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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:29:21 -0700
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>MONSIEUR BERGERET A PARIS</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France
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+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
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+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Monsieur Bergeret a Paris
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7268]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on July 23, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
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+HTML conversion produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p align="center">This Etext was prepared by : Sergio Cangiano,
+Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed
+Proofreading Team.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Histoire contemporaine<br>
+Monsieur Bergeret &agrave; Paris<br>
+par<br>
+ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<hr width="50%" align="center">
+<br><center>
+<h1>MONSIEUR BERGERET A PARIS</h1>
+</center>
+<br>
+<hr width="50%" align="center">
+<br>
+<br>
+
+
+<p>I</p>
+
+<p>M. Bergeret &eacute;tait &agrave; table et prenait son repas
+modique du soir; Riquet &eacute;tait couch&eacute; &agrave; ses
+pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait l'&acirc;me
+religieuse et rendait &agrave; l'homme des honneurs divins. Il
+tenait son ma&icirc;tre pour tr&egrave;s bon et tr&egrave;s
+grand. Mais c'est principalement quand il le voyait &agrave;
+table qu'il concevait la grandeur et la bont&eacute; souveraines
+de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
+&eacute;taient sensibles et pr&eacute;cieuses, les choses de la
+nourriture humaine lui &eacute;taient augustes. Il
+v&eacute;n&eacute;rait la salle &agrave; manger comme un temple,
+la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
+pieds du ma&icirc;tre, dans le silence et
+l'immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille
+Ang&eacute;lique en posant le plat sur la table.</p>
+
+<p>--Eh bien! veuillez le d&eacute;couper, dit M. Bergeret,
+inhabile aux armes, et tout &agrave; fait incapable de faire
+oeuvre d'&eacute;cuyer tranchant.</p>
+
+<p>--Je veux bien, dit Ang&eacute;lique; mais ce n'est pas aux
+femmes, c'est aux messieurs &agrave; d&eacute;couper la
+volaille.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas d&eacute;couper.</p>
+
+<p>--Monsieur devrait savoir.</p>
+
+<p>Ces propos n'&eacute;taient point nouveaux; Ang&eacute;lique
+et son ma&icirc;tre les &eacute;changeaient chaque fois qu'une
+volaille r&ocirc;tie venait sur la table. Et ce n'&eacute;tait
+pas l&eacute;g&egrave;rement, ni certes pour &eacute;pargner sa
+peine, que la servante s'obstinait &agrave; offrir au
+ma&icirc;tre le couteau &agrave; d&eacute;couper, comme un signe
+de l'honneur qui lui &eacute;tait d&ucirc;. Parmi les paysans
+dont elle &eacute;tait sortie et chez les petits bourgeois
+o&ugrave; elle avait servi, il est de tradition que le soin de
+d&eacute;couper les pi&egrave;ces appartient au ma&icirc;tre. Le
+respect des traditions &eacute;tait profond dans son &acirc;me
+fid&egrave;le. Elle n'approuvait pas que M. Bergeret y
+manqu&acirc;t, qu'il se d&eacute;charge&acirc;t sur elle d'une
+fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-m&ecirc;me son
+office de table, puisqu'il n'&eacute;tait pas assez grand
+seigneur pour le confier &agrave; un ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel,
+comme font les Br&eacute;c&eacute;, les Bonmont et d'autres
+&agrave; la ville ou &agrave; la campagne. Elle savait &agrave;
+quoi l'honneur oblige un bourgeois qui d&icirc;ne dans sa maison
+et elle s'effor&ccedil;ait, &agrave; chaque occasion, d'y ramener
+M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Le couteau est fra&icirc;chement aff&ucirc;t&eacute;.
+Monsieur peut bien lever une aile. Ce n'est pas difficile de
+trouver le joint, quand le poulet est tendre.</p>
+
+<p>--Ang&eacute;lique, veuillez d&eacute;couper cette
+volaille.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it &agrave; regret, et alla, un peu confuse,
+d&eacute;couper le poulet sur un coin du buffet. A l'endroit de
+la nourriture humaine, elle avait des id&eacute;es plus exactes
+mais non moins respectueuses que celles de Riquet.</p>
+
+<p>Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-m&ecirc;me,
+les raisons du pr&eacute;jug&eacute; qui avait induit cette bonne
+femme &agrave; croire que le droit de manier le couteau &agrave;
+d&eacute;couper appartient au ma&icirc;tre seul. Ces raisons, il
+ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant
+de l'homme se r&eacute;servant une t&acirc;che fatigante et sans
+attrait. On observe, en effet, que les travaux les plus
+p&eacute;nibles et les plus d&eacute;go&ucirc;tants du
+m&eacute;nage demeurent attribu&eacute;s aux femmes, dans le
+cours des &acirc;ges, par le consentement unanime des peuples. Au
+contraire, il rapporta la tradition conserv&eacute;e par la
+vieille Ang&eacute;lique &agrave; cette antique id&eacute;e que
+la chair des animaux, pr&eacute;par&eacute;e pour la nourriture
+de l'homme, est chose si pr&eacute;cieuse, que le ma&icirc;tre
+seul peut et doit la partager et la dispenser. Et il rappela dans
+son esprit le divin porcher Eum&eacute;e recevant dans son
+&eacute;table Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
+traitait avec honneur comme un h&ocirc;te envoy&eacute; par Zeus.
+&laquo;Eum&eacute;e se leva pour faire les parts, car il avait
+l'esprit &eacute;quitable. Il fit sept parts. Il en consacra une
+aux Nymphes et &agrave; Herm&egrave;s, fils de Maia, et il donna
+une des autres &agrave; chaque convive. Et il offrit, &agrave;
+son h&ocirc;te, pour l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil
+Ulysse s'en r&eacute;jouit et dit &agrave;
+Eum&eacute;e:--Eum&eacute;e, puisses-tu toujours rester cher
+&agrave; Zeus paternel, pour m'avoir honor&eacute;, tel que je
+suis, de la meilleure part!&raquo; Et M. Bergeret, pr&egrave;s de
+cette vieille servante, fille de la terre nourrici&egrave;re, se
+sentait ramen&eacute; aux jours antiques.</p>
+
+<p>--Si monsieur veut se servir?...</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois
+d'Hom&egrave;re, une faim h&eacute;ro&iuml;que. Et, en
+d&icirc;nant, il lisait son journal ouvert sur la table.
+C'&eacute;tait l&agrave; encore une pratique que la servante
+n'approuvait pas,</p>
+
+<p>--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une
+chose excellente.</p>
+
+<p>Riquet ne fit point de r&eacute;ponse. Quand il se tenait sous
+la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si
+bonne qu'en f&ucirc;t l'odeur, il n'en r&eacute;clamait point sa
+part. Et m&ecirc;me il n'osait toucher &agrave; ce qui lui
+&eacute;tait offert. Il refusait de manger dans une salle
+&agrave; manger humaine. M. Bergeret, qui &eacute;tait affectueux
+et compatissant, aurait eu plaisir &agrave; partager son repas
+avec son compagnon. Il avait tent&eacute;, d'abord, de lui couler
+quelques menus morceaux. Il lui avait parl&eacute; obligeamment,
+mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne la
+bienfaisance. Il lui avait dit:</p>
+
+<p>--Lazare, re&ccedil;ois les miettes du bon riche, car pour
+toi, du moins, je suis le bon riche.</p>
+
+<p>Mais Riquet avait toujours refus&eacute;. La majest&eacute; du
+lieu l'&eacute;pouvantait. Et peut-&ecirc;tre aussi avait-il
+re&ccedil;u, dans sa condition pass&eacute;e, des le&ccedil;ons
+qui l'avaient instruit &agrave; respecter les viandes du
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un jour, M. Bergeret s'&eacute;tait fait plus pressant que de
+coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son ami un
+morceau de chair d&eacute;licieuse. Riquet avait
+d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te et, sortant de dessous la
+nappe, il avait regard&eacute; le ma&icirc;tre de ses beaux yeux
+humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient:</p>
+
+<p>--Ma&icirc;tre, pourquoi me tentes-tu?</p>
+
+<p>Et, la queue basse, les pattes fl&eacute;chies, se
+tra&icirc;nant sur le ventre en signe d'humilit&eacute;, il
+&eacute;tait all&eacute; s'asseoir tristement sur son
+derri&egrave;re, contre la porte. Il y &eacute;tait rest&eacute;
+tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait admir&eacute; la
+sainte patience de son petit compagnon noir.</p>
+
+<p>Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi
+il n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que
+Riquet, apr&egrave;s le d&icirc;ner auquel il assistait avec
+respect, irait manger avidement sa p&acirc;t&eacute;e, dans la
+cuisine, sous l'&eacute;vier, en soufflant et en reniflant tout
+&agrave; son aise. Rassur&eacute; &agrave; cet endroit, il reprit
+le cours de ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour les h&eacute;ros, songeait-il, une grande
+affaire que de manger. Hom&egrave;re n'oublie pas de dire que,
+dans le palais du blond M&eacute;n&eacute;las,
+&Eacute;t&eacute;onteus, fils de Bo&eacute;thos, coupait les
+viandes et faisait les parts. Un roi &eacute;tait digne de
+louanges quand chacun, &agrave; sa table, recevait sa juste part
+du boeuf r&ocirc;ti. M&eacute;n&eacute;las connaissait les
+usages. H&eacute;l&egrave;ne aux bras blancs faisait la cuisine
+avec ses servantes. Et l'illustre &Eacute;t&eacute;onteus coupait
+les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction reluit encore sur
+la face glabre de nos ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel. Nous tenons au
+pass&eacute; par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je
+suis petit mangeur. Et de cela encore Ang&eacute;lique Borniche,
+cette femme primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait
+davantage si j'avais l'app&eacute;tit d'un Atride ou d'un
+Bourbon.</p>
+
+<p>M. Bergeret en &eacute;tait &agrave; cet endroit de ses
+r&eacute;flexions, quand Riquet, se levant de dessus son coussin,
+alla aboyer devant la porte.</p>
+
+<p>Cette action &eacute;tait remarquable parce qu'elle
+&eacute;tait singuli&egrave;re. Cet animal ne quittait jamais son
+coussin avant que son ma&icirc;tre se f&ucirc;t lev&eacute; de sa
+chaise.</p>
+
+<p>Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille
+Ang&eacute;lique, montrant par la porte entr'ouverte un visage
+boulevers&eacute;, annon&ccedil;a que &laquo;ces
+demoiselles&raquo; &eacute;taient arriv&eacute;es. M. Bergeret
+comprit qu'elle parlait de Zo&eacute;, sa soeur, et de sa fille
+Pauline qu'il n'attendait pas si t&ocirc;t. Mais il savait que sa
+soeur Zo&eacute; avait des fa&ccedil;ons brusques et soudaines.
+Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, qui
+maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
+cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; une &eacute;ducation
+lib&eacute;rale, l'induisait &agrave; croire que tout
+&eacute;tranger est un ennemi. Il flairait pour lors un grand
+p&eacute;ril, l'&eacute;pouvantable invasion de la salle &agrave;
+manger, des menaces de ruine et de d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Pauline sauta au cou de son p&egrave;re, qui l'embrassa, sa
+serviette &agrave; la main, et qui se recula ensuite pour
+contempler cette jeune fille, myst&eacute;rieuse comme toutes les
+jeunes filles, qu'il ne reconnaissait plus apr&egrave;s un an
+d'absence, qui lui &eacute;tait &agrave; la fois tr&egrave;s
+proche et presque &eacute;trang&egrave;re, qui lui appartenait
+par d'obscures origines et qui lui &eacute;chappait par la force
+&eacute;clatante de la jeunesse.</p>
+
+<p>--Bonjour, mon papa!</p>
+
+<p>La voix m&ecirc;me &eacute;tait chang&eacute;e, devenue moins
+haute et plus &eacute;gale.</p>
+
+<p>--Comme tu es grande, ma fille!</p>
+
+<p>Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents
+et sa bouche moqueuse. Il en &eacute;prouva du plaisir. Mais ce
+plaisir lui fut tout de suite g&acirc;t&eacute; par cette
+r&eacute;flexion qu'on n'est gu&egrave;re tranquille sur la terre
+et que les &ecirc;tres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
+une entreprise incertaine et difficile.</p>
+
+<p>Il donna &agrave; Zo&eacute; un rapide baiser sur chaque
+joue.</p>
+
+<p>--Tu n'as pas chang&eacute;, toi, ma bonne Zo&eacute;.... Je
+ne vous attendais pas aujourd'hui. Mais je suis bien content de
+vous revoir toutes les deux.</p>
+
+<p>Riquet ne concevait pas que son ma&icirc;tre f&icirc;t
+&agrave; des &eacute;trang&egrave;res un accueil si familier. Il
+aurait mieux compris qu'il les chass&acirc;t avec violence, mais
+il &eacute;tait accoutum&eacute; &agrave; ne pas comprendre
+toutes les actions des hommes. Laissant faire &agrave; M.
+Bergeret, il faisait son devoir. Il aboyait &agrave; grands coups
+pour &eacute;pouvanter les m&eacute;chants. Puis il tirait du
+fond de sa gueule des grognements de haine et de col&egrave;re;
+un pli hideux des l&egrave;vres d&eacute;couvrait ses dents
+blanches. Et il mena&ccedil;ait les ennemis en reculant.</p>
+
+<p>--Tu as un chien, papa? fit Pauline.</p>
+
+<p>--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Tu as re&ccedil;u ma lettre? dit Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Oui, dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Non, l'autre.</p>
+
+<p>--Je n'en ai re&ccedil;u qu'une.</p>
+
+<p>--On ne s'entend pas ici.</p>
+
+<p>Et il est vrai que Riquet lan&ccedil;ait ses aboiements de
+toute la force de son gosier.</p>
+
+<p>--Il y a de la poussi&egrave;re sur le buffet, dit Zo&eacute;
+en y posant son manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?</p>
+
+<p>Riquet ne put souffrir qu'on s'empar&acirc;t ainsi du buffet.
+Soit qu'il e&ucirc;t une aversion particuli&egrave;re pour
+mademoiselle Zo&eacute;, soit qu'il la juge&acirc;t plus
+consid&eacute;rable, c'est contre elle qu'il avait pouss&eacute;
+le plus fort de ses aboiements et de ses grognements. Quand il
+vit qu'elle mettait la main sur le meuble o&ugrave; l'on
+renfermait la nourriture humaine, il haussa &agrave; ce point la
+voix que les verres en r&eacute;sonn&egrave;rent sur la table.
+Mademoiselle Zo&eacute;, se retournant brusquement vers lui, lui
+demanda avec ironie:</p>
+
+<p>--Est-ce que tu veux me manger, toi?</p>
+
+<p>Et Riquet s'enfuit, &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il est m&eacute;chant, ton chien, papa?</p>
+
+<p>--Non. Il est intelligent et il n'est pas m&eacute;chant.</p>
+
+<p>--Je ne le crois pas intelligent, dit Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos
+id&eacute;es; mais nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les
+&acirc;mes sont imp&eacute;n&eacute;trables les unes aux
+autres.</p>
+
+<p>--Toi, Lucien, dit Zo&eacute;, tu ne sais pas juger les
+personnes.</p>
+
+<p>M. Bergeret dit a Pauline:</p>
+
+<p>--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.</p>
+
+<p>Et Riquet eut une pens&eacute;e. Il r&eacute;solut d'aller
+trouver, &agrave; la cuisine, la bonne Ang&eacute;lique, de
+l'avertir, s'il &eacute;tait possible, des troubles qui
+d&eacute;solaient la salle &agrave; manger. Il n'esp&eacute;rait
+plus qu'en elle pour r&eacute;tablir l'ordre et chasser les
+intrus.</p>
+
+<p>--O&ugrave; as-tu mis le portrait de notre p&egrave;re?
+demanda mademoiselle Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
+diverses autres choses.</p>
+
+<p>--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?</p>
+
+<p>--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?</p>
+
+<p>--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la
+campagne, si j'avais un jardin.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta de manger du poulet et dit:</p>
+
+<p>--Papa, je t'admire. Je suis fi&egrave;re de toi. Tu es un
+grand homme.</p>
+
+<p>--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M.
+Bergeret.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>II</p>
+
+Le mobilier du professeur fut emball&eacute; sous la surveillance
+de mademoiselle Zo&eacute;, et port&eacute; au chemin de fer.<br>
+<br>
+
+
+<p>Pendant les jours de d&eacute;m&eacute;nagement, Riquet errait
+tristement dans l'appartement d&eacute;vast&eacute;. Il regardait
+avec d&eacute;fiance Pauline et Zo&eacute; dont la venue avait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de peu de jours le bouleversement de
+la demeure nagu&egrave;re si paisible. Les larmes de la vieille
+Ang&eacute;lique, qui pleurait toute la journ&eacute;e dans la
+cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus ch&egrave;res
+habitudes &eacute;taient contrari&eacute;es. Des hommes inconnus,
+mal v&ecirc;tus, injurieux et farouches, troublaient son repos et
+venaient jusque dans la cuisine fouler au pied son assiette
+&agrave; p&acirc;t&eacute;e et son bol d'eau fra&icirc;che. Les
+chaises lui &eacute;taient enlev&eacute;es &agrave; mesure qu'il
+s'y couchait et les tapis tir&eacute;s brusquement de dessous son
+pauvre derri&egrave;re, que, dans sa propre maison, il ne savait
+plus o&ugrave; mettre.</p>
+
+<p>Disons, &agrave; son honneur, qu'il avait d'abord tent&eacute;
+de r&eacute;sister. Lors de l'enl&egrave;vement de la fontaine,
+il avait aboy&eacute; furieusement &agrave; l'ennemi. Mais
+&agrave; son appel personne n'&eacute;tait venu. Il ne se sentait
+point encourag&eacute;, et m&ecirc;me, &agrave; n'en point
+douter, il &eacute;tait combattu. Mademoiselle Zo&eacute; lui
+avait dit s&egrave;chement: &laquo;Tais-toi donc!&raquo; Et
+mademoiselle Pauline avait ajout&eacute;: &laquo;Riquet, tu es
+ridicule!&raquo; Renon&ccedil;ant d&eacute;sormais &agrave;
+donner des avertissements inutiles et &agrave; lutter seul pour
+le bien commun, il d&eacute;plorait en silence les ruines de la
+maison et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de
+tranquillit&eacute;. Quand les d&eacute;m&eacute;nageurs
+p&eacute;n&eacute;traient dans la pi&egrave;ce o&ugrave; il
+s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;, il se cachait par prudence
+sous une table ou sous une commode, qui demeuraient encore. Mais
+cette pr&eacute;caution lui &eacute;tait plus nuisible qu'utile,
+car bient&ocirc;t le meuble s'&eacute;branlait sur lui, se
+soulevait, retombait en grondant et mena&ccedil;ait de
+l'&eacute;craser. Il fuyait, hagard et le poil rebrouss&eacute;,
+et gagnait un autre abri, qui n'&eacute;tait pas plus s&ucirc;r
+que le premier.</p>
+
+<p>Et ces incommodit&eacute;s, ces p&eacute;rils m&ecirc;me,
+&eacute;taient peu de chose aupr&egrave;s des peines qu'endurait
+son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, qui &eacute;tait
+le plus affect&eacute;.</p>
+
+<p>Les meubles de l'appartement lui repr&eacute;sentaient non des
+choses inertes, mais des &ecirc;tres anim&eacute;s et
+bienveillants, des g&eacute;nies favorables, dont le
+d&eacute;part pr&eacute;sageait de cruels malheurs. Plats,
+sucriers, po&ecirc;lons et casseroles, toutes les
+divinit&eacute;s de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous
+les f&eacute;tiches du foyer, ses lares et ses dieux domestiques,
+s'en &eacute;taient all&eacute;s. Il ne croyait pas qu'un si
+grand d&eacute;sastre p&ucirc;t jamais &ecirc;tre
+r&eacute;par&eacute;. Et il en recevait autant de chagrin qu'en
+pouvait contenir sa petite &acirc;me. Heureusement que, semblable
+&agrave; l'&acirc;me humaine, elle &eacute;tait facile &agrave;
+distraire et prompte &agrave; l'oubli des maux. Durant les
+longues absences des d&eacute;m&eacute;nageurs
+alt&eacute;r&eacute;s, quand le balai de la vieille
+Ang&eacute;lique soulevait l'antique poussi&egrave;re du parquet,
+Riquet respirait une odeur de souris, &eacute;piait la fuite
+d'une araign&eacute;e, et sa pens&eacute;e l&eacute;g&egrave;re
+en &eacute;tait divertie. Mais il retombait bient&ocirc;t dans la
+tristesse.</p>
+
+<p>Le jour du d&eacute;part, voyant les choses empirer d'heure en
+heure, il se d&eacute;sola. Il lui parut sp&eacute;cialement
+funeste qu'on empil&acirc;t le linge dans de sombres caisses.
+Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa malle. Il se
+d&eacute;tourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
+mauvaise. Et, rencogn&eacute; au mur, il pensait:
+&laquo;Voil&agrave; le pire! C'est la fin de tout!&raquo; Et,
+soit qu'il cr&ucirc;t que les choses n'&eacute;taient plus quand
+il ne les voyait plus, soit qu'il &eacute;vit&acirc;t seulement
+un p&eacute;nible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du
+c&ocirc;t&eacute; de Pauline. Le hasard voulut qu'en allant et
+venant, elle remarqu&acirc;t l'attitude de Riquet. Cette
+attitude, qui &eacute;tait triste, elle la trouva comique et elle
+se mit &agrave; rire. Et, en riant, elle l'appela: &laquo;Viens!
+Riquet, viens!&raquo; Mais il ne bougea pas de son coin et ne
+tourna pas la t&ecirc;te. Il n'avait pas en ce moment le coeur
+&agrave; caresser sa jeune ma&icirc;tresse et, par un secret
+instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
+d'approcher de la malle b&eacute;ante. Pauline l'appela plusieurs
+fois. Et, comme il ne r&eacute;pondait pas, elle l'alla prendre
+et le souleva dans ses bras. &laquo;Qu'on est donc malheureux!
+lui dit-elle; qu'on est donc &agrave; plaindre!&raquo; Son ton
+&eacute;tait ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. Il
+restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
+de ne rien voir et de ne rien entendre. &laquo;Riquet,
+regarde-moi!&raquo; Elle fit trois fois cette objurgation et la
+fit trois fois en vain. Apr&egrave;s quoi, simulant une violente
+col&egrave;re: &laquo;Stupide animal, disparais&raquo;, et elle
+le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
+ce moment sa tante l'ayant appel&eacute;e, elle sortit de la
+chambre, laissant Riquet dans la malle.</p>
+
+<p>Il y &eacute;prouvait de vives inqui&eacute;tudes. Il
+&eacute;tait &agrave; mille lieues de supposer qu'il avait
+&eacute;t&eacute; mis dans ce coffre par simple jeu et par
+badinage. Estimant que sa situation &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; assez f&acirc;cheuse, il s'effor&ccedil;a de
+ne point l'aggraver par des d&eacute;marches
+inconsid&eacute;r&eacute;es. Aussi demeura-t-il quelques instants
+immobile, sans souffler. Puis, ne se sentant plus menac&eacute;
+d'une nouvelle disgr&acirc;ce, il jugea n&eacute;cessaire
+d'explorer sa prison t&eacute;n&eacute;breuse. Il t&acirc;ta avec
+ses pattes les jupons et les chemises sur lesquels il avait
+&eacute;t&eacute; si mis&eacute;rablement
+pr&eacute;cipit&eacute;, et il chercha quelque issue pour
+s'&eacute;chapper. Il s'y appliquait depuis deux ou trois minutes
+quand M. Bergeret, qui s'appr&ecirc;tait &agrave; sortir,
+l'appela:</p>
+
+<p>--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux &agrave;
+Paillot, le libraire.... Viens! O&ugrave; es-tu?...</p>
+
+<p>La voix de M. Bergeret apporta &agrave; Riquet un grand
+r&eacute;confort. Il y r&eacute;pondait par le bruit de ses
+pattes qui, dans la malle, grattaient &eacute;perdument la paroi
+d'osier.</p>
+
+<p>--O&ugrave; est donc le chien? demanda M. Bergeret &agrave;
+Pauline, qui revenait portant une pile de linge.</p>
+
+<p>--Papa, il est dans la malle.</p>
+
+<p>--Pourquoi est-il dans la malle?</p>
+
+<p>--Parce que je l'y ai mis, papa.</p>
+
+<p>M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:</p>
+
+<p>--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa fl&ucirc;te en
+gardant les ch&egrave;vres de son ma&icirc;tre, f&ucirc;t
+enferm&eacute; dans un coffre. Il y fut nourri de miel par les
+abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de faim dans
+cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, M. Bergeret d&eacute;livra son ami.
+Riquet le suivit jusqu'&agrave; l'anti-chambre en agitant la
+queue. Puis une pens&eacute;e traversa son esprit. Il rentra dans
+l'appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de
+la jeune fille. Et ce n'est qu'apr&egrave;s les avoir
+embrass&eacute;es tumultueusement en signe d'adoration qu'il
+rejoignit son ma&icirc;tre dans l'escalier. Il aurait cru manquer
+de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d'amour
+&agrave; une personne dont la puissance l'avait plong&eacute;
+dans une malle profonde.</p>
+
+<p>M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide.
+Paillot y &eacute;tait occup&eacute; &agrave;
+&laquo;appeler&raquo;, avec son commis, les fournitures de
+l'&Eacute;cole communale. Ces soins l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de
+faire au professeur d'amples adieux. Il n'avait jamais
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s expressif; et il perdait peu
+&agrave; peu, en vieillissant, l'usage de la parole. Il
+&eacute;tait las de vendre des livres, il voyait le m&eacute;tier
+perdu, et il lui tardait de c&eacute;der son fonds et de se
+retirer dans sa maison de campagne, o&ugrave; il passait tous ses
+dimanches.</p>
+
+<p>M. Bergeret s'enfon&ccedil;a, &agrave; sa coutume, dans le
+coin des bouquins, il tira du rayon le tome XXXVIII de
+l'<i>Histoire g&eacute;n&eacute;rale des voyages</i>. Le livre
+cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
+fois encore il lut ces lignes insipides:</p>
+
+<p>&laquo;ver un passage au nord. C'est &agrave; cet
+&eacute;chec, dit-il, que nous devons d'avoir pu visiter de
+nouveau les &icirc;les Sandwich et enrichir notre voyage d'une
+d&eacute;couverte qui, bien que la derni&egrave;re, semble, sous
+beaucoup de rapports, &ecirc;tre la plus importante que les
+Europ&eacute;ens aient encore faite dans toute l'&eacute;tendue
+de l'Oc&eacute;an Pacifique. Les heureuses pr&eacute;visions que
+semblaient annoncer ces paroles ne se r&eacute;alis&egrave;rent
+malheureusement pas.&raquo;</p>
+
+<p>Ces lignes, qu'il lisait pour la centi&egrave;me fois et qui
+lui rappelaient tant d'heures de sa vie m&eacute;diocre et
+difficile, embellie cependant par les riches travaux de la
+pens&eacute;e, ces lignes dont il n'avait jamais cherch&eacute;
+le sens, le p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent cette fois de
+tristesse et de d&eacute;couragement, comme si elles contenaient
+un symbole de l'inanit&eacute; de toutes nos esp&eacute;rances et
+l'expression du n&eacute;ant universel. Il ferma le livre, qu'il
+avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus ouvrir,
+et sortit d&eacute;sol&eacute; de la boutique du libraire
+Paillot.</p>
+
+<p>Sur la place Saint-***p&egrave;re, il donna un dernier regard
+&agrave; la maison de la reine Marguerite. Les rayons du soleil
+couchant en frisaient les poutres histori&eacute;es, et, dans le
+jeu violent des lumi&egrave;res et des ombres, l'&eacute;cu de
+Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les formes de son
+superbe blason, armes parlantes dress&eacute;es l&agrave;, comme
+un exemple et un reproche, sur cette cit&eacute;
+st&eacute;rile.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; dans la maison d&eacute;meubl&eacute;e, Riquet
+frotta de ses pattes les jambes de son ma&icirc;tre, leva sur lui
+ses beaux yeux afflig&eacute;s; et son regard disait:</p>
+
+<p>--Toi, nagu&egrave;re si riche et si puissant, est-ce que tu
+serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, &ocirc;
+mon ma&icirc;tre? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils
+envahir ton salon, ta chambre &agrave; coucher, ta salle &agrave;
+manger, se ruer sur tes meubles et les tra&icirc;ner dehors,
+tra&icirc;ner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil
+et le mien, le fauteuil o&ugrave; nous reposions tous les soirs,
+et bien souvent le matin, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de
+l'autre. Je l'ai entendu g&eacute;mir dans les bras des hommes
+mal v&ecirc;tus, ce fauteuil qui est un grand f&eacute;tiche et
+un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas oppos&eacute; &agrave; ces
+envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des g&eacute;nies qui
+remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu'&agrave; ces
+petites divinit&eacute;s que tu chaussais, le matin, au sortir du
+lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
+indigent et mis&eacute;rable, &ocirc; mon ma&icirc;tre, que
+deviendrai-je?</p>
+
+<p>--Lucien, nous n'avons pas de temps &agrave; perdre, dit
+Zo&eacute;. Le train part &agrave; huit heures et nous n'avons
+pas encore d&icirc;n&eacute;. Allons d&icirc;ner &agrave; la
+gare.</p>
+
+<p>--Demain, tu seras &agrave; Paris, dit M. Bergeret &agrave;
+Riquet. C'est une ville illustre et g&eacute;n&eacute;reuse.
+Cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, &agrave; vrai dire, n'est
+point r&eacute;partie entre tous ses habitants. Elle se renferme,
+au contraire, dans un tr&egrave;s petit nombre de citoyens. Mais
+toute une ville, toute une nation r&eacute;sident en quelques
+personnes qui pensent avec plus de force et de justesse que les
+autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on appelle le g&eacute;nie
+d'une race ne parvient &agrave; sa conscience que dans
+d'imperceptibles minorit&eacute;s. Ils sont rares en tout lieu
+les esprits assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires
+et d&eacute;couvrir eux-m&ecirc;mes la v&eacute;rit&eacute;
+voil&eacute;e.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>III</p>
+
+<p>M. Bergeret, lors de sa venue &agrave; Paris, s'&eacute;tait
+log&eacute;, avec sa soeur Zo&eacute; et sa fille Pauline, dans
+une maison qui allait &ecirc;tre d&eacute;molie et o&ugrave; il
+commen&ccedil;ait &agrave; se plaire depuis qu'il savait qu'il
+n'y resterait pas. Ce qu'il ignorait, c'est que, de toute
+fa&ccedil;on, il en serait sorti au m&ecirc;me terme.
+Mademoiselle Bergeret l'avait r&eacute;solu dans son coeur. Elle
+n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un
+plus commode et s'&eacute;tait oppos&eacute;e &agrave; ce qu'on y
+fit des frais d'am&eacute;nagement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une maison de la rue de Seine, qui avait bien
+cent ans, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; jolie et qui
+&eacute;tait devenue laide en vieillissant. La porte
+coch&egrave;re s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
+boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
+logeait au second &eacute;tage et il avait pour voisin de palier
+un r&eacute;parateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
+s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un
+po&ecirc;le de fa&iuml;ence, paysages, portraits anciens et une
+dormeuse &agrave; la chair ambr&eacute;e, couch&eacute;e dans un
+bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, assez clair et
+tendu aux angles de toiles d'araign&eacute;es, avait des
+degr&eacute;s de bois garnis de carreaux aux tournants. On y
+trouvait, le matin, des feuilles de salade tomb&eacute;es du
+filet des m&eacute;nag&egrave;res. Rien de cela n'avait un charme
+pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait &agrave; la
+pens&eacute;e de mourir encore &agrave; ces choses, apr&egrave;s
+&ecirc;tre mort &agrave; tant d'autres, qui n'&eacute;taient
+point pr&eacute;cieuses, mais dont la succession avait
+form&eacute; la trame de sa vie.</p>
+
+<p>Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un
+logis. Il pensait demeurer de pr&eacute;f&eacute;rence sur cette
+rive gauche de la Seine, o&ugrave; son p&egrave;re avait
+v&eacute;cu et o&ugrave; il lui semblait qu'on respir&acirc;t la
+vie paisible et les bonnes &eacute;tudes. Ce qui rendait ses
+recherches difficiles, c'&eacute;tait l'&eacute;tat des voies
+d&eacute;fonc&eacute;es, creus&eacute;es de tranch&eacute;es
+profondes et couvertes de monticules, c'&eacute;tait les quais
+impraticables et &agrave; jamais d&eacute;figur&eacute;s. On sait
+en effet, qu'en cette ann&eacute;e 1899 la face de Paris fut
+toute boulevers&eacute;e, soit que les conditions nouvelles de la
+vie eussent rendu n&eacute;cessaire l'ex&eacute;cution d'un grand
+nombre de travaux, soit que l'approche d'une grande foire
+universelle e&ucirc;t excit&eacute;, de toutes parts, des
+activit&eacute;s d&eacute;mesur&eacute;es et une soudaine ardeur
+d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
+&eacute;tait culbut&eacute;e, sans qu'il en comprit suffisamment
+la n&eacute;cessit&eacute;. Mais, comme il &eacute;tait sage, il
+essayait de se consoler et de se rassurer par la
+m&eacute;ditation, et quand il passait sur son beau quai
+Malaquais, si cruellement ravag&eacute; par des ing&eacute;nieurs
+impitoyables, il plaignait les arbres arrach&eacute;s et les
+bouquinistes chass&eacute;s, et il songeait, non sans quelque
+force d'&acirc;me:</p>
+
+<p>--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait
+dans cette ville, sa paix, sa gr&acirc;ce et sa beaut&eacute;,
+ses antiques &eacute;l&eacute;gances, son noble paysage
+historique, est emport&eacute; violemment. Toutefois, il convient
+que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
+s'attarder aux vains regrets du pass&eacute; ni se plaindre des
+changements qui nous importunent, puisque le changement est la
+condition m&ecirc;me de la vie. Peut-&ecirc;tre ces
+bouleversements sont-ils n&eacute;cessaires, et peut-&ecirc;tre
+faut-il que cette ville perde de sa beaut&eacute; traditionnelle
+pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y
+devienne moins p&eacute;nible et moins dure.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
+indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
+illustre, et il se disait encore:</p>
+
+<p>--Je vois ici l'image de la cit&eacute; future o&ugrave; les
+plus hauts &eacute;difices ne sont marqu&eacute;s encore que par
+des creux profonds, ce qui fait croire aux hommes l&eacute;gers
+que les ouvriers qui travaillent &agrave; l'&eacute;dification de
+cette cit&eacute;, que nous ne verrons pas, creusent des
+ab&icirc;mes, quand en r&eacute;alit&eacute; peut-&ecirc;tre ils
+&eacute;l&egrave;vent la maison prosp&egrave;re, la demeure de
+joie et de paix.</p>
+
+<p>Ainsi M. Bergeret, qui &eacute;tait un homme de bonne
+volont&eacute;, consid&eacute;rait favorablement les travaux de
+la cit&eacute; id&eacute;ale. Il s'accommodait moins bien des
+travaux de la cit&eacute; r&eacute;elle, se voyant expos&eacute;,
+&agrave; chaque pas, &agrave; tomber, par distraction, dans un
+trou.</p>
+
+<p>Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les
+vieilles maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient
+pour lui un langage. La rue G&icirc;t-le-Coeur l'attirait
+particuli&egrave;rement, et quand il voyait l'&eacute;criteau
+d'un appartement &agrave; louer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un
+mascaron en clef de vo&ucirc;te, sur une porte d'o&ugrave; l'on
+d&eacute;couvrait le d&eacute;part d'une rampe en fer
+forg&eacute;, il gravissait les mont&eacute;es, accompagn&eacute;
+d'une concierge sordide, dans une odeur infecte, amass&eacute;e
+par des si&egrave;cles de rats et que r&eacute;chauffaient,
+d'&eacute;tage en &eacute;tage, les &eacute;manations des
+cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
+mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
+Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de
+d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>Et rentr&eacute; chez lui, il exposait, &agrave; table,
+pendant le d&icirc;ner, &agrave; sa soeur Zo&eacute; et &agrave;
+sa fille Pauline, le r&eacute;sultat malheureux de ses
+recherches. Mademoiselle Zo&eacute; l'&eacute;coutait sans
+trouble. Elle &eacute;tait bien r&eacute;solue &agrave; chercher
+et &agrave; trouver elle-m&ecirc;me. Elle tenait son fr&egrave;re
+pour un homme sup&eacute;rieur, mais incapable d'une id&eacute;e
+raisonnable dans la pratique de la vie.</p>
+
+<p>--J'ai visit&eacute; un logement sur le quai Conti. Je ne sais
+ce que vous en penserez toutes deux. On y a vue sur une cour,
+avec un puits, du lierre et une statue de Flore, moussue et
+mutil&eacute;e, qui n'a plus de t&ecirc;te et qui continue
+&agrave; tresser une guirlande de roses. J'ai visit&eacute; aussi
+un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
+o&ugrave; il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les
+feuilles auront pouss&eacute;, entrera dans mon cabinet. Pauline
+aura une grande chambre, qu'il ne tiendra qu'&agrave; elle de
+rendre charmante avec quelques m&egrave;tres de cretonne &agrave;
+fleurs.</p>
+
+<p>--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zo&eacute;. Tu ne
+t'occupes jamais de ma chambre. D'ailleurs...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui
+faisait son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>--Peut-&ecirc;tre serons-nous oblig&eacute;s de nous loger
+dans une maison neuve, dit M. Bergeret, qui &eacute;tait sage et
+accoutum&eacute; &agrave; soumettre ses d&eacute;sirs &agrave; la
+raison.</p>
+
+<p>--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous
+te trouverons un petit arbre qui montera &agrave; ta
+fen&ecirc;tre; je te promets.</p>
+
+<p>Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y
+int&eacute;resser beaucoup pour elle-m&ecirc;me, comme une jeune
+fille que le changement n'effraye point, qui sent
+confus&eacute;ment que sa destin&eacute;e n'est pas fix&eacute;e
+encore et qui vit dans une sorte d'attente.</p>
+
+<p>--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux
+am&eacute;nag&eacute;es que les vieilles. Mais je ne les aime
+pas, peut-&ecirc;tre parce que j'y sens mieux, dans un luxe qu'on
+peut mesurer, la vulgarit&eacute; d'une vie &eacute;troite. Non
+pas que je souffre, m&ecirc;me pour vous, de la
+m&eacute;diocrit&eacute; de mon &eacute;tat. C'est le banal et le
+commun qui me d&eacute;pla&icirc;t.... Vous allez me trouver
+absurde.</p>
+
+<p>--Oh! non, papa.</p>
+
+<p>--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est
+l'exactitude des dispositions correspondantes, cette structure
+trop apparente des logements qui se voit du dehors. Il y a
+longtemps que les citadins vivent les uns sur les autres. Et
+puisque ta tante ne veut pas entendre parler d'une maisonnette
+dans la banlieue, je veux bien m'accommoder d'un troisi&egrave;me
+ou d'un quatri&egrave;me &eacute;tage, et c'est pourquoi je ne
+renonce qu'&agrave; regret aux vieilles maisons.
+L'irr&eacute;gularit&eacute; de celles-l&agrave; rend plus
+supportable l'empilement. En passant dans une rue nouvelle, je me
+surprends &agrave; consid&eacute;rer que cette superposition de
+m&eacute;nages est, dans les b&acirc;tisses r&eacute;centes,
+d'une r&eacute;gularit&eacute; qui la rend ridicule. Ces petites
+salles &agrave; manger, pos&eacute;es l'une sur l'autre avec le
+m&ecirc;me petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre
+s'allument &agrave; la m&ecirc;me heure; ces cuisines,
+tr&egrave;s petites, avec le garde-manger sur la cour et des
+bonnes tr&egrave;s sales, et les salons avec leur piano chacun
+l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me d&eacute;couvre, par
+la pr&eacute;cision de sa structure, les fonctions quotidiennes
+des &ecirc;tres qu'elle renferme, aussi clairement que si les
+planchers &eacute;taient de verre; et ces gens qui d&icirc;nent
+l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous l'autre, se couchent
+l'un sous l'autre, avec sym&eacute;trie, composent, quand on y
+pense, un spectacle d'un comique humiliant.</p>
+
+<p>--Les locataires n'y songent gu&egrave;re, dit mademoiselle
+Zo&eacute;, qui &eacute;tait bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+s'&eacute;tablir dans une maison neuve.</p>
+
+<p>--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est
+comique.</p>
+
+<p>--Je trouve bien, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, des
+appartements qui me plaisent, reprit M. Bergeret. Mais le loyer
+en est d'un prix trop &eacute;lev&eacute;. Cette
+exp&eacute;rience me fait douter de la v&eacute;rit&eacute; d'un
+principe &eacute;tabli par un homme admirable, Fourier, qui
+assurait que la diversit&eacute; des go&ucirc;ts est telle, que
+les taudis seraient recherch&eacute;s autant que les palais, si
+nous &eacute;tions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes
+pas en harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante
+pour nous suspendre aux arbres. Fourier l'a express&eacute;ment
+annonc&eacute;. Un homme d'une bont&eacute; &eacute;gale, le doux
+prince Kropotkine, nous a assur&eacute; plus r&eacute;cemment que
+nous aurions un jour pour rien les h&ocirc;tels des grandes
+avenues, que leurs propri&eacute;taires abandonneront quand ils
+ne trouveront plus de serviteurs pour les entretenir. Ils se
+feront alors une joie, dit ce bienveillant prince, de les donner
+aux bonnes femmes du peuple qui ne craindront pas d'avoir une
+cuisine en sous-sol. En attendant, la question du logement est
+ardue et difficile. Zo&eacute;, fais-moi le plaisir d'aller voir
+cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parl&eacute;. Il est
+assez d&eacute;labr&eacute;, ayant servi trente ans de
+d&eacute;p&ocirc;t &agrave; un fabricant de produits chimiques.
+Le propri&eacute;taire n'y veut pas faire de r&eacute;parations,
+pensant le louer comme magasin. Les fen&ecirc;tres sont &agrave;
+tabati&egrave;re. Mais on voit de ces fen&ecirc;tres un mur de
+lierre, un puits moussu, et une statue de Flore, sans t&ecirc;te
+et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas facilement
+&agrave; Paris.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>IV</p>
+
+<p>--Il est &agrave; louer, dit mademoiselle Zo&eacute; Bergeret,
+arr&ecirc;t&eacute;e devant la porte coch&egrave;re. Il est
+&agrave; louer, mais nous ne le louerons pas. Il est trop grand.
+Et puis....</p>
+
+<p>--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je
+suis curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret &agrave; sa
+soeur.</p>
+
+<p>Ils h&eacute;sitaient. Il leur semblait qu'en
+p&eacute;n&eacute;trant sous la vo&ucirc;te profonde et sombre,
+ils entraient dans la r&eacute;gion des ombres.</p>
+
+<p>Parcourant les rues &agrave; la recherche d'un logis, ils
+avaient travers&eacute; d'aventure cette rue &eacute;troite des
+Grands-Augustins qui a gard&eacute; sa figure de l'ancien
+r&eacute;gime et dont les pav&eacute;s gras ne s&egrave;chent
+jamais. C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait,
+qu'ils avaient pass&eacute; six ann&eacute;es de leur enfance.
+Leur p&egrave;re, professeur de l'Universit&eacute;, s'y
+&eacute;tait &eacute;tabli en 1856, apr&egrave;s avoir
+men&eacute;, quatre ans, une existence errante et
+pr&eacute;caire, sous un ministre ennemi, qui le chassait de
+ville en ville. Et cet appartement o&ugrave; Zo&eacute; et Lucien
+avaient commenc&eacute; de respirer le jour et de sentir le
+go&ucirc;t de la vie &eacute;tait pr&eacute;sentement &agrave;
+louer, au t&eacute;moignage de l'&eacute;criteau battu du
+vent.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils travers&egrave;rent l'all&eacute;e qui passait sous
+un massif avant-corps, ils &eacute;prouv&egrave;rent un sentiment
+inexplicable de tristesse et de pi&eacute;t&eacute;. Dans la cour
+humide se dressaient des murs que les brumes de la Seine et les
+pluies moisissaient lentement depuis la minorit&eacute; de Louis
+XIV. Un appentis, qu'on trouvait &agrave; droite en entrant,
+servait de loge au concierge. L&agrave;, &agrave; l'embrasure de
+la porte-fen&ecirc;tre, une pie dansait dans sa cage, et dans la
+loge, derri&egrave;re un pot de fleurs, une femme cousait.</p>
+
+<p>--C'est bien le second sur la cour qui est &agrave; louer?</p>
+
+<p>--Oui. Vous voulez le voir?</p>
+
+<p>--Nous d&eacute;sirons le voir.</p>
+
+<p>La concierge les conduisit, une clef &agrave; la main. Ils la
+suivirent en silence. La morne antiquit&eacute; de cette maison
+reculait dans un insondable pass&eacute; les souvenirs que le
+fr&egrave;re et la soeur retrouvaient sur ces pierres noircies.
+Ils mont&egrave;rent l'escalier de pierre avec une
+anxi&eacute;t&eacute; douloureuse, et, quand la concierge eut
+ouvert la porte de l'appartement, ils rest&egrave;rent immobiles
+sur le palier, ayant peur d'entrer dans ces chambres o&ugrave; il
+leur semblait que leurs souvenirs d'enfance reposaient en foule,
+comme de petits morts.</p>
+
+<p>--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.</p>
+
+<p>D'abord ils ne retrouv&egrave;rent rien dans le grand vide des
+pi&egrave;ces et la nouveaut&eacute; des papiers peints. Et ils
+s'&eacute;tonnaient d'&ecirc;tre devenus &eacute;trangers
+&agrave; ces choses jadis famili&egrave;res....</p>
+
+<p>--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle
+&agrave; manger... par ici le salon....</p>
+
+<p>Une voix cria de la cour:</p>
+
+<p>--Mame Falempin?...</p>
+
+<p>La concierge passa la t&ecirc;te par une des fen&ecirc;tres du
+salon, puis, s'&eacute;tant excus&eacute;e, descendit l'escalier
+d'un pas mou, en g&eacute;missant.</p>
+
+<p>Et le fr&egrave;re et la soeur se rappel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les traces des heures inimitables, des jours
+d&eacute;mesur&eacute;s de l'enfance commenc&egrave;rent &agrave;
+leur appara&icirc;tre.</p>
+
+<p>--Voil&agrave; la salle &agrave; manger, dit Zo&eacute;. Le
+buffet &eacute;tait l&agrave;, contre le mur.</p>
+
+<p>--Le buffet d'acajou, &laquo;meurtri de ses longues
+erreurs&raquo;, disait notre p&egrave;re, quand le professeur, sa
+famille et son mobilier &eacute;taient chass&eacute;s sans
+tr&ecirc;ve du Nord au Midi, du Levant &agrave; l'Occident, par
+le ministre du 2 D&eacute;cembre. Il reposa l&agrave; quelques
+ann&eacute;es, bless&eacute; et boiteux.</p>
+
+<p>--Voil&agrave; le po&ecirc;le de fa&iuml;ence dans sa
+niche.</p>
+
+<p>--On a chang&eacute; le tuyau.</p>
+
+<p>--Tu crois?</p>
+
+<p>--Oui, Zo&eacute;. Le n&ocirc;tre &eacute;tait surmont&eacute;
+d'une t&ecirc;te de Jupiter Trophonius. C'&eacute;tait, en ces
+temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du Dragon
+d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de fa&iuml;ence.</p>
+
+<p>--Es-tu s&ucirc;r?--Comment! tu ne te rappelles pas cette
+t&ecirc;te ceinte d'un diad&egrave;me et portant une barbe en
+pointe?</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours
+&eacute;t&eacute; indiff&eacute;rente aux formes des choses. Tu
+ne regardes rien.</p>
+
+<p>--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne
+vois rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondul&eacute; ses
+cheveux, tu ne t'en es pas aper&ccedil;u.... Sans moi....</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le
+regard de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.</p>
+
+<p>--C'est l&agrave;, dans ce coin, pr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre, que se tenait mademoiselle Verpie, les pieds sur
+sa chaufferette. Le samedi, c'&eacute;tait le jour de la
+couturi&egrave;re. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
+samedi.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel &acirc;ge
+aurait-elle aujourd'hui? Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+vieille quand nous &eacute;tions petits. Elle nous contait alors
+l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai retenue et je puis
+la dire mot pour mot comme elle la disait: &laquo;C'&eacute;tait
+pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-P&egrave;res.
+Il faisait un froid vif qui donnait l'ongl&eacute;e. En revenant
+de faire mes provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait
+foule pour voir comment ils pourraient soulever des statues si
+lourdes. J'avais mon panier sous le bras. Un monsieur bien mis me
+dit: &laquo; Mademoiselle, vous flambez!&raquo; Alors je sens une
+odeur de soufre et je vois la fum&eacute;e sortir de mon panier.
+Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M.
+Bergeret. Elle la contait souvent. C'avait &eacute;t&eacute;
+peut-&ecirc;tre la plus consid&eacute;rable de sa vie.</p>
+
+<p>--Tu oublies une partie importante du r&eacute;cit, Lucien.
+Voici exactement les paroles de mademoiselle Verpie:</p>
+
+<p>--Un monsieur bien mis me dit; &laquo;Mademoiselle, vous
+flambez.&raquo; Je lui r&eacute;ponds: &laquo;Passez votre chemin
+et ne vous occupez pas de moi.--Comme vous voudrez,
+mademoiselle.&raquo; Alors je sens une odeur de soufre....</p>
+
+<p>--Tu as raison, Zo&eacute;: je mutilais le texte et j'omettais
+un endroit consid&eacute;rable. Par sa r&eacute;ponse,
+mademoiselle Verpie, qui &eacute;tait bossue, se montrait fille
+prudente et sage. C'est un point qu'il fallait retenir. Je crois
+me rappeler, d'ailleurs, que c'&eacute;tait une personne
+extr&ecirc;mement pudique.</p>
+
+<p>--Notre pauvre maman, dit Zo&eacute;, avait la manie des
+raccommodages. Ce qu'on faisait de reprises &agrave; la
+maison!...</p>
+
+<p>--Oui, elle &eacute;tait d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de
+charmant, c'est qu'avant de se mettre &agrave; coudre dans la
+salle &agrave; manger, elle disposait pr&egrave;s d'elle, au bord
+de la table, sous le plus clair rayon du jour, une botte de
+girofl&eacute;es, dans un pot de gr&egrave;s, ou des marguerites,
+ou des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des
+pommes d'api &eacute;taient aussi jolies &agrave; voir que des
+roses; je n'ai vu personne go&ucirc;ter aussi bien qu'elle la
+beaut&eacute; d'une p&ecirc;che ou d'une grappe de raisin. Et
+quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle reconnaissait
+que c'&eacute;tait tr&egrave;s bien. Mais on sentait qu'elle
+pr&eacute;f&eacute;rait les siens. Et avec quelle conviction elle
+me disait: &laquo;Vois, Lucien: y a-t-il rien de plus admirable
+que cette plume tomb&eacute;e de l'aile d'un pigeon!&raquo; Je ne
+crois pas qu'on ait jamais aim&eacute; la nature avec plus de
+candeur et de simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>--Pauvre maman! soupira Zo&eacute;. Et avec cela elle avait un
+go&ucirc;t terrible en toilette. Elle m'a choisi un jour, au
+Petit-Saint-Thomas, une robe bleue. Cela s'appelait le
+bleu-&eacute;tincelle, et c'&eacute;tait effrayant. Cette robe a
+fait le malheur de mon enfance.</p>
+
+<p>--Tu n'as jamais &eacute;t&eacute; coquette, toi.</p>
+
+<p>--Vous croyez?... Eh bien! d&eacute;trompe-toi. Il m'aurait
+&eacute;t&eacute; fort agr&eacute;able d'&ecirc;tre bien
+habill&eacute;e. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
+a&icirc;n&eacute;e pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le
+fallait bien!</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent dans une pi&egrave;ce &eacute;troite, une
+sorte de couloir.</p>
+
+<p>--C'est le cabinet de travail de notre p&egrave;re, dit
+Zo&eacute;.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'on ne l'a pas coup&eacute; en deux par une
+cloison? Je me le figurais plus grand.</p>
+
+<p>--Non, il &eacute;tait comme &agrave; pr&eacute;sent. Son
+bureau &eacute;tait l&agrave;. Et au-dessus il y avait le
+portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gard&eacute;
+cette gravure, Lucien?</p>
+
+<p>--Quoi! cet &eacute;troit espace renfermait la foule confuse
+de ses livres, et contenait des peuples entiers de po&egrave;tes,
+de philosophes, d'orateurs, d'historiens. Tout enfant,
+j'&eacute;coutais leur silence, qui remplissait mes oreilles d'un
+bourdonnement de gloire. Sans doute une telle assembl&eacute;e
+reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste salle.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait tr&egrave;s encombr&eacute;. Il nous
+d&eacute;fendait de ranger rien dans son cabinet.</p>
+
+<p>--C'est donc l&agrave;, qu'assis dans son vieux fauteuil
+rouge, sa chatte Zob&eacute;ide &agrave; ses pieds sur un vieux
+coussin, il travaillait, notre p&egrave;re! C'est de l&agrave;
+qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gard&eacute;
+dans la maladie jusqu'&agrave; sa derni&egrave;re heure. Je l'ai
+vu sourire doucement &agrave; la mort, comme il avait souri
+&agrave; la vie.</p>
+
+<p>--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre p&egrave;re ne
+s'est pas vu mourir.</p>
+
+<p>M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:</p>
+
+<p>--C'est &eacute;trange: je le revois dans mon souvenir, non
+point fatigu&eacute; et blanchi par l'&acirc;ge, mais jeune
+encore, tel qu'il &eacute;tait quand j'&eacute;tais un tout petit
+enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en
+coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouett&eacute;es d'un
+souffle de l'air, accompagnaient bien les t&ecirc;tes
+enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que
+c'est un tour de brosse qui disposait ainsi leur coiffure. Mais
+tout de m&ecirc;me ils semblaient vivre sur les cimes et dans
+l'orage. Leur pens&eacute;e &eacute;tait plus haute que la
+n&ocirc;tre, et plus g&eacute;n&eacute;reuse. Notre p&egrave;re
+croyait &agrave; l'av&egrave;nement de la justice sociale et de
+la paix universelle. Il annon&ccedil;ait le triomphe de la
+r&eacute;publique et l'harmonieuse formation des
+&Eacute;tats-Unis d'Europe. Sa d&eacute;ception serait cruelle,
+s'il revenait parmi nous.</p>
+
+<p>Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'&eacute;tait
+plus dans le cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore.
+L&agrave;, ils se rappel&egrave;rent tous deux les fauteuils et
+le canap&eacute; de velours grenat, dont, enfants, ils faisaient,
+dans leurs jeux, des murs et des citadelles.</p>
+
+<p>--Oh! la prise de Damiette! s'&eacute;cria M. Bergeret. T'en
+souvient-il, Zo&eacute;? Notre m&egrave;re, qui ne laissait rien
+se perdre, recueillait les feuilles de papier d'argent qui
+enveloppaient les tablettes de chocolat. Elle m'en donna un jour
+une grande quantit&eacute;, que je re&ccedil;us comme un
+pr&eacute;sent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses
+en les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le
+cousin Paul &eacute;tait venu d&icirc;ner &agrave; la maison, je
+lui donnai une de ces armures qui &eacute;tait celle d'un
+Sarrasin, et je rev&ecirc;tis l'autre: c'&eacute;tait l'armure de
+saint Louis. Toutes deux &eacute;taient des armures de plates. A
+y bien regarder, ni les Sarrasins ni les barons chr&eacute;tiens
+ne s'armaient ainsi au XIII si&egrave;cle. Mais cette
+consid&eacute;ration ne nous arr&ecirc;ta point, et je pris
+Damiette.</p>
+
+<p>&raquo;Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de
+ma vie. Ma&icirc;tre de Damiette, je fis prisonnier le cousin
+Paul, je le ficelai avec les cordes &agrave; sauter des petites
+filles, et je le poussai d'un tel &eacute;lan qu'il tomba sur le
+nez et se mit &agrave; pousser des cris lamentables,
+malgr&eacute; son courage. Ma m&egrave;re accourut au bruit, et
+quand elle vit le cousin Paul qui gisait ficel&eacute; et
+pleurant sur le plancher, elle le releva, lui essuya les yeux,
+l'embrassa et me dit: &laquo;N'as-tu pas honte, Lucien, de battre
+un plus petit que toi?&raquo; Et il est vrai que le cousin Paul,
+qui n'est pas devenu bien grand, &eacute;tait alors tout petit.
+Je n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je
+n'objectai rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte
+&eacute;tait redoubl&eacute;e par la magnanimit&eacute; du cousin
+Paul qui disait en pleurant: &laquo;Je ne me suis pas fait de
+mal.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous
+cette tenture neuve, je le retrouve peu &agrave; peu. Que son
+vilain papier vert &agrave; ramages &eacute;tait aimable! Comme
+ses affreux rideaux de reps lie de vin r&eacute;pandaient une
+ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
+chemin&eacute;e, du haut de la pendule, Spartacus, les bras
+crois&eacute;s, jetait un regard indign&eacute;. Ses
+cha&icirc;nes, que je tirais par d&eacute;soeuvrement, me
+rest&egrave;rent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous
+y appelait parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y
+venions embrasser mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de
+quatre-vingts ans. Ses joues &eacute;taient couvertes de terre et
+de mousse. Une barbe moisie pendait &agrave; son menton. Une
+longue dent jaune passait &agrave; travers ses l&egrave;vres
+tach&eacute;es de noir. Par quelle magie le souvenir de cette
+horrible petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire?
+Quel attrait me fait rechercher les vestiges de cette figure
+bizarre et lointaine? Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre
+avec ses quatre chats, une pension viag&egrave;re de quinze cents
+francs dont elle d&eacute;pensait la moiti&eacute; &agrave; faire
+imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
+douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle
+avait &agrave; coeur de prouver que le Dauphin s'&eacute;tait
+&eacute;vad&eacute; du Temple dans un cheval de bois. Tu te
+rappelles, Zo&eacute;, qu'un jour elle nous a donn&eacute;
+&agrave; d&eacute;jeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil.
+L&agrave;, sous une crasse antique, il y avait de
+myst&eacute;rieuses richesses, des bo&icirc;tes d'or et des
+broderies.</p>
+
+<p>--Oui, dit Zo&eacute;; elle nous a montr&eacute; des dentelles
+qui avaient appartenu &agrave; Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes mani&egrave;res,
+reprit M. Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gard&eacute; la
+vieille prononciation. Elle disait: un <i>segret</i>; un
+<i>fi</i>, une <i>do</i>. Par elle j'ai touch&eacute; au
+r&egrave;gne de Louis XVI. Notre m&egrave;re nous appelait aussi
+pour dire bonjour &agrave; M. Mathal&egrave;ne, qui
+n'&eacute;tait pas aussi vieux que mademoiselle Lalouette, mais
+qui avait un visage horrible. Jamais &acirc;me plus douce ne se
+montra dans une forme plus hideuse. C'&eacute;tait un
+pr&ecirc;tre interdit, que mon p&egrave;re avait rencontr&eacute;
+en 1848 dans les clubs et qu'il estimait pour ses opinions
+r&eacute;publicaines. Plus pauvre que mademoiselle Lalouette, il
+se privait de nourriture pour faire imprimer, comme elle, des
+brochures. Les siennes &eacute;taient destin&eacute;es &agrave;
+prouver que le soleil et la lune tournent autour de la terre et
+ne sont pas en r&eacute;alit&eacute; plus grands qu'un fromage.
+C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'avis de Pierrot; mais
+M. Mathal&egrave;ne ne s'y &eacute;tait rendu qu'apr&egrave;s
+trente ans de m&eacute;ditations et de calculs. On trouve parfois
+encore quelqu'une de ses brochures dans les bo&icirc;tes des
+bouquinistes. M. Mathal&egrave;ne avait du z&egrave;le pour le
+bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
+n'exceptait de sa charit&eacute; universelle que les astronomes,
+auxquels il pr&ecirc;tait les plus noirs desseins &agrave; son
+endroit. Il disait qu'ils voulaient l'empoisonner, et il
+pr&eacute;parait lui-m&ecirc;me ses aliments, autant par prudence
+que par pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des
+Cimm&eacute;riens, M. Bergeret appelait &agrave; lui des ombres.
+Il demeura pensif un moment et dit:</p>
+
+<p>--Zo&eacute;, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre
+enfance, il se trouvait plus de fous qu'&agrave; pr&eacute;sent,
+ou bien notre p&egrave;re en prenait plus que sa juste part. Je
+crois qu'il les aimait. Soit que la piti&eacute; l'attach&acirc;t
+&agrave; eux, soit qu'il les trouv&acirc;t moins ennuyeux que les
+personnes raisonnables, il en avait un grand cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bergeret secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>--Nos parents recevaient des gens tr&egrave;s sens&eacute;s et
+des hommes de m&eacute;rite. Dis plut&ocirc;t, Lucien, que les
+bizarreries innocentes de quelques vieilles gens t'ont
+frapp&eacute; et que tu en as gard&eacute; un vif souvenir.</p>
+
+<p>--Zo&eacute;, n'en doutons point: nous f&ucirc;mes nourris
+tous deux parmi des gens qui ne pensaient pas d'une fa&ccedil;on
+commune et vulgaire. Mademoiselle Lalouette, l'abb&eacute;
+Mathal&egrave;ne, M. Grille n'avaient pas le sens commun, cela
+est s&ucirc;r. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
+rubiconde avec une barbe blanche coup&eacute;e ras aux ciseaux,
+il &eacute;tait v&ecirc;tu, &eacute;t&eacute; comme hiver, de
+toile &agrave; matelas, depuis que ses deux fils avaient
+p&eacute;ri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier.
+C'&eacute;tait, au jugement de notre p&egrave;re, un
+hell&eacute;niste exquis. Il sentait avec d&eacute;licatesse la
+po&eacute;sie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
+l&eacute;g&egrave;re et s&ucirc;re au texte fatigu&eacute; de
+Th&eacute;ocrite. Son heureuse folie &eacute;tait de ne pas
+croire &agrave; la mort certaine de ses deux fils. En les
+attendant avec une confiance insens&eacute;e, il vivait, en habit
+de carnaval, dans l'intimit&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse
+d'Alc&eacute;e et de Sapph&ocirc;.</p>
+
+<p>--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle
+Bergeret.</p>
+
+<p>--Il ne disait rien que de sage, d'&eacute;l&eacute;gant et de
+beau, reprit M. Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison
+est ce qui effraye le plus chez un fou.</p>
+
+<p>--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon
+&eacute;tait &agrave; nous.</p>
+
+<p>--Oui, r&eacute;pondit M. Bergeret. C'est l&agrave;,
+qu'apr&egrave;s d&icirc;ner, on jouait aux petits jeux. On
+faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait les gages.
+O candeur! simplicit&eacute; pass&eacute;e, &ocirc; plaisirs
+ing&eacute;nus! &ocirc; charme des moeurs antiques! Et l'on
+jouait des charades. Nous vidions tes armoires, Zo&eacute;, pour
+nous faire des costumes.</p>
+
+<p>--Un jour, vous avez d&eacute;croch&eacute; les rideaux blancs
+de mon lit.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait pour faire les robes des druides, Zo&eacute;,
+dans la sc&egrave;ne du gui. Le mot &eacute;tait <i>guimauve</i>.
+Nous excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait
+notre p&egrave;re! Il n'&eacute;coutait pas, mais il souriait. Je
+crois que j'aurais tr&egrave;s bien jou&eacute;. Mais les grands
+m'&eacute;touffaient. Ils voulaient toujours parler.</p>
+
+<p>--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu &eacute;tais
+incapable de tenir ton r&ocirc;le dans une charade. Tu n'as pas
+de pr&eacute;sence d'esprit. Je suis la premi&egrave;re &agrave;
+te reconna&icirc;tre de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
+pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de
+tes papiers.</p>
+
+<p>--Je me rends justice, Zo&eacute;, et je sais que je n'ai pas
+d'&eacute;loquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice
+jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.</p>
+
+<p>--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
+Bergeret, et une verve intarissable.</p>
+
+<p>--Il &eacute;tudiait alors la m&eacute;decine, dit M.
+Bergeret. C'&eacute;tait un joli gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>--On le disait.</p>
+
+<p>--Il me semble qu'il t'aimait bien.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas.</p>
+
+<p>--Il s'occupait de toi.</p>
+
+<p>--C'est autre chose.</p>
+
+<p>--Et puis tout d'un coup il a disparu.</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>--Non.... Allons-nous-en, Lucien.</p>
+
+<p>--Allons-nous-en, Zo&eacute;. Ici, nous sommes la proie des
+ombres.</p>
+
+<p>Et le fr&egrave;re et la soeur, sans tourner la t&ecirc;te,
+franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils
+descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se
+retrouv&egrave;rent dans la rue des Grands-Augustins parmi les
+fiacres, les camions, les m&eacute;nag&egrave;res et les
+artisans, ils furent &eacute;tourdis par les bruits et les
+mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>V</p>
+
+<p>M. Panneton de La Barge avait des yeux &agrave; fleur de
+t&ecirc;te et une &acirc;me &agrave; fleur de peau. Et, comme sa
+peau &eacute;tait luisante, on lui voyait une &acirc;me grasse.
+Il faisait para&icirc;tre en toute sa personne de l'orgueil avec
+de la rondeur et une fiert&eacute; qui semblait ne pas craindre
+d'&ecirc;tre importune. M. Bergeret soup&ccedil;onna que cet
+homme venait lui demander un service.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient connus en province. Le professeur voyait
+souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivi&egrave;re,
+sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du ch&acirc;teau
+qu'habitait M. de La Barge avec sa famille. Il voyait moins
+souvent M. de La Barge, qui fr&eacute;quentait la noblesse de la
+contr&eacute;e, sans &ecirc;tre lui-m&ecirc;me assez noble pour
+se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M.
+Bergeret, en province, qu'aux jours critiques o&ugrave; l'un de
+ses fils avait un examen &agrave; passer. Cette fois, &agrave;
+Paris, il voulait &ecirc;tre aimable et il y faisait effort:</p>
+
+<p>--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord &agrave; vous
+f&eacute;liciter....</p>
+
+<p>--N'en faites rien, je vous prie, r&eacute;pondit M. Bergeret
+avec un petit geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort
+de croire inspir&eacute; par la modestie.</p>
+
+<p>--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire
+&agrave; la Sorbonne c'est une position tr&egrave;s
+envi&eacute;e... et qui convient &agrave; votre
+m&eacute;rite.</p>
+
+<p>--Comment va votre fils Adh&eacute;mar? demanda M. Bergeret,
+qui se rappelait ce nom comme celui d'un candidat au
+baccalaur&eacute;at qui avait int&eacute;ress&eacute; &agrave; sa
+faiblesse toutes les puissances de la soci&eacute;t&eacute;
+civile, eccl&eacute;siastique et militaire.</p>
+
+<p>--Adh&eacute;mar! Il va bien. Il va tr&egrave;s bien. Il fait
+un peu la f&ecirc;te. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien
+&agrave; faire. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu'il
+e&ucirc;t une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le temps.
+Il tient de moi: il deviendra s&eacute;rieux quand il aura
+trouv&eacute; sa voie.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifest&eacute; &agrave;
+Auteuil? demanda M. Bergeret avec douceur.</p>
+
+<p>--Pour l'arm&eacute;e, pour l'arm&eacute;e, r&eacute;pondit M.
+Panneton de La Barge. Et je vous avoue que je n'ai pas eu le
+courage de l'en bl&acirc;mer. Que voulez-vous? Je tiens &agrave;
+l'arm&eacute;e par mon beau-p&egrave;re, le
+g&eacute;n&eacute;ral, par mes beaux-fr&egrave;res, par mon
+cousin le commandant... Il &eacute;tait bien modeste de ne pas
+nommer son p&egrave;re Panneton, l'a&icirc;n&eacute; des
+fr&egrave;res Panneton, qui tenait aussi &agrave; l'arm&eacute;e
+par les fournitures, et qui, pour avoir livr&eacute; aux mobiles
+de l'arm&eacute;e de l'Est, qui marchaient dans la neige, des
+souliers &agrave; semelle de carton, avait &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute; en 1872, en police correctionnelle, &agrave; une
+peine l&eacute;g&egrave;re avec des consid&eacute;rants
+accablants, et &eacute;tait mort, dix ans apr&egrave;s, dans son
+ch&acirc;teau de La Barge, riche et honor&eacute;.</p>
+
+<p>--J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans le culte de
+l'arm&eacute;e, poursuivit M. Panneton de La Barge. Tout enfant,
+j'avais la religion de l'uniforme. C'&eacute;tait une tradition
+de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien
+r&eacute;gime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je
+suis monarchiste et autoritaire de temp&eacute;rament. Je suis
+royaliste. Or, l'arm&eacute;e, c'est tout ce qui nous reste de la
+monarchie, C'est tout ce qui subsiste d'un pass&eacute; glorieux.
+Elle nous console du pr&eacute;sent et nous fait esp&eacute;rer
+en l'avenir.</p>
+
+<p>M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre
+historique; mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge
+conclut:</p>
+
+<p>--Voil&agrave; pourquoi je tiens pour criminels ceux qui
+attaquent l'arm&eacute;e, pour insens&eacute;s ceux qui oseraient
+y toucher.</p>
+
+<p>--Napol&eacute;on, r&eacute;pondit le professeur, pour louer
+une pi&egrave;ce de Luce de Lancival, disait que c'&eacute;tait
+une trag&eacute;die de quartier g&eacute;n&eacute;ral. Je puis me
+permettre de dire que vous avez une philosophie
+d'&eacute;tat-major. Mais puisque nous vivons sous le
+r&eacute;gime de la libert&eacute;, il serait peut-&ecirc;tre bon
+d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
+l'usage de la parole, il faut s'habituer &agrave; tout entendre.
+N'esp&eacute;rez pas qu'en France aucun sujet d&eacute;sormais
+soit soustrait &agrave; la discussion. Consid&eacute;rez aussi,
+que l'arm&eacute;e n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable
+au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans
+cesse. L'arm&eacute;e a subi de telles transformations dans le
+cours de son existence, qu'il est probable qu'elle changera
+encore beaucoup &agrave; l'avenir, et il est croyable que, dans
+vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>--J'aime mieux vous le dire tout de suite, r&eacute;pliqua M.
+Panneton de La Barge. Quand il s'agit de l'arm&eacute;e, je ne
+veux rien entendre. Je le r&eacute;p&egrave;te, il n'y faut pas
+toucher. C'est la hache. Ne touchez pas &agrave; la hache. A la
+derni&egrave;re session du Conseil g&eacute;n&eacute;ral que j'ai
+l'honneur de pr&eacute;sider, la minorit&eacute;
+radicale-socialiste &eacute;mit un voeu en faveur du service de
+deux ans. Je me suis &eacute;lev&eacute; contre ce voeu
+antipatriotique. Je n'ai pas eu de peine &agrave;
+d&eacute;montrer que le service de deux ans, ce serait la fin de
+l'arm&eacute;e. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore
+moins un cavalier. Ceux qui r&eacute;clament le service de deux
+ans, vous les appelez des r&eacute;formateurs, peut-&ecirc;tre;
+moi, je les appelle des d&eacute;molisseurs. Et il en est de
+toutes les r&eacute;formes qu'on propose comme de
+celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>Ce sont des machines dress&eacute;es contre l'arm&eacute;e. Si
+les socialistes avouaient qu'ils veulent la remplacer par une
+vaste garde nationale, ce serait plus franc.</p>
+
+<p>--Les socialistes, r&eacute;pondit M. Bergeret, contraires
+&agrave; toute entreprise de conqu&ecirc;tes territoriales,
+proposent d'organiser les milices uniquement en vue de la
+d&eacute;fense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et
+ces id&eacute;es valent bien, peut-&ecirc;tre, qu'on les examine.
+N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite
+r&eacute;alis&eacute;es. Tous les progr&egrave;s sont incertains
+et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
+r&eacute;trogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses
+est ind&eacute;cise et confuse. Les forces innombrables et
+profondes, qui rattachent l'homme au pass&eacute;, lui en font
+ch&eacute;rir les erreurs, les superstitions, les
+pr&eacute;jug&eacute;s et les barbaries, comme des gages
+pr&eacute;cieux de sa s&eacute;curit&eacute;. Toute
+nouveaut&eacute; bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
+prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a
+prot&eacute;g&eacute; ses p&egrave;res et qui va
+s'&eacute;crouler sur lui.</p>
+
+<p>N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M.
+Bergeret avec un charmant sourire.</p>
+
+<p>M. Panneton de La Barge r&eacute;pondit qu'il d&eacute;fendait
+l'arm&eacute;e. Il la repr&eacute;senta m&eacute;connue,
+pers&eacute;cut&eacute;e, menac&eacute;e. Et il poursuivit d'une
+voix qui s'enflait:</p>
+
+<p>--Cette campagne en faveur du tra&icirc;tre, cette campagne si
+obstin&eacute;e et si ardente, quelles que soient les intentions
+de ceux qui la m&egrave;nent, l'effet en est certain, visible,
+ind&eacute;niable. L'arm&eacute;e en est affaiblie, ses chefs en
+sont atteints.</p>
+
+<p>--Je vais maintenant vous dire des choses extr&ecirc;mement
+simples, r&eacute;pondit M. Bergeret. Si l'arm&eacute;e est
+atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n'est
+point la faute de ceux qui ont demand&eacute; la justice; c'est
+la faute de ceux qui l'ont si longtemps refus&eacute;e; ce n'est
+pas la faute de ceux qui ont exig&eacute; la lumi&egrave;re,
+c'est la faute de ceux qui l'ont d&eacute;rob&eacute;e
+obstin&eacute;ment avec une imb&eacute;cillit&eacute;
+d&eacute;mesur&eacute;e et une sc&eacute;l&eacute;ratesse atroce.
+Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils
+soient connus, le mal est qu'ils aient &eacute;t&eacute; commis.
+Ils se cachaient dans leur &eacute;normit&eacute; et leur
+difformit&eacute; m&ecirc;me. Ce n'&eacute;tait pas des figures
+reconnaissables. Ils ont pass&eacute; sur les foules comme des
+nu&eacute;es obscures. Pensiez-vous donc qu'ils ne
+cr&egrave;veraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait
+plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut
+le professeur de droit de l'Europe et du monde?</p>
+
+<p>--Ne parlons pas de l'Affaire, r&eacute;pondit M. de La Barge.
+Je ne la connais pas. Je ne veux pas la conna&icirc;tre. Je n'ai
+pas lu une ligne de l'enqu&ecirc;te. Le commandant de La Barge,
+mon cousin, m'a affirm&eacute; que Dreyfus &eacute;tait coupable.
+Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, cher monsieur
+Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils
+Adh&eacute;mar, dont la situation me pr&eacute;occupe. Un an de
+service militaire, c'est d&eacute;j&agrave; bien long pour un
+fils de famille. Trois ans, ce serait un v&eacute;ritable
+d&eacute;sastre. Il est essentiel de trouver un moyen
+d'exemption. J'avais pens&eacute; &agrave; la licence &egrave;s
+lettres... je crains que ce ne soit trop difficile.
+Adh&eacute;mar est intelligent. Mais il n'a pas de go&ucirc;t
+pour la litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'&Eacute;cole des
+hautes &eacute;tudes commerciales, ou de l'Institut commercial ou
+de l'&Eacute;cole de commerce. Je ne sais si l'&Eacute;cole
+d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif d'exemption. Il
+n'&eacute;tait pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
+brevet.</p>
+
+<p>--Adh&eacute;mar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de
+La Barge avec quelque pudeur.--Essayez de l'&Eacute;cole des
+langues orientales, dit obligeamment M. Bergeret. C'&eacute;tait
+excellent &agrave; l'origine.</p>
+
+<p>--C'est bien g&acirc;t&eacute; depuis, soupira M. de La
+Barge.</p>
+
+<p>--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.</p>
+
+<p>--Le tamoul, vous croyez?</p>
+
+<p>--Ou le malgache.</p>
+
+<p>--Le malgache, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>--Il y a aussi une certaine langue polyn&eacute;sienne qui
+n'&eacute;tait plus parl&eacute;e, au commencement de ce
+si&egrave;cle, que par une vieille femme jaune. Cette femme
+mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit
+quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit
+un lexique. Peut-&ecirc;tre ce lexique est-il enseign&eacute;
+&agrave; l'&Eacute;cole des langues orientales. Je conseille
+vivement &agrave; monsieur votre fils de s'en informer.</p>
+
+<p>Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira
+pensif.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Les choses se pass&egrave;rent comme elles devaient se passer.
+M. Bergeret chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le
+trouva. Ainsi l'esprit positif eut l'avantage sur l'esprit
+sp&eacute;culatif. Il faut reconna&icirc;tre que mademoiselle
+Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
+l'exp&eacute;rience de la vie ni le sens du possible.
+Institutrice, elle avait habit&eacute; la Russie et voyag&eacute;
+en Europe. Elle avait observ&eacute; les moeurs diverses des
+hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait &agrave;
+conna&icirc;tre Paris.</p>
+
+<p>--C'est l&agrave;, dit-elle &agrave; son fr&egrave;re, en
+s'arr&ecirc;tant devant une maison neuve qui regardait le jardin
+du Luxembourg.</p>
+
+<p>--L'escalier est d&eacute;cent, dit M. Bergeret, mais un peu
+dur.</p>
+
+<p>--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans
+fatigue cinq petits &eacute;tages.</p>
+
+<p>--Tu crois? r&eacute;pondit Lucien flatt&eacute;.</p>
+
+<p>Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait
+jusqu'en haut.</p>
+
+<p>Il lui reprocha en souriant d'&ecirc;tre sensible &agrave; de
+petites vanit&eacute;s.</p>
+
+<p>--Mais peut-&ecirc;tre, ajouta-t-il, recevrais-je
+moi-m&ecirc;me l'impression d'une l&eacute;g&egrave;re offense si
+le tapis s'arr&ecirc;tait &agrave; l'&eacute;tage
+inf&eacute;rieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on
+reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu
+hier, apr&egrave;s d&eacute;jeuner, en passant devant une
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>Les degr&eacute;s du parvis &eacute;taient couverts d'un tapis
+rouge que venait de fouler, apr&egrave;s la
+c&eacute;r&eacute;monie, le cort&egrave;ge d'un grand mariage. De
+petits mari&eacute;s pauvres et leur pauvre compagnie
+attendaient, pour entrer dans l'&eacute;glise, que la noce
+opulente en f&ucirc;t toute sortie. Ils riaient &agrave;
+l'id&eacute;e de gravir les marches sur cette pourpre inattendue,
+et la petite mari&eacute;e avait d&eacute;j&agrave; pos&eacute;
+ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit
+signe de reculer. Les employ&eacute;s des pompes nuptiales
+roul&egrave;rent lentement l'&eacute;toffe d'honneur, et c'est
+seulement quand ils en eurent fait un &eacute;norme cylindre
+qu'il fut permis &agrave; l'humble noce de monter les marches
+nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez
+amus&eacute;s de l'aventure. Les petits consentent avec une
+admirable facilit&eacute; &agrave; l'in&eacute;galit&eacute;
+sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la
+soci&eacute;t&eacute; repose tout enti&egrave;re sur la
+r&eacute;signation des pauvres.</p>
+
+<p>--Nous sommes arriv&eacute;s, dit mademoiselle Bergeret.</p>
+
+<p>--Je suis essouffl&eacute;, dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>--Parce que tu as parl&eacute;, dit mademoiselle Bergeret. Il
+ne faut pas faire des r&eacute;cits en montant les escaliers.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des
+sages de vivre sous les toits. La science et la m&eacute;ditation
+sont, pour une grande part, renferm&eacute;es dans des greniers.
+Et, &agrave; bien consid&eacute;rer les choses, il n'y a pas de
+galerie de marbre qui vaille une mansarde orn&eacute;e de belles
+pens&eacute;es.</p>
+
+<p>--Cette pi&egrave;ce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas
+mansard&eacute;e; elle est &eacute;clair&eacute;e par une belle
+fen&ecirc;tre, et tu en feras ton cabinet de travail.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs
+avec effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un
+ab&icirc;me.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Mais il ne r&eacute;pondit pas. Cette petite pi&egrave;ce
+carr&eacute;e, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de
+l'avenir inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme
+s'il p&eacute;n&eacute;trait dans l'obscure destin&eacute;e. Et
+mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:</p>
+
+<p>--Je serai l&agrave;, dit-il. Il n'est pas bon de
+consid&eacute;rer avec trop de sentiment les id&eacute;es de
+pass&eacute; et de futur. Ce sont des id&eacute;es abstraites,
+que l'homme ne poss&eacute;dait pas d'abord et qu'il acquit avec
+effort, pour son malheur. L'id&eacute;e du pass&eacute; est
+elle-m&ecirc;me assez douloureuse. Personne, je crois, ne
+voudrait recommencer la vie en repassant exactement par tous les
+points d&eacute;j&agrave; parcourus. Il y a des heures aimables
+et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des
+perles et des pierreries clairsem&eacute;es sur la trame rude et
+sombre des jours. Le cours des ann&eacute;es est, dans sa
+bri&egrave;vet&eacute;, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est
+parfois doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arr&ecirc;ter
+n&ocirc;tre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore cette
+douceur est-elle p&acirc;le et triste. Quant &agrave; l'avenir,
+on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son
+visage t&eacute;n&eacute;breux. Et lorsque tu m'as dit,
+Zo&eacute;: &laquo;Ce sera ton cabinet de travail&raquo;, je me
+suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je
+crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
+r&eacute;fl&eacute;chis, et la r&eacute;flexion nuit beaucoup
+&agrave; l'intr&eacute;pidit&eacute;.</p>
+
+<p>--Ce qui &eacute;tait difficile, dit Zo&eacute;,
+c'&eacute;tait de trouver trois chambres &agrave; coucher.</p>
+
+<p>--Assur&eacute;ment, r&eacute;pondit M. Bergeret,
+l'humanit&eacute; dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous
+l'avenir et le pass&eacute;. Or ces id&eacute;es qui nous
+d&eacute;vorent n'ont point de r&eacute;alit&eacute; en dehors de
+nous. Nous ne savons rien de la vie; son d&eacute;veloppement
+dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une
+infirmit&eacute; de nos sens que nous ne voyons pas demain
+r&eacute;alis&eacute; comme hier. On peut fort bien concevoir des
+&ecirc;tres organis&eacute;e de fa&ccedil;on &agrave; percevoir
+simultan&eacute;ment des ph&eacute;nom&egrave;nes qui nous
+apparaissent s&eacute;par&eacute;s les uns des autres par un
+intervalle de temps appr&eacute;ciable. Et nous-m&ecirc;mes nous
+ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumi&egrave;re et le
+son. Nous-m&ecirc;mes nous embrassons d'un seul regard, en levant
+les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains.
+Les lueurs des &eacute;toiles, qui se confondent dans nos yeux, y
+m&eacute;langent en moins d'une seconde des si&egrave;cles et des
+milliers de si&egrave;cles. Avec des appareils autres que ceux
+dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de
+notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en
+r&eacute;alit&eacute; et que la succession des faits n'est qu'une
+apparence, tous les faits sont r&eacute;alis&eacute;s ensemble et
+notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le
+d&eacute;couvrons seulement. Con&ccedil;ois-tu maintenant,
+Zo&eacute;, pourquoi je suis demeur&eacute; stupide sur le seuil
+de la chambre o&ugrave; je serai? Le temps est une pure
+id&eacute;e. Et l'espace n'a pas plus de r&eacute;alit&eacute;
+que le temps.</p>
+
+<p>--C'est possible, dit Zo&eacute;. Mais il co&ucirc;te fort
+cher &agrave; Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant
+des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir
+ma chambre. Viens: tu t'int&eacute;resseras davantage &agrave;
+celle de Pauline.</p>
+
+<p>--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena
+docilement sa machine animale &agrave; travers les petits
+carr&eacute;s tapiss&eacute;s de papiers &agrave; fleurs.</p>
+
+<p>Cependant il poursuivait le cours de ses
+r&eacute;flexions:</p>
+
+<p>--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du
+pr&eacute;sent, du pass&eacute; et de l'avenir. Et les langues,
+qui sont assur&eacute;ment les plus vieux monuments de
+l'humanit&eacute;, nous permettent d'atteindre les &acirc;ges
+o&ugrave; les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore
+op&eacute;r&eacute; ce travail m&eacute;ta-physique. M. Michel
+Br&eacute;al, dans une belle &eacute;tude qu'il vient de publier,
+montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
+marquer l'ant&eacute;riorit&eacute; d'une action, n'avait
+&agrave; l'origine aucun organe pour exprimer le pass&eacute;, et
+que l'on employa pour remplir cette fonction les formes
+impliquant une affirmation redoubl&eacute;e du
+pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Comme il parlait ainsi, il revint dans la pi&egrave;ce qui
+devait &ecirc;tre son cabinet de travail, et qui lui &eacute;tait
+apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir
+ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>--Regarde, Lucien.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret vit les cimes d&eacute;pouill&eacute;es des
+arbres, et il sourit.</p>
+
+<p>Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide
+d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles
+&eacute;clateront en tendre verdure. Et ce sera charmant.
+Zo&eacute;, tu es une personne pleine de sagesse et de
+bont&eacute;, une v&eacute;n&eacute;rable intendante et une soeur
+tr&egrave;s aimable. Viens que je t'embrasse.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zo&eacute;, et lui dit:</p>
+
+<p>--Tu es bonne, Zo&eacute;.</p>
+
+<p>Et mademoiselle Zo&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Notre p&egrave;re et notre m&egrave;re &eacute;taient bons
+tous deux.</p>
+
+<p>M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui
+dit:</p>
+
+<p>--Tu vas me d&eacute;coiffer, Lucien, j'ai horreur de
+cela.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret regardant par l&agrave; fen&ecirc;tre,
+&eacute;tendit le bras:</p>
+
+<p>--Tu vois, Zo&eacute;: &agrave; droite, &agrave; la place de
+ces vilains b&acirc;timents, &eacute;tait la
+P&eacute;pini&egrave;re. L&agrave;, m'ont dit nos
+a&icirc;n&eacute;s, des all&eacute;es couraient en labyrinthe
+parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. Notre
+p&egrave;re s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la
+philosophie de Kant et les romans de George Sand sur un banc,
+derri&egrave;re la statue de Vell&eacute;da. Vell&eacute;da
+r&ecirc;veuse, les bras joints sur sa faucille mystique, croisait
+ses jambes, admir&eacute;es d'une jeunesse
+g&eacute;n&eacute;reuse. Les &eacute;tudiants s'entretenaient,
+&agrave; ses pieds, d'amour, de justice et de libert&eacute;. Ils
+ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de
+l'injustice et de la tyrannie.</p>
+
+<p>&raquo;L'Empire d&eacute;truisit la P&eacute;pini&egrave;re.
+Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur &acirc;me. Avec
+ce jardin p&eacute;rirent les nobles pens&eacute;es des jeunes
+hommes. Que de beaux r&ecirc;ves, que de vastes esp&eacute;rances
+ont &eacute;t&eacute; form&eacute;s devant la Vell&eacute;da
+romantique de Maindron! Nos &eacute;tudiants ont aujourd'hui des
+palais, avec le buste du Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique
+sur la chemin&eacute;e de la salle d'honneur. Qui leur rendra les
+all&eacute;es sinueuses de la P&eacute;pini&egrave;re, o&ugrave;
+ils s'entretenaient des moyens d'&eacute;tablir la paix, le
+bonheur et la libert&eacute; du monde? Qui leur rendra le jardin
+o&ugrave; ils r&eacute;p&eacute;taient, dans l'air joyeux, au
+chant des oiseaux, les paroles g&eacute;n&eacute;reuses de leurs
+ma&icirc;tres Quinet et Michelet?</p>
+
+<p>--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils &eacute;taient
+pleins d'ardeur, ces &eacute;tudiants d'autrefois. Mais enfin ils
+sont devenus des m&eacute;decins et des notaires dans leurs
+provinces. Il faut se r&eacute;signer &agrave; la
+m&eacute;diocrit&eacute; de la vie. Tu le sais bien, que c'est
+une chose tr&egrave;s difficile que de vivre, et qu'il ne faut
+pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu es content de ton
+appartement?</p>
+
+<p>--Oui. Et je suis s&ucirc;r que Pauline sera ravie. Elle a une
+jolie chambre.</p>
+
+<p>--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais
+ravies.</p>
+
+<p>--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.</p>
+
+<p>--Non, certes. Elle est tr&egrave;s heureuse. Mais elle ne le
+sait pas.</p>
+
+<p>--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander
+&agrave; Roupart de me poser des tablettes de bois dans mon
+cabinet de travail.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>VII</p>
+
+<p>M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de
+m&eacute;tier. Ne faisant point de grands am&eacute;nagement, il
+n'avait gu&egrave;re occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand
+il en employait un, il s'effor&ccedil;ait de lier conversation
+avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
+substantielles.</p>
+
+<p>Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui
+vint, un matin, poser des biblioth&egrave;ques dans le cabinet de
+travail.</p>
+
+<p>Cependant, couch&eacute; &agrave; sa coutume, au fond du
+fauteuil de son ma&icirc;tre, Riquet dormait en paix. Mais le
+souvenir imm&eacute;morial des p&eacute;rils qui
+assi&eacute;geaient leurs a&iuml;eux sauvages dans les
+for&ecirc;ts rend l&eacute;ger le sommeil des chiens domestiques.
+Il convient de dire aussi que cette aptitude
+h&eacute;r&eacute;ditaire au prompt r&eacute;veil &eacute;tait
+entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se
+consid&eacute;rait lui-m&ecirc;me comme un chien de garde.
+Fermement convaincu que sa fonction &eacute;tait de garder la
+maison, il en concevait une heureuse fiert&eacute;.</p>
+
+<p>Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans
+les campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et
+jardin, et telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol
+parfum&eacute; des odeurs des b&ecirc;tes et du fumier. Il ne se
+mettait pas dans l'esprit le plan de l'appartement que son
+ma&icirc;tre occupait au cinqui&egrave;me &eacute;tage d'un grand
+immeuble. Faute de conna&icirc;tre les limites de son domaine, il
+ne savait pas pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il avait &agrave;
+garder. Et c'&eacute;tait un gardien f&eacute;roce. Pensant que
+la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapi&eacute;c&eacute;,
+qui sentait la sueur et tra&icirc;nait des planches, mettait la
+demeure en p&eacute;ril, il sauta &agrave; bas du fauteuil et se
+mit &agrave; aboyer &agrave; l'homme, en reculant devant lui avec
+une lenteur h&eacute;ro&iuml;que. M. Bergeret lui ordonna de se
+taire, et il ob&eacute;it &agrave; regret, surpris et triste de
+voir son d&eacute;vouement inutile et ses avis
+m&eacute;pris&eacute;s. Son regard profond, tourn&eacute; vers
+son ma&icirc;tre, semblait lui dire:</p>
+
+<p>--Tu re&ccedil;ois cet anarchiste avec les engins qu'il
+tra&icirc;ne apr&egrave;s lui. J'ai fait mon devoir, advienne que
+pourra.</p>
+
+<p>Il reprit sa place accoutum&eacute;e et se rendormit. M.
+Bergeret, quittant les scoliastes de Virgile, commen&ccedil;a de
+converser avec le menuisier. Il lui fit d'abord des questions
+touchant le d&eacute;bit, la coupe et le polissage des bois, et
+l'assemblage des planches. Il aimait &agrave; s'instruire et
+savait l'excellence du langage populaire.</p>
+
+<p>Roupart, tourn&eacute; contre le mur, lui faisait des
+r&eacute;ponses interrompues par de longs silences, pendant
+lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi qu'il traita des
+lambris et des assemblages.</p>
+
+<p>--L'assemblage &agrave; tenon et mortaise, dit-il, ne veut
+point de colle, si l'ouvrage est bien dress&eacute;.</p>
+
+<p>--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
+queue-d'aronde?</p>
+
+<p>--Il est rustique et ne se fait plus, r&eacute;pondit le
+menuisier.</p>
+
+<p>Ainsi le professeur s'instruisait en &eacute;coutant
+l'artisan. Ayant assez avanc&eacute; l'ouvrage, le menuisier se
+tourna vers M. Bergeret. Sa face creus&eacute;e, ses grands
+traits, son teint brun, ses cheveux coll&eacute;s au front et sa
+barbe de bouc toute grise de poussi&egrave;re lui donnaient l'air
+d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire p&eacute;nible et
+doux et montra ses dents blanches, et il parut jeune.</p>
+
+<p>--Je vous connais, monsieur Bergeret.</p>
+
+<p>--Vraiment?</p>
+
+<p>--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez
+fait tout de m&ecirc;me quelque chose qui n'est pas ordinaire....
+&Ccedil;a ne vous f&acirc;che pas que je vous le dise?</p>
+
+<p>--Nullement.</p>
+
+<p>--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas
+ordinaire. Vous &ecirc;tes sorti de votre caste et vous n'avez
+pas voulu frayer avec les d&eacute;fenseurs du sabre et du
+goupillon.</p>
+
+<p>--Je d&eacute;teste les faussaires, mon ami, r&eacute;pondit
+M. Bergeret. Cela devrait &ecirc;tre permis &agrave; un
+philologue. Je n'ai pas cach&eacute; ma pens&eacute;e. Maie je ne
+l'ai pas beaucoup r&eacute;pandue. Comment la
+connaissez-vous?</p>
+
+<p>--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques,
+&agrave; l'atelier. On en voit des uns et des autres, des gros et
+des maigres. En rabotant mes planches, j'entendais Pierre qui
+disait: &laquo;Cette canaille de Bergeret!&raquo; Et Paul lui
+demandait: &laquo;Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
+gueule?&raquo; Alors j'ai compris que vous &eacute;tiez du bon
+c&ocirc;t&eacute; dans l'Affaire. Il n'y en a pas beaucoup de
+votre esp&egrave;ce dans le cinqui&egrave;me.</p>
+
+<p>--Et que disent vos amis?</p>
+
+<p>--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne
+sont pas d'accord. Samedi dernier, &agrave; la Fraternelle, nous
+&eacute;tions quatre pel&eacute;s et un tondu et nous nous sommes
+pris aux cheveux. Le camarade Fl&eacute;chier, un vieux, un
+combattant de 70, un communard, un d&eacute;port&eacute;, un
+homme, est mont&eacute; &agrave; la tribune et nous a dit:
+&laquo;Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les bourgeois
+intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois
+militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez.
+Croisez-vous les bras, et regardez venir les antis&eacute;mites.
+Pour l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un
+sabre de bois. Mais quand il s'agira de proc&eacute;der &agrave;
+l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas
+d'inconv&eacute;nient &agrave; commencer par les
+juifs.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Et l&agrave;-dessus, les camarades ont fait aller leurs
+battoirs. Mais, je vous le demande, est-ce que c'est comme
+&ccedil;a que devait parler un vieux communard, un bon
+r&eacute;volutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
+citoyen Fl&eacute;chier, qui a &eacute;tudi&eacute; dans les
+livres de Marx. Mais je me suis bien aper&ccedil;u qu'il ne
+raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le socialisme;
+qui est la v&eacute;rit&eacute;, est aussi la justice et la
+bont&eacute;, que tout ce qui est juste et bon en sort
+naturellement comme la pomme du pommier. Il me semble que
+combattre une injustice, c'est travailler pour nous, les
+prol&eacute;taires, sur qui p&egrave;sent toutes les injustices.
+A mon id&eacute;e, tout ce qui est &eacute;quitable est un
+commencement de socialisme. Je pense comme Jaur&egrave;s que
+marcher avec les d&eacute;fenseurs de la violence et du mensonge,
+c'est tourner le dos &agrave; la r&eacute;volution sociale. Je ne
+connais ni juifs ni chr&eacute;tiens. Je ne connais que des
+hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui
+sont justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou
+chr&eacute;tiens, il est difficile aux riches d'&ecirc;tre
+&eacute;quitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes
+seront justes. D&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent les
+collectivistes et les libertaires pr&eacute;parent l'avenir en
+combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la
+haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons
+d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent faire un peu de bien. C'est ce
+qui nous emp&ecirc;chera de mourir
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et la rage au coeur. Car bien
+s&ucirc;r nous ne verrons pas le triomphe de nos id&eacute;es, et
+quand le collectivisme sera &eacute;tabli sur le monde, il y aura
+beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds devant....
+Mais je jase et le temps file.&raquo;</p>
+
+<p>Il tira sa montre et voyant qu'il &eacute;tait onze heures, il
+endossa sa veste, ramassa ses outils, enfon&ccedil;a sa casquette
+jusqu'&agrave; la nuque et dit sans se retourner:</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r que la bourgeoisie est pourrie! &Ccedil;a
+s'est vu du reste dans l'affaire Dreyfus.</p>
+
+<p>Et il s'en alla d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Alors, soit qu'en son l&eacute;ger sommeil un songe e&ucirc;t
+effray&eacute; son &acirc;me obscure, soit qu'&eacute;piant,
+&agrave; son r&eacute;veil, la retraite de l'ennemi, il en prit
+avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'e&ucirc;t
+rendu furieux, ainsi que le ma&icirc;tre feignit de le croire,
+Riquet s'&eacute;lan&ccedil;a la gueule ouverte et le poil
+h&eacute;riss&eacute;, les yeux en flammes, sur les talons de
+Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements
+fr&eacute;n&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Demeur&eacute; seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un
+ton plein de douceur, ces paroles attrist&eacute;es:</p>
+
+<p>--Toi aussi, pauvre petit &ecirc;tre noir, si faible en
+d&eacute;pit de tes dents pointues et de ta gueule profonde, qui,
+par l'appareil de la force, rendent ta faiblesse ridicule et ta
+poltronnerie amusante, toi aussi tu as le culte des grandeurs de
+chair et la religion de l'antique iniquit&eacute;. Toi aussi tu
+adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui t'assure
+ta niche et ta p&acirc;t&eacute;e. Toi aussi tu tiendrais pour
+v&eacute;ritable un jugement irr&eacute;gulier, obtenu par le
+mensonge et la fraude. Toi aussi tu es le jouet des apparences.
+Toi aussi tu te laisses s&eacute;duire par des mensonges. Tu te
+nourris de fables grossi&egrave;res. Ton esprit
+t&eacute;n&eacute;breux se repa&icirc;t de
+t&eacute;n&egrave;bres. On te trompe et tu te trompes avec une
+pl&eacute;nitude d&eacute;licieuse. Toi aussi tu as des haines de
+race, des pr&eacute;jug&eacute;s cruels, le m&eacute;pris des
+malheureux.</p>
+
+<p>Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence
+infinie, M. Bergeret reprit avec plus de douceur encore:</p>
+
+<p>--Je sais: tu as une bont&eacute; obscure, la bont&eacute; de
+Caliban. Tu es pieux, tu as ta th&eacute;ologie et ta morale, tu
+crois bien faire. Et puis tu ne sais pas. Tu gardes la maison, tu
+la gardes m&ecirc;me contre ceux qui la d&eacute;fendent et qui
+l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa
+simplicit&eacute;, des pens&eacute;es admirables. Tu ne l'as pas
+&eacute;cout&eacute;.</p>
+
+<p>Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux,
+mais celui qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle,
+qui fut la conseill&egrave;re de tes anc&ecirc;tres et des miens,
+&agrave; l'&acirc;ge des cavernes, la peur qui fit les dieux et
+les crimes, te d&eacute;tourne des malheureux et t'&ocirc;te la
+piti&eacute;. Et tu ne veux pas &ecirc;tre juste. Tu regardes
+comme une figure &eacute;trang&egrave;re la face blanche de la
+Justice, divinit&eacute; nouvelle, et tu rampes devant les vieux
+dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur. Tu admires
+la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force
+souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se d&eacute;vore
+elle-m&ecirc;me. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent
+devant une id&eacute;e juste.</p>
+
+<p>Tu ne sais pas que la force v&eacute;ritable est dans la
+sagesse et que les nations ne sont grandes que par elle. Tu ne
+sais pas que ce qui fait la gloire des peuples, ce ne sont pas
+les clameurs stupides, pouss&eacute;es sur les places publiques,
+mais la pens&eacute;e auguste, cach&eacute;e dans quelque
+mansarde et qui, un jour, r&eacute;pandue par le monde, en
+changera la face. Tu ne sais pas que ceux-l&agrave; honorent leur
+patrie qui, pour la justice, ont souffert la prison, l'exil et
+l'outrage. Tu ne sais pas.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M.
+Goubin, son &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>--J'ai d&eacute;couvert, aujourd'hui, dit-il, dans la
+biblioth&egrave;que d'un ami, un petit livre rare et
+peut-&ecirc;tre unique. Soit qu'il l'ignore, soit qu'il le
+d&eacute;daigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
+petit in-douze, intitul&eacute;: <i>Les charact&egrave;res et
+pourtraictures trac&eacute;s d'apr&egrave;s les modelles
+anticques</i>. Il fut imprim&eacute; dans la docte rue
+Saint-Jacques, en 1538.</p>
+
+<p>--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.</p>
+
+<p>--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, r&eacute;pondit
+M. Bergeret. Il n'&eacute;crit pas aussi agr&eacute;ablement
+qu'Amyot. Mais il est clair et plein de sens. J'ai pris plaisir
+&agrave; lire son ouvrage, et j'en ai copi&eacute; un chapitre
+fort curieux. Voulez-vous l'entendre?</p>
+
+<p>--Bien volontiers, r&eacute;pondit M. Goubin. M. Bergeret prit
+un papier sur sa table et lut ce titre:</p>
+
+<p><i>Des Trublions qui nasquirent en la Republicque.</i> M.
+Goubin demanda quels &eacute;taient ces Trublions. M. Bergeret
+lui r&eacute;pondit que peut-&ecirc;tre il le saurait par la
+suite, et qu'il &eacute;tait bon de lire un texte avant de le
+commenter. Et il lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands
+cris, et feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient
+ung chef nomm&eacute; Trublion, lequel estoit de haut lignage,
+mais de peu de s&ccedil;avoir et en grande imp&eacute;ritie de
+jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, nomm&eacute;
+Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes mirifiques.
+Et avoit est&eacute; piteusement mis hors la republicque par loi
+et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit
+contraire &agrave; Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet
+autre tiroit en amont. Mais les Trublions n'en avoient cure,
+&eacute;tant si fols gens, que ne s&ccedil;avoient o&ugrave;
+alloient.</p>
+
+<p>&raquo;Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit
+nom Robin Mielleux, j&agrave; tout chenu, en semblance de fouyn,
+ou blereau, de grande ruse et caut&egrave;le, et bien expert en
+l'art de feindre, qui pensoit gouverner la cit&eacute; par le
+moyen de ces Trublions, et les flattoit et, pour les attirer
+&agrave; soy, leur siffloit d'une voix doucette comme
+fl&ucirc;te, selon les guises de l'oyseleur qui va piper les
+oisillons. Estoit le bon Tintinnabule esbahi et marri de telles
+piperies et avoit grand paour que Robin Mielleux lui prist ses
+oisons.</p>
+
+<p>&raquo;Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux,
+tenoient commandemans dans la caterve trublionne:</p>
+
+<p>iij coquillons bien aigres,<br>
+ xxj marranes, un quarteron de bons moines mendiants,<br>
+ viij faiseurs d'almanachs,<br>
+ lv d&eacute;magogues misox&egrave;nes, x&eacute;nophobes,
+x&eacute;noctones et x&eacute;nophages; et six boisseaux de
+gentilshommes d&eacute;vots &agrave; la belle dame de Bourdes, en
+Navarre.</p>
+
+<p>&raquo;Par ainsi avoient chefs divers et contraires les
+Trublions. Et estoit bien importune engeance, et de mesme que
+Harpyes, ainsy que rapporte Virgilius, assises dessus les arbres,
+crioient horriblement et gastoient tout ce qui gisoit dessoubs
+elles, semblablement ces maulvais Trublions se guindoient es
+corniches et pinacles des hostels et ecclises pour de l&agrave;
+despiter, garbouiller, embouser et compisser les bourgeois
+d&eacute;bonnaires.</p>
+
+<p>&raquo;Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom
+de Gelgopole, le plus inepte es guerres que ils eussent peu
+trouver, et le plus ennemi de toute justice et contempteur des
+lois augustes, pour en faire leur idole et parangon, et alloient
+criant par la ville: &laquo;Longue vie au vieil coronel!&raquo;
+Et les petits grimauds d'&eacute;cole piaillaient semblablement
+&agrave; leur derri&egrave;re: &laquo;Longue vie au vieil
+coronel!&raquo; Faisoient les dicts Trublions force
+assembl&eacute;es et conventicules, en lesquelles
+vocif&eacute;raient la sant&eacute; du vieil coronel, d'une telle
+v&eacute;h&eacute;mence de gueule, que les airs en estoient
+estonn&eacute;s et que les oiseaux qui voloient pour lors sur
+leurs testes en tomboient estourdis et morts. De vray, estoit
+bien vilaine manie et phr&eacute;n&eacute;sie tr&egrave;s
+horrible.</p>
+
+<p>&raquo;Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la
+cit&eacute; et m&eacute;riter la couronne civique, laquelle est
+faicte de feuilles de chesne nou&eacute;es par une bandelette de
+laine, sans plus, et honorable entre toutes couronnes, faut
+jecter cris furieux et discours tr&egrave;s insanes, et que ceulx
+qui poussent la charrue, et ceulx-l&agrave; qui faulchent et
+moissonnent, m&egrave;nent paistre les trouppeaux et greffent
+leurs poiriers, en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes
+prairies et de jardins fruictiers, ne servent point la
+cit&eacute;, ni ces compaignons qui taillent la pierre et
+bastissent en les villes et villaiges des maisons couvertes de
+tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
+verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de
+Cyb&egrave;le, et que ne la servent point les doctes hommes qui
+labourent en leurs estudes clauses et librairies bien amples,
+&agrave; cognoistre beaux secrets de nature, ni les m&egrave;res
+allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne vieille filant sa
+quenouille au coin du feu et faisant des contes &agrave; ses
+petits enfans; mais que ils servent la cit&eacute; ces Trublions
+&agrave; braire comme asnes en foire. Et disons, pour estre
+juste, que, ce faisant, pensoient bien faire. Car ne avoient en
+propre que les nuages de leur cerveau et le vent de leur bouche,
+et souffloient &agrave; force pour le bien public et commun
+prouffict.</p>
+
+<p>&laquo;Et ne crioient pas tant seulement &laquo;Longue vie au
+vieil coronel!&raquo; ains crioient encore sans r&eacute;pit
+qu'ilz amaient la cit&eacute;. En quoi ils faisoient
+gri&egrave;ve offense aux aultres citoyens, en donnant &agrave;
+entendre que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la
+cit&eacute; maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est
+imposture manifeste et insupportable injure, car les hommes
+sucent avec le premier laict ce naturel amour, et est doux
+&agrave; respirer l'air natal. Or estoient de ce temps en la
+ville et contr&eacute;e moult prud'hommes et saiges, lesquels
+amaient leur cit&eacute; et republicque d'une plus ch&egrave;re
+et pure amour que oncques ne l'am&egrave;rent ces Trublions. Car
+ils vouloient les dicts prud'hommes que leur ville demourast
+saige comme eux, toute florie de gr&acirc;ces et vertus, portant
+gentiment en sa dextre la vergette d'or que surmonte la main de
+justice, et fust toute riante, pacifique et libre, et non point
+du tout, comme &agrave; contre fil la souhaitaient ces Trublions,
+tenant es mains gros baston &agrave; escarbouiller les bons
+citoyens et benoist chapelet &agrave; marmonner des <i>ave</i>,
+orde et mauvaise et mis&eacute;rablement soubmise au vieil
+coronel Gelgopole et &agrave; ce Tintinnabule. Car, de vray, la
+vouloient soubmettre aux frocards, hypocrites, bigots, cafars,
+imposteurs, pouilleux, enjuponn&eacute;s, escabourn&eacute;s,
+encucull&eacute;s, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
+crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
+captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis
+j&agrave; furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et
+prairies, la tierce part du pays fran&ccedil;oys. Et
+s'estudioient (ces Trublions), &agrave; rendre la cit&eacute;
+toute rude et in&eacute;l&eacute;gante. Car avoient pris en
+aversion et desgoust la m&eacute;ditation, la philosophie, et
+tout argument d&eacute;duict par droict sens et fine raison, et
+toute pens&eacute;e soubtile, et ne cognoissoient que la force;
+encore ne la prisoient-ils que si elle estoit toute brute.
+Voil&agrave; comme ils amaient leur cit&eacute; et lieu de
+naissance, ces Trublions....&raquo;</p>
+
+<p>M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de
+faire sonner toutes les lettres dont il &eacute;tait
+h&eacute;riss&eacute; &agrave; la mode de la Renaissance. Il
+avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
+l'orthographe comme d'une chose m&eacute;prisable et avait au
+contraire le respect de la vieille prononciation si
+l&eacute;g&egrave;re et si coulante et qui de nos jours
+s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
+conform&eacute;ment &agrave; la prononciation traditionnelle. Sa
+diction rendait aux vieux mots la jeunesse et la
+nouveaut&eacute;. Aussi le sens en coulait-il clair et limpide
+pour M. Goubin, qui fit cette remarque:</p>
+
+<p>--Ce qui me pla&icirc;t dans ce morceau c'est la langue. Elle
+est na&iuml;ve.</p>
+
+<p>--Croyez-vous? dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>Et il reprit sa lecture.</p>
+
+<p>&laquo;Et disoient les Trublions que ils d&eacute;fendoient
+les coronels et souldards de la cit&eacute; et
+r&eacute;publicque, ce qui estoit gaberie et d&eacute;rision, car
+les coronels et souldards qui sont arm&eacute;s &agrave; force de
+cannes &agrave; feu, mousquetterie, artillerie et autres engins
+tr&egrave;s terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non
+soy estre deffendus par les citoyens inarm&eacute;s, et que il
+estoit impossible de imaginer qu'il fust dans la ville assez fols
+gens pour attaquer leurs propres deffenseurs, et que les
+prud'hommes opposez aux Trublions demandaient tant seulement que
+les coronels demourassent honorablement soubmis aux lois tant
+augustes et sainctes de la cit&eacute; et republicque. Ains les
+dicts Trublions crioient toujours et ne s&ccedil;avoient rien
+entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez
+d'entendement.</p>
+
+<p>&raquo;Nourrissoient les Trublions grande haine des nations
+estranges. Et au seul nom des dictes nations ou peuples les oeils
+leur sortaient hors de la teste, &agrave; la mode des
+&eacute;crevisses de mer, tr&egrave;s horriblement, et faisoient
+grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit emmi
+eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
+envoyer cartel &agrave; ung roi ou reine ou empereur de quelque
+grand pays, et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine
+&agrave; tout moment de partir en guerre. Ains finalement
+demeurait en sa chambre.</p>
+
+<p>&raquo;Et, comme est v&eacute;ritable que de tout temps les
+fols, plus nombreux que les saiges, marchent au bruit des vaines
+cymbales, les gens de petit s&ccedil;avoir et entendement (de
+ceulx-l&agrave; il s'en treuve beaucoup tant parmi les pauvres
+que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux Trublions et
+avec eux trublionn&egrave;rent. Et ce fust un tintamarre
+horrifique dans la cit&eacute;, tant que la saige pucelle Minerve
+assise en son temple, pour n'&ecirc;tre point tympanis&eacute;e
+par tels traineurs de casseroles et papegays en fureur, se
+bouscha les aureilles avecque la cire que luy avoient
+apport&eacute;e en offrande ses bien am&eacute;es abeilles de
+l'Hymette, donnant ainsi &agrave; entendre &agrave; ses fidelles,
+doctes hommes, philosophes et bons l&eacute;gislateurs de la
+cit&eacute;, que estoit peine perdue d'entrer en s&ccedil;avante
+dispute et docte combat d'esprits avec ces Trublions trublionnans
+et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non des moindres,
+abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols fussent au
+point de bouleverser la republicque et mettre la noble et insigne
+cit&eacute; cul par-dessus teste, ce qui eust &eacute;t&eacute;
+bien lamentable aventure. Mais un jour vint que les Trublions
+crev&egrave;rent pour ce qu'ils estoient pleins de
+vent.&raquo;</p>
+
+<p>M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait
+termin&eacute; sa lecture.</p>
+
+<p>--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit.
+Ils nous font oublier le temps pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>--En effet, dit M. Goubin.</p>
+
+<p>Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>IX</p>
+
+<p>Durant les vacances, M. Mazure, archiviste
+d&eacute;partemental, vint passer quelques jours &agrave; Paris
+pour solliciter dans les bureaux du minist&egrave;re la croix de
+la L&eacute;gion d'honneur, faire des recherches historiques aux
+Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir
+ces travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six
+heures apr&egrave;s midi, &agrave; M. Bergeret, qui l'accueillit
+favorablement. Et comme la chaleur du jour accablait les hommes
+retenus &agrave; la ville, sous des toits br&ucirc;lants et dans
+des rues pleines d'une acre poussi&egrave;re, M. Bergeret eut une
+pens&eacute;e gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans un
+cabaret o&ugrave; de petites tables &eacute;taient
+dress&eacute;es sous les arbres, au bord d'une eau dormante.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans l'ombre fra&icirc;che et la paix du feuillage,
+en faisant un d&icirc;ner fin, ils &eacute;chang&egrave;rent des
+propos familiers, traitant tour &agrave; tour des bonnes
+&eacute;tudes et des fa&ccedil;ons diverses d'aimer. Puis, sans
+dessein concert&eacute;, par une inclination fatale, ils
+parl&egrave;rent de l'Affaire.</p>
+
+<p>M. Mazure &eacute;tait dans un grand trouble &agrave; ce
+sujet. Jacobin de doctrine et de temp&eacute;rament, patriote
+comme Bar&egrave;re et Saint-Just, il s'&eacute;tait joint
+&agrave; la foule nationaliste du d&eacute;partement et avait
+pouss&eacute; de grands cris en compagnie des royalistes et des
+cl&eacute;ricaux, ses b&ecirc;tes noires, dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t sup&eacute;rieur de la patrie, pour
+l'unit&eacute; et l'indivisibilit&eacute; de la
+R&eacute;publique. Il &eacute;tait m&ecirc;me entr&eacute; dans
+la ligue pr&eacute;sid&eacute;e par M. Panneton de La Barge, et
+cette ligue ayant vot&eacute; une adresse au Roi, il
+commen&ccedil;ait &agrave; croire qu'elle n'&eacute;tait pas
+r&eacute;publicaine, et il n'&eacute;tait plus tranquille sur les
+principes. Quant au fait, ayant la pratique des textes et
+n'&eacute;tant point incapable de conduire son esprit dans des
+recherches critiques d'une difficult&eacute; m&eacute;diocre, il
+&eacute;prouvait quelque embarras &agrave; soutenir le
+syst&egrave;me de ces faussaires qui, pour la perte d'un
+innocent, d&eacute;ploy&egrave;rent, dans la fabrication et la
+falsification des pi&egrave;ces, une audace inconnue jusqu'alors.
+Il se sentait environn&eacute; d'impostures. Pourtant il ne
+reconnaissait pas qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;. Un tel aveu
+n'est possible qu'aux esprits d'une qualit&eacute;
+particuli&egrave;re. M. Mazure soutenait au contraire qu'il avait
+raison. Et il est juste de reconna&icirc;tre qu'il &eacute;tait
+maintenu, serr&eacute;, press&eacute;, comprim&eacute; dans
+l'ignorance par la masse compacte de ses concitoyens. La
+connaissance de l'enqu&ecirc;te et la discussion des documents
+n'avaient point p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette ville
+mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux.
+Pour &eacute;carter la lumi&egrave;re, il y avait l&agrave;, dans
+les fonctions publiques et dans les magistratures, tout ce monde
+de politiciens et de cl&eacute;ricaux que M. M&eacute;line
+abritait nagu&egrave;re encore sous les pans de sa redingote
+villageoise, et qui y prosp&eacute;raient dans l'ignorance
+consentie de la v&eacute;rit&eacute;. Cette &eacute;lite, mettant
+l'iniquit&eacute; dans les int&eacute;r&ecirc;ts de la patrie et
+de la religion, la rendait respectable &agrave; tous, m&ecirc;me
+au pharmacien radical-socialiste, Mandar. Le d&eacute;partement
+&eacute;tait d'autant mieux gard&eacute; contre toute divulgation
+des faits les plus av&eacute;r&eacute;s qu'il &eacute;tait
+administr&eacute; par un pr&eacute;fet isra&eacute;lite. M.
+Worms-Clavelin se croyait tenu, par cela seul qu'il &eacute;tait
+juif, &agrave; servir les int&eacute;r&ecirc;ts des
+antis&eacute;mites de son administration avec plus de z&egrave;le
+que n'en e&ucirc;t d&eacute;ploy&eacute; &agrave; sa place un
+pr&eacute;fet catholique. D'une main prompte et s&ucirc;re il
+&eacute;touffa dans le d&eacute;partement le parti naissant de la
+revision.</p>
+
+<p>Il y favorisa les ligues des pieux d&eacute;cerveleurs, et les
+fit prosp&eacute;rer si merveilleusement que les citoyens Francis
+de Pressens&eacute;, Jean Psichari, Octave Mirbeau et Pierre
+Quillard, venus au chef-lieu pour y parler en hommes libres,
+crurent entrer dans une ville du XVIe si&egrave;cle. Ils n'y
+trouv&egrave;rent que des papistes idol&acirc;tres qui poussaient
+des cris de mort et les voulaient massacrer. Et comme M.
+Worms-Clavelin convaincu, d&egrave;s le jugement de 1894, que
+Dreyfus &eacute;tait innocent, ne faisait pas myst&egrave;re de
+cette conviction, apr&egrave;s d&icirc;ner, en fumant son cigare,
+les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
+compter sur un appui loyal, qui ne d&eacute;pendait point d'un
+sentiment personnel.</p>
+
+<p>Cette ferme tenue du d&eacute;partement dont il gardait les
+archives imposait grandement &agrave; M. Mazure, qui &eacute;tait
+un jacobin ardent et capable d'h&eacute;ro&iuml;sme, mais qui,
+comme la troupe des h&eacute;ros, ne marchait qu'au tambour. M.
+Mazure n'&eacute;tait pas une brute. Il croyait devoir aux autres
+et &agrave; lui-m&ecirc;me d'expliquer sa pens&eacute;e.
+Apr&egrave;s le potage, en attendant la truite, il dit,
+accoud&eacute; &agrave; la table:</p>
+
+<p>--Mon cher Bergeret, je suis patriote et r&eacute;publicain.
+Que Dreyfus soit innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne
+veux pas le savoir, ce n'est pas mon affaire. Il est
+peut-&ecirc;tre innocent. Mais certainement les dreyfusistes sont
+coupables. En substituant leur opinion personnelle &agrave; une
+d&eacute;cision de la justice r&eacute;publicaine, ils ont commis
+une &eacute;norme impertinence. De plus, ils ont agit&eacute; le
+pays r&eacute;publicain. Le commerce en souffre.</p>
+
+<p>--Voil&agrave; une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est
+longue, svelte et d'un seul jet comme un jeune arbre.</p>
+
+<p>--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poup&eacute;e.</p>
+
+<p>--Vous en parlez bien l&eacute;g&egrave;rement, dit M.
+Bergeret. Quand une poup&eacute;e est vivante, c'est une grande
+force de la nature.</p>
+
+<p>--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-l&agrave; ni
+d'aucune autre femme. Cela tient peut-&ecirc;tre &agrave; ce que
+la mienne est tr&egrave;s bien faite.</p>
+
+<p>Il le disait et voulait le croire. A la v&eacute;rit&eacute;,
+il avait &eacute;pous&eacute; la vieille servante-ma&icirc;tresse
+des deux archivistes, ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs. Pendant
+dix ans, elle avait &eacute;t&eacute; tenue &agrave;
+l'&eacute;cart de la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise. Mais son
+mari ayant adh&eacute;r&eacute; aux ligues nationalistes du
+d&eacute;partement, elle avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue
+tout de suite dans le meilleur monde du chef-lieu. La
+g&eacute;n&eacute;rale Cartier de Chalmot se montrait avec elle,
+et la colonelle Despaut&egrave;res ne la quittait plus.</p>
+
+<p>--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M.
+Mazure, c'est d'avoir affaibli, &eacute;nerv&eacute; la
+d&eacute;fense nationale et diminu&eacute; notre prestige au
+dehors.</p>
+
+<p>Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les
+troncs noirs des arbres. M. Bergeret crut honn&ecirc;te de
+r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>--Consid&eacute;rez, mon cher Mazure, que si la cause d'un
+obscur capitaine est devenue une affaire nationale, la faute en
+est non point &agrave; nous, mais aux ministres qui firent du
+maintien d'une condamnation erron&eacute;e et ill&eacute;gale un
+syst&egrave;me de gouvernement. Si le garde des sceaux avait fait
+son devoir en proc&eacute;dant &agrave; la r&eacute;vision
+d&egrave;s qu'il lui fut d&eacute;montr&eacute; qu'elle
+&eacute;tait n&eacute;cessaire, les particuliers auraient
+gard&eacute; le silence. C'est dans la vacance lamentable de la
+justice que leurs voix se sont &eacute;lev&eacute;es. Ce qui a
+troubl&eacute; le pays, ce qui &eacute;tait de sorte &agrave; lui
+nuire au dedans et au dehors, c'&eacute;tait que le pouvoir
+s'obstin&acirc;t dans une iniquit&eacute; monstrueuse qui, de
+jour en jour, grossissait sous les mensonges dont on
+s'effor&ccedil;ait de la couvrir.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous voulez?... r&eacute;pliqua M. Mazure, je
+suis patriote et r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>--Puisque vous &ecirc;tes r&eacute;publicain, dit M. Bergeret,
+vous devez vous sentir &eacute;tranger et solitaire parmi vos
+concitoyens. Il n'y a plus beaucoup de r&eacute;publicains en
+France. La R&eacute;publique n'en a pas form&eacute;s. C'est le
+gouvernement absolu qui forme les r&eacute;publicains. Sur la
+meule de la royaut&eacute; ou du c&eacute;sarisme s'aiguise
+l'amour de la libert&eacute;, qui s'&eacute;mousse dans un pays
+libre, ou qui se croit libre. Ce n'est gu&egrave;re l'usage
+d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la r&eacute;alit&eacute; n'est pas
+bien aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut
+dire qu'aujourd'hui les Fran&ccedil;ais &acirc;g&eacute;s de
+moins de cinquante ans ne sont pas r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>--Ils ne sont pas monarchistes.</p>
+
+<p>--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes
+n'aiment pas souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est
+pas souvent aimable, ils craignent le changement pource qu'il
+contient d'inconnu. L'inconnu est ce qui leur fait le plus de
+peur. Il est le r&eacute;servoir et la source de toute
+&eacute;pouvante. Cela est sensible dans le suffrage universel,
+qui produirait des effets incalculables sans cette terreur de
+l'inconnu qui l'an&eacute;antit. Il y a en lui une force qui
+devrait op&eacute;rer des prodiges de bien ou de mal. Mais la
+peur de ce que les changements contiennent d'inconnu
+l'arr&ecirc;te, et le monstre tend le col au licou.</p>
+
+<p>--Ces messieurs prendront peut-&ecirc;tre une p&ecirc;che au
+marasquin, dit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait douce et persuasive, et ses regards
+vigilants parcouraient l'&eacute;tendue des tables servies. Mais
+M. Bergeret ne lui fit point de r&eacute;ponse, il voyait venir
+sur le chemin sabl&eacute; une dame coiff&eacute;e d'un lampion
+Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et v&ecirc;tue
+d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant,
+serr&eacute; &agrave; la taille par une ceinture rose. La ruche
+montante, qui lui enveloppait le cou, mettait comme une
+collerette d'ailes autour de sa t&egrave;te de ch&eacute;rubin.
+M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la rencontre
+charmante l'avait plus d'une fois troubl&eacute; dans
+l'&acirc;pre monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle
+&eacute;tait accompagn&eacute;e d'un jeune homme
+&eacute;l&eacute;gant et trop correct pour ne pas para&icirc;tre
+ennuy&eacute;.</p>
+
+<p>Ce jeune homme s'arr&ecirc;ta devant une table voisine de
+celle qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de
+Gromance, ayant jet&eacute; un regard autour d'elle,
+aper&ccedil;ut M. Bergeret. Son visage en prit un air de
+d&eacute;pit et elle entra&icirc;na son compagnon dans les
+profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre.
+A la vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette
+douceur cruelle que donne aux &acirc;mes voluptueuses la
+beaut&eacute; des formes vivantes.</p>
+
+<p>Il demanda au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel s'il connaissait ce
+monsieur et cette dame.</p>
+
+<p>--Je les connais sans les conna&icirc;tre, r&eacute;pondit le
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Ils viennent souvent ici, mais je ne
+pourrais dire leurs noms. Nous voyons tant de monde! Samedi il y
+avait des additions sur l'herbe et sous les arbres jusqu'&agrave;
+la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. Bergeret, il
+y avait des additions sous tous ces arbres?</p>
+
+<p>--Et sur la terrasse et dans le kiosque.</p>
+
+<p>Occup&eacute; &agrave; fendre des amandes, M. Mazure n'avait
+pas vu la robe de mousseline blanche. Il demanda de quelle femme
+on parlait. Mais M. Bergeret se donna l'avantage de garder le
+secret de madame de Gromance, et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Cependant la nuit &eacute;tait venue. Sur le gazon assombri et
+sous le feuillage obscur, &ccedil;a et l&agrave;, une lueur
+adoucie par une dentelle de papier blanc ou rose marquait la
+place d'une table et laissait apercevoir, dans une
+aur&eacute;ole, des formes mouvantes. Sous une de ces
+clart&eacute;s discr&egrave;tes, le petit plumet blanc d'un
+chapeau de paille se rapprochait peu &agrave; peu du cr&acirc;ne
+luisant d'un homme m&ucirc;r. A la clart&eacute; voisine se
+devinaient deux jeunes t&ecirc;tes plus l&eacute;g&egrave;res que
+les phal&egrave;nes qui volaient autour. Et ce n'&eacute;tait pas
+en vain que la lune montrait dans le ciel p&acirc;li sa forme
+blanche et ronde.</p>
+
+<p>--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Et sans attendre la r&eacute;ponse, il porta ailleurs ses pas
+vigilants.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret dit en souriant:</p>
+
+<p>--Voyez ces gens qui d&icirc;nent dans l'ombre favorable. Ces
+petits panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces
+roses sur un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent,
+ils aiment. Et pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des
+instincts, des d&eacute;sirs, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me des
+pens&eacute;es. Et ce sont des additions! Quelle force
+d'&acirc;me et de langage! Cet officier de bouche est grand.</p>
+
+<p>--Nous avons d&icirc;n&eacute; bien agr&eacute;ablement, dit
+M. Mazure en se levant de table. Ce restaurant est
+fr&eacute;quent&eacute; par les gens les plus hupp&eacute;s.</p>
+
+<p>--Toutes ces huppes, r&eacute;pondit M. Bergeret,
+n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas du plus haut prix. Cependant
+il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins de plaisir, je
+l'avoue, &agrave; voir des gens &eacute;l&eacute;gants depuis
+qu'une machine a mis en mouvement le fanatisme d&eacute;bile et
+la cruaut&eacute; &eacute;tourdie de ces pauvres petites
+cervelles. L'Affaire a r&eacute;v&eacute;l&eacute; le mal moral
+dont notre belle soci&eacute;t&eacute; est atteinte, comme le
+vaccin de Koch accuse dans un organisme les l&eacute;sions de la
+tuberculose. Heureusement qu'il y a des profondeurs de flots
+humains sous cette &eacute;cume argent&eacute;e. Mais quand donc
+mon pays sera-t-il d&eacute;livr&eacute; de l'ignorance et De la
+haine?</p>
+
+<br>
+
+
+<p>X</p>
+
+<p>La veuve du grand baron, la m&egrave;re du petit baron, la
+baronne Jules, cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul
+Marcien dans les circonstances qu'on sait [Voir: <i>Histoire
+contemporaine: L'anneau d'am&eacute;thyste</i>.]. Elle avait trop
+bon coeur pour vivre seule. Et c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'&eacute;t&eacute;,
+entre le Bois et l'&Eacute;toile, elle eut un nouvel ami. Il
+convient de rapporter ce fait particulier qui est li&eacute; aux
+affaires publiques.</p>
+
+<p>La baronne Jules de Bonmont, ayant pass&eacute; le mois de
+juin &agrave; Montil, au bord de la Loire, traversait Paris pour
+se rendre &agrave; Gmunden. Sa maison &eacute;tant close, elle
+alla d&icirc;ner dans un restaurant du Bois avec son fr&egrave;re
+le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre
+et le jeune Lacrisse, qui &eacute;taient comme elle de passage
+&agrave; Paris.</p>
+
+<p>Appartenant tous &agrave; la bonne soci&eacute;t&eacute;, ils
+&eacute;taient tous nationalistes. Le baron Wallstein
+l'&eacute;tait autant que les autres. Juif autrichien, mis en
+fuite par les antis&eacute;mites viennois, il s'&eacute;tait
+&eacute;tabli en France o&ugrave; il faisait les fonds d'un grand
+journal antis&eacute;mite et se r&eacute;fugiait dans
+l'amiti&eacute; de l'&Eacute;glise et de l'Arm&eacute;e. M. de
+Terremondre, petit noble et petit propri&eacute;taire, montrait
+exactement ce qu'il fallait de passions militaristes et
+cl&eacute;ricales pour s'identifier &agrave; la haute
+aristocratie terrienne qu'il fr&eacute;quentait. Les Gromance
+avaient trop d'int&eacute;r&ecirc;t au r&eacute;tablissement de
+la monarchie pour ne le pas d&eacute;sirer sinc&egrave;rement.
+Leur situation p&eacute;cuniaire &eacute;tait tr&egrave;s
+embarrass&eacute;e. Madame de Gromance, jolie, bien faite, libre
+de ses mouvements, se tirait encore d'affaire. Mais Gromance, qui
+n'&eacute;tait plus jeune et touchait &agrave; l'&acirc;ge
+o&ugrave; l'on a besoin de s&eacute;curit&eacute;, de
+bien-&ecirc;tre, de consid&eacute;ration, soupirait apr&egrave;s
+des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue du Roi. Il
+comptait bien &ecirc;tre nomm&eacute; pair de France par Philippe
+restaur&eacute;. Il fondait ses droits &agrave; un fauteuil au
+Luxembourg sur son &eacute;tat de ralli&eacute; et il se mettait
+au nombre de ces r&eacute;publicains de Monsieur M&eacute;line,
+que le Roi serait oblig&eacute; de payer pour les avoir. Le jeune
+Lacrisse &eacute;tait secr&eacute;taire de la Jeunesse royaliste
+du d&eacute;partement o&ugrave; la baronne avait des terres et
+les Gromance des dettes. Devant la petite table dress&eacute;e
+sous le feuillage, &agrave; la lueur des bougies, autour des
+abat-jour roses sur lesquels volaient les papillons, ces cinq
+personnes se sentaient unies dans une m&ecirc;me pens&eacute;e,
+que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:</p>
+
+<p>--Il faut sauver la France!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le temps des grands desseins et des vastes
+espoirs. Il est vrai qu'on avait perdu le Pr&eacute;sident Faure
+et le ministre M&eacute;line qui, le premier en frac et en
+escarpins et faisant la roue, l'autre en redingote villageoise et
+marchant menu dans ses gros souliers ferr&eacute;s, menaient la
+R&eacute;publique en terre avec la Justice. M&eacute;line avait
+quitt&eacute; le pouvoir et Faure avait quitt&eacute; la vie, au
+plus beau de la f&ecirc;te. Il est vrai que les obs&egrave;ques
+du Pr&eacute;sident nationaliste n'avaient pas produit tout ce
+qu'on en attendait et qu'on avait manqu&eacute; le coup du
+catafalque. Il est vrai qu'apr&egrave;s avoir
+d&eacute;fonc&eacute; le chapeau du Pr&eacute;sident Loubet, ces
+messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les leurs
+aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
+minist&egrave;re r&eacute;publicain s'&eacute;tait
+constitu&eacute; et avait trouv&eacute; une majorit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais la r&eacute;action tenait le clerg&eacute;, la
+magistrature, l'arm&eacute;e, l'aristocratie territoriale,
+l'industrie, le commerce, une partie de la Chambre et presque
+toute la presse. Et, comme le disait judicieusement le jeune
+Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de faire op&eacute;rer
+des perquisitions au si&egrave;ge des Comit&eacute;s royalistes
+et antis&eacute;mites, il ne trouverait pas dans toute la France
+un commissaire de police pour saisir des papiers
+compromettants.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure
+nous a rendu de grands services.</p>
+
+<p>--Il aimait l'arm&eacute;e, soupira madame de Bonmont.</p>
+
+<p>--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a
+accoutum&eacute; par son faste le peuple &agrave; la monarchie.
+Apr&egrave;s lui, le Roi ne para&icirc;tra pas encombrant et ses
+&eacute;quipages ne sembleront pas ridicules.</p>
+
+<p>--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi
+ferait son entr&eacute;e &agrave; Paris dans un carrosse
+tra&icirc;n&eacute; par six chevaux blancs.</p>
+
+<p>--Un jour de l'&eacute;t&eacute; dernier, poursuivit M. de
+Terremondre, comme je passais par la rue Lafayette, je trouvai
+toutes les voitures arr&ecirc;t&eacute;es, des agents
+form&eacute;s &ccedil;a et l&agrave; en bouquets et des
+pi&eacute;tons plant&eacute;s en bordure sur le trottoir. Un
+brave homme, &agrave; qui je demandai ce que cela voulait dire,
+me r&eacute;pondit gravement qu'on attendait depuis une heure le
+Pr&eacute;sident, qui rentrait &agrave; l'Elys&eacute;e
+apr&egrave;s une visite &agrave; Saint-Denis. J'observai les
+badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
+tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet &agrave;
+la main, manquaient le train avec d&eacute;f&eacute;rence. Je fus
+heureux de constater que tous ces gens-l&agrave; se formaient
+docilement aux moeurs de la royaut&eacute;, et que le Parisien
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; recevoir son souverain.</p>
+
+<p>--La ville de Paris n'est plus du tout r&eacute;publicaine.
+Tout va bien, dit Joseph Lacrisse.</p>
+
+<p>--Tant mieux, dit madame de Bonmont.</p>
+
+<p>--Est-ce que votre p&egrave;re partage vos esp&eacute;rances?
+demanda M. de Gromance au jeune secr&eacute;taire de la Jeunesse
+royaliste.</p>
+
+<p>C'est que l'opinion de Ma&icirc;tre Lacrisse, avocat des
+congr&eacute;gations, n'&eacute;tait pas &agrave;
+m&eacute;priser. Ma&icirc;tre Lacrisse travaillait avec
+l'&eacute;tat-major et pr&eacute;parait le proc&egrave;s de
+Rennes. Il r&eacute;digeait les d&eacute;positions des
+g&eacute;n&eacute;raux et les leur faisait r&eacute;p&eacute;ter.
+C'&eacute;tait une des lumi&egrave;res nationalistes du barreau.
+Mais on le soup&ccedil;onnait de nourrir peu de confiance dans
+l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
+travaill&eacute; jadis pour le comte de Chambord et pour le comte
+de Paris. Il savait, par exp&eacute;rience, que la
+R&eacute;publique ne se laisse pas facilement mettre dehors et
+qu'elle n'est pas aussi bonne fille qu'elle en a l'air. Il se
+m&eacute;fiait du S&eacute;nat. Et, gagnant un peu d'argent au
+Palais, il se r&eacute;signait volontiers &agrave; vivre en
+France dans une monarchie sans roi. Il ne partageait point les
+esp&eacute;rances de son fils Joseph, mais il &eacute;tait trop
+indulgent pour bl&acirc;mer l'ardeur d'une jeunesse
+enthousiaste.</p>
+
+<p>--Mon p&egrave;re, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse, agit de
+son c&ocirc;t&eacute;. Moi, j'agis du mien. Nos efforts sont
+convergents.</p>
+
+<p>Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta &agrave;
+voix basse:</p>
+
+<p>--Nous ferons le coup pendant le proc&egrave;s de Rennes.</p>
+
+<p>--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une
+pi&eacute;t&eacute; sinc&egrave;re; car il est temps de sauver la
+France.</p>
+
+<p>Il faisait tr&egrave;s chaud. On mangea les glaces en silence.
+Puis la conversation reprit, faible et languissante, et se
+tra&icirc;na en propos intimes et en observations banales. Madame
+de Gromance et madame de Bonmont parl&egrave;rent toilette.</p>
+
+<p>--Il est question, pour cet hiver, de robes &agrave; la bonne
+femme, dit madame de Gromance qui regarda la baronne avec
+satisfaction en se la repr&eacute;sentant alourdie par une jupe
+bouffante.</p>
+
+<p>--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, o&ugrave; je suis
+all&eacute; aujourd'hui. Je suis all&eacute; au S&eacute;nat. Il
+n'y avait pas s&eacute;ance. Laprat-Teulet m'a fait visiter le
+palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
+biblioth&egrave;que. C'est un beau local.</p>
+
+<p>Et, ce qu'il ne disait point, dans l'h&eacute;micycle
+o&ugrave; devaient si&eacute;ger les pairs apr&egrave;s la
+restauration du Roi, il avait palp&eacute; les fauteuils de
+velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
+demand&eacute; &agrave; Laprat-Teulet o&ugrave; &eacute;tait la
+caisse. Cette visite au palais des pairs futurs avait
+ranim&eacute; ses convoitises. Il r&eacute;p&eacute;ta, dans la
+grande sinc&eacute;rit&eacute; de son coeur:</p>
+
+<p>--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il
+n'est que temps.</p>
+
+<p>Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il
+affecta une grande discr&eacute;tion. Il fallait l'en croire,
+tout &eacute;tait pr&ecirc;t. On serait sans doute oblig&eacute;
+de casser la gueule au pr&eacute;fet Worms-Clavelin et &agrave;
+deux ou trois autres dreyfusistes du d&eacute;partement. Et il
+ajouta, en avalant un quartier de p&ecirc;che dans du sucre:</p>
+
+<p>--Cela ira tout seul.</p>
+
+<p>Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir
+sa connaissance des affaires, donna des conseils et conta des
+histoires viennoises qui l'amusaient beaucoup.</p>
+
+<p>Puis, en mani&egrave;re de conclusion:</p>
+
+<p>--C'est tr&egrave;s bien, dit-il avec un infatigable accent
+allemand, c'est tr&egrave;s bien. Mais il faut reconna&icirc;tre
+que vous avez manqu&eacute; votre coup aux obs&egrave;ques du
+Pr&eacute;sident Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce que
+je suis votre ami. On doit la v&eacute;rit&eacute; aux amis. Ne
+commettez pas une seconde faute, parce que alors vous ne seriez
+plus suivis.</p>
+
+<p>Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps
+d'arriver &agrave; l'Op&eacute;ra avant la fin de la
+repr&eacute;sentation, il alluma un cigare et se leva de
+table.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse &eacute;tait discret par situation: il
+conspirait. Mais il aimait &agrave; faire montre de sa puissance
+et de son cr&eacute;dit. Il &ocirc;ta de sa poche un portefeuille
+de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, contre son coeur;
+il en tira une lettre qu'il tendit &agrave; madame de Bonmont, et
+dit en souriant:</p>
+
+<p>--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je
+porte tout sur moi.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et,
+rougissant d'&eacute;motion et de respect, la rendit, d'une main
+un peu tremblante, &agrave; Joseph Lacrisse. Et quand cette
+lettre auguste, rentr&eacute;e dans son &eacute;tui de maroquin
+bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secr&eacute;taire de
+la Jeunesse royaliste, la baronne &Eacute;lisabeth attacha sur
+cette poitrine un long regard mouill&eacute; de larmes et
+br&ucirc;l&eacute; de flammes. Le jeune Lacrisse lui parut
+soudain resplendissant d'une beaut&eacute;
+h&eacute;ro&iuml;que.</p>
+
+<p>L'humidit&eacute; et la fra&icirc;cheur de la nuit
+p&eacute;n&eacute;traient lentement les d&icirc;neurs
+attard&eacute;s sous les arbres du restaurant. Les lueurs
+ros&eacute;s, dans lesquelles brillaient les fleurs et les
+verres, s'&eacute;teignaient une &agrave; une sur les tables
+d&eacute;sert&eacute;es. A la demande de madame de Gromance et de
+la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de
+l'&eacute;tui la lettre du roi et la lut d'une voix
+&eacute;touff&eacute;e, mais distincte:</p>
+
+<p> Mon cher Joseph,</p>
+
+<p> Je suis tr&egrave;s heureux de l'entrain patriotique que nos
+amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a
+paru dans d'excellentes dispositions.</p>
+
+<p> A vous cordialement,</p>
+
+<p> PHILIPPE.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit
+le papier dans son portefeuille de maroquin bleu contre sa
+poitrine, sous l'oeillet blanc de sa boutonni&egrave;re.</p>
+
+<p>M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.</p>
+
+<p>--Tr&egrave;s bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai
+chef.</p>
+
+<p>--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a
+plaisir &agrave; ex&eacute;cuter les ordres d'un tel
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M.
+de Gromance. Le duc d'Orl&eacute;ans semble avoir re&ccedil;u de
+monsieur le comte de Chambord le secret du style
+&eacute;pistolaire... Vous n'ignorez point, mesdames, que le
+comte de Chambord &eacute;crivait les plus belles lettres du
+monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il
+excellait principalement dans la correspondance. On retrouve
+quelque chose de sa grande mani&egrave;re dans le billet que M.
+Lacrisse vient de nous lire. Et le duc d'Orl&eacute;ans a de plus
+l'entrain, la fougue de la jeunesse... Belle figure, ce jeune
+prince! belle figure martiale et bien fran&ccedil;aise! Il
+pla&icirc;t, il est s&eacute;duisant. On m'a affirm&eacute; qu'il
+&eacute;tait presque populaire dans les faubourgs sous le
+sobriquet de &laquo;Gamelle&raquo;.</p>
+
+<p>--Sa cause fait de grands progr&egrave;s dans les masses, dit
+Lacrisse. Les &eacute;pingles &agrave; l'effigie du Roi, que nous
+distribuons &agrave; profusion, commencent &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple
+a plus de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>M. de Gromance r&eacute;pondit d'un ton de bienveillance et
+d'autorit&eacute;:</p>
+
+<p>--Avec du z&egrave;le, de la prudence et des
+d&eacute;vouements tels que le v&ocirc;tre, monsieur Lacrisse,
+toutes les esp&eacute;rances sont permises. Et je suis s&ucirc;r
+que, pour r&eacute;ussir, vous n'aurez pas besoin de faire un
+grand nombre de victimes. Vos adversaires en foule viendront
+d'eux-m&ecirc;mes &agrave; vous.</p>
+
+<p>Sa profession de ralli&eacute; &agrave; la R&eacute;publique,
+sans lui interdire de former des voeux pour le
+r&eacute;tablissement de la monarchie, ne lui permettait pas
+d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que
+le jeune Lacrisse avait indiqu&eacute;s au dessert. M. de
+Gromance, qui allait aux bals de la pr&eacute;fecture et
+&eacute;tait en coquetterie avec madame Worms-Clavelin, avait
+gard&eacute; un silence de bon go&ucirc;t quand le jeune
+secr&eacute;taire du Comit&eacute; royaliste s'&eacute;tait
+expliqu&eacute; sur la n&eacute;cessit&eacute; de crever le
+pr&eacute;fet youpin; mais aucune convenance ne l'emp&ecirc;chait
+maintenant de louer comme elle le m&eacute;ritait la lettre du
+prince et de faire entendre qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t
+&agrave; tous les sacrifices pour le salut du pays.</p>
+
+<p>M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne
+go&ucirc;tait pas moins le style de Philippe. Mais il
+&eacute;tait si grand collectionneur de curiosit&eacute;s et si
+ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant tout &agrave;
+obtenir du jeune Lacrisse la lettre princi&egrave;re, soit par
+voie d'&eacute;change, soit par don gratuit ou sous couleur
+d'emprunt. Il s'&eacute;tait procur&eacute; par ces divers moyens
+des lettres de plusieurs personnages m&ecirc;l&eacute;s &agrave;
+l'affaire Dreyfus et il en avait form&eacute; un recueil
+int&eacute;ressant. Il songeait maintenant &agrave; faire le
+dossier du Complot, et &agrave; y introduire la lettre du prince,
+comme pi&egrave;ce capitale. Il concevait que ce serait
+difficile, et sa pens&eacute;e en &eacute;tait tout
+occup&eacute;e.</p>
+
+<p>--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir
+&agrave; Neuilly, o&ugrave; je suis pour quelques jours encore.
+Je vous montrerai des pi&egrave;ces assez curieuses. Et nous
+reparlerons de cette lettre.</p>
+
+<p>Madame de Gromance avait &eacute;cout&eacute; avec toute
+l'attention convenable le billet du Roi. Elle &eacute;tait du
+monde. Elle avait trop d'usage pour ne pas savoir ce qu'on doit
+aux princes. Elle avait inclin&eacute; la t&ecirc;te &agrave; la
+parole de Philippe, comme elle e&ucirc;t fait la
+r&eacute;v&eacute;rence au couvert du Roi si elle avait eu
+l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait d'enthousiasme,
+et elle n'avait pas le sentiment de la v&eacute;n&eacute;ration.
+Et puis elle savait pr&eacute;cis&eacute;ment ce que c'est qu'un
+prince. Elle avait vu d'aussi pr&egrave;s que possible un parent
+du duc. &Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; dans une maison
+discr&egrave;te du quartier des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, un
+apr&egrave;s-midi. On s'&eacute;tait dit tout ce qu'on avait
+&agrave; se dire, et ce jour n'avait point eu de lendemain.
+Monseigneur avait &eacute;t&eacute; convenable, sans
+magnificence. Assur&eacute;ment, elle se sentait honor&eacute;e
+mais elle n'avait pas le sentiment que cet honneur f&ucirc;t
+tr&egrave;s particulier ni tr&egrave;s extraordinaire. Elle
+estimait les princes; elle les aimait &agrave; l'occasion; elle
+n'en r&ecirc;vait pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au
+petit Lacrisse, la sympathie qu'elle &eacute;prouvait pour lui
+n'avait rien d'ardent ni de tumultueux. Elle comprenait, elle
+approuvait ce petit jeune homme blond, un peu gr&ecirc;le, assez
+gentil, qui n'&eacute;tait pas riche et qui se donnait du mal
+pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. Elle aussi
+savait par exp&eacute;rience que la grande vie n'est pas facile
+&agrave; mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils
+travaillaient tous deux dans la haute soci&eacute;t&eacute;.
+C'&eacute;tait un motif de bonne entente. S'entr'aider &agrave;
+l'occasion, fort bien! Mais voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes
+meilleurs souhaits. Que les impressions de la baronne Jules
+&eacute;taient plus chevaleresques et plus tendres! La douce
+Viennoise s'int&eacute;ressait de tout son coeur &agrave; cet
+&eacute;l&eacute;gant complot, dont l'oeillet blanc &eacute;tait
+l'embl&egrave;me. Justement, elle adorait les fleurs! &Ecirc;tre
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; une conspiration de gentilshommes en
+faveur du Roi, c'&eacute;tait pour elle entrer et plonger dans la
+vieille noblesse fran&ccedil;aise, p&eacute;n&eacute;trer dans
+les salons les plus aristocratiques et bient&ocirc;t,
+peut-&ecirc;tre, aller &agrave; la Cour. Elle &eacute;tait
+&eacute;mue, ravie, troubl&eacute;e. Moins ambitieuse encore que
+tendre, ce qu'elle trouvait &agrave; cette lettre du Prince, dans
+la sinc&eacute;rit&eacute; de son coeur ais&eacute;ment ouvert,
+ce qu'elle trouvait &agrave; cette lettre, c'&eacute;tait de la
+po&eacute;sie. Et l'innocente femme le dit comme elle le
+pensait:</p>
+
+<p>--Monsieur Lacrisse, cette lettre est po&eacute;tique.</p>
+
+<p>--C'est vrai, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse. Et ils
+&eacute;chang&egrave;rent un long regard.</p>
+
+<p>Nulle parole m&eacute;morable ne fut dite apr&egrave;s
+celle-l&agrave;, en cette nuit d'&eacute;t&eacute;, devant les
+fleurs et les bougies qui couvraient la petite table du
+restaurant.</p>
+
+<p>L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'&eacute;tant
+lev&eacute;e, la baronne re&ccedil;ut de M. Joseph Lacrisse son
+manteau sur ses abondantes &eacute;paules, elle tendit la main
+&agrave; M. de Terremondre, qui prenait cong&eacute;. Il allait
+&agrave; pied &agrave; Neuilly, o&ugrave; il avait son logis de
+passage.</p>
+
+<p>--C'est tout pr&egrave;s, &agrave; cinq cents pas d'ici. Je
+suis s&ucirc;r, madame, que vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai
+d&eacute;couvert &agrave; Saint-James un reste de vieux parc avec
+un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. Il faut que je
+vous montre cela, un jour.</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave; sa longue forme robuste
+s'enfon&ccedil;ait dans l'all&eacute;e bleuie par la lune.</p>
+
+<p>La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire
+chez eux dans sa voiture, une voiture de cercle, que son
+fr&egrave;re Wallstein lui avait envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.</p>
+
+<p>Mais les Gromance avaient de la discr&eacute;tion. Ils
+appel&egrave;rent un fiacre arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la
+grille du restaurant et s'y gliss&egrave;rent si vite que la
+baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph
+Lacrisse devant la porti&egrave;re ouverte de sa voiture.</p>
+
+<p>--Voulez-vous que je vous emm&egrave;ne, monsieur
+Lacrisse?</p>
+
+<p>--Je crains de vous g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>--Nullement. O&ugrave; voulez-vous que je vous
+d&eacute;pose?</p>
+
+<p>--A l'&Eacute;toile.</p>
+
+<p>Ils s'engag&egrave;rent sur la route bleue, bord&eacute;e de
+noir feuillage, dans la nuit silencieuse.... Et la course
+s'accomplit.</p>
+
+<p>La voiture s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;e, la baronne, de
+la voix qu'on a en sortant d'un r&ecirc;ve, demanda:</p>
+
+<p>--O&ugrave; sommes-nous?</p>
+
+<p>--A l'&Eacute;toile, h&eacute;las! r&eacute;pondit Joseph
+Lacrisse.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule
+sur l'avenue Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc
+d&eacute;chir&eacute; entre ses doigts nus, les paupi&egrave;res
+mi-closes et les l&egrave;vres entr'ouvertes, frissonnait encore
+de cette ardente et douce &eacute;treinte, qui, rapprochant de sa
+poitrine la lettre royale, venait de m&ecirc;ler pour elle
+&agrave; la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait
+conscience que cette lettre communiquait &agrave; son aventure
+intime une grandeur nationale et la majest&eacute; de l'histoire
+de France.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XI</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans une maison de la rue de Berri, au fond de
+la cour, un petit entresol, qui recevait un jour triste comme les
+pierres le long desquelles il descendait p&eacute;niblement. Le
+fils du duc Jean, Henri de Br&eacute;c&eacute;, pr&eacute;sident
+du Comit&eacute; ex&eacute;cutif, assis &agrave; son bureau,
+devant une feuille de papier blanc, faisait d'un
+p&acirc;t&eacute; d'encre un ballon, en y ajoutant un filet, des
+cordages et une nacelle. Derri&egrave;re lui, sur le mur, une
+grande photographie &eacute;tait accroch&eacute;e o&ugrave; le
+Prince apparaissait tr&egrave;s mou, dans sa solennit&eacute;
+vulgaire et sa jeunesse &eacute;paisse. Des drapeaux aux trois
+couleurs, fleurdelis&eacute;s, entouraient cette image. Aux
+angles de la pi&egrave;ce se d&eacute;ployaient des
+banni&egrave;res sur lesquelles des dames vend&eacute;ennes et
+des dames bretonnes avaient brod&eacute; des lis d'or et des
+devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
+cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: &laquo;
+Vive l'arm&eacute;e!&raquo; Au-dessous, piqu&eacute;e avec des
+&eacute;pingles, une caricature de Joseph Reinach en gorille. Un
+cartonnier et un coffre-fort composaient, avec un canap&eacute;,
+quatre chaises et le bureau de bois noir, tout le meuble de cette
+pi&egrave;ce &agrave; la fois intime et administrative. Des
+brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des
+murs. Debout contre la chemin&eacute;e, Joseph Lacrisse,
+secr&eacute;taire du Comit&eacute; d&eacute;partemental de la
+Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la liste des
+affili&eacute;s. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
+front pliss&eacute;, Henri L&eacute;on, vice-pr&eacute;sident des
+Comit&eacute;s royalistes du Sud-Ouest, d&eacute;veloppait ses
+id&eacute;es. Il passait pour impertinent et chagrin, grand
+broyeur de noir. Mais ses capacit&eacute;s
+h&eacute;r&eacute;ditaires en finance le rendaient
+pr&eacute;cieux &agrave; ses associ&eacute;s. Il &eacute;tait
+fils de ce L&eacute;on-L&eacute;on, banquier des Bourbons
+d'Espagne, ruin&eacute; au crack de l'<i>Union
+G&eacute;n&eacute;rale</i>.</p>
+
+<p>--&Ccedil;a se resserre, vous avez beau dire, &ccedil;a se
+resserre. Je le sens. De jour en jour, le cercle se
+r&eacute;tr&eacute;cit autour de nous. Avec M&eacute;line nous
+avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous &eacute;tions
+&agrave; l'aise, libres de nos mouvements.</p>
+
+<p>Il &eacute;carta les coudes et joua des bras, comme pour
+donner une id&eacute;e de la facilit&eacute; qu'on avait &agrave;
+se mouvoir dans ces temps heureux, qui n'&eacute;taient plus. Et
+il poursuivit:</p>
+
+<p>--Avec M&eacute;line, nous avions tout. Nous les royalistes,
+nous avions le gouvernement, l'arm&eacute;e, la magistrature,
+l'administration, la police.</p>
+
+<p>--Nous avons tout cela encore, dit Henri de
+Br&eacute;c&eacute;. Et l'opinion est plus que jamais avec nous
+depuis que le gouvernement est impopulaire.</p>
+
+<p>--Ce n'est plus la m&ecirc;me chose. Avec M&eacute;line nous
+&eacute;tions officieux, nous &eacute;tions gouvernementaux, nous
+&eacute;tions conservateurs. C'&eacute;tait une situation
+admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
+Fran&ccedil;ais, pris en masse, est conservateur. Il est
+casanier. Les d&eacute;m&eacute;nagements l'effraient.
+M&eacute;line nous avait rendu ce service immense de nous donner
+l'air rassurant, de nous faire b&eacute;nins, b&eacute;nins,
+aussi b&eacute;nins que lui. Il disait que c'&eacute;tait nous
+les r&eacute;publicains, et les populations le croyaient. A voir
+sa mine, on ne pouvait pas le soup&ccedil;onner de plaisanter. Il
+nous avait fait accepter par l'opinion. Le service n'est pas
+mince!</p>
+
+<p>--M&eacute;line, c'&eacute;tait un honn&ecirc;te homme!
+soupira Henri de Br&eacute;c&eacute;. Il faut lui rendre cette
+justice.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait un patriote! dit Joseph Lacrisse.</p>
+
+<p>--Avec ce ministre, poursuivit Henri L&eacute;on, nous avions
+tout, nous &eacute;tions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions
+m&ecirc;me pas besoin de nous cacher. Nous n'&eacute;tions pas en
+dehors de la R&eacute;publique; nous &eacute;tions au-dessus.
+Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. Nous
+&eacute;tions tout le monde, nous &eacute;tions la France! Je ne
+suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconna&icirc;tre
+que la R&eacute;publique est quelquefois bonne fille. Sous
+M&eacute;line, la police &eacute;tait exquise, elle &eacute;tait
+suave. Je n'exag&egrave;re pas, elle &eacute;tait suave. A une
+manifestation royaliste, que vous aviez tr&egrave;s gentiment
+organis&eacute;e, Br&eacute;c&eacute;, j'ai cri&eacute;
+&laquo;Vive la police!&raquo; &agrave; m'&eacute;gosiller.
+C'&eacute;tait de bon coeur. Les sergots assommaient les
+r&eacute;publicains avec entrain!... G&eacute;rault-Richard
+&eacute;tait fichu au bloc pour avoir cri&eacute;: &laquo;Vive la
+R&eacute;publique!&raquo; M&eacute;line nous faisait la vie trop
+douce. Une nourrice, quoi! Il nous ber&ccedil;ait, il nous a
+endormis. Mais oui! Le g&eacute;n&eacute;ral Decuir
+lui-m&ecirc;me disait: &laquo;Du moment que nous avons tout ce
+que nous pouvons d&eacute;sirer, pourquoi essayer de chambarder
+la boutique, au risque d'&eacute;coper salement?&raquo; O temps
+heureux! M&eacute;line menait la ronde. Nationalistes,
+monarchistes, antis&eacute;mites, pl&eacute;biscitaires, nous
+dansions en choeur &agrave; son violon villageois.</p>
+
+<p>&raquo;Tous ruraux, tous fortun&eacute;s! Sous Dupuy
+d&eacute;j&agrave;, j'&eacute;tais moins content; avec lui,
+c'&eacute;tait moins franc. On &eacute;tait moins tranquille.
+Bien s&ucirc;r qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce
+n'&eacute;tait pas un vrai ami. Ce n'&eacute;tait plus le bon
+m&eacute;n&eacute;trier de village qui menait la noce.
+C'&eacute;tait un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et
+l'on allait cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-l&agrave;, et
+l'on risquait de verser. Il avait la main dure. Vous me direz que
+c'&eacute;tait un faux maladroit. Mais la fausse maladresse
+ressemble &eacute;norm&eacute;ment &agrave; la vraie. Et puis il
+ne savait pas o&ugrave; il voulait aller. On en voit comme
+&ccedil;a, des collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui
+vous roulent ind&eacute;finiment dans des chemins impossibles en
+clignant de l'oeil d'un air malin. C'est &eacute;nervant!</p>
+
+<p>--Je ne d&eacute;fends pas Dupuy, dit Henri de
+Br&eacute;c&eacute;.</p>
+
+<p>--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'&eacute;tudie, je le
+classe. Je ne le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne
+l'oublions pas. Sans lui, nous serions tous coffr&eacute;s
+&agrave; l'heure qu'il est. Parfaitement, pendant les
+fun&eacute;railles de Faure, au grand jour de l'action
+parall&egrave;le, sans lui, apr&egrave;s avoir rat&eacute; le
+coup du catafalque, nous &eacute;tions frits, mes petits
+agneaux.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas nous qu'il voulait m&eacute;nager, dit Joseph
+Lacrisse, le nez dans son registre.</p>
+
+<p>--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien
+faire, qu'il y avait des g&eacute;n&eacute;raux l&agrave; dedans,
+que c'&eacute;tait trop gros. N&eacute;anmoins nous lui devons
+une fameuse chandelle.</p>
+
+<p>--Bah! dit Henri de Br&eacute;c&eacute;, nous aurions
+&eacute;t&eacute; acquitt&eacute;s, comme
+D&eacute;roul&egrave;de.</p>
+
+<p>--C'est possible, mais il nous a laiss&eacute;s nous refaire
+bien tranquillement apr&egrave;s la d&eacute;bandade des
+obs&egrave;ques, et je lui en suis reconnaissant, je l'avoue.
+D'un autre c&ocirc;t&eacute;, sans m&eacute;chancet&eacute;, sans
+le vouloir, peut-&ecirc;tre, il nous a fait beaucoup de tort.
+Tout d'un coup, au moment o&ugrave; l'on s'y attendait le moins,
+ce gros homme avait l'air de se f&acirc;cher tout rouge contre
+nous. Il faisait mine de d&eacute;fendre la R&eacute;publique. Sa
+position le voulait, je le sais bien. Ce n'&eacute;tait pas
+s&eacute;rieux. Mais &ccedil;a faisait mauvais effet. Je
+m'&eacute;puise &agrave; vous le dire: ce pays est conservateur.
+Dupuy, lui, ne disait pas, comme M&eacute;line, que
+c'&eacute;tait nous les conservateurs, que c'&eacute;tait nous
+les r&eacute;publicains. D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne
+l'aurait pas cru. On ne le croyait jamais. Sous son
+minist&egrave;re, nous avons perdu quelque chose de notre
+autorit&eacute; sur le pays. Nous avons cess&eacute; d'&ecirc;tre
+du gouvernement. Nous avons cess&eacute; d'&ecirc;tre rassurants.
+Nous avons commenc&eacute; &agrave; inqui&eacute;ter les
+r&eacute;publicains de profession. C'&eacute;tait honorable, mais
+c'&eacute;tait dangereux. Nos affaires &eacute;taient moins
+bonnes sous Dupuy que sous M&eacute;line; elles sont moins bonnes
+sous Waldeck-Rousseau qu'elles n'&eacute;taient sous Dupuy.
+Voil&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, l'am&egrave;re
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>--&Eacute;videmment, r&eacute;pliqua Henri de
+Br&eacute;c&eacute; en tirant sa moustache, &eacute;videmment le
+minist&egrave;re Waldeck-Millerand est anim&eacute; des pires
+intentions; mais, je vous le r&eacute;p&egrave;te, il est
+impopulaire, il ne durera pas.</p>
+
+<p>--Il est impopulaire, reprit Henri L&eacute;on, mais
+&ecirc;tes-vous s&ucirc;r qu'il ne durera pas assez longtemps
+pour nous faire du mal? Les gouvernements impopulaires durent
+autant que les autres. D'abord il n'y a pas de gouvernements
+populaires. Gouverner, c'est m&eacute;contenter. Nous sommes
+entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des b&ecirc;tises
+expr&egrave;s. Est-ce que vous croyez que nous serons populaires,
+nous, quand nous serons le gouvernement? Croyez-vous,
+Br&eacute;c&eacute;, que les populations pleureront
+d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de
+chambellan, une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous
+que vous serez acclam&eacute; dans les faubourgs, un jour de
+gr&egrave;ve, quand vous serez pr&eacute;fet de police?
+Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
+t&ecirc;te d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas
+nous-m&ecirc;mes. Nous disons que le minist&egrave;re Waldeck est
+compos&eacute; d'idiots. Nous avons raison de le dire; nous
+aurions tort de le croire.</p>
+
+<p>--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la
+faiblesse du gouvernement, qui ne sera pas ob&eacute;i.</p>
+
+<p>--Il y a belle lurette, dit Henri L&eacute;on, que nous
+n'avons que des gouvernements faibles. Ils nous ont tous
+battus.</p>
+
+<p>--Le minist&egrave;re Waldeck n'a pas un commissaire de police
+&agrave; sa disposition, r&eacute;pliqua Joseph Lacrisse, pas un
+seul!</p>
+
+<p>--Tant mieux! dit Henri L&eacute;on, car il suffirait d'un
+pour &ecirc;tre coffr&eacute;s tous les trois. Je vous le dis, le
+cercle se resserre. M&eacute;ditez cette parole d'un philosophe;
+elle en vaut la peine: &laquo;Les r&eacute;publicains gouvernent
+mal, mais ils se d&eacute;fendent bien.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Henri de Br&eacute;c&eacute;, pench&eacute; sur son
+bureau, transformait un second p&acirc;t&eacute; d'encre en
+col&eacute;opt&egrave;re par l'adjonction d'une t&ecirc;te, de
+deux antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur
+son oeuvre, leva la t&ecirc;te et dit:--Nous avons encore de
+belles cartes dans notre jeu, l'arm&eacute;e, le
+clerg&eacute;....</p>
+
+<p>Henri L&eacute;on l'interrompit:</p>
+
+<p>--L'arm&eacute;e, le clerg&eacute;, la magistrature, la
+bourgeoisie, les gar&ccedil;ons bouchers, tout le train de
+plaisir de la R&eacute;publique, quoi!... Cependant le train
+roule, et il roulera jusqu'&agrave; ce que le m&eacute;canicien
+arr&ecirc;te la machine.</p>
+
+<p>--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le
+pr&eacute;sident Faure!....</p>
+
+<p>--F&eacute;lix Faure, reprit Henri L&eacute;on, s'&eacute;tait
+mis avec nous par vanit&eacute;. Il &eacute;tait nationaliste
+pour chasser chez les Br&eacute;c&eacute;. Mais il se serait
+retourn&eacute; contre nous d&egrave;s qu'il nous aurait vus sur
+le point de r&eacute;ussir. Ce n'&eacute;tait pas son
+int&eacute;r&ecirc;t de r&eacute;tablir la monarchie. Dame!
+qu'est-ce que la monarchie lui aurait donn&eacute;? Nous ne
+pouvions pourtant pas lui offrir l'&eacute;p&eacute;e de
+conn&eacute;table. Regrettons-le; il aimait l'arm&eacute;e;
+pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et
+puis il n'&eacute;tait pas le m&eacute;canicien. Loubet non plus
+n'est pas le m&eacute;canicien. Le Pr&eacute;sident de la
+R&eacute;publique, quel qu'il soit, n'est pas ma&icirc;tre de la
+machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
+train de la R&eacute;publique est conduit par un
+m&eacute;canicien fant&ocirc;me. On ne le voit pas, et la
+locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.</p>
+
+<p>&raquo;Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri
+L&eacute;on. Il y a la veulerie g&eacute;n&eacute;rale. Je veux
+vous rapporter &agrave; ce sujet une parole profonde du citoyen
+Bissolo. C'&eacute;tait quand nous organisions, avec les
+antis&eacute;mites, des manifestations spontan&eacute;es contre
+Loubet. Nos bandes traversaient les boulevards en criant:
+&laquo;Panama! d&eacute;mission! Vive l'arm&eacute;e!&raquo;
+C'&eacute;tait superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
+g&eacute;n&eacute;ral Decuir tenaient la t&ecirc;te, huit reflets
+au chapeau, un oeillet blanc &agrave; la boutonni&egrave;re,
+&agrave; la main une badine &agrave; pomme d'or. Et les meilleurs
+camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les choisir.
+Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient &eacute;t&eacute;
+bien f&acirc;ch&eacute;s de manquer une telle f&ecirc;te. Aussi
+quelles gueules, et quels poings, et quels gourdins!</p>
+
+<p>&raquo;Une contre-manifestation ne tardait pas &agrave; se
+produire. Des bandes moins nombreuses et moins brillantes que les
+n&ocirc;tres, aguerries cependant et r&eacute;solues,
+s'avan&ccedil;aient &agrave; l'encontre de nous, aux cris de
+&laquo;Vive la R&eacute;publique! A bas la calotte!&raquo;
+Parfois, du milieu de nos adversaires, un cri de &laquo;Vive
+Loubet!&raquo; s'&eacute;levait, tout surpris lui-m&ecirc;me de
+traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
+d'expirer, la col&egrave;re des sergots, qui formaient
+pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cette heure un barrage sur le
+boulevard. Tel un aust&egrave;re galon de laine noire au bord
+d'un tapis bariol&eacute;. Mais bient&ocirc;t cette bordure,
+anim&eacute;e d'un mouvement propre, se pr&eacute;cipitait sur le
+front de la contre-manifestation, dont cependant une autre bande
+d'agents travaillait les derri&egrave;res. Ainsi la police avait
+bient&ocirc;t fait de mettre en pi&egrave;ces les partisans de M.
+Loubet et d'en tra&icirc;ner les d&eacute;bris
+m&eacute;connaissables dans les profondeurs insidieuses de la
+mairie Drouot. C'&eacute;tait l'ordre de ces jours
+troubl&eacute;s. M. Loubet ignorait-il, &agrave;
+l'&Eacute;lys&eacute;e, les proc&eacute;d&eacute;s mis en usage
+par sa police pour faire respecter sur le boulevard le chef de
+l'&Eacute;tat? ou, les connaissant, n'y pouvait-il, n'y
+voulait-il rien changer?</p>
+
+<p>Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularit&eacute;
+elle-m&ecirc;me, bien que solide et pleine, se dissipait,
+s'&eacute;vanouissait presque, dans l'agr&eacute;able et
+singulier spectacle offert, chaque soir, &agrave; un peuple
+spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait
+effrayant; il aurait du g&eacute;nie, et je ne serais plus
+s&ucirc;r de coucher cet hiver &agrave; l'&Eacute;lys&eacute;e,
+devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je crois
+que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
+rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
+spontan&eacute;ment et sur la seule impulsion de leur bon coeur,
+parvinrent, en rendant la r&eacute;pression sympathique, &agrave;
+r&eacute;pandre sur l'av&egrave;nement du Pr&eacute;sident un peu
+de cette joie populaire qui y manquait tout &agrave; fait. En
+cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
+bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; voir grandir le
+m&eacute;contentement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&raquo;Quoi qu'il en soit, une nuit, une des derni&egrave;res
+de cette grande semaine, tandis que la manoeuvre attendue
+s'ex&eacute;cutait de point en point, alors que la
+contre-manifestation se trouvait prise en t&ecirc;te et en queue
+par les agents et en flanc par nous-m&ecirc;mes, je vis le
+citoyen Bissolo se d&eacute;tacher du front menac&eacute; des
+&eacute;lys&eacute;ens et, par grandes enjamb&eacute;es, avec un
+furieux tortillement de son petit corps, gagner l'angle de la rue
+Drouot o&ugrave; je me tenais avec une douzaine de camelots qui
+criaient sous mes ordres: &laquo;Panama! d&eacute;mission!&raquo;
+Un petit coin bien tranquille! Je battais la mesure et mes hommes
+d&eacute;tachaient les syllabes &laquo;Pa-na-ma&raquo;.
+C'&eacute;tait vraiment fait avec go&ucirc;t. Bissolo se blottit
+entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il n'avait
+pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous nous
+trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
+&agrave; l'entr&eacute;e, &agrave; la sortie de toutes les
+r&eacute;unions, en t&ecirc;te de tous les cort&egrave;ges. Nous
+avions &eacute;chang&eacute; toutes les injures politiques:
+&laquo;Calotin, vendu, faussaire, tra&icirc;tre, assassin,
+sans-patrie!&raquo; &Ccedil;a lie, &ccedil;a cr&eacute;e une
+sympathie. Et puis j'&eacute;tais content de voir un socialiste,
+presque un libertaire, prot&eacute;ger Loubet, qui est
+plut&ocirc;t un mod&eacute;r&eacute; dans son genre. Je me
+disais: &laquo;Il doit &ecirc;tre agac&eacute;, le
+Pr&eacute;sident, d'&ecirc;tre acclam&eacute; par Bissolo, un
+nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les r&eacute;unions
+publiques r&eacute;clame la nationalisation du capital. Il
+aimerait mieux, ce bourgeois, &ecirc;tre soutenu par un bourgeois
+comme moi. Mais il peut se fouiller. Panama! Panama!
+d&eacute;mission! d&eacute;mission! Vive l'arm&eacute;e! A bas
+les juifs! Vive le Roi!&raquo; Tout cela fit que je re&ccedil;us
+Bissolo avec courtoisie. Je n'aurais eu qu'&agrave; dire:
+&laquo;Tiens! voil&agrave; Bissolo!&raquo; pour le faire
+&eacute;chapper imm&eacute;diatement par mes douze camelots. Mais
+ce n'&eacute;tait pas utile. Je ne dis rien. Nous &eacute;tions
+bien calmes, l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, et nous
+regardions le d&eacute;fil&eacute; des prisonniers loubettistes,
+qui &eacute;taient men&eacute;s sans douceur au poste de la rue
+Drouot. Pour la plupart, ayant &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;alablement assomm&eacute;s, ils tra&icirc;naient aux
+bras des agents comme des bonshommes d'&eacute;toupe. Il se
+trouvait dans le nombre un d&eacute;put&eacute; socialiste,
+tr&egrave;s bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
+manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: &laquo;maman!
+maman!...&raquo; un r&eacute;dacteur d'un journal incolore, les
+yeux poch&eacute;s; son nez, une fontaine lumineuse. Et allez
+donc! la Marseillaise! Qu'un sang impur.... J'en remarquai
+surtout un, qui &eacute;tait bien plus respectable et bien plus
+calamiteux que les autres. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de
+professeur, homme d'&acirc;ge et grave. &Eacute;videmment, il
+avait voulu s'expliquer; il s'&eacute;tait efforc&eacute; de
+faire entendre aux flics des paroles subtiles et persuasives.
+Sans quoi, on n'aurait pas compris que ceux-ci lui labourassent
+les reins, comme ils faisaient, des clous de leurs souliers, et
+abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et comme il
+&eacute;tait tr&egrave;s long, tr&egrave;s mince, faible et de
+peu de poids, il sautillait sous les coups d'une fa&ccedil;on
+tout &agrave; fait ridicule, et il montrait une tendance comique
+&agrave; s'&eacute;chapper en hauteur. Sa t&ecirc;te nue
+&eacute;tait lamentable. Il avait cet air de submerg&eacute; que
+prennent les myopes quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage
+exprimait la d&eacute;tresse infinie d'un &ecirc;tre qui n'a plus
+de contact avec le monde ext&eacute;rieur que par des poignes
+solides et des semelles ferr&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen
+Bissolo, bien qu'en territoire ennemi, ne put s'emp&ecirc;cher de
+soupirer et de dire:</p>
+
+<p>&raquo;--C'est tout de m&ecirc;me dr&ocirc;le que des
+r&eacute;publicains soient trait&eacute;s de cette
+mani&egrave;re-l&agrave; dans une r&eacute;publique.</p>
+
+<p>&raquo;Je r&eacute;pondis poliment qu'en effet c'&eacute;tait
+assez joyeux.</p>
+
+<p>&raquo;--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce
+n'est pas joyeux. C'est triste. Mais ce n'est pas l&agrave; le
+vrai malheur. Le vrai malheur, je vais vous le dire, c'est
+l'avachissement public.</p>
+
+<p>&raquo;Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui
+nous honorait tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et
+il est vrai qu'elle me sembla molle et sans &eacute;nergie. De
+son &eacute;paisseur jaillissait de temps &agrave; autre, comme
+un p&eacute;tard lanc&eacute; par un enfant, un cri d' &laquo;A
+bas Loubet! A bas les voleurs! &agrave; bas les juifs! vive
+l'arm&eacute;e!&raquo;; il s'en d&eacute;gageait une sympathie
+assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
+d'&eacute;lectricit&eacute;, rien qui annon&ccedil;&acirc;t
+l'orage. Et le citoyen Bissolo poursuivit avec une
+m&eacute;lancolie philosophique:</p>
+
+<p>&raquo;--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public.
+Nous, les r&eacute;publicains, nous les socialistes et les
+libertaires, nous en souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les
+monarchistes et les c&eacute;sariens, vous en souffrirez demain.
+Et vous saurez &agrave; votre tour qu'il n'est pas facile de
+faire boire un &acirc;ne qui n'a pas soif. On arr&ecirc;te les
+r&eacute;publicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
+des royalistes d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s, personne ne
+bougera non plus. Vous pouvez y compter, la foule ne se
+grouillera pas pour vous d&eacute;livrer, vous, monsieur Henri
+L&eacute;on, et, votre ami M. D&eacute;roul&egrave;de.</p>
+
+<p>&raquo;--Je vous avoue qu'&agrave; la lueur de ces paroles, je
+crus entrevoir la profondeur lugubre de l'avenir. Je
+r&eacute;pondis n&eacute;anmoins avec quelque ostentation:</p>
+
+<p>&raquo;--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et
+nous cette diff&eacute;rence que vous &ecirc;tes pour la foule un
+tas de vendus et de sans-patrie, et que nous, les monarchistes et
+les nationalistes, nous jouissons de l'estime publique, nous
+sommes populaires.</p>
+
+<p>&raquo;A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien
+agr&eacute;ablement et dit:</p>
+
+<p>&raquo;--La monture est l&agrave;, monseigneur; vous n'avez
+qu'&agrave; l'enfourcher. Mais quand vous serez dessus elle se
+couchera tranquillement au bord du chemin et vous fichera par
+terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je vous en avertis.
+Auquel de ses cavaliers, s'il vous pla&icirc;t, la
+popularit&eacute; n'a-t-elle pas cass&eacute; les reins? La foule
+a-t-elle jamais pu porter le moindre secours &agrave; ses idoles
+en p&eacute;ril? Vous n'&ecirc;tes pas aussi populaires que vous
+dites, messieurs les nationalistes, et votre pr&eacute;tendant
+Gamelle n'est gu&egrave;re connu du public. Mais si jamais la
+foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous
+d&eacute;couvrirez bient&ocirc;t l'&eacute;normit&eacute; de son
+impuissance et de sa l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Je ne pus me retenir de reprocher
+s&eacute;v&egrave;rement au citoyen Bissolo de calomnier la foule
+fran&ccedil;aise. Il me r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait
+sociologue, qu'il faisait du socialisme &agrave; base
+scientifique, qu'il poss&eacute;dait dans une petite bo&icirc;te
+une collection de faits exactement class&eacute;s, qui lui
+permettaient d'op&eacute;rer la r&eacute;volution
+m&eacute;thodique. Et il ajouta:</p>
+
+<p>&raquo;--C'est la science, et non le peuple, en qui est la
+souverainet&eacute;. Une b&ecirc;tise
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e par trente-six millions de bouches
+ne cesse pas d'&ecirc;tre une b&ecirc;tise. Les majorit&eacute;s
+ont montr&eacute; le plus souvent une aptitude sup&eacute;rieure
+&agrave; la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se
+multiplie avec le nombre des individus. Les foules sont toujours
+inertes. Elles n'ont un peu de force qu'au moment o&ugrave; elles
+cr&egrave;vent de faim. Je suis en &eacute;tat de vous prouver
+que le matin du 10 ao&ucirc;t 1792 le peuple de Paris
+&eacute;tait encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans
+les r&eacute;unions publiques et j'y ai attrap&eacute; pas mal de
+horions. L'&eacute;ducation du peuple est &agrave; peine
+commenc&eacute;e, voil&agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Dans la
+cervelle d'un ouvrier, &agrave; la place o&ugrave; les bourgeois
+logent leurs pr&eacute;jug&eacute;s ineptes et cruels, il y a un
+grand trou. C'est &agrave; combler. On y arrivera. Ce sera long.
+En attendant, il vaut mieux avoir la t&ecirc;te vide que pleine
+de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, tout cela
+est dans ma bo&icirc;te. Tout cela est conforme aux lois de
+l'&eacute;volution.... C'est &eacute;gal, la veulerie
+g&eacute;n&eacute;rale me d&eacute;go&ucirc;te. Et &agrave; votre
+place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
+d&eacute;fenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous,
+sont-ils assez g&eacute;latineux!</p>
+
+<p>&raquo;Il dit, allongea les bras, hurla furieusement:
+&laquo;Vive la Sociale!&raquo; plongea t&ecirc;te basse dans la
+foule &eacute;norme et disparut sous la houle.&raquo;</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long
+r&eacute;cit, demanda si le citoyen Bissolo n'&eacute;tait pas
+une simple brute.</p>
+
+<p>--C'est au contraire un homme d'esprit, r&eacute;pondit Henri
+L&eacute;on, et qu'on voudrait avoir pour voisin de campagne,
+comme disait Bismarck en parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que
+trop raison de dire qu'on ne fait pas boire un &acirc;ne qui n'a
+pas soif.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XII</p>
+
+<p>Madame de Bonmont concevait l'amour comme un ab&icirc;me
+heureux. Apr&egrave;s ce d&icirc;ner de Madrid, ennobli par la
+lecture d'une lettre royale, au retour &eacute;mu du Bois, dans
+la voiture chaude encore d'une &eacute;treinte historique, elle
+avait dit &agrave; Joseph Lacrisse: &laquo;Ce sera pour
+toujours!&raquo; et cette parole, qui semblera vaine, si l'on
+consid&egrave;re l'instabilit&eacute; des &eacute;l&eacute;ments
+qui servent de substance aux &eacute;motions amoureuses, n'en
+t&eacute;moignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un
+go&ucirc;t distingu&eacute; pour l'infini.
+&laquo;Parfaitement!&raquo; avait r&eacute;pondu Joseph
+Lacrisse.</p>
+
+<p>Deux semaines s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis
+cette nuit g&eacute;n&eacute;reuse, deux semaines durant
+lesquelles le secr&eacute;taire du Comit&eacute;
+d&eacute;partemental de la Jeunesse royaliste avait
+partag&eacute; son temps entre les soins du complot et ceux de
+son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage couvert
+d'une voilette de dentelle blanche, &eacute;tait venue, &agrave;
+l'heure dite, dans le petit premier d'une discr&egrave;te maison
+de la rue Lord-Byron; trois pi&egrave;ces qu'elle avait
+am&eacute;nag&eacute;es elle-m&ecirc;me avec toutes les
+d&eacute;licatesses du coeur et fait tendre de ce bise*
+c&eacute;leste dont s'enveloppaient nagu&egrave;re ses amours
+oubli&eacute;es avec Raoul Marcien. Elle y avait trouv&eacute;
+Joseph Lacrisse correct, fier et m&ecirc;me un peu farouche,
+charmant, jeune, mais non point tout &agrave; fait tel qu'elle
+e&ucirc;t voulu. Il &eacute;tait d'humeur sombre et semblait
+inquiet. Les sourcils fronc&eacute;s, les l&egrave;vres minces et
+serr&eacute;es, il lui e&ucirc;t rappel&eacute; Rara, si elle
+n'avait poss&eacute;d&eacute; dans sa pl&eacute;nitude le don
+d&eacute;licieux d'oublier le pass&eacute;. Elle savait que, s'il
+&eacute;tait soucieux, ce n'&eacute;tait pas sans cause. Elle
+savait qu'il conspirait et qu'il &eacute;tait charg&eacute;, pour
+sa part, de &laquo;d&eacute;cerveler&raquo; un pr&eacute;fet de
+premi&egrave;re classe et les principaux r&eacute;publicains d'un
+d&eacute;partement tr&egrave;s peupl&eacute;; qu'il risquait dans
+cette entreprise sa libert&eacute;, sa vie, pour le tr&ocirc;ne
+et l'autel. C'est parce qu'il &eacute;tait un conspirateur
+qu'elle l'avait d'abord aim&eacute;. Mais &agrave;
+pr&eacute;sent, elle l'aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; plus
+souriant et plus tendre. Il ne l'avait pas mal accueillie. Il lui
+avait dit: &laquo;Vous voir, c'est une ivresse. Depuis quinze
+jours, je marche vivant dans mon r&ecirc;ve &eacute;toil&eacute;,
+positivement.&raquo; Et il avait ajout&eacute;: &laquo;Que vous
+&ecirc;tes d&eacute;licieuse!&raquo; Mais il l'avait &agrave;
+peine regard&eacute;e. Et tout de suite il &eacute;tait
+all&eacute; &agrave; la fen&ecirc;tre. Il avait soulev&eacute; un
+petit coin de rideau, et depuis dix minutes il restait l&agrave;,
+en observation.</p>
+
+<p>Il lui dit sans se retourner:</p>
+
+<p>--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties.
+Vous ne vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous
+soyons sur le devant. Mais l'arbre m'emp&ecirc;che de voir.</p>
+
+<p>--L'acacia, soupira la baronne en d&eacute;faisant lentement
+sa voilette.</p>
+
+<p>La maison, en retrait, donnait sur une petite cour
+plant&eacute;e d'un acacia et d'une douzaine de fusains, et
+ferm&eacute;e par une grille garnie de lierre.</p>
+
+<p>--L'acacia, si vous voulez.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?</p>
+
+<p>--Un homme qui est l&agrave;, en espalier, contre le mur d'en
+face.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est que cet homme?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes
+agents. Je suis fil&eacute;. Depuis que j'habite Paris, je
+prom&egrave;ne toute la journ&eacute;e deux agents. C'est
+aga&ccedil;ant &agrave; la longue. Cette fois je croyais pourtant
+bien les avoir sem&eacute;s.</p>
+
+<p>--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?</p>
+
+<p>--A qui?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas... au gouvernement....</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit rien et demeura quelque temps encore en
+observation. Puis, s'&eacute;tant assur&eacute; que l'homme
+n'&eacute;tait pas un de ses agents, il revint &agrave; elle, un
+peu rass&eacute;r&eacute;n&eacute;.</p>
+
+<p>--Combien je vous aime! Vous &ecirc;tes plus jolie encore que
+d'habitude. Je vous assure. Vous &ecirc;tes adorable.... Mais si
+on me les avait chang&eacute;s, mes agents!... C'est Dupuy qui me
+les avait donn&eacute;s. Il y en avait un grand et un petit. Le
+grand portait des lunettes noires. Le petit avait un nez en bec
+de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient de
+c&ocirc;t&eacute;. Je les connaissais. Ils n'&eacute;taient pas
+bien &agrave; craindre. Ils &eacute;taient br&ucirc;l&eacute;s.
+Quand j'&eacute;tais &agrave; mon cercle, chacun de mes amis me
+disait en entrant: &laquo;Lacrisse, je viens de voir vos agents
+&agrave; la porte.&raquo; Je leur envoyais, &agrave; ces braves
+agents, des cigares et de la bi&egrave;re. Je me demandais, des
+fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me prot&eacute;ger. Il
+&eacute;tait brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il
+&eacute;tait tout de m&ecirc;me un patriote. Je ne le compare pas
+aux ministres actuels. Avec eux, il faut jouer serr&eacute;.
+S'ils m'avaient chang&eacute; mes agents, les
+mis&eacute;rables!</p>
+
+<p>Il retourna &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas
+remarqu&eacute; son gilet ray&eacute; de jaune. La peur
+d&eacute;forme les objets, c'est positif!... Je vous avoue que
+j'ai eu peur: vous pensez bien que c'&eacute;tait pour vous. Il
+ne faudrait pas que vous fussiez compromise &agrave; cause de
+moi. Vous si charmante, si d&eacute;licieuse!...</p>
+
+<p>Il revint &agrave; elle, la pressa dans ses bras et
+l'assaillit de caresses profondes. Bient&ocirc;t elle vit ses
+v&ecirc;tements dans un tel d&eacute;sordre, que la pudeur,
+&agrave; d&eacute;faut d'un autre sentiment, l'aurait
+oblig&eacute;e &agrave; les &ocirc;ter.</p>
+
+<p>--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.</p>
+
+<p>--Il me semble que si je ne vous aimais pas....</p>
+
+<p>--Entendez-vous ce pas lourd, r&eacute;gulier, dans la
+rue?</p>
+
+<p>--Non, mon ami.</p>
+
+<p>Et il &eacute;tait vrai que, plong&eacute;e dans un
+n&eacute;ant d&eacute;licieux, elle ne pr&ecirc;tait pas
+l'oreille aux bruits du monde ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le
+petit, l'oiseau. J'ai ce pas-l&agrave; dans l'oreille. Je le
+distinguerais entre mille.</p>
+
+<p>Et il retourna &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ces alertes l'&eacute;nervaient. Depuis l'&eacute;chec du 23
+f&eacute;vrier, il avait perdu sa belle assurance. Il
+commen&ccedil;ait &agrave; croire que ce serait long et
+difficile. Le d&eacute;couragement gagnait la plupart de ses
+associ&eacute;s. Il devenait ombrageux. Tout l'irritait.</p>
+
+<p>Elle eut le malheur de lui dire:</p>
+
+<p>--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter &agrave;
+d&icirc;ner, pour demain, chez mon fr&egrave;re Wallstein. Ce
+sera une occasion de nous voir.</p>
+
+<p>Il &eacute;clata:</p>
+
+<p>--Votre fr&egrave;re Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de
+sa race, celui-l&agrave;! Henri L&eacute;on lui a parl&eacute;
+cette semaine d'une affaire int&eacute;ressante, d'un journal de
+propagande qu'il faudrait r&eacute;pandre &agrave; profusion
+gratuitement dans les campagnes et dans les centres ouvriers. Il
+a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donn&eacute; des
+conseils, de bons conseils &agrave; L&eacute;on. Est-ce qu'il
+croit que c'est des conseils que nous lui demandons, votre
+fr&egrave;re Wallstein?</p>
+
+<p>Elisabeth &eacute;tait antis&eacute;mite. Elle sentit qu'elle
+ne pouvait sans in&eacute;l&eacute;gance d&eacute;fendre son
+fr&egrave;re Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. Elle garda le
+silence.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; jouer avec le petit revolver qu'il avait
+pos&eacute; sur la table de nuit.</p>
+
+<p>--Si l'on vient m'arr&ecirc;ter... dit-il.</p>
+
+<p>Un flot rouge de col&egrave;re lui monta au cerveau. Il
+s'&eacute;cria que les juifs, les protestants, les
+francs-ma&ccedil;ons, les libres-penseurs, les parlementaires,
+les r&eacute;publicains, les minist&eacute;riels, il voudrait les
+fesser en place publique, leur administrer des lavements de
+vitriol. Il devint &eacute;loquent, fit entendre le langage
+d&eacute;vot des <i>Croix</i>:</p>
+
+<p>--Les juifs et les francs-ma&ccedil;ons d&eacute;vorent la
+France. Ils nous ruinent et nous mangent. Mais patience! Attendez
+seulement le proc&egrave;s de Rennes, et vous verrez si nous
+n'allons pas les saigner, leur fumer les jambons, leur truffer la
+peau, leur accrocher la t&ecirc;te &agrave; la devanture des
+charcutiers!... Tout est pr&ecirc;t. Le mouvement &eacute;clatera
+simultan&eacute;ment &agrave; Rennes et &agrave; Paris. Les
+dreyfusards seront &eacute;crabouill&eacute;s sur le pav&eacute;
+des rues. Loubet sera grill&eacute; dans l'&Eacute;lys&eacute;e
+flambant. Et ce ne sera pas trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont concevait l'amour comme un ab&icirc;me
+heureux. Elle ne croyait pas que ce f&ucirc;t assez pour un jour
+d'oublier une seule fois l'univers dans cette chambre tendue de
+bleu c&eacute;leste. Elle s'effor&ccedil;a de ramener son ami
+&agrave; de plus douces pens&eacute;es. Elle lui dit:</p>
+
+<p>--Vous avez de beaux cils.</p>
+
+<p>Et elle lui donna de petits baisers sur les
+paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans
+son &acirc;me heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment,
+elle vit Joseph soucieux et qui semblait loin d'elle, bien
+qu'elle le ret&icirc;nt encore de l'un de ses beaux bras amollis
+et d&eacute;nou&eacute;s. D'une voix tendre comme un soupir, elle
+lui demanda:</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous &eacute;tions si
+heureux tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>--Certainement, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse. Mais je pense
+que j'ai trois d&eacute;p&ecirc;ches chiffr&eacute;es &agrave;
+envoyer avant la nuit. C'est compliqu&eacute; et c'est dangereux.
+Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercept&eacute;
+nos t&eacute;l&eacute;grammes du 22 f&eacute;vrier. Il y avait
+dedans de quoi nous faire coffrer tous.</p>
+
+<p>--Et il ne les avait pas intercept&eacute;s, mon ami?</p>
+
+<p>--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas
+&eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute;s. Mais j'ai des raisons
+de penser que, depuis une quinzaine de jours, le gouvernement
+nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas
+&eacute;trangl&eacute; la gueuse, je ne serai pas tranquille.</p>
+
+<p>Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses
+bras, comme une guirlande fleurie et parfum&eacute;e, fixa sur
+lui les saphirs humides de ses prunelles et lui dit avec un
+sourire de sa bouche ardente et fra&icirc;che:</p>
+
+<p>--Ne t'inqui&egrave;te plus, mon ami. Ne te tourmente plus.
+Vous r&eacute;ussirez, j'en suis s&ucirc;re. Elle est perdue leur
+R&eacute;publique. Comment veux-tu qu'elle te r&eacute;siste? On
+ne veut plus des parlementaires. On n'en veut plus, je le sais
+bien. On ne veut plus des francs ma&ccedil;ons, des libres
+penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu,
+qui n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la m&ecirc;me chose,
+n'est-ce pas, la religion et la patrie? Il y a un &eacute;lan
+admirable des &acirc;mes. Le dimanche, &agrave; la messe, les
+&eacute;glises sont pleines. Et il n'y a pas que des femmes,
+comme les r&eacute;publicains voudraient le faire croire. Il y a
+des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon
+ami, vous r&eacute;ussirez. D'abord, je ferai br&ucirc;ler des
+cierges pour vous dans la chapelle de saint Antoine.</p>
+
+<p>Lui, pensif et grave:</p>
+
+<p>--Oui, ce sera enlev&eacute; dans les premiers jours de
+septembre. L'esprit public est bon. Nous avons les voeux, les
+encouragements des populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas
+cela qui nous manque.</p>
+
+<p>Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.</p>
+
+<p>--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous
+manquer, si la campagne se prolongeait, c'est le nerf de la
+guerre, parbleu! c'est l'argent. On nous en donne. Mais il en
+faut beaucoup. Trois dames du meilleur monde nous ont
+apport&eacute; trois cent mille francs. Monseigneur a
+&eacute;t&eacute; sensible &agrave; cette
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; bien fran&ccedil;aise. N'est-ce
+pas qu'il y a dans cette offrande faite par des femmes &agrave;
+la royaut&eacute; quelque chose de charmant, d'exquis qui sent
+l'ancienne France, l'ancienne soci&eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette,
+et ne semblait pas entendre.</p>
+
+<p>Il pr&eacute;cisa sa pens&eacute;e:</p>
+
+<p>--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille
+francs, apport&eacute;s par de blanches mains. Monseigneur nous a
+dit avec une gr&acirc;ce chevaleresque: &laquo;D&eacute;pensez
+les trois cent mille francs jusqu'au dernier sol.&raquo; Si une
+belle petite main nous apportait cent mille autres francs, elle
+serait b&eacute;nie. Elle aurait contribu&eacute; &agrave; sauver
+la France. Il y a une bonne place &agrave; prendre parmi les
+amazones du ch&egrave;que, dans l'escadron des belles ligueuses.
+Je promets, sans crainte d'&ecirc;tre d&eacute;savou&eacute;, je
+promets &agrave; la quatri&egrave;me venue une lettre autographe
+du Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret &agrave;
+la Cour.</p>
+
+<p>Cependant la baronne, se sentant tap&eacute;e, en concevait
+une impression p&eacute;nible. Ce n'&eacute;tait pas la
+premi&egrave;re fois. Mais elle ne s'y accoutumait point. Et elle
+jugeait tout &agrave; fait inutile de contribuer de son argent
+&agrave; la restauration du tr&ocirc;ne. Sans doute elle aimait
+ce jeune prince si beau, tout rose avec une belle barbe de soie
+blonde. Elle souhaitait ardemment son retour, elle &eacute;tait
+impatiente de voir son entr&eacute;e dans Paris, et son sacre.
+Mais elle se disait qu'avec deux millions de revenu, il n'avait
+pas besoin qu'on lui donn&acirc;t autre chose que de l'amour, des
+voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de parler, le
+silence devenait p&eacute;nible. Elle murmura, devant la
+glace:</p>
+
+<p>--Comme je suis coiff&eacute;e, mon Dieu! Puis, ayant
+achev&eacute; sa toilette, elle tira de son petit porte-monnaie
+un tr&egrave;fle &agrave; quatre feuilles enferm&eacute; dans un
+m&eacute;daillon de verre entour&eacute; d'un cercle de vermeil.
+Elle le tendit &agrave; son ami et lui dit d'un ton
+sentimental:</p>
+
+<p>--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder
+toujours.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin
+de d&eacute;tourner sur lui les agents, s'il &eacute;tait
+fil&eacute;. Sur le palier, il murmura avec une mauvaise
+grimace:</p>
+
+<p>--Une vraie Wallstein, celle-l&agrave;! Elle a beau &ecirc;tre
+baptis&eacute;e.... La caque sent toujours le hareng.</p>
+
+<p>XIII</p>
+
+<p>Dans le ti&egrave;de et lumineux d&eacute;clin du jour, le
+jardin du Luxembourg &eacute;tait comme baign&eacute; d'une
+poussi&egrave;re d'or. M. Bergeret s'assit, entre MM. Denis et
+Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de Marguerite
+d'Angoul&ecirc;me.</p>
+
+<p>--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru
+ce matin dans le <i>Figaro</i>. Je ne vous en nommerai pas
+l'auteur. Je pense que vous le reconna&icirc;trez. Puisque le
+hasard le veut, je vous ferai volontiers cette lecture devant
+cette aimable femme qui go&ucirc;tait la bonne doctrine et
+estimait les hommes de coeur et qui, pour s'&ecirc;tre
+montr&eacute;e docte, sinc&egrave;re, tol&eacute;rante et
+pitoyable, et pour avoir tent&eacute; d'arracher les victimes aux
+bourreaux, ameuta contre elle toute la moinerie et fit aboyer
+tous les sorbonnagres. Ils dress&egrave;rent &agrave; l'insulter
+les polissons du coll&egrave;ge de Navarre et, si elle
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la soeur du roi de France, ils
+l'eussent cousue dans un sac et jet&eacute;e en Seine. Elle avait
+une &acirc;me douce, profonde et riante. Je ne sais si, vivante,
+elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit dans
+ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorn&eacute;.
+Il est certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons
+secs et sinc&egrave;res des &eacute;l&egrave;ves de Clouet, qui
+nous ont laiss&eacute; son portrait. Je croirais plut&ocirc;t que
+son sourire &eacute;tait souvent voil&eacute; de tristesse, et
+qu'un pli douloureux tirait ses l&egrave;vres quand elle a dit:
+&laquo;J'ai port&eacute; plus que mon faix de l'ennui commun
+&agrave; toute cr&eacute;ature bien n&eacute;e.&raquo; Elle ne
+fut point heureuse dans son existence priv&eacute;e et elle vit
+autour d'elle les m&eacute;chants triompher aux applaudissements
+des ignorants et des l&acirc;ches. Je crois qu'elle aurait
+&eacute;cout&eacute; avec sympathie ce que je vais lire, quand
+ses oreilles n'&eacute;taient pas de marbre.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret, ayant d&eacute;ploy&eacute; son journal, lut
+ce qui suit:</p>
+
+<p>LE BUREAU</p>
+
+<p>&laquo;Pour se reconna&icirc;tre dans toute cette affaire, il
+fallait, &agrave; l'origine, quelque application et une certaine
+m&eacute;thode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi
+voit-on que la lumi&egrave;re s'est faite d'abord chez ceux qui,
+par la qualit&eacute; de leur esprit et la nature de leurs
+travaux, &eacute;taient plus aptes que d'autres &agrave; se
+d&eacute;brouiller dans des recherches difficiles. Il ne fallut
+plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun
+suffit aujourd'hui.</p>
+
+<p>&raquo;Si la foule a longtemps r&eacute;sist&eacute; &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute; pressante, c'est ce dont il ne faut pas
+s'&eacute;tonner: on ne doit s'&eacute;tonner de rien. Il y a des
+raisons &agrave; tout. C'est &agrave; nous de les
+d&eacute;couvrir. Dans le cas pr&eacute;sent, il n'est pas besoin
+de beaucoup de r&eacute;flexion pour s'apercevoir que le public a
+&eacute;t&eacute; tromp&eacute; autant qu'on peut l'&ecirc;tre,
+et qu'on a abus&eacute; de sa cr&eacute;dulit&eacute; touchante.
+La presse a beaucoup aid&eacute; au succ&egrave;s du mensonge. Le
+gros des journaux s'&eacute;tant port&eacute; au secours des
+faussaires, les feuilles ont publi&eacute; surtout des
+pi&egrave;ces fausses ou falsifi&eacute;es, des injures et des
+mensonges. Mais il faut reconna&icirc;tre que, le plus souvent,
+c'&eacute;tait pour contenter leur public et r&eacute;pondre aux
+sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la
+r&eacute;sistance &agrave; la v&eacute;rit&eacute; vint de
+l'instinct populaire.</p>
+
+<p>&raquo;La foule, j'entends la foule des gens incapables de
+penser par eux-m&ecirc;mes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas
+comprendre. La foule se faisait de l'arm&eacute;e une id&eacute;e
+simple. Pour elle, l'arm&eacute;e c'&eacute;tait la parade, le
+d&eacute;fil&eacute;, la revue, les manoeuvres, les uniformes,
+les bottes, les &eacute;perons, les &eacute;paulettes, les
+canons, les drapeaux. C'&eacute;tait aussi la conscription avec
+les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le quartier,
+l'exercice, la chambr&eacute;e, la salle de police, la cantine.
+C'&eacute;tait encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
+luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
+frais et des batailles si propres. C'&eacute;tait enfin un
+symbole de force et de s&eacute;curit&eacute;, d'honneur et de
+gloire. Ces chefs qui d&eacute;filent &agrave; cheval,
+l'&eacute;p&eacute;e au poing, dans les &eacute;clairs de l'acier
+et les feux de l'or, au son des musiques, au bruit des tambours,
+comment croire que tant&ocirc;t, enferm&eacute;s dans une
+chambre, courb&eacute;s sur une table, t&ecirc;te &agrave;
+t&ecirc;te avec des agents br&ucirc;l&eacute;s de la
+Pr&eacute;fecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient
+la gomme ou semaient la sandaraque, effa&ccedil;ant ou mettant un
+nom sur une pi&egrave;ce, prenaient la plume pour contrefaire des
+&eacute;critures, afin de perdre un innocent; ou bien encore
+m&eacute;ditaient des travestissements burlesques pour des
+rendez-vous myst&eacute;rieux avec le tra&icirc;tre qu'il fallait
+sauver?</p>
+
+<p>&raquo;Ce qui, pour la foule, &ocirc;tait toute vraisemblance
+&agrave; ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand
+air, la route matinale, le champ de manoeuvres, le champ de
+bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un go&ucirc;t
+de renferm&eacute;; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire.
+En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour
+celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
+inf&acirc;me, toute cette chicane ignoble et
+sc&eacute;l&eacute;rate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce
+que les quatre murs de papier vert, la table de ch&ecirc;ne,
+l'encrier de porcelaine entour&eacute; d'&eacute;ponge, le
+couteau de buis, la carafe sur la chemin&eacute;e, le cartonnier,
+le rond de cuir peuvent sugg&eacute;rer d'imaginations saugrenues
+et de pens&eacute;es mauvaises &agrave; ces s&eacute;dentaires,
+&agrave; ces pauvres &laquo;assis&raquo;, qu'un po&egrave;te a
+chant&eacute;s, &agrave; des gratte-papier intrigants et
+paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans
+l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des
+autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
+louche, de faux, de perfide et de b&ecirc;te avec du papier, de
+l'encre, de la m&eacute;chancet&eacute; et de la sottise, est
+sorti d'un coin de ce b&acirc;timent sur lequel sont
+sculpt&eacute;s des troph&eacute;es d'armes et des grenades
+fumantes.</p>
+
+<p>&raquo;Les travaux qui s'accomplirent l&agrave; durant quatre
+ann&eacute;es, pour mettre &agrave; la charge d'un
+condamn&eacute; les preuves qu'on avait n&eacute;glig&eacute; de
+produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que
+tout accusait et qui s'accusait lui-m&ecirc;me, sont d'une
+monstruosit&eacute; qui passe l'esprit mod&eacute;r&eacute; d'un
+Fran&ccedil;ais et il s'en d&eacute;gage une bouffonnerie
+tragique qu'on go&ucirc;te mal dans un pays dont la
+litt&eacute;rature r&eacute;pugne &agrave; la confusion des
+genres. Il faut avoir &eacute;tudi&eacute; de pr&egrave;s les
+documents et les enqu&ecirc;tes pour admettre la
+r&eacute;alit&eacute; de ces intrigues et de ces manoeuvres
+prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je con&ccedil;ois que le
+public, distrait et mal averti, ait refus&eacute; d'y croire,
+alors m&ecirc;me qu'elles &eacute;taient divulgu&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de
+minist&egrave;re, sur trente m&egrave;tres carr&eacute;s de
+parquet cir&eacute;, quelques bureaucrates &agrave; k&eacute;pi,
+les uns paresseux et fourbes, les autres agit&eacute;s et
+turbulents, ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse,
+trahi la justice et tromp&eacute; tout un grand peuple. Mais si
+cette affaire qui fut surtout l'affaire de Mercier et des
+bureaux, a r&eacute;v&eacute;l&eacute; de vilaines moeurs, elle a
+suscit&eacute; aussi de beaux caract&egrave;res.</p>
+
+<p>&raquo;Et dans ce bureau m&ecirc;me il se trouva un homme qui
+ne ressemblait nullement &agrave; ceux-l&agrave;. Il avait
+l'esprit lucide, avec de la finesse et de l'&eacute;tendue, le
+caract&egrave;re grand, une &acirc;me patiente, largement
+humaine, d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un
+des officiers les plus intelligents de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, bien que cette singularit&eacute; des &ecirc;tres d'une
+essence trop rare p&ucirc;t lui &ecirc;tre nuisible, il avait
+&eacute;t&eacute; nomm&eacute; lieutenant-colonel le premier des
+officiers de son &acirc;ge, et tout lui pr&eacute;sageait, dans
+l'arm&eacute;e, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient
+son indulgence un peu railleuse et sa bont&eacute; solide. Ils le
+savaient dou&eacute; du sens sup&eacute;rieur de la
+beaut&eacute;, apte &agrave; sentir vivement la musique et les
+lettres, &agrave; vivre dans le monde &eacute;th&eacute;r&eacute;
+des id&eacute;es. Ainsi que tous les hommes dont la vie
+int&eacute;rieure est profonde et r&eacute;fl&eacute;chie, il
+d&eacute;veloppait dans la solitude ses facult&eacute;s
+intellectuelles et morales. Cette disposition &agrave; se replier
+sur lui-m&ecirc;me, sa simplicit&eacute; naturelle, son esprit de
+renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste
+parfois comme une gr&acirc;ce dans les &acirc;mes les mieux
+averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats
+qu'Alfred de Vigny avait vus ou devin&eacute;s, calmes
+h&eacute;ros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles
+soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
+l'accomplissement du devoir r&eacute;gulier est la po&eacute;sie
+famili&egrave;re de la vie.</p>
+
+<p>&raquo;Cet officier, ayant &eacute;t&eacute; appel&eacute; au
+deuxi&egrave;me bureau, y d&eacute;couvrit un jour que Dreyfus
+avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute; pour le crime
+d'Esterhazy. Il en avertit ses chefs. Ils essay&egrave;rent,
+d'abord par douceur, puis par menaces, de l'arr&ecirc;ter dans
+des recherches qui, en d&eacute;couvrant l'innocence de Dreyfus,
+d&eacute;couvriraient leurs erreurs et leurs crimes. Il sentit
+qu'il se perdait en pers&eacute;v&eacute;rant. Il
+pers&eacute;v&eacute;ra. Il poursuivit avec une r&eacute;flexion
+calme, lente et s&ucirc;re, d'un tranquille courage, son oeuvre
+de justice. On l'&eacute;carta. On l'envoya &agrave; Gab&egrave;s
+et jusque sur la fronti&egrave;re tripolitaine, sous quelque
+mauvais pr&eacute;texte, sans autre raison que de le faire
+assassiner par des brigands arabes.</p>
+
+<p>&raquo;N'ayant pu le tuer, on essaya de le d&eacute;shonorer,
+on tenta de le perdre sous l'abondance des calomnies. Par des
+promesses perfides, on crut l'emp&ecirc;cher de parler au
+proc&egrave;s Zola. Il parla. Il parla avec la
+tranquillit&eacute; du juste, dans la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une &acirc;me sans crainte et
+sans d&eacute;sirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le
+ton d'un homme qui fait son devoir ce jour-l&agrave; comme les
+autres jours, sans songer un moment qu'il y a, cette fois, un
+singulier courage &agrave; le faire. Ni les menaces ni les
+pers&eacute;cutions ne le firent h&eacute;siter une minute.</p>
+
+<p>&raquo;Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa
+tache, pour &eacute;tablir l'innocence d'un juif et le crime d'un
+chr&eacute;tien, il avait d&ucirc; surmonter des
+pr&eacute;jug&eacute;s cl&eacute;ricaux, vaincre des passions
+antis&eacute;mites enracin&eacute;s dans son coeur d&egrave;s son
+jeune &acirc;ge, tandis qu'il grandissait sur cette terre
+d'Alsace et de France qui le donna &agrave; l'arm&eacute;e et
+&agrave; la patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est
+rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de
+ses pens&eacute;es ne fut d'un sectaire, que sa haute
+intelligence l'&eacute;l&egrave;ve au dessus des haines et des
+partialit&eacute;s, et qu'enfin c'est un esprit libre.</p>
+
+<p>&raquo;Cette libert&eacute; int&eacute;rieure, la plus
+pr&eacute;cieuse de toutes, ses pers&eacute;cuteurs ne purent la
+lui &ocirc;ter. Dans la prison o&ugrave; ils renferm&egrave;rent
+et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le
+socle de sa statue, il &eacute;tait libre, plus libre qu'eux. Ses
+lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses
+lettres pleines d'id&eacute;es hautes et sereines attestaient (je
+le sais) la libert&eacute; de son esprit. C'est eux, ses
+pers&eacute;cuteurs et ses calomniateurs, qui &eacute;taient
+prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes.
+Des t&eacute;moins l'ont vu paisible, souriant, indulgent,
+derri&egrave;re les barri&egrave;res et les grilles. Alors que se
+faisait ce grand mouvement d'esprits, que s'organisaient ces
+r&eacute;unions publiques qui r&eacute;unissaient par milliers
+des savants, des &eacute;tudiants et des ouvriers, que des
+feuilles de p&eacute;titions se couvraient de signatures pour
+demander, pour exiger la fin d'un emprisonnement scandaleux, il
+dit &agrave; Louis Havet, qui &eacute;tait venu le voir dans sa
+prison: &laquo;Je suis plus tranquille que vous.&raquo; Je crois
+pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
+de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si
+monstrueuse, de cette &eacute;pid&eacute;mie de crime et de
+folie, des fureurs ex&eacute;crables de ces hommes qui trompaient
+la foule, des fureurs pardonnables de la foule ignorante. Il a
+vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
+simplicit&eacute; le fagot pour le supplice de l'innocent. Et
+comment n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il
+ne croyait dans sa philosophie, moins courageux ou moins
+intelligents, &agrave; l'essai que ne pensent les psychologues
+dans leur cabinet de travail? Je crois qu'il a souffert au dedans
+de lui-m&ecirc;me, dans le secret de son &acirc;me silencieuse et
+comme voil&eacute;e du manteau sto&iuml;que. Mais j'aurais honte
+de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de piti&eacute;
+humaine arriv&acirc;t jusqu'&agrave; ses oreilles et
+offens&acirc;t la juste fiert&eacute; de son coeur. Loin de le
+plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au jour
+soudain de l'&eacute;preuve il se trouva pr&ecirc;t et n'eut
+point de faiblesse, heureux parce que des circonstances
+inattendues lui ont permis de donner la mesure de sa grande
+&acirc;me, heureux parce qu'il se montra honn&ecirc;te homme avec
+h&eacute;ro&iuml;sme et simplicit&eacute;, heureux parce qu'il
+est un exemple aux soldats et aux citoyens. La piti&eacute;, il
+faut la garder &agrave; ceux qui ont failli. Au colonel Picquart
+on ne doit donner que de l'admiration.&raquo;</p>
+
+<p>M. Bergeret, ayant achev&eacute; sa lecture, plia son journal.
+La statue de Marguerite de Navarre &eacute;tait toute rose. Au
+couchant, le ciel, dur et splendide, se rev&ecirc;tait, comme
+d'une armure, d'un r&eacute;seau de nuages pareils &agrave; des
+lames de cuivre rouge.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XIV</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, M. Bergeret re&ccedil;ut, dans son cabinet,
+la visite de son coll&egrave;gue Jumage.</p>
+
+<p>Alphonse Jumage et Lucien Bergeret &eacute;taient n&eacute;s
+le m&ecirc;me jour, &agrave; la m&ecirc;me heure, de deux
+m&egrave;res amies, pour qui ce fut, par la suite, un
+in&eacute;puisable sujet de conversations. Ils avaient grandi
+ensemble. Lucien ne s'inqui&eacute;tait en aucune mani&egrave;re
+d'&ecirc;tre entr&eacute; dans la vie au m&ecirc;me moment que
+son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
+contention. Il accoutuma son esprit &agrave; comparer, dans leur
+cours, ces deux existences simultan&eacute;ment
+commenc&eacute;es, et il se persuada peu &agrave; peu qu'il
+&eacute;tait juste, &eacute;quitable et salutaire, que les
+progr&egrave;s de l'une et de l'autre fussent &eacute;gaux.</p>
+
+<p>Il observait d'un oeil int&eacute;ress&eacute; ces
+carri&egrave;res jumelles qui se poursuivaient toutes deux dans
+renseignement et, mesurant sa propre fortune &agrave; une autre,
+il se procurait de constants et vains soucis, qui troublaient la
+limpidit&eacute; naturelle de son &acirc;me. Et que M. Bergeret
+f&ucirc;t professeur de facult&eacute; quand il &eacute;tait
+lui-m&ecirc;me professeur de grammaire dans un lyc&eacute;e
+suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme &agrave;
+l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprim&eacute; dans
+son coeur. Il &eacute;tait trop honn&ecirc;te homme pour en faire
+un grief &agrave; son ami. Mais quand celui-ci fut charg&eacute;
+d'un cours &agrave; la Sorbonne, Jumage en souffrit par
+sympathie.</p>
+
+<p>Un effet assez &eacute;trange de cette &eacute;tude
+compar&eacute;e de deux existences fut que Jumage s'habitua
+&agrave; penser et &agrave; agir en toute occasion au rebours de
+Bergeret; non qu'il n'e&ucirc;t point l'esprit sinc&egrave;re et
+probe, mais parce qu'il ne pouvait se d&eacute;fendre de
+soup&ccedil;onner quelque malignit&eacute; dans des succ&egrave;s
+de carri&egrave;re plus grands et meilleurs que les siens, par
+cons&eacute;quent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de
+raisons honorables qu'il s'&eacute;tait donn&eacute;es et pour
+celle qu'il avait d'&ecirc;tre le contradicteur, d'&ecirc;tre
+l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les nationalistes,
+quand il vit que le professeur de facult&eacute; avait pris le
+parti de la r&eacute;vision. Il se fit inscrire &agrave; la ligue
+de l'<i>Agitation fran&ccedil;aise</i>, et m&ecirc;me il y
+pronon&ccedil;a des discours. Il se mettait pareillement en
+opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
+syst&egrave;mes de chauffage &eacute;conomique et dans les
+r&egrave;gles de la grammaire latine. Et comme enfin M. Bergeret
+n'avait pas toujours tort, Jumage n'avait pas toujours
+raison.</p>
+
+<p>Cette contrari&eacute;t&eacute;, qui avait pris avec les
+ann&eacute;es l'exactitude d'un syst&egrave;me raisonn&eacute;,
+n'alt&eacute;ra point une amiti&eacute; form&eacute;e d&egrave;s
+l'enfance. Jumage s'int&eacute;ressait vraiment &agrave; Bergeret
+dans les disgr&acirc;ces que celui-ci essuyait au cours parfois
+tourment&eacute; de sa vie. Il allait le voir &agrave; chaque
+malheur qu'il apprenait. C'&eacute;tait l'ami des mauvais
+jours.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, il s'approcha de son vieux camarade avec
+cette mine brouill&eacute;e et trouble, ce visage
+couperos&eacute; de joie et de tristesse, que Lucien
+connaissait.</p>
+
+<p>--Tu vas bien, Lucien? Je ne te d&eacute;range pas?</p>
+
+<p>--Non. Je lisais dans les <i>Mille et une Nuits</i>,
+nouvellement traduites par le docteur Mardrus, l'histoire du
+portefaix avec les jeunes filles. Cette version est
+litt&eacute;rale, et c'est tout autre chose que les <i>Mille et
+une Nuits</i> de notre vieux Galland.</p>
+
+<p>--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais &ccedil;a
+n'a aucune importance... Alors tu lisais les <i>Mille et une
+Nuits</i>?...</p>
+
+<p>--Je les lisais, r&eacute;pondit M. Bergeret. Je les lisais
+pour la premi&egrave;re fois. Car l'honn&ecirc;te Galland n'en
+donne pas l'id&eacute;e. C'est un excellent conteur, qui a
+soigneusement corrig&eacute; les moeurs arabes. Sa
+Sh&eacute;h&eacute;razade, comme l'Esther de Coypel, a bien son
+prix. Mais nous avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.</p>
+
+<p>--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le
+r&eacute;p&egrave;te, c'est sans importance.</p>
+
+<p>Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit
+lentement la main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche,
+M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu
+tremblante, le papier sur la table.</p>
+
+<p>--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai
+pens&eacute; qu'il valait mieux.... Peut-&ecirc;tre est-il bon
+que tu saches.... Tu as des ennemis, beaucoup d'ennemis....</p>
+
+<p>--Flatteur! dit M. Bergeret.</p>
+
+<p>Et prenant le journal, il lut ces lignes marqu&eacute;es au
+crayon bleu:</p>
+
+<p>Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui
+croupissait en province, vient d'&ecirc;tre charg&eacute; de
+cours &agrave; la Sorbonne. Les &eacute;tudiants de la
+Facult&eacute; des lettres protestent &eacute;nergiquement contre
+la nomination de ce protestant antifran&ccedil;ais. Et nous ne
+sommes pas surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont
+d&eacute;cid&eacute; d'accueillir comme il le m&eacute;rite, par
+des hu&eacute;es, ce sale juif allemand, que le ministre de la
+trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme
+professeur.</p>
+
+<p>Et quand M. Bergeret eut achev&eacute; sa lecture:</p>
+
+<p>--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut
+pas la peine. C'est si peu de chose!</p>
+
+<p>--C'est peu, j'en conviens, r&eacute;pondit M. Bergeret.
+Encore faut-il me laisser ce peu comme un t&eacute;moignage
+obscur et faible, mais honorable et v&eacute;ritable de ce que
+j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas beaucoup fait.
+Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut
+suspendu pour avoir parl&eacute; de la justice sur une tombe. M.
+Bourgeois &eacute;tait alors grand ma&icirc;tre de
+l'Universit&eacute;. Et nous avons connu des jours plus mauvais
+que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermet&eacute;
+g&eacute;n&eacute;reuse de mes chefs, j'&eacute;tais
+chass&eacute; de l'Universit&eacute; par un ministre priv&eacute;
+de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer
+maintenant et r&eacute;clamer le loyer de mes actes. Or, quelle
+r&eacute;compense puis-je attendre plus digne, plus belle en son
+&acirc;pret&eacute;, plus haute que l'injure des ennemis de la
+justice? J'eusse souhait&eacute; que l'&eacute;crivain qui,
+malgr&eacute; lui, me rend t&eacute;moignage, s&ucirc;t exprimer
+sa pens&eacute;e dans une forme plus m&eacute;morable. Mais
+c'&eacute;tait trop demander.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, M. Bergeret plongea la lame de son
+couteau d'ivoire dans les pages des nouvelles <i>Mille et une
+Nuits</i>. Il aimait &agrave; couper les feuillets des livres.
+C'&eacute;tait un sage qui se faisait des volupt&eacute;s
+appropri&eacute;es &agrave; son &eacute;tat. L'aust&egrave;re
+Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la
+manche:</p>
+
+<p>--&Eacute;coute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes
+id&eacute;es sur l'Affaire. J'ai bl&acirc;m&eacute; ta conduite.
+Je la bl&acirc;me encore. Je crains qu'elle n'ait les plus
+f&acirc;cheuses cons&eacute;quences pour ton avenir. Les vrais
+Fran&ccedil;ais ne te pardonneront jamais. Mais je tiens &agrave;
+d&eacute;clarer que je r&eacute;prouve &eacute;nergiquement les
+proc&eacute;d&eacute;s de pol&eacute;mique dont certains journaux
+usent &agrave; ton &eacute;gard. Je les condamne. Tu n'en doutes
+pas?</p>
+
+<p>--Je n'en doute pas.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un moment de silence, Jumage reprit:</p>
+
+<p>--Remarque, Lucien, que tu es diffam&eacute; en raison de tes
+fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais
+je ne te le conseille pas. Il serait acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>--Cela est &agrave; pr&eacute;voir, dit M. Bergeret, &agrave;
+moins que je ne p&eacute;n&egrave;tre dans la salle des assises
+en chapeau &agrave; plumes, une &eacute;p&eacute;e au
+c&ocirc;t&eacute;, des &eacute;perons &agrave; mes bottes, et
+tra&icirc;nant derri&egrave;re moi vingt mille camelots &agrave;
+mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
+jur&eacute;s. Quand on leur soumit cette lettre mesur&eacute;e
+que Zola &eacute;crivit &agrave; un Pr&eacute;sident de la
+R&eacute;publique mal pr&eacute;par&eacute; &agrave; la lire, si
+les jur&eacute;s de la Seine en condamn&egrave;rent l'auteur,
+c'est qu'ils d&eacute;lib&eacute;raient sous des cris inhumains,
+sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de
+ferrailles, au milieu de tous les fant&ocirc;mes de Terreur et du
+mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est
+donc tr&egrave;s probable que mon diffamateur serait
+acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
+comptes-tu faire?</p>
+
+<p>--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant &agrave; me
+louer des injures de la presse que de ses &eacute;loges. La
+v&eacute;rit&eacute; a &eacute;t&eacute; servie dans les journaux
+par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
+poign&eacute;e d'hommes d&eacute;nonc&egrave;rent pour l'honneur
+de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils
+furent trait&eacute;s en ennemis par le gouvernement et par
+l'opinion. Ils parl&egrave;rent cependant. Et, par la parole ils
+furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre
+eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
+v&eacute;rit&eacute; malgr&eacute; elles, et en publiant des
+pi&egrave;ces fausses....</p>
+
+<p>--Il n'y a pas eu autant de pi&egrave;ces fausses que tu
+crois, Lucien.</p>
+
+<p>--... permirent d'en &eacute;tablir la fausset&eacute;.
+L'erreur &eacute;parse ne put rejoindre ses tron&ccedil;ons
+dispers&eacute;s. Finalement il ne subsista que ce qui avait de
+la suite et de la continuit&eacute;. La v&eacute;rit&eacute;
+poss&egrave;de une force d'encha&icirc;nement que l'erreur n'a
+pas. Elle forma, devant l'injure et la haine impuissantes, une
+cha&icirc;ne que rien ne peut plus rompre. C'est &agrave; la
+libert&eacute;, &agrave; la licence de la presse que nous devons
+le triomphe de notre cause.</p>
+
+<p>--Mais, vous n'&ecirc;tes pas triomphants, s'&eacute;cria
+Jumage, et nous ne sommes pas vaincus! C'est tout le contraire.
+L'opinion du pays est d&eacute;clar&eacute;e contre vous. Toi et
+tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous &ecirc;tes
+ex&eacute;cr&eacute;s, honnis et conspu&eacute;s unanimement.
+Nous vaincus? tu plaisantes. Tout le pays est avec nous.</p>
+
+<p>--Aussi &ecirc;tes-vous vaincus par le dedans. Si je
+m'arr&ecirc;tais aux apparences, je pourrais vous croire
+victorieux et d&eacute;sesp&eacute;rer de la justice. Il y a des
+criminels impunis; la forfaiture et le faux t&eacute;moignage
+sont publiquement approuv&eacute;s comme des actes louables. Je
+n'esp&egrave;re pas que les adversaires de la
+v&eacute;rit&eacute; avouent qu'ils se sont tromp&eacute;s. Un
+tel effort n'est possible qu'aux plus grandes &acirc;mes.</p>
+
+<p>&raquo;Il y a peu de changement dans l'&eacute;tat des
+esprits. L'ignorance publique a &eacute;t&eacute; &agrave; peine
+entam&eacute;e. Il ne s'est pas produit de ces brusques
+revirements des foules, qui &eacute;tonnent. Rien n'est survenu
+de sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps
+o&ugrave; un Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique abaissait
+au niveau de son &acirc;me la justice, l'honneur de la patrie,
+les alliances de la R&eacute;publique, o&ugrave; la puissance des
+ministres r&eacute;sultait de leur entente avec les ennemis des
+institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalit&eacute;
+et d'hypocrisie o&ugrave; le m&eacute;pris de l'intelligence et
+la haine de la justice &eacute;taient &agrave; la fois une
+opinion populaire et une doctrine d'Etat, o&ugrave; les pouvoirs
+publics prot&eacute;geaient les porteurs de matraque, o&ugrave;
+c'&eacute;tait un d&eacute;lit de crier &laquo;Vive la
+R&eacute;publique!&raquo; Ces temps sont d&eacute;j&agrave; loin
+de nous, comme descendus dans un pass&eacute; profond,
+plong&eacute;s dans l'ombre des &acirc;ges barbares.</p>
+
+<p>&raquo;Ils peuvent revenir; nous n'en sommes
+s&eacute;par&eacute;s encore par rien de solide, ni m&ecirc;me
+rien d'apparent et de distinct. Ils se sont &eacute;vanouis comme
+les nuages de l'erreur qui les avait form&eacute;s. Le moindre
+souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout
+conspirerait &agrave; vous fortifier, vous n'en &ecirc;tes pas
+moins irr&eacute;m&eacute;diablement perdus. Vous &ecirc;tes
+vaincus par le dedans, et c'est la d&eacute;faite
+irr&eacute;parable. Quand on est vaincu du dehors, on peut
+continuer la r&eacute;sistance et esp&eacute;rer une revanche.
+Votre ruine est en vous. Les cons&eacute;quences
+n&eacute;cessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent
+malgr&eacute; vous et vous voyez avec &eacute;tonnement votre
+perte commenc&eacute;e. Injustes et violents, vous &ecirc;tes
+d&eacute;truits par votre injustice et votre violence. Et voici
+que le parti &eacute;norme de l'iniquit&eacute; demeur&eacute;
+intact, respect&eacute;, redout&eacute;, tombe et
+s'&eacute;croule de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&raquo;Qu'importe, d&egrave;s lors, que les sanctions
+l&eacute;gales tardent ou manquent! La seule justice naturelle et
+v&eacute;ritable est dans les cons&eacute;quences m&ecirc;mes de
+l'acte, non dans des formules ext&eacute;rieures, souvent
+&eacute;troites, parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de
+grands coupables &eacute;chappent &agrave; la loi et gardent de
+m&eacute;prisables honneurs? Cela n'importe pas plus, dans notre
+&eacute;tat social, qu'il n'importait, dans la jeunesse de la
+terre, quand d&eacute;j&agrave; les grands sauriens des
+oc&eacute;ans primitifs disparaissaient devant des animaux d'une
+forme plus belle et d'un instinct plus heureux, qu'il
+rest&acirc;t encore, &eacute;chou&eacute;s sur le limon des
+plages, quelques monstrueux survivants d'une race
+condamn&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
+Luxembourg, le jeune M. Goubin.</p>
+
+<p>--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la
+peine. Je l'ai trouv&eacute; tr&egrave;s accabl&eacute;,
+tr&egrave;s abattu. L'Affaire l'a &eacute;cras&eacute;.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XV</p>
+
+<p>Henri de Br&eacute;c&eacute;, Joseph Lacrisse et Henri
+L&eacute;on &eacute;taient r&eacute;unis au si&egrave;ge du
+Comit&eacute; ex&eacute;cutif, rue de Berri. Ils
+exp&eacute;di&egrave;rent les affaires courantes. Puis, Joseph
+Lacrisse, s'adressant &agrave; Henri de Br&eacute;c&eacute;:</p>
+
+<p>--Mon cher pr&eacute;sident, je vais vous demander une
+pr&eacute;fecture pour un bon royaliste. Vous ne me la refuserez
+pas, j'en suis s&ucirc;r, quand je vous aurai expos&eacute; les
+titres de mon candidat. Son p&egrave;re, Ferdinand Dellion,
+ma&icirc;tre de forges &agrave; Valcombe, m&eacute;rite &agrave;
+tous &eacute;gards la bienveillance du Roi. C'est un patron
+soucieux du bien-&ecirc;tre physique et moral de ses ouvriers. Il
+leur distribue des m&eacute;dicaments, et veille &agrave; ce
+qu'ils aillent le dimanche &agrave; la messe, &agrave; ce qu'ils
+envoient leurs enfants aux &eacute;coles congr&eacute;ganistes,
+&agrave; ce qu'ils votent bien et &agrave; ce qu'ils ne se
+syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le
+d&eacute;put&eacute; Cottard et mal soutenu par le
+sous-pr&eacute;fet de Valcombe. Son fils Gustave est un des
+membres les plus actifs et les plus intelligents de mon
+Comit&eacute; d&eacute;partemental. Il a men&eacute; avec
+&eacute;nergie la campagne antis&eacute;mite dans notre ville et
+il s'est fait arr&ecirc;ter en manifestant, &agrave; Auteuil,
+contre Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher pr&eacute;sident,
+une pr&eacute;fecture &agrave; Gustave Dellion.</p>
+
+<p>--Une pr&eacute;fecture!... murmura Br&eacute;c&eacute; en
+feuilletant le registre des fonctionnaires. Une
+pr&eacute;fecture.... Nous n'avons plus que Gu&eacute;ret et
+Draguignan. Voulez-vous Gu&eacute;ret?</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse sourit &agrave; peine et dit:</p>
+
+<p>--Mon cher pr&eacute;sident, Gustave Dellion est mon
+collaborateur. Il proc&eacute;dera sous mes ordres, au jour
+fix&eacute;, &agrave; la suppression violente du pr&eacute;fet
+Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le
+rempla&ccedil;&acirc;t.</p>
+
+<p>Henri de Br&eacute;c&eacute;, le regard fix&eacute; sur son
+registre, r&eacute;pondit que c'&eacute;tait impossible. Le
+successeur de Worms-Clavelin &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+nomm&eacute;. Monseigneur avait d&eacute;sign&eacute; Jacques de
+Cadde, un des premiers souscripteurs des listes Henry.</p>
+
+<p>Lacrisse objecta que Jacques de Cadde &eacute;tait
+&eacute;tranger au d&eacute;partement; Henri de
+Br&eacute;c&eacute; d&eacute;clara qu'on ne discutait pas un
+ordre du Roi, et la dispute devenait assez vive quand Henri
+L&eacute;on, &agrave; cheval sur sa chaise, &eacute;tendit le
+bras et dit d'un ton tranchant:</p>
+
+<p>--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde
+ni Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.</p>
+
+<p>Lacrisse et Br&eacute;c&eacute; se
+r&eacute;cri&egrave;rent.</p>
+
+<p>--Ce sera Worms-Clavelin, reprit L&eacute;on, Worms-Clavelin,
+qui n'attendra pas votre venue pour arborer sur le toit de la
+pr&eacute;fecture le drapeau fleurdelis&eacute;, et que le
+ministre de l'Int&eacute;rieur, nomm&eacute; par le Roi, aura
+maintenu, par t&eacute;l&eacute;phone, &agrave; la t&ecirc;te de
+l'administration d&eacute;partementale.</p>
+
+<p>--Worms-Clavelin pr&eacute;fet de la monarchie! je ne vois pas
+cela, dit d&eacute;daigneusement Br&eacute;c&eacute;.</p>
+
+<p>--Ce serait choquant, en effet, r&eacute;pliqua Henri
+L&eacute;on; mais si c'est le chevalier de Clavelin qui est
+nomm&eacute; pr&eacute;fet, il n'y a plus rien &agrave; dire. Ne
+nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas &agrave; nous que le
+Roi donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier
+devoir d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqu&eacute;. Je le dis
+&agrave; la louange de la Maison de France.</p>
+
+<p>&raquo;Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement
+avec l'oeillet blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il
+prendra ses ministres au Jockey et &agrave; Puteaux, et que
+Christiani sera nomm&eacute; grand ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies?</p>
+
+<p>Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc
+seront laiss&eacute;s &agrave; terre, dans l'ombre o&ugrave; se
+pla&icirc;t la violette. Christiani sera mis en libert&eacute;,
+rien de plus. Il sera mal vu pour avoir d&eacute;fonc&eacute; le
+chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous
+&agrave; pr&eacute;sent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons
+remplac&eacute;, sera un pr&eacute;d&eacute;cesseur. Le Roi ira
+s'asseoir dans son fauteuil aux courses d'Auteuil, et il estimera
+alors que Christiani a cr&eacute;&eacute; un f&acirc;cheux
+pr&eacute;c&eacute;dent, et il lui en saura mauvais gr&eacute;.
+Nous-m&ecirc;mes, qui conspirons aujourd'hui, nous serons
+suspects. On n'aime pas les conspirateurs dans les Cours. Ce que
+je vous en dis est pour vous &eacute;viter les d&eacute;ceptions
+am&egrave;res. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
+Pour moi, si mes services sont oubli&eacute;s et
+m&eacute;pris&eacute;s, je ne m'en plaindrai pas. La politique
+n'est pas une affaire de sentiment. Et je sais trop &agrave; quoi
+Sa Majest&eacute; sera oblig&eacute;e, quand nous l'aurons fait
+remonter sur le tr&ocirc;ne de ses p&egrave;res. Avant de
+r&eacute;compenser les d&eacute;vouements gratuits, un bon roi
+paye les services qu'on lui vend. N'en doutez point. Les plus
+grands honneurs et les emplois les plus fructueux seront pour les
+r&eacute;publicains. Les ralli&eacute;s fourniront &agrave; eux
+seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant
+nous &agrave; la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux
+chouan ralli&eacute; &agrave; la r&eacute;publique de
+M&eacute;line, explique sa situation avec lucidit&eacute; quand
+il nous dit: &laquo;Vous me faites perdre un si&egrave;ge au
+S&eacute;nat. Vous me devez un si&egrave;ge &agrave; la
+pairie.&raquo; Il l'aura. Et apr&egrave;s tout il le
+m&eacute;rite. Mais la part des ralli&eacute;s sera petite
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle des r&eacute;publicains
+fid&egrave;les qui n'auront trahi qu'&agrave; la minute
+supr&ecirc;me. C'est &agrave; ceux-l&agrave; qu'iront les
+portefeuilles et les habits brod&eacute;s, et les titres et les
+dotations. Nos premiers ministres et la moiti&eacute; des pairs
+de France, savez-vous o&ugrave; ils sont pour le moment? Ne les
+cherchez ni dans nos Comit&eacute;s, o&ugrave; nous risquons
+&agrave; toute heure de nous faire arr&ecirc;ter comme des
+filous, ni &agrave; la Cour errante de notre jeune et beau prince
+cruellement exil&eacute;. Vous les trouverez dans les
+antichambres des ministres radicaux et dans les salons de
+l'&Eacute;lys&eacute;e et &agrave; tous les guichets o&ugrave; la
+R&eacute;publique paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler de
+Talleyrand et de Fouch&eacute;? Vous n'avez donc jamais lu
+l'histoire, pas m&ecirc;me dans les livres de M. Imbert de
+Saint-Amand?... Ce n'est pas un &eacute;migr&eacute;, c'est un
+r&eacute;gicide que Louis XVIII a nomm&eacute; ministre de la
+police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin
+que Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire
+d&eacute;nu&eacute; d'intelligence. Ce ne serait pas respectueux
+et ce serait peut-&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re. Quand il sera
+roi, il se rendra compte des n&eacute;cessit&eacute;s de la
+situation. Tous les chefs du parti r&eacute;publicain qui ne
+seront point occis, exil&eacute;s, d&eacute;port&eacute;s ou
+incorruptibles, il faudra les r&eacute;compenser. Sans quoi, ce
+parti se reformera contre lui, vaste et puissant. Et
+M&eacute;line lui-m&ecirc;me deviendra un adversaire
+farouche.</p>
+
+<p>&raquo;Et puisque j'ai nomm&eacute; M&eacute;line, dites
+vous-m&ecirc;me, Br&eacute;c&eacute;, ce qui serait le plus
+avantageux &agrave; la royaut&eacute;, ou que le duc votre
+p&egrave;re pr&eacute;sid&acirc;t la pairie ou que ce f&ucirc;t
+M&eacute;line, duc de Remiremont, prince des Vosges, grand-croix
+de la L&eacute;gion d'honneur et du M&eacute;rite agricole,
+chevalier du Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas
+d'h&eacute;sitation possible: le duc M&eacute;line assurerait
+plus de partisans &agrave; la couronne que le duc de
+Br&eacute;c&eacute;. Faut-il donc vous apprendre l'<i>a b c</i>
+des restaurations?</p>
+
+<p>&raquo;Nous n'aurons que les titres et les places dont les
+r&eacute;publicains ne voudront pas. On comptera sur notre
+d&eacute;vouement gratuit. On ne craindra pas de nous
+m&eacute;contenter, dans l'assurance que nous serons des
+m&eacute;contents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous
+puissions faire de l'opposition.</p>
+
+<p>&raquo;Eh bien! on se trompera. Nous serons oblig&eacute;s
+d'en faire, et nous en ferons. Ce sera profitable et ce ne sera
+pas difficile. Sans doute nous ne nous allierons pas aux
+r&eacute;publicains: ce serait un manque de go&ucirc;t, et le
+loyalisme nous le d&eacute;fend. Nous ne pourrons pas &ecirc;tre
+moins royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'&ecirc;tre
+plus. Monseigneur le duc d'Orl&eacute;ans n'est pas
+d&eacute;mocrate, c'est une justice &agrave; lui rendre. Il ne
+s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
+R&eacute;volution. Mais enfin, il a beau d&icirc;ner en culotte
+avec un gilet breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura
+des ministres lib&eacute;raux, il sera lib&eacute;ral. Rien ne
+nous emp&ecirc;che alors d'&ecirc;tre des ultras. Nous tirerons
+&agrave; droite, pendant que les r&eacute;publicains tireront
+&agrave; gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera
+favorablement. Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les
+ultras qui sauveront la monarchie? Nous avons d&eacute;j&agrave;
+une arm&eacute;e introuvable. L'arm&eacute;e est aujourd'hui plus
+religieuse que le clerg&eacute;. Nous avons une bourgeoisie
+introuvable, une bourgeoisie antis&eacute;mite qui pense comme on
+pensait au moyen &acirc;ge. Louis XVIII n'en avait pas tant.
+Qu'on me donne le portefeuille de l'int&eacute;rieur, et, avec
+ces excellents &eacute;l&eacute;ments, je me charge de faire
+durer la monarchie absolue une dizaine d'ann&eacute;es.
+Apr&egrave;s quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli
+bail.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, Henri L&eacute;on alluma un cigare.
+Joseph Lacrisse, qui suivait son id&eacute;e, pria Henri de
+Br&eacute;c&eacute; de voir s'il ne restait pas une bonne
+pr&eacute;fecture. Mais le pr&eacute;sident r&eacute;p&eacute;ta
+qu'il n'avait plus que Gu&eacute;ret et Draguignan.</p>
+
+<p>--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
+soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre
+que c'est le pied &agrave; l'&eacute;trier.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XVI</p>
+
+<p>La baronne de Bonmont avait invit&eacute; tous les
+ch&acirc;telains titr&eacute;s et tous les ch&acirc;telains
+industriels et financiers de la r&eacute;gion &agrave; une
+f&ecirc;te de charit&eacute; qu'elle devait donner le 29 du mois
+dans cet illustre ch&acirc;teau de Montil, que Bernard de Paves,
+grand ma&icirc;tre de l'artillerie sous Louis XII, avait fait
+construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles, sa
+quatri&egrave;me femme, et que le baron Jules avait achet&eacute;
+apr&egrave;s l'emprunt fran&ccedil;ais de 1871. Elle avait eu la
+d&eacute;licatesse de n'envoyer aucune invitation aux
+ch&acirc;teaux juifs, bien qu'elle y e&ucirc;t des amis et des
+parents. Baptis&eacute;e apr&egrave;s la mort de son mari et
+naturalis&eacute;e depuis cinq ans d&eacute;j&agrave;, elle
+&eacute;tait toute d&eacute;vou&eacute;e &agrave; la religion et
+&agrave; la patrie. Ainsi que son fr&egrave;re Wallstein, de
+Vienne, elle se distinguait honorablement de ses anciens
+coreligionnaires par un antis&eacute;mitisme sinc&egrave;re.
+Cependant elle n'&eacute;tait point ambitieuse, et son
+inclination naturelle la portait aux joies intimes. Elle se
+serait content&eacute;e d'un &eacute;tat modeste dans la noblesse
+chr&eacute;tienne, si son fils ne l'avait oblig&eacute;e &agrave;
+para&icirc;tre. C'est le petit baron Ernest qui l'avait
+pouss&eacute;e chez les Br&eacute;c&eacute;. C'est lui qui avait
+mis tout l'armorial de la province sur la liste des
+invit&eacute;s &agrave; la f&ecirc;te qu'on pr&eacute;parait.
+C'est lui qui avait amen&eacute; &agrave; Montil, jouer la
+com&eacute;die, la petite duchesse de Mausac, qui se disait
+d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des
+&eacute;cuy&egrave;res et boire avec des cochers.</p>
+
+<p>Le programme de la f&ecirc;te comportait une
+repr&eacute;sentation de <i>Joconde</i> par des acteurs mondains,
+une kermesse dans le parc, une f&ecirc;te v&eacute;nitienne sur
+l'&eacute;tang, des illuminations.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; le 17. Les
+pr&eacute;paratifs se faisaient avec une grande h&acirc;te, dans
+une extr&ecirc;me confusion. La petite troupe
+r&eacute;p&eacute;tait la pi&egrave;ce dans la longue galerie
+Renaissance, sous le plafond dont les caissons portaient avec une
+ing&eacute;nieuse vari&eacute;t&eacute; d'arrangements le paon de
+Bernard de Paves li&eacute; par la patte au luth de Nicolette de
+Vaucelles.</p>
+
+<p>M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que,
+dans le parc, les charpentiers assujettissaient &agrave; grands
+coups de maillet les fermes des baraques. Largilli&egrave;re, de
+l'Op&eacute;ra-Comique, mettait en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>--A vous, duchesse.</p>
+
+<p>Les doigts de M. Germaine, d&eacute;pouill&eacute;s de leurs
+bagues, hors une qui restait au pouce, descendirent sur le
+clavier.</p>
+
+<p>--La, la...</p>
+
+<p>Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit
+Bonmont:</p>
+
+<p>--Laissez-moi boire mon cocktail.</p>
+
+<p>Lorsque ce fut fait, Largilli&egrave;re reprit:</p>
+
+<p>--Allons, duchesse!</p>
+
+<p> Tout me seconde,  Je l'ai pr&eacute;vu...</p>
+
+<p>Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
+am&eacute;thyste au pouce, descendirent de nouveau sur le
+clavier. Mais la duchesse ne chanta pas. Elle regardait
+l'accompagnateur avec int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous &ecirc;tes
+fait de la poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y
+&ecirc;tes arriv&eacute;, vrai!... Tandis que moi, regardez!</p>
+
+<p>Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de
+drap:</p>
+
+<p>--Moi, j'ai tout &ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elle fit demi-tour.</p>
+
+<p>--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-l&agrave;,
+&ccedil;a vous est venu, &agrave; vous. C'est dr&ocirc;le tout de
+m&ecirc;me!... Oh! il n'y a pas de mal. &Ccedil;a se
+compense.</p>
+
+<p>Cependant Ren&eacute; Chartier, qui jouait Joconde, se tenait
+immobile, le cou allong&eacute; comme un tuyau, soucieux
+uniquement du velours et des perles de sa voix, grave et
+m&ecirc;me un peu sombre. Il s'impatienta et dit
+s&egrave;chement:</p>
+
+<p>--Nous ne serons jamais pr&ecirc;ts. C'est
+d&eacute;plorable!</p>
+
+<p>--Reprenons le quatuor et encha&icirc;nons, dit
+Largilli&egrave;re.</p>
+
+<p align="center">Tout me seconde,<br>
+ Je l'ai pr&eacute;vu;<br>
+ Pauvre Joconde!<br>
+ Il est vaincu.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--Passez, monsieur Quatrebarbe.</p>
+
+<p>M. G&eacute;rard Quatrebarbe &eacute;tait le fils de
+l'architecte dioc&eacute;sain. On le recevait dans le monde
+depuis qu'il avait cass&eacute; les carreaux du bottier Meyer,
+pr&eacute;sum&eacute; juif. Il avait une jolie voix. Mais il
+manquait ses entr&eacute;es. Et Ren&eacute; Chartier lui jetait
+des regards furieux.</p>
+
+<p>--Vous n'&ecirc;tes pas &agrave; votre place, duchesse, dit
+Largilli&egrave;re.</p>
+
+<p>--Ah! pour &ccedil;a non, r&eacute;pondit la duchesse. Amer,
+Ren&eacute; Chartier s'approcha du petit Bonmont et lui dit
+&agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails &agrave; la
+duchesse. Elle fera tout manquer.</p>
+
+<p>Largilli&egrave;re se plaignait aussi. Les masses chorales
+&eacute;taient confuses et ne se dessinaient pas. Pourtant on
+avait attaqu&eacute; le "trois".</p>
+
+<p>--Monsieur Lacrisse, vous n'&ecirc;tes pas en place.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse n'&eacute;tait pas en place. Et il convient de
+dire que ce n'&eacute;tait pas de sa faute. Madame de Bonmont
+l'attirait sans cesse dans les petits coins et lui murmurait:</p>
+
+<p>--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez
+plus, je sens que j'en mourrais.</p>
+
+<p>Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le
+complot tournait mal, il &eacute;tait agac&eacute;. D'ailleurs,
+il lui gardait rancune de ce qu'elle n'avait pas donn&eacute;
+d'argent pour la cause. Il alla d'un pas tr&egrave;s roide se
+joindre aux masses chorales, tandis que Ren&eacute; Chartier,
+avec conviction, chantait:</p>
+
+<p align="center">Dans un d&eacute;lire extr&ecirc;me,<br>
+On veut fuir ce qu'on aime.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Le petit Bonmont s'approcha de sa m&egrave;re:</p>
+
+<p>--Maman, m&eacute;fie-toi de Lacrisse.</p>
+
+<p>Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de
+n&eacute;gligence affect&eacute;e:</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire?... Il est tr&egrave;s s&eacute;rieux, plus
+s&eacute;rieux qu'on n'est ordinairement &agrave; son &acirc;ge;
+il est occup&eacute; de choses importantes; il...</p>
+
+<p>Le petit baron haussa ses &eacute;paules d'athl&egrave;te
+bossu.</p>
+
+<p>--Je te dis: m&eacute;fie-toi. Il veut te taper de cent mille
+francs. Il m'a demand&eacute; de l'aider &agrave; t'extirper le
+ch&egrave;que. Mais jusqu'&agrave; nouvel ordre je ne vois pas
+que ce soit n&eacute;cessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
+mille francs c'est une somme!</p>
+
+<p>Ren&eacute; Chartier chantait:</p>
+
+<p align="center">On devient infid&egrave;le,<br>
+On court de belle en belle.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Un domestique apporta une lettre &agrave; la baronne.
+C'&eacute;tait les Br&eacute;c&eacute; qui, forc&eacute;s de
+partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre &agrave;
+la f&ecirc;te de charit&eacute; et envoyaient leur obole.</p>
+
+<p>Elle tendit la lettre &agrave; son fils qui eut un mauvais
+sourire et demanda:</p>
+
+<p>--Et les Courtrai?</p>
+
+<p>--Ils se sont excus&eacute;s hier, ainsi que la
+g&eacute;n&eacute;rale Cartier de Chalmot.</p>
+
+<p>--Quelles rosses!</p>
+
+<p>--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.</p>
+
+<p>--Parbleu! c'est leur m&eacute;tier de venir chez nous.</p>
+
+<p>Ils examin&egrave;rent la situation. Elle &eacute;tait
+mauvaise. Terremondre n'avait pas, comme &agrave; son ordinaire,
+promis de rabattre ses cousines et ses tantes, toute la
+nich&eacute;e des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
+industrielle elle-m&ecirc;me semblait h&eacute;sitante, cherchait
+des pr&eacute;textes pour se d&eacute;rober. Le petit Bonmont
+conclut:</p>
+
+<p>--Fichue, maman, ta f&ecirc;te! Nous sommes en quarantaine. Il
+n'y a pas d'erreur.</p>
+
+<p>A ces mots la douce &Eacute;lisabeth s'affligea. Son beau
+visage, &eacute;ternellement noy&eacute; dans un sourire
+d'amante, s'assombrit.</p>
+
+<p>A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans
+nombre, la voix de Largilli&egrave;re:</p>
+
+<p>--Ce n'est pas &ccedil;a!... Nous ne serons jamais
+pr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas
+pr&ecirc;ts. Si nous remettions la f&ecirc;te, puisqu'elle ne
+doit pas r&eacute;ussir?</p>
+
+<p>--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est
+dans ta nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je
+suis taill&eacute; pour la lutte. Je suis fort. Je suis
+crev&eacute;, mais...</p>
+
+<p>--Mon enfant...</p>
+
+<p>--T'attendris pas. Je suis crev&eacute;, mais je lutterai
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>La voix de Ren&eacute; Chartier jaillissait comme une source
+pure:</p>
+
+<p align="center">On pense, on pense encore<br>
+ A celle qu'on adore,<br>
+ Et l'on revient toujours<br>
+ A ses premi&egrave;res a...</p>
+
+<p>Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte.
+M. Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano
+les bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se
+r&eacute;fugia dans la chemin&eacute;e monumentale o&ugrave;, sur
+l'ardoise angevine, &eacute;taient sculpt&eacute;s les amours des
+nymphes et les m&eacute;tamorphoses des dieux. Et l&agrave;,
+montrant une petite poche de son corsage:</p>
+
+<p>--Elles sont l&agrave; vos bagues, ma vieille Germaine. Venez
+les chercher. Tenez!... voil&agrave;, pour les prendre, les
+pincettes de Louis XIII.</p>
+
+<p>Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire
+d'&eacute;normes pincettes.</p>
+
+<p>Ren&eacute; Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa
+partition sur le piano et d&eacute;clara qu'il rendait son
+r&ocirc;le.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
+soupirant la baronne &agrave; son fils.</p>
+
+<p>--Tout n'est pas perdu. J'ai mon id&eacute;e, dit le petit
+baron. Il faut savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne
+dis rien &agrave; Lacrisse.</p>
+
+<p>--Ne rien dire &agrave; Lacrisse!</p>
+
+<p>--Rien de s&eacute;rieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta
+et s'approcha du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse
+qui lui demandait un autre cocktail, il r&eacute;pondit
+tr&egrave;s doucement:</p>
+
+<p>--Fichez-moi la paix.</p>
+
+<p>Puis il alla s'asseoir aupr&egrave;s de Joseph Lacrisse qui
+m&eacute;ditait &agrave; l'&eacute;cart, et il lui parla quelque
+temps &agrave; voix basse. Il avait l'air grave et convaincu.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, disait-il au secr&eacute;taire du
+Comit&eacute; de la Jeunesse royaliste. Vous avez raison. Il faut
+renverser la R&eacute;publique et sauver la France. Et pour cela
+il faut de l'argent. Ma m&egrave;re est aussi de cet avis. Elle
+est dispos&eacute;e &agrave; verser un acompte de cinquante mille
+francs dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.</p>
+
+<p>--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre
+m&egrave;re joint son offrande patriotique &agrave; celle des
+trois dames fran&ccedil;aises, qui se montr&egrave;rent d'une
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; chevaleresque. Soyez s&ucirc;r,
+ajouta-t-il, qu'il t&eacute;moignera sa gratitude par une lettre
+autographe.</p>
+
+<p>--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un court silence:</p>
+
+<p>--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Br&eacute;c&eacute;
+et les Courtrai, dites-leur de venir &agrave; notre petite
+f&ecirc;te.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XVII</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le premier jour de l'an. Par les rues blondes
+d'une boue fra&icirc;che, entre deux averses, M. Bergeret et sa
+fille Pauline allaient porter leurs souhaits &agrave; une tante
+maternelle qui vivait encore, mais pour elle seule et peu, et qui
+habitait dans la rue Rousselet un petit logis de b&eacute;guine,
+sur un potager, dans le son des cloches conventuelles. Pauline
+&eacute;tait joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours
+de f&ecirc;te, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus
+sensibles les progr&egrave;s charmants de sa jeunesse. M.
+Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence
+coutumi&egrave;re, n'attendant plus grand bien des hommes et de
+la vie, mais sachant, comme M. Fagon, qu'il faut beaucoup
+pardonner &agrave; la nature. Le long des voies, les mendiants,
+dress&eacute;s comme des cand&eacute;labres ou
+&eacute;tal&eacute;s comme des reposoirs, faisaient l'ornement de
+cette f&ecirc;te sociale. Ils &eacute;taient tous venus parer les
+quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux, pi&egrave;tres
+et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles,
+courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement universel
+des caract&egrave;res et se conformant &agrave; la
+m&eacute;diocrit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale des moeurs, ils
+n'&eacute;talaient pas, comme aux &acirc;ges du grand
+Co&euml;sre, des difformit&eacute;s horribles et des plaies
+&eacute;pouvantables. Ils n'entouraient point de linges sanglants
+leurs membres mutil&eacute;s. Ils &eacute;taient simples, ils
+n'affectaient que des infirmit&eacute;s supportables. L'un d'eux
+suivit assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et
+toutefois d'un pas agile. Puis il s'arr&ecirc;ta et se remit en
+lampadaire au bord du trottoir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi M. Bergeret dit &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
+l'aum&ocirc;ne. En donnant deux sous &agrave; Clopinel, j'ai
+go&ucirc;t&eacute; la joie honteuse d'humilier mon semblable,
+j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa puissance et
+au faible sa faiblesse, j'ai scell&eacute; de mon sceau l'antique
+iniquit&eacute;, j'ai contribu&eacute; &agrave; ce que cet homme
+n'e&ucirc;t qu'une moiti&eacute; d'&acirc;me.</p>
+
+<p>--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline
+incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>--Presque tout cela, r&eacute;pondit M. Bergeret. J'ai vendu
+&agrave; mon fr&egrave;re Clopinel de la fraternit&eacute;
+&agrave; faux poids. Je me suis humili&eacute; en l'humiliant.
+Car l'aum&ocirc;ne avilit &eacute;galement celui qui la
+re&ccedil;oit et celui qui la fait. J'ai mal agi.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas, dit Pauline.</p>
+
+<p>--Tu ne le crois pas, r&eacute;pondit M. Bergeret, parce que
+tu n'as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une
+action innocente en apparence les cons&eacute;quences infinies
+qu'elle porte en elle. Ce Clopinel m'a induit en aum&ocirc;ne. Je
+n'ai pu r&eacute;sister &agrave; l'importunit&eacute; de sa voix
+de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux
+que le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement
+pareils aux genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les
+souliers vont le bec ouvert comme un couple de canards.
+S&eacute;ducteur! O dangereux Clopinel! Clopinel
+d&eacute;licieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un
+peu de honte. Par toi, j'ai constitu&eacute; avec un sou une
+parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe
+de la richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec
+ironie et convi&eacute; sans honneur au banquet de la
+soci&eacute;t&eacute;, aux f&ecirc;tes de la civilisation. Et
+aussit&ocirc;t j'ai senti que j'&eacute;tais un puissant de ce
+monde, au regard de toi, un riche pr&egrave;s de toi, doux
+Clopinel, mendigot exquis, flatteur! Je me suis r&eacute;joui, je
+me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et ma
+grandeur. Vis, &ocirc; Clopinel! <i>Pulcher hymnus divitiarum
+pauper immortalis.</i></p>
+
+<p>&raquo;Ex&eacute;crable pratique de l'aum&ocirc;ne!
+Piti&eacute; barbare de l'&eacute;l&eacute;mosyne! Antique erreur
+du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui
+se croit quitte envers tous ses fr&egrave;res, par le plus
+mis&eacute;rable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot,
+le plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent &ecirc;tre accomplis
+en vue d'une meilleure r&eacute;partition des richesses. Cette
+coutume de faire l'aum&ocirc;ne est contraire &agrave; la
+bienfaisance et en horreur &agrave; la charit&eacute;.</p>
+
+<p>--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volont&eacute;.</p>
+
+<p>--L'aum&ocirc;ne, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus
+comparable &agrave; la bienfaisance que la grimace d'un singe ne
+ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est
+ing&eacute;nieuse autant que l'aum&ocirc;ne est inepte. Elle est
+vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce que je n'ai point fait &agrave;
+l'endroit de mon fr&egrave;re Clopinel. Le nom seul de
+bienfaisance &eacute;veillait les plus douces id&eacute;es dans
+les &acirc;mes sensibles, au si&egrave;cle des philosophes. On
+croyait que ce nom avait &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; par
+le bon abb&eacute; de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se
+trouve d&eacute;j&agrave; dans le vieux Balzac. Au XVIe
+si&egrave;cle, on disait <i>b&eacute;n&eacute;ficence</i>. C'est
+le m&ecirc;me mot. J'avoue que je ne retrouve pas &agrave; ce mot
+de bienfaisance sa beaut&eacute; premi&egrave;re; il m'a
+&eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute; par les pharisiens qui l'ont
+trop employ&eacute;. Nous avons dans notre soci&eacute;t&eacute;
+beaucoup d'&eacute;tablissements de bienfaisance,
+monts-de-pi&eacute;t&eacute;, soci&eacute;t&eacute;s de
+pr&eacute;voyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles
+et rendent des services. Leur vice commun est de proc&eacute;der
+de l'iniquit&eacute; sociale qu'ils sont destin&eacute;s &agrave;
+corriger, et d'&ecirc;tre des m&eacute;decines
+contamin&eacute;es. La bienfaisance universelle, c'est que chacun
+vive de son travail et non du travail d'autrui. Hors
+l'&eacute;change et la solidarit&eacute; tout est vil, honteux,
+inf&eacute;cond. La charit&eacute; humaine, c'est le concours de
+tous dans la production et le partage des fruits.</p>
+
+<p>&raquo;Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont
+plus habiles que les riches. Quels riches exerc&egrave;rent
+jamais aussi pleinement qu'&Eacute;pict&egrave;te ou que
+Beno&icirc;t Malon la charit&eacute; du genre humain? La
+charit&eacute; v&eacute;ritable, c'est le don des oeuvres de
+chacun &agrave; tous, c'est la belle bont&eacute;, c'est le geste
+harmonieux de l'&acirc;me qui se penche comme un vase plein de
+nard pr&eacute;cieux et qui se r&eacute;pand en bienfaits, c'est
+Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les
+d&eacute;put&eacute;s &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale dans
+la nuit du 4 Ao&ucirc;t; c'est le don r&eacute;pandu dans sa
+pl&eacute;nitude heureuse, l'argent coulant p&ecirc;le-m&ecirc;le
+avec l'amour et la pens&eacute;e. Nous n'avons rien en propre que
+nous-m&ecirc;mes. On ne donne vraiment que quand on donne son
+travail, son &acirc;me, son g&eacute;nie. Et cette offrande
+magnifique de tout soi &agrave; tous les hommes enrichit le
+donateur autant que la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour
+et de la beaut&eacute; &agrave; Clopinel. Tu lui as donn&eacute;
+ce qui lui &eacute;tait le plus convenable.</p>
+
+<p>--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les
+biens qui peuvent flatter un homme, il ne go&ucirc;te que
+l'alcool. J'en juge &agrave; ce qu'il puait l'eau-de-vie, quand
+il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est notre ouvrage. Notre
+orgueil fut son p&egrave;re; notre iniquit&eacute;, sa
+m&egrave;re. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en
+soci&eacute;t&eacute; doit donner et recevoir. Celui-ci n'a pas
+assez donn&eacute; sans doute parce qu'il n'a pas assez
+re&ccedil;u.</p>
+
+<p>--C'est peut-&ecirc;tre un paresseux, dit Pauline. Comment
+ferons-nous, mon Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus
+de faibles ni de paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les
+hommes sont bons naturellement et que c'est la
+soci&eacute;t&eacute; qui les rend m&eacute;chants?</p>
+
+<p>--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons
+naturellement, r&eacute;pondit M. Bergeret. Je vois plut&ocirc;t
+qu'ils sortent p&eacute;niblement et peu &agrave; peu de la
+barbarie originelle et qu'ils organisent &agrave; grand effort
+une justice incertaine et une bont&eacute; pr&eacute;caire. Le
+temps est loin encore o&ugrave; ils seront doux et bienveillants
+les uns pour les autres. Le temps est loin o&ugrave; ils ne
+feront plus la guerre entre eux et o&ugrave; les tableaux qui
+repr&eacute;sentent des batailles seront cach&eacute;s aux yeux
+comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je crois que le
+r&egrave;gne de la violence durera longtemps encore, que
+longtemps les peuples s'entre-d&eacute;chireront pour des raisons
+frivoles, que longtemps les citoyens d'une m&ecirc;me nation
+s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
+n&eacute;cessaires &agrave; la vie, au lieu d'en faire un partage
+&eacute;quitable. Mais je crois aussi que les hommes sont moins
+f&eacute;roces quand ils sont moins mis&eacute;rables, que les
+progr&egrave;s de l'industrie d&eacute;terminent &agrave; la
+longue quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un
+botaniste que l'aub&eacute;pine transport&eacute;e d'un terrain
+sec en un sol gras y change ses &eacute;pines en fleurs.</p>
+
+<p>--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien,
+s'&eacute;cria Pauline en s'arr&ecirc;tant au milieu du trottoir
+pour fixer un moment sur son p&egrave;re le regard de ses yeux
+gris d'aube, pleins de lumi&egrave;re douce et de fra&icirc;cheur
+matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur &agrave;
+b&acirc;tir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de
+construire avec les hommes de bonne volont&eacute; la
+r&eacute;publique nouvelle.</p>
+
+<p>M. Bergeret sourit &agrave; cette parole d'espoir et &agrave;
+ces yeux d'aurore.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il, ce serait beau d'&eacute;tablir la
+soci&eacute;t&eacute; nouvelle, o&ugrave; chacun recevrait le
+prix de son travail.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline
+avec candeur.</p>
+
+<p>Et M. Bergeret r&eacute;pondit, non sans douceur ni
+tristesse:</p>
+
+<p>--Ne me demande pas de proph&eacute;tiser, mon enfant. Ce
+n'est pas sans raison que les anciens ont consid&eacute;r&eacute;
+le pouvoir de percer l'avenir comme le don le plus funeste que
+puisse recevoir un homme. S'il nous &eacute;tait possible de voir
+ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'&agrave; mourir, et
+peut-&ecirc;tre tomberions-nous foudroy&eacute;s de douleur ou
+d'&eacute;pouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les
+tisseurs de haute lice travaillent &agrave; leurs tapisseries,
+sans le voir.</p>
+
+<p>Ainsi conversaient en cheminant le p&egrave;re et la fille.
+Devant le square de la rue de S&egrave;vres, ils
+rencontr&egrave;rent un mendigot solidement implant&eacute; sur
+le trottoir.</p>
+
+<p>--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une
+pi&egrave;ce de dix sous &agrave; me donner, Pauline? Cette main
+tendue me barre la rue. Nous serions sur la place de la Concorde,
+qu'elle me barrerait la place. Le bras allong&eacute; d'un
+mis&eacute;rable est une barri&egrave;re que je ne saurais
+franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne
+&agrave; ce truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas
+s'exag&eacute;rer le mal qu'on fait.</p>
+
+<p>--Papa, je suis inqui&egrave;te de savoir ce que tu feras de
+Clopinel, dans ta r&eacute;publique. Car tu ne penses pas qu'il
+vive des fruits de son travail?</p>
+
+<p>--Ma fille, r&eacute;pondit M. Bergeret, je crois qu'il
+consentira &agrave; dispara&icirc;tre. Il est d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s diminu&eacute;. La paresse, le go&ucirc;t du repos le
+dispose &agrave; l'&eacute;vanouissement final. Il rentrera dans
+le n&eacute;ant avec facilit&eacute;.</p>
+
+<p>--Je crois au contraire qu'il est tr&egrave;s content de
+vivre.</p>
+
+<p>--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est d&eacute;licieux
+sans doute d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il
+dispara&icirc;tra avec le dernier mastroquet. Il n'y aura plus de
+marchands de vin dans ma r&eacute;publique. Il n'y aura plus
+d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni de
+pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.</p>
+
+<p>--Nous serons tous heureux, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>--Non. La sainte piti&eacute;, qui fait la beaut&eacute; des
+&acirc;mes, p&eacute;rirait en m&ecirc;me temps que
+p&eacute;rirait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et
+le mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse
+avec le bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits
+y succ&eacute;deront aux jours. Le mal est n&eacute;cessaire. Il
+a comme le bien sa source profonde dans la nature et l'un ne
+saurait &ecirc;tre tari sans l'autre. Nous ne sommes heureux que
+parce que nous sommes malheureux. La souffrance est soeur de la
+joie et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes, les
+font r&eacute;sonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur
+rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence.
+Mais aux maux in&eacute;vitables, &agrave; ces maux &agrave; la
+fois vulgaires et augustes qui r&eacute;sultent de la condition
+humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui
+r&eacute;sultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront
+plus d&eacute;form&eacute;s par un travail inique dont ils
+meurent plut&ocirc;t qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de
+l'ergastule et l'usine ne d&eacute;vorera plus les corps par
+millions.</p>
+
+<p>&raquo;Cette d&eacute;livrance, je l'attends de la machine
+elle-m&ecirc;me. La machine qui a broy&eacute; tant d'hommes
+viendra en aide doucement, g&eacute;n&eacute;reusement &agrave;
+la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure,
+deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle
+d'&acirc;me? &Eacute;coute. L'&eacute;tincelle qui jaillit de la
+bouteille de Leyde, la petite &eacute;toile subtile qui se
+r&eacute;v&eacute;la, dans le si&egrave;cle dernier, au physicien
+&eacute;merveill&eacute;, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui
+s'est laiss&eacute;e vaincre sans se laisser conna&icirc;tre, la
+force myst&eacute;rieuse et captive, l'insaisissable saisi par
+nos mains, la foudre docile, mise en bouteille et
+d&eacute;vid&eacute;e sur les innombrables fils qui couvrent la
+terre de leur r&eacute;seau, l'&eacute;lectricit&eacute; portera
+sa force, son aide, partout o&ugrave; il faudra, dans les
+maisons, dans les chambres, au foyer o&ugrave; le p&egrave;re et
+la m&egrave;re et les enfants ne seront plus
+s&eacute;par&eacute;s. Ce n'est point un r&ecirc;ve. La machine
+farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les &acirc;mes,
+deviendra domestique, intime et famili&egrave;re. Mais ce n'est
+rien, non ce n'est rien que les poulies, les engrenages, les
+bielles, les manivelles, les glissi&egrave;res, les volants
+s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de fer.</p>
+
+<p>Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux
+encore. Un jour viendra o&ugrave; le patron, s'&eacute;levant en
+beaut&eacute; morale, deviendra un ouvrier parmi les ouvriers
+affranchis, o&ugrave; il n'y aura plus de salaire, mais
+&eacute;change de biens. La haute industrie, comme la vieille
+noblesse qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4
+Ao&ucirc;t. Elle abandonnera des gains disput&eacute;s et des
+privil&egrave;ges menac&eacute;s. Elle sera
+g&eacute;n&eacute;reuse quand elle sentira qu'il est temps de
+l'&ecirc;tre. Et que dit aujourd'hui le patron? Qu'il est
+l'&acirc;me et la pens&eacute;e, et que sans lui son arm&eacute;e
+d'ouvriers serait comme un corps priv&eacute; d'intelligence. Eh
+bien! s'il est la pens&eacute;e, qu'il se contente de cet honneur
+et de cette joie. Faut-il, parce qu'on est pens&eacute;e et
+esprit, qu'on se gorge de richesses? Quand le grand Donatello
+fondait avec ses compagnons une statue de bronze, il &eacute;tait
+l'&acirc;me de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince ou
+des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une
+poulie &agrave; une poutre de l'atelier. Chaque compagnon
+d&eacute;nouait la corde &agrave; son tour et prenait dans le
+panier selon ses besoins. N'est-ce point assez de la joie de
+produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le
+ma&icirc;tre-ouvrier de partager le gain avec ses humbles
+collaborateurs? Mais dans ma r&eacute;publique il n'y aura plus
+de gains ni de salaires et tout sera &agrave; tous.</p>
+
+<p>--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec
+tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>--Les biens les plus pr&eacute;cieux, r&eacute;pondit M.
+Bergeret, sont communs &agrave; tous les hommes, et le furent
+toujours. L'air et la lumi&egrave;re appartiennent en commun
+&agrave; tout ce qui respire et voit la clart&eacute; du jour.
+Apr&egrave;s les travaux s&eacute;culaires de
+l'&eacute;go&iuml;sme et de l'avarice, en d&eacute;pit des
+efforts violents des individus pour saisir et garder des
+tr&eacute;sors, les biens individuels dont jouissent les plus
+riches d'entre nous sont encore peu de chose en comparaison de
+ceux qui appartiennent indistinctement &agrave; tous les hommes.
+Et dans notre soci&eacute;t&eacute; m&ecirc;me ne vois-tu pas que
+les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves,
+for&ecirc;ts autrefois royales, biblioth&egrave;ques,
+mus&eacute;es, appartiennent &agrave; tous? Aucun riche ne
+poss&egrave;de plus que moi ce vieux ch&ecirc;ne de Fontainebleau
+ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus &agrave; moi qu'au
+riche si je sais mieux en jouir. La propri&eacute;t&eacute;
+collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous entoure
+d&eacute;j&agrave; sous mille formes famili&egrave;res. Elle
+effraye quand on l'annonce et l'on use d&eacute;j&agrave; des
+avantages qu'elle procure.</p>
+
+<p>Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste
+Comte autour du v&eacute;n&eacute;r&eacute; M. Pierre Laffitte ne
+sont point press&eacute;s de devenir socialistes. Mais l'un d'eux
+a fait cette remarque judicieuse que la propri&eacute;t&eacute;
+est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute
+propri&eacute;t&eacute;, acquise par un effort individuel, n'a pu
+na&icirc;tre et subsister que par le concours de la
+communaut&eacute; tout enti&egrave;re. Et puisque la
+propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e est de source sociale, ce
+n'est point en m&eacute;conna&icirc;tre l'origine ni en corrompre
+l'essence que de l'&eacute;tendre &agrave; la communaut&eacute;
+et la commettre &agrave; l'&Eacute;tat dont elle d&eacute;pend
+n&eacute;cessairement. Et qu'est-ce que l'&Eacute;tat?...
+Mademoiselle Bergeret s'empressa de r&eacute;pondre &agrave;
+cette question:</p>
+
+<p>--L'&Eacute;tat, mon p&egrave;re, c'est un monsieur piteux et
+malgracieux assis derri&egrave;re un guichet. Tu comprends qu'on
+n'a pas envie de se d&eacute;pouiller pour lui.</p>
+
+<p>--Je comprends, r&eacute;pondit M. Bergeret en souriant. Je me
+suis toujours inclin&eacute; &agrave; comprendre, et j'y ai perdu
+des &eacute;nergies pr&eacute;cieuses. Je d&eacute;couvre sur le
+tard que c'est une grande force que de ne pas comprendre. Cela
+permet parfois de conqu&eacute;rir le monde. Si Napol&eacute;on
+avait &eacute;t&eacute; aussi intelligent que Spinoza, il aurait
+&eacute;crit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais
+ce monsieur malgracieux et piteux qui est assis derri&egrave;re
+un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne
+confierais pas &agrave; l'agence Tricoche. Il administre une
+partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins
+pr&eacute;cieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il
+sera tout il ne sera plus rien. Ou plut&ocirc;t il ne sera plus
+que nous. An&eacute;anti par son universalit&eacute;, il cessera
+de para&icirc;tre tracassier. On n'est plus m&eacute;chant, ma
+fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de
+d&eacute;plaisant &agrave; l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne
+sur la propri&eacute;t&eacute; individuelle, qu'il va grattant et
+limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres.
+Cela le rend insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans
+ma r&eacute;publique, il sera sans d&eacute;sirs, comme les
+dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas,
+puisqu'il sera conforme &agrave; nous, indistinct de nous. Il
+sera comme s'il n'&eacute;tait pas. Et quand tu crois que je
+sacrifie les particuliers &agrave; l'&Eacute;tat, la vie &agrave;
+une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je
+subordonne &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, l'&Eacute;tat que
+je supprime en l'identifiant &agrave; toute l'activit&eacute;
+sociale.</p>
+
+<p>&raquo;Si m&ecirc;me cette r&eacute;publique ne devait jamais
+exister, je me f&eacute;liciterais d'en avoir caress&eacute;
+l'id&eacute;e. Il est permis de b&acirc;tir en Utopie. Et Auguste
+Comte lui-m&ecirc;me, qui se flattait de ne construire que sur
+les donn&eacute;es de la science positive, a plac&eacute;
+Campanella dans le calendrier des grands hommes.</p>
+
+<p>&raquo;Les r&ecirc;ves des philosophes ont de tout temps
+suscit&eacute; des hommes d'action qui se sont mis &agrave;
+l'oeuvre pour les r&eacute;aliser. Notre pens&eacute;e
+cr&eacute;e l'avenir. Les hommes d'&Eacute;tat travaillent sur
+les plans que nous laissons apr&egrave;s notre mort. Ce sont nos
+ma&ccedil;ons et nos goujats. Non, ma fille, je ne b&acirc;tis
+pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui
+est, en ce moment m&ecirc;me, le songe de mille et mille
+&acirc;mes, est v&eacute;ritable et proph&eacute;tique. Toute
+soci&eacute;t&eacute; dont les organes ne correspondent plus aux
+fonctions pour lesquelles ils ont &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;s, et dont les membres ne sont point nourris en
+raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des troubles
+profonds, des d&eacute;sordres intimes pr&eacute;c&egrave;dent sa
+fin et l'annoncent.</p>
+
+<p>&raquo;La soci&eacute;t&eacute; f&eacute;odale &eacute;tait
+fortement constitu&eacute;e. Quand le clerg&eacute; cessa d'y
+repr&eacute;senter le savoir et la noblesse, d'y d&eacute;fendre
+par l'&eacute;p&eacute;e le laboureur et l'artisan, quand ces
+deux ordres ne furent plus que des membres gonfl&eacute;s et
+nuisibles, tout le corps p&eacute;rit; une r&eacute;volution
+impr&eacute;vue et n&eacute;cessaire emporta le malade. Qui
+soutiendrait que, dans la soci&eacute;t&eacute; actuelle, les
+organes correspondent aux fonctions et que tous les membres sont
+nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui
+soutiendrait que la richesse est justement r&eacute;partie? Qui
+peut croire enfin &agrave; la dur&eacute;e de
+l'iniquit&eacute;?</p>
+
+<p>--Et comment la faire cesser, mon p&egrave;re? Comment changer
+le monde?</p>
+
+<p>--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la
+parole. L'encha&icirc;nement des fortes raisons et des hautes
+pens&eacute;es est un lien qu'on ne peut rompre. La parole, comme
+la fronde de David, abat les violents et fait tomber les forts.
+C'est l'arme invincible. Sans cela le monde appartiendrait aux
+brutes arm&eacute;es. Qui donc les tient en respect? Seule, sans
+armes et nue, la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Je ne verrai pas la cit&eacute; nouvelle. Tous les changements
+dans l'ordre social comme dans l'ordre naturel sont lents et
+presque insensibles. Un g&eacute;ologue d'un esprit profond,
+Charles Lyell, a d&eacute;montr&eacute; que ces traces
+effrayantes de la p&eacute;riode glaciaire, ces rochers
+&eacute;normes tra&icirc;n&eacute;s dans les vall&eacute;es,
+cette flore des froides contr&eacute;es et ces animaux velus
+succ&eacute;dant &agrave; la faune et &agrave; la flore des pays
+chauds, ces apparences de cataclysmes sont, en
+r&eacute;alit&eacute;, l'effet d'actions multiples et
+prolong&eacute;es, et que ces grands changements, produits avec
+la lenteur cl&eacute;mente des forces naturelles, ne furent pas
+m&ecirc;me soup&ccedil;onn&eacute;s par les innombrables
+g&eacute;n&eacute;rations des &ecirc;tres anim&eacute;s qui y
+assist&egrave;rent. Les transformations sociales
+s'op&egrave;rent, de m&ecirc;me, insensiblement et sans cesse.
+L'homme timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement
+commenc&eacute; avant sa naissance, qui s'op&egrave;re sous ses
+yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra sensible que dans
+un si&egrave;cle.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XVIII</p>
+
+<p>M. F&eacute;lix Panneton montait &agrave; pied lentement
+l'avenue des Champs-Elys&eacute;es. En s'acheminant vers l'Arc de
+Triomphe, il calculait les chances de sa candidature au
+S&eacute;nat. Elle n'&eacute;tait point encore pos&eacute;e. Et
+M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, agir..."
+Deux listes &eacute;taient d&eacute;j&agrave; offertes aux
+&eacute;lecteurs dans le d&eacute;partement. Les quatre
+s&eacute;nateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, Mannequin et
+Ledru, se repr&eacute;sentaient. Les nationalistes portaient le
+comte de Br&eacute;c&eacute;, le colonel Despaut&egrave;res, M.
+Lerond, ancien magistrat et le boucher Lafolie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait difficile de savoir laquelle des deux listes
+l'emporterait. Les s&eacute;nateurs sortants se recommandaient
+aux paisibles populations du d&eacute;partement par un long usage
+du pouvoir l&eacute;gislatif, et comme gardiens de ces traditions
+tout ensemble lib&eacute;rales et autoritaires qui remontaient
+&agrave; la fondation de la R&eacute;publique et se rattachaient
+au nom l&eacute;gendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par
+les services rendus avec discernement et par des promesses
+abondantes. Ils avaient une client&egrave;le nombreuse et
+disciplin&eacute;e. Ces hommes publics, contemporains des grandes
+&eacute;poques, demeuraient fid&egrave;les &agrave; leur doctrine
+avec une fermet&eacute; qui embellissait les sacrifices qu'ils
+faisaient aux exigences de l'opinion, sous l'empire des
+circonstances. Antiques opportunistes, ils se nommaient radicaux.
+Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre t&eacute;moign&eacute;
+de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez l'un
+d'eux ce respect &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;
+d'attendrissement. L'ancien avou&eacute; Goby ne parlait qu'avec
+des larmes de la justice militaire. L'anc&ecirc;tre, le
+r&eacute;publicain des &acirc;ges h&eacute;ro&iuml;ques, l'homme
+des grandes luttes, Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'arm&eacute;e
+nationale en termes si tendres et si &eacute;mus qu'on e&ucirc;t
+estim&eacute;, dans d'autres temps, qu'un tel langage
+s'appliquait mieux &agrave; une pauvre orpheline qu'&agrave; une
+institution forte de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces
+quatre s&eacute;nateurs avaient vot&eacute; la loi de
+dessaisissement et exprim&eacute;, au Conseil
+g&eacute;n&eacute;ral, le voeu que le gouvernement pr&icirc;t des
+mesures rigoureuses pour arr&ecirc;ter l'agitation
+r&eacute;visionniste. C'&eacute;taient les dreyfusards du
+d&eacute;partement. Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils
+&eacute;taient furieusement combattus par les nationalistes. On
+faisait un grief &agrave; Mannequin d'&ecirc;tre le
+beau-fr&egrave;re d'un conseiller &agrave; la Cour de cassation.
+Quant &agrave; Laprat-Teulet, t&ecirc;te de liste il recevait des
+injures et des crachats dont la liste enti&egrave;re &eacute;tait
+&eacute;clabouss&eacute;e. C'&eacute;tait un non-lieu, et il est
+vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps
+o&ugrave;, compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat
+d'arr&ecirc;t, il laissait cro&icirc;tre une barbe blanche qui le
+rendait v&eacute;n&eacute;rable et se faisait rouler dans une
+petite voiture par sa pieuse femme et par sa fille,
+habill&eacute;e comme une b&eacute;guine. Il passait chaque jour,
+dans ce cort&egrave;ge d'humilit&eacute; et de saintet&eacute;,
+sous les ormes du mail, et se faisait mettre au soleil, pauvre
+paralytique qui du bout de sa canne tra&ccedil;ait des raies dans
+la poussi&egrave;re, tandis que d'un esprit retors il
+pr&eacute;parait sa d&eacute;fense. Un non-lieu la rendit
+inutile. Il s'&eacute;tait redress&eacute; depuis. Mais la fureur
+nationaliste s'acharna contre lui! Il &eacute;tait panamiste, on
+le fit dreyfusard. &laquo;Cet homme, se disait Ledru, va couler
+la liste.&raquo; Il fit part de ses inqui&eacute;tudes &agrave;
+Worms-Clavelin:</p>
+
+<p>--Ne pourrait-on, monsieur le pr&eacute;fet, faire comprendre
+&agrave; Laprat-Teulet, qui a rendu de signal&eacute;s services
+&agrave; la R&eacute;publique et au pays, que l'heure a
+sonn&eacute; pour lui de rentrer dans la vie priv&eacute;e?</p>
+
+<p>Le pr&eacute;fet r&eacute;pondit qu'il fallait y regarder
+&agrave; deux fois avant de d&eacute;capiter la liste
+r&eacute;publicaine.</p>
+
+<p>Cependant le journal <i>la Croix</i>, introduit dans le
+d&eacute;partement par madame Worms-Clavelin, faisait une
+campagne atroce contre les s&eacute;nateurs sortants. Il
+soutenait la liste nationaliste qui &eacute;tait habilement
+form&eacute;e. M. de Br&eacute;c&eacute; ralliait les royalistes
+assez nombreux dans le d&eacute;partement. M. Lerond, ancien
+magistrat, avocat des congr&eacute;gations, &eacute;tait
+agr&eacute;able au clerg&eacute;; le colonel Despaut&egrave;res,
+obscur vieillard en soi, repr&eacute;sentait l'honneur de
+l'arm&eacute;e: il avait donn&eacute; des louanges aux faussaires
+et souscrit pour la veuve du colonel Henry. Le boucher Lafolie
+plaisait aux ouvriers &agrave; demi paysans des faubourgs. On
+commen&ccedil;ait &agrave; croire que la liste
+Br&eacute;c&eacute; obtiendrait plus de deux cents voix et
+qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin n'&eacute;tait pas
+tranquille. Il fut tout &agrave; fait inquiet quand <i>la
+Croix</i> publia le manifeste des candidats nationalistes. Le
+Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique y &eacute;tait
+outrag&eacute;, le S&eacute;nat trait&eacute; de basse-cour et de
+porcherie, le cabinet qualifi&eacute; de minist&egrave;re de
+trahison. Si ces gens-l&agrave; passent, je saute, pensa le
+pr&eacute;fet. Et il dit doucement &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>--Tu as eu tort, ma ch&egrave;re amie, de favoriser la
+diffusion de <i>la Croix</i> dans le d&eacute;partement.</p>
+
+<p>A quoi madame Worms-Clav&eacute;lin r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'&eacute;tais
+oblig&eacute;e d'exag&eacute;rer les sentiments catholiques. Cela
+nous a beaucoup servi jusqu'ici.</p>
+
+<p>--Sans doute, r&eacute;pliqua le pr&eacute;fet. Mais nous
+sommes peut-&ecirc;tre all&eacute;s un peu loin. Le
+secr&eacute;taire de pr&eacute;fecture, M. Lacarelle, que sa
+ressemblance notoire avec Vercing&eacute;torix disposait au
+nationalisme, faisait des pointages favorables &agrave; la liste
+Br&eacute;c&eacute;. M. Worms-Clavelin, plong&eacute; dans de
+sombres r&ecirc;veries, oubliait ses cigares, m&acirc;ch&eacute;s
+et fumants, sur les bras des fauteuils.</p>
+
+<p>C'est alors que M. F&eacute;lix Panneton alla le trouver. M.
+F&eacute;lix Panneton, fr&egrave;re cadet de Panneton de La
+Barge, &eacute;tait dans les fournitures militaires. On ne
+pouvait le soup&ccedil;onner de ne point aimer assez cette
+arm&eacute;e qu'il chaussait et coiffait. Il &eacute;tait
+nationaliste. Mais il &eacute;tait nationaliste gouvernemental.
+Il &eacute;tait nationaliste avec M. Loubet et avec M.
+Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand on lui disait
+que c'&eacute;tait impossible, il r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
+seulement en avoir l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>Panneton nationaliste restait gouvernemental. &laquo;Il est
+toujours temps de ne plus l'&ecirc;tre, pensait-il; et tous ceux
+qui se sont brouill&eacute;s trop t&ocirc;t avec le gouvernement
+ont eu &agrave; le regretter. On ne songe pas assez qu'un
+gouvernement d&eacute;j&agrave; par terre a encore le temps de
+vous l&acirc;cher un coup de pied et de vous casser les
+mandibules.&raquo; Cette sagesse lui venait de son bon esprit et
+de ce qu'il &eacute;tait fournisseur, aux ordres du
+minist&egrave;re. Il &eacute;tait ambitieux, mais il
+s'effor&ccedil;ait de satisfaire son ambition sans qu'il en
+co&ucirc;t&acirc;t rien &agrave; ses affaires ni &agrave; ses
+plaisirs, qui &eacute;taient les tableaux et les femmes. Au reste
+tr&egrave;s actif, toujours entre son usine et Paris, o&ugrave;
+il avait trois ou quatre domiciles.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e de couler sa candidature entre les radicaux
+et les nationalistes purs lui&eacute;tant venue un jour, il alla
+trouver M. le pr&eacute;fet Worms-Clavelin et lui dit:</p>
+
+<p>--Ce que j'ai &agrave; vous proposer, monsieur le
+pr&eacute;fet, ne peut que vous &ecirc;tre agr&eacute;able. Je
+suis donc certain &agrave; l'avance de votre assentiment. Vous
+souhaitez le succ&egrave;s de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
+devoir. A cet &eacute;gard, je respecte vos sentiments, mais je
+ne puis les seconder. Vous redoutez le succ&egrave;s de la liste
+Br&eacute;c&eacute;. Rien de plus l&eacute;gitime. De ce
+c&ocirc;t&eacute;, je puis vous &ecirc;tre utile. Je forme avec
+trois de mes amis une liste de candidats nationalistes. Le
+d&eacute;partement est nationaliste, mais il est
+mod&eacute;r&eacute;. Mon programme sera nationaliste et
+r&eacute;publicain. J'aurai contre moi les congr&eacute;gations.
+J'aurai pour moi l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Ne me combattez
+pas. Observez &agrave; mon &eacute;gard une neutralit&eacute;
+bienveillante. Je n'&ocirc;terai pas beaucoup de voix &agrave; la
+liste Laprat; j'en prendrai au contraire un grand nombre &agrave;
+la liste Br&eacute;c&eacute;. Je ne vous cache pas que
+j'esp&egrave;re passer au troisi&egrave;me tour. Mais ce sera
+encore un succ&egrave;s pour vous, puisque les violents resteront
+sur le carreau.</p>
+
+<p>M. Worms-Clavelin r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Monsieur Panneton, vous &ecirc;tes assur&eacute; depuis
+longtemps de mes sympathies personnelles. Je vous remercie de
+l'int&eacute;ressante communication que vous avez eu
+l'amabilit&eacute; de me faire. J'y r&eacute;fl&eacute;chirai et
+j'agirai conform&eacute;ment aux int&eacute;r&ecirc;ts du parti
+r&eacute;publicain, en m'effor&ccedil;ant de me
+p&eacute;n&eacute;trer des intentions du gouvernement.</p>
+
+<p>Il offrit un cigare &agrave; M. Panneton, puis il lui demanda
+amicalement s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la
+nouvelle pi&egrave;ce des Vari&eacute;t&eacute;s. Il faisait
+cette question parce qu'il savait que Panneton entretenait une
+actrice de ce th&eacute;&acirc;tre. F&eacute;lix Panneton passait
+pour aimer beaucoup les femmes. C'&eacute;tait un gros homme de
+cinquante ans, noir, chauve, la t&ecirc;te dans les
+&eacute;paules, laid et qu'on disait spirituel.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s son entrevue avec le pr&eacute;fet
+Worms-Clavelin, il remontait les Champs-Elys&eacute;es, songeant
+&agrave; sa candidature, qui s'annon&ccedil;ait assez bien et
+qu'il importait de lancer le plus t&ocirc;t possible. Mais au
+moment de publier la liste dont il tenait la t&ecirc;te, un des
+candidats, M. de Terremondre, s'&eacute;tait
+d&eacute;rob&eacute;. M. de Terremondre &eacute;tait trop
+mod&eacute;r&eacute; pour se s&eacute;parer des violents. Il
+&eacute;tait revenu &agrave; eux en entendant redoubler leurs
+cris. &laquo;Je m'y attendais! songeait Panneton. Le mal n'est
+pas grand. Je prendrai Gromance &agrave; la place de Terremondre.
+Gromance fera l'affaire. Gromance propri&eacute;taire. Il n'y a
+pas un hectare de ses terres qui ne soit
+hypoth&eacute;qu&eacute;. Mais cela ne lui nuira que dans son
+arrondissement. Il est &agrave; Paris. Je vais le
+voir.&raquo;</p>
+
+<p>A cet endroit de sa pens&eacute;e et de sa promenade, il vit
+venir madame de Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait
+jusqu'aux pieds. Elle restait fine et mince sous l'&eacute;paisse
+toison. Il la trouva d&eacute;licieuse ainsi.</p>
+
+<p>--Je suis charm&eacute; de vous voir, ch&egrave;remadame.
+Comment va M. de Gromance?</p>
+
+<p>--Mais... bien.</p>
+
+<p>Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle
+craignait toujours que ce ne f&ucirc;t avec une ironie de mauvais
+go&ucirc;t.</p>
+
+<p>--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous,
+madame? J'ai &agrave; vous parler de choses s&eacute;rieuses...
+d'abord.</p>
+
+<p>--Dites.</p>
+
+<p>--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une
+charmante petite sauvage...</p>
+
+<p>--Ce sont l&agrave; les choses s&eacute;rieuses que...</p>
+
+<p>--J'y viens. Il est n&eacute;cessaire que M. de Gromance pose
+sa candidature au S&eacute;nat. L'int&eacute;r&ecirc;t du pays
+l'exige. M. de Gromance est nationaliste, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Elle le regarda avec une l&eacute;g&egrave;re indignation.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas un intellectuel, bien s&ucirc;r!</p>
+
+<p>--Et r&eacute;publicain?</p>
+
+<p>--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste...
+Alors, vous comprenez...</p>
+
+<p>--Ah! ch&egrave;re madame, ces r&eacute;publicains-l&agrave;
+sont les meilleurs. Nous inscrirons le nom de M. de Gromance en
+belle place sur notre liste de nationalistes
+r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>--Et vous croyez que Dieudonn&eacute; passera?</p>
+
+<p>--Madame, je le crois. Nous avons pour nous
+l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute; et beaucoup d'&eacute;lecteurs
+s&eacute;natoriaux qui, nationalistes de conviction et de
+sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
+int&eacute;r&ecirc;ts. Et, dans le cas d'un &eacute;chec, qui ne
+peut &ecirc;tre qu'honorable, M. de Gromance peut compter sur la
+reconnaissance de l'administration et du gouvernement. Je vous le
+dis en grand secret: Worms-Clavelin nous est favorable.</p>
+
+<p>--Alors, je ne vois pas d'inconv&eacute;nient &agrave; ce que
+Dieudonn&eacute;...</p>
+
+<p>--Vous m'assurez de son acceptation?</p>
+
+<p>--Voyez-le vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>--Il n'&eacute;coute que vous.</p>
+
+<p>--Vous croyez?...</p>
+
+<p>--J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>--Alors, c'est entendu.</p>
+
+<p>--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des d&eacute;tails
+tr&egrave;s d&eacute;licats qu'on ne peut pas r&eacute;gler
+ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous montrerai mes
+Baudouin. Venez demain.</p>
+
+<p>Et il lui souffla l'adresse &agrave; l'oreille, le
+num&eacute;ro d'une rue d&eacute;serte et languissante dans le
+quartier de l'Europe. C'est l&agrave; qu'&agrave; une distance
+respectueuse de son appartement l&eacute;gal et spacieux des
+Champs-Elys&eacute;es, il avait un petit h&ocirc;tel, construit
+nagu&egrave;re pour un peintre mondain.</p>
+
+<p>--C'est donc bien press&eacute;?</p>
+
+<p>--Si c'est press&eacute;! Songez donc, ch&egrave;re madame,
+qu'il ne nous reste plus trois semaines pleines pour faire notre
+campagne &eacute;lectorale et que Br&eacute;c&eacute; travaille
+le d&eacute;partement depuis six mois.</p>
+
+<p>--Mais, est-ce qu'il est absolument n&eacute;cessaire que
+j'aille voir vos?...</p>
+
+<p>--Mes Baudouin... C'est indispensable.</p>
+
+<p>--Croyez-vous?</p>
+
+<p>--&Eacute;coutez et jugez-en vous-m&ecirc;me, ch&egrave;re
+madame. Le nom de votre mari exerce un certain prestige, je ne le
+nie point, sur les populations rurales, principalement dans les
+cantons o&ugrave; il est peu connu. Mais je ne puis vous cacher
+que lorsque j'ai propos&eacute; de l'introduire dans notre liste,
+des r&eacute;sistances se sont produites. Elles subsistent
+encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il
+faut que je puise dans votre... dans votre amiti&eacute;, cette
+volont&eacute; irr&eacute;sistible qui... Enfin, je sens que si
+vous ne m'accordez pas toute votre sympathie, je n'aurai pas
+l'&eacute;nergie n&eacute;cessaire pour...</p>
+
+<p>--Mais ce n'est pas tr&egrave;s correct d'aller voir
+vos...</p>
+
+<p>--Oh! &agrave; Paris!...</p>
+
+<p>--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour
+l'arm&eacute;e. Il faut sauver la France.</p>
+
+<p>--C'est mon avis.</p>
+
+<p>--Faites bien mes amiti&eacute;s &agrave; madame Panneton.</p>
+
+<p>--Je n'y manquerai pas, ch&egrave;re madame. A demain.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XIX</p>
+
+<p>Il y a dans le petit h&ocirc;tel de M. F&eacute;lix Panneton
+une grande pi&egrave;ce qui servait autrefois d'atelier au
+peintre mondain, et que le nouveau propri&eacute;taire meubla
+avec la magnificence d'un gros amateur de curiosit&eacute;s et la
+sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y disposa avec
+art, dans un ordre d&eacute;termin&eacute;, des canap&eacute;s,
+des sofas, des divans de formes diverses.</p>
+
+<p>En entrant, le regard, promen&eacute; de droite &agrave;
+gauche, rencontrait d'abord un petit canap&eacute; de soie bleue,
+dont les bras &agrave; col de cygne rappelaient le temps
+o&ugrave; Bonaparte &agrave; Paris, comme autrefois Tib&egrave;re
+&agrave; Rome, restaurait les moeurs; puis un autre
+canap&eacute;, moins &eacute;troit, en beauvais, avec des
+accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois parties,
+garnie de soie; puis un petit sofa de bois, &agrave; la capucine,
+couvert de tapisserie de point &agrave; la turque; puis un grand
+sofa de bois dor&eacute;, couvert de velours cramoisi
+cisel&eacute;, avec son matelas pareil, provenant de mademoiselle
+Damours; puis un vaste divan bas, mollement rembourr&eacute;, en
+satin ponceau. Au del&agrave; il n'y avait plus qu'un amas
+chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental,
+tr&egrave;s bas, qui, tout baign&eacute; d'une ombre rose,
+touchait &agrave; la chambre des Baudouin, &agrave; gauche.</p>
+
+<p>Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces
+si&egrave;ges, chaque visiteuse pouvait choisir celui qui
+convenait le mieux &agrave; son caract&egrave;re moral et
+&agrave; l'&eacute;tat pr&eacute;sent de son &acirc;me. Panneton,
+d&egrave;s l'abord, observait les amies nouvelles, &eacute;piait
+leurs regards, s'&eacute;tudiait &agrave; deviner leurs
+pr&eacute;f&eacute;rences et prenait soin de ne les faire asseoir
+que l&agrave; o&ugrave; elles voulaient &ecirc;tre assises. Les
+plus pudiques allaient droit au petit canap&eacute; bleu et
+posaient leur main gant&eacute;e sur le col de cygne. Il y avait
+m&ecirc;me un haut fauteuil de velours de G&ecirc;nes et de bois
+dor&eacute;, tr&ocirc;ne autrefois d'une duchesse de
+Mod&egrave;ne et de Parme, qui &eacute;tait pour les
+orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans
+le canap&eacute; de beauvais. Les princesses
+&eacute;trang&egrave;res marchaient d'ordinaire vers l'un ou
+l'autre sofa. Gr&acirc;ce &agrave; cette disposition judicieuse
+des meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui
+lui restait &agrave; faire. Il &eacute;tait en &eacute;tat de
+garder toutes les convenances, averti de ne point tenter des
+passages trop brusques dans la succession n&eacute;cessaire de
+ses attitudes, et aussi d'&eacute;viter &agrave; la visiteuse
+comme &agrave; lui-m&ecirc;me des stations longues et inutiles
+entre les politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses
+d&eacute;marches en prenaient une s&ucirc;ret&eacute; et une
+ma&icirc;trise qui lui faisaient honneur.</p>
+
+<p>Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton
+lui sut gr&eacute;. Sans regarder seulement le tr&ocirc;ne de
+Parme et de Mod&egrave;ne, et laissant &agrave; sa droite le col
+de cygne consulaire, elle s'assit dans le beauvais fleuri, comme
+une Parisienne. Clotilde avait langui dans la petite noblesse
+agricole du d&eacute;partement, un peu tra&icirc;n&eacute; avec
+de petits jeunes gens mal &eacute;lev&eacute;s. Mais le sens de
+la vie lui venait. Les embarras d'argent avaient beaucoup
+exerc&eacute; son intelligence et elle commen&ccedil;ait &agrave;
+comprendre le devoir social. Panneton ne lui d&eacute;plaisait
+pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux tr&egrave;s
+noirs coll&eacute;s aux tempes, de gros yeux hors de la
+t&ecirc;te, un air d'amoureux apoplectique, lui donnait un peu
+envie de rire et contentait ce besoin de comique qu'elle avait
+dans l'amour. Sans doute elle e&ucirc;t
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; un superbe gar&ccedil;on, mais elle
+&eacute;tait encline &agrave; la gaiet&eacute; facile,
+dispos&eacute;e &agrave; l'amusement qu'un homme procure par des
+plaisanteries un peu grasses et par une certaine laideur.
+Apr&egrave;s un moment de g&ecirc;ne bien naturelle, elle sentit
+que ce ne serait pas horrible, ni m&ecirc;me tr&egrave;s
+ennuyeux.</p>
+
+<p>Ce fut tr&egrave;s bien. Le passage du beauvais &agrave; la
+duchesse et de la duchesse au grand sofa se fit convenablement.
+On jugea inutile de s'arr&ecirc;ter aux coussins orientaux et
+l'on passa dans la chambre des Baudouin.</p>
+
+<p>Quand Clotilde songea &agrave; les regarder, la chambre
+&eacute;tait, comme ces tableaux du peintre &eacute;rotique,
+toute jonch&eacute;e de v&ecirc;tements de femme et de linge
+fin.</p>
+
+<p>--Ah! les voil&agrave;, vos Baudouin. Vous en avez deux...</p>
+
+<p>--Parfaitement.</p>
+
+<p>Il poss&eacute;dait <i>le Jardinier galant</i> et <i>le
+Carquois &eacute;puis&eacute;</i>, deux petites gouaches qu'il
+avait pay&eacute;es soixante mille francs pi&egrave;ce &agrave;
+la vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que
+cela par l'usage qu'il en faisait.</p>
+
+<p>Il examinait en connaisseur, tr&egrave;s calme maintenant et
+m&ecirc;me un peu m&eacute;lancolique, cette fine,
+&eacute;l&eacute;gante, coulante figure de femme, et il
+go&ucirc;tait &agrave; la trouver jolie une petite satisfaction
+d'amour-propre qui s'avivait &agrave; mesure qu'elle
+rev&ecirc;tait pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce son
+caract&egrave;re social avec ses v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>Elle demanda la liste des candidats:</p>
+
+<p>--Panneton, industriel; Dieudonn&eacute; de Gromance,
+propri&eacute;taire; docteur Fornerol; Mulot, explorateur.</p>
+
+<p>--Mulot?</p>
+
+<p>--Le fils Mulot. Il faisait des dettes &agrave; Paris. Le
+p&egrave;re Mulot l'envoya faire le tour du monde.
+D&eacute;sir&eacute; Mulot, explorateur. C'est excellent, un
+candidat explorateur. Les &eacute;lecteurs esp&egrave;rent qu'il
+ouvrira des d&eacute;bouch&eacute;s nouveaux &agrave; leurs
+produits. Et surtout ils sont flatt&eacute;s.</p>
+
+<p>Madame de Gromance devenait une femme s&eacute;rieuse. Elle
+voulut conna&icirc;tre la proclamation aux &eacute;lecteurs
+s&eacute;natoriaux. Il la lui r&eacute;suma et en r&eacute;cita
+les passages qu'il savait par coeur.</p>
+
+<p>--D'abord nous promettons l'apaisement. Br&eacute;c&eacute; et
+les nationalistes purs n'ont pas assez insist&eacute; sur
+l'apaisement. Ensuite nous fl&eacute;trissons le parti sans
+nom.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?</p>
+
+<p>--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos
+adversaires, c'est le n&ocirc;tre. Il n'y a pas
+d'&eacute;quivoque possible... Nous fl&eacute;trissons les
+tra&icirc;tres, les vendus. Nous combattons la puissance de
+l'argent. Cela, tr&egrave;s utile, pour la petite noblesse
+ruin&eacute;e. Ennemis de toute r&eacute;action, nous
+r&eacute;pudions la politique d'aventures. La France veut
+r&eacute;solument la paix. Mais le jour o&ugrave; elle tirerait
+l'&eacute;p&eacute;e du fourreau..., etc., etc. La Patrie repose
+ses regards avec orgueil et tendresse sur son admirable
+arm&eacute;e nationale.. Il faudra changer un peu cette
+phrase-l&agrave;.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle est litt&eacute;ralement dans les deux autres
+manifestes &eacute;lectoraux, dans celui des nationalistes et
+dans celui des ennemis de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>--Et vous me promettez que Dieudonn&eacute; passera.</p>
+
+<p>--Dieudonn&eacute; ou Goby.</p>
+
+<p>--Comment?... Dieudonn&eacute; ou Goby? Si vous n'&eacute;tiez
+pas plus s&ucirc;r que &ccedil;a, vous auriez d&ucirc; me
+pr&eacute;venir.... Dieudonn&eacute; ou Goby!... A vous entendre,
+on dirait que c'est la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas la m&ecirc;me chose. Mais dans les deux cas,
+Br&eacute;c&eacute; &eacute;choue....</p>
+
+<p>--Vous savez, Br&eacute;c&eacute; est de nos amis.</p>
+
+<p>--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je,
+Br&eacute;c&eacute; &eacute;choue avec sa liste, et M. de
+Gromance, en contribuant &agrave; son &eacute;chec, se sera
+acquis des titres &agrave; la reconnaissance du pr&eacute;fet et
+du gouvernement. Apr&egrave;s les &eacute;lections, quel qu'en
+soit le r&eacute;sultat, vous reviendrez voir mes Baudouin, et je
+fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il soit.</p>
+
+<p>--Ambassadeur.</p>
+
+<p>Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de
+Br&eacute;c&eacute;; colonel Despaut&egrave;res; Lerond, ancien
+magistrat; Lafolie, boucher, obtint cent voix en moyenne. La
+liste des r&eacute;publicains progressistes: F&eacute;lix
+Panneton, industriel; Dieudonn&eacute; de Gromance,
+propri&eacute;taire; Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint
+cent trente voix en moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le
+Panama, ne r&eacute;unit sur son nom que cent vingt suffrages.
+Les trois autres s&eacute;nateurs sortants, r&eacute;publicains
+radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.</p>
+
+<p>Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba &agrave;
+soixante voix.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me tour, Goby, Mannequin, Ledru,
+s&eacute;nateurs sortants radicaux, et F&eacute;lix Panneton,
+r&eacute;publicain progressiste, furent &eacute;lus.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XX</p>
+
+<p>--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du
+Trocad&eacute;ro, M. Bergeret &agrave; M. Goubin, son disciple,
+qui essuyait les verres de son lorgnon. Voyez: d&ocirc;mes,
+minarets, fl&egrave;ches, clochers, tours, frontons, toits de
+chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de fa&iuml;ences
+color&eacute;es, de bois, de peaux de b&ecirc;tes, terrasses
+italiennes et terrasses mauresques, palais, temples, pagodes,
+kiosques, huttes, cabanes, tentes, ch&acirc;teaux d'eaux,
+ch&acirc;teau de feu, contrastes et harmonies de toutes les
+habitations humaines, f&eacute;erie du travail, jeux merveilleux
+de l'industrie, amusement &eacute;norme du g&eacute;nie moderne,
+qui a plant&eacute; l&agrave; les arts et m&eacute;tiers de
+l'univers.</p>
+
+<p>--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit
+de cette immense Exposition?</p>
+
+<p>--Elle en peut recueillir de grands avantages, r&eacute;pondit
+M. Bergeret, &agrave; la condition de n'en pas concevoir un
+st&eacute;rile et hostile orgueil. Ceci n'est que le d&eacute;cor
+et l'enveloppe. L'&eacute;tude du dedans donnera lieu de
+consid&eacute;rer de plus pr&egrave;s l'&eacute;change et la
+circulation des produits, la consommation au juste prix,
+l'augmentation du travail et du salaire, l'&eacute;mancipation de
+l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, un des
+premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
+d'abord, elle a mis en d&eacute;route Jean Coq et Jean Mouton.
+Jean Coq et Jean Mouton, o&ugrave; sont-ils? On ne les voit ni ne
+les entend. Nagu&egrave;re on ne voyait qu'eux. Jean Coq allait
+devant, la t&ecirc;te haute et le mollet tendu. Jean Mouton
+allait derri&egrave;re, gras et fris&eacute;. Toute la ville
+retentissait de leur <i>cocorico</i> et de leur <i>b&ecirc;e,
+b&ecirc;e, b&ecirc;e</i>; car ils &eacute;taient
+&eacute;loquents. J'ou&iuml;s, un jour de cet hiver, Jean Coq qui
+disait:</p>
+
+<p>&raquo;--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue
+in&eacute;vitable par sa l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Et Jean Mouton r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&raquo;--J'aimerais assez une guerre navale.</p>
+
+<p>&raquo;--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait
+congruente &agrave; l'exaltation du nationalisme. Mais ne
+pouvons-nous faire la guerre sur terre et sur mer? Qui nous en
+emp&ecirc;che?</p>
+
+<p>&raquo;--Personne, r&eacute;pondait Jean Mouton. Je voudrais
+bien voir que quelqu'un nous en emp&ecirc;ch&acirc;t! Mais
+auparavant il faut exterminer les tra&icirc;tres et les vendus,
+les juifs et les francs-ma&ccedil;ons. C'est
+n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&raquo;--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne
+partirai en guerre que lorsque le sol national sera purg&eacute;
+de tous nos ennemis.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent
+trop bien tous deux comment on trempe les &eacute;nergies
+nationales pour ne pas s'efforcer, par tous les moyens possibles,
+d'assurer &agrave; leur pays les bienfaits de la guerre civile et
+de la guerre &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq et Jean Mouton sont r&eacute;publicains. Jean
+Coq vote, &agrave; chaque &eacute;lection, pour le candidat
+imp&eacute;rialiste, et Jean Mouton pour le candidat royaliste;
+mais ils sont tous deux r&eacute;publicains
+pl&eacute;biscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir
+le gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un
+suffrage obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles
+gens. En effet, il vous est profitable, si vous poss&eacute;dez
+une maison, de la jouer aux d&eacute;s contre une botte de foin,
+car, par ce moyen, vous risquez de gagner votre maison, ce dont
+vous serez bien avanc&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas
+cl&eacute;rical bien qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils
+v&eacute;n&egrave;rent et ch&eacute;rissent la moinerie qui
+s'enrichit &agrave; vendre des miracles et qui r&eacute;dige des
+papiers s&eacute;ditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous
+savez si une telle moinerie pullule en ce pays et le
+d&eacute;vore!</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez
+l'&ecirc;tre aussi et vous vous sentez attach&eacute; &agrave;
+votre pays par les forces invincibles et douces du sentiment et
+de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous souhaitez de
+vivre en paix avec l'univers, vous &ecirc;tes un complice de
+l'&eacute;tranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront
+bien en vous assommant &agrave; coups de matraque, au cri de
+guerre: &laquo;La France aux Fran&ccedil;ais!&raquo; Et ce sera
+bien fait pour vous. &laquo;La France aux Fran&ccedil;ais&raquo;,
+c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme
+&eacute;videmment ces trois mots rendent un compte exact de la
+situation d'un grand peuple au milieu des autres peuples,
+expriment les conditions n&eacute;cessaires de sa vie, la loi
+universelle de l'&eacute;change, le commerce des id&eacute;es et
+des produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde
+et une large doctrine &eacute;conomique, Jean Coq et Jean Mouton,
+pour assurer la France aux Fran&ccedil;ais, avaient r&eacute;solu
+de la fermer aux &eacute;trangers, &eacute;tendant ainsi, par un
+coup de g&eacute;nie, aux personnes humaines le syst&egrave;me
+que M. M&eacute;line n'avait appliqu&eacute; qu'aux produits que
+l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un
+petit nombre de propri&eacute;taires fonciers. Et cette
+pens&eacute;e, que con&ccedil;ut Jean Coq, d'interdire le sol
+national aux hommes des nations &eacute;trang&egrave;res s'imposa
+par sa beaut&eacute; farouche &agrave; l'admiration d'une assez
+grande foule de menus bourgeois et de limonadiers.</p>
+
+<p>&raquo;Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de
+m&eacute;chancet&eacute;. C'est avec innocence qu'ils sont les
+ennemis du genre humain. Jean Coq a plus d'ardeur, Jean Mouton
+plus de m&eacute;lancolie; mais ils sont simples tous deux, et
+ils croient ce que dit leur journal. C'est l&agrave;
+qu'&eacute;clate leur candeur. Car ce que dit leur journal n'est
+pas ais&eacute;ment croyable. Je vous atteste, imposteurs
+c&eacute;l&egrave;bres, faussaires de tous les temps, menteurs
+insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
+d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes
+v&eacute;n&eacute;rables ont enrichi la litt&eacute;rature
+profane et la litt&eacute;rature sacr&eacute;e de tant de livres
+suppos&eacute;s, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins,
+h&eacute;bra&iuml;ques, syriaques et chalda&iuml;ques, qui ont
+abus&eacute; si longtemps les ignorants et les doctes, faux
+Pythagore, faux Herm&egrave;s-Trism&eacute;giste, faux
+Sanchoniathon, r&eacute;dacteurs fallacieux des po&eacute;sies
+orphiques et des Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras,
+pseudo-Cl&eacute;ment et pseudo-Timoth&eacute;e; et vous
+seigneurs abb&eacute;s qui, pour vous assurer la possession de
+vos terres et de vos privil&egrave;ges, forge&acirc;tes sous le
+r&egrave;gne de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert;
+et vous, docteurs en droit canon, qui appuy&acirc;tes les
+pr&eacute;tentions du saint si&egrave;ge sur un tas de
+sacr&eacute;es d&eacute;cr&eacute;tales que vous aviez
+vous-m&ecirc;mes compos&eacute;es; et vous, fabricants &agrave;
+la grosse de m&eacute;moires historiques, Soulavie, Courchamps,
+Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, feints
+bourreaux et policiers feints, qui &eacute;criv&icirc;tes
+sordidement les M&eacute;moires de Samson et les M&eacute;moires
+de M. Claude; et toi Vrain-Lucas qui de ta main sus tracer une
+lettre de Marie-Madeleine et un billet de Vercing&eacute;torix,
+je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie enti&egrave;re
+fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux N&eacute;rons,
+fausses Pucelles d'Orl&eacute;ans qui tromp&acirc;tes les
+fr&egrave;res m&ecirc;me de Jeanne d'Arc, faux
+D&eacute;m&eacute;trius, faux Martin Guerre et faux ducs de
+Normandie; je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de
+miracles par qui les foules furent s&eacute;duites, Simon le
+Magicien, Apollonius de Tyane, Cagliostro, comte de
+Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, revenant de loin,
+e&ucirc;tes toutes facilit&eacute;s de mentir et en us&acirc;tes
+pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
+Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le
+poisson-&eacute;v&ecirc;que; et vous Jean de Mandeville, qui
+rencontr&acirc;tes en Asie des diables crachant du feu; et vous
+beaux faiseurs de contes, de fables et de gabs, &ocirc; ma
+M&egrave;re l'Oie, &ocirc; Till l'Espi&egrave;gle, &ocirc; baron
+de M&uuml;nchhausen! et vous Espagnols chevaleresques et
+picaresques, grands h&acirc;bleurs, je vous atteste; soyez
+t&eacute;moins qu'&agrave; vous tous, vous n'avez pas
+accumul&eacute; autant de mensonges, en une longue suite de
+si&egrave;cles, que n'en assemble en un jour un seul des journaux
+que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Apr&egrave;s cela comment
+s'&eacute;tonner qu'ils aient tant de fant&ocirc;mes dans la
+t&ecirc;te!</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXI</p>
+
+<p>Impliqu&eacute; dans les poursuites intent&eacute;es aux
+auteurs du complot contre la R&eacute;publique, Joseph Lacrisse
+mit en s&ucirc;ret&eacute; sa personne et ses papiers. Le
+commissaire de police charg&eacute; de saisir la correspondance
+du Comit&eacute; royaliste &eacute;tait trop homme du monde pour
+ne pas avertir pr&eacute;alablement de sa visite MM. les membres
+du Comit&eacute;. Il les en avisa vingt-quatre heures &agrave;
+l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord avec le
+l&eacute;gitime souci de bien conduire ses affaires, car il
+croyait, conform&eacute;ment &agrave; l'opinion commune, que le
+minist&egrave;re r&eacute;publicain serait bient&ocirc;t
+renvers&eacute; et remplac&eacute; par un minist&egrave;re
+M&eacute;line ou Ribot. Quand il se pr&eacute;senta au
+si&egrave;ge du Comit&eacute;, tous les cartons et tous les
+tiroirs &eacute;taient vides. Le magistrat y apposa les
+scell&eacute;s. Il mit pareillement sous scell&eacute;s un Bottin
+de 1897, le catalogue d'un constructeur d'automobiles, un gant
+d'escrime et un paquet de cigarettes, qui se trouvaient sur le
+marbre de la chemin&eacute;e. De cette mani&egrave;re, il observa
+les formes de la loi, ce dont il convient de le f&eacute;liciter;
+on doit toujours observer les formes de la loi. Il se nommait
+Jonquille. C'&eacute;tait un magistrat distingu&eacute; et un
+homme d'esprit. Il avait compos&eacute;, dans sa jeunesse, des
+chansons pour les caf&eacute;s-concerts. Une de ses oeuvres,
+<i>les Cancrelats dans le pain</i>, obtint un grand succ&egrave;s
+aux Champs-Elys&eacute;es, en 1885.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'&eacute;tonnement caus&eacute; par une
+poursuite inattendue, Joseph Lacrisse se rassura. Il
+s'aper&ccedil;ut vite que, sous le pr&eacute;sent r&eacute;gime,
+on risque moins &agrave; conspirer qu'on ne risquait sous le
+premier Empire et sous la royaut&eacute; l&eacute;gitime, et que
+la troisi&egrave;me R&eacute;publique n'est pas sanguinaire. Il
+l'en estima moins, mais il en &eacute;prouva un grand
+soulagement. Madame de Bonmont seule le consid&eacute;rait comme
+une victime. Elle l'en aima davantage, car elle &eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;reuse, et elle lui t&eacute;moignait son amour
+dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en sorte qu'il
+passa avec elle, &agrave; Bruxelles, quinze jours inoubliables.
+Ce fut tout son exil. Il b&eacute;n&eacute;ficia d'une des
+premi&egrave;res ordonnances de non-lieu rendues par la Haute
+Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on m'en avait cru, la Haute
+Cour n'aurait condamn&eacute; personne. Puisqu'on n'osait pas
+poursuivre tous les coupables, il n'&eacute;tait pas tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gant de condamner seulement ceux dont on avait
+le moins de peur, et de les condamner pour des faits qui
+n'&eacute;taient pas, ou du moins ne semblaient pas suffisamment
+distincts des faits pour lesquels ils avaient &eacute;t&eacute;
+d&eacute;j&agrave; poursuivis. Enfin que, dans un complot
+militaire, seuls des civils fussent impliqu&eacute;s, cela
+pouvait para&icirc;tre &eacute;trange.</p>
+
+<p>A quoi d'excellentes gens m'ont r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>--On se d&eacute;fend comme on peut.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son &eacute;nergie. Il
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; renouer les fils rompus du
+complot, mais on reconnut vite que c'&eacute;tait impossible.
+Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui avaient
+re&ccedil;u un mandat de perquisition eussent agi &agrave;
+l'&eacute;gard des pr&eacute;venus royalistes avec la m&ecirc;me
+d&eacute;licatesse que M. Jonquille, la malice du hasard ou
+l'imprudence des conspirateurs mit malgr&eacute; eux, entre leurs
+mains, assez de papiers pour r&eacute;v&eacute;ler au procureur
+de la R&eacute;publique l'organisation intime des Comit&eacute;s.
+On ne pouvait plus conspirer en s&ucirc;ret&eacute;, et toute
+esp&eacute;rance &eacute;tait perdue de voir le Roi revenir avec
+les hirondelles.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait
+achet&eacute;s dans le dessein de les offrir au Prince pour
+rentr&eacute;e &agrave; Paris, par l'avenue des
+Champs-Elys&eacute;es. Elle les c&eacute;da, sur l'avis de son
+fr&egrave;re Wallstein, &agrave; M. Gilbert, directeur du Cirque
+national du Trocad&eacute;ro. Elle n'eut point la douleur de les
+vendre &agrave; perte. Elle fit m&ecirc;me un petit
+b&eacute;n&eacute;fice dessus. Cependant ses beaux yeux
+pleur&egrave;rent quand ces six chevaux blancs comme des lis
+quitt&egrave;rent son &eacute;curie pour n'y plus revenir. Il lui
+semblait qu'ils prenaient les fun&eacute;railles de cette
+royaut&eacute; dont ils devaient conduire le triomphe.</p>
+
+<p>Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une
+curiosit&eacute; limit&eacute;e, si&eacute;geait longuement.</p>
+
+<p>Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la
+naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient
+acquitt&eacute;, mais qui retenaient quelques accus&eacute;s.</p>
+
+<p>--Quels bandits! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>--Ah! soupira madame de Bonmont, le S&eacute;nat est aux gages
+du minist&egrave;re. Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est
+pas M. M&eacute;line qui aurait fait cet abominable
+proc&egrave;s. C'&eacute;tait un r&eacute;publicain, M.
+M&eacute;line, mais c'&eacute;tait un honn&ecirc;te homme. S'il
+&eacute;tait rest&eacute; ministre, le Roi serait aujourd'hui en
+France.</p>
+
+<p>--H&eacute;las! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri
+L&eacute;on, qui n'avait jamais eu beaucoup d'illusions.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse secoua la t&ecirc;te. Et il y eut un grand
+silence.</p>
+
+<p>--C'est peut-&ecirc;tre un bien pour vous, reprit Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--Comment?</p>
+
+<p>--Je dis que, d'une mani&egrave;re, c'est plut&ocirc;t un
+avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et
+m&ecirc;me vous devriez en &ecirc;tre enchant&eacute;,
+abstraction faite de vos sentiments patriotiques,
+naturellement.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>--C'est pourtant bien simple. Si vous &eacute;tiez financier,
+comme moi, la monarchie pourrait vous &ecirc;tre profitable. Ne
+serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt
+peu apr&egrave;s son av&egrave;nement, car il aurait eu besoin
+d'argent pour r&eacute;gner, ce cher prince. Il y avait gros
+&agrave; gagner pour moi, dans cette affaire-l&agrave;. Mais
+vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagn&eacute; &agrave;
+la restauration? Une pr&eacute;fecture? La belle affaire! Vous
+pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la
+R&eacute;publique. Vous parlez tr&egrave;s bien... Ne vous en
+d&eacute;fendez pas. Vous parlez avec facilit&eacute;, avec
+&eacute;l&eacute;gance. Vous &ecirc;tes un des vingt-cinq ou
+trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue.
+Vous pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui
+parle a tout &agrave; gagner &agrave; ce que le Roi ne revienne
+pas. Philippe &agrave; l'Elys&eacute;e, vous &ecirc;tes mis en
+devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite &agrave; ce
+m&eacute;tier. Vous prenez les int&eacute;r&ecirc;ts du peuple,
+vous m&eacute;contentez le Roi, il vous chasse. Vous &ecirc;tes
+d&eacute;vou&eacute; au Roi, le public murmure, et le Roi vous
+cong&eacute;die. Il fait des fautes, vous en faites, et vous
+&ecirc;tes puni des v&ocirc;tres et des siennes. Populaire ou
+impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince
+est en exil, vous ne pouvez commettre de fautes. Vous ne pouvez
+rien: vous n'avez pas de responsabilit&eacute;. C'est une
+situation excellente. Vous n'avez &agrave; craindre ni la
+popularit&eacute; ni l'impopularit&eacute;: vous &ecirc;tes
+au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne pouvez &ecirc;tre
+maladroit: aucune maladresse n'est possible au d&eacute;fenseur
+d'une cause perdue. L'avocat du malheur est toujours
+&eacute;loquent. Dans une r&eacute;publique on est royaliste sans
+danger quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une
+opposition sereine; on est lib&eacute;ral; on a la sympathie de
+tous les ennemis du r&eacute;gime existant et l'estime du
+gouvernement que l'on combat sans lui nuire. Serviteur de la
+monarchie d&eacute;chue, la v&eacute;n&eacute;ration avec
+laquelle vous vous agenouillerez aux pieds de votre Roi
+rehaussera la noblesse de votre caract&egrave;re, et vous pouvez
+sans bassesse &eacute;puiser sur lui toutes les flatteries. Vous
+pouvez &eacute;galement, sans inconv&eacute;nient aucun, faire la
+le&ccedil;on au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui
+reprocher ses alliances, ses abdications, ses conseillers
+intimes, lui dire, par exemple: &laquo;Monseigneur, je vous
+avertis respectueusement que vous vous encanaillez&raquo;. Les
+journaux recueilleront cette noble parole. Votre renom de
+fid&eacute;lit&eacute; en grandira et vous dominerez votre propre
+parti du toute la hauteur de votre &acirc;me. Avocat,
+d&eacute;put&eacute;, vous avez au Palais, &agrave; la tribune,
+les plus beaux gestes; vous &ecirc;tes incorruptible... Et les
+bons P&egrave;res vous prot&egrave;gent. Lacrisse, connaissez
+votre bonheur.</p>
+
+<p>Lacrisse r&eacute;pliqua s&egrave;chement:</p>
+
+<p>--C'est peut-&ecirc;tre dr&ocirc;le, ce que vous dites,
+L&eacute;on; mais je ne trouve pas. Et je doute que vos
+plaisanteries soient tr&egrave;s &agrave; propos.</p>
+
+<p>--Je ne plaisante pas.</p>
+
+<p>--Si! vous plaisantez. Vous &ecirc;tes sceptique. J'ai horreur
+du scepticisme. C'est la n&eacute;gation de l'action. Moi je suis
+pour l'action, toujours et quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Henri L&eacute;on protesta:</p>
+
+<p>--Je vous assure que je suis tr&egrave;s s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous
+ne comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre
+&eacute;poque. Vous avez dessin&eacute; l&agrave; un bonhomme
+genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait de famille, d'un
+trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, &agrave;
+votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure
+qu'aujourd'hui il para&icirc;trait vieux jeu et bigrement
+d&eacute;mod&eacute;. Le courtisan du malheur serait tout
+bonnement ridicule, au XXe si&egrave;cle. Il ne faut pas
+&ecirc;tre vaincu et les faibles ont tort. Voil&agrave; notre
+morale, mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la
+Gr&egrave;ce, pour la Finlande? Non, non! Nous ne pin&ccedil;ons
+pas de cette guitare-l&agrave;. On n'est pas des na&iuml;fs!...
+Nous avons cri&eacute; &laquo;Vivent les Bo&euml;rs!&raquo; c'est
+vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'&eacute;tait pour
+ennuyer le gouvernement en lui cr&eacute;ant des
+difficult&eacute;s avec l'Angleterre, et parce que nous
+esp&eacute;rions que les Bo&euml;rs seraient victorieux.
+D'ailleurs je ne suis pas d&eacute;courag&eacute;. J'ai bon
+espoir que nous renverserons la R&eacute;publique, avec l'aide
+des r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>&raquo;Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons
+avec les nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous
+&eacute;tranglerons la gueuse. Et tout d'abord il faut travailler
+les &eacute;lections municipales.&raquo;</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXII</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse l'avait dit: il &eacute;tait homme d'action.
+L'oisivet&eacute; lui pesait. Secr&eacute;taire d'un
+Comit&eacute; royaliste qui n'agissait plus, il entra dans un
+Comit&eacute; nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en
+&eacute;tait violent. On y respirait un amour haineux de la
+France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des
+manifestations assez farouches, qui avaient lieu soit dans les
+th&eacute;&acirc;tres, soit dans les &eacute;glises. Joseph
+Lacrisse prenait la t&ecirc;te de ces manifestations.
+Lorsqu'elles avaient lieu dans les &eacute;glises, madame de
+Bonmont, qui &eacute;tait pieuse, s'y rendait en toilette sombre.
+<i>Domus mea domus orationis.</i> Un jour, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre joints aux nationalistes, dans la cath&eacute;drale,
+pour y prier avec &eacute;clat, madame de Bonmont et Lacrisse se
+m&ecirc;l&egrave;rent, sur la place du Parvis, &agrave; des
+hommes qui exprimaient leur patriotisme par des cris
+fr&eacute;n&eacute;tiques et concert&eacute;s. Lacrisse I unit sa
+voix &agrave; la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les
+courages par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses
+l&egrave;vres rouges, qui brillaient sous la voilette.</p>
+
+<p>La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore,
+quand, sur un ordre de la Pr&eacute;fecture, une escouade de
+gardiens de la paix marcha contre les manifestants. Lacrisse la
+vit venir sans s'&eacute;tonner, et d&egrave;s que les agents
+furent &agrave; port&eacute;e de la voix, il cria: &laquo;Vive la
+police!&raquo;</p>
+
+<p>Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il
+&eacute;tait sinc&egrave;re. Des liens d'amiti&eacute; avaient
+&eacute;t&eacute; nou&eacute;s entre les brigades de la
+Pr&eacute;fecture et les manifestants nationalistes aux temps
+&agrave; jamais regrettables, si l'on ose dire, du ministre
+laboureur, qui laissait les porteurs de matraque assommer sur le
+pav&eacute; des rues les r&eacute;publicains silencieux. C'est ce
+qu'il appelait agir avec mod&eacute;ration! O douces moeurs
+agricoles! O simplicit&eacute; premi&egrave;re! O jours heureux!
+qui ne vous a pas connus n'a pas v&eacute;cu! O candeur de
+l'homme des champs, qui disait: &laquo;La R&eacute;publique n'a
+point d'ennemis. O&ugrave; voyez-vous des conspirateurs
+royalistes et des moines s&eacute;ditieux? Il n'y en a
+point.&raquo; Il les avait tous cach&eacute;s sous sa longue
+redingote des dimanches. Joseph Lacrisse n'avait pas
+oubli&eacute; ces heures fortun&eacute;es. Et sur la foi de cette
+antique alliance des &eacute;meutiers avec les agents, il
+acclamait les brigades noires. Au premier rang des ligueurs,
+agitant son chapeau au bout de sa canne, en signe de paix, il
+cria vingt fois: &laquo;Vive la police!&raquo; Mais les temps
+&eacute;taient chang&eacute;s. Indiff&eacute;rents &agrave; cet
+accueil amical, sourds &agrave; ces cris flatteurs, les agents
+charg&egrave;rent. Le choc fut rude. La troupe nationaliste
+oscilla et plia. Juste retour des choses humaines, Lacrisse, qui
+avait cess&eacute; de saluer et s'&eacute;tait couvert devant les
+assaillants, eut son chapeau d&eacute;fonc&eacute; d'un coup de
+poing. Indign&eacute; de l'offense, il cassa sa canne sur la
+t&ecirc;te d'un sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le
+d&eacute;gag&egrave;rent, il aurait &eacute;t&eacute; men&eacute;
+au poste et pass&eacute; &agrave; tabac, comme un socialiste.</p>
+
+<p>L'agent, qui avait la t&ecirc;te fendue, fut port&eacute;
+&agrave; l'h&ocirc;pital o&ugrave; il re&ccedil;ut de M. le
+pr&eacute;fet de police une m&eacute;daille d'argent. Joseph
+Lacrisse fut d&eacute;sign&eacute; par le Comit&eacute;
+nationaliste du quartier des Grandes-&Eacute;curies comme
+candidat aux &eacute;lections municipales du 6 mai.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'ancien Comit&eacute; de M. Collinard,
+conservateur blackboul&eacute; aux pr&eacute;c&eacute;dentes
+&eacute;lections, et qui, cette fois, ne se pr&eacute;sentait
+pas. Le pr&eacute;sident du Comit&eacute;, M. Bonnaud,
+charcutier, s'engagea &agrave; faire triompher la candidature de
+Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, Raimondin,
+r&eacute;publicain radical, demandait le renouvellement de son
+mandat. Mais il avait perdu la confiance des &eacute;lecteurs. Il
+avait m&eacute;content&eacute; tout le monde et
+n&eacute;glig&eacute; les int&eacute;r&ecirc;ts du quartier. Il
+n'avait pas m&ecirc;me obtenu un tramway, r&eacute;clam&eacute;
+depuis douze ans, et on l'accusait d'avoir eu quelques
+complaisances pour les dreyfusards. Le quartier &eacute;tait
+excellent. Les gens de maison &eacute;taient tous nationalistes
+et les commer&ccedil;ants jugeaient s&eacute;v&egrave;rement le
+minist&egrave;re Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais
+ils &eacute;taient antis&eacute;mites. Les congr&eacute;gations,
+nombreuses et riches, marcheraient. On pouvait compter notamment
+sur les P&egrave;res qui avaient ouvert la chapelle de
+Saint-Antoine. Le succ&egrave;s &eacute;tait certain. Il fallait
+seulement que M. Lacrisse ne se d&eacute;clar&acirc;t pas
+express&eacute;ment et en propres termes royaliste, par
+m&eacute;nagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
+changement de r&eacute;gime, surtout pendant l'Exposition.</p>
+
+<p>Lacrisse r&eacute;sista. Il &eacute;tait royaliste et
+n'entendait pas mettre son drapeau dans sa poche. M. Bonnaud
+insista. Il connaissait l'&eacute;lecteur. Il savait quelle
+b&ecirc;te c'&eacute;tait et comment il fallait la prendre. Que
+M. Lacrisse se pr&eacute;sent&acirc;t comme nationaliste et
+Bonnaud enlevait l'&eacute;lection. Sinon, il n'y avait rien
+&agrave; faire.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse &eacute;tait perplexe. Il pensa en
+&eacute;crire au Roi. Mais le temps pressait. D'ailleurs le
+Prince pouvait-il, &agrave; distance, &ecirc;tre bon juge de ses
+propres int&eacute;r&ecirc;ts? Lacrisse consulta ses amis.</p>
+
+<p>--Notre force est dans notre principe, lui r&eacute;pondit
+Henri L&eacute;on. Un monarchiste ne peut pas se dire
+r&eacute;publicain, m&ecirc;me pendant l'Exposition. Mais on ne
+vous demande pas de vous d&eacute;clarer r&eacute;publicain, mon
+cher Lacrisse. On ne vous demande pas m&ecirc;me de vous
+d&eacute;clarer r&eacute;publicain progressiste ou
+r&eacute;publicain lib&eacute;ral, ce qui est tout autre chose
+que r&eacute;publicain. On vous demande de vous proclamer
+nationaliste. Vous pouvez le faire la t&ecirc;te haute, puisque
+vous &ecirc;tes nationaliste. N'h&eacute;sitez pas. Le
+succ&egrave;s en d&eacute;pend, et il importe &agrave; la bonne
+cause que vous soyez &eacute;lu.</p>
+
+<p>Joseph L&acirc;crisse c&eacute;da par patriotisme. Et il
+&eacute;crivit au Prince pour lui exposer la situation et
+protester de son d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>On arr&ecirc;ta sans difficult&eacute; les termes du
+programme. D&eacute;fendre l'arm&eacute;e nationale contre une
+bande de forcen&eacute;s. Combattre le cosmopolitisme. Soutenir
+les droits des p&egrave;res de famille viol&eacute;s par le
+projet du gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le
+p&eacute;ril collectiviste. Relier par un tramway le quartier des
+Grandes-&Eacute;curies &agrave; l'Exposition. Porter haut le
+drapeau de la France. Am&eacute;liorer le service des eaux.</p>
+
+<p>De pl&eacute;biscite il n'en fut pas question. On ne savait ce
+que c'&eacute;tait dans le quartier des Grandes-&Eacute;curies.
+Joseph Lacrisse n'eut point l'embarras de concilier sa doctrine,
+qui &eacute;tait celle du droit divin, avec la doctrine
+pl&eacute;biscitaire. Il aimait et admirait
+D&eacute;roul&egrave;de. Il ne le suivait pas
+aveugl&eacute;ment.</p>
+
+<p>--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il &agrave;
+Bonnaud. Ce sera d'un bel effet. Il ne faut rien n&eacute;gliger
+pour frapper les esprits.</p>
+
+<p>Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin,
+ayant obtenu &agrave; la derni&egrave;re heure
+l'&eacute;tablissement d'une ligne de tramways &agrave; vapeur
+allant des Grandes-&Eacute;curies au Trocad&eacute;ro, publiait
+abondamment cet heureux succ&egrave;s. Il honorait l'arm&eacute;e
+dans ses circulaires et c&eacute;l&eacute;brait les merveilles de
+l'Exposition comme le triomphe du g&eacute;nie industriel et
+commercial de la France, et la gloire de Paris. Il devenait un
+concurrent redoutable.</p>
+
+<p>Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes
+hauss&egrave;rent leur courage. Dans d'innombrables
+r&eacute;unions, ils accus&egrave;rent Raimondin d'avoir
+laiss&eacute; mourir de faim sa vieille m&egrave;re et
+vot&eacute; la souscription municipale au livre d'Urbain Gohier.
+Ils fl&eacute;trirent chaque nuit Raimondin, candidat des juifs
+et des panamistes. Un groupe de r&eacute;publicains progressistes
+se forma pour soutenir la candidature de Joseph Lacrisse et
+lan&ccedil;a la circulaire que voici:</p>
+
+<p>Messieurs les &Eacute;lecteurs,</p>
+
+<p>Les graves circonstances que nous traversons nous font un
+devoir de demander compte aux candidats aux &eacute;lections
+municipales de leur sentiment sur la politique
+g&eacute;n&eacute;rale, de laquelle d&eacute;pend l'avenir du
+pays. A l'heure o&ugrave; des &eacute;gar&eacute;s ont la
+pr&eacute;tention criminelle d'entretenir une agitation malsaine
+de nature &agrave; affaiblir notre cher pays; &agrave; l'heure
+o&ugrave; le Collectivisme, audacieusement install&eacute; au
+pouvoir, menace nos biens, fruits sacr&eacute;s du travail et de
+l'&eacute;pargne; &agrave; l'heure o&ugrave; un gouvernement
+&eacute;tabli contre l'opinion publique pr&eacute;pare des lois
+tyranniques, vous voterez tous pour</p>
+
+<p>M. Joseph LACRISSE</p>
+
+<p>AVOCAT A LA COUR D'APPEL</p>
+
+<p><i>Candidat de la libert&eacute; de conscience et de la
+R&eacute;publique honn&ecirc;te.</i></p>
+
+<p>Les socialistes nationalistes du quartier avaient pens&eacute;
+d'abord d&eacute;signer un candidat &agrave; eux, dont les voix,
+au second tour, se fussent report&eacute;es sur Lacrisse. Mais le
+p&eacute;ril imminent imposait l'union. Les socialistes
+nationalistes des Grandes-&Eacute;curies se ralli&egrave;rent
+&agrave; la candidature Lacrisse et firent un appel aux
+&eacute;lecteurs:</p>
+
+<p>Citoyens,</p>
+
+<p>Nous vous recommandons la candidature nettement
+r&eacute;publicaine, socialiste et nationaliste du citoyen
+LACRISSE <i>A bas les tra&icirc;tres! A bas les dreyfusards! A
+bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la R&eacute;publique
+sociale nationaliste!</i></p>
+
+<p>Les P&egrave;res, qui poss&eacute;daient dans le quartier une
+chapelle et d'immenses immeubles, se gard&egrave;rent
+d'intervenir dans une affaire &eacute;lectorale. Ils
+&eacute;taient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre
+ses ordres; et le soin des oeuvres pies les tenait
+&eacute;loign&eacute;s du si&egrave;cle. Mais des amis
+la&iuml;ques, qu'ils avaient, exprim&egrave;rent &agrave; propos,
+dans une circulaire la pens&eacute;e des bons religieux. Voici le
+texte de cette circulaire, qui fut distribu&eacute;e dans le
+quartier des Grandes-&Eacute;curies:</p>
+
+<p><i>Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus,
+bijoux, valeurs, et g&eacute;n&eacute;ralement tous objets,
+meubles et immeubles, sentiments, affections, etc., etc.</i></p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>C'est principalement dans les &eacute;lections que le diable
+s'efforce de troubler les consciences. Et pour atteindre ce but,
+il a recours &agrave; d'innombrables artifices. H&eacute;las!
+n'a-t-il pas &agrave; son service toute l'arm&eacute;e des
+francs-ma&ccedil;ons? Mais vous saurez d&eacute;jouer les ruses
+de l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et d&eacute;go&ucirc;t
+le candidat des incendiaires, des br&ucirc;leurs d'&eacute;glises
+et autres dreyfusards.</p>
+
+<p>C'est en portant au pouvoir des honn&ecirc;tes gens que vous
+ferez cesser la pers&eacute;cution abominable qui s&eacute;vit si
+cruellement &agrave; cette heure, et que vous emp&ecirc;cherez un
+gouvernement inique de mettre la main sur l'argent des pauvres.
+Votez tous pour</p>
+
+<p>M. Joseph LACRISSE</p>
+
+<p>AVOCAT A LA COUR D'APPEL</p>
+
+<p><i>Candidat de Saint-Antoine</i></p>
+
+<p>N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette
+douleur imm&eacute;rit&eacute;e de voir &eacute;chouer son
+candidat.</p>
+
+<p><i>Sign&eacute;</i>: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste;
+FLORIMOND, architecte; B&Egrave;CHE, capitaine en retraite;
+MOLON, ouvrier.</p>
+
+<p>On voit par ces documents &agrave; quelle hauteur
+intellectuelle et morale le nationalisme a port&eacute; la
+discussion des candidatures municipales &agrave; Paris.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXIII</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena tr&egrave;s
+activement la campagne, dans le quartier des
+Grandes-&Eacute;curies, contre Anselme Raimondin, conseiller
+sortant, radical. Tout de suite il se sentit &agrave; l'aise dans
+les r&eacute;unions publiques. &Eacute;tant avocat et tr&egrave;s
+ignorant, il parlait abondamment, sans que rien
+l'arr&ecirc;t&acirc;t jamais. Il &eacute;tonnait, par la
+rapidit&eacute; de son d&eacute;bit, les &eacute;lecteurs avec
+lesquels il demeurait en sympathie par le petit nombre et la
+simplicit&eacute; de ses id&eacute;es, et ce qu'il disait
+&eacute;tait toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
+dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il
+parlait sans cesse de son honn&ecirc;tet&eacute; et de
+l'honn&ecirc;tet&eacute; de ses amis politiques,
+r&eacute;p&eacute;tait qu'il fallait nommer des honn&ecirc;tes
+gens, et que son parti &eacute;tait le parti des honn&ecirc;tes
+gens. Et comme c'&eacute;tait un parti nouveau, on le
+croyait.</p>
+
+<p>Anselme Raimondin, dans ses r&eacute;unions, r&eacute;pliqua
+qu'il &eacute;tait honn&ecirc;te et tr&egrave;s honn&ecirc;te;
+mais ses d&eacute;clarations, venant apr&egrave;s les autres,
+semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait &eacute;t&eacute; en
+place et m&ecirc;l&eacute; aux affaires, on ne croyait pas
+facilement qu'il f&ucirc;t honn&ecirc;te, tandis que Joseph
+Lacrisse brillait d'innocence.</p>
+
+<p>Lacrisse &eacute;tait jeune, agile, d'aspect militaire.
+Raimondin &eacute;tait petit, gros, &agrave; lunettes. Cela fut
+remarqu&eacute; en un moment o&ugrave; le nationalisme avait
+souffl&eacute; dans les &eacute;lections municipales le genre
+d'enthousiasme et m&ecirc;me de po&eacute;sie qui lui est propre,
+et un id&eacute;al de beaut&eacute; sensible au petit
+commerce.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions
+d'&eacute;dilit&eacute; et jusqu'aux attributions des Conseils
+municipaux. Cette ignorance le servait. Son &eacute;loquence en
+&eacute;tait tout affranchie et soulev&eacute;e. Anselme
+Raimondin, au contraire, se perdait dans les d&eacute;tails. Il
+avait pris le pli des affaires, l'habitude de la discussion
+technique, le go&ucirc;t des chiffres, la manie du dossier. Et,
+bien qu'il conn&ucirc;t son public, il se faisait quelque
+illusion sur l'intelligence des &eacute;lecteurs qui l'avaient
+nomm&eacute;. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
+des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
+semblait-il froid, obscur, ennui.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un innocent. Il avait le sens de ses
+int&eacute;r&ecirc;ts et de la petite politique. Voyant depuis
+deux ans son quartier submerg&eacute; par les journaux
+nationalistes, par les affiches nationalistes, par les brochures
+nationalistes, il s'&eacute;tait dit que, le moment venu, il
+saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il
+n'&eacute;tait pas bien difficile de fl&eacute;trir les
+tra&icirc;tres et d'acclamer l'arm&eacute;e nationale. Il n'avait
+pas assez redout&eacute; ses adversaires, estimant qu'il pourrait
+toujours dire comme eux. En quoi il s'&eacute;tait tromp&eacute;.
+Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pens&eacute;e
+nationaliste, un tour inimitable. Il avait trouv&eacute;
+notamment une phrase dont il faisait un fr&eacute;quent usage, et
+qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, celle-ci:
+&laquo;Citoyens, levons-nous tous pour d&eacute;fendre notre
+admirable arm&eacute;e contre une poign&eacute;e de sans-patrie
+qui ont jur&eacute; de la d&eacute;truire.&raquo; C'&eacute;tait
+exactement ce qu'il fallait dire aux &eacute;lecteurs des
+Grandes-&Eacute;curies. Cette parole, chaque soir
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, soulevait dans l'assembl&eacute;e
+enti&egrave;re un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
+Raimondin ne trouva rien de si bon, &agrave; beaucoup
+pr&egrave;s. Et si les mots patriotiques lui venaient, il n'avait
+pas le ton qu'il fallait et ne produisait pas d'effet.</p>
+
+<p>Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
+Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais
+soit que la peinture en f&ucirc;t trop lav&eacute;e, soit que le
+soleil la mange&acirc;t, elles paraissaient p&acirc;les. Tout le
+trahissait; tous l'abandonnaient. Il perdait son assurance, il se
+faisait humble, prudent, petit. Il se dissimulait. Il devenait
+imperceptible.</p>
+
+<p>Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un
+d&eacute;cor de bastringue, il se levait pour parler, ce
+n'&eacute;tait plus qu'une ombre blafarde, d'o&ugrave; sortait
+une voix faible que couvraient la fum&eacute;e des pipes et les
+rumeurs des citoyens. Il rappelait son pass&eacute;. Il
+&eacute;tait, disait-il, un vieux lutteur. Il d&eacute;fendait la
+R&eacute;publique. Cela aussi coulait sans bruit et sans nul
+&eacute;cho sonore. Les &eacute;lecteurs des
+Grandes-&Eacute;curies voulaient que la R&eacute;publique
+f&ucirc;t d&eacute;fendue par Joseph Lacrisse, qui avait
+conspir&eacute; contre elle. C'&eacute;tait leur id&eacute;e.</p>
+
+<p>Les r&eacute;unions n'&eacute;taient pas contradictoires. Une
+fois seulement, Raimondin fut invit&eacute; &agrave; se rendre
+&agrave; une r&eacute;union nationaliste. Il y vint; mais il ne
+put parler et il fut fl&eacute;tri par un ordre du jour
+vot&eacute; dans le tumulte et l'obscurit&eacute;, le
+propri&eacute;taire ayant coup&eacute; le gaz lorsque l'on
+commen&ccedil;ait &agrave; briser les banquettes. Les
+r&eacute;unions, aux Grandes-&Eacute;curies comme dans tous les
+quartiers de Paris, furent tumultueuses m&eacute;diocrement. On y
+d&eacute;ploya de part et d'autre la molle violence propre
+&agrave; ce temps, et qui est le caract&egrave;re le plus
+sensible de nos moeurs politiques. Les nationalistes y
+jet&egrave;rent, selon l'usage, ces injures monotones dans
+lesquelles les noms de vendu, de tra&icirc;tre et d'inf&acirc;me
+prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
+poussa t&eacute;moignaient d'un extr&ecirc;me affaiblissement
+physique et moral, d'un vague m&eacute;contentement uni &agrave;
+une profonde stupeur et d'une inaptitude d&eacute;finitive
+&agrave; penser les choses les plus simples. Beaucoup
+d'invectives et peu de rixes. C'est &agrave; peine s'il y eut
+chaque nuit deux ou trois bless&eacute;s ou contus, dans les deux
+partis. On portait ceux de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien
+nationaliste, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du man&egrave;ge, et
+ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-&agrave;-vis
+du march&eacute;. Et &agrave; minuit, il n'y avait plus personne
+dans les rues.</p>
+
+<p>Le dimanche, 6 mai, &agrave; six heures, Joseph Lacrisse,
+entour&eacute; de ses amis, attendait le r&eacute;sultat du
+scrutin dans une boutique &agrave; louer, d&eacute;cor&eacute;e
+d'affiches et de drapeaux. C'&eacute;tait le si&egrave;ge du
+Comit&eacute;. M. Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il
+&eacute;tait &eacute;lu par deux mille trois cent neuf voix
+contre mille cinq cent quatorze donn&eacute;es &agrave; M.
+Raimondin.</p>
+
+<p>--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est
+une victoire pour la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>--Et pour les honn&ecirc;tes gens, r&eacute;pondit
+Lacrisse.</p>
+
+<p>Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignit&eacute;:</p>
+
+<p>--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de
+remercier en mon nom nos vaillants amis.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Henri L&eacute;on, qui se tenait
+&agrave; son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>--L&eacute;on, lui dit-il &agrave; l'oreille, rendez-moi un
+service, je vous prie: t&eacute;l&eacute;graphiez tout de suite
+&agrave; Monseigneur notre succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:</p>
+
+<p>--Vive D&eacute;roul&egrave;de! vive l'Arm&eacute;e! vive la
+R&eacute;publique! A bas les tra&icirc;tres! &agrave; bas les
+juifs!</p>
+
+<p>Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La
+foule barrait la rue. Le baron isra&eacute;lite Golsberg se
+tenait &agrave; la porti&egrave;re. Il saisit la main du nouveau
+conseiller municipal.</p>
+
+<p>--J'ai vot&eacute; pour vous, monsieur Lacrisse.</p>
+
+<p>Vous entendez, j'ai vot&eacute; pour vous. Parce que, je vais
+vous dire, l'antis&eacute;mitisme, c'est une blague--je le sais
+bien, et vous le savez comme moi--une pure blague, tandis que le
+socialisme, c'est s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.</p>
+
+<p>Mais le baron ne le l&acirc;chait point.</p>
+
+<p>--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des
+concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai vot&eacute;
+pour vous, monsieur Lacrisse.</p>
+
+<p>Cependant la foule criait:</p>
+
+<p>--Vive D&eacute;roul&egrave;de! Vive l'Arm&eacute;e! A bas les
+dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs!</p>
+
+<p>Le cocher parvint &agrave; fendre le flot des
+&eacute;lecteurs.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule,
+&eacute;mue, triomphante.</p>
+
+<p>Elle savait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>--&Eacute;lu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras
+ouverts.</p>
+
+<p>Et ce nom d'&eacute;lu, sur les l&egrave;vres d'une dame si
+pieuse, prenait un sens mystique.</p>
+
+<p>Elle le pressa dans ses beaux bras:</p>
+
+<p>--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton
+&eacute;lection.</p>
+
+<p>Elle n'y avait pas contribu&eacute; de ses deniers. Les fonds,
+certes, n'avaient pas manqu&eacute;, et le candidat nationaliste
+avait puis&eacute; &agrave; plus d'une caisse. Mais la tendre
+Elisabeth n'avait rien donn&eacute;, et Joseph Lacrisse ne
+comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:</p>
+
+<p>--J'ai fait br&ucirc;ler tous les jours un cierge &agrave;
+saint Antoine. C'est pourquoi tu as eu ta majorit&eacute;. Saint
+Antoine accorde tout ce qu'on lui demande. Le p&egrave;re
+Ad&eacute;odat me l'a affirm&eacute; et j'en ai fait
+l'exp&eacute;rience plusieurs fois.</p>
+
+<p>Elle le couvrit de baisers. Et une id&eacute;e lui vint,
+qu'elle trouvait belle et rappelant les usages de la chevalerie.
+Elle lui demanda:</p>
+
+<p>--Mon ami, les conseillers municipaux portent une
+&eacute;charpe, n'est-ce pas? Ces &eacute;charpes sont
+brod&eacute;es, dis?... Je veux t'en broder une...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s fatigu&eacute;. Il tomba
+accabl&eacute; dans un fauteuil. Mais elle, agenouill&eacute;e
+&agrave; ses pieds, murmura:</p>
+
+<p>--Je t'aime!</p>
+
+<p>Et la nuit seule entendit le reste.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, Anselme Raimondin apprit le
+r&eacute;sultat de l'&eacute;lection dans son petit logement
+&laquo;d'enfant du quartier&raquo;, comme il disait. Il y avait
+sur la table de la salle &agrave; manger une douzaine de litres
+de vin et un p&acirc;t&eacute; froid. Son &eacute;chec
+l'&eacute;tonna.</p>
+
+<p>--Je m'y attendais, dit-il.</p>
+
+<p>Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le
+pied.</p>
+
+<p>--C'est ta faute, lui dit en mani&egrave;re de consolation le
+docteur Maufle, pr&eacute;sident de son Comit&eacute;, vieux
+radical &agrave; face de Sil&egrave;ne. Tu as laiss&eacute;
+empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
+courage de les combattre. Tu n'as rien tent&eacute; pour
+d&eacute;voiler leurs mensonges. Au contraire, tu as, comme eux,
+avec eux, entretenu toutes les &eacute;quivoques. Tu savais la
+v&eacute;rit&eacute;, tu n'as pas os&eacute; d&eacute;tromper les
+&eacute;lecteurs quand il en &eacute;tait temps encore. Tu as
+&eacute;t&eacute; l&acirc;che. Tu es battu, c'est bien fait!</p>
+
+<p>Anselme Raimondin haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens
+de cette &eacute;lection. Il est pourtant bien clair. Mon
+&eacute;chec n'a qu'une cause: le m&eacute;contentement des
+petits boutiquiers &eacute;cras&eacute;s entre les grands
+magasins et les soci&eacute;t&eacute;s coop&eacute;ratives. Ils
+souffrent; ils m'ont fait payer leurs souffrances. Voil&agrave;
+tout.</p>
+
+<p>Et avec un p&acirc;le sourire:</p>
+
+<p>--Ils seront bien attrap&eacute;s!</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXIV</p>
+
+<p> M. Bergeret, rencontrant dans une all&eacute;e du Luxembourg
+MM. Goubin et Denis, ses &eacute;l&egrave;ves:</p>
+
+<p>--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle &agrave; vous annoncer,
+messieurs. La paix de l'Europe ne sera pas troubl&eacute;e. Les
+Trublions eux-m&ecirc;mes m'en ont donn&eacute; l'assurance.</p>
+
+<p>Et voici ce que conta M. Bergeret:</p>
+
+<p>--J'ai rencontr&eacute; Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et
+Gilles Singe qui, &agrave; l'Exposition, &eacute;piaient le
+craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et
+m'adressa ces paroles s&eacute;v&egrave;res:</p>
+
+<p>&raquo;--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la
+guerre et que nous la ferions, que je d&eacute;barquerais
+&agrave; Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec
+Jean Mouton, et que je prendrais ensuite Berlin et diverses
+autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit
+m&eacute;chamment, pour nous nuire, en faisant croire aux
+Fran&ccedil;ais que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur,
+que cela est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers;
+nous avons des sentiments militaires,--ce qui est tout autre
+chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons &eacute;tabli
+en France la R&eacute;publique imp&eacute;riale, nous ne ferons
+pas la guerre.</p>
+
+<p>&raquo;Je r&eacute;pondis &agrave; Jean Coq que j'&eacute;tais
+pr&ecirc;t &agrave; le croire; qu'au surplus je voyais bien que
+je m'&eacute;tais tromp&eacute; et que mon erreur &eacute;tait
+manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe
+et tous les Trublions avaient suffisamment montr&eacute; leur
+amour de la paix en se d&eacute;fendant de partir pour la Chine,
+o&ugrave; ils &eacute;taient convi&eacute;s par de belles
+affiches blanches.</p>
+
+<p>&raquo;--J'ai senti d&egrave;s lors, ajoutai-je, toute la
+civilit&eacute; de vos sentiments militaires et la force de votre
+attachement &agrave; la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol.
+Je vous prie, monsieur Coq, d'agr&eacute;er mes excuses. Je me
+r&eacute;jouis de vous voir pacifique comme moi.</p>
+
+<p>&raquo;Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le
+monde:</p>
+
+<p>&raquo;--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu
+merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je veux n'est
+pas la v&ocirc;tre. Vous vous contentez bassement de la paix qui
+nous est impos&eacute;e aujourd'hui. Nous avons l'&acirc;me trop
+haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et
+tranquille, dont vous &ecirc;tes satisfait, offense cruellement
+la fiert&eacute; de nos coeurs. Quand nous serons les
+ma&icirc;tres, nous en ferons une autre. Nous ferons une paix
+terrible, &eacute;peronn&eacute;e et sonore, &eacute;questre!
+Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix
+mena&ccedil;ante, horrible, flamboyante et digne de nous,
+grondante, tonnante, fulgurante, qui lancera des &eacute;clairs;
+une paix qui, plus &eacute;pouvantable que la plus
+&eacute;pouvantable guerre, glacera d'effroi l'univers et fera
+p&eacute;rir tous les Anglais par inhibition. Voil&agrave;,
+monsieur Bergeret, voil&agrave; comment nous serons pacifiques.
+Dans deux ou trois mois, vous verrez &eacute;clater notre paix:
+elle embrasera le monde.</p>
+
+<p>&raquo;Je fus bien forc&eacute;, apr&egrave;s ce discours, de
+reconna&icirc;tre que les Trublions &eacute;taient pacifiques, et
+ainsi me fut confirm&eacute;e la v&eacute;rit&eacute; de cet
+oracle &eacute;crit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de
+sycomore antique:</p>
+
+<p align="center">Toi qui de vent te repais,<br>
+Trublion, ma petite outre,<br>
+Si vraiment tu veux la paix,<br>
+Commence par nous la f...</p>
+
+<br>
+<br>
+ <br>
+
+
+<p>XXV</p>
+
+<p>Le salon de madame de Bonmont &eacute;tait
+singuli&egrave;rement anim&eacute; et brillant depuis la victoire
+des nationalistes &agrave; Paris et l'&eacute;lection de Joseph
+Lacrisse aux Grandes-&Eacute;curies. La veuve du grand baron
+r&eacute;unissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux
+rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth
+avait attir&eacute; &agrave; elle les ennemis du peuple saint par
+un d&eacute;cret sp&eacute;cial du Dieu d'Isra&euml;l. La main,
+pensait-il, qui mit la ni&egrave;ce de Mardoch&eacute;e dans le
+lit d'Assu&eacute;rus s'&eacute;tait plu &agrave; rassembler les
+chefs de l'antis&eacute;mitisme et les princes des Trublions
+autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait
+abjur&eacute; la foi de ses p&egrave;res. Mais qui peut
+p&eacute;n&eacute;trer les desseins d'Iaveh? Aux yeux des
+artistes qui, comme Fr&eacute;mont, se rappelaient les figures
+mythologiques des palais allemands, sa grasse beaut&eacute;
+d'Erigone viennoise semblait l'all&eacute;gorie des vendanges
+nationalistes.</p>
+
+<p>Ses d&icirc;ners avaient un air de joie et de puissance, et
+chez elle le moindre d&eacute;jeuner prenait un caract&egrave;re
+vraiment national. C'est ainsi que, ce matin-l&agrave;, elle
+avait r&eacute;uni &agrave; sa table plusieurs illustres
+d&eacute;fenseurs de l'&Eacute;glise et de l'arm&eacute;e. Henri
+L&eacute;on, vice-pr&eacute;sident des Comit&eacute;s royalistes
+du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des f&eacute;licitations aux
+&eacute;lus nationalistes de Paris. Le capitaine de Chalmot, fils
+du g&eacute;n&eacute;ral Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,
+Am&eacute;ricaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments
+nationalistes en un tel gazouillis qu'on croyait, &agrave;
+l'entendre, que les oiseaux des voli&egrave;res prenaient part
+&agrave; nos querelles. M. Tonnellier, professeur suspendu de
+cinqui&egrave;me au lyc&eacute;e Sully; on sait que M.
+Tonnellier, convaincu d'avoir fait &agrave; ses jeunes
+&eacute;l&egrave;ves l'apologie d'un attentat commis sur la
+personne de M. le Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique, avait
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute; d'une peine disciplinaire et tout
+aussit&ocirc;t re&ccedil;u dans le meilleur monde, o&ugrave; il
+se tenait bien, &agrave; cela pr&egrave;s qu'il faisait des jeux
+de mots. Fr&eacute;mont, ancien communard, inspecteur des
+beaux-arts, qui, sur le d&eacute;clin de l'&acirc;ge,
+s'accommodait &agrave; merveille de la soci&eacute;t&eacute;
+bourgeoise et capitaliste, fr&eacute;quentait assid&ucirc;ment
+les juifs riches, gardiens des tr&eacute;sors de l'art
+chr&eacute;tien, et aurait volontiers v&eacute;cu sous la
+dictature d'un cheval, pourvu qu'il caress&acirc;t, toute la
+journ&eacute;e, de ses mains d&eacute;licates, des bibelots d'une
+mati&egrave;re pr&eacute;cieuse et d'un fin travail. Le vieux
+comte Davant, teint, cir&eacute;, verni, toujours beau, un peu
+morose, rem&eacute;morant l'&acirc;ge d'or des juifs, quand il
+fournissait aux grands financiers fastueux des meubles de
+Riesener et des bronzes de Thomyre. Rabatteur du baron, il lui
+avait procur&eacute; pour quinze millions d'objets d'art et
+d'ameublement. Aujourd'hui, ruin&eacute; par des
+sp&eacute;culations malheureuses, il vivait parmi les fils,
+regrettant les p&egrave;res, chagrin, amer, parasite des plus
+insolents, sachant que ce sont les seuls qui se fassent
+supporter. Elle avait aussi &agrave; sa table Jacques de Cadde,
+un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe Dellion,
+Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des
+Aigues, pr&eacute;sident du Comit&eacute; nationaliste de la
+Celle-Saint-Cloud, et Jambe-d'Argent, en veste et culotte de
+serpill&egrave;re, au bras le brassard blanc &agrave; fleurs de
+lis d'or, tr&egrave;s chevelu sous son chapeau rond, que jamais
+il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.
+C'&eacute;tait un chansonnier de Montmartre, nomm&eacute; Dupont,
+qui, s'&eacute;tant fait chouan, &eacute;tait re&ccedil;u dans le
+meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, un vieux fusil
+&agrave; pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis
+l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute
+soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa m&egrave;re, la
+place du ma&icirc;tre de la maison.</p>
+
+<p>La conversation vint &agrave; rouler sur la politique.</p>
+
+<p>--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde &agrave; Philippe
+Dellion, croyez-moi, vous avez tort de ne pas travailler le coup
+du p&egrave;re Fran&ccedil;ois... On ne sait pas ce qui peut
+arriver... apr&egrave;s l'Exposition... Et du moment que nous
+faisons des r&eacute;unions publiques...</p>
+
+<p>--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que,
+pour avoir de bonnes &eacute;lections dans vingt mois, il faut se
+pr&eacute;parer &agrave; faire campagne. Je vous r&eacute;ponds
+que, moi, je serai pr&ecirc;t. Je travaille tous les jours la
+boxe et le b&acirc;ton.</p>
+
+<p>--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.</p>
+
+<p>--Gaudibert. Il a perfectionn&eacute; la boxe
+fran&ccedil;aise. C'est &eacute;tonnant! Il a des coups de savate
+exquis, et bien &agrave; lui... C'est un professeur de premier
+ordre, qui comprend l'importance capitale de
+l'entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>--L'entra&icirc;nement, tout est l&agrave;, dit Jacques de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Bien s&ucirc;r, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a
+des m&eacute;thodes sup&eacute;rieures d'entra&icirc;nement, tout
+un syst&egrave;me bas&eacute; sur l'exp&eacute;rience: massages,
+frictions, r&eacute;gime di&eacute;t&eacute;tique
+pr&eacute;c&eacute;dant une alimentation substantielle. Sa devise
+est &laquo; Contre la graisse, pour le muscle&raquo;. Et il vous
+obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une
+&eacute;lasticit&eacute;... et un coup de pied d'une
+souplesse...</p>
+
+<p>Madame de Chalmot demanda:</p>
+
+<p>--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide
+minist&egrave;re?</p>
+
+<p>Et &agrave; la seule id&eacute;e du cabinet Waldeck, elle
+secouait avec indignation sa jolie t&ecirc;te de petit
+Samuel.</p>
+
+<p>--Ne vous inqui&eacute;tez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce
+minist&egrave;re sera remplac&eacute; par un autre tout
+pareil.</p>
+
+<p>--Un autre minist&egrave;re de d&eacute;pense
+r&eacute;publicaine, dit M. Tonnellier. La France sera
+ruin&eacute;e.</p>
+
+<p>--Oui, dit L&eacute;on, un autre minist&egrave;re tout pareil
+&agrave; celui-ci. Mais le nouveau d&eacute;plaira moins, ce ne
+sera plus le minist&egrave;re de l'Affaire. Il nous faudra, avec
+tous nos journaux, mener une campagne de six semaines au moins,
+pour le rendre odieux.</p>
+
+<p>--&Ecirc;tes-vous all&eacute;e, madame, au Petit Palais?
+demanda Fr&eacute;mont &agrave; la baronne.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles
+bo&icirc;tes et de jolis carnets de bal.</p>
+
+<p>--&Eacute;mile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a
+organis&eacute; une admirable exposition de l'art
+fran&ccedil;ais. Le moyen &acirc;ge y est
+repr&eacute;sent&eacute; par les monuments les plus
+pr&eacute;cieux. Le XVIIIe si&egrave;cle y figure honorablement,
+mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui
+poss&eacute;dez des tr&eacute;sors d'art, ne nous refusez pas
+l'aum&ocirc;ne de quelque chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Il est vrai que le grand baron avait laiss&eacute; des
+tr&eacute;sors d'art &agrave; sa veuve. Le comte Davant avait
+fait pour lui des rafles dans les ch&acirc;teaux de province et
+tir&eacute;, par toute la France, sur les bords de la Somme, de
+la Loire et du Rh&ocirc;ne, &agrave; des gentilshommes
+moustachus, ignares et besogneux, les portraits des
+anc&ecirc;tres, les meubles historiques, dons des rois &agrave;
+leurs ma&icirc;tresses, souvenirs augustes de la monarchie,
+gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son
+ch&acirc;teau de Montil et dans son h&ocirc;tel de l'avenue
+Marceau des ouvrages des plus fameux &eacute;b&eacute;nistes
+fran&ccedil;ais et des plus grands ciseleurs du XVIIIe
+si&egrave;cle: commodes, m&eacute;dailliers, secr&eacute;taires,
+horloges, pendules, flambeaux, et des tapisseries exquises, aux
+couleurs mourantes. Mais bien que Fr&eacute;mont et, avant lui,
+Terremondre l'eussent pri&eacute;e d'envoyer quelques meubles,
+des bronzes, des tentures, &agrave; l'exposition
+r&eacute;trospective, elle s'y &eacute;tait toujours
+refus&eacute;e. Vaine de ses richesses et d&eacute;sireuse de les
+&eacute;taler, elle n'avait, cette fois, rien voulu pr&ecirc;ter.
+Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: &laquo;Ne donnez
+donc rien &agrave; leur Exposition. Vos objets seront
+vol&eacute;s, br&ucirc;l&eacute;s. Sait-on seulement s'ils
+parviendront &agrave; organiser leur foire internationale? Il
+vaut mieux n'avoir pas affaire &agrave; ces
+gens-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Fr&eacute;mont, qui avait d&eacute;j&agrave; essuy&eacute;
+plusieurs refus, insista:</p>
+
+<p>--Vous, madame, qui poss&eacute;dez de si belles choses, et
+qui &ecirc;tes si digne de les poss&eacute;der, montrez-vous ce
+que vous &ecirc;tes, lib&eacute;rale, g&eacute;n&eacute;reuse et
+patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais
+votre meuble de Riesener, d&eacute;cor&eacute; de s&egrave;vres
+en p&acirc;te tendre. Avec ce meuble, vous ne craindrez pas de
+rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en Angleterre. Nous mettrons
+dessus vos vases en porcelaine, qui proviennent du Grand Dauphin,
+ces deux merveilleuses potiches en c&eacute;ladon, mont&eacute;es
+en bronze par Caffieri. Ce sera &eacute;blouissant!...</p>
+
+<p>Le baron Davant arr&ecirc;ta Fr&eacute;mont:</p>
+
+<p>--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse
+attrist&eacute;e, ne sont pas de Philippe Caffieri. Elles sont
+marqu&eacute;es d'un C surmont&eacute; d'une fleur de lis. C'est
+la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne faut pas
+dire le contraire.</p>
+
+<p>Fr&eacute;mont reprit ses supplications:</p>
+
+<p>--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez &agrave; cet
+envoi votre tenture de Leprince, <i>la Fianc&eacute;e
+moscovite</i>. Et vous vous assurerez des droits &agrave; la
+reconnaissance nationale.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait pr&egrave;s de c&eacute;der. Avant de
+consentir, elle interrogea du regard Joseph Lacrisse, qui lui
+dit:</p>
+
+<p>--Envoyez-leur votre XVIIIe si&egrave;cle, puisqu'ils en
+manquent.</p>
+
+<p>Puis, par d&eacute;f&eacute;rence pour le comte Davant, elle
+lui demanda ce qu'il fallait faire.</p>
+
+<p>Il lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils &agrave;
+vous donner. Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles &agrave;
+l'Exposition, ce sera tout un. Rien ne fait rien, comme disait
+mon vieil ami Th&eacute;ophile Gautier.</p>
+
+<p>--&Ccedil;a y est, pensa Fr&eacute;mont! Je vais tout &agrave;
+l'heure aller annoncer au minist&egrave;re que j'ai
+d&eacute;croch&eacute; la collection Bonmont. Cela vaut bien la
+rosette.</p>
+
+<p>Et il sourit int&eacute;rieurement. Ce n'est pas qu'il
+f&ucirc;t un sot. Mais il ne m&eacute;prisait pas les
+distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un
+condamn&eacute; de la Commune f&ucirc;t officier de la
+L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p>--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je pr&eacute;pare
+le discours que je prononcerai dimanche au banquet des
+Grandes-&Eacute;curies.</p>
+
+<p>--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est
+inutile. Vous improvisez si merveilleusement!...</p>
+
+<p>--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas
+difficile de parler aux &eacute;lecteurs.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'&eacute;lu
+Lacrisse, mais c'est d&eacute;licat. Nos adversaires crient que
+nous n'avons pas de programme. C'est une calomnie; nous avons un
+programme, mais....</p>
+
+<p>--La chasse &agrave; la perdrix, voil&agrave; le programme,
+messieurs, dit Jambe-d'Argent.</p>
+
+<p>--Mais l'&eacute;lecteur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus
+complexe qu'on ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai
+&eacute;t&eacute; &eacute;lu aux Grandes-&Eacute;curies, par les
+monarchistes naturellement, et par les bonapartistes, et aussi
+par les... comment dirai-je? par les r&eacute;publicains qui ne
+veulent plus de la R&eacute;publique, mais qui sont
+r&eacute;publicains tout de m&ecirc;me. C'est un &eacute;tat
+d'esprit qui n'est pas rare &agrave; Paris, dans le petit
+commerce. Ainsi le charcutier, qui est le pr&eacute;sident de mon
+Comit&eacute;, me le crie &agrave; plein gosier:</p>
+
+<p>&laquo;La R&eacute;publique des r&eacute;publicains, je n'en
+veux plus. Si je pouvais, je la ferais sauter, duss&eacute;-je
+sauter avec. Mais la v&ocirc;tre, monsieur Lacrisse, je me ferais
+tuer pour elle....&raquo; Sans doute il y a un terrain
+d'entente.</p>
+
+<p>&laquo;Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas
+attaquer l'arm&eacute;e.... Sus aux tra&icirc;tres qui,
+soudoy&eacute;s par l'&eacute;tranger, travaillent &agrave;
+&eacute;nerver la d&eacute;fense nationale....&raquo; &Ccedil;a,
+c'est un terrain.</p>
+
+<p>--Il y a aussi l'antis&eacute;mitisme, dit Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--L'antis&eacute;mitisme, r&eacute;pondit Joseph Lacrisse,
+r&eacute;ussit tr&egrave;s bien aux Grandes-&Eacute;curies, parce
+qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs riches qui font
+campagne avec nous.</p>
+
+<p>--Et la campagne antima&ccedil;onnique! s'&eacute;cria Jacques
+de Cadde, qui &eacute;tait pieux.</p>
+
+<p>--Nous sommerions d'accord aux Grandes-&Eacute;curies pour
+combattre les francs-ma&ccedil;ons, r&eacute;pondit Joseph
+Lacrisse. Ceux qui vont &agrave; la messe leur reprochent de
+n'&ecirc;tre pas catholiques. Les socialistes nationalistes leur
+reprochent de n'&ecirc;tre pas antis&eacute;mites. Et toutes nos
+r&eacute;unions sont lev&eacute;es sur le cri mille fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; de: &laquo;A bas les
+francs-ma&ccedil;ons!&raquo; Sur quoi le citoyen Bissolo
+s'&eacute;crie: &laquo;A bas la calotte!&raquo; Il est
+aussit&ocirc;t frapp&eacute;, renvers&eacute;, foul&eacute; aux
+pieds par nos amis et tra&icirc;n&eacute; au poste par les
+agents. L'esprit est excellent aux Grandes-&Eacute;curies. Mais
+il y a des id&eacute;es fausses &agrave; d&eacute;truire. Le
+petit bourgeois ne comprend pas encore que seule la monarchie
+peut faire son bonheur. Il ne sent pas encore qu'il se grandit en
+s'inclinant devant l'&Eacute;glise. Le boutiquier a
+&eacute;t&eacute; empoisonn&eacute; par les mauvais livres et les
+mauvais journaux. Il est contre les abus du clerg&eacute; et
+l'ing&eacute;rence des pr&ecirc;tres dans la politique. Beaucoup
+de mes &eacute;lecteurs eux-m&ecirc;mes se disent
+anticl&eacute;ricaux.</p>
+
+<p>--Vraiment! s'&eacute;cria madame la baronne de Bonmont
+attrist&eacute;e et surprise.</p>
+
+<p>--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la m&ecirc;me chose en
+province. Et j'appelle cela &ecirc;tre contre la religion. Qui
+dit anticl&eacute;rical dit antireligieux.</p>
+
+<p>--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste
+encore beaucoup &agrave; faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il
+faut rechercher.</p>
+
+<p>--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens
+violents.</p>
+
+<p>--Lesquels? demanda Henri L&eacute;on.</p>
+
+<p>Il y eut un silence et Henri L&eacute;on reprit.</p>
+
+<p>--Nous avons remport&eacute; des succ&egrave;s prodigieux.
+Mais Boulanger aussi avait remport&eacute; des succ&egrave;s
+prodigieux. Il s'est us&eacute;.</p>
+
+<p>--On l'a us&eacute;, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas
+&agrave; craindre qu'on nous use de m&ecirc;me. Les
+r&eacute;publicains, qui se sont tr&egrave;s bien d&eacute;fendus
+contre lui, se d&eacute;fendent tr&egrave;s mal contre nous.</p>
+
+<p>--Aussi, dit L&eacute;on, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont
+nos amis que je crains. Nous avons des amis &agrave; la Chambre.
+Qu'est-ce qu'ils fichent? Ils n'ont pas pu nous donner seulement
+une bonne petite crise minist&eacute;rielle compliqu&eacute;e
+d'une bonne petite crise pr&eacute;sidentielle.</p>
+
+<p>--C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;sirable, dit
+Lacrisse. Mais ce n'&eacute;tait pas possible. Si c'avait
+&eacute;t&eacute; possible, M&eacute;line l'aurait fait. Il faut
+&ecirc;tre juste. M&eacute;linefait ce qu'il peut.</p>
+
+<p>--Alors, dit L&eacute;on, nous attendrons patiemment que les
+r&eacute;publicains du S&eacute;nat et de la Chambre nous
+c&egrave;dent la place. C'est votre avis, Lacrisse?</p>
+
+<p>--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps o&ugrave;
+l'on se cognait. C'&eacute;tait le bon temps.</p>
+
+<p>--Il peut revenir, dit Henri L&eacute;on.</p>
+
+<p>--Croyez-vous?</p>
+
+<p>--Dame! si nous le ramenons.</p>
+
+<p>--C'est vrai!</p>
+
+<p>--Nous sommes le nombre, comme dit le g&eacute;n&eacute;ral
+Mercier. Agissons.</p>
+
+<p>--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.</p>
+
+<p>--Agissons, poursuivit Henri L&eacute;on. Ne perdons pas de
+temps. Et surtout prenons garde de nous refroidir. Le
+nationalisme veut &ecirc;tre aval&eacute; chaud. Tant qu'il est
+bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une drogue!</p>
+
+<p>--Comment! une drogue? demanda s&eacute;v&egrave;rement
+Lacrisse.</p>
+
+<p>--Une drogue salutaire, un rem&egrave;de efficace, une bonne
+m&eacute;decine. Mais que le malade n'avalera pas avec plaisir,
+ni volontiers.... Il ne faut pas laisser reposer la mixture.
+Agitez le flacon avant de verser, selon le pr&eacute;cepte du
+sage pharmacien. En ce moment, notre mixture nationaliste, bien
+secou&eacute;e, est d'un beau rose agr&eacute;able &agrave; voir,
+et d'une saveur l&eacute;g&egrave;rement acide qui flatte le
+palais. Si nous laissons reposer la bouteille, la liqueur perdra
+beaucoup en coloration et en saveur. Elle d&eacute;posera. Le
+meilleur ira au fond, les parties de monarchie et de religion,
+qui entrent dans sa composition, se fixeront au culot. Le malade,
+d&eacute;fiant, en laissera les trois quarts dans la fiole.
+Agitez, messieurs, agitez.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que je vous disais! s'&eacute;cria le jeune de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Agiter, c'est facile &agrave; dire. Encore faut-il le faire
+&agrave; propos. Sans quoi on risque de m&eacute;contenter
+l'&eacute;lecteur, objecta Lacrisse.</p>
+
+<p>--Oh! dit L&eacute;on, si vous songez &agrave; votre
+r&eacute;&eacute;lection!...</p>
+
+<p>--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, il ne faut pas pr&eacute;voir les malheurs
+de si loin.</p>
+
+<p>--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes &eacute;lecteurs
+changeront?</p>
+
+<p>--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils
+&eacute;taient m&eacute;contents, et ils vous ont &eacute;lu. Ils
+seront m&eacute;contents encore dans quatre ans. Et cette fois ce
+sera de vous.... Voulez-vous un conseil, Lacrisse?</p>
+
+<p>--Donnez toujours.</p>
+
+<p>--Vous avez &eacute;t&eacute; nomm&eacute; par deux mille
+&eacute;lecteurs?</p>
+
+<p>--Deux mille trois cent neuf.</p>
+
+<p>--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux
+mille trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement
+s'attacher au nombre, il faut aussi regarder &agrave; la
+qualit&eacute;. Vous avez parmi vos &eacute;lecteurs un assez
+gros paquet de r&eacute;publicains anticl&eacute;ricaux, petits
+commer&ccedil;ants, petits employ&eacute;s. Ce ne sont pas les
+plus intelligents.</p>
+
+<p>Lacrisse, qui &eacute;tait devenu un homme s&eacute;rieux,
+r&eacute;pondit avec lenteur et gravit&eacute;:</p>
+
+<p>--Je vais vous expliquer. Ils sont r&eacute;publicains, mais
+ils sont avant tout patriotes. Ils ont vot&eacute; pour un
+patriote qui ne pensait pas comme eux, qui &eacute;tait d'un avis
+diff&eacute;rent du leur sur des questions qu'ils jugeaient
+secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je
+pense que vous n'h&eacute;sitez pas &agrave; l'approuver.</p>
+
+<p>--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre
+nous, qu'ils ne sont pas tr&egrave;s forts.</p>
+
+<p>--Pas tr&egrave;s forts!... reprit Lacrisse am&egrave;rement,
+pas tr&egrave;s forts.... Je ne vous dis pas qu'ils sont aussi
+forts que....</p>
+
+<p>Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit
+qu'il n'en conn&ucirc;t pas parmi ses amis, soit que sa
+m&eacute;moire ingrate lui refus&acirc;t le nom qu'il voulait,
+soit qu'une naturelle malveillance lui f&icirc;t repousser les
+exemples qui lui venaient &agrave; l'esprit, il n'acheva pas sa
+phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:</p>
+
+<p>--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les d&eacute;binez.</p>
+
+<p>--Je ne les d&eacute;bine pas. Je dis qu'ils sont moins
+intelligents que vos &eacute;lecteurs monarchistes et catholiques
+qui ont march&eacute; pour vous avec les bons P&egrave;res.
+Ceux-l&agrave;, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! votre
+int&eacute;r&ecirc;t, comme votre devoir, est de travailler pour
+eux, d'abord parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce
+qu'on ne les trompe pas, les bons P&egrave;res, tandis qu'on
+trompe les imb&eacute;ciles.</p>
+
+<p>--Erreur! profonde erreur! s'&eacute;cria Joseph Lacrisse. On
+voit bien, mon cher, que vous ne connaissez pas
+l'&eacute;lecteur. Je le connais, moi! Les imb&eacute;ciles ne
+sont pas plus faciles &agrave; tromper que les autres. Ils se
+trompent, c'est vrai. Ils se trompent &agrave; chaque instant.
+Mais on ne les trompe pas....</p>
+
+<p>--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y
+prendre.</p>
+
+<p>--N'en croyez rien, r&eacute;pondit Lacrisse avec
+sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, se ravisant:</p>
+
+<p>--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.</p>
+
+<p>--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et
+vous le pouvez &agrave; peu de frais. Vous ne voyez pas assez le
+P&egrave;re Ad&eacute;odat. C'est un homme de bon conseil, et si
+mod&eacute;r&eacute;! Il vous dira avec son fin sourire, les
+mains dans ses manches: &laquo;Monsieur le conseiller, gardez,
+contentez votre majorit&eacute;. Nous ne serons pas
+offens&eacute;s &ccedil;a et l&agrave; d'un vote sur
+l'imprescriptibilit&eacute; des droits de l'homme et du citoyen,
+ou m&ecirc;me contre l'ing&eacute;rence du clerg&eacute; dans le
+gouvernement. Pensez en s&eacute;ance publique &agrave; vos
+&eacute;lecteurs r&eacute;publicains, et soyez &agrave; nous dans
+les commissions. C'est l&agrave;, dans la paix et le silence,
+qu'on fait de bonne besogne. Que la majorit&eacute; du Conseil se
+montre parfois anticl&eacute;ricale, c'est un mal que nous
+supporterons avec patience. Mais il importe que les grandes
+commissions soient profond&eacute;ment religieuses. Elles seront
+plus puissantes que le Conseil lui-m&ecirc;me, parce qu'une
+minorit&eacute; active et compacte l'emporte toujours sur une
+majorit&eacute; inerte et confuse.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Voil&agrave;, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le
+P&egrave;re Ad&eacute;odat. Il est admirable de patience et de
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Quand nos amis viennent lui dire
+en fr&eacute;missant: &laquo;Oh! mon p&egrave;re! quelles
+abominations nouvelles pr&eacute;parent les francs-ma&ccedil;ons!
+le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les associations, ce
+sont des horreurs!&raquo; le bon P&egrave;re sourit et ne
+r&eacute;pond rien. Il ne r&eacute;pond rien, mais il pense:
+&laquo;Nous en avons vu d'autres. Nous avons vu 89 et 93, la
+suppression des communaut&eacute;s religieuses et la vente des
+biens eccl&eacute;siastiques. Et jadis, sous la monarchie
+tr&egrave;s chr&eacute;tienne, croit-on que nous avons
+gard&eacute; et accru nos biens sans efforts et sans luttes?
+C'est mal conna&icirc;tre l'histoire de France. Nos grasses
+abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et nos
+moulins, nos bois et nos &eacute;tangs, nos justices et nos
+juridictions, nous ont &eacute;t&eacute; sans cesse
+disput&eacute;s par de puissants ennemis, seigneurs,
+&eacute;v&ecirc;ques et rois. Nous avions &agrave;
+d&eacute;fendre, &agrave; main arm&eacute;e ou devant les
+tribunaux, un jour un pr&eacute;, une route, le lendemain, un
+ch&acirc;teau, un gibet. Pour soustraire nos richesses &agrave;
+la cupidit&eacute; du pouvoir la&iuml;que, il nous fallait
+&agrave; tout momonet produire ces vieilles chartes de Clotaire
+et de Dagobert que la science impie, enseign&eacute;e aujourd'hui
+dans les &eacute;coles du gouvernement, argue de faux. Nous avons
+plaid&eacute; pendant dix si&egrave;cles contre les gens du Roi.
+Il n'y a que trente ans que nous plaidons contre la justice de la
+R&eacute;publique. Et l'on croit que nous sommes las! Non, nous
+ne sommes ni effray&eacute;s ni d&eacute;courag&eacute;s. Nous
+avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.
+Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux
+secours qui ne nous feront pas d&eacute;faut: la protection du
+Ciel et l'impuissance parlementaire.&raquo;</p>
+
+<p>**&raquo;Telles sont les pens&eacute;es qui se forment
+harmonieusement sous le cr&acirc;ne luisant du P&egrave;re
+Ad&eacute;odat. Lacrisse, vous avez &eacute;t&eacute; le candidat
+du P&egrave;re Ad&eacute;odat. Vous &ecirc;tes son &eacute;lu.
+Voyez-le. C'est un grand politique. Il vous donnera de bons
+conseils. Vous apprendrez de lui &agrave; contenter le charcutier
+qui est r&eacute;publicain et &agrave; charmer le marchand de
+parapluies qui est libre penseur. Voyez le P&egrave;re
+Ad&eacute;odat, voyez-le sans cesse et le revoyez.</p>
+
+<p>--J'ai plusieurs fois caus&eacute; avec lui, dit Joseph
+Lacrisse. Il est en effet tr&egrave;s intelligent. Ces bons
+P&egrave;res se sont enrichis avec une rapidit&eacute;
+surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.</p>
+
+<p>--Beaucoup de bien, reprit Henri L&eacute;on. Tout
+l'&eacute;norme quadrilat&egrave;re compris entre la rue des
+Grandes-&Eacute;curies, le man&egrave;ge, l'h&ocirc;tel du baron
+Golsberg et le boulevard ext&eacute;rieur leur appartient. Ils
+r&eacute;alisent patiemment un plan gigantesque. Ils ont
+entrepris d'&eacute;lever en plein Paris, dans votre
+circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une immense
+basilique, qui attirera, chaque ann&eacute;e, des millions de
+p&egrave;lerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes
+terrains des maisons de rapport.</p>
+
+<p>--Je le sais bien, dit Lacrisse.</p>
+
+<p>--Je le sais aussi, dit Fr&eacute;mont. Je connais leur
+architecte. C'est Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez
+que les bons P&egrave;res organisent des tourn&eacute;es de
+p&egrave;lerinage en France et &agrave; l'&eacute;tranger.
+Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne
+les p&egrave;lerins dans leurs visites aux cath&eacute;drales.
+Ils s'est fait la t&ecirc;te d'un ma&icirc;tre ma&ccedil;on du
+XIIIe si&egrave;cle. Il contemple les tours et les clochers avec
+des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en tiers-point
+et la Symbolique chr&eacute;tienne. Il montre, au cour de la
+grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de
+Jess&eacute;. Il calcule la r&eacute;sistance des murs avec des
+larmes, des soupirs et des pri&egrave;res. A la table
+d'h&ocirc;te, qui r&eacute;unit les moines et les
+p&egrave;lerins, son visage et ses mains, encore tout gris des
+vieilles pierres qu'il a embrass&eacute;es, attestent sa foi
+d'artisan catholique. Il dit son r&ecirc;ve: &laquo;Apporter,
+humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant
+que le monde.&raquo; Et, rentr&eacute; &agrave; Paris, il
+b&acirc;tit des maisons ignobles, des immeubles de rapport avec
+de mauvais pl&acirc;tras et des briques creuses pos&eacute;es de
+champ, de mis&eacute;rables b&acirc;tisses qui ne dureront pas
+vingt ans.</p>
+
+<p>--Mais, dit Henri L&eacute;on, elles ne doivent pas durer
+vingt ans. Ce sont les immeubles des Grandes-&Eacute;curies dont
+je parlais tout &agrave; l'heure, et qui feront place un jour
+&agrave; la grande basilique de Saint-Antoine et &agrave; ses
+d&eacute;pendances, &agrave; toute une cit&eacute; religieuse qui
+na&icirc;tra dans une quinzaine d'ann&eacute;es. Avant quinze
+ans, les bons P&egrave;res poss&eacute;deront tout le quartier de
+Paris qui a &eacute;lu notre ami Lacrisse.</p>
+
+<p>Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.</p>
+
+<p>--Vous comprenez, je n'aime pas &agrave; me s&eacute;parer de
+mes affaires.... Des objets pr&ecirc;t&eacute;s courent des
+risques.... On a des ennuis.... Mais du moment que c'est dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t national.... Le pays avant tout. Vous
+choisirez avec M. Fr&eacute;mont ce qu'il faudra exposer.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, dit Jacques de Cadde en quittant la
+table, vous avez tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du
+p&egrave;re Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>On prit le caf&eacute; dans le petit salon.</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait
+d'ajouter &agrave; son r&eacute;pertoire quelques chansons
+royalistes de la Restauration avec lesquelles il comptait bien se
+faire un joli succ&egrave;s dans les salons.</p>
+
+<p>Il chanta, sur l'air de <i>la Sentinelle</i>:</p>
+
+<p align="center">Au champ d'honneur frapp&eacute; d'un coup
+mortel,<br>
+Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,<br>
+Fier de p&eacute;rir pour le sol paternel,<br>
+Avec ivresse exhalait sa grande &acirc;me:<br>
+Ah! sans regret je puis mourir;<br>
+Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,<br>
+Puisque jusqu'au dernier soupir,<br>
+Sans reproche j'ai pu servir<br>
+Mon roi, ma belle et ma patrie.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Chassons des Aigues, pr&eacute;sident du Comit&eacute;
+d'action nationaliste, s'approcha de Joseph Lacrisse:</p>
+
+<p>--Mon cher conseiller, d&eacute;cid&eacute;ment, faisons-nous
+quelque chose le 14 Juillet?</p>
+
+<p>--Le Conseil, r&eacute;pondit gravement Lacrisse, ne peut pas
+organiser un mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses
+attributions; mais si des manifestations spontan&eacute;es se
+produisent....</p>
+
+<p>--Le temps presse, le p&eacute;ril grandit, r&eacute;pliqua
+Chassons des Aigues, qui s'attendait &agrave; &ecirc;tre
+ex&eacute;cut&eacute; &agrave; son cercle, et contre qui une
+plainte en escroquerie &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;e au
+Parquet. Il faut agir.</p>
+
+<p>--Ne vous &eacute;nervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le
+nombre et nous avons l'argent.</p>
+
+<p>--Nous avons l'argent, r&eacute;p&eacute;ta Chassons des
+Aigues, pensif.</p>
+
+<p>--Avec le nombre et l'argent, on fait les &eacute;lections,
+poursuivit Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir,
+et nous le garderons vingt ans.</p>
+
+<p>--Oui, mais d'ici l&agrave;.... soupira Chassons des Aigues,
+dont les yeux arrondis regardaient, pleins d'inqui&eacute;tude,
+dans le vague de l'avenir.</p>
+
+<p>--D'ici l&agrave;, r&eacute;pondit Lacrisse, nous
+travaillerons la province. Nous avons d&eacute;j&agrave;
+commenc&eacute;.</p>
+
+<p>--Il vaut mieux en finir tout de suite, d&eacute;clara
+Chassons des Aigues avec l'accent d'une conviction profonde. Nous
+ne pouvons pas laisser &agrave; ce gouvernement de trahison le
+loisir de d&eacute;sorganiser l'arm&eacute;e et de paralyser la
+d&eacute;fense nationale.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;vident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon
+raisonnement. Nous crions: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!...&raquo;</p>
+
+<p>--Je te crois, dit le petit Dellion.</p>
+
+<p>--Laissez-moi dire. Nous crions: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo; C'est notre cri de ralliement. Si le
+gouvernement se met &agrave; remplacer les g&eacute;n&eacute;raux
+nationalistes par des g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains,
+nous ne pouvons plus crier: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>--Pourquoi? demanda le petit Dellion.</p>
+
+<p>--Parce qu'alors ce serait crier: &laquo;Vive la
+R&eacute;publique!&raquo;, &ccedil;a cr&egrave;ve les yeux!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas &agrave; craindre, dit Joseph Lacrisse.
+L'esprit des officiers est excellent. Si le minist&egrave;re de
+trahison arrive &agrave; mettre dans le haut commandement un
+r&eacute;publicain sur dix, c'est tout le bout du monde.</p>
+
+<p>--Ce sera d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s
+d&eacute;sagr&eacute;able, dit Jacques de Cadde. Car alors nous
+serons oblig&eacute;s de crier: &laquo;Vivent les neuf
+dixi&egrave;mes de l'arm&eacute;e!&raquo; Et pour un cri, c'est
+trop long.</p>
+
+<p>--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo; on sait bien que &ccedil;a veut dire:
+&laquo;Vive Mercier!&raquo;</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent, au piano, chanta:</p>
+
+<p align="center">Vive le Roi! Vive le Roi!<br>
+De nos vieux marins c'est l'usage,<br>
+Aucun d'eux ne pensait &agrave; soi,<br>
+Tout en succombant au naufrage,<br>
+Chacun criait avec courage:<br>
+</p>
+Vive le Roi!<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--Tout de m&ecirc;me, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet
+c'est un bon jour pour commencer le chambardement. La foule dans
+les rues, la foule &eacute;lectris&eacute;e, revenant de la revue
+et acclamant les r&eacute;giments au passage!... Avec de la
+m&eacute;thode, on peut faire beaucoup ce jour-l&agrave;. On peut
+soulever les masses profondes.</p>
+
+<p>--Vous vous trompez, dit Henri L&eacute;on. Vous
+m&eacute;connaissez la physiologie des foules. Le bon
+nationaliste qui revient de la revue tient un nourrisson dans ses
+bras, et il tra&icirc;ne un moutard par la main. Sa femme
+l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie dans
+un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa
+femme et le d&eacute;jeuner de sa famille!... Et puis,
+voyez-vous, les foules sont inspir&eacute;es par des associations
+d'id&eacute;es tr&egrave;s simples. Vous ne leur ferez pas faire
+une &eacute;meute un jour de f&ecirc;te. Les cordons de gaz et
+les feux de Bengale sugg&egrave;rent aux foules des id&eacute;es
+joyeuses et pacifiques. Le populaire voit devant les cabarets un
+carr&eacute; de lanternes chinoises et une estrade drap&eacute;e
+d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense qu'&agrave;
+danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir
+le moment psychologique.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--Il faudrait pourtant t&acirc;cher de comprendre, dit Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?</p>
+
+<p>--Quelle id&eacute;e!</p>
+
+<p>--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me
+f&acirc;cherez pas. Je ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai
+remarqu&eacute; que les hommes qu'on trouve intelligents
+combattent nos id&eacute;es, nos croyances, qu'ils veulent
+d&eacute;truire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais
+bien d&eacute;sol&eacute; d'&ecirc;tre ce qu'on appelle un homme
+intelligent. J'aime mieux &ecirc;tre un imb&eacute;cile et penser
+ce que je pense, croire ce que je crois.</p>
+
+<p>--Vous avez bien raison, dit L&eacute;on. Nous n'avons
+qu'&agrave; rester ce que nous sommes. Et si nous ne sommes pas
+b&ecirc;tes, il faut faire comme si nous l'&eacute;tions. C'est
+encore la b&ecirc;tise qui r&eacute;ussit le mieux en ce monde.
+Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent &agrave;
+rien.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai, ce que vous dites l&agrave;, s'&eacute;cria
+Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent chanta:</p>
+
+<p align="center">Vive le Roi! ce cri de ralliement<br>
+Des vrais Fran&ccedil;ais est le seul qui soit digne.<br>
+Vive le Roi! de chaque r&eacute;giment<br>
+Que ces trois mots soient la seule consigne.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--C'est &eacute;gal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort,
+Lacrisse, de repousser les moyens r&eacute;volutionnaires; ce
+sont les bons.</p>
+
+<p>--Enfants!... dit Henri L&eacute;on; nous n'avons qu'un moyen
+d'action, un seul, mais s&ucirc;r, puissant, efficace. C'est
+l'Affaire. Nous sommes n&eacute;s de l'Affaire: nationalistes, ne
+l'oubliez pas. Nous avons grandi et prosp&eacute;r&eacute; par
+l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous sustente
+encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre aliment;
+c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,
+arrach&eacute;e du sol, elle se dess&egrave;che et meurt, nous
+languissons et nous d&eacute;p&eacute;rissons.</p>
+
+<p>&raquo;Feignons de l'extirper, mais &eacute;levons-la
+soigneusement, nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple;
+il est pr&eacute;venu en notre faveur. En nous voyant
+b&ecirc;cher, gratter, racler autour de la plante
+nourrici&egrave;re, il croira que nous nous effor&ccedil;ons d'en
+arracher jusqu'&agrave; la derni&egrave;re racine. Et il nous
+ch&eacute;rira, il nous b&eacute;nira de notre z&egrave;le. Il
+n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. Elle a
+refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est pas
+aper&ccedil;u que c'&eacute;tait par nos soins.&raquo;</p>
+
+<p>Jambe-d'Argent chanta:</p>
+
+<p align="center">Puisqu'ici notre g&eacute;n&eacute;ral<br>
+Du plaisir nous donn' le signal,<br>
+Mes amis, poussons &agrave; la vente;<br>
+Si nous voulons bien le r'mercier,<br>
+Chantons, soldat, comme officier:<br>
+Moi, Jarnigoi!<br>
+Je suis soldat du Roi,<br>
+J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de
+Bonmont, les yeux mi-clos.</p>
+
+<p>--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crini&egrave;re.
+Cela s'appelle <i>Cadet-Buteux enr&eacute;giment&eacute; ou le
+Soldat du Roi</i>. C'est un petit chef-d'oeuvre. J'ai eu une
+bonne id&eacute;e en exhumant ces vieilles chansons royalistes de
+la Restauration.</p>
+
+<p align="center">Moi, Jarnigoi!<br>
+Je suis soldat du Roi.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p>Et tout &agrave; coup, abattant une main
+d&eacute;mesur&eacute;e sur la queue du piano o&ugrave; il avait
+pos&eacute; son chapelet et ses m&eacute;dailles:</p>
+
+<p>--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas &agrave; mon rosaire. Il
+est b&eacute;nit par notre Saint p&egrave;re le pape.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, dit Chassons des Aigues, nous devons
+manifester dans la rue. La rue est &agrave; nous. Il faut qu'on
+le sache. Allons &agrave; Longchamp, le quatorze!...</p>
+
+<p>--J'en suis, dit Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--Moi aussi, j'en suis, s'&eacute;cria Dellion.</p>
+
+<p>--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui
+avait jusque-l&agrave; gard&eacute; le silence.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assez riche pour se dispenser d'appartenir
+&agrave; aucun parti politique.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>--Le nationalisme commence &agrave; me raser.</p>
+
+<p>--Ernest! fit la baronne avec la douce
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est
+crevant.</p>
+
+<p>Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des
+Aigues, qui voulait lui en emprunter, &eacute;vit&egrave;rent de
+le heurter de front.</p>
+
+<p>Chassons s'effor&ccedil;a de sourire, comme charm&eacute; par
+un trait d'esprit, et Dellion eut une parole de consentement.</p>
+
+<p>--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e inspira de profondes r&eacute;flexions
+&agrave; Ernest, qui, apr&egrave;s un moment de silence, dit avec
+un accent sinc&egrave;re de m&eacute;lancolie:--C'est vrai! Tout
+est crevant... Et, pensif, il ajouta:</p>
+
+<p>--Ainsi les teuf-teuf, &ccedil;a vous laisse en panne aux
+endroits o&ugrave; on ne voudrait pas. Ce n'est pas qu'on
+regrette d'arriver en retard... Pour ce qu'on trouve dans les
+endroits o&ugrave; l'on va... Mais je suis rest&eacute; l'autre
+jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas
+cet endroit-l&agrave;? C'est avant d'arriver &agrave; Dreux. Pas
+une maison, pas un arbre, pas un pli de terrain. C'est plat,
+c'est jaune, c'est rond, avec un b&ecirc;te de ciel pos&eacute;
+dessus comme une cloche &agrave; melons. On se fait vieux dans
+des localit&eacute;s pareilles.... C'est &eacute;gal, je vais
+essayer d'un nouveau syst&egrave;me... soixante-dix
+kilom&egrave;tres &agrave; l'heure... et moelleux... Venez-vous
+avec moi, Dellion? je pars ce soir.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXVI</p>
+
+<p>--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif
+int&eacute;r&ecirc;t. Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai
+d&eacute;couvert dans le livre assez pr&eacute;cieux de Nicole
+Langelier, Parisien, un deuxi&egrave;me chapitre relatif &agrave;
+ces petits &ecirc;tres. Vous souvient-il du premier, monsieur
+Goubin?</p>
+
+<p>M. Goubin r&eacute;pondit qu'il le savait par coeur.</p>
+
+<p>--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est
+br&eacute;viaire. Je vais tout de suite vous lire le chapitre
+deuxi&egrave;me, qui ne vous plaira pas moins que le
+pr&eacute;c&eacute;dent.</p>
+
+<p>Et le ma&icirc;tre lut ce qui suit:</p>
+
+<p><i>&laquo;Du garbouil et grant tintamarre que menoient les
+Trublions et de une belle harangue que Robin Mielleux leur
+feict.</i></p>
+
+<p>&raquo;Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la
+ville, cit&eacute; et universit&eacute;, chacun d'iceulx frappant
+avec cuiller &agrave; pot sur trublio, ce qui est &agrave; dire
+marmite de fer et casserole en fran&ccedil;ois, et estoit concert
+bien m&eacute;lodieux. Et alloient gridant: &laquo;Mort aux
+traistres et marranes!&raquo; Pendoient aussi &egrave;s murailles
+et lieux secrets et retraicts beaux petits escussons portant
+telles inscriptionsque: &laquo;Mort aux marranes! Achetez mie aux
+juifs ne aux lombars! Longue vie &agrave; Tintinnabule!&raquo; Se
+armoient de armes &agrave; feu et armes blanches, car estoient
+gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin Baton
+et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
+desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
+fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
+idoine, tr&egrave;s congru et correspondant &agrave; leur
+pens&eacute;e, que vouloient d&eacute;cerveler gens, ce qui est
+proprement tirer la cervelle hors la boette cranienne o&ugrave;
+elle gist par ordre et disposition de Nature. Et faisoient comme
+disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient occasion. Et pour
+ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi estre les
+bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous mauvais,
+ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
+parfaicte et bel ordre de bataille.</p>
+
+<p>&raquo;Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des
+mieux nipp&eacute;es, lesquelles tr&egrave;s gracieusement,
+parblandices et mignardises, incitoient ces gallants Trublions
+&agrave; escarbouiller, descrouller, transpercer, subvertir et
+d&eacute;confire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
+esbahi, et reconnoissez &agrave; cela l'inclination naturelle des
+dames &agrave; cruellet&eacute;s et violences et admiration du
+fier courage et vaillance guerri&egrave;re, comme il se voit
+j&agrave; par les histoires anticques o&ugrave; il est
+cont&eacute; que le dieu Mars fust aim&eacute; de V&eacute;nus
+ainsi que de d&eacute;esses et de mortelles &agrave; foison, et
+que Apollo, au rebours, bien qu'il fust plaisant joueur de viole,
+ne re&ccedil;ut que desdains des nymphes et des
+chambri&egrave;res.</p>
+
+<p>&raquo;Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni
+procession de Trublions, n'estaient festins ni obs&egrave;ques de
+Trublions, que ung povre homme ou deux, ou davantage, ne fust
+assomm&eacute; par eulx, et laiss&eacute; demi-mort ou mort aux
+trois quarts, voire tout &agrave; fait, sur le pav&eacute;. Ce
+qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les
+Trublions pass&eacute;s, cestuy qui, sur refus de trublionner,
+avoit &eacute;t&eacute; escarbouill&eacute; fust port&eacute;
+bien piteusement en civi&egrave;re es bouticques et officines de
+ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
+apothicaires de la ville du parti des Trublions.</p>
+
+<p>&raquo;Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en
+France, insigne et plus ample que ne furent jamais les foires
+d'Aix-la-Chapelle et de Francfort, ni le Lendit, ni la belle
+foire de Beaucaire. Estoit ladite foire de Paris si copieuse et
+abondante en marchandises, ouvrages d'art et gentilles
+inventions, que un preu'd'homme nomm&eacute; Cornely, qui avait
+j&agrave; beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire
+qu'&agrave; la ve&uuml;e, pratique et contemplation d'icelle, il
+perdoit le souci de son salut &eacute;ternel et m&ecirc;mement le
+boire et le manger. Les peuples estranges se pressoient dans la
+ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y faire
+d&eacute;pense. Rois et roitelets y venoient &agrave; l'envi,
+dont se rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: &laquo;Ce
+nous est grand honneur.&raquo; Les marchands, du plus gros au
+moindre, Tout-profict et Gaigne-petit, les gens de m&eacute;tiers
+et industries, entendoient bien vendre force marchandises aux
+estrangiers venus en leur ville pour la foire. Les camelots et
+colporteurs d&eacute;balloient toute la balle, les traicteurs et
+cabaretiers dressoient tables, et la ville enti&egrave;re estoit
+vrayment d'un bout &agrave; l'autre abondant march&eacute; et
+joyeux refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous,
+mais la plus part, avaient goust des Trublions, que ils
+admiroient pour la grande force de gueule et les grands tours de
+bras d'iceulx, et n'estoit point jusqu'aux n&eacute;gocians et
+banquiers marranes qui ne les reguardassent avec respect et desir
+bien humble de n'estre point maltrait&eacute;s par eulx.</p>
+
+<p>Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient
+aussi naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent
+&agrave; craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines,
+ruades, p&eacute;tarades et trublionnades, ne culbutassent leurs
+&eacute;tals et menses &egrave;s quarrefours, jardins et
+boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, par occisions
+furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples estranges et
+les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. Vray de
+dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
+mena&ccedil;oient horriblement et terriblement. Ains ils
+d&eacute;croulloient gens en petit nombre, un, deux, trois
+&agrave; la fois, comme ai dict, et gens de la ville; jamais ne
+attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, mais tant
+seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la ville
+estoit grande; il n'y paraissoit gu&egrave;res. Ains possible
+estoit que ils y prissent goust, et voulussent subvertir
+davantage. Il ne sembloit point opportun qu'en ceste foire du
+monde et abondante frairie, feussent veus les Trublions
+grin&ccedil;ant des dents, roulant oeils enflamm&eacute;s,
+serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
+rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens
+que Trublions fissent en ce moment mal &agrave; propos ce que ils
+pouvoient faire sans inconv&eacute;nient ne empeschement
+apr&egrave;s la feste et n&eacute;goce, s&ccedil;avoir: assommer
+de ci de l&agrave; ung povre diable.</p>
+
+<p>Lors commenc&egrave;rent les citoyens &agrave; dire qu'il
+falloit soi apaiser et estoit la sentence publicque qu'il y eust
+paix dans la ville. Ce que les Trublions n'escoutoient que d'une
+oreille. Et r&eacute;pondoient: &laquo;Voire, mais vivre sans
+desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, est-ce
+contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons point
+le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que devons
+labourer pour vivre.&raquo; Et, pesant en leur esprit le
+sentiment universel et commun vouloir, estoient perplexes.</p>
+
+<p>Lors ung vieil Trublion, nomm&eacute; Robin Mielleux, assembla
+les principaux du Trublionnage. Il estoit estim&eacute;,
+v&eacute;n&eacute;r&eacute; et haut pris&eacute; des Trublions
+qui le s&ccedil;avoient expert en piperies et abundant en ruses
+et caut&egrave;le. Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de
+la gueule de ung antique brochet, &eacute;br&eacute;ch&eacute;e,
+ains encore assez dentue pour mordre petits poissons, il dict
+bien doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons
+compagnons. Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai
+mieulx: voulons apaisement. Apaisement est doulce chose.
+Apaisement est pr&eacute;cieux onguent, hippocratique
+&eacute;lectuaire et dictame apollonien. C'est belle infusion
+m&eacute;dicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
+c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
+nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au
+tronc des chesnes v&eacute;n&eacute;rables. Vous en assure. Veux
+apaisement. Voulez apaisement.&raquo;</p>
+
+<p>Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commen&ccedil;oient
+les Trublions &agrave; faire vilaine grimace et chuchetoient
+entre eulx: &laquo;Est-ce Robin Mielleux, notre ami, qui parle de
+ceste fa&ccedil;on? Il ne nous ame plus. Il nous trahit. Il
+serche &agrave; nous nuire, ou bien ses esprits sont
+esgarez.&raquo; Et les mieulx trublillonnans disoient: &laquo;Que
+pr&eacute;tend ce vieil tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons
+nos bastons, gourdins, martins et matraques et les jolis petits
+bastons &agrave; feu que avons en poche? Que sommes nous en paix?
+Rien. Ne valons que par les coups que donnons. Veut-il que nous
+ne frappions plus? Veut-il que nous ne trublionnions plus?&raquo;
+Et s'&eacute;leva grande rumeur et murmures en
+l'assembl&eacute;e, et estoit le concile des Trublions comme mer
+houleuse.</p>
+
+<p>Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes
+sur les testes agit&eacute;es, en fa&ccedil;on de ung Neptune qui
+calme la tempeste, et ayant remis ainsi l'oc&eacute;an trublion
+en sa sereine et tranquille assiette, ou &agrave; peu
+pr&egrave;s, reprit bien courtoisement:</p>
+
+<p>&laquo;Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez
+que veuil dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons
+apaisement, est clair que dis apaisement de nos ennemis,
+adversaires et de tous contrepensans, contredisans et
+contre-agissans. Est visible et apparent que dis apaisement de
+tous aultres que nous, apaisement de police et magistrature
+&agrave; nous oppos&eacute;e et contraire, apaisement des
+paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
+pr&eacute;venir, contenir, r&eacute;primer et refr&eacute;ner
+trublionnage, apais&egrave;ment de justice et loi dont sommes
+menac&eacute;s. Voulons que soyent ceux-l&agrave; plong&eacute;s
+dans profond et mortel apais&eacute;ment; voulons pour quiconque
+n'est Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos
+sempiternel. <i>Requiem aeternam dona eis, Domine.</i>
+Voil&agrave; que nous voulons! Demandons pas apaisement nostre.
+Sommes pas apais&eacute;s. Quand chantons <i>requiescat</i>,
+est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
+c'est pour longtemps. <i>Nos qui vivimus</i>, donnons la paix
+&agrave; autrui, non en ce monde, ains dans l'autre. C'est la
+plus seure. Je veulx apais&egrave;ment. Suis-je une andouille?
+Connoissez vous point Robin Mielleux? Je ai, mes mignons, plus
+d'un tour en ma gibeci&egrave;re. Mes agnelets, estes vous donc
+moins avis&eacute;s que marmots et grimauds d'escole qui, jouant
+ensemble aux barres ou chat-coup&eacute;, quand l'un d'eulx veut
+prendre l'autre en d&eacute;faut, lui crie &laquo;Poulce&raquo;
+qui est tr&ecirc;ve et suspension d'armes, et l'ayant ainsi
+d&eacute;muni de toute d&eacute;fiance et d&eacute;fense, gaigne
+ais&eacute;ment sur luy et le fait quinaud?</p>
+
+<p>&raquo;Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy.
+Lorsque ai, comme souvent il se treuve, adversaires
+d&eacute;ifiants et &eacute;veillez en chambre du Conseil, leur
+dis:--Paix, paix, paix, messieurs. <i>Pax vobiscum</i>, et leur
+coule bien doulcement une pot&eacute;e de pouldre &agrave; canon
+et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle m&egrave;che
+dont tiens le bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume
+la m&egrave;che au bon moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce
+n'est pas ma faute. C'est que pouldre estoit
+&eacute;vent&eacute;e. Ce sera pour une aultre fois.</p>
+
+<p>&raquo;Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs,
+maistres et dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient
+coi? Pour l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion
+favorable pour retintinnabuler. Est-il apais&eacute;? Vous ne le
+pensez point. Et le jeune Trublio, veut-il apaisement? Non. Il
+attend. Entendez bien. Est &agrave; vous utile, profitable et
+n&eacute;cessaire, que paroissiez avoir favorable, benigne,
+lenifiante et detergente volont&eacute; de apaisement. Que vous
+en co&ucirc;te? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut
+que&raquo; vous, inapais&eacute;s, sembliez apais&eacute;s, et
+que les aultres (ceulx qui ne trublionnent point, je veuil dire),
+qui de vray sont apais&eacute;s, semblent inapais&eacute;s,
+courrouc&eacute;s, hargneux, enraig&eacute;s, tout
+oppos&eacute;s, contraires et hostiles &agrave; bel apaisement,
+tant souhaitable, aimable et d&eacute;sirable. Ainsi sera
+manifeste que avez grand z&egrave;le et amour du bien et paix
+publics, et que, &agrave; contre poil, vos opposans ont maligne
+envie de troubler et d&eacute;truire la ville et environs. Et ne
+dictes point que c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez
+voir couleurs au simple public, ainsi qu'il vous plaira. Le
+public croira ce que vous direz. Avez son oreille. Si dictes:
+Veux apaisement, croira tout de suite que voulez apaisement.
+Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste rien. Et
+cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont
+b&ecirc;l&eacute; bien piteusement: Apaisement, apaisement (car
+ils ont &eacute;t&eacute; doulx comme moutons, on n'y peut
+contredire), vous sera loisible de leur escarbouiller la cervelle
+et de dire:--Vouloient pas apaisement: les avons desconfits.
+Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons seuls
+maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
+paix! et assommez. Voil&agrave; qui est chr&eacute;tien. Paix!
+paix! cet homme est mort! Paix, paix! j'en ai crev&eacute; trois.
+L'intention estoit pacifique et serez jug&eacute;s sur vos
+intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez dur. Les cloches
+des moustiers sonneront &agrave; toute vol&eacute;e pour vous qui
+estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges tr&egrave;s
+belles par les bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes
+estendues, le ventre ouvert, sur les pav&eacute;s des rues,
+diront: Voil&agrave; qui est bien faict! C'est pour apaisement.
+Vive apaisement! Sans apaisement on ne s&ccedil;auroit vivre
+&agrave; l'aise.&raquo;</p>
+
+<br>
+
+
+<p>XXVII</p>
+
+<p>Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y
+avoir d&icirc;n&eacute; plusieurs fois. Ce soir-l&agrave;, c'est
+&agrave; &laquo;la Belle Chocolati&egrave;re&raquo;, restaurant
+suisse, situ&eacute;, comme on sait, au bord de la Seine, que
+d&icirc;nait madame de Bonmont avec l'&eacute;lite
+guerri&egrave;re du nationalisme, Joseph Lacrisse, Henri
+L&eacute;on, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues Chassons
+des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua Henri
+L&eacute;on, ressemblait beaucoup &agrave; la jolie servante du
+pastel de Liotard, dont une copie tr&egrave;s agrandie servait
+d'enseigne au cabaret. Madame de Bonmont &eacute;tait douce et
+tendre. C'est l'amour, l'inexorable amour, qui l'avait mise au
+sein des guerriers. Elle y portait une &acirc;me faite comme
+l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la
+sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont &eacute;tait la
+plus touchante qu'elle e&ucirc;t su d&eacute;couvrir et la
+retraite pr&eacute;matur&eacute;e de ce g&eacute;n&eacute;ral lui
+tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de
+tapisserie sur lequel il repos&acirc;t sa gloire. Elle faisait
+volontiers de ces pr&eacute;sents, dont tout le prix &eacute;tait
+dans le sentiment. Son amour, agrandi d'admiration, pour le
+conseiller municipal Joseph Lacrisse, lui laissait des loisirs
+qu'elle employait &agrave; s'attendrir sur les malheurs de
+l'arm&eacute;e nationale et &agrave; manger des
+p&acirc;tisseries. Elle engraissait beaucoup et devenait une dame
+respectable. La jeune madame de Gromance formait des
+pens&eacute;es moins g&eacute;n&eacute;reuses. Elle avait
+aim&eacute; et tromp&eacute; Gustave Dellion, et puis elle ne
+l'avait plus aim&eacute;. Mais Gustave, en lui &ocirc;tant son
+manteau clair &agrave; fleurs roses sur la terrasse de la
+&laquo;Belle Chocolati&egrave;re&raquo;, lui murmura dans
+l'oreille les noms de &laquo;sale rosse&raquo; et de
+&laquo;vadrouille&raquo;, sous les yeux baiss&eacute;s du
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel respectueux. Elle ne laissa
+para&icirc;tre aucun trouble sur son visage. Mais au dedans
+d'elle-m&ecirc;me elle le trouvait gentil, et elle sentit qu'elle
+allait l'aimer encore. De son c&ocirc;t&eacute;, Gustave, pensif,
+comprit qu'il avait prononc&eacute;, pour la premi&egrave;re fois
+de sa vie, une parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir
+&agrave; table &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Clotilde. Le
+d&icirc;ner, qui &eacute;tait le dernier de la saison, ne fut
+*fut point joyeux. La m&eacute;lancolie des adieux se fit sentir,
+et une certaine tristesse nationaliste. Sans doute, on
+esp&eacute;rait encore, que dis-je, on nourrissait encore des
+esp&eacute;rances infinies. Mais il est douloureux, quand on a
+tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du vague et
+lointain avenir, le contentement des longs d&eacute;sirs et des
+ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, pensant avoir assez fait pour son
+roi en se faisant &eacute;lire conseiller municipal par les
+r&eacute;publicains nationalistes des Grandes-&Eacute;curies.</p>
+
+<p>--En somme, dit-il, tout s'est bien pass&eacute; le 14
+juillet, &agrave; Longchamp. L'arm&eacute;e a &eacute;t&eacute;
+acclam&eacute;e. On a cri&eacute;: &laquo;Vive Jamont! vive
+Bougon!&raquo; Il y a eu de l'enthousiasme.</p>
+
+<p>--Sans doute, sans doute, dit Henri L&eacute;on, mais Loubet
+est rentr&eacute; intact &agrave; l'Elys&eacute;e, et cette
+journ&eacute;e-l&agrave; n'a pas beaucoup avanc&eacute; nos
+affaires.</p>
+
+<p>Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute
+fraiche sur le nez, qu'il avait grand et royal, fron&ccedil;a les
+sourcils et dit fi&egrave;rement:</p>
+
+<p>--Je vous r&eacute;ponds que &ccedil;a a chauff&eacute;
+&agrave; la Cascade. Quand les socialistes ont cri&eacute;:
+&laquo;Vive la R&eacute;publique! vivent les
+soldats!...&raquo;</p>
+
+<p>--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre
+de pareils cris...</p>
+
+<p>--Quand les socialistes ont cri&eacute;: &laquo;Vive la
+R&eacute;publique! Vivent les soldats!&raquo; nous avons
+r&eacute;pondu: &laquo;Vive l'arm&eacute;e! mort aux
+juifs!&raquo; Les &laquo;oeillets blancs&raquo;, que j'avais
+dissimul&eacute;s dans les massifs, ont ralli&eacute; &agrave;
+mon cri. Ils ont charg&eacute; les &laquo;&eacute;glantines
+rouges&raquo; sous une pluie de chaises de fer. Ils
+&eacute;taient superbes. Mais que voulez-vous? La foule n'a pas
+rendu. Les Parisiens &eacute;taient venus avec femmes, enfants,
+paniers, filets de m&eacute;nag&egrave;re pleins de nourriture...
+et les parents de province arriv&eacute;s pour voir
+l'Exposition... de vieux cultivateurs, les jambes raides, qui
+nous regardaient avec des yeux de poisson... et les paysannes en
+fichu, m&eacute;fiantes comme des chouettes. Comment vouliez-vous
+soulever ces familles?</p>
+
+<p>--Sans doute, dit Lacrisse, le moment &eacute;tait mal choisi.
+D'ailleurs, nous devons respecter, dans une certaine mesure, la
+tr&ecirc;ve de l'Exposition.</p>
+
+<p>--C'est &eacute;gal, reprit Chassons des Aigues, nous avons
+bien cogn&eacute;, &agrave; la Cascade. J'ai, pour ma part,
+ass&eacute;n&eacute; un coup de poing au citoyen Bissolo, qui lui
+a renfonc&eacute; la t&ecirc;te dans sa bosse. Je le voyais par
+terre: on aurait dit une tortue.... Et &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e! mort aux Juifs!&raquo;</p>
+
+<p>--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri L&eacute;on;
+mais &laquo;Vive l'arm&eacute;e!&raquo; et &laquo;mort aux
+juifs!&raquo; c'est un peu fin.... pour les foules. C'est, si
+j'ose dire, trop litt&eacute;raire, trop classique, et ce n'est
+pas assez r&eacute;volutionnaire. &laquo;Vive
+l'arm&eacute;e!&raquo; c'est beau, c'est noble, c'est
+r&eacute;gulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis,
+voulez-vous que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul,
+d'emballer la foule: la panique. Croyez-moi, on ne fait courir
+une masse d'hommes sans armes qu'en leur mettant la peur au
+ventre. Il fallait courir en criant.... que sais-je...
+&laquo;Sauve qui peut! alerte!...Vous &ecirc;tes trahis!...
+Fran&ccedil;ais, vous &ecirc;tes trahis!&raquo; Si vous aviez
+cri&eacute; cela ou quelque chose de pareil, d'une voix lugubre,
+sur la pelouse, en courant, cinq cent mille individus couraient
+avec vous, plus vite que vous, et ne s'arr&ecirc;taient plus.
+C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; superbe et terrible. Vous
+&eacute;tiez renvers&eacute;s, foul&eacute;s aux pieds, mis en
+bouillie... Mais la r&eacute;volution &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--N'en doutez pas, reprit L&eacute;on. &laquo;Trahison!
+trahison!&raquo; c'est le vrai cri d'&eacute;meute, le cri qui
+donne des ailes aux foules, qui fait marcher du m&ecirc;me pas
+les braves et les l&acirc;ches, qui communique un m&ecirc;me
+coeur &agrave; cent mille hommes et rend des jambes aux
+paralytiques. Ah! mon bon Chassons, si vous aviez cri&eacute;
+&agrave; Longchamp: &laquo;Nous sommes trahis! vous auriez vu
+votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son
+parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des
+li&egrave;vres.</p>
+
+<p>--Courir o&ugrave;? demanda Joseph Lacriase.</p>
+
+<p>--O&ugrave;, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on
+o&ugrave; va la foule? Le sait-elle elle-m&ecirc;me? Mais
+qu'importe! Le mouvement est donn&eacute;. &Ccedil;a suffit. On
+ne fait plus des &eacute;meutes avec m&eacute;thode. Occuper des
+points strat&eacute;giques, c'&eacute;tait bon aux temps antiques
+de Barb&egrave;s et de Blanqui. Aujourd'hui, avec le
+t&eacute;l&eacute;graphe, le t&eacute;l&eacute;phone ou seulement
+les bicyclettes des flics, tout mouvement concert&eacute; est
+impossible. Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la
+rue de Grenelle? Non. Il n'y a de possibles que les mouvements
+vagues, immenses, tumultueux. Et la peur, la peur unanime et
+tragique est seule capable d'emporter l'&eacute;norme masse
+humaine des f&ecirc;tes publiques et des spectacles en plein air.
+Vous me demandez o&ugrave; la foule du 14 Juillet aurait fui,
+flagell&eacute;e, comme par un immense drapeau noir, par les cris
+lugubres de &laquo;Trahison! trahison! l'&eacute;tranger!
+trahison!&raquo; O&ugrave; elle aurait fui?... mais dans le lac,
+je pense.</p>
+
+<p>--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait
+noy&eacute;e, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit Henri L&eacute;on, trente mille citoyens
+noy&eacute;s, ce n'&eacute;tait donc rien? Le minist&egrave;re et
+le gouvernement n'en auraient donc &eacute;prouv&eacute; ni
+difficult&eacute;s s&eacute;rieuses ni p&eacute;ril r&eacute;el?
+Ce n'&eacute;tait donc pas une journ&eacute;e?... Tenez, vous
+n'&ecirc;tes pas des politiques. Vous n'&ecirc;tes pas fichus de
+renverser la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>--Vous verrez &ccedil;a apr&egrave;s l'Exposition, dit le
+jeune de Cadde avec la candeur de la foi. Moi, pour commencer,
+&agrave; Longchamp, j'en ai crev&eacute; un.</p>
+
+<p>--Ah! vous en avez crev&eacute; un? Demanda le jeune Dellion
+avec int&eacute;r&ecirc;t. Quel type &eacute;tait-ce?</p>
+
+<p>--Un ouvrier m&eacute;canicien... Si c'avait &eacute;t&eacute;
+un s&eacute;nateur, c'aurait mieux valu. Mais dans une foule on a
+plus de chances de tomber sur un ouvrier que sur un
+s&eacute;nateur.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qu'il faisait, votre m&eacute;canicien? demanda
+Lacrisse.</p>
+
+<p>--Il criait: &laquo;Vivent les soldats!&raquo; Je l'ai
+crev&eacute;.</p>
+
+<p>Alors le jeune Dellion, piqu&eacute; d'une &eacute;mulation
+g&eacute;n&eacute;reuse, fit conna&icirc;tre qu'un socialiste
+dreyfusard ayant cri&eacute; &laquo;Vive Loubet!&raquo;, il lui
+avait cass&eacute; la gueule.</p>
+
+<p>--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.</p>
+
+<p>--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues
+Chassons des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14
+Juillet, Loubet, Waldeck, Millerand, Andr&eacute; sont
+rentr&eacute;s chacun chez soi. Ils n'y seraient pas
+rentr&eacute;s si on m'avait &eacute;cout&eacute;. Mais on ne
+veut pas agir. Nous manquons d'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>Joseph Lacrisse r&eacute;pondit gravement:</p>
+
+<p>--Non! Nous ne manquons pas d'&eacute;nergie. Mais il n'y a
+rien &agrave; faire pour l'instant. Apr&egrave;s l'Exposition
+nous agirons vigoureusement. Le moment sera favorable. La France,
+apr&egrave;s la f&ecirc;te, aura mal aux cheveux. Elle sera de
+mauvaise humeur. Il y aura des ch&ocirc;mages et des cracks. Rien
+ne sera plus facile alors que de provoquer une crise
+minist&eacute;rielle et m&ecirc;me une crise
+pr&eacute;sidentielle. N'est-ce pas votre avis, L&eacute;on?</p>
+
+<p>--Sans doute, sans doute, r&eacute;pondit L&eacute;on. Mais il
+ne faut pas se dissimuler que dans trois mois nous serons un peu
+moins nombreux et que Loubet sera un peu moins impopulaire.</p>
+
+<p>Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous
+les Trublions ensemble protest&egrave;rent et
+s'efforc&egrave;rent d'&eacute;touffer par leurs cris une si
+f&acirc;cheuse pr&eacute;diction. Mais Henri L&eacute;on d'une
+voix tr&egrave;s douce poursuivit:</p>
+
+<p>--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire.
+Il &eacute;tait ha&iuml; sur l'id&eacute;e que nous avions
+donn&eacute;e de lui: il ne la remplira pas toute. Il n'est pas
+assez grand pour &eacute;galer l'image que nous en avions
+dress&eacute;e, &agrave; l'&eacute;pouvante des foules. Nous
+avons montr&eacute; un Loubet de cent coud&eacute;es,
+prot&eacute;geantles voleurs parlementaires et d&eacute;truisant
+l'arm&eacute;e nationale. La r&eacute;alit&eacute; para&icirc;tra
+moins effrayante. On ne le verra pas toujours sauver les voleurs
+et d&eacute;sorganiser l'arm&eacute;e. Il passera des revues.
+Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus honorable
+que d'aller &agrave; pied. Il donnera des croix; il
+r&eacute;pandra abondamment les palmes acad&eacute;miques. Ceux
+qu'il aura d&eacute;cor&eacute;s ou palm&eacute;s ne croiront
+plus qu'il veut livrer la France &agrave; l'&eacute;tranger. Il
+aura des mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont
+les plus b&ecirc;tes. Il n'a qu'&agrave; voyager pour &ecirc;tre
+acclam&eacute;. Les paysans crieront sur son passage: &laquo;Vive
+le pr&eacute;sident&raquo; comme si c'&eacute;tait encore le bon
+tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'arm&eacute;e.
+Et si l'alliance russe venait &agrave; repiquer... j'en
+frissonne.... Vous verriez nos amis nationalistes d&eacute;teler
+sa voiture. Je ne dis pas que c'est un homme d'un puissant
+g&eacute;nie. Mais il n'est pas plus b&ecirc;te que nous. Il
+cherche &agrave; am&eacute;liorer sa position. C'est bien
+naturel. Nous avons voulu le couler; il nous use.</p>
+
+<p>--Nous user, je l'en d&eacute;fie, s'&eacute;cria le jeune de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Le temps seul, reprit Henri L&eacute;on, suffit &agrave;
+nous user. Ainsi, notre Conseil municipal de Paris, qu'il fut
+beau le soir du ballottage qui nous donna la majorit&eacute;!
+&laquo;Vive l'arm&eacute;e! mort aux juifs!&raquo; criaient les
+&eacute;lecteurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les
+&eacute;lus radieux r&eacute;pondaient: &laquo;Mort aux juifs!
+Vive l'arm&eacute;e!&raquo; Mais comme le nouveau Conseil ne
+pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de ses
+&eacute;lecteurs, ni distribuer aux petits commer&ccedil;ants
+l'argent des riches Isra&eacute;lites, ni m&ecirc;me
+&eacute;pargner aux ouvriers les souffrances du ch&ocirc;mage, il
+trompera de vastes esp&eacute;rances et deviendra d'autant plus
+odieux qu'il aura &eacute;t&eacute; plus d&eacute;sir&eacute;. Il
+risque avant peu de perdre sa popularit&eacute; dans la question
+des monopoles, eaux, gaz, omnibus.</p>
+
+<p>--Vous &ecirc;tes dans l'erreur, mon cher L&eacute;on!
+s'&eacute;cria Joseph Lacrisse. Pour ce qui est du renouvellement
+des monopoles, rien &agrave; craindre. Nous dirons &agrave;
+l'&eacute;lecteur: &laquo;Nous vous donnons le gaz &agrave; bon
+march&eacute;&raquo;, et l'&eacute;lecteur ne se plaindra pas. Le
+Conseil municipal de Paris, &eacute;lu sur un programme
+exclusivement politique, exercera une action d&eacute;cisive dans
+la crise politique et nationale qui va &eacute;clater
+apr&egrave;s la fermeture de l'Exposition.</p>
+
+<p>--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il
+prenne la t&ecirc;te du mouvement d&eacute;magogique. S'il est
+mod&eacute;r&eacute;, r&eacute;gulier, sage, conciliant, gentil,
+tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nomm&eacute; pour
+renverser la R&eacute;publique et chambarder le
+parlementarisme.</p>
+
+<p>--La trompe! la trompe!... s'&eacute;cria Jacques de
+Cadde.</p>
+
+<p>--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des
+Aigues....</p>
+
+<p>--La trompe! la trompe!</p>
+
+<p>Chassons des Aigues d&eacute;daigna l'interruption:</p>
+
+<p>--Qu'on &eacute;mette de temps &agrave; autre un voeu, un pur
+voeu, tel que celui-ci:</p>
+
+<p>&laquo;Mise en accusation des ministres....&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune de Cadde cria plus fort:</p>
+
+<p>--La trompe! La trompe!...</p>
+
+<p>Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas oppos&eacute;, en principe, &agrave; ce que
+nos amis sonnent l'hallali des parlementaires. Mais la trompe
+est, dans les assembl&eacute;es, l'argument supr&ecirc;me des
+minorit&eacute;s. Il faut la r&eacute;server pour le Luxembourg
+et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher ami,
+qu'&agrave; l'H&ocirc;tel de Ville nous avons la
+majorit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette consid&eacute;ration ne toucha pas le jeune de Cadde,
+qui cria plus fort que devant:</p>
+
+<p>--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe,
+Lacrisse? Si vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est
+n&eacute;cessaire qu'un conseiller municipal sache sonner de la
+trompe.</p>
+
+<p>--Je reprends, dit Chassons des Aigues, s&eacute;rieux comme
+s'il taillait un bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation
+des ministres; deuxi&egrave;me voeu: mise en accusation des
+s&eacute;nateurs; troisi&egrave;me voeu: mise en accusation du
+pr&eacute;sident de la R&eacute;publique... Apr&egrave;s quelques
+voeux de cette force le minist&egrave;re proc&egrave;de &agrave;
+la dissolution du Conseil. Le Conseil r&eacute;siste et fait un
+v&eacute;h&eacute;ment appel &agrave; l'opinion. Paris
+outrag&eacute; se soul&egrave;ve...</p>
+
+<p>--Croyez-vous, demanda doucement L&eacute;on, croyez-vous,
+Chassons, que Paris outrag&eacute; se soul&egrave;vera?</p>
+
+<p>--Je le crois, dit Chassons des Aigues.</p>
+
+<p>--Je ne le crois pas, dit Henri L&eacute;on.... Vous
+connaissez le citoyen Bissolo, puisque vous l'avez
+d&eacute;cervel&eacute;, le 14, &agrave; la revue. Je le connais
+aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des manifestations
+qui suivirent l'&eacute;lection du triste Loubet, le citoyen
+Bissolo vint &agrave; moi comme au plus constant et au plus
+g&eacute;n&eacute;reux de ses ennemis. Nous
+&eacute;change&acirc;mes quelques paroles. Tous nos camelots
+donnaient. Les cris de: &laquo;Vive l'arm&eacute;e!&raquo;
+grondaient de la Bastille &agrave; la Madeleine. Les promeneurs,
+amus&eacute;s et souriants, nous &eacute;taient favorables.
+Lan&ccedil;ant comme une faux son long bras de bossu vers la
+foule, Bissolo me dit: &laquo;Je la connais la rosse. Montez
+dessus. Elle vous cassera les reins, en se couchant par terre
+tout d'un coup, quand vous ne vous m&eacute;fierez pas&raquo;.
+Ainsi parla Bissolo au coin de la rue Drouot le jour o&ugrave;
+Paris s'offrait &agrave; nous.</p>
+
+<p>--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'&eacute;cria
+Joseph Lacrisse. Il est inf&acirc;me.</p>
+
+<p>--Il est proph&eacute;tique, r&eacute;pliqua Henri
+L&eacute;on.</p>
+
+<p>--La trompe, la trompe, il n'y a que &ccedil;a, chanta, d'une
+voix p&acirc;teuse, le jeune Jacques de Cadde.</p>
+
+<p align="center">FIN</p>
+
+<br>
+<br>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR BERGERET A PARIS ***
+
+This file should be named mnsrb10h.htm or mnsrb10h.zip
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
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+method other than by check or money order.
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart hart@pobox.com
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
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+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
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