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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Mes Prisons - -Author: Silvio Pellico - -Translator: Francisque Reynard - -Release Date: December 16, 2022 [eBook #69561] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES PRISONS *** - - - - - - Prix: 95 centimes - - LES MEILLEURS AUTEURS CLASSIQUES - Français et Étrangers - - SILVIO PELLICO - - MES PRISONS - - Traduction de F. REYNARD - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - SILVIO PELLICO - - MES PRISONS - - TRADUCTION DE - FRANCISQUE REYNARD - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - Tous droits réservés. - - - - -NOTICE SUR SILVIO PELLICO - - -_Silvio Pellico_ est né vers 1789 à Saluces, petite ville du Piémont. Il -appartenait à une famille dont la condition, comme il le dit lui-même -dans _Mes Prisons_[1], n’était pas la pauvreté «et qui, en vous -rapprochant également du pauvre et du riche, vous donne une exacte -connaissance des deux états». Après une enfance embellie par les plus -doux soins, il fut envoyé à Lyon, auprès d’un vieux cousin de sa mère, -M. de Rubod, homme fort riche, afin d’y compléter ses études. «Là, -dit-il encore[2], tout ce qui peut enchanter un cœur avide d’élégance et -d’amour, avait délicieusement occupé la première ferveur de ma -jeunesse.» Rentré en Italie vers 1818, il alla demeurer avec ses parents -à Milan. «J’avais, ajoute-t-il, poursuivi mes études et appris à aimer -la société et les livres, ne trouvant que des amis distingués et de -séduisants applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires -déclarés, avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai -davantage à ce dernier, et cet homme si irritable, qui par sa rudesse -avait provoqué tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour -moi que douceur et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres -littérateurs fort honorables m’aimaient aussi comme je les aimais -moi-même. L’envie ni la calomnie ne m’atteignirent jamais ou, du moins, -elles partaient de gens tellement discrédités qu’elles ne pouvaient me -nuire. A la chute du royaume d’Italie, mon père avait reporté son -domicile à Turin, avec le reste de la famille; et moi, remettant à plus -tard de rejoindre des personnes si chères, j’avais fini par rester à -Milan, où j’étais entouré de tant de bonheur que je ne savais pas me -résoudre à la quitter. - - [1] _Mes prisons_, chap. L. - - [2] _Ibid._ - -«Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui -prédominaient dans mon cœur: Pierre Borsieri, monseigneur Louis de Brême -et le comte Louis Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le comte -Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants de -Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un frère. -Dans celle maison affluait non seulement tout ce que la ville avait de -plus cultivé, mais une foule de voyageurs de distinction. Là je connus -Mme de Staël, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand nombre -d’autres illustres personnages des diverses parties de l’Europe... -J’étais heureux! je n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un -prince[3].» - - [3] _Mes prisons_, chap. L. - -C’est dans ce milieu intellectuel hors ligne que Silvio Pellico composa -et fit représenter ses deux premières tragédies, _Leodamia_ et -_Francesca da Rimini_. Il avait alors trente ans. _Francesca da Rimini_ -obtint un très vif succès, et rendit promptement populaire le nom de son -auteur. C’est la seule du reste des œuvres dramatiques de Pellico qui -ait survécu et qui soit restée au répertoire. Byron, alors en Italie, en -fit une traduction. - -La célébrité que le succès de _Francesca_ avait attachée à son nom -devait appeler sur Silvio Pellico l’attention des patriotes italiens -qui, à cette époque, luttaient de toutes façons contre le despotisme de -l’Autriche. Une recrue de cette valeur était précieuse pour eux, et ils -ne négligèrent rien pour se l’attacher. Ils avaient pour organe un -journal appelé _Le Conciliateur_, feuille littéraire et dont la -politique était ostensiblement bannie, mais qui ne laissait échapper -aucune occasion d’exalter l’amour de la patrie et de la liberté. _Le -Conciliateur_, qui comptait parmi ses principaux écrivains tous les amis -de Silvio, les Berchet, les Gioja, les Romagnesi, les Maroncelli, les -Confalonieri, etc., avait pour bailleur de fonds le comte Porro, dont -Silvio élevait les deux enfants, et qui était pour lui «comme un frère». -Il était donc tout naturel qu’il fît partie de la vaillante phalange. -C’en était assez pour être suspect aux yeux des autorités allemandes. -Aussi fut-il compris parmi les nombreuses personnes arrêtées, à la suite -de la découverte d’une vaste conspiration organisée par les sociétés -secrètes. - -Le 13 novembre 1820 il fut conduit à Sainte-Marguerite. Puis, de là, il -fut transféré à Venise, sous les Plombs, et y demeura pendant tout le -temps que dura l’instruction de son procès. Après deux années et demie -d’alternatives cruelles, il fut enfin condamné à la peine de mort, -laquelle fut commuée en celle de quinze années de _carcere duro_. Au -commencement de l’année 1822, il fut conduit au Spielberg, forteresse -située près de la ville de Brünn, en Moravie, et où étaient détenus une -grande partie des patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne -devait en sortir que huit ans après, le 1er août 1830. - -C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio a racontée dans -son livre intitulé: _Mes Prisons_. - -Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement de -littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument à la politique, il eut -encore à lutter contre la censure qui voulait voir dans ses pièces des -allusions constantes aux événements du jour. - -En 1832, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de tout le monde -l’accueil le plus sympathique. On assure même que la reine Marie-Amélie -lui offrit un emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu -probable. Si la reine avait eu réellement cette intention, elle n’aurait -pu y donner suite qu’avec l’assentiment de son mari, et jamais -Louis-Philippe, dont la prudence était proverbiale, n’aurait permis une -manifestation que l’Autriche aurait été en droit de qualifier d’hostile. -Le sentimentalisme n’était pas la vertu dominante du vieux monarque. - -La vérité, c’est que Silvio, après un assez court séjour en France, -retourna en Piémont. Il alla habiter le château de Camerano près d’Asti. -C’est là qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit au point -_Mes Prisons_, qui parurent en 1833[4]. Malgré le succès éclatant du -livre, Silvio vécut très retiré, opposant un refus absolu à tous ceux, -et ils étaient nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les luttes -politiques. Il avait surtout fort à faire pour repousser les offres des -jeunes gens que l’exemple de la révolution de 1830 avait exaltés, et qui -lui demandaient de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être leur -conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma plus que jamais dans -sa solitude, et partageait son temps entre Asti et Turin, où le marquis -Barolo l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut, en 1854, il -était sinon oublié, du moins tout à fait inconnu de la génération -nouvelle à qui il allait être donné d’arracher enfin la malheureuse -Italie à la domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une -nation libre et indépendante. - - [4] L’immense succès de _Mes Prisons_ fit éclore, tant en France qu’à - l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui eurent le - plus de retentissement, il faut citer _Picciola_, de Saintine, dont - la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico. Ce roman fut - aussi traduit dans toutes les langues, et eut l’honneur d’être, à - maintes reprises, interprété par le crayon de nos plus célèbres - artistes. Mais, en dépit de ses éditions multiples, _Picciola_ est - aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps a fait justice du pastiche - froid et maniéré, pour laisser toute sa vigueur et tout son charme - au récit simple, ému et vrai où le prisonnier du Spielberg nous - retrace ses souffrances. - - F. R. - -Mais il n’en était pas de même de son œuvre. _Mes Prisons_ sont un de -ces livres définitivement adoptés par la postérité, comme _le Vicaire de -Wakefield_, _Paul et Virginie_, qui ont été traduits dans toutes les -langues, sont devenus comme un patrimoine commun à l’humanité tout -entière, et qui seront éternellement lus tant qu’il y aura des natures -sachant s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours. Mais -ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio Pellico une incontestable -supériorité sur les autres chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une -fiction plus ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue. Elle a -été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des souffrances imaginaires que -l’écrivain présente au public; ce sont des souffrances réelles, les -siennes. Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire; histoire -lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle nous apprend que les -tortures ne sont pas un moyen suffisant pour terrifier les nations, ou -du moins pour les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots du -Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens; ils n’ont pu faire -que l’Autriche n’ait pas été obligée de rendre à heure dite et la -Lombardie et la Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées? Et -cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre État européen, -se basant sur la force qui prime le droit, détient et opprime une -province qui ne veut pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui -est arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues à leur -ancienne patrie. - -Quelles que soient donc les critiques plus ou moins justes qu’on puisse -lui adresser au point de vue de la mansuétude étrange qu’il témoigne -envers les bourreaux de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été -pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait! Peut-être l’auteur, -qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit de sa part habileté ou faiblesse, -a-t-il été bien inspiré en bannissant de son livre toute récrimination -politique! Il y a intéressé tout le monde; il a ému tous les cœurs -généreux à quelque parti qu’ils appartinssent, et son action n’en a été -que plus forte, ayant opéré sur un champ plus vaste. S’il eût transformé -son œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une certaine -portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait pas été remuée. - -Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits, vieillards, dans -quelque condition sociale que la vie les ait jetés, de quelque -nationalité qu’ils dépendent, ont lu et dévoré le récit de Silvio -Pellico, ont plaint ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux. -Tous ont été séduits par le style touchant de cette œuvre sincère, qui, -nous le répétons, a pris sa grande place parmi les chefs-d’œuvre de -l’esprit humain. - -F. REYNARD. - - - - -AVANT-PROPOS - - -Ai-je écrit ces Mémoires par vanité de parler de moi? Je désire que cela -ne soit pas, et, autant qu’on puisse se constituer son propre juge, il -me semble avoir eu de plus hautes visées:--celle de contribuer à -réconforter quelque malheureux avec le tableau des maux que j’ai -soufferts et des consolations que, par expérience, j’ai vu qu’on peut -obtenir dans les plus grandes infortunes;--celle d’attester qu’au milieu -de mes longs tourments je n’ai cependant pas trouvé l’humanité aussi -inique, aussi indigne d’indulgence, aussi pauvre de grandes âmes, qu’on -a coutume de la représenter;--celle d’inviter les nobles cœurs à aimer -beaucoup, à ne haïr aucun mortel, à n’avoir de haine irréconciliable que -pour les basses tromperies, la pusillanimité, la perfidie, toute -dégradation morale;--celle de redire une vérité déjà bien connue, mais -souvent oubliée: c’est que la Religion et la Philosophie commandent -l’une et l’autre une énergique volonté et un jugement calme; et que, -sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni -principes assurés. - - - - -MES PRISONS - - - - -CHAPITRE PREMIER - - -Le vendredi 13 octobre 1820, je fus arrêté à Milan et conduit à -Sainte-Marguerite. Il était trois heures après midi. On me fit subir un -long interrogatoire pendant tout ce jour et pendant d’autres encore. -Mais de cela je ne dirai rien. Semblable à un amant maltraité de sa -belle et dignement résolu à lui tenir rigueur, je laisse la politique où -elle est, et je parle d’autre chose. - -A neuf heures du soir de ce pauvre vendredi, le greffier me consigna au -concierge, et celui-ci, après m’avoir conduit dans la chambre qui -m’était destinée, m’invita d’une façon polie à lui remettre, pour me les -restituer en temps voulu, ma montre, mon argent, et tous les autres -objets que je pouvais avoir dans ma poche; puis il me souhaita -respectueusement la bonne nuit. - -«Attendez, mon cher, lui dis-je; aujourd’hui je n’ai pas dîné; -faites-moi apporter quelque chose. - ---Tout de suite: l’auberge est ici près, et monsieur verra quel bon vin! - ---Du vin, je n’en bois pas.» - -A cette réponse, le sieur Angiolino me regarda tout stupéfait et -espérant que je plaisantais. Les concierges de prison qui tiennent -cabaret ont horreur d’un prisonnier qui ne boit pas de vin. - -«Je n’en bois pas, en vérité. - ---J’en suis fâché pour monsieur; il souffrira doublement de la -solitude...» - -Et, voyant que je ne changeais pas d’intention, il sortit; et en moins -d’une demi-heure j’eus à dîner. Je mangeai quelques bouchées, je bus -avec avidité un verre d’eau, et on me laissa seul. - -La chambre était au rez-de-chaussée et donnait sur la cour. Prisons -deçà, prisons delà; prisons au-dessus, prisons en face. Je m’appuyai à -la fenêtre, et je restai quelque temps à écouter les allées et venues -des gardiens et le chant frénétique de quelques-uns des détenus. - -Je pensais: «Il y a un siècle, ceci était un monastère; les vierges -saintes et pénitentes qui l’habitaient auraient-elles jamais imaginé que -leurs cellules retentiraient aujourd’hui, non plus de gémissements de -femmes et d’hymnes de dévotion, mais de blasphèmes et de chansons -obscènes, et qu’elles renfermeraient des hommes de toute sorte et pour -la plupart destinés aux fers ou à la potence? Et, dans un siècle, qui -respirera dans ces cellules? O fuite rapide du temps! ô mobilité -perpétuelle des choses! Peut-il, celui qui vous considère, s’affliger si -la fortune a cessé de lui sourire, s’il vient à être enseveli en prison, -s’il est menacé du gibet? Hier j’étais un des plus heureux mortels du -monde; aujourd’hui je n’ai plus aucune des douceurs qui réconfortaient -ma vie; plus de liberté, plus d’entourage d’amis, plus d’espérances! -Non; s’illusionner serait folie. Je ne sortirai d’ici que pour être jeté -dans les plus horribles cachots, ou livré au bourreau! Eh bien, le jour -qui suivra ma mort sera comme si j’avais expiré dans un palais, et si -j’avais été porté au tombeau avec les plus grands honneurs.» - -Ces réflexions sur la fuite rapide du temps rendaient la vigueur à mon -âme. Mais me revinrent à la pensée mon père, ma mère, mes deux frères, -mes deux sœurs, une autre famille que j’aimais comme si elle eût été la -mienne; et les raisonnements philosophiques ne valurent plus rien. Je -m’attendris, et je pleurai comme un enfant. - - - - -CHAPITRE II - - -Trois mois auparavant j’étais allé à Turin, et j’avais revu, après -quelques années de séparation, mes chers parents, un de mes frères et -mes deux sœurs. Toute notre famille s’était toujours tant aimée! Aucun -fils n’avait été plus que moi comblé de bienfaits par son père et sa -mère. Oh! comme, en revoyant les vénérés vieillards, j’avais été ému de -les trouver notablement plus accablés par l’âge que je ne me -l’imaginais! Combien j’aurais alors voulu ne plus les abandonner, et me -consacrer à soulager leur vieillesse par mes soins! Combien je -regrettai, pendant les jours si courts que je restai à Turin, d’être -appelé par quelques autres devoirs hors du toit paternel, et de donner -une si faible partie de mon temps à ce couple aimé! Ma pauvre mère -disait avec une mélancolique amertume: «Ah! notre Silvio n’est pas venu -à Turin pour nous voir!» Le matin où je repartis pour Milan la -séparation fut très douloureuse. Mon père monta dans la voiture avec -moi, et m’accompagna pendant un mille; puis il s’en revint tout seul. Je -me retournais pour le regarder, et je pleurais, et je baisais un anneau -que ma mère m’avait donné, et jamais je ne sentis une telle angoisse à -m’éloigner de mes parents. Peu crédule aux pressentiments, je m’étonnais -de ne pouvoir vaincre ma douleur, et j’étais forcé de dire avec -épouvante: «D’où me vient cette inquiétude extraordinaire?» Il me -semblait vraiment prévoir quelque grande infortune. - -Maintenant, en prison, je me ressouvenais de cette épouvante, de ces -angoisses; je me ressouvenais de toutes les paroles que j’avais -entendues, trois mois auparavant, de mes parents. Cette plainte de ma -mère: «Ah! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir!» me -retombait comme du plomb sur le cœur. Je me reprochais de ne m’être pas -montré mille fois plus tendre pour eux. «Je les aime tant, et je le leur -ai dit si faiblement! Je ne devais plus jamais les revoir, et je me suis -si peu rassasié de leurs chers visages! et j’ai été si avare des -témoignages de mon amour!» Ces pensées me déchiraient l’âme. - -Je fermai la fenêtre; je me promenai pendant une heure, croyant n’avoir -pas de repos de toute la nuit. Je me mis au lit, et la fatigue -m’endormit. - - - - -CHAPITRE III - - -S’éveiller la première nuit en prison est chose horrible. «Est-ce -possible (dis-je en me rappelant où j’étais), est-ce possible! moi ici! -et n’est-ce pas maintenant un rêve que je fais? C’est donc hier qu’on -m’a arrêté? hier qu’on me fit subir ce long interrogatoire qui doit -continuer demain, et qui sait combien de temps encore? C’est hier soir, -avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant à mes parents?» - -Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé mes -forces mentales, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la -douleur. En cette absence totale de distractions, l’inquiétude de tous -ceux qui m’étaient chers, et en particulier de mon père et de ma mère, -lorsqu’ils apprendraient mon arrestation, se peignait à mon imagination -avec une force incroyable. - -«En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou bien ils -veillent en pensant avec douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le -lieu où je suis! Heureux si Dieu les enlevait de ce monde avant que la -nouvelle de mon malheur arrive à Turin! Qui leur donnera la force de -supporter ce coup?» - -Une voix intérieure sembla me répondre: «Celui que tous les affligés -invoquent et aiment et sentent en eux-mêmes! Celui qui donnait la force -à une Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se tenir sous sa croix! -l’ami des malheureux, l’ami des hommes!» - -Ce fut là le premier moment où la religion triompha de mon cœur; et -c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait. - -Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal. -Les vulgaires objections avec lesquelles on a la coutume de la combattre -ne me paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant mille doutes -sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes -ne tombaient plus sur l’existence de Dieu; et j’allais me répétant que, -si Dieu existe, une conséquence nécessaire de sa justice est une autre -vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste: de là, la -suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde vie; de là, un culte -d’amour de Dieu et du prochain, une perpétuelle aspiration à s’ennoblir -par de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps, j’allais me redisant -tout cela, et j’ajoutais: «Et quelle autre chose est le christianisme, -sinon cette perpétuelle aspiration à se rendre meilleur?» Et je -m’étonnais que, l’essence du christianisme se manifestant si pure, si -philosophique, si inattaquable, il fût venu une époque où la philosophie -osât dire: «C’est moi qui désormais prendrai sa place.--Et de quelle -façon la prendras-tu? En enseignant le vice? Non certes. En enseignant -la vertu? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain; ce sera -précisément ce que le christianisme enseigne.» - -Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse ces sentiments, j’évitais -de conclure: «Sois donc conséquent! sois chrétien! Ne te scandalise plus -des abus! Ne te révolte plus contre quelques points difficiles de la -doctrine de l’Église, puisque le point principal est celui-ci, et il est -très lucide: Aime Dieu et le prochain.» - -En prison, je me décidai enfin à embrasser cette conclusion, et je -l’embrassai. J’hésitai un peu en pensant que, si quelqu’un venait à me -savoir plus religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de me -considérer comme un hypocrite ou comme avili par le malheur. Mais, -sentant que je n’étais ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir -aucun compte des blâmes possibles non mérités, et je résolus d’être et -de me déclarer désormais chrétien. - - - - -CHAPITRE IV - - -Je restai plus tard affermi dans cette résolution, mais je commençai à -la ruminer, et presque à la vouloir pendant cette première nuit de -captivité. Vers le matin mes fureurs étaient calmées, et je m’en -étonnais. Je repensais à mes parents et aux autres personnes aimées, et -je ne désespérais plus de leur force d’âme, et le souvenir des vertueux -sentiments que je leur avais autrefois connus me consolait. - -Pourquoi tout d’abord un tel trouble en moi en m’imaginant le leur, et -pourquoi maintenant une telle confiance dans l’élévation de leur -courage? Cet heureux changement était-il un prodige? Était-ce un effet -naturel de ma croyance en Dieu ravivée?--Eh! qu’importe d’appeler -prodiges ou non les réels et sublimes bienfaits de la religion? - -A minuit, deux _secondini_ (ainsi s’appellent les garçons guichetiers -qui dépendent du concierge) étaient venus me visiter et m’avaient trouvé -de très mauvaise humeur. A l’aube ils revinrent, et me trouvèrent serein -et cordialement disposé à la plaisanterie. - -«Cette nuit Monsieur avait une mine de basilic, dit Tirola; maintenant -il est tout autre, et je m’en réjouis: c’est un signe qu’il n’est -pas,--pardon de l’expression,--un coquin; car les coquins (je suis vieux -dans le métier et mes observations ont quelque poids), les coquins sont -plus enragés le second jour de leur arrestation que le premier. Monsieur -prend-il du tabac?--Je n’ai pas l’habitude d’en prendre, mais je ne veux -pas refuser votre gracieuseté. Quant à votre observation, excusez-moi, -mais elle n’est pas de l’homme expérimenté que vous semblez être. Si ce -matin je n’ai plus la mine d’un basilic, ne pourrait-il pas se faire que -ce changement fût une preuve de sottise, de facilité à m’illusionner, à -rêver ma prochaine mise en liberté? - ---Je n’en douterais pas si Monsieur était en prison pour d’autres -motifs; mais pour ces affaires d’État, au jour d’aujourd’hui, il n’est -pas possible de croire qu’elles finissent ainsi sur deux pieds. Et -Monsieur n’est pas assez simple pour se l’imaginer. Que Monsieur me -pardonne: veut-il une autre prise? - ---Donnez. Mais comment peut-on avoir un visage aussi gai que le vôtre en -vivant toujours parmi des malheureux? - ---Monsieur croira que c’est par indifférence pour les douleurs d’autrui; -je ne le sais pas positivement moi-même, à dire vrai; mais je puis lui -assurer que bien des fois voir pleurer me fait mal. Et alors je feins -d’être gai, afin que les pauvres prisonniers sourient, eux aussi. - ---Il me vient, brave homme, une pensée que je n’ai jamais eue: c’est -qu’on peut faire le métier de geôlier et être de très bonne pâte. - ---Le métier ne fait rien, Monsieur. Au delà de cette voûte que vous -voyez, par derrière la cour, il y a une autre cour et d’autres prisons, -toutes pour les femmes. Ce sont... je ne trouve pas l’expression... des -femmes de mauvaise vie. Eh bien, Monsieur, il y en a qui sont des anges -quant au cœur. Et si monsieur était guichetier... - ---Moi?» (Et j’éclatai de rire). - -Tirola s’arrêta déconcerté par mon rire, et ne poursuivit pas. Peut-être -il voulait dire que, si j’avais été guichetier, j’aurais eu de la peine -à ne pas me prendre d’affection pour quelqu’une de ces malheureuses. - -Il me demanda ce que je voulais pour déjeuner. Il sortit, et quelques -minutes après il m’apporta le café. - -Je le regardais fixement en face, avec un sourire malicieux qui voulait -dire: «Porterais-tu un billet de moi à un autre infortuné, à mon ami -Pierre?» Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait dire: «Non, -Monsieur; et si vous vous adressez à un de mes camarades, prenez garde -que celui qui vous dira oui ne vous trahisse.» - -Je ne suis pas véritablement certain qu’il me comprît, ni que je le -comprisse. Ce que je sais bien, c’est que je fus dix fois sur le point -de lui demander un morceau de papier et un crayon, et que je n’osai pas -parce qu’il y avait quelque chose dans ses yeux qui semblait m’avertir -de ne me fier à personne, et moins encore aux autres qu’à lui. - - - - -CHAPITRE V - - -Si Tirola, avec son expression de bonté, n’avait pas eu en même temps -ces regards si faux, s’il avait eu une physionomie plus noble, j’aurais -cédé à la tentation d’en faire mon ambassadeur, et peut-être un billet -de moi, parvenu à temps à mon ami, lui aurait donné le moyen de réparer -quelque erreur,--et peut-être cela aurait-il sauvé non pas lui, le -pauvret, qui était déjà trop compromis, mais plusieurs autres et moi. - -Patience! Il devait en arriver ainsi. - -Je fus appelé pour la continuation de l’interrogatoire, et cela dura -toute cette journée et plusieurs autres, sans aucun intervalle que celui -des repas. - -Tant que le procès ne fut pas clos, les jours s’envolaient rapides pour -moi, si grande était ma tension d’esprit pour ces interminables réponses -à des demandes si variées, et pour me recueillir aux heures du dîner et -le soir, afin de réfléchir à tout ce qui m’avait été demandé et à ce que -j’avais répondu, ainsi qu’à tous les points sur lesquels je serais -probablement encore interrogé. - -A la fin de la première semaine, il m’advint un grand déplaisir. Mon -pauvre Pierre, désireux autant que je l’étais moi-même de pouvoir -établir entre nous quelque communication, m’envoya un billet et se -servit, non de l’un des guichetiers, mais d’un malheureux prisonnier qui -venait avec eux faire quelque service dans nos chambres. C’était un -homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de -mois de détention. - -Avec une épingle que j’avais je me piquai un doigt, et je fis avec mon -sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut la -malechance d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet sur lui, et, si -je ne me trompe, bâtonné. J’entendis des cris aigus qui me parurent -venir du malheureux vieillard, et je ne le revis jamais plus. - -Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant représenter mon petit -papier barbouillé de sang qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses -pouvant nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec -quoi je m’étais tiré du sang; on m’enleva l’épingle, et on rit de ceux -qu’on avait joués. Ah! moi, je ne ris pas! Je ne pouvais ôter de devant -mes yeux le vieux messager. J’aurais volontiers souffert quelque -châtiment pour qu’on lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles -les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur s’emplit de larmes. - -En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles au geôlier et aux -guichetiers. Ils secouaient la tête et disaient: «Il l’a payé cher -celui-là; il n’en refera plus de semblables; il jouit maintenant d’un -peu plus de repos.» Ils ne voulaient pas s’expliquer davantage. - -Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était tenu cet infortuné, -ou parlaient-ils ainsi parce qu’il était mort sous la bastonnade ou de -ses suites? - -Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de la cour, sous le -portique, avec une charge de bois sur les épaules. Le cœur me palpita -comme si j’avais revu un frère. - - - - -CHAPITRE VI - - -Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus -plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids -de la solitude. - -On me permit bien d’avoir une Bible et Dante; le concierge mit bien à ma -disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry, -du Piazzi et pire encore; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir -s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant -de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais -en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même -en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la -Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que -je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de -respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais -le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas. -Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter -toujours davantage. - -Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la -bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend -pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu -et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à -abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le -christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y -avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons -plus élevées, plus puissantes. - -Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable -prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des -païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en -actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement -de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement -cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée -qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu. - -Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent -toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire -très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention -dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas -capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et -mettre l’idée du culte en oubli. - -L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être -un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant -pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt -que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour -de son horreur pour moi. «Ne suis-je pas en sublime compagnie?» me -disais-je; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec -plaisir et avec attendrissement. - -«Eh bien! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui -m’aurait mis au tombeau? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me -perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis -peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe, -c’est une prison qui m’a dévoré; dois-je croire que Dieu ne les munira -pas d’une force égale?» - -Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec -des larmes; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur. -J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne -me suis pas trompé. - - - - -CHAPITRE VII - - -Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison; qui en doute? -Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y -est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est -dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du -plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti, -je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que, -ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en -poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence -ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. «Je -respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand -ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont -arrivés au suprême moment. Je mourrai.» - -Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les -jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler -l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours: un père -excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux -aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc. -Qui plus que moi avait été comblé de félicité? Pourquoi ne pas en rendre -grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par -l’adversité? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et -je pleurais un instant; mais le courage et la gaieté finissaient par -revenir. - -Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le -geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je -parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce?--Un petit enfant, -sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des -voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était -maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans -la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la -mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils -sortissent prendre l’air dans la cour. - -Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui -jetais un beau morceau de pain; il le prenait en faisant un bond de -joie, courait à ses camarades et en donnait à tous; puis il venait -manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec -le sourire de ses beaux yeux. - -Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas -m’approcher; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas -seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du -pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades -avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il -voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour -qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il -continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se -réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant -d’entrer dans ma prison; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les -jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne -saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que -d’amour dans cette chère petite âme! Comme j’aurais voulu pouvoir le -faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait! - -Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était -toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut -battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange! vivre en de -semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant -avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le -fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que -l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination, -et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le -soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que -ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des -murs qui s’appellent maison ou palais? - -Excellent raisonnement! Mais comment faire pour gouverner l’imagination? -Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille; -mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de -dépit, je m’étonnais de ma faiblesse. - - - - -CHAPITRE VIII - - -«Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait -donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de -moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement -une conversation muette! Admirable intelligence humaine! Que de choses -nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de -la physionomie! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il -sourit! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme -il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses -camarades! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout -près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette -pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de -signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il -sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il -m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté; -il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs; moi, -j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans -toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en -mois, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne -croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans -cette maison? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que -pourra-t-il devenir? Hélas! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou -quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne -œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes -gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de -bienveillance?» - -Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination -pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je -remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean -et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais -comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de -fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne -pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour -qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer! - -Parfois je m’écriais à part moi: «Quelle grossière parodie est-ce là? Au -lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que -la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre -petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur!... qui tout au plus -deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on -nommerait sbire.» - -Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine -entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait -comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa -vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. «Est-ce que -c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une -race de voleurs? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours -respectable.» Ainsi disais-je; et je le regardais chaque jour avec plus -de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je -me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en -rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un -jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant -au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une -condition plus belle que celle d’être sbire. - -Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux -guichetiers vinrent un jour me prendre. - -«Il faut changer de logis, monsieur. - ---Que voulez-vous dire? - ---Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre. - ---Pourquoi? - ---Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la -meilleure... monsieur comprend bien... - ---Je comprends: c’est la première halte des nouveaux arrivés.» - -Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas! ce -n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon -petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à -terre, étonné, chagrin; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un -instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient -le chasser; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le -baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui,--dois-je -le dire?--les yeux inondés de larmes. - - - - -CHAPITRE IX - - -Mon pauvre cœur! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien -de séparations, hélas! n’as-tu pas été déjà condamné! Celle-ci ne fut -certainement pas la moins douloureuse; et je la ressentis d’autant plus -que mon nouveau logement était des plus tristes. Une mauvaise chambre, -obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux non des verres, mais -du papier, avec les murs souillés de sottes et grossières peintures, je -n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits qui n’étaient pas -peints, il y avait des inscriptions. Beaucoup portaient simplement le -nom, le prénom et la patrie de quelque infortuné, avec la date du jour -funeste de son arrestation. D’autres ajoutaient des exclamations contre -les faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre le juge, etc. -D’autres étaient des abrégés autobiographiques. D’autres contenaient des -sentences morales; il y avait ces paroles de Pascal: - -«Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins ce qu’elle est -avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue -claire de Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la combattre que -de dire que _l’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec tant -d’évidence_. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans -les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur connaissance; que -c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, _Deus -absconditus_..., quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la -négligence qu’il professent quant à la science de la vérité, ils -s’écrient que cette vérité, rien ne la leur montre?» - -Puis, au-dessous était écrit (paroles du même auteur): - -«Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque personne étrangère, -il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une -chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, -qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de -savoir ce qui en est.» - -Une autre inscription disait: - -«Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des -hommes, ma misère et la bonté de Dieu.» - -A côté de ces humbles paroles, étaient les plus violentes et les plus -orgueilleuses imprécations de quelqu’un qui se disait athée, et qui se -déchaînait contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il n’y avait -pas de Dieu. - -Après une colonne de pareils blasphèmes, en venait une d’injures contre -les lâches, ainsi les appelait-il, que l’infortune de la prison rend -religieux. - -Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et je lui demandai qui les -avait écrites. «Cela me fait plaisir d’avoir trouvé cette inscription, -dit-il. Il y en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher.» - -Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter le mur avec un couteau -pour la faire disparaître. - -«Pourquoi cela? dis-je. - ---Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et qui fut condamné à mort -pour homicide avec préméditation, s’en est repenti et m’a fait prier -d’avoir cette charité. - ---Dieu lui pardonne! m’écriai-je. Quel homicide était le sien? - ---Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le -plus bel enfant qu’il y eût sur la terre.» - -J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle arriver à ce point! -Et un tel monstre tenait le langage insultant d’un homme supérieur à -toutes les faiblesses humaines! Tuer un innocent! un enfant! - - - - -CHAPITRE X - - -Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si immonde, privé de la compagnie -du cher muet, j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de longues -heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie, et au delà de la -galerie on voyait l’extrémité de la cour et la fenêtre de ma première -chambre. Qui m’avait succédé là-bas? J’y voyais un homme qui se -promenait beaucoup et rapidement, comme quelqu’un rempli d’agitation. -Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire, -et alors il se tenait tout le jour devant sa table. - -Finalement je le reconnus. Il sortait de sa chambre accompagné du -geôlier; il allait à l’interrogatoire. C’était Melchior Gioja! - -Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme, tu es ici! (Il fut plus -heureux que moi. Après quelques mois de détention, il fut remis en -liberté). - -La vue de toute créature bonne me console, me rend plus affectueux, me -fait penser. Ah! penser et aimer sont un grand bien! J’aurais donné ma -vie pour sauver Gioja de prison; et cependant le voir me soulageait. - -Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer, d’après ses -mouvements, s’il avait l’âme tranquille ou inquiète, à faire des vœux -pour lui, je me sentais une plus grande force, une plus grande abondance -d’idées, un plus grand contentement de moi-même. Cela veut dire que le -spectacle d’une créature humaine pour laquelle on a de l’amour, suffit à -tempérer la solitude. J’avais tout d’abord été redevable de ce bienfait -à un pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à la vue lointaine -d’un homme de grand mérite. - -Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais. Un matin, en ouvrant la -fenêtre, il fit flotter son mouchoir de poche en manière de salut. Je -lui répondis par le même signe. Oh! quel plaisir m’inonda l’âme en ce -moment! Il me semblait que la distance avait disparu, que nous étions -ensemble. Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui revoit sa -bien-aimée. Nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même -vivacité que si nous nous étions compris; ou plutôt nous nous -comprenions réellement, ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes -ressentaient, et l’une n’ignorait pas ce que ressentait l’autre. - -De quel confort ces saluts semblaient devoir être pour moi dans -l’avenir! Et l’avenir vint, mais ces saluts ne furent plus renouvelés. -Chaque fois que je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon -mouchoir. En vain! Les guichetiers me dirent qu’il lui était défendu de -provoquer mes gestes ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent, -et je le regardais, et ainsi nous nous disions encore bien des choses. - - - - -CHAPITRE XI - - -Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau même de ma prison, -passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers, -accompagnés par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire et en -revenaient. C’étaient, pour la plupart, des gens de la plus basse -condition. J’en vis néanmoins aussi quelques-uns qui semblaient de -condition honnête. Bien que je ne pusse pas fixer longtemps mes regards -sur eux, tant était rapide leur passage, ils attiraient cependant mon -attention. Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion. Ce triste -spectacle, dans les premiers jours, accroissait mes douleurs; mais peu à -peu je m’y accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer -l’horreur de ma solitude. - -Il me passait pareillement sous les yeux un grand nombre de femmes -arrêtées. De cette galerie on allait, par une voûte, sur une autre cour, -et là se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital pour celles qui -étaient atteintes de syphilis. Un seul mur, assez mince, me séparait -d’une des chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures -m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois avec leurs querelles. -Le soir, quand les rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation. - -Si j’avais voulu prendre part au colloque, je l’aurais pu. Je m’en -abstins je ne sais pourquoi. Par timidité? par fierté? par crainte -prudente de m’affectionner pour des femmes dégradées? Ce devait être -pour ces trois motifs à la fois. La femme, quand elle est ce qu’elle -doit être, est pour moi une créature si sublime! La voir, l’entendre, -lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées. Mais, avilie, -méprisable, elle me trouble, m’afflige, me dépoétise le cœur. - -Et cependant... (les _cependant_ sont indispensables pour dépeindre -l’homme, être si complexe) parmi ces voix féminines, il y en avait de -suaves, et celles-là,--pourquoi ne le dirais-je pas?--m’étaient chères. -Une de ces dernières était plus suave que les autres; on l’entendait -plus rarement, et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle -chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers pathétiques: - - Chi rende alla meschina - La sua felicità[5]? - - [5] Qui rendra à la malheureuse sa félicité? - -Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues l’accompagnaient; -mais j’avais le don de discerner la voix de Madeleine parmi les autres, -qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher de l’entendre. - -Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine. Quand ses compagnes -racontaient leurs peines, elle y compatissait et en gémissait, et elle -répétait: «Courage, ma chère; le Seigneur n’abandonne personne.» - -Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle et plus infortunée que -coupable, née pour la vertu, capable d’y retourner si elle s’en était -écartée? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si -je l’écoutais avec vénération, si je priais pour elle avec une ferveur -particulière? - -L’innocence est respectable; mais combien l’est aussi le repentir! Le -meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard -plein de pitié sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les -admettre parmi les âmes qu’il honorait le plus? Pourquoi méprisons-nous -tant la femme tombée dans l’ignominie? - -En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix et de faire -une déclaration d’amour fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà -commencé la première syllabe de son nom: «Mad...!» Chose étrange! le -cœur me battait comme à un jeune amoureux de quinze ans; et moi, j’en -avais trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations enfantines. - -Je ne pus aller plus avant. Je recommençai: «Mad...! Mad...!» et ce fut -inutile. Je me trouvai ridicule, et je criai de rage: «Matto[6], et non -Mad...!» - - [6] Fou. - - - - -CHAPITRE XII - - -Ainsi finit mon roman avec cette pauvre créature, si ce n’est que je lui -fus redevable des plus doux sentiments pendant quelques semaines. -Souvent j’étais mélancolique, et sa voix me remettait en gaieté; -souvent, en pensant à la lâcheté et à l’ingratitude des hommes, je -m’irritais contre eux; je haïssais l’univers, et la voix de Madeleine -revenait me disposer à la compassion et à l’indulgence. - -«Puisses-tu, ô pécheresse inconnue, n’avoir pas été condamnée à une -peine grave! ou, à quelque peine que tu aies été condamnée, puisses-tu -en profiter et te réhabiliter, et vivre et mourir chère au Seigneur! -Puisses-tu être plainte et respectée de tous ceux qui te connaissent, -comme tu le fus de moi qui ne t’ai pas connue! Puisses-tu inspirer à -tous ceux qui te verront la patience, la douceur, le désir de la vertu, -la confiance en Dieu, comme tu les as inspirés à celui qui t’aima sans -te voir! Mon imagination a pu errer en te figurant à moi comme belle de -corps, mais ton âme, j’en suis sûr, était belle. Tes compagnes parlaient -grossièrement, et toi avec pudeur et noblesse. Elles blasphémaient, et -toi tu bénissais Dieu; elles se disputaient, et tu apaisais leurs -différends. Si quelqu’un t’a tendu la main pour te tirer de la carrière -du déshonneur, s’il t’a rendu service avec délicatesse, s’il a séché tes -larmes, que toutes les consolations pleuvent sur lui, sur ses fils et -sur les fils de ses fils!» - -Contiguë à la mienne, était une prison habitée par plusieurs hommes. Je -les entendais aussi parler. Un d’eux surpassait les autres en autorité, -non peut-être qu’il fût d’une condition plus raffinée, mais par plus de -faconde et d’audace. Il faisait, comme on dit, le docteur. Il discutait -et imposait silence à ses contradicteurs par sa voix impérieuse et par -la fougue de ses paroles; il leur dictait ce qu’ils devaient penser et -sentir, et ceux-ci, après quelque résistance, finissaient par lui donner -raison en tout. - -Les malheureux! Pas un d’eux qui tempérât les ennuis de la prison en -exprimant quelque doux sentiment, quelque peu de religion et d’amour! - -Le chef de ces voisins me salua, et je lui répondis. Il me demanda -comment je passais _cette maudite vie_. Je lui dis que, bien que triste, -il n’y avait pas de vie maudite pour moi, et que, jusqu’à la mort, il -fallait chercher à jouir du plaisir de penser et d’aimer. - -«Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.» - -Je m’expliquai, et je ne fus pas compris. Et quand, après d’ingénieux -ambages préparatoires, j’eus le courage d’indiquer comme exemple la -tendresse si chère qu’avait éveillée en moi la voix de Madeleine, le -chef partit d’un grand éclat de rire. - -«Qu’est-ce? qu’est-ce?» crièrent ses compagnons.--Le profane répéta, en -les travestissant, mes paroles, et les rires redoublèrent en chœur; et -je fis là complètement la figure d’un sot. - -Il en est en prison comme dans le monde. Ceux qui mettent leur science à -frémir de colère, à se plaindre, à vilipender les autres, croient que -c’est folie de compatir, d’aimer, de se consoler par de belles illusions -qui honorent l’humanité et son Auteur. - - - - -CHAPITRE XIII - - -Je laissai rire et n’opposai pas une syllabe. Les voisins m’adressèrent -deux ou trois fois la parole; moi, je restai muet. - -«Il ne viendra plus à la fenêtre.--Il s’en est allé.--Il tend l’oreille -aux soupirs de Madeleine.--Il se sera offensé de nos rires.» - -C’est ainsi qu’ils parlèrent pendant quelques instants, et finalement le -chef imposa silence aux autres qui chuchotaient sur mon compte. - -«Taisez-vous, imbéciles qui ne savez ce que diable vous dites. Le voisin -d’ici n’est pas si âne que vous croyez. Vous n’êtes capables de -réfléchir sur rien. Moi, j’éclate de rire, mais ensuite je réfléchis. -Tous les grossiers vauriens savent faire leurs enragés, comme nous le -faisons nous autres. Un peu plus de douce gaieté, un peu plus de -charité, un peu plus de foi dans les bienfaits du Ciel, de quoi cela -vous paraît-il sincèrement être l’indice? - ---Maintenant que je réfléchis, moi aussi, répondit l’un d’eux, il me -semble que c’est l’indice qu’on est un peu moins vaurien. - ---Bravo! cria le chef avec un hurlement de stentor; cette fois je -reviens à avoir quelque estime de ta caboche.» - -Je ne m’enorgueillissais pas beaucoup de passer seulement pour _un peu -moins vaurien_ qu’eux; et pourtant j’éprouvais une sorte de joie de ce -que ces malheureux ouvrissent les yeux sur l’importance de cultiver les -sentiments bienveillants. - -J’agitai la croisée comme si j’étais alors revenu. Le chef m’appela. Je -répondis, espérant qu’il avait envie de moraliser à ma manière. Je me -trompai. Les esprits vulgaires fuient les raisonnements sérieux: si une -noble vérité luit en eux, ils sont capables d’y applaudir un instant, -mais un instant après ils détournent d’elle leur regard, et ne résistent -pas à l’envie de faire ostentation d’esprit, en mettant cette vérité en -doute et la raillant. - -Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour dettes. - -«Non. - ---Peut-être accusé d’escroquerie? accusé faussement, bien entendu. - ---Je suis accusé de tout autre chose. - ---D’affaires d’amour? - ---Non. - ---D’homicide? - ---Non. - ---De carbonarisme? - ---Précisément. - ---Et qu’est-ce que ces carbonari? - ---Je les connais si peu que je ne saurais vous le dire.» - -Un guichetier nous interrompit en grande colère, et, après avoir accablé -d’injures mes voisins, il se tourna vers moi avec la gravité non d’un -sbire, mais d’un maître, et dit: «Vous n’avez pas honte, monsieur! -daigner converser avec toute sorte de gens! Monsieur sait-il que ces -gens-là sont des voleurs?» - -Je rougis, et puis je rougis d’avoir rougi, et il me sembla que daigner -converser avec toute sorte d’infortunés était plutôt bonté que faute. - - - - -CHAPITRE XIV - - -Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je -ne conversai plus avec les voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis -qu’il m’était défendu de parler. - -Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, et qui -m’annonça avec mystère une visite qui devait me faire plaisir. Et quand -il lui sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit: «En somme, c’est -votre père; veuillez me suivre.» - -Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant de contentement et de -tendresse, et m’efforçant d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon -pauvre père. - -Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’il ne s’agissait -que de soupçons de peu d’importance, et que je sortirais vite. Mais, -voyant que la détention durait, il était venu solliciter le gouvernement -autrichien pour ma mise en liberté. Misérables illusions de l’amour -paternel! Il ne pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour -m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée avec laquelle je -lui parlai lui persuada que je n’avais pas de malheurs à craindre. - -Le court entretien qui nous fut accordé m’agita d’une façon indicible, -d’autant plus que je réprimais toute apparence d’agitation. Le plus -difficile fut de ne pas la montrer quand il fallut nous séparer. - -Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je tenais pour certain -que l’Autriche donnerait des exemples extraordinaires de rigueur, et que -je serais condamné à mort ou à de nombreuses années de prison. -Dissimuler cette croyance à un père! l’illusionner par la démonstration -d’espérances fondées de mise en liberté prochaine! ne pas fondre en -larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères et de -mes sœurs que je ne pensais plus revoir jamais sur la terre! le prier, -d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me voir s’il pouvait! -rien, jamais, ne me coûta violence pareille. - -Il se sépara de moi absolument consolé, et moi, je retournai dans ma -prison le cœur déchiré. A peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me -soulager en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement me manqua. -J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de -ne pouvoir pleurer est une des plus cruelles parmi les plus grandes -douleurs, et combien de fois, hélas! l’ai-je éprouvé? - -Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal de tête. Je n’avalai -pas une cuillerée de soupe de tout le jour. «Si ce pouvait être une -maladie mortelle, disais-je, qui abrégeât mon martyre!» - -Stupide et lâche désir! Dieu ne l’exauça pas, et maintenant je lui en -rends grâces. Et je lui en rends grâces, non pas seulement parce que, -après dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et que je peux me -dire heureux, mais aussi parce que les maux soufferts ajoutent une -valeur à l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été inutiles pour -moi. - - - - -CHAPITRE XV - - -Deux jours après, mon père revint. J’avais bien dormi pendant la nuit, -et j’étais sans fièvre. Je me recomposai une contenance dégagée et -enjouée, et personne ne se douta de ce que mon cœur avait souffert et -souffrait encore. - -«J’ai la certitude, me dit mon père, que dans quelques jours tu seras -renvoyé à Turin. Déjà nous t’avions préparé ta chambre, et nous -t’attendions avec une grande anxiété. Les devoirs de mon emploi -m’obligent à repartir. Fais en sorte, je t’en prie, fais en sorte de -nous rejoindre promptement.» - -Sa tendre et mélancolique affection me déchirait l’âme. La feinte me -semblait commandée par la pitié, et pourtant je ne l’employais qu’avec -une espèce de remords. N’aurait-ce pas été chose plus digne de mon père -et de moi si je lui avais dit: «Probablement nous ne nous reverrons plus -en ce monde! Séparons-nous en hommes, sans murmurer, sans gémir, et que -j’entende prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle.» - -Ce langage m’aurait plu mille fois mieux que la feinte. Mais je -regardais les yeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux -gris, et il ne me semblait pas que l’infortuné pût avoir la force -d’entendre de telles choses. - -Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l’avais vu s’abandonner au -désespoir, peut-être s’évanouir, peut-être (horrible pensée!) être -frappé de mort dans mes bras! - -Je ne pus lui dire la vérité, ni la lui laisser entrevoir! Ma sérénité -factice l’illusionna pleinement. Nous nous séparâmes sans larmes. Mais, -revenu en prison, je fus saisi des mêmes angoisses que la première fois, -ou plus cruellement encore; et ce fut aussi en vain que j’invoquai le -don des pleurs. - -Me résigner à toute l’horreur d’une longue prison, me résigner à -l’échafaud, était dans la mesure de mes forces. Mais me résigner à -l’immense douleur qu’en auraient éprouvée mon père, ma mère, mes frères -et sœurs! ah! c’était à quoi mes forces ne pouvaient suffire. - -Je me prosternai alors à terre avec une ferveur comme je n’en avais -jamais eu de si forte, et je prononçai cette prière: - -«Mon Dieu, j’accepte tout de ta main; mais fortifie si vigoureusement -les cœurs à qui j’étais nécessaire, que je cesse de leur être tel, et -que la vie d’aucun d’eux n’ait à en être abrégée seulement d’un jour!» - -O bienfait de la prière! Je restai plusieurs heures l’esprit élevé à -Dieu, et ma confiance croissait à mesure que je méditais sur la bonté -divine, à mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme humaine, quand -elle s’affranchit de son égoïsme et s’efforce de n’avoir plus d’autre -volonté que la volonté de l’infinie Sagesse. - -Oui, cela se peut! Voilà le devoir de l’homme! La raison, qui est la -voix de Dieu, la raison dit qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et -serait-il complet, le sacrifice dont nous sommes débiteurs envers la -vertu, si, dans les cas les plus douloureux, nous luttions contre la -volonté de Celui qui est le principe de toute vertu! - -Quand le gibet ou tout autre martyre est inévitable, le craindre -lâchement, ne pas savoir y marcher en bénissant le Seigneur, est un -signe de misérable dégradation ou d’ignorance. Et il faut non seulement -consentir à notre propre mort, mais à l’affliction qu’en éprouveront -ceux qui nous sont chers. Il ne nous est pas permis de demander autre -chose, si ce n’est que Dieu la tempère, que Dieu nous soutienne tous; -une telle prière est toujours exaucée. - - - - -CHAPITRE XVI - - -Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le même état, c’est-à-dire -dans une tristesse douce, pleine de paix et de pensées religieuses. Il -me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne plus être accessible -à aucune inquiétude. Folle illusion! L’homme doit tendre à une parfaite -constance, mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui vint me -troubler?--La vue d’un ami infortuné, la vue de mon bon Pierre, qui -passa à quelques pas de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la -fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le conduire aux prisons -criminelles. - -Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si vite qu’à peine eus-je le -temps de le reconnaître, de voir son geste de salut et de le lui rendre. - -Pauvre jeune homme! Dans la fleur de l’âge, avec un génie plein de -splendides espérances, avec un caractère honnête, délicat, très aimant, -fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité en prison, pour -affaires politiques, dans un temps où il n’était pas certain d’éviter -les foudres les plus sévères de la loi! - -Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un tel désespoir de ne -pouvoir le racheter, de ne pouvoir au moins le réconforter par ma -présence et par mes paroles, que rien ne réussissait à me donner un peu -de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son -beau-frère, ses neveux; combien ardemment il désirait contribuer à leur -bonheur, combien il était à son tour aimé de ces êtres chéris. Je -sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux dans une telle -disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer la fureur qui s’empara -alors de moi. Et cette fureur se prolongea d’autant plus que je -désespérais de plus jamais l’apaiser. - -Cette crainte aussi était une illusion. O affligés qui vous croyez la -proie d’une inéluctable, horrible et toujours croissante douleur, -patientez un peu, et vous serez détrompés! Ni souveraine paix ni -souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il convient de se -persuader de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir dans les heures -heureuses, et ne pas s’avilir dans les heures troublées. - -A une longue fureur succédèrent la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie -non plus n’est pas durable, et je craignis d’avoir désormais à alterner, -sans refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La perspective -d’un semblable avenir me remplit d’horreur, et je recourus cette fois -encore ardemment à la prière. - -Je demandai à Dieu d’assister le malheureux Pierre comme moi, et sa -maison comme la mienne. Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus -vraiment me tranquilliser. - - - - -CHAPITRE XVII - - -Mais quand l’âme était calmée, je réfléchissais aux fureurs dont j’avais -souffert, et, me courrouçant sur ma faiblesse, j’étudiais le moyen de -m’en guérir. Voici l’expédient qui me réussit à cet effet: chaque matin, -ma première occupation, après un court hommage au Créateur, était de -faire une exacte et courageuse revue de tous les événements possibles -propres à m’émouvoir. Sur chacun d’eux j’arrêtais vivement mon -imagination, et je m’y préparais:--depuis les plus chères visites -jusqu’à la visite du bourreau, je me les imaginais toutes. Ce triste -exercice me sembla pendant quelques jours insupportable, mais je voulus -persévérer, et bientôt j’en fus content. - -Au premier de l’an (1821), le comte Luigi Porro obtint de venir me voir. -La tendre et chaude amitié qui existait entre nous, le besoin que nous -avions de nous dire tant de choses, l’empêchement apporté à cette -effusion par la présence d’un greffier, les instants trop courts qu’il -nous fut donné de rester ensemble, les sinistres pressentiments qui me -remplissaient d’angoisses, les efforts que nous faisions, lui et moi, -pour paraître tranquilles, tout cela semblait devoir me mettre une -tempête des plus terribles au cœur. Séparé de ce cher ami, je me sentis -redevenu calme, attendri, mais calme. - -Telle est l’efficacité de se prémunir contre les fortes émotions. - -Mon besoin d’acquérir un calme constant ne provenait pas tant du désir -de diminuer mon infortune que de l’aspect grossier et indigne de l’homme -sous lequel m’apparaissait l’inquiétude. Une âme agitée ne raisonne -plus: entraînée dans un tourbillon irrésistible d’idées exagérées, elle -se forme une logique maladroite, furibonde, malveillante; elle est dans -un état absolument antiphilosophique, antichrétien. - -Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur la nécessité de bannir -l’inquiétude: on ne peut être bon à d’autres conditions. Comme il était -pacifique avec lui-même et avec les autres, Celui que nous devons tous -imiter! Il n’y a pas de grandeur d’âme, il n’y a pas de justice sans -idées modérées, sans un esprit plus porté à sourire qu’à s’irriter des -événements de cette courte vie. La colère n’a quelque valeur que dans le -cas très rare où l’on peut espérer humilier par elle un méchant et le -retirer de l’iniquité. - -Peut-être y a-t-il des fureurs de nature opposée à celles que je -connais, et moins condamnables. Mais celle qui m’avait jusqu’alors fait -son esclave, n’était pas une colère de pure affliction; il s’y mêlait -toujours beaucoup de haine, une grande propension à maudire, à me -dépeindre la société, ou tels et tels individus, avec les couleurs les -plus exécrables. Maladie épidémique dans le monde! L’homme se croit -meilleur en abhorrant les autres. Il semble que tous les amis se disent -à l’oreille: «Aimons-nous seulement entre nous; crions que tous les -autres sont de la canaille, il semblera que nous soyons des demi-dieux.» - -Chose curieuse, que cette vie de rage constante plaise tant! On y met -une espèce d’héroïsme. Si l’objet contre lequel on s’irritait hier est -mort, on en cherche tout de suite un autre. «De qui me plaindrai-je -aujourd’hui? Qui haïrai-je? Ne serait-ce pas là le monstre?... O joie! -Je l’ai trouvé. Venez, amis, déchirons-le.» - -Ainsi va le monde; et, sans le déchirer, je puis bien dire qu’il va mal. - - - - -CHAPITRE XVIII - - -Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre de l’état horrible de -la chambre où l’on m’avait mis. Par un heureux hasard, une meilleure -devint vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la donner. - -N’aurais-je pas dû être très content à une pareille nouvelle? Et -pourtant... toujours est-il que je n’ai pu penser à Madeleine sans -chagrin. Quel enfantillage! s’affectionner toujours à quelque chose, -même pour des raisons en vérité bien peu fortes! En sortant de cette -mauvaise chambre, je jetai un regard en arrière, vers le mur contre -lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que peut-être, un pied plus -loin, s’y appuyait du côté opposé la misérable pécheresse. J’aurais -voulu entendre encore une fois ces deux vers pathétiques: - - Chi rende alla meschina - La sua felicità? - -Vain désir! Voilà une séparation de plus dans ma vie de misères. Je ne -veux pas en parler longuement pour ne pas faire rire de moi; mais je -serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en fus attristé pendant -plusieurs jours. - -En m’en allant, je saluai deux des pauvres voleurs, mes voisins, qui -étaient à la fenêtre. Le chef n’y était pas; mais, averti par ses -compagnons, il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il se mit -ensuite à chanter l’air: _Chi rende alla meschina_. Voulait-il se -railler de moi? Je conviens que si l’on faisait cette demande à -cinquante personnes, quarante-neuf répondraient: «Oui». Eh bien, en -dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à croire que le brave -voleur avait l’intention de me faire une gracieuseté. Je la reçus comme -telle, et je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un nouveau -regard; et lui, étendant le bras en dehors des barreaux avec son bonnet -à la main, il me faisait encore signe alors que je me tournais pour -descendre l’escalier. - -Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation. Le petit muet était là -sous le portique. Il me vit, me reconnut et voulut courir à ma -rencontre. La femme du geôlier, qui sait pourquoi? le saisit par le -collet et le poussa dans la maison. Je fus fâché de ne pouvoir -l’embrasser, mais les petits bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent -délicieusement. C’est chose si douce d’être aimé! - -C’était la journée des grands événements. Deux pas plus loin, j’arrivai -près de la fenêtre de la chambre qui avait déjà été la mienne, et dans -laquelle habitait maintenant Gioja. «Bonjour, Melchior!» lui dis-je en -passant. Il leva la tête et, s’élançant vers moi, il me cria: «Bonjour -Silvio!» - -Hélas! on ne me permit pas de m’arrêter un instant. Je tournai sous le -portail, je montai un petit escalier, et je fus mis dans une chambrette -assez propre, au-dessus de celle de Gioja. - -Quand je me fus fait apporter mon lit et que les guichetiers m’eurent -laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. Quelques -souvenirs y étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon, -d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai deux gracieuses strophes -françaises, que je regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans ma -mémoire. Elles étaient signées _le duc de Normandie_. Je me mis à les -chanter, en leur adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine; -mais voici tout à côté une voix qui se met à les chanter sur un autre -air. Dès qu’elle eut fini je criai: «Bravo!» et le chanteur me salua -courtoisement, en me demandant si j’étais Français. - -«Non; je suis Italien, et je me nomme Silvio Pellico. - ---L’auteur de la _Francesca da Rimini_? - ---Précisément.» - -Et ici un gentil compliment et les condoléances bien naturelles, en -apprenant que j’étais en prison. - -Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né. - -«En Piémont, dis-je; je suis de Saluces.» - -Et ici de nouveau un agréable compliment sur le caractère et le génie -des Piémontais, avec une mention particulière pour les hommes -remarquables de Saluces, et spécialement pour Bodoni. - -Ces courts éloges étaient dits finement, comme sait le faire une -personne de bonne éducation. - -«Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui -vous êtes. - ---Vous avez chanté une chansonnette de moi. - ---Ces deux belles petites strophes qui sont sur le mur sont de vous? - ---Oui, monsieur. - ---Vous êtes donc... - ---L’infortuné duc de Normandie.» - - - - -CHAPITRE XIX - - -Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit taire. - -«Quel infortuné duc de Normandie? me disais-je à part moi. N’est-ce pas -là le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI? Mais ce pauvre enfant -est indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera un des malheureux qui -ont essayé de le faire revivre. - -«Déjà plusieurs se sont fait passer pour Louis XVII, et furent reconnus -pour des imposteurs; quelle plus grande créance doit obtenir celui-ci?» - -Bien que je cherchasse à rester dans le doute, une invincible -incrédulité prévalait en moi, et continua toujours à prévaloir. -Néanmoins je résolus de ne pas mortifier l’infortuné, quelque fable -qu’il vînt à me raconter. - -Peu d’instants après, il recommença à chanter, et nous reprîmes la -conversation. - -A la demande que je fis pour savoir ce qu’il était, il répondit qu’il -était en effet Louis XVII, et se mit à déclamer avec force contre Louis -XVIII, son oncle, usurpateur de ses droits. - -«Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir au moment de -la restauration? - ---Je me trouvais alors mortellement malade à Bologne. A peine rétabli, -je volai à Paris, je me présentai aux Hautes Puissances; mais ce qui -était fait était fait: toujours inique, mon oncle ne voulut pas me -reconnaître; ma sœur s’unit à lui pour me persécuter. Seul, le bon -prince de Condé m’accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait -rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des sicaires -armés de poignards, et c’est à grand’peine que je pus me soustraire à -leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en -Italie et m’arrêtai à Modène. De là, écrivant sans cesse aux monarques -d’Europe, et particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me répondait -avec la plus grande politesse, je ne désespérais pas d’obtenir enfin -justice, ou bien, si par politique on voulait sacrifier mes droits au -trône de France, de me faire assigner un apanage convenable. Je fus -arrêté, conduit aux frontières du duché de Modène, et consigné entre les -mains du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis huit mois, je suis -enseveli ici, et Dieu sait quand j’en sortirai!» - -Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais qu’il fût enseveli, -c’était une vérité, et il m’inspira une vive compassion. - -Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il me dit en détail toutes -les particularités que je savais déjà concernant Louis XVII, comment on -le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier; comment on -l’amena à attester une infâme calomnie contre les mœurs de la pauvre -reine sa mère, etc., etc.; et, enfin, qu’étant en prison, des gens -vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot, nommé Mathurin, fut mis à -sa place, et lui, on le fit enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à -quatre chevaux, et l’un des chevaux était une machine de bois dans -laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement jusqu’au Rhin, et, ayant -passé la frontière, le général... (il me dit le nom, mais je ne me le -rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant quelque temps -d’instituteur et de père. Puis il l’envoya ou le conduisit en Amérique. -Là, le jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties, souffrit de -la faim dans les déserts, vécut honoré et heureux à la cour du roi du -Brésil, fut calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il revint en -Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu en prison, à Naples, -par Joachim Murat; et, quand il se revit libre et en position de -réclamer le trône de France, il fut frappé à Bologne par cette funeste -maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné. - - - - -CHAPITRE XX - - -Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité. Je ne -pouvais pas le croire, pourtant je l’admirais. Tous les faits de la -Révolution française lui étaient très connus. Il en parlait avec -beaucoup d’éloquence spontanée, et rapportait à tout propos des -anecdotes très curieuses. Il y avait quelque chose de soldatesque dans -son langage, mais sans qu’il manquât de cette élégance que donne la -fréquentation d’une société raffinée. - -«Vous me permettrez, lui dis-je, de vous traiter sans façon, de ne pas -vous donner de titre. - ---C’est ce que je désire, répondit-il. De mon malheur j’ai au moins -retiré ce gain que je sais sourire de toutes les vanités. Je vous assure -que je fais plus de cas d’être homme que d’être roi.» - -Matin et soir nous nous entretenions longuement ensemble; et, malgré ce -que je pensais être une comédie de sa part, son âme me semblait bonne, -candide, désireuse de tout bien moral. Plus d’une fois je fus pour lui -dire: «Pardonnez-moi, je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais -je vous confesse sincèrement que la persuasion contraire domine en moi; -ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction.» Et je ruminais à -part moi un beau sermon à lui faire sur la vanité de tout mensonge, même -des mensonges qui paraissent innocents. - -De jour en jour je différais; j’attendais toujours que notre intimité se -fût accrue de quelque degré, et jamais je n’osai exécuter mon dessein. - -Quand je réfléchis à ce manque de hardiesse, je l’excuse parfois comme -une politesse nécessaire, une honnête crainte d’affliger, que sais-je, -moi! Mais ces excuses ne me contentent pas, et je ne puis dissimuler que -je serais plus satisfait de moi, si je n’avais pas retenu dans le fond -de ma gorge le sermon dont j’avais eu l’idée. Feindre de prêter foi à -une imposture, est pusillanimité; il me semble que je ne le ferais plus. - -Oui, pusillanimité! Certes, bien qu’on s’enveloppe dans les plus -délicats préambules, c’est chose dure de dire à quelqu’un: «Je ne vous -crois pas.» Il se fâchera; nous perdrons le plaisir que nous faisait -goûter son amitié, il nous comblera peut-être d’injures. Mais toute -perte est plus honorable que de mentir. Et peut-être le malheureux qui -nous accablerait d’injures, en voyant que son imposture n’est pas crue, -admirerait ensuite en secret notre sincérité, et ce lui serait un motif -de réflexions qui le ramèneraient dans une meilleure voie. - -Les guichetiers inclinaient à croire qu’il était vraiment Louis XVII, et -comme ils avaient déjà vu tant de changements de fortune, ils ne -désespéraient pas que celui-ci ne fût destiné à monter un jour sur le -trône de France, et qu’il se souviendrait alors de leurs services -dévoués. Hormis favoriser sa fuite, ils avaient pour lui tous les égards -qu’il désirait. - -C’est à cela que je dus l’honneur de voir ce grand personnage. Il était -de stature médiocre, entre quarante et quarante-cinq ans, un peu replet, -et de physionomie vraiment bourbonienne. Il est vraisemblable qu’une -ressemblance accidentelle avec les Bourbons l’avait poussé à jouer ce -triste rôle. - - - - -CHAPITRE XXI - - -Il faut que je m’accuse d’un autre respect humain peu digne. Mon voisin -n’était pas athée; il parlait parfois, au contraire, des sentiments -religieux comme un homme qui les apprécie et n’y est pas étranger; mais -il conservait toutefois beaucoup de préventions déraisonnables contre le -christianisme, qu’il envisageait moins dans sa véritable essence que -dans ses abus. La philosophie superficielle qui, en France, précéda et -suivit la Révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait qu’on pouvait -adorer Dieu d’une manière plus pure que suivant la religion de -l’Évangile. Sans avoir une grande connaissance de Condillac et de Tracy, -il les vénérait comme de souverains penseurs, et s’imaginait que ce -dernier avait porté à leur dernière limite toutes les investigations -possibles de la métaphysique. - -Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques, qui sentais la -faiblesse de la doctrine expérimentale, qui connaissais les grossières -erreurs de critique avec lesquelles le siècle de Voltaire avait -entrepris de diffamer le christianisme; moi qui avais lu Guénée et -d’autres qui avaient vaillamment démasqué cette fausse critique; moi qui -étais persuadé qu’on ne pouvait, en rigoureuse logique, admettre Dieu et -récuser l’Évangile; moi qui trouvais chose si vulgaire de suivre le -courant des opinions antichrétiennes, et de ne savoir pas s’élever -jusqu’à reconnaître combien le catholicisme, lorsqu’on ne le voit pas en -caricature, est simple et sublime, moi, j’eus la lâcheté de sacrifier au -respect humain. Les plaisanteries de mon voisin me confondaient, bien -que leur légèreté ne pût m’échapper. Je dissimulai ma croyance, -j’hésitai, je réfléchis s’il était ou non intempestif de le contredire; -je me dis que cela était inutile, et je cherchai à me persuader que mon -silence était justifié. - -Lâcheté, lâcheté! qu’importe la vigueur hautaine d’opinions accréditées, -mais sans fondement? Il est vrai qu’un zèle intempestif est de -l’indiscrétion et peut irriter encore plus celui qui ne croit pas. Mais -confesser, avec franchise et modestie tout à la fois, ce que l’on tient -fermement pour une importante vérité, le confesser même là où il n’est -pas présumable d’être approuvé, ou d’éviter un peu de raillerie, c’est -là un devoir absolu. Une confession faite si noblement peut toujours -s’achever, sans qu’on ait l’air de prendre inopportunément l’attitude -d’un missionnaire. - -C’est un devoir de confesser une importante vérité en tout temps, parce -que si l’on ne peut espérer qu’elle soit reconnue sur-le-champ, elle -peut cependant y préparer l’âme d’autrui, et amener un jour une plus -grande impartialité dans les jugements et le triomphe subséquent de la -lumière. - - - - -CHAPITRE XXII - - -Je restai dans cette chambre un mois et quelques jours. Dans la nuit du -18 au 19 février (1821), je fus réveillé par un bruit de chaînes et de -clefs. Je vis entrer plusieurs hommes avec une lanterne. La première -idée qui se présenta à moi fut qu’on venait pour m’égorger. Mais, -pendant que je regardais avec perplexité ces figures, je vis s’avancer -courtoisement le comte B..., qui me dit d’avoir la complaisance de -m’habiller vite pour partir. - -Cette nouvelle me surprit, et j’eus la folie d’espérer qu’on me -conduisait aux frontières du Piémont. Était-il possible qu’une si grande -tempête se calmât ainsi? Je recouvrerais encore la douce liberté? Je -reverrais mes bien-aimés parents, mes frères, mes sœurs? - -Ces séduisantes pensées m’agitèrent quelques courts instants. Je -m’habillai en grande hâte, et je suivis ceux qui devaient m’accompagner, -mais sans pouvoir saluer mon voisin. Il me sembla entendre sa voix, et -il me fut pénible de ne pouvoir lui répondre. - -«Où va-t-on? dis-je au comte, en montant en voiture avec lui et un -officier de gendarmerie. - ---Je ne puis vous le faire connaître avant que nous soyons à un mille au -delà de Milan.» - -Je vis que la voiture n’allait pas du côté de la porte Vercelline, et -mes espérances s’évanouirent. - -Je me tus. C’était une très belle nuit avec clair de lune. Je regardais -ces rues chéries où j’avais passé pendant tant d’années, et si heureux, -ces maisons, ces églises. Tout me rappelait mille doux souvenirs. - -O cours de la porte Orientale! ô jardins publics, où j’avais tant de -fois erré avec Foscolo, avec Monti, avec Louis de Brême, avec Pierre -Borsieri, avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres mortels chéris, -m’entretenant avec eux en si grande plénitude de vie et d’espérances! -Oh! comme en me disant que je vous voyais pour la dernière fois, oh! -comme à votre fuite rapide devant mes regards, je sentais vous avoir -aimés et vous aimer encore! Quand nous eûmes franchi la porte, je -ramenai un peu mon chapeau sur mes yeux, et je pleurai sans être -observé. - -Je laissai passer plus d’un mille, puis je dis au comte B...: «Je -suppose que l’on va à Vérone? - ---On va plus loin, répondit-il. Nous allons à Venise, où je dois vous -consigner entre les mains d’une commission spéciale.» - -Nous voyagions en poste sans nous arrêter, et nous arrivâmes le 20 -février à Venise. - -En septembre de l’année précédente, un mois avant que l’on m’arrêtât, -j’étais à Venise, et j’avais dîné en nombreuse et très joyeuse compagnie -à l’hôtel de la Lune. Chose étrange! je fus précisément conduit par le -comte et les gendarmes à l’hôtel de la Lune. - -Un garçon de l’hôtel fut étonné en me voyant et en s’apercevant (bien -que le gendarme et ses deux satellites, qui avaient l’air de serviteurs, -fussent travestis) que j’étais entre les mains de la force publique. Je -me réjouis de cette rencontre, persuadé que le garçon parlerait de mon -arrivée à plus d’un. - -Nous dînâmes, puis je fus conduit au palais du doge, où sont maintenant -les tribunaux. Je passai sous ces chers portiques des _Procuratie_ et -devant le café de Florian, où j’avais joui de si belles soirées, -l’automne précédent, je ne rencontrai aucune de mes connaissances. - -Nous traversâmes la Piazzetta... et sur cette Piazzetta, en septembre -dernier, un mendiant m’avait dit ces singulières paroles: «On voit que -monsieur est étranger; mais je ne comprends pas comment lui et tous les -étrangers admirent ce lieu; pour moi c’est un endroit de malheur, et j’y -passe uniquement par nécessité. - ---Il vous y est arrivé quelque grand malheur? - ---Oui, monsieur, un malheur horrible, et non pas à moi seul. Dieu vous -garde, monsieur; Dieu vous garde!» - -Et il s’en alla en toute hâte. - -Maintenant, en repassant par là, il était impossible que je ne me -souvinsse pas des paroles du mendiant. Et ce fut encore sur cette -Piazzetta que, l’année suivante, je montai sur l’échafaud, d’où -j’entendis lire ma sentence de mort et la commutation de cette peine en -quinze années de _carcere duro_! - -Si j’avais la tête quelque peu disposée au délire du mysticisme, je -ferais grand cas de ce mendiant me prédisant d’une façon si énergique -que c’était un _lieu de malheur_. Je ne note ce fait que comme un -étrange incident. - -Nous montâmes au palais; le comte B... parla aux juges, puis il me -consigna entre les mains du geôlier, et, prenant congé de moi, il -m’embrassa tout attendri. - - - - -CHAPITRE XXIII - - -Je suivis en silence le geôlier. Après avoir traversé quelques passages -et quelques salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous -conduisit sous les _Plombs_, fameuses prisons d’État depuis le temps de -la République de Venise. - -Là, le geôlier enregistra mon nom, puis il me renferma dans la chambre -qui m’était destinée. Ce qu’on nomme ainsi les _Plombs_, c’est la partie -supérieure de l’ancien palais du doge, toute recouverte en plomb. - -Ma chambre avait une grande fenêtre, avec un énorme grillage en fer, et -avait vue sur le toit, également en plomb, de l’église de Saint-Marc. Au -delà de l’église, je voyais dans le lointain l’extrémité de la place, et -de tous côtés une infinité de coupoles et de clochers. Le gigantesque -clocher de Saint-Marc n’était séparé de moi que par la longueur de -l’église, et j’entendais ceux qui, sur son sommet, parlaient un peu -fort. On voyait aussi, du côté gauche de l’église, une portion de la -grande cour du palais et une des entrées. Dans cette portion de la cour -est un puits public où les gens venaient continuellement puiser de -l’eau. Mais ma prison était si élevée, que les hommes m’apparaissaient -là-bas comme des enfants, et que je ne distinguais pas leurs paroles, -excepté quand ils criaient. Je me trouvais beaucoup plus isolé que je ne -l’étais dans les prisons de Milan. - -Pendant les premiers jours, les soucis du procès criminel qui m’était -intenté par la commission spéciale, m’attristèrent un peu, et il s’y -ajoutait peut-être ce pénible sentiment d’une plus grande solitude. En -outre, j’étais plus éloigné de ma famille, et je n’avais plus de ses -nouvelles. Les figures nouvelles que je voyais, ne m’étaient pas -antipathiques, mais conservaient un sérieux qui était presque de -l’épouvante. La renommée leur avait exagéré les trames des Milanais et -du reste de l’Italie pour l’indépendance, et ils me soupçonnaient d’être -un des plus impardonnables instigateurs de ce délire. Ma petite -célébrité littéraire était connue du geôlier, de sa femme, de sa fille, -de ses deux fils, et même des guichetiers. Qui sait si tous ne -s’imaginaient pas qu’un auteur de tragédie est une espèce de magicien! - -Ils étaient sérieux, défiants, avides de m’entendre leur donner de plus -amples renseignements sur moi, mais pleins d’égards. - -Après les premiers jours, ils s’adoucirent tous, et je les trouvai bons. -La femme était celle qui gardait le plus les allures et le caractère de -geôlier. C’était une femme très sèche de figure, de quarante ans -environ, aux paroles aussi sèches que son visage, et ne donnant pas le -moindre signe qu’elle fût capable de quelque bienveillance envers -d’autres que ses enfants. - -Elle avait coutume de m’apporter le café le matin et, après le dîner, -l’eau, le linge, etc. Elle était suivie ordinairement de sa fille, -enfant de quinze ans, peu belle, mais aux regards compatissants, et de -ses deux fils, l’un de treize ans, l’autre de dix. Ils se retiraient -ensuite avec leur mère, et ces trois jeunes visages se retournaient -doucement pour me regarder, en fermant la porte. Le geôlier ne venait -chez moi que lorsqu’il avait à me conduire dans la salle où la -commission se réunissait pour m’interroger. Les guichetiers venaient -rarement, parce qu’ils étaient occupés dans les prisons de la police, -situées à un étage inférieur, où il y avait toujours beaucoup de -voleurs. Un de ces guichetiers était un vieillard de plus de -soixante-dix ans, mais propre encore à cette vie fatigante qui -consistait à courir sans cesse en haut et en bas par les escaliers, de -prison en prison. L’autre était un jeune homme de vingt-quatre ou -vingt-cinq ans, plus désireux de raconter ses amours que de vaquer à son -service. - - - - -CHAPITRE XXIV - - -Ah! oui; les soucis d’un procès criminel sont horribles pour qui est -prévenu d’inimitié contre l’État! Quelle crainte de nuire à autrui! -Quelle difficulté de lutter contre tant d’accusations, contre tant de -soupçons! Comme il est vraisemblable que tout se compliquera toujours -d’une façon funeste, si le procès ne se termine pas promptement, si de -nouvelles arrestations viennent à être faites, si de nouvelles -imprudences se découvrent, non seulement de la part de personnes -inconnues, mais du parti lui-même! - -J’ai résolu de ne point parler de politique, il faut donc que je -supprime ici toute relation concernant le procès. Je dirai seulement que -souvent, après avoir été tenu de longues heures à l’interrogatoire, je -revenais dans ma chambre tellement exaspéré, tellement furieux, que je -me serais tué si la voix de la religion et le souvenir de mes chers -parents ne m’avaient retenu. - -L’état de tranquillité qu’il me semblait jadis avoir acquis à Milan -était détruit. Pendant plusieurs jours, je désespérai de le retrouver, -et ce furent des jours d’enfer. Alors je cessai de prier, je doutai de -la justice de Dieu, je maudis les hommes et l’univers, et je retournai -dans mon esprit tous les sophismes possibles sur la vanité de la vertu. - -L’homme malheureux est plein de colère et furieusement ingénieux à -calomnier ses semblables et le Créateur lui-même. La colère est plus -immorale, plus scélérate qu’on ne le pense généralement. Comme on ne -peut rugir du matin au soir pendant toute la semaine, et que l’âme la -plus dominée par la fureur a nécessairement ses intervalles de repos, -ces intervalles se ressentent d’ordinaire de l’état d’immoralité qui les -a précédés. Alors il semble que l’on soit en paix; mais c’est une paix -mauvaise, irréligieuse; un sourire sauvage, sans charité, sans dignité; -un amour de désordre, d’ivresse, de raillerie. - -Dans un semblable état, je chantais des heures entières avec une sorte -de gaieté tout à fait stérile en bons sentiments; je plaisantais avec -tous ceux qui entraient dans ma chambre; je m’efforçais d’envisager -toute chose avec une sagesse vulgaire, la sagesse des cyniques. - -Ce temps infâme dura peu: six ou sept jours. - -Ma Bible était toute poudreuse. Un des enfants du geôlier me dit en me -caressant: «Depuis que monsieur ne lit plus ce vilain livre, il n’a plus -autant de mélancolie, ce me semble. - ---Il te semble?» lui dis-je. - -Et prenant ma Bible, j’en ôtai la poussière avec mon mouchoir, et, -l’ayant ouverte au hasard, mes yeux tombèrent sur ces paroles: _Et ait -ad discipulos suos: Impossibile est ut non veniant scandala; væ autem -illi per quem veniunt? Utilius est illi, si lapis molaris imponatur -circa collum ejus et projiciatur in mare, quam ut scandalizet unum de -pusillis istis[7]._ - - [7] Et il dit à ses disciples: «Il est impossible qu’il n’arrive pas - de scandales; mais malheur à celui par qui ils arrivent! Il vaudrait - mieux pour lui qu’une meule de pierre lui fût attachée au cou, et - qu’il fût jeté dans la mer, que de scandaliser un de ces enfants.» - -Je fus frappé de tomber sur ces paroles, et je rougis de ce que cet -enfant se fût aperçu, à la poussière dont elle était couverte, que je ne -lisais plus la Bible, et qu’il eût pensé que j’étais devenu plus aimable -en devenant insoucieux de Dieu. - ---Petit polisson! lui dis-je d’un ton d’affectueux reproche, et -mécontent de l’avoir scandalisé, ce n’est pas là un mauvais livre, et -depuis plusieurs jours que je ne le lis pas, je suis devenu plus -méchant. Quand ta mère te permet de rester un moment avec moi, je -m’ingénie à chasser la mauvaise humeur: mais si tu savais comme elle me -dompte alors que je suis seul, alors que tu m’entends chanter comme un -forcené!» - - - - -CHAPITRE XXV - - -L’enfant était sorti, et j’éprouvais une certaine joie d’avoir repris la -Bible en main, d’avoir confessé que sans elle j’étais plus méchant. Il -me semblait avoir donné satisfaction à un ami généreux injustement -offensé, m’être réconcilié avec lui. - -«Et je t’avais abandonné, mon Dieu? criai-je. Et je m’étais perverti? Et -j’avais pu croire que le rire infâme du cynisme convenait à ma situation -désespérée?» - -Je prononçai ces paroles avec une émotion indicible; je posai la Bible -sur une chaise, je m’agenouillai à terre pour la lire, et moi qui pleure -si difficilement, je fondis en larmes. - -Ces larmes étaient mille fois plus douces que toute gaieté bestiale. Je -sentais Dieu de nouveau! Je l’aimais! je me repentais de l’avoir outragé -en me dégradant! Et je protestais de ne jamais plus me séparer de lui, -jamais plus! - -Oh! comme un retour sincère à la religion console et élève l’esprit! - -Je lus, et je pleurai pendant plus d’une heure; et je me relevai plein -de la confiance que Dieu était avec moi, que Dieu m’avait pardonné toute -démence. Alors mes malheurs, les tourments du procès, l’échafaud -probable, me semblèrent peu de chose. Je me réjouis de souffrir, puisque -cela me donnait l’occasion de remplir quelque devoir, puisque, en -souffrant d’une âme résignée, j’obéissais au Seigneur. - -La Bible, grâce au Ciel, je savais la lire. Ce n’était plus le temps où -je la jugeais avec la mesquine critique de Voltaire, tournant en -ridicule les expressions qui ne sont ni risibles ni fausses, si ce n’est -lorsque, par véritable ignorance ou par malice, on n’en pénètre pas le -sens. Je voyais clairement combien elle est le code de la sainteté et -par conséquent de la vérité; combien s’offusquer pour quelques-unes de -ses imperfections de style est chose peu philosophique, et ressemblant -fort à l’orgueil de celui qui méprise tout ce qui n’a pas des formes -élégantes; combien c’est chose absurde de s’imaginer qu’une telle -collection de livres religieusement vénérés n’ait pas un principe -authentique; combien est incontestable la supériorité de semblables -Écritures sur le Coran et sur la théologie des Indiens. - -Beaucoup en ont abusé; beaucoup ont voulu en faire un code d’injustice, -une sanction à leurs passions scélérates. C’est vrai; mais nous en -sommes toujours là: on peut abuser de tout; et quand donc jamais l’abus -d’une chose excellente devra-t-il faire dire qu’elle est mauvaise en -soi? - -Jésus-Christ l’a déclaré: toute la loi et les prophètes, toute cette -collection de livres sacrés, se réduit au précepte d’aimer Dieu et les -hommes. Et de telles Écritures ne seraient pas la vérité adaptée à tous -les siècles? Elles ne seraient pas la parole toujours vivante de -l’Esprit-Saint? - -Ces réflexions s’étant réveillées en moi, je renouvelai mon projet de -ramener à la religion toutes mes pensées sur les choses humaines, toutes -mes opinions sur les progrès de la civilisation, ma philanthropie, mon -amour de la patrie, toutes les affections de mon âme. - -Le peu de jours que j’avais passés dans le cynisme m’avaient fortement -contaminé. J’en ressentis longtemps les effets, et je dus combattre pour -les vaincre. Chaque fois que l’homme cède un instant à la tentation -d’avilir son intelligence, de regarder les œuvres de Dieu avec la loupe -infernale de la raillerie, de se priver du bienfaisant exercice de la -prière, le ravage qu’il opère dans sa propre raison le dispose à -retomber facilement. Pendant plusieurs semaines je fus assailli, presque -chaque jour, par de violentes pensées d’incrédulité; je tournai toute la -puissance de mon esprit à les repousser. - - - - -CHAPITRE XXVI - - -Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me sembla être affermi de -nouveau dans l’habitude d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai -pendant quelque temps une très douce paix. Les interrogatoires auxquels -la commission me soumettait tous les deux ou trois jours, quelque -douloureux qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans une cruelle -inquiétude. J’avais soin, dans cette position ardue, de ne pas manquer à -mes devoirs d’honneur et d’amitié, et puis je disais: Que Dieu fasse le -reste! - -Je me reprenais à être exact dans la pratique de prévoir chaque jour -toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible; et un tel -exercice me profitait de nouveau beaucoup. - -Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter. Les deux fils du -geôlier, qui auparavant me faisaient parfois un peu de compagnie, furent -mis à l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison, ne -vinrent plus me voir. La mère et la sœur, qui, lorsque les enfants -étaient là, s’arrêtaient souvent aussi pour causer avec moi, ne -paraissaient plus maintenant que pour me porter le café, puis elles me -laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais peu, parce qu’elle ne -montrait pas une âme compatissante. Mais la fille, bien qu’assez laide, -avait une certaine suavité de regard et de parole qui n’était pas sans -prix pour moi. Quand elle m’apportait le café et me disait: «C’est moi -qui l’ai fait», il me paraissait toujours excellent. Quand elle disait: -«C’est maman qui l’a fait», c’était de l’eau chaude. - -Voyant si rarement des créatures humaines, je portai mon attention sur -quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre; je les nourris -somptueusement, et elles allèrent chercher une armée de compagnes, de -sorte que la fenêtre fut remplie de ces petites bêtes. J’appliquai -également mes soins à une belle araignée qui tapissait un de mes murs. -Je la nourris avec des mouches et des moustiques, et elle devint si -familière, qu’elle venait sur mon lit et sur ma main prendre sa proie de -mes doigts. - -Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter! Nous étions encore -au printemps, et déjà les moustiques se multipliaient, je puis -littéralement dire, de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une -extrême douceur, et, après quelques vents de mars, la chaleur survint -tout à coup. C’est chose impossible à dire à quel point s’échauffait -l’air du bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un toit de -plomb, et avec la fenêtre donnant sur le toit de Saint-Marc, également -de plomb, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je -n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un pareil -supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques; j’avais beau me -secouer et en détruire, j’en étais couvert. Le lit, la table, la chaise, -le sol, les murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait -une quantité infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la -fenêtre, et faisaient un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces -animaux sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du -soir au matin, et qu’on doit avoir la perpétuelle préoccupation de -chercher à en diminuer le nombre, on souffre véritablement beaucoup et -de corps et d’esprit. - -Lorsque, après avoir constaté un pareil fléau, j’en eus reconnu la -gravité, et n’eus pas pu réussir à me faire changer de prison, quelque -tentation de suicide me prit, et parfois je craignis de devenir fou. -Mais, grâce au Ciel, c’étaient là des fureurs de peu de durée, et la -religion continuait à me soutenir. - -Je disais: Plus la vie est douloureuse pour moi, moins je serai -épouvanté si, jeune comme je suis, je me vois condamné au supplice. Sans -ces souffrances préliminaires, je serais peut-être mort lâchement. Et -puis, ai-je les vertus qu’il faut pour mériter le bonheur? Où -sont-elles? - -Et, m’examinant avec une juste rigueur, je ne trouvais, dans les années -par moi vécues, que bien peu d’actes dignes de quelque approbation. Tout -le reste n’était que passions sottes, idolâtries, orgueilleuse et fausse -vertu. «Eh bien! concluais-je, souffre, indigne que tu es! Si les hommes -et les moustiques te tuent aussi par fureur et sans droit, reconnais en -eux les instruments de la justice divine, et tais-toi!» - - - - -CHAPITRE XXVII - - -L’homme a-t-il besoin d’efforts pour s’humilier sincèrement, pour -s’avouer pécheur? N’est-il pas vrai qu’en général nous gaspillons la -jeunesse par vanité, et qu’au lieu de consacrer toutes nos forces pour -avancer dans la carrière du bien, nous en employons une grande partie à -nous dégrader? Il y a des exceptions; mais je confesse qu’elles ne -regardent pas ma pauvre personne, et je n’ai aucun mérite à être -mécontent de moi: quand on voit un flambeau donner plus de fumée que de -flamme, il n’y a pas grande sincérité à dire qu’il ne brûle pas comme il -le devrait. - -Oui, sans vouloir m’avilir, sans scrupules d’hypocrisie, en me regardant -avec toute la tranquillité possible d’intelligence, je me trouvais digne -des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me disait: De tels -châtiments te sont advenus, sinon pour ceci, du moins pour cela, afin de -te ramener vers Celui qui est parfait et que les mortels, dans la mesure -de leurs forces finies, sont appelés à imiter. - -Pour quelle raison, tandis que j’étais contraint de me condamner pour -mille infidélités à Dieu, me serais-je plaint si certains hommes me -semblaient vils et d’autres iniques, si les prospérités du monde -m’étaient ravies, si je devais me consumer en prison, ou périr de mort -violente? - -Je m’efforçai de me bien graver dans le cœur ces réflexions si justes et -si senties; et cela fait, je vis qu’il fallait être conséquent, et que -je ne pouvais l’être autrement qu’en bénissant les jugements équitables -de Dieu, en l’aimant, et en éteignant en moi toute volonté contraire à -ces jugements. - -Pour persévérer de plus en plus dans cette résolution, j’imaginai -d’analyser désormais avec soin tous mes sentiments, en les écrivant. Le -mal était que la commission, tout en permettant que j’eusse des plumes -et du papier, comptait les feuilles de papier, avec défense d’en -détruire aucune, et se réservant d’examiner à quoi je les avais -employées. Pour suppléer au papier, je recourus à l’innocent artifice de -polir avec un morceau de verre une table grossière que j’avais, et j’y -écrivais ensuite chaque jour de longues méditations sur les devoirs des -hommes et les miens en particulier. - -Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi employées étaient -parfois délicieuses pour moi, malgré la difficulté de respirer que me -faisaient souffrir la chaleur énorme et les morsures très douloureuses -des moustiques. Pour diminuer la trop grande multiplicité de ces -dernières, j’étais obligé, en dépit de la chaleur, de m’envelopper -soigneusement la tête et les jambes, et d’écrire non seulement avec des -gants, mais les poignets emmaillotés, afin que les moustiques -n’entrassent pas dans mes manches. - -Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique. Je faisais -l’histoire de tout le bien et de tout le mal qui s’étaient opérés en moi -depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant à résoudre -toute espèce de doute, coordonnant du mieux que je savais toutes mes -connaissances, toutes mes idées sur chaque chose. - -Lorsque toute la superficie utilisable de la table était pleine -d’écriture, je lisais et je relisais; je méditais sur ce que j’avais -déjà médité, et enfin je me décidais (souvent à regret) à tout racler -avec mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête à recevoir de -nouveau mes pensées. - -Je continuais ensuite mon histoire, toujours ralentie par des -digressions de toute nature, des analyses de tel ou tel point de -métaphysique, de morale, de politique, de religion; et, quand tout était -rempli, je recommençais à lire et à relire, puis à racler. - -Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât de me redire à moi-même, -avec la plus entière fidélité, les faits dont je me souvenais et mes -opinions, et prévoyant la possibilité de quelque visite inquisitoriale, -j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de -lettres et des abréviations dont j’avais une très grande habitude. Il ne -m’arriva cependant jamais aucune visite semblable, et personne ne -s’aperçut que je passais si bien mon triste temps. Quand j’entendais le -geôlier ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite table d’un -linge, et je mettais dessus l’encrier et le petit cahier _légal_. - - - - -CHAPITRE XXVIII - - -Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes heures qui lui étaient -consacrées, souvent une journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais -des œuvres littéraires. C’est alors que je composai l’_Esther -d’Engaddi_, l’_Iginia d’Asti_ et les chants intitulés: _Tancreda_, -_Rosilde_, _Eligi e Valafrido_, _Adello_, sans compter plusieurs canevas -de tragédies et d’autres productions, parmi lesquelles un poème sur la -_Ligue lombarde_ et un autre sur _Christophe Colomb_. - -Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le petit cahier était -terminé, d’obtenir qu’on me le renouvelât, je traçais le premier jet de -toute composition sur la petite table, ou sur du papier grossier dans -lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits. -Parfois, en donnant mon dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant -croire que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire cadeau de -quelque feuille de papier. Cela arrivait seulement dans certains cas, -lorsque la table était encombrée d’écriture et que je ne pouvais me -décider à la racler. Alors je souffrais la faim; et, quoique le geôlier -eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la -journée, en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais donné mon -dîner, en partie pour que le guichetier ne s’aperçût pas que j’avais -menti en l’assurant de mon manque d’appétit. Le soir, je me soutenais -avec du café très fort, et je suppliais qu’il fût fait par la _siora_ -Zanze. C’était la fille du geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en -cachette de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à tel point -que, grâce au vide de mon estomac, il m’occasionnait une espèce de -convulsion qui n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé toute la -nuit. - -Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler mes forces -intellectuelles; je faisais de la poésie et je philosophais, et je -priais jusqu’à l’aube avec un merveilleux plaisir. Une soudaine -lassitude m’assaillait ensuite; alors je me jetais sur le lit, et malgré -les moustiques, qui réussissaient, si bien enveloppé que je fusse, à me -sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux. - -De pareilles nuits, agitées par du café très fort pris l’estomac vide, -et passées dans une si douce exaltation, me semblaient trop -bienfaisantes pour que je ne voulusse pas m’en procurer souvent. C’est -pourquoi, même sans avoir besoin du papier du guichetier, je prenais -assez souvent le parti de ne pas goûter une bouchée du dîner, afin -d’obtenir le soir le charme désiré du magique breuvage, heureux quand -j’arrivais à mon but! Plus d’une fois il m’arriva que le café n’avait -pas été fait par la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson -inefficace. Alors la déception me mettait un peu de mauvaise humeur. Au -lieu d’être électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim, -et je ne pouvais dormir. - -Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait. Un jour que -je criais contre elle avec aigreur, comme si elle m’avait trompé, la -pauvrette se mit à pleurer et me dit: «Monsieur, je n’ai jamais trompé -personne, et tout le monde me traite de trompeuse. - ---Tout le monde! oh! je vois que je ne suis pas le seul qui se mette en -colère à cause de cette boisson. - ---Je ne veux pas dire cela, monsieur. Ah! si monsieur savait!... si je -pouvais verser mon cœur dans le sien!... - ---Mais ne pleurez pas ainsi. Que diable avez-vous? Je vous demande -pardon si je vous ai grondée à tort. Je crois très bien que ce n’est pas -votre faute si j’ai eu un si mauvais café. - ---Eh! je ne pleure pas pour cela, monsieur.» - -Mon amour-propre resta quelque peu mortifié, mais je souris. - -«Vous pleurez donc à l’occasion de mes reproches, mais pour tout autre -chose? - ---Vraiment, oui. - ---Qui vous a traitée de trompeuse? - ---Un amant.» - -Et son visage se couvrit de rougeur. Et, dans sa confiance ingénue, elle -me raconta une idylle moitié comique, moitié sérieuse, qui m’émut. - - - - -CHAPITRE XXIX - - -A partir de ce jour, je devins, je ne sais pourquoi, le confident de la -jeune fille, et elle revint s’entretenir longuement avec moi. - -Elle me disait: «Monsieur est si bon que je le regarde comme une fille -pourrait regarder son père. - ---Vous me faites un vilain compliment, répondais-je en repoussant sa -main; j’ai à peine trente-deux ans, et déjà vous me regardez comme votre -père! - ---Eh bien, monsieur, je dirai: comme un frère.» - -Et elle me prenait la main de force, et me la serrait avec affection. Et -tout cela était très innocent. - -Je me disais ensuite à part moi: «C’est heureux qu’elle ne soit pas -belle! autrement cette innocente familiarité pourrait me déconcerter.» - -D’autres fois je disais: «C’est heureux qu’elle soit si jeune; il n’y a -pas de danger que je devienne jamais amoureux d’une enfant de cet âge.» - -D’autres fois, il me venait quelque inquiétude en m’apercevant que je -m’étais trompé en la jugeant laide, et j’étais obligé de convenir que -ses contours et ses formes n’étaient pas irréguliers. - -«Si elle n’était pas si pâle, disais-je, et si elle n’avait pas ces -quelques taches de rousseur sur la figure, elle pourrait passer pour -belle.» - -La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans -la présence, dans les regards, dans le langage d’une jeune fille vive et -affectueuse. Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa bienveillance, -et elle m’aimait _comme un père ou comme un frère_, à mon choix. -Pourquoi? Parce qu’elle avait lu la _Francesca da Rimini_ et -l’_Eufemio_, et mes vers la faisaient tant pleurer! Et puis parce que -j’étais prisonnier, _sans avoir_, disait-elle, _ni volé ni tué_! - -En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine sans la voir, comment -aurais-je pu être indifférent à ses soins de sœur, à ses gracieuses -cajoleries, à l’excellent café de la - - Venezianina adolescente sbirra[8]? - - [8] La jeune petite sbire vénitienne. - -Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse de ne m’en être pas -amouraché. Je ne m’en amourachai pas uniquement parce qu’elle avait un -amant dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été autrement! - -Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne fut pas celui qu’on nomme -amour, je confesse qu’il s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle -fût heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par celui qui lui -plaisait. Je n’avais pas la moindre jalousie, pas la moindre idée -qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais, quand -j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir que -c’était Zanze; et si ce n’était pas elle, je n’étais pas content; si -c’était elle, le cœur me battait plus fort et se réjouissait. - -Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion de moi, et qui -savaient qu’elle était follement éprise d’un autre, ne se faisaient -aucun scrupule de la laisser venir presque toujours m’apporter le café -du matin, et parfois celui du soir. - -Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes. Elle me disait: «Je -suis si amoureuse d’un autre, et cependant je reste si volontiers avec -monsieur! Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie partout, excepté -ici. - ---Ne sais-tu pas pourquoi? - ---Je ne le sais pas. - ---Je te le dirai, moi; parce que je te laisse parler de ton amant. - ---Cela peut très bien être; mais il me semble que c’est aussi parce que -j’estime tant monsieur!» - -Pauvre enfant! Elle avait le bienheureux défaut de me prendre toujours -la main et de me la serrer, et elle ne s’apercevait pas que cela me -plaisait et me troublait tout à la fois. - -Grâces soient rendues au Ciel, car je puis me rappeler cette bonne -créature sans le moindre remords. - - - - -CHAPITRE XXX - - -Ces pages seraient certainement plus amusantes si la Zanze était devenue -amoureuse de moi, ou si moi, du moins, je m’étais épris d’elle. Et -pourtant le sentiment de simple bienveillance qui nous unissait m’était -plus cher que l’amour. Et si, dans de certains moments, je craignais -qu’il ne pût changer de nature dans mon cœur égaré, je m’en attristais -alors sérieusement. - -Une fois, dans le doute de ce qui pouvait m’arriver, désolé de la -trouver (je ne savais par quel charme) cent fois plus belle qu’elle ne -m’avait semblé dans le principe, surpris de la mélancolie que -j’éprouvais loin d’elle et de la joie que me rendait sa présence, je me -pris à faire, pendant deux jours, le bourru, m’imaginant qu’elle se -départirait un peu de la familiarité qu’elle avait contractée avec moi. -L’expédient ne valut pas grand’chose; cette enfant était si patiente, si -compatissante! Elle appuyait son coude sur la fenêtre et restait à me -regarder en silence. Puis elle me disait: - -«Monsieur paraît ennuyé de ma compagnie. Pourtant, si je le pouvais, je -resterais ici toute la journée, précisément parce que je vois qu’il a -besoin de distractions. Cette mauvaise humeur est l’effet naturel de la -solitude. Mais qu’il essaye de causer un peu, et la mauvaise humeur se -dissipera. Et si monsieur ne veut pas causer, je causerai, moi. - ---De votre amant, hein? - ---Eh! non; pas toujours de lui! je sais aussi parler d’autre chose.» - -Et elle commençait en effet à me parler de ses petits intérêts de -famille, de la rudesse de sa mère, de la bonhomie de son père, des -enfantillages de ses frères. Et ses récits étaient pleins de simplicité -et de grâce. Mais, sans s’en apercevoir, elle retombait ensuite toujours -sur son thème de prédilection, son malheureux amour. - -Je ne voulais pas cesser d’être bourru, et j’espérais qu’elle s’en -fâcherait. Mais, soit inadvertance ou artifice, elle n’avait pas l’air -de comprendre, et il fallait que je finisse par me rasséréner, par -sourire, m’attendrir, et la remercier de sa douce patience avec moi. - -Je renonçai à l’ingrate pensée de chercher à l’indisposer, et peu à peu -mes craintes se calmèrent. En vérité, je n’en étais pas épris. -J’examinai longtemps mes scrupules; j’écrivis mes réflexions sur ce -sujet, et j’éprouvais du plaisir à les développer. - -L’homme s’effraye parfois de terreurs qui ne sont pas fondées. Afin de -ne pas les craindre, il faut les considérer avec plus d’attention et de -plus près. - -Et puis était-ce un crime, si je désirais ses visites avec une tendre -inquiétude, si j’en appréciais la douceur, si je me plaisais à être -plaint par elle et à lui rendre pitié pour pitié, puisque les pensées -que nous avions l’un sur l’autre étaient pures comme les plus pures -pensées de l’enfance, puisque même ses serrements de main et ses plus -affectueux regards, tout en me troublant, me remplissaient d’un respect -salutaire? - -Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait -éprouvée, l’infortunée jeta ses bras autour de mon cou, et me couvrit le -visage de ses larmes. Dans cet embrassement, il n’y avait pas la moindre -idée profane. Une fille ne peut embrasser son père avec plus de respect. - -Pourtant, l’incident passé, mon imagination en resta trop frappée. Cet -embrassement revenait souvent à mon esprit, et alors je ne pouvais plus -penser à autre chose. - -Une autre fois qu’elle s’abandonna à un semblable élan de confiance -filiale, je me dégageai promptement de ses bras chéris, sans la presser -sur moi, sans l’embrasser, et je lui dis en balbutiant: - -«Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez jamais; ce n’est pas bien.» - -Elle fixa ses yeux sur mon visage, les baissa et rougit; et ce fut -certainement la première fois qu’elle lut dans mon âme la possibilité de -quelque faiblesse à son égard. - -Elle ne cessa pas d’être familière avec moi depuis ce moment, mais sa -familiarité devint plus respectueuse, plus conforme à mon désir, et je -lui en fus reconnaissant. - - - - -CHAPITRE XXXI - - -Je ne puis parler du mal qui afflige les autres hommes; mais, quant à -celui qui m’est échu par le sort depuis que je vis, il faut que je -confesse qu’après l’avoir bien examiné, j’ai toujours trouvé qu’il -m’avait été de quelque utilité. Oui, jusqu’à cette horrible chaleur qui -m’accablait, et ces essaims de moustiques qui me faisaient une guerre si -féroce, mille fois j’y ai réfléchi! Sans l’état de continuel tourment, -comme était celui-ci, aurais-je eu la constante vigilance nécessaire -pour me conserver invulnérable aux traits d’un amour qui me menaçait, et -qui serait difficilement resté un amour suffisamment respectueux, avec -un caractère aussi enjoué et aussi caressant que celui de cette jeune -fille? Si parfois je tremblais pour moi dans cet état, comment aurais-je -pu gouverner les caprices de ma fantaisie dans une atmosphère un peu -agréable, un peu favorable à la joie? - -Étant donnée l’imprudence des parents de Zanze, qui avaient tant de -confiance en moi; étant donnée l’imprudence de celle-ci, qui ne -prévoyait pas pouvoir être pour moi la cause d’une ivresse coupable; -étant donné le peu de fermeté de ma vertu, il n’est pas douteux que la -chaleur suffocante de cette fournaise et les cruels moustiques n’aient -été une chose salutaire. - -Cette pensée me réconciliait un peu avec ces fléaux. Et alors je me -demandais: - -«Voudrais-tu en être délivré et passer dans une bonne chambre tempérée -par un peu d’air frais, et ne plus voir cette affectueuse créature?» - -Dois-je dire la vérité? Je n’avais pas le courage de répondre à cette -question. - -Quand on veut un peu de bien à quelqu’un, il est impossible de dire le -plaisir que font les choses en apparence les plus nulles. Souvent une -parole de Zanze, un sourire, une larme, un remerciement dans son -dialecte vénitien, l’agilité de son bras à nous défendre, elle et moi, -des moustiques avec son mouchoir ou avec son éventail, me mettaient au -fond de l’âme une satisfaction enfantine qui durait toute la journée. Il -m’était principalement doux de voir que ses chagrins s’apaisaient en me -parlant, que ma pitié lui était chère, que mes conseils la persuadaient, -et que son cœur s’enflammait alors que nous raisonnions de la vertu et -de Dieu. - -«Quand nous avons parlé ensemble de religion, disait-elle, je prie plus -volontiers et avec plus de foi.» - -Quelquefois, interrompant tout à coup un raisonnement frivole, elle -prenait la Bible, l’ouvrait, baisait au hasard un verset et voulait -ensuite que je le lui traduisisse et lui en fisse le commentaire. Et -elle disait: «Je voudrais que chaque fois que monsieur relira ce verset, -il se souvienne que j’y ai imprimé un baiser.» - -A la vérité, ses baisers ne tombaient pas toujours à propos, surtout -s’il lui arrivait d’ouvrir le _Cantique des Cantiques_. Alors, pour ne -pas la faire rougir, je profitais de son ignorance du latin, et je me -servais de phrases au moyen desquelles, la sainteté du livre étant -sauvegardée, je sauvegardais aussi son innocence à elle, qui -m’inspiraient toutes deux la plus grande vénération. Dans de pareils -cas, je ne me permis jamais de sourire. Toutefois, ce n’était pas un -petit embarras pour moi, lorsque, parfois, n’entendant pas bien ma -pseudo-version, elle me priait de traduire la période mot pour mot, et -ne me laissait point passer furtivement à un autre sujet. - - - - -CHAPITRE XXXII - - -Rien n’est durable ici-bas! Zanze tomba malade. Dans les premiers jours -de sa maladie, elle venait me voir, se plaignant de grandes douleurs de -tête. Elle pleurait, et ne m’expliquait pas le motif de ses larmes. Elle -balbutiait seulement quelques plaintes contre son amant. «C’est un -scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne!» - -Bien que je la priasse de soulager, comme d’habitude, son cœur, je ne -pus savoir ce qui l’affligeait à ce point. - -«Je reviendrai demain matin», me dit-elle un soir. Mais le jour suivant, -le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par des -guichetiers, et Zanze était gravement malade. - -Les guichetiers me disaient des choses ambiguës sur l’amour de cette -enfant, et qui me faisaient dresser les cheveux. Une séduction?... Mais -peut-être étaient-ce des calomnies. Je confesse que j’y ajoutai foi, et -je fus très troublé d’un si grand malheur. J’aime cependant à espérer -qu’ils avaient menti. - -Après plus d’un mois de maladie, la pauvrette fut conduite à la campagne -et je ne la revis plus. - -Il est impossible de dire combien je gémis de cette perte. Oh! comme ma -solitude en devint plus horrible! Oh! combien plus amère cent fois que -son éloignement, m’était la pensée que cette bonne créature était -malheureuse! Elle avait, avec sa douce compassion, apporté tant de -consolation dans mes misères, et ma compassion, à moi, était stérile -pour elle! Mais certainement elle aura été persuadée que je la pleurais; -que j’aurais fait de grands sacrifices pour lui porter, si cela eût été -possible, quelque consolation; que je ne cesserais jamais de la bénir et -de faire des vœux pour son bonheur! - -Du temps de Zanze, ses visites, bien que toujours trop courtes, -rompaient agréablement la monotonie de ma perpétuelle méditation et de -mes études silencieuses, entremêlant d’autres idées aux miennes et -excitant en moi une suave émotion; elles embellissaient vraiment mon -adversité et doublaient pour moi la vie. - -Depuis, la prison redevint pour moi une tombe. Je fus pendant plusieurs -jours accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir à -écrire. Ma tristesse était cependant tranquille en comparaison des -fureurs que j’avais éprouvées par le passé. Cela voulait-il dire que je -fusse déjà plus familiarisé avec l’infortune, plus philosophe, plus -chrétien? ou simplement que cette chaleur suffocante de ma chambre -parvenait à abattre à ce point les forces de ma douleur? Ah! non, pas -les forces de ma douleur! Je me souviens que je la ressentais -puissamment au fond de l’âme,--et peut-être plus puissamment parce que -je ne voulais pas l’épancher en criant et en m’agitant. - -Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu plus capable de -souffrir de nouvelles douleurs en me résignant à la volonté de Dieu. Je -m’étais si souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre, que je -savais enfin contenir les plaintes près de déborder; je rougissais même -qu’elles fussent si près de déborder. - -L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait contribué à fortifier mon -âme, à me désenchanter de la vanité, à ramener la plupart des -raisonnements à ces conclusions: - -«Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible; donc tout ce qui -arrive est ordonné pour la meilleure fin; donc la souffrance de l’homme -sur la terre est pour le bien de l’homme.» - -La connaissance de Zanze avait été aussi un bienfait pour moi; elle -m’avait adouci le caractère. Ses douces louanges avaient été pour moi -une instigation à ne pas manquer pendant quelques mois au devoir que je -reconnaissais imposé à tous les hommes d’être supérieurs à l’infortune, -et par conséquent patients. Et quelques mois de constance me plièrent à -la résignation. - -Zanze me vit deux fois seulement me mettre en colère: la première fut -celle que j’ai déjà racontée, à propos du mauvais café; l’autre dans le -cas suivant: - -Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier m’apportait une lettre de -ma famille, lettre qui avait passé d’abord par les mains de la -commission, et avait été rigoureusement mutilée par des ratures avec une -encre très noire. Un jour, il arriva qu’au lieu d’effacer seulement -quelques phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre tout -entière, excepté les mots: _Très cher Silvio_, qui étaient en tête, et -le bonjour qui était à la fin: _Nous t’embrassons tous de cœur_. - -Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze, j’éclatai en cris de -fureur, et je maudis je ne sais qui. La pauvre enfant compatit à mon -chagrin, mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord avec mes -principes. Je vis qu’elle avait raison, et je ne maudis plus personne. - - - - -CHAPITRE XXXIII - - -Un jour, un des guichetiers entra dans ma prison d’un air mystérieux, et -me dit: - -«Quand la _siora_ Zanze était ici... comme le café était apporté par -elle... et qu’elle s’arrêtait longtemps à causer..., je craignais que la -mauvaise fourbe n’épiât tous les secrets de monsieur... - ---Elle n’en a pas épié un seul, lui dis-je en colère; et moi, si j’en -avais eu, je n’aurais pas été assez simple pour me les laisser arracher. -Continuez. - ---Pardon, voyez-vous; je ne dis pas que monsieur soit simple, mais moi -je ne me fiais pas à la _siora_ Zanze. Et maintenant que monsieur n’a -plus personne qui vienne lui tenir compagnie..., je me permets... de... - ---Quoi? Expliquez-vous une bonne fois. - ---Monsieur me jure d’abord de ne pas me trahir? - ---Eh! pour jurer de ne pas vous trahir, je le peux; je n’ai jamais trahi -personne. - ---Monsieur dit donc vraiment qu’il le jure, hein? - ---Oui, je jure de ne pas vous trahir. Mais sachez, imbécile que vous -êtes, que celui qui serait capable de vous trahir serait aussi capable -de violer un serment.» - -Il tira une lettre de sa poche, et me la remit en tremblant, et en me -conjurant de la détruire quand je l’aurais lue. - -«Restez là, lui dis-je en l’ouvrant; aussitôt lue, je la détruirai en -votre présence. - ---Mais, monsieur, il faudrait répondre, et je ne puis attendre. Que -monsieur fasse à son aise, seulement mettons-nous en intelligence. Quand -monsieur entendra venir quelqu’un, qu’il sache que, si c’est moi, je -chanterai toujours l’air: _Sognai mi gera un gato_. Alors monsieur n’a -pas de surprise à craindre, et il peut garder dans sa poche un papier -quelconque. Mais s’il n’entend pas cette chanson, ce sera un signe que -ce n’est pas moi, ou que je suis accompagné. Dans ce cas, qu’il se garde -de tenir jamais aucun papier caché, car ce pourrait être une -perquisition; mais, s’il en a un, qu’il le déchire avec soin et le jette -par la fenêtre. - ---Soyez tranquille; je vois que vous êtes prudent, et je le serai, moi -aussi. - ---Pourtant monsieur m’a traité d’imbécile. - ---Vous faites bien de me le reprocher, lui dis-je en lui serrant la -main. Pardonnez-moi.» - -Il s’en alla et je lus: - - _Je suis..._ (et ici il disait son nom) _un de vos admirateurs. Je - sais toute votre _Francesca da Rimini_ par cœur. On m’a arrêté - pour..._ (et ici il disait la cause de son arrestation et la date), - _et je donnerais je ne sais combien de livres de mon sang pour avoir - le bonheur d’être avec vous, ou d’avoir au moins une prison contiguë à - la vôtre, afin que nous puissions parler ensemble. Depuis que j’ai - appris par Tremerello,--c’est ainsi que nous appellerons notre - confident,--que vous, monsieur, étiez prisonnier, et pour quel motif, - j’ai brûlé du désir de vous dire que personne ne vous plaint plus que - moi, que personne ne vous aime plus que moi. Seriez-vous assez bon - pour accepter la proposition suivante, c’est-à-dire d’alléger ensemble - le poids de notre solitude en nous écrivant? Je vous promets, en homme - d’honneur, qu’âme au monde ne le saura jamais par moi, persuadé que, - si vous acceptez, je puis espérer de vous la même discrétion.--En - attendant, pour que vous ayez quelque connaissance de moi, je vous - ferai un abrégé de mon histoire._ - -Suivait l’abrégé. - - - - -CHAPITRE XXXIV - - -Tout lecteur qui a un peu d’imagination comprendra facilement combien -une semblable lettre devait électriser un pauvre prisonnier, surtout un -prisonnier dont le caractère n’avait rien de sauvage, et de cœur aimant. -Mon premier sentiment fut de m’affectionner à cet inconnu, de m’émouvoir -sur ses malheurs, d’être plein de gratitude pour la bienveillance qu’il -me témoignait. «Oui, m’écriai-je, j’accepte ta proposition, ô généreux -compagnon. Puissent mes lettres te donner une consolation égale à celle -que me donneront les tiennes, à celle que je retire déjà de la -première!» - -Et je lus et relus cette lettre avec une joie d’enfant, et je bénis cent -fois celui qui l’avait écrite, et il me sembla que chacune de ses -expressions révélait une âme pure et noble. - -Le soleil descendait; c’était l’heure de ma prière. Oh! comme je sentais -Dieu! comme je le remerciais de toujours trouver un nouveau moyen de ne -pas laisser languir les puissances de mon esprit et de mon cœur! Comme -en moi se ravivait la mémoire de tous ses dons précieux! - -J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras hors des barreaux, les -mains jointes; l’église de Saint-Marc était au-dessous de moi; une -prodigieuse multitude de colombes en liberté faisaient l’amour, -voltigeaient, nichaient sur ce toit de plomb; le ciel le plus magnifique -s’étendait devant moi; je dominais toute cette partie de Venise qui -était visible de ma prison; une lointaine rumeur de voix humaines me -frappait doucement l’oreille. Dans ce lieu de douleur mais merveilleux, -je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient; je lui -recommandais mon père, ma mère, et une à une toutes les personnes qui -m’étaient chères, et il me semblait qu’il me répondait: «Fie-toi à ma -bonté!» et je m’écriais: «Oui, ta bonté me rassure!» - -Et je terminais ma prière tout attendri, consolé, et peu soucieux des -morsures que, pendant ce temps, les moustiques m’avaient gaillardement -distribuées. - -Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma rêverie commençant à se -calmer, les moustiques à devenir insupportables, et le besoin de -m’envelopper la face et les mains à se faire sentir de nouveau, une -pensée vulgaire et méchante m’entra tout à coup dans la tête: elle me -fit frissonner; je voulus la chasser, et je ne pus. - -Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon sur Zanze: qu’elle était un -espion de mes secrets, elle! cette âme candide! qui ne savait pas un mot -de politique! qui ne voulait rien en savoir! - -Il m’était impossible de douter d’elle; mais je me demandai: «Ai-je la -même certitude à l’endroit de Tremerello? Et si ce fourbe était un -instrument d’odieuses instigations? Si la lettre avait été fabriquée par -on ne sait qui, pour m’amener à faire d’importantes confidences à ce -nouvel ami? Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe en -aucune façon; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide qui cherche à -surprendre mes secrets, pour se sauver lui-même en les révélant; -peut-être est-ce un galant homme, oui, mais le traître, c’est Tremerello -qui veut nous entraîner tous deux à notre ruine pour gagner une -augmentation de salaire.» - -Oh! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui gémit en prison, que de -craindre de tous côtés l’inimitié et la fourberie! - -De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse, me rendaient lâche. -Non; quant à Zanze, je n’avais jamais pu les avoir un moment! Cependant, -depuis que Tremerello avait laissé échapper cette parole sur elle, un -demi-doute me tourmentait, non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient -venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit d’eux-mêmes et par zèle, -soit par ordre supérieur, donné mission de m’espionner? Oh! s’il en -avait été ainsi, comme ils avaient été mal servis! - -Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu, que faire? S’en -tenir aux sévères, aux mesquins conseils de la peur qui s’intitule -prudence? Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire: «Je ne veux pas -risquer ma tranquillité?» Et s’il n’y avait là aucune tromperie? Et si -l’inconnu était un homme parfaitement digne de mon amitié, méritant que -je risquasse quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la -solitude? Lâche! tu es peut-être à deux pas de la mort; la fatale -sentence peut être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais à -faire encore acte d’affection? Répondre, répondre, je le dois!--Mais si -on venait par malheur à découvrir cette correspondance, et que personne -ne pût en conscience nous en faire un crime, n’est-il pas vrai cependant -qu’un dur châtiment retomberait sur le pauvre Tremerello? Cette -considération n’est-elle pas suffisante pour m’imposer comme un devoir -absolu de ne pas entreprendre de correspondance clandestine? - - - - -CHAPITRE XXXV - - -Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas l’œil de la nuit, et au -milieu de tant d’incertitudes, je ne savais que résoudre. - -Je sautai du lit avant l’aube, je montai sur la fenêtre et je priai. -Dans les cas difficiles on a besoin de s’entretenir avec Dieu -confidentiellement, d’écouter ses inspirations et de les suivre. - -Je fis ainsi, et après une longue prière je descendis; je secouai les -moustiques, j’essuyai avec les mains mes joues couvertes de morsures, et -mon parti fut pris: exposer à Tremerello ma crainte que cette -correspondance ne lui attirât des désagréments; y renoncer s’il -hésitait; accepter si mes craintes ne l’arrêtaient pas. - -Je me promenai jusqu’au moment où j’entendis chanter: _Sognai, mi gera -un gato, e ti me carezzevi_. Tremerello m’apportait le café. - -Je lui dis mes scrupules, je n’épargnai pas mes paroles pour lui faire -peur. Je le trouvai ferme dans la volonté _de servir_, disait-il, deux -_messieurs si accomplis_. C’était assez en opposition avec la figure de -lapin qu’il avait et avec le nom de Tremerello que nous lui donnions. -Dès lors, je tins ferme, moi aussi. - -«Je vous laisserai mon vin, lui dis-je; fournissez-moi le papier -nécessaire à cette correspondance, et soyez sûr que si j’entends -résonner les clefs sans votre chanson, je détruirai toujours en un -instant tout objet clandestin. - ---Voici justement une feuille de papier; j’en donnerai toujours à -monsieur tant qu’il voudra, et je me repose parfaitement sur sa -prudence.» - -Je me brûlai le palais pour avaler promptement mon café; Tremerello s’en -alla, et je me mis à écrire. - -Faisais-je bien? La résolution que je prenais était-elle inspirée -vraiment par Dieu? N’était-ce pas plutôt un triomphe de ma témérité -naturelle, de ma tendance à préférer ce qui me plaît à de pénibles -sacrifices? Un mélange de complaisance orgueilleuse pour l’estime que -l’inconnu me témoignait et de crainte de paraître pusillanime, si je -préférais un prudent silence à une correspondance qui pouvait faire -courir quelques risques? - -Comment dissiper ces doutes? Je les exposai avec candeur à mon compagnon -de captivité en lui répondant, et j’ajoutai néanmoins que mon avis était -que, quand on croit agir par de bonnes raisons et sans répugnance -manifeste de la conscience, on ne doit plus avoir peur de commettre de -faute; qu’il eût toutefois à réfléchir de son côté de la façon la plus -sérieuse à l’entreprise que nous entamions, et qu’il me fît connaître -franchement par quel degré de tranquillité ou d’inquiétude il s’y -déterminait; que si, par suite de nouvelles réflexions, il jugeait -l’entreprise trop téméraire, nous devions faire l’effort de renoncer à -la consolation que nous nous étions promise par cette correspondance, et -nous contenter de nous être connus par l’échange de paroles peu -nombreuses mais gages ineffaçables d’une vive amitié. - -J’écrivis quatre pages toutes brûlantes de la plus sincère affection: je -relatai brièvement le motif de mon emprisonnement; je parlai avec -effusion de cœur de ma famille et de quelques-uns de mes autres amis -particuliers, et je visai à me faire connaître jusqu’au fond de l’âme. - -Le soir, ma lettre fut portée. N’ayant pas dormi la nuit précédente, -j’étais très fatigué; le sommeil ne se fit point appeler, et je me -réveillai le matin suivant reposé, joyeux, palpitant à la douce pensée -d’avoir d’un moment à l’autre la réponse de mon ami. - - - - -CHAPITRE XXXVI - - -La réponse vint avec le café. Je sautai au cou de Tremerello, et je lui -dis avec tendresse: «Que Dieu te récompense de tant de charité!» Mes -soupçons sur lui et sur l’inconnu s’étaient dissipés, je ne sais encore -dire pourquoi: parce qu’ils m’étaient odieux; parce que, ayant la -prudence de ne jamais parler follement de politique, ils me paraissaient -inutiles; parce que, tout en étant admirateur du génie de Tacite, j’ai -cependant peu de confiance dans la justesse de sa recommandation de voir -surtout les choses en noir. - -Julien (c’est ainsi qu’il plut à mon correspondant de signer) commençait -sa lettre par un préambule plein de courtoisie, et se disait sans aucune -inquiétude sur la correspondance entamée. Il plaisantait ensuite -doucement sur mon hésitation, puis sa plaisanterie devenait quelque peu -mordante. Enfin, après un éloquent éloge de la sincérité, il me -demandait pardon de ne pouvoir pas me dissimuler le déplaisir qu’il -avait éprouvé en reconnaissant en moi, disait-il, _une certaine -indécision scrupuleuse, une sorte de subtilité chrétienne de conscience -qui ne peut s’accorder avec la vraie philosophie_. - -_Je vous estimerai toujours_ (ajoutait-il), _quand même nous ne -pourrions nous accorder sur cela; mais la sincérité que je professe -m’oblige à vous dire que je n’ai pas de religion, que je les abhorre -toutes, que je prends _par modestie_ le nom de Julien, parce que ce bon -empereur était l’ennemi des chrétiens, mais qu’en réalité je vais -beaucoup plus loin que lui. Ce Julien couronné croyait en Dieu, et avait -certaines _bigoteries_ à lui. Moi, je n’en ai aucune; je ne crois pas en -Dieu; je fais consister toute la vertu à aimer la vérité et ceux qui la -cherchent, et à haïr qui ne me plaît pas._ - -Et, continuant sur ce ton, il ne produisait aucune raison, invectivait -de droite et de gauche le christianisme, louait avec une pompeuse -énergie la grandeur de la vertu qui n’a pas de religion, et se prenait, -dans un style moitié sérieux, moitié plaisant, à faire l’éloge de -l’empereur Julien pour son apostasie et pour sa _philanthropique -tentative_ d’effacer de la terre toute trace de l’Évangile. - -Craignant ensuite d’avoir trop heurté mes opinions, il revenait à me -demander pardon, et à déclamer contre le manque si fréquent de -sincérité. Il répétait son très grand désir de se tenir en relation avec -moi, et me saluait. - -Un post-scriptum disait: _Je n’ai pas d’autres scrupules, sinon d’être -suffisamment franc. Je ne puis par conséquent vous taire mes soupçons -que le langage chrétien que vous tenez avec moi ne soit une feinte. Je -le désire ardemment. Dans ce cas, jetez le masque; je vous ai donné -l’exemple._ - -Je ne saurais dire l’étrange effet que me fit cette lettre. Je tremblais -comme un amoureux aux premiers jours; il me sembla ensuite qu’une main -de glace m’étreignit le cœur. Ce sarcasme sur mes dispositions de -conscience m’offensa. Je me repentis d’avoir noué des relations avec un -tel homme: moi qui méprise tant le cynisme! moi qui le crois la plus -antiphilosophique, la plus vile de toutes les tendances! moi à qui -l’arrogance impose si peu! - -Après avoir lu le dernier mot, je pris la lettre entre le pouce et -l’index d’une main, le pouce et l’index de l’autre, et levant la main -gauche, je tirai rapidement la droite, de sorte que chacune des deux -mains resta en possession d’une moitié de lettre. - - - - -CHAPITRE XXXVII - - -Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un instant sur -l’inconstance des choses humaines et sur la fausseté de leurs -apparences.--Tout à l’heure j’avais tant désiré cette lettre, et -maintenant je la déchire avec indignation! Tout à l’heure un tel -pressentiment de future amitié avec ce compagnon d’infortune, une telle -persuasion d’une consolation mutuelle, une telle disposition à me -montrer très affectueux avec lui, et maintenant je le traite d’insolent! - -Je plaçai les deux lambeaux l’un sur l’autre, et les ayant pris comme la -première fois entre l’index et le pouce d’une main et l’index et le -pouce de l’autre, je levai de nouveau la main gauche et abaissai -rapidement la droite. - -J’allais répéter la même opération, mais un des quatre morceaux me tomba -des mains; je me baissai pour le prendre, et, dans le court espace de -temps que je mis à me baisser et à me relever, je changeai d’avis, et je -voulus relire cet orgueilleux écrit. - -Je m’assieds, je raccorde les quatre morceaux sur la Bible, et je relis. -Je les laisse en cet état, je me promène, je relis encore, et pendant ce -temps-là je pense: - -«Si je ne lui réponds pas, il croira que je suis anéanti de confusion, -que je n’ose reparaître en présence d’un tel Hercule. Répondons-lui, -faisons-lui voir que nous ne craignons pas de confronter les doctrines. -Démontrons-lui, de façon courtoise, qu’il n’y a aucune lâcheté à mûrir -ses décisions, à hésiter quand il s’agit d’une résolution quelque peu -périlleuse, et plus périlleuse pour autrui que pour nous. Qu’il apprenne -que le vrai courage ne consiste pas à se rire de la conscience; que la -vraie dignité ne consiste pas dans l’orgueil. Expliquons-lui la raison -d’être du christianisme et le peu de fondement de l’incrédulité... Et -finalement, si ce Julien montre des opinions si opposées aux miennes, -s’il ne m’épargne pas les poignants sarcasmes, s’il daigne si peu me -captiver, n’est-ce pas au moins une preuve qu’il n’est pas un espion?... -Toutefois, ne pourrait-ce pas être un raffinement d’artifice que cette -façon de fustiger si rudement mon amour-propre?... Et pourtant non, je -ne puis le croire. Je suis un méchant qui, parce que je me sens offensé -par ces téméraires railleries, voudrais me persuader que celui qui les a -lancées ne peut être que le plus abject des hommes. Méchanceté vulgaire -que j’ai condamnée mille fois chez les autres, sortez de mon cœur! Non, -Julien est ce qu’il est, et rien de plus; c’est un insolent, et non un -espion... Et moi, ai-je vraiment le droit de donner le nom odieux -d’_insolence_ à ce qu’il appelle, lui, _sincérité_?... Voilà ton -humilité, ô hypocrite! il suffit que quelqu’un, par erreur de jugement, -soutienne des opinions fausses et se moque de ta foi, pour qu’aussitôt -tu t’arroges le droit de le vilipender!... Dieu sait si cette humilité -pleine de rage, si ce zèle malveillant dans le cœur d’un chrétien comme -moi, n’est pas pire que l’audacieuse sincérité de cet incrédule!... -Peut-être ne lui manque-t-il qu’un rayon de la grâce pour que son -énergique amour du vrai se change en religion plus solide que la -mienne... Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui, que de me mettre en -colère et de me supposer meilleur?... Qui sait si, pendant que je -déchirais avec fureur sa lettre, il ne relisait pas la mienne avec une -douce bienveillance, et s’il ne se confiait pas en ma bonté au point de -me croire incapable de m’offenser de ses franches paroles?... Quel -serait le plus inique des deux, celui qui aime et dit: «Je ne suis pas -chrétien», ou bien celui qui dit: «Je suis chrétien», et qui n’aime -pas?... C’est chose difficile que de connaître un homme, après avoir -vécu avec lui de longues années; et moi, je voudrais juger celui-ci -d’après une lettre? Parmi tant de choses possibles, ne pourrait-il pas -se produire celle-ci, que, sans se l’avouer à lui-même, il ne soit pas -si tranquille dans son athéisme, et que, par suite, il ne m’excite à le -combattre, avec la secrète espérance d’être obligé de céder? Oh! si cela -pouvait être! ô grand Dieu, aux mains de qui tous les instruments les -plus indignes peuvent être efficaces, choisis-moi, choisis-moi pour -cette œuvre! Dicte-moi de si puissantes et si saintes raisons, qu’elles -puissent convaincre cet infortuné! qu’elles l’amènent à te bénir et à -apprendre que, loin de toi, il n’y a pas de vertu qui ne soit -contradiction!» - - - - -CHAPITRE XXXVIII - - -Je déchirai plus menu, mais sans reste de colère, les quatre parties de -la lettre; j’allai à la fenêtre, j’étendis la main, et m’arrêtai à -regarder le sort de ces divers petits morceaux de papier jouets du vent. -Quelques-uns se posèrent sur les plombs de l’église, les autres -tournoyèrent longtemps dans l’air, et tombèrent à terre. Je vis qu’ils -s’étaient tellement dispersés qu’il n’y avait aucun danger que quelqu’un -les réunît et en comprît le mystère. - -J’écrivis ensuite à Julien, et je mis tout mon soin à ne pas être et à -ne point paraître fâché. - -Je plaisantai sur sa crainte de me voir pousser la subtilité de -conscience à un degré qui ne pût pas s’accorder avec la philosophie, et -je lui dis de suspendre au moins sur ce point son jugement. Je louai la -profession de sincérité qu’il faisait; je lui assurai qu’il avait trouvé -en moi son égal à cet égard, et j’ajoutai que, pour lui en donner la -preuve, je me disposais à défendre le christianisme; _bien persuadé_, -disais-je, _que, comme je serai toujours prêt à écouter amicalement -toutes vos opinions, vous aurez de même la courtoisie d’écouter les -miennes avec bienveillance_. - -Cette défense, je me proposais de la faire peu à peu, et, en -attendant, je la commençais, analysant avec fidélité l’essence du -christianisme:--culte de Dieu, abolition de la superstition;--fraternité -entre les hommes, aspiration perpétuelle à la vertu;--humilité sans -bassesse, dignité sans orgueil;--type, un Homme-Dieu! Quoi de plus -philosophique et de plus grand? - -J’entendais ensuite démontrer comment une telle sagesse s’était plus ou -moins faiblement répandue parmi tous ceux qui, avec les lumières de la -raison, avaient cherché le vrai, mais ne s’était jamais épanchée dans -tout l’univers; et comment le divin Maître, étant venu sur la terre, -donna un signe merveilleux de soi-même, en opérant cette diffusion avec -les moyens humainement les plus faibles. Ce que les plus grands -philosophes ne purent pas faire, la destruction de l’idolâtrie et la -prédication générale de la fraternité, fut accompli par quelques -grossiers disciples. Alors l’émancipation des esclaves devint de plus en -plus fréquente, et finalement apparut une société sans esclaves, état de -société qui avait paru impossible aux anciens philosophes. - -Une revue de l’histoire, depuis Jésus-Christ jusqu’à ce jour, devait en -dernier lieu démontrer comment la religion établie par lui s’était -toujours adaptée à tous les degrés possibles de civilisation. D’où il -est faux que, la civilisation continuant à progresser, l’Évangile ne -puisse plus s’accorder avec elle. - -J’écrivis en très petits caractères et très longuement; mais je ne pus -toutefois aller bien loin sans que le papier me manquât. Je lus et relus -mon introduction, et elle me sembla bien faite. Il n’y avait pas une -seule phrase de ressentiment pour les sarcasmes de Julien, et les -expressions de bienveillance abondaient, et elles avaient été dictées -par le cœur déjà pleinement revenu à la tolérance. - -J’envoyai la lettre, et le matin suivant j’en attendais la réponse avec -anxiété. - -Tremerello vint et me dit: - -«Ce monsieur n’a pas pu écrire, mais il prie Monsieur de continuer la -plaisanterie! - ---Plaisanterie? m’écriai-je. Eh! il n’aura pas dit plaisanterie! Vous -aurez mal compris.» - -Tremerello haussa les épaules: «J’aurai mal compris. - ---Mais il vous semble vraiment qu’il a dit plaisanterie? - ---Comme il me semble entendre en ce moment les coups de Saint-Marc.» -(L’horloge sonnait justement.) Je bus mon café, et je me tus. - -«Mais, dites-moi: ce monsieur avait déjà lu toute ma lettre? - ---Il me semble que oui: car il riait, il riait comme un fou, et faisait -de cette lettre une balle et la jetait en l’air; et quand je lui dis de -ne pas oublier de la détruire, il la détruisit sur-le-champ. - ---C’est très bien.» - -Et je rendis la tasse à Tremerello, en lui disant qu’on voyait bien que -le café avait été fait par la _siora_ Bettina. - -«Monsieur l’a trouvé mauvais? - ---Très mauvais. - ---Et pourtant c’est moi qui l’ai fait, et je puis assurer à Monsieur que -je l’ai fait très fort, et qu’il n’y avait pas de marc au fond. - ---Je n’avais probablement pas la bouche bonne.» - - - - -CHAPITRE XXXIX - - -Je me promenai toute la matinée, frémissant. Quelle espèce d’homme est -ce Julien? Pourquoi traiter ma lettre de plaisanterie? Pourquoi rire et -jouer à la balle avec elle? Pourquoi ne pas même me répondre une ligne? -Tous les incrédules sont ainsi! Sentant la faiblesse de leurs opinions, -si quelqu’un s’avise de les réfuter, ils n’écoutent pas, rient, font -ostentation d’une supériorité d’esprit qui n’a plus besoin de rien -examiner. Malheureux! Et quand y eut-il jamais de philosophie sans -examen, sans étude sérieuse? S’il est vrai que Démocrite riait sans -cesse, c’était un bouffon. Mais c’est bien fait; pourquoi entreprendre -cette correspondance? Que je me fusse fait illusion un moment, c’était -pardonnable. Mais quand j’ai vu cet homme devenir insolent, n’ai-je pas -été moi-même un sot de lui écrire encore? - -J’étais résolu à ne plus lui écrire. A dîner, Tremerello prit mon vin, -le versa dans un flacon, et le mettant dans sa poche: «Je m’aperçois, -dit-il, que j’ai là du papier à donner à Monsieur.» - -Et il me le remit. - -Il s’en alla, et moi, regardant ce papier blanc, je me sentais venir la -tentation d’écrire une dernière fois à Julien, de prendre congé de lui -avec une bonne leçon sur la turpitude de l’insolence. - -«Belle tentation, dis-je ensuite, de lui rendre mépris pour mépris! de -lui faire haïr davantage le christianisme en lui montrant en moi, -chrétien, impatience et orgueil! Non, cela n’est pas bien; cessons tout -à fait cette correspondance. Et si je la cesse si brusquement, ne -dira-t-il pas également que l’impatience et l’orgueil m’ont vaincu? Il -est convenable de lui écrire encore une fois et sans fiel. Mais si je -puis écrire sans fiel, ne vaudrait-il pas mieux ne point paraître -instruit de ses sarcasmes et du nom de plaisanterie dont il a gratifié -ma lettre? Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement ma lettre? -Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement mon apologie du -christianisme?» - -J’y pensai un instant, et je m’arrêtai à ce parti. - -Le soir j’expédiai mon paquet, et le matin suivant je reçus quelques -lignes de remerciement très froides, mais sans expressions mordantes, -mais aussi sans le moindre signe d’approbation ni d’invitation à -continuer. - -Un pareil billet me déplut. Néanmoins, je résolus de ne pas me désister -jusqu’au bout. - -Ma thèse ne pouvait se traiter brièvement, et fut l’objet de cinq ou six -autres longues lettres, à chacune desquelles on me répondait par un -laconique remerciement, accompagné de quelque déclamation étrangère au -sujet: tantôt se livrant à des imprécations contre ses ennemis, tantôt -riant de les avoir chargés d’imprécations, et disant qu’il était naturel -que les forts opprimassent les faibles, et qu’il regrettait seulement de -ne pas être fort; tantôt me confiant ses amours, et l’empire qu’ils -exerçaient sur son imagination tourmentée. - -Néanmoins, à ma dernière lettre sur le christianisme, il disait qu’il me -préparait une longue réponse. J’attendis plus d’une semaine, et en -attendant il m’écrivait chaque jour sur toute autre chose, et le plus -souvent des obscénités. - -Je le priai de se rappeler la réponse dont il m’était débiteur, et je -lui recommandai de vouloir bien appliquer son esprit à peser -sérieusement toutes les raisons que je lui avais envoyées. - -Il me répondit assez rageusement, en se prodiguant les titres de -_philosophe_, d’_homme sûr_, d’_homme qui n’avait pas besoin de peser si -longtemps pour comprendre que les vers luisants ne sont pas des -lanternes_, et il se remit à parler allègrement d’aventures -scandaleuses. - - - - -CHAPITRE XL - - -Je patientais pour ne pas me faire traiter de _bigot_ et d’intolérant, -et parce que je ne désespérais pas qu’après cette fièvre de bouffonnerie -érotique, n’arrivât une période de gravité. En attendant, je lui -manifestais ma désapprobation pour son irrévérence envers les femmes, -pour sa manière profane de comprendre l’amour, et je plaignais les -infortunées qu’il me disait avoir été ses victimes. - -Il feignait de croire peu à ma désapprobation, et répétait: _Malgré vos -reproches d’immoralité, je suis certain de vous divertir avec mes -récits;--tous les hommes aiment le plaisir comme moi, mais n’ont pas la -franchise d’en parler sans voile; je vous en dirai tant, que je vous -enchanterai, et que vous vous sentirez en conscience obligé de -m’applaudir._ - -Mais, de semaine en semaine, il ne se relâchait pas de ces infamies, et -moi (espérant toujours à chaque lettre trouver un autre thème et me -laissant entraîner par la curiosité), je lisais tout, et mon âme en -restait, non pas séduite, mais bien troublée, et éloignée des pensées -nobles et saintes. S’entretenir avec les hommes dégradés, dégrade si -l’on n’a pas une vertu bien supérieure à la vertu commune, bien -supérieure à la mienne. - -«Te voilà puni, me disais-je à moi-même, de ta présomption! Voilà ce que -l’on gagne à vouloir faire le missionnaire sans en avoir la sainteté!» - -Un jour je me résolus à lui écrire ces mots: - - _Je me suis efforcé jusqu’à présent de vous inviter à traiter d’autres - sujets, et vous m’envoyez toujours des nouvelles qui, je vous le dis - franchement, me déplaisent. S’il vous agrée que nous parlions de - choses plus convenables, nous continuerons cette correspondance; - autrement, touchons-nous la main, et que chacun de nous reste de son - côté._ - -Je fus pendant deux jours sans réponse, et tout d’abord je m’en réjouis. -«O solitude bénie! allais-je m’écriant, combien tu es moins amère qu’une -conversation sans harmonie et avilissante! Au lieu de me fatiguer en -vain à leur opposer l’expression des sentiments qui honorent l’humanité, -je reviendrai à converser avec Dieu, avec les chères mémoires de ma -famille et de mes vrais amis. Je reviendrai à lire davantage la Bible, à -écrire mes pensées sur la table, étudiant le fond de mon cœur et -m’efforçant de le rendre meilleur, de goûter les douceurs d’une -mélancolie innocente, mille fois préférables à des images joyeuses et -iniques.» - -Toutes les fois que Tremerello entrait dans ma prison, il me disait: -«Monsieur n’a pas encore de réponse.--C’est bien», répondais-je. - -Le troisième jour il me dit: «Monsieur N. N. est à moitié malade. - ---Qu’a-t-il? - ---Il ne le dit pas, mais il est toujours étendu sur son lit; il ne mange -pas, ne boit pas, et est de mauvaise humeur.» - -Je fus ému en pensant qu’il souffrait et qu’il n’avait personne pour le -consoler. - -Ce cri s’échappa de mes lèvres, ou plutôt de mon cœur: «Je lui écrirai -deux lignes. - ---Je les porterai ce soir», dit Tremerello; et il s’en alla. - -J’étais un peu embarrassé en me mettant devant ma petite table. «Fais-je -bien de reprendre notre correspondance? Ne bénissais-je pas tout à -l’heure la solitude comme un trésor reconquis? Quelle inconstance est -donc la mienne!... Et pourtant cet infortuné ne mange ni ne boit; -sûrement il est malade. Est-ce le moment de l’abandonner? Mon dernier -billet était dur; il aura contribué à l’affliger. Peut-être, en dépit de -nos différentes manières de sentir, il n’aurait jamais rompu notre -amitié. Mon billet lui aura semblé plus malveillant qu’il ne l’était; il -l’aura pris pour un congé absolu et méprisant.» - - - - -CHAPITRE XLI - - -J’écrivis ceci: - - _J’apprends que vous n’êtes pas bien, et je m’en afflige vivement. Je - voudrais de tout mon cœur être près de vous et vous rendre tous les - services d’un ami. J’espère que le mauvais état de votre santé aura - été l’unique motif de votre silence depuis trois jours. Ne vous - seriez-vous pas offensé de mon billet de l’autre jour? Je l’ai écrit, - je vous l’assure, sans la moindre malveillance, et dans le seul but de - vous amener à des sujets d’entretien plus sérieux. Si écrire vous - fatigue, envoyez-moi seulement des nouvelles exactes de votre santé: - je vous écrirai chaque jour quelque petite chose pour vous distraire - et pour qu’il vous souvienne que je vous aime._ - -Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu’il me répondit. Elle -commençait ainsi: - - _Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne, je ne - sais que faire de la tienne. Je ne suis pas homme à pardonner les - offenses, je ne suis pas un homme qui, une fois repoussé, consente à - revenir. Parce que tu me sais malade, tu te rapproches hypocritement - de moi, espérant que la maladie aura affaibli mon esprit et m’amènera - à écouter tes sermons..._ - -Et il poursuivait sur ce ton, me blâmant avec violence, me raillant, -tournant en ridicule tout ce que je lui avais dit de religion et de -morale, protestant de vivre et de mourir toujours le même, c’est-à-dire -avec la haine la plus vive et le plus grand mépris de toutes les -philosophies opposées à la sienne. - -Je restai abasourdi! - -«Les belles conversions que je fais! disais-je douloureusement et avec -un frisson d’horreur.--Dieu est témoin si mes intentions étaient -pures!--Non, ces injures, je ne les ai pas méritées.--Eh bien! patience; -c’est une désillusion de plus. Tant pis pour celui-ci s’il s’imagine -avoir reçu des offenses pour avoir la volupté de ne pas les pardonner! -Je ne suis pas obligé à faire plus que ce que j’ai fait.» - -Toutefois, au bout de quelques jours, mon indignation s’apaisa, et je -pensai qu’une lettre si furieuse pouvait avoir été le résultat d’une -exaltation de peu de durée. «Peut-être en rougit-il déjà, disais-je, -mais il est trop altier pour confesser ses torts. Ne serait-ce pas une -œuvre généreuse, maintenant qu’il a eu le temps de se calmer, de lui -écrire encore?» - -Il m’en coûtait beaucoup de faire un si grand sacrifice d’amour-propre, -mais je le fis. Celui qui s’humilie sans but honteux, ne s’avilit pas, -quelque injuste que soit le dédain qui lui en revienne. - -J’eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins insultante. -Mon implacable compagnon disait qu’il admirait mon évangélique -modération. - - _Or donc_ (poursuivait-il), _reprenons notre correspondance, mais - parlons clairement. Nous ne nous aimons pas. Nous nous écrirons chacun - pour nous distraire, mettant librement sur le papier tout ce qui nous - viendra en tête: vous, vos fantaisies séraphiques, et moi, mes - blasphèmes; vous, vos extases sur la dignité de l’homme et de la - femme; moi, le récit ingénu de mes profanations, espérant, moi vous - convertir et vous me convertir, moi. Répondez-moi si le traité vous - plaît._ - -Je répondis: - - _Ce que vous me proposez n’est pas un traité, mais une raillerie. J’ai - été rempli de bon vouloir à votre égard. Ma conscience ne m’oblige - plus à autre chose qu’à vous souhaiter toutes les félicités pour cette - vie et pour l’autre._ - -Ainsi finirent mes relations clandestines avec cet homme--qui sait! -peut-être plus aigri par le malheur et le délire du désespoir, que -méchant. - - - - -CHAPITRE XLII - - -Je bénis encore une fois et sincèrement ma solitude, et mes jours -s’écoulèrent de nouveau pendant quelque temps sans vicissitudes. - -L’été finit; dans la dernière moitié de septembre la chaleur tomba. -Octobre vint; je me réjouissais alors d’avoir une chambre qui pendant -l’hiver devait être bonne. Voici qu’un matin le geôlier me dit qu’il -avait ordre de me changer de prison. - -«Et où allons-nous? - ---A quelques pas, dans une chambre plus fraîche. - ---Et pourquoi n’y avoir pas pensé quand je mourais de chaleur, que l’air -était rempli de moustiques et le lit de punaises? - ---L’ordre n’est pas venu plus tôt. - ---Patience! allons!» - -Bien que j’eusse beaucoup souffert dans cette prison, je regrettai de la -quitter, non seulement parce que dans la saison froide elle devait être -excellente, mais pour tant de raisons! J’avais là ces fourmis que -j’aimais et que je nourrissais avec une sollicitude, je dirais presque -paternelle si l’expression n’était pas ridicule. Depuis quelques jours, -cette chère araignée dont j’ai parlé avait émigré, je ne sais pour quel -motif; mais je disais: «Qui sait si elle ne se souvient pas de moi et si -elle ne reviendra pas?--Et maintenant que je m’en vais, elle reviendra -peut-être et trouvera la prison vide, ou, s’il y a quelque hôte nouveau, -ce sera peut-être un ennemi des araignées, qui détruira avec sa -pantoufle cette belle toile, et écrasera la pauvre bête! En outre, cette -triste prison ne m’avait-elle pas été embellie par la pitié de Zanze? -C’est à cette fenêtre qu’elle s’appuyait si souvent, et laissait tomber -généreusement les miettes de pain pour mes fourmis. C’est là qu’elle -avait coutume de s’asseoir; là qu’elle me fit ce récit; là qu’elle m’en -fit un autre! là qu’elle se penchait sur ma petite table; là que ses -larmes coulèrent!» - -L’endroit où l’on me plaça était aussi sous les plombs, mais au nord et -au couchant, avec deux fenêtres, une de chaque côté: séjour de rhumes -continuels et d’horribles froids glacials dans les mois rigoureux. - -La fenêtre du côté du couchant était très grande; celle au nord était -petite et élevée, et placée au-dessus de mon lit. - -Je me mis d’abord à la première, et je vis qu’elle donnait sur le palais -du patriarche. D’autres prisons étaient près de la mienne, dans une aile -de peu d’étendue à droite, et dans un corps de logis qui se trouvait en -face de moi. Dans ce corps de logis se trouvaient deux prisons, l’une -au-dessus de l’autre. La prison inférieure avait une énorme fenêtre, par -laquelle on voyait se promener à l’intérieur un homme élégamment vêtu. -C’était M. Caporali di Cesena. Il me vit, me fit quelques signes, et -nous nous dîmes nos noms. - -Je voulus ensuite examiner où donnait mon autre fenêtre. Je plaçai la -petite table sur le lit et sur la petite table une chaise; je grimpai -dessus, et je vis que j’étais au niveau d’une partie du toit du palais. -Au delà du palais, s’apercevait une bonne portion de la ville et de la -lagune. - -Je m’arrêtai à considérer cette belle vue, et, entendant ouvrir la -porte, je ne me dérangeai pas. C’était le geôlier qui, me voyant grimpé -là-haut, oublia que je ne pouvais passer comme une souris à travers les -barreaux. Il pensa que j’essayais de fuir, et, dans le rapide instant de -son trouble, il sauta sur le lit, en dépit d’une sciatique qui le -tourmentait, et me saisit par les jambes en criant comme un aigle. - -«Mais ne voyez-vous pas, lui dis-je, ô étourdi, qu’on ne peut pas -s’enfuir à cause de ces barreaux? Ne comprenez-vous pas que je suis -monté là uniquement par curiosité? - ---Je vois, monsieur, je vois, je comprends; mais que monsieur descende -toujours, qu’il descende; ce sont là des tentations de s’échapper.» - -Et il me fallut descendre, et rire. - - - - -CHAPITRE XLIII - - -Aux fenêtres des prisons latérales, je reconnus six autres détenus pour -causes politiques. - -Voilà donc que, pendant que je me disposais à une solitude plus grande -que par le passé, je me trouve dans une espèce de monde. Tout d’abord -cela me contraria, soit que la longue vie d’isolement eût déjà rendu mon -caractère quelque peu insociable, soit que le résultat désagréable de ma -liaison avec Julien m’eût rendu défiant. - -Néanmoins, les petites conversations que nous nous mîmes à faire, moitié -de vive voix, moitié par signes, me semblèrent bientôt un bienfait, -sinon comme un stimulant à la joie, du moins comme distraction. De mes -relations avec Julien je ne dis rien à personne. Nous nous étions donné, -lui et moi, notre parole d’honneur que le secret resterait enseveli -entre nous. Si j’en parle dans ces pages, c’est parce que, sous quelques -yeux qu’elles tombent, il sera impossible, au milieu de tant de gens qui -gisaient dans ces prisons, de deviner qui était ce Julien. - -A ces nouvelles connaissances de compagnons de captivité s’en ajouta une -autre qui me fut on ne peut plus douce. - -De la grande fenêtre je voyais, outre le prolongement des prisons qui -s’élevait en face de moi, une grande extension de toits ornés de -cheminées, de belvédères, de clochers, de coupoles, qui allait se perdre -dans la perspective de la mer et du ciel. Dans la maison la plus voisine -de moi, qui était une aile du palais du patriarche, habitait une bonne -famille qui acquit des droits à ma reconnaissance, en me montrant par -ses saluts la pitié que je lui inspirais. Un salut, une parole -d’affection aux infortunés, c’est une grande charité! - -Là, d’une des fenêtres, un garçon de neuf à dix ans se mit à lever ses -petites mains vers moi, et je l’entendis crier: - -«Maman, maman, ils ont mis quelqu’un là-haut, sous les Plombs. O pauvre -prisonnier, qui es-tu? - ---Je suis Silvio Pellico», répondis-je. - -Un autre garçon, un peu plus grand, courut lui aussi à la fenêtre, et -cria: - -«Tu es Silvio Pellico? - ---Oui, et vous, chers petits enfants? - ---Moi je m’appelle Antoine S... et mon frère, Joseph.» - -Puis il se retournait et disait: «Quelle autre chose dois-je lui -demander?» - -Et une dame, que je supposai devoir être leur mère, et qui se tenait à -moitié cachée, suggérait de gracieuses paroles à ces chers enfants, et -eux me les disaient, et moi je les en remerciais avec la plus vive -tendresse. - -Ces conversations étaient peu de chose, et il ne fallait pas en abuser, -pour ne pas faire crier le geôlier, mais chaque jour elles se répétaient -à ma grande consolation, le matin, à midi et le soir. Quand on allumait -les lumières, cette dame fermait la fenêtre, les enfants criaient: -«Bonne nuit, Silvio!» et elle, rendue courageuse par l’obscurité, -répétait d’une voix émue: «Bonne nuit, Silvio! courage!» - -Quand ces enfants déjeunaient ou qu’ils prenaient leur goûter, ils me -disaient: «Oh! si nous pouvions te donner de notre café au lait! Oh! si -nous pouvions te donner de nos gâteaux! Le jour où tu seras en liberté, -souviens-toi de venir nous voir! Nous te donnerons des gâteaux bons et -tout chauds, et tant de baisers!» - - - - -CHAPITRE XLIV - - -Le mois d’octobre était le retour du plus cruel de mes anniversaires. -J’avais été arrêté le 13 du même mois de l’année précédente. Quelques -tristes souvenirs me revenaient en outre dans ce mois. Deux ans -auparavant, en octobre, s’était noyé, par un funeste accident, dans le -Tessin, un galant homme que j’estimais beaucoup. Trois ans auparavant, -en octobre, s’était tué involontairement avec un fusil Odoard Briche, -jeune homme que j’aimais comme si c’eût été mon fils. Dans le temps de -ma première jeunesse, en octobre, une autre grande affliction m’avait -frappé. - -Bien que je ne sois pas superstitieux, la rencontre fatale dans ce mois -de souvenirs si douloureux me rendait fort triste. - -En causant par la fenêtre avec ces enfants et avec mes compagnons de -captivité, je feignais d’être joyeux; mais, à peine étais-je rentré dans -mon antre, un poids inénarrable de douleur me retombait comme du plomb -sur l’âme. - -Je prenais la plume pour composer quelques vers, ou pour m’appliquer à -quelque autre œuvre littéraire, et une force irrésistible semblait me -contraindre à écrire toute autre chose. Quoi? De longues lettres que je -ne pouvais envoyer; de longues lettres à ma chère famille, dans -lesquelles je versais tout mon cœur. Je les écrivais sur la petite -table, et puis je les raclais. C’étaient de chaudes expressions de -tendresse, et des souvenirs de la félicité dont j’avais joui auprès de -mes parents, de mes frères et de mes sœurs, si indulgents, si aimants. -Le désir que je ressentais d’eux m’inspirait une infinité de choses -passionnées. Après avoir écrit pendant des heures et des heures, il me -restait toujours de nouveaux sentiments à exprimer. - -C’était, sous une forme nouvelle, me refaire à moi-même ma propre -biographie, et m’illusionner par la peinture du passé; c’était me forcer -à arrêter mes yeux sur le temps fortuné qui n’était plus. Mais, ô Dieu! -combien de fois, après avoir représenté dans un tableau des plus animés -un passage du plus beau temps de ma vie; après avoir enivré mon -imagination jusqu’à me figurer que j’étais avec les personnes auxquelles -je parlais, je me souvenais tout à coup du présent. Alors la plume me -tombait des mains et je frissonnais d’horreur! C’étaient là des moments -vraiment épouvantables! Je les avais déjà éprouvés d’autres fois, mais -jamais avec des convulsions pareilles à celles qui m’assaillaient alors. - -J’attribuais de semblables convulsions et des angoisses si horribles à -la trop grande exaltation des sentiments, causée par la forme -épistolaire de ces écrits, et par la direction que je leur donnais vers -des personnes si chères. - -Je voulus faire autrement, et je ne pus pas; je voulus abandonner au -moins la forme épistolaire, je ne le pus pas. Je prenais la plume et je -me mettais à écrire, et ce qui en résultait était toujours une lettre -pleine de tendresse et de douleur. - -«Ne suis-je plus libre de ma volonté? me disais-je. Cette nécessité de -faire ce que je ne voudrais pas est-elle un dérangement de mon cerveau? -Auparavant, cela ne m’arrivait pas. C’eût été chose explicable dans les -premiers temps de ma détention; mais maintenant que je suis fait à la -vie de prison, maintenant que mon imagination devrait s’être calmée sur -toute chose, maintenant que je me suis si bien nourri de réflexions -philosophiques et religieuses, comment suis-je devenu esclave des -aveugles désirs du cœur, et puis-je me livrer à de pareils -enfantillages? Appliquons-nous à autre chose.» - -J’essayais alors de prier, ou de me fatiguer par l’étude de la langue -allemande. Vains efforts! Je me surprenais en train d’écrire une autre -lettre. - - - - -CHAPITRE XLV - - -Un état semblable était une véritable maladie; je ne sais si je dois -dire une espèce de somnambulisme. C’était, sans aucun doute, l’effet -d’une grande fatigue, produite par l’excès de penser et de veiller. - -J’allai plus loin. Mes nuits devinrent de continuelles insomnies, la -plupart du temps fébriles. En vain je cessai de prendre du café le soir: -l’insomnie était la même. - -Il me semblait qu’il y avait en moi deux hommes, l’un qui voulait -toujours écrire des lettres, et l’autre qui voulait faire autre chose. -«Eh bien! disais-je, transigeons! écrivons toujours des lettres, mais -écrivons-les en allemand; nous apprendrons ainsi cette langue.» - -A partir de ce moment, j’écrivais tout dans un mauvais allemand. De -cette façon je fis au moins quelque progrès dans ce genre d’étude. - -Le matin, après une longue veille, mon cerveau épuisé tombait dans une -sorte d’assoupissement. Alors je rêvais, ou plutôt je délirais, que je -voyais mon père, ma mère ou une autre personne chère se désespérer sur -mon sort. Je les entendais pousser les plus déchirants sanglots, et je -me levais aussitôt sanglotant et épouvanté. - -Quelquefois, dans ces songes très courts, il me semblait entendre ma -mère consoler les autres en entrant avec eux dans ma prison, et -m’adresser les plus saintes paroles sur le devoir de la résignation; et, -au moment où je me réjouissais le plus de son courage et du courage des -autres, elle éclatait à l’improviste en larmes, et tous pleuraient. -Personne ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements de mon -âme. - -Pour sortir de tant de misère, j’essayai de ne plus du tout me mettre au -lit. Je gardais ma lumière allumée toute la nuit, et je restais à table -à lire et à écrire. Mais quoi? Venait le moment où je lisais tout -éveillé, mais sans rien comprendre, et où ma tête ne gouvernait plus -pour coordonner mes pensées. Alors je copiais quelque chose, mais je -copiais en songeant à tout autre sujet qu’à ce que j’écrivais, en -songeant à mes maux. - -Et pourtant, si j’allais au lit, c’était pis. Je ne pouvais, étant -couché, supporter aucune position; je m’agitais convulsivement, et il -fallait me lever. Ou bien, si je dormais un peu, ces songes désespérants -me faisaient plus de mal que l’insomnie. - -Mes prières étaient arides, et néanmoins je les répétais souvent, non -pas dans une longue oraison ou d’abondantes paroles, mais en invoquant -Dieu! Dieu uni à l’homme et qui connaît les douleurs humaines! - -Pendant ces nuits horribles, mon imagination s’exaltait parfois à un tel -point, qu’il me semblait, bien qu’éveillé, entendre dans ma prison -tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis mon enfance -jusqu’à ce jour, je n’avais jamais cru aux sorciers et aux esprits -follets, et maintenant ces rires et ces gémissements m’atterraient, et -je ne savais comment les expliquer, et j’étais amené forcément à douter -si je n’étais pas le jouet de quelque puissance inconnue et malfaisante. - -Plus d’une fois je pris en tremblant ma lumière, et regardai s’il y -avait sous le lit quelqu’un qui se raillait de moi. Plus d’une fois il -me vint à l’esprit qu’on m’avait enlevé de ma première prison et -transporté dans celle-là, parce qu’il s’y trouvait quelque trappe, ou, -dans les murs, quelque secrète ouverture d’où mes bourreaux épiaient -tout ce que je faisais, et se divertissaient cruellement à m’épouvanter. - -Quand j’étais assis devant la table, tantôt il me semblait que quelqu’un -me tirait par mon vêtement, tantôt qu’on avait donné une poussée à un de -mes livres qui tombait à terre, tantôt qu’une personne placée derrière -moi soufflait sur ma lumière pour l’éteindre. Alors je bondissais sur -pied, je regardais tout autour de moi, je me promenais avec défiance, et -je me demandais à moi-même si j’étais fou ou dans mon bon sens. Je ne -savais plus, de tout ce que je voyais ou ressentais, ce qui était -réalité ou illusion, et je m’écriais avec angoisse: - -_Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me?_ - - - - -CHAPITRE XLVI - - -Une fois, m’étant mis au lit un peu avant l’aube, je croyais fermement -que j’avais placé mon mouchoir sous l’oreiller. Après un moment -d’assoupissement, je me réveillai comme d’ordinaire, et il me sembla -qu’on m’étranglait. Je me sentais le cou étroitement serré. Chose -étrange! il était serré par mon mouchoir fortement lié de plusieurs -nœuds. J’aurais juré n’avoir pas fait ces nœuds, n’avoir pas touché mon -mouchoir depuis que je l’avais mis sous l’oreiller. Il fallait que -j’eusse agi en rêvant ou dans le délire, sans en avoir conservé aucun -souvenir; mais je ne pouvais le croire, et depuis lors je passais toutes -les nuits dans la crainte d’être étranglé. - -Je comprends combien de semblables extravagances doivent paraître -ridicules aux autres, mais à moi qui les ai éprouvées, elles me -faisaient un tel mal que j’en frémis encore. - -Elles se dissipaient chaque matin, et tant que durait la lumière du jour -je me sentais l’âme si raffermie contre ces terreurs, qu’il me semblait -impossible que je dusse les ressentir jamais plus. Mais au coucher du -soleil je commençais à frissonner, et chaque nuit ramenait les -grossières extravagances de la précédente. - -Plus ma faiblesse dans les ténèbres était grande, plus grands étaient -mes efforts pendant le jour, pour me montrer joyeux dans mes entretiens -avec mes compagnons, avec les deux enfants de la maison du patriarche, -et avec mes geôliers. Personne, en m’entendant plaisanter comme je -faisais, ne se serait imaginé la malheureuse infirmité dont je -souffrais. J’espérais, grâce à ces efforts, reprendre ma vigueur, et ils -ne servaient à rien. Ces apparitions nocturnes, que le jour j’appelais -des sottises, redevenaient pour moi, le soir, d’épouvantables réalités. - -Si j’avais osé, j’aurais supplié la commission de me changer de chambre, -mais je ne sus jamais m’y résoudre, craignant de faire rire. - -Ayant vainement essayé de tous les raisonnements, de toutes les -résolutions, de toutes les études, de toutes les prières, l’horrible -idée que j’étais totalement et pour toujours abandonné de Dieu s’empara -de moi. - -Tous ces mauvais sophismes contre la Providence qui, dans l’état de -raison, me paraissaient quelques semaines auparavant si absurdes, -vinrent alors bourdonner brutalement dans ma tête, et me semblèrent -mériter mon attention. Je luttai contre cette tentation pendant quelques -jours, puis je m’y abandonnai. - -Je méconnus la bonté de la religion; je dis, comme j’avais entendu dire -par des athées enragés, et comme naguère me l’écrivait Julien: «La -religion ne sert à autre chose qu’à débiliter les esprits.» J’eus -l’arrogance de croire qu’en renonçant à Dieu, mon âme reprendrait sa -vigueur. Folle confiance! Je niais Dieu, et je ne savais pas nier les -bourreaux invisibles qui semblaient m’entourer et se repaître de mes -douleurs. - -Comment qualifier ce martyre? Suffit-il de dire que c’était une maladie? -Ou bien était-ce en même temps un châtiment divin pour abattre mon -orgueil, et me faire connaître que, sans une lumière particulière, je -pouvais devenir incrédule comme Julien, et plus insensé que lui? - -Quoi qu’il en soit, Dieu me délivra d’un tel mal au moment où je m’y -attendais le moins. - -Un matin, après avoir pris mon café, survinrent des vomissements -violents et des coliques. Je pensai qu’on m’avait empoisonné. Après la -fatigue causée par les vomissements, j’étais tout en sueur, et je restai -au lit. Vers midi je m’assoupis, et je dormis paisiblement jusqu’au -soir. - -Je me réveillai, surpris de tant de calme; et comme il me parut que je -n’aurais plus sommeil, je me levai. «En restant levé, dis-je, je serai -plus fort contre les terreurs accoutumées.» - -Mais les terreurs ne vinrent pas. J’en éprouvai une véritable -jubilation, et dans la plénitude de ma reconnaissance, revenant au -sentiment de Dieu, je me jetai à terre pour l’adorer, et lui demander -pardon de l’avoir renié pendant plusieurs jours. Cette effusion de joie -épuisa mes forces, et étant resté quelque temps à genoux, appuyé à une -chaise, je fus repris par le sommeil, et je m’endormis dans cette -position. - -Sur quoi, je ne sais si ce fut au bout d’une ou de plusieurs heures que -je m’éveillai à moitié, mais à peine eus-je le temps de me jeter tout -vêtu sur mon lit, et je me rendormis jusqu’à l’aurore. Je restai encore -toute la journée dans une espèce de somnolence; le soir, je me couchai -promptement, et je dormis la nuit entière. Quelle crise s’était-il opéré -en moi? Je l’ignore, mais j’étais guéri. - - - - -CHAPITRE XLVII - - -Les nausées dont mon estomac souffrait depuis longtemps cessèrent; mes -douleurs de tête cessèrent aussi, et il me vint un appétit -extraordinaire. Je digérais parfaitement, et mes forces revenaient. -Admirable Providence! Elle m’avait enlevé mes forces pour m’humilier; -elle me les rendait parce que s’approchait l’époque des sentences, et -qu’elle voulait que je ne succombasse pas à leur annonce. - -Le 24 novembre, un de nos compagnons, le docteur Foresti, fut enlevé des -prisons des Plombs et transporté nous ne savions où. Le geôlier, sa -femme et les guichetiers étaient atterrés; aucun d’eux ne voulait me -faire la lumière sur ce mystère. - -«Et que veut savoir monsieur, me disait Tremerello, s’il n’y a rien de -bon à savoir? Je lui en ai déjà trop dit, je lui en ai déjà trop dit. - ---Allons donc! à quoi sert de se taire? criai-je en frissonnant; n’ai-je -pas compris? Il est donc condamné à mort? - ---Qui?... lui?... le docteur Foresti?...» - -Tremerello hésitait; mais l’envie de bavarder n’était pas la moindre de -ses vertus. - -«Que monsieur ne dise pas ensuite que je suis bavard; je ne voulais -seulement pas ouvrir la bouche sur ces choses-là. Que monsieur se -souvienne qu’il m’y a contraint. - ---Oui, oui, je vous y ai contraint; mais, allons! dites-moi tout. Qu’y -a-t-il au sujet du pauvre Foresti? - ---Ah! monsieur, ils lui ont fait passer le pont des Soupirs! Il est dans -les prisons criminelles! La sentence de mort lui a été lue, à lui et à -deux autres. - ---Et elle s’exécutera?... quand? Oh! les malheureux! Et qui sont les -deux autres? - ---Je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas davantage; les sentences -n’ont pas encore été publiées. On dit dans Venise qu’il y aura quelques -commutations de peine. Dieu veuille que la condamnation à mort ne soit -exécutée pour aucun d’eux! Dieu veuille que, s’ils ne sont pas tous -sauvés de la mort, monsieur au moins le soit! Je lui ai voué une telle -affection... qu’il me pardonne ma liberté... comme s’il était mon -frère!» - -Et il s’en alla tout ému. Le lecteur peut penser dans quelle agitation -je me trouvai pendant toute cette journée et la nuit suivante, et -pendant tant de jours encore, pendant lesquels je ne pus rien savoir. - -Cette incertitude dura un mois; enfin les sentences relatives au premier -procès furent publiées. Elles frappaient un grand nombre de personnes, -parmi lesquelles neuf étaient condamnées à mort, et puis, par grâce, au -_carcere duro_, les uns pour vingt ans, les autres pour quinze ans (et -dans les deux cas ils devaient subir leur peine dans la forteresse du -Spielberg, près de la ville de Brünn, en Moravie), d’autres pour dix ans -au moins (et alors ils allaient dans la forteresse de Lubiana). - -La commutation de peine accordée à tous les accusés du premier procès, -était-elle une présomption que la mort serait aussi épargnée à ceux du -second? ou bien n’aurait-on usé d’indulgence que pour les premiers, -parce qu’ils avaient été arrêtés avant les notifications publiées contre -les sociétés secrètes, pour faire retomber toutes les rigueurs sur les -seconds? - -«La solution de ces doutes ne peut être lointaine, dis-je; que le Ciel -soit béni, car j’ai le temps de prévoir la mort et de m’y préparer.» - - - - -CHAPITRE XLVIII - - -C’était mon unique pensée de mourir chrétiennement et avec le courage -nécessaire. J’eus la tentation de me soustraire à l’échafaud par le -suicide, mais je réussis à la chasser. «Quel mérite y a-t-il à ne pas se -laisser égorger par un bourreau, mais à se faire soi-même, au contraire, -son propre bourreau? Pour sauver l’honneur? Et n’est-ce pas un -enfantillage de croire qu’il y a plus d’honneur à tromper le bourreau -qu’à ne pas le faire, quand après tout il faut mourir?» Lors même que je -n’eusse pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant, m’aurait -semblé une sotte satisfaction, une inutilité. - -«Si le terme de ma vie est venu, allais-je me disant, ne suis-je pas -heureux que ce soit de façon à me laisser le temps de me recueillir et -de purifier ma conscience par des désirs et des repentirs dignes d’un -homme? En jugeant comme le vulgaire, monter à l’échafaud est la plus -affreuse des morts; en jugeant comme un sage, cette mort n’est-elle pas -meilleure que tant d’autres qui arrivent par maladie, avec un grand -affaiblissement d’intelligence, qui ne permet plus à l’âme de se dégager -des pensées basses?» - -La justesse d’un pareil raisonnement pénétra si fortement mon esprit, -que l’horreur de la mort et de ce genre de mort s’éloignait entièrement -de moi. Je méditai beaucoup sur les sacrements qui devaient me fortifier -dans ce passage solennel, et il me sembla que j’étais en état de les -recevoir avec les dispositions nécessaires pour en éprouver -l’efficacité. Cette hauteur d’âme que je croyais avoir, cette paix, -cette indulgente affection pour ceux qui me haïssaient, cette joie de -pouvoir sacrifier ma vie à la volonté de Dieu, les aurais-je conservées -si j’avais été conduit au supplice? Hélas! que l’homme est plein de -contradictions, et comme alors qu’il semble le plus résolu et le plus -saint, il peut tomber en un instant dans la faiblesse et dans le péché! -Serais-je alors mort avec dignité? Dieu seul le sait. Je ne m’estime pas -assez pour l’affirmer. - -Cependant l’approche vraisemblable de la mort arrêtait tellement mon -imagination sur cette idée, que mourir me paraissait non seulement -possible, mais indiqué par un infaillible pressentiment. Aucune -espérance d’échapper à ce destin ne pénétrait plus dans mon cœur, et à -chaque bruit de pas et de clefs, chaque fois qu’on ouvrait ma porte, je -me disais: «Courage! Peut-être vient-on me prendre pour entendre ma -sentence. Écoutons-la avec dignité et avec calme, et bénissons le -Seigneur.» - -Je méditai ce que je devais écrire pour la dernière fois à ma famille, -et particulièrement à mon père, à ma mère, à chacun de mes frères et à -chacune de mes sœurs; et, roulant dans mon esprit ces expressions d’une -affection si profonde et si sacrée, je m’attendrissais avec une grande -douceur, et je pleurais, et ces larmes n’énervaient pas ma volonté -résignée. - -Comment l’insomnie ne serait-elle pas revenue? Mais combien elle était -différente de la première! Je n’entendais ni gémissements, ni rires dans -ma chambre; je ne rêvais plus ni d’esprits ni d’hommes cachés. La nuit -m’était plus délicieuse que le jour, parce que je me concentrais -davantage dans la prière. Vers les quatre heures, j’avais l’habitude de -me mettre au lit, et je dormais tranquillement environ deux heures. Une -fois réveillé, je restais tard au lit pour me reposer. Je me levais vers -les onze heures. - -Une nuit, je m’étais couché un peu avant mon heure habituelle, et -j’avais dormi à peine un quart d’heure, quand je me réveillai et aperçus -une intense clarté sur le mur en face de moi. Je craignis d’être retombé -dans mes anciens délires; mais ce que je voyais n’était pas une -illusion. Cette clarté venait par la petite fenêtre au nord, au-dessous -de laquelle je couchais. - -Je saute à terre, je prends la table, je la mets sur le lit, j’y ajoute -une chaise, je monte;--et je vois un des plus beaux et des plus -terribles spectacles de feu que je pusse imaginer. - -C’était un grand incendie, à une portée de fusil de nos prisons. Il -avait pris dans la maison où se trouvaient les fours publics, et il la -consuma. - -La nuit était très obscure, et l’on n’en distinguait que mieux ces -vastes tourbillons de flammes et de fumée, agités qu’ils étaient par un -vent furieux. Les étincelles volaient de toutes parts, et semblaient -pleuvoir du ciel. La lagune voisine reflétait l’incendie. Une multitude -de gondoles allaient et venaient. Je m’imaginais l’épouvante et le péril -de ceux qui habitaient dans la maison incendiée et dans les maisons -voisines, et je les plaignais. J’entendais des voix lointaines d’hommes -et de femmes qui s’appelaient: «Tonine! Momolo! Beppo! Zanze!» Oui, le -nom de Zanze retentit aussi à mon oreille! Il y en a des milliers à -Venise, et pourtant je craignais que ce ne pût être celle dont la -mémoire m’était si douce! Serait-elle là, cette infortunée, et entourée -peut-être par les flammes? Oh! si je pouvais m’échapper pour la sauver! - -Palpitant, frissonnant, admirant, je restai jusqu’à l’aurore à la -fenêtre; puis je descendis oppressé par une tristesse mortelle, et me -figurant beaucoup plus de désastres qu’il n’en était arrivé. Tremerello -me dit qu’il n’y avait eu de brûlés que les fours et les magasins -annexes, avec une grande quantité de sacs de farine. - - - - -CHAPITRE XLIX - - -Mon imagination était encore vivement frappée d’avoir vu cet incendie, -lorsque, quelques nuits après,--je n’étais pas encore allé au lit et -j’étais à ma table à étudier, et tout transi de froid,--j’entendis des -voix peu éloignées: c’étaient celles du geôlier, de sa femme, de leurs -enfants, des guichetiers: «_Le feu! le feu! ô sainte Vierge! oh! nous -sommes perdus!_» - -Le froid me quitta en un instant; je me dressai tout en sueur, et je -regardai autour de moi si les flammes s’apercevaient déjà. On n’en -voyait pas. - -L’incendie toutefois était dans le palais lui-même, dans quelques -bureaux voisins des prisons. - -Un des guichetiers criait. «_Mais, sior patron, que ferons-nous de tous -ces messieurs en cage, si le feu nous gagne?_» - -Le geôlier répondait: «_Je n’aurai pas le cœur de les laisser brûler; et -pourtant je ne puis pas ouvrir les prisons sans la permission de la -commission; allons, te dis-je, cours demander cette permission.--J’y -vais tout de suite, monsieur; mais la réponse n’arrivera pas à temps, -savez-vous?_» - -Et où était cette héroïque résignation que j’étais si sûr de posséder en -pensant à la mort? Pourquoi l’idée de brûler tout vif me donnait-elle la -fièvre? Comme s’il y avait un plus grand plaisir à se laisser serrer la -gorge qu’à brûler? Je pensai à cela, et je rougis de ma peur; j’étais -sur le point de crier au geôlier qu’il m’ouvrît par charité, mais je me -retins. Néanmoins j’avais peur. - -«Voilà, dis-je, quel sera mon courage, si, une fois échappé au feu, je -me vois conduit à la mort! Je me contiendrai, je cacherai ma lâcheté aux -autres, mais je tremblerai. Et pourtant, n’est-ce pas aussi du courage -que d’agir comme si l’on n’éprouvait pas de frissons, et de les sentir? -N’y a-t-il pas de la générosité à s’efforcer de donner volontiers ce que -l’on regrette de donner? N’est-ce pas montrer de l’obéissance qu’obéir -en répugnant?» - -Le tumulte dans la maison du geôlier était si fort, qu’il indiquait un -péril sans cesse croissant. Et le guichetier qui était allé demander la -permission de nous retirer de ces lieux ne revenait pas! Enfin il me -sembla entendre sa voix. J’écoutai, et je ne distinguai pas ses paroles. -J’attends, j’espère; c’est en vain! personne ne vient. Est-il possible -qu’on n’ait pas accordé de nous transporter dans un local à l’abri du -feu? Et s’il n’y avait plus moyen de s’échapper? Et si le geôlier et sa -famille tentaient de se sauver eux-mêmes, et que personne ne pensât plus -aux pauvres gens _en cage_? - -«Toujours est-il, reprenais-je, que ce n’est pas là de la philosophie, -que ce n’est pas là de la religion! Ne ferais-je pas mieux de m’apprêter -à voir les flammes entrer dans ma chambre et me dévorer?» - -Cependant les rumeurs s’éteignaient. Peu à peu je n’entendis plus rien. -Était-ce là une preuve que l’incendie avait cessé? Ou bien tous ceux qui -l’avaient pu s’étaient-ils enfuis, et ne restait-il plus là personne que -les victimes abandonnées à une mort si cruelle? - -La continuation du silence me calma; je compris que le feu devait être -éteint. - -J’allai au lit, et je me reprochai comme une lâcheté l’inquiétude que -j’avais soufferte; et maintenant qu’il ne s’agissait plus d’être brûlé, -je regrettai de n’avoir pas été brûlé, plutôt que d’être dans quelques -jours tué par les hommes. - -Le matin suivant j’appris par Tremerello ce qu’avait été l’incendie, et -je ris de la peur qu’il me dit avoir eue, comme si la mienne n’avait pas -été égale ou plus grande. - - - - -CHAPITRE L - - -Le 11 février (1822), vers les neuf heures du matin, Tremerello saisit -une occasion pour venir me trouver, et, tout agité, me dit: - -«Monsieur sait-il que dans l’île de Saint-Michel de Murano, à peu de -distance de Venise, il y a une prison où sont peut-être plus de cent -Carbonari? - ---Vous me l’avez déjà dit d’autres fois. Eh bien!... que voulez-vous -dire?... Allons, parlez. Y en a-t-il par hasard de condamnés? - ---Précisément. - ---Lesquels? - ---Je ne sais pas. - ---Mon malheureux Maroncelli y serait-il par hasard? - ---Ah! monsieur! je ne sais, je ne sais pas qui il y a.» Et il s’en alla -tout troublé, et me regardant d’un air de compassion. - -Peu après vient le geôlier, accompagné des guichetiers et d’un homme que -je n’avais jamais vu. Le geôlier semblait confus. Le nouveau venu prit -la parole. - -«Monsieur, la commission a ordonné que vous veniez avec moi. - ---Allons, dis-je; et vous, qui êtes-vous donc? - ---Je suis le geôlier des prisons de Saint-Michel, où monsieur doit être -transféré.» - -Le geôlier des Plombs consigna à celui-ci mon argent qu’il avait entre -ses mains. Je demandai et j’obtins la permission de faire quelque -libéralité aux guichetiers. Je mis en ordre mes affaires, je pris la -Bible sous le bras, et je partis. En descendant ces escaliers sans fin, -Tremerello me serra furtivement la main; il semblait vouloir me dire: -«Infortuné! tu es perdu.» - -Nous sortîmes par une porte qui donnait sur la lagune; là était une -gondole avec deux guichetiers du nouveau geôlier. - -J’entrai dans la gondole, et des sentiments opposés m’agitaient:--un -certain regret d’abandonner le séjour des Plombs, où j’avais beaucoup -souffert, mais où j’avais pourtant aimé, et où j’avais été aimé,--le -plaisir de me trouver, après une si longue réclusion, à l’air libre, de -voir le ciel, et la ville et les eaux, sans le lugubre encadrement de -grilles de fer,--le souvenir de la joyeuse gondole qui, dans des temps -meilleurs, me portait à travers cette même lagune, et des gondoles du -lac de Côme, de celles du lac Majeur, des barques du Pô, de celles du -Rhône et de la Saône!... O riantes années évanouies! Et qui donc au -monde avait été aussi heureux que moi? - -Né des plus tendres parents, dans cette condition qui n’est pas la -pauvreté, et qui, en vous rapprochant presque également du pauvre et du -riche, vous donne une exacte connaissance des deux états,--condition que -je crois la plus avantageuse pour cultiver les sentiments -affectueux;--après une enfance entourée des soins domestiques les plus -doux, j’étais allé à Lyon près d’un vieux cousin maternel, très riche et -bien digne de ses richesses, où tout ce qui peut enchanter un cœur avide -d’élégance et d’amour avait délicieusement occupé la première ferveur de -ma jeunesse; de là, revenu en Italie, et demeurant avec mes parents à -Milan, j’avais poursuivi mes études et appris à aimer la société et les -livres, ne trouvant que des amis distingués et de séduisants -applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés, -avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai davantage à -ce dernier; et cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué -tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour moi que douceur -et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres littérateurs fort -honorables m’aimaient, eux aussi, comme je les aimais moi-même. L’envie -ni la calomnie ne m’assaillirent jamais, ou du moins elles provenaient -de gens si discrédités, qu’elles ne pouvaient nuire. A la chute du -royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile à Turin, avec le -reste de la famille, et moi, remettant à plus tard de rejoindre des -personnes si chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais entouré -de tant de bonheur, que je ne savais pas me résoudre à la quitter. - -Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui -prédominaient dans mon cœur: D. Pietro Borsieri, monseigneur Louis de -Brême et le comte Luigi Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le -comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants -de Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un -frère. Dans cette maison affluait non seulement tout ce que la ville -avait de plus cultivé, mais une foule de voyageurs remarquables. Là je -connus madame de Staël, Schlegel, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et -un grand nombre d’autres hommes illustres des diverses parties de -l’Europe. Oh! combien la connaissance des hommes de mérite nous réjouit, -et est un stimulant pour nous élever l’âme! Oui, j’étais heureux! Je -n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un prince!--Et d’un sort si -joyeux, tomber aux mains de sbires, passer de prison en prison, et finir -par être étranglé, ou périr dans les fers! - - - - -CHAPITRE LI - - -En roulant de pareilles pensées, j’arrivai à Saint-Michel, et je fus -enfermé dans une chambre qui avait vue sur une cour, sur la lagune et -sur la belle île de Murano. Je m’informai de Maroncelli au geôlier, à sa -femme, à ses quatre guichetiers. Mais ils me faisaient de courtes -visites, étaient pleins de défiance, et ne voulaient rien me dire. - -Néanmoins, là où il y a cinq ou six personnes, il est difficile qu’il ne -s’en trouve pas une désireuse de compatir et de parler. Je trouvai cette -personne, et j’appris ce qui suit: - -Maroncelli, après avoir été longtemps seul, avait été mis avec le comte -Camille Laderchi. Ce dernier était sorti de prison depuis quelques -jours, ayant été reconnu innocent, et le premier se trouvait de nouveau -seul. Parmi nos compagnons étaient aussi sortis, comme innocents, le -professeur Gian-Domenico Romagnosi et le comte Giovanni Arrivabene. Le -capitaine Rezia et M. Canova étaient ensemble. Le professeur Ressi -gisait mourant dans une prison voisine de ces deux derniers. - -«Pour ceux qui ne sont pas sortis, dis-je, les condamnations sont donc -venues? Et qu’attend-on pour les faire connaître? Peut-être que le -pauvre Ressi meure, ou soit en état d’entendre sa sentence, n’est-il pas -vrai? - ---Je crois que oui.» - -Tous les jours, je demandais des nouvelles de l’infortuné. - -«Il a perdu la parole;--il l’a retrouvée, mais il délire et n’a plus sa -connaissance;--il donne à peine quelques signes de vie;--il crache -souvent le sang et a encore le délire;--il va plus mal;--il va -mieux;--il est à l’agonie.» - -Telles furent les réponses qu’on me donna pendant plusieurs semaines. -Enfin, un matin on me dit: «Il est mort!» - -Je versai une larme sur lui, et je me consolai en pensant qu’il avait -ignoré sa condamnation. - -Le jour suivant, 21 février (1822), le geôlier vint me prendre: il était -dix heures du matin. Il me conduisit dans la salle de la commission, et -se retira. Le président, l’inquisiteur et les deux juges assesseurs -étaient assis et se levèrent. - -Le président, d’un ton de noble commisération, me dit que la sentence -était arrivée et que le jugement avait été terrible, mais que déjà -l’empereur l’avait mitigé. - -L’inquisiteur me lut la sentence: «Condamné à mort.» Puis il lut le -rescrit impérial: «La peine est commuée en quinze ans de _carcere duro_, -à subir dans la forteresse du Spielberg.» - -Je répondis: «Que la volonté de Dieu soit faite!» - -Et mon intention était vraiment de recevoir en chrétien cet horrible -coup, et de ne montrer ni de nourrir aucun ressentiment contre qui que -ce fût. - -Le président loua ma tranquillité et me conseilla de la garder toujours, -en me disant que de cette tranquillité pouvait résulter peut-être, dans -deux ou trois ans, qu’on me jugeât digne d’une plus grande grâce. (Au -lieu de deux ou trois ans, ce fut un bien plus grand nombre d’années). - -Les autres juges m’adressèrent aussi des paroles courtoises et pleines -d’espérance. Mais l’un d’eux, qui pendant le procès m’avait toujours -semblé très hostile, me dit une chose en apparence courtoise, mais qui -me parut poignante; et cette courtoisie, je la trouvai démentie par ses -regards, dans lesquels j’aurais juré qu’il y avait un sourire de joie et -d’insulte. - -Aujourd’hui je ne jurerais plus qu’il en fut ainsi; je peux très bien -m’être trompé. Mais alors tout mon sang se troubla, et je me contins -pour ne pas éclater de fureur. Je dissimulai, et pendant qu’ils me -louaient encore de ma patience chrétienne, je l’avais déjà perdue en -secret. - -«Demain, dit l’inquisiteur, nous aurons le regret d’être obligé de vous -annoncer la sentence en public; mais c’est une formalité indispensable. - ---Soit, dis-je. - ---A partir de ce moment, ajouta-t-il, nous vous accordons la compagnie -de votre ami.» - -Et, ayant appelé le geôlier, ils me consignèrent de nouveau à lui, en -lui disant de me mettre avec Maroncelli. - - - - -CHAPITRE LII - - -Quel doux instant ce fut pour mon ami et pour moi de nous revoir, après -un an et trois mois de séparation et de si grandes douleurs! Les joies -de l’amitié nous firent presque oublier pendant quelques instants notre -condamnation. - -Je m’arrachai néanmoins promptement de ses bras, pour prendre la plume -et écrire à mon père. Je désirais ardemment que la nouvelle de mon -triste sort parvînt à ma famille par moi, plutôt que par d’autres, afin -que le déchirement de ces cœurs aimés fût tempéré par mon langage de -paix et de religion. Les juges me promirent d’expédier sur-le-champ -cette lettre. - -Après cela, Maroncelli me parla de son procès, et moi du mien; nous nous -confiâmes quelques-unes des péripéties de la prison; nous allâmes à la -fenêtre, nous saluâmes trois autres amis qui étaient à la leur; deux -d’entre eux étaient Canova et Rezia, qui se trouvaient ensemble, le -premier condamné à six ans de _carcere duro_, et le second à trois; le -troisième était le docteur César Armari, qui, pendant les mois -précédents, avait été mon voisin dans les Plombs. Celui-ci n’avait pas -eu de condamnation, et il sortit ensuite déclaré innocent. - -Ces conversations avec les uns et avec les autres, furent une agréable -distraction pendant tout le jour et toute la soirée. Mais, quand nous -fûmes allés au lit, que la lumière fut éteinte et que le silence se fit, -il ne me fut pas possible de dormir; la tête me brûlait, et le cœur me -saignait en pensant à mon chez moi. «Mes vieux parents résisteraient-ils -à un si grand malheur; leurs autres enfants suffiraient-ils pour les -consoler? Tous étaient aussi aimés et valaient mieux que moi; mais un -père et une mère trouvent-ils jamais, dans les enfants qui leur restent, -une compensation pour celui qu’ils perdent?» - -Si j’avais seulement pensé à mes parents et à quelques autres personnes -aimées! leur souvenir m’affligeait et m’attendrissait. Mais je pensai -aussi à ce rire de joie et d’insulte que j’avais cru voir chez ce juge, -au procès, au motif des condamnations, aux passions politiques, au sort -de tant de mes amis... et je ne sus plus juger avec indulgence aucun de -mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve! Mon devoir aurait -été de la supporter avec courage. Je ne le pus pas, je ne le voulus pas! -La volupté de la haine me plut davantage que celle du pardon; je passai -une nuit d’enfer. - -Le matin je ne priai pas. L’univers me paraissait l’œuvre d’une -puissance ennemie du bien. D’autres fois déjà j’avais été ainsi -calomniateur de Dieu, mais je n’aurais pas cru le redevenir, et le -redevenir en quelques heures! Julien, dans ses plus grandes fureurs, ne -pouvait être plus impie que moi. En ruminant des pensées de haine, -surtout quand on est frappé par une grande infortune, qui devrait au -contraire rendre plus religieux, on devient mauvais, quand même on -aurait été jusque-là un juste. Oui, quand même on aurait été un juste, -parce qu’on ne peut pas haïr sans orgueil. Et qui es-tu, ô misérable -mortel, pour prétendre qu’aucun de tes semblables ne te juge pas -sévèrement; pour prétendre que personne ne puisse te faire du mal de -bonne foi, en croyant agir avec justice? pour te plaindre, si Dieu -permet que tu souffres plutôt d’une façon que d’une autre? - -Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier; mais, où règne l’orgueil, -on ne connaît d’autre Dieu que soi-même. - -J’aurais voulu recommander à un suprême protecteur mes parents désolés, -et je ne croyais plus en lui. - - - - -CHAPITRE LIII - - -A neuf heures du matin, on nous fit entrer, Maroncelli et moi, dans une -gondole, et on nous conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du -doge, et nous montâmes aux prisons. On nous mit dans la chambre où peu -de jours auparavant était M. Caporali; j’ignore où celui-ci avait été -transféré. Neuf ou dix sbires étaient là pour nous garder, et nous -attendions, en nous promenant, le moment d’être conduits sur la place. -L’attente fut longue. Ce fut seulement à midi que parut l’inquisiteur, -pour nous annoncer qu’il fallait partir. Le médecin se présenta, et nous -engagea à boire un petit verre d’eau de menthe; nous acceptâmes et nous -en fûmes reconnaissants, non pour la chose en elle-même, mais pour la -profonde compassion que le bon vieillard nous témoignait. C’était le -docteur Dosmo. Le chef des sbires s’avança ensuite, et nous mit les -menottes. Nous le suivîmes, accompagnés des autres sbires. - -Nous descendîmes le magnifique escalier _des Géants_, nous nous -rappelâmes le doge Marino Faliero, décapité en cet endroit; nous -entrâmes sous le grand portail qui, de la cour du palais, donne sur la -_Piazzetta_, et là, nous tournâmes à gauche du côté de la lagune. Au -milieu de la Piazzetta était l’échafaud où nous devions monter. De -l’escalier _des Géants_ jusqu’à cet échafaud, se tenaient deux haies de -soldats allemands; nous passâmes au milieu d’elles. - -Montés sur l’échafaud, nous regardâmes autour de nous, et nous vîmes la -terreur régner sur cette immense foule. Sur divers points, dans le -lointain, d’autres soldats en armes étaient rangés en bataille. On nous -dit qu’il y avait de tous côtés des canons avec les mèches allumées. - -Et c’était cette Piazzetta, où, en septembre 1820, un mois avant mon -arrestation, un mendiant m’avait dit: «C’est ici un endroit de malheur!» - -Je me souvins de ce mendiant, et je pensai: - -«Qui sait si, parmi tous ces milliers de spectateurs, il n’y est pas, -lui aussi, et s’il ne me reconnaît pas?» - -Le capitaine allemand nous cria de tourner vers le palais et de regarder -en haut. Nous obéîmes, et nous vîmes sur la galerie un greffier avec un -papier à la main. C’était la sentence. Il la lut d’une voix haute. - -Un profond silence régna jusqu’à l’expression: _condamnés à mort_. Alors -il s’éleva un murmure général de compassion. Puis succéda un nouveau -silence pour entendre le reste de la lecture. Un nouveau murmure s’éleva -aux expressions: _condamnés au _carcere duro_, Maroncelli pour vingt -ans, et Pellico pour quinze_. - -Le capitaine nous fit signe de descendre. Nous jetâmes encore une fois -les regards autour de nous, et nous descendîmes. Nous rentrâmes dans la -cour, nous remontâmes le grand escalier, nous revînmes dans la chambre -d’où nous avions été amenés; on nous enleva les menottes, et nous fûmes -reconduits à Saint-Michel. - - - - -CHAPITRE LIV - - -Ceux qui avaient été condamnés avant nous, étaient déjà partis pour -Lubiana et pour le Spielberg, accompagnés d’un commissaire de police. On -attendait maintenant le retour du même commissaire pour nous conduire à -notre destination. Cet intervalle dura un mois. - -Ma vie consistait alors à causer beaucoup et à entendre causer pour me -distraire. En outre, Maroncelli me lisait ses compositions littéraires, -et je lui disais les miennes. Un soir je lus, de ma fenêtre, l’_Ester -d’Engaddi_ à Canova, Rezia et Armari, et le soir suivant, l’_Iginia -d’Asti_. - -Mais la nuit je frémissais et je pleurais, et je dormais peu ou pas du -tout. - -Je désirais, et je tremblais en même temps de savoir comment la nouvelle -de mon malheur avait été reçue par mes parents. - -Enfin vint une lettre de mon père. Quelle fut ma douleur en voyant que -la dernière que je lui avais adressée ne lui avait pas été envoyée -sur-le-champ, comme j’en avais tant prié l’inquisiteur. L’infortuné -père, qui s’était toujours flatté que je sortirais sans condamnation, -ayant pris un jour _la Gazette de Milan_, y trouva ma sentence. Il me -racontait lui-même ce cruel incident, et me laissait imaginer combien -son âme en avait été déchirée. - -Oh! comme, au milieu de l’immense pitié que je ressentis pour lui, pour -ma mère et pour toute la famille, je fus saisi d’indignation de ce que -ma lettre ne lui avait pas été promptement expédiée! Il n’y aura pas eu -de mauvaise volonté dans ce retard, mais je la supposai infernale; je -crus y découvrir un raffinement de barbarie, un désir que le châtiment -pesât de tout son poids même sur mes parents innocents. J’aurais voulu -verser une mer de sang pour punir cette cruauté supposée. - -Maintenant que je juge avec calme, je ne la trouve pas vraisemblable. Ce -retard ne provint, sans aucun doute, d’autre cause que la négligence. - -Furieux comme je l’étais, je frémis en apprenant que mes compagnons se -proposaient de faire leurs Pâques avant de partir, et je sentis que je -ne devais pas faire les miennes, n’ayant nullement le désir de -pardonner. Aurais-je donné ce scandale! - - - - -CHAPITRE LV - - -Le commissaire arriva enfin d’Allemagne et vint nous dire que dans deux -jours nous partirions. - -«J’ai le plaisir, ajouta-t-il, de pouvoir vous donner une consolation. -En revenant du Spielberg, j’ai vu à Vienne Sa Majesté l’empereur, qui -m’a dit qu’il voulait que les jours de peine de ces messieurs se -composassent non de vingt-quatre heures, mais de douze. Par cette -expression, il entend signifier que la peine est réduite de moitié.» - -Cette diminution ne nous fut jamais dans la suite annoncée -officiellement; mais il n’y avait aucune probabilité que le commissaire -mentît, d’autant plus qu’il ne nous donna pas cette nouvelle en secret, -mais au su de la commission. - -Je ne pus cependant m’en réjouir. Dans ma pensée, sept années et demie -de fers n’étaient guère moins horribles que quinze années. Il me -semblait impossible de vivre aussi longtemps. - -Ma santé était de nouveau très mauvaise. Je souffrais de vives douleurs -de poitrine, avec de la toux, et je croyais avoir les poumons attaqués. -Je mangeais peu, et ce peu, je ne le digérais pas. - -Le départ eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mars. Il nous fut permis -d’embrasser le docteur César Armari, notre ami. Un sbire nous enchaîna -transversalement de la main droite et du pied gauche, afin qu’il nous -fût impossible de fuir. Nous descendîmes en gondole, et les gardes -ramèrent vers Fusina. - -Arrivés là, nous trouvâmes deux voitures prêtes. Rezia et Canova -montèrent dans l’une, Maroncelli et moi dans l’autre. Dans une des -voitures était le commissaire avec deux prisonniers, dans l’autre un -sous-commissaire avec les deux autres. Le convoi était complété par six -ou sept gardes de police armés de fusils et de sabres, distribués partie -à l’intérieur des voitures, partie sur le siège du voiturier. - -Être contraint par l’infortune à abandonner sa patrie est toujours chose -douloureuse; mais la quitter enchaîné, pour être conduit dans des -climats horribles, destiné à languir pendant des années au milieu des -bandits, est une chose si déchirante qu’il n’y a pas de termes pour -l’exprimer. - -Avant de franchir les Alpes, ma nation me devenait d’heure en heure plus -chère, étant donnée la pitié que nous témoignaient partout ceux que nous -rencontrions. Dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque -chaumière isolée, la nouvelle de notre condamnation ayant déjà été -publiée depuis quelques semaines, nous étions attendus. Dans certains -endroits, les commissaires et les gardes s’efforçaient de dissiper la -foule qui nous entourait. C’était vraiment admirable de voir le -sentiment de bienveillance qui se manifestait à notre égard. - -A Udine nous eûmes une émouvante surprise. Arrivés à l’auberge, le -commissaire fit fermer la porte de la cour et écarter le peuple. Il nous -assigna une chambre, et dit aux garçons de nous apporter à souper et ce -qu’il fallait pour dormir. Voici qu’un instant après, entrent trois -hommes avec des matelas sur leurs épaules. Quel est notre étonnement en -nous apercevant qu’un seul d’entre eux était au service de l’auberge, et -que les autres étaient deux de nos connaissances! Nous feignîmes de les -aider à placer les matelas par terre, et nous leur serrâmes furtivement -la main. Les larmes débordaient de leurs cœurs et des nôtres. Oh! -combien il nous fut pénible de ne pouvoir les verser entre les bras les -uns des autres! - -Les commissaires ne s’aperçurent pas de cette scène émouvante, mais je -me doutai qu’un des gardes avait pénétré le mystère au moment où le bon -Dario me serrait la main. Ce garde était Vénitien. Il nous regarda dans -les yeux, Dario et moi, pâlit, parut hésiter pour savoir s’il devait -élever la voix, mais il se tut et porta ses regards d’un autre côté, en -dissimulant. S’il ne devina pas que ces gens étaient nos amis, il pensa -au moins que c’étaient des garçons de notre connaissance. - - - - -CHAPITRE LVI - - -Le matin nous partîmes d’Udine, et l’aube se montrait à peine. Cet -affectueux Dario était déjà dans la rue, enveloppé de son manteau. Il -nous salua encore, et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi une -voiture courir derrière nous pendant deux ou trois milles. Il y avait -dedans quelqu’un qui agitait un mouchoir. A la fin, elle s’en retourna. -Qui était-ce? nous nous le demandâmes. - -Oh! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui ne rougissent pas -d’aimer les malheureux! Ah! je les apprécie d’autant plus que, pendant -mes années de calamité, j’en ai connu de lâches qui m’ont renié, et ont -cru tirer avantage des injures qu’elles accumulaient contre moi. Mais -ces dernières furent peu nombreuses, et le nombre des premières ne fut -pas restreint. - -Je me trompais en pensant que cette compassion que nous trouvions en -Italie dût cesser lorsque nous serions en terre étrangère. Ah! l’homme -bon est toujours le compatriote des infortunés! Quand nous fumes sur les -territoires d’Illyrie et d’Allemagne, il se produisit la même chose que -sur les nôtres. La plainte suivante était unanime: _Arme Herren!_ -(Pauvres messieurs!) - -Parfois, en entrant dans un pays, nos voitures étaient obligées de -s’arrêter avant qu’on eût décidé où nous irions loger. Alors la -population se serrait autour de nous, et nous entendions des paroles de -pitié qui jaillissaient vraiment du cœur. La bonté de ces gens -m’émouvait plus encore que celle de mes compatriotes. Oh! comme je leur -étais reconnaissant à tous! Oh! combien est douce la pitié de nos -semblables! Combien il est doux de les aimer! - -La consolation que j’en tirais diminuait jusqu’à mes indignations contre -ceux que j’appelais mes ennemis. - -«Qui sait, pensais-je, si j’avais vu de près leur visage, et s’ils -m’avaient vu eux-mêmes; si j’avais pu lire dans leur âme, et eux dans la -mienne, qui sait si je n’aurais pas été contraint de confesser qu’il n’y -avait aucune scélératesse en eux; et eux qu’il n’y en avait aucune en -moi! qui sait si nous n’aurions pas été contraints de nous plaindre -mutuellement et de nous aimer!» - -Trop souvent, en effet, les hommes s’abhorrent parce qu’ils ne se -connaissent pas réciproquement; et s’ils échangeaient ensemble quelques -paroles, l’un donnerait avec confiance le bras à l’autre. - -Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana, où Canova et Rezia furent séparés -de nous et conduits au château; il est facile de s’imaginer combien -cette séparation fut douloureuse pour tous les quatre. - -Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant, un monsieur qu’on -nous dit être, si j’ai bien entendu, un secrétaire municipal, vint nous -faire une courtoise visite. Il était très humain et parlait -affectueusement et dignement de religion. Je le soupçonnai d’être un -prêtre: les prêtres en Allemagne ont l’habitude de se vêtir absolument -comme les séculiers. C’était une de ces physionomies sincères qui -inspirent l’estime; je regrettai de ne pouvoir faire plus longue -connaissance avec lui, et je m’en veux d’avoir eu l’étourderie d’oublier -son nom. - -Combien il me serait doux aussi de savoir ton nom, ô jeune fille qui, -dans un village de la Styrie, nous suivis au milieu de la foule, et -puis, quand notre voiture dut s’arrêter quelques minutes, nous saluas -des deux mains, et t’éloignas ensuite ton mouchoir sur les yeux, appuyée -au bras d’un jeune garçon à l’air triste, que ses cheveux très blonds -indiquaient comme devant être Allemand, mais qui avait peut-être été en -Italie et s’était pris d’amour pour notre malheureuse nation! - -Combien il me serait doux de savoir le nom de chacun de vous, ô -vénérables pères et mères de famille qui, en divers lieux, nous -accostiez pour nous demander si nous avions des parents, et qui, en -apprenant que oui, pâlissiez en vous écriant: - -«Oh! que Dieu vous rende bien vite à ces malheureux vieillards!» - - - - -CHAPITRE LVII - - -Nous arrivâmes au lieu de notre destination le 10 avril. - -La ville de Brünn est la capitale de la Moravie, et c’est là que réside -le gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie. Elle est -située dans une vallée riante, et a un certain air de richesse. De -nombreuses manufactures de drap y prospéraient alors, qui sont tombées -depuis; la population était d’environ trente mille âmes. - -Près de ses murs, au couchant, s’élève un monticule, et sur celui-ci le -lugubre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de -Moravie, aujourd’hui la plus sévère prison de la monarchie autrichienne. -C’était une citadelle très forte, mais les Français la bombardèrent et -la prirent, à l’époque de la fameuse bataille d’Austerlitz (le village -d’Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut plus réparée de façon à -pouvoir servir de forteresse, mais on refit une partie de son enceinte -qui était écroulée. Environ trois cents condamnés, pour la plupart -voleurs et assassins, y sont gardés, les uns soumis au _carcere duro_, -les autres au _carcere durissimo_. - -Le _carcere duro_ signifie qu’on est obligé au travail, à porter la -chaîne aux pieds, à dormir sur des planches nues, et à manger la plus -pauvre nourriture qu’on puisse imaginer. Le _durissimo_ signifie qu’on -sera enchaîné plus horriblement encore, avec un cercle de fer autour de -la ceinture, et la chaîne rivée au mur au-dessus de la planche qui sert -de lit; la nourriture est la même quoique la loi dise: _le pain et -l’eau_. - -Nous, prisonniers d’État, nous étions condamnés au _carcere duro_. - -En montant la pente de ce monticule, nous tournions les yeux derrière -nous, pour dire adieu au monde, incertains si l’abîme qui nous -engloutissait se rouvrirait pour nous. J’étais calme à l’extérieur, mais -je rugissais au dedans de moi. En vain je voulais recourir à la -philosophie pour m’apaiser; la philosophie n’avait pas des raisons -suffisantes pour moi. - -Parti de Venise en mauvaise santé, le voyage m’avait horriblement -fatigué. La tête et tout le corps me faisaient mal; la fièvre me -brûlait. Le mal physique contribuait à me tenir furieux, et probablement -cette fureur aggravait le mal physique. - -Nous fûmes consignés au surintendant du Spielberg, et nos noms furent -inscrits par lui au milieu des noms des voleurs. Le commissaire impérial -nous embrassa en repartant, et était tout attendri. «Je recommande tout -particulièrement la docilité à ces messieurs, nous dit-il; la plus -petite infraction à la discipline peut être punie par monsieur le -surintendant de peines sévères.» - -La consigne faite, Maroncelli et moi nous fûmes conduits dans un -corridor souterrain où s’apercevaient deux chambres obscures non -contiguës. Chacun de nous fut enfermé dans sa tanière. - - - - -CHAPITRE LVIII - - -C’est une chose très cruelle, après avoir déjà dit adieu à tant -d’objets, et lorsqu’on n’est plus que deux amis également malheureux, -ah! oui, c’est chose très cruelle que d’être séparés l’un de l’autre. -Maroncelli, en me quittant, me voyait malade, et plaignait en moi un -homme qu’il ne reverrait probablement plus jamais; moi, je plaignais en -lui une fleur splendide de santé, ravie peut-être pour toujours à la -lumière vitale du soleil. Et cette fleur, en effet, comme elle se -flétrit! Elle revit un jour la lumière; mais, hélas! dans quel état! - -Lorsque je me trouvai seul dans cet antre horrible, et que j’entendis -fermer les verrous, et que je distinguai, à la lueur qui descendait -d’une étroite ouverture, la planche nue qu’on m’avait donnée pour lit et -une énorme chaîne dans le mur, je m’assis en frémissant sur ce lit et je -pris cette chaîne. J’en mesurai la longueur, pensant qu’elle m’était -destinée. - -Une demi-heure après, voici grincer les clefs; la porte s’ouvre. Le -geôlier en chef m’apportait un broc d’eau. - -«Ceci est pour boire, dit-il d’une voix bourrue, et demain matin -j’apporterai le pain. - ---Merci, bon homme. - ---Je ne suis pas bon, reprit-il. - ---Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et cette chaîne, ajoutai-je, -elle est sans doute pour moi? - ---Oui, monsieur, si par hasard vous n’étiez pas tranquille, si vous -deveniez furieux, ou si vous disiez des insolences. Mais si monsieur est -raisonnable, nous ne lui mettrons pas autre chose qu’une chaîne aux -pieds. Le serrurier est en train de la préparer.» - -Il se promenait lentement çà et là, agitant cet affreux trousseau de -grosses clefs, et moi je considérais d’un œil irrité sa gigantesque, -maigre et vieille personne; et, bien que les traits de son visage ne -fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait l’expression la plus -odieuse d’une brutale rigueur. - -Oh! comme les hommes sont injustes en jugeant sur l’apparence et d’après -leurs orgueilleuses préventions! Celui que je me figurais voir agiter -joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que -je croyais devenu impudent par une longue habitude d’être cruel, roulait -des pensées de compassion, et ne parlait certainement ainsi et avec cet -accent bourru que pour cacher ce sentiment. Il aurait voulu le cacher -afin de ne point paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas -digne; mais en même temps, supposant que j’étais peut-être plus -malheureux que méchant, il aurait désiré me le faire connaître. - -Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air protecteur, je jugeai -opportun de l’humilier en lui disant impérativement, comme à un -domestique: «Donnez-moi à boire.» - -Il me regarda, et son air semblait dire: «Arrogant! ici il faut se -déshabituer de commander.» - -Mais il se tut; il inclina sa grande taille, prit à terre le broc et me -le présenta. Je m’aperçus en le prenant qu’il tremblait, et, attribuant -ce tremblement à sa vieillesse, un mélange de pitié et de respect -tempéra mon orgueil. - -«Quel âge avez-vous? lui dis-je d’une voix bienveillante. - ---Soixante-quatorze ans, monsieur: j’ai déjà vu bien des infortunes pour -moi et pour les autres.» - -Cette allusion à ses infortunes et à celles des autres fut accompagnée -d’un nouveau tremblement dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc; -et je soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de l’âge, mais d’un -certain trouble honorable. Un semblable doute chassa de mon âme la haine -que son premier aspect y avait imprimée. - -«Comment vous appelez-vous? lui dis-je. - ---La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en me donnant le nom d’un -grand homme. Je m’appelle Schiller.» - -Puis, en quelques mots, il me raconta quel était son pays, son origine; -quelles guerres il avait vues et les blessures qu’il en avait -rapportées. - -Il était Suisse, d’une famille de paysans. Il avait combattu contre les -Turcs sous le général Laudon, au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II; -puis dans toutes les guerres de l’Autriche contre la France, jusqu’à la -chute de Napoléon. - - - - -CHAPITRE LIX - - -Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant, -nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa -voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents -d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne -d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes -manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie. -Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les -conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de -visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des -hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer -le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et _vice versâ_! -J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina -et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur -de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions -sont communes. - -Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement -empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de -scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse; mais je -soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse. - -En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je -le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de -me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine -rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble. - -«Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite -le triste office de geôlier; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de -regrets que de risquer ma vie dans une bataille.» - -Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec -hauteur. «Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le -niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans -une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à -moi pour gardien.» - -Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le -front, comme un homme qui a une pensée pénible: - -«Je suis méchant, monsieur; on m’a fait prêter un serment auquel je ne -manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans -égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et -surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait; moi, je -dois lui obéir. - ---Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme -un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa -conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu. - ---Pauvre monsieur! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans -mes devoirs, mais le cœur... le cœur est plein de regrets de ne pouvoir -soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur.» - -Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me -mettre en fureur, comme font souvent les condamnés; de ne pas le -contraindre à me traiter durement. - -Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa -pitié, et dit: - -«Maintenant il faut que je m’en aille.» - -Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je -toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse -malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même -me visiter. - -«Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il; je m’y connais. Il aurait -au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas -ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner.» - -Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches, -en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins -exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu. - - - - -CHAPITRE LX - - -Le soir, vint le surintendant, accompagné de Schiller, d’un autre -caporal et de deux soldats, pour faire une perquisition. - -Trois perquisitions quotidiennes étaient prescrites: une le matin, une -le soir, une à minuit. On visitait tous les coins de la prison, -jusqu’aux moindres choses, puis les inférieurs sortaient et le -surintendant (qui le matin et le soir ne manquait jamais) s’arrêtait à -causer un peu avec moi. - -La première fois que je vis cette escouade, il me vint une étrange -pensée. Comme j’ignorais encore ces usages importuns, et que j’avais le -délire de la fièvre, je m’imaginai qu’ils venaient pour me tuer, et je -saisis la longue chaîne qui était à côté de moi, pour casser la tête au -premier qui s’approcherait. - -«Que faites-vous? dit le surintendant. Nous ne venons vous faire aucun -mal. C’est une visite de formalité pour toutes les prisons, afin de -s’assurer qu’il ne s’y passe rien d’irrégulier.» - -J’hésitais; mais quand je vis Schiller s’avancer vers moi et me tendre -amicalement la main, son air paternel m’inspira confiance; je laissai -retomber la chaîne, et je pris cette main dans les miennes. - -«Oh! comme il est brûlant! dit-il au surintendant; si on pouvait au -moins lui donner une paillasse!» - -Il prononça ces mots avec une expression de cordialité si vraie et si -affectueuse que j’en fus attendri. - -Le surintendant me tâta le pouls et me plaignit: c’était un homme de -nobles manières, mais il n’osait prendre sur lui aucune décision. - -«Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je ne suis pas à la -lettre ce qui est prescrit, je risque d’être destitué de mon emploi.» - -Schiller allongeait les lèvres et j’aurais parié qu’il pensait en -lui-même: «Si j’étais surintendant, je ne pousserais pas la peur -jusque-là; du reste, prendre une décision si bien justifiée par la -nécessité, et si peu nuisible à la monarchie, ne pourrait jamais être -considéré comme une grande faute.» - -Quand je fus seul, mon cœur, depuis quelque temps incapable d’un profond -sentiment religieux, s’attendrit, et je priai. C’était une prière de -bénédictions sur la tête de Schiller; et j’ajoutais en m’adressant à -Dieu: «Fais que je puisse discerner au moins dans les autres quelque don -qui me permette de m’affectionner à eux; j’accepte tous les tourments de -la prison, mais, hélas! que je puisse aimer! hélas! délivre-moi du -tourment de haïr mes semblables.» - -A minuit j’entendis de nombreux pas dans le corridor. Les clefs -grincent, la porte s’ouvre. C’est le caporal avec deux gardiens, pour la -visite. - -«Où est mon vieux Schiller?» dis-je avec empressement. Il s’était arrêté -dans le corridor. - -«Je suis là, je suis là», répondit-il. - -Et s’étant approché de mon banc, il me tâta de nouveau le pouls, se -baissant avec inquiétude pour me regarder, comme un père sur le lit de -son enfant malade. - -«Et, maintenant que je m’en souviens, c’est demain jeudi! murmurait-il; -ce n’est vraiment que jeudi! - ---Et que voulez-vous dire par là? - ---Que le médecin ne vient d’habitude que le matin du lundi, du mercredi -et du vendredi, et que demain par conséquent il ne viendra pas. - ---Ne vous inquiétez pas de cela. - ---Que je ne m’inquiète pas, que je ne m’inquiète pas! Dans toute la -ville on ne parle pas d’autre chose que de l’arrivée de ces messieurs; -le médecin ne peut l’ignorer. Pourquoi diable n’a-t-il pas fait l’effort -extraordinaire de venir une fois de plus? - ---Qui sait s’il ne viendra pas demain, bien que ce soit jeudi?» - -Le vieillard ne dit pas autre chose; mais il me serra la main avec une -force bestiale, et presque à m’estropier. Bien qu’il m’eût fait mal, -j’en éprouvai du plaisir, comme le plaisir qu’éprouve un amoureux, s’il -arrive que sa bien-aimée, en dansant, lui marche sur le pied: il -crierait quasi de douleur, mais, au contraire, il lui sourit et s’estime -heureux. - - - - -CHAPITRE LXI - - -Le matin du jeudi, après une très mauvaise nuit, affaibli, les os brisés -par les planches, je fus pris d’une abondante sueur. Vint la visite. Le -surintendant n’y était pas; comme cette heure lui était incommode, il -venait un peu plus tard. - -Je dis à Schiller: «Voyez comme je suis trempé de sueur; mais déjà elle -se refroidit sur mon corps; j’aurais besoin de changer tout de suite de -chemise. - ---Cela ne se peut pas!» cria-t-il d’un ton brutal. - -Mais il me fit secrètement signe des yeux et de la main. Dès que le -caporal et les gardiens furent sortis, il me fit signe de nouveau en -fermant la porte. - -Peu après, il reparut, m’apportant une de ses chemises, longue deux fois -comme ma personne. - -«Pour monsieur, dit-il, elle est un peu longue, mais je n’en ai pas -d’autres ici maintenant. - ---Je vous remercie, mon ami; mais, comme j’ai apporté au Spielberg une -malle pleine de linge, j’espère qu’on ne me refusera pas l’usage de mes -chemises. Ayez la complaisance d’aller chez le surintendant demander une -de celles-là. - ---Monsieur, il n’est pas permis de vous laisser quoi que ce soit de -votre linge. Chaque samedi on vous donnera une chemise de la maison, -comme aux autres condamnés. - ---Honnête vieillard, dis-je, vous voyez dans quel état je suis; il est -peu vraisemblable que je sorte vivant d’ici; je ne pourrai jamais vous -récompenser de rien. - ---Allons donc! monsieur, s’écria-t-il, allons donc! parler de récompense -à qui ne peut rendre de services! à qui peut à peine prêter furtivement -à un malade de quoi essuyer son corps ruisselant de sueur!» - -Et, m’ayant jeté brusquement sur le dos sa longue chemise, il s’en alla -en grommelant, et ferma la porte avec un bruit d’enragé. - -Environ deux heures plus tard, il m’apporta un morceau de pain noir. - -«Ceci, dit-il, c’est la portion pour deux jours.» - -Puis il se mit à se promener tout frémissant. - -«Qu’avez-vous? lui dis-je, vous êtes en colère contre moi; j’ai pourtant -accepté la chemise que vous m’avez offerte. - ---Je suis en colère contre le médecin, lequel, bien que ce soit -aujourd’hui jeudi, aurait pu daigner venir! - ---Patience!» dis-je. - -Je disais: «Patience!» mais je ne trouvais pas moyen de me coucher sur -les planches sans même avoir un oreiller; tous mes os étaient endoloris. - -Vers les onze heures, le dîner me fut apporté par un condamné accompagné -par Schiller. Le dîner se composait de deux petits plats de fer, dont -l’un contenait une affreuse soupe, l’autre des légumes accommodés avec -une sauce telle que la seule odeur mettait en dégoût. - -J’essayai d’avaler quelques cuillerées de soupe; cela ne me fut pas -possible. - -Schiller me répétait: «Que monsieur prenne courage; qu’il essaye de -s’accoutumer à ces aliments; autrement il lui arrivera ce qui est déjà -arrivé à d’autres, de ne pas manger, sinon un peu de pain, et de mourir -ensuite de langueur.» - -Le vendredi matin, vint enfin le docteur Bayer. Il me trouva de la -fièvre, m’ordonna une paillasse, et insista pour que je fusse extrait de -ce souterrain et transporté à l’étage supérieur. Cela ne se pouvait pas, -il n’y avait pas de place. Mais un rapport ayant été fait au comte -Mitrowski, gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie, en -résidence à Brünn, ce dernier répondit qu’en présence de la gravité de -mon mal, l’avis du médecin fût exécuté. - -Dans la chambre qu’on me donna, pénétrait un peu de lumière, et, en me -cramponnant aux barreaux de l’étroite fenêtre, je voyais la vallée -au-dessous de moi, une partie de la ville de Brünn, un faubourg avec de -nombreux jardins, le cimetière, le petit lac de la Chartreuse, et les -collines boisées qui nous séparaient des fameux champs d’Austerlitz. - -Cette vue m’enchantait. Oh! combien j’aurais été heureux si j’avais pu -la partager avec Maroncelli! - - - - -CHAPITRE LXII - - -En attendant, on nous faisait nos vêtements de prisonnier. Au bout de -cinq jours, on m’apporta le mien. - -Il consistait en une paire de pantalons de grossière étoffe, le côté -droit de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; d’un -justaucorps de deux couleurs disposées de même, et d’un petit pourpoint -de deux couleurs pareilles, mais placées en sens contraire, c’est-à-dire -la couleur capucine à droite et la grise à gauche. Les bas étaient de -grosse laine; la chemise de toile d’étoupes pleine de piquants -douloureux,--un véritable cilice: au cou, une petite pièce de toile -pareille à celle de la chemise. Les souliers étaient en cuir écru, avec -des lacets. Le chapeau était blanc. - -Les fers aux pieds complétaient cet uniforme, c’est-à-dire une chaîne -allant d’une jambe à l’autre, et dont les fers avaient été fermés avec -des clous rivés sur une enclume. Le serrurier qui me fit cette opération -dit à un des gardiens, croyant que je ne comprenais pas l’allemand: -«Malade comme il est, on pouvait lui épargner cette mauvaise -plaisanterie; il ne se passera pas deux mois sans que l’ange de la mort -vienne le délivrer. - ---_Möchte es sein!_ (si cela pouvait être!)» lui dis-je en lui frappant -avec la main sur l’épaule. - -Le pauvre homme tressaillit, devint tout confus, et puis me dit: - -«J’espère que je ne serai pas prophète, et je désire que monsieur soit -délivré par un tout autre ange. - ---Plutôt que vivre ainsi, ne vous semble-t-il pas, lui répondis-je, que -l’ange de la mort lui-même serait le bienvenu?» - -Il fit signe que oui de la tête, et s’en alla plein de compassion pour -moi. - -J’aurais vraiment volontiers cessé de vivre, mais je n’étais pas tenté -par le suicide. J’avais la conviction que la faiblesse de mes poumons -était déjà assez prononcée pour m’enlever promptement. Cela ne plut pas -à Dieu. La fatigue du voyage m’avait fait beaucoup de mal; le repos -m’apporta quelque soulagement. - -Un instant après que le serrurier fut sorti, j’entendis résonner le -marteau sur l’enclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma -chambre. - -«Entendez-vous ces coups? lui dis-je. Certainement on met les fers au -pauvre Maroncelli.» - -En disant ces mots, mon cœur se serra tellement que je vacillai, et si -le bon vieillard ne m’avait pas soutenu, je serais tombé. Je restai plus -d’une demi-heure dans un état qui ressemblait à l’évanouissement, et -pourtant ce n’en était pas. Je ne pouvais parler; mon pouls battait à -peine, une sueur froide m’inondait des pieds à la tête, et nonobstant -j’entendais toutes les paroles de Schiller, et j’avais très vives la -souvenance du passé et la connaissance du présent. - -Les recommandations du surintendant et la vigilance des gardiens avaient -maintenu jusqu’alors le silence dans toutes les prisons voisines. Trois -ou quatre fois j’avais entendu entonner quelque cantilène italienne, -mais elle avait été aussitôt interrompue par les cris des sentinelles. -Nous en avions plusieurs sur le terre-plein situé au-dessous de nos -fenêtres, et une dans notre corridor même, laquelle allait sans cesse -mettant son oreille aux portes et regardant par les guichets, afin -d’empêcher les rumeurs. - -Un jour, vers le soir (toutes les fois que j’y pense, je sens renouveler -les palpitations qui m’agitèrent alors), les sentinelles, par un heureux -hasard, furent moins attentives, et j’entendis se développer et se -poursuivre, d’une voix un peu couverte mais claire, une chanson dans la -prison contiguë à la mienne. - -Oh! quelle joie, quelle commotion m’envahit! - -Je me levai de dessus ma paillasse, je tendis l’oreille, et, quand la -voix se tut, j’éclatai en irrésistibles sanglots. - -«Qui es-tu, infortuné? criai-je. Qui es-tu? dis-moi ton nom. Moi, je -suis Silvio Pellico. - ---O Silvio! cria le voisin; je ne te connais pas personnellement, mais -je t’aime depuis longtemps. Approche-toi de la fenêtre et parlons-nous -en dépit des sbires.» - -Je me cramponnai à la fenêtre; il me dit son nom, et nous échangeâmes -quelques paroles de tendresse. - -C’était le comte Antonio Oroboni, natif de Fratta près de Rovigo, jeune -homme de vingt-neuf ans. - -Hélas! nous fûmes bien vite interrompus par les cris menaçants des -sentinelles! Celle du corridor frappait fortement avec la crosse de son -fusil, tantôt à la porte d’Oroboni, tantôt à la mienne. Nous ne voulions -pas, nous ne pouvions pas obéir; mais pourtant les malédictions de ces -gardes étaient telles que nous cessâmes, après être convenus de -recommencer quand les sentinelles seraient changées. - - - - -CHAPITRE LXIII - - -Nous espérions,--et cela arriva en effet,--qu’en parlant plus bas nous -pourrions nous entendre, et qu’il se rencontrerait quelquefois des -sentinelles compatissantes, qui feraient semblant de ne pas s’apercevoir -de notre bavardage. A force d’expériences, nous apprîmes un moyen -d’émettre si faiblement la voix que, tout en étant suffisante pour nos -oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles des autres, ou pouvait être -dissimulée. Il arrivait bien de temps en temps que nous avions des -écouteurs à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions d’étouffer notre -voix. Alors recommençaient à nous poursuivre les cris et les coups à nos -portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du -surintendant. - -Peu à peu nous perfectionnâmes toutes les précautions, c’est-à-dire que -nous eûmes soin de causer pendant certains quarts d’heure plutôt que -pendant certains autres, quand il y avait certains gardes plutôt que -d’autres, et toujours à voix très modérée. Soit excellence de notre art, -soit chez les autres une habitude de condescendance qui se formait peu à -peu, nous finîmes par pouvoir causer chaque jour beaucoup, sans qu’aucun -supérieur eût presque plus jamais à nous réprimander. - -Nous nous liâmes d’une tendre amitié. Il me raconta sa vie, je lui -racontai la mienne. Les angoisses et les consolations de l’un devenaient -les angoisses et les consolations de l’autre. Oh! de quels -encouragements mutuels ne nous étions-nous pas! Combien de fois, après -une nuit d’insomnie, chacun de nous en allant le matin à la fenêtre, en -saluant son ami et en écoutant sa voix si chère, sentait dans son cœur -s’adoucir la tristesse et redoubler son courage! Chacun était persuadé -d’être utile à l’autre, et cette certitude éveillait une douce émulation -d’aménité dans les pensées, et ce contentement qu’éprouve l’homme, même -au sein de la misère, quand il peut soulager son semblable. - -Chacun de nos entretiens nous laissait le besoin de le continuer, de le -faire suivre d’éclaircissements; c’était un stimulant vivace, continuel, -pour l’intelligence, pour la mémoire, pour l’imagination, pour le cœur. - -Dans le principe, me souvenant de Julien, je me défiais de la constance -de ce nouvel ami. Je pensais: «Jusqu’à présent, il ne nous est pas -arrivé de nous trouver en désaccord; d’un jour à l’autre, je puis lui -déplaire en quelque chose, et alors il m’enverra promener.» - -Ce soupçon cessa bien vite. Nos opinions concordaient sur tous les -points essentiels, si ce n’est qu’à une âme noble, brûlante de -sentiments généreux, indomptée par le malheur, il unissait la foi la -plus candide et la plus entière dans le christianisme, tandis que depuis -quelque temps cette foi vacillait en moi, et parfois me semblait pour -toujours éteinte. - -Il combattait mes doutes par des réflexions très justes, et avec une -grande affection. Je sentais qu’il avait raison, et j’en convenais avec -lui, mais les doutes revenaient. Il en arrive ainsi à tous ceux qui -n’ont pas l’Évangile dans le cœur, à tous ceux qui haïssent les autres, -et s’enorgueillissent d’eux-mêmes. L’esprit voit un instant le vrai, -mais comme le vrai ne lui plaît pas, il n’y croit plus l’instant -d’après, et s’efforce de regarder ailleurs. - -Oroboni était très habile à tourner mon attention sur les raisons qu’a -l’homme d’être indulgent envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais -des personnes que j’abhorrais qu’il ne se mît adroitement à les -défendre, et non seulement par des paroles, mais encore par des -exemples. Certaines gens lui avaient nui. Il en gémissait, mais il -pardonnait à tous, et s’il pouvait me raconter quelque trait louable de -quelqu’un d’entre eux, il le faisait volontiers. - -L’irritation qui me dominait, et qui m’avait rendu irréligieux depuis ma -condamnation jusqu’à ce jour, dura encore quelques semaines; puis elle -cessa tout à fait. La vertu d’Oroboni m’avait charmé. En m’efforçant d’y -atteindre, je me mis au moins sur ses traces. Alors je pus de nouveau -prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne; les doutes sur la -foi disparurent: _Ubi charitas et amor, Deus ibi est._ - - - - -CHAPITRE LXIV - - -Pour dire vrai, si la peine était on ne peut plus sévère et de nature à -irriter, nous avions en même temps la rare fortune que tous ceux que -nous voyions fussent des hommes bons. Ils ne pouvaient pas alléger notre -situation, si ce n’est par leurs manières bienveillantes et -respectueuses; mais tous en usèrent ainsi pour nous. S’il y avait -quelque rudesse dans le vieux Schiller, combien n’était-elle pas -compensée par la noblesse de son cœur! jusqu’au pauvre Kunda (ce -condamné qui nous apportait le dîner et de l’eau trois fois par jour) -qui voulait que nous nous aperçussions de sa compassion pour nous. Il -balayait notre chambre deux fois par semaine. Un matin, en balayant, il -choisit le moment où Schiller s’était éloigné de deux pas de la porte, -et m’offrit un morceau de pain blanc. Je ne l’acceptai pas, mais je lui -serrai cordialement la main. Cette poignée de main l’émut. Il me dit en -mauvais allemand (il était Polonais): «Monsieur, on vous donne -maintenant si peu à manger que vous devez sûrement souffrir de la faim.» - -Je lui affirmai que non, mais j’affirmais l’incroyable. - -Le médecin, voyant qu’aucun de nous ne pouvait manger l’espèce -d’aliments qu’on nous avait donnés dans les premiers jours, nous mit -tous à ce qu’on appelle _quart de portion_, c’est-à-dire au régime de -l’hôpital. C’étaient trois soupes très légères par jour, un peu de rôti -d’agneau qu’on aurait pu avaler en une bouchée, et environ trois onces -de pain blanc. Comme ma santé devenait meilleure, mon appétit croissait, -et ce quart était vraiment trop peu. J’essayai de revenir à la -nourriture de ceux qui étaient bien portants; mais il n’y avait rien à y -gagner, car elle me dégoûtait tellement que je ne pouvais la manger. Il -fallut absolument m’en tenir au _quart_. Pendant plus d’une année, je -connus ce qu’est le tourment de la faim. Et ce tourment se fit sentir -avec encore plus de véhémence à quelques-uns de mes compagnons qui, plus -robustes que moi, étaient habitués à se nourrir plus abondamment. J’ai -su de plusieurs d’entre eux, qu’ils acceptèrent du pain de Schiller et -des deux autres gardiens attachés à notre service, et enfin de ce brave -homme de Kunda. - -«On dit par la ville qu’on donne peu à manger à ces messieurs, me dit -une fois le barbier, un jeune praticien adjoint à notre chirurgien. - ---C’est très vrai», répondis-je ingénument. - -Le samedi suivant (il venait chaque samedi), il voulut me donner en -cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de n’avoir pas vu cette -offre. Pour moi, si j’avais écouté mon estomac, je l’aurais acceptée, -mais je persistai à refuser, afin que ce pauvre jeune homme ne fût pas -tenté de répéter son offrande, ce qui à la longue lui aurait été -onéreux. - -Pour la même raison, je refusais les offres de Schiller. Plusieurs fois -il m’apporta un morceau de viande bouillie, en me priant de la manger, -et protestant que cela ne lui coûtait rien, que c’était un morceau de -reste, qu’il ne savait qu’en faire, et qu’il le donnerait à d’autres, si -je ne le prenais pas. Je me serais jeté dessus pour le dévorer; mais si -je l’avais pris, n’aurait-il pas eu chaque jour l’envie de me donner -quelque chose? - -Seulement deux fois qu’il m’apporta un plat de cerises, et une autre -fois quelques poires, la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement. -Je me repentis de les avoir pris, justement parce qu’à partir de ce -moment il ne cessait plus de m’en offrir. - - - - -CHAPITRE LXV - - -Dans les premiers jours il fut établi que chacun de nous aurait, deux -fois par semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette faveur -fut accordée de deux jours l’un, et plus tard chaque jour, excepté les -fêtes. - -Chacun était conduit à la promenade séparément, entre deux gardiens -ayant le fusil sur l’épaule. Moi qui me trouvais logé tout au bout du -corridor, je passais, quand je sortais, devant les prisons de tous les -condamnés d’État italiens, excepté Maroncelli, le seul qui languissait -en bas. - -«Bonne promenade!» me murmuraient-ils tous à travers le guichet de leur -porte; mais il ne m’était pas permis de m’arrêter pour saluer personne. - -On descendait un escalier, on traversait une vaste cour, et on allait -sur une terrasse située au midi, d’où l’on voyait la ville de Brünn et -une grande partie du pays d’alentour. - -Dans la cour susdite, étaient toujours un grand nombre de condamnés de -droit commun, qui allaient ou venaient pour leurs travaux, ou bien se -promenaient en groupes en causant. Parmi eux, il y avait quelques -voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et disaient -entre eux: «Ce n’est pas un voleur comme nous; et pourtant sa prison est -plus dure que la nôtre.» - -En fait, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi. - -J’entendais ces expressions et d’autres encore, et je leur rendais leur -salut avec cordialité. L’un d’eux me dit une fois: «Le salut de monsieur -me fait du bien. Monsieur voit peut-être sur ma physionomie quelque -chose qui n’est pas de la scélératesse. Une passion malheureuse m’a -poussé à commettre une faute; mais non, monsieur, je ne suis pas un -scélérat!» - -Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put pas me la -serrer. Mes gardiens, non par méchanceté, mais à cause des instructions -qu’ils avaient, le repoussèrent. Ils ne devaient me laisser approcher -par qui que ce fût. Les paroles que ces condamnés m’adressaient, ils -feignaient la plupart du temps de se les dire entre eux, et, si mes deux -soldats s’apercevaient qu’elles fussent à mon intention, ils leur -intimaient silence. - -On voyait encore passer par cette cour des hommes de conditions -diverses, étrangers au château, qui venaient visiter le surintendant, ou -le chapelain, ou le sergent, ou quelqu’un des caporaux. «Voilà un des -Italiens, voilà un des Italiens», disaient-ils à voix basse, et ils -s’arrêtaient pour me regarder. Et plus d’une fois je les entendis dire -en allemand, croyant que je ne les comprenais pas: - -«Ce pauvre monsieur, il ne deviendra pas vieux; il a la mort sur la -figure.» - -En effet, ma santé, après s’être tout d’abord améliorée, languissait par -l’insuffisance de nourriture, et de nouveaux accès de fièvre me -prenaient souvent. Je m’efforçais de traîner ma chaîne jusqu’à l’endroit -de la promenade, et là je me jetais sur l’herbe, et j’y restais -ordinairement jusqu’à l’expiration de mon heure. - -Mes gardiens restaient debout ou s’asseyaient près de moi, et nous -causions. Un d’eux, nommé Kral, était un Bohémien qui, bien que d’une -famille de pauvres paysans, avait reçu une certaine éducation et l’avait -perfectionnée le plus qu’il avait pu, en réfléchissant avec beaucoup de -discernement sur les choses du monde, et en lisant tous les livres qui -lui tombaient sous la main. Il connaissait Klopstock, Wieland, Gœthe, -Schiller et un grand nombre d’autres bons écrivains allemands. Il en -savait une infinité de passages par cœur, et les disait avec -intelligence et avec sentiment. L’autre gardien était un Polonais, du -nom de Kubitzky, ignorant, mais respectueux et cordial. Leur compagnie -m’était devenue très chère. - - - - -CHAPITRE LXVI - - -A l’une des extrémités de cette terrasse, étaient les appartements du -surintendant; à l’autre extrémité, logeait un caporal avec sa femme et -son jeune enfant. Quand je voyais quelqu’un sortir de ces habitations, -je me levais, je m’approchais de la personne, ou des personnes qui s’y -montraient, et j’étais comblé de démonstrations de courtoisie et de -pitié. - -La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait -lentement. Elle se faisait parfois porter sur un canapé en plein air. Il -est impossible de dire combien elle était émue en m’exprimant la -compassion qu’elle éprouvait pour nous tous. Son regard était très doux -et timide, mais, bien que timide, il s’attachait de temps en temps d’un -air d’intense interrogation confiante sur les regards de celui qui lui -parlait. - -Je lui dis une fois en riant: «Savez-vous, madame, que vous ressemblez -un peu à une personne qui me fut chère?» - -Elle rougit, et répondit avec une grave et aimable simplicité: «Ne -m’oubliez donc pas quand je serai morte; priez pour ma pauvre âme et -pour les jeunes enfants que je laisse sur la terre.» - -A partir de ce jour, elle ne put plus quitter le lit; je ne la vis plus. -Elle languit encore quelques mois, puis elle mourut. - -Elle avait trois fils, beaux comme des amours, et un encore à la -mamelle. L’infortunée les embrassait souvent en ma présence, et disait: -«Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi! Quelle qu’elle -soit, que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les -enfants qui ne seront pas nés d’elle!» Et elle pleurait. - -Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de ces larmes! - -Quand elle ne fut plus, j’embrassais quelquefois ces enfants, et je -m’attendrissais, et je répétais cette prière maternelle. Et je pensais à -ma mère et aux vœux ardents que son cœur si aimant élevait sans doute -pour moi, et je m’écriais avec des sanglots: «Oh! bien plus heureuse est -la mère qui, en mourant, abandonne ses enfants en bas âge, que celle -qui, après les avoir élevés avec des soins infinis, se les voit ravir!» - -Deux bonnes vieilles étaient d’ordinaire avec ces enfants: l’une était -la mère du surintendant, l’autre la tante. Elles voulurent savoir toute -mon histoire, et je la leur racontai en abrégé. - -«Combien nous sommes malheureuses, disaient-elles avec l’expression de -la douleur la plus vraie, de ne pouvoir vous aider en rien! Mais soyez -sûr que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce arrive, -ce sera une fête pour toute notre famille.» - -La première, qui était celle que je voyais le plus souvent, possédait -une douce et extraordinaire éloquence pour donner des consolations. Je -les écoutais avec une gratitude filiale, et elles se gravaient dans mon -cœur. - -Elle me disait des choses que je savais déjà, et qui me frappaient comme -des choses nouvelles:--que l’infortune ne dégrade pas l’homme, si -celui-ci ne lui est pas inférieur, mais l’élève au contraire;--que, si -nous pouvions entrer dans les jugements de Dieu, nous verrions que bien -souvent les vainqueurs sont plus à plaindre que les vaincus, ceux qui -exultent de joie que ceux qui sont tristes, ceux qui sont riches que -ceux qui sont dépouillés de tout;--que l’amitié particulière montrée par -l’homme-Dieu aux infortunés est un grand fait;--que nous devions nous -glorifier de porter la croix, depuis qu’elle a été portée par des -épaules divines. - -Eh bien! ces deux bonnes vieilles, que je voyais si volontiers, durent -bientôt, pour des raisons de famille, quitter le Spielberg; les enfants -cessèrent aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes -m’affligèrent! - - - - -CHAPITRE LXVII - - -La gêne de la chaîne aux pieds, en m’empêchant de dormir, contribuait à -me ruiner la santé. Schiller voulait que je réclamasse, et prétendait -qu’il était du devoir du médecin de me la faire enlever. - -Pendant quelque temps je ne l’écoutai pas, puis je cédai à ses conseils, -et je dis au médecin que, pour recouvrer le bienfait du sommeil, je le -priais de me faire enlever la chaîne, au moins pour quelques jours. - -Le médecin dit que mes fièvres n’en étaient pas encore arrivées à un -degré tel qu’il pût me satisfaire, et qu’il était nécessaire que je -m’accoutumasse aux fers. - -La réponse m’indigna, et je fus colère d’avoir fait cette inutile -demande. - -«Voilà ce que j’ai gagné à suivre votre conseil persistant», dis-je à -Schiller. - -Il faut que je lui eusse dit ces paroles assez grossièrement, car le -rude brave homme s’en offensa. - -«Il déplaît à monsieur, cria-t-il, de s’être exposé à un refus, et à moi -il me déplaît que monsieur soit fier avec moi!» - -Puis il continua un long sermon: «Les orgueilleux font consister leur -grandeur à ne pas s’exposer aux refus, à ne pas accepter les offres, à -rougir de mille puérilités. _Alle Eseleyen!_ âneries que tout cela! -Vaine grandeur! ignorance de la véritable dignité! Et la véritable -dignité consiste, en grande partie, à rougir uniquement des mauvaises -actions!» - -Il dit, sortit, et fit un fracas infernal avec ses clefs. - -Je restai abasourdi. «Et pourtant cette rude franchise me plaît, -disais-je. Elle part du cœur comme ses offres, comme ses conseils, comme -sa compassion. Et ne m’a-t-il pas dit la vérité? A combien de faiblesses -ne donné-je pas le nom de dignité, alors qu’elles ne sont pas autre -chose que de l’orgueil?» - -A l’heure du dîner, Schiller laissa le condamné Kunda m’apporter les -deux plats et mon eau, et s’arrêta sur la porte. Je l’appelai. - -«Je n’ai pas le temps», répondit-il très sèchement. Je descendis de mon -banc, j’allai à lui et je lui dis: - -«Si vous voulez que mon repas me fasse du bien, ne me faites pas cette -mauvaise mine. - ---Et quelle mine dois-je faire? demanda-t-il en se rassérénant. - ---La mine d’un homme joyeux, d’un ami, répondis-je. - ---Vive la joie! s’écria-t-il, et si, pour que son repas lui fasse du -bien, monsieur veut me voir aussi danser, le voilà servi.» - -Et il se mit à gambader avec ses maigres et longues perches, et si -plaisamment que j’éclatai de rire. Je riais, et j’avais le cœur ému. - - - - -CHAPITRE LXVIII - - -Un soir, Oroboni et moi nous étions à la fenêtre, et nous nous -plaignions mutuellement d’être affamés; nous élevâmes un peu la voix, et -les sentinelles se mirent à crier. Le surintendant, qui, par -mésaventure, passait de ce côté, crut devoir faire appeler Schiller, et -le tancer vertement de ce qu’il ne veillait pas mieux à nous faire -observer le silence. - -Schiller vint, en grande colère, s’en plaindre à moi, et m’intima -l’ordre de ne plus jamais parler par la fenêtre. Il voulait que je le -lui promisse. - -«Non, répondis-je, non, je ne veux pas le promettre. - ---Oh! _der Teufel, der Teufel!_ cria-t-il; c’est à moi qu’on vient dire: -Je ne veux pas! à moi qui reçois une maudite réprimande à cause de vous! - ---Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande que vous avez -reçue, j’en suis vraiment fâché, mais je ne veux pas vous promettre ce -que je sens que je ne pourrais pas tenir. - ---Et pourquoi monsieur ne le tiendrait-il pas? - ---Parce que je ne pourrais pas; parce que la solitude continuelle est un -tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais au besoin -d’émettre quelques sons de voix de mes poumons, d’inviter mon voisin à -me répondre. Et si le voisin se taisait, j’adresserais la parole aux -barreaux de ma fenêtre, aux collines qui s’élèvent en face de moi, aux -oiseaux qui volent. - ---_Der Teufel!_ Et monsieur ne veut pas me le promettre? - ---Non, non, non!» m’écriai-je. - -Il jeta à terre son bruyant trousseau de clefs et répéta: «_Der Teufel! -der Teufel!_» Puis il se précipita pour m’embrasser. - -«Eh bien! dois-je cesser d’être homme pour ces canailles de clefs? -Monsieur est un homme comme il faut, et je suis content qu’il ne veuille -pas me promettre ce qu’il ne tiendrait pas. J’en ferais autant, moi.» - -Je ramassai les clefs et je les lui donnai. - -«Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas si _canailles_, puisque, d’un -honnête caporal que vous êtes, elles ne peuvent pas faire un méchant -sbire. - ---Et si je croyais qu’elles pussent le faire, répondit-il, je les -porterais à mes supérieurs, et je dirais: «Si on ne veut pas me donner -d’autre pain que celui de bourreau, j’irai demander l’aumône.» - -Il tira son mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux, puis les tint -levés, les mains jointes comme s’il priait. Je joignis les miennes, et -je priai comme lui en silence. Il comprenait que je faisais des vœux -pour lui, comme je comprenais qu’il en faisait pour moi. - -En s’en allant, il me dit à voix basse: «Quand monsieur causera avec le -comte Oroboni, qu’il parle le plus bas qu’il pourra. Il y trouvera deux -avantages: l’un de m’épargner les reproches de monsieur le surintendant, -l’autre de ne pas laisser surprendre quelque conversation... dois-je le -dire? quelque conversation qui, rapportée, ne pourrait qu’irriter encore -celui qui peut punir.» - -Je l’assurai qu’il ne sortait jamais de nos lèvres un mot qui, répété à -qui que ce soit, pût offenser. - -Nous n’avions pas, en effet, besoin d’avertissements pour être prudents. -Deux prisonniers qui parviennent à communiquer entre eux, savent fort -bien se créer un jargon avec lequel ils peuvent tout dire sans être -compris de quiconque les écoute. - - - - -CHAPITRE LXIX - - -Je revenais un matin de la promenade; c’était le 7 août. La porte de la -prison d’Oroboni était ouverte, et Schiller qui s’y trouvait ne m’avait -pas entendu venir. Mes gardiens veulent hâter le pas pour fermer cette -porte. Je les préviens, je m’élance, et me voilà dans les bras -d’Oroboni. - -Schiller fut abasourdi; il dit: «_Der Teufel! der Teufel!_» et leva le -doigt pour me menacer. Mais ses yeux se remplirent de larmes, et il -s’écria en sanglotant: «O mon Dieu, faites miséricorde à ces pauvres -jeunes gens et à moi, et à tous les infortunés, vous qui avez été -également si malheureux sur la terre!» - -Les deux gardiens pleuraient à leur tour. La sentinelle du corridor, qui -était accourue, pleurait elle aussi. Oroboni me disait: «Silvio, Silvio, -voilà un des jours les plus chers de ma vie!» Je ne sais ce que de mon -côté je lui disais; j’étais hors de moi de joie et de tendresse. - -Quand Schiller nous conjura de nous séparer, force fut de lui obéir. -Oroboni laissa échapper un torrent de larmes et me dit: - -«Nous reverrons-nous jamais plus sur la terre?» - -Et je ne le revis jamais plus! Quelques mois après, sa chambre était -vide, et Oroboni gisait dans ce cimetière que j’avais devant ma fenêtre! - -Depuis cet instant où nous nous étions vus, il semblait que nous nous -aimions plus doucement, plus fortement qu’avant, il semblait que nous -nous étions l’un à l’autre plus nécessaires. - -C’était un beau jeune homme, de noble aspect, mais pâle et d’une -mauvaise santé. Ses yeux seuls étaient pleins de vie. Mon affection pour -lui était encore augmentée par la pitié que sa maigreur et sa pâleur -m’inspiraient. Il éprouvait la même chose pour moi. Tous les deux nous -sentions combien il était vraisemblable qu’il arriverait bientôt à l’un -de nous de survivre à l’autre. - -Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et -prier pour lui. Après quelques accès de fièvre, il reprit un peu de -force, et put revenir à nos conversations amicales. Oh! comme entendre -de nouveau le son de sa voix m’apportait de consolation! - -«Ne te trompe pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force -de t’apprêter à ma perte; inspire-moi du courage par ton courage.» - -A cette époque, on voulut blanchir les murs de nos prisons, et on nous -transporta dans les souterrains. Par malheur, dans cet intervalle, nous -ne fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller me disait -qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais de ne pas vouloir me dire -la vérité, et je craignais que la santé déjà si débile de mon ami ne se -détériorât tout à fait dans ces souterrains. - -Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être en cette occasion voisin -de mon cher Maroncelli! J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes -en chantant, en dépit des cris des gardiens. - -Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier médecin de Brünn, -envoyé peut-être à la suite des rapports que le surintendant faisait à -Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous réduits le défaut de -nourriture, ou bien parce qu’il régnait alors dans les prisons une -violente épidémie de scorbut. - -Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai que c’était pour -une nouvelle maladie d’Oroboni. La crainte de le perdre me donnait une -inquiétude indicible. Je fus pris alors d’une forte mélancolie et du -désir de mourir. La pensée du suicide se présentait de nouveau à moi. Je -la combattais; mais j’étais comme un voyageur fatigué qui, tout en se -disant à lui-même: «C’est mon devoir d’aller jusqu’au bout», sent un -besoin irrésistible de se jeter à terre et de se reposer. - -On m’avait dit que, peu de temps auparavant, dans un de ces ténébreux -cachots, un vieux Bohémien s’était tué en se frappant la tête contre les -murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l’imiter. Je -ne sais si mon délire ne serait pas arrivé à ce point, si une gorgée de -sang sortie de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort -prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait me faire mourir de -cette façon, et m’épargner un acte de désespoir que mon intelligence -condamnait. - -Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver. Cette gorgée de sang -allégea mes maux. Pendant ce temps, je fus ramené dans la prison -supérieure, et la lumière plus grande ainsi que le voisinage d’Oroboni, -que j’y retrouvai, me rattachèrent à la vie. - - - - -CHAPITRE LXX - - -Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais éprouvée en me voyant -séparé de lui; et il me dit que lui aussi avait dû combattre la pensée -du suicide. - -«Profitons, disait-il, du peu de temps qui nous est de nouveau donné, -pour nous consoler mutuellement avec la religion. Parlons de Dieu; -excitons-nous à l’aimer. Souvenons-nous qu’il est la justice, la -sagesse, la bonté, la beauté, qu’il est tout ce que nous avons coutume -d’admirer comme parfait. Je te dis en vérité que la mort n’est pas loin -de moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si tu contribues à me -rendre dans ces derniers jours aussi religieux que j’aurais dû l’être -toute ma vie.» - -Et nos discours ne roulaient plus sur autre chose que la philosophie -chrétienne, et sur les comparaisons de celle-ci avec les mesquineries du -sensualisme. Nous étions enchantés tous les deux de découvrir une si -grande concordance entre le christianisme et la raison; tous les deux, -en confrontant les diverses communions évangéliques, nous voyions que la -religion catholique peut seule vraiment résister à la critique, et que -la doctrine de la communion catholique consiste dans les dogmes les plus -purs et la plus pure morale, et non dans les misérables sophismes -produits par l’ignorance humaine. - -«Et si, par un hasard peu probable, nous retournions dans la société, -disait Oroboni, serions-nous assez pusillanimes pour ne pas confesser -l’Évangile? pour avoir honte, si quelqu’un s’imaginait que la prison a -amolli nos âmes, et que c’est par faiblesse que nous sommes devenus plus -fermes dans notre croyance? - ---Mon cher Oroboni, lui dis-je, ta question me révèle ta réponse, et -c’est aussi la mienne. Le comble de la lâcheté, c’est d’être esclave des -jugements d’autrui, quand on a la persuasion qu’ils sont faux. Je ne -crois pas que ni toi ni moi ayons jamais une pareille lâcheté.» - -Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J’avais juré à Julien -de ne jamais confier à personne, en révélant son vrai nom, les relations -qui avaient existé entre nous. Je les racontai à Oroboni, en lui disant: -«Dans le monde, jamais chose semblable ne me serait sortie des lèvres, -mais ici nous sommes dans un tombeau, et, si tu en sors jamais, je sais -que je puis me fier à toi.» - -Cette âme si honnête se taisait. - -«Pourquoi ne me réponds-tu pas?» lui dis-je. - -Enfin il se mit à me blâmer sérieusement de la violation de ce secret. -Ses reproches étaient justes. Aucune amitié, quelque intime qu’elle -soit, quelque fortifiée qu’elle soit par la vertu, ne peut autoriser une -semblable violation. - -Mais, puisque j’étais tombé dans cette faute, Oroboni en tira pour moi -un bénéfice. Il avait connu Julien, et savait quelques traits honorables -de sa vie. Il me les raconta, et dit: «Cet homme a agi si souvent en -chrétien qu’il ne peut porter sa fureur antireligieuse jusqu’à la tombe. -Espérons, espérons qu’il en sera ainsi! Et toi, Silvio, efforce-toi de -lui pardonner de bon cœur ses mouvements de mauvaise humeur, et prie -pour lui!» - -Ses paroles étaient sacrées pour moi. - - - - -CHAPITRE LXXI - - -Les conversations dont j’ai parlé, soit avec Oroboni, soit avec Schiller -ou d’autres, n’occupaient toutefois qu’une petite partie des longues -vingt-quatre heures de ma journée, et il n’était pas rare qu’aucune -conversation avec le premier ne fût possible. - -Que faisais-je dans une si grande solitude? - -Voici quelle était toute ma vie pendant ces journées. Je me levais -toujours à l’aube, et, montant sur le haut de mon banc, je me -cramponnais aux barreaux de la fenêtre, et je disais mes prières. -Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à y venir. Nous nous -saluions, et chacun continuait silencieusement à penser à Dieu. Autant -nos cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle extérieur -que nous avions. Ce ciel, cette campagne, ce va-et-vient lointain de -créatures dans la vallée, ces voix de paysannes, ces rires, ces chants, -nous réjouissaient, nous faisaient plus chèrement sentir la présence de -Celui qui se montre si magnifique dans sa bonté, et dont nous avions -tant besoin. - -Venait la visite du matin par les gardiens. Ceux-ci donnaient un coup -d’œil à la chambre pour voir si tout était en ordre, et examinaient ma -chaîne anneau par anneau, afin de s’assurer que quelque accident ou -quelque mauvaise intention ne l’avait pas rompue; ou plutôt (rompre la -chaîne était impossible) cette inspection était faite pour obéir -fidèlement aux prescriptions de la discipline. Si c’était un jour où -venait le médecin, Schiller demandait si on voulait lui parler, et en -prenait note. - -Après avoir fait le tour de nos prisons, Schiller revenait et -accompagnait Kunda, qui était chargé de nettoyer chacune de nos -chambres. - -Après un court intervalle, on nous apportait le déjeuner. C’était une -demi-assiette de bouillon rougeâtre, avec trois tranches de pain très -minces; je mangeais ce pain, et ne buvais pas le bouillon. - -Après quoi, je me mettais à l’étude. Maroncelli avait apporté d’Italie -un grand nombre de livres, et tous nos compagnons en avaient aussi -apporté, qui plus, qui moins. Le tout ensemble formait une bonne petite -bibliothèque. Nous espérions en outre pouvoir l’augmenter au moyen de -notre argent. Il n’était encore arrivé aucune réponse de l’empereur au -sujet de la permission qui lui avait été demandée de lire nos livres et -d’en acheter d’autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brünn -accordait provisoirement à chacun de nous l’autorisation de garder deux -livres, et d’en changer toutes les fois que nous voudrions. Vers les -neuf heures venait le surintendant, et, lorsque le médecin avait été -demandé, il l’accompagnait. - -Un peu de temps me restait encore ensuite pour l’étude, jusqu’à onze -heures, qui était le moment du dîner. - -Jusqu’au coucher du soleil, je n’avais plus de visite, et je me -remettais à étudier. Alors Schiller et Kunda venaient pour changer mon -eau, et un instant après arrivait le surintendant avec quelques -gardiens, pour l’inspection du soir dans toute ma chambre et à mes fers. - -Pendant une des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le -dîner, au bon plaisir des gardiens, avait lieu la promenade. - -La susdite visite du soir terminée, Oroboni et moi nous nous mettions à -causer, et c’étaient ordinairement là nos entretiens les plus longs. Les -entretiens extraordinaires avaient lieu le matin, ou tout de suite après -le dîner, mais le plus souvent ils étaient très courts. - -Quelquefois les sentinelles étaient si compatissantes qu’elles nous -disaient: «Un peu plus bas, messieurs; autrement la punition tombera sur -nous.» - -D’autres fois, elles feignaient de ne pas s’apercevoir que nous -parlions; puis, voyant paraître le sergent, elles nous priaient de nous -taire jusqu’à ce qu’il fût parti; et à peine était-il parti qu’elles -nous disaient: «Messieurs, vous pouvez causer maintenant, mais le plus -bas qu’il vous sera possible.» - -Parfois, quelques-uns de ces soldats s’enhardissaient jusqu’à causer -avec nous, à satisfaire à nos demandes et à nous donner quelques -nouvelles de l’Italie. - -A certains de leurs discours nous ne répondions qu’en les priant de se -taire. Il était tout naturel que nous doutassions si c’étaient toujours -là des épanchements sincères du cœur, ou des pièges pour scruter nos -pensées. Néanmoins, j’incline beaucoup plus à croire que ces braves gens -parlaient avec sincérité. - - - - -CHAPITRE LXXII - - -Un soir nous avions des sentinelles très bienveillantes, de sorte -qu’Oroboni et moi nous ne nous donnions pas la peine d’abaisser la voix. -Maroncelli, cramponné à la fenêtre de son souterrain, nous entendit, et -distingua ma voix. Il ne put se retenir; il me salua en chantant. Il me -demandait comment j’allais, et m’exprimait avec les paroles les plus -tendres son regret de n’avoir pas encore pu obtenir que nous fussions -mis ensemble. Cette grâce, je l’avais aussi demandée, mais ni le -surintendant du Spielberg ni le gouverneur de Brünn n’avaient qualité -pour nous l’accorder. Notre mutuel désir avait été transmis à -l’empereur, et aucune réponse n’était encore arrivée. - -Outre la fois que nous nous saluâmes en chantant dans les souterrains, -j’avais entendu plusieurs fois ses chants de l’étage supérieur, mais -sans comprendre les paroles, et pendant quelques instants à peine, parce -qu’on ne le laissait pas continuer. - -Cette fois, il éleva beaucoup plus la voix; il ne fut pas aussi vite -interrompu, et je compris tout. Il n’y a pas de termes pour exprimer -l’émotion que j’éprouvai. - -Je lui répondis, et nous continuâmes le dialogue environ un quart -d’heure. Enfin on changea les sentinelles sur la terrasse, et celles qui -vinrent ne furent pas complaisantes. Nous nous disposions bien cependant -à recommencer nos chants, mais des cris furieux s’élevèrent pour nous -accabler de malédictions, et nous dûmes les respecter. - -Je me représentais Maroncelli gisant depuis si longtemps dans cette -prison bien pire que la mienne; je m’imaginais la tristesse qui devait -souvent l’y accabler et le dommage que sa santé en éprouverait, et une -profonde angoisse me serrait le cœur. - -Je pus enfin pleurer, mais les larmes ne me soulagèrent pas. Je fus pris -d’un fort mal de tête, avec une fièvre violente. Je ne me tenais pas sur -pied, je me jetai sur ma paillasse. Les convulsions augmentèrent; je -souffrais d’horribles spasmes à la poitrine. Je crus mourir cette nuit. - -Le jour suivant, la fièvre avait cessé et la poitrine allait mieux, mais -il me semblait avoir du feu dans le cerveau, et à peine pouvais-je -remuer la tête sans y réveiller des douleurs atroces. - -Je dis mon état à Oroboni. Il se trouvait aussi plus mal que d’habitude. - -«Ami, me dit-il, il n’est pas loin le jour où l’un de nous ne pourra -plus venir à la fenêtre. Chaque fois que nous nous saluons peut être la -dernière. Tenons-nous donc prêts l’un et l’autre, tant à mourir qu’à -survivre à notre ami.» - -Sa voix était attendrie; moi, je ne pouvais répondre. Nous gardâmes un -instant le silence, puis il reprit: - -«Tu es heureux, toi, de savoir l’allemand! tu pourras au moins te -confesser! J’ai demandé un prêtre qui sût l’italien; on m’a dit qu’il -n’y en avait pas. Mais Dieu voit mon désir, et depuis que je me suis -confessé à Venise, il me semble, en vérité, que je n’ai plus rien qui me -pèse sur la conscience. - ---Moi, au contraire, je me suis confessé à Venise, lui dis-je, l’esprit -plein de rancune, et j’ai plus mal fait que si j’avais refusé les -sacrements. Mais si aujourd’hui on m’accorde un prêtre, je t’assure que -je me confesserai de cœur en pardonnant à tous. - ---Le Ciel te bénisse! s’écria-t-il, tu me donnes une grande consolation. -Faisons, oui, faisons le possible l’un et l’autre pour être unis dans -l’éternelle félicité, comme nous le fûmes dans ces jours d’infortune!» - -Le jour d’après, je l’attendis à la fenêtre, et il ne vint pas. Je sus -par Schiller qu’il était gravement malade. - -Huit ou dix jours après, il allait mieux, et il revint me saluer. Je -souffrais, mais je me soutenais. Quelques mois se passèrent ainsi, tant -pour lui que pour moi, dans ces alternatives de mieux et de plus mal. - - - - -CHAPITRE LXXIII - - -Je pus me traîner jusqu’au 11 janvier 1823. Le matin, je me levai avec -un mal de tête assez léger, mais avec une disposition à tomber en -faiblesse. Les jambes me tremblaient, et j’avais de la peine à respirer. - -Depuis deux ou trois jours aussi, Oroboni était mal, et ne se levait -pas. - -On m’apporte la soupe, j’en goûte à peine une cuillerée, puis je tombe -privé de sens. Quelque temps après, la sentinelle du corridor, ayant -regardé par hasard à travers le guichet, et me voyant étendu par terre -avec mon assiette renversée à côté de moi, me crut mort et appela -Schiller. - -Le surintendant vint aussi; on appela immédiatement le médecin, et on me -mit au lit. Je revins à moi. - -Le médecin dit que j’étais en danger, et me fit enlever les fers. Il -m’ordonna je ne sais quel cordial, mais mon estomac ne pouvait rien -garder. La douleur de tête augmentait terriblement. - -On fit immédiatement un rapport au gouverneur qui expédia un courrier à -Vienne pour savoir comment je devais être traité. On répondit de ne pas -me mettre à l’infirmerie, mais de me soigner dans ma prison avec la même -diligence que si j’avais été à l’infirmerie. De plus, on autorisait le -surintendant à me donner du bouillon et des soupes de sa cuisine, tant -que durerait la gravité du mal. - -Cette dernière précaution me fut inutile dans le commencement; aucun -aliment, aucune boisson ne passait. Mon état empira pendant toute une -semaine, et je délirais jour et nuit. - -Kral et Kubitzky me furent donnés comme infirmiers, tous deux me -servaient avec affection. - -Chaque fois que j’avais un peu ma connaissance, Kral me répétait: - -«Ayez confiance en Dieu; Dieu seul est bon. - ---Priez pour moi, lui disais-je, non pas pour qu’il me guérisse, mais -pour qu’il accepte mes maux et ma mort en expiation de mes péchés.» - -Il me suggéra la pensée de demander les sacrements. - -«Si je ne les ai pas demandés, répondis-je, attribuez-le à la faiblesse -de ma tête; mais ce sera pour moi une grande consolation de les -recevoir.» - -Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir le chapelain -des prisons. - -Je me confessai, je communiai, et je reçus l’huile sainte. Je fus -content de ce prêtre. Il s’appelait Sturm. Les réflexions qu’il me fit -sur la justice de Dieu, sur l’injustice des hommes, sur le devoir du -pardon, sur la vanité de toutes les choses du monde, n’étaient pas des -trivialités; elles portaient l’empreinte d’une intelligence élevée et -cultivée, et d’un vif sentiment du véritable amour de Dieu et du -prochain. - - - - -CHAPITRE LXXIV - - -L’effort d’attention que je fis pour recevoir les sacrements semblait -devoir épuiser mes forces vitales, mais il me fit au contraire du bien, -en me jetant dans une léthargie de quelques heures qui me reposa. - -Je me réveillai un peu soulagé, et, voyant Schiller et Kral près de moi, -je leur pris les mains et je les remerciai de leurs soins. - -Schiller me dit: «Mon œil est exercé à voir des malades; je parierais -que monsieur ne mourra pas. - ---Ne vous semble-t-il pas que vous me faites une mauvaise prédiction? -dis-je. - ---Non, répondit-il; les misères de la vie sont grandes, c’est vrai; mais -celui qui les supporte avec grandeur d’âme et humilité gagne toujours à -vivre.» - -Puis il ajouta: «Si monsieur vit, j’espère qu’il aura dans quelques -jours une grande consolation. Il a demandé à voir M. Maroncelli? - ---Je l’ai demandé tant de fois, et en vain; je n’ose plus l’espérer! - ---Espérez, espérez, monsieur! et renouvelez la demande.» - -Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant me dit également -que je devais espérer, et il ajouta qu’il était vraisemblable que non -seulement Maroncelli pourrait me voir, mais qu’il me serait donné comme -infirmier, et ensuite comme inséparable compagnon. - -Comme tous les prisonniers d’État que nous étions, nous avions plus ou -moins la santé ruinée, le gouverneur avait demandé à Vienne la -permission de nous mettre tous deux à deux, afin que l’un servît d’aide -à l’autre. - -J’avais aussi demandé la faveur d’écrire un dernier adieu à ma famille. - -Vers la fin de la seconde semaine, ma maladie subit une crise, et le -danger fut écarté. - -Je commençais à me lever, quand un matin la porte s’ouvre, et je vois -entrer tout joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier -court à moi et me dit: «Nous avons la permission de vous donner -Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une lettre à vos -parents.» - -La joie m’ôta la respiration, et le pauvre surintendant qui, dans un -élan de bon cœur, avait manqué de prudence, me croyait perdu. - -Quand je repris mes sens, et que je me souvins de la nouvelle que -j’avais entendue, je priai qu’on ne me fît pas attendre plus longtemps -un si grand bonheur. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit -dans mes bras. - -Oh! quel moment ce fut! «Tu vis? nous écriâmes-nous réciproquement. Mon -ami! mon frère! quel jour fortuné il nous est encore donné de voir! Dieu -en soit béni!» - -Mais à notre joie, qui était immense, se joignait une immense -compassion. Maroncelli devait être moins frappé que moi, en me trouvant -dans un aussi grand état de dépérissement que je l’étais: il savait -quelle grave maladie j’avais faite. Mais moi, bien que je songeasse à ce -qu’il avait souffert, je ne me l’imaginais pas aussi différent de ce -qu’il était auparavant. Il était à peine reconnaissable. Ces traits, -jadis si beaux, si florissants, étaient consumés par la douleur, par la -faim, par l’air malsain de son ténébreux cachot! - -Toutefois, nous voir, nous entendre, être enfin inséparables, nous -consolait. Oh! combien de choses avions-nous à nous communiquer, à nous -rappeler, à nous répéter! Quelle douceur dans nos plaintes mutuelles! -Quelle harmonie dans toutes nos idées! Quelle satisfaction de nous -trouver d’accord en fait de religion, de haïr l’un et l’autre -l’ignorance et la barbarie, mais de n’avoir de haine pour personne, et -d’avoir commisération des ignorants et des barbares, et de prier pour -eux! - - - - -CHAPITRE LXXV - - -On m’apporta une feuille de papier et une plume, afin que j’écrivisse à -mes parents. - -Comme en principe la permission avait été donnée à un moribond dont -l’intention était d’envoyer à sa famille le dernier adieu, je craignais -que ma lettre, ayant une tout autre allure, ne fût plus expédiée. Je me -bornai à prier avec la plus grande tendresse mes parents, mes frères et -mes sœurs, de se résigner à mon sort, leur protestant que j’y étais -moi-même résigné. - -Cette lettre fut néanmoins expédiée, comme je le sus depuis, lorsque -après tant d’années je revis le toit paternel. Ce fut la seule que, -pendant le temps si long de ma captivité, mes chers parents purent avoir -de moi. Pour moi, je n’en eus jamais aucune d’eux; celles qu’ils -m’écrivirent furent toujours retenues à Vienne. Mes autres compagnons -d’infortune étaient également privés de toutes relations avec leurs -familles. - -Nous demandâmes un nombre infini de fois la faveur d’avoir au moins du -papier et des plumes pour étudier, et celle de faire usage de notre -argent pour acheter des livres. Nous ne fûmes Jamais exaucés. - -Le gouverneur continuait cependant à nous permettre de lire nos livres. - -Nous eûmes encore, grâce à sa bonté, quelque amélioration dans la -nourriture; mais, hélas! elle ne fut pas de longue durée. Il avait -consenti à ce que, au lieu d’être servis par la cuisine du _traiteur_ -des prisons, nous le fussions par celle du surintendant. Quelques fonds -supplémentaires avaient été assignés par lui pour cet usage. La -confirmation de ces dispositions ne vint pas; mais, pendant tout le -temps que dura ce bienfait, j’en éprouvai un grand soulagement. -Maroncelli reprit aussi un peu de vigueur. Quant à l’infortuné Oroboni, -il était trop tard! - -Ce dernier avait été donné comme compagnon d’abord à l’avocat Solera, -ensuite au prêtre D. Fortini. - -Quand on nous eut mis deux par deux dans toutes les prisons, la défense -de parler aux fenêtres nous fut renouvelée avec menace, pour celui qui y -contreviendrait, d’être replongé dans la solitude. A dire vrai, nous -violâmes quelquefois la défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes -plus de longues conversations. - -Le caractère de Maroncelli et le mien s’harmonisaient parfaitement. Le -courage de l’un soutenait le courage de l’autre. Si l’un de nous était -pris de tristesse ou de fureur contre les rigueurs de notre condition, -l’autre l’égayait par quelque plaisanterie ou par des raisonnements -pleins d’à-propos. Un doux sourire tempérait presque toujours nos -chagrins. - -Tant que nous eûmes des livres, bien que nous les eussions tellement lus -et relus que nous les savions par cœur, ce fut une douce nourriture pour -notre esprit, parce que c’était l’occasion d’examens toujours nouveaux, -de confrontations, de jugements, de rectifications, etc. Nous lisions ou -nous méditions une grande partie de la journée en silence, et nous -donnions à la conversation le temps du dîner, celui de la promenade et -de la soirée tout entière. - -Maroncelli, dans son souterrain, avait composé beaucoup de vers d’une -grande beauté. Il me les récitait et en composait d’autres. J’en -composais aussi, et je les lui récitais. Et notre mémoire s’exerçait à -retenir tout cela. Admirable fut la facilité que nous acquîmes de -composer de mémoire de longues poésies, de les limer, de les modifier -encore un nombre infini de fois, et de les ramener à ce même degré de -perfection que nous aurions pu obtenir en les écrivant. Maroncelli -composa ainsi, peu à peu, et retint par cœur plusieurs milliers de vers -lyriques et épiques. Moi, je fis la tragédie de _Leoniero da Dertona_, -et d’autres compositions variées. - - - - -CHAPITRE LXXVI - - -Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant l’hiver et le printemps, -se trouva bien plus mal pendant l’été. Il cracha le sang, et tomba dans -l’hydropisie. - -Je laisse à penser quelle était notre affliction alors qu’il allait -s’éteignant si près de nous, sans que nous pussions briser ces cruelles -murailles qui nous empêchaient de le voir et de lui prêter nos services -d’amis! - -Schiller nous apportait de ses nouvelles. L’infortuné jeune homme -souffrit atrocement, mais son courage ne fut jamais abattu. Il eut les -secours spirituels du chapelain (qui, par bonheur, savait le français). - -Il mourut le jour de la fête de son patron, le 13 juin 1823. Quelques -heures avant d’expirer, il parla de son père octogénaire, s’attendrit et -pleura. Puis il se reprit, en disant: «Mais pourquoi pleuré-je le plus -heureux de ceux qui me sont chers, puisqu’il est à la veille de me -rejoindre dans l’éternelle paix?» - -Ses dernières paroles furent: «Je pardonne de cœur à mes ennemis.» - -D. Fortini, son ami d’enfance, homme tout de religion et de charité, lui -ferma les yeux. - -Pauvre Oroboni! quel froid glacial nous courut dans les veines, quand on -nous dit qu’il n’était plus!--et quand nous entendîmes les voix et les -pas de ceux qui vinrent prendre le cadavre!--et quand nous vîmes de la -fenêtre le char sur lequel on le portait au cimetière! Deux condamnés de -droit commun traînaient le char; quatre gardiens le suivaient. Nous -accompagnâmes des yeux le triste convoi jusqu’au cimetière. Il entra -dans l’enceinte, et s’arrêta à un angle: là était la fosse. - -Peu d’instants après, le char, les condamnés et les gardiens s’en -revinrent. Un de ces derniers était Kubitzky. Il me dit (pensée -délicate, surprenante chez un homme grossier): «J’ai marqué avec soin -l’endroit de la sépulture, afin que, si quelque parent ou quelque ami -peut un jour obtenir de prendre ces ossements et de les porter dans son -pays, on sache où ils gisent.» - -Combien de fois Oroboni m’avait dit, en regardant de sa fenêtre le -cimetière: «Il faut que je m’habitue à l’idée d’aller pourrir là; -pourtant je confesse que cette idée me fait frissonner. Il me semble -qu’on ne doit pas se trouver aussi bien enseveli dans ce pays que dans -notre chère péninsule.» - -Puis il riait et s’écriait: «Enfantillages! quand un vêtement est usé et -qu’il faut le quitter, qu’importe où il est jeté!» - -D’autres fois il disait: «Je me prépare à la mort, mais je me serais -résigné plus volontiers à une condition: rentrer ne fût-ce qu’un instant -sous le toit paternel, embrasser les genoux de mon père, entendre une -parole de bénédiction, et mourir!» - -Il soupirait et ajoutait: «Si ce calice ne peut être éloigné de moi, ô -mon Dieu! que ta volonté soit faite!» - -Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en baisant un crucifix -que Kral lui présentait: - -«Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant horreur de la -mort, et tu disais: _Si possibile est, transeat a me calyx iste!_ -Pardonne si je le dis, moi aussi. Mais je répète aussi ces autres -paroles de toi: _Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu!_» - - - - -CHAPITRE LXXVII - - -Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je croyais -rejoindre bientôt l’ami qui venait de s’éteindre, et je le désirais. -Toutefois, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli? - -Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse, il lisait ou faisait -des vers, ou peut-être feignait, comme moi, de se distraire par de -semblables études et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec -douleur et je pensais: «Combien ta vie ne sera-t-elle pas plus triste, -quand le souffle de la mort m’aura touché, quand tu me verras emporter -hors de cette chambre; quand, regardant le cimetière, tu diras: «Silvio -aussi est là!» Et je m’attendrissais sur ce pauvre survivant, et je -faisais des vœux pour qu’on lui donnât un autre compagnon capable de -l’apprécier comme je l’appréciais,--ou bien pour que le Seigneur -prolongeât mon martyre, et me laissât le doux office d’adoucir celui de -cet infortuné en le partageant. - -Je ne note pas combien de fois je vis disparaître et revenir ma maladie. -L’assistance que, dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli, -était celle du plus tendre frère. Il comprenait quand il ne fallait pas -que je parlasse, et alors il gardait le silence; il comprenait quand ses -paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets -conformes à ma disposition d’esprit, tantôt en favorisant cette -disposition, tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours. -D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais jamais connu; de -pareils, je n’en ai connu que bien peu. Un grand amour pour la justice, -une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans -les secours de la Providence, un sentiment très vif du beau dans tous -les arts, une imagination riche en poésie, tous les plus aimables dons -de l’esprit et du cœur, s’unissaient pour me le rendre cher. - -Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais sur sa mort; mais -mon cœur se réjouissait souvent en pensant que cet être bien cher, libre -de tous maux et au sein de la Divinité, devait aussi compter parmi ses -joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui. - -Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix m’assurait qu’Oroboni -n’était plus dans un lieu d’expiation; néanmoins je priais toujours pour -lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait pour moi; et -ces rêves, j’aimais à me persuader qu’ils n’étaient pas accidentels, -mais bien de véritables manifestations de lui-même, permises par Dieu -pour me consoler. Il serait ridicule à moi de m’appesantir sur la -vivacité de ces rêves, et sur la suavité qu’ils me laissaient -réellement, pendant des journées entières. - -Mais les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli -adoucissaient de plus en plus mes chagrins. L’unique idée qui -m’épouvantât, était la possibilité que cet infortuné, dont la santé -était déjà ruinée, bien que moins menaçante que la mienne, me précédât -au tombeau. Chaque fois qu’il tombait malade, je tremblais; chaque fois -que je le voyais aller mieux, c’était une fête pour moi. - -Ces peurs que j’avais de le perdre donnaient à mon affection pour lui -une force toujours croissante; et chez lui la peur de me perdre opérait -le même effet. - -Ah! il y avait encore une grande douceur dans ces alternatives -d’inquiétudes et d’espérances pour une personne qui était la seule qui -me restât! Notre sort était assurément un des plus misérables qui soient -sur terre, et pourtant nous estimer et nous aimer si pleinement -constituait au milieu de nos douleurs une sorte de félicité; et nous la -ressentions vraiment. - - - - -CHAPITRE LXXVIII - - -J’aurais désiré que le chapelain (dont j’avais été si content dans le -temps de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et que -nous puissions le voir de temps en temps, même sans être gravement -malades. Au lieu de lui donner cette charge, le gouverneur nous destina -un frère de Saint-Augustin, du nom de P. Baptiste, en attendant -qu’arrivât de Vienne ou la confirmation de ce dernier, ou la nomination -d’un autre. - -Je craignais de perdre au change; je me trompais. Le P. Baptiste était -un ange de charité; ses manières étaient celles d’un homme très bien -élevé, et même élégantes: il raisonnait avec profondeur sur les devoirs -de l’homme. - -Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois, et -plus fréquemment, s’il le pouvait. Il nous apportait aussi, avec la -permission du gouverneur, quelque livre, et nous disait, au nom de son -abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition. -C’eût été un grand avantage pour nous si cela avait duré. Toutefois nous -en profitâmes quelques mois. - -Après la confession, il s’arrêtait longtemps à converser avec nous, et -de tous ses discours ressortait une âme droite, pleine de dignité, -éprise de la grandeur et de la sainteté de l’homme. Nous eûmes la bonne -fortune de jouir environ un an de ses lumières et de son affection, et -il ne se démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire soupçonner -ses intentions, non pas de remplir son ministère, mais de servir la -politique. Jamais le moindre oubli d’aucun égard délicat. - -Dans le principe, à dire vrai, je me défiais de lui; je m’attendais à le -voir tourner la finesse de son esprit vers des investigations qui ne -m’auraient pas convenu. Dans un prisonnier d’État, une semblable -défiance n’est que trop naturelle; mais comme elle est vite dissipée, -lorsque dans l’interprète de Dieu on ne découvre d’autre zèle que celui -de la cause de Dieu et de l’humanité! - -Il avait une manière particulière à lui et très efficace de nous donner -des consolations. Je m’accusais, par exemple, de transports de colère -contre les rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait un -peu sur la vertu de souffrir avec sérénité et en pardonnant, puis il -passait à la peinture, sous les plus vives couleurs, des misères des -conditions différentes de la mienne. Il avait beaucoup vécu à la ville -et à la campagne, connu grands et petits, et médité sur les injustices -humaines. Il savait décrire fort bien les passions et les mœurs des -diverses classes sociales. De tous côtés il me montrait des forts et des -faibles, des oppresseurs et des opprimés; de tous côtés la nécessité ou -de haïr nos semblables, ou de les aimer avec une généreuse indulgence et -par compassion. Les cas qu’il rapportait pour me rappeler l’universalité -du malheur, et les bons effets qu’on peut retirer du malheur même, -n’avaient rien d’extraordinaire; ils étaient au contraire tout à fait -naturels; mais il les exposait avec des paroles si justes, si -puissantes, qu’elles me faisaient fortement sentir les déductions que -j’en devais tirer. - -Oh oui! chaque fois que j’avais entendu ces tendres reproches et ces -nobles conseils, je brûlais d’amour pour la vertu, et je ne haïssais -plus personne; j’aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables; -je bénissais Dieu de m’avoir fait homme. - -Ah! malheureux, celui qui ignore la sublimité de la confession! -malheureux celui qui, pour ne point paraître vulgaire, se croit obligé -de la regarder avec dédain! Il n’est pas vrai, chacun sachant qu’il faut -être bon, il n’est pas vrai qu’il soit inutile de se l’entendre dire; -que nos propres réflexions et les lectures opportunes puissent suffire. -Non! la parole vivante d’un homme a une puissance que n’ont ni les -lectures ni les réflexions propres. L’âme en est plus remuée; les -impressions qui s’y font sont plus profondes. Dans le frère qui parle, -il y a une vie et un à-propos qu’on chercherait souvent en vain dans les -livres et dans nos propres pensées. - - - - -CHAPITRE LXXIX - - -Au commencement de 1824, le surintendant, qui avait ses bureaux à une -des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs, et les pièces -des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit, furent converties en prisons. -Hélas! nous comprîmes que de nouveaux prisonniers d’État devaient être -attendus d’Italie. - -En effet, ceux qui avaient été condamnés à la suite d’un troisième -procès arrivèrent bientôt; tous de mes amis et de mes connaissances! Oh! -quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse! Borsieri était un de -mes plus anciens amis! J’étais lié avec Confalonieri depuis moins de -temps, mais aussi de tout mon cœur! Si j’avais pu, en passant au -_carcere durissimo_ ou à quelque autre tourment imaginable, racheter -leur peine et les délivrer, Dieu sait si je ne l’aurais pas fait! Je ne -dis pas seulement donner ma vie pour eux; ah! qu’est-ce de donner sa -vie? Souffrir est bien plus! - -J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations du P. Baptiste; -on ne lui permit plus de venir. - -De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la plus sévère -discipline. Cette terrasse qui nous servait de promenade fut d’abord -entourée de murs, de façon que personne, même de loin et avec des -télescopes, ne pût nous voir; et nous perdîmes ainsi le très beau -spectacle des collines environnantes et de la ville située à leur pied. -Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il fallait, comme j’ai -dit, traverser la cour, et pendant ce temps beaucoup de gens pouvaient -nous voir. Afin de nous celer à tous les regards, on nous supprima ce -lieu de promenade, et on nous en assigna un tout petit contigu à notre -corridor, et en plein nord, comme nos chambres. - -Je ne puis exprimer combien ce changement de promenade nous affligea. Je -n’ai pas noté toutes les consolations que nous avions dans ce lieu qu’on -nous enlevait: la vue des enfants du surintendant, leurs chers -embrassements là où nous avions vu pendant ses derniers jours leur mère -malade, quelques causeries avec le serrurier, qui y avait son logement, -les joyeuses chansons et les accords harmonieux d’un caporal qui jouait -de la guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent,--un amour qui -n’était ni le mien ni celui de mon compagnon, mais celui d’une bonne -Hongroise, femme d’un caporal et marchande de fruits. Elle s’était -éprise de Maroncelli. - -Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la femme en question, se -voyant chaque jour en cet endroit, avaient contracté une certaine -amitié. Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si simple dans -ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir inspiré de l’amour à la -compatissante créature. Je l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter -foi, et, dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il s’imposa à -lui-même de se montrer plus froid avec elle. Sa réserve plus grande, au -lieu d’éteindre l’amour de la dame, semblait l’augmenter. - -Comme la fenêtre de sa chambre était à peine élevée d’une brassée -au-dessus du sol de la terrasse, elle sautait de notre côté, sous -prétexte d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque autre petit -travail, et elle restait là à nous regarder; et, si elle le pouvait, -elle entamait la conversation. - -Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir peu ou pas du tout dormi -de la nuit, saisissaient volontiers l’occasion de se tenir dans cet -angle d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient s’asseoir -sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli était alors dans un grand -embarras, tant l’amour de cette infortunée se manifestait clairement. -Mon embarras était plus grand encore. Néanmoins de semblables scènes, -qui auraient été fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de -respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais dire pathétiques. La -malheureuse Hongroise avait une de ces physionomies qui annoncent -indubitablement l’habitude de la vertu et le besoin d’estime. Elle -n’était pas belle; mais elle était douée d’une telle expression de -noblesse, que les contours un peu irréguliers de son visage semblaient -s’embellir à chacun de ses sourires, à chaque mouvement de ses muscles. - -Si je m’étais proposé d’écrire une histoire d’amour, il me resterait -encore bien des choses à dire sur cette malheureuse et vertueuse femme, -morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir indiqué un des rares -incidents de notre vie de prison. - - - - -CHAPITRE LXXX - - -Les rigueurs croissantes rendaient toujours notre vie de plus en plus -monotone. Tout 1824, tout 1825, tout 1826, tout 1827, à quoi se -passèrent-ils pour nous? On nous enleva l’usage de nos livres qui nous -avait été provisoirement accordé par le gouverneur. La prison devint -pour nous une véritable tombe, dans laquelle la tranquillité de la tombe -ne nous était pas même laissée. Tous les mois, à un jour déterminé, le -directeur de police, accompagné d’un lieutenant et de gardiens, venait -nous faire une minutieuse perquisition. On nous mettait nus, on -examinait toutes les coutures de nos vêtements, dans la crainte que nous -n’y tinssions caché quelque papier ou toute autre chose; on décousait -nos paillasses pour les fouiller. Bien qu’on ne pût rien trouver de -clandestin chez nous, cette visite hostile, toute de surprise et répétée -sans fin, avait je ne sais quoi qui m’irritait, et me donnait chaque -fois la fièvre. - -Les années précédentes m’avaient semblé si malheureuses, et maintenant -j’y pensais avec regret, comme à un temps de douceurs bien chères. Où -étaient les heures où je m’enfonçais dans l’étude de la Bible ou -d’Homère? A force de lire Homère dans le texte, le peu de connaissance -que j’avais du grec s’était accrue, et je m’étais passionné pour cette -langue. Combien je regrettais de ne pouvoir en continuer l’étude! Dante, -Pétrarque, Shakespeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Gœthe, etc., que -d’amis qui m’avaient été soustraits! Parmi tous ces auteurs, je comptais -aussi quelques livres de science chrétienne, comme Bourdaloue, Pascal, -_l’Imitation de Jésus-Christ_, _la Philotée_, etc., livres qui, si on -les lit avec un sentiment de critique étroite et peu libérale, en se -récriant à chaque défaut de goût qu’on rencontre, à toute pensée peu -solide, se jettent là et ne se reprennent plus; mais qui, lus sans -malignité et sans se scandaliser de leurs côtés faibles, découvrent une -philosophie élevée et vigoureusement nutritive pour le cœur et -l’intelligence. - -Quelques-uns de ces livres sur la religion nous furent, dans la suite, -envoyés en don par l’empereur, mais à l’exclusion absolue de livres -d’autre espèce pouvant servir aux études littéraires. - -Ce don d’œuvres ascétiques nous fut accordé en 1825, sur la demande d’un -confesseur dalmate qu’on nous avait envoyé de Vienne, le P. Étienne -Paulowich, fait, deux ans après, évêque de Cattaro. C’est aussi à lui -que nous dûmes d’avoir enfin la messe, qu’auparavant on nous avait -toujours refusée, en disant qu’on ne pouvait pas nous conduire à -l’église et nous tenir séparés deux à deux, comme c’était prescrit. - -Une si grande séparation ne pouvant être maintenue, nous allions à la -messe divisés en trois groupes: un groupe sur la tribune de l’orgue, un -autre sous la tribune, de façon à n’être pas vu, et le troisième dans un -petit oratoire donnant sur l’église au moyen d’un grillage. - -Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense à -un couple de parler à l’autre, six condamnés faisant partie du procès -antérieur au nôtre. Deux d’entre eux avaient été mes voisins sous les -Plombs de Venise. Nous étions conduits par des gardiens au poste -assigné, et reconduits, après la messe, chaque couple dans sa prison. Un -capucin venait nous dire la messe. Ce brave homme finissait toujours la -cérémonie par un _Oremus_, implorant la délivrance de nos fers, et sa -voix était émue. Quand il quittait l’autel, il jetait un coup d’œil -compatissant à chacun des trois groupes, et il inclinait tristement la -tête en priant. - - - - -CHAPITRE LXXXI - - -En 1825, Schiller fut jugé désormais trop affaibli par les infirmités de -la vieillesse, et on lui donna la garde d’autres condamnés, pour -lesquels il semblait qu’on n’eût pas autant besoin de vigilance. Oh! -combien il nous fut pénible de le voir s’éloigner de nous, et à lui de -nous laisser! - -Il eut d’abord pour successeur Kral, qui ne lui était pas inférieur en -bonté. Mais à celui-là aussi on vint à donner bientôt une autre -destination, et il nous en arriva un autre, non pas méchant, mais bourru -et étranger à toute démonstration affectueuse. - -Ces changements m’affligeaient profondément. Schiller, Kral et Kubitzky, -mais particulièrement les deux premiers, nous avaient assistés dans nos -maladies comme un père et un frère auraient pu le faire. Incapables de -manquer à leur devoir, ils savaient le remplir sans dureté de cœur. S’il -y avait un peu de rudesse dans les formes, elle était presque toujours -involontaire, et ils la rachetaient pleinement par les façons -bienveillantes dont ils usaient envers nous. Je me mis quelquefois en -colère contre eux, mais comme ils me pardonnaient cordialement! comme -ils prenaient peine à nous persuader qu’ils n’étaient pas sans affection -pour nous, et comme ils étaient contents quand ils voyaient que nous en -étions persuadés, et que nous les estimions comme des hommes de bien! - -A partir du moment où il fut loin de nous, Schiller tomba plusieurs fois -malade, et se rétablit. Nous demandions de ses nouvelles avec une -anxiété filiale. Quand il était convalescent, il venait parfois se -promener sous nos fenêtres. Nous toussions pour le saluer, et il -regardait en haut avec un sourire mélancolique, et il disait à la -sentinelle, de façon que nous l’entendissions: «_Da sind meine Sohne!_ -(Ce sont mes enfants!») - -Pauvre vieillard! quelle peine j’éprouvais de te voir traîner lentement -ton corps malade, et de ne pouvoir te soutenir de mon bras! - -Quelquefois il s’asseyait sur l’herbe et lisait. C’étaient les livres -qu’il m’avait prêtés; et, afin que je les reconnusse, il en disait le -titre à la sentinelle, ou en récitait quelques fragments. Le plus -souvent, ces livres étaient des contes d’almanach, ou d’autres romans de -peu de valeur littéraire, mais très moraux. - -Après plusieurs rechutes d’apoplexie, il se fit porter à l’hôpital -militaire. Il était déjà dans un très mauvais état, et il y mourut -bientôt. Il possédait quelques centaines de florins, fruit de ses -longues épargnes; il les avait prêtés à quelques-uns de ses compagnons -d’armes. Lorsqu’il se vit près de sa fin, il appela près de lui ces amis -et leur dit: «Je n’ai plus de parents; que chacun de vous garde ce qu’il -a en main. Je vous demande seulement de prier pour moi.» - -Un de ces amis avait une fille de dix-huit ans, qui était la filleule de -Schiller. Peu d’heures avant de mourir, le bon vieillard la fit appeler. -Il ne pouvait plus parler distinctement; il ôta de son doigt un anneau -d’argent, sa dernière richesse, et le mit au doigt de la jeune fille. -Puis il l’embrassa et pleura en l’embrassant. La pauvre enfant poussait -des gémissements et l’inondait de larmes. Il les lui essuyait avec son -mouchoir. Il prit ses mains et se les posa sur les yeux... Ces yeux -étaient fermés pour toujours. - - - - -CHAPITRE LXXXII - - -Les consolations nous manquaient l’une après l’autre; les peines étaient -toujours plus grandes. Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me -résignais en gémissant; et mon âme, au lieu de s’endurcir au mal, -semblait le ressentir toujours plus douloureusement. - -Une fois, on m’apporta en cachette une feuille de la _Gazette -d’Augsbourg_, dans laquelle on racontait une chose fort étrange sur moi, -à propos de la prise de voile d’une de mes sœurs. - -On disait: «La signora Maria-Angiola Pellico, fille, etc., etc., a pris -aujourd’hui, etc., le voile dans le monastère de la Visitation à Turin, -etc. C’est la propre sœur de l’auteur de la _Francesca da Rimini_, -Silvio Pellico, qui est sorti récemment de la forteresse du Spielberg, -gracié par Sa Majesté l’empereur, trait de clémence bien digne d’un si -magnanime souverain, et qui réjouit l’Italie tout entière, d’autant que, -etc., etc.» - -Et ici suivait mon éloge. - -La fable de ma grâce, je ne pouvais imaginer pourquoi on l’avait -inventée. Un simple divertissement de journaliste ne paraissait pas -vraisemblable; c’était peut-être quelque ruse de la police allemande? -Qui le sait? Mais les noms de Maria-Angiola étaient précisément ceux de -ma sœur cadette. Ces bruits devaient sans doute être passés de la -_Gazette de Turin_ à d’autres gazettes. Donc, l’excellente jeune fille -s’était vraiment faite religieuse! Ah! peut-être a-t-elle pris cet état -parce qu’elle a perdu ses parents! Pauvre jeune fille! Elle n’a pas -voulu que je souffrisse seul les angoisses de la prison; elle aussi a -voulu s’enfermer! Le Seigneur lui donne plus qu’à moi les vertus de la -patience et de l’abnégation! Que de fois, dans sa cellule, cet ange -pensera à moi! que de fois elle fera de dures pénitences pour obtenir de -Dieu qu’il allège les maux de son frère! - -Ces pensées m’attendrissaient et me déchiraient le cœur. Mes malheurs ne -pouvaient que trop avoir concouru à abréger les jours de mon père ou de -ma mère, ou de tous deux! Plus j’y pensais, et plus il me paraissait -impossible que, sans cette perte, ma chère Mariette eût abandonné le -toit paternel. Cette idée m’oppressait comme une certitude, et je tombai -par suite dans une tristesse pleine d’angoisse. - -Maroncelli en était ému non moins que moi. Quelques jours après, il se -mit à composer une lamentation poétique sur la sœur du prisonnier. Il en -résulta un très beau poème, respirant la mélancolie et la pitié. Quand -il l’eut terminé, il me le récita. Oh! comme je lui sus gré de sa -délicatesse! Parmi tant de millions de vers qui avaient été faits -jusqu’alors pour des religieuses, ceux-là étaient probablement les seuls -qui eussent été composés en prison, pour le frère de la religieuse, par -un compagnon de chaîne. Quel concours d’idées pathétiques et -religieuses! - -Ainsi l’amitié adoucissait mes douleurs. Ah! depuis ce moment, il ne se -passa pas de jour sans que j’errasse longuement par la pensée dans un -couvent de jeunes vierges; sans que parmi ces jeunes vierges j’en -considérasse une avec une plus tendre pitié; sans que je priasse -ardemment le Ciel d’embellir sa solitude, et de ne pas laisser son -imagination lui dépeindre ma prison avec trop d’horreur. - - - - -CHAPITRE LXXXIII - - -Que l’arrivée clandestine de cette gazette ne fasse pas imaginer au -lecteur que les nouvelles du monde que je réussis à me procurer étaient -fréquentes. Non: tous étaient bons autour de moi, mais tous étaient liés -par une énorme peur. S’il se produisit en cachette quelque légère -contravention, ce ne fut que lorsque le danger pouvait véritablement -sembler nul. Et il était difficile qu’une chose pût sembler sans -importance au milieu de tant de perquisitions ordinaires et -extraordinaires. - -Il ne me fut jamais donné d’avoir en secret des nouvelles des êtres -chers qui étaient si loin de moi, si ce n’est le renseignement susdit -relatif à ma sœur. - -La crainte que j’avais que mes parents ne fussent plus en vie vint -quelque temps après à s’augmenter plutôt qu’à diminuer, à la façon dont -le directeur de police vint un jour m’annoncer qu’on allait bien chez -moi. «S. M. l’empereur, dit-il, m’ordonne de vous communiquer de bonnes -nouvelles de ceux de vos parents que vous avez à Turin.» - -Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui ne -m’avait jamais été faite jusque-là, et je demandai de plus grands -détails. - -«J’ai laissé, lui dis-je, mes parents, mes frères et mes sœurs à Turin. -Vivent-ils tous? Ah! si monsieur a une lettre de l’un d’eux, je le -supplie de me la montrer! - ---Je ne peux rien montrer. Vous devez vous contenter de cela. C’est -toujours une preuve de bienveillance de l’empereur de vous faire dire -ces consolantes paroles. Cela ne s’est encore fait pour personne. - ---J’avoue que c’est une preuve de bienveillance de l’empereur; mais vous -sentirez qu’il m’est impossible de tirer une consolation quelconque de -paroles aussi peu déterminées. Quels sont ceux des membres de ma famille -qui se portent bien? N’en ai-je perdu aucun? - ---Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus que ce qui m’a -été ordonné.» - -Et, ayant parlé ainsi, il s’en alla. - -On avait eu certainement l’intention de m’apporter du soulagement par -cette nouvelle. Mais je me persuadai que, en même temps que l’empereur, -cédant aux instances de quelqu’un des miens, avait consenti à ce qu’on -me donnât ce renseignement, il n’avait pas voulu qu’on me montrât de -lettre, afin que je ne visse pas quels étaient ceux de mes chers aimés -qui me manquaient. - -Quelques mois après, une communication semblable à la première me fut -faite. Aucune lettre, aucune explication de plus. - -On vit que je ne me contentais pas de cela, et que j’en restais encore -plus affligé, et on ne me dit plus jamais rien de ma famille. - -La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l’étaient aussi, -et Joséphine, mon autre sœur bien-aimée; que peut-être Marietta était -seule survivante, et qu’elle s’éteindrait bientôt dans l’angoisse de la -solitude et dans les rigueurs de la pénitence, me détachait de plus en -plus de la vie. - -A plusieurs reprises, fortement assailli par mes infirmités habituelles, -ou par des infirmités nouvelles, comme d’horribles coliques accompagnées -de symptômes très douloureux et semblables à ceux du _choléra morbus_, -j’espérai mourir. Oui, l’expression est exacte: _j’espérai_. - -Et néanmoins, ô contradictions de l’homme! quand je jetais un coup d’œil -sur mon compagnon languissant, mon cœur se déchirait à la pensée de le -laisser seul, et je désirais encore la vie! - - - - -CHAPITRE LXXXIV - - -Trois fois il vint de Vienne des personnages d’un rang élevé pour -visiter nos prisons, et pour s’assurer s’il n’y avait pas d’abus contre -la discipline. La première fois, ce fut le baron von Münch. Pris de -pitié en voyant le peu de lumière que nous avions, il dit qu’il -implorerait qu’on prolongeât notre journée, en nous faisant mettre -pendant quelques heures de la soirée une lanterne à la partie extérieure -du guichet. Sa visite fut faite en 1825. Une année après, sa charitable -intention fut réalisée. Et, de la sorte, à la lueur de cette lumière -sépulcrale, nous pûmes désormais voir les murs de notre cachot, et ne -pas nous casser la tête en nous promenant. - -La seconde visite fut celle du baron de Vogel. Il me trouva dans un très -mauvais état de santé. Ayant appris que, bien que le médecin eût jugé -que le café me serait utile, on ne se disposait pas à m’en donner parce -que c’était un objet de luxe, il dit une parole dans ce sens en ma -faveur, et le café me fut accordé. - -La troisième visite fut celle de je ne sais quel autre seigneur de la -cour, homme entre cinquante et soixante ans, qui nous témoigna par ses -manières et par ses paroles la plus noble compassion. Il ne pouvait rien -faire pour nous, mais la douce expression de sa bonté était un bienfait, -et nous lui en fûmes reconnaissants. - -Oh! quel désir a le prisonnier de voir des créatures de son espèce! La -religion chrétienne, qui est si riche d’humanité, n’a pas oublié de -compter au nombre des œuvres de miséricorde de _visiter les -prisonniers_. L’aspect des hommes qui s’affligent de votre malheur, même -quand ils n’ont pas le moyen de vous soulager plus efficacement, suffit -à vous l’adoucir. - -L’extrême solitude peut tourner avantageusement à l’amélioration de -certaines âmes; mais je crois qu’en général elle l’est bien plus si elle -n’est pas poussée à l’extrême, et si elle est mitigée par quelque -contact avec la société. Moi, du moins, je suis ainsi fait. Si je ne -vois pas mes semblables, je concentre mon amour sur un trop petit nombre -d’entre eux, et je me désaffectionne des autres. Si je puis en voir, je -ne dirai pas beaucoup, mais un certain nombre, j’aime avec tendresse -tout le genre humain. - -Mille fois je me suis trouvé le cœur si exclusivement épris d’un très -petit nombre et plein de haine pour les autres, que je m’en épouvantais. -Alors j’allais à la fenêtre en souhaitant de voir quelque figure -nouvelle, et je m’estimais heureux si la sentinelle, en se promenant, ne -rasait pas le mur de trop près; si elle s’écartait de façon que je pusse -la voir; si elle levait la tête en m’entendant tousser; si sa -physionomie était bonne. Quand il me semblait y découvrir un sentiment -de pitié, mon cœur palpitait doucement, comme si ce soldat inconnu avait -été un ami intime. Si elle s’éloignait, j’attendais avec une amoureuse -inquiétude qu’elle revînt; et si alors elle me regardait, je m’en -réjouissais comme d’une grande charité. Si elle ne passait plus de façon -que je la visse, je restais mortifié comme un homme qui aime et qui -reconnaît qu’on ne prend pas garde à lui. - - - - -CHAPITRE LXXXV - - -Dans la prison contiguë à la nôtre, et qui avait été jadis celle -d’Oroboni, étaient maintenant D. Marco Fortini et Antoine Villa. Ce -dernier, autrefois robuste comme un Hercule, souffrit beaucoup de la -faim pendant la première année, et lorsqu’il eut un peu plus de -nourriture, il se trouva sans forces pour digérer. Il languit longtemps; -puis, réduit presque à la dernière extrémité, il obtint qu’on lui donnât -une prison plus aérée. L’atmosphère méphitique d’un étroit sépulcre lui -était, sans doute, très nuisible, comme elle l’était à tous les autres. -Mais le remède par lui réclamé ne fut pas suffisant. Dans cette grande -chambre, il se conserva quelques mois encore, puis, après des -vomissements de sang réitérés, il mourut. - -Il fut assisté par son compagnon de captivité, D. Fortini, et par l’abbé -Paulowich, venu en hâte de Vienne quand on apprit qu’il était moribond. - -Bien que je ne fusse pas lié avec lui aussi étroitement qu’avec Oroboni, -cependant sa mort m’affligea beaucoup. Je savais qu’il était aimé avec -la plus vive tendresse par ses parents et par son épouse. Pour lui, il -était plus à envier qu’à plaindre; mais ceux qui survivaient! - -Il avait aussi été mon voisin sous les Plombs; Tremerello m’avait -apporté quelques vers de lui, et lui avait apporté des miens. Il régnait -parfois dans ces vers de lui un profond sentiment. - -Après sa mort, il me sembla que je l’affectionnais plus encore que -pendant sa vie, en apprenant des gardiens combien misérablement il avait -souffert. L’infortuné ne pouvait se résigner à mourir, bien que très -religieux. Il éprouva au plus haut degré l’horreur de ce terrible -passage, bénissant pourtant toujours le Seigneur, et s’écriant les -larmes aux yeux: «Je ne sais pas conformer ma volonté à la tienne, et -cependant je veux l’y conformer. Opère toi-même en moi ce miracle!» - -Il n’avait pas le courage d’Oroboni, mais il l’imita en protestant qu’il -pardonnait à ses ennemis. - -A la fin de cette année (c’était en 1826), nous entendîmes un soir dans -le corridor le bruit mal étouffé des pas de plusieurs personnes. Nos -oreilles étaient devenues très habiles à discerner mille genres de -bruit. Une porte vient à s’ouvrir; nous reconnaissons que c’est celle où -était l’avocat Solera. Une autre s’ouvre; c’est celle de Fortini. Parmi -quelques voix parlant tout bas, nous distinguions celle du directeur de -police.--Que serait-ce? Une perquisition à une heure si tardive? Et -pourquoi? - -Mais bientôt on sort de nouveau dans le corridor. Tout à coup la voix -chérie du bon Fortini: _Oh! pauvre de moi! excusez-moi, j’ai oublié un -tome de mon bréviaire!_ - -Et vite, vite il courait reprendre son volume, puis il rejoignait la -petite troupe. La porte de l’escalier s’ouvrit, nous entendîmes leurs -pas jusqu’au bas; nous comprîmes que les deux heureux prisonniers -avaient reçu leur grâce; et, bien que nous eussions du regret de ne pas -les suivre, nous nous en réjouîmes. - - - - -CHAPITRE LXXXVI - - -La libération de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence -pour nous? Comment sortaient-ils, eux qui avaient été condamnés comme -nous, l’un à vingt ans, l’autre à quinze, tandis que sur nous et sur -bien d’autres ne brillait pas la même faveur? - -Contre ceux qui n’avaient pas été libérés, existait-il donc des -préventions plus hostiles? Ou bien serait-on disposé à les gracier tous, -mais à brefs intervalles, et deux à la fois? Peut-être chaque mois? -Peut-être chaque deux ou trois mois? - -Nous restâmes ainsi pendant quelque temps dans le doute. Et plus de -trois mois s’écoulèrent sans qu’on procédât à aucune autre mise en -liberté. Vers la fin de 1827, nous pensâmes que le mois de décembre -pourrait avoir été choisi pour l’anniversaire des grâces. Mais décembre -passa, et aucune n’eut lieu. - -Nous restâmes dans l’attente jusqu’à l’été de 1828 qui terminait alors -pour moi les sept années et demie de peine, équivalant, selon la parole -de l’empereur, à quinze, si toutefois la peine comptait à partir de -l’arrestation. Que si l’on ne voulait pas comprendre le temps du procès -(et cette supposition était la plus vraisemblable), mais faire commencer -la peine à partir de la publication, les sept années et demie ne -devaient finir qu’en 1829. - -Tous les termes calculables passèrent, et la grâce ne brilla pas. Entre -temps, avant même le départ de Solera et de Fortini, il était venu à mon -pauvre Maroncelli une tumeur au genou gauche. Dans le commencement, la -douleur était légère et le forçait seulement à boiter. Puis il éprouva -de la peine à traîner ses fers, et il ne sortait que rarement pour la -promenade. Un matin d’automne, il lui plut de sortir avec moi pour -respirer un peu d’air; il y avait déjà de la neige, et dans un moment -fatal où je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La secousse fit -immédiatement passer à l’état aigu la douleur du genou. Nous le portâmes -sur son lit; il n’était plus en état de se tenir debout. Quand le -médecin le vit, il se décida enfin à lui faire enlever les fers. La -tumeur empira de jour en jour et devint énorme, et de plus en plus -douloureuse. Telles étaient les souffrances du pauvre infirme qu’il ne -pouvait trouver de repos ni au lit ni hors du lit. - -Quand il y avait nécessité pour lui de remuer, de se lever et de se -recoucher, je devais prendre avec la plus grande délicatesse possible la -jambe malade et la placer très lentement dans la position qu’il fallait. -Le plus petit changement d’une position à une autre demandait parfois un -quart d’heure de spasmes. - -Les sangsues, les cautères, les pierres infernales, les cataplasmes, -tantôt secs, tantôt humides, tout fut tenté par le médecin. C’étaient -des accroissements de douleurs atroces, et rien de plus. Après les -cautérisations à la pierre infernale, la suppuration se formait. Toute -cette tumeur n’était qu’une plaie; mais elle ne diminuait jamais, mais -jamais l’écoulement de la plaie n’apportait d’adoucissement à la -douleur. - -Maroncelli était mille fois plus malheureux que moi; néanmoins, combien -je souffrais avec lui! Les soins d’infirmier m’étaient doux parce qu’ils -étaient consacrés à un si digne ami. Mais le voir dépérir ainsi, dans de -si longs, de si atroces tourments, et ne pouvoir lui rendre la santé! Et -prévoir que ce genou ne guérirait jamais plus! Et découvrir que le -malade considérait la mort comme beaucoup plus probable que la guérison! -Et n’avoir qu’à l’admirer sans cesse pour son courage et pour sa -sérénité; ah! tout cela me causait d’indicibles angoisses! - - - - -CHAPITRE LXXXVII - - -Dans ce déplorable état, il composait encore des vers, il chantait, il -discourait; il faisait tout cela pour me donner des illusions, pour me -cacher une partie de ses maux. Il ne pouvait plus digérer ni dormir; il -maigrissait d’une manière épouvantable; il tombait fréquemment en -défaillance; et cependant il recouvrait par moments toute sa vitalité, -et me rendait le courage à moi-même. - -Ce qu’il souffrit pendant neuf longs mois ne peut se décrire. Enfin on -obtint qu’une consultation serait tenue. Le premier médecin vint; il -approuva tout ce que le médecin avait essayé, et sans émettre son -opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire, il s’en alla. - -Un moment après, vint le surintendant: il dit à Maroncelli: «Le premier -médecin n’a pas osé s’expliquer ici en votre présence; il craignait que -vous n’eussiez pas la force d’entendre annoncer une dure nécessité. Je -l’ai assuré que le courage ne vous manquait pas. - ---J’espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelques preuves en souffrant -sans me plaindre ces douleurs déchirantes. Me proposerait-on?... - ---Oui, monsieur, l’amputation. Seulement, le premier médecin, en voyant -un corps si affaibli, hésite à la conseiller. Dans un tel état de -faiblesse, vous sentirez-vous capable de supporter l’opération? -Voulez-vous vous exposer au danger?... - ---De mourir? Et ne mourrai-je pas également si on ne met pas un terme à -ce mal? - ---Nous ferons donc tout de suite un rapport à Vienne sur tout cela, et -aussitôt la permission d’amputer venue... - ---Quoi! il faut une permission? - ---Oui, monsieur.» - -Au bout de huit jours le consentement attendu arriva. - -Le malade fut porté dans une chambre plus grande; il demanda que je le -suivisse. - -«Je pourrais expirer pendant l’opération, dit-il; que je me trouve au -moins dans les bras d’un ami.» - -Ma compagnie lui fut accordée. - -L’abbé Wrba, notre confesseur (il avait succédé à Paulowich), vint -administrer les sacrements à l’infortuné. Cet acte religieux accompli, -nous attendions les chirurgiens, et ils n’arrivaient pas. Maroncelli se -mit encore à chanter un hymne. - -Les chirurgiens finirent par arriver; ils étaient deux. L’un était le -chirurgien ordinaire de la maison, c’est-à-dire notre barbier; et -lorsqu’il se présentait des opérations, il avait le droit de les faire -de sa main, et il ne voulait pas en céder l’honneur à d’autres. L’autre -était un jeune chirurgien, élève de l’école de Vienne, et qui jouissait -déjà d’une réputation de grande habileté. Il avait été envoyé par le -gouverneur pour assister à l’opération et la diriger; il aurait voulu la -faire lui-même, mais il lui fallut se contenter de veiller à -l’exécution. - -Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes en bas: je le tenais -dans mes bras. Au-dessus du genou, là où la cuisse commençait à être -saine, on fit une ligature très serrée, pour marquer le cercle que -devait décrire le couteau. Le vieux chirurgien coupa tout autour à la -profondeur d’un doigt; puis il tira par-dessus les chairs la peau coupée -et continua à couper les muscles mis à nu. Le sang ruisselait à torrents -des artères, mais celles-ci furent aussitôt liées avec un fil de soie. -En dernier lieu, on scia l’os. - -Maroncelli ne poussa pas un cri. Quand il vit qu’on emportait la jambe -coupée, il lui donna un regard de compassion; puis, se tournant vers le -chirurgien qui l’avait opéré, il lui dit: - -«Vous m’avez délivré d’un ennemi, et je n’ai aucun moyen de vous en -récompenser.» - -Il y avait, dans un verre sur la fenêtre, une rose. - -«Je te prie de m’apporter cette rose», me dit-il. - -Je la lui apportai, et il l’offrit au vieux chirurgien, en lui disant: -«Je n’ai pas autre chose à vous présenter en témoignage de ma -gratitude.» - -Celui-ci prit la rose et pleura. - - - - -CHAPITRE LXXXVIII - - -Les chirurgiens avaient cru que l’infirmerie du Spielberg était pourvue -de tout le nécessaire, excepté les instruments qu’ils avaient apportés. -Mais, l’amputation faite, ils s’aperçurent qu’il manquait diverses -choses nécessaires, de la toile cirée, de la glace, des bandes, etc. - -Le malheureux mutilé dut attendre deux heures que tout cela fût apporté -de la ville. Enfin il put s’étendre sur le lit, et la glace fut -appliquée sur le moignon. - -Le jour suivant on débarrassa le moignon des caillots de sang qui s’y -étaient formés; on le lava; on tira la peau en bas, et on le banda. - -Pendant quelques jours on ne donna au malade qu’une demi-tasse de -bouillon avec un jaune d’œuf battu; et, quand fut passé le danger de la -fièvre causée par la blessure, on commença graduellement à le restaurer -avec des aliments plus nourrissants. L’empereur avait ordonné que, -jusqu’à ce que ses forces fussent rétablies, on lui donnât une bonne -nourriture, de la cuisine du surintendant. - -La guérison s’opéra en quarante jours après lesquels nous fûmes -reconduits dans notre prison. Celle-ci d’ailleurs fut agrandie par une -ouverture dans le mur, et par la réunion de notre ancien cachot à celui -habité jadis par Oroboni et puis par Villa. - -Je transportai mon lit à l’endroit même où avait été celui d’Oroboni, où -il était mort. Cette identité de lieu m’était chère; il me semblait -m’être rapproché de lui. Je rêvais souvent à lui, et il me semblait que -son esprit venait vraiment me visiter et me rasséréner par de célestes -consolations. - -Le spectacle horrible de tant de tourments soufferts par Maroncelli -avant l’amputation de sa jambe, durant cette opération et après, me -fortifia l’âme. Dieu qui m’avait donné une santé suffisante pendant la -maladie de celui-ci, parce que mes soins lui étaient nécessaires, me -l’ôta lorsqu’il put se soutenir sur des béquilles. - -J’eus plusieurs tumeurs glandulaires très douloureuses. J’en guéris, et -elles furent suivies par des maux de poitrine, que j’avais déjà éprouvés -autrefois, mais qui étaient maintenant plus suffocants que jamais; par -des vertiges et des dysenteries spasmodiques. - -«Mon tour est venu, disais-je à part moi. Serai-je moins patient que mon -compagnon?» - -Je m’appliquai dès lors à imiter, autant que je le savais, son courage. - -Il n’est pas douteux que chaque condition humaine a ses devoirs. Ceux -d’un malade sont la patience, le courage, et tous les efforts possibles -pour ne pas être désagréable à ceux qui sont autour de lui. - -Maroncelli, sur ses pauvres béquilles, n’avait plus l’agilité -d’autrefois, et il s’en affligeait dans la crainte de me servir moins -bien. Il craignait en outre que, pour lui épargner les mouvements et la -fatigue, je ne réclamasse pas ses services autant que j’en aurais -besoin. - -Et cela arrivait vraiment quelquefois, mais je faisais en sorte qu’il ne -s’en aperçût pas. - -Bien qu’il eût repris de la force, il n’était pas cependant sans -souffrances. Il éprouvait, comme tous les amputés, des sensations -douloureuses dans les nerfs, comme si la partie coupée vivait encore. Il -souffrait du pied, de la jambe et du genou qu’il n’avait plus. Ajoutez à -cela que l’os avait été mal scié et pénétrait dans les nouvelles chairs, -et y faisait des plaies fréquentes. Ce ne fut qu’au bout d’un an environ -que le moignon fut assez endurci et ne s’ouvrit plus. - - - - -CHAPITRE LXXXIX - - -Mais d’autres maux assaillirent de nouveau l’infortuné, et presque sans -intervalle. Ce fut d’abord une arthrite, qui commença par les jointures -des mains et puis lui martyrisa pendant plusieurs mois tout le corps; -ensuite, le scorbut. Cette maladie lui couvrit rapidement le corps de -taches livides et en faisait un objet d’épouvante. - -Je cherchais à me consoler en pensant à part moi: «Puisqu’il faut mourir -ici en prison, il vaut mieux que le scorbut soit venu à l’un de nous -deux; c’est un mal contagieux et qui nous conduira dans la tombe, sinon -ensemble, au moins à peu de distance l’un de l’autre.» - -Nous nous préparions tous les deux à la mort, et nous étions -tranquilles. Neuf années de prison et de graves souffrances nous avaient -enfin familiarisés avec l’idée de la destruction totale de deux corps -aussi ruinés et réclamant le repos. Et nos âmes se confiaient dans la -bonté de Dieu, et croyaient être toutes les deux réunies dans un lieu où -toutes les colères des hommes cessent, et où nous demandions dans nos -prières de voir aussi un jour, réunis à nous et apaisés, ceux qui ne -nous aimaient pas. - -Le scorbut, dans les années précédentes, avait fait beaucoup de ravages -dans ces prisons. Le gouverneur, quand il sut que Maroncelli était -affecté de ce terrible mal, craignit une nouvelle épidémie scorbutique, -et consentit à la requête du médecin qui disait qu’il n’y avait d’autre -remède efficace pour Maroncelli que l’air libre, et qui conseillait de -le tenir le moins possible dans sa chambre. - -Quant à moi, comme logé avec lui, et malade également d’une discrasie, -je jouis du même avantage. - -Pendant toutes les heures où le lieu de promenade n’était pas occupé par -d’autres, c’est-à-dire depuis une demi-heure avant l’aube pendant une -couple d’heures, puis durant le dîner, si cela nous plaisait, ensuite -pendant trois heures du soir jusqu’au coucher du soleil, nous restions -dehors. Cela pour les jours ordinaires. Les jours de fête, comme il n’y -avait pas de promenade pour les autres, nous restions dehors du matin au -soir, excepté pendant le dîner. - -Un autre malheureux, à la santé bien atteinte, et d’environ soixante-dix -ans, nous fut adjoint, dans l’espoir que l’oxygène pourrait aussi lui -être utile. C’était M. Constantin Munari, aimable vieillard, amateur -d’études littéraires et philosophiques, et dont la société nous fut très -agréable. - -En cherchant à calculer la durée de ma peine, non de l’époque de mon -arrestation, mais de celle de la condamnation, je trouvais que les sept -années et demie finissaient en 1829 dans les premiers jours de juillet, -suivant la signature impériale au bas de la sentence, ou bien au 22 -août, suivant qu’on prenait la publication pour point de départ. - -Mais ce terme passa, lui aussi, et toute espérance mourut. - -Jusqu’alors, Maroncelli, Munari et moi, nous faisions quelquefois la -supposition que nous reverrions encore le monde, notre Italie, nos -parents; et c’était le sujet d’entretiens pleins de désir, de piété et -d’amour. - -Passé le mois d’août, puis le mois de septembre, puis l’année entière, -nous nous accoutumâmes à ne plus rien espérer sur la terre, excepté -l’inaltérable continuation de notre amitié réciproque et l’assistance de -Dieu pour consommer dignement le reste de notre long sacrifice. - -Ah! l’amitié et la religion sont deux biens inestimables! elles -embellissent même les heures des prisonniers pour qui ne luit plus la -moindre espérance de grâce. Dieu est vraiment avec les infortunés, avec -les infortunés qui aiment! - - - - -CHAPITRE XC - - -Après la mort de Villa, à l’abbé Paulowich, qui fut nommé évêque, -succéda comme notre confesseur l’abbé Wrba, Morave, professeur de -Nouveau Testament à Brünn, savant élève de l’_Institut sublime_ de -Vienne. - -Cet Institut est une congrégation fondée par le célèbre Frint, alors -aumônier de la cour. Les membres de cette congrégation sont tous des -prêtres qui, déjà lauréats en théologie, y poursuivent leurs études sous -une sévère discipline, afin d’arriver à la possession du plus haut degré -de science qu’on puisse atteindre. L’intention du fondateur a été -remarquable: c’est de produire une perpétuelle diffusion de vraie et -forte science dans le clergé catholique de Germanie. Et cette intention -est en général réalisée. - -Wrba, résidant à Brünn, pouvait nous donner une bien plus grande partie -de son temps que Paulowich. Il devint pour nous ce qu’était le P. -Baptiste, excepté qu’il ne lui était pas permis de nous prêter des -livres. Nous faisions souvent ensemble de longues conférences, et ma -croyance religieuse en tirait grand profit; ou bien, si c’est trop dire, -il me semblait en tirer un grand profit, et la consolation que j’en -éprouvais était très vive. - -Dans l’année 1829 il tomba malade; puis, ayant dû assumer d’autres -fonctions, il ne put plus venir nous voir. Cela nous contraria vivement; -mais nous eûmes la bonne fortune de lui voir succéder un autre homme -savant remarquable, l’abbé Ziak, vicaire. - -Parmi ces quelques prêtres allemands qui nous furent destinés, n’en pas -trouver un mauvais! un seul que nous pussions découvrir comme disposé à -se faire l’instrument de la politique (et cela est si facile à -découvrir!); pas un, au contraire, en qui ne se trouvassent réunis les -mérites de beaucoup de science, d’une foi catholique très éclatante et -d’une philosophie profonde! Oh! combien de tels ministres de l’Église -sont respectables! - -Ces quelques prêtres que j’ai connus me firent concevoir une opinion -très avantageuse du clergé catholique allemand. - -L’abbé Ziak tenait aussi de longues conférences avec nous. Il me servit -en outre d’exemple pour supporter avec sérénité mes douleurs. Il était -sans cesse tourmenté par des fluxions aux dents, à la bouche, aux -oreilles, et néanmoins il souriait toujours. - -Cependant le grand air libre fit disparaître peu à peu les taches -scorbutiques de Maroncelli; Munari et moi nous allions également mieux. - - - - -CHAPITRE XCI - - -Vint le 1er août 1830. Il y avait dix ans que j’avais perdu la liberté; -huit ans et demi que je subissais le _carcere duro_. - -C’était un jour de dimanche. Nous allâmes, comme les autres fêtes, dans -notre enceinte accoutumée. Nous regardâmes encore de notre petit banc la -vallée au-dessous de nous et le cimetière où gisaient Oroboni et Villa; -nous parlâmes encore du repos qu’un jour y auraient nos ossements. Nous -nous assîmes encore sur le banc, comme d’habitude, pour attendre que les -pauvres condamnées vinssent à la messe qui se disait avant la nôtre. -Elles étaient conduites dans le même petit oratoire où nous allions -nous-mêmes pour la messe suivante. Cet oratoire était contigu au -promenoir. - -C’est un usage dans toute l’Allemagne que, pendant la messe, le peuple -chante des hymnes en langue vivante. Comme l’empire d’Autriche est un -pays mélangé d’Allemands et de Slaves, et que dans les prisons du -Spielberg le plus grand nombre des condamnés de droit commun appartient -à l’un ou à l’autre de ces peuples, les hymnes s’y chantent, une fête en -allemand et l’autre en slave. De même, à chaque fête, on fait deux -sermons où alternent les deux langues. C’était un très doux plaisir pour -nous que d’entendre ces chants et l’orgue qui les accompagnait. - -Parmi les femmes, il y en avait dont la voix allait au cœur. -Malheureuses! quelques-unes étaient très jeunes. Un amour, une jalousie, -un mauvais exemple les avait entraînées au crime! J’entends encore -résonner dans mon âme leur chant si religieux du _Sanctus_: _Heilig! -Heilig! Heilig!_ Je versai encore une larme en l’entendant. - -Vers dix heures, les femmes se retirèrent, et nous allâmes à la messe. -Je vis encore ceux de mes compagnons d’infortune qui entendaient la -messe sur la tribune de l’orgue, dont une simple grille nous séparait, -tous pâles, amaigris, traînant avec peine leurs fers! - -Après la messe, nous revînmes dans nos cachots. Un quart d’heure après, -on nous apporta le dîner. Nous apprêtions notre table, ce qui consistait -à mettre une petite planche sur le banc et à prendre nos cuillers de -bois, lorsque M. Wegrath, le sous-intendant, entra dans notre prison. - -«Je regrette de troubler le dîner de ces messieurs, dit-il; mais qu’ils -aient la complaisance de me suivre; il y a là monsieur le directeur de -police.» - -Comme celui-ci ne venait d’ordinaire que pour des choses désagréables, -comme perquisitions ou inquisitions, nous suivîmes d’assez mauvaise -humeur le bon sous-intendant jusqu’à la chambre d’audience. - -Là, nous trouvâmes le directeur de police et le surintendant; le premier -nous fit une inclination plus gracieuse que de coutume. - -Il prit un papier dans ses mains, et dit à mots tronqués, craignant -peut-être de nous produire une trop forte surprise s’il s’exprimait plus -nettement: - -«Messieurs... j’ai le plaisir... j’ai l’honneur... de vous signifier... -que S. M. l’empereur a fait encore... une grâce...» - -Et il hésitait à nous dire quelle grâce c’était. Nous pensions que -c’était quelque diminution de peine, comme d’être exempts de l’ennui de -travailler, d’avoir quelque livre de plus, d’avoir des aliments moins -dégoûtants. - -«Mais vous ne comprenez pas? dit-il. - ---Non, monsieur. Ayez la bonté de nous expliquer quelle sorte de grâce -est celle-ci. - ---C’est la liberté pour vous deux, et pour un troisième que vous -embrasserez avant peu.» - -Il semble que cette nouvelle aurait dû nous faire éclater de joie. Notre -pensée courut tout de suite à nos parents, dont nous n’avions pas de -nouvelles depuis tant de temps; et le doute où nous étions de ne plus -les retrouver peut-être sur la terre nous serrait tellement le cœur, -qu’il annula le plaisir qu’aurait dû susciter l’annonce de la liberté. - -«Ils sont muets? dit le directeur de police. Je m’attendais à les voir -exulter de joie. - ---Je vous prie, répondis-je, de faire part à l’empereur de notre -gratitude; mais, si nous n’avons pas de nouvelles de nos familles, il -nous est impossible de ne pas craindre d’avoir perdu des personnes bien -chères. Cette incertitude nous oppresse, même au moment qui devrait être -celui de la plus grande joie.» - -Il donna alors à Maroncelli une lettre de son frère qui le consola. A -moi il dit qu’il n’avait rien de ma famille; et cela me fit d’autant -plus craindre qu’il n’y fût arrivé quelque malheur. - -«Que ces messieurs, poursuivit-il, aillent dans leur chambre, et avant -peu je leur enverrai le troisième prisonnier qui a été gracié.» - -Nous y allâmes, et nous attendîmes avec anxiété ce troisième compagnon. -Nous aurions voulu que ce fût tout le monde; et pourtant il ne pouvait y -en avoir qu’un seul. Si c’était le pauvre vieux Munari! si c’était -celui-ci! si c’était cet autre! Il n’y en avait aucun pour qui nous ne -fissions des vœux. - -Enfin la porte s’ouvre, et nous voyons que ce compagnon était Andrea -Tonelli de Brescia. - -Nous nous embrassâmes. Nous ne pouvions plus dîner. - -Nous causâmes jusqu’au soir, plaignant les amis qui restaient. - -Au coucher du soleil, le directeur de police revint pour nous tirer de -ce séjour de malheur. Nos cœurs gémissaient, en passant devant les -prisons de tant d’amis, de ne pouvoir les emmener avec nous! Qui sait -combien de temps ils y languiraient encore? qui sait combien d’entre eux -devaient y être la proie lente de la mort? - -On nous mit à chacun un manteau de soldat sur les épaules et un béret -sur la tête, et ainsi, avec les mêmes habits de galériens, mais délivrés -de nos chaînes, nous descendîmes la funeste montagne, et nous fûmes -conduits à la ville, dans les prisons de la police. - -Il faisait un très beau clair de lune. Les rues, les maisons, les gens -que nous rencontrions, tout me paraissait si agréable et si étrange, -après tant d’années que je n’avais pas vu un semblable spectacle! - - - - -CHAPITRE XCII - - -Nous attendîmes dans les prisons de la police un commissaire impérial -qui devait venir de Vienne pour nous accompagner jusqu’aux frontières. -En attendant, comme nos malles avaient été vendues, nous nous pourvûmes -de linge et de vêtements, et nous déposâmes la livrée de la prison. - -Au bout de cinq jours arriva le commissaire, et le directeur de la -police nous consigna entre ses mains, en lui remettant en même temps -l’argent que nous avions apporté au Spielberg, et celui qui provenait de -la vente de nos malles et de nos livres; argent qui nous fut ensuite -restitué aux frontières. - -Les dépenses de notre voyage furent faites par l’empereur, et sans -compter. - -Le commissaire était M. de Noé, gentilhomme employé au secrétariat du -ministère de la police. On ne pouvait nous destiner une personne d’une -éducation plus accomplie. Il nous traita constamment avec toutes sortes -d’égards. - -Mais je partis de Brünn avec une difficulté de respirer qui était très -pénible, et le mouvement de la voiture augmenta tellement le mal que, le -soir, je haletais d’une façon effrayante, et que l’on craignait d’un -instant à l’autre de me voir rester suffoqué. J’eus en outre une fièvre -ardente pendant toute la nuit, et le commissaire était indécis, le -lendemain matin, de savoir si je pourrais continuer le voyage jusqu’à -Vienne. Je dis que oui, et nous partîmes. La violence de la douleur -était extrême; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni parler. - -J’arrivai à Vienne à demi-mort. On nous donna un bon logement à la -direction générale de la police. On me mit au lit; on appela un médecin. -Celui-ci m’ordonna une saignée, et j’en éprouvai du soulagement. Une -diète absolue et force digitale, tel fut pendant huit jours mon -traitement, et je me rétablis. Le médecin était M. Singer; il eut pour -moi de véritables attentions d’ami. - -J’avais le plus grand désir de partir, d’autant plus que la nouvelle des -_trois journées_ de Paris avait pénétré jusqu’à nous. - -Le jour même qu’éclatait cette révolution, l’empereur avait signé le -décret de notre mise en liberté! Certes il ne l’aurait pas maintenant -révoqué. Mais cependant il n’était pas invraisemblable que, les temps -menaçant de redevenir critiques pour toute l’Europe, on craignît des -mouvements populaires jusqu’en Italie, et qu’on ne voulût pas en -Autriche nous laisser, en ce moment, rentrer dans notre patrie. Nous -étions bien persuadés de ne pas retourner au Spielberg, mais nous -tremblions que quelqu’un ne vînt à suggérer à l’empereur de nous -déporter dans quelque ville de l’empire éloignée de la péninsule. - -Je me montrai encore plus rétabli que je ne l’étais, et je priai de -presser le départ. Cependant j’avais le plus ardent désir de me -présenter à S. E. M. le comte de Pralormo, envoyé de la cour de Turin à -la cour d’Autriche, et à la bonté duquel je savais avoir beaucoup -d’obligations. Il s’était employé avec le plus généreux et le plus -constant empressement pour obtenir ma mise en liberté. Mais la défense -de me laisser voir qui que ce fût n’admit pas d’exception. - -A peine fus-je convalescent, qu’on nous fit la gracieuseté de nous -envoyer une voiture pendant quelques jours, pour que nous puissions nous -promener un peu dans Vienne. Le commissaire avait ordre de nous -accompagner et de ne nous laisser parler à personne. Nous vîmes la belle -église de Saint-Étienne, les délicieuses promenades de la ville, la -villa voisine de Lichtenstein, et, en dernier lieu, la villa impériale -de Schœnbrünn. - -Pendant que nous étions dans les magnifiques allées de Schœnbrünn, -l’empereur vint à passer, et le commissaire nous fit retirer, pour que -la vue de nos maigres personnes ne l’attristât pas. - - - - -CHAPITRE XCIII - - -Nous partîmes enfin de Vienne, et je pus continuer jusqu’à Bruck. Là, -mon asthme se remit à devenir violent. Nous appelâmes le médecin: -c’était un certain M. Jüdmann, homme de beaucoup de mérite. Il me fit -tirer du sang, garder le lit et continuer la digitale. Au bout de deux -jours, j’insistai pour qu’on continuât le voyage. - -Nous traversâmes l’Autriche et la Styrie, et nous entrâmes en Carinthie -sans incident mais, arrivés à un village du nom de Feldkirchen, à peu de -distance de Klagenfurt, survint un contre-ordre. Nous devions nous -arrêter là jusqu’à nouvel avis. - -Je laisse imaginer combien cet incident nous fut désagréable. Pour moi, -j’avais en outre le regret d’être la cause de tant d’ennuis pour mes -deux compagnons; s’ils ne pouvaient pas rentrer dans leur patrie, -c’était ma fatale maladie qui en était cause. - -Nous restâmes cinq jours à Feldkirchen, et là aussi le commissaire fit -tout son possible pour nous distraire. Il y avait un petit théâtre de -comédiens, et il nous y conduisit. Il nous donna un jour le -divertissement d’une chasse. Notre hôte et plusieurs jeunes gens du -pays, ainsi que le propriétaire d’une belle forêt, étaient les -chasseurs, et nous, placés dans un endroit favorable, nous jouissions du -spectacle. - -Enfin arriva un courrier de Vienne, avec l’ordre au commissaire de nous -conduire décidément à notre destination. J’exultai de joie avec mes -compagnons à cette heureuse nouvelle, mais en même temps je tremblais de -voir s’approcher pour moi le jour d’une découverte fatale: de n’avoir -plus ni père, ni mère, ni qui sait quels autres de ceux qui m’étaient -chers. - -Et ma tristesse croissait à mesure que nous avancions vers l’Italie. - -De ce côté, l’entrée en Italie n’est pas agréable à l’œil; on descend au -contraire des superbes montagnes du pays allemand dans les plaines -d’Italie, à travers une longue étendue de pays stérile et inhabitée; de -sorte que les voyageurs qui ne connaissent pas encore notre péninsule et -qui passent par là, rient de la magnifique idée qu’ils s’en étaient -faite, et soupçonnent d’avoir été mystifiés par ceux dont ils l’avaient -entendu tant vanter. - -La laideur de ce pays contribuait à me rendre plus triste. Revoir notre -ciel, rencontrer des figures humaines qui n’eussent pas le type -septentrional, entendre de toutes les bouches des mots dans notre -idiome, tout cela m’attendrissait, mais c’était une émotion qui -m’invitait plus à pleurer qu’à me réjouir. Combien de fois, dans la -voiture, je me couvrais le visage avec les mains, feignant de dormir, et -je pleurais! Combien de fois, la nuit, je ne fermais pas l’œil, brûlé -par la fièvre, tantôt envoyant de toute mon âme les plus chaudes -bénédictions à ma douce Italie, et remerciant le Ciel de lui être rendu; -tantôt me tourmentant de ne pas avoir de nouvelles de chez moi, et -m’imaginant les plus grands malheurs; tantôt pensant qu’avant peu je -serais forcé de me séparer, et peut-être pour toujours, d’un ami qui -avait tant souffert avec moi, et qui m’avait donné tant de preuves d’une -affection fraternelle! - -Ah! de si longues années passées dans la tombe n’avaient pas éteint -l’énergie de ma sensibilité; mais cette énergie était si faible pour la -joie, et si forte pour la douleur! - -Comme j’aurais voulu revoir Udine et cette auberge où ces deux généreux -étrangers avaient feint d’être des garçons de chambre, et nous avaient -serré furtivement la main! - -Nous laissâmes cette ville à notre gauche, et nous passâmes outre. - - - - -CHAPITRE XCIV - - -Pordenone, Conegliano, Ospedaletto, Vicenza, Vérone, Mantoue, me -rappelaient tant de choses! Dans la première de ces localités était né -un vaillant jeune homme qui avait été mon ami, et avait péri dans les -désastres de la Russie. Conegliano était le pays où les guichetiers des -_Plombs_ m’avaient dit qu’on avait conduit Zanze; à Ospedaletto, s’était -mariée, mais elle n’y vivait plus alors, une créature angélique et -malheureuse, que j’avais autrefois vénérée et que je vénérais encore. -Dans tous ces lieux, en somme, surgissaient pour moi des souvenirs plus -ou moins chers, et à Mantoue plus que dans toute autre ville. Il me -semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Ludovic en 1815! Il me -semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Porro en 1820! Les -mêmes rues, les mêmes places, les mêmes palais, et tant de changements -sociaux! tant de mes connaissances enlevées par la mort! tant d’exilés! -une génération d’adultes que j’avais vus enfants! Et ne pouvoir courir à -telle ou telle maison! ne pouvoir parler de tel ou tel avec personne! - -Et, pour comble de chagrin, Mantoue était le point de séparation pour -Maroncelli et pour moi. Nous y passâmes tristement la nuit tous les -deux. J’étais agité comme un homme à la veille d’entendre sa -condamnation. - -Le matin, je me lavai le visage, et je regardai dans la glace si l’on -reconnaissait encore que j’avais pleuré. Je pris, du mieux que je pus, -l’air tranquille et souriant. Je dis à Dieu une petite prière, mais, en -vérité, d’un air bien distrait; et, entendant déjà Maroncelli remuer ses -béquilles et parler au garçon de chambre, j’allai l’embrasser. Tous deux -nous semblions pleins de courage pour cette séparation; nous parlions un -peu émus, mais d’une voix forte. L’officier de gendarmerie qui doit le -conduire aux confins de la Romagne est arrivé; il faut partir, nous ne -savions plus que nous dire: un embrassement, un baiser, un embrassement -encore. Il monta en voiture et disparut; moi, je restai comme anéanti. - -Je revins dans ma chambre; je me jetai à genoux et je priai pour ce -malheureux mutilé, séparé de son ami, et je fondis en larmes et en -sanglots. - -J’ai connu beaucoup d’hommes remarquables, mais aucun plus -affectueusement sociable que Maroncelli, aucun mieux instruit de tous -les devoirs de la politesse, plus exempt des accès de mauvaise humeur, -plus constamment disposé à se souvenir que la vertu se compose de -l’exercice continuel de la tolérance, de la générosité et du bon sens. O -mon compagnon de tant d’années de douleurs, que le Ciel te bénisse en -quelque endroit que tu respires, et te donne des amis qui m’égalent en -affection et me surpassent en bonté! - - - - -CHAPITRE XCV - - -Nous partîmes dans la même matinée de Mantoue pour Brescia. Là, nous -laissâmes libre mon autre compagnon de captivité, Andrea Tonelli. Cet -infortuné y apprit qu’il avait perdu sa mère, et ses larmes désolées me -déchirèrent le cœur. - -Bien que tourmenté comme je l’étais pour tant de raisons, l’incident -suivant me fit un peu rire. - -Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche de théâtre. Je la -prends, et je lis: _Francesca da Rimini, opéra, mis en musique, etc..._ - -«De qui est cet opéra? dis-je au garçon. - ---Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique? Je ne sais pas, -répondit-il. Mais, en somme, c’est toujours cette _Francesca da Rimini_ -que tous connaissent. - ---Tous? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne; comment puis-je rien -savoir de toutes vos histoires de Francesca?» - -Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse, vrai type de -Brescian) me regarda d’un air de pitié méprisante. - -«Comment pouvez-vous en rien savoir? Monsieur, il ne s’agit pas -d’histoires de Francesca; il s’agit d’une _Francesca da Rimini_ unique. -Je veux parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a mise en -opéra, en la gâtant un peu, mais c’est toujours la même. - ---Ah! Silvio Pellico? Il me semble que je l’ai entendu nommer. N’est-ce -pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort et puis au _carcere duro_, -il y a huit ou neuf ans?» - -Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie! Il regarda autour de lui, -puis me fixa, fit voir en grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il -n’avait pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait assommé. - -Il s’en alla en grommelant: «Mauvais sujet!» Mais, avant que je fusse -parti, il découvrit qui j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni -répondre, ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir les yeux -fixés sur moi, se frotter les mains, et dire à tout le monde, sans -motif: «_Sior si, Sior si!_[9]» à tel point qu’on eût dit qu’il -éternuait. - - [9] Oui, M’sieu! oui, M’sieu! - -Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec le commissaire à Milan. -En approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme, en -repassant dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade habituelle et -si chère, en rentrant par la porte Orientale, et en me retrouvant sur le -Corso; en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues, j’éprouvai les -plus doux et les plus pénibles sentiments: un violent désir de m’arrêter -quelque temps à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que j’y aurais -encore retrouvés; un regret infini en pensant à ceux que j’avais laissés -au Spielberg, à ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à ceux -qui étaient morts; une vive gratitude en me rappelant l’affection que -m’avaient en général témoignée les Milanais; quelques frémissements de -dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié, alors qu’ils avaient -toujours été l’objet de ma bienveillance et de mon estime. - -Nous allâmes loger à la _Bella Venezia_. - -C’était là que j’avais assisté tant de fois à de joyeux repas d’amis; là -que j’avais visité tant de dignes étrangers; là qu’une respectable et -vieille dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane, -prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs qui m’arriveraient. O -souvenirs émouvants! ô passé si mélangé de plaisirs et de douleurs, et -si rapidement enfui! - -Les garçons de l’auberge découvrirent tout de suite qui j’étais. Le -bruit s’en répandit, et vers le soir je vis la foule s’arrêter sur la -place et regarder aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était) sembla -me reconnaître et me salua, en élevant les bras vers moi. - -Ah! où étaient les fils de Porro, mes fils? Pourquoi ne les vis-je pas? - - - - -CHAPITRE XCVI - - -Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur. -Quelle sensation j’éprouvai en revoyant cette maison, qui avait été ma -première prison! Quelles douleurs me revinrent à l’esprit! Ah! je me -souvins avec tendresse de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités -que je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles, et des -heures où tu te tenais immobile à ta table, écrivant tes nobles pensées, -et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse -avec laquelle tu me regardais, quand on t’eut défendu de me faire des -signes! Et je me figurai ta tombe, probablement ignorée du plus grand -nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle était ignorée de moi!--et -j’implorai la paix pour ton âme! - -Je me souvins aussi du petit muet, de la voix pathétique de Madeleine, -de mes sentiments de compassion pour elle, de mes voisins les voleurs, -du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui se laissa prendre le -billet, et dont il m’avait semblé entendre les cris sous le bâton. - -Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient comme un songe -plein d’angoisse; mais ce qui me faisait le plus d’impression, c’était -le souvenir des deux visites que mon pauvre père m’y avait faites, dix -ans auparavant. Comme le bon vieillard s’illusionnait en espérant que je -pourrais bientôt le rejoindre à Turin! Aurait-il soutenu l’idée de dix -ans de prison pour son fils, et d’une telle prison! Mais quand ses -illusions s’évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force -de résister à une si déchirante douleur? M’était-il encore donné de les -revoir tous les deux, ou peut-être seulement l’un d’eux? Et lequel? - -O doute plein d’angoisses et toujours renaissant! J’étais, pour ainsi -dire, à la porte de ma maison, et je ne savais pas encore si mes parents -étaient en vie, si même il existait encore une seule personne de ma -famille. - -Le directeur de la police m’accueillit gracieusement et me permit de -rester à la _Bella Venezia_, avec le commissaire impérial, au lieu de me -faire garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la permission de me -montrer à personne, et c’est pourquoi je me déterminai à partir le matin -suivant. J’obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui -demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé le trouver; mais -ayant été pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis prier -de venir me voir. - -Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre et combien je lui en -fus reconnaissant! - -Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné. Au -sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai -dans une incertitude cruelle. - -En partie rassuré, mais non pas suffisamment, j’aurais voulu, pour -soulager mon âme, prolonger de beaucoup la conversation avec monsieur le -consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de bienveillance, mais il -dut enfin me quitter. - -Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des larmes, et je n’en avais -pas. Pourquoi donc la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes, -et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il me semble que -pleurer me serait un si doux soulagement, pourquoi les invoqué-je -inutilement? Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait ma -fièvre; la tête me faisait très mal. - -Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était sergent dans la -police de Vienne, et remplissait les fonctions de valet de chambre du -commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna, par hasard, à boire -d’une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami -Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui -demandai, d’un ton d’orgueil impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la -donna. - -Chose étrange! un tel souvenir, joint aux autres, rompit la roche de mon -cœur, et les larmes jaillirent. - - - - -CHAPITRE XCVII - - -Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon excellent commissaire, et je -partis. Nous nous connaissions seulement depuis un mois, il me faisait -l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme, pleine du sentiment du -beau et de l’honnête, n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non -qu’elle n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par cet amour -d’une noble simplicité qui existe chez les hommes droits. - -Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit où nous nous étions -arrêtés, me dit en secret: «Défiez-vous de cet _ange gardien_; s’il ne -faisait point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait pas donné. - ---Eh bien! vous vous trompez, lui dis-je. J’ai la plus intime conviction -que vous vous trompez. - ---Les plus rusés, reprit-il, sont ceux qui paraissent les plus simples. - ---S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais croire à la vertu de -personne. - ---Il y a certaines positions sociales où l’on peut montrer une parfaite -éducation dans les manières, mais pas de la vertu! pas de la vertu! pas -de la vertu!» - -Je ne pus lui répondre autre chose que ceci: - -«Exagération, mon cher monsieur, exagération! - ---Je suis conséquent», insista-t-il. - -Nous fûmes interrompus, et je me souvins du _cave a consequentiariis_ de -Leibnitz. - -La plupart des hommes ne sont en effet que trop disposés à raisonner -avec cette fausse et terrible logique: «Je marche sous l’étendard A, que -je suis sûr être celui de la justice; celui-ci marche sous l’étendard B, -que je suis sûr être celui de l’injustice; donc c’est un malhonnête -homme.» - -Eh non! logiciens furibonds! sous quelque étendard que vous soyez, ne -raisonnez pas d’une façon aussi inhumaine. Pensez qu’en partant d’une -donnée défavorable quelconque (et où y a-t-il une société, où y a-t-il -un individu qui n’en ait point de semblable?), et en procédant avec une -inexorable rigueur, de conséquence en conséquence, il est facile à qui -que ce soit d’arriver à cette conclusion: «Hors de nous quatre, tous les -hommes méritent d’être brûlés vifs.» Et, si l’on fait un examen plus -approfondi, chacun des quatre dira: «Tous les hommes méritent d’être -brûlés, excepté moi.» - -Ce rigorisme vulgaire est souverainement antiphilosophique. Une défiance -modérée peut être sage; une défiance poussée à l’extrême ne l’est -jamais. - -Depuis l’observation qui m’avait été faite sur cet _ange gardien_, -j’appliquai mon esprit à l’étudier plus qu’auparavant, et chaque jour je -me convainquis de plus en plus de son inoffensive et généreuse nature. - -Lorsqu’il existe un ordre de société établi, plus ou moins bon qu’il -soit, toutes les fonctions sociales que l’universelle conscience ne -reconnaît pas pour infamantes, toutes les fonctions sociales qui -promettent de coopérer noblement au bien public, et dont les promesses -sont acceptées par un grand nombre de gens, toutes les fonctions -sociales dans lesquelles il est absurde de nier qu’il y ait eu des -hommes honnêtes, peuvent toujours être occupées par des hommes honnêtes. - -J’ai lu, au sujet d’un quaker, qu’il avait horreur des soldats. Il vit -un jour un soldat se jeter dans la Tamise et sauver un malheureux qui se -noyait, et il dit: «Je serai toujours quaker, mais les soldats aussi -sont de bonnes créatures.» - - - - -CHAPITRE XCVIII - - -Stundberger m’accompagna jusqu’à la voiture, où je montai avec le -brigadier de gendarmerie auquel j’avais été confié. Il pleuvait, et il -soufflait un vent froid. - -«Que monsieur s’enveloppe bien dans son manteau, me disait Stundberger; -qu’il se couvre mieux la tête, afin de ne pas arriver chez lui malade; -il lui faut si peu pour se refroidir! Combien je regrette de ne pouvoir -lui prêter mes services jusqu’à Turin!» - -Et il me disait tout cela si cordialement et d’une voix si émue! - -«Désormais, monsieur n’aura peut-être plus d’Allemand à côté de lui, -ajouta-t-il; il n’entendra peut-être jamais plus parler cette langue que -les Italiens trouvent si dure, et peu lui importera probablement. Il a -eu tant de malheurs à souffrir parmi les Allemands, qu’il n’aura pas -grande envie de se souvenir de nous; et néanmoins moi, dont monsieur -oubliera vite le nom, je prierai toujours pour lui. - ---Et moi pour toi», lui dis-je en lui serrant une dernière fois la main. - -Le pauvre homme cria encore: «_Guten Morgen! Gute Reise! Leben Sie -wohl!_» (Bonjour! Bon voyage! Portez-vous bien)! Ce furent les dernières -paroles allemandes que j’entendis prononcer, et le son m’en fut cher, -comme si elles avaient été dites dans ma langue. - -J’aime passionnément ma patrie, mais je ne hais aucune autre nation. La -civilisation, la richesse, la puissance, la gloire sont diverses dans -les diverses nations; mais dans toutes il y a des âmes qui obéissent à -la grande vocation de l’homme qui est d’aimer, de compatir et d’aider. - -Le brigadier qui m’accompagnait me raconta qu’il avait été un de ceux -qui arrêtèrent mon malheureux Confalonieri. Il me dit comment celui-ci -avait essayé de fuir, comment son coup avait manqué, comment, arraché -des bras de son épouse, Confalonieri et elle s’attendrirent, mais -soutinrent avec dignité cet affreux malheur. - -J’étais brûlé par la fièvre en entendant cette malheureuse histoire, et -il me semblait qu’une main de fer me serrait le cœur. - -Le narrateur, homme sans façon, et parlant avec naïve confiance, ne -s’apercevait pas que, bien que je n’eusse rien contre lui, je ne pouvais -cependant m’empêcher de frissonner en regardant ces mains qui s’étaient -abattues sur mon ami. - -A Buffalora, on fit collation; j’étais trop plein d’angoisses; je ne -pris rien. - -Jadis, il y a déjà de longues années, quand j’allais en villégiature à -Arluno avec les enfants du comte Porro, je venais quelquefois me -promener à Buffalora, le long du Tessin. - -Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont j’avais vu les matériaux -épars sur la rive lombarde, avec l’opinion alors commune qu’un pareil -travail ne se terminerait pas. Je me réjouis de retraverser ce fleuve, -et de toucher de nouveau la terre piémontaise. Ah! bien que j’aime -toutes les nations, Dieu sait combien j’ai de prédilection pour -l’Italie; et, bien que je sois aussi épris de l’Italie, Dieu sait -combien plus doux que tout autre nom de pays italien est pour moi le nom -du Piémont, du pays de mes pères! - - - - -CHAPITRE XCIX - - -En face de Buffalora est Saint-Martin. Là le brigadier lombard parla aux -carabiniers piémontais; puis il me salua et repassa le pont. - -«Allons à Novare, dis-je au voiturier. - ---Ayez la bonté d’attendre un moment», dit un carabinier. - -Je vis que je n’étais pas encore libre, et je m’en affligeai, craignant -que cela ne retardât mon arrivée à la maison paternelle. - -Après plus d’un quart d’heure, parut un monsieur qui me demanda la -permission d’aller à Novare avec moi. Il avait manqué une autre -occasion; maintenant il n’y avait plus d’autre véhicule que le mien; il -était bien heureux que je lui donnasse la permission d’en profiter, -etc., etc. - -Ce carabinier déguisé était d’humeur aimable, et me tint bonne compagnie -jusqu’à Novare. Arrivés dans cette ville, tout en feignant de vouloir -que nous descendissions dans une auberge, il fit conduire la voiture -dans la caserne des carabiniers, et là on me dit qu’il y avait un lit -pour moi dans la chambre d’un brigadier, et que je devais attendre les -ordres supérieurs. - -Je pensais pouvoir partir le jour suivant; je me mis au lit, et, après -avoir causé un peu avec mon hôte le brigadier, je m’endormis -profondément. Depuis longtemps je n’avais pas dormi aussi bien. - -Je m’éveillai vers le matin, je me levai promptement, et les premières -heures me semblèrent longues. Je fis collation, je causai, je me -promenai dans la chambre et sur la terrasse; je donnai un coup d’œil aux -livres de mon hôte; enfin on m’annonça une visite. - -Un officier très gracieux vint me donner des nouvelles de mon père, et -me dire qu’il y avait à Novare une lettre de lui, et qu’on me -l’apporterait bientôt. Je lui fus souverainement obligé de cette aimable -courtoisie. - -Il s’écoula quelques heures qui me parurent éternelles, et la lettre -arriva enfin. - -Oh! quelle joie de revoir ces caractères chéris! quelle joie d’apprendre -que ma mère, mon excellente mère, vivait encore! que mes deux frères et -ma sœur aînée vivaient aussi! Hélas! la cadette, cette Marietta qui -s’était faite religieuse de la Visitation, et de laquelle j’avais reçu -en secret des nouvelles dans ma prison, avait cessé de vivre depuis neuf -mois. - -Il m’est doux de croire que je suis redevable de ma liberté à tous ceux -qui m’aimaient et qui intercédaient incessamment Dieu pour moi, et en -particulier à ma sœur qui mourut avec les signes de la plus grande -piété. Que Dieu la récompense de toutes les angoisses que son cœur a -souffertes à cause de mes malheurs! - -Les jours passaient, et la permission de quitter Novare ne venait pas. -Le matin du 16 septembre, cette permission me fut enfin donnée, et toute -tutelle de carabiniers cessa. Oh! depuis combien d’années ne m’était-il -plus arrivé d’aller où il me plaisait sans être accompagné de gardiens! - -Je touchai quelque argent, je reçus les politesses d’une personne qui -connaissait mon père, et je partis vers trois heures de l’après-midi. -J’avais pour compagnons de voyage une dame, un négociant, un graveur, et -deux jeunes peintres, dont un était sourd-muet. Ces peintres venaient de -Rome, et cela me fit plaisir d’apprendre qu’ils connaissaient la famille -de Maroncelli. C’est une si douce chose de pouvoir parler de ceux que -nous aimons avec quelqu’un qui n’y soit pas indifférent! - -Nous passâmes la nuit à Verceil. L’heureux jour du 17 septembre se leva. -On poursuivit le voyage. Oh! comme les voitures sont lentes! On n’arriva -à Turin que le soir. - -Qui jamais, qui jamais pourrait décrire la consolation de mon cœur et -des cœurs qui m’étaient chers, quand je revis, et quand j’embrassai mon -père, ma mère, mes frères?... Ma chère sœur Joséphine n’était pas là, -car son devoir la retenait à Chieri; mais, en apprenant mon bonheur, -elle s’empressa de venir passer quelques jours en famille. Rendu à ces -cinq objets si chers de ma tendresse, j’étais, je suis le plus enviable -des mortels! - -Ah! des malheurs passés et du bonheur présent, comme de tout le bien et -de tout le mal qui m’est réservé, que la Providence soit bénie, entre -les mains de laquelle les hommes et les choses, qu’on le veuille ou ne -le veuille pas, sont d’admirables instruments qu’elle sait employer à -des fins dignes d’elle. - - -FIN - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES PRISONS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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