p>Puis il alla s'asseoir aupr&egrave;s de Joseph Lacrisse qui
+m&eacute;ditait &agrave; l'&eacute;cart, et il lui parla quelque
+temps &agrave; voix basse. Il avait l'air grave et convaincu.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, disait-il au secr&eacute;taire du
+Comit&eacute; de la Jeunesse royaliste. Vous avez raison. Il faut
+renverser la R&eacute;publique et sauver la France. Et pour cela
+il faut de l'argent. Ma m&egrave;re est aussi de cet avis. Elle
+est dispos&eacute;e &agrave; verser un acompte de cinquante mille
+francs dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.</p>
+
+<p>--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre
+m&egrave;re joint son offrande patriotique &agrave; celle des
+trois dames fran&ccedil;aises, qui se montr&egrave;rent d'une
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; chevaleresque. Soyez s&ucirc;r,
+ajouta-t-il, qu'il t&eacute;moignera sa gratitude par une lettre
+autographe.</p>
+
+<p>--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un court silence:</p>
+
+<p>--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Br&eacute;c&eacute;
+et les Courtrai, dites-leur de venir &agrave; notre petite
+f&ecirc;te.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XVII</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le premier jour de l'an. Par les rues blondes
+d'une boue fra&icirc;che, entre deux averses, M. Bergeret et sa
+fille Pauline allaient porter leurs souhaits &agrave; une tante
+maternelle qui vivait encore, mais pour elle seule et peu, et qui
+habitait dans la rue Rousselet un petit logis de b&eacute;guine,
+sur un potager, dans le son des cloches conventuelles. Pauline
+&eacute;tait joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours
+de f&ecirc;te, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus
+sensibles les progr&egrave;s charmants de sa jeunesse. M.
+Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence
+coutumi&egrave;re, n'attendant plus grand bien des hommes et de
+la vie, mais sachant, comme M. Fagon, qu'il faut beaucoup
+pardonner &agrave; la nature. Le long des voies, les mendiants,
+dress&eacute;s comme des cand&eacute;labres ou
+&eacute;tal&eacute;s comme des reposoirs, faisaient l'ornement de
+cette f&ecirc;te sociale. Ils &eacute;taient tous venus parer les
+quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux, pi&egrave;tres
+et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles,
+courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement universel
+des caract&egrave;res et se conformant &agrave; la
+m&eacute;diocrit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale des moeurs, ils
+n'&eacute;talaient pas, comme aux &acirc;ges du grand
+Co&euml;sre, des difformit&eacute;s horribles et des plaies
+&eacute;pouvantables. Ils n'entouraient point de linges sanglants
+leurs membres mutil&eacute;s. Ils &eacute;taient simples, ils
+n'affectaient que des infirmit&eacute;s supportables. L'un d'eux
+suivit assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et
+toutefois d'un pas agile. Puis il s'arr&ecirc;ta et se remit en
+lampadaire au bord du trottoir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi M. Bergeret dit &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
+l'aum&ocirc;ne. En donnant deux sous &agrave; Clopinel, j'ai
+go&ucirc;t&eacute; la joie honteuse d'humilier mon semblable,
+j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa puissance et
+au faible sa faiblesse, j'ai scell&eacute; de mon sceau l'antique
+iniquit&eacute;, j'ai contribu&eacute; &agrave; ce que cet homme
+n'e&ucirc;t qu'une moiti&eacute; d'&acirc;me.</p>
+
+<p>--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline
+incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>--Presque tout cela, r&eacute;pondit M. Bergeret. J'ai vendu
+&agrave; mon fr&egrave;re Clopinel de la fraternit&eacute;
+&agrave; faux poids. Je me suis humili&eacute; en l'humiliant.
+Car l'aum&ocirc;ne avilit &eacute;galement celui qui la
+re&ccedil;oit et celui qui la fait. J'ai mal agi.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas, dit Pauline.</p>
+
+<p>--Tu ne le crois pas, r&eacute;pondit M. Bergeret, parce que
+tu n'as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une
+action innocente en apparence les cons&eacute;quences infinies
+qu'elle porte en elle. Ce Clopinel m'a induit en aum&ocirc;ne. Je
+n'ai pu r&eacute;sister &agrave; l'importunit&eacute; de sa voix
+de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux
+que le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement
+pareils aux genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les
+souliers vont le bec ouvert comme un couple de canards.
+S&eacute;ducteur! O dangereux Clopinel! Clopinel
+d&eacute;licieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un
+peu de honte. Par toi, j'ai constitu&eacute; avec un sou une
+parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe
+de la richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec
+ironie et convi&eacute; sans honneur au banquet de la
+soci&eacute;t&eacute;, aux f&ecirc;tes de la civilisation. Et
+aussit&ocirc;t j'ai senti que j'&eacute;tais un puissant de ce
+monde, au regard de toi, un riche pr&egrave;s de toi, doux
+Clopinel, mendigot exquis, flatteur! Je me suis r&eacute;joui, je
+me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et ma
+grandeur. Vis, &ocirc; Clopinel! <i>Pulcher hymnus divitiarum
+pauper immortalis.</i></p>
+
+<p>&raquo;Ex&eacute;crable pratique de l'aum&ocirc;ne!
+Piti&eacute; barbare de l'&eacute;l&eacute;mosyne! Antique erreur
+du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui
+se croit quitte envers tous ses fr&egrave;res, par le plus
+mis&eacute;rable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot,
+le plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent &ecirc;tre accomplis
+en vue d'une meilleure r&eacute;partition des richesses. Cette
+coutume de faire l'aum&ocirc;ne est contraire &agrave; la
+bienfaisance et en horreur &agrave; la charit&eacute;.</p>
+
+<p>--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volont&eacute;.</p>
+
+<p>--L'aum&ocirc;ne, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus
+comparable &agrave; la bienfaisance que la grimace d'un singe ne
+ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est
+ing&eacute;nieuse autant que l'aum&ocirc;ne est inepte. Elle est
+vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce que je n'ai point fait &agrave;
+l'endroit de mon fr&egrave;re Clopinel. Le nom seul de
+bienfaisance &eacute;veillait les plus douces id&eacute;es dans
+les &acirc;mes sensibles, au si&egrave;cle des philosophes. On
+croyait que ce nom avait &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; par
+le bon abb&eacute; de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se
+trouve d&eacute;j&agrave; dans le vieux Balzac. Au XVIe
+si&egrave;cle, on disait <i>b&eacute;n&eacute;ficence</i>. C'est
+le m&ecirc;me mot. J'avoue que je ne retrouve pas &agrave; ce mot
+de bienfaisance sa beaut&eacute; premi&egrave;re; il m'a
+&eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute; par les pharisiens qui l'ont
+trop employ&eacute;. Nous avons dans notre soci&eacute;t&eacute;
+beaucoup d'&eacute;tablissements de bienfaisance,
+monts-de-pi&eacute;t&eacute;, soci&eacute;t&eacute;s de
+pr&eacute;voyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles
+et rendent des services. Leur vice commun est de proc&eacute;der
+de l'iniquit&eacute; sociale qu'ils sont destin&eacute;s &agrave;
+corriger, et d'&ecirc;tre des m&eacute;decines
+contamin&eacute;es. La bienfaisance universelle, c'est que chacun
+vive de son travail et non du travail d'autrui. Hors
+l'&eacute;change et la solidarit&eacute; tout est vil, honteux,
+inf&eacute;cond. La charit&eacute; humaine, c'est le concours de
+tous dans la production et le partage des fruits.</p>
+
+<p>&raquo;Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont
+plus habiles que les riches. Quels riches exerc&egrave;rent
+jamais aussi pleinement qu'&Eacute;pict&egrave;te ou que
+Beno&icirc;t Malon la charit&eacute; du genre humain? La
+charit&eacute; v&eacute;ritable, c'est le don des oeuvres de
+chacun &agrave; tous, c'est la belle bont&eacute;, c'est le geste
+harmonieux de l'&acirc;me qui se penche comme un vase plein de
+nard pr&eacute;cieux et qui se r&eacute;pand en bienfaits, c'est
+Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les
+d&eacute;put&eacute;s &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale dans
+la nuit du 4 Ao&ucirc;t; c'est le don r&eacute;pandu dans sa
+pl&eacute;nitude heureuse, l'argent coulant p&ecirc;le-m&ecirc;le
+avec l'amour et la pens&eacute;e. Nous n'avons rien en propre que
+nous-m&ecirc;mes. On ne donne vraiment que quand on donne son
+travail, son &acirc;me, son g&eacute;nie. Et cette offrande
+magnifique de tout soi &agrave; tous les hommes enrichit le
+donateur autant que la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour
+et de la beaut&eacute; &agrave; Clopinel. Tu lui as donn&eacute;
+ce qui lui &eacute;tait le plus convenable.</p>
+
+<p>--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les
+biens qui peuvent flatter un homme, il ne go&ucirc;te que
+l'alcool. J'en juge &agrave; ce qu'il puait l'eau-de-vie, quand
+il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est notre ouvrage. Notre
+orgueil fut son p&egrave;re; notre iniquit&eacute;, sa
+m&egrave;re. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en
+soci&eacute;t&eacute; doit donner et recevoir. Celui-ci n'a pas
+assez donn&eacute; sans doute parce qu'il n'a pas assez
+re&ccedil;u.</p>
+
+<p>--C'est peut-&ecirc;tre un paresseux, dit Pauline. Comment
+ferons-nous, mon Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus
+de faibles ni de paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les
+hommes sont bons naturellement et que c'est la
+soci&eacute;t&eacute; qui les rend m&eacute;chants?</p>
+
+<p>--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons
+naturellement, r&eacute;pondit M. Bergeret. Je vois plut&ocirc;t
+qu'ils sortent p&eacute;niblement et peu &agrave; peu de la
+barbarie originelle et qu'ils organisent &agrave; grand effort
+une justice incertaine et une bont&eacute; pr&eacute;caire. Le
+temps est loin encore o&ugrave; ils seront doux et bienveillants
+les uns pour les autres. Le temps est loin o&ugrave; ils ne
+feront plus la guerre entre eux et o&ugrave; les tableaux qui
+repr&eacute;sentent des batailles seront cach&eacute;s aux yeux
+comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je crois que le
+r&egrave;gne de la violence durera longtemps encore, que
+longtemps les peuples s'entre-d&eacute;chireront pour des raisons
+frivoles, que longtemps les citoyens d'une m&ecirc;me nation
+s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
+n&eacute;cessaires &agrave; la vie, au lieu d'en faire un partage
+&eacute;quitable. Mais je crois aussi que les hommes sont moins
+f&eacute;roces quand ils sont moins mis&eacute;rables, que les
+progr&egrave;s de l'industrie d&eacute;terminent &agrave; la
+longue quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un
+botaniste que l'aub&eacute;pine transport&eacute;e d'un terrain
+sec en un sol gras y change ses &eacute;pines en fleurs.</p>
+
+<p>--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien,
+s'&eacute;cria Pauline en s'arr&ecirc;tant au milieu du trottoir
+pour fixer un moment sur son p&egrave;re le regard de ses yeux
+gris d'aube, pleins de lumi&egrave;re douce et de fra&icirc;cheur
+matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur &agrave;
+b&acirc;tir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de
+construire avec les hommes de bonne volont&eacute; la
+r&eacute;publique nouvelle.</p>
+
+<p>M. Bergeret sourit &agrave; cette parole d'espoir et &agrave;
+ces yeux d'aurore.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il, ce serait beau d'&eacute;tablir la
+soci&eacute;t&eacute; nouvelle, o&ugrave; chacun recevrait le
+prix de son travail.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline
+avec candeur.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret r&eacute;pondit, non sans douceur ni
+tristesse:</p>
+
+<p>--Ne me demande pas de proph&eacute;tiser, mon enfant. Ce
+n'est pas sans raison que les anciens ont consid&eacute;r&eacute;
+le pouvoir de percer l'avenir comme le don le plus funeste que
+puisse recevoir un homme. S'il nous &eacute;tait possible de voir
+ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'&agrave; mourir, et
+peut-&ecirc;tre tomberions-nous foudroy&eacute;s de douleur ou
+d'&eacute;pouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les
+tisseurs de haute lice travaillent &agrave; leurs tapisseries,
+sans le voir.</p>
+
+<p>Ainsi conversaient en cheminant le p&egrave;re et la fille.
+Devant le square de la rue de S&egrave;vres, ils
+rencontr&egrave;rent un mendigot solidement implant&eacute; sur
+le trottoir.</p>
+
+<p>--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une
+pi&egrave;ce de dix sous &agrave; me donner, Pauline? Cette main
+tendue me barre la rue. Nous serions sur la place de la Concorde,
+qu'elle me barrerait la place. Le bras allong&eacute; d'un
+mis&eacute;rable est une barri&egrave;re que je ne saurais
+franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne
+&agrave; ce truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas
+s'exag&eacute;rer le mal qu'on fait.</p>
+
+<p>--Papa, je suis inqui&egrave;te de savoir ce que tu feras de
+Clopinel, dans ta r&eacute;publique. Car tu ne penses pas qu'il
+vive des fruits de son travail?</p>
+
+<p>--Ma fille, r&eacute;pondit M. Bergeret, je crois qu'il
+consentira &agrave; dispara&icirc;tre. Il est d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s diminu&eacute;. La paresse, le go&ucirc;t du repos le
+dispose &agrave; l'&eacute;vanouissement final. Il rentrera dans
+le n&eacute;ant avec facilit&eacute;.</p>
+
+<p>--Je crois au contraire qu'il est tr&egrave;s content de
+vivre.</p>
+
+<p>--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est d&eacute;licieux
+sans doute d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il
+dispara&icirc;tra avec le dernier mastroquet. Il n'y aura plus de
+marchands de vin dans ma r&eacute;publique. Il n'y aura plus
+d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni de
+pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.</p>
+
+<p>--Nous serons tous heureux, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>--Non. La sainte piti&eacute;, qui fait la beaut&eacute; des
+&acirc;mes, p&eacute;rirait en m&ecirc;me temps que
+p&eacute;rirait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et
+le mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse
+avec le bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits
+y succ&eacute;deront aux jours. Le mal est n&eacute;cessaire. Il
+a comme le bien sa source profonde dans la nature et l'un ne
+saurait &ecirc;tre tari sans l'autre. Nous ne sommes heureux que
+parce que nous sommes malheureux. La souffrance est soeur de la
+joie et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes, les
+font r&eacute;sonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur
+rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence.
+Mais aux maux in&eacute;vitables, &agrave; ces maux &agrave; la
+fois vulgaires et augustes qui r&eacute;sultent de la condition
+humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui
+r&eacute;sultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront
+plus d&eacute;form&eacute;s par un travail inique dont ils
+meurent plut&ocirc;t qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de
+l'ergastule et l'usine ne d&eacute;vorera plus les corps par
+millions.</p>
+
+<p>&raquo;Cette d&eacute;livrance, je l'attends de la machine
+elle-m&ecirc;me. La machine qui a broy&eacute; tant d'hommes
+viendra en aide doucement, g&eacute;n&eacute;reusement &agrave;
+la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure,
+deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle
+d'&acirc;me? &Eacute;coute. L'&eacute;tincelle qui jaillit de la
+bouteille de Leyde, la petite &eacute;toile subtile qui se
+r&eacute;v&eacute;la, dans le si&egrave;cle dernier, au physicien
+&eacute;merveill&eacute;, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui
+s'est laiss&eacute;e vaincre sans se laisser conna&icirc;tre, la
+force myst&eacute;rieuse et captive, l'insaisissable saisi par
+nos mains, la foudre docile, mise en bouteille et
+d&eacute;vid&eacute;e sur les innombrables fils qui couvrent la
+terre de leur r&eacute;seau, l'&eacute;lectricit&eacute; portera
+sa force, son aide, partout o&ugrave; il faudra, dans les
+maisons, dans les chambres, au foyer o&ugrave; le p&egrave;re et
+la m&egrave;re et les enfants ne seront plus
+s&eacute;par&eacute;s. Ce n'est point un r&ecirc;ve. La machine
+farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les &acirc;mes,
+deviendra domestique, intime et famili&egrave;re. Mais ce n'est
+rien, non ce n'est rien que les poulies, les engrenages, les
+bielles, les manivelles, les glissi&egrave;res, les volants
+s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de fer.</p>
+
+<p>Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux
+encore. Un jour viendra o&ugrave; le patron, s'&eacute;levant en
+beaut&eacute; morale, deviendra un ouvrier parmi les ouvriers
+affranchis, o&ugrave; il n'y aura plus de salaire, mais
+&eacute;change de biens. La haute industrie, comme la vieille
+noblesse qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4
+Ao&ucirc;t. Elle abandonnera des gains disput&eacute;s et des
+privil&egrave;ges menac&eacute;s. Elle sera
+g&eacute;n&eacute;reuse quand elle sentira qu'il est temps de
+l'&ecirc;tre. Et que dit aujourd'hui le patron? Qu'il est
+l'&acirc;me et la pens&eacute;e, et que sans lui son arm&eacute;e
+d'ouvriers serait comme un corps priv&eacute; d'intelligence. Eh
+bien! s'il est la pens&eacute;e, qu'il se contente de cet honneur
+et de cette joie. Faut-il, parce qu'on est pens&eacute;e et
+esprit, qu'on se gorge de richesses? Quand le grand Donatello
+fondait avec ses compagnons une statue de bronze, il &eacute;tait
+l'&acirc;me de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince ou
+des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une
+poulie &agrave; une poutre de l'atelier. Chaque compagnon
+d&eacute;nouait la corde &agrave; son tour et prenait dans le
+panier selon ses besoins. N'est-ce point assez de la joie de
+produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le
+ma&icirc;tre-ouvrier de partager le gain avec ses humbles
+collaborateurs? Mais dans ma r&eacute;publique il n'y aura plus
+de gains ni de salaires et tout sera &agrave; tous.</p>
+
+<p>--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec
+tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>--Les biens les plus pr&eacute;cieux, r&eacute;pondit M.
+Bergeret, sont communs &agrave; tous les hommes, et le furent
+toujours. L'air et la lumi&egrave;re appartiennent en commun
+&agrave; tout ce qui respire et voit la clart&eacute; du jour.
+Apr&egrave;s les travaux s&eacute;culaires de
+l'&eacute;go&iuml;sme et de l'avarice, en d&eacute;pit des
+efforts violents des individus pour saisir et garder des
+tr&eacute;sors, les biens individuels dont jouissent les plus
+riches d'entre nous sont encore peu de chose en comparaison de
+ceux qui appartiennent indistinctement &agrave; tous les hommes.
+Et dans notre soci&eacute;t&eacute; m&ecirc;me ne vois-tu pas que
+les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves,
+for&ecirc;ts autrefois royales, biblioth&egrave;ques,
+mus&eacute;es, appartiennent &agrave; tous? Aucun riche ne
+poss&egrave;de plus que moi ce vieux ch&ecirc;ne de Fontainebleau
+ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus &agrave; moi qu'au
+riche si je sais mieux en jouir. La propri&eacute;t&eacute;
+collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous entoure
+d&eacute;j&agrave; sous mille formes famili&egrave;res. Elle
+effraye quand on l'annonce et l'on use d&eacute;j&agrave; des
+avantages qu'elle procure.</p>
+
+<p>Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste
+Comte autour du v&eacute;n&eacute;r&eacute; M. Pierre Laffitte ne
+sont point press&eacute;s de devenir socialistes. Mais l'un d'eux
+a fait cette remarque judicieuse que la propri&eacute;t&eacute;
+est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute
+propri&eacute;t&eacute;, acquise par un effort individuel, n'a pu
+na&icirc;tre et subsister que par le concours de la
+communaut&eacute; tout enti&egrave;re. Et puisque la
+propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e est de source sociale, ce
+n'est point en m&eacute;conna&icirc;tre l'origine ni en corrompre
+l'essence que de l'&eacute;tendre &agrave; la communaut&eacute;
+et la commettre &agrave; l'&Eacute;tat dont elle d&eacute;pend
+n&eacute;cessairement. Et qu'est-ce que l'&Eacute;tat?...
+Mademoiselle Bergeret s'empressa de r&eacute;pondre &agrave;
+cette question:</p>
+
+<p>--L'&Eacute;tat, mon p&egrave;re, c'est un monsieur piteux et
+malgracieux assis derri&egrave;re un guichet. Tu comprends qu'on
+n'a pas envie de se d&eacute;pouiller pour lui.</p>
+
+<p>--Je comprends, r&eacute;pondit M. Bergeret en souriant. Je me
+suis toujours inclin&eacute; &agrave; comprendre, et j'y ai perdu
+des &eacute;nergies pr&eacute;cieuses. Je d&eacute;couvre sur le
+tard que c'est une grande force que de ne pas comprendre. Cela
+permet parfois de conqu&eacute;rir le monde. Si Napol&eacute;on
+avait &eacute;t&eacute; aussi intelligent que Spinoza, il aurait
+&eacute;crit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais
+ce monsieur malgracieux et piteux qui est assis derri&egrave;re
+un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne
+confierais pas &agrave; l'agence Tricoche. Il administre une
+partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins
+pr&eacute;cieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il
+sera tout il ne sera plus rien. Ou plut&ocirc;t il ne sera plus
+que nous. An&eacute;anti par son universalit&eacute;, il cessera
+de para&icirc;tre tracassier. On n'est plus m&eacute;chant, ma
+fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de
+d&eacute;plaisant &agrave; l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne
+sur la propri&eacute;t&eacute; individuelle, qu'il va grattant et
+limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres.
+Cela le rend insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans
+ma r&eacute;publique, il sera sans d&eacute;sirs, comme les
+dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas,
+puisqu'il sera conforme &agrave; nous, indistinct de nous. Il
+sera comme s'il n'&eacute;tait pas. Et quand tu crois que je
+sacrifie les particuliers &agrave; l'&Eacute;tat, la vie &agrave;
+une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je
+subordonne &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, l'&Eacute;tat que
+je supprime en l'identifiant &agrave; toute l'activit&eacute;
+sociale.</p>
+
+<p>&raquo;Si m&ecirc;me cette r&eacute;publique ne devait jamais
+exister, je me f&eacute;liciterais d'en avoir caress&eacute;
+l'id&eacute;e. Il est permis de b&acirc;tir en Utopie. Et Auguste
+Comte lui-m&ecirc;me, qui se flattait de ne construire que sur
+les donn&eacute;es de la science positive, a plac&eacute;
+Campanella dans le calendrier des grands hommes.</p>
+
+<p>&raquo;Les r&ecirc;ves des philosophes ont de tout temps
+suscit&eacute; des hommes d'action qui se sont mis &agrave;
+l'oeuvre pour les r&eacute;aliser. Notre pens&eacute;e
+cr&eacute;e l'avenir. Les hommes d'&Eacute;tat travaillent sur
+les plans que nous laissons apr&egrave;s notre mort. Ce sont nos
+ma&ccedil;ons et nos goujats. Non, ma fille, je ne b&acirc;tis
+pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui
+est, en ce moment m&ecirc;me, le songe de mille et mille
+&acirc;mes, est v&eacute;ritable et proph&eacute;tique. Toute
+soci&eacute;t&eacute; dont les organes ne correspondent plus aux
+fonctions pour lesquelles ils ont &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;s, et dont les membres ne sont point nourris en
+raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des troubles
+profonds, des d&eacute;sordres intimes pr&eacute;c&egrave;dent sa
+fin et l'annoncent.</p>
+
+<p>&raquo;La soci&eacute;t&eacute; f&eacute;odale &eacute;tait
+fortement constitu&eacute;e. Quand le clerg&eacute; cessa d'y
+repr&eacute;senter le savoir et la noblesse, d'y d&eacute;fendre
+par l'&eacute;p&eacute;e le laboureur et l'artisan, quand ces
+deux ordres ne furent plus que des membres gonfl&eacute;s et
+nuisibles, tout le corps p&eacute;rit; une r&eacute;volution
+impr&eacute;vue et n&eacute;cessaire emporta le malade. Qui
+soutiendrait que, dans la soci&eacute;t&eacute; actuelle, les
+organes correspondent aux fonctions et que tous les membres sont
+nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui
+soutiendrait que la richesse est justement r&eacute;partie? Qui
+peut croire enfin &agrave; la dur&eacute;e de
+l'iniquit&eacute;?</p>
+
+<p>--Et comment la faire cesser, mon p&egrave;re? Comment changer
+le monde?</p>
+
+<p>--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la
+parole. L'encha&icirc;nement des fortes raisons et des hautes
+pens&eacute;es est un lien qu'on ne peut rompre. La parole, comme
+la fronde de David, abat les violents et fait tomber les forts.
+C'est l'arme invincible. Sans cela le monde appartiendrait aux
+brutes arm&eacute;es. Qui donc les tient en respect? Seule, sans
+armes et nue, la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Je ne verrai pas la cit&eacute; nouvelle. Tous les changements
+dans l'ordre social comme dans l'ordre naturel sont lents et
+presque insensibles. Un g&eacute;ologue d'un esprit profond,
+Charles Lyell, a d&eacute;montr&eacute; que ces traces
+effrayantes de la p&eacute;riode glaciaire, ces rochers
+&eacute;normes tra&icirc;n&eacute;s dans les vall&eacute;es,
+cette flore des froides contr&eacute;es et ces animaux velus
+succ&eacute;dant &agrave; la faune et &agrave; la flore des pays
+chauds, ces apparences de cataclysmes sont, en
+r&eacute;alit&eacute;, l'effet d'actions multiples et
+prolong&eacute;es, et que ces grands changements, produits avec
+la lenteur cl&eacute;mente des forces naturelles, ne furent pas
+m&ecirc;me soup&ccedil;onn&eacute;s par les innombrables
+g&eacute;n&eacute;rations des &ecirc;tres anim&eacute;s qui y
+assist&egrave;rent. Les transformations sociales
+s'op&egrave;rent, de m&ecirc;me, insensiblement et sans cesse.
+L'homme timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement
+commenc&eacute; avant sa naissance, qui s'op&egrave;re sous ses
+yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra sensible que dans
+un si&egrave;cle.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XVIII</p>
+
+<p>M. F&eacute;lix Panneton montait &agrave; pied lentement
+l'avenue des Champs-Elys&eacute;es. En s'acheminant vers l'Arc de
+Triomphe, il calculait les chances de sa candidature au
+S&eacute;nat. Elle n'&eacute;tait point encore pos&eacute;e. Et
+M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, agir..."
+Deux listes &eacute;taient d&eacute;j&agrave; offertes aux
+&eacute;lecteurs dans le d&eacute;partement. Les quatre
+s&eacute;nateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, Mannequin et
+Ledru, se repr&eacute;sentaient. Les nationalistes portaient le
+comte de Br&eacute;c&eacute;, le colonel Despaut&egrave;res, M.
+Lerond, ancien magistrat et le boucher Lafolie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait difficile de savoir laquelle des deux listes
+l'emporterait. Les s&eacute;nateurs sortants se recommandaient
+aux paisibles populations du d&eacute;partement par un long usage
+du pouvoir l&eacute;gislatif, et comme gardiens de ces traditions
+tout ensemble lib&eacute;rales et autoritaires qui remontaient
+&agrave; la fondation de la R&eacute;publique et se rattachaient
+au nom l&eacute;gendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par
+les services rendus avec discernement et par des promesses
+abondantes. Ils avaient une client&egrave;le nombreuse et
+disciplin&eacute;e. Ces hommes publics, contemporains des grandes
+&eacute;poques, demeuraient fid&egrave;les &agrave; leur doctrine
+avec une fermet&eacute; qui embellissait les sacrifices qu'ils
+faisaient aux exigences de l'opinion, sous l'empire des
+circonstances. Antiques opportunistes, ils se nommaient radicaux.
+Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre t&eacute;moign&eacute;
+de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez l'un
+d'eux ce respect &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;
+d'attendrissement. L'ancien avou&eacute; Goby ne parlait qu'avec
+des larmes de la justice militaire. L'anc&ecirc;tre, le
+r&eacute;publicain des &acirc;ges h&eacute;ro&iuml;ques, l'homme
+des grandes luttes, Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'arm&eacute;e
+nationale en termes si tendres et si &eacute;mus qu'on e&ucirc;t
+estim&eacute;, dans d'autres temps, qu'un tel langage
+s'appliquait mieux &agrave; une pauvre orpheline qu'&agrave; une
+institution forte de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces
+quatre s&eacute;nateurs avaient vot&eacute; la loi de
+dessaisissement et exprim&eacute;, au Conseil
+g&eacute;n&eacute;ral, le voeu que le gouvernement pr&icirc;t des
+mesures rigoureuses pour arr&ecirc;ter l'agitation
+r&eacute;visionniste. C'&eacute;taient les dreyfusards du
+d&eacute;partement. Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils
+&eacute;taient furieusement combattus par les nationalistes. On
+faisait un grief &agrave; Mannequin d'&ecirc;tre le
+beau-fr&egrave;re d'un conseiller &agrave; la Cour de cassation.
+Quant &agrave; Laprat-Teulet, t&ecirc;te de liste il recevait des
+injures et des crachats dont la liste enti&egrave;re &eacute;tait
+&eacute;clabouss&eacute;e. C'&eacute;tait un non-lieu, et il est
+vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps
+o&ugrave;, compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat
+d'arr&ecirc;t, il laissait cro&icirc;tre une barbe blanche qui le
+rendait v&eacute;n&eacute;rable et se faisait rouler dans une
+petite voiture par sa pieuse femme et par sa fille,
+habill&eacute;e comme une b&eacute;guine. Il passait chaque jour,
+dans ce cort&egrave;ge d'humilit&eacute; et de saintet&eacute;,
+sous les ormes du mail, et se faisait mettre au soleil, pauvre
+paralytique qui du bout de sa canne tra&ccedil;ait des raies dans
+la poussi&egrave;re, tandis que d'un esprit retors il
+pr&eacute;parait sa d&eacute;fense. Un non-lieu la rendit
+inutile. Il s'&eacute;tait redress&eacute; depuis. Mais la fureur
+nationaliste s'acharna contre lui! Il &eacute;tait panamiste, on
+le fit dreyfusard. &laquo;Cet homme, se disait Ledru, va couler
+la liste.&raquo; Il fit part de ses inqui&eacute;tudes &agrave;
+Worms-Clavelin:</p>
+
+<p>--Ne pourrait-on, monsieur le pr&eacute;fet, faire comprendre
+&agrave; Laprat-Teulet, qui a rendu de signal&eacute;s services
+&agrave; la R&eacute;publique et au pays, que l'heure a
+sonn&eacute; pour lui de rentrer dans la vie priv&eacute;e?</p>
+
+<p>Le pr&eacute;fet r&eacute;pondit qu'il fallait y regarder
+&agrave; deux fois avant de d&eacute;capiter la liste
+r&eacute;publicaine.</p>
+
+<p>Cependant le journal <i>la Croix</i>, introduit dans le
+d&eacute;partement par madame Worms-Clavelin, faisait une
+campagne atroce contre les s&eacute;nateurs sortants. Il
+soutenait la liste nationaliste qui &eacute;tait habilement
+form&eacute;e. M. de Br&eacute;c&eacute; ralliait les royalistes
+assez nombreux dans le d&eacute;partement. M. Lerond, ancien
+magistrat, avocat des congr&eacute;gations, &eacute;tait
+agr&eacute;able au clerg&eacute;; le colonel Despaut&egrave;res,
+obscur vieillard en soi, repr&eacute;sentait l'honneur de
+l'arm&eacute;e: il avait donn&eacute; des louanges aux faussaires
+et souscrit pour la veuve du colonel Henry. Le boucher Lafolie
+plaisait aux ouvriers &agrave; demi paysans des faubourgs. On
+commen&ccedil;ait &agrave; croire que la liste
+Br&eacute;c&eacute; obtiendrait plus de deux cents voix et
+qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin n'&eacute;tait pas
+tranquille. Il fut tout &agrave; fait inquiet quand <i>la
+Croix</i> publia le manifeste des candidats nationalistes. Le
+Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique y &eacute;tait
+outrag&eacute;, le S&eacute;nat trait&eacute; de basse-cour et de
+porcherie, le cabinet qualifi&eacute; de minist&egrave;re de
+trahison. Si ces gens-l&agrave; passent, je saute, pensa le
+pr&eacute;fet. Et il dit doucement &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>--Tu as eu tort, ma ch&egrave;re amie, de favoriser la
+diffusion de <i>la Croix</i> dans le d&eacute;partement.</p>
+
+<p>A quoi madame Worms-Clav&eacute;lin r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'&eacute;tais
+oblig&eacute;e d'exag&eacute;rer les sentiments catholiques. Cela
+nous a beaucoup servi jusqu'ici.</p>
+
+<p>--Sans doute, r&eacute;pliqua le pr&eacute;fet. Mais nous
+sommes peut-&ecirc;tre all&eacute;s un peu loin. Le
+secr&eacute;taire de pr&eacute;fecture, M. Lacarelle, que sa
+ressemblance notoire avec Vercing&eacute;torix disposait au
+nationalisme, faisait des pointages favorables &agrave; la liste
+Br&eacute;c&eacute;. M. Worms-Clavelin, plong&eacute; dans de
+sombres r&ecirc;veries, oubliait ses cigares, m&acirc;ch&eacute;s
+et fumants, sur les bras des fauteuils.</p>
+
+<p>C'est alors que M. F&eacute;lix Panneton alla le trouver. M.
+F&eacute;lix Panneton, fr&egrave;re cadet de Panneton de La
+Barge, &eacute;tait dans les fournitures militaires. On ne
+pouvait le soup&ccedil;onner de ne point aimer assez cette
+arm&eacute;e qu'il chaussait et coiffait. Il &eacute;tait
+nationaliste. Mais il &eacute;tait nationaliste gouvernemental.
+Il &eacute;tait nationaliste avec M. Loubet et avec M.
+Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand on lui disait
+que c'&eacute;tait impossible, il r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
+seulement en avoir l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>Panneton nationaliste restait gouvernemental. &laquo;Il est
+toujours temps de ne plus l'&ecirc;tre, pensait-il; et tous ceux
+qui se sont brouill&eacute;s trop t&ocirc;t avec le gouvernement
+ont eu &agrave; le regretter. On ne songe pas assez qu'un
+gouvernement d&eacute;j&agrave; par terre a encore le temps de
+vous l&acirc;cher un coup de pied et de vous casser les
+mandibules.&raquo; Cette sagesse lui venait de son bon esprit et
+de ce qu'il &eacute;tait fournisseur, aux ordres du
+minist&egrave;re. Il &eacute;tait ambitieux, mais il
+s'effor&ccedil;ait de satisfaire son ambition sans qu'il en
+co&ucirc;t&acirc;t rien &agrave; ses affaires ni &agrave; ses
+plaisirs, qui &eacute;taient les tableaux et les femmes. Au reste
+tr&egrave;s actif, toujours entre son usine et Paris, o&ugrave;
+il avait trois ou quatre domiciles.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e de couler sa candidature entre les radicaux
+et les nationalistes purs lui&eacute;tant venue un jour, il alla
+trouver M. le pr&eacute;fet Worms-Clavelin et lui dit:</p>
+
+<p>--Ce que j'ai &agrave; vous proposer, monsieur le
+pr&eacute;fet, ne peut que vous &ecirc;tre agr&eacute;able. Je
+suis donc certain &agrave; l'avance de votre assentiment. Vous
+souhaitez le succ&egrave;s de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
+devoir. A cet &eacute;gard, je respecte vos sentiments, mais je
+ne puis les seconder. Vous redoutez le succ&egrave;s de la liste
+Br&eacute;c&eacute;. Rien de plus l&eacute;gitime. De ce
+c&ocirc;t&eacute;, je puis vous &ecirc;tre utile. Je forme avec
+trois de mes amis une liste de candidats nationalistes. Le
+d&eacute;partement est nationaliste, mais il est
+mod&eacute;r&eacute;. Mon programme sera nationaliste et
+r&eacute;publicain. J'aurai contre moi les congr&eacute;gations.
+J'aurai pour moi l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Ne me combattez
+pas. Observez &agrave; mon &eacute;gard une neutralit&eacute;
+bienveillante. Je n'&ocirc;terai pas beaucoup de voix &agrave; la
+liste Laprat; j'en prendrai au contraire un grand nombre &agrave;
+la liste Br&eacute;c&eacute;. Je ne vous cache pas que
+j'esp&egrave;re passer au troisi&egrave;me tour. Mais ce sera
+encore un succ&egrave;s pour vous, puisque les violents resteront
+sur le carreau.</p>
+
+<p>M. Worms-Clavelin r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Monsieur Panneton, vous &ecirc;tes assur&eacute; depuis
+longtemps de mes sympathies personnelles. Je vous remercie de
+l'int&eacute;ressante communication que vous avez eu
+l'amabilit&eacute; de me faire. J'y r&eacute;fl&eacute;chirai et
+j'agirai conform&eacute;ment aux int&eacute;r&ecirc;ts du parti
+r&eacute;publicain, en m'effor&ccedil;ant de me
+p&eacute;n&eacute;trer des intentions du gouvernement.</p>
+
+<p>Il offrit un cigare &agrave; M. Panneton, puis il lui demanda
+amicalement s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la
+nouvelle pi&egrave;ce des Vari&eacute;t&eacute;s. Il faisait
+cette question parce qu'il savait que Panneton entretenait une
+actrice de ce th&eacute;&acirc;tre. F&eacute;lix Panneton passait
+pour aimer beaucoup les femmes. C'&eacute;tait un gros homme de
+cinquante ans, noir, chauve, la t&ecirc;te dans les
+&eacute;paules, laid et qu'on disait spirituel.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s son entrevue avec le pr&eacute;fet
+Worms-Clavelin, il remontait les Champs-Elys&eacute;es, songeant
+&agrave; sa candidature, qui s'annon&ccedil;ait assez bien et
+qu'il importait de lancer le plus t&ocirc;t possible. Mais au
+moment de publier la liste dont il tenait la t&ecirc;te, un des
+candidats, M. de Terremondre, s'&eacute;tait
+d&eacute;rob&eacute;. M. de Terremondre &eacute;tait trop
+mod&eacute;r&eacute; pour se s&eacute;parer des violents. Il
+&eacute;tait revenu &agrave; eux en entendant redoubler leurs
+cris. &laquo;Je m'y attendais! songeait Panneton. Le mal n'est
+pas grand. Je prendrai Gromance &agrave; la place de Terremondre.
+Gromance fera l'affaire. Gromance propri&eacute;taire. Il n'y a
+pas un hectare de ses terres qui ne soit
+hypoth&eacute;qu&eacute;. Mais cela ne lui nuira que dans son
+arrondissement. Il est &agrave; Paris. Je vais le
+voir.&raquo;</p>
+
+<p>A cet endroit de sa pens&eacute;e et de sa promenade, il vit
+venir madame de Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait
+jusqu'aux pieds. Elle restait fine et mince sous l'&eacute;paisse
+toison. Il la trouva d&eacute;licieuse ainsi.</p>
+
+<p>--Je suis charm&eacute; de vous voir, ch&egrave;remadame.
+Comment va M. de Gromance?</p>
+
+<p>--Mais... bien.</p>
+
+<p>Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle
+craignait toujours que ce ne f&ucirc;t avec une ironie de mauvais
+go&ucirc;t.</p>
+
+<p>--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous,
+madame? J'ai &agrave; vous parler de choses s&eacute;rieuses...
+d'abord.</p>
+
+<p>--Dites.</p>
+
+<p>--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une
+charmante petite sauvage...</p>
+
+<p>--Ce sont l&agrave; les choses s&eacute;rieuses que...</p>
+
+<p>--J'y viens. Il est n&eacute;cessaire que M. de Gromance pose
+sa candidature au S&eacute;nat. L'int&eacute;r&ecirc;t du pays
+l'exige. M. de Gromance est nationaliste, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Elle le regarda avec une l&eacute;g&egrave;re indignation.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas un intellectuel, bien s&ucirc;r!</p>
+
+<p>--Et r&eacute;publicain?</p>
+
+<p>--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste...
+Alors, vous comprenez...</p>
+
+<p>--Ah! ch&egrave;re madame, ces r&eacute;publicains-l&agrave;
+sont les meilleurs. Nous inscrirons le nom de M. de Gromance en
+belle place sur notre liste de nationalistes
+r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>--Et vous croyez que Dieudonn&eacute; passera?</p>
+
+<p>--Madame, je le crois. Nous avons pour nous
+l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute; et beaucoup d'&eacute;lecteurs
+s&eacute;natoriaux qui, nationalistes de conviction et de
+sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
+int&eacute;r&ecirc;ts. Et, dans le cas d'un &eacute;chec, qui ne
+peut &ecirc;tre qu'honorable, M. de Gromance peut compter sur la
+reconnaissance de l'administration et du gouvernement. Je vous le
+dis en grand secret: Worms-Clavelin nous est favorable.</p>
+
+<p>--Alors, je ne vois pas d'inconv&eacute;nient &agrave; ce que
+Dieudonn&eacute;...</p>
+
+<p>--Vous m'assurez de son acceptation?</p>
+
+<p>--Voyez-le vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>--Il n'&eacute;coute que vous.</p>
+
+<p>--Vous croyez?...</p>
+
+<p>--J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>--Alors, c'est entendu.</p>
+
+<p>--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des d&eacute;tails
+tr&egrave;s d&eacute;licats qu'on ne peut pas r&eacute;gler
+ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous montrerai mes
+Baudouin. Venez demain.</p>
+
+<p>Et il lui souffla l'adresse &agrave; l'oreille, le
+num&eacute;ro d'une rue d&eacute;serte et languissante dans le
+quartier de l'Europe. C'est l&agrave; qu'&agrave; une distance
+respectueuse de son appartement l&eacute;gal et spacieux des
+Champs-Elys&eacute;es, il avait un petit h&ocirc;tel, construit
+nagu&egrave;re pour un peintre mondain.</p>
+
+<p>--C'est donc bien press&eacute;?</p>
+
+<p>--Si c'est press&eacute;! Songez donc, ch&egrave;re madame,
+qu'il ne nous reste plus trois semaines pleines pour faire notre
+campagne &eacute;lectorale et que Br&eacute;c&eacute; travaille
+le d&eacute;partement depuis six mois.</p>
+
+<p>--Mais, est-ce qu'il est absolument n&eacute;cessaire que
+j'aille voir vos?...</p>
+
+<p>--Mes Baudouin... C'est indispensable.</p>
+
+<p>--Croyez-vous?</p>
+
+<p>--&Eacute;coutez et jugez-en vous-m&ecirc;me, ch&egrave;re
+madame. Le nom de votre mari exerce un certain prestige, je ne le
+nie point, sur les populations rurales, principalement dans les
+cantons o&ugrave; il est peu connu. Mais je ne puis vous cacher
+que lorsque j'ai propos&eacute; de l'introduire dans notre liste,
+des r&eacute;sistances se sont produites. Elles subsistent
+encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il
+faut que je puise dans votre... dans votre amiti&eacute;, cette
+volont&eacute; irr&eacute;sistible qui... Enfin, je sens que si
+vous ne m'accordez pas toute votre sympathie, je n'aurai pas
+l'&eacute;nergie n&eacute;cessaire pour...</p>
+
+<p>--Mais ce n'est pas tr&egrave;s correct d'aller voir
+vos...</p>
+
+<p>--Oh! &agrave; Paris!...</p>
+
+<p>--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour
+l'arm&eacute;e. Il faut sauver la France.</p>
+
+<p>--C'est mon avis.</p>
+
+<p>--Faites bien mes amiti&eacute;s &agrave; madame Panneton.</p>
+
+<p>--Je n'y manquerai pas, ch&egrave;re madame. A demain.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XIX</p>
+
+<p>Il y a dans le petit h&ocirc;tel de M. F&eacute;lix Panneton
+une grande pi&egrave;ce qui servait autrefois d'atelier au
+peintre mondain, et que le nouveau propri&eacute;taire meubla
+avec la magnificence d'un gros amateur de curiosit&eacute;s et la
+sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y disposa avec
+art, dans un ordre d&eacute;termin&eacute;, des canap&eacute;s,
+des sofas, des divans de formes diverses.</p>
+
+<p>En entrant, le regard, promen&eacute; de droite &agrave;
+gauche, rencontrait d'abord un petit canap&eacute; de soie bleue,
+dont les bras &agrave; col de cygne rappelaient le temps
+o&ugrave; Bonaparte &agrave; Paris, comme autrefois Tib&egrave;re
+&agrave; Rome, restaurait les moeurs; puis un autre
+canap&eacute;, moins &eacute;troit, en beauvais, avec des
+accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois parties,
+garnie de soie; puis un petit sofa de bois, &agrave; la capucine,
+couvert de tapisserie de point &agrave; la turque; puis un grand
+sofa de bois dor&eacute;, couvert de velours cramoisi
+cisel&eacute;, avec son matelas pareil, provenant de mademoiselle
+Damours; puis un vaste divan bas, mollement rembourr&eacute;, en
+satin ponceau. Au del&agrave; il n'y avait plus qu'un amas
+chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental,
+tr&egrave;s bas, qui, tout baign&eacute; d'une ombre rose,
+touchait &agrave; la chambre des Baudouin, &agrave; gauche.</p>
+
+<p>Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces
+si&egrave;ges, chaque visiteuse pouvait choisir celui qui
+convenait le mieux &agrave; son caract&egrave;re moral et
+&agrave; l'&eacute;tat pr&eacute;sent de son &acirc;me. Panneton,
+d&egrave;s l'abord, observait les amies nouvelles, &eacute;piait
+leurs regards, s'&eacute;tudiait &agrave; deviner leurs
+pr&eacute;f&eacute;rences et prenait soin de ne les faire asseoir
+que l&agrave; o&ugrave; elles voulaient &ecirc;tre assises. Les
+plus pudiques allaient droit au petit canap&eacute; bleu et
+posaient leur main gant&eacute;e sur le col de cygne. Il y avait
+m&ecirc;me un haut fauteuil de velours de G&ecirc;nes et de bois
+dor&eacute;, tr&ocirc;ne autrefois d'une duchesse de
+Mod&egrave;ne et de Parme, qui &eacute;tait pour les
+orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans
+le canap&eacute; de beauvais. Les princesses
+&eacute;trang&egrave;res marchaient d'ordinaire vers l'un ou
+l'autre sofa. Gr&acirc;ce &agrave; cette disposition judicieuse
+des meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui
+lui restait &agrave; faire. Il &eacute;tait en &eacute;tat de
+garder toutes les convenances, averti de ne point tenter des
+passages trop brusques dans la succession n&eacute;cessaire de
+ses attitudes, et aussi d'&eacute;viter &agrave; la visiteuse
+comme &agrave; lui-m&ecirc;me des stations longues et inutiles
+entre les politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses
+d&eacute;marches en prenaient une s&ucirc;ret&eacute; et une
+ma&icirc;trise qui lui faisaient honneur.</p>
+
+<p>Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton
+lui sut gr&eacute;. Sans regarder seulement le tr&ocirc;ne de
+Parme et de Mod&egrave;ne, et laissant &agrave; sa droite le col
+de cygne consulaire, elle s'assit dans le beauvais fleuri, comme
+une Parisienne. Clotilde avait langui dans la petite noblesse
+agricole du d&eacute;partement, un peu tra&icirc;n&eacute; avec
+de petits jeunes gens mal &eacute;lev&eacute;s. Mais le sens de
+la vie lui venait. Les embarras d'argent avaient beaucoup
+exerc&eacute; son intelligence et elle commen&ccedil;ait &agrave;
+comprendre le devoir social. Panneton ne lui d&eacute;plaisait
+pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux tr&egrave;s
+noirs coll&eacute;s aux tempes, de gros yeux hors de la
+t&ecirc;te, un air d'amoureux apoplectique, lui donnait un peu
+envie de rire et contentait ce besoin de comique qu'elle avait
+dans l'amour. Sans doute elle e&ucirc;t
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; un superbe gar&ccedil;on, mais elle
+&eacute;tait encline &agrave; la gaiet&eacute; facile,
+dispos&eacute;e &agrave; l'amusement qu'un homme procure par des
+plaisanteries un peu grasses et par une certaine laideur.
+Apr&egrave;s un moment de g&ecirc;ne bien naturelle, elle sentit
+que ce ne serait pas horrible, ni m&ecirc;me tr&egrave;s
+ennuyeux.</p>
+
+<p>Ce fut tr&egrave;s bien. Le passage du beauvais &agrave; la
+duchesse et de la duchesse au grand sofa se fit convenablement.
+On jugea inutile de s'arr&ecirc;ter aux coussins orientaux et
+l'on passa dans la chambre des Baudouin.</p>
+
+<p>Quand Clotilde songea &agrave; les regarder, la chambre
+&eacute;tait, comme ces tableaux du peintre &eacute;rotique,
+toute jonch&eacute;e de v&ecirc;tements de femme et de linge
+fin.</p>
+
+<p>--Ah! les voil&agrave;, vos Baudouin. Vous en avez deux...</p>
+
+<p>--Parfaitement.</p>
+
+<p>Il poss&eacute;dait <i>le Jardinier galant</i> et <i>le
+Carquois &eacute;puis&eacute;</i>, deux petites gouaches qu'il
+avait pay&eacute;es soixante mille francs pi&egrave;ce &agrave;
+la vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que
+cela par l'usage qu'il en faisait.</p>
+
+<p>Il examinait en connaisseur, tr&egrave;s calme maintenant et
+m&ecirc;me un peu m&eacute;lancolique, cette fine,
+&eacute;l&eacute;gante, coulante figure de femme, et il
+go&ucirc;tait &agrave; la trouver jolie une petite satisfaction
+d'amour-propre qui s'avivait &agrave; mesure qu'elle
+rev&ecirc;tait pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce son
+caract&egrave;re social avec ses v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>Elle demanda la liste des candidats:</p>
+
+<p>--Panneton, industriel; Dieudonn&eacute; de Gromance,
+propri&eacute;taire; docteur Fornerol; Mulot, explorateur.</p>
+
+<p>--Mulot?</p>
+
+<p>--Le fils Mulot. Il faisait des dettes &agrave; Paris. Le
+p&egrave;re Mulot l'envoya faire le tour du monde.
+D&eacute;sir&eacute; Mulot, explorateur. C'est excellent, un
+candidat explorateur. Les &eacute;lecteurs esp&egrave;rent qu'il
+ouvrira des d&eacute;bouch&eacute;s nouveaux &agrave; leurs
+produits. Et surtout ils sont flatt&eacute;s.</p>
+
+<p>Madame de Gromance devenait une femme s&eacute;rieuse. Elle
+voulut conna&icirc;tre la proclamation aux &eacute;lecteurs
+s&eacute;natoriaux. Il la lui r&eacute;suma et en r&eacute;cita
+les passages qu'il savait par coeur.</p>
+
+<p>--D'abord nous promettons l'apaisement. Br&eacute;c&eacute; et
+les nationalistes purs n'ont pas assez insist&eacute; sur
+l'apaisement. Ensuite nous fl&eacute;trissons le parti sans
+nom.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?</p>
+
+<p>--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos
+adversaires, c'est le n&ocirc;tre. Il n'y a pas
+d'&eacute;quivoque possible... Nous fl&eacute;trissons les
+tra&icirc;tres, les vendus. Nous combattons la puissance de
+l'argent. Cela, tr&egrave;s utile, pour la petite noblesse
+ruin&eacute;e. Ennemis de toute r&eacute;action, nous
+r&eacute;pudions la politique d'aventures. La France veut
+r&eacute;solument la paix. Mais le jour o&ugrave; elle tirerait
+l'&eacute;p&eacute;e du fourreau..., etc., etc. La Patrie repose
+ses regards avec orgueil et tendresse sur son admirable
+arm&eacute;e nationale.. Il faudra changer un peu cette
+phrase-l&agrave;.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle est litt&eacute;ralement dans les deux autres
+manifestes &eacute;lectoraux, dans celui des nationalistes et
+dans celui des ennemis de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>--Et vous me promettez que Dieudonn&eacute; passera.</p>
+
+<p>--Dieudonn&eacute; ou Goby.</p>
+
+<p>--Comment?... Dieudonn&eacute; ou Goby? Si vous n'&eacute;tiez
+pas plus s&ucirc;r que &ccedil;a, vous auriez d&ucirc; me
+pr&eacute;venir.... Dieudonn&eacute; ou Goby!... A vous entendre,
+on dirait que c'est la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas la m&ecirc;me chose. Mais dans les deux cas,
+Br&eacute;c&eacute; &eacute;choue....</p>
+
+<p>--Vous savez, Br&eacute;c&eacute; est de nos amis.</p>
+
+<p>--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je,
+Br&eacute;c&eacute; &eacute;choue avec sa liste, et M. de
+Gromance, en contribuant &agrave; son &eacute;chec, se sera
+acquis des titres &agrave; la reconnaissance du pr&eacute;fet et
+du gouvernement. Apr&egrave;s les &eacute;lections, quel qu'en
+soit le r&eacute;sultat, vous reviendrez voir mes Baudouin, et je
+fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il soit.</p>
+
+<p>--Ambassadeur.</p>
+
+<p>Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de
+Br&eacute;c&eacute;; colonel Despaut&egrave;res; Lerond, ancien
+magistrat; Lafolie, boucher, obtint cent voix en moyenne. La
+liste des r&eacute;publicains progressistes: F&eacute;lix
+Panneton, industriel; Dieudonn&eacute; de Gromance,
+propri&eacute;taire; Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint
+cent trente voix en moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le
+Panama, ne r&eacute;unit sur son nom que cent vingt suffrages.
+Les trois autres s&eacute;nateurs sortants, r&eacute;publicains
+radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.</p>
+
+<p>Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba &agrave;
+soixante voix.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me tour, Goby, Mannequin, Ledru,
+s&eacute;nateurs sortants radicaux, et F&eacute;lix Panneton,
+r&eacute;publicain progressiste, furent &eacute;lus.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XX</p>
+
+<p>--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du
+Trocad&eacute;ro, M. Bergeret &agrave; M. Goubin, son disciple,
+qui essuyait les verres de son lorgnon. Voyez: d&ocirc;mes,
+minarets, fl&egrave;ches, clochers, tours, frontons, toits de
+chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de fa&iuml;ences
+color&eacute;es, de bois, de peaux de b&ecirc;tes, terrasses
+italiennes et terrasses mauresques, palais, temples, pagodes,
+kiosques, huttes, cabanes, tentes, ch&acirc;teaux d'eaux,
+ch&acirc;teau de feu, contrastes et harmonies de toutes les
+habitations humaines, f&eacute;erie du travail, jeux merveilleux
+de l'industrie, amusement &eacute;norme du g&eacute;nie moderne,
+qui a plant&eacute; l&agrave; les arts et m&eacute;tiers de
+l'univers.</p>
+
+<p>--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit
+de cette immense Exposition?</p>
+
+<p>--Elle en peut recueillir de grands avantages, r&eacute;pondit
+M. Bergeret, &agrave; la condition de n'en pas concevoir un
+st&eacute;rile et hostile orgueil. Ceci n'est que le d&eacute;cor
+et l'enveloppe. L'&eacute;tude du dedans donnera lieu de
+consid&eacute;rer de plus pr&egrave;s l'&eacute;change et la
+circulation des produits, la consommation au juste prix,
+l'augmentation du travail et du salaire, l'&eacute;mancipation de
+l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, un des
+premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
+d'abord, elle a mis en d&eacute;route Jean Coq et Jean Mouton.
+Jean Coq et Jean Mouton, o&ugrave; sont-ils? On ne les voit ni ne
+les entend. Nagu&egrave;re on ne voyait qu'eux. Jean Coq allait
+devant, la t&ecirc;te haute et le mollet tendu. Jean Mouton
+allait derri&egrave;re, gras et fris&eacute;. Toute la ville
+retentissait de leur <i>cocorico</i> et de leur <i>b&ecirc;e,
+b&ecirc;e, b&ecirc;e</i>; car ils &eacute;taient
+&eacute;loquents. J'ou&iuml;s, un jour de cet hiver, Jean Coq qui
+disait:</p>
+
+<p>&raquo;--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue
+in&eacute;vitable par sa l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Et Jean Mouton r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&raquo;--J'aimerais assez une guerre navale.</p>
+
+<p>&raquo;--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait
+congruente &agrave; l'exaltation du nationalisme. Mais ne
+pouvons-nous faire la guerre sur terre et sur mer? Qui nous en
+emp&ecirc;che?</p>
+
+<p>&raquo;--Personne, r&eacute;pondait Jean Mouton. Je voudrais
+bien voir que quelqu'un nous en emp&ecirc;ch&acirc;t! Mais
+auparavant il faut exterminer les tra&icirc;tres et les vendus,
+les juifs et les francs-ma&ccedil;ons. C'est
+n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&raquo;--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne
+partirai en guerre que lorsque le sol national sera purg&eacute;
+de tous nos ennemis.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent
+trop bien tous deux comment on trempe les &eacute;nergies
+nationales pour ne pas s'efforcer, par tous les moyens possibles,
+d'assurer &agrave; leur pays les bienfaits de la guerre civile et
+de la guerre &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq et Jean Mouton sont r&eacute;publicains. Jean
+Coq vote, &agrave; chaque &eacute;lection, pour le candidat
+imp&eacute;rialiste, et Jean Mouton pour le candidat royaliste;
+mais ils sont tous deux r&eacute;publicains
+pl&eacute;biscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir
+le gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un
+suffrage obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles
+gens. En effet, il vous est profitable, si vous poss&eacute;dez
+une maison, de la jouer aux d&eacute;s contre une botte de foin,
+car, par ce moyen, vous risquez de gagner votre maison, ce dont
+vous serez bien avanc&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas
+cl&eacute;rical bien qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils
+v&eacute;n&egrave;rent et ch&eacute;rissent la moinerie qui
+s'enrichit &agrave; vendre des miracles et qui r&eacute;dige des
+papiers s&eacute;ditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous
+savez si une telle moinerie pullule en ce pays et le
+d&eacute;vore!</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez
+l'&ecirc;tre aussi et vous vous sentez attach&eacute; &agrave;
+votre pays par les forces invincibles et douces du sentiment et
+de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous souhaitez de
+vivre en paix avec l'univers, vous &ecirc;tes un complice de
+l'&eacute;tranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront
+bien en vous assommant &agrave; coups de matraque, au cri de
+guerre: &laquo;La France aux Fran&ccedil;ais!&raquo; Et ce sera
+bien fait pour vous. &laquo;La France aux Fran&ccedil;ais&raquo;,
+c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme
+&eacute;videmment ces trois mots rendent un compte exact de la
+situation d'un grand peuple au milieu des autres peuples,
+expriment les conditions n&eacute;cessaires de sa vie, la loi
+universelle de l'&eacute;change, le commerce des id&eacute;es et
+des produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde
+et une large doctrine &eacute;conomique, Jean Coq et Jean Mouton,
+pour assurer la France aux Fran&ccedil;ais, avaient r&eacute;solu
+de la fermer aux &eacute;trangers, &eacute;tendant ainsi, par un
+coup de g&eacute;nie, aux personnes humaines le syst&egrave;me
+que M. M&eacute;line n'avait appliqu&eacute; qu'aux produits que
+l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un
+petit nombre de propri&eacute;taires fonciers. Et cette
+pens&eacute;e, que con&ccedil;ut Jean Coq, d'interdire le sol
+national aux hommes des nations &eacute;trang&egrave;res s'imposa
+par sa beaut&eacute; farouche &agrave; l'admiration d'une assez
+grande foule de menus bourgeois et de limonadiers.</p>
+
+<p>&raquo;Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de
+m&eacute;chancet&eacute;. C'est avec innocence qu'ils sont les
+ennemis du genre humain. Jean Coq a plus d'ardeur, Jean Mouton
+plus de m&eacute;lancolie; mais ils sont simples tous deux, et
+ils croient ce que dit leur journal. C'est l&agrave;
+qu'&eacute;clate leur candeur. Car ce que dit leur journal n'est
+pas ais&eacute;ment croyable. Je vous atteste, imposteurs
+c&eacute;l&egrave;bres, faussaires de tous les temps, menteurs
+insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
+d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes
+v&eacute;n&eacute;rables ont enrichi la litt&eacute;rature
+profane et la litt&eacute;rature sacr&eacute;e de tant de livres
+suppos&eacute;s, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins,
+h&eacute;bra&iuml;ques, syriaques et chalda&iuml;ques, qui ont
+abus&eacute; si longtemps les ignorants et les doctes, faux
+Pythagore, faux Herm&egrave;s-Trism&eacute;giste, faux
+Sanchoniathon, r&eacute;dacteurs fallacieux des po&eacute;sies
+orphiques et des Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras,
+pseudo-Cl&eacute;ment et pseudo-Timoth&eacute;e; et vous
+seigneurs abb&eacute;s qui, pour vous assurer la possession de
+vos terres et de vos privil&egrave;ges, forge&acirc;tes sous le
+r&egrave;gne de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert;
+et vous, docteurs en droit canon, qui appuy&acirc;tes les
+pr&eacute;tentions du saint si&egrave;ge sur un tas de
+sacr&eacute;es d&eacute;cr&eacute;tales que vous aviez
+vous-m&ecirc;mes compos&eacute;es; et vous, fabricants &agrave;
+la grosse de m&eacute;moires historiques, Soulavie, Courchamps,
+Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, feints
+bourreaux et policiers feints, qui &eacute;criv&icirc;tes
+sordidement les M&eacute;moires de Samson et les M&eacute;moires
+de M. Claude; et toi Vrain-Lucas qui de ta main sus tracer une
+lettre de Marie-Madeleine et un billet de Vercing&eacute;torix,
+je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie enti&egrave;re
+fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux N&eacute;rons,
+fausses Pucelles d'Orl&eacute;ans qui tromp&acirc;tes les
+fr&egrave;res m&ecirc;me de Jeanne d'Arc, faux
+D&eacute;m&eacute;trius, faux Martin Guerre et faux ducs de
+Normandie; je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de
+miracles par qui les foules furent s&eacute;duites, Simon le
+Magicien, Apollonius de Tyane, Cagliostro, comte de
+Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, revenant de loin,
+e&ucirc;tes toutes facilit&eacute;s de mentir et en us&acirc;tes
+pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
+Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le
+poisson-&eacute;v&ecirc;que; et vous Jean de Mandeville, qui
+rencontr&acirc;tes en Asie des diables crachant du feu; et vous
+beaux faiseurs de contes, de fables et de gabs, &ocirc; ma
+M&egrave;re l'Oie, &ocirc; Till l'Espi&egrave;gle, &ocirc; baron
+de M&uuml;nchhausen! et vous Espagnols chevaleresques et
+picaresques, grands h&acirc;bleurs, je vous atteste; soyez
+t&eacute;moins qu'&agrave; vous tous, vous n'avez pas
+accumul&eacute; autant de mensonges, en une longue suite de
+si&egrave;cles, que n'en assemble en un jour un seul des journaux
+que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Apr&egrave;s cela comment
+s'&eacute;tonner qu'ils aient tant de fant&ocirc;mes dans la
+t&ecirc;te!</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXI</p>
+
+<p>Impliqu&eacute; dans les poursuites intent&eacute;es aux
+auteurs du complot contre la R&eacute;publique, Joseph Lacrisse
+mit en s&ucirc;ret&eacute; sa personne et ses papiers. Le
+commissaire de police charg&eacute; de saisir la correspondance
+du Comit&eacute; royaliste &eacute;tait trop homme du monde pour
+ne pas avertir pr&eacute;alablement de sa visite MM. les membres
+du Comit&eacute;. Il les en avisa vingt-quatre heures &agrave;
+l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord avec le
+l&eacute;gitime souci de bien conduire ses affaires, car il
+croyait, conform&eacute;ment &agrave; l'opinion commune, que le
+minist&egrave;re r&eacute;publicain serait bient&ocirc;t
+renvers&eacute; et remplac&eacute; par un minist&egrave;re
+M&eacute;line ou Ribot. Quand il se pr&eacute;senta au
+si&egrave;ge du Comit&eacute;, tous les cartons et tous les
+tiroirs &eacute;taient vides. Le magistrat y apposa les
+scell&eacute;s. Il mit pareillement sous scell&eacute;s un Bottin
+de 1897, le catalogue d'un constructeur d'automobiles, un gant
+d'escrime et un paquet de cigarettes, qui se trouvaient sur le
+marbre de la chemin&eacute;e. De cette mani&egrave;re, il observa
+les formes de la loi, ce dont il convient de le f&eacute;liciter;
+on doit toujours observer les formes de la loi. Il se nommait
+Jonquille. C'&eacute;tait un magistrat distingu&eacute; et un
+homme d'esprit. Il avait compos&eacute;, dans sa jeunesse, des
+chansons pour les caf&eacute;s-concerts. Une de ses oeuvres,
+<i>les Cancrelats dans le pain</i>, obtint un grand succ&egrave;s
+aux Champs-Elys&eacute;es, en 1885.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'&eacute;tonnement caus&eacute; par une
+poursuite inattendue, Joseph Lacrisse se rassura. Il
+s'aper&ccedil;ut vite que, sous le pr&eacute;sent r&eacute;gime,
+on risque moins &agrave; conspirer qu'on ne risquait sous le
+premier Empire et sous la royaut&eacute; l&eacute;gitime, et que
+la troisi&egrave;me R&eacute;publique n'est pas sanguinaire. Il
+l'en estima moins, mais il en &eacute;prouva un grand
+soulagement. Madame de Bonmont seule le consid&eacute;rait comme
+une victime. Elle l'en aima davantage, car elle &eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;reuse, et elle lui t&eacute;moignait son amour
+dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en sorte qu'il
+passa avec elle, &agrave; Bruxelles, quinze jours inoubliables.
+Ce fut tout son exil. Il b&eacute;n&eacute;ficia d'une des
+premi&egrave;res ordonnances de non-lieu rendues par la Haute
+Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on m'en avait cru, la Haute
+Cour n'aurait condamn&eacute; personne. Puisqu'on n'osait pas
+poursuivre tous les coupables, il n'&eacute;tait pas tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gant de condamner seulement ceux dont on avait
+le moins de peur, et de les condamner pour des faits qui
+n'&eacute;taient pas, ou du moins ne semblaient pas suffisamment
+distincts des faits pour lesquels ils avaient &eacute;t&eacute;
+d&eacute;j&agrave; poursuivis. Enfin que, dans un complot
+militaire, seuls des civils fussent impliqu&eacute;s, cela
+pouvait para&icirc;tre &eacute;trange.</p>
+
+<p>A quoi d'excellentes gens m'ont r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>--On se d&eacute;fend comme on peut.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son &eacute;nergie. Il
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; renouer les fils rompus du
+complot, mais on reconnut vite que c'&eacute;tait impossible.
+Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui avaient
+re&ccedil;u un mandat de perquisition eussent agi &agrave;
+l'&eacute;gard des pr&eacute;venus royalistes avec la m&ecirc;me
+d&eacute;licatesse que M. Jonquille, la malice du hasard ou
+l'imprudence des conspirateurs mit malgr&eacute; eux, entre leurs
+mains, assez de papiers pour r&eacute;v&eacute;ler au procureur
+de la R&eacute;publique l'organisation intime des Comit&eacute;s.
+On ne pouvait plus conspirer en s&ucirc;ret&eacute;, et toute
+esp&eacute;rance &eacute;tait perdue de voir le Roi revenir avec
+les hirondelles.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait
+achet&eacute;s dans le dessein de les offrir au Prince pour
+rentr&eacute;e &agrave; Paris, par l'avenue des
+Champs-Elys&eacute;es. Elle les c&eacute;da, sur l'avis de son
+fr&egrave;re Wallstein, &agrave; M. Gilbert, directeur du Cirque
+national du Trocad&eacute;ro. Elle n'eut point la douleur de les
+vendre &agrave; perte. Elle fit m&ecirc;me un petit
+b&eacute;n&eacute;fice dessus. Cependant ses beaux yeux
+pleur&egrave;rent quand ces six chevaux blancs comme des lis
+quitt&egrave;rent son &eacute;curie pour n'y plus revenir. Il lui
+semblait qu'ils prenaient les fun&eacute;railles de cette
+royaut&eacute; dont ils devaient conduire le triomphe.</p>
+
+<p>Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une
+curiosit&eacute; limit&eacute;e, si&eacute;geait longuement.</p>
+
+<p>Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la
+naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient
+acquitt&eacute;, mais qui retenaient quelques accus&eacute;s.</p>
+
+<p>--Quels bandits! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>--Ah! soupira madame de Bonmont, le S&eacute;nat est aux gages
+du minist&egrave;re. Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est
+pas M. M&eacute;line qui aurait fait cet abominable
+proc&egrave;s. C'&eacute;tait un r&eacute;publicain, M.
+M&eacute;line, mais c'&eacute;tait un honn&ecirc;te homme. S'il
+&eacute;tait rest&eacute; ministre, le Roi serait aujourd'hui en
+France.</p>
+
+<p>--H&eacute;las! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri
+L&eacute;on, qui n'avait jamais eu beaucoup d'illusions.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse secoua la t&ecirc;te. Et il y eut un grand
+silence.</p>
+
+<p>--C'est peut-&ecirc;tre un bien pour vous, reprit Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--Comment?</p>
+
+<p>--Je dis que, d'une mani&egrave;re, c'est plut&ocirc;t un
+avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et
+m&ecirc;me vous devriez en &ecirc;tre enchant&eacute;,
+abstraction faite de vos sentiments patriotiques,
+naturellement.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>--C'est pourtant bien simple. Si vous &eacute;tiez financier,
+comme moi, la monarchie pourrait vous &ecirc;tre profitable. Ne
+serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt
+peu apr&egrave;s son av&egrave;nement, car il aurait eu besoin
+d'argent pour r&eacute;gner, ce cher prince. Il y avait gros
+&agrave; gagner pour moi, dans cette affaire-l&agrave;. Mais
+vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagn&eacute; &agrave;
+la restauration? Une pr&eacute;fecture? La belle affaire! Vous
+pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la
+R&eacute;publique. Vous parlez tr&egrave;s bien... Ne vous en
+d&eacute;fendez pas. Vous parlez avec facilit&eacute;, avec
+&eacute;l&eacute;gance. Vous &ecirc;tes un des vingt-cinq ou
+trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue.
+Vous pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui
+parle a tout &agrave; gagner &agrave; ce que le Roi ne revienne
+pas. Philippe &agrave; l'Elys&eacute;e, vous &ecirc;tes mis en
+devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite &agrave; ce
+m&eacute;tier. Vous prenez les int&eacute;r&ecirc;ts du peuple,
+vous m&eacute;contentez le Roi, il vous chasse. Vous &ecirc;tes
+d&eacute;vou&eacute; au Roi, le public murmure, et le Roi vous
+cong&eacute;die. Il fait des fautes, vous en faites, et vous
+&ecirc;tes puni des v&ocirc;tres et des siennes. Populaire ou
+impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince
+est en exil, vous ne pouvez commettre de fautes. Vous ne pouvez
+rien: vous n'avez pas de responsabilit&eacute;. C'est une
+situation excellente. Vous n'avez &agrave; craindre ni la
+popularit&eacute; ni l'impopularit&eacute;: vous &ecirc;tes
+au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne pouvez &ecirc;tre
+maladroit: aucune maladresse n'est possible au d&eacute;fenseur
+d'une cause perdue. L'avocat du malheur est toujours
+&eacute;loquent. Dans une r&eacute;publique on est royaliste sans
+danger quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une
+opposition sereine; on est lib&eacute;ral; on a la sympathie de
+tous les ennemis du r&eacute;gime existant et l'estime du
+gouvernement que l'on combat sans lui nuire. Serviteur de la
+monarchie d&eacute;chue, la v&eacute;n&eacute;ration avec
+laquelle vous vous agenouillerez aux pieds de votre Roi
+rehaussera la noblesse de votre caract&egrave;re, et vous pouvez
+sans bassesse &eacute;puiser sur lui toutes les flatteries. Vous
+pouvez &eacute;galement, sans inconv&eacute;nient aucun, faire la
+le&ccedil;on au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui
+reprocher ses alliances, ses abdications, ses conseillers
+intimes, lui dire, par exemple: &laquo;Monseigneur, je vous
+avertis respectueusement que vous vous encanaillez&raquo;. Les
+journaux recueilleront cette noble parole. Votre renom de
+fid&eacute;lit&eacute; en grandira et vous dominerez votre propre
+parti du toute la hauteur de votre &acirc;me. Avocat,
+d&eacute;put&eacute;, vous avez au Palais, &agrave; la tribune,
+les plus beaux gestes; vous &ecirc;tes incorruptible... Et les
+bons P&egrave;res vous prot&egrave;gent. Lacrisse, connaissez
+votre bonheur.</p>
+
+<p>Lacrisse r&eacute;pliqua s&egrave;chement:</p>
+
+<p>--C'est peut-&ecirc;tre dr&ocirc;le, ce que vous dites,
+L&eacute;on; mais je ne trouve pas. Et je doute que vos
+plaisanteries soient tr&egrave;s &agrave; propos.</p>
+
+<p>--Je ne plaisante pas.</p>
+
+<p>--Si! vous plaisantez. Vous &ecirc;tes sceptique. J'ai horreur
+du scepticisme. C'est la n&eacute;gation de l'action. Moi je suis
+pour l'action, toujours et quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Henri L&eacute;on protesta:</p>
+
+<p>--Je vous assure que je suis tr&egrave;s s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous
+ne comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre
+&eacute;poque. Vous avez dessin&eacute; l&agrave; un bonhomme
+genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait de famille, d'un
+trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, &agrave;
+votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure
+qu'aujourd'hui il para&icirc;trait vieux jeu et bigrement
+d&eacute;mod&eacute;. Le courtisan du malheur serait tout
+bonnement ridicule, au XXe si&egrave;cle. Il ne faut pas
+&ecirc;tre vaincu et les faibles ont tort. Voil&agrave; notre
+morale, mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la
+Gr&egrave;ce, pour la Finlande? Non, non! Nous ne pin&ccedil;ons
+pas de cette guitare-l&agrave;. On n'est pas des na&iuml;fs!...
+Nous avons cri&eacute; &laquo;Vivent les Bo&euml;rs!&raquo; c'est
+vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'&eacute;tait pour
+ennuyer le gouvernement en lui cr&eacute;ant des
+difficult&eacute;s avec l'Angleterre, et parce que nous
+esp&eacute;rions que les Bo&euml;rs seraient victorieux.
+D'ailleurs je ne suis pas d&eacute;courag&eacute;. J'ai bon
+espoir que nous renverserons la R&eacute;publique, avec l'aide
+des r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>&raquo;Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons
+avec les nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous
+&eacute;tranglerons la gueuse. Et tout d'abord il faut travailler
+les &eacute;lections municipales.&raquo;</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXII</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse l'avait dit: il &eacute;tait homme d'action.
+L'oisivet&eacute; lui pesait. Secr&eacute;taire d'un
+Comit&eacute; royaliste qui n'agissait plus, il entra dans un
+Comit&eacute; nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en
+&eacute;tait violent. On y respirait un amour haineux de la
+France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des
+manifestations assez farouches, qui avaient lieu soit dans les
+th&eacute;&acirc;tres, soit dans les &eacute;glises. Joseph
+Lacrisse prenait la t&ecirc;te de ces manifestations.
+Lorsqu'elles avaient lieu dans les &eacute;glises, madame de
+Bonmont, qui &eacute;tait pieuse, s'y rendait en toilette sombre.
+<i>Domus mea domus orationis.</i> Un jour, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre joints aux nationalistes, dans la cath&eacute;drale,
+pour y prier avec &eacute;clat, madame de Bonmont et Lacrisse se
+m&ecirc;l&egrave;rent, sur la place du Parvis, &agrave; des
+hommes qui exprimaient leur patriotisme par des cris
+fr&eacute;n&eacute;tiques et concert&eacute;s. Lacrisse I unit sa
+voix &agrave; la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les
+courages par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses
+l&egrave;vres rouges, qui brillaient sous la voilette.</p>
+
+<p>La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore,
+quand, sur un ordre de la Pr&eacute;fecture, une escouade de
+gardiens de la paix marcha contre les manifestants. Lacrisse la
+vit venir sans s'&eacute;tonner, et d&egrave;s que les agents
+furent &agrave; port&eacute;e de la voix, il cria: &laquo;Vive la
+police!&raquo;</p>
+
+<p>Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il
+&eacute;tait sinc&egrave;re. Des liens d'amiti&eacute; avaient
+&eacute;t&eacute; nou&eacute;s entre les brigades de la
+Pr&eacute;fecture et les manifestants nationalistes aux temps
+&agrave; jamais regrettables, si l'on ose dire, du ministre
+laboureur, qui laissait les porteurs de matraque assommer sur le
+pav&eacute; des rues les r&eacute;publicains silencieux. C'est ce
+qu'il appelait agir avec mod&eacute;ration! O douces moeurs
+agricoles! O simplicit&eacute; premi&egrave;re! O jours heureux!
+qui ne vous a pas connus n'a pas v&eacute;cu! O candeur de
+l'homme des champs, qui disait: &laquo;La R&eacute;publique n'a
+point d'ennemis. O&ugrave; voyez-vous des conspirateurs
+royalistes et des moines s&eacute;ditieux? Il n'y en a
+point.&raquo; Il les avait tous cach&eacute;s sous sa longue
+redingote des dimanches. Joseph Lacrisse n'avait pas
+oubli&eacute; ces heures fortun&eacute;es. Et sur la foi de cette
+antique alliance des &eacute;meutiers avec les agents, il
+acclamait les brigades noires. Au premier rang des ligueurs,
+agitant son chapeau au bout de sa canne, en signe de paix, il
+cria vingt fois: &laquo;Vive la police!&raquo; Mais les temps
+&eacute;taient chang&eacute;s. Indiff&eacute;rents &agrave; cet
+accueil amical, sourds &agrave; ces cris flatteurs, les agents
+charg&egrave;rent. Le choc fut rude. La troupe nationaliste
+oscilla et plia. Juste retour des choses humaines, Lacrisse, qui
+avait cess&eacute; de saluer et s'&eacute;tait couvert devant les
+assaillants, eut son chapeau d&eacute;fonc&eacute; d'un coup de
+poing. Indign&eacute; de l'offense, il cassa sa canne sur la
+t&ecirc;te d'un sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le
+d&eacute;gag&egrave;rent, il aurait &eacute;t&eacute; men&eacute;
+au poste et pass&eacute; &agrave; tabac, comme un socialiste.</p>
+
+<p>L'agent, qui avait la t&ecirc;te fendue, fut port&eacute;
+&agrave; l'h&ocirc;pital o&ugrave; il re&ccedil;ut de M. le
+pr&eacute;fet de police une m&eacute;daille d'argent. Joseph
+Lacrisse fut d&eacute;sign&eacute; par le Comit&eacute;
+nationaliste du quartier des Grandes-&Eacute;curies comme
+candidat aux &eacute;lections municipales du 6 mai.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'ancien Comit&eacute; de M. Collinard,
+conservateur blackboul&eacute; aux pr&eacute;c&eacute;dentes
+&eacute;lections, et qui, cette fois, ne se pr&eacute;sentait
+pas. Le pr&eacute;sident du Comit&eacute;, M. Bonnaud,
+charcutier, s'engagea &agrave; faire triompher la candidature de
+Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, Raimondin,
+r&eacute;publicain radical, demandait le renouvellement de son
+mandat. Mais il avait perdu la confiance des &eacute;lecteurs. Il
+avait m&eacute;content&eacute; tout le monde et
+n&eacute;glig&eacute; les int&eacute;r&ecirc;ts du quartier. Il
+n'avait pas m&ecirc;me obtenu un tramway, r&eacute;clam&eacute;
+depuis douze ans, et on l'accusait d'avoir eu quelques
+complaisances pour les dreyfusards. Le quartier &eacute;tait
+excellent. Les gens de maison &eacute;taient tous nationalistes
+et les commer&ccedil;ants jugeaient s&eacute;v&egrave;rement le
+minist&egrave;re Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais
+ils &eacute;taient antis&eacute;mites. Les congr&eacute;gations,
+nombreuses et riches, marcheraient. On pouvait compter notamment
+sur les P&egrave;res qui avaient ouvert la chapelle de
+Saint-Antoine. Le succ&egrave;s &eacute;tait certain. Il fallait
+seulement que M. Lacrisse ne se d&eacute;clar&acirc;t pas
+express&eacute;ment et en propres termes royaliste, par
+m&eacute;nagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
+changement de r&eacute;gime, surtout pendant l'Exposition.</p>
+
+<p>Lacrisse r&eacute;sista. Il &eacute;tait royaliste et
+n'entendait pas mettre son drapeau dans sa poche. M. Bonnaud
+insista. Il connaissait l'&eacute;lecteur. Il savait quelle
+b&ecirc;te c'&eacute;tait et comment il fallait la prendre. Que
+M. Lacrisse se pr&eacute;sent&acirc;t comme nationaliste et
+Bonnaud enlevait l'&eacute;lection. Sinon, il n'y avait rien
+&agrave; faire.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse &eacute;tait perplexe. Il pensa en
+&eacute;crire au Roi. Mais le temps pressait. D'ailleurs le
+Prince pouvait-il, &agrave; distance, &ecirc;tre bon juge de ses
+propres int&eacute;r&ecirc;ts? Lacrisse consulta ses amis.</p>
+
+<p>--Notre force est dans notre principe, lui r&eacute;pondit
+Henri L&eacute;on. Un monarchiste ne peut pas se dire
+r&eacute;publicain, m&ecirc;me pendant l'Exposition. Mais on ne
+vous demande pas de vous d&eacute;clarer r&eacute;publicain, mon
+cher Lacrisse. On ne vous demande pas m&ecirc;me de vous
+d&eacute;clarer r&eacute;publicain progressiste ou
+r&eacute;publicain lib&eacute;ral, ce qui est tout autre chose
+que r&eacute;publicain. On vous demande de vous proclamer
+nationaliste. Vous pouvez le faire la t&ecirc;te haute, puisque
+vous &ecirc;tes nationaliste. N'h&eacute;sitez pas. Le
+succ&egrave;s en d&eacute;pend, et il importe &agrave; la bonne
+cause que vous soyez &eacute;lu.</p>
+
+<p>Joseph L&acirc;crisse c&eacute;da par patriotisme. Et il
+&eacute;crivit au Prince pour lui exposer la situation et
+protester de son d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>On arr&ecirc;ta sans difficult&eacute; les termes du
+programme. D&eacute;fendre l'arm&eacute;e nationale contre une
+bande de forcen&eacute;s. Combattre le cosmopolitisme. Soutenir
+les droits des p&egrave;res de famille viol&eacute;s par le
+projet du gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le
+p&eacute;ril collectiviste. Relier par un tramway le quartier des
+Grandes-&Eacute;curies &agrave; l'Exposition. Porter haut le
+drapeau de la France. Am&eacute;liorer le service des eaux.</p>
+
+<p>De pl&eacute;biscite il n'en fut pas question. On ne savait ce
+que c'&eacute;tait dans le quartier des Grandes-&Eacute;curies.
+Joseph Lacrisse n'eut point l'embarras de concilier sa doctrine,
+qui &eacute;tait celle du droit divin, avec la doctrine
+pl&eacute;biscitaire. Il aimait et admirait
+D&eacute;roul&egrave;de. Il ne le suivait pas
+aveugl&eacute;ment.</p>
+
+<p>--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il &agrave;
+Bonnaud. Ce sera d'un bel effet. Il ne faut rien n&eacute;gliger
+pour frapper les esprits.</p>
+
+<p>Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin,
+ayant obtenu &agrave; la derni&egrave;re heure
+l'&eacute;tablissement d'une ligne de tramways &agrave; vapeur
+allant des Grandes-&Eacute;curies au Trocad&eacute;ro, publiait
+abondamment cet heureux succ&egrave;s. Il honorait l'arm&eacute;e
+dans ses circulaires et c&eacute;l&eacute;brait les merveilles de
+l'Exposition comme le triomphe du g&eacute;nie industriel et
+commercial de la France, et la gloire de Paris. Il devenait un
+concurrent redoutable.</p>
+
+<p>Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes
+hauss&egrave;rent leur courage. Dans d'innombrables
+r&eacute;unions, ils accus&egrave;rent Raimondin d'avoir
+laiss&eacute; mourir de faim sa vieille m&egrave;re et
+vot&eacute; la souscription municipale au livre d'Urbain Gohier.
+Ils fl&eacute;trirent chaque nuit Raimondin, candidat des juifs
+et des panamistes. Un groupe de r&eacute;publicains progressistes
+se forma pour soutenir la candidature de Joseph Lacrisse et
+lan&ccedil;a la circulaire que voici:</p>
+
+<p>Messieurs les &Eacute;lecteurs,</p>
+
+<p>Les graves circonstances que nous traversons nous font un
+devoir de demander compte aux candidats aux &eacute;lections
+municipales de leur sentiment sur la politique
+g&eacute;n&eacute;rale, de laquelle d&eacute;pend l'avenir du
+pays. A l'heure o&ugrave; des &eacute;gar&eacute;s ont la
+pr&eacute;tention criminelle d'entretenir une agitation malsaine
+de nature &agrave; affaiblir notre cher pays; &agrave; l'heure
+o&ugrave; le Collectivisme, audacieusement install&eacute; au
+pouvoir, menace nos biens, fruits sacr&eacute;s du travail et de
+l'&eacute;pargne; &agrave; l'heure o&ugrave; un gouvernement
+&eacute;tabli contre l'opinion publique pr&eacute;pare des lois
+tyranniques, vous voterez tous pour</p>
+
+<p>M. Joseph LACRISSE</p>
+
+<p>AVOCAT A LA COUR D'APPEL</p>
+
+<p><i>Candidat de la libert&eacute; de conscience et de la
+R&eacute;publique honn&ecirc;te.</i></p>
+
+<p>Les socialistes nationalistes du quartier avaient pens&eacute;
+d'abord d&eacute;signer un candidat &agrave; eux, dont les voix,
+au second tour, se fussent report&eacute;es sur Lacrisse. Mais le
+p&eacute;ril imminent imposait l'union. Les socialistes
+nationalistes des Grandes-&Eacute;curies se ralli&egrave;rent
+&agrave; la candidature Lacrisse et firent un appel aux
+&eacute;lecteurs:</p>
+
+<p>Citoyens,</p>
+
+<p>Nous vous recommandons la candidature nettement
+r&eacute;publicaine, socialiste et nationaliste du citoyen
+LACRISSE <i>A bas les tra&icirc;tres! A bas les dreyfusards! A
+bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la R&eacute;publique
+sociale nationaliste!</i></p>
+
+<p>Les P&egrave;res, qui poss&eacute;daient dans le quartier une
+chapelle et d'immenses immeubles, se gard&egrave;rent
+d'intervenir dans une affaire &eacute;lectorale. Ils
+&eacute;taient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre
+ses ordres; et le soin des oeuvres pies les tenait
+&eacute;loign&eacute;s du si&egrave;cle. Mais des amis
+la&iuml;ques, qu'ils avaient, exprim&egrave;rent &agrave; propos,
+dans une circulaire la pens&eacute;e des bons religieux. Voici le
+texte de cette circulaire, qui fut distribu&eacute;e dans le
+quartier des Grandes-&Eacute;curies:</p>
+
+<p><i>Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus,
+bijoux, valeurs, et g&eacute;n&eacute;ralement tous objets,
+meubles et immeubles, sentiments, affections, etc., etc.</i></p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>C'est principalement dans les &eacute;lections que le diable
+s'efforce de troubler les consciences. Et pour atteindre ce but,
+il a recours &agrave; d'innombrables artifices. H&eacute;las!
+n'a-t-il pas &agrave; son service toute l'arm&eacute;e des
+francs-ma&ccedil;ons? Mais vous saurez d&eacute;jouer les ruses
+de l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et d&eacute;go&ucirc;t
+le candidat des incendiaires, des br&ucirc;leurs d'&eacute;glises
+et autres dreyfusards.</p>
+
+<p>C'est en portant au pouvoir des honn&ecirc;tes gens que vous
+ferez cesser la pers&eacute;cution abominable qui s&eacute;vit si
+cruellement &agrave; cette heure, et que vous emp&ecirc;cherez un
+gouvernement inique de mettre la main sur l'argent des pauvres.
+Votez tous pour</p>
+
+<p>M. Joseph LACRISSE</p>
+
+<p>AVOCAT A LA COUR D'APPEL</p>
+
+<p><i>Candidat de Saint-Antoine</i></p>
+
+<p>N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette
+douleur imm&eacute;rit&eacute;e de voir &eacute;chouer son
+candidat.</p>
+
+<p><i>Sign&eacute;</i>: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste;
+FLORIMOND, architecte; B&Egrave;CHE, capitaine en retraite;
+MOLON, ouvrier.</p>
+
+<p>On voit par ces documents &agrave; quelle hauteur
+intellectuelle et morale le nationalisme a port&eacute; la
+discussion des candidatures municipales &agrave; Paris.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXIII</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena tr&egrave;s
+activement la campagne, dans le quartier des
+Grandes-&Eacute;curies, contre Anselme Raimondin, conseiller
+sortant, radical. Tout de suite il se sentit &agrave; l'aise dans
+les r&eacute;unions publiques. &Eacute;tant avocat et tr&egrave;s
+ignorant, il parlait abondamment, sans que rien
+l'arr&ecirc;t&acirc;t jamais. Il &eacute;tonnait, par la
+rapidit&eacute; de son d&eacute;bit, les &eacute;lecteurs avec
+lesquels il demeurait en sympathie par le petit nombre et la
+simplicit&eacute; de ses id&eacute;es, et ce qu'il disait
+&eacute;tait toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
+dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il
+parlait sans cesse de son honn&ecirc;tet&eacute; et de
+l'honn&ecirc;tet&eacute; de ses amis politiques,
+r&eacute;p&eacute;tait qu'il fallait nommer des honn&ecirc;tes
+gens, et que son parti &eacute;tait le parti des honn&ecirc;tes
+gens. Et comme c'&eacute;tait un parti nouveau, on le
+croyait.</p>
+
+<p>Anselme Raimondin, dans ses r&eacute;unions, r&eacute;pliqua
+qu'il &eacute;tait honn&ecirc;te et tr&egrave;s honn&ecirc;te;
+mais ses d&eacute;clarations, venant apr&egrave;s les autres,
+semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait &eacute;t&eacute; en
+place et m&ecirc;l&eacute; aux affaires, on ne croyait pas
+facilement qu'il f&ucirc;t honn&ecirc;te, tandis que Joseph
+Lacrisse brillait d'innocence.</p>
+
+<p>Lacrisse &eacute;tait jeune, agile, d'aspect militaire.
+Raimondin &eacute;tait petit, gros, &agrave; lunettes. Cela fut
+remarqu&eacute; en un moment o&ugrave; le nationalisme avait
+souffl&eacute; dans les &eacute;lections municipales le genre
+d'enthousiasme et m&ecirc;me de po&eacute;sie qui lui est propre,
+et un id&eacute;al de beaut&eacute; sensible au petit
+commerce.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions
+d'&eacute;dilit&eacute; et jusqu'aux attributions des Conseils
+municipaux. Cette ignorance le servait. Son &eacute;loquence en
+&eacute;tait tout affranchie et soulev&eacute;e. Anselme
+Raimondin, au contraire, se perdait dans les d&eacute;tails. Il
+avait pris le pli des affaires, l'habitude de la discussion
+technique, le go&ucirc;t des chiffres, la manie du dossier. Et,
+bien qu'il conn&ucirc;t son public, il se faisait quelque
+illusion sur l'intelligence des &eacute;lecteurs qui l'avaient
+nomm&eacute;. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
+des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
+semblait-il froid, obscur, ennui.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un innocent. Il avait le sens de ses
+int&eacute;r&ecirc;ts et de la petite politique. Voyant depuis
+deux ans son quartier submerg&eacute; par les journaux
+nationalistes, par les affiches nationalistes, par les brochures
+nationalistes, il s'&eacute;tait dit que, le moment venu, il
+saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il
+n'&eacute;tait pas bien difficile de fl&eacute;trir les
+tra&icirc;tres et d'acclamer l'arm&eacute;e nationale. Il n'avait
+pas assez redout&eacute; ses adversaires, estimant qu'il pourrait
+toujours dire comme eux. En quoi il s'&eacute;tait tromp&eacute;.
+Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pens&eacute;e
+nationaliste, un tour inimitable. Il avait trouv&eacute;
+notamment une phrase dont il faisait un fr&eacute;quent usage, et
+qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, celle-ci:
+&laquo;Citoyens, levons-nous tous pour d&eacute;fendre notre
+admirable arm&eacute;e contre une poign&eacute;e de sans-patrie
+qui ont jur&eacute; de la d&eacute;truire.&raquo; C'&eacute;tait
+exactement ce qu'il fallait dire aux &eacute;lecteurs des
+Grandes-&Eacute;curies. Cette parole, chaque soir
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, soulevait dans l'assembl&eacute;e
+enti&egrave;re un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
+Raimondin ne trouva rien de si bon, &agrave; beaucoup
+pr&egrave;s. Et si les mots patriotiques lui venaient, il n'avait
+pas le ton qu'il fallait et ne produisait pas d'effet.</p>
+
+<p>Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
+Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais
+soit que la peinture en f&ucirc;t trop lav&eacute;e, soit que le
+soleil la mange&acirc;t, elles paraissaient p&acirc;les. Tout le
+trahissait; tous l'abandonnaient. Il perdait son assurance, il se
+faisait humble, prudent, petit. Il se dissimulait. Il devenait
+imperceptible.</p>
+
+<p>Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un
+d&eacute;cor de bastringue, il se levait pour parler, ce
+n'&eacute;tait plus qu'une ombre blafarde, d'o&ugrave; sortait
+une voix faible que couvraient la fum&eacute;e des pipes et les
+rumeurs des citoyens. Il rappelait son pass&eacute;. Il
+&eacute;tait, disait-il, un vieux lutteur. Il d&eacute;fendait la
+R&eacute;publique. Cela aussi coulait sans bruit et sans nul
+&eacute;cho sonore. Les &eacute;lecteurs des
+Grandes-&Eacute;curies voulaient que la R&eacute;publique
+f&ucirc;t d&eacute;fendue par Joseph Lacrisse, qui avait
+conspir&eacute; contre elle. C'&eacute;tait leur id&eacute;e.</p>
+
+<p>Les r&eacute;unions n'&eacute;taient pas contradictoires. Une
+fois seulement, Raimondin fut invit&eacute; &agrave; se rendre
+&agrave; une r&eacute;union nationaliste. Il y vint; mais il ne
+put parler et il fut fl&eacute;tri par un ordre du jour
+vot&eacute; dans le tumulte et l'obscurit&eacute;, le
+propri&eacute;taire ayant coup&eacute; le gaz lorsque l'on
+commen&ccedil;ait &agrave; briser les banquettes. Les
+r&eacute;unions, aux Grandes-&Eacute;curies comme dans tous les
+quartiers de Paris, furent tumultueuses m&eacute;diocrement. On y
+d&eacute;ploya de part et d'autre la molle violence propre
+&agrave; ce temps, et qui est le caract&egrave;re le plus
+sensible de nos moeurs politiques. Les nationalistes y
+jet&egrave;rent, selon l'usage, ces injures monotones dans
+lesquelles les noms de vendu, de tra&icirc;tre et d'inf&acirc;me
+prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
+poussa t&eacute;moignaient d'un extr&ecirc;me affaiblissement
+physique et moral, d'un vague m&eacute;contentement uni &agrave;
+une profonde stupeur et d'une inaptitude d&eacute;finitive
+&agrave; penser les choses les plus simples. Beaucoup
+d'invectives et peu de rixes. C'est &agrave; peine s'il y eut
+chaque nuit deux ou trois bless&eacute;s ou contus, dans les deux
+partis. On portait ceux de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien
+nationaliste, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du man&egrave;ge, et
+ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-&agrave;-vis
+du march&eacute;. Et &agrave; minuit, il n'y avait plus personne
+dans les rues.</p>
+
+<p>Le dimanche, 6 mai, &agrave; six heures, Joseph Lacrisse,
+entour&eacute; de ses amis, attendait le r&eacute;sultat du
+scrutin dans une boutique &agrave; louer, d&eacute;cor&eacute;e
+d'affiches et de drapeaux. C'&eacute;tait le si&egrave;ge du
+Comit&eacute;. M. Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il
+&eacute;tait &eacute;lu par deux mille trois cent neuf voix
+contre mille cinq cent quatorze donn&eacute;es &agrave; M.
+Raimondin.</p>
+
+<p>--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est
+une victoire pour la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>--Et pour les honn&ecirc;tes gens, r&eacute;pondit
+Lacrisse.</p>
+
+<p>Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignit&eacute;:</p>
+
+<p>--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de
+remercier en mon nom nos vaillants amis.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Henri L&eacute;on, qui se tenait
+&agrave; son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>--L&eacute;on, lui dit-il &agrave; l'oreille, rendez-moi un
+service, je vous prie: t&eacute;l&eacute;graphiez tout de suite
+&agrave; Monseigneur notre succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:</p>
+
+<p>--Vive D&eacute;roul&egrave;de! vive l'Arm&eacute;e! vive la
+R&eacute;publique! A bas les tra&icirc;tres! &agrave; bas les
+juifs!</p>
+
+<p>Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La
+foule barrait la rue. Le baron isra&eacute;lite Golsberg se
+tenait &agrave; la porti&egrave;re. Il saisit la main du nouveau
+conseiller municipal.</p>
+
+<p>--J'ai vot&eacute; pour vous, monsieur Lacrisse.</p>
+
+<p>Vous entendez, j'ai vot&eacute; pour vous. Parce que, je vais
+vous dire, l'antis&eacute;mitisme, c'est une blague--je le sais
+bien, et vous le savez comme moi--une pure blague, tandis que le
+socialisme, c'est s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.</p>
+
+<p>Mais le baron ne le l&acirc;chait point.</p>
+
+<p>--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des
+concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai vot&eacute;
+pour vous, monsieur Lacrisse.</p>
+
+<p>Cependant la foule criait:</p>
+
+<p>--Vive D&eacute;roul&egrave;de! Vive l'Arm&eacute;e! A bas les
+dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs!</p>
+
+<p>Le cocher parvint &agrave; fendre le flot des
+&eacute;lecteurs.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule,
+&eacute;mue, triomphante.</p>
+
+<p>Elle savait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>--&Eacute;lu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras
+ouverts.</p>
+
+<p>Et ce nom d'&eacute;lu, sur les l&egrave;vres d'une dame si
+pieuse, prenait un sens mystique.</p>
+
+<p>Elle le pressa dans ses beaux bras:</p>
+
+<p>--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton
+&eacute;lection.</p>
+
+<p>Elle n'y avait pas contribu&eacute; de ses deniers. Les fonds,
+certes, n'avaient pas manqu&eacute;, et le candidat nationaliste
+avait puis&eacute; &agrave; plus d'une caisse. Mais la tendre
+Elisabeth n'avait rien donn&eacute;, et Joseph Lacrisse ne
+comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:</p>
+
+<p>--J'ai fait br&ucirc;ler tous les jours un cierge &agrave;
+saint Antoine. C'est pourquoi tu as eu ta majorit&eacute;. Saint
+Antoine accorde tout ce qu'on lui demande. Le p&egrave;re
+Ad&eacute;odat me l'a affirm&eacute; et j'en ai fait
+l'exp&eacute;rience plusieurs fois.</p>
+
+<p>Elle le couvrit de baisers. Et une id&eacute;e lui vint,
+qu'elle trouvait belle et rappelant les usages de la chevalerie.
+Elle lui demanda:</p>
+
+<p>--Mon ami, les conseillers municipaux portent une
+&eacute;charpe, n'est-ce pas? Ces &eacute;charpes sont
+brod&eacute;es, dis?... Je veux t'en broder une...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s fatigu&eacute;. Il tomba
+accabl&eacute; dans un fauteuil. Mais elle, agenouill&eacute;e
+&agrave; ses pieds, murmura:</p>
+
+<p>--Je t'aime!</p>
+
+<p>Et la nuit seule entendit le reste.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, Anselme Raimondin apprit le
+r&eacute;sultat de l'&eacute;lection dans son petit logement
+&laquo;d'enfant du quartier&raquo;, comme il disait. Il y avait
+sur la table de la salle &agrave; manger une douzaine de litres
+de vin et un p&acirc;t&eacute; froid. Son &eacute;chec
+l'&eacute;tonna.</p>
+
+<p>--Je m'y attendais, dit-il.</p>
+
+<p>Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le
+pied.</p>
+
+<p>--C'est ta faute, lui dit en mani&egrave;re de consolation le
+docteur Maufle, pr&eacute;sident de son Comit&eacute;, vieux
+radical &agrave; face de Sil&egrave;ne. Tu as laiss&eacute;
+empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
+courage de les combattre. Tu n'as rien tent&eacute; pour
+d&eacute;voiler leurs mensonges. Au contraire, tu as, comme eux,
+avec eux, entretenu toutes les &eacute;quivoques. Tu savais la
+v&eacute;rit&eacute;, tu n'as pas os&eacute; d&eacute;tromper les
+&eacute;lecteurs quand il en &eacute;tait temps encore. Tu as
+&eacute;t&eacute; l&acirc;che. Tu es battu, c'est bien fait!</p>
+
+<p>Anselme Raimondin haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens
+de cette &eacute;lection. Il est pourtant bien clair. Mon
+&eacute;chec n'a qu'une cause: le m&eacute;contentement des
+petits boutiquiers &eacute;cras&eacute;s entre les grands
+magasins et les soci&eacute;t&eacute;s coop&eacute;ratives. Ils
+souffrent; ils m'ont fait payer leurs souffrances. Voil&agrave;
+tout.</p>
+
+<p>Et avec un p&acirc;le sourire:</p>
+
+<p>--Ils seront bien attrap&eacute;s!</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXIV</p>
+
+<p> M. Bergeret, rencontrant dans une all&eacute;e du Luxembourg
+MM. Goubin et Denis, ses &eacute;l&egrave;ves:</p>
+
+<p>--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle &agrave; vous annoncer,
+messieurs. La paix de l'Europe ne sera pas troubl&eacute;e. Les
+Trublions eux-m&ecirc;mes m'en ont donn&eacute; l'assurance.</p>
+
+<p>Et voici ce que conta M. Bergeret:</p>
+
+<p>--J'ai rencontr&eacute; Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et
+Gilles Singe qui, &agrave; l'Exposition, &eacute;piaient le
+craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et
+m'adressa ces paroles s&eacute;v&egrave;res:</p>
+
+<p>&raquo;--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la
+guerre et que nous la ferions, que je d&eacute;barquerais
+&agrave; Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec
+Jean Mouton, et que je prendrais ensuite Berlin et diverses
+autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit
+m&eacute;chamment, pour nous nuire, en faisant croire aux
+Fran&ccedil;ais que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur,
+que cela est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers;
+nous avons des sentiments militaires,--ce qui est tout autre
+chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons &eacute;tabli
+en France la R&eacute;publique imp&eacute;riale, nous ne ferons
+pas la guerre.</p>
+
+<p>&raquo;Je r&eacute;pondis &agrave; Jean Coq que j'&eacute;tais
+pr&ecirc;t &agrave; le croire; qu'au surplus je voyais bien que
+je m'&eacute;tais tromp&eacute; et que mon erreur &eacute;tait
+manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe
+et tous les Trublions avaient suffisamment montr&eacute; leur
+amour de la paix en se d&eacute;fendant de partir pour la Chine,
+o&ugrave; ils &eacute;taient convi&eacute;s par de belles
+affiches blanches.</p>
+
+<p>&raquo;--J'ai senti d&egrave;s lors, ajoutai-je, toute la
+civilit&eacute; de vos sentiments militaires et la force de votre
+attachement &agrave; la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol.
+Je vous prie, monsieur Coq, d'agr&eacute;er mes excuses. Je me
+r&eacute;jouis de vous voir pacifique comme moi.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le
+monde:</p>
+
+<p>&raquo;--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu
+merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je veux n'est
+pas la v&ocirc;tre. Vous vous contentez bassement de la paix qui
+nous est impos&eacute;e aujourd'hui. Nous avons l'&acirc;me trop
+haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et
+tranquille, dont vous &ecirc;tes satisfait, offense cruellement
+la fiert&eacute; de nos coeurs. Quand nous serons les
+ma&icirc;tres, nous en ferons une autre. Nous ferons une paix
+terrible, &eacute;peronn&eacute;e et sonore, &eacute;questre!
+Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix
+mena&ccedil;ante, horrible, flamboyante et digne de nous,
+grondante, tonnante, fulgurante, qui lancera des &eacute;clairs;
+une paix qui, plus &eacute;pouvantable que la plus
+&eacute;pouvantable guerre, glacera d'effroi l'univers et fera
+p&eacute;rir tous les Anglais par inhibition. Voil&agrave;,
+monsieur Bergeret, voil&agrave; comment nous serons pacifiques.
+Dans deux ou trois mois, vous verrez &eacute;clater notre paix:
+elle embrasera le monde.</p>
+
+<p>&raquo;Je fus bien forc&eacute;, apr&egrave;s ce discours, de
+reconna&icirc;tre que les Trublions &eacute;taient pacifiques, et
+ainsi me fut confirm&eacute;e la v&eacute;rit&eacute; de cet
+oracle &eacute;crit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de
+sycomore antique:</p>
+
+<p align="center">Toi qui de vent te repais,<br>
+Trublion, ma petite outre,<br>
+Si vraiment tu veux la paix,<br>
+Commence par nous la f...</p>
+
+<br>
+<br>
+ <br>
+
+
+<p>XXV</p>
+
+<p>Le salon de madame de Bonmont &eacute;tait
+singuli&egrave;rement anim&eacute; et brillant depuis la victoire
+des nationalistes &agrave; Paris et l'&eacute;lection de Joseph
+Lacrisse aux Grandes-&Eacute;curies. La veuve du grand baron
+r&eacute;unissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux
+rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth
+avait attir&eacute; &agrave; elle les ennemis du peuple saint par
+un d&eacute;cret sp&eacute;cial du Dieu d'Isra&euml;l. La main,
+pensait-il, qui mit la ni&egrave;ce de Mardoch&eacute;e dans le
+lit d'Assu&eacute;rus s'&eacute;tait plu &agrave; rassembler les
+chefs de l'antis&eacute;mitisme et les princes des Trublions
+autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait
+abjur&eacute; la foi de ses p&egrave;res. Mais qui peut
+p&eacute;n&eacute;trer les desseins d'Iaveh? Aux yeux des
+artistes qui, comme Fr&eacute;mont, se rappelaient les figures
+mythologiques des palais allemands, sa grasse beaut&eacute;
+d'Erigone viennoise semblait l'all&eacute;gorie des vendanges
+nationalistes.</p>
+
+<p>Ses d&icirc;ners avaient un air de joie et de puissance, et
+chez elle le moindre d&eacute;jeuner prenait un caract&egrave;re
+vraiment national. C'est ainsi que, ce matin-l&agrave;, elle
+avait r&eacute;uni &agrave; sa table plusieurs illustres
+d&eacute;fenseurs de l'&Eacute;glise et de l'arm&eacute;e. Henri
+L&eacute;on, vice-pr&eacute;sident des Comit&eacute;s royalistes
+du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des f&eacute;licitations aux
+&eacute;lus nationalistes de Paris. Le capitaine de Chalmot, fils
+du g&eacute;n&eacute;ral Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,
+Am&eacute;ricaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments
+nationalistes en un tel gazouillis qu'on croyait, &agrave;
+l'entendre, que les oiseaux des voli&egrave;res prenaient part
+&agrave; nos querelles. M. Tonnellier, professeur suspendu de
+cinqui&egrave;me au lyc&eacute;e Sully; on sait que M.
+Tonnellier, convaincu d'avoir fait &agrave; ses jeunes
+&eacute;l&egrave;ves l'apologie d'un attentat commis sur la
+personne de M. le Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique, avait
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute; d'une peine disciplinaire et tout
+aussit&ocirc;t re&ccedil;u dans le meilleur monde, o&ugrave; il
+se tenait bien, &agrave; cela pr&egrave;s qu'il faisait des jeux
+de mots. Fr&eacute;mont, ancien communard, inspecteur des
+beaux-arts, qui, sur le d&eacute;clin de l'&acirc;ge,
+s'accommodait &agrave; merveille de la soci&eacute;t&eacute;
+bourgeoise et capitaliste, fr&eacute;quentait assid&ucirc;ment
+les juifs riches, gardiens des tr&eacute;sors de l'art
+chr&eacute;tien, et aurait volontiers v&eacute;cu sous la
+dictature d'un cheval, pourvu qu'il caress&acirc;t, toute la
+journ&eacute;e, de ses mains d&eacute;licates, des bibelots d'une
+mati&egrave;re pr&eacute;cieuse et d'un fin travail. Le vieux
+comte Davant, teint, cir&eacute;, verni, toujours beau, un peu
+morose, rem&eacute;morant l'&acirc;ge d'or des juifs, quand il
+fournissait aux grands financiers fastueux des meubles de
+Riesener et des bronzes de Thomyre. Rabatteur du baron, il lui
+avait procur&eacute; pour quinze millions d'objets d'art et
+d'ameublement. Aujourd'hui, ruin&eacute; par des
+sp&eacute;culations malheureuses, il vivait parmi les fils,
+regrettant les p&egrave;res, chagrin, amer, parasite des plus
+insolents, sachant que ce sont les seuls qui se fassent
+supporter. Elle avait aussi &agrave; sa table Jacques de Cadde,
+un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe Dellion,
+Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des
+Aigues, pr&eacute;sident du Comit&eacute; nationaliste de la
+Celle-Saint-Cloud, et Jambe-d'Argent, en veste et culotte de
+serpill&egrave;re, au bras le brassard blanc &agrave; fleurs de
+lis d'or, tr&egrave;s chevelu sous son chapeau rond, que jamais
+il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.
+C'&eacute;tait un chansonnier de Montmartre, nomm&eacute; Dupont,
+qui, s'&eacute;tant fait chouan, &eacute;tait re&ccedil;u dans le
+meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, un vieux fusil
+&agrave; pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis
+l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute
+soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa m&egrave;re, la
+place du ma&icirc;tre de la maison.</p>
+
+<p>La conversation vint &agrave; rouler sur la politique.</p>
+
+<p>--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde &agrave; Philippe
+Dellion, croyez-moi, vous avez tort de ne pas travailler le coup
+du p&egrave;re Fran&ccedil;ois... On ne sait pas ce qui peut
+arriver... apr&egrave;s l'Exposition... Et du moment que nous
+faisons des r&eacute;unions publiques...</p>
+
+<p>--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que,
+pour avoir de bonnes &eacute;lections dans vingt mois, il faut se
+pr&eacute;parer &agrave; faire campagne. Je vous r&eacute;ponds
+que, moi, je serai pr&ecirc;t. Je travaille tous les jours la
+boxe et le b&acirc;ton.</p>
+
+<p>--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.</p>
+
+<p>--Gaudibert. Il a perfectionn&eacute; la boxe
+fran&ccedil;aise. C'est &eacute;tonnant! Il a des coups de savate
+exquis, et bien &agrave; lui... C'est un professeur de premier
+ordre, qui comprend l'importance capitale de
+l'entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>--L'entra&icirc;nement, tout est l&agrave;, dit Jacques de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Bien s&ucirc;r, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a
+des m&eacute;thodes sup&eacute;rieures d'entra&icirc;nement, tout
+un syst&egrave;me bas&eacute; sur l'exp&eacute;rience: massages,
+frictions, r&eacute;gime di&eacute;t&eacute;tique
+pr&eacute;c&eacute;dant une alimentation substantielle. Sa devise
+est &laquo; Contre la graisse, pour le muscle&raquo;. Et il vous
+obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une
+&eacute;lasticit&eacute;... et un coup de pied d'une
+souplesse...</p>
+
+<p>Madame de Chalmot demanda:</p>
+
+<p>--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide
+minist&egrave;re?</p>
+
+<p>Et &agrave; la seule id&eacute;e du cabinet Waldeck, elle
+secouait avec indignation sa jolie t&ecirc;te de petit
+Samuel.</p>
+
+<p>--Ne vous inqui&eacute;tez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce
+minist&egrave;re sera remplac&eacute; par un autre tout
+pareil.</p>
+
+<p>--Un autre minist&egrave;re de d&eacute;pense
+r&eacute;publicaine, dit M. Tonnellier. La France sera
+ruin&eacute;e.</p>
+
+<p>--Oui, dit L&eacute;on, un autre minist&egrave;re tout pareil
+&agrave; celui-ci. Mais le nouveau d&eacute;plaira moins, ce ne
+sera plus le minist&egrave;re de l'Affaire. Il nous faudra, avec
+tous nos journaux, mener une campagne de six semaines au moins,
+pour le rendre odieux.</p>
+
+<p>--&Ecirc;tes-vous all&eacute;e, madame, au Petit Palais?
+demanda Fr&eacute;mont &agrave; la baronne.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles
+bo&icirc;tes et de jolis carnets de bal.</p>
+
+<p>--&Eacute;mile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a
+organis&eacute; une admirable exposition de l'art
+fran&ccedil;ais. Le moyen &acirc;ge y est
+repr&eacute;sent&eacute; par les monuments les plus
+pr&eacute;cieux. Le XVIIIe si&egrave;cle y figure honorablement,
+mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui
+poss&eacute;dez des tr&eacute;sors d'art, ne nous refusez pas
+l'aum&ocirc;ne de quelque chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Il est vrai que le grand baron avait laiss&eacute; des
+tr&eacute;sors d'art &agrave; sa veuve. Le comte Davant avait
+fait pour lui des rafles dans les ch&acirc;teaux de province et
+tir&eacute;, par toute la France, sur les bords de la Somme, de
+la Loire et du Rh&ocirc;ne, &agrave; des gentilshommes
+moustachus, ignares et besogneux, les portraits des
+anc&ecirc;tres, les meubles historiques, dons des rois &agrave;
+leurs ma&icirc;tresses, souvenirs augustes de la monarchie,
+gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son
+ch&acirc;teau de Montil et dans son h&ocirc;tel de l'avenue
+Marceau des ouvrages des plus fameux &eacute;b&eacute;nistes
+fran&ccedil;ais et des plus grands ciseleurs du XVIIIe
+si&egrave;cle: commodes, m&eacute;dailliers, secr&eacute;taires,
+horloges, pendules, flambeaux, et des tapisseries exquises, aux
+couleurs mourantes. Mais bien que Fr&eacute;mont et, avant lui,
+Terremondre l'eussent pri&eacute;e d'envoyer quelques meubles,
+des bronzes, des tentures, &agrave; l'exposition
+r&eacute;trospective, elle s'y &eacute;tait toujours
+refus&eacute;e. Vaine de ses richesses et d&eacute;sireuse de les
+&eacute;taler, elle n'avait, cette fois, rien voulu pr&ecirc;ter.
+Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: &laquo;Ne donnez
+donc rien &agrave; leur Exposition. Vos objets seront
+vol&eacute;s, br&ucirc;l&eacute;s. Sait-on seulement s'ils
+parviendront &agrave; organiser leur foire internationale? Il
+vaut mieux n'avoir pas affaire &agrave; ces
+gens-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Fr&eacute;mont, qui avait d&eacute;j&agrave; essuy&eacute;
+plusieurs refus, insista:</p>
+
+<p>--Vous, madame, qui poss&eacute;dez de si belles choses, et
+qui &ecirc;tes si digne de les poss&eacute;der, montrez-vous ce
+que vous &ecirc;tes, lib&eacute;rale, g&eacute;n&eacute;reuse et
+patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais
+votre meuble de Riesener, d&eacute;cor&eacute; de s&egrave;vres
+en p&acirc;te tendre. Avec ce meuble, vous ne craindrez pas de
+rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en Angleterre. Nous mettrons
+dessus vos vases en porcelaine, qui proviennent du Grand Dauphin,
+ces deux merveilleuses potiches en c&eacute;ladon, mont&eacute;es
+en bronze par Caffieri. Ce sera &eacute;blouissant!...</p>
+
+<p>Le baron Davant arr&ecirc;ta Fr&eacute;mont:</p>
+
+<p>--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse
+attrist&eacute;e, ne sont pas de Philippe Caffieri. Elles sont
+marqu&eacute;es d'un C surmont&eacute; d'une fleur de lis. C'est
+la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne faut pas
+dire le contraire.</p>
+
+<p>Fr&eacute;mont reprit ses supplications:</p>
+
+<p>--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez &agrave; cet
+envoi votre tenture de Leprince, <i>la Fianc&eacute;e
+moscovite</i>. Et vous vous assurerez des droits &agrave; la
+reconnaissance nationale.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait pr&egrave;s de c&eacute;der. Avant de
+consentir, elle interrogea du regard Joseph Lacrisse, qui lui
+dit:</p>
+
+<p>--Envoyez-leur votre XVIIIe si&egrave;cle, puisqu'ils en
+manquent.</p>
+
+<p>Puis, par d&eacute;f&eacute;rence pour le comte Davant, elle
+lui demanda ce qu'il fallait faire.</p>
+
+<p>Il lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils &agrave;
+vous donner. Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles &agrave;
+l'Exposition, ce sera tout un. Rien ne fait rien, comme disait
+mon vieil ami Th&eacute;ophile Gautier.</p>
+
+<p>--&Ccedil;a y est, pensa Fr&eacute;mont! Je vais tout &agrave;
+l'heure aller annoncer au minist&egrave;re que j'ai
+d&eacute;croch&eacute; la collection Bonmont. Cela vaut bien la
+rosette.</p>
+
+<p>Et il sourit int&eacute;rieurement. Ce n'est pas qu'il
+f&ucirc;t un sot. Mais il ne m&eacute;prisait pas les
+distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un
+condamn&eacute; de la Commune f&ucirc;t officier de la
+L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p>--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je pr&eacute;pare
+le discours que je prononcerai dimanche au banquet des
+Grandes-&Eacute;curies.</p>
+
+<p>--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est
+inutile. Vous improvisez si merveilleusement!...</p>
+
+<p>--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas
+difficile de parler aux &eacute;lecteurs.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'&eacute;lu
+Lacrisse, mais c'est d&eacute;licat. Nos adversaires crient que
+nous n'avons pas de programme. C'est une calomnie; nous avons un
+programme, mais....</p>
+
+<p>--La chasse &agrave; la perdrix, voil&agrave; le programme,
+messieurs, dit Jambe-d'Argent.</p>
+
+<p>--Mais l'&eacute;lecteur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus
+complexe qu'on ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai
+&eacute;t&eacute; &eacute;lu aux Grandes-&Eacute;curies, par les
+monarchistes naturellement, et par les bonapartistes, et aussi
+par les... comment dirai-je? par les r&eacute;publicains qui ne
+veulent plus de la R&eacute;publique, mais qui sont
+r&eacute;publicains tout de m&ecirc;me. C'est un &eacute;tat
+d'esprit qui n'est pas rare &agrave; Paris, dans le petit
+commerce. Ainsi le charcutier, qui est le pr&eacute;sident de mon
+Comit&eacute;, me le crie &agrave; plein gosier:</p>
+
+<p>&laquo;La R&eacute;publique des r&eacute;publicains, je n'en
+veux plus. Si je pouvais, je la ferais sauter, duss&eacute;-je
+sauter avec. Mais la v&ocirc;tre, monsieur Lacrisse, je me ferais
+tuer pour elle....&raquo; Sans doute il y a un terrain
+d'entente.</p>
+
+<p>&laquo;Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas
+attaquer l'arm&eacute;e.... Sus aux tra&icirc;tres qui,
+soudoy&eacute;s par l'&eacute;tranger, travaillent &agrave;
+&eacute;nerver la d&eacute;fense nationale....&raquo; &Ccedil;a,
+c'est un terrain.</p>
+
+<p>--Il y a aussi l'antis&eacute;mitisme, dit Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--L'antis&eacute;mitisme, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse,
+r&eacute;ussit tr&egrave;s bien aux Grandes-&Eacute;curies, parce
+qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs riches qui font
+campagne avec nous.</p>
+
+<p>--Et la campagne antima&ccedil;onnique! s'&eacute;cria Jacques
+de Cadde, qui &eacute;tait pieux.</p>
+
+<p>--Nous sommerions d'accord aux Grandes-&Eacute;curies pour
+combattre les francs-ma&ccedil;ons, r&eacute;pondit Joseph
+Lacrisse. Ceux qui vont &agrave; la messe leur reprochent de
+n'&ecirc;tre pas catholiques. Les socialistes nationalistes leur
+reprochent de n'&ecirc;tre pas antis&eacute;mites. Et toutes nos
+r&eacute;unions sont lev&eacute;es sur le cri mille fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; de: &laquo;A bas les
+francs-ma&ccedil;ons!&raquo; Sur quoi le citoyen Bissolo
+s'&eacute;crie: &laquo;A bas la calotte!&raquo; Il est
+aussit&ocirc;t frapp&eacute;, renvers&eacute;, foul&eacute; aux
+pieds par nos amis et tra&icirc;n&eacute; au poste par les
+agents. L'esprit est excellent aux Grandes-&Eacute;curies. Mais
+il y a des id&eacute;es fausses &agrave; d&eacute;truire. Le
+petit bourgeois ne comprend pas encore que seule la monarchie
+peut faire son bonheur. Il ne sent pas encore qu'il se grandit en
+s'inclinant devant l'&Eacute;glise. Le boutiquier a
+&eacute;t&eacute; empoisonn&eacute; par les mauvais livres et les
+mauvais journaux. Il est contre les abus du clerg&eacute; et
+l'ing&eacute;rence des pr&ecirc;tres dans la politique. Beaucoup
+de mes &eacute;lecteurs eux-m&ecirc;mes se disent
+anticl&eacute;ricaux.</p>
+
+<p>--Vraiment! s'&eacute;cria madame la baronne de Bonmont
+attrist&eacute;e et surprise.</p>
+
+<p>--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la m&ecirc;me chose en
+province. Et j'appelle cela &ecirc;tre contre la religion. Qui
+dit anticl&eacute;rical dit antireligieux.</p>
+
+<p>--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste
+encore beaucoup &agrave; faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il
+faut rechercher.</p>
+
+<p>--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens
+violents.</p>
+
+<p>--Lesquels? demanda Henri L&eacute;on.</p>
+
+<p>Il y eut un silence et Henri L&eacute;on reprit.</p>
+
+<p>--Nous avons remport&eacute; des succ&egrave;s prodigieux.
+Mais Boulanger aussi avait remport&eacute; des succ&egrave;s
+prodigieux. Il s'est us&eacute;.</p>
+
+<p>--On l'a us&eacute;, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas
+&agrave; craindre qu'on nous use de m&ecirc;me. Les
+r&eacute;publicains, qui se sont tr&egrave;s bien d&eacute;fendus
+contre lui, se d&eacute;fendent tr&egrave;s mal contre nous.</p>
+
+<p>--Aussi, dit L&eacute;on, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont
+nos amis que je crains. Nous avons des amis &agrave; la Chambre.
+Qu'est-ce qu'ils fichent? Ils n'ont pas pu nous donner seulement
+une bonne petite crise minist&eacute;rielle compliqu&eacute;e
+d'une bonne petite crise pr&eacute;sidentielle.</p>
+
+<p>--C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;sirable, dit
+Lacrisse. Mais ce n'&eacute;tait pas possible. Si c'avait
+&eacute;t&eacute; possible, M&eacute;line l'aurait fait. Il faut
+&ecirc;tre juste. M&eacute;linefait ce qu'il peut.</p>
+
+<p>--Alors, dit L&eacute;on, nous attendrons patiemment que les
+r&eacute;publicains du S&eacute;nat et de la Chambre nous
+c&egrave;dent la place. C'est votre avis, Lacrisse?</p>
+
+<p>--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps o&ugrave;
+l'on se cognait. C'&eacute;tait le bon temps.</p>
+
+<p>--Il peut revenir, dit Henri L&eacute;on.</p>
+
+<p>--Croyez-vous?</p>
+
+<p>--Dame! si nous le ramenons.</p>
+
+<p>--C'est vrai!</p>
+
+<p>--Nous sommes le nombre, comme dit le g&eacute;n&eacute;ral
+Mercier. Agissons.</p>
+
+<p>--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.</p>
+
+<p>--Agissons, poursuivit Henri L&eacute;on. Ne perdons pas de
+temps. Et surtout prenons garde de nous refroidir. Le
+nationalisme veut &ecirc;tre aval&eacute; chaud. Tant qu'il est
+bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une drogue!</p>
+
+<p>--Comment! une drogue? demanda s&eacute;v&egrave;rement
+Lacrisse.</p>
+
+<p>--Une drogue salutaire, un rem&egrave;de efficace, une bonne
+m&eacute;decine. Mais que le malade n'avalera pas avec plaisir,
+ni volontiers.... Il ne faut pas laisser reposer la mixture.
+Agitez le flacon avant de verser, selon le pr&eacute;cepte du
+sage pharmacien. En ce moment, notre mixture nationaliste, bien
+secou&eacute;e, est d'un beau rose agr&eacute;able &agrave; voir,
+et d'une saveur l&eacute;g&egrave;rement acide qui flatte le
+palais. Si nous laissons reposer la bouteille, la liqueur perdra
+beaucoup en coloration et en saveur. Elle d&eacute;posera. Le
+meilleur ira au fond, les parties de monarchie et de religion,
+qui entrent dans sa composition, se fixeront au culot. Le malade,
+d&eacute;fiant, en laissera les trois quarts dans la fiole.
+Agitez, messieurs, agitez.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que je vous disais! s'&eacute;cria le jeune de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Agiter, c'est facile &agrave; dire. Encore faut-il le faire
+&agrave; propos. Sans quoi on risque de m&eacute;contenter
+l'&eacute;lecteur, objecta Lacrisse.</p>
+
+<p>--Oh! dit L&eacute;on, si vous songez &agrave; votre
+r&eacute;&eacute;lection!...</p>
+
+<p>--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, il ne faut pas pr&eacute;voir les malheurs
+de si loin.</p>
+
+<p>--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes &eacute;lecteurs
+changeront?</p>
+
+<p>--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils
+&eacute;taient m&eacute;contents, et ils vous ont &eacute;lu. Ils
+seront m&eacute;contents encore dans quatre ans. Et cette fois ce
+sera de vous.... Voulez-vous un conseil, Lacrisse?</p>
+
+<p>--Donnez toujours.</p>
+
+<p>--Vous avez &eacute;t&eacute; nomm&eacute; par deux mille
+&eacute;lecteurs?</p>
+
+<p>--Deux mille trois cent neuf.</p>
+
+<p>--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux
+mille trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement
+s'attacher au nombre, il faut aussi regarder &agrave; la
+qualit&eacute;. Vous avez parmi vos &eacute;lecteurs un assez
+gros paquet de r&eacute;publicains anticl&eacute;ricaux, petits
+commer&ccedil;ants, petits employ&eacute;s. Ce ne sont pas les
+plus intelligents.</p>
+
+<p>Lacrisse, qui &eacute;tait devenu un homme s&eacute;rieux,
+r&eacute;pondit avec lenteur et gravit&eacute;:</p>
+
+<p>--Je vais vous expliquer. Ils sont r&eacute;publicains, mais
+ils sont avant tout patriotes. Ils ont vot&eacute; pour un
+patriote qui ne pensait pas comme eux, qui &eacute;tait d'un avis
+diff&eacute;rent du leur sur des questions qu'ils jugeaient
+secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je
+pense que vous n'h&eacute;sitez pas &agrave; l'approuver.</p>
+
+<p>--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre
+nous, qu'ils ne sont pas tr&egrave;s forts.</p>
+
+<p>--Pas tr&egrave;s forts!... reprit Lacrisse am&egrave;rement,
+pas tr&egrave;s forts.... Je ne vous dis pas qu'ils sont aussi
+forts que....</p>
+
+<p>Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit
+qu'il n'en conn&ucirc;t pas parmi ses amis, soit que sa
+m&eacute;moire ingrate lui refus&acirc;t le nom qu'il voulait,
+soit qu'une naturelle malveillance lui f&icirc;t repousser les
+exemples qui lui venaient &agrave; l'esprit, il n'acheva pas sa
+phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:</p>
+
+<p>--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les d&eacute;binez.</p>
+
+<p>--Je ne les d&eacute;bine pas. Je dis qu'ils sont moins
+intelligents que vos &eacute;lecteurs monarchistes et catholiques
+qui ont march&eacute; pour vous avec les bons P&egrave;res.
+Ceux-l&agrave;, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! votre
+int&eacute;r&ecirc;t, comme votre devoir, est de travailler pour
+eux, d'abord parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce
+qu'on ne les trompe pas, les bons P&egrave;res, tandis qu'on
+trompe les imb&eacute;ciles.</p>
+
+<p>--Erreur! profonde erreur! s'&eacute;cria Joseph Lacrisse. On
+voit bien, mon cher, que vous ne connaissez pas
+l'&eacute;lecteur. Je le connais, moi! Les imb&eacute;ciles ne
+sont pas plus faciles &agrave; tromper que les autres. Ils se
+trompent, c'est vrai. Ils se trompent &agrave; chaque instant.
+Mais on ne les trompe pas....</p>
+
+<p>--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y
+prendre.</p>
+
+<p>--N'en croyez rien, r&eacute;pondit Lacrisse avec
+sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, se ravisant:</p>
+
+<p>--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.</p>
+
+<p>--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et
+vous le pouvez &agrave; peu de frais. Vous ne voyez pas assez le
+P&egrave;re Ad&eacute;odat. C'est un homme de bon conseil, et si
+mod&eacute;r&eacute;! Il vous dira avec son fin sourire, les
+mains dans ses manches: &laquo;Monsieur le conseiller, gardez,
+contentez votre majorit&eacute;. Nous ne serons pas
+offens&eacute;s &ccedil;a et l&agrave; d'un vote sur
+l'imprescriptibilit&eacute; des droits de l'homme et du citoyen,
+ou m&ecirc;me contre l'ing&eacute;rence du clerg&eacute; dans le
+gouvernement. Pensez en s&eacute;ance publique &agrave; vos
+&eacute;lecteurs r&eacute;publicains, et soyez &agrave; nous dans
+les commissions. C'est l&agrave;, dans la paix et le silence,
+qu'on fait de bonne besogne. Que la majorit&eacute; du Conseil se
+montre parfois anticl&eacute;ricale, c'est un mal que nous
+supporterons avec patience. Mais il importe que les grandes
+commissions soient profond&eacute;ment religieuses. Elles seront
+plus puissantes que le Conseil lui-m&ecirc;me, parce qu'une
+minorit&eacute; active et compacte l'emporte toujours sur une
+majorit&eacute; inerte et confuse.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Voil&agrave;, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le
+P&egrave;re Ad&eacute;odat. Il est admirable de patience et de
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Quand nos amis viennent lui dire
+en fr&eacute;missant: &laquo;Oh! mon p&egrave;re! quelles
+abominations nouvelles pr&eacute;parent les francs-ma&ccedil;ons!
+le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les associations, ce
+sont des horreurs!&raquo; le bon P&egrave;re sourit et ne
+r&eacute;pond rien. Il ne r&eacute;pond rien, mais il pense:
+&laquo;Nous en avons vu d'autres. Nous avons vu 89 et 93, la
+suppression des communaut&eacute;s religieuses et la vente des
+biens eccl&eacute;siastiques. Et jadis, sous la monarchie
+tr&egrave;s chr&eacute;tienne, croit-on que nous avons
+gard&eacute; et accru nos biens sans efforts et sans luttes?
+C'est mal conna&icirc;tre l'histoire de France. Nos grasses
+abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et nos
+moulins, nos bois et nos &eacute;tangs, nos justices et nos
+juridictions, nous ont &eacute;t&eacute; sans cesse
+disput&eacute;s par de puissants ennemis, seigneurs,
+&eacute;v&ecirc;ques et rois. Nous avions &agrave;
+d&eacute;fendre, &agrave; main arm&eacute;e ou devant les
+tribunaux, un jour un pr&eacute;, une route, le lendemain, un
+ch&acirc;teau, un gibet. Pour soustraire nos richesses &agrave;
+la cupidit&eacute; du pouvoir la&iuml;que, il nous fallait
+&agrave; tout momonet produire ces vieilles chartes de Clotaire
+et de Dagobert que la science impie, enseign&eacute;e aujourd'hui
+dans les &eacute;coles du gouvernement, argue de faux. Nous avons
+plaid&eacute; pendant dix si&egrave;cles contre les gens du Roi.
+Il n'y a que trente ans que nous plaidons contre la justice de la
+R&eacute;publique. Et l'on croit que nous sommes las! Non, nous
+ne sommes ni effray&eacute;s ni d&eacute;courag&eacute;s. Nous
+avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.
+Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux
+secours qui ne nous feront pas d&eacute;faut: la protection du
+Ciel et l'impuissance parlementaire.&raquo;</p>
+
+<p>**&raquo;Telles sont les pens&eacute;es qui se forment
+harmonieusement sous le cr&acirc;ne luisant du P&egrave;re
+Ad&eacute;odat. Lacrisse, vous avez &eacute;t&eacute; le candidat
+du P&egrave;re Ad&eacute;odat. Vous &ecirc;tes son &eacute;lu.
+Voyez-le. C'est un grand politique. Il vous donnera de bons
+conseils. Vous apprendrez de lui &agrave; contenter le charcutier
+qui est r&eacute;publicain et &agrave; charmer le marchand de
+parapluies qui est libre penseur. Voyez le P&egrave;re
+Ad&eacute;odat, voyez-le sans cesse et le revoyez.</p>
+
+<p>--J'ai plusieurs fois caus&eacute; avec lui, dit Joseph
+Lacrisse. Il est en effet tr&egrave;s intelligent. Ces bons
+P&egrave;res se sont enrichis avec une rapidit&eacute;
+surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.</p>
+
+<p>--Beaucoup de bien, reprit Henri L&eacute;on. Tout
+l'&eacute;norme quadrilat&egrave;re compris entre la rue des
+Grandes-&Eacute;curies, le man&egrave;ge, l'h&ocirc;tel du baron
+Golsberg et le boulevard ext&eacute;rieur leur appartient. Ils
+r&eacute;alisent patiemment un plan gigantesque. Ils ont
+entrepris d'&eacute;lever en plein Paris, dans votre
+circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une immense
+basilique, qui attirera, chaque ann&eacute;e, des millions de
+p&egrave;lerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes
+terrains des maisons de rapport.</p>
+
+<p>--Je le sais bien, dit Lacrisse.</p>
+
+<p>--Je le sais aussi, dit Fr&eacute;mont. Je connais leur
+architecte. C'est Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez
+que les bons P&egrave;res organisent des tourn&eacute;es de
+p&egrave;lerinage en France et &agrave; l'&eacute;tranger.
+Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne
+les p&egrave;lerins dans leurs visites aux cath&eacute;drales.
+Ils s'est fait la t&ecirc;te d'un ma&icirc;tre ma&ccedil;on du
+XIIIe si&egrave;cle. Il contemple les tours et les clochers avec
+des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en tiers-point
+et la Symbolique chr&eacute;tienne. Il montre, au cour de la
+grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de
+Jess&eacute;. Il calcule la r&eacute;sistance des murs avec des
+larmes, des soupirs et des pri&egrave;res. A la table
+d'h&ocirc;te, qui r&eacute;unit les moines et les
+p&egrave;lerins, son visage et ses mains, encore tout gris des
+vieilles pierres qu'il a embrass&eacute;es, attestent sa foi
+d'artisan catholique. Il dit son r&ecirc;ve: &laquo;Apporter,
+humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant
+que le monde.&raquo; Et, rentr&eacute; &agrave; Paris, il
+b&acirc;tit des maisons ignobles, des immeubles de rapport avec
+de mauvais pl&acirc;tras et des briques creuses pos&eacute;es de
+champ, de mis&eacute;rables b&acirc;tisses qui ne dureront pas
+vingt ans.</p>
+
+<p>--Mais, dit Henri L&eacute;on, elles ne doivent pas durer
+vingt ans. Ce sont les immeubles des Grandes-&Eacute;curies dont
+je parlais tout &agrave; l'heure, et qui feront place un jour
+&agrave; la grande basilique de Saint-Antoine et &agrave; ses
+d&eacute;pendances, &agrave; toute une cit&eacute; religieuse qui
+na&icirc;tra dans une quinzaine d'ann&eacute;es. Avant quinze
+ans, les bons P&egrave;res poss&eacute;deront tout le quartier de
+Paris qui a &eacute;lu notre ami Lacrisse.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.</p>
+
+<p>--Vous comprenez, je n'aime pas &agrave; me s&eacute;parer de
+mes affaires.... Des objets pr&ecirc;t&eacute;s courent des
+risques.... On a des ennuis.... Mais du moment que c'est dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t national.... Le pays avant tout. Vous
+choisirez avec M. Fr&eacute;mont ce qu'il faudra exposer.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, dit Jacques de Cadde en quittant la
+table, vous avez tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du
+p&egrave;re Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>On prit le caf&eacute; dans le petit salon.</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait
+d'ajouter &agrave; son r&eacute;pertoire quelques chansons
+royalistes de la Restauration avec lesquelles il comptait bien se
+faire un joli succ&egrave;s dans les salons.</p>
+
+<p>Il chanta, sur l'air de <i>la Sentinelle</i>:</p>
+
+<p align="center">Au champ d'honneur frapp&eacute; d'un coup
+mortel,<br>
+Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,<br>
+Fier de p&eacute;rir pour le sol paternel,<br>
+Avec ivresse exhalait sa grande &acirc;me:<br>
+Ah! sans regret je puis mourir;<br>
+Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,<br>
+Puisque jusqu'au dernier soupir,<br>
+Sans reproche j'ai pu servir<br>
+Mon roi, ma belle et ma patrie.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Chassons des Aigues, pr&eacute;sident du Comit&eacute;
+d'action nationaliste, s'approcha de Joseph Lacrisse:</p>
+
+<p>--Mon cher conseiller, d&eacute;cid&eacute;ment, faisons-nous
+quelque chose le 14 Juillet?</p>
+
+<p>--Le Conseil, r&eacute;pondit gravement Lacrisse, ne peut pas
+organiser un mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses
+attributions; mais si des manifestations spontan&eacute;es se
+produisent....</p>
+
+<p>--Le temps presse, le p&eacute;ril grandit, r&eacute;pliqua
+Chassons des Aigues, qui s'attendait &agrave; &ecirc;tre
+ex&eacute;cut&eacute; &agrave; son cercle, et contre qui une
+plainte en escroquerie &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;e au
+Parquet. Il faut agir.</p>
+
+<p>--Ne vous &eacute;nervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le
+nombre et nous avons l'argent.</p>
+
+<p>--Nous avons l'argent, r&eacute;p&eacute;ta Chassons des
+Aigues, pensif.</p>
+
+<p>--Avec le nombre et l'argent, on fait les &eacute;lections,
+poursuivit Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir,
+et nous le garderons vingt ans.</p>
+
+<p>--Oui, mais d'ici l&agrave;.... soupira Chassons des Aigues,
+dont les yeux arrondis regardaient, pleins d'inqui&eacute;tude,
+dans le vague de l'avenir.</p>
+
+<p>--D'ici l&agrave;, r&eacute;pondit Lacrisse, nous
+travaillerons la province. Nous avons d&eacute;j&agrave;
+commenc&eacute;.</p>
+
+<p>--Il vaut mieux en finir tout de suite, d&eacute;clara
+Chassons des Aigues avec l'accent d'une conviction profonde. Nous
+ne pouvons pas laisser &agrave; ce gouvernement de trahison le
+loisir de d&eacute;sorganiser l'arm&eacute;e et de paralyser la
+d&eacute;fense nationale.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;vident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon
+raisonnement. Nous crions: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!...&raquo;</p>
+
+<p>--Je te crois, dit le petit Dellion.</p>
+
+<p>--Laissez-moi dire. Nous crions: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo; C'est notre cri de ralliement. Si le
+gouvernement se met &agrave; remplacer les g&eacute;n&eacute;raux
+nationalistes par des g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains,
+nous ne pouvons plus crier: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>--Pourquoi? demanda le petit Dellion.</p>
+
+<p>--Parce qu'alors ce serait crier: &laquo;Vive la
+R&eacute;publique!&raquo;, &ccedil;a cr&egrave;ve les yeux!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas &agrave; craindre, dit Joseph Lacrisse.
+L'esprit des officiers est excellent. Si le minist&egrave;re de
+trahison arrive &agrave; mettre dans le haut commandement un
+r&eacute;publicain sur dix, c'est tout le bout du monde.</p>
+
+<p>--Ce sera d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s
+d&eacute;sagr&eacute;able, dit Jacques de Cadde. Car alors nous
+serons oblig&eacute;s de crier: &laquo;Vivent les neuf
+dixi&egrave;mes de l'arm&eacute;e!&raquo; Et pour un cri, c'est
+trop long.</p>
+
+<p>--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo; on sait bien que &ccedil;a veut dire:
+&laquo;Vive Mercier!&raquo;</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent, au piano, chanta:</p>
+
+<p align="center">Vive le Roi! Vive le Roi!<br>
+De nos vieux marins c'est l'usage,<br>
+Aucun d'eux ne pensait &agrave; soi,<br>
+Tout en succombant au naufrage,<br>
+Chacun criait avec courage:<br>
+</p>
+Vive le Roi!<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--Tout de m&ecirc;me, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet
+c'est un bon jour pour commencer le chambardement. La foule dans
+les rues, la foule &eacute;lectris&eacute;e, revenant de la revue
+et acclamant les r&eacute;giments au passage!... Avec de la
+m&eacute;thode, on peut faire beaucoup ce jour-l&agrave;. On peut
+soulever les masses profondes.</p>
+
+<p>--Vous vous trompez, dit Henri L&eacute;on. Vous
+m&eacute;connaissez la physiologie des foules. Le bon
+nationaliste qui revient de la revue tient un nourrisson dans ses
+bras, et il tra&icirc;ne un moutard par la main. Sa femme
+l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie dans
+un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa
+femme et le d&eacute;jeuner de sa famille!... Et puis,
+voyez-vous, les foules sont inspir&eacute;es par des associations
+d'id&eacute;es tr&egrave;s simples. Vous ne leur ferez pas faire
+une &eacute;meute un jour de f&ecirc;te. Les cordons de gaz et
+les feux de Bengale sugg&egrave;rent aux foules des id&eacute;es
+joyeuses et pacifiques. Le populaire voit devant les cabarets un
+carr&eacute; de lanternes chinoises et une estrade drap&eacute;e
+d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense qu'&agrave;
+danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir
+le moment psychologique.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--Il faudrait pourtant t&acirc;cher de comprendre, dit Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?</p>
+
+<p>--Quelle id&eacute;e!</p>
+
+<p>--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me
+f&acirc;cherez pas. Je ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai
+remarqu&eacute; que les hommes qu'on trouve intelligents
+combattent nos id&eacute;es, nos croyances, qu'ils veulent
+d&eacute;truire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais
+bien d&eacute;sol&eacute; d'&ecirc;tre ce qu'on appelle un homme
+intelligent. J'aime mieux &ecirc;tre un imb&eacute;cile et penser
+ce que je pense, croire ce que je crois.</p>
+
+<p>--Vous avez bien raison, dit L&eacute;on. Nous n'avons
+qu'&agrave; rester ce que nous sommes. Et si nous ne sommes pas
+b&ecirc;tes, il faut faire comme si nous l'&eacute;tions. C'est
+encore la b&ecirc;tise qui r&eacute;ussit le mieux en ce monde.
+Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent &agrave;
+rien.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, ce que vous dites l&agrave;, s'&eacute;cria
+Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent chanta:</p>
+
+<p align="center">Vive le Roi! ce cri de ralliement<br>
+Des vrais Fran&ccedil;ais est le seul qui soit digne.<br>
+Vive le Roi! de chaque r&eacute;giment<br>
+Que ces trois mots soient la seule consigne.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--C'est &eacute;gal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort,
+Lacrisse, de repousser les moyens r&eacute;volutionnaires; ce
+sont les bons.</p>
+
+<p>--Enfants!... dit Henri L&eacute;on; nous n'avons qu'un moyen
+d'action, un seul, mais s&ucirc;r, puissant, efficace. C'est
+l'Affaire. Nous sommes n&eacute;s de l'Affaire: nationalistes, ne
+l'oubliez pas. Nous avons grandi et prosp&eacute;r&eacute; par
+l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous sustente
+encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre aliment;
+c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,
+arrach&eacute;e du sol, elle se dess&egrave;che et meurt, nous
+languissons et nous d&eacute;p&eacute;rissons.</p>
+
+<p>&raquo;Feignons de l'extirper, mais &eacute;levons-la
+soigneusement, nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple;
+il est pr&eacute;venu en notre faveur. En nous voyant
+b&ecirc;cher, gratter, racler autour de la plante
+nourrici&egrave;re, il croira que nous nous effor&ccedil;ons d'en
+arracher jusqu'&agrave; la derni&egrave;re racine. Et il nous
+ch&eacute;rira, il nous b&eacute;nira de notre z&egrave;le. Il
+n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. Elle a
+refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est pas
+aper&ccedil;u que c'&eacute;tait par nos soins.&raquo;</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent chanta:</p>
+
+<p align="center">Puisqu'ici notre g&eacute;n&eacute;ral<br>
+Du plaisir nous donn' le signal,<br>
+Mes amis, poussons &agrave; la vente;<br>
+Si nous voulons bien le r'mercier,<br>
+Chantons, soldat, comme officier:<br>
+Moi, Jarnigoi!<br>
+Je suis soldat du Roi,<br>
+J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de
+Bonmont, les yeux mi-clos.</p>
+
+<p>--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crini&egrave;re.
+Cela s'appelle <i>Cadet-Buteux enr&eacute;giment&eacute; ou le
+Soldat du Roi</i>. C'est un petit chef-d'oeuvre. J'ai eu une
+bonne id&eacute;e en exhumant ces vieilles chansons royalistes de
+la Restauration.</p>
+
+<p align="center">Moi, Jarnigoi!<br>
+Je suis soldat du Roi.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Et tout &agrave; coup, abattant une main
+d&eacute;mesur&eacute;e sur la queue du piano o&ugrave; il avait
+pos&eacute; son chapelet et ses m&eacute;dailles:</p>
+
+<p>--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas &agrave; mon rosaire. Il
+est b&eacute;nit par notre Saint p&egrave;re le pape.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, dit Chassons des Aigues, nous devons
+manifester dans la rue. La rue est &agrave; nous. Il faut qu'on
+le sache. Allons &agrave; Longchamp, le quatorze!...</p>
+
+<p>--J'en suis, dit Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--Moi aussi, j'en suis, s'&eacute;cria Dellion.</p>
+
+<p>--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui
+avait jusque-l&agrave; gard&eacute; le silence.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assez riche pour se dispenser d'appartenir
+&agrave; aucun parti politique.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>--Le nationalisme commence &agrave; me raser.</p>
+
+<p>--Ernest! fit la baronne avec la douce
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est
+crevant.</p>
+
+<p>Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des
+Aigues, qui voulait lui en emprunter, &eacute;vit&egrave;rent de
+le heurter de front.</p>
+
+<p>Chassons s'effor&ccedil;a de sourire, comme charm&eacute; par
+un trait d'esprit, et Dellion eut une parole de consentement.</p>
+
+<p>--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e inspira de profondes r&eacute;flexions
+&agrave; Ernest, qui, apr&egrave;s un moment de silence, dit avec
+un accent sinc&egrave;re de m&eacute;lancolie:--C'est vrai! Tout
+est crevant... Et, pensif, il ajouta:</p>
+
+<p>--Ainsi les teuf-teuf, &ccedil;a vous laisse en panne aux
+endroits o&ugrave; on ne voudrait pas. Ce n'est pas qu'on
+regrette d'arriver en retard... Pour ce qu'on trouve dans les
+endroits o&ugrave; l'on va... Mais je suis rest&eacute; l'autre
+jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas
+cet endroit-l&agrave;? C'est avant d'arriver &agrave; Dreux. Pas
+une maison, pas un arbre, pas un pli de terrain. C'est plat,
+c'est jaune, c'est rond, avec un b&ecirc;te de ciel pos&eacute;
+dessus comme une cloche &agrave; melons. On se fait vieux dans
+des localit&eacute;s pareilles.... C'est &eacute;gal, je vais
+essayer d'un nouveau syst&egrave;me... soixante-dix
+kilom&egrave;tres &agrave; l'heure... et moelleux... Venez-vous
+avec moi, Dellion? je pars ce soir.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXVI</p>
+
+<p>--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif
+int&eacute;r&ecirc;t. Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai
+d&eacute;couvert dans le livre assez pr&eacute;cieux de Nicole
+Langelier, Parisien, un deuxi&egrave;me chapitre relatif &agrave;
+ces petits &ecirc;tres. Vous souvient-il du premier, monsieur
+Goubin?</p>
+
+<p>M. Goubin r&eacute;pondit qu'il le savait par coeur.</p>
+
+<p>--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est
+br&eacute;viaire. Je vais tout de suite vous lire le chapitre
+deuxi&egrave;me, qui ne vous plaira pas moins que le
+pr&eacute;c&eacute;dent.</p>
+
+<p>Et le ma&icirc;tre lut ce qui suit:</p>
+
+<p><i>&laquo;Du garbouil et grant tintamarre que menoient les
+Trublions et de une belle harangue que Robin Mielleux leur
+feict.</i></p>
+
+<p>&raquo;Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la
+ville, cit&eacute; et universit&eacute;, chacun d'iceulx frappant
+avec cuiller &agrave; pot sur trublio, ce qui est &agrave; dire
+marmite de fer et casserole en fran&ccedil;ois, et estoit concert
+bien m&eacute;lodieux. Et alloient gridant: &laquo;Mort aux
+traistres et marranes!&raquo; Pendoient aussi &egrave;s murailles
+et lieux secrets et retraicts beaux petits escussons portant
+telles inscriptionsque: &laquo;Mort aux marranes! Achetez mie aux
+juifs ne aux lombars! Longue vie &agrave; Tintinnabule!&raquo; Se
+armoient de armes &agrave; feu et armes blanches, car estoient
+gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin Baton
+et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
+desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
+fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
+idoine, tr&egrave;s congru et correspondant &agrave; leur
+pens&eacute;e, que vouloient d&eacute;cerveler gens, ce qui est
+proprement tirer la cervelle hors la boette cranienne o&ugrave;
+elle gist par ordre et disposition de Nature. Et faisoient comme
+disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient occasion. Et pour
+ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi estre les
+bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous mauvais,
+ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
+parfaicte et bel ordre de bataille.</p>
+
+<p>&raquo;Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des
+mieux nipp&eacute;es, lesquelles tr&egrave;s gracieusement,
+parblandices et mignardises, incitoient ces gallants Trublions
+&agrave; escarbouiller, descrouller, transpercer, subvertir et
+d&eacute;confire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
+esbahi, et reconnoissez &agrave; cela l'inclination naturelle des
+dames &agrave; cruellet&eacute;s et violences et admiration du
+fier courage et vaillance guerri&egrave;re, comme il se voit
+j&agrave; par les histoires anticques o&ugrave; il est
+cont&eacute; que le dieu Mars fust aim&eacute; de V&eacute;nus
+ainsi que de d&eacute;esses et de mortelles &agrave; foison, et
+que Apollo, au rebours, bien qu'il fust plaisant joueur de viole,
+ne re&ccedil;ut que desdains des nymphes et des
+chambri&egrave;res.</p>
+
+<p>&raquo;Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni
+procession de Trublions, n'estaient festins ni obs&egrave;ques de
+Trublions, que ung povre homme ou deux, ou davantage, ne fust
+assomm&eacute; par eulx, et laiss&eacute; demi-mort ou mort aux
+trois quarts, voire tout &agrave; fait, sur le pav&eacute;. Ce
+qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les
+Trublions pass&eacute;s, cestuy qui, sur refus de trublionner,
+avoit &eacute;t&eacute; escarbouill&eacute; fust port&eacute;
+bien piteusement en civi&egrave;re es bouticques et officines de
+ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
+apothicaires de la ville du parti des Trublions.</p>
+
+<p>&raquo;Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en
+France, insigne et plus ample que ne furent jamais les foires
+d'Aix-la-Chapelle et de Francfort, ni le Lendit, ni la belle
+foire de Beaucaire. Estoit ladite foire de Paris si copieuse et
+abondante en marchandises, ouvrages d'art et gentilles
+inventions, que un preu'd'homme nomm&eacute; Cornely, qui avait
+j&agrave; beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire
+qu'&agrave; la ve&uuml;e, pratique et contemplation d'icelle, il
+perdoit le souci de son salut &eacute;ternel et m&ecirc;mement le
+boire et le manger. Les peuples estranges se pressoient dans la
+ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y faire
+d&eacute;pense. Rois et roitelets y venoient &agrave; l'envi,
+dont se rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: &laquo;Ce
+nous est grand honneur.&raquo; Les marchands, du plus gros au
+moindre, Tout-profict et Gaigne-petit, les gens de m&eacute;tiers
+et industries, entendoient bien vendre force marchandises aux
+estrangiers venus en leur ville pour la foire. Les camelots et
+colporteurs d&eacute;balloient toute la balle, les traicteurs et
+cabaretiers dressoient tables, et la ville enti&egrave;re estoit
+vrayment d'un bout &agrave; l'autre abondant march&eacute; et
+joyeux refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous,
+mais la plus part, avaient goust des Trublions, que ils
+admiroient pour la grande force de gueule et les grands tours de
+bras d'iceulx, et n'estoit point jusqu'aux n&eacute;gocians et
+banquiers marranes qui ne les reguardassent avec respect et desir
+bien humble de n'estre point maltrait&eacute;s par eulx.</p>
+
+<p>Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient
+aussi naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent
+&agrave; craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines,
+ruades, p&eacute;tarades et trublionnades, ne culbutassent leurs
+&eacute;tals et menses &egrave;s quarrefours, jardins et
+boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, par occisions
+furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples estranges et
+les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. Vray de
+dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
+mena&ccedil;oient horriblement et terriblement. Ains ils
+d&eacute;croulloient gens en petit nombre, un, deux, trois
+&agrave; la fois, comme ai dict, et gens de la ville; jamais ne
+attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, mais tant
+seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la ville
+estoit grande; il n'y paraissoit gu&egrave;res. Ains possible
+estoit que ils y prissent goust, et voulussent subvertir
+davantage. Il ne sembloit point opportun qu'en ceste foire du
+monde et abondante frairie, feussent veus les Trublions
+grin&ccedil;ant des dents, roulant oeils enflamm&eacute;s,
+serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
+rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens
+que Trublions fissent en ce moment mal &agrave; propos ce que ils
+pouvoient faire sans inconv&eacute;nient ne empeschement
+apr&egrave;s la feste et n&eacute;goce, s&ccedil;avoir: assommer
+de ci de l&agrave; ung povre diable.</p>
+
+<p>Lors commenc&egrave;rent les citoyens &agrave; dire qu'il
+falloit soi apaiser et estoit la sentence publicque qu'il y eust
+paix dans la ville. Ce que les Trublions n'escoutoient que d'une
+oreille. Et r&eacute;pondoient: &laquo;Voire, mais vivre sans
+desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, est-ce
+contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons point
+le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que devons
+labourer pour vivre.&raquo; Et, pesant en leur esprit le
+sentiment universel et commun vouloir, estoient perplexes.</p>
+
+<p>Lors ung vieil Trublion, nomm&eacute; Robin Mielleux, assembla
+les principaux du Trublionnage. Il estoit estim&eacute;,
+v&eacute;n&eacute;r&eacute; et haut pris&eacute; des Trublions
+qui le s&ccedil;avoient expert en piperies et abundant en ruses
+et caut&egrave;le. Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de
+la gueule de ung antique brochet, &eacute;br&eacute;ch&eacute;e,
+ains encore assez dentue pour mordre petits poissons, il dict
+bien doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons
+compagnons. Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai
+mieulx: voulons apaisement. Apaisement est doulce chose.
+Apaisement est pr&eacute;cieux onguent, hippocratique
+&eacute;lectuaire et dictame apollonien. C'est belle infusion
+m&eacute;dicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
+c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
+nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au
+tronc des chesnes v&eacute;n&eacute;rables. Vous en assure. Veux
+apaisement. Voulez apaisement.&raquo;</p>
+
+<p>Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commen&ccedil;oient
+les Trublions &agrave; faire vilaine grimace et chuchetoient
+entre eulx: &laquo;Est-ce Robin Mielleux, notre ami, qui parle de
+ceste fa&ccedil;on? Il ne nous ame plus. Il nous trahit. Il
+serche &agrave; nous nuire, ou bien ses esprits sont
+esgarez.&raquo; Et les mieulx trublillonnans disoient: &laquo;Que
+pr&eacute;tend ce vieil tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons
+nos bastons, gourdins, martins et matraques et les jolis petits
+bastons &agrave; feu que avons en poche? Que sommes nous en paix?
+Rien. Ne valons que par les coups que donnons. Veut-il que nous
+ne frappions plus? Veut-il que nous ne trublionnions plus?&raquo;
+Et s'&eacute;leva grande rumeur et murmures en
+l'assembl&eacute;e, et estoit le concile des Trublions comme mer
+houleuse.</p>
+
+<p>Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes
+sur les testes agit&eacute;es, en fa&ccedil;on de ung Neptune qui
+calme la tempeste, et ayant remis ainsi l'oc&eacute;an trublion
+en sa sereine et tranquille assiette, ou &agrave; peu
+pr&egrave;s, reprit bien courtoisement:</p>
+
+<p>&laquo;Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez
+que veuil dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons
+apaisement, est clair que dis apaisement de nos ennemis,
+adversaires et de tous contrepensans, contredisans et
+contre-agissans. Est visible et apparent que dis apaisement de
+tous aultres que nous, apaisement de police et magistrature
+&agrave; nous oppos&eacute;e et contraire, apaisement des
+paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
+pr&eacute;venir, contenir, r&eacute;primer et refr&eacute;ner
+trublionnage, apais&egrave;ment de justice et loi dont sommes
+menac&eacute;s. Voulons que soyent ceux-l&agrave; plong&eacute;s
+dans profond et mortel apais&eacute;ment; voulons pour quiconque
+n'est Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos
+sempiternel. <i>Requiem aeternam dona eis, Domine.</i>
+Voil&agrave; que nous voulons! Demandons pas apaisement nostre.
+Sommes pas apais&eacute;s. Quand chantons <i>requiescat</i>,
+est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
+c'est pour longtemps. <i>Nos qui vivimus</i>, donnons la paix
+&agrave; autrui, non en ce monde, ains dans l'autre. C'est la
+plus seure. Je veulx apais&egrave;ment. Suis-je une andouille?
+Connoissez vous point Robin Mielleux? Je ai, mes mignons, plus
+d'un tour en ma gibeci&egrave;re. Mes agnelets, estes vous donc
+moins avis&eacute;s que marmots et grimauds d'escole qui, jouant
+ensemble aux barres ou chat-coup&eacute;, quand l'un d'eulx veut
+prendre l'autre en d&eacute;faut, lui crie &laquo;Poulce&raquo;
+qui est tr&ecirc;ve et suspension d'armes, et l'ayant ainsi
+d&eacute;muni de toute d&eacute;fiance et d&eacute;fense, gaigne
+ais&eacute;ment sur luy et le fait quinaud?</p>
+
+<p>&raquo;Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy.
+Lorsque ai, comme souvent il se treuve, adversaires
+d&eacute;ifiants et &eacute;veillez en chambre du Conseil, leur
+dis:--Paix, paix, paix, messieurs. <i>Pax vobiscum</i>, et leur
+coule bien doulcement une pot&eacute;e de pouldre &agrave; canon
+et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle m&egrave;che
+dont tiens le bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume
+la m&egrave;che au bon moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce
+n'est pas ma faute. C'est que pouldre estoit
+&eacute;vent&eacute;e. Ce sera pour une aultre fois.</p>
+
+<p>&raquo;Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs,
+maistres et dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient
+coi? Pour l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion
+favorable pour retintinnabuler. Est-il apais&eacute;? Vous ne le
+pensez point. Et le jeune Trublio, veut-il apaisement? Non. Il
+attend. Entendez bien. Est &agrave; vous utile, profitable et
+n&eacute;cessaire, que paroissiez avoir favorable, benigne,
+lenifiante et detergente volont&eacute; de apaisement. Que vous
+en co&ucirc;te? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut
+que&raquo; vous, inapais&eacute;s, sembliez apais&eacute;s, et
+que les aultres (ceulx qui ne trublionnent point, je veuil dire),
+qui de vray sont apais&eacute;s, semblent inapais&eacute;s,
+courrouc&eacute;s, hargneux, enraig&eacute;s, tout
+oppos&eacute;s, contraires et hostiles &agrave; bel apaisement,
+tant souhaitable, aimable et d&eacute;sirable. Ainsi sera
+manifeste que avez grand z&egrave;le et amour du bien et paix
+publics, et que, &agrave; contre poil, vos opposans ont maligne
+envie de troubler et d&eacute;truire la ville et environs. Et ne
+dictes point que c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez
+voir couleurs au simple public, ainsi qu'il vous plaira. Le
+public croira ce que vous direz. Avez son oreille. Si dictes:
+Veux apaisement, croira tout de suite que voulez apaisement.
+Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste rien. Et
+cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont
+b&ecirc;l&eacute; bien piteusement: Apaisement, apaisement (car
+ils ont &eacute;t&eacute; doulx comme moutons, on n'y peut
+contredire), vous sera loisible de leur escarbouiller la cervelle
+et de dire:--Vouloient pas apaisement: les avons desconfits.
+Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons seuls
+maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
+paix! et assommez. Voil&agrave; qui est chr&eacute;tien. Paix!
+paix! cet homme est mort! Paix, paix! j'en ai crev&eacute; trois.
+L'intention estoit pacifique et serez jug&eacute;s sur vos
+intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez dur. Les cloches
+des moustiers sonneront &agrave; toute vol&eacute;e pour vous qui
+estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges tr&egrave;s
+belles par les bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes
+estendues, le ventre ouvert, sur les pav&eacute;s des rues,
+diront: Voil&agrave; qui est bien faict! C'est pour apaisement.
+Vive apaisement! Sans apaisement on ne s&ccedil;auroit vivre
+&agrave; l'aise.&raquo;</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXVII</p>
+
+<p>Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y
+avoir d&icirc;n&eacute; plusieurs fois. Ce soir-l&agrave;, c'est
+&agrave; &laquo;la Belle Chocolati&egrave;re&raquo;, restaurant
+suisse, situ&eacute;, comme on sait, au bord de la Seine, que
+d&icirc;nait madame de Bonmont avec l'&eacute;lite
+guerri&egrave;re du nationalisme, Joseph Lacrisse, Henri
+L&eacute;on, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues Chassons
+des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua Henri
+L&eacute;on, ressemblait beaucoup &agrave; la jolie servante du
+pastel de Liotard, dont une copie tr&egrave;s agrandie servait
+d'enseigne au cabaret. Madame de Bonmont &eacute;tait douce et
+tendre. C'est l'amour, l'inexorable amour, qui l'avait mise au
+sein des guerriers. Elle y portait une &acirc;me faite comme
+l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la
+sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont &eacute;tait la
+plus touchante qu'elle e&ucirc;t su d&eacute;couvrir et la
+retraite pr&eacute;matur&eacute;e de ce g&eacute;n&eacute;ral lui
+tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de
+tapisserie sur lequel il repos&acirc;t sa gloire. Elle faisait
+volontiers de ces pr&eacute;sents, dont tout le prix &eacute;tait
+dans le sentiment. Son amour, agrandi d'admiration, pour le
+conseiller municipal Joseph Lacrisse, lui laissait des loisirs
+qu'elle employait &agrave; s'attendrir sur les malheurs de
+l'arm&eacute;e nationale et &agrave; manger des
+p&acirc;tisseries. Elle engraissait beaucoup et devenait une dame
+respectable. La jeune madame de Gromance formait des
+pens&eacute;es moins g&eacute;n&eacute;reuses. Elle avait
+aim&eacute; et tromp&eacute; Gustave Dellion, et puis elle ne
+l'avait plus aim&eacute;. Mais Gustave, en lui &ocirc;tant son
+manteau clair &agrave; fleurs roses sur la terrasse de la
+&laquo;Belle Chocolati&egrave;re&raquo;, lui murmura dans
+l'oreille les noms de &laquo;sale rosse&raquo; et de
+&laquo;vadrouille&raquo;, sous les yeux baiss&eacute;s du
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel respectueux. Elle ne laissa
+para&icirc;tre aucun trouble sur son visage. Mais au dedans
+d'elle-m&ecirc;me elle le trouvait gentil, et elle sentit qu'elle
+allait l'aimer encore. De son c&ocirc;t&eacute;, Gustave, pensif,
+comprit qu'il avait prononc&eacute;, pour la premi&egrave;re fois
+de sa vie, une parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir
+&agrave; table &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Clotilde. Le
+d&icirc;ner, qui &eacute;tait le dernier de la saison, ne fut
+*fut point joyeux. La m&eacute;lancolie des adieux se fit sentir,
+et une certaine tristesse nationaliste. Sans doute, on
+esp&eacute;rait encore, que dis-je, on nourrissait encore des
+esp&eacute;rances infinies. Mais il est douloureux, quand on a
+tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du vague et
+lointain avenir, le contentement des longs d&eacute;sirs et des
+ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, pensant avoir assez fait pour son
+roi en se faisant &eacute;lire conseiller municipal par les
+r&eacute;publicains nationalistes des Grandes-&Eacute;curies.</p>
+
+<p>--En somme, dit-il, tout s'est bien pass&eacute; le 14
+juillet, &agrave; Longchamp. L'arm&eacute;e a &eacute;t&eacute;
+acclam&eacute;e. On a cri&eacute;: &laquo;Vive Jamont! vive
+Bougon!&raquo; Il y a eu de l'enthousiasme.</p>
+
+<p>--Sans doute, sans doute, dit Henri L&eacute;on, mais Loubet
+est rentr&eacute; intact &agrave; l'Elys&eacute;e, et cette
+journ&eacute;e-l&agrave; n'a pas beaucoup avanc&eacute; nos
+affaires.</p>
+
+<p>Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute
+fraiche sur le nez, qu'il avait grand et royal, fron&ccedil;a les
+sourcils et dit fi&egrave;rement:</p>
+
+<p>--Je vous r&eacute;ponds que &ccedil;a a chauff&eacute;
+&agrave; la Cascade. Quand les socialistes ont cri&eacute;:
+&laquo;Vive la R&eacute;publique! vivent les
+soldats!...&raquo;</p>
+
+<p>--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre
+de pareils cris...</p>
+
+<p>--Quand les socialistes ont cri&eacute;: &laquo;Vive la
+R&eacute;publique! Vivent les soldats!&raquo; nous avons
+r&eacute;pondu: &laquo;Vive l'arm&eacute;e! mort aux
+juifs!&raquo; Les &laquo;oeillets blancs&raquo;, que j'avais
+dissimul&eacute;s dans les massifs, ont ralli&eacute; &agrave;
+mon cri. Ils ont charg&eacute; les &laquo;&eacute;glantines
+rouges&raquo; sous une pluie de chaises de fer. Ils
+&eacute;taient superbes. Mais que voulez-vous? La foule n'a pas
+rendu. Les Parisiens &eacute;taient venus avec femmes, enfants,
+paniers, filets de m&eacute;nag&egrave;re pleins de nourriture...
+et les parents de province arriv&eacute;s pour voir
+l'Exposition... de vieux cultivateurs, les jambes raides, qui
+nous regardaient avec des yeux de poisson... et les paysannes en
+fichu, m&eacute;fiantes comme des chouettes. Comment vouliez-vous
+soulever ces familles?</p>
+
+<p>--Sans doute, dit Lacrisse, le moment &eacute;tait mal choisi.
+D'ailleurs, nous devons respecter, dans une certaine mesure, la
+tr&ecirc;ve de l'Exposition.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, reprit Chassons des Aigues, nous avons
+bien cogn&eacute;, &agrave; la Cascade. J'ai, pour ma part,
+ass&eacute;n&eacute; un coup de poing au citoyen Bissolo, qui lui
+a renfonc&eacute; la t&ecirc;te dans sa bosse. Je le voyais par
+terre: on aurait dit une tortue.... Et &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e! mort aux Juifs!&raquo;</p>
+
+<p>--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri L&eacute;on;
+mais &laquo;Vive l'arm&eacute;e!&raquo; et &laquo;mort aux
+juifs!&raquo; c'est un peu fin.... pour les foules. C'est, si
+j'ose dire, trop litt&eacute;raire, trop classique, et ce n'est
+pas assez r&eacute;volutionnaire. &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo; c'est beau, c'est noble, c'est
+r&eacute;gulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis,
+voulez-vous que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul,
+d'emballer la foule: la panique. Croyez-moi, on ne fait courir
+une masse d'hommes sans armes qu'en leur mettant la peur au
+ventre. Il fallait courir en criant.... que sais-je...
+&laquo;Sauve qui peut! alerte!...Vous &ecirc;tes trahis!...
+Fran&ccedil;ais, vous &ecirc;tes trahis!&raquo; Si vous aviez
+cri&eacute; cela ou quelque chose de pareil, d'une voix lugubre,
+sur la pelouse, en courant, cinq cent mille individus couraient
+avec vous, plus vite que vous, et ne s'arr&ecirc;taient plus.
+C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; superbe et terrible. Vous
+&eacute;tiez renvers&eacute;s, foul&eacute;s aux pieds, mis en
+bouillie... Mais la r&eacute;volution &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--N'en doutez pas, reprit L&eacute;on. &laquo;Trahison!
+trahison!&raquo; c'est le vrai cri d'&eacute;meute, le cri qui
+donne des ailes aux foules, qui fait marcher du m&ecirc;me pas
+les braves et les l&acirc;ches, qui communique un m&ecirc;me
+coeur &agrave; cent mille hommes et rend des jambes aux
+paralytiques. Ah! mon bon Chassons, si vous aviez cri&eacute;
+&agrave; Longchamp: &laquo;Nous sommes trahis! vous auriez vu
+votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son
+parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des
+li&egrave;vres.</p>
+
+<p>--Courir o&ugrave;? demanda Joseph Lacriase.</p>
+
+<p>--O&ugrave;, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on
+o&ugrave; va la foule? Le sait-elle elle-m&ecirc;me? Mais
+qu'importe! Le mouvement est donn&eacute;. &Ccedil;a suffit. On
+ne fait plus des &eacute;meutes avec m&eacute;thode. Occuper des
+points strat&eacute;giques, c'&eacute;tait bon aux temps antiques
+de Barb&egrave;s et de Blanqui. Aujourd'hui, avec le
+t&eacute;l&eacute;graphe, le t&eacute;l&eacute;phone ou seulement
+les bicyclettes des flics, tout mouvement concert&eacute; est
+impossible. Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la
+rue de Grenelle? Non. Il n'y a de possibles que les mouvements
+vagues, immenses, tumultueux. Et la peur, la peur unanime et
+tragique est seule capable d'emporter l'&eacute;norme masse
+humaine des f&ecirc;tes publiques et des spectacles en plein air.
+Vous me demandez o&ugrave; la foule du 14 Juillet aurait fui,
+flagell&eacute;e, comme par un immense drapeau noir, par les cris
+lugubres de &laquo;Trahison! trahison! l'&eacute;tranger!
+trahison!&raquo; O&ugrave; elle aurait fui?... mais dans le lac,
+je pense.</p>
+
+<p>--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait
+noy&eacute;e, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit Henri L&eacute;on, trente mille citoyens
+noy&eacute;s, ce n'&eacute;tait donc rien? Le minist&egrave;re et
+le gouvernement n'en auraient donc &eacute;prouv&eacute; ni
+difficult&eacute;s s&eacute;rieuses ni p&eacute;ril r&eacute;el?
+Ce n'&eacute;tait donc pas une journ&eacute;e?... Tenez, vous
+n'&ecirc;tes pas des politiques. Vous n'&ecirc;tes pas fichus de
+renverser la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>--Vous verrez &ccedil;a apr&egrave;s l'Exposition, dit le
+jeune de Cadde avec la candeur de la foi. Moi, pour commencer,
+&agrave; Longchamp, j'en ai crev&eacute; un.</p>
+
+<p>--Ah! vous en avez crev&eacute; un? Demanda le jeune Dellion
+avec int&eacute;r&ecirc;t. Quel type &eacute;tait-ce?</p>
+
+<p>--Un ouvrier m&eacute;canicien... Si c'avait &eacute;t&eacute;
+un s&eacute;nateur, c'aurait mieux valu. Mais dans une foule on a
+plus de chances de tomber sur un ouvrier que sur un
+s&eacute;nateur.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qu'il faisait, votre m&eacute;canicien? demanda
+Lacrisse.</p>
+
+<p>--Il criait: &laquo;Vivent les soldats!&raquo; Je l'ai
+crev&eacute;.</p>
+
+<p>Alors le jeune Dellion, piqu&eacute; d'une &eacute;mulation
+g&eacute;n&eacute;reuse, fit conna&icirc;tre qu'un socialiste
+dreyfusard ayant cri&eacute; &laquo;Vive Loubet!&raquo;, il lui
+avait cass&eacute; la gueule.</p>
+
+<p>--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues
+Chassons des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14
+Juillet, Loubet, Waldeck, Millerand, Andr&eacute; sont
+rentr&eacute;s chacun chez soi. Ils n'y seraient pas
+rentr&eacute;s si on m'avait &eacute;cout&eacute;. Mais on ne
+veut pas agir. Nous manquons d'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse r&eacute;pondit gravement:</p>
+
+<p>--Non! Nous ne manquons pas d'&eacute;nergie. Mais il n'y a
+rien &agrave; faire pour l'instant. Apr&egrave;s l'Exposition
+nous agirons vigoureusement. Le moment sera favorable. La France,
+apr&egrave;s la f&ecirc;te, aura mal aux cheveux. Elle sera de
+mauvaise humeur. Il y aura des ch&ocirc;mages et des cracks. Rien
+ne sera plus facile alors que de provoquer une crise
+minist&eacute;rielle et m&ecirc;me une crise
+pr&eacute;sidentielle. N'est-ce pas votre avis, L&eacute;on?</p>
+
+<p>--Sans doute, sans doute, r&eacute;pondit L&eacute;on. Mais il
+ne faut pas se dissimuler que dans trois mois nous serons un peu
+moins nombreux et que Loubet sera un peu moins impopulaire.</p>
+
+<p>Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous
+les Trublions ensemble protest&egrave;rent et
+s'efforc&egrave;rent d'&eacute;touffer par leurs cris une si
+f&acirc;cheuse pr&eacute;diction. Mais Henri L&eacute;on d'une
+voix tr&egrave;s douce poursuivit:</p>
+
+<p>--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire.
+Il &eacute;tait ha&iuml; sur l'id&eacute;e que nous avions
+donn&eacute;e de lui: il ne la remplira pas toute. Il n'est pas
+assez grand pour &eacute;galer l'image que nous en avions
+dress&eacute;e, &agrave; l'&eacute;pouvante des foules. Nous
+avons montr&eacute; un Loubet de cent coud&eacute;es,
+prot&eacute;geantles voleurs parlementaires et d&eacute;truisant
+l'arm&eacute;e nationale. La r&eacute;alit&eacute; para&icirc;tra
+moins effrayante. On ne le verra pas toujours sauver les voleurs
+et d&eacute;sorganiser l'arm&eacute;e. Il passera des revues.
+Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus honorable
+que d'aller &agrave; pied. Il donnera des croix; il
+r&eacute;pandra abondamment les palmes acad&eacute;miques. Ceux
+qu'il aura d&eacute;cor&eacute;s ou palm&eacute;s ne croiront
+plus qu'il veut livrer la France &agrave; l'&eacute;tranger. Il
+aura des mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont
+les plus b&ecirc;tes. Il n'a qu'&agrave; voyager pour &ecirc;tre
+acclam&eacute;. Les paysans crieront sur son passage: &laquo;Vive
+le pr&eacute;sident&raquo; comme si c'&eacute;tait encore le bon
+tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'arm&eacute;e.
+Et si l'alliance russe venait &agrave; repiquer... j'en
+frissonne.... Vous verriez nos amis nationalistes d&eacute;teler
+sa voiture. Je ne dis pas que c'est un homme d'un puissant
+g&eacute;nie. Mais il n'est pas plus b&ecirc;te que nous. Il
+cherche &agrave; am&eacute;liorer sa position. C'est bien
+naturel. Nous avons voulu le couler; il nous use.</p>
+
+<p>--Nous user, je l'en d&eacute;fie, s'&eacute;cria le jeune de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Le temps seul, reprit Henri L&eacute;on, suffit &agrave;
+nous user. Ainsi, notre Conseil municipal de Paris, qu'il fut
+beau le soir du ballottage qui nous donna la majorit&eacute;!
+&laquo;Vive l'arm&eacute;e! mort aux juifs!&raquo; criaient les
+&eacute;lecteurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les
+&eacute;lus radieux r&eacute;pondaient: &laquo;Mort aux juifs!
+Vive l'arm&eacute;e!&raquo; Mais comme le nouveau Conseil ne
+pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de ses
+&eacute;lecteurs, ni distribuer aux petits commer&ccedil;ants
+l'argent des riches Isra&eacute;lites, ni m&ecirc;me
+&eacute;pargner aux ouvriers les souffrances du ch&ocirc;mage, il
+trompera de vastes esp&eacute;rances et deviendra d'autant plus
+odieux qu'il aura &eacute;t&eacute; plus d&eacute;sir&eacute;. Il
+risque avant peu de perdre sa popularit&eacute; dans la question
+des monopoles, eaux, gaz, omnibus.</p>
+
+<p>--Vous &ecirc;tes dans l'erreur, mon cher L&eacute;on!
+s'&eacute;cria Joseph Lacrisse. Pour ce qui est du renouvellement
+des monopoles, rien &agrave; craindre. Nous dirons &agrave;
+l'&eacute;lecteur: &laquo;Nous vous donnons le gaz &agrave; bon
+march&eacute;&raquo;, et l'&eacute;lecteur ne se plaindra pas. Le
+Conseil municipal de Paris, &eacute;lu sur un programme
+exclusivement politique, exercera une action d&eacute;cisive dans
+la crise politique et nationale qui va &eacute;clater
+apr&egrave;s la fermeture de l'Exposition.</p>
+
+<p>--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il
+prenne la t&ecirc;te du mouvement d&eacute;magogique. S'il est
+mod&eacute;r&eacute;, r&eacute;gulier, sage, conciliant, gentil,
+tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nomm&eacute; pour
+renverser la R&eacute;publique et chambarder le
+parlementarisme.</p>
+
+<p>--La trompe! la trompe!... s'&eacute;cria Jacques de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des
+Aigues....</p>
+
+<p>--La trompe! la trompe!</p>
+
+<p>Chassons des Aigues d&eacute;daigna l'interruption:</p>
+
+<p>--Qu'on &eacute;mette de temps &agrave; autre un voeu, un pur
+voeu, tel que celui-ci:</p>
+
+<p>&laquo;Mise en accusation des ministres....&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune de Cadde cria plus fort:</p>
+
+<p>--La trompe! La trompe!...</p>
+
+<p>Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas oppos&eacute;, en principe, &agrave; ce que
+nos amis sonnent l'hallali des parlementaires. Mais la trompe
+est, dans les assembl&eacute;es, l'argument supr&ecirc;me des
+minorit&eacute;s. Il faut la r&eacute;server pour le Luxembourg
+et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher ami,
+qu'&agrave; l'H&ocirc;tel de Ville nous avons la
+majorit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette consid&eacute;ration ne toucha pas le jeune de Cadde,
+qui cria plus fort que devant:</p>
+
+<p>--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe,
+Lacrisse? Si vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est
+n&eacute;cessaire qu'un conseiller municipal sache sonner de la
+trompe.</p>
+
+<p>--Je reprends, dit Chassons des Aigues, s&eacute;rieux comme
+s'il taillait un bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation
+des ministres; deuxi&egrave;me voeu: mise en accusation des
+s&eacute;nateurs; troisi&egrave;me voeu: mise en accusation du
+pr&eacute;sident de la R&eacute;publique... Apr&egrave;s quelques
+voeux de cette force le minist&egrave;re proc&egrave;de &agrave;
+la dissolution du Conseil. Le Conseil r&eacute;siste et fait un
+v&eacute;h&eacute;ment appel &agrave; l'opinion. Paris
+outrag&eacute; se soul&egrave;ve...</p>
+
+<p>--Croyez-vous, demanda doucement L&eacute;on, croyez-vous,
+Chassons, que Paris outrag&eacute; se soul&egrave;vera?</p>
+
+<p>--Je le crois, dit Chassons des Aigues.</p>
+
+<p>--Je ne le crois pas, dit Henri L&eacute;on.... Vous
+connaissez le citoyen Bissolo, puisque vous l'avez
+d&eacute;cervel&eacute;, le 14, &agrave; la revue. Je le connais
+aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des manifestations
+qui suivirent l'&eacute;lection du triste Loubet, le citoyen
+Bissolo vint &agrave; moi comme au plus constant et au plus
+g&eacute;n&eacute;reux de ses ennemis. Nous
+&eacute;change&acirc;mes quelques paroles. Tous nos camelots
+donnaient. Les cris de: &laquo;Vive l'arm&eacute;e!&raquo;
+grondaient de la Bastille &agrave; la Madeleine. Les promeneurs,
+amus&eacute;s et souriants, nous &eacute;taient favorables.
+Lan&ccedil;ant comme une faux son long bras de bossu vers la
+foule, Bissolo me dit: &laquo;Je la connais la rosse. Montez
+dessus. Elle vous cassera les reins, en se couchant par terre
+tout d'un coup, quand vous ne vous m&eacute;fierez pas&raquo;.
+Ainsi parla Bissolo au coin de la rue Drouot le jour o&ugrave;
+Paris s'offrait &agrave; nous.</p>
+
+<p>--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'&eacute;cria
+Joseph Lacrisse. Il est inf&acirc;me.</p>
+
+<p>--Il est proph&eacute;tique, r&eacute;pliqua Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--La trompe, la trompe, il n'y a que &ccedil;a, chanta, d'une
+voix p&acirc;teuse, le jeune Jacques de Cadde.</p>
+
+<p align="center">FIN</p>
+
+<br>
+<br>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
+This file should be named mnsrb10h.htm or mnsrb10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, mnsrb11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, mnsrb10ah.htm
+
+HTML conversion produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart hart@pobox.com
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/old/mnsrb10h.zip b/old/mnsrb10h.zip
new file mode 100644
index 0000000..065514c
--- /dev/null
+++ b/old/mnsrb10h.zip
Binary files differ